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Mars/Mai MMXIV - numéro six

BRANDED Le Loup de Wall Street - galeristes - Pere ubu Eric

pougeau

-

appel

à

la

bifurcation

lucien murat - argentine - l’art de la victoire


VOTRE PUB ICI br a n d e d @ br a n d e d . f r


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édito par Laurent Dubarry

questionnaire Marine Veilleux

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musique Ubu déchainé

poRtfolio Eric Pougeau

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cinéma Le Loup de Wall Street

Article Appel à la bifurcation

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art Flic, galeriste, militaire, qu’est ce qu’on ferait pas pour un salaire

ENTRETIEN Lucien Murat

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SOm maire 76

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article L’art de la victoire

COMICS par Alizée de Pin

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questionnaire Bernard Ménez

NOUVELLE par Michael Roch

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article France - Argentine

REMERCIEMENTS

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questionnaire Alison Bignon

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BRANLED #1 SPÉCIAL SEXE - 24 PAGES COULEURS - 5€

hannibal volkoff, Samuel Martin, Jean gabriel Franchini, Léo Dorfner, Muriel Décaillet, cécilia jauniau, Marianne Maric, nils bertho, nicolas gavino, lia rochas paris, aurélie william levaux, Frédéric léglise, étienne châtel

points de vente galerie ALB anouklebourdiec 47 rue chapon 75003 PARIS

Galerie Gourvennec Ogor 7 rue Duverger 13002 Marseille

artothèque de caen Palais Ducal Impasse Duc Rollon 14000 Caen

Like A Daydream - a waiting room of art revaler str. 99 10245 Berlin


ÉDITO M i e u x vau t ta r d q u e j a m a i s

Du retard, mais en même temps on se fout pas de votre gueule avec ce numéro 6, puisqu’en plus du ravalement de façade, on vous propose plein de bonnes choses. Jugez plutôt : un article sur le deuxième meilleur groupe de rock encore en activité, un appel à la bifurcation, un entretien avec le truculent Lucien Murat, un portfolio d’Eric Pougeau à se prendre un procès par des grenouilles de bénitier, un texte sur les galeries à se prendre un autre procès et d’autres choses encore. Bref un numéro qui balance, à lire en sirotant une corona bien fraiche. Enjoy !

Laurent Dubarry

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mars/mai MMXiv - numéro six

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COPYRIGHTS

www.branded.fr Fondateur et directeur de publication : Laurent Dubarry laurent.dubarry@branded.fr Rédacteur en chef : Jordan Alves jordan.alves@branded.fr Directeur artistique : Léo Dorfner leodorfner@gmail.com Rubrique Musique : Stéphane Cador Rubrique Cinéma Pier-Alexis Vial pier-alexis.vial@branded.fr Rubrique Art Julie Crenn julie.crenn@branded.fr Rubrique Livre Ahlam Lajili-Djalaï ahlam.lajili.djalai@branded.fr Rédacteurs : Florence Bellaiche, Ricard Burton, Stéphanie Gousset, Madeleine Filippi, François Truffer, Antonin Amy, Pauline Von Kunssberg, Ludovic Derwatt, Marie Medeiros, Mathieu Telinhos, Chloé Dewevre, Ema Lou Lev, Jen Salavador, Benoît Blanchard, Len Parrot, Marie Testu, Blandine Rinkel, Pierre Jouan, Mathilde Sagaire.

Page 08 : Photo DR Page 16 : © Metropolitan FilmExport Page 22 : Craig McDean Page 30 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 34 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 35 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 36 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 37 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 38 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 39 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 40 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 41 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 42 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 43 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert, photo Cécilia Jauniau Page 44 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 45 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 46 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 47 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 48 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 49 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 50 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 51 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Pages 52-53 : Eric Pougeau courtesy Galerie Olivier Robert Page 64 : Photo Léo Dorfner Page 67 : Photo Léo Dorfner Page 68 : Lucien Murat Pages 70-71 : Lucien Murat Page 73 : Lucien Murat Page 76 : Photo DR Page 79 : Photo DR Page 80 : Photo DR

Contributeurs : Alizée de Pin, Joey Burger, Michael Roch.

EN COUVERTURE ERIC POUGEAU Couronne mortuaire Salope fleurs artificielles - 2001 courtesy Galerie Olivier Robert BRANDED 8


et ils disent qu’il s’est enfui

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ubu DÉCHAINÉ VISIONS OF THE MOON

Le 15 février dernier, le cultissime groupe américain Pere Ubu se produisait sur la scène de la MAC de Créteil dans le cadre du festival Sons d’hiver. L’occasion, pour l’immense fan que je suis, de voir enfin la formation de Portland après les avoir ratés à une heure près, quelques années auparavant, au Batofar. Underground, alcool, métro et soirée parfaite.

Ludovic Derwatt

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Musique

D

ans le métro, ligne 8 en direction de Créteil-Préfecture aux alentours de 20 heures, une bande de nerds se chauffe en buvant des bières. Il faut dire que le trajet est plutôt long. L’un d’eux porte un T-shirt à l’effigie d’Eraserhead, ce qui semble indiquer qu’ils vont au même endroit que moi. D’ailleurs un de ses camarades ressemble fortement à Jack Nance, l’acteur principal du film de David Lynch, c’est drôle. Bref, je regrette de ne pas avoir pris à boire, et jalouse un peu la boutanche de vin qui tourne dans le carré au fond du wagon. Doucement, la rame s’extraie du sous-sol parisien pour rouler à la surface, longeant une autoroute gorgée de voitures victimes de la migration pendulaire, ce qui donne l’impression de voyager en RER. Le terminus arrive enfin, et les derniers voyageurs quittent le métro en empruntant un pont qui surplombe une grande artère où s’entassent les bus de banlieue après lesquels des usagers courent en se bousculant. L’accès à la maison des arts se fait par un centre commercial assez déprimant mais dans lequel je trouve un Paul encore ouvert où j’achète un jambon beurre dont le pain est caoutchouteux. S’ensuit un dédale d’expérimentations architecturales bé-

tonnées, typique des villes de proche banlieue parisienne. Arrivé sur place, je récupère mon billet acheté sur internet, prend une bière canette à 3 euros, et reluque la boutique de Pere Ubu qui n’est pas très fournie. Je reprend une deuxième bière, puis je me dirige vers l’entrée de la salle. Première surprise, la jeune femme qui contrôle les billets me refuse l’accès avec ma bière mais a la gentillesse de m’indiquer un canapé à coté afin de la finir. Pas très rock. Confortablement vautré dans le sofa design, je finis ma heineken, puis j’entre dans la salle. Deuxième surprise, il s’agit d’une salle type cinéma, avec des sièges et la scène en contrebas. Vraiment pas très rock. Le premier groupe, Brotherzone, est sur scène. J’écoute à moitié en regrettant de ne pas avoir caché des bières dans mon sac. Globalement c’est un genre de jazz funky avec un chanteur qui slam des textes politiques. Fin du premier concert, j’en profite pour changer de place et me rapprocher de la scène sur laquelle les techniciens s’affairent à changer le matériel pour le deuxième groupe, Sean Noonan’s Pavees Dance avec en featuring Malcom Mooney premier chanteur du groupe de

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Musique

krautrock Can. Classe. Le batteur et leader du groupe, Sean Noonan, arrive en premier vêtu d’un peignoir de boxeur, et entame le récit qui sert de fil conducteur au concert, à savoir l’histoire d’un homme qui va sur la lune. Bon, on va pas se mentir, c’était vraiment bizarre, un mélange entre Daniel Jonhston dans l’attitude et Spinal Tap pour le coté narratif. Manquait plus que le boxeur soit victime de combustion spontanée ou que des danseurs nains et déguisés en elfes fassent leurs apparitions. Le bassiste, qui n’est autre que celui du groupe précédent, envoie des lignes funky avec classe et dédain. Le concert se déroule sans trop d’accrocs, les morceaux très différents les uns des autres se succèdent, seulement perturbé par un type du public, sans doute bourré, qui hurle des trucs incompréhensibles. Deuxième entracte, je règle discrètement mon appareil photo - l’usage en est interdit. Le membres de Pere Ubu arrivent les uns après les autres. Le batteur - qui tenait d’ailleurs la boutique - et son look de jeune surfeur californien, cheveux longs et peroxydés, la bassiste voutée sur son instrument, toute trapue et gaulée comme Jackie Sardou en moins grosse tout de même, le guitariste no look, qu’on croirait

échappé d’un groupe de rock français genre Noir Désir, le type au thérémine sosie officiel de Steeve Reich, un mec au synthé dont je ne me souviens plus et, en dernier, l’immense David Thomas. Chauve, titubant lentement, les yeux mi-clos, le corps dissimulé sous un imperméable beige qu’il dépose négligemment sur le sol, au pied de la chaise sur laquelle il passera l’intégralité du concert, fouillant de temps à autres dans ses gros godillots de marin pêcheur, pour remonter ses chaussettes, le chanteur semble souffrir à chacun de ses gestes. Et pourtant, le charisme. Sans ouvrir les yeux, comme ébloui, David Thomas commence par raconter ses rapports conflictuels avec la France, depuis son enfance et les cours de Français, jusqu’à un concert qui à mal tourné. Son long discours a le don d’agacer le mec bourré qui a péniblement rentré son gros ventre de buveur de bière dans un t-shirt trop petit du groupe, et qui n’est manifestement pas venu pour entendre parler le leader de Pere Ubu. On dirait un fan débile de Wayne’s World. Commence alors le set alternant morceaux récents et vieux tubes des albums The Modern Dance, New Picnic Time ou Terminal Tower qui font se lever le poivrot

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Musique

ventripotent. Tandis qu’il se tord sur sa chaise, balançant ses bras dans tous les sens, David Thomas laisse entendre sa voix si particulière, à la fois aiguë et grave, claire et déglinguée, qui glisse et s’entremêle dans les notes de musique de ses camarades. Le thérémine semble imiter le leader du groupe qui semble possédé -ou ivre. Folie. Dans la salle, des gens se lèvent de leur siège et dansent dans les allées, bien que certains morceaux ne soient pourtant pas très dansant. Visiblement irrité par le fan gueulard, David Thomas exige un verre de vin pour continuer le concert. Un type apparait alors des coulisses et lui apporte un verre de rouge, on sait recevoir en France. Pere Ubu égrène les morceaux, et David Thomas se siffle tranquillement son verre en racontant des blagues ou des anecdotes, par exemple qu’il pense qu’il aurait été un meilleur Bon Jovi que Bon Jovi lui-même. J’ai du mal à tout comprendre, tout comme le fan obèse qui commence sérieusement à être relou, si bien que le batteur lâche un bon gros «shut the fuck up». Ambiance. Il faut bien le morceau culte The Modern Dance pour faire taire l’importun, qui bondit de son siège et agite son bras et sa tête en rythme, façon headbang. Les

choses sérieuses commencent, et David Thomas demande un refill de rouge. Le roadie a alors une excellente idée, il lui apporte la bouteille. Alléluia. Sans doute rassuré par sa réserve de pinard, le chanteur de Pere Ubu se lance dans un nouveau discours, ponctué par les beuglements du désormais insupportable fan pété, et achevé par le hurlement du batteur. Du coup, sans attendre la fin du morceau qu’ils venaient de jouer, David Thomas se lève, enfile son imperméable et quitte la scène sans un regard ni un geste pour le public. Il est suivi par les autres membres du groupe. À peine une heure de concert, tristesse. Les spectateurs se lèvent applaudissent, crient des bravo et des encore. Sans surprise, le groupe revient pour un rappel de plusieurs chansons, genre 20 minutes. Du lourd. Le groupe enchaine les tubes, la foule danse, le gros fan s’approche de la scène, timidement surveillé par des membres du staff effrayés par la masse du bonhomme. La bouteille de rouge de David Thomas est vide depuis longtemps. Le concert s’achève, et l’audience réclame un second rappel qui ne viendