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Revue

culturelle

d’expression

et de parti pris autoéditée par

Les textes imprimés dans la revue

l’association « Les Refusés ».

«Les

Refusés»

l’opinion

ne

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reflètent leurs

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leurs ayants droit respectifs. Toutes

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textes propriété

reproductions Par courrier : Evelyne KUHN 47 rue du Maréchal Oudinot 54000 Nancy Olivier THIRION 52 rue Raymond Poincaré 54520 Laxou

Conception graphique Julien CLAUDE www.claudeine.com contact@claudeine.com Imprimée en Août 2008 à l’imprimerie APACHE COLOR, 9 rue des Michottes 54000 Nancy

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illustrations exclusive

utilisations, privé,

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consentement. Pour tout contact avec un auteur ou

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l’Association « Les Refusés » aux adresses

indiquées

ci-contre.

Vous pouvez envoyer, à ces mêmes adresses, vos créations en vue d’une parution dans un prochain numéro. Ou prendre contact sur notre site web

http ://lesrefuses.free.fr


Sommaire

Numéro 9

TOUT VIENT À PONT POUR QUI... • • • • • • p.4 carte blanche à LEFRED-THOURON

JAMES COOK • • • • • • • • • • • • • • • •

p.49

DIALOGUE AUTOUR DE LA PARUTION DE «THE TRIAL» • • • • • • • • • • • • • • • p.7

BICYCLE À MANHATTAN • • • • • • • • • •

p.53

Arnaud DUDEK

Interview de Chantal MONTELLIER

Photos de Lucie et Chantal LAFAURIE

SUITES ALTERNATIVES • • • • • • • • • • • p.17

JE PARCOURS LES OMBRES DE LA NUIT • p.56

Patrick G. DELAY

Poème d’Estelle BEUGIN

NOIR C’EST NOISE - NOISE #002 ET #003 p.28

ENTRE DEUX BOUTS DE MONDE • • • • • Poème de Cathy VERMES

p.57

BD de Junior

UN APRÈS-MIDI URBAIN • • • • • • • • • • • p.31

RUES D’ABRUZZES • • • • • • • • • • • •

p.59

L’HOMME QUI MURMURAIT À ... • • • • • •

p.35

LE VOYAGE À LA MORGUE • • • • • • • • •

p.63

DESTRUCTION DES PREUVES • • • • • • •

p.37

LE PETIT COIN ... DE PARADIS • • • • • • • p.67

Olivier THIRION

Jérôme PERRIN, illustré par YOGHILL Jean-Marc S.

Texte et photos de Dominique TIBERI Gérard STREIFF

Claude NAUMANN

HISTOIRE D’Y VOIR • • • • • • • • • • • • • p.41

PAR DELÀ DES MONTAGNES ... • • • • • •

Gravures de Sylvie THOURON

Arnaud DUDEK

DOSSIER : VOYAGE • • • • • • • • • • • • • p.47

VOYAGE INTÉRIEUR • • • • • • • • • • • • • p.75

LETTRE AU MINISTRE DE L’IMMIGRATION • p.149 LUISA MARIN (5) • • • • • • • • • • • • • p.153 Récit de vie confié à Frédéric BLANC

L’INCONNU DU BLB (5) • • • • • • • • • • p.165 Atelier d’écriture animé par Gérard STREIFF

MONSIEUR GAÉTAN • • • • • • • • • • • • p.180 Th. A. YOGHILL

p.70

Pierre LOMBARDET

L’ÉLÉMENT MANQUANT • • • • • • • • • • • p.81 Sylvie THOURON

LE VOYAGE À SAINT-MALO • • • • • • • • •

p.85

L’AUTOBUS • • • • • • • • • • • • • • • • •

p.89

VOYAGE HUMANITAIRE À BUCAREST • • •

p.95

Olivier THIRION

Patrick BOURGEOIS

Textes et photos de Mathieu COSSIN

LE VOYAGE • • • • • • • • • • • • • • • • • p.113 Poème d’AXL CENDRES, illustré par Sylvie THOURON

Thème du prochain numéro : Le Travail ... «Le travail est une chose élevé, digne, excellente et morale, mais assez fastidieuse à la longue.» Léon-Paul FARGUE

ZUIDERZEE • • • • • • • • • • • • • • • • •

p.114

FANTASIA • • • • • • • • • • • • • • • • • •

p.116

Poème de Théo, illustré par Sylvie THOURON

Poème de Laura TARED, illustré par Sylvie THOURON

TERRE NUMIDE • • • • • • • • • • • • • • • p.118

Poème de Laura TARED, illustré par Sylvie THOURON

LA CHUTE DES CORPS • • • • • • • • • • • p.120 Alban LECUYER

TEOZ • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • p.127 Dominique TIBERI

CHARENTON • • • • • • • • • • • • • • • • p.130 Chanson de Théo

WILHEM • • • • • • • • • • • • • • • • • • p.133 Texte co-écrit par Estelle BEUGIN et Adèll NODELANGOIS, illustré par Adèll NODE-LANGOIS

VOYAGE • • • • • • • • • • • • • • • • • • p.137 Texte et dessins de Philippe FLESCH


Tout

vient à point pour qui sait manger froid carte blanche à LEFRED-THOURON

(Quand Monsieur Popovic apporte un éclairage nouveau au développement de mon plan de carrière). Qui ne refuse n’accepte pas pour autant. Méditons cela par l’exemple, voulez-vous ? J’étais alors dessinateur débutant. C’était en 1984. J’avais rendez-vous à Paris, où ça se passe depuis la nuit des temps, dans deux journaux défendant la veuve, l’orphelin et le consommateur. Ils avaient la réputation de faire travailler la belle jeunesse. Les aspirants se donnaient le tuyau. Le premier entretien se passe très bien, le monsieur dit  : “  c’est bon  “. Il photocopie quelques dessins pour garder en échantillon, comme c’était l’usage dans la profession avant Internet et les clés usb, et note mon téléphone. Quelle naïveté m’a fait mordre à cet hameçon gros comme un cachalot ? Peut-être la formulation, qui malgré l’air blasé du monsieur n’était pas exactement le célèbre “  on vous appellera  “. Peutêtre aussi parce qu’après une scène absolument identique, dialogue compris, au journal L’Événement du Jeudi, j’avais été invité à travailler régulièrement. Toujours est-il qu’à peine sorti, je téléphonais à mon collègue Kafka. À l’époque, le futur journaliste Grolandais s’essayait au même métier. Nous nous essayions de concert. - «  Écoute, je suis pris à Que Choisir. Plus la peine d’aller à 50 Millions de Consommateurs. Ça serait pas fair-play. Tu devrais tenter le coup, toi  ». Ni une ni deux, Kafka présenta sa valisette de démonstration au directeur artistique de 50 Millions, qui lui commanda immédiatement une dizaine de dessins pour illustrer le courrier des lecteurs. Puis la même chose le mois suivant, et ainsi de suite pendant trois ou quatre ans. Pendant ce temps-là, je poursuivais ma quête de travail, pas trop loin du téléphone tout de même. La vie suivit son cours, diverses rencontres et collaborations détournèrent peu à peu mon attention du journal Que Choisir, sinon comme lecteur.

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J’ai repensé à cette anecdote bien des années plus tard, pendant le chantier de rénovation de ma petite maison dans la prairie. Je faisais remarquer à l’excellent monsieur Popovic, monténégrin serviable installé en France depuis une vingtaine d’années comme entrepreneur général, avec deux de ses frères, son beau-frère et son cousin, qu’il restait encore la dalle du salon, l’escalier de la cave et pas mal de plâtre. Et qu’on ne tarderait pas à se trouver dans l’embarras puisque j’emménageais dans trois semaines. Je demandai à l’architecte de mettre la pression sur ce petit monde, mais il m’affranchit de certaines pratiques des métiers du bâtiment  :  “Ils sont constamment à la bourre parce qu’ils ne savent pas dire non. Ça serait dangereux pour eux d’ailleurs. Ils prennent plusieurs chantiers à la fois, tout ce qu’on leur propose à la vérité, de sorte que si un client change d’avis ou se désiste, s’il y a du retard ici ou là, ils ne se retrouvent pas le bec dans l’eau.“ Mais c’est bien sûr  ! Pourquoi, idiotement, ce jour de 1986 n’ai-je pas honoré mon second rendez-vous ? Peut-être que le monsieur m’aurait dit comme son concurrent et néanmoins confrère “on vous appellera“ ou quelque chose d’approchant, peut être qu’il m’aurait passé commande. Un plan que je n’aurais même pas piqué à mon collègue puisqu’à l’heure précise où se passaient les faits, 15 heures, celui-ci était selon toute vraisemblance dans son premier sommeil. J’ai reçu des nouvelles de Que Choisir en 2003. Ce n’était plus le monsieur mais une dame, Sophie, qui me proposait une collaboration. Très gentille. Je n’étais plus un dessinateur débutant, mais un dessinateur. Et surtout je n’avais rien demandé. J’ai dit oui. ************************** Lefred-Thouron est auteur de bandes dessinées, scénariste et dessinateur de presse.

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Dialogue

autour de la parution de «trial» Chantal MONTELLIER Editions Metro Media 2008

Propos recueillis par Olivier Thirion pour la revue “Les Refusés”. Il y a entre Chantal MONTELLIER et “Les Refusés” une amitié et une complicité jamais démenties. Depuis le premier numéro elle est présente à nos côtés. Elle a écrit la carte blanche du n°1, dessiné la couverture du n°6, nous l’avons interviewée lors de la parution de « Tchernobyl mon amour » … En travaillant sur ce numéro, je suis tombé sur un article sur les voyages de Kafka en Europe. Comme beaucoup de personnes, j’imaginais que  Kafka était né malade et avait vécu toute sa vie à Prague, or, avec son ami Max Brod, il a beaucoup voyagé, a séjourné en Roumanie, en Hongrie, en Suisse, en Italie, est venu deux fois à Paris (qu’il a visité en se servant de l’Education Sentimentale comme d’un guide de voyage)… J’ai aussi découvert un recueil des textes de Vialatte sur Kafka (Kafka ou l’innocence diabolique - Belles Lettres 1998) qui donne de l’auteur du Procès un portrait aux antipodes des idées reçues. Ainsi Kafka apparaît trop souvent comme l’archétype de l’écrivain romantique et désespéré alors que, d’après Max Brod, il était «un souverain réconfortant, dur pour soi, indulgent aux autres et souriant», pour Vialatte, «Son trait est d’être un juste et de s’être battu tout le temps aux frontières de la pensée». Chantal venant de sortir une adaptation BD du Procès en Angleterre et aux Etats-Unis (The Trial, Edition Métro Media, diffusé par Barnes and Noble aux USA) j’ai d’abord voulu partager les voyages de Kafka avec elle, ainsi que ses combats... mais nous avons finalement parlé de tout autre chose : de son livre, de son rapport à Kafka, de sa propre vision du voyage… Il y a un tel fond commun entre notre amie et l’écrivain juif et tchèque de langue allemande (l’enfance, le rapport au père, le sentiment d’être un étranger parmi les siens…) que l’on se demande pourquoi ils ne sont pas rencontrés plus tôt (graphiquement bien sûr). Nul doute que Chantal portait en elle cette œuvre depuis longtemps. C’est

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donc avec impatience que nous attendons la parution de « The Trial » en France. Qu’est-ce qui a déclenché l’envie de faire une BD à partir de Kafka ? S’agit-il d’une adaptation ? Oui, l’adaptation du Procès. Je n’avais pas spécialement envie de plonger dans Kafka de cette manière, la demande est venue de David Dzane Mairowitz, l’un de ses biographes, ceci via Actes Sud, mon éditeur pour « Tchernobyl mon amour ». Bien sûr, Kafka faisant partie de mon « Panthéon », il ne m’est pas venu à l’esprit de refuser ! Il y a quelques années, ce même Mairowitz a publié une bio de l’écrivain   qui fut illustrée par Robert Crumb et publiée par A.S. Ce livre connut un très grand succès et fut traduit en de nombreuses langues. A quoi ressemble la version anglo-saxonne ? Elle est en noir et blanc, format roman. Je trouve d’ailleurs ce format un peu petit. Actes Sud, qui fera très certainement la version française, parle de l’agrandir et d’ajouter une couleur, tout ça sur du “meilleur papier”. On verra. Une chose est sûre, ils savent faire les livres, s’ils ne savent pas forcément toujours très bien les vendre. Mais de toutes façons, tout ça n’a aucune importance, car un Tricastin après un Tricastin, un Tchernobyl après un Tchernobyl, la Terre va finir par devenir inhabitable... Alors, Kafka, Actes Sud, Les Refusés, Montellier... Vous pensez bien !!! Quoiqu’il en soit, en attendant l’apocalypse, le commerce continue et j’espère une sortie française pour 2009. Tu cites souvent Kafka : «J’écris pour faire un pas hors du rang des assassins...» Oui, je trouve cette phrase magnifique et je crois, comme Kafka, que la sublimation évite bien des passages à l’acte. Il faudrait faire une étude statistique : combien d’assassins et de violeurs parmi les artistes et les écrivains d’une génération ? Combien d’assassins et de violeurs parmi les autres ? J’ai, pendant plusieurs années, animé des ateliers d’écriture et de dessin avec des détenus à la maison d’arrêt de Laval et j’ai pu constater que la majorité des hommes qui étaient là, avait bien moins peur des actes que des mots, et souvent ne savait pas s’en servir. Ecrire sa colère, sa haine, sa souffrance, permet d’éviter de les projeter trop et trop souvent sur les autres. La création artistique est une sauvegarde et un dépassement. Elle nous hominise, nous civilise. Faire une oeuvre vaut tout de même mieux que faire un crime, fut-il très réussi ! Non ?

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Evidemment ça met des flics au chômage, mais bon ! Quelle est ton approche de Kafka ? Pourquoi résonne-t-il de la sorte pour toi ? Côté biographie, Kafka avait, socialement, une double origine : les Kafka appartenaient au prolétariat juif tchèque de province, ils étaient “rustres et très énergiques”. Du côté de la mère, c’était plutôt des lettrés, des intellectuels, des religieux, des artistes...  Le père, véritable tyran domestique, fils d’un boucher qui se voulait plus aryen que les aryens, était marchand de “frivolités”. J’ai moi-même une double origine : ouvrière et paysanne du côté de mes grandsparents maternels, plus bourgeoise, citadine (et commerçante) du côté du père. De ce côté-là de la famille, tous mes cousins sont inspecteurs des impôts, conservateurs

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aux hypothèques, voire, professeurs aux beaux arts... Comme Kafka, j’étais une enfant solitaire, assez craintive, imaginative, trop sensible et de santé fragile. Franz supportait mal l’autorité de ce père qui aurait voulu que son fils lui ressemble et qu’il ait la même force physique et de caractère que lui. Un père auquel ce garçon malade faisait injure et qui devait même parfois souhaiter le voir disparaître. De mon côté, je supportais mal les absences et le silence glacial de mon père à moi, qui cachait mal un vrai désir de meurtre à mon égard et à celui de ma mère malade (une épilepsie consécutive à un avortement en 48). Ma psy disait : “vous étiez le bras que votre père devait couper pour retrouver sa liberté. Il fallait donc vous dévaloriser, vous traiter comme si vous étiez un membre pourri...” Lorsque j’ai lu la Métamorphose, vers 14/15 ans, je m’y suis évidemment reconnue (et sentie moins seule) ! Comment as-tu bossé ? Comme d’habitude, de 9h du matin à 9h du soir (avec un break pour les courses, les repas et en m’appuyant sur le magnifique film d’Orson Wells consacré au même “Procès”. Si tu me permets un insert personnel, un membre de ma famille a joué dans ce film le rôle d’un des bourreaux… Ah ! Ah !!! Je me disais aussi !!! Il s’appelait comment ? Jean-Claude Rémoleux… Ne trouves-tu pas que, dans la mise à mort de K, il y a une sorte de dimension comique, les gestes des bourreaux, coordonnés jusqu’à l’absurde, font penser au cinéma burlesque ? Oui... Un peu... D’ailleurs quand j’ai commencé la réalisation de mon album, j’ai longuement regardé un livre de photos sur les films de Chaplin, lequel apparaît sous les traits de l’oncle de Joseph K. Il est vrai que pour un bien portant tout semble “absurde” dans “THE TRIAL”! Il faut y regarder de plus près si on veut comprendre le sens de cette histoire...  K vivait comme un condamné à mort, la Mort l’accompagnait partout (Il est mort  à 40 ans). Sans doute du fait de sa maladie, qui lui imposait des séjours en sanatorium et l’affaiblissait, la vie sentimentale de Kafka était “chaotique, épisodique et malheureuse”. Dans Le Procès, les femmes qu’il rencontre et séduit sont toutes des femmes du peuple :

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Elsa, la serveuse, la blanchisseuse dont l’appartement donne sur le tribunal (!), la bonne de l’avocat (qui par ailleurs à une main anormale, comme palmée ! Ma mère avait aussi une main « bizarre », qu’elle cachait...), etc... Après ses études de droit, Kafka  a accepté un poste dans une compagnie d’assurances qui couvrait les accidents du travail. J’imagine qu’il était en contact avec le monde des ouvriers... Et les ouvrières...! Ce Procès, dont le tribunal est situé au fond d’un quartier populaire et pauvre de Prague, (cf. les Kafka qui appartiennent au prolétariat juif) ressemble, par certains côtés, à une sorte de tribunal populaire... Les gamines pauvres qui encombrent l’escalier menant à l’atelier du peintre “appartiennent aux gens du tribunal”...   En 1912, Franz a rencontré Félice Bauer à laquelle il se fiance officiellement  le 19 juin 1914, puis il rompt une première fois en juillet 1914, se fiance à nouveau en juillet 1917 et, pour finir, rompt définitivement en 1917. Il importe de savoir que Le Procès fut écrit juste après sa rupture de juillet 1914. Rupture qui a eu lieu lors de ce qu’il a appelé «le tribunal d’Askanisher Hof» au cours duquel il est accusé d’infidélité par les parents et amis de Félice et les siens. Il aurait très mal vécu cet interrogatoire qu’il a dû subir et s’est trouvé dans l’impossibilité de se justifier. Écrire Le Procès fut pour lui une manière de justifier son existence et par ailleurs de montrer les conséquences tragiques de l’accusation d’un innocent. J’ai du mal à voir de l’humour chez Kafka Certains prétendent que K. riait beaucoup en lisant les pages du Procès à ses amis... C’est possible, mais je me demande de quel rire ? Peut-être est-ce la vision d’Orson Wells ? Rien d‘humoristique dans le film de Wells qui, par certains côtés, est même assez triste. L’acteur principal : Anthony Perkins, a un côté quasi funèbre (rigidité, masque statique, regard sombre). Quand aux actrices, Romy Schneider, Elsa Martinelli, Jeanne Moreau, elles ne sont pas vraiment de grandes comiques... Le film de Wells fait bien sentir l’angoisse de Joseph K. qui marche, aveugle, vers le sacrifice final (par les père et grand-père ?). Comme dit Alexandre Vialatte (grand admirateur de Kafka) « Qui fut Kafka ? J’ai toujours cherché à ne pas le connaître, à me le rendre à moi-même mystérieux... pourquoi démonter un jouet parfait ? » Jouet ?

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C’est Vialatte qui parle J’avais compris. Pourquoi chercher à comprendre ce qui fonctionne de manière parfaite ? Comprendre n’est-ce pas dénaturer ? Pourquoi analyser une oeuvre, critiquer (au sens de l’analyse) ? La vision brute de l’œuvre n’est-elle pas plus pertinente...? L’art ne doit-il pas être BRUT ? Je n’aime pas cette phrase de Vialatte, je la trouve assez... “brute”. Kafka n’est pas un “jouet parfait”. Je n’aime pas cette image réifiante et je trouve qu’elle s’applique très mal à l’auteur du Procès et de la Métamorphose. Kafka est à mes yeux un auteur profond et douloureux (et non creux et ludique) qui attendra en vain d’être reconnu par les siens, notamment par son père auquel il soumettait ses écrits et dont il ne récoltait qu’indifférence glacée, incompréhension, mépris et sarcasmes. Il ne me semble pas inutile de comprendre cela pour mieux saisir ce qui se joue en arrière-plan de ses romans et quels en sont les ressorts cachés. Vialatte (encore lui) parle «d’une gaieté qui a mauvaise conscience.» C’est plutôt une gaieté qui a mauvaise santé ! Il me semble qu’il y a une sorte de solipsisme dans l’art, (comme dans le voyage d’ailleurs) l’œuvre n’existe que pour moi, lecteur ou spectateur unique à qui s’adresse l’artiste. On est toujours seul face à l’interprétation que nos sens nous donnent de l’univers de l’artiste. On est seul à recevoir, mais on est deux tout de même. Pour moi lire un livre, regarder une oeuvre d’art, c’est entrer en “communion”, établir un “dialogue” au-delà du temps, de l’espace, avec un autre. Il y a donc de l’altérité. C’est aussi, plus égoïstement, échapper à la solitude. Par exemple, les livres de London m’ont beaucoup accompagnée adolescente. J’y ai énormément puisé. Je passais plus de temps en leur compagnie qu’avec les membres de ma famille ! Il me semblait être plus proche de “Martin Eden” que de mon propre père. Mieux le comprendre. Mieux l’aimer. En cela l’analyse critique d’une œuvre est détestable. Si cette analyse est mal faite, sans finesse ni profondeur, alors oui, elle sera “détestable”, sinon elle peut être éclairante. Les quelques travaux d’analyse sur mon propre travail m’ont aidée à mieux y voir clair. Je suis en train de lire les actes du colloque de Cerisy sur Camille Claudel. L’analyse de la vie et de l’œuvre de cette artiste me la rend encore plus proche. Plus compréhensible.

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Cela même si je suis loin de partager toutes les idées des intervenants. Parlons voyage si tu veux bien… Existe-t-il pour toi des voyages non littéraires ? Oui. Celui que je viens de faire à Dublin. J’y ai fait la tournée des pubs, bu des bières noires et fêté la victoire du “NON”! J’y ai aussi visité, retour instantané à la littérature, leur Maison des Ecrivains (trois prix Nobel de littérature, sauf erreur ou omission) et le musée James Joyce (dans une rue sinistre d’un quartier glauque. Pourquoi ?). J’y ai salué la statue d’Oscar Wilde : pose lascive et racoleuse qui résumerait le personnage !?! L’Ordre n’aime guère les artistes à Dublin comme ailleurs. (Je suis fortement pour l’introduction d’ateliers obligatoires de création artistique et littéraire dans la police ; la société s’en trouverait mieux, j’en suis sûre !) Qu’est ce que le voyage quand il n’est pas déplacement physique ? Déplacement imaginaire et symbolique. Mais le réel, le symbolique et l’imaginaire étant étroitement noués, liés, intriqués, entrelacés (sinon c’est l’éclatement, la psychose et tutti quanti), se déplacer dans l’imaginaire c’est aussi se déplacer dans le réel. (Voir Lacan and co). A propos quel est ton rapport aux voyages ? Beaucoup dans le symbolique et l’imaginaire. J’ai tellement à faire de ce côté-là que les voyages réels en pâtissent un peu. En plus, j’ai tendance à m’ennuyer très vite, dès que je joue à la touriste... Sauf si ce que j’ai sous les yeux est très prenant, très fort, comme par exemple certains paysages mexicains d’une puissance indicible... (Je dis ça sans snobisme, c’est vraiment ainsi que je sens les choses.) Je voyage souvent plus et mieux à l’intérieur d’une peinture de Frida KAHLO (pour revenir au Mexique) qu’en partant à l’autre bout du monde. Je me laisse prendre par les paysages comme je me laisse prendre par une oeuvre si elle est puissante, émouvante. Je n’y projette rien, j’ai même tendance à me l’interdire. J’essaie plutôt de “faire de la place” en moi pour y laisser entrer ce que je regarde. Quand je projette ma subjectivité sur quelque chose, c’est généralement sur une page blanche. Enfin, c’est ce à quoi je m’efforce... Alors l’Irlande, un voyage littéraire ? Un pays qui a reçu trois prix Nobel de littérature ne peut laisser indifférent à cette dimension. Et puis j’ai fait ce voyage avec mon compagnon, Gérard Streiff, qui s’adonne frénétiquement à l’écriture, anime des ateliers d’écriture et fait des conférences sur le polar, entre autres activités ! Alors... Gérard est d’ailleurs parti pour Dublin avec un livre

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de Joyce sous le bras, le célèbre Ulysse. Personnellement je suis plus une femme d’images que de mots, hélas, car notre société patriarcale n’aime pas tellement les images au féminin, j’en sais quelque chose. Elle en a peur, je crois, au niveau du réel, du symbolique et de l’imaginaire !

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Suites

alternatives Patrick G. DELAY

Un texte écrit pour faire comme une suite au récit : « La Turne » de Jacques Nicolle. (« La Turne » publié dans le numéro 5 des Refusés ; vous pouvez retrouver ce texte sur notre site http://www.lesrefuses.free.fr dans la rubrique News). En espérant qu’il me pardonnera cette incursion dans cette vie que je lui attribue avec audace. Mais c’est de sa faute aussi, si son texte m’a envoûté à ce point, la prochaine fois, il n’aura qu’à se contenter d’écrire des banalités insipides. Merci Jacques.

Noirceur.

N

ancy s’éveille, la brume légère annonce une journée ensoleillée. La météo dirait-elle enfin la vérité et le printemps daignerait-il montrer le bout de son nez en cette fin d’avril ?

Jacques s’est levé de bonne humeur, grasse matinée, enfin presque, il n’est encore que huit heures et quart, vive les RTT. La radio gazouille, elle vient juste d’annoncer les températures prévues, presque estivales, seize degrés le matin et vingt-deux l’après midi. Petit déjeuner copieux, une fois n’est pas coutume, un œil distrait à la feuille de chou de la veille qu’il n’a pas pris le temps de lire. Il termine de se préparer. Ce matin il va écrire, il est bourré d’idées, un roman à terminer. Son roman  ! Il attaque la troisième page. On sonne ! On a sonné et on insiste, il y a quelque chose d’obscène dans ce carillon qui vient le tirer de ses rêveries. Qui cela peut-il bien être ? Il n’attend personne. La porte s’ouvre sur un personnage austère, grand, sec, flanqué d’un imperméable beige.

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L’homme s’avance, il montre à Jacques

- Mais je vous assure commissaire, je ne

sa carte, petit rectangle plastifié rayé en

demande…

tricolore, police.

- Inspecteur, pas commissaire, la flatterie

L’inspecteur visite l’appartement, il n’a

ne vous mènera à rien.

encore rien dit. Jacques est sur ses talons.

-

Il a marmonné quelques questions dont il

inspecteur…

attend encore les réponses.

- Soit  ! Quand avez-vous écrit cette

- Votre bureau  ?

nouvelle ?

L’inspecteur s’assied

Je

ne

demande

qu’à

coopérer

devant l’ordinateur, il lit.

Jacques se concentre.

- Vous êtes romancier ?

- Vous permettez  ! Je crois bien que j’ai

Jacques sursaute, la voix posée mais

noté la date d’envoi à l’éditeur dans mon

cinglante exige une réponse immédiate.

agenda.

