Ras le bol - Cardon

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Aux copains laissés à Keroman, salut, Cardon




Sommaire Page 7

Préface

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1970 Sois jeune et tais-toi !

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1971 Retour à la normale

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1972 Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi !

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1973 Ne me libère pas, je m’en charge !

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1974 Élections, piège à cons

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1975 Perdre sa vie à la gagner

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Envol



« Dieu a fait tout de rien. Mais le rien perce. » Paul Valéry

— Un Palimpseste. C’est le mot que Cardon avait choisi pour décrire sa « Cathédrale* », une série de dessins toujours inachevée dont les plus vieux remontent aux années 1960 et qui ont été réunis en recueil en 2020. Les millions de hachures de cet édifice bâti à la plume et en noir et blanc témoignent d’une œuvre en perpétuelle construction, sans cesse réécrite, reformulée, repensée. On déambule dans ce labyrinthe en expansion, emmuré et infini, à travers les architectures vertigineuses tout en couloirs, cursives et précipices, impasses et lignes de fuite. La dimension explicitement autobiographique traverse sans parole les chantiers d’une vie où se mêlent les souvenirs depuis l’enfance et l’acuité d’un regard nourri par une longue carrière de dessinateur de presse. Comme un accès direct dans la psyché du créateur, ce retour aux fondations invite à relire l’œuvre dans son ensemble. Car il n’y a pas un Cardon dessinateur de presse, surtout connu pour avoir publié pendant plus de 40 ans au Canard enchaîné, et un Cardon d’atelier. Il y a l’intégrité d’un artiste qui a trouvé dans le dessin les moyens de son expression et de son émancipation.

sionne et télescope toujours par emboîtements un vécu, une observation du réel et un questionnement universel. Sans superflu, ni artifice, l’artiste invente son langage par l’image, procédant d’obsessions en réflexions, d’aspirations en cauchemars, pas à pas, trait à trait. Cette écriture est la même dans ses grands formats muets ou ses commentaires dessinés sur l’actualité, ses films, ses sculptures ou ses bandes dessinées. Les uns synthétisent un paradoxe jusqu’à l’os, les autres ont une vocation plus narrative et démonstrative, mais tous s’appliquent à creuser l’énigme des rapports de forces et de domination, en questionnant les marges de manœuvre pour l’individu dans la société. La dynamique critique préside le sens de la métaphore et travaille le concept dans la forme. Cardon modèle ses idées et philosophe par vision. Le motif surréaliste n’est jamais simplement illustratif, il doit faire réagir. Sceptique, le dessinateur se bat contre la sidération, la paralysie qui prenait les Anciens face aux étoiles, l’aveuglement fataliste qui saisit les Hommes devant ce qui les dépasse, ce qui les soumet. La contestation est son moteur. Elle affirme le doute en principe existentiel d’une pensée réChez Cardon tout est lié. Cette cohérence impres- fléchie. Dans la « Genèse » de l’individu qui dit * Cathédrale édité chez Le Monte en l’air et Super Loto Éditions

« je », elle transforme l’homme-tiroir, la machine à produire et à consommer, en être autonome, libre, en tête à penser. L’artiste revendique toujours cette liberté fondamentale de penser par soi-même. C’est le marqueur de l’humanité. Les planches de strips rassemblées dans ce nouveau recueil ont été publiées entre 1970 et 1976, d’abord dans Politique Hebdo puis à L’Humanité Dimanche. Pompidou et Giscard succèdent à de Gaulle. Dans le contexte de la guerre froide et de la fin des Trente Glorieuses, on célèbre l’avènement d’une nouvelle société libérale qui prétend avoir dompté le capitalisme le plus sauvage. Cardon n’est pas dupe. De même quand il soutient l’union de la gauche et le Programme commun de 1972, il ne croit pas non plus aux lendemains qui chantent, au Grand Soir ou à la venue du Messie. La crise s’installe avec les chocs pétroliers, l’envolée des prix, le chômage, les scandales politico-financiers et son flot démagogique de promesses en tube. Derrière la vitrine des grands chantiers comme les autoroutes, l’artiste dénonce le saccage environnemental et la permanence de la maltraitance sociale. O tempora, o mores ! Cet héritage résonne d’autant plus fort aujourd’hui que


