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R 28895 - 0034 - F : 3.90 €

N°34 13 Novembre → 13 Décembre | www.le13dumois.fr | En vente le 13 de chaque mois | 3,90 €

ENQUÊTE Place d'Italie

GRAND ÉCRAN

LE

VA-T-IL ENFIN SORTIR DE L'IMPASSE

Photoreportage DANS LES COULISSES DE LA MANUFACTURE DES GOBELINS Solidarité MARAUDE À BORD DU MOBIL'DOUCHE DANS L'ACTU DU 13e

MUNICIPALES : TOUJOURS PAS DE LEADER À DROITE, LE PCF RENTRE DANS LE RANG, PIRATES EN VUE LES COUACS DES NOUVEAUX RYTHMES SCOLAIRES SÉLECTION SORTIES * BON PLAN RESTO


© Jean-Marie Marion.

SOMMAIRE

Novembre 2013 — www.le13dumois.fr

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n°34 p.03

Édito

p.06

Courrier des lecteurs

p.08

Le 13 en bref

p.49

Sélection sorties

p.57

Billet - L'inconnu-e du 13

p.58

L'image du mois

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POLITIQUE p.10 p.11 p.12

SOCIÉTÉ p.13

p.14

p.16

Toutes les photographies de ce magazine (sauf indication) sont réalisées par Mathieu Génon.

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Municipales : Le Parti Pirate jette l'ancre dans le 13e La droite se cherche encore un poulain PCF 13 : l'union à marche forcée avec le PS

Centre Italie 2 : dans les tours, la mobilisation des « sans-accès » — Bilan des couacs et succès de la réforme des rythmes scolaires dans le 13e — Ecrivains publics, une activité qui se développe


www.le13dumois.fr — Novembre 2013

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p.18

ENQUÊTE APRÈS 8 ANS D'ERREMENTS QUEL AVENIR POUR LE GRAND ÉCRAN ?

© Lidia Ouroupova

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MÉTRO MON AMOUR, MA HAINE p.47

p.36

Photoreportage : la Manufacture des Gobelins et le Mobilier national — Reportage : une soirée avec les bénévoles de Mobil'Douche

p.46

p.48

Paulin Enfert, le petit père de La Mie de Pain LOISIRS

p.56

Un resto, un chef, une recette : Deming Dong du Feu de Mars — Critique resto : La Vila Real

PAR-DESSUS LE PÉRIPH' - VILLEJUIF

P.45

S'ABONNER

Polémique autour de la future mosquée

P.07

COMMANDER LES ANCIENS NUMÉROS

PORTRAIT p.42

Fragrances métropolitaines CULTURE

13e ŒIL p.28

49

p.54

Coralie Cousin, kiné pour musiciens

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POLITIQUE

Novembre 2013 — www.le13dumois.fr

Les Pirates jettent l’ancre dans le 13e

Par Pierre-Yves Bulteau

MUNICIPALES

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Né de batailles européennes sur les questions du numérique, le Parti Pirate se fonde aujourd’hui plus largement sur la défense des libertés individuelles. Pour la première fois de sa récente histoire, il se lance dans la bataille des municipales. Pour l’heure, ses 500 membres franciliens essaient péniblement de constituer six listes, dont une dans le 13e.

Q

u’est-ce qui peut bien faire courir ensemble une inspectrice des finances publiques, un étudiant et un sociologue, tous membres d’un parti dont le seul fait d’arme est d’avoir tout juste atteint 3 % des voix lors d’une législative partielle réservée aux Français de l’étranger ? Réponse : la démocratie. Ou, plutôt, les démocraties. Car, quand Alexia de SaintJohn’s parle de «  démocratie entre les scrutins  », Alexis Kraland lui répond « démocratie liquide », alors qu’Antoine Bévort (1) vote pour la « démocratie directe ». Un joyeux capharnaüm qui pourrait prêter à sourire, si ce n’est qu’il est représentatif d’une crise aigüe des modes de représentation. «  Il est effroyable de constater que les principaux partis en sont encore à lutter en interne contre leurs propres partenaires de jeu, glisse Alexia de Saint-John’s, candidate annoncée du Parti Pirate dans le 13e. Comme il est également effroyable de se retrouver seul à vouloir faire bouger les lignes.  » Alors, entre tambouille politicienne et solitude citoyenne, des Français comme elle ont décidé de rejoindre cette « internationale de la piraterie », fondée en 2006 par leurs homologues suédois. Si ces derniers l’ont principalement bâtie dans un contexte étroitement lié aux questions du numérique, ils l’ont, depuis, élargie aux notions de transparence de la vie politique. « Prendre des voix avant de prendre le pouvoir, insiste Alexis Kraland, candidat dans le 4e arrondissement, c’est forcer les autres partis à s’intéresser à nos idées.  » Parmi elles, la sécurité. «  Pour nous, poursuit l’étudiant à la Sorbonne, il s’agit d’un véritable axe politique d’affirmer que la prolifération de la vidéosurveillance sur fonds publics est une réponse démagogique à de réelles préoccupations citoyennes. Contre cet aveu d’échec, le Parti Pirate est en faveur d’un renforcement des effectifs policiers dans des lieux stratégiques bien définis. »