- Non  ! Mais j’écris pour mon plaisir, je

- Mais faites donc !

suis auteur amateur, je commence un

- Voila, c’est ici… En novembre 2006 le

roman.

jeudi 23 novembre 2006, j’ai envoyé mon

L’inspecteur se lève et extirpe le la poche

texte par e-mail à l’éditeur.

de son pardessus un recueil de textes. Il

- Donc il y a préméditation.

le feuillète.

- Pardon !

- C’est vous qui avez écrit ce texte  : La

- Vous m’avez très bien compris.

turne.

- Mais com… Inspecteur, c’est ridicule, j’ai

Jacques acquiesce.

inventé cette histoire de toute pièce, les

-

personnages, les lieux… Rien n’est vrai,

Quand avez-vous vu Jérôme pour la

dernière fois ?

la ville c’est Nancy, mais tout le reste est

- Pardon ?

imaginé.

- Quand avez-vous vu Jérôme pour la

- Etrange  ! Vous vous entêtez à nier

dernière fois ?

l’évidence.

- Quel Jérôme ? Qui c’est Jérôme ?

- Comment ça ! Je ne comprends pas !

L’inspecteur jette à Jacques un regard

L’inspecteur se rassoit et insiste pour que

froid, les lèvres pincées mais rapidement

Jacques prenne une chaise. Puis il lit à

il se détend, son visage devient tout

voix haute le texte. Au bout de cinq à six

sourire.

minutes Jacques passablement énervé

- Comme vous voulez. Vous ne parlerez,

se lève et l’interrompt. Mais, l’inspecteur

je suppose, qu’en présence de votre

d’un geste sans équivoque lui intime

avocat  ! Qu’à cela ne tienne, je vous

l’ordre de se taire et de se rasseoir. La

embarque au poste et je vous mets en

lecture terminée, l’inspecteur sort de

garde à vue.

la poche intérieure de son pardessus

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une feuille de journal pliée en quatre.

La voiture tourne soudain sur la gauche

Il la déplie, regarde jacques droit dans

dans une rue que Jacques n’avait pas

les yeux un court instant, la commissure

remarquée

des lèvres légèrement plissée, savourant

La rue de l’Assomption. L’inspecteur se

son effet d’annonce. Puis, il lit l’article

gare en face d’une boutique à la vitrine

commentant la disparition d’un certain

crasseuse. Il invite Jacques à descendre.

Jérôme Durand, étudiant en médecine,

Jacques ressent un long frisson, une

logeant au 72 bis rue de l’Assomption à

impression de vivre un rêve éveillé. Un

Nancy.

canular, c’est un canular, se dit-il à voix

- Mais inspecteur  ! Il n’y a pas de rue

basse. Il fait froid dans la petite rue, un

de l’Assomption à Nancy. Un foyer de

froid glacial qui contraste étrangement

l’Assomption, oui, mais pas de rue de

avec l’impression du réveil. Jacques lève

l’Assomption.

la tête, un ciel gris, très sombre, de gros

- Vous m’avez l’air bien sûr de vous.

nuages menaçants, quelques gouttes

- Ecoutez, inspecteur, je m’assure toujours,

qui commencent à tomber. La voix de

pour ne pas faire d’impaire, de ce genre

l’inspecteur le tire brutalement de sa

de détails avant d’écrire.

torpeur.

- Donc cette rue n’existe pas, à Nancy !

- Voyez  ! Le soixante-douze, l’accordeur

- Absolument certain inspecteur.

de pianos et le soixante-quatorze, le

- Venez, je vous emmène faire une petite

cordonnier.

ballade.

Jacques regarde l’inspecteur, la façade

L’inspecteur se veut rassurant.

de l’immeuble, l’inspecteur…

- Nous n’allons pas au poste et ma voiture

- Mais ! Inspecteur ! Il n’y a pas de soixante-

est

douze bis !

banalisée,

nous

n’attirerons

pas

au

précédent

passage.

l’attention.

Cette observation lui redonne subitement

Un quart d’heure plus tard, la voiture

confiance. Pas de soixante-douze bis,

tourne en rond dans les rues de la vieille

plus de raison de faire un parallèle avec

ville. L’inspecteur semble perdu, c’est en

sa nouvelle.

tous cas l’explication de Jacques, qui lit

L’inspecteur lui fait signe. Apparemment,

toutes les plaques de rues.

rien ne semble pouvoir le déstabiliser.

- Inspecteur, c’est la troisième fois que

- Suivez-moi !

nous empruntons cette rue, je crois bien

L’inspecteur pénètre au soixante quatorze,

que vous êtes égaré ou alors c’est une

chez le cordonnier, traverse la boutique.

blague, c’est pour la caméra cachée…

Le vieil homme affairé à ressemeler un

- Un peu de patience, je sais ce que je

vieux brodequin n’a même pas levé la

fais, n’ayez crainte nous arrivons.

tête.

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Au fond de la boutique, sur la gauche,

Une voix rauque intime à Jacques l’ordre

une porte, l’inspecteur l’ouvre et pénètre

de s’en approcher.

dans un couloir sombre, sentant le moisi

Une feuille de parchemin noircie de lettres

et le rat crevé. Jacques ne comprend pas

calligraphiées, un contrat entre Jérôme et

où veut en venir l’inspecteur, il lui tarde de

celui qu’on n’ose pas nommer. Il manque

rentrer chez lui. L’inspecteur a tourné sur

la signature en lettres de sang, on dirait

la gauche, il se déplace dans le noir sans

que Jérôme est mort avant d’avoir pu

hésitation, Jacques le suit en tâtonnant.

parapher.

Une porte s’ouvre et voici que l’on

- Vois-tu, Jacques, ton héros, tu aurais dû

débouche dans la rue. Les deux hommes

le choisir en meilleure santé. Il me faut une

se retournent et contemplent la façade.

âme et la sienne m’a échappée.

- Alors  ! La voici notre entrée soixante-

La voix du grand Bouc semble alors

douze bis ! Dit l’inspecteur triomphant.

presque

Jacques est pâle comme un mort. La

d’amertume.

rue vide est envahie peu à peu par

- Que faut-il que je fasse  ? Demande

le brouillard.

Jacques.

Jacques est transi, son

humaine

avec

une

pointe

estomac noué le fait souffrir… La peur au

- Trois fois rien, une signature faite avec

ventre.

ton sang me suffira.

- Allons voir l’appartement déclare alors

- Si je refuse ?

l’inspecteur en poussant sans brutalité

- Tu connais la fâcheuse habitude qu’ont

mais fermement Jacques devant lui.

les murs de cet appartement à vouloir se

Tout est conforme au récit de la nouvelle.

rapprocher et l’aptitude de cet immeuble

L’escalier en colimaçon, la porte qui

à disparaître de la réalité. Ce sera ton

ferme mal, la minuscule cuisine, la pièce

tombeau Jacques, un tombeau où tu

principale meublée de son réfrigérateur,

seras enfermé vivant pour une éternité.

de sa table et de sa gazinière, la

Jacques se saisit de la plume, se pique le

chambre, le lit et sur le lit, recroquevillé,

doigt et signe. Puis il roule le parchemin et

anormalement desséché, le corps d’un

le tend au démon.

homme avec sur le visage une expression

- Tiens ta part du marché, maintenant

d’horreur et de terreur indicible.

que j’ai rempli la mienne. Dit Jacques

Jacques, qui s’était approché,

a un

avec une fausse assurance.

brusque mouvement de recul et vient

Le Diable déroule le parchemin, admire

heurter l’inspecteur. Se retournant pour

le tracé de ce J majuscule en lettre rouge

fuir l’horreur, il se trouve alors face à un

sang ; il claque des doigts.

être qui n’a plus rien d’humain, monstre

Jacques se réveille de bonne humeur,

cornu qui de la main lui montre le bureau.

grasse matinée, enfin presque, il n’est

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encore que huit heures et quart. Curieux cette impression de déjà vu. Dans un ailleurs peu fréquentable le Diable jubile, il a gagné une âme. Il n’est pas pressé, un an, dix ans, cinquante ans, qu’est-ce donc, comparé à l’éternité. Un dernier coup d’œil, pour le plaisir, au parchemin. Mais là, il pousse un cri de rage et devient vert. Il s’est fait duper, lui, le grand menteur. Ce J qu’il a admiré, ce J qu’il a pris pour la première lettre de Jacques… Il lit la signature apposée en bas du parchemin : Jérôme. Que faire, retourner à l’attaque, il ne le peut et il le sait. Alors, le Diable, penaud, retourne à ses foyers. De toute façon, ici, il est grillé.

Apparition.

J

acques n’a pas le souvenir de cette folle embardée aux basques du malin, tout au plus quelques flashs. Il en est toujours ainsi, des rêves qui s’évanouissent sans que l’on ne puisse rien faire pour les retenir.

La radio gazouille, elle vient juste d’annoncer les températures prévues, presque estivales, seize degrés le matin et vingt-deux l’après midi. Petit déjeuner copieux, une fois n’est pas coutume, un œil distrait à la feuille de chou de la veille qu’il n’a pas pris le temps de lire. Il termine de se préparer. Ce matin il va écrire, il est bourré d’idées, un roman à terminer. Son roman  ! Il attaque la troisième page. On sonne ! On a sonné et on insiste, il y a quelque chose d’obscène dans ce carillon qui vient le tirer de ses rêveries. Qui cela peut-il bien être ? Il n’attend personne. La porte s’ouvre. Elle est là, hésitante, craintive, si belle. Jacques ne réalise pas tout de suite. Que ce merveilleux petit bout de femme s’invite ainsi chez lui, sans même prévenir, semble tellement irréel… Elle semble s’impatienter. Il s’avise enfin qu’il la fait attendre depuis une bonne minute à la dévisager comme si elle était un extra terrestre… Vraiment extra. Il l’a enfin installée dans le salon, lui a offert de s’asseoir dans le grand canapé, celui dont on a du mal à s’extraire et qui offre juste de la place pour deux… Sait-on jamais,

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si la matinée continue aussi bien qu’elle a

Ca recommence… ». Il lui semble tout à

commencé.

coup que Jérôme s’est immiscé dans sa

Il s’active, ramasse deux ou trois affaires

vie plus qu’il n’aurait dû, sans pouvoir

qui traînent, arrange une pile de revues

en discerner les circonstances. Mais le

sur la petite table basse, lui propose à

réalisme reprend ses droits.

boire, disparaît et réapparaît quelques

- Comment ça, Carole la copine de

minutes plus tard avec un plateau, deux

Jérôme… De quel Jérôme parlez-vous ?

tasses, la cafetière, le sucre, le lait, les

- Vous savez bien… Le Jérôme du soixante-

petits gâteaux… Le grand jeu, quoi !

douze bis, rue de l’Assomption.

- Vous ne me reconnaissez pas ?

Jacques venait juste de reposer sa tasse,

La question vient de tomber comme un

heureusement pour le tapis persan (Made

pavé dans un saladier de crème fraîche.

in RPC).

Il reste là, stupide, les bras ballants. L’air

- Mais ce n’est pas possible, vous me faites

de rien, son cerveau s’est mis à scanner

marcher. A quoi jouez-vous au juste ?

à la vitesse de la lumière, toutes les ex-

- Je ne joue pas, j’ai besoin de votre aide

copines, les ex-petites amies, les ex-

pour retrouver Jérôme.

rencontres d’un jour. Rien n’y fait, il ne voit

- Les personnages de fictions ne peuvent

pas. Il ose un timide : « Je devrais » ?

venir importuner leur créateur.

- C’est vrai que vous ne vous êtes guère

- Pourquoi ? Ca ne se fait pas ?

attardé sur mon portrait, je n’étais qu’un

- C’est absurde !

faire valoir.

- Vous croyez en Dieu ?

Sans être celui des reproches, le ton

- Pardon !

prend une tournure qui met Jacques dans

- Je vous demande si vous croyez en

l’embarras. Comment aurait-il pu laisser

Dieu.

sur la touche une fille aussi jolie.

- Euh, oui, un peu.

- Je m’appelle Carole et j’ai besoin de

- Vous imaginez Dieu vous répondre

votre aide.

comme vous le faites avec moi !

Carole, ce nom lui semble familier,

- Mais je ne vois pas le rapport, vous

Carole…

n’existez pas.

Il

ne

parvient

pas

à

se

rappeler…

- Vous voulez toucher ?

- Je suis la copine de Jérôme ou supposée

Prestement, elle a retiré son pull et

telle, car là non plus vous n’avez pas été

apparaît en soutien-gorge.

très explicite, vous n’avez pas eu le temps,

- Mais vous êtes folle !

je suppose.

- Qu’importe qu’une personne qui n’existe

Carole, Jérôme, nom d’un chien ça

pas soit nue devant vous !

recommence. Mais pourquoi pense-t-il : «

- Il m’importe, à moi… Vous avez gagné,

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vous existez mais alors, c’est un canular.

arguant, devant son refus, qu’elle lui

- Pour un auteur de fictions, je vous trouve

appartenait un peu. Il n’avait même

drôlement

rejetez

pas réussi à la faire sourire. Il ne s’avoue

d’emblée ce que vous ne comprenez

cependant pas vaincu, et la difficulté

pas.

met un peu de piment dans l’aventure.

- D’accord, expliquez-moi.

Carole s’arrête devant un magasin qu’elle

- Il n’y a rien à expliquer, il faut m’aider à

croit reconnaître.

retrouver Jérôme. C’est vous qui l’avez fait

- La rue de l’assomption doit être un peu

disparaître.

plus loin sur la gauche.

- Pourquoi dites-vous cela ?

Un quart d’heure plus tard, il faut se rendre

- Vous êtes l’auteur, non ?

à l’évidence, il n’y a pas plus de rue de

- Ok ! Où a-t-il disparu d’après vous ?

l’Assomption que d’arc de triomphe,

- Je ne sais pas, mais il aurait dû se

image singulière mais Jacques n’en est

trouver au soixante-douze bis, rue de

plus à ça près.

l’Assomption.

Une idée lui traverse alors l’esprit, une idée

- Elle n’existe pas.

venue de je ne sais où, une de ces idées

- Qui ça ?

insolites qui s’invitent sans crier gare.

- La rue de l’Assomption n’existe pas.

- Refaisons le chemin à l’envers.

- Mais j’en viens ! Bien sûr qu’elle existe.

- Mais c’est ridicule !

- Bon, dans ce cas, vous n’avez pas besoin

- Qu’est-ce qui n’est pas ridicule dans

de moi.

cette histoire !

- Si ! Je ne suis pas sûr de savoir y retourner

Parcourue en sens inverse, la rue offre le

et je n’y ai pas trouvé Jérôme ni de numéro

même spectacle, on croise des gens que

soixante-douze bis.

l’on avait dépassés, c’est tout. Jacques

- C’est normal, c’est moi qui ai tout

s’arrête soudain, surpris mais pas plus que

inventé.

cela. Une ruelle s’enfonce sur la droite.

- Alors, vous voyez que j’ai besoin de

Elle est très étroite et croise celle où il se

vous.

trouve avec un angle tel qu’il justifie qu’on

Une telle logique laissa Jacques pantois.

ne l’ait pas vue au passage précédent.

Finalement, que risquait-il, à se balader

- Rue de l’Assomption. Vous voyez ! On l’a

au côté d’une fille ravissante qui n’existait

trouvée cette rue, elle existe bien.

pas… En sortant, il fut surpris de ne pas

Evidemment, il n’y a pas de numéro

voir de voiture, pourquoi surpris…

soixante-douze

Jacques prenait du plaisir à accompagner

pianos et le cordonnier sont serrés l’un

Carole. Il avait essayé sans succès de

contre l’autre comme pour se tenir

la prendre gentiment par les épaules,

chaud. Image amusante suscitée par

conformiste,

vous

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bis.

L’accordeur

de


le froid qui semble vouloir régner en ces

De retour dans la rue Jacques contemple

lieux. Jacques frissonne, un coup d’œil

la façade du numéro soixante-douze bis.

vers le ciel, mince filet gris entre les toits.

Une fois je te vois, une fois je ne te vois

Pourquoi s’étonne-t-il de l’étroitesse de la

plus, se dit-il à voix basse.

rue… Une voiture ne pourrait y pénétrer.

- Qu’est-ce que vous dites ?

Carole est désespérée, elle trépigne, on

- Rien ! On y retourne.

dirait une gamine qu’on a privée de ciné.

Il franchit la porte, traverse le couloir,

Jacques pense qu’elle est beaucoup

monte

moins attirante ainsi.

toujours aussi vide.

- Qu’est-ce que l’on fait maintenant. Je

- Vous vous attendiez à quoi ?

sais que Jérôme est là quelque part…

- Je ne sais pas, il doit y avoir un moyen.

- Que voulez-vous que je vous dise ? C’est

Ils redescendent avec lenteur. Jacques

vous qui avez voulu venir ici.

réfléchit, s’arrête, regarde autour de lui,

- Peut-être mais l’histoire, vous en êtes

repart.

bien l’auteur, non ?

Carole qui ne supporte plus trop les lieux

- L’histoire  ! Je crois bien qu’elle me

est sur le point de ressortir dans la rue ; il

dépasse totalement, elle m’a échappé. 

l’arrête.

- Vous n’avez pas une idée… Pour un

- On repasse par là.

auteur…

Et ils ressortent par la boutique du

- Entrons  ! Dit soudain Jacques en

cordonnier.

pénétrant chez le cordonnier.

Tout à coup Carole s’exclame :

Tout se passe alors comme dans un rêve

- La façade du soixante-douze bis a

éveillé, il avance sans hésiter. Le couloir,

disparu !

l’escalier en colimaçon, la porte de

- C’est normal !

l’appartement qui grince. La cuisine, la

- Comment ça normal ?

pièce principale, la chambre. Personne

- Disons que ce n’est pas étonnant dans

en ces lieux insalubres, aucune trace de

cette histoire de dingue.

Jérôme. Carole, bien entendu, l’a suivi.

- Que fait-on maintenant… Vous avez vu

Elle découvre abasourdie l’endroit où

ce brouillard ?

Jérôme a dormi, ne serait-ce qu’une nuit.

Ca lui rappelle vaguement quelque

- Alors ! L’auteur, il est où mon Jérôme ?

chose à Jacques… Mais quoi ? Et puis ce

- Je croyais que vous aviez fait une croix

n’est pas ça l’important.

dessus, là où je vous avais laissée.

- On y retourne encore une fois mais on

-

Les

auteurs

ne

connaissent

pas

l’escalier.

L’appartement

est

passe par la boutique de l’accordeur.

suffisamment leurs personnages. Vous

La boutique est fermée. Jacques hésite

m’avez à peine ébauchée.

un court instant. La rue semble déserte,

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aucun des bruits de la ville ne parvient jusqu’ici, le brouillard est de plus en plus dense. La vitre de la porte ne résiste pas à un bon coup de pied. Jacques sourit, il n’est pas trop rouillé, il vient de comprendre à quoi pouvait servir la pratique de la savate. La boutique semble à l’abandon, aucune porte ne donne sur le fameux couloir. Jacques sonde la cloison. Bruit mat… Bruit creux. - La porte a été murée. Jacques regarde autour de lui ce qui pourrait bien lui servir pour défoncer la cloison à cet endroit. - Regardez, ce banc, il ne pourrait pas nous servir ? Jacques soupèse, un banc rustique en bois massif. A force de coups de bélier répétés, le colmatage en briques de l’ancienne porte finit par céder. De l’autre côté du couloir la porte du cordonnier. Jacques plaque son oreille. Aucun bruit. Leur vacarme ne semble avoir dérangé personne. L’escalier est gravi au ralenti, un silence pesant règne dans l’immeuble. La porte franchie, l’appartement semble toujours aussi désert. La cuisine, la pièce principale, au fond, la chambre, le lit, sur le lit, une forme, un corps. Jacques et Carole se figent à la vue de ce corps. Est-ce Jérôme ? - Jérôme ! Jérôme ! Lance Carole. Le corps a bougé, il se retourne. - Carole ? Carole se précipite vers Jérôme, le serre contre elle, elle sanglote. - Oh  ! Jérôme j’ai eu si peur de ne jamais te revoir. J’ai eu ton message mais je ne trouvais pas ton immeuble. - Bon, les jeunes ! Je crois qu’il vaudrait mieux sortir d’ici. Jacques s’en retourne chez lui. En sortant dans la rue, il a salué Carole et Jérôme et il a tourné à droite, il a retrouvé un environnement familier. Carole et Jérôme sont repartis vers la gauche. Jacques se dit qu’il ne doit plus laisser autant de latitude à ses personnages, il doit mieux les définir, les décrire, il doit apprendre à bien les connaître. Qui sait, dans une prochaine nouvelle.

Epilogue.

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L

a radio gazouille, elle vient juste d’annoncer les températures prévues, presque estivales, seize degrés le matin et vingt-deux l’après midi. Petit déjeuner copieux, une fois n’est pas coutume, un œil distrait à la feuille de

chou de la veille qu’il n’a pas pris le temps de lire. Il termine de se préparer. Ce matin il va écrire, il est bourré d’idées, un roman à terminer. Son roman ! Il attaque la troisième page. On sonne ! On a sonné et on insiste, il y a quelque chose d’obscène dans ce carillon qui vient le tirer de ses rêveries. Qui cela peut-il bien être ? Il n’attend personne. - Ne te dérange pas chéri, je vais ouvrir. Jacques a lâché sa tasse. Gros plan sur la chute, le café qui danse comme s’il voulait retarder l’inexorable. Bruit de vaisselle qui se brise sur le carrelage, éclaboussure sur le pantalon de jogging, saut en arrière pour éviter le pire, pieds sauvés de justesse. - Ben alors Jacques, qu’est-ce qu’il t’arrive. Carole vient de faire son entrée dans la cuisine, Jérôme l’accompagne. Jacques les regarde avec des yeux comme des soucoupes. - Mais ça ne s’arrêtera donc jamais, les personnages ne peuvent-ils donc rester à leur place. - Jacques je pars avec Jérôme. - Aucun problème ! - Jacques, tu m’as comprise… Je te quitte. - C’est moi l’auteur… - Oui, ça c’est sûr, c’est toi l’auteur de cette situation, de cette ambiance délétère… Jacques fonce dans son bureau, il lit son dernier texte, celui qu’il a écrit hier soir avec deux ou trois verres dans le nez. Bon, c’est vrai, il ne l’a pas arrangée, un peu sévère… Un peu bourré sans doute. Mais de là à la voir débarquer dans sa vie à lui… C’est un comble ! - Jacques j’ai changé d’avis. Je reste, c’est toi qui pars. Jacques bidouille sur son ordinateur. C’est décidé, il va effacer tout ce qu’il a écrit. Cela n’est plus supportable. - Ma chère Carole, mon cher Jérôme. Que vous vous en alliez ensemble, je n’y vois que des avantages, surtout si vous ne revenez jamais. Quand j’écris, c’est pour me détendre, pour me décongestionner l’esprit. Bien sûr, vous ne pouvez comprendre. Mais ce qui est certain c’est que je n’écris pas pour que mes personnages viennent me pourrir la vie. Alors toute ces nouvelles, je vais les effacer.

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- Jacques, tu ne devrais pas faire ça. - Je vais me gêner. - Où est-il passé ? - Qui ça ? - Jacques ! - Qui est Jacques ?

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c’est

Noir Noise

Noise #002

’ ’ “

Clic !

haaaa ! On n’est pas bien là au calme ? J’ai bien mérité un gros calin moi non ...

siiiiii !!!

C’est pas vrai le voilà qui remet ça ...

! ! n a hAAaM a Ho ! Non !!! Ma C’est pas vrai !!!

Qu’est-ce qu’il y a mon poussin ?

J’ai peur ! Y a des monstres sous mon lit, j’peux faire dodo avec vous ???

Monstres de

Ba h

vo y o

ns...

GcBA!!

Faites des gosses je vous jure ! Il nous fait le coup tous les soirs en ce moment ! Qu’est-ce qu’il a ce gamin ???

Houais ! Plus que 2 fois et ça fera 10 € !

Viens mon chéri.

Va falloir que je songe sérieusement à une nouvelle combine où il va finir par avoir des soupçons ...

junior Page_28


S! !! YE S G ! YEHo my od

Noise #003

Noir Noise

c’est

Lundi

’ ’ “

Clic !

Ho Take m

Hé bah .. on peut pas dire qu’elle est malheureuse la voisine !

Mercredi

Jas e!ineJa !

Si !

Ve n

Si !

! be n t u erin

Ha oui quand même ! Elle a un sacré niveau la bougresse !

Hi! Hi ! Hi !

Vendredi

or

!!

ta mega mi bonito ma al

Si !

Jawoord !

[ ... ]

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Si !

Jawo ord

euh... Oui

do

Jeudi

n AGAIN !!

gd geslaa Jawoord !

JaJa! !

Laisse moi deviner ... Ce soir c’est cours d’allemand ?

agai

ens alsvertalen !! w k u l e G om te Jawoord !

! Füll mich al st !! e f Ho ja r e i B m a rin

le Schü

ai n

Oui elle s’est découvert une passion pour les langues, elle s’est mise aux cours du soir.

Ja !

Mardi

e ye s ag

! , Yes YES

torea me con c Si !

Haaa... les langues latines, ça a son charme quand même... Tu trouves pas Chéri ?

Y

Je sais ! Ce soir c’est cours de langage des signes à tous les coups ha ! ha ! Oh, non non c’est son mari qui est rentré pour le week-end c’est tout ...

junior Page_29


Un

après-midi urbain Olivier THIRION

I

l est étendu sur le canapé. Il a un peu mangé, des restes. Un jour quelqu’un lui a demandé comment il pouvait manger des restes, lui qui ne

faisait jamais la cuisine. Rituel bi-journalier, manger consiste à ouvrir le frigo, à inventorier les différents aliments qui y logent, à observer l’état de ces derniers. Puis, après avoir impitoyablement éliminé ceux dont la consistance et l’odeur semblent suspectes, à les placer dans le micro onde, à mettre (ou à ne pas mettre) un couvercle, à régler le minuteur sur trois minutes (à la puissance de neuf cents kilowatts), puis à les extraire, les saupoudrer de fromage, de sel, de poivre et à les consommer debout, devant la fenêtre en observant  les gens qui attendent le bus, à toute heure du jour de l’autre côté de l’avenue. Il est étendu sur son canapé. Normalement, la digestion impose le repos. Une saine sieste. Aujourd’hui, impossible de dormir. Le sommeil ne vient pas. Les persiennes sont fermées. Le soleil dessine au plafond des traits d’ombres parallèles. Les mêmes, inversés, que ceux que produisent les phares des voitures, la nuit… Il fixe le plafond, les yeux grands ouverts. Impossible pourtant d’envisager de bouger ne serait-ce qu’un bras. Se lever est une utopie, se déplacer dans l’espace une chimère. Il sent dans son dos la pliure du canapé, le coussin sous l’épaule droite oblige sa nuque à une légère torsion dont l’inconfort ne fait que croître. Mais il maintient une immobilité totale. Il observe les ombres qui se déplacent lentement vers le sud de la pièce. Il a observé lors d’une sieste insomniaque antérieure que la première atteignait la position à l’aplomb de l’armoire de la salle à manger vers seize heures. Pour l’instant, elle est à mi-parcours. L’alternance ombre lumière est soudain troublée par l’intrusion de nuages, transformant la clarté lumineuse de l’après-midi en un jour morne et sans gloire. Les ombres s’effacent, ne retenant plus son esprit captif. Dès lors il peut voguer vers d’autres rives. Il pense soudain au flipper. Un vaste terrain de jeux sous verre. L’espace sidéral rempli de vaisseaux, de croiseurs et d’étoiles, avec en son centre un dôme de glace étincelant, la ville de tous les plaisirs, le refuge suprême. Des champignons dorés, des poignées argentées, une fente pour les pièces, une merveille, un miracle. Il l’a vu la nuit dernière

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en rêve. Il est persuadé de l’avoir vu auparavant dans une vitrine. Mais où ? Il a rêvé qu’il fracassait la vitrine, volait l’objet alors que les alarmes retentissaient, le portait en courant sur son dos dans les rues désertes puis le faisait rentrer par la fenêtre et le déposait au milieu du salon... Il sourit malgré lui de son image de voleur coureur porteur de flipper. Porter un flipper sur son dos, son dos qui le fait tant souffrir, pas de doute c’était un rêve ! Il pense que peut-être il l’a vu lors d’une expédition vers le centre, là où les humains grouillent et s’agglutinent. Si seulement il se rappelait où. Il s’imagine introduire cérémonieusement la pièce. Attendre que dans un bruit infernal la boule s’éjecte face au ressort. Il se voit tirer le piston vers l’arrière et le lâcher d’un coup libérant le projectile vers l’espace intersidéral. Il se voit appuyer alternativement sur les deux boutons latéraux et donner de grandes ruades à la machine, provoquant invariablement un tilt retentissant et pour tout dire frustrant. Il se voit enfin réintroduire une pièce. Play again ! Il entend la succession des glings et des glongs, des sifflements, des sonneries, des chbongs des fzzipps … Où donc a-t-il vu ce flipper en dehors de son rêve ? La question essentielle, vitale le fait se redresser et s’asseoir dans le canapé. Que faire, mâcher un chewing-gum ? Allumer un joint ? Ouvrir une bière? Que faire pour le retrouver ? Pourquoi être obsédé par cette question ? Bien sûr pour parler comme les jeunes décervelés de la télévision, « ça le fait » d’avoir un flip dans son salon. Bien sûr il y a le bruit, la lumière… Et après ? Pourquoi cela a-t-il une telle importance ? Pourquoi cela emplit-il sa nuit de rêve et l’empêche-t-il de faire la sieste ? Dans le jour glauque qui a remplacé le soleil il n’arrive pas à trouver une seule réponse à cette question. Il ouvre les persiennes, la pluie s’est mise de la partie. Le ciel est devenu uniformément gris. Il a le sentiment de tomber. Comme si on l’avait lâché d’un avion. Il s’enfonce dans des nuages infinis. Il a pleinement conscience de n’avoir nulle part où aller, de n’avoir rien à espérer, ni rencontre, ni miracle, de n’être qu’un déchet humain abandonné sur une plage de galets après un pique-nique. Un étron sous un rocher. Attendant que la marée vienne le lécher et l’emmène vers le large. Nul doute que les flippers n’existent pas, qu’ils sont des créations de son cerveau malade. Il est absolument impossible qu’il ait vu quoi que ce soit dans une vitrine, puisque les magasins du quartier ont vu les leurs murées depuis bien longtemps et qu’il ne prend plus depuis des années le risque de chercher à se rapprocher du centre. Si les flippers existaient, ils ne seraient sans doute qu’un assemblage, d’acier, de verre,

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de plastique, animés par des composants électroniques. Rien en tout cas qui puisse l’emmener quelque part. Rien qui puisse lui redonner ses enfants partis, sa femme partie, ses amis oubliés… Rien qui ne puisse lui faire oublier qu’il est comme une branche ballottée par le courant d’une rivière. Emmené vers l’infini marin par le fleuve du temps. Le temps si peu agité qu’il en parait uniforme. Journées s’ajoutant aux nuits, sans relief, sans visage… L’ennui, l’oubli de soi-même et bien sûr des autres. L’enfer ou tout du moins un purgatoire où il expie. Rien d’autre à faire qu’à  attendre, pas d’alternative, se soumettre au temps qui passe. Les murs qui lentement, jour après jour, se referment sur lui. Un lit pour rien. Puisque dormir est inutile. Des vitres opaques. Une foule anonyme aux visages flous et indistincts. Tous pareils, gris, silencieux, unifiés. Si seulement les flippers existaient. Si seulement il se souvenait où il a vu cette merveille ailleurs que dans ses rêves. S’il s’en souvenait il pourrait s’approcher de lui, l’observer, attendre le moment propice pour incendier le magasin… s’éblouir du feu, s’y réchauffer et puis oublier. Il se rallonge sur le canapé. L’espace a disparu, les étoiles sont invisibles, le soleil se meurt, les super héros sont en prison, les tapis ne sont jamais volants, il n’y a aucun chanteur à Mexico, d’ailleurs Mexico est si pollué que les gens meurent dans la rue, la lune est en cendre, les enfants sont vieux, les génies sont carbonisés dans des bouteilles de lait en plastique, les elfes sont des satires et les satires sont en rééducation fonctionnelle. A quoi peut bien ressembler un rire ? Il est impossible de briser la vitre, il n’y a plus d’arbre pour y grimper, aucune échelle pour gagner le ciel, même pas la possibilité de pleurer. Nulle part où aller, attendre un train qui ne mène nulle part. Les ombres reviennent et disparaissent, il finit par fermer les yeux. Quand il se réveillera il sera temps de penser que ce soir il ouvrira le frigo, étudiera les restes de victuailles pour peut-être les juger dignes d’être mangés.

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L’homme qui murmurait à l’oreille des rivièere

Jérôme PERRIN

Cristobald était un grand liseur, le plus syllabique de tous les temps. Il déversait les flots de paroles comme la pluie tombe telle une vache qui pisse. Il inondait ses écouteurs avec un déluge de mots, de verbes, de compléments d’objets directs et indirects à tel point qu’on le pria malpoliment de quitter la ville où les gens étaient si secs avec lui. Qu’à cela ne tienne, Cristobald s’installa dans la proche campagne désolée et désertique. Les gens y étaient bien plus courtois malgré la difficulté de vivre dans une région presque morte où rien ne poussait. Il s’assit sur une souche desséchée et commença sa lecture. Il déclamait à quoi voulait bien l’entendre ses plus beaux ver(re)s : «Ma mie allons voir si l’arrose est écluse...» Au bout de plusieurs jours, une branche verte apparut sur la souche qu’on croyait sèche à jamais, puis des feuilles poussèrent ainsi que des fleurs autour desquelles vinrent très vite virevolter les abeilles voisines. D’où venait ce prodige ? Attiré par les beaux mots de Cristobald, un ruisseau qui coulait par là s’était en effet rapproché petit à petit du liseur. Le ruisseau s’était détourné de son cours et avait redonné vie à la souche. Mais il en fallait bien plus à Cristobald pour le détourner de sa lecture.  La souche grandit et devint arbre au sommet duquel Cristobald se perchait pour que même l’horizon l’entende. Il continuait de pluie belle, tonnant de sa voix chaleureuse des cascades ininterrompues de paroles. Son écoutoire se fit plus large, les rivières du coin avaient afflué en masse autour de lui, drainant les nuages en même temps que la plaine aride. A l’instar du petit joueur de flûte teuton qui attirait les rats au son de sa flûte, Cristobald charmait les rivières grâce à sa voix fluide et les menait où bon lui semblait. La plaine déserte ne demandait qu’à revivre pour le plus grand plaisir des paysans alentours. «De l’eau vient la vie et de la lecture vient l’eau», tel était le titre du livre de Cristobald, un vrai roman fleuve.

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Destruction

des preuves Jean-Marc S.

T

i-Jean court sur le sentier. Une foulée peu sûre, maladroite. Une lune timide éclaire faiblement le chemin poussiéreux, martelé par les pas irréguliers du jeune homme. De temps en temps, un caillou plus gros que les autres le fait dévier, remettant en

question son équilibre précaire. Ce n’est pas de sa faute, à Ti-Jean ; il est né comme ça, un peu boiteux, un peu tordu. Alors il n’a pas l’habitude de courir. Mais là, il sent que c’est important. Il faut qu’il aille prévenir quelqu’un. Rapidement. Alors il a pris le raccourci qui mène directement au village. Son esprit peine à accepter ce qu’il a vu, il faut qu’il essaye de l’expliquer à quelqu’un. Il a décidé que ce serait Marcel, le garde-champêtre. Pourtant, il n’est pas au bout de ses peines  ; comment relater un événement incroyable lorsqu’on n’a pas l’usage de la parole ? Incroyable, c’est le mot. C’est certain, Marcel ne le croira pas. Marcel le croit rarement d’ailleurs. Mais là, c’est important : Gilbert, son ami, son seul ami, a été enlevé… Pfuitt, comme ça, disparu d’un coup… Marcel ne le croira jamais, c’est sûr, mais il faut qu’il raconte ce qu’il a vu, à sa façon. Avec ses gestes et ses petits cris qui remplacent les mots qu’il ne sait pas dire. ****************** Gilbert se réveille, brusquement. Ses paupières s’ouvrent et se referment aussitôt sous l’assaut d’une lumière intense. Impossible de les ouvrir à nouveau. Le bruit assaille ses tympans : un bourdonnement persistant, de très basse fréquence, semblable à celui d’un énorme transformateur électrique. Il est allongé sur le dos, incapable de bouger. Essayant de rassembler ses souvenirs, il repense à sa dernière opération : il était dans ce même état vaporeux à son réveil, mais il n’a aucun souvenir d’être à nouveau entré à l’hôpital. Il s’aperçoit que l’intensité lumineuse ainsi que le bourdonnement commencent à baisser progressivement ; il va pouvoir ouvrir les yeux. Son regard explore les lieux. Il n’est pas à l’hôpital, ça c’est certain. La pièce est comme un cube de grande dimension. La lumière, orangée, provient d’un immense plafond translucide. Il s’aperçoit qu’il est seul, allongé sur une sorte de civière métallique. Il parvient à tourner légèrement la tête vers la gauche et croit reconnaître une perfusion

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fichée dans son bras, dont le tuyau rouge est relié à un drôle d’appareil : une grosse boîte illuminée de diodes multicolores et clignotantes. Brusquement, la lumière redevient insoutenable et contraint les yeux de Gilbert à se refermer. Et là, derrière ses paupières, sur un fond de couleur orange, il croit distinguer… oui, ce sont bien des yeux, des grands yeux qui l’observent, accompagnés d’un léger murmure incompréhensible. ****************** « Alors si je comprends bien, selon toi, Gilbert a disparu ? » Le vieux Marcel visse sa casquette de garde-champêtre sur son crâne dégarni et termine de boutonner sa chemise. « Pasque si c’est encore des inventions de ta p’tite tête de piaf, gare à toi… C’est pas humain d’me réveiller à c’t’heure ! » Malgré le peu de confiance qu’il accorde généralement à Ti-Jean (normal, c’est l’idiot du village…) Marcel, sous son air bourru, est inquiet. L’extrême agitation du jeune homme trahissait pendant ses explications gesticulantes une profonde angoisse, voire une terreur non dissimulée. « On ne peut tout de même pas se volatiliser d’un coup, comme ça, pfuitt ! » Mais Ti-Jean a déjà ouvert la porte et commence à prendre le chemin de chez Gilbert, se retournant constamment pour vérifier que le vieux garde-champêtre le suit. ****************** Lorsque Gilbert se réveille à nouveau, il se sent tout de suite rassuré : bercées par une douce brise nocturne, les branches chargées de fruits de son mirabellier dansent lentement au-dessus de sa tête. Tout engourdi, il entreprend de se mettre assis. Ce n’est pas facile, il se sent courbaturé et surtout très fatigué. Sa main farfouille dans la poche de sa veste et en ressort une montre à gousset. « Tiens, c’est bizarre, elle s’est arrêtée, je l’avais pourtant bien remontée… Mais au fait, qu’est-ce que je fais là, à c’t’heure ? » La grosse voix du garde-champêtre, toute essoufflée, le fait soudain sursauter : «  Triple andouille  ! Tu vois bien qu’il est là, le Gilbert  ! Qu’est-ce que t’as encore inventé ?! » À côté de lui se tient Ti-Jean, immobile, abasourdi, tentant d’émettre quelques sons à peine audibles. « Alors mon Gilbert, tu peux m’expliquer ce que tu fais assis là, au fond de ton jardin, à

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une heure pareille ? - Heu… Ben non…, bafouille Gilbert, je m’ souviens juste que j’étais sorti pour pisser et puis après, pfuitt, plus rien… » Marcel lui tend sa grosse main calleuse : « Allez, viens que j’t’aide. - Ouille, doucement, crie Gilbert, mon bras m’fait mal ! » En se relevant, il découvre sur sa peau une petite trace rouge auréolée d’un cercle orangé. «  J’ai dû encore me faire piquer par une de ces satanées guêpes… Bon, c’est pas l’tout, mais puisque t’es là, viens donc boire un canon, au moins tu s’ras pas venu pour rien. - C’est pas d’refus mais attends une seconde, j’ai deux mots à dire à Ti-Jean… Ti-Jean ? Ti-Jean ! Mais c’est qu’il a foutu le camp, l’animal ! Il va m’entendre, celui-là, à venir me réveiller en pleine nuit pour me raconter des salades ! » ****************** À vingt mètres de là, sous la lune qui l’éclaire, Ti-Jean s’est mis au travail. Avec soin et ardeur, il bêche, il retourne, il gratte le sol pour faire disparaître ces quatre grands ronds d’herbe calcinée, exactement là où s’est posé le drôle d’objet tout à l’heure. Il en est sûr, il n’a pas rêvé, il l’a bien vu arriver cette grosse machine volante à quatre pattes. Il a bien vu quand Gilbert est sorti en courant de chez lui et qu’il s’est fait happer par un gigantesque faisceau orange. Et quand l’engin est reparti aussi vite qu’il était venu. Le problème, c’est que personne ne le croit. Jamais. À part Gilbert, bien sûr. Mais ce pauvre Gilbert semble n’avoir aucun souvenir de son enlèvement. Alors Ti-Jean termine son travail, faisant disparaître toute preuve de l’atterrissage. Maintenant, il peut rentrer chez lui. Il a tout effacé. Il ne s’est rien passé. Rien. C’est plus simple comme ça. Et au moins, cette fois, ils ne se moqueront pas de lui.

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Histoire d’y

voir

Gravures de Sylvie THOURON

Ces gravures ne sont qu’un petit aperçu du travail réalisé à partir de pièces anciennes de la collection du musée des ivoires et de la céramique de Commercy. L’ensemble de ce travail effectué par trois artistes : P. Flesch, I. Loctin et S. Thouron fait l’objet d’une exposition de dessins, peintures sur toile et gravures, visible jusqu’au 30 septembre. Mai, juin, septembre : week-ends et jours fériés de 14h à 18h. Juillet, août : tous les jours sauf le mardi de 14h à 18h. ******************* Au-delà de l’objet magnifiquement travaillé, au-delà de la matière dont il est fait et de sa destination usuelle première, sa forme provoque en moi, par des liens obscurs, une dérive de la pensée. Sans me soucier, a priori, de la scène biblique relatée sur le peigne, ce qui me retient d’abord, c’est cet alignement de personnages enserrés aux pieds et à la tête, par deux rangées de dents, l’aspect verticalement brutal et carcéral de la chose pourtant si délicate. De même pour la fourchette : le mousquetaire prisonnier du serti de métal, jambes à jamais liées à la fourche étirée. Dans mes histoires, assimilé à l’homme, le personnage sculpté dans l’ivoire, s’évadant de sa cage de verre, ne peut néanmoins se défaire de toutes ses entraves. Il n’est qu’illusoirement libéré de cette cage, pour être projeté dans d’autres cages, mais persiste, en vain peut-être, à en chercher l’ouverture. Nous avons besoin d’une fenêtre sur un horizon, proche ou lointain, peu importe l’horizon, chacun possède le sien, factice même, s’il le faut. Sylvie. C. Thouron. www.sylviethouron.fr

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Dossier

voyage

On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. Nicolas Bouvier, « Le Poisson Scorpion » 1982


James Cook

Arnaud DUDEK

L

’esprit confus et les mains moites, vous vous approchez de l’ « Antarctique ». Audessus de la large porte d’entrée, le logo de la boîte de nuit : un pingouin à lunettes noires (à moins que ce ne soit un manchot, vous n’avez jamais su faire la

différence). Ici, vous avez déjà eu votre part d’échecs et de honte. On vous a maintes fois invités à rebrousser chemin. C’est que vous ne correspondez pas vraiment aux « normes » de l’établissement : des beurs sur la banquise, forcément, ça tient de l’erreur de casting. Pourquoi pas des esquimaux à Alger... Mais non, pas cette fois. La grosse barrique s’efface. Miracle. « Bonsoir, messieurs. » Messieurs ? A la caisse, vous prenez conscience de la grandeur de l’exploit. Nouvelle politique multiraciale de la maison  ? Conjonctivite aiguë du videur  ? Peu importe, vous êtes dedans. Vous vous faufilez jusqu’au bar, arborez votre plus beau sourire, commandez une tournée de whisky coca. Vous trinquez à cette réussite inattendue - et dans les yeux, sinon ça porte malheur. Vous balayez l’espace du regard. Tout paraît gigantesque, scintillant, magnifique. Les bras de la serveuse sont couverts de tatouages tribaux. Cette fille sent le sexe, pouffezvous en allumant une cigarette. Vous donnez l’impression de découvrir un nouveau monde, un pays qui n’apparaît sur aucune carte. Qui a trouvé l’Antarctique, déjà  ? Tout le monde sèche. Personne n’écoute en cours. Vous préférez lancer des boulettes de papier ou collectionner les heures de colle. Christophe Colomb, Amérique… Antarctique… Un nom finit par fuser : James Cook ? Allez, vendu. Ce soir, pas d’Ahmed, d’Hakim ou de Moussa. Vous vous appelez tous James Cook. Le silence s’installe. L’alcool fait son effet. Cela progresse lentement, doucement, comme un lent mûrissement. Les épaules se redressent, les yeux ne fuient plus. Un tourbillon de chaleur dans la poitrine. Le coeur bat au même rythme que la musique. Chaque étape vous rapproche un peu plus d’une gaieté totalement désinhibée. Vous ne repartirez pas seuls, c’est évident. A la base, vous disposez déjà de nombreux atouts. Vos cheveux épais ont été domestiqués par une bonne dose de gel. Un rasoir a débarrassé vos joues des rares

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poils qui osent s’y aventurer. Une cravate club piquée dans l’armoire du grand frère, un génie de l’informatique au chômage depuis un an et demi - il est retourné vivre chez votre mère après avoir dormi quelques temps dans sa vieille Opel. Quelques giclées de parfum bon marché. Votre plus belle chemise, celle que vous portiez au mariage de Naoual et Karim. Le cliché du beau gosse rebelle. Et après trois whiskys, c’est encore mieux. On est plus disposé à croire à ses propres mensonges. Dix millions de dollars atterrissent sur votre compte en banque. Le patron de la mafia vous tutoie depuis que vous l’avez mis minable au poker. Jean-François, votre chauffeur, a garé la Limousine au coin de la rue : il vous attend avec une bouteille de champagne rosé. Et si votre mère torche le cul des gamins du directeur de Franprix région parisienne, c’est uniquement pour garder les pieds sur terre (pas pour l’argent, non, elle donne tout son salaire à des tas d’associations caritatives). Non, après trois whiskys, plus rien ne vous résiste. Vous scintillez. Sans efforts, vous attirez tous les regards. Une musique vous plaît. Vous partez coloniser la piste. Un groupe de filles trop maquillées et très décolletées vous aimante rapidement. Vous ne parvenez pas à distinguer précisément leurs traits à cause de la lumière, mais leur allure vous séduit. Belles petites fesses rebondies, en plus. Des pommes dans lesquelles vous aimeriez mordre. Vous progressez, centimètre par centimètre. L’atmosphère se fait encore plus sensuelle. Ces petits culs moulés dans ces jeans… Vous en frissonnez... Un état d’excitation incroyable… Mais d’autres mecs arrivent. Plus âgés. Leur parfum ne provient pas des rayons d’un hypermarché. Leurs pieds préfèrent les Weston aux Nike Air. Des heures de musculation dans des salles de gym saturées d’appareils qui indiquent le nombre de calories brûlées. Des joues artistement mal rasées. Ils s’imposent sans difficultés. Ils montent sur le podium. Avec les filles. Retour au bar. Nouvelle série de whisky coca - vous auriez mieux fait de prendre une bouteille, ça revient moins cher. Vous tentez d’élaborer un nouveau plan. Vous pourriez surfer sur les clichés. Singer ces terroristes à qui Monsieur Têtard, le veuf du cinquième gauche, aime tant vous assimiler. Sortir des fusils-mitrailleurs de vos poches, crier le nom d’Allah, épouvanter ces types bâtis en athlètes, rafler la mise. Piller, violer, assassiner. Cela n’étonnerait personne. Mais vous préféreriez la jouer plus finement. Changer de cible ? Pourquoi pas. Trois filles dansent justement entre elles, à l’autre bout de la piste. Des cheveux blonds, des yeux très clairs, des tailles de guêpes - nées pour vous rencontrer et vous faire jouir, sans nul doute. Sous vos crânes, un torrent emporte tout ce qu’il peut submerger. Vous vous imaginez déjà avec elles, sous les étoiles, leur corps plaqué contre votre

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poitrine. Vous vous abandonneriez alors à quelques confessions. La peur panique de finir comme votre père, entre quatre murs. Ce C.A.P. chaudronnerie qui ne vous convient pas (vous rêvez de révolutionner le monde des jeux vidéo, ou de devenir un éminent spécialiste du droit du travail, oui, pour venger tous ceux qui, comme votre mère, se font douloureusement exploiter). Votre petit frère Hassan, dealer, seize ans, qui file un bien mauvais coton. Ces cages d’escalier sordides. Ces appartements humides et minuscules où l’on s’entasse à six ou sept. Ces paysages de béton que vous ne supportez qu’après plusieurs rasades d’alcool, mais que vous finirez par quitter, la tête haute. Voilà ce que vous leur raconterez au petit-déjeuner, à ces demoiselles, entre une bouchée de croissant au beurre et une orange pressée… Vous vous approchez d’elles. L’espace d’un instant, vous imaginez sereinement l’avenir. Et puis l’erreur. Vous murmurez quelques paroles, au creux de leur oreille... « Non mais ça va pas ? » La blague est tombée à plat. Pire : elle est mal interprétée. Un mauvais quiproquo, un peu comme dans ces pièces de Molière qu’on vous oblige à lire - mais en version trash. Putain, non, elles ont rien compris. C’est pas ça... Elles s’affolent, ça dérape. La répulsion. Le dégoût. Des paroles acerbes, des insultes. Zéro humour ! Allumeuses, bouffonnes ! Ça s’envenime. D’autres gens interviennent. Parfois avec violence. Les videurs s’en mêlent. Sans ménagements, bien entendu. Ils croient quoi, ces bâtards, que vous êtes tous des violeurs de blanches ? Bousculades. Coups de poing. Une tête cogne contre quelque chose de dur. Une paupière se ferme. Et puis... Depuis combien de temps êtes-vous là ? Dix minutes ? Vingt-quatre heures ? Derrière son bureau de fonctionnaire, couvert de surligneurs et de dossiers colorés, un type vous tutoie. Il semble ne rien ignorer de vous. « Je connais bien les gens de ton espèce », dit-il avec assurance. Il a prononcé espèce, mais il pensait race, c’est clair. Malgré son regard inquisiteur, vous tentez de vous défendre. Vous reconnaissez vos torts. Les insultes, oui, mais c’est parti d’un quiproquo... « Ça sonne faux », aboie le flic. Et puis d’où tu connais ce mot, quiproquo, toi ? Bon, on va tout reprendre depuis le début… A la fin de l’interrogatoire, vous repensez à James Cook. Ça vous revient comme ça, sans raison. Il a mal fini. Il a été tué par des indigènes... Et, tiens, ça vous étonne qu’on n’ait pas mis ça sur le dos des Arabes, putain.

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Bicycle

à

Manhattan

Lucie et Chantal LAFAURIE

Les verts se déplacent en vélo dans la pomme... souvent au péril de leur vie. Quand ils meurent dans un accident de la circulation on peint leur vélo en blanc et on le laisse sur le trottoir !

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Je

parcours les ombres de la nuit Estelle BEUGIN

Je parcours les ombres de la nuit, Lumière secrète d’un pli, Les faces cachées des interstices pudiques. Je me déplace sur l’azur du regard, Ciel de tous les états, Baignades taquines et Odyssée exquise. Je pérégrine sur la douceur des courbes, Les lignes de la vie, Voluptueux paysage. Je me promène libre dans les odeurs, La folie enivrante, Traversée de chaleurs, Bouquet de vie. Je me transporte dans l’infime mélange, Fou de rouler vers le plaisir, L’exploration ravissante, d’un trajet fantastique, dans un cri de plaisir. L’itinérance de l’abandon, Chevauchée fantastique, Je suis nomade de vous, Et votre corps est mon plus beau voyage.

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Entre

deux bouts de monde

Cathy VERMES

Pochentong, Départ. Ou retour. Quitte à quitter, quittons. L’avion décolle. Arrivée, Charles de Gaulle. Je pars en voyage à l’autre bout de l’autre monde.

Une boucle en cache une autre… Ce matin le marc du café me questionne, T’es pas présentable, t’es toute écorchée,

La semaine dernière, j’y vivais depuis 11 ans. Ce matin, au pays du moulé à la louche, je vis dans mes valises bourrées de souvenirs. Je bois du café, sirote mes pensées,

Fatiguée, apeurée, emmêlée. J’ai laissé ma peau à l’autre bout du monde, Je mue. La vie est une fougueuse mutation tranquille.

divague. Le café est fripon.

Je me ferais bien un costume sur mesure, Avec des bouts de l’autre bout de moi.

J’ai mis ma vie dans des valises,

Idées, impulsions, création, questions.

les ai envoyées en voyage,

Peurs à apprivoiser.

Salut ! On s’croise plus tard.

Demain je mettrai ma nouvelle peur,

J’ai peur de tout, mais surtout de moi.

La bleue.

Dans mon sac y’a des souvenirs, des envies, des peurs. Je flotte sur mes valises au milieu du café, Un jour j’atteindrai le sucre, T’endors pas, Paulette.

Le café est bon mais il dort pas. Tous les matins, dans mon café y’a un voyage, Un séjour à l’autre bout de moi, Et au fin fond de mon café,

La semaine dernière, j’étais encore deux,

Y’a le soleil qui danse avec la lune.

au chaud, noyés dans le café lao. Ce matin, je me pèle. Le café est bon et fait des ronds. La boucle, zou, bouclé ! Comme une valise.

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Rues d’Abruzzes Dominique TIBERI

L

a dernière fois que j’ai traîné mes sandales sur les pavés de Raiano, la petite bourgade abruzzese qui a vu grandir mes grands-parents, je n’avais que huit ans. A cette époque, les charrettes étaient tirées par des ânes et les voitures

n’encombraient pas encore la piazza Postiglione… En 2005, ce fut le grand retour : joyeux pèlerinage familial, sorte de retour aux sources ancestrales, en quête de racines trop longtemps négligées… Revoir le dernier oncle, embrasser les cousins, découvrir les petites cousines, et trente-sept ans plus tard, avoir l’impression de s’être quittés la veille. Et puis, flâner au hasard des ruelles, traquer les odeurs salsa pomodori au petit matin, épier le chuchotement des conversations à l’ombre des maisons, sentir la fraîcheur d’une fontaine qui miroite dans le bassin, s’émerveiller des couleurs ambrées sur la montagne au couchant… « Ciao Zio Romeo, ha fatto ancora caldo oggi !... » Petit à petit, entre la via Giardino, la via Tratturo et les rencontres à la passeggiata du soir, des bouffées de souvenirs confus se mêlent aux histoires que me racontait ma grand-mère… !!!

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Le

voyage à la morgue

Gérard STREIFF

D

ans la famille Bassompierre, des Lorrains qui avaient fui les Prussiens en 1870 pour s’installer dans la capitale, on était factotum de père en fils. Et pas factotum n’importe où : à la morgue de la capitale. L’aïeul qui le premier

entra dans la carrière, Auguste Bassompierre, officia dans le bâtiment construit à cet effet par Napoléon 3 sur un ancien terrain vague, à la pointe amont de la Cité. Au Moyen Age, le lieu s’appelait la Motte aux papelards, c’est-à-dire la Butte aux moines ; c’est aujourd’hui le square de l’Ile de France. Emmanuel suivit les traces de son géniteur mais dans les nouveaux locaux de l’Institut médico-légal, l’IML, transféré, toujours en bord de Seine, quelques kilomètres en amont, quai de la Râpée, Paris 12è. C’est dans ce long et massif bâtiment, dont les fondations sont en meulière et les étages en briques rouges, que Luc sévit ensuite près de quarante ans. Maurice y est arrivé en 1968, année paradoxalement calme du côté de la morgue. Kevin Bassompierre, le dernier rejeton de la tribu, était donc tout destiné à reprendre le flambeau. Auguste, le primo-accédant, était si accro à son activité qu’il aimait y conduire sa petite famille, le dimanche. Il leur faisait visiter avec gourmandise les salles d’exposition ; il y avait celle des noyés et celle des suicidés, celle des morts suspectes et celle des autres victimes d¹assassinats. Pour lui et les siens, ces salles étaient de libre accès. Auguste appelait cette promenade, cette virée : le « voyage ». Pourquoi ? Personne ne le sut au juste. A proprement parler, le terme était exagéré, car la morgue n’était pas si éloignée que ça du domicile familial, dans l’Est parisien. Etait-ce en rapport avec le dernier voyage que les hôtes ordinaires faisaient en ces lieux ? ou à la haute idée qu’il se faisait du voyage, quête de la vérité, quête de soi, quête du Graal ? ou encore, c’est une hypothèse émise par Emmanuel, bien après la mort de son père, ce mot évoquait peut-être pour lui le déplacement et non la destination. Comme disait le poète, « les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent pour partir.» Chez les Bassompierre, le voyage consistait donc en cette sortie, à pied, chaque dimanche, direction : la morgue. Ce pèlerinage était rigoureusement programmé. D’ordinaire, on échangeait, à l’aller, des propos sur les grands voyageurs, Enée et Ulysse, Dante et Gulliver et au retour, on commentait la dernière expédition. Cette habitude s’était perpétuée de génération en génération, jusqu’à Kevin. C’est dire si dans cette famille,

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la mort et ses rites, on en connaissait un rayon. On y était expert en procédures diverses : taxes de dépôt de corps, frais de mise en bière et autres autorisations de fermeture de cercueil n’avaient plus de secret. Chaque génération avait eu ses modes et ses préférences. Du temps d’Auguste, on appréciait plutôt les morts violentes, les familles entières fendues comme du petit bois à coups de hache ou des séries de promeneurs ratatinés à coups de marteau. Emmanuel lui était plutôt sensible aux noyés ; il avait durablement gardé le souvenir ému d’un bougre qui, pour être sûr de couler à pic, avait pris un bain de pieds dans une bassine pleine de béton ; l’histoire ne dit pas si c’était du matériel à prise rapide ou s’il avait dû regarder longuement durcir le produit. Luc avait un faible pour les suicidés et Maurice, plutôt le coeur à gauche, était plein de compassion pour les morts anonymes de la rue, les gens sans nom ou alors affublés de surnoms incongrus, « un homme » ou « le polac », ou « joli coeur de Passy » ou « cahouette », des vagabonds sans passé connu. Le voyage alimentait les discussions de la famille pour la semaine, des débats interminables par exemple sur la plastique des corps, fermes ou avachis, malingres ou étalés, sur les couleurs de l’épiderme, très variables, sur les odeurs plus ou moins supportables, sur les méthodes d’autopsie aussi ; on évoquait le savoir-faire des toubibs, leur habileté au scalpel, les bons mots qu’ils pouvaient avoir ; sur la manière dont était rempli le mur des morts, cette ruche frigorifique en alvéoles oblongues où patientaient les cadavres. Kevin, lui, l’ultime bourgeon Bassompierre, était nettement moins enthousiaste que ses prédécesseurs pour cet immuable cérémonial. A franchement parler, il avait même une sainte horreur du voyage et l’idée de devoir reprendre le métier de son père, et du père de son père et ainsi de suite, le rendait malade. Enfant, il avait dû se plier aux usages mais chacune de ces visites le faisait cauchemarder et l’idée de retrouver l’IML était une rude épreuve. Dès l’adolescence, il inventait les prétextes les plus divers pour échapper à la corvée ; ses combines marchaient rarement et la tension dans la famille allait crescendo. Le jeune homme en avait assez de la mort et nourrissait en douce un culte secret à la joie, à l’allégresse, à la légèreté, à la chaleur aussi ; il avait bien conscience d’aller contre une longue habitude, de trahir en quelque sorte les siens, mais son opinion définitive avait été arrêtée lors d’une fameuse visite, en septembre 2001. La famille déambulait dans la salle des morts suspectes ; on venait de réceptionner un homme qui avait eu un infarctus du myocarde massif ; un témoin avait raconté que le bonhomme était mort de peur en pleine rue. De longs massages cardiaques aussitôt pratiqués n’avaient rien donné ; au moment où on allait recouvrir le corps d’un drap couleur vert pomme pour glisser sa civière dans un des tiroirs de la

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ruche ­(il était question de lui prélever très vite certains organes) le mort se réveilla. Très exactement, il présenta des signes de respiration spontanée, sa poitrine se souleva, il émit un long soupir, agita ses pupilles. L’homme de service, pour s’assurer qu’il n’était pas victime d’une illusion, pinça vivement un orteil du mort. L’autre réagit ; pas doute, il était vivant ! Kevin, lui, s’évanouit. Dans le courant de la semaine, il fit une jaunisse durant laquelle il se jura de ne plus jamais refaire ce voyage morbide et surtout, surtout il se promit, croix de bois, croix de fer, de ne pas reprendre le sacerdoce familial. L’idée que son fils cesse la tradition, rompe ce lien quasi séculaire rendit le père fou de rage. Désormais l’approche des dimanches tournait à la guerre civile. La vie familiale était devenue un enfer. Kévin tint bon. Mais Maurice mit la pression. Tant et si bien qu’une idée finit par germer et s’installer durablement dans la tête du fils : supprimer le géniteur. Il trouva assez vite un moyen pour régler ce contentieux. Le père, pêcheur, avait coutume de sortir en barque sur les bords de Marne ; le fils sabota habilement le rafiot. Il s’assura, depuis la berge, que le piège avait bien fonctionné puis se montra illico dans une sauterie d’un café branché de Vincennes. Le corps de Maurice finit naturellement à l’IML. La mère étant absente, Kevin y fut convoqué pour identifier le cadavre. On ne sait trop ce qu’il imagina lors de cette visite qui devait être la dernière. Ce que Kevin ne savait pas, c’est que Maurice avait à l’Institut un vieil ami, Hervé Leclerc, un compagnon un peu particulier car il était flic. Détaché par la préfecture de police à l’IML, il s’y occupait des cas les plus problématiques. C¹était un homme discret et perspicace ; ses collègues d’ailleurs l’avaient surnommé « Tirauclair ». Il avait fait de la disparition de Maurice une affaire personnelle ; il était au courant des tensions entre le père et le fils et eut vite fait, en vérité, de comprendre le déroulement du crime. Le bateau de son ami avait été retrouvé, les traces de sabotage étaient notoires, le mobile trop évident. Il garda l’information pour lui et s¹arrangea pour rencontrer discrètement le jeune homme. D’emblée, il lui mit en main le marché suivant : ou bien il le dénonçait pour parricide et Kevin en prendrait un max, ou bien il se taisait si... le jeune homme acceptait le poste de factotum, qui lui était en quelque sorte réservé, répondant ainsi, approximativement et post mortem, au désir paternel. Aujourd’hui, quai de la Rapée, on peut croiser le dernier Bassompierre, employé passe-muraille de la morgue, le teint gris-jaune, les cheveux en pétard, le regard un peu hébété. Il a toujours l’air de ruminer ; ceux qui le connaissent un peu disent qu’il rabâche sans fin du Baudelaire, « Amer savoir, celui qu’on tire du voyage ! Le monde, monotone et petit, aujourd’hui, hier, demain, toujours, nous fait voir notre image, une oasis d’horreur dans un désert d’ennui ! »

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Le

petit coin... de paradis

Claude NAUMANN

C

’est l’endroit le plus paisible du monde, plus encore

qu’une plage des

Caraïbes après un ouragan, bien moins onéreux et si accessible.

Bien loin des turpitudes humaines et des obligations sociales ; on y passe de longs

moments paresseux à lire le journal, à écouter les nouvelles du monde en buvant son café ou une bière délicatement posée à ses pieds. Certains ne peuvent lire que dans ce havre de tranquillité, sûrs de ne pas y être dérangés au moment fatidique où l’héroine retrouve enfin son bien-aimé, où le détective retrouve enfin le criminel présumé. Quelques enfants et adolescents attendent d’y être pour réviser leurs leçons avant la classe, enfin délivrés de leur écran d’ordinateur ; quand ce ne sont pas les enseignants eux-mêmes qui en profitent pour y peaufiner leur cours à venir ou corriger leurs copies tant réclamées par leurs élèves… Et pour ceux, pour qui la vacance est vraiment insupportable, on peut même y travailler avec un portable bien positionné sur les genoux tandis que d’autres préférent y regarder des films, en toute impunité, à l’abri des regards indiscrets, afin de passer le temps. Pas toujours très confortable quoique des progrès remarquables aient été accomplis ces dernières années : largeur du positionnement, lumière tamisée, aération conséquente, on peut répondre à son courrier en toute tranquillité, préparer sa liste de courses ou encore rêvasser aux prochaines vacances en regardant le calendrier qui est souvent accroché au mur.

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Dans certaines maisons, on y trouve les photos de famille que l’on contemple chaque fois avec la nostalgie inhérente à la vision sans cesse réitérée des enfants en bas âge quand ces derniers, si mignons, faisaient encore de tendres risettes à leurs parents… ou quand ceux-là mêmes qui s’extasiaient devant leur progéniture étaient encore jeunes et beaux : belle et radicale leçon de philosophie sur l’inéluctable temps qui passe ! C’est l’endroit le plus pratique pour téléphoner à ses amis et prendre le temps de les écouter, sans être dérangé ; ou le plus acceptable pour écouter, sans en être trop irrité, la longueur des récriminations parentales qui se plaignent de vos visites trop rares. Idéal également pour lire ou envoyer vos SMS coquins que, dans aucun autre lieu, vous n’eussiez osé écrire sous peine d’être découvert par un regard malveillant. Certains prétendent même y avoir vécu, bien que ce ne soit pas très commode, leur expérience érotique la plus singulière. C’est enfin et surtout le dernier lieu au monde, encore à l’abri de toutes les sollicitations extérieures, où la société d’hyper consommation est réduite a sa plus simple expression, où l’on peut vraiment faire ce que l’on veut, comme on veut, autant de fois que l’on veut… La destination rêvée de tous les amoureux du farniente et de la liberté, où l’être humain peut enfin se ressourcer, seul, si trop souvent une petite voix plaintive ne vous sussurrait à travers la porte : « Depêche-toi, papa, moi aussi j’ai envie !»

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N’ayez

jamais peur de la vie, n ’ayez jamais peur de l’aventure, faites confiance

au hasard, à la chance, à la destinée.

Partez, allez conquérir d’autres Le reste vous sera donné de surcroît. H enry de Monfreid

d’autres espérances.

espaces,


Par

delĂ  les montagnes... Isabelle BOURGER

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Voyage

intérieur

Pierre LOMBARDET

U

ne fois de plus, je vais pouvoir parler d’un événement de ma vie qui, après mon mariage et la naissance de mes trois enfants, est certainement le plus important. Il m’a permis de ne plus voir la vie de la même façon, et d’en analyser

les événements différemment. Durant l’été 2006, j’ai réalisé l’un des rêves de ma vie : partir à Compostelle. Je donne peut-être au mot rêve une définition particulière mais pour moi les « choses de la vie » se réalisent si on y croit vraiment, si elles sont raisonnables (on s’écarte alors un peu du rêve). Mais pourquoi partir à Compostelle ? Je me suis longtemps posé la question, et avant de partir, je l’ai même posée à un ami. Il m’a répondu : « Ne cherche pas pourquoi, tu es appelé à partir, alors pars ! » Je ne savais pas ce que j’allais chercher, mais j’ai trouvé ce que je ne cherchais pas (cette phrase a déjà fait sourire un collègue ….et vous ?). Ce que je cherchais était vraisemblablement inconscient. Partir sur le chemin de Compostelle est une véritable entreprise, un grand projet, et qui sort de l’ordinaire (certains pensent même que j’ai fait un exploit) ; je me devais de trouver des moteurs pour mener à bien mon aventure, j’ai trouvé trois types de motivations, qui avant mon départ partageaient par tiers mon envie de «  partir  »  : l’esprit sportif, le culturel et avec lui le tourisme et enfin le spirituel ; après une quinzaine de jours de marche et quelques fabuleuses rencontres, j’ai vite compris que mon partage par tiers était faux. Je partais faire un voyage (un peu différent, il est vrai, de ceux que l’on peut faire en avion et dans des hôtels à x étoiles) et j’ai fait un véritable pèlerinage.   Au milieu de ma vie (je serai en retraite dans moins d’un an, et selon les statistiques j’ai déjà dépassé le milieu arithmétique !!!) j’ai éprouvé le besoin de faire le point. Après 1525 km de marche en 52 jours j’ai fait un plus grand voyage intérieur qu’extérieur, je ne me l’imaginais pas du tout à ce point avant de partir.

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Cette idée de « partir » me trottait dans la tête depuis peut-être une dizaine d’années. Un tel investissement personnel suppose un désinvestissement familial, associatif et professionnel, il était donc nécessaire que ce projet mûrisse à son rythme tant chez moi que chez mes proches.   Après un entraînement physique sérieux d’un an dont 6 mois intensifs, après avoir accepté la condition «  sine qua non  » de ma femme  : acheter et loger dans mes bagages un portable, après avoir soupesé (en me trompant : nous verrons pourquoi plus loin) le poids de mon sac à dos, j’ai quitté le domicile familial et la sécurité du monde structuré, rationnel qui nous entoure pour vivre une expérience qui ne peut se produire qu’une fois dans la vie, tellement elle est belle, personnelle et presque mystérieuse. Hélas elle est difficile à partager, et c’est là mon seul regret, car le bonheur personnel est encore augmenté lorsqu’il est partagé.   Le 2 juillet 2006, sur le parvis de la cathédrale du Puy en Velay, je me séparais de ma femme et de mon fils pour une durée qui, d’après mes premières estimations et ma disponibilité professionnelle, ne dépasserait pas 62 jours, avec un trajet étudié sur les

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topoguides de la F.F.R.P. pour une distance de 1543 km. J’allais vivre pendant tout ce temps seul, je dirai presque égoïstement, à mon rythme, sans autres préoccupations que de marcher, boire, manger et dormir. Je peux dire que j’ai fait deux pèlerinages et pour schématiser appelons-les : France et Espagne. En France, le paysage y est beaucoup plus beau qu’en Espagne. Le sentier, le GR 65 est plus pittoresque que le chemin en Espagne qui lui, souvent longe de grands axes routiers. Paradoxalement, j’ai beaucoup plus souffert de la chaleur en France qu’en Espagne, et c’est en France que j’ai fait ma plus grande étape journalière  : 43 km, et peut-être aussi ma plus courte : 18 km. J’ai marché tous les jours alors que mon projet d’origine était de marcher six jours sur sept. Toutes ces remarques sont pour moi superficielles ou plus exactement matérielles, mais c’est mon « cheminement » intérieur et spirituel qui est le plus important, et là encore il y a le temps et les expériences de la France, et le temps et les expériences de l’Espagne. En France j’ai voyagé seul, ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas parlé. Les rencontres que j’ai faites étaient aussi intéressantes qu’en Espagne, mais plus nombreuses. En écrivant ces lignes je me demande pourquoi je pense à ce pèlerin, José, avec qui j’ai cheminé en France pendant trois ou quatre jours. Il était petit,

mon « compas »

(comme il disait) était plus grand que le sien : je faisais 12 pas lorsqu’il en faisait 17 ! Son projet différait du mien : il avait fait l’Espagne avant la France. Sa vie également était très différente de la mienne, mais c’est ce qui a fait la valeur de nos échanges. Je ne vous raconterai que deux faits vécus, l’un en France, et l’autre en Espagne. Après avoir traversé l’Aubrac, les brûlures naissantes de mes hanches et des alertes dans les genoux me firent comprendre que mon sac à dos était trop lourd. J’avais lu dans la littérature sur Compostelle que de nombreux Jacquets modifiaient le contenu de leur sac durant leur pèlerinage ; le temps pour moi était venu de faire le tri « comme dans la vie  », entre le nécessaire et le superflu. Je reverrai toujours la tête du postier lorsque je suis entré dans le bureau pour expédier des affaires chez moi. Aussitôt il m’a présenté différentes tailles de paquets poste, « lequel voulez-vous ? ». Il avait tout de suite compris que je venais renvoyer des effets. Sur le chemin comme dans la vie il faut vivre avec le nécessaire et ne pas s’encombrer avec le superflu. Le deuxième fait se situe en Espagne. Un soir, à notre arrivée au gîte, j’avais perdu mon Créanciale (en Espagne ce document a pour le pèlerin l’importance du passeport). Inutile de vous raconter l’état dans lequel j’étais ! C’est alors que s’est créé au sein de notre groupe de 4 pèlerins que nous formions depuis Roncevaux, un esprit de solidarité dont je me souviendrai toujours. Chacun à sa manière me réconfortait, nous sommes

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revenus à l’étape de la veille, et là, au gîte d’Estella, j’ai retrouvé ma Créanciale. Chaque événement sur le chemin retrace un petit morceau de la vie qui est vécu différemment par chaque pèlerin. Sur le chemin, tout est vécu intensément et en vérité, il n’y a pas de place pour le mensonge.   Environ 200 km avant mon arrivée à Compostelle, j’ai compris que j’avais gagné mon pari. Physiquement tout se passait très bien, je n’ai même pas attrapé une seule ampoule. Moralement grâce au coup de fil journalier de ma femme, je ne souffrais pas trop de la solitude. Et surtout je faisais le plein d’expériences et de rencontres très enrichissantes ; j’ai compris que la répartition de mes motivations de départ ne correspondait plus à la réalité et le côté spirituel de mon entreprise avec toutes mes rencontres, y compris celles avec moi-même, avait pris largement la tête de mes motivations à plus de 80%, l’esprit sportif, culturel et le tourisme se partageaient le reste à peu près équitablement. L’arrivée à Compostelle n’est que la cerise sur le gâteau, ce qui est important c’est le chemin en lui-même, le cheminement. Le but n’est pas Compostelle « le but est le chemin », ce texte figure d’ailleurs sur certaines cartes postales que j’ai envoyées.

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Chaque fois que je reparle de mon pèlerinage, j’ai l’impression de déguster une part du gâteau que j’ai confectionné tout au long de mon voyage, et je crois que je suis encore loin d’en être arrivé à la cerise. Sur le chemin de Compostelle j’ai découvert un dictionnaire qui me permet de traduire les événements de ma vie. En vieux « soixante-huitard » que je suis, avant Compostelle, je voulais refaire LE Monde, et maintenant je refais MON Monde. Je regarde les événements à travers un autre filtre, ou plus exactement je les traduis avec un autre dictionnaire, je donne une plus juste valeur aux choses. Je vais à l’essentiel, comme dans mon sac à dos, je ne garde que le nécessaire. J’apprécie au maximum et dis merci lorsque les événements heureux se présentent et demande vivement qu’ils durent le plus longtemps possible. Quand aux événements malheureux, je souhaite qu’ils restent le moins longtemps possible sur mon chemin, ou alors je me dis que je n’ai pas trouvé le bon filtre pour les regarder ou le bon dictionnaire pour les traduire.   Mon Chemin de Compostelle me permet d’aborder les évènements de la vie avec beaucoup plus de sérénité.

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L’élément

manquant Sylvie THOURON

J

e l’apercevais souvent, la grue cendrée sur le bord du canal longeant la route qui me menait à l’atelier. Presque toujours, elle était là, altière et fragile à la fois. Et bizarrement, bien que n’ayant jamais eu d’amour ni d’intérêt particulier

pour les animaux, encore moins pour les oiseaux qui m’inspiraient   parfois même un certain dégoût, je me surprenais chaque jour à la chercher des yeux jusqu’à en oublier que j’étais au volant d’un véhicule, sur une route étroite et sinueuse. Ce n’est pas tant l’animal en lui-même que je cherchais à voir mais plutôt la façon dont il allait s’inscrire dans le paysage selon le temps, l’heure, l’éclairage du jour. L’attente de son apparition, à chacun de mes passages, m’était venue depuis que je l’avais aperçue, un matin très froid de cet hiver, telle une fleur gracile et scintillante, alors que la brume laissait percer quelques rais de lumière et masquait en partie la base des arbres et les buissons cotonneux. Le soleil frileux parvenait à donner au givre recouvrant tout végétal, des éclats argentés. Il faisait un froid glacial.  Et la grue gracieuse, haute sur pattes et princière, avançait sur le canal gelé, la couleur de ses plumes s’harmonisant parfaitement à tous ces gris-bleus duveteux et ces blancs transparents et nacrés. Ce moment précieux m’avait procuré une joie simple, comme une paix profonde, comme l’assurance d’une jolie journée. Depuis, comme si elle m’était devenue familière, elle faisait partie de mon voyage quotidien et je la cherchais des yeux chaque jour. Elle se tenait généralement immobile sur le haut du talus, impassible toujours, semblait-il. Lorsqu’ elle n’était pas là, malgré moi et sans bien comprendre pourquoi, je me sentais déçue et je me demandais chaque fois combien de temps vivait un tel animal. Et s’il arrivait qu’il se passe quelques jours sans qu’elle daigne se montrer, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’elle était peut-être morte. Je ne l’avais pas vue la veille, pas plus que l’avant-veille. Durant ces deux jours, l’eau du canal était brunâtre, les arbres écorchés, noirs, les prés étaient chargés d’humidité gluante et glacée. Tout était d’un gris sale et boueux. J’étais toujours si surprise de constater comme, d’un moment à l’autre, le paysage pouvait ne plus être le même paysage, la route, plus la même route, et les émotions, donc, tellement différentes

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elles aussi. Mon sentiment de solitude dominant le reste à cet instant précis, la grue cendrée m’eut, probablement, cette fois, donné froid jusqu’aux os dans ce décor dont le ciel, déchiré par les rafales de vent, déversait son chagrin sans retenue aucune. Aujourd’hui, en revanche, le soleil qui faisait une percée, sans encore cependant pouvoir assécher les prés, m’allégeait le coeur et la tête. Il faisait presque doux, timidement doux, comme à l’approche du printemps. Comme à l’accoutumée, je balayais les alentours d’un rapide coup d’œil : l’animal sans aucun doute à découvert, profitait lui aussi de cette douceur. Alors, brusquement, je reçus l’image de plein fouet  : un amas de sang, de plumes et de viscères, une bouillie de chair au milieu de la route, le long et joli cou était plié d’une façon étrange et impossible, les fines et longues pattes, sectionnées, gisaient à quelques centimètres de la tête posée sur le bitume telle une fleur saccagée. Deux corbeaux s’acharnant sur le festin offert déguerpirent à l’approche de ma voiture. Je ne voulais pas le croire, mes yeux refusaient ce spectacle. Je fis un écart pour contourner ce qu’il restait de l’oiseau, roulais quelques mètres encore, et contre toute attente, après une secousse intérieure qui me révulsa l’estomac, ma vue se brouilla et je laissai, étonnée, comme en état de choc, couler ma peine sur l’effroyable mort de ma grue cendrée. Un sentiment confus sur lequel je ne sus pas mettre de mots m’envahit alors très rapidement. Je ne le comprendrais qu’au retour  : ce trajet qui m’était si familier ressemblerait désormais à un voyage inachevé.

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Les

voyages prouvent moins de curiosité pour les choses

que l’on va voir que l’ennui de celles que l’on quitte.

Alphonse KARR


Le

voyage à

Saint-Malo

Olivier THIRION

B

ien sûr il a bu …beaucoup. Il a commencé vers dix-sept heures trente dans un bar à vin du centre ville. A cette heure il n’y a presque personne…Un verre, deux…puis une bouteille, tout

seul.

Au bar, une fille, seule elle aussi, avale verre sur verre. Il pense qu’elle est superbe. Ils se sourient, lèvent leurs verres… - A la vie - A la vie… Vers vingt heures, alors que la foule envahit la rue il décide de rentrer. Impossible de se souvenir où il a garé la voiture. Alors il marche. Par automatisme il entre dans un autre café. Commande une bière, puis une seconde. Alors qu’il va pisser il croise à nouveau la fille sublime. Ils se regardent, elle lui sourit malicieusement… - Deux fois dans la même soirée - C’est presque trop. Il la connaît mais impossible de se rappeler son nom. Quand il revient à sa table, elle a disparu. Une autre bière, il sort… Le reste est inracontable… Comment écrire le brouillard ? Finalement, comme tous les soirs, miracle sans cesse renouvelé, il se retrouve chez lui… Il monte dans la salle de bain, se fait couler un bain. Puis il s’affale dans le canapé et se sert un gin…   On sonne, il ouvre la porte, la fille est là… - Je t’ai suivi …Tu m’offres à boire ? Plus tard, assis sur le canapé : - J’ai envie de voir la mer. - Ah ouaiii ? Où ça ? - Saint-Malo... - Tu partirais avec moi si je te le demandais ?