le paradigme reste inchangé. Or Cardon cherche toujours la perspective intemporelle au-delà du fait pris dans son actualité. Lui « le minus » raconte la condition humaine à l’échelle des faibles. En mettant à nu les mécanismes de l’aliénation, il démasque les nouveaux travestissements et prévient du même coup leurs formes à venir. La variété des sujets d’actualité traités, de la politique intérieure à la situation internationale, s’intègre dans un calendrier social immuable où l’image dit le poids des conditionnements et des déterminismes. Tout dessin politique chez Cardon est par essence philosophique. L’année s’écoule, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. La temporalité dicte au quotidien le cycle de l’exploitation et ses engrenages routiniers : une tuyauterie bien rôdée. Ainsi dès 1970, dans Politique Hebdo, Cardon imagine un aperçu prévisionnel de l’année à venir. Le cycle des saisons rythme la rengaine depuis le sursaut révolutionnaire printanier jusqu’à la répression hivernale quand tout est à recommencer. Sur cette trame, d’année en année, viennent se greffer chaque semaine les nouveaux événements, la matière de ses indignations. Pour l’artiste, ces strips se situent à une période charnière, particulièrement féconde et stabilisatrice. Après 1968, tout est déjà en place. Cardon déploie sa rhétorique formelle qui s’enrichit de nombreux travaux parallèles. Il participe régulièrement à l’émission Tac-au-Tac de Jean Frappat, producteur au « Service de la recherche » de l’ORTF à qui il présente « Les compteurs à air », un texte écrit en 1965. Ce dernier envisage d’en faire un film mais après la réalisation de quelques séquences, le projet est abandonné. Il deviendra un livre : La Véridique Histoire des comp-


teurs à air, publié pour la première fois en 1972. L’année suivante, la parution du recueil Lignes de fuite lui vaut d’être remarqué par Le Canard enchaîné. Cardon y publie ses premiers dessins avant de devenir un contributeur régulier de l’hebdomadaire satirique en parallèle de ses travaux pour L’Humanité Dimanche. Cette année-là, 1974, il réalise aussi le court-métrage d’animation de sept minutes trente L’Empreinte avec Henri Lacam, de l’équipe de Paul Grimault, ce complice des frères Prévert et de tous les surréalistes de la rue du Château comme Robert Desnos. Et Cardon de rêver tomber un jour sur une telle équipe ! L’empreinte ouvrière. Le dessin animé L’Empreinte racontait le conditionnement d’un enfant à la soumission. L’enfance, c’est par là que tout commence. Jacques-Armand Cardon est né au Havre en 1936 avec le Front populaire. Son père était ouvrier voilier. Mobilisé en 1939, il est fait prisonnier en juin 1940 et emmené dans un stalag à Gaisburg près de Stuttgart. Il y meurt asphyxié en avril 1943 dans un abri mal construit par les nazis où il avait été contraint de se réfugier avec 257 Français et 200 Russes lors d’un bombardement anglais. Le petit Jacques n’a pas sept ans. Les prières n’auront servi à rien. L’enfant rejette très tôt son éducation catholique pour inventer son propre catéchisme en intégrant et en humanisant l’histoire du Christ, les fables et les mythes. Sans dieu ni maître, entre Icare et Sisyphe, Cardon mesure son impuissance au regard de ses aspirations libertaires. Au traumatisme de la mort de son père, s’ajoutent, dans les yeux de l’orphelin, le quoti-

dien et la sauvagerie de la guerre. Les résistants torturés, exhibés par les nazis, agissent comme un déniaisement immédiat. La prise de conscience des atrocités dont l’humanité est capable imprime dans son cerveau un pessimisme d’instinct, une lucidité motrice dans son combat contre la morale de la résignation, dans sa lutte pour la justice et la liberté. Mais pour Cardon, vouloir n’est jamais pouvoir. Dans ses dessins, les hommes ont souvent des velléités d’émancipation et d’envol, mais ils sont toujours confrontés à une sorte de pesanteur, un joug incarné par des puissants dont le dessinateur se paye la tête, mais aussi par des interdits intégrés, inculqués dans leur éducation. C’est Émile qui se rêvait en homme-livre et qui finit en homme-pignon. C’est le couple d’ouvriers qui déclame de la poésie à la table de la cuisine, quand le réel rappelle qu’il faut aller pointer au chômage. Ce sont aussi les ailes que le poète fabrique avec des chaises, les livres qui facilitent le décollage. Oui, les livres donnent des ailes. Ils sont la voie par excellence de l’émancipation. L’ignorance, au contraire, cloue au ras du sol, dans les mêmes tunnels, des hommes nus et indifférenciés, modelés dans la masse et à la plume, avec leurs épaules larges de bêtes de somme. Ces hommes instrumentalisés sont les standards ouvriers de la production industrielle qui évoluent et triment dans des espaces normés et implacablement structurés par la perspective. Ils sont Henri, l’ouvrier spécialisé dont les bras s’étirent pour s’adapter à un travail qui le tue et auquel son patron paye l’allongement du cercueil. Ils sont la chair à canon des armées. Ils sont tous ceux qui laissent d’autres penser pour eux. Des