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Faire barrage aux « professionnels de la représentation » Cet « humain d’abord  », porté par d’autres, a pour but de replacer le citoyen entre élus et lobbies privés, tous décisionnaires, pour faire barrage à ceux qu’Antoine Bévort appelle « les professionnels de la représentation ». « Prenez les conseils de quartier, explique le candidat Pirate dans le 10e, ils se composent d’un tiers d’élus, d’un tiers de représentants du milieu associatif et d’un tiers d’habitants tirés au sort. Or, poursuit cet enseignant-chercheur, les deux premiers groupes possèdent déjà leurs instances propres de représentation


POLITIQUE

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Par Pierre-Yves Bulteau

Lors des dernières législatives, le PCF faisait campagne sous la bannière Front de gauche. Emmanuelle Becker (à gauche) et Leila Chaibi (à droite), candidates dans les deux circonscriptions du 13e, entouraient alors Jean-Luc Mélenchon venu apporter son soutien lors d’un meeting dans l’arrondissement.

MUNICIPALES

2014

PCF 13 : L’UNION À MARCHE FORCÉE AVEC LE PS À la mi-octobre, les militants communistes du 13e ont massivement rejeté toute alliance avec le PS, se prononçant à 80 % en faveur d’une liste unitaire Front de gauche dès le 1er tour des municipales. Un plébiscite à l’opposé des positions de leurs camarades des autres arrondissements, qui ont opté pour une stratégie de continuité avec la gouvernance socialiste.

I

ls sont postés les uns en face des autres, offrant une haie d’honneur branlante à la vue des chalands du marché Auriol : d’un côté, deux militants communistes et de l’autre, une petite dizaine de membres de la liste Front de gauche. Désunis, alors même qu’aux dernières législatives, ils tractaient ensemble, en contre-pouvoir affiché de la présidence Hollande à peine installée à l’Élysée. C’est la suite logique de l’accord d’alliance dès le 1er tour avec les socialistes, validé à 57 % par les communistes parisiens. C’est certes dix points de moins que le vote en direction fédérale tenu au début du mois d’octobre, mais largement suffisant pour partir sur des listes communes dans les vingt arrondissements de la capitale. « Au PCF, notre point fort est de savoir marcher sur nos deux pieds  », expliquait Emmanuelle Becker, au premier jour du vote. Une manière pour l’adjointe communiste à la mairie du 13e et conseillère de Paris

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de s’engager dans la bataille même si, « personnellement  », son choix allait à la participation du PC à une liste Front de gauche autonome. «  Localement, complète Sébastien Jolis, secrétaire du PCF 13, l’accord avec le PS n’est pas mauvais en soi. Il faut même reconnaître qu’il nous est plutôt favorable, mais ce n’est pas le problème, poursuit-il. Comme mes camarades, je pense qu’en politique, le rapport de force ne se mesure pas au seul nombre d’élus. » Construire une majorité pour construire une politique Programme en mains, les militants Front de gauche de l’arrondissement ne disent pas autre chose, enfonçant le clou de l’autonomie choisie par leur candidate Danielle Simonnet. «  Si les camarades du PC pensent qu’avec treize conseillers de Paris, ils vont pouvoir arracher quelques avancées au PS, tant mieux, lâche Rafik