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- Tout de suite ? - Tout de suite… - Banco. - Je ne sais pas où est ma voiture… - Pas grave, prenons la mienne… Ils partent vers l’ouest, vers la mer, les embruns, les nuages, les longues plages, le silence, le vent… L’innocence. Ils roulent. Au début sans presque aucun mot échangé. Quelques regards coulés. La musique. Le lever de soleil sur la RN4. Ils sont bien. Lui il n’ose même pas entendre son cœur battre. Il se sent bien. Comme si le temps était suspendu. N’osant pas, par un geste, casser le mirage. Elle regarde par la fenêtre les oiseaux qui se découpent sur des nuages blancs. Elle porte un blouson de daim. Jaune clair. Des lunettes de soleil.  A Vitry-le-François ils boivent un café. Il dit « je conduis maintenant ». Ils contournent Paris par le sud, prenant la Francilienne pour rejoindre l’autoroute vers Orléans. Elle commence à parler. Elle lui dit qu’il lui fait un peu peur. Combien en même temps elle est attirée. Il pense à des moments très forts. Très intenses. Elle sourit. Elle rougit… Un peu après Beauvais leurs mains s’effleurent. Ils boivent à nouveau un café. Elle reprend le volant. Passé le Mans, elle lui parle de ses voyages, de ses errances, de ses amours déçus, de son métier, du souvenir de son frère, de ses animaux, de l’objet de ses week-ends… Lui de ses enfants, de sa cure de désinto, de la drogue, de ses peintures, de ses amies, de ses amours, des femmes, de ses visions … Et puis un grand silence. Il s’arrête sur une aire d’autoroute. Tend la main, touche son visage, ses cheveux…

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Elle dit « non ». Il retire sa main. Elle dit « je conduis ». Ils ne boivent pas de café cette fois. Leurs pensées s’égarent… chacun de son côté. Sans le savoir, ou en le sachant trop bien, ils se laissent conduire vers ce qu’ils refusent d’approcher. A l’arrêt suivant il téléphone : Il réserve dans un hôtel deux chambres avec vue sur la mer. Il réserve dans un hôtel une chambre à deux lits avec vue sur la mer. Il réserve une chambre à un lit avec vue sur la mer. Il ne sait plus… Ils savent depuis le début comment tout va finir… Ils savourent l’instant, le déplacement, l’aventure… Et puis la mer enfin… Elle est debout face aux vagues. Entourée de sable jusqu’à l’horizon. Elle tient la tête inclinée, les bras lui pendent le long du corps. Elle regarde l’homme qui tient le parapluie. Il a une casquette, une veste de cuir. Il est pieds nus. Elle est au pied des vagues. Elle tend ses bras. Un sourire inonde son visage. Il la trouve belle. Il l’a toujours trouvée belle… Il l’a aimée. Il l’aime. Elle tend ses bras. Il court, lâche le parapluie, s’engloutit dans son sourire. Ils se trouvent, ils ont vingt ans. Il cherche sa peau. Sa peau est salée. Elle cherche sa bouche. Ils soupirent. Ils chavirent. La mer les emporte.   L’eau le recouvre doucement, il sent l’humidité l’envahir, comme un supplice. Avec une régularité effrayante les gouttes frappent son visage, sans doute la pluie s’est-elle mise à tomber.   Il ouvre un œil. Le ciel est un plafond blafard. Une tache jaune en son milieu d’où se détachent avec obstination les gouttes qui le frappent. - Merde mon bain… Il se lève du canapé, renverse la table basse, monte le plus vite possible dans la salle de bain. L’eau coule sous la porte… - Merde, merde, merde. Impossible d’éponger, il jette comme il peut toutes les serviettes qu’il trouve sur le désastre. Et puis il vomit tripes et boyaux dans le lavabo…

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L’autobus Patrick BOURGEOIS

I

l était impossible de savoir l’heure, constata Claude agacé. Son radio-réveil n’indiquait plus qu’une série de zéros clignotants. - C’est bien ma chance ! Une coupure d’électricité et me voilà en mal de la société

moderne ! déclara-t-il à haute voix. Je ne dois pas être en avance ! Il s’extirpa de son moelleux refuge et s’élança dans la froidure du matin. - Brrr ! Si cela continue, je vais être obligé de mettre du chauffage ! Depuis son veuvage, il avait pris l’habitude de parler à haute voix comme si l’autre pouvait lui répondre à tout moment. Il se dirigea vers la salle à manger pour récupérer sa montre. Elle indiquait à son tour une rangée de zéros clignotants. - Ben ça alors ! Qu’est-ce qui se passe ici ? Perplexe, il reprit son trajet jusqu’à la cuisine. La pendule bon marché, made in Prisunic, qui trônait sur le mur graisseux de la pièce avait perdu ses aiguilles. Plus rien dans sa maison ne pouvait lui indiquer l’heure. Il ouvrit ses volets et constata qu’il faisait grand jour. Au moins ça, c’était une certitude. Pourtant l’extérieur lui parut inhabituel. D’abord, Claude ne remarqua pas le changement. Peut-être que son étrange réveil le perturbait. Il dut se rendre à l’évidence : tout ce qu’il voyait autour de lui était en noir et blanc, comme ces bons vieux films des années trente. Il fut abasourdi par tout ce qui, en quelques minutes, l’agressait. Devant ce constat étrange, il décida au plus vite de se diriger vers la salle de bains, où là avec vigueur et détermination, il plongerait sa tête dans l’eau froide pour s’apercevoir avec plaisir que ce n’était qu’un mauvais rêve, ou plutôt un cauchemar. Aussitôt dit, aussitôt fait. Hélas, malgré l’acharnement à s’immerger la tête à plusieurs reprises, le résultat n’en fut pas modifié. Dans la glace, la couleur de ses cheveux n’avait pas changé, poivre et sel, noir et blanc, ce n’était pas la référence, par contre, ses yeux

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verts qui faisaient encore tout son charme, semblaient morts, comme éteints. Il acheva sa toilette, regagna la cuisine, prépara son petit-déjeuner et mit la radio. Un «clic» familier et la radio s’alluma. Rien. Rien du tout. Pas d’émission. Pas une musique, mais plutôt un vomissement de crachotements horribles sortant de l’appareil.

Il

chercha une autre station. Le même résultat. - Et si… Oui ! J’y suis !... Les salauds ! Ils ont lancé leur putain de bombe nucléaire ! Il était consterné. Il attrapa sa veste et sortit précipitamment de chez lui. Au-dehors, tout semblait normal, sauf que personne ne s’y promenait. Pas un passant. Pas une voiture. En désespoir de cause, il se mit à courir. Combien de temps ? Impossible de le savoir, le temps n’était plus mesurable. Il courut, courut, constatant toujours sa seule présence au milieu de ce qui était d’habitude, bouchons, cris et brouhahas. Il était seul... il était le dernier. - Sûrement pas ! pensa-t-il. Si moi je suis vivant, d’autres le sont aussi ! Il ralentit le pas, l’air désabusé. Au détour d’une avenue, Claude crut entendre un bruit peu habituel. Il se retourna et ne vit que le vide. Un angoissant silence le submergea. L’absence de civilisation le frustra et l’apeura à la fois. Pourtant là-bas, dans la direction où il regardait, s’élevait un lourd vrombissement. - Un char d’assaut ! cria-t-il, affolé. Malgré une panique qui commençait à l’envahir, une panique qui aurait dû lui faire prendre ses jambes à son cou, il reste là, comme cloué par la curiosité de savoir ce qui allait sortir du chapeau. Il fut stupéfait de voir déboucher un autobus. Le plus extraordinaire fut que celui-ci datait d’une trentaine années. Il était avec sa plateforme arrière, ouverte aux quatre vents. Son long nez allongé lui donnait un air de chien des rues, reniflant le macadam et s’arrêtant comme l’animal à chaque réverbère. Il se remémora une image perdue de son enfance. Celle où il voyait son père debout à l’arrière de la machine. Il repensa à la boîte métallique qu’il portait ceinturée sur son ventre. L’objet avalait des tickets étroits, qu’un tour de manivelle oblitérait. Il était fier de le voir tirer le cordon de la sonnette, avertissant le machiniste que tout le monde était en place. Le véhicule stoppa à sa hauteur. Un bien étrange personnage occupait la place du machiniste. - Montez ! lança l’homme d’un air autoritaire. Sans bien comprendre pourquoi, Claude exécuta l’ordre sans broncher. Il s’installa près d’une vitre à mi-hauteur du véhicule. Une odeur familière éveilla ses sens. Comme par magie, il était redevenu un petit garçon. Cette odeur de cuir lui rappelait son père. A cette époque, la R.A.T.P. fournissait à tous ses employés un blouson en cuir lourd et épais que sa femme cirait comme des chaussures.

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Le véhicule démarra et se mit à rouler, rouler... combien de temps  ? Il était toujours impossible de le dire. Ce fut fabuleux. Jusqu’ici, il avait traversé une ville qu’il connaissait déjà, mais les lieux devenaient de plus en plus extraordinaires. Au fur et à mesure, le décor le ramenait vers sa jeunesse. Le parc où il jouait au football avec ses copains, le jeudi, se profilait à l’horizon. Car de son temps, le jour de repos scolaire du milieu de la semaine se trouvait le jeudi. Il savait pertinemment qu’aujourd’hui une cité H.L.M occupait cette place. Alors ! Où était la grise cité ? Pourquoi son jardin était-il réapparu ? Et puis zut, cela faisait trop de questions. La magie était là, sous ses yeux, et il était bien décidé à en profiter. Il avalait goulûment toutes les choses du passé qu’il avait tant de plaisir à revoir. Jamais pareil voyage ne lui avait procuré ce sentiment de bien-être. Il en oubliait les aiguilles, les couleurs et la guerre. Plus l’autobus roulait et plus il remontait vers le présent. Le véhicule stoppa devant chez lui. Claude en descendit et voulut remercier le chauffeur de son magnifique voyage, mais la cabine était vide. Il n’en fut point surpris, d’ailleurs, plus rien ne l’étonnait. Il attendit joyeusement la suite du programme. Il rentra chez lui et alla dans sa cuisine. - Il doit être midi ! J’ai faim ! Le petit-déjeuner était resté en plan, mais qu’importe, il avait faim. Une faim qui ne ressemblait pas seulement à un café au lait, à des tartines grillées, mais à une bonne andouillette avec des frites ou encore un véritable steak haché, sorti tout droit de la machine qui vomissait des spaghettis de viandes rouges que le boucher avec sa blouse bleue à petits carreaux enfonçait avec un pilon en bois. Il était en train de saisir une casserole quand un coup de sonnette retentit. Il lâcha l’objet et partit ouvrir. - Papa ! Mais que fais-tu là ? Claude en eut les jambes coupées. - Mais… Je ne comprends pas ! Remarque, si tu savais tout ce qui m’arrive depuis ce matin ! - Oh, je sais tout ça ! dit le vieux bonhomme. Cela a dû commencer par les pendules qui ne donnent plus l’heure ; puis la perte des couleurs ; je suis sûr que tu ne sentirais même pas ton beurre brûler ! Et puis enfin, le fabuleux voyage dans le passé, un passé qui était ta vie ! Je connais déjà tout ça, mon fils ! Tout d’un coup ce fut la stupéfaction, Claude commença à pâlir. - Mais papa ! Tu es… mort ! Il y a au moins dix ans que… tu es mort ! - C’est vrai ! reprit l’homme d’une voix sereine. C’est vrai mon fils, mais je pensais que tu avais compris ! Viens avec moi. Ils se levèrent. Son père passa devant et le conduisit jusqu’à sa chambre. - Maintenant regarde !... Sur ton lit !

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- C’est de la folie ! Hein, c’est ça, je deviens fou ou alors c’est un cauchemar ? cria-t-il en contemplant son double qui semblait dormir. - Tu es en train de vivre tes derniers instants. Après, il y aura le grand voyage ! Le vieil homme referma délicatement la porte de la pièce où reposait le clone humain. - Viens mon garçon, il est l’heure ! C’est terminé ! La route est encore longue. Je suis venu te chercher comme jadis mon père l’avait fait. Je comprends ton étonnement ! Alors, regardant son père, Claude comprit que la mort n’était pas si terrible. Qu’avant l’amnésie totale, elle nous faisait un dernier cadeau, une bande annonce de souvenirs heureux. D’un sourire, il donna son approbation à l’invitation. Il sortit et referma la porte pour toujours.

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J’ai

accompli de délicieux voyages, embarqué sur un mot.

Honoré

de

Balzac


Voyage

humanitaire à bucarest Mathieu COSSIN

J

uin 2008, arrivée à Bucarest pour un mois de stage. Quatre étudiants infirmiers volontaires et motivés ont décidé de prêter main forte à des associations locales luttant contre l’exclusion des plus démunis. La fondation Parada, s’occupant des

enfants des rues, est celle qui m’accueille ainsi que mes trois camarades… Après un séjour complètement improbable chez les Belges (détours, panneaux dissimulés, compagnie aérienne avide…) je suis enfin dans l‘avion de Barbie (il est rose !). Il me fait penser à un gros bus, les ailes en plus. Un vol très fatiguant pour moi car le maïs de la veille ne passe décidément pas (je n’ai jamais digéré le maïs !). Atterrissage parfait à Bucarest après avoir été ébahi par sa surface très impressionnante. Arrivée sur le tarmac, chaleur écrasante, j’hallucine un peu. Je me rassure en me disant que c’est sans doute l’avion qui dégage toute cette chaleur. Après un petit quart d’heure c’est bagage en main que je quitte l’aéroport. Au dehors, il fait quarante degrés : ce n’était pas l‘avion… Direction arrêt de bus navettes et taxi, un Roumain essaye de nous embobiner, 50 euros pour quatre…on est pas des gros touristes, on monte dans le bus (1.30 ron le ticket, soit 30 centimes d’euros, c’est mieux  !). On se vautre sur nos bagages et on admire le paysage : des tours, des tours et des tours, d’immenses pubs sur les façades et des voitures, des nuées de voiture, la foule…c’en est presque étouffant. Une heure pus tard, nous arrivons enfin, trempés et déshydratés, au Parc Titan, ou nous attendent deux personnes de l’association. Accueil très chaleureux, nous parlons anglais et français. Direction l’appart, bloc 12, strada Constantin, presque une cité, mais non, beaucoup plus sympa finalement  : des jeux et des enfants partout, des commerces ouverts, énormément d’arbres, de la vie surtout…


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Avenue Rebreanu. Etonnement réciproque entre lui et moi. L’un pour le tram, l’autre pour le photographe.

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Un des jeunes de la rue, au centre de jour de la fondation. La seule chose que ces enfants ont c’est la Liberté…

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Centre ville, Place Unirii. Même l’église ressent l’oppression.

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Bâtiment de la bibliothèque nationale laissée à l’abandon depuis la révolution. La Culture abandonnée faute de moyens.

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SolidaritĂŠ internationale.

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«Pas de tolérance à l‘intolérance» La ligue antifasciste roumaine fait bien sa com : des centaines d’affiches de ce type sont visibles au centre ville.

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Centre ville historique de la capitale.

De

magnifiques

quartiers squattés par des Gipsys qui n’ont nulle part où aller. La seule rénovation en cours concerne la rue.

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Vente de cercueils sur le pavĂŠ. Ambiance colorĂŠe mexicaine.

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Photo prise du train pour Brasov. Superbe pont communiste.

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Quartier des aveugles. Calme et serein.

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Ce qui est paradoxal, c’est que la ville soit déjà remplie de tours et que beaucoup d’autres fleurissent encore. On construit beaucoup, mais que des blocs.

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Une des innombrables aires de jeux en plein Bucarest.

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A Bucarest, lorsqu’un meurtre a été commis, on place une croix en mémoire du défunt à l‘endroit même du crime. Celle-ci, dans un parc, est destinée à un jeune homme de 16 ans.

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Le

voyage

AXL CENDRES, illustré par Sylvie THOURON

Quand tes cheveux m’engloutissent Et qu’entre tes boucles je me perds De sombres parfums détissent Les tresses puissantes de mes nerfs. Lorsque de toutes mes dents je serre Tes spirales noir réglisse Mon crâne s’emplit de bulles d’air Puis doucement je glisse Sur la pente divinement lisse Du pays imaginaire Où s’unissent les saveurs métisses Qui font clore les paupières Et plongent l’esprit dans un bassin D’eau de rose et de jasmin De sels noirs et de cumin Et de vapeurs couleurs carmins.

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Zuiderzee

Théo, illustré par Sylvie TOURON

Il est des pays plats comme mon âme où le vent sans retenue fait de chaque canal une mer en furie aux branches des moulins s’attachent des légendes parfois dans les dunes escarpées l’homme suit ses propres pas le vent qui musarde entre les joncs se retient de gémir au creux des maigres branches la pluie comme ramassée en de multiples flaques comme la salive sur les lèvres d’un enfant

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Plus noire est la nuit où brille l’étoile entachée de suie L’énergie d’un pauvre feu se perd dans les yeux fous des morts La peau est une colline où l’incendie consume la mousse et le lichen En ces lieux où la mer dispute à l’homme la terre L’étendue du dehors est un silence trompeur

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Fantasia

Laura TARED, illustré par Sylvie THOURON

Arbres à palabres Tranquillité et patience des jours Échange de lumières Partage de rires Entre le vieil homme et l’enfant Enfant les yeux ouverts A la promesse de la multitude A l’évidence de l’invisible Aux mystères de la terre Qu’accrochent les yeux morts Transparents et bleutés Hypnose mélancolique du souvenir De la terre Sous le doux toit du monde Lumière crayeuse Sur les dunes paisibles Chameaux se dandinant Au rythme de la lune A la frontière de la veille et du rêve Éclat soudain de peur De folie, de fureur Invitation à la danse fieffée Surgissement des lances Paysans adoubés sur des montures de haine

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Crépuscule qui allonge Les ombres assassines Chevauchées mortelles Fantasia de la mort De chameaux rugissants Caravanes d’errants De femmes et d’enfants Les pieds enflés et gourds Armada maléfique Pétaradant dans le sable Pillards et patrouilles Avions crachant le feu L’homme noir nie l’ébène nacré L’homme noir renie la peau qui le parait Et il part en guerre au nom De la couleur plus ou moins prononcée Seldjoukides brandissant le sabre Affûté au fanatisme sans frontière Et le monde contemple Le spectacle de la mort Dans le décor de pierres Des mille et une nuit De l’horreur Du Darfour Raser la frontière en arasant les dunes

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Terre

numide

Laura TARED, illustré par Sylvie THOURON

Un pays, une terre numide Chair meurtrie d’une maure Que la mort de ses fils terrasse Depuis la nuit des temps. Elle charme dans les rues tortueuses De ce destin unique, se prête à toutes Les unions dans les recoins de la ville endormie Puis lasse de monnayer son corps De trouver un maître quand elle cherchait un port Elle se raidit, se rebiffe dans l’hystérie Du temps. Alors pour habiter l’histoire qui court Elle se couche dans les fonds Et entraîne de son lit Les marées de turbans qui enroulent et Étranglent Senac, le ventre des enfants, Et  son dernier poète. Avec la même étoffe, on langeait les enfants Et du tissu souillé, des odeurs nauséeuses

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Parviennent jusqu’à nous les plaintes Syncopées des mères endeuillées. Puis entrent dans les rues tortueuses La houle rougeâtre, le souffle de la braise Et la belle maure délivrée Accouche de nouveaux éphèbes évidés de mémoire Par milliers qui halètent Et éructent hébétés Les mots de la guerre, les slogans de versets Alors la belle maure drapée dans le deuil Ne peut nier qu’elle est la mère De millions de  turbans Et la mer commune apporte jusqu’à nous L’écho des errements de l’histoire inouïe Le soleil maudit a aspiré la veine du poète L’eau et le sang de la mère, l’encre Des mots et le goût du destin Frontière entre histoire et mémoire.

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La

chute des corps Alban LECUYER

Tout va de haut en bas. Tout tombe à la verticale, doucement, mais à la verticale. Bernard-Marie KOLTES, « L’héritage ».

A

ucun carton n’encombrait l’entrée de l’appartement. Rien pour se prendre les pieds dedans, rien pour se donner une chance de changer d’avis. Pas de meubles, il n’en avait pas, ni de livres, à quoi lui serviraient-ils ? Il ne transporterait

rien de solide, que du vivant, du périssable, du pourrissable. Il n’emportait que lui, il s’emportait, dans une cavale ambitieuse et capricieuse, destination ailleurs, autre vie, autre lui. C’était un jour ordinaire, c’était celui de son retour sur terre. Elle s’était levée avant lui. Comme une dénégation, un rempart à sa fuite. Elle avait vite compris qu’il n’y aurait pas de place pour elle dans ce départ et que, s’il n’y avait pas de cartons dans l’entrée, c’était précisément parce qu’il ne comptait rien emmener avec lui, pas le moindre fragment d’eux, pas le moindre débris. Cependant elle ne disait rien, se contentait de regarder par la fenêtre de leur chambre, sans raison, ou peut-être pour lui tourner le dos. À la radio, dans la cuisine, la météo annonçait la journée la plus chaude de la semaine. Vue du dernier étage, la cité des Courtilières prenait l’apparence d’un terrier en coupe horizontale. Des rues comme des galeries à ciel ouvert, des individus comme des insectes, désordres de petites taches à la surface de la terre, semblables aux bestioles nocturnes qu’on retrouve écrasées le matin sur les routes de campagne, les ailes parfois si peu abîmées qu’on les croirait encore vivantes, simplement occupées à se nourrir du revêtement de la chaussée. Quelqu’un avait branché un tuyau d’arrosage dans le square. Des enfants traversaient le jet d’eau en courant, et devenaient peu à peu transparents. En fermant les yeux, elle imaginait le monde à l’envers, le rez-de-chaussée à la place du dernier étage et l’herbe du square tout en haut, comme un plafond, pour voir si les enfants allaient tomber, combien parviendraient à s’accrocher à quelque chose, au portique des

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balançoires ou aux rampes du perron, avant de lâcher finalement. Le vertige pour horizon, du vide sous les pieds, rien que du vide, celui des appartements inoccupés tout autant que des courants d’air. Des existences dépourvues de contenu, aussi. Il savait qu’elle ne regardait rien au-dehors. Cette fenêtre n’était qu’un quatrième mur qui leur rendait l’altitude plus irrespirable encore. Impossible de distinguer le beau du mauvais temps, la crasse du périphérique éclaboussait tout sur son passage, jusqu’au soleil qu’ils ne voyaient plus que deux fois par jour, en avatar sur les cartes météo de la télévision. Pas de balcons, pas de climatisation, quels ravages voulait-on prévenir en les claustrant ainsi dans des cubes hermétiques ? La théorie du fils du gardien, c’était qu’on voulait les asphyxier comme on enfume un nid de guêpes. Qu’on les avait parqués dans ces ruches en béton pour faciliter leur éradication. Ce n’était peut-être pas un hasard si tous les bâtiments du quartier portaient des noms de fleurs : qui pouvait se douter que les murs d’une tour baptisée «  Camélia  » dégageaient surtout des effluves d’urine et de papier peint moisi  ? D’escalier ou pas, les cages restent des cages. Pour désigner leur immeuble, l’Office HLM s’était essayé à l’humour en dénichant l’abelia, un arbuste d’été qui paraît-il supporte très bien la pollution. Ça le rendait fou, le fils du gardien. Vous avez vu ? Ils se foutent de nous ! Abelia, abeille, ruche, guêpier… Quand je vous dis qu’ils veulent nous faire cramer ! Et il gueulait plus fort par la fenêtre de sa chambre, comme pour intimider ceux qui vivaient tout là-bas, de l’autre côté du périphérique : — J’suis pas un putain d’insecte, vous m’entendez ? J’me laisserai pas crever en silence ! Il paraît que lorsque la nourriture vient à manquer, certaines espèces finissent par se dévorer entre elles. Des fois elle avait envie d’y croire. Aujourd’hui elle y croyait. Il rejeta les draps au pied du lit et s’habilla en vitesse. Dans un sac, sa vie emballée comme sous blister, bien rangée pour que rien ne s’éparpille durant le voyage. Pour la première fois il allait vaincre le périphérique, entrouvrir le couvercle de la ville, s’évader de son vivarium, enfin. C’était instinctif, et les pleurs sans larmes qu’elle ravalait devant lui n’y pouvaient plus rien changer. Combien de fois en avaient-ils parlé tous les deux, à voix basse dans le noir ? Ça faisait partie de leurs nuits, à elle, à lui, pourquoi saboter leur rêve maintenant ? Et où pourraitil bien aller tout seul ? Quand on part de cette altitude, du sommet du vide en quelque sorte, à mi-chemin exactement entre l’ANPE et l’EDEN, on ne peut que retomber sur terre. C’est ainsi, songeait-elle, les ascenseurs au dernier étage ne servent qu’à descendre et, où qu’on aille, le début du voyage ressemble toujours à une chute.

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Il profita en silence de ces dernières secondes dépressionnaires avant le bruit, avant la rue, avant que la silhouette devant la fenêtre ne s’évapore complètement. Il n’éprouvait aucun regret, ni aucune peur, derrière la porte il y avait l’inconnu, ce point cardinal irrésistible vers lequel se dressaient ses antennes tâtonnantes. Il avait appris à vivre comme on s’habitue à une langue étrangère, dans l’illusion permanente de la compréhension, et il n’avait aucun mal à croire que se trouvaient, quelque part loin d’ici, forcément loin, des endroits connus de lui depuis toujours. Elle avait ouvert la fenêtre et balançait le buste d’arrière en avant, comme ça, pour rien. Effilé par la clarté abstraite du ciel, son visage paraissait étrangement calme. Seule une légère houle témoignait de la peur qui avait agité le vert de ses yeux pendant la nuit. Des ondes à peine anormales à la surface d’une eau déjà un peu mouvementée car elle retenait, peut-être plus pour très longtemps maintenant, les cris et les coups qui l’esquintaient à l’intérieur. Elle les retenait parce que leur douleur, plus vulnérante encore que celle de la tristesse, était aussi plus supportable. Elle savait bien, elle, que quand on s’élance d’ici on ne fait que sauter et retomber. Et qu’à trop vouloir s’envoler, on risque de se casser la gueule, vraiment. Certains insectes volent moins bien que d’autres ; beaucoup finissent écrasés sur une route de campagne. Les enfants s’étaient allongés dans l’herbe, autour du bac à sable. Maintenant elle observait leurs minuscules corps de grillons aplatis par la chaleur humide. C’était mieux que de fermer les yeux. Si elle fermait les yeux, elle voyait quelque chose. Elle aurait voulu descendre dans le square elle aussi. Il lança un dernier coup d’œil en direction de la fenêtre, comme on fixe un point imaginaire sur le sol avant de sauter du haut d’un mur. Le fils du gardien, qui avait deux ans de plus que lui, faisait pareil avant de sauter à skate-board depuis la rampe du perron. Personne n’a entendu le bruit de la chute. La poussière flotte autour d’elle, statique, pas plus attirée par le champ de gravitation que par la couche d’ozone. Son corps étendu dans le sable du square. Intact. On la croirait simplement occupée à prendre le soleil. Les autres enfants ont arrêté de jouer. Le tuyau d’arrosage s’écrase dans l’herbe, tout devient immobile et muet. Un homme lève les yeux vers le dernier étage, le montre du doigt ou lui adresse des signes qu’il ne comprend pas. Quelque chose tombe et se brise dans la cuisine, sa mère entre dans la chambre en hurlant le prénom de sa sœur. Une odeur de café brûlant a envahi l’appartement. Sur le lit, son sac à dos de collégien posé sans y penser, ouvert et vide. Rester ici ou aller

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nulle part, absolument nulle part, finalement il n’avait pris l’ascenseur que pour vaincre l’inertie du jour, pour s’infliger un mouvement, aussi dérisoire fût-il. Il avait fait demitour dans le hall, incapable de s’engager plus avant sur ces distances horizontales, abstraites, qu’il n’avait pas encore appris à parcourir. Ils avaient dû toucher le sol à peu près au même moment. Redescendus sur terre tous les deux. Il le devinait au bruit des sirènes qui s’engouffrait à présent par la fenêtre, et à l’agitation autour du bac à sable. Elle avait raison. Certains insectes volent moins bien que d’autres.