hommes et très peu de femmes car Cardon s’inspire toujours de ce qu’il a vu, vécu. Ces dessins reflètent un monde d’hommes dans les ateliers, les casernes et les ministères. L’absence des femmes témoigne de leur invisibilité. À la rentrée 1945, avec sa mère, sa tante et sa sœur, Cardon retrouve à Paris le reste de la famille. C’est la joie ! Après les années de privation, il profite de tous les plaisirs culturels de la capitale. À l’école de la rue Cler, il y a cet instituteur qui croque ses élèves sur le tableau noir, les séances de cinéma éducatif où il se rend avec sa classe. On y projette des petits films documentaires sur les hippocampes, les fourmis, les serpents venimeux et les goitres dans les Alpes. Émerveillé, l’enfant découvre aussi les films de Chaplin, Le Dictateur et Les Lumières de la ville, se délecte de l’arrivée des dessins animés venus d’Amérique et rêve d’en réaliser lui-même. Les Illustrés abondent dans les kiosques. Vaillant et Coq Hardi débordent de héros comme la TSF de chansons. Mais Paris, ce sont aussi les boulevards, les promenades, le Trocadéro, les Invalides ou l’Arc de triomphe, les cinémas, les musées, dont l’étonnant Musée Grévin où Cardon peut presque toucher du doigt Marat dans sa baignoire, Jeanne d’Arc prisonnière ou le Duc de Guise étendu, assassiné, sur le parquet. Il était « plus grand mort que vivant » aurait dit Henri III. La famille a le goût de l’histoire. Tout ouïe, Cardon ne perd pas une goutte des commentaires de son entourage.

de l’été 1945, un ouvrier de Lorient, qui vient se présenter à sa famille. Cardon ne cache pas sa mauvaise humeur. Il ne pourra rien contre la coalition familiale convaincue qu’il faut marier sa mère et il ira chez sa grand-mère, le temps des épousailles. Dans la famille, on a des principes ! Au Havre, c’est le bonheur, l’enfance retrouvée : l’odeur du goudron des cordages, de la voilerie, le souvenir de son père et son vélo un peu rouillé. Quand sa mère et son nouveau mari reviendront le chercher, ses tantes le prennent à part. Rétif, le jeune garçon ne répond pas. La situation l’insupporte. Comment appellera-t-il son nouveau père ? Papa ? Eugène ? Dans le train qui l’emmène à Lorient, le beau-père se montre enthousiaste, il lui vend une nouvelle vie : la cueillette aux champignons et les châtaignes greffées à foison, du grand air et des promenades : Kerdual, Pen Mané, Locmiquélic, Ploemeur, Port-Louis… Un miroir aux alouettes. Le territoire hélas, ne tient pas ses promesses. Dans le Lorient rasé d’après-guerre, les tas de pierres succèdent aux caves ouvertes et inondées. Un désert de vide et d’ennui mortel. Adieu primesaut, rires et chansons des cousines ! Adieu « Mademoiselle de Paris » que chantait la radio au moment du départ ! Bientôt, l’enfant assiste, sidéré, à la métamorphose radicale et soudaine de ce beau-père qui abandonne la raie sur le côté, la mèche un tantinet rebelle pour la coupe en brosse, stricte, le masque mâle et peu amène, la parole à l’avenant inspirée des slogans, des titres de son journal et des émissions de Radio-Moscou.