Qnouch, qui appartient au courant Gauche anticapitaliste du 13e, mais franchement, avec 5 % d’élus, cela risque d’être très compliqué. » « Au Parti de gauche, renchérit Sonia Le Gall, nous sommes en faveur de cet outil de synthèse qui permet ensuite d’offrir une réelle alternative à l’actuelle politique de gauche. » « Dire que nous sommes déçus de ne pas compter le PC parmi nous est une évidence, reprend son collègue du PG, Sylvain Coudret, d’autant qu’à Marseille, Bordeaux ou Lyon, les communistes partent unis sous la bannière Front de gauche. » Avec l’adoption de cette alliance de premier tour, c’est bien la question de la stratégie et de l’utilité politique qui est posée. « C’est sûr qu’en partant avec le PS, il nous sera plus compliqué de faire vivre nos idées, reconnaît Emmanuelle Becker, mais il faut également comprendre que pour Paris, le PS et l’UMP, ce n’est pas la même chose, et que la construction politique passe aussi par la construction d’une majorité. Lors de l’élaboration de cet accord, nous avons réussi à obtenir des socialistes la garantie d’orientations politiques fortes  », insiste l’élue du 13e. Comme cette proposition de mettre en place des halles alimentaires

« C’est sûr qu’en partant avec le PS au premier tour, il sera plus compliqué de faire vivre nos idées » Emmanuelle Becker, élue du 13e et conseillère PCF de Paris

publiques à destination des plus fragiles : «  J’avais déjà déposé un vœu en ce sens, il y a trois ans, au Conseil de Paris. Ce vœu, qui portait sur l’alignement des prix des denrées alimentaires et sur le soutien aux producteurs d’Île-de-France, nous avait été refusé aussi bien par le PS que par Les Verts. Aujourd’hui, cette proposition est inscrite noir sur blanc dans l’accord commun. » Une manière de rappeler au partenaire socialiste son engagement et de prouver aux militants communistes que s’allier n’est pas forcément renoncer. Avant le retour probable de l’autonomie politique, quelques semaines plus tard, lors des Européennes. "


SOCIÉTÉ

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Rythmes scolaires : les écoles en ordre dispersé « Les enfants sont fatigués. Et mon fils de 4 ans, en atelier d’éducation nutritionnelle, il fait des dessins de carottes ! » La sortie de Nathalie Kosciusko-Morizet, candidate à la Mairie de Paris aux prochaines municipales, a fait sourire. Mais qu’en est-il réellement  ? Petit bilan de la mise en place de la réforme des rythmes scolaires dans le 13e, plus contrasté que ce que laisse penser le battage médiatique. Texte : Philippe Schaller Photographie : Mathieu Génon

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écontents de « dysfonctionnements généralisés  », les syndicats d’enseignants avaient décidé d’une grève les 13 et 14  novembre  ; ceux d’animateurs appelés à un mouvement social le 12. Des parents d’élèves font planer la menace d’une opéra-

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tion « école morte  ». Cette réforme des rythmes scolaires fait des étincelles. Le SNUIPP-FSU-Paris, majoritaire au primaire, affirme que plus de 60  % des écoles font état de «  problèmes urgents et inquiétants d’hygiène et de sécurité  », plus de 80  % «  d’anxiété et de grande fatigue générée chez les élèves ». Le tableau est-il si noir ? L’académie avance elle aussi un premier bilan chiffré : dans 40 % des écoles, la mise en œuvre de la réforme se « passe bien », et dans 50 %, des « tensions en voie de règlement » ont eu lieu. La FCPE, favorable à la réforme depuis ses débuts, a révélé dans un sondage auprès des parents d’élèves que 70 % des enfants étaient satisfaits. « On ne parle pas assez de ce qui va bien », regrette Kaïs Idriss, représentant dans le 13e. De « l’occupationnel » plutôt que de l’éducation Au-delà des chiffres et à y regarder de plus près, on se rend compte que le dispositif, mis en place depuis la rentrée dans toutes les écoles maternelles et élémentaires parisiennes, a été installé avec plus ou moins de réussite selon les établissements. Plusieurs écoles que nous avons contactées, rue du Château-des-Rentiers, rue Jenner


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SOCIÉTÉ

— Reportage

ÉCRIVAINS DE PREMIÈRE NÉCESSITÉ Texte : Jérôme Hoff Photographie : Mathieu Génon

Soir de permanence à la paroisse Saint-Hippolyte, avenue de Choisy.

L’appellation peut sembler d’un autre temps, mais les écrivains publics existent encore, plus indispensables que jamais à ceux pour qui l’écriture est un handicap. Rencontre avec trois représentants, professionnels et bénévoles, d’une activité qui se développe.

L

français, l’exercice requiert une grande connaissance des arcanes bureaucratiques - Thérèse Wattele  Vidal est d’ailleurs une ancienne conseillère technique de service social. Il faut aussi une bonne dose d’empathie : « Toute personne un peu perdue a besoin d’écoute. Si on la considère, elle se sent reconnue », affirme la retraitée, qui se voit aussi comme une éducatrice, invitant ceux qui savent lire à recopier les documents qu’elle leur rédige.  L’important, c’est qu’ils puissent se prendre en charge. »

e bureau n’est pas facile à dénicher. Au 12 de l’avenue de Choisy, entre la pierre grise de la néogothique église Saint-Hippolyte et la brique rouge de Notre-Dame de Chine, il faut franchir une grille, puis descendre en demi-sous-sol. Une porte en bois Historienne des familles et verre s’ouvre sur une minuscule salle d’attente. Dans une petite Ce rôle social de l’écrivain public, Nathalie Delvolvé l’a elle aussi bien pièce aux murs blancs, les bénévoles de l’association paroissiale en tête. Sauf qu’elle l’exerce à son compte, dans son appartement de la Saint-Hippolyte reçoivent les mardis après-midi et les samedis matin. rue de Tolbiac, entre le chat et les jouets des enfants. Elle a commencé Leurs visiteurs ? « Énormément d’étrangers, du Maghreb ou de Chine, en 2007, après une carrière de collaboratrice dans un cabinet d’avocat. et quelques Français », recense Thérèse Wattele Vidal, qui y tient des « Je suis juriste, j’ai un esprit bien carré et j’aime rédiger des courriers permanences depuis six  ans. Certains jours, il n’en vient qu’un ou administratifs », sourit-elle tout en reconnaissant que la « paperasse » deux. Parfois, sept ou huit se succèdent pendant deux  heures. Tous ne constitue pas l’essentiel de ses activités. Son truc, ce sont plutôt les partagent les mêmes difficultés avec la langue française, qu’ils parlent biographies. Elle en écrit en moyenne deux par an, pour des particuliers mais écrivent peu, ou mal, et parfois ne lisent pas. Difficile, dans ces qui veulent conserver les souvenirs de leurs anciens ou des personnes conditions, de chercher du travail, de démêler un problème judiciaire -  surtout des hommes  - soucieux de «  laisser une trace  ». Là aussi, il ou de faire valoir ses droits auprès d’une administration pas toujours faut faire preuve d’écoute et de compréhension. « Je me rends chez les compréhensive. «  Nous les aidons à rédiger des personnes. En général, ça se passe plutôt bien - j’ai lettres de motivation, des déclarations pour la une tête gentille - mais certaines femmes ne veulent « Le niveau CAF, des réclamations d’impôts, des demandes de pas parler. Elles pensent que leur vie n’est pas d’instruction baisse. HLM…  »,  énumère en vrac Thérèse Wattele  Vidal, intéressante, alors que rien n’est banal à mes yeux. » Les difficultés face qui fait parfois face à des situations plus délicates À l’actif de Nathalie Devolvé, de belles rencontres à l’écrit sont en ou graves, comme celle de «  cette employée de et autant de projets stimulants, tel que cette progression.  maison qui était exploitée et volée  », ou «  d’un véritable  saga retraçant l’histoire d’une famille Jacqueline Grenet, couple pour lequel j’ai obtenu une autorisation depuis le XVIIe  siècle… Mais ce genre d’activité écrivaine publique occupe de moins en moins ses journées : « Ce n’est de mariage alors que les autorités soupçonnaient pas très viable économiquement. Les courriers un mariage blanc  ». En plus de la maîtrise du

»

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DOSSIER

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Après 8 ans d’errements

Quel avenir pour le Grand Écran ? Texte : Pierre-Yves Bulteau et Philippe Schaller

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DOSSIER

L

Nous relançons nos causeries à l’occasion de la sortie de cette enquête. Venez discuter du Grand Écran autour d’un verre en compagnie des acteurs du dossier, le mercredi 20 novembre, à partir de 19h30, à la librairie Les Oiseaux rares, 1 rue Vulpian. Merci de vous inscrire par mail à redaction@le13dumois.fr.

© Jean-Marie Marion.

LES CAUSERIES DU 13 DU MOIS #5

e feuilleton Grand Écran n’en est plus à un rétropédalage près. Après des dizaines d'entretiens, dont un dernier arraché sur le fil du bouclage, nous avons réussi à obtenir cette ultime information : il n’y aurait pas une, mais bien deux tentatives de reprise du Grand Écran et de ses deux salles annexes. La première est portée par le groupe Hammerson, propriétaire du centre commercial Italie 2, qui dit s’intéresser de près aux deux plus petites salles, pour y installer des commerces. « Ça avance, explique Hervé Darracq, son directeur, nous avons déjà des contacts avec des enseignes, mais nous n’avons pas encore trouvé de terrain d’entente avec EuroPalaces (propriétaire des salles, ndlr). » Quant à la grande salle - c’est l’enjeu majeur -, elle fait l’objet depuis plusieurs mois d’un compromis de vente entre EuroPalaces, né de la fusion des sociétés Gaumont et Pathé, et la Foncière des territoires, un petit opérateur immobilier aux ambitions plus que floues. Deux projets bien distincts qui pourraient, selon les intéressés, aboutir d’ici à la fin de l’année. Cela signifierait la mort du Grand Écran en tant que tel. Mais l’histoire des lieux, faite de rebondissements et d’errements, invite à la prudence.

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LE VAISSEAU FANTÔME DE LA PLACE D’ITALIE Le feuilleton dure depuis plus de sept ans. Après de multiples projets de reprise avortés, Gaumont-Pathé a signé une promesse de vente concernant la salle mythique du Grand Écran. C’était en février dernier et, depuis, rien de concret. Décryptage. © Alain Cimaz

DOSSIER

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É

voquer l’avenir du Grand Écran, c’est apprendre à marcher sur des œufs. Quand nous appelons Marie-Brigitte Andréi, présidente de l’association Sauvons le Grand Écran, pour savoir où l’on en est de l’annonce faite par Jérôme Seydoux, le 24 avril, de la vente imminente de la salle à un « opérateur culturel », elle nous affirme d’emblée que malgré des «  propos très rassurants, rien n’est réglé  ». Une fois de plus. En cette période électorale, le sort de ce cinéma mythique des années 1990-2000 refait donc surface. «  Même si ce dossier m’a appris à être prudent, assure le maire du 13e Jérôme Coumet, ce que je peux vous dire, c’est qu’on n’a jamais été aussi près d’obtenir une salle de spectacle dans l’est parisien.  » Comme lors de précédentes annonces sur le dossier, le maire semble sûr de son coup  : une énième issue favorable serait offerte au Grand Écran (voir page 22). Mais quand on lui en demande plus, il lance  : «  Parler à la place d’un opérateur privé, je ne sais pas faire. Ce que je peux vous dire, en revanche, c’est que dans un

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mois [fin novembre, ndlr] nous devrions avoir une réponse de celui qui s’est positionné auprès de Gaumont-Pathé. Dès que cela sera le cas, nous organiserons une réunion publique pour présenter ce porteur de projet aux habitants du 13e. » Ce dernier est une société privée au doux nom de Foncière des territoires. Immatriculée à Cancale, en Ille-et-Vilaine, depuis le début de l’année, elle a pour objectif de racheter des actifs à but locatif. C’est ce qui a séduit EuroPalaces –  filiale du groupe Pathé chargée d’exploiter les cinémas Gaumont-Pathé. Selon elle, la Foncière des territoires se serait montrée « rapide dans sa décision » de racheter la salle. Se présentant comme un intermédiaire en transaction

Le feuilleton Grand Écran en 5 dates

Vue, depuis la place d'Italie, sur les tours de l'ilôt Vandrezanne et les premiers magasins du centre Galaxie (futur Italie 2) dans les années 80. L'actuelle verrière et le Grand Écran remplaceront le terrain vague visible au premier plan.

JUIN 1992 Inauguration du Grand Écran. Il comporte trois salles, dont une de 1 500 m2. C’est un des plus grands cinémas au monde.


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DOSSIER

immobilière, cette société au maigre capital social de 5 000  euros signe un compromis de vente avec Gaumont-Pathé en février 2013. Deux options figurent depuis dans le projet de la société : soit confier le Grand Écran à un exploitant, soit le gérer en direct. C’est dans ce contexte que Patrick Péran, son dirigeant, rencontre, l’hiver dernier, Franck Chastrusse-Colombier et son père. Une commission de plus de 600 000 euros À l’époque, ce jeune chef d’orchestre à la recherche d’un lieu culturel à Paris pour y créer un opéra, se dit prêt à investir 7 millions d’euros dans l’affaire (lire page 23). Il se positionne donc