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Vivre, c’est

cheminer le temps d’un court voyage.

Francisco

de

Quevedo


Teoz

Dominique TIBERI

Octobre 2004 Paris... gare de l’Est Retour vers Nancy. Train Corail TEOZ 1607, voiture 6, place non fumeur n°8.

D

errière moi, une vieille dame, d’origine africaine. Turban bigarré sur la tête, longue robe assortie, le chatoiement des couleurs évoque à la fois la terre rouge, les hautes herbes sèches, le soleil embrasant l’horizon. Les couleurs

mêlées de savane. Un contrôleur SNCF... Uniforme bleu, casquette réglementaire. Bonjour ! Clac ! Billet composté ! Au suivant... « - Madame, votre billet n’est plus valable ! Il faut payer un supplément ! » Regard d’incompréhension. « - Madame, vous avez vos papiers ? » Regard d’interrogation ! Le monologue du contrôleur se solde par un P.V qui invite la dame à régler un supplément... Plus tard... Quand quelqu’un pourra lui expliquer... Parce qu’elle ne comprend pas bien... Parce qu’elle ne sait pas lire ! Finalement, sympa, le contrôleur. Roulis lancinant du wagon, défilé de paysages monotones, je m’enfonce dans la langueur du voyage. Mon esprit vagabonde entre le magazine sous mes yeux, la réunion du matin, les discussions avec mes collègues et la journée de demain. Puis, la tête contre la vitre, je tente d’oublier les odeurs chargées du métro, je m’assoupis ! Tout à coup, par-dessus le rythme régulier du fer des roues sur le fer du rail, une petite voix légère traverse l’appui-tête et vient surprendre l’inextricable méandre de mes pensées. Je tends l’oreille, surpris et étonné, puis me laisse bercer par la mélodie

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psalmodiée, par les mots qui commencent à sculpter ma bulle sonore. La vieille dame âgée fredonne ses souvenirs d’enfance, comme une petite fille qui aurait eu peur et qui tente de se rassurer. Héritage de sa mère, de sa grand-mère, la chanson gagne en intensité, et à présent, sa main sur l’accoudoir rythme la couleur du chant tribal. Rompre l’ennui d’un voyage loin de ses racines, exilée dans un train anachronique, la vieille dame m’emmène ailleurs, dans un endroit où je n’ai jamais mis les pieds. Je l’imagine alors en petite fille, foulant la terre rouge au milieu des hautes herbes sèches, sous un soleil brûlant l’horizon, chantant les histoires de la savane. 19h33. Gare de Nancy. Bruit pneumatique des portes qui s’ouvrent... Je croise le regard de la vieille dame. Nous sommes des étrangers l’un pour l’autre mais j’ai l’impression de savoir tant de choses sur elle. Le train Corail TEOZ 1607 m’a emmené là où je ne pensais pas aller, à la rencontre d’une vieille dame à qui je n’ai jamais parlé. Parti à six heures le matin même, ma descente du train achevait sur le quai n°1 mon voyage africain.

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Les

voyages forment la jeunesse, a dit un sage, mais ils dĂŠforment les chapeaux.

Alphonse ALLAI


Charenton Chanson de Théo

Charenton Brise de mer En mal d’aileron... Sur les quais Trois mouettes et deux pigeons Echangent sur les cours du poisson Le RER tire son chalut Et sur le ponton Trois rats en rade Trois paras en parade Me racontent la route Au mois d’août Dans la soute De Kaboul à Beyrouth ... Quand viendra la marée À Charenton On pourra se marer On oubliera tout On fera notre cinéma On boira un coup

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Beaucoup On sera des vedettes On fera notre festival Avec une balle Dans la tête Je te dirai « tu viens » Tu diras « je sais pas » Je te dirai « pleure pas » Tu diras « on s’en fout » Au bout du pont À Charenton Entre la Seine et l’autoroute Pas loin de l’asile En pleine marée noire On s’invente la mer Y’a même des coquillages Même s’ils sont de passage On regarde les chalutiers Qui entrent dans le port Et on s’abrite du vent Juste en dessous du phare Tout ça pour faire semblant Semblant qu’on n’est pas mort...

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Wilhem

co-écrit par Estelle BEUGIN et Adèll NODE-LANGOIS, illustré par Adèll NODE-LANGOIS,

J

e dors en caravane, à côté d’un chapiteau. Il existe encore des îles désertes pour jouer au bon sauvage. 

A côté de la caravane, il y a un peintre. Il danse avec son pinceau, il danse des formes, des épaisseurs, comme un funambule. Il peint des rires avec force et tragédie. Et il se sert un verre d’eau de vie, de la prune. De celle qui vous tire les larmes et vous brûle le ventre. Il s’enivre de prune et de couleurs, de grands traits sur la toile. Il peint, pas très bien mais c’est sans importance. Il peint Dunkerque, sa ville natale. Dunkerque, trois mois de carnaval, trois mois d’étourdissement. Il s’appelle Wilhem. Dans sa famille on est docker de père en fils, mais pas lui, il ne pouvait pas, trop besoin de bouger. Alors quand un homme en voiture s’est arrêté sur le port, pour lui demander s’il cherchait du travail, il a dit oui. C’est comme ça qu’il est arrivé au cirque, par hasard, ou par évidence. Maintenant il conduit les convois du cirque, et installe les accessoires pendant le spectacle. Et il peint, pour rire. Il peint les terrils du Nord. Ces terrils noirs, témoins souffrants, crassiers imposants, devenus montagnes pour les hommes d’un pays sans relief, pour les luges des enfants en hiver. Il abuse du Noir, en décline les nuances. Il s’amuse à dissimuler des détails absurdes. Il peint pour se souvenir d’où il vient. Ainsi il continue son voyage, sans guide, ni carte. Il rit de ses toiles. Et moi, depuis ma caravane, je souris. Les jours de repos ou entre les spectacles, je passe des heures allongée sur mon lit. Des heures les yeux ouverts, les oreilles écarquillées. L’immobilité s’active. L’esprit vagabonde. Je laisse le cours de ma pensée s’affoler, s’emballer, galoper. Des foules de mots qui ne foulent jamais le portillon de ma bouche. Mes pensées bondissent, risquent la chute, se rétractent, osent un virage périlleux, bondissent et bondissent encore. Ma cervelle est un animal sauvage, protégé du monde par un crâne solide et un visage souriant.

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Chaque jour un simple toc toc me sort de mon voyage cérébral. C’est Wilhem. Je le laisse entrer dans mon silence. Notre silence. Je prends ma cafetière italienne. J’y prépare les quantités de café et d’eau suffisantes, puis la met au travail sur le feu. Il faut sept minutes pour que le café soit prêt. Sept minutes pendant lesquelles Wilhem s’assied sur la banquette de ma caravane, sort, sur la table, tabac et papier à rouler, puis se roule une cigarette. J’aime qu’il respecte ce rituel, jamais énoncé. Je sais que bientôt, après avoir fouillé ses poches, il me demandera si j’ai du feu. Je lui proposerai la flamme de la gazinière, il acceptera en se penchant. J’ai peur de m’envoler... je veux m’envoler. Je frémis de mes pensées fulgurantes. Je me sens au bord du vide. La complexité de la vie et les codex de la création me donnent le vertige. Sans un mouvement, je cours à perdre haleine, en criant, je cours, je cours, je chute, je me relève, j’aborde les courbes et les parallèles, je dérape aux points et aux diagonales... je cavale comme une folle, comme une acrobate, comme une aventurière. La bave aux lèvres, la peur aux trousses, la frousse au ventre. J’avance sans protection, j’avance en moi, peut-être. Et quand j’ouvre les yeux, toujours les mêmes parois fragiles de cette caravane autour de moi. Ce matin, quand Wilhem me demande du feu, je remarque que la flamme de ma gazinière s’est éteinte. Il sort de ma caravane. Et moi, je sors de ma réserve. Il est temps. Je prends un stylo. Une phrase me revient : « L’écriture est une chute, une chute à l’intérieur de soi ».

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Pour

que votre voyage de noces soit un succès total sur le plan touristique,

sentimental et sexuel, la première chose à faire est de partir seul.

Pierre DESPROGES


Voyage Philippe FLESCH

L

a vérification, d’abord, d’un rêve de voyageur, mouvement de pleine nuit, immobile. Un bon rêveur ne s’éloigne pas du chemin, il est ce chemin qu’il arpente, il flâne à

la recherche des couleurs qu’il rêva, des pays qu’il inventa, de son horizon de mémoire où s’abritent d’autres choses qu’ici, secrètes et assumées. Ce rêve justifie le voyage, le préserve de l’effacement. La rupture, la bourlingue, les amarres larguées, le port au loin, la brume maintenant s’étend couleur d’oubli. Déjà lointain le pays inventé s’efface chassé de la mémoire d’un coup de griffe. Les grands voyageurs sont amnésiques, ou curieux. Ils partent pour retrouver la couleur de leurs rêves. Un bon rêveur fera toujours un bon voyageur, l’inverse n’est pas forcément vrai. Voyeur peut-être. Corps portant son corps, comme à la main sa valise, corps de voyageur-voyeur d’un autre monde dont il s’éloigne, qu’il oublie. Ce monde n’est plus son monde, il se sait seul maintenant. Assis, il s’exécute sans trêve, il gambade, s’évente, appareille vers d’autres terres qu’il devine. Sa pensée s’accroche aux basses branches, il sourit, se sent autre, quidam. Il est le désert, le voyage et l’embellie. Sa main ne tremble plus, son visage a changé, il ne se reconnaît plus. Il s’éprend de souffles infimes, de bourrasques de clairières. Il croit. Apôtre avant d’être brebis. Il s’esquive, maître du retournement, de l’épaule haussée. Il disparaît. Pourtant c’est le souvenir qui lui donne la vie, le retour, les vieilles images qui emplissent les poches. Il s’en va, déchire les liens, brise les chaînes d’or.

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Le voyage entasse les images, la vue tremblée des glaciers, l’émotion partagée. Les mains cherchent la prise, l’intarissable flot des descriptions, l’impersonnel et le lointain. Prendre la draille, le chemin tracé, marqué du talon des fuyards, éternellement chassés, repoussés. Fil lointain au flanc de la côte, ultime réponse de l’écolier au silence du non savoir.

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Il voyage, poète des empires défaits, mesure les effets du désastre. Il écrit, remplit des carnets y consignant ses impressions, s’en gave, pense comme on s’y attend. En trois mots il s’entiche des marches d’un palais ruiné. S’aiguise le regard, néglige le prosaïque. Comme si ses yeux tournés vers l’intérieur ignoraient les façades, les horizons, les adjectifs. Peu à peu il puise dans le fécond des profondeurs, mineur aux yeux mi-clos, il endosse la blouse suspendue. Carnets de voyage qui montrent l’impuissance de la parole quand elle devient jeu obligé d’images essoufflées. Se fier aux pics d’aventure, aux trop pleins de dérive pour y préférer un jour l’étang de large platitude à peine troublé par les sautes du vent. Ricocher peut-être. Comme s’il suffisait du carnet, d’y consigner l’indistinct, de se prendre pour l’ombre du philosophe pour s’éloigner de l’éternelle bricole, de l’agencement d’immature où s’accroche la vanité de ceux que le fond du puits attire. Parcours d’isolement : on perd le fil, le bagage, le havresac, on tombe dans le fossé, l’aveugle suit puis le silence, la vraisemblance, le retour des années. Une épaisseur de monde, terre et épiderme qu’on marque au fer, qu’on tourmente. L’esprit en profite, dans la douleur d’ici, au centre douloureux de l’existence, montrée, exemplaire qui défie l’insoumission, la rage et les refus. Récits de voyage : trop d’allusions, de sauts d’insecte. Sans le poids de l’histoire, des mythes et de la vie. Comme si les nuits l’emportaient sur l’exil. Impossibilité du voyageur à trouver sa source. Débarquer sur l’île déserte avec toute son histoire, son bagage continental. Départ des voyageurs qui ressemble à une mise à l’épreuve, un chaos d’en dedans qui défie la mémoire, une chance laissée au hasard sur le chemin qui les conduirait au devant de leur chute, qui se reproduirait dans leur pensée, dans leur valise. Voyageurs  : mains brûlantes serrées sur la poignée de leur bagage, ils refusent la révélation par le contenu préférant le change d’un regard perdu vers l’horizon où

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glisser leur solitude. Ecrire leur vie d’errance, leur démarche hésitante. Ecrire

leurs

peines, leurs tristes pensées (bordures noires autour

des

visages). Dire l’aveuglement de leurs espoirs (taches les

chaudes entourant

comme halo brûlant transformant en brasiers ces couronnes dont ils sont ceints). Il y aurait l’histoire, les fracas de

l’aventure,

l’éclat

des

mots inutiles  ; il y aurait l’alignement des corps, le cri des départs, les sonates, la part belle des lendemains puis le silence,

la

parenthèse

du silence, l’absolu silence où tout disparaît, où tout s’éteint. Retour

à

l’enfance,

pays d’abus jamais écrits, persévérance

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des souvenirs, du souffle des sous-bois, des sentiers où l’herbe siffle à la peau. L’hiver passe d’années en années, repère ou mise à l’écart mouillant les yeux de cruauté nouvelle, à chaque fois une découverte, à chaque découverte sa déconvenue. Retour comme une acceptation du destin, de la marche en avant de la vie, retour nécessaire à la vie comme se prend un élan avant le saut, avant le départ.

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Compréhension du fugitif, sa manière d’animal traqué, de sentier filant vers l’ombre, parti revenu qu’importe, il se nourrit de sa fuite, il en grandit. Il existe, s’écrit couleur de lune, blanc sur fond de nuit, étageant quelques pierres où abriter son ombre. Un revers efface l’esquisse maladroite. Il s’aperçoit alors reconnaît une silhouette. L’arbre écorché aux branches étirées.

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Retrouver brutalement l’à-plat de la terre réconciliée, le sans faille des surfaces, reprendre pied malgré le désir d’envol, l’envie d’échapper au jet d’ancre.

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Parler des traces laissées sur le pavé, de ce qui s’éteint, s’efface. Parler des arpèges au loin, du vent et des secousses de la mer, parler des sous-bois, des amis perdus aux sourires de bougie. Laisser dire l’eau qui caresse la barque. Parler encore des matins, des réveils aux doigts de craie, parler des voyages, de la mousse des forêts, des mains ouvertes. Le regard un instant attiré par une barre de nuages, partir à la dérive, perdre le cap, s’écarter. La friche pour donner le change, la foison, le jaillissement, taillis et buissons, éboulis…

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La route interrompue laisse au loin la rive qu’un vent sans nom caresse, une terre jamais atteinte où s’écrivent en mots de pierre les poèmes qui d’une rime ultime changent l’eau en vin, donnent l’immensité des déserts à l’aire des vergers.

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Boussoles :

avant l’invention de la boussole, les voyageurs, pour se diriger,

dressaient en l’air leur index préalablement mouillé.

Après

un certain laps de temps,

le côté de l’index qui s’était couvert de mousse indiquait la direction du nord.

François CAVANNA


Lettre

au ministre de l’immigration

Monsieur le Ministre de l’Immigration, de l’Identité Nationale et du Codéveloppement, C’est une mère française en plein désarroi qui vous écrit. Voyez-vous, j’ai toujours eu la fierté d’être française, une fierté sans doute facile car je n’y suis pour rien, mais qui m’a accompagnée au cours de mes nombreux voyages dans le monde où j’ai toujours su qu’au-delà de ma petite personne, au demeurant fort agréable, je ne devais l’intérêt et la considération de mes hôtes qu’à mon statut de française. Quel héritage, quelle force que cette devise « Liberté, Egalité, Fraternité » qui nous ouvre les portes de l’intelligentsia internationale sans coup férir ! J’étais donc une française fière et comblée, avec l’insouciance des gens heureux et le bien-être d’une femme, d’une épouse et d’une mère ayant sa place dans la société. Élevée dans les valeurs strictes du respect d’autrui et des lois, j’élève à mon tour mes enfants dans l’amour et les valeurs fondatrices de notre bien-aimé pays. Monsieur le Ministre, la France change si vite que je m’y perds et je ne sais plus si les valeurs d’hier transmises par mes parents et mes grands-parents sont toujours d’actualité. Croyez bien qu’avant d’oser me tourner vers vous, j’ai cherché les réponses dans les médias mais je n’y trouve que des photos de notre Président et cela, aussi plaisant soit-il, ne me dit pas comment répondre à mes enfants. Monsieur le Ministre, je sollicite votre aide car, depuis plusieurs mois, je ne sais plus comment répondre aux questions de mes enfants. Par exemple, que leur dire à propos de nos voisins. Une famille avec qui nous avons toujours entretenu des rapports courtois, de bons voisins, discrets, bien élevés, toujours «  bonjour Madame  », qui ne donnaient pas de la perceuse le dimanche matin, qui surveillaient attentivement leurs jeunes enfants dans le petit parc, des personnes industrieuses, réservées, ponctuelles dans les paiements des charges. La mère vient d’être expulsée. Certains disent qu’elle était menottée, d’autres qu’elle était ficelée comme un saucisson pour être montée dans l’avion qui la ramenait à nos frais dans son pays natal. Son jeune mari et ses deux enfants, dix mois et deux ans et

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demi, sont restés dans l’appartement mitoyen du nôtre. Toutes les nuits, les pleurs de ces enfants réveillent les miens. Cela fait plusieurs mois que nous dormons mal. Le père est incapable d’y mettre le holà, je l’entends même sangloter de concert à travers la cloison qui nous sépare. Mes enfants me demandent pourquoi la voisine, si douce et si gentille, est partie en abandonnant sa petite famille. J’ai beau leur expliquer qu’elle n’avait pas vocation à rester en France puisqu’elle était en situation irrégulière, mes enfants ne comprennent pas. Les rares nuits où nos voisins nous laissent enfin dormir, épuisés d’avoir tant pleuré, c’est ma fille qui nous réveille en hurlant de terreur. Elle rêve que la police m’arrête et me conduit menottée à l’aéroport vers un pays lointain d’où l’on ne revient pas. Ma fille est très sensible. Je la rassure, je lui explique que moi, sa maman, je suis française et que la police n’arrête pas les mamans françaises, qu’elle peut se rendormir, ma fille me dit qu’elle a quand même peur de la police qui arrête des mamans. Vous voyez, monsieur le Ministre, comme les enfants mélangent tout et comme il est difficile à nous, leurs parents, de leur expliquer que l’expulsion de cette voisine est juste et que la police nous protège. J’aimerais que vous communiquiez plus souvent sur ces expulsions afin de nous donner des arguments compréhensibles à transmettre à nos enfants. Je me sens incompétente et dépassée et, permettez-moi ce détail, très fatiguée par ces nuits d’insomnie. Un autre exemple, monsieur le Ministre, sur une question qui me préoccupe. Je vais bientôt préparer l’anniversaire de mon plus jeune fils. Notre appartement est spacieux et, traditionnellement, je lui permets de choisir librement ses petits invités. Je l’aide à remplir les cartons d’invitations, je prépare moi-même les gâteaux et les petits cadeaux que nous distribuons en souvenir de cette belle après-midi. Pardonnez-moi si je vous inonde de détails mais vous serez sans doute heureux de savoir que les familles françaises vaquent ainsi à de menus plaisirs qui, mis bout à bout, créent les conditions d’une enfance heureuse. Or, certains parents de l’école de mon fils ont tenu des propos alarmants. Les personnes qui reçoivent chez elles des enfants de  « sans-papiers » seraient passibles de trois ans d’emprisonnement et d’une amende d’un montant, me semble-t-il, élevé. Si cela est vrai, je suis bien embêtée. Dois-je adjoindre un questionnaire au carton d’invitation pour les neuf ans de mon plus jeune fils ? Car, voyez-vous, je ne connais pas les familles, je ne connais que les prénoms des amis de mon fils. Comment savoir si Mehdi, Mélissa, Cindy, Augustin, Ahmed, Larissa et Tony sont français  ? S’ils sont étrangers, comment savoir si leurs parents sont bien en situation régulière ? Et comment vérifier la véracité de leurs réponses ?

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Vous comprendrez aisément que je ne peux plus envisager ces anniversaires avec la même légèreté que les précédentes années. Permettez-moi d’espérer que cela ne nuira pas au bon déroulement de la fête d’anniversaire de mon petit dernier. Que devrais-je dire à mon fils s’il n’a pas d’invités cette année ? Un dernier exemple, monsieur le Ministre, afin de ne rien vous cacher des inquiétudes d’une mère française. Ma fille aînée, brillante élève de terminale S, est très liée à un jeune de sa classe qui a reçu une OQTF le jour anniversaire de ses dix-huit ans. Je ne vais pas entrer dans les détails administratifs mais, comme je l’ai expliqué à ma fille, si ce jeune majeur étranger a reçu en cours d’année scolaire cette injonction à quitter le territoire français dans un mois, c’est sans doute pour de bonnes raisons. Le problème, je l’avoue, est que je n’ai pas réussi à trouver lesquelles car toute sa famille est en France. Ce lycéen pourra finir sa terminale S dans sa brousse natale, suivre de hautes études avec succès et poser sa candidature pour un poste en France dans le cadre de l’immigration choisie. Il n’y a donc pas lieu d’agiter les mouchoirs. Monsieur le Ministre, je vous ai livré en toute confiance les tourments d’une mère de famille française qui prend très à cœur l’éducation de ses enfants. Si je peux me permettre, j’aimerais vous soumettre une idée simple qui pourrait éviter certaines confusions. Pourquoi ne pas modifier notre devise en quelque chose de plus moderne, de plus clinquant  ? Liberté, Egalité, Fraternité me semble en effet appartenir au passé… Je vous souhaite, monsieur le Ministre de l’Immigration, de l’identité Nationale et du Codéveloppement, de bonnes fêtes de fin d‘année.

                                               Sylvie B.                                            

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Luisa Marin (5)

récit de vie confié à Frédéric BLANC, adressé à ses petits-enfants et proposé à tous ceux qui voudraient le lire Les quatre premières parties de ce feuilleton, publiées dans les numéros 5, 6, 7 et 8, se trouvent en ligne sur notre site : http://lesrefuses.free.fr

Cinquième partie La guerre civile, ailleurs en Espagne

« Il est des occasions où l’homme se retrouve soumis, attaché, dépendant, susceptible d’être entraîné par des événements qu’il n’a ni souhaités ni prévus, dont l’origine est vague et le but imprécis, dans le torrent des autres êtres, victime d’un destin collectif qui précipite dans un même fleuve tout un peuple, toute une race ou toute une époque, et le déverse dans le ravin. » W. Fernandèz Florèz (D’après « Une île dans la mer Rouge »)

Valencia (Valence), février 1937

V

ivre à Valence, ça n’était pas du tout la même chose que vivre à Madrid. Je m’en suis vite rendue compte. Ici, on était loin du front, on ne sentait pas la guerre, on pouvait encore se promener tranquillement, et on n’avait pas faim.