Malheureusement l’intermède parisien s’achève. Une lettre de Bretagne clôt le rêve à peine ébauché. Malaise. La mère se tait. Le beau-père impose sa loi : Il faut accompagner sa mère à Montparnasse pour plombant, décourageant tout élan, tout questionaccueillir, avant l’école, cet homme entrevu le temps nement. Cardon apprend lui-aussi à se taire, mais

souffre de voir sa mère mise sous tutelle. L’époque est aux « exosquelettes idéologiques », dira-t-il, aux prêts à porter made in Moscou. CCCP. Staline s’impose en arbitre des élégances. « L’homme que nous aimons le plus » disait les affiches du PC. La mode est un peu raide mais il faut ce qu’il faut. C’est le mot d’ordre de la « fédé » de Lorient sous la férule de l’ex-commandant du « Maquis de SaintMarcel ». Et Cardon voit sa mère, hier encore pimpante, économiser sur tous les soins de beauté et se transformer peu à peu en « ménagère soviétique ». L’automatisme familial est peu sensible aux conseils du directeur de l’école où Cardon est bon élève. À cette époque, il écrit déjà et il a même reçu le prix départemental de dessin. Il n’ira pas au lycée. On va au plus simple. Trois ans d’apprentissage le feront ouvrier de l’arsenal – la marine offre tant d’avantages ! Une fois obtenu le fameux D.A.M. (Diplôme d’aptitude marine), on est sur les rails jusqu’à la retraite, avec les garanties à la clé et sans frais superflus. Cardon n’a pas son mot à dire. Le voilà ouvrier… Des copains du lycée Dupuy de Lôme lui ont dit qu’ils commençaient la philosophie, mais


pour lui, ce sera l’atelier-électricité à Keroman, la base sous-marine : moteurs, ventilateurs… on y répare tous les appareils des sous-marins en révision. Rien d’enthousiasmant. C’est l’établi et le royaume des petits chefs.

cachette, en rentrant les bouquins serrés dans la ceinture de son pantalon. Après avoir réparé des moteurs, il intègre la brigade extérieure et passe des journées entières perché dans la cabine d’un pont roulant où il est chargé de déplacer la benne pour permettre à ses Paradoxalement, le service militaire ouvre une collègues de travailler dans les bassins. Entre parenthèse de liberté. L’éloignement est salules coups de sifflet, il lit tout ce qu’il trouve à la taire. Cardon embarque en 1957 sur un escorteur bibliothèque : Dante, Swift, les philosophes des d’escadre, « Le Malgache ». Avant l’affectation Lumières… Sur le motif et dans l’écho de ces du navire à Mers El Kebir en Algérie, il débarque lectures, s’élabore la machinerie de son univers. comme pupille de la nation et devient permanent à l’école des apprentis mécaniciens de la marine à C’est à la librairie de Lorient qu’il parcourt Saint-Mandrier-sur-Mer, près de Toulon. Là, pas de nouvelles revues comme Haute société ou question de rester sur sa bannette à boire de la bière. Bizarre éditée par Jean-Jacques Pauvert. Il y Cardon noircit ses carnets de dessins et de textes sur découvre des dessinateurs qui lui tapent dans la vie militaire. Curieux de tout, il suit, hors de son l’œil. Il se reconnaît dans cette forme de dessin service, les cours des Beaux-arts, étudie la sculpture, contestataire et surréaliste. Jamais il n’oubliera la gravure et la lithographie. Avec des copines qui Dessins inavouables dans ce numéro de Bizarre. fréquentent le conservatoire, il découvre le théâtre Il veut en être. Dans l’encart en couverture qui et la musique classique, « Ah ! Beethoven et La mentionnait les dessinateurs ayant participé au Marche turque des Ruines d’Athènes ! Ah ! Dvořák numéro, tels que André François, Topor, Mose, et La Symphonie du Nouveau Monde ! ». Il entend Folon, Chaval ou Siné, il rajoute son nom au encore ce vieil acteur « appelez-moi maître » qui récrayon. Quitter Lorient, monter à Paris devient pétait à propos des fables de La Fontaine, « on ne son obsession. En avril 1961, un de ses amis, un récite pas, on DIT un poème ». L’art et la manière : peintre lorientais qui expose dans une galerie de Cardon entrevoit une échappatoire. la capitale, lui propose de l’accompagner pour Le retour à Lorient en avril 1959 est brutal. Dans le trajet. Sans prévenir, Cardon débarque chez l’atelier de la base sous-marine, le jeune homme ne Pauvert. Ce dernier accepte sur le vif de publier tient plus en place. « J’étais un révolté. J’avais en moi ses dessins dans le prochain numéro de Bizarre, une colère, un dégoût de ce spectacle d’hommes le dix-neuf, qui parait en juillet 1961. Fier de utilisables et utilisés. Il ne fallait rien me dire, j’étais cette première publication, Cardon demande prêt à me battre ». Tête de lard, il ne serre pas la un congé sans solde et s’installe à Paris. main de certains chefs, refuse de se soumettre à la moindre courbette et trouve la combine pour lire en