sur le Grand Écran et établit un budget qui englobe l’achat des murs, pour 4 millions d’euros, et la réhabilitation de la salle, pour 3 millions. « On en fait la proposition à Patrick Péran, explique Franck ChastrusseColombier. On ne reçoit plus de nouvelles jusqu’à ce qu’il nous sorte un devis fixant à 5 millions le prix de l’achat et 2 millions d’euros celui des travaux.  » Au total, la somme est toujours de 7 millions, mais le père et le fils estiment le prix de la vente surévalué « notamment au vu de l’ampleur de la remise aux normes de la salle ». Quelques semaines plus tard, les négociations démarrent à peine qu’elles se figent à nouveau sur le montant de la commission exigée. Des 3 à 5  % habituellement pratiqués, Franck Chastrusse-Colombier affirme que la Foncière des territoires demande plus de 10  % de la transaction, «  soit près de 600  000 euros  !  », s’étrangle encore le chef d’orchestre. «  M. Péran a dû croire que l’on accepterait ses conditions sans barguigner, ce qui, en l’état, était proprement inacceptable.  » «  D’autant que s’il est normal qu’un intermédiaire en transaction immobilière touche un pourcentage sur la vente, rappelle Étienne Louis, membre actif de l’association de sauvegarde de la salle, il est également compréhensible que celle-ci ne grève pas le budget du futur acquéreur, surtout dans le cas du Grand Écran, qui nécessite une importante réhabilitation. » Longtemps aux abonnés absents, le gestionnaire de la Foncière des territoires !

2001

2006

2009

2013

Fusion des sociétés Gaumont et Pathé. Le complexe passe sous le giron de la filiale EuroPalaces. Selon de nombreux acteurs du dossier, c’est le début des ennuis du Grand Écran.

Le cinéma ferme ses portes le 2 janvier. EuroPalaces invoque alors une forte baisse de la fréquentation (- 50 %). De son côté, l’association Sauvons le Grand Écran évalue cette baisse aux alentours de 12 %.

Le groupe Hammerson, échaudé par les nombreux recours de l’association Sauvons le Grand Écran et « la proposition (tarifaire, ndlr) indécente d’EuroPalaces », renonce officiellement à l’achat de la salle.

Jérôme Seydoux, coprésident de Pathé, annonce en avril une « vente imminente » à la Foncière des territoires. Début novembre, ce n’est toujours pas le cas. Le groupe compte toujours sur une vente pour la fin de l’année.

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13e ŒIL

— Photoreportage

LA MANUFACTURE DES GOBELINS & LE MOBILIER NATIONAL

LE PATRIMOINE SOUS TOUTES LES COUTURES Texte : Virginie Tauzin Photographies : Mathieu Génon

Le lieu était convoité depuis de longs mois : on ne visite pas le garde-meuble de la République sans quelque insistance, surtout lorsqu’on ne s’appelle pas TF1. Pour qui ne fréquente pas assidûment les musées et les palais, ce que renferment la Manufacture des Gobelins et le Mobilier national est assez vague. Des objets du patrimoine destinés aux hauts-lieux politiques et aux expositions, oui, mais comment, et fabriqués par qui ? Il fallait pousser les portes de ces ateliers, de ces réserves, pour mesurer le savoir-faire des artistes et la finesse des œuvres qui ornent les grandes institutions françaises.

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13e ŒIL

T

Dans l'atelier de teinture de la Manufacture sont réalisées près de 700 teintes de laine chaque année.