Dans cette partie de la République, il y avait encore du ravitaillement et des vivres. Ce que je venais de quitter n’avait rien à voir et pourtant, j’allais mal. Entre-temps, Antonio avait repris son travail à la Poste de Madrid et il n’a pas eu de permission pendant un mois. Au bout d’un mois, il a quand même réussi à passer une journée à Valence. Ce jour-là, on a été heureux. Je me souviens qu’on est allé en ville et je me souviens même

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qu’on a bu un café tous les deux sur la plaza Castellar, une place du centre. Cette journée a été la seule agréable que j’ai passée là-bas ! Peu après, j’ai reçu un télégramme de mon père qui me disait qu’il venait à Valencia pour rendre visite à une parente de la Tia Margarita et qu’il voulait me voir. C’est vrai que je n’avais pas été très gentille avec lui au moment de notre séparation et qu’il était parti à Albacete fâché contre moi. Je n’avais pas voulu les suivre et je l’avais même menacé. Mais il m’avait déjà tout pardonné ! Depuis mon mariage, je l’avais quand même revu une fois. C’était à Madrid, je faisais la queue pour avoir de l’huile ou du savon et quelqu’un était venu me dire que mon père était chez lui, rue Narvaez. J’avais eu une joie terrible ! Qu’est-ce que vous voulez … C’était comme ça ! Mon père, je l’adorais ! Je n’ai pas eu de maman, j’ai eu le malheur de la perdre très jeune, et tout mon amour s’est porté sur mon père qui était quelqu’un que j’adorais ! Ce jour-là, à Madrid, tout de suite j’avais voulu le voir, j’avais couru jusqu’à la maison, j’avais sonné, et quand il avait ouvert la porte, il avait été comme moi : il avait eu une joie terrible !!! On s’était embrassé, moi je m’étais mise à pleurer et lui il m’avait pardonné en me disant que tout ce qui comptait était que je sois heureuse. Mon père est venu à Valence. On s’est vus et on a parlé, mais d’abord quand il m’a trouvée il a ouvert les bras, il m’a embrassée, et il m’a demandé si j’étais contente. Il était vraiment très très heureux, et il avait vraiment tout oublié de ce qui s’était passé devant la Téléfonica ! Je lui ai fait comprendre que je n’étais pas très très bien et finalement, il m’a dit : « Écoute, Luisita ! Si tu veux venir avec moi à Albacete, tu peux ! La Tia Margarita sera contente de te voir et il y aura aussi ta soeur Pépita. On a de la place, on a une grande maison... Tu peux venir habiter avec nous ! » Je lui ai dit oui et je suis partie avec lui ! Albacete, mars 1937 Je n’oublierai jamais la joie de la Tia Margarita le jour de mon arrivée à Albacete. Parce qu ‘elle m’avait préparé un cosido – qui était un plat avec des pois chiches - très bon ! A partir de ce moment j’ai vécu avec mes parents et on vivait bien. La maison de mon père, c’était une villa réquisitionnée pour des gens comme lui, des responsables

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importants qui avaient dû tout quitter sans rien pouvoir préparer à l’avance. Elle était belle et grande. La guerre continuait, mais c’était différent de Madrid. On n’entendait pas les combats. On écoutait la radio et on lisait le journal. A la Poste, chaque jour mon père avait des nouvelles de la progression des troupes franquistes, parce que malheureusement c’est comme ça que ça se passait ! Ils ne s’arrêtaient pas ! Madrid était une ville qui les stoppait, mais ailleurs ils continuaient d’avancer ! Et c’est comme ça qu’un jour on a appris le bombardement de Guernica… Quand le gouvernement a mobilisé tous les hommes en âge de se battre, votre grandpère Antonio a eu le choix entre le front et la caserne. C’est comme ça qu’il s’est retrouvé lui aussi sur la base aérienne de Los Alcazares, près de Murcia - Murcie, là où avait été mon frère Ricardo. Il avait demandé à suivre des cours de radiotélégraphiste et on l’avait envoyé là-bas. Parce que votre grand-père ne voulait pas se battre ! Il n’était pas un combattant ! C’était un agitateur politique, mais pas un combattant ! ! ! Pendant toute la guerre, il a évité tant qu’il a pu d’aller au front ! Par contre, c’est vrai qu’il a toujours eu l’esprit conquérant, qu’il était fils de pauvres, qu’il lisait beaucoup et qu’il a fait cette formation de radiotélégraphiste pour prouver à tout le monde et surtout à mon père qu’il pouvait être plus que ce qu’il était ! Toute sa vie il a été comme ça : il a toujours voulu avancer, progresser, savoir davantage que ce qu’il savait ! Pour nous à Albacete, la vie continuait. Moi, mon ventre continuait de grossir. J’avais tout mon temps et j’en profitais pour broder et faire des petits trucs pour Louisette. A côté de chez nous il y avait un autre responsable de la Poste. Grâce à lui et à ce qu’il me donnait, j’avais de quoi préparer des vêtements pour la petite en attendant sa naissance. Le temps a passé comme ça jusqu’à la date de l’accouchement. Je croyais que l’enfant arriverait au mois de septembre parce qu’à cette époque-là, on n’avait pas les mêmes moyens qu’aujourd’hui. Je pensais que j’étais enceinte depuis janvier mais en fait, je ne l’étais que depuis février. Mon père, le pauvre ! Chaque jour à partir du jour où je pensais que ça allait arriver il attendait. Et finalement, ça s’est passé un mois plus tard ! C’est arrivé chez moi. La fille qui est venue m’accoucher s’appelait Eugénia, Louisette était très mignonne, elle pesait 3 kilos 500 et elle ressemblait beaucoup à son père. Le jour de l’accouchement, Antonio était là parce qu’il avait quand même réussi à avoir une semaine de permission. Il a pu rester une semaine avec nous et on était tous très heureux ! Une nuit de novembre j’étais endormie dans ma chambre quand, tout à coup,

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j’entends un bruit à la fenêtre. Quelqu’un venait de jeter un petit caillou contre le volet et ça m’avait réveillée. Je me lève, je regarde et qui est-ce que je vois ? C’était votre grand-père ! C’était lui, Antonio, qui était là : « Ouvre-moi ! Je vais t’expliquer ce qui est arrivé ! » J’ai ouvert la porte et il est rentré. La Tia Margarita et mon père dormaient à l’arrière de la maison, ils ne s’étaient rendus compte de rien. Son régiment était en route de Murcia pour Barcelone. Il était obligé d’y aller. En chemin, quand il était arrivé à Albacete avec sa troupe, il avait dit à son chef que sa femme et sa fille vivaient là et lui avait demandé l’autorisation de descendre du train pour passer nous voir, Louisette et moi. Son chef avait été bien compréhensif : «  Vas-y ! Je dirai que tu as dû te perdre, mais promets-moi d’être à Barcelone dans deux jours ! » Le surlendemain, il a fallu qu’il attrape un autre train pour arriver à destination et ça a été la débandade ! Votre grand-père voulait que je vienne avec lui à Barcelone. Il serait en caserne, moi j’habiterais en ville et il se débrouillerait pour venir me voir souvent. En attendant, il me laisserait à nouveau quelque temps chez ses parents à Valencia. Le matin de sa venue dans la maison d’Albacete, quand mon père et la Tia Margarita se sont réveillés, qu’ils ont vu qu’il était là, qu’il fallait qu’on fasse les bagages en vitesse et qu’on parte le lendemain, ça a été très triste. Parce qu’ils ne voulaient pas me laisser m’en aller avec Louisette qui n’avait qu’un mois. La Tia et mon père ont vraiment tout essayé pour me faire changer d’avis. Quand ils nous ont vu partir, mon père était désolé. Il était dans un état pas possible de voir qu’il n’y avait rien à faire pour me convaincre de rester. Valence, novembre 1937 Antonio était parti à Barcelone. Il m’avait laissée de nouveau chez ses parents à Valence, mais ça ne me dérangeait pas. J’étais contente en me disant que ça ne durerait pas longtemps puisque je pensais rejoindre votre grand-père quelques jours plus tard. Je suis arrivée à Valencia avec Louisette. A ce moment-là, Louisette, tout le monde l’appelait : « El liotete » - « Le petit paquet » parce qu’elle était toujours emmitouflée des pieds à la tête ! Quand on est arrivé, l’abuelo venait lui aussi de recevoir l’ordre de partir pour Barcelone ! Les Franquistes malheureusement avançaient de partout ! Il y avait des combats en Aragon et le long de l’Ebro - de l’Ebre. L’Ebro, c’est un grand fleuve qui traverse toute l’Espagne jusqu’à la mer. Il y a le côté de l’Espagne au-dessus de

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l’Ebro, avec Barcelone, et le côté de l’Espagne au-dessous, avec Valencia, Albacete, Madrid. Et le gouvernement de la République avait peur de rester à Valencia et d’être coupé du Nord de l’Espagne si les fascistes prenaient tout l’Ebro. C’est pour ça que l’abuelo venait de recevoir l’ordre de partir. Votre grand-père voulait que je vienne à Barcelone pour être près de moi et venir me voir une fois par semaine, mais on ne pouvait plus partir de Valencia ! Ce n’était plus possible. Les routes étaient trop dangereuses ! Il y avait des combats partout ! Alors, pour Noche Buena 37 - pour Noël 37 - j’étais toujours à Valence. Mais, finalement, un jour on a eu de la chance et on a pu passer. Ce jour-là, en-dehors d’Amparito qui est restée à Madrid avec son mari tout le monde est parti de Valencia pour Barcelone : il y avait l’abuelo, l’abuela, Patro, los gemelos Rafa et Pablo, et Pépita. Patro qui travaillait dans une usine de matériel de guerre avait un fiancé à Valence. Elle n’a pas voulu rester. Elle est venue avec nous à Barcelona et elle est tout de suite repartie pour aller voir son fiancé, pendant que nous on restait là-bas. Barcelone, début 1938 Quand on est arrivé à Barcelona, c’était d’abord tous les deux avec l’abuelo. Il y avait des appartements spécialement réservés pour nous, les réfugiés. Le nôtre était très beau. On avait beaucoup de chance ! Il était en plein centre-ville, juste à côté des Cortes Catalanas – les Cours Catalans- au sixième étage d’un immeuble de la calle Calabria. On s’est installé et les autres nous ont rejoints tout de suite. Là, on a vécu tous ensemble : les grands-parents, Patro, Rafa, Pablo, Pépita et moi. J’étais toujours avec ma belle-mère et toute la famille. Je ne pouvais pas m’en séparer. Votre grand-père ne voulait pas me laisser toute seule. Il a toujours été comme ça. C’est vrai que je n’avais pas l’habitude et que j’avais Louisette qui était toute petite. Et comme j’avais 20 ans il ne voulait pas que je sois toute seule ! Antonio vivait à la caserne où il prenait ses cours de radiotélégraphiste. Normalement, il avait le droit de venir me voir une fois par semaine. Mais il venait presque tous les jours. La grand-mère disait que c’était de ma faute, que c’était moi qui le faisais venir. Seulement lui, dès qu’il pouvait et sans que je lui dise, il s’échappait de sa caserne et il venait. Il a souvent été puni parce qu’il venait me voir. Qu’il vienne, j’étais contente, bien sûr ! Mais de peur qu’on le châtie je lui disais : « Ne viens pas ! »

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Il ne m’écoutait pas. Il avait beaucoup d’audace. Il ne savait pas rester dans son coin sans rien faire. Il venait presque tous les jours. Il faut dire que c’était une période où nous à Barcelone, on avait faim ! Je m’en rappellerai toujours ! C’est une période de ma vie durant laquelle je peux vous dire que j’ai eu faim ! La grand-mère avait un ravitaillement grâce au grand-père et au Ministère de l’Intérieur et, lui, Antonio, comme il était dans l’armée il avait des rations qu’il m’apportait. Parce qu’en plus, moi, je devais donner la tétée à Louisette ! A Barcelone il y avait des bombardements terribles ! Quand on entendait les sirènes, tout le monde paniquait parce qu’ici c’était un carnage ! On entendait les sirènes, on regardait dehors, et on voyait venir les avions, les Caprionis italiens et les Junkers allemands, qui arrivaient par la colline de Montjuic. Dans la rue, tout le monde courait pour aller se mettre dans le métro parce qu’à Barcelone, il n’y avait que le métro  ! Il fallait descendre dans le métro pour se cacher  ! Le jour on avait moins peur. On se mettait à la fenêtre et on restait là. On s’attendait peut-être à ce qu’une bombe nous tombe dessus, mais bon. Par contre, la nuit, on descendait dans le métro parce qu’avec la nuit on avait peur. On prenait des couvertures et on allait dormir en bas dans la station. On est resté dans l’appartement de la calle Calabria jusqu’au 17 mars. Cette date-là, je m’en rappellerai toujours. Le 17 mars, les bombardements avaient duré toute la journée. Ce jour-là, la fille d’un frère d’Antonio, la Chacha Dora, qui à l’époque devait avoir 7 ou 8 ans, a été surprise dans la rue par une bombe qui lui a coupé la jambe. Le soir même, votre grand-père est arrivé de l’école pour venir nous voir, ses parents, Louisette et moi. Il nous a dit : « Bon ! C’est pas la peine de rester là. On va dormir dans le métro. On remontera demain et je retournerai à l’école. » On a couché dans le métro. Le bombardement a duré toute la nuit. A 6 heures du matin, votre grand-père nous a fait remonter : « On va prendre un petit café, on va se laver et se préparer. » On est remontés au sixième étage et il était 8 heures du matin quand les sirènes ont commencé à retentir. Mais d’une drôle de façon, vous savez  ! Je me souviens que Louisette était emmaillotée avec une couverture dans les jambes. Comme la chaise sur laquelle je l’avais mise ne pouvait pas fermer, je l’avais attachée. Quand on a entendu les sirènes, elle était attachée sur cette chaise. Antonio criait et me disait : « Descends ! Descends ! Vite ! Descends ! » Le grand-père avait terriblement peur, tout le monde avait peur et moi aussi j’avais

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peur ! Je voulais prendre la petite, mais je n’arrivais pas à la détacher. Je voulais même partir avec la chaise. Finalement, on est arrivés à détacher Louisette. J’ai descendu deux étages. On était au mois de mars, il faisait un froid terrible, d’un coup je me suis dit que Louisette allait attraper « la crève », je suis remontée pour aller chercher une grosse couverture dans laquelle l’enrouler. Je suis remontée et je crois que c’est ça qui nous a sauvés. Dés qu’il m’a vu repartir, votre grand-père était comme un fou : « -Qu’est-ce que tu fais, là ? - Je vais chercher une couverture parce que... regarde le froid qu’il fait ! » Je suis montée chercher la couverture, j’ai redescendu deux étages et à ce momentlà, ça a été terrible ! J’ai entendu le sifflement de la bombe : « zzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz...........

Boum ! »

Elle n’est pas tombée sur l’immeuble, mais le gros lampadaire de cristal en haut de la cage d’escaliers, rien qu’avec le bruit… J’ai entendu deux bruits. Il y a eu deux bombes : une dans chaque entrée de métro. Parce que le métro avait deux entrées, dont une par la calle Calabria. Moi j’ai continué à descendre, mais les morceaux de verre qui tombaient du haut des escaliers m’avaient blessée. J’avais du sang sur le front. Louisette, elle, je l’avais donnée à Pablo. Pablo je m’en souviens, il me l’a prise, l’a mise contre son ventre et l’a descendue. Louisette a été sauvée parce que c’est lui qui a reçu les morceaux de carreaux et les gravats sur son dos et que la couverture dans laquelle elle était la protégeait aussi. La petite n’a rien eu. On est descendus tout à fait en bas dans la rue. Il fallait traverser les Cortes Catalanas pour entrer dans le métro. Arrivée en bas, j’ai vu des gens dans la rue qui étaient sur le sol et qui cherchaient quelque chose. Je me demandais ce qu’ils cherchaient. Sur le moment, j’étais un peu... « Mais qu’est-ce qu’ils font là par terre ? » Je me suis rendu compte de ce qui s’était passé en descendant dans le métro. C’était horrible. J’ai vu des têtes, des jambes, des bras, du sang partout, vous savez ! (…) Et les gens couchés dans la rue, ce n’était pas qu’il cherchait quelque chose, c’était qu’ils étaient en train de mourir ! C’était la bombe qui les avait fait tomber ! C’est-à-dire que si je n’étais pas remontée chercher la couverture, elle m’aurait prise en plein dans la rue ! En descendant dans le métro, j’ai commencé à crier comme une folle. Votre grand-père est venu avec moi et il m’a donné des claques pour me faire revenir ! Parce que j’étais dans une crise de folie de voir tout ça ! C’est vraiment une image que j’ai encore… (…)

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Après les bombardements, moi je suis restée dans le métro mais votre grand-père lui, il est sorti. Comme il était là, il fallait aider pour prendre les morts et les mettre dans des camions. Comme ça. Ils les prenaient comme ça. Comme si c’était des choses. On les mettait dans le camion, on les amenait au cimetière et une fois là-bas, on les enterrait ou on les mettait dans des fosses communes. Parce qu’à cette époque à Barcelone, il n’y avait plus d’enterrements. Le port, les rues du centre-ville, El Patio de Gratia, Las Cortes Catalanas, la Plaza de Catalunya, tout ça avait été bombardé. On a voulu remonter dans l’appartement de la calle Calabria, mais c’était impossible. L’immeuble était tout lézardé et notre balcon du sixième étage était à moitié tombé. Les militaires ne nous ont pas laissés passer. On nous a dit qu’il fallait aller se réfugier pour quelque temps dans la montagne, à Entevilago, où on nous donnerait des couvertures et tout le reste. On y est allés. Làbas il fallait faire des petites cabanes en bois pour se réfugier en cas de pluie. Pour manger et pour se chauffer, on faisait des feux dehors avec le bois qu’on trouvait. Je me souviens d’Entevilago le 19 mars. C’était la San Pedro et j’avais mis une petite robe courte à Louisette. Elle était mignonne comme tout. Comme le grand-père travaillait au Ministère de l’Intérieur, on nous a trouvé rapidement un appartement où on avait moins de risque d’être bombardé. A la calle Montaner. Toujours près de la montagne. On est rentrés dans la maison de la calle Montaner. Elle n’avait pas été trop endommagée, mais elle n’était pas encore finie d’être construite. Il y avait une salle de bains, mais pas de cuisine ! Et l’emplacement de la fenêtre était en place, mais il n’y avait pas de vitres ! On ne s’est pas plaint parce qu’il n’y avait vraiment pas grand-chose à ce moment-là et qu’il ne fallait pas trop en demander. J’ai de très mauvais souvenirs de la maison de la calle Montaner ! Je me rappelle des moments où j’ai vraiment eu très très faim. Dès que la grand-mère recevait les vivres, elle les mettait dans un petit coin, dans un placard, et elle fermait tout à clef ! Elle ne me faisait pas confiance ! Elle avait peur que... parce que j’avais faim ! Pendant ce temps, les fascistes nous ont coupé la route. On ne pouvait plus aller dans le centre de l’Espagne. Ni à Madrid, ni à Valencia, ni à Albacete où mon père était toujours avec la Tia Margarita. Durant tout le temps qu’on est restés calle Montaner, votre grand-père continuait son école et essayait de nous sortir de là, Louisette, moi et ses parents. Il voulait nous

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amener hors de danger. Il a fini par nous trouver une maison encore plus proche de sa caserne où j’étais très bien, avec une dame qui s’occupait de moi et de Louisette. Parce qu’il ne faut pas oublier que j’étais jeune ! Que je n’avais que 20 ans ! On avait toujours presque rien à manger, mais je me sentais mieux. J’avais très envie d’aller voir mes parents, mais c’était impossible. Il aurait fallu passer par la mer et c’était beaucoup trop dangereux à cause des bateaux de guerre des fascistes. Franco avait l’aide des Italiens et des Allemands et nous, on était complètement isolés à cause de la NonIntervention. On luttait avec les moyens qu’on avait, mais c’était très très dur ! On ne pouvait aller nulle part. On était coincés. On ne pouvait plus revenir. Votre grand-père a passé ses examens et il a été reçu premier. Il était vraiment très fier de ça ! Après avoir été reçu à l’école d’aviation, il a été nommé «  Teniente de aviaçion » - Lieutenant d’aviation - et l’information est même passée au Journal Officiel. Quelques jours plus tard, on a reçu une lettre de mon père d’Albacete qui avait appris la nouvelle. Le courrier on tardait à le recevoir, mais on arrivait quand même à l’avoir de temps en temps. Dans sa lettre, mon père me disait qu’il était vraiment très content de voir qu’Antonio avait été reçu et qu’il espérait qu’on pourrait se revoir très bientôt. Le pauvre ! Il me demandait aussi du bicarbonate de soude. Il avait des problèmes d’estomac et il lui fallait du bicarbonate de soude qu’il ne trouvait pas de l’autre côté à Albacete ! Après ça, moi je ramassais tout le bicarbonate que je pouvais trouver à Barcelone et de temps en temps je lui en envoyais par petits colis pour le soulager. C’est à ce moment-là qu’a commencé la bataille sur l’Ebro. Là, les républicains ont vraiment été héroïques ! La bataille sur l’Ebro, peut-être que vous la connaissez. C’est celle de la chanson qui fait : « El ejercito del Ebro rumba, la rumba, la rumbaba El ejercito del Ebro rumba, la rumba, la rumbaba Una noche el rio paso ay Carmela, ay Carmela »... Au mois de septembre il y a eu des accords signés entre nationalistes et républicains pour que tous les soldats étrangers engagés dans la guerre se retirent d’Espagne. C’était devenu notre seul espoir pour essayer d’équilibrer les deux camps. Nous, on était là à

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Barcelone quand les Brigades Internationales ont été rassemblées avant leur départ. Ils pleuraient tous de nous laisser nous battre entre Espagnols et de devoir quitter le pays comme ça. Les Brigades Internationales sont parties et Franco n’a pas tenu sa parole ! 30 000 soldats italiens et allemands sont restés en Espagne pour poursuivre la guerre ! Et ça a été la catastrophe ! A l’automne 38, notre situation ne s’était pas améliorée. Au contraire. Les combats devenaient de plus en plus durs et les forces de plus en plus déséquilibrées ! Et sur l’Èbro, ça n’allait plus du tout ! Malgré le courage extraordinaire des soldats républicains ! On avait faim, mais Barcelone tenait toujours ! Partout sur les murs de la ville il y avait les mots du Dr Negrin, le Premier Ministre, qui nous disait : « Résister, c’est vaincre ! » ou « Manger les lentilles du Dr Negrin ! » On n’avait plus rien à manger que ces lentilles distribuées par le gouvernement… En décembre, après ses examens, votre grand-père a été nommé à Puygcerda. Tout au Nord. Nous, pendant ce temps-là on était revenu à l’appartement de la calle Montaner. Comme on s’attendait à l’arrivée des franquistes, on y était retournés pour essayer d’emporter tout ce qui était important pour nous. Une fois de plus, le gouvernement a décidé de déménager et de se replier encore plus près de la frontière française, à Gérone. L’abuelo, en tant qu’employé du Ministère de l’Intérieur, a reçu l’ordre d’y aller au plus vite. Moi, une fois de plus je ne voulais pas partir ! Je refusai de partir encore et encore ! Mais le grand-père a été intraitable avec moi : « Tu viens avec nous ! Si tu ne pars pas, Antonio restera lui aussi et ce serait terrible ! » C’est vrai que si par malheur les nationalistes prenaient Barcelone alors qu’on était encore là, votre grand-père avait toutes les chances d’être fusillé immédiatement ! Parce que c’était un agitateur politique ! « On verra plus tard ce qu’on fera quand on sera là-bas ! Mais en attendant, tu nous suis ! » L’abuelo était dur avec moi, mais tout ce qu’il disait était vrai. Et je vous le dis franchement, j’ai un souvenir de Barcelone que même aujourd’hui je ne vois pas Barcelone avec beaucoup d’amour ! Parce que j’y ai passé de très mauvais moments ! J’avais faim, il y avait les bombardements, je me suis éloignée de mes parents… Alors avec tout ça je garde un souvenir de Barcelone...

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Gérone, fin 1938 On est arrivé à Gérone en décembre. Les troupes franquistes ont continué d’avancer et les troupes républicaines de reculer vers la France. Elles sont arrivées à Gérone. J’ai retrouvé votre grand-père. La chute de la Catalogne était tellement imminente qu’on l’attendait d’un jour à l’autre. L’abuelo ne pouvait pas partir. Il était obligé de rester avec le gouvernement. Tant que le Ministère de l’Intérieur était à Gérone, il ne pouvait pas partir ! Votre grand-père Antonio lui aussi voulait rester, mais il a voulu que je m’en aille avant ! Il y avait des autocars qui allaient vers la France, il s’est débrouillé pour que je puisse monter dans un de ceux qui étaient réservés au personnel de la Poste. Cet autocar partait de Gérone en direction de La Junquera, le dernier village espagnol avant la frontière. Après c’est Le Perthus. C’est la France. On était à la moitié du mois de janvier 1939 et c’est comme ça que je suis partie. À suivre

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L’inconnu

du

BLB (5)

atelier d’écriture animé par Gérard STREIFF

Texte rapé, conçu par les jeunes du quartier de Bois l’Abbé à Champigny (Val de Marne) avec l’aide de Gérard Streiff. Janvier-juin 2006. à Zyed et Bouna Les quatre premières parties de ce feuilleton, publiées dans les numéros 5, 6,7 et 8, se trouvent en ligne sur notre site : htttp://lesrefuses.free.fr Chapitre 12 Sur la photo on voyait une salle de classe, modeste, propre, sobre, plusieurs rangées de bureaux d’écoliers, en bois, comme dans le temps, et derrière chaque bureau, deux jeunes enfants, garçon et fille ; ils semblaient à la fois attentifs, ordonnés, les bras croisés et très impatients aussi de voir ce qui allait se passer ; ils avaient le visage rond, souriant, de grands yeux écarquillés. Cette photo que regardait Ibrahim avait été prise courant avril dans une école d’un village marocain, dont il n’avait pas retenu le nom, au sud de la ville d’Oujda. Le livreur était un peu jaloux du groupe de gars et de filles de BLB et des Boulereaux, qui revenait du Maroc ; il était jaloux mais en même temps heureux pour eux. Et heureux aussi de cette coopération de jeunes, garçons et filles, des deux quartiers. Les deux cités copinaient, c’était super. L’hiver dernier, il avait croisé ces ados lors d’une soirée-repas dans un gymnase, alors qu’ils préparaient leur expédition sous la direction de Kacem et de Redoine. C’était à la fois un voyage à but humanitaire, puisqu’il s’agissait d’apporter dans une école marocaine des fournitures scolaires récoltées à Champigny grâce à la solidarité de tous, et puis des vacances, des vraies, genre plongeons dans les vagues et bronzette tranquille, les doigts de pied en éventail. L’air ravi, Sabrina et Dounia, Mounir, Omar et Saliman faisaient passer de main en main les photos de leur séjour. On les voyait sautant dans une piscine, jouant aux cartes, faisant de la randonnée, courant sur une plage, posant devant un grand bâtiment ocre, « la plus grande boîte de nuit d’Afrique » dit quelqu’un, partageant un repas, se

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promenant dans un souk. Ils commentaient aussi un Dvd qui racontait leur périple. Ils se chamaillaient parfois ; les filles hésitaient à ce qu’on montre certains clichés : « Montre pas celle-là, j’suis pas belle ! - Celle-là non plus, j’suis pas peignée ?! - Oh, non, pas celle là ! - Pas grave, on était en vacances, non ? dit un garçon. C’était pas un défilé de mode ! - Et puis, vous êtes super belles, craignez rien. - N’empêche, j’veux pas qu’on me voit comme ça ! Finalement, les filles avaient toujours raison. Elles exerçaient un contrôle rigoureux et efficace sur le film. Elles voulaient qu’on les voit super classe, un point, c’est tout. Le voyage avait duré une dizaine de jours. De Paris, ils étaient arrivés en avion à Oujda, dans le Nord-Est du pays, non loin de la frontière avec l’Algérie. Première surprise, le climat. Il faisait plutôt frisquet dans le 9.4, mais très doux au Maroc. Ils étaient restés dans cette région d’Oujda quelques jours, le temps de visiter la ville, de dépasser l’étonnement de la découverte mutuelle, celui des gens d’Oujda devant ces « étrangers » et celui des campinois devant cette cité inconnue. Ils avaient été invités dans la famille de Redoine, originaire de cette ville ; ils avaient goûté l’hospitalité marocaine, sa cuisine aussi, le couscous, le tajine. Le plaisir du repas pris ensemble autour d’un immense plat, où on se sert directement avec sa main. Pour certains, ces plats et cette façon de manger étaient complètement nouveaux. Mais la grande affaire, lors de cette première étape, fut donc la visite dans un village, au sud de la ville, à trente ou quarante kilomètres. On les attendait dans l’école du hameau. Celle-ci était plantée au milieu d’une prairie, assez vaste ; les habitations étaient un peu plus haut, étagées sur une colline. A l’arrivée de la délégation de Champigny, les écoliers, enfants de paysans, étaient alignés dans la cour, garçons et filles en rangs séparés. Le directeur de l’établissement, le concierge étaient aussi de la partie. Les écoliers, qui étaient alors en vacances, étaient revenus spécialement pour voir leurs visiteurs. Ils les applaudirent, leur souhaitèrent la bienvenue, les reçurent avec du thé et des gâteaux. Puis les enfants rejoignirent leurs trois classes, qui elles étaient mixtes ; au tableau, on voyait des mots arabes, pour désigner une table, une chaise, etc. Comme sur la photo que venait de voir Ibrahim, les enfants semblaient ravis et intimidés ; la délégation distribua aux plus petits des brochures à colorier et des crayons de