Un sauvage breton Les années 1960 sont compliquées pour l’artiste. À son arrivée dans la capitale, il a vingt-cinq ans. Il emménage dans un hôtel garni de la rue Commines et restera près d’un an dans une chambre minuscule au dernier étage, partageant son lit avec des punaises. La nuit, dans ses cauchemars il revient à Lorient. Le jour, il travaille dans un magasin pour survivre au quotidien et fait feu de tout bois pour vendre ses dessins. Pauvert lui avait ouvert une porte. L’éditeur lui indique l’équipe d’Hara-Kiri autour du futur professeur Choron et de Cavanna. Cardon rencontre Topor, Fred, Wolinski, Cabu et Gébé. Il y publie quelques dessins mais n’est pas très à l’aise avec cette bande déjà soudée. Son style se cherche encore. Il confie : « À cette époque, j’étais très anxieux et complexé. Je n’avais aucune garantie de réussite ni l’aisance de tous les autres dessinateurs que je rencontrais. Ils avaient tous fait leurs études à Paris. Ils étaient libres, ils avaient les codes. Je me sentais arriéré, une espèce de sauvage breton. J’étais intimidé de leur aisance, sinon de leur talent ou de ce qu’ils dessinaient. Tous mes travaux tournaient déjà autour de ce que je vivais et de la condition ouvrière mais je n’avais pas encore les mots et je ne connaissais rien des arcanes de la presse parisienne. » Il faut publier. Cardon se retrouve avec d’autres dessinateurs au café de la rue Croissant où Jaurès fut assassiné. La plupart des journaux sont regroupés dans ce quartier où se situent également les NMPP, les Nouvelles messageries de la presse parisienne. Le service de diffusion initié au lendemain de la Libération est un ren-

dez-vous stratégique pour nouer des contacts dans la presse. Cardon en vient à travailler pour Minute. L’hebdomadaire, nouvellement créé en 1962, séduit pour sa tonalité antigaulliste et recrute de nombreux dessinateurs satiriques comme Gébé, Topor, Serre, Solo et même Audin, le cousin du mathématicien Maurice Audin, assassiné en 1957 par les paras en Algérie. Quand Cardon réalise qu’il s’agit d’un journal d’extrême droite, il présente sa lettre de démission et rejoint le journal de Siné, Siné Massacre : neuf numéros, neuf procès. Cardon écope à son tour d’une condamnation pour atteinte aux bonnes mœurs à propos d’un dessin publié dans le

numéro 6 du 24 janvier 1963. « Premier fait d’arme, premier accessit un peu trop facile pour le débutant à peine débarqué de Montparnasse », commente-t-il. Les déboires de Siné Massacre reflètent l’ambiance d’une époque et la sévérité de la censure : un vent peu favorable au dessin politique. Pas le choix, Cardon doit chercher ailleurs. Il illustre des bandes du Crime ne paie pas de Paul Gordeaux dans France-Soir en 1964, et se rapproche de la presse communiste. Le Parti, puissant à l’époque, est à la tête de nombreuses revues. Avec sa personnalité farouchement indépendante, à l’opposé d’un



homme de parti, Cardon, malgré tout, reste fidèle à la classe ouvrière, toujours du côté des dominés. Compagnon de route du PC, affranchi de l’idéologie stalinienne, il publie pour les Communistes pour ne pas trahir ses copains de Lorient. C’est à eux qu’il veut s’adresser. De même il travaille pour La Vie ouvrière ou le syndicat étudiant SNESUP. Il commence à publier pour L’Humanité et différentes revues du PC comme Nous les garçons et les filles (NGF), un mensuel créé en 1963 qui se veut l’équivalent de Salut les copains dans un format plus engagé.

explique : « Je retrouvais à L’Humanité, le journal des prolos, cette succession d’interdits, ce fonctionnement vertical de Parti. J’étais en rupture, révolté contre la société capitaliste mais aussi contre ce systématisme mental, dont se méfiait déjà Proudhon. Cette obéissance aveugle à la propagande venue d’en haut n’était pas à la hauteur de ceux qui s’affichaient comme l’avant-garde de la classe ouvrière. » Quand il demande une petite augmentation, on lui refuse. « C’est l’argent des militants ! » lui dit l’administratrice. Quand il constate que le journal s’est permis, sans le prévenir, de réutiliser une image Cardon trace surtout sa carrière en fonction de choix de polichinelle qu’il avait réalisée pour la Fête de affectifs et fixe son exigence morale sur les indivil’Humanité en confiant l’année suivante la vignette à dus. À L’Humanité, il rencontre des intellectuels, Hervé Morvan, il s’insurge, se plaint. Comme toute des personnalités avec qui il peut discuter. Il y lit réponse, il reçoit une lettre d’un responsable qui nie Proudhon sur les conseils de certains journalistes. catégoriquement le plagiat. Circulez il n’y a rien à Michel Tartakowski, un ancien Résistant responvoir. Cardon ne ressent que du dégoût et de la colère sable du service des correspondants, lui commande pour cette moralité cynique et la désinvolture d’un des dessins pour l’Almanach. La chartiste Gilette Ziegler lui propose d’illustrer son Histoire vraie pour L’Humanité dimanche et dans la quotidienne les romans de Gaboriau, Le Crime d’Orcival et L’Affaire Lerouge, mais aussi Les Chroniques du règne de Charles IX de Prosper Mérimée. Cardon satisfait son goût pour la littérature et pour l’histoire. Il fait ses gammes et s’essaie dans un style réaliste en s’inspirant des plus grands caricaturistes du XIXe siècle : Gavarni, Daumier, André Gill, Forain, Vallotton, Jossot… La recherche de la documentation nécessaire à ces travaux de commande enrichit son vocabulaire graphique. Mais le dessinateur traverse aussi une période angoissante de doute et de désespoir. À L’Humanité, comme ailleurs, il se confronte à la hiérarchie et aux mesquineries de sa direction. Il

Parti qui sacrifie le respect du travail, le droit de l’individu au devoir du camarade. Comme l’écrit François Salvaing dans Parti, « La bataille idéologie fait rage camarade ! » et la fin justifiait les moyens. La dépression guette. Sa femme s’inquiète, et Cardon accepte de partir s’installer au vert. Le couple quitte Paris et emménage dans un appartement à GargesLès-Gonesse au début de l’année 1968. Au moins, il y a de la place. Mais très vite, l’artiste regrette cet éloignement. La banlieue, les transports, la crise du logement, la construction des grands ensembles, les scandales liés aux bidonvilles et à la spéculation immobilière deviennent des thématiques récurrentes. En mai 1968, cet isolement ressemble à un exil. Quand Cardon rejoint ses amis rue de la Huchette pour déjeuner autour d’un couscous et participer à L’Enragé et à Action, au milieu de l’après-midi, sa femme travaillant elle aussi sur Paris, il doit courir, tel Cendrillon, reprendre le train pour chercher sa fille à l’école. Ne pas pouvoir rester assister aux A.G de la Sorbonne lui arrache le cœur… Ras le bol ! Cardon a déjà fait le plein de tout ce qu’il a à dire. Dans le bouillonnement de 1968, il profite du renouveau du dessin politique. Son discours prend forme. Parler de la condition ouvrière reste sa préoccupation première. Le contexte révolutionnaire lui donne les moyens d’articuler cette conscience de classe à tous les niveaux. Chez les Communistes, le printemps de Prague et l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars russes effritent la propagande soviétique. Cardon rejoint l’équipe de Politique Hebdo. Le journal a été créé en octobre