enture en laine de Charles Le Brun, soie et or datant de 1679, tapis Louis  XIII, fauteuils et canapés de Calonne, ministre de Louis  XVI, meuble art-déco  1922 de Ruhlmann... Tout ce qui se fabrique, s’entretient et se conserve ici n’a pas de prix. Et pour cause  : rien n’est destiné à être vendu, seulement à être prêté à des galeries, des musées et surtout aux palais de la République. «  Nos principaux clients, confirme Alain Rotté-Capet, sont l’Élysée et Matignon.  » Le décor des autres résidences présidentielles, des ministères, des deux assemblées, des ambassades à l’étranger ou de certaines institutions européennes, est aussi constitué de pièces du Mobilier  national. «  À chaque changement de mandature ou remaniement, complète le responsable de l’atelier de recherche et de création, on reçoit des demandes pour transformer l’ambiance des différents sites, en fonction des goûts et des couleurs de chacun. » Pour un aperçu du prestige, de l’excellence, de la tradition, des richesses et des dorures, c’est donc ici que ça se passe. Et pour l’histoire, n’en parlons pas : Henri IV a établi en 1607 une manufacture de tapisseries sur la Bièvre, là où Jehan Gobelin s’adonnait à la teinture 150  ans plus tôt, quand Louis  XIV installa au même endroit les Meubles de la Couronne en 1667. Sans oublier les interventions au fil des ans de Colbert, Le Brun ou Perret. Plusieurs autres manufactures dépendant du Mobilier national - celles de la Savonnerie, de Beauvais, d’Aubusson ou encore de Lodève  - ont été également créées au 17e  siècle. Le Mobilier national, qui s’est longtemps appelé garde-meuble de la Couronne, est depuis 2003 placé sous la tutelle du ministère de la Culture. Alors, afin que se perpétuent ces 400 ans d’histoire et que ces objets d’ornement continuent d’incarner la perfection, des petites mains font perdurer ce savoir-faire. Dans les nombreux ateliers, artistes et techniciens d’art travaillent à restaurer les tapisseries anciennes, les tapis, les meubles et à en créer de nouveaux, pour enrichir les collections. «  Nous avons une mission d’ameublement, mais aussi de conservation, de création, de formation et de diffusion culturelle  », explique Jean-Marc Sauvier, responsable des formations et employé au Mobilier depuis trente ans. Et puis, avec leurs cours pavées, leurs hauts plafonds, leurs grands escaliers et la galerie d’exposition, les deux sites du Mobilier et de la Manufacture, séparés par la rue Berbier-de-Mets, servent depuis peu de décors de cinéma. Car, face aux restrictions budgétaires et à la menace de réduction d’effectifs -  des banderoles de protestation sont accrochées sur les façades  -, le Mobilier national, qui en est pourtant truffé, sollicite des richesses. Un comble. !

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13e ŒIL

— Reportage

Une soirée dans la Mobil’douche Mobil’douche achève sa deuxième saison. Ce camping-car mis en circulation en mai 2012 sillonne le sud de Paris pour proposer une douche chaude aux sans-abris jusqu’à la fin novembre. Aux côtés d’une équipe de bénévoles conduite par Ranzika Faïd, présidente et femme de tête, nous avons embarqué, dimanche 20 octobre, sur la maraude hebdomadaire de la Mobil’douche. Ça tombe bien : ce soir, ce sera dans le 13e.

16h30, chez Ranzika Faïd à Malakoff Dans la rue, un « détail  » nous confirme que nous y sommes. Le camping-car est stationné devant le portail d’une petite maison à étages, sur une place aménagée, négociée avec des voisins. Ranzika Faïd est en train de préparer le café, quelques litres. « Écrivez, photographiez et posez les questions que vous voulez. » C’est chez elle que la mission s’organise, avec une équipe de bénévoles et, systématiquement, les invités d’une seule soirée. « On fait monter des journalistes toutes les semaines, ça n’arrête pas ! », lance-t-elle depuis la cuisine, en présidente habituée. C’est que depuis le gros coup de projecteur du printemps dernier, Mobil’douche roule de magazines en chaînes de télévision. Notre tour venu, on a craint, un instant, le manque d’originalité mais après tout, notre raison d’être là est évidente : le véhicule à douche pour sans domicile fixe trace sa route dans les 13e et 14e arrondissements. D’ailleurs, pour notre venue, un égard particulier  : «  Ce soir, nous allons exceptionnellement faire une entrée dans le 13e, comme ça vous verrez les coins que vous connaissez. Cela fait plus d’un an que je n’y suis pas passée, je fais davantage le 14e maintenant. » Pourtant, c’est dans le 13e

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que tout a commencé. La première douche a été prise place d’Italie, le 6  mai  2012, à 20  heures. Momo, le locataire de la cabine, demandait, entre les gouttes, les résultats de l’élection présidentielle. « Un pur hasard, cette date  », jure Ranzika. Le lieu, un peu moins : « Le 13e, c’est mon territoire. » Née rue du Château-des-Rentiers avant d’être placée à l’Assistance publique, elle est retournée y vivre quelques années, une fois adulte, mais n’a pas trop envie de s’exprimer là-dessus. «  Désolée, j’ai déjà raconté tout ça à une journaliste de Rue89. » Pendant ce temps, Eloïse et Matthew, deux bénévoles, dépiautent sur une table des sacs de vêtements donnés par des soutiens, des anonymes. En plus de permettre aux personnes de prendre le temps d’une douche, l’association Mobil’douche distribue des vêtements et des produits d’hygiène, savons, shampoings, déodorants ou rasoirs, afin que les bénéficiaires s’entretiennent et, ainsi, «  restent dignes  », dit la présidente. L’opération de tri dure plus d’une  heure, avant que tout ce qui est conservé soit entreposé dans la Mobil’douche. L’équipe de bénévoles compte six  personnes, mais seules trois à la fois assurent la tournée du dimanche soir, qui s’étend généralement de 18 heures à 1 heure du matin. D’ailleurs,  !