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couleur ; les plus grands eurent droit au papier, aux cahiers, à des feutres. Et tous reçurent aussi de pleines poignées de bonbons ! Il y eut pendant ces deux heures d’échanges beaucoup d’émotion dans l’air, beaucoup de respect mutuel, de sourires, un sentiment partagé de générosité et de gratitude. Bref, un beau moment de vie! Puis, apprit Ibrahim, le groupe des campinois partit pour Marrakech, deuxième étape du voyage. Un long déplacement en train, une bonne douzaine d’heures à travers la montagne de l’Atlas, des forêts, des oliveraies, des vignobles, des villages et encore des villages pour atteindre, via Taza, Fès et Rabat, le bord de mer et Casablanca ; ils repartirent dans les terres, en descendant plein Sud, via Settat ; bref, ce fut presque une traversée de part en part du Maroc. Le train s’arrêtait parfois en pleine nature, pour permettre aux passagers – et peut-être au conducteur aussi - de se dégourdir les jambes. Enfin, l’arrivée à Marrakech. Cette ville fabuleuse, une ville rouge argile, avec ses remparts, ses minarets, ses palais, ses souks, ses jardins méritait sa réputation flatteuse. Une ville d’art avec sa mosquée Koutoubia, sa place Djemaa el-Fna, la porte monumentale de sa Casbah, son Mausolée d’Al Mansur. Une ville d’un autre monde: entre ses palmeraies, ses fontaines et ses marchés, on s’y sentait au Sahara. Place alors aux vacances, au farniente à l’hôtel, au hammam et ses bains de vapeur, aux balades en quad pour les garçons, grosses motos à 4 roues, en boggy pour les filles, sorte de quad avec des tubulures en guise de carrosserie. La troisième étape du périple emporta le groupe à Agadir, au bord de l’Océan. A Champigny, on sortait péniblement de l’hiver, ici c’était presque un temps d’été ! Belle ville de vacances, grand port de pêche, aussi, réputé pour son thon, ses sardines, ses langoustes… A nouveau, hôtel, piscine, jet ski, équitation, randonnée. Beau programme. Le bonheur, quoi ! Difficile d’imaginer en voyant cette ville qu’elle avait été quasiment rasée par un tremblement de terre au début des années soixante et complètement reconstruite. Là aussi en partie grâce à la solidarité. Et difficile de penser que ces plages de sable fin, ces alignements de cocotiers, ces décors de rêve pouvaient être aussi le lieu de drames à répétition. En regardant ces photos et ce film, Ibrahim se rappelait en effet qu’on avait beaucoup parlé ces derniers mois dans la presse du Maroc, et notamment de la région d’Oujda. Et

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les informations alors n’étaient pas toujours très gaies. En effet des colonnes d’immigrés d’Afrique passaient souvent par là, y passent encore; ils traversaient la frontière algéromarocaine pour se diriger ensuite vers les villes espagnoles de Ceuta ou de Melilla, ou celle de Tanger, toutes situées en bord de Méditerranée; de là, ils espéraient filer vers l’Espagne, vers l’Europe. C’était la quête sans cesse recommencée du travail, de l’espoir pour des foules d’émigrés; c’était aussi les embûches qu’ils devaient éviter, les longues marches, les frontières solidement gardées, les murs de barbelés, les courses-poursuites avec la police, les rackets par des passeurs, les dangers des traversées en petits bateaux, la nuit, la rencontre avec la mort parfois, etc. Et partout il fallait payer, payer le transporteur, payer le passeur. C’était sans doute une histoire comme ça qu’avait dû connaître l’inconnu de BLB., se dit Ibrahim. Il fallait vraiment qu’il le retrouve, celui-là. Les rires autour de lui le sortirent de sa rêverie. Les participants du groupe parlaient des souvenirs qu’ils avaient ramené de leur périple, des vêtements, des sacs, des chaussures, des baskettes. « Des baskettes ? S’étonna-t-il. - Ben oui, tu sais pas que c’est là-bas qu’on les fabrique les boots que t’achètes ici? Chapitre 13 Sortant de chez lui, ce matin-là, Ibrahim tomba sur des grappes de jeunes gens qui déambulaient entre les immeubles de BLB. Ils avançaient lentement, groupés, regardant par terre comme s’ils étaient à une cueillette de champignons, ce qui était plutôt curieux dans le quartier. Le livreur se dit qu’ils ressemblaient à ces enquêteurs qu’on voit parfois à la télé, au journal de 20 heures, dans la rubrique des faits divers, et qui avancent en ligne, cherchant à retrouver un indice, un objet disparu; on aurait pu les prendre aussi pour des rabatteurs qui doivent, lors de battues, faire fuir le gibier vers les porteurs de fusils ! Ou bien pour des gens qui s’inquiéteraient des retombées de Tchernobyl, vingt ans après, en inspectant l’état de la nature... Ou encore, car, ce matin-là, le livreur avait beaucoup d’imagination, on aurait pu penser, en les voyant, à une nouvelle secte qui se livrait à un rituel inconnu, peut-être des adorateurs des espaces verts. Bref, Ibrahim était perplexe. C’était quoi, au juste, ce lent défilé de jeunes gens ? Ce

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n’était tout de même pas une démonstration anti CPE car ils avaient l’air bien jeunes, ces manifestants. Un spectacle original ? Mais il n’y avait rien pour l’annoncer, pas de banderole, pas d’orchestre, pas de musique. Des collectionneurs de papillons, alors ? Absurde. Une nouvelle danse ? Il trouva que le mieux était encore de demander à un participant de l’un de ces cortèges ce qu’il faisait là. Il avait repéré le petit frère de son voisin. Et il comprit alors pourquoi il y avait tant de monde, ce mercredi, à fouiner sur les pelouses en bas de chez lui. - Hammadi, tu fais quoi là ? - Je fais propre ! - Tu fais propre ? - Ben, oui, on fait la chasse aux détritus, aux saletés; on est des écolos, quoi ! La raison de cette animation était donc simple: c’était la 3è édition de la « journée propreté », organisée par le bailleur, l’immobilière 3F, en partenariat avec les services municipaux et l’association Champigny- prévention. Il y avait là une bonne centaine de personnes, surtout des enfants de 8 à 15 ans; certains portaient pour la circonstance des T-shirts rouges. Tous avaient répondu à l’appel des organisateurs. Munis de pinces, de gants, de sacs poubelles, ils avançaient en petits groupes, encadrés par des médiateurs et des gardiens. Au programme: ramassage des ordures, sensibilisation sur le respect des espaces publics, sur le travail des gardiens également. La récolte semblait bonne, on remarquait sur les trottoirs plusieurs dizaines de gros sacspoubelles déjà pleins à ras bord, tout gonflés de détritus; après l’épreuve, un goûter convivial était prévu pour tous ces citoyens « nettoyeurs » à l’espace de jeux, rue du Maine. Ibrahim quitta ces militants de la propreté pour tomber presque aussitôt sur «  les intellos », comme il les appelait. C’était les gars de sa promo qui allaient passer le bac ou étaient déjà des étudiants. Il y avait là Youssef, Omar et Karim. Le premier était dans une filière multimédia, à Champ sur Marne; le second préparait un BTS management, le troisième était en terminales pro, section « énergie ». Plutôt contents de leur parcours, avec un bon sourire qui avait l’air de vous dire: « Vous voyez, à Bois l’Abbé aussi, on peut faire des études », ces jeunes hommes, en même temps, jetaient un regard un peu nostalgique sur leur passé. Ils disaient ce que disent

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tous les « anciens » depuis que le monde est monde: c’était mieux avant ! Ils parlaient de leur jeunesse, de ce temps de l’insouciance où ils ne pensaient qu’à s’amuser et à faire des blagues, à jouer au foot, à rouler en vélo. Ils pensaient aussi que leur génération avait été plus unie: «  Il y avait moins de concurrence entre nous qu’aujourd’hui. Plus de solidarité, plus de mélange. On était plus ensemble, tous ensemble, français, portugais, beurs, blacks... » Simple regret, comme chaque génération en formule, depuis la nuit des temps ? Ou vrai diagnostic ? Ibrahim n’était pas complètement d’accord avec eux; il trouvait que de la solidarité, il y en avait partout aujourd’hui dans ce quartier. Il pensait par exemple à ces réunions d’aide aux devoirs que Fily organisait au PRIJ. Mais il ne dit rien, il continuait d’écouter les trois « intellos ». Ceux-ci avaient dû grandir, ils n’avaient pas le choix ! Pas moyen de faire le chemin de la vie en sens inverse ! Et ils avaient découvert les petits soucis de la vie des grands, les histoires de fric, de travail, de responsabilité, l’existence, quoi ?! Ils s’étaient colletinés, dans des administrations, des commerces, des petits chefs «  à la Sarko  ». Et puis ils condamnaient les replis des uns et des autres sur les communautés, la morale du chacun pour soi aussi. «  Il y a un culte du fric pour le fric. Trop de jeunes se font plein d’illusions sur des réussites rapides, comme si chacun allait devenir un Grand footballeur, un Grand rapeur, un Grand de la télévision. Avec plein de fric. Tout de suite. » Un des « intellos » eut cette belle formule: « Aujourd’hui, on grandit trop vite ! ». Ils trouvaient que le quartier changeait, que les gens étaient souvent plus démunis, que la pression policière était plus forte qu’avant. Certes il existait des CRS «  supergentils » dit l’un d’eux mais aussi des adeptes des contrôles musclés, des types qui leur manquaient de respect. Ces « intellos » avaient en commun des paquets de souvenirs. Des bons souvenirs. Par exemple quand ils faisaient semblant de se chamailler entre jeunes, entre blacks et beurs par exemple. « Des fausses rivalités qu’on réglait au foot, dans de super compétitions ». Ou des souvenirs de fête de quartier, des histoires de pétard qui avaient failli mal tourner, des histoires de vraie solidarité entre voisins. D’autres souvenirs, ni bons, ni mauvais. Par exemple, ces classes où ils étaient trois ou quatre à bosser vraiment, trois ou quatre sur trente; les autres, il fallait les tirer. Et c’était lourd de tirer 30 copains qui n’avaient pas trop envie de bouger. Et puis, il y avait les mauvais souvenirs mais qui, avec le recul du temps, faisaient

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aujourd’hui plutôt rire. C’était le cas des baffes de la mère Painsec. A l’école primaire Salomon, il y avait une prof, Mme Painsec, qui était, selon ces jeunes gens, une vraie terreur. Pourquoi ? Parce qu’elle baffait du matin au soir. Une réponse de travers ? Une baffe. Une indiscipline ? Une baffe. Un devoir pas rendu ? Une baffe. Un retard dans les rangs ? Une baffe. Un mot plus haut que l’autre ? Une baffe. C’était une vraie machine à baffer; elle devait en avoir mal aux mains en fin de journée. Elle baffait pour un rien, pour un oui, pour un non; et tout le monde y passait, sans exception. Elle avait même baffé un jour le meilleur de la classe, et lui c’était VRAIMENT sans raison. Ou alors, la raison, c’est simplement qu’il n’avait jamais reçu de baffe de l’année, elle avait dû trouver ça anormal, alors il l’avait eue lui aussi, sa baffe, histoire de ne pas faire de jaloux. Painsec avait dans sa classe son propre fils; le pauvre garçon avait connu lui aussi le régime général, baffe à la moindre occasion; peut-être même qu’il en avait reçu plus que les autres et des baffes mieux appliquées que celles de ses voisins. Ah, les gifles de la Painsec ! Les petits à l’époque supportaient l’épreuve en se disant: «  Plus tard, tu verras, plus tard, on lui fera regretter de nous avoir si mal traité, à celle-là ». Hé bien pas du tout ! Devenu grand, quand l’un d’entre eux, par malchance, croisait Mme Painsec dans les rues de Bois l’abbé, allait-il lui demander des comptes ? Des explications ? Des excuses ? Rappeler ces méfaits passés ? Lui dire au moins qu’il ne fallait pas taper comme ça sur les petits ? Non ! Il changeait illico de trottoir. Par peur, par traumatisme, par habitude ! Comme s’il retombait en primaire ! Dix ans, quinze ans après, le réflexe marchait encore. Cette prof était devenue à jamais une image de terreur et continuait d’impressionner ses anciens élèves devenus grands, souvent bien plus grands qu’elle ! Quittant ses trois amis, du côté de la rue marchande, il tomba nez à nez ... avec l’inconnu ! Il sortait d’un Taxiphone. Leurs regards se croisèrent. Ibrahim pensa que l’autre allait encore se débiner. Mais, à son grand étonnement, l’inconnu l’attendit, lui sourit. « On m’a parlé de toi, dit-il, en lui tendant la main. Je crois que tu me cherches. C’est vrai ? Dérouté par cette franchise, le livreur ne sut d’abord que répondre. Puis, serrant sa main, il l’invita à prendre un pot. « C’est vrai que je te cherche ! Et depuis longtemps, mon vieux ! »

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Chapitre 14 L’inconnu s’appelait Dabo. Il était malien. Il avait vingt ans. Il était arrivé en France il y a deux ans:« Je voulais voir ce qui se passait dans le monde réel, connaître le pays qui nous avait colonisés, apporter en retour ce que je pourrais à ma famille ». Ibrahim l’invita à prendre un café chez le « grec ». Dabo préfèra marcher, rester dehors. « On ne sait jamais » dit-il. Ils passèrent devant une agence de voyage, «  Le bel horizon  »; des affichettes annonçaient en vitrine des vols pour Bamako, 500 euros. Dabo, rêveur, regarda, soupira. Puis ils se dirigèrent vers le marché qui se tenait le long de la route du Plessis, entre le 1ter, square Jean Goujon et le groupe scolaire Anatole France. Le marché tirait à sa fin, c’était déjà l’heure de ranger. Ils déambulèrent entre les étals de chaussures et de vêtements, de chapeaux et tissus, de viande et d’olives, de fruits et de boissons, de poissons aussi. Ibrahim aimait ces odeurs où se mêlait un parfum d’herbe coupée. Déjà des services de voirie allaient tout nettoyer. Dabo continuait son histoire: « Le voyage n’a pas été simple. J’avais obtenu un visa de court séjour. Puis je suis resté car je voyais ma place ici. Les Français étaient des gens humains. Respectueux. En plus à Champigny, je me sens bien. C’est une ville-monde, tu ne trouves pas ?» Dabo avait travaillé un peu partout. Surtout dans la restauration à Paris, dans le nettoyage aussi. Il était resté célibataire. «  Comment se marier ici ? On va m’accuser de faire un mariage pour obtenir des papiers ! Et puis se marier quand on n’a pas de travail reconnu qui vous donne droit à un logement, un vrai logement, pas un squatt ou une chambre en foyer, c’est pas un bon plan. » Il dit encore ce que c’était de se lever, le matin, de se laver, se raser, avaler un petit déjeuner et franchir la porte de chez soi, la peur au ventre, sans savoir si on allait retrouver son hébergement le soir; sans savoir si en sortant dans la rue, on n’allait pas être contrôlé, arrêté, menotté, brutalisé, expédié comme un vulgaire paquet dans un avion chaque fois qu’on s’approchait d’une bouche de métro ? Chaque fois qu’on voyait un uniforme. Il fallait tourner la tête, tout le temps, pour vérifier que la voie était

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libre, qu’on n’allait pas se faire sauter dessus; avoir le courage d’entrer dans un bistrot, dans un bureau de tabac. « Chaque pas est un problème » dit-il. Et pourtant, sa vie, aujourd’hui, elle était ici. S’il avait le choix, ce qu’il préférerait, ce serait de pouvoir faire l’aller-retour en Afrique, mais il ne voulait pas y rester.  Dabo parlait un excellent français. «  Comment vivre en France sans lire ses journaux, sans écouter ce qui se passe. La culture française, c’est comme ça que je l’ai acquise ». Son rêve ? « Ne plus être dans l’illégalité, être reconnu dans mes emplois, pouvoir me loger. C’est tout ». Ibrahim comprenait mieux pourquoi il lui avait été si difficile de mettre la main sur le « disparu ». « La première fois que je t’ai vu, c’est lors de cette fameuse nuit de novembre; tu étais au sol, entre deux policiers. Tu t’en souviens ? - Quel cauchemar ! En fait j’avais eu un malaise en sortant de chez un ami, j’étais tombé, inconscient. En me réveillant, j’ai vu les uniformes qui m’entouraient, l’incendie un peu plus loin. J’ai vite compris ce qui se passait, et surtout j’ai réalisé que si on me prenait, là, on allait m’accuser d’être un casseur, et on me renverrait illico au bled. Alors, j’ai profité d’un moment d’inattention de mes gardiens, pendant qu’ils s’éloignaient, pour fuir sans demander mon reste ». Il avait beaucoup d’amis dans la cité. Il passait de l’un à l’autre, sans jamais rester longtemps à la même adresse. Pour ne pas les gêner et éviter d’être repéré. Ils parlèrent encore longtemps, comme deux vieux amis. Dabo avoua qu’il avait eu un problème au travail, il n’y avait pas longtemps. Comme d’habitude, il travaillait au noir. « Tu trouves pas ça drôle, toi, de dire d’un noir qu’il travaille au noir... » Ibrahim ne réagissant pas, Dabo poursuivit. Il avait bossé trois mois dans une entreprise de déménagement mais son patron ne l’avait pas payé. C’était un type dont il ne connaissait même pas le nom. Un matin, Dabo arriva comme d’habitude à l’entrepôt; plus de camion, le garage était vide, tout s’était volatilisé dans la nuit. « Et tu n’as aucune trace ?

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- Aucune. L’entreprise n’avait pas de nom, il y avait juste un local. Le patron ne parlait jamais de lui. A croire qu’il voulait être clandestin lui aussi. Tout ce que je peux dire.. - Oui ? - C’est qu’il se promenait tout le temps en 4x4 noir. Immatriculée dans le 9.4. C’est qu’il en avait les moyens, non ? Ibrahim réagit au quart de tour: « Dis donc, ton type, ton patron anonyme, il portait pas parfois des lunettes noires et un Tee shirt représentant le drapeau américain ? - Bingo ! Tu le connais ? - Pas vraiment mais je l’ai croisé il n’y a pas longtemps. » Il raconta l’incident à la hauteur du pont sur la Marne entre l’autobus et cette voiture. Ibrahim avait retenu le numéro de la plaque d’immatriculation. Par un hasard incroyable, cette plaque lui rappelait en effet sa date de naissance, 1986, son nom, IB, son département, 94. Soit 1986 IB 94. « Il devrait pas être trop difficile à retrouver ! » Ils se quittèrent en se promettant de se revoir bientôt. Ibrahim l’assura qu’il allait voir, pour cette histoire d’employeur disparu lui aussi. Grâce à des amis à la préfecture, il retrouva vite le nom et l’adresse du mec à la 4x4. Le surlendemain, Ibrahim, Dabo et deux amis allèrent rendre visite au patron fantôme, aux aurores, à Saint Maur, chez lui. Quand l’autre, toujours avec son Tee shirt américain, vit Dabo aussi bien encadré, il comprit tout de suite... et sut s’adapter. Il vint au devant du jeune malien, souriant, la main tendue: - Dabo, te voilà ! Comment tu vas ? Figure-toi que je te cherchais mais je n’avais pas ton adresse, tu comprends ? Le malien le regardait avec méfiance. - Tu sais que je te dois encore trois mois de salaire, insista l’homme aux lunettes. -Je sais, je sais, dit Dabo, avec un petit sourire. - Suis moi, on va régler ça. Quelques minutes après, Dabo, ravi, revenait avec son salaire, au noir, toujours, sans fiche de paie mais, comme on dit, c’était toujours ça. « Merci les amis, dit-il à Ibrahim et à ses deux potes. Je vous revaudrai ça ».

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Chapitre 15 Ibrahim voulait en faire plus pour Dabo. Pourquoi pas réaliser son rêve, lui trouver des papiers ? C’était plus facile à dire qu’à faire. Mais déjà, comme première étape, le livreur réussit à faire parrainer son ami par un élu du quartier, avec la bénédiction de la mairie. La cérémonie se déroula à l’occasion de la fête de la ville, un beau samedi de juin, alors que l’été commençait à chauffer pour de bon. Cette fête avait pour cadre le parc du plateau, un vaste espace vert avec une pelouse légèrement en pente et encadrée d’arbres. Plusieurs scènes étaient ouvertes à la danse, à la musique, à la poésie, à des démonstrations sportives, des expos de peintres et de plasticiens du coin; plein de stands associatifs aussi s’éparpillaient dans le parc. Autour de Dabo et d’Ibrahim, ils étaient venus, ils étaient tous là, les jeunes de BLB et leurs amis, Bwa, David, Sidney, Ahmet, Sofiane, Mafia black, Syndrôme, Moussa 1, Moussa 2, Moussa 3, Sékou, Simamadou, Omar, Ili, Hamed, Cop’s, Mamadou, Ouissane, Hassan, Coula, Bijou, Fily, Fatoumata, Nadamé, Adame, Sandra, Safi, Fatou, Nany, Sylvette, Shirley, Ackro, Barza, Zep’s, Kamaz, KX, Poisson, Paillasse, Sergent, Général Ako, Justice, Karlito, Chaca-Zoulou, Caz, Aéron, Goûter, Robot, Tsétsé, Corbeau, Kolo’s, Mad’leine, Boss, Foster, S’kro, Mecano, Foyard, Glam’s, S-mk, Re12, Zig Zag, Djelaks, Habs, Chourais, Soupap’s, Skyblog, Kimzi, Sabrina, Mamadou, Nesrine, Mounir, Dounya, Omar, Moussa, Saliman, Redoine, Kacem, Salif,  Kacem et Abdel, Marie Jeanne, Bertrand, Tony, Youssef, Omar, Karim, Gérard, Bruno et tout le groupe  Ghetto super classe. Quelqu’un avait même cru voir passer Mme Painsec ainsi que le fantôme de Kéké. Le maire présida la cérémonie de parrainage civil. « Ces jeunes, ce sont nos jeunes ! Ces enfants, ce sont nos enfants, les enfants de la République ! ». Applaudissements. Le parrainage était une action symbolique pour la loi mais il plaçait solennellement le filleul sous la protection de son parrain, l’élu, ainsi que de la ville et de son premier magistrat. A défaut – et en attendant- d’être reconnu par le pouvoir et d’avoir de vrais papiers, bien officiels. Dabo se vit remettre une carte de parrainage signée par le maire et ornée du tampon de la ville. « Cela pourra toujours aider en cas d’arrestation » dit-il, souriant. L’élu de son côté rappela qu’ « il est important de s’unir et de montrer que des gens

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s’opposent au gouvernement et au ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, au moment où s’installe un durcissement des critères d’obtention des titres de séjour. Manifester, parrainer, soutenir, c’est plus que symbolique, ça va au-delà de l’amitié, c’est simplement un geste d’humanité ! » Il dit encore que tous ces jeunes présents étaient en quelque sorte ses jeunes à lui, des jeunes de la République. Solidaires, tous les rappeurs de BLB montèrent alors sur scène pour fêter le parrainage. C’est Hamed, dit Cop’s, qui ouvrit le feu : « Sur mes propres textes je suis comme un écrivain op’ et toujours à regarder des films d’horreur ou d’enquête sur meurtre quelle est la faille pour définir cette arme. » Bwa prit la suite: « Bois l’abbé c’est l’Algérie mais c’est aussi le Mali le Maroc et puis encore quelque chose comm’ les Comores. Bois l’abbé mec c’est génial Même si c’est pas l’Sénégal ». Ibrahim ressortit un texte écrit il y a longtemps déjà: « C’est moi l’livreur De Bois l’abbé Je fais mon beurre Dans la cité. Je rentre l’autre soir D’une livraison Oh ! Fallait voir L’agitation !... C’est là, j’vous l’jure Que j’vois sur le dos Dans la nature

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Un type K.O.

pendant qu’il keine 

Mais j’suis bien l’seul

pour les footballeurs

A l’avoir vu !

je baise Roy Keyne

Pan sur ma gueule

je déteste l’OM

On m’a pas cru !

j’suis pour le PSG

J’ai pas rêvé

et j’ fuck le PDG »

Il était là Alors qui c’est,

Bwa en superforme prit le relais:

Que ce mec là ? »

« Mais qu’est-ce qui se passe tous les jeunes veulent aller

Tout en chantant,

il montrait du doigt

dans la mauvaise passe

Dabo, le mec en question qu’il avait si

franchement je les comprends

longtemps cherché. Mamadou, mis en

ça vient d’authentiques cérom 

confiance, lâcha sa petite romance :

l’équipe qui te flashe au gom gom...

« Moi j’ai une piste

trop de violence dans ce monde

pour l’macchabée

c’est tellement atroce

elle est pas triste

toutes les choses que j’ai vues sont  dans

ouais, mon idée.

ma tête... »

Le type qu’a fui Dans la nature 

Cop’s enchaîna aussitôt:

A mon avis

«  Moi j’arrive dans le rap pour vous

C’est une bavure. »

perturber… Dès que j’arrive vous êtes déjà tous en

Sofiane poursuivit:

train de reculer

« Non pas accord

Mais moi j’viens poser mes phrases

Une autre idée :

comme un youvoi

Si y a pas d’corps

Tu ne vois pas parce que je fais des choses

Dans la cité,

calmement

Si les keufs cachent

M.C., apparemment tu me cherches

Son existence

Bolos, tu me stresses, tu sais où j’traîne

C’est que cette tache

Je serai ravi de t’accueillir

C’est une balance ! »

et de te faire repartir en express C’est pour tous les bolos que j’dis ça ».

Hassan continua: « Ya nostic j’ai pris une grosse peine

Puis ce fut le tour de Chaca-Zoulou:

laissé mon engin cinq minutes

«  On arrive brutal au bois 94.5 double

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zéro Tu peux pas texte ici c’est le 94 bois J’ai entendu que tu voulais test la mafia Si tu veux nous ? c’est que tu cherches à te suicider Chez nous c’est Alcatraz On n’est pas des fouteurs de merde Mais si vous nous cherchez Sachez qu’on est toujours là. » Il n’avait pas terminé que déjà KX lançait : « Je viens du bois pas de Boulogne mais de Champigny Rien ni personne ne peut teste Reste en dehors de notre tesse et tout ira bien Pas de corps à corps Que des tête à tête. » CAZ s’invita dans la série: « La mafia black jamais endormie toujours op pour passer à l’attaque on a plus la rage que tous nos ennemis nous sommes des éternels débrouillards venus tout droit du 9.4. nous sommes des banlieues...  La vie elle est pas rose Je représente les blacks seigneurs et rusés des halls Prends en une dose de mon rap de rue C’est pour tous les mecs Qui n’comprennent rien à la vie ». Sergent s’imposa: « J’viens avec mon micro et mon butin en main J’ai les crocs et l’instinct d’un félin Je vais te choquer avec mes mots Te percuter avec un marteau Ça se pourrait que les rimes mortelles Soient dans nos gènes ».

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Robot Accro ne voulait pas qu’on l’oublie: « N’oubliez pas, ici, c’est le Bois l’abbé Ses R.O.B.O.T.S. venus vous épater J’fume pas de shit J’rap trop vite Comme Sonic Qui comme sur mon Panasonic... » Puis c’est Corbeau qui prit le crachoir: « Compte un, deux, trois, quatre, cinq, six Memphis en 2006 Dans le rap roule en V6 J’pilote le mig à ma guise J’ai un brolique en guise de iz-iz Je débute avec un rap calach... » Et il y eut enfin Tony: « La vie c’est dur mais ici on s’en remet à force de se la faire mettre la pillule passe plus... » Et pour clore la soirée, un superbe feu d’artifice salua l’événement. Le ciel un instant fut de toutes les couleurs. A l’image de B.L.B. Fin.

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Monsieur GaĂŠtan Th. A. YOGHIL

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Les Refusés - N°9