de la pollution, de la censure, de l’ORTF… Le ras le bol, c’est la première marche de la prise de conscience, le premier pas vers la révolte. Cardon aussi en a ras le bol ou plutôt plein le dos. Dans sa traduction visuelle, le dos acquiert une dimension symbolique centrale. Ce dos nous invite à regarder par-dessus l’épaule. Il est le dos fouetté de la « subissance », marqué par l’empreinte de la tutelle, courbé par la force des conditionnements, la coercition du pouvoir, le doigt levé de l’autorité. Quand trop c’est trop, les hommes se rebiffent, ils se secouent, se grattent, rongent les échasses des 1970 par Paul Noirot alias Henri Blanc, après son ex- bourgeois à chapeau melon qui les oppriment, ils clusion du parti en 1969. Le dessinateur se sent bien se redressent et leurs bras deviennent des ailes. parmi « ces gens qui n’ont pas peur d’appeler un chat un chat ». Dès ses premières planches, ils mo- Ras le bol ! À L’Humanité, au bureau politique du bilisent ses motifs et déroulent la tonalité pessimiste Parti, la formulation dérange un peu. Le surréaet tragique qui imprègne tout son travail. Quand Po- lisme façon Cardon déroute. Dans ses planches tout litique Hebdo connaît des difficultés financières, se mélange, le didactisme se brouille, l’affirmation en mars 1971, Cardon laisse la place. L’Humani- questionne et prône la subversion. Face à cet électé Dimanche vient de lui commander une demi- tron libre, la question se pose : Cardon ne serait-il page de strips hebdomadaires avec la garantie de pas trop gauchiste, un peu anarchiste sur les bords ? pouvoir poursuivre ce qu’il avait initié, une carte André Carrel, l’ancien résistant et directeur du jourblanche, et l’assurance d’une stabilité, un salaire. nal, semble dépassé par les revendications exaltées de cette nouvelle génération. Il commande un sonLibre d’exprimer sa folie et sa fantaisie, Cardon se dage sur Cardon auprès des militants. Les lecteurs fait le chantre du « Ras le bol ! ». La formule avait sauvent leur dessinateur qui trouve aussi quelques notamment été utilisée en 1968 par l’humoriste Jean soutiens dans la rédaction. Malgré le stalinisme Yann, pour qui Cardon illustrera plus tard L’Apo- dominant, un mouvement critique secoue le Parcalypse est pour demain. Elle était devenue l’éten- ti, qui cherche à atténuer sa rigidité dogmatique. dard d’une jeunesse en révolte. Rien ne va plus au Pendant cinq ans, Cardon livre chaque semaine début des années 1970. On en a ras le bol de tout ! son strip en commentaire et décharge ses colères Ras le bol de l’héritage gaulliste, de Pompidou, de du moment. En 1976, à la demande du nouveau l’argent roi, de la société capitaliste, du travail, de directeur artistique du journal, Jean-Pierre Joufla patrie, de l’armée, de la guerre, des transports, froy, Cardon abandonne ses bandes dessinées pour

des grands dessins à la plume. Une nouvelle étape qu’il accueille avec enthousiasme. Ce sera l’ultime chapitre de son compagnonnage avec l’Humanité Dimanche. En 1979, un dessin de Cardon paru dans Le Canard enchaîné au moment de l’affaire Boulin qui représentait Georges Marchais, comme Saint-Georges, terrassant le champignon de la presse vénéneuse, scellera la rupture définitive. La rhétorique Cardon Athée, Cardon est un grand admirateur des exégèses rabbiniques, des Midrashim et du Talmud, très sensible à la profondeur et à l’intelligence de cette philosophie critique. Il cite souvent Marc Alain Ouaknin et me racontait un jour la parabole de cet ange descendu sur terre qui se met à crier en contemplant la ville où règnent le chaos et la folie humaine. Un habitant l’interpelle : « Ne crie pas, étranger, tu ne les changeras pas ». Et l’ange répond : « je ne crie pas pour les changer. Je crie pour ne pas qu’ils me changent ». Dans chaque trait de Cardon, on peut ressentir la tension des poings serrés qui exulte des griffures de sa plume, diffuse et pénétrante. Ni coup de sang, ni crise de nerfs, la colère agit comme une lame de fond puissante, elle porte en elle le cri de l’ange, la révolte des éternels perdants, la rage de celui qui cherche à percer la vérité dans la lumière, à échapper à l’horizon du désert. Dans un ciel blanc comme la mort s’amoncellent parfois des traits menaçants, la ligne de fuite guide vers l’inéluctable rétrécissement d’un temps fini. Jamais parvenu, jamais vaincu, Cardon aujourd’hui retraité de la presse, continue à lire, écrire et dessiner. Il partage volontiers ses réflexions, ses indignations,



cilie pas, ne tempère pas. Au contraire, il charge la responsabilité des individus et engage une réflexion de combat. Quand les pauvres rient, les puissants dégringolent, mais quand les puissants rigolent, la masse trinque.

son amour de l’art, de la poésie et des poètes. Dans la conversation nous parlons d’histoire, d’actualité et de politique. Nous convoquons Kant, Alain, Diderot et Voltaire, Jules Vallès, Anatole France et Victor Hugo, Jean Renoir et Jacques Prévert, Marx, Proudhon et Kropotkine, Bourdieu et Kafka, Rimbaud, Baudelaire et Apollinaire, Mac Orlan, Boris Vian, Agnès Varda et tant d’autres. J’aime l’entendre chantonner Léo Ferré et Brassens dans son atelier. J’aime la gaité et l’amour de la vie qui se dégage de cet être si aiguisé pour dire la noirceur du réel. Il

recevait, en 2011, le Grand Prix de l’humour noir. Personne ne s’esclaffe pourtant devant ses dessins. Le rire de Cardon est tragique, c’est un rire de dissidence, une ironie sombre où l’espoir pointe malgré tout dans l’inconnu indéfini, dépouillé de toute illusion. Ses images fascinent car elles disent toujours la double aptitude humaine à détruire et à créer. L’angoisse saisit la feuille blanche en table rase : avant de construire, le dessinateur déconstruit. En ligne de mire les représentations de l’abrutissement volontaire et des conformismes. Cardon ne récon-

Chaque strip sonne ici comme un cri d’alarme. Cardon y produit son petit théâtre en décomposant sa rhétorique dans les cases. Paradoxalement, avant les commandes dans la presse, l’artiste ne s’intéressait pas à la bande dessinée. Il n’en gardait que le souvenir ému de ses lectures d’enfance. Sa dialectique en noir et blanc s’accorde à la mécanique du strip. Les chutes chez Cardon sont souvent violentes ou désespérantes : un coup de poing, un coup de pied, sinon le cercueil ou la mort. Dans une foule, au milieu du troupeau, il suffit parfois d’un élément perturbateur pour que la machine s’enraye. C’est celui qui pose une question au milieu des barrières ou celui qui écrit sur le mur la célèbre citation empruntée à Marx et à Engels : « Les idées qui dominent sont celles de la classe dominante ». « Merde ! » lâche le dominant. Le possédant en détresse panique lui aussi à l’idée de ne plus faire peur. Vaincre la peur. La révolution Cardon se situe au niveau des consciences, sur le terrain des idées. Contre la terreur et tous les fascismes, elle passe nécessairement par l’art, la philosophie et la poésie. La violence, quant à elle, est toujours celle des oppresseurs. Elle est celle des accidents du travail, de la qualité de la vie ordinaire, des scènes de la vie sauvage ou austère. Ras le bol ! Il est toujours temps d’y penser. Lucie Servin, été 2022.








« L’adulte qu’est-ce que c’est ? ». Cardon pose la question dans le premier numéro de Politique Hebdo, le 8 octobre 1970, date à laquelle Soljenitsyne reçoit le Prix Nobel de littérature. Ce périodique a été créé par Henri Blanc alias Paul Noirot, un ancien communiste antistalinien exclu du parti. Il rassemble toutes les sensibilités de la gauche. Cardon se sent en confiance. Il y retrouve des amis, le journaliste Claude Angeli mais aussi d’autres dessinateurs comme Gébé, Jean-Marie Kerleroux ou Cabu. À travers ces pages souffle l’esprit contestataire et intellectuel de l’après-68. La jeunesse est au centre des préoccupations. La génération des baby-boomers suscite l’espoir autant qu’elle inquiète au sommet de l’État. Le Premier ministre Jacques Chaban-Delmas croit pouvoir l’amadouer en imaginant un projet de politique réformiste ouvert au dialogue social. Cet ancien résistant, Compagnon de la Libération et gaulliste de la première heure, se donne l’image d’un homme sportif, dynamique et moderne. Mais la « Nouvelle société » qu’il préconise ne fait pas l’unanimité dans son propre camp. Le président Georges Pompidou, sans désavouer publiquement son ministre, ne lui témoigne

aucun soutien. Cardon épingle cette duplicité en dénonçant l’hypocrisie des éléments de langage qui traduisent toujours le même fond conservateur, dans la droite ligne de l’héritage politique du général de Gaulle. Depuis sa démission, celui-ci s’est retiré à Colombey-les-DeuxÉglises. Il y meurt le 9 novembre dans l’indifférence du dessinateur. L’œil sur l’actualité, le regard de Cardon se nourrit d’une colère de fond, de ce mépris du pouvoir pour les jeunes, les ouvriers, les provinciaux, les colonisés, les immigrés. Sa sensibilité le pousse du côté des mal-logés, de tous les laissés-pour-compte. Contre l’enthousiasme triomphant qui accompagne l’apogée des Trente Glorieuses, son humour noir s’attaque au culte de la consommation, à cette société destructrice pour l’humanité et la nature. Le lyrisme avec lequel Pompidou inaugure les nouvelles autoroutes dont les capitaux ont été ouverts aux sociétés privées, vire au cynisme. Tandis que Nixon s’embourbe au Viêt-Nam, la guerre et la paix révèlent les deux faces d’un monde où tout se monnaie, où la liberté est indexée sur le dollar.


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