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13e ŒIL

Texte : Virginie Tauzin Photographies : Mathieu Génon

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PORTRAIT

— Coralie Cousin

6 DATES 1962 : Naissance à Neuilly-sur-Seine. 1979 : Cours de peinture et de dessin auprès de Lila de Nobili, rue de Verneuil. 1995 : Rencontre avec Raoul Tubiana, grand chirurgien de la main. 2002 : Ouverture du cabinet Kiné des musiciens dans le 13e. 2005 : Parution de son livre Le musicien est un sportif de haut niveau, aux édition Ad Hoc, réédité en 2012.

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PORTRAIT

La mécano des musiciens usés « Texte : Virginie Tauzin Photographies : Mathieu Génon

En France, ils ne sont qu’une poignée à exercer cette profession. Dans son cabinet de la Butte-aux-Cailles ou dans de prestigieuses institutions, Coralie Cousin, kinésithérapeute pour musiciens, corrige leur posture, guérit leurs maux et fait renaître leur partition.

J’étais en miettes quand je suis arrivé là, et Coralie a réparé mon dos  ». «  Oui, il fallait que Patrick cesse d’appuyer si fort sur la guitare, ce qui crée une contraction nerveuse.  » Au centre de la pièce, Coralie, la kiné, et Patrick, le patient, se font face. Elle ausculte la position des doigts sur l’instrument, celle des poignets, des épaules, du dos, sonde la respiration. Les cordes claquent. Les notes sourdent. Les sensations sont là. C’est le fruit d’une collaboration de trois  ans, dans l’amorti de ce cabinet confortable, assez large pour contenir une table de kinésithérapie, un grand miroir sur pied, un piano, une harpe, une contrebasse et même un gong. À l’image de Patrick, guitariste classique et directeur d’un conservatoire dans les Yvelines, Coralie Cousin rééduque des musiciens d’excellence. Ici, à la Butteaux-Cailles, mais aussi auprès de grandes institutions, comme l’École  normale de musique de Paris, l’Orchestre d’Île-deFrance, l’Orchestre philharmonique de Radio France ou l’Orchestre national de France. Elle a des airs d’institutrice, grande, sobre, classe, et légèrement timide. À l’écoute, surtout, de musiciens parfois «  en grande souffrance  », frappés de

tendinites ou de blocages « à force de jouer vite, fort et longtemps sans prendre soin de leur posture, explique-t-elle. La fatigue et le stress sont des facteurs aggravants. Pour ceux qui préparent les concours ou des concerts, qui s’entraînent des heures et des heures par jour, le corps est mis à rude épreuve.  » Son postulat de départ : le musicien est un sportif de haut niveau — c’est par ailleurs le titre de son livre (1). Mais pas un nageur que l’on pousse dans le grand bassin, ni un footeux à qui l’on colle une tape sur la fesse. Plutôt un esthète à qui l’on murmure des conseils adroits.

Ni psychologue ni musicienne Patrick se souvient des premières séances : « Coralie a eu l’astuce et la délicatesse de ne pas me dire des choses trop directes. Si elle m’avait lancé dès le début “il faut faire comme ceci ou comme cela”, je serais certainement parti. Mais elle a pris son temps, en expliquant petit à petit ce qui n’allait pas, par des gestes, des mouvements.  » Dans le cas de Patrick, il a fallu remettre en question un apprentissage et des dizaines d’années de pratique. «  C’est vraiment difficile de s’entendre dire  : “le poignet, pas comme ça”, admet Coralie, soulignant avoir parfois dû apprendre la diplomatie. J’essaie toujours de me mettre à leur place, comment je réagirais si on me parlait de cette manière.  » La kinésithérapeute évoque une relation émotionnelle du musicien avec son instrument, dans laquelle il ne faut pas s’immiscer. Sa patte : définir avec le patient un projet individuel en fonction de son instrument, de ses maux et de sa morphologie. S’adapter à ses objectifs et à ses exigences, en toute confiance. Et rester à sa place. Ni psychologue ni musicienne. Pourtant, comme Coralie Cousin se qualifie de « thérapeute » et non de «  kiné  », on pense inévitablement à la dimension !

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Le 13du Mois n°34 (extraits)  

Le magazine indépendant du 13e arrondissement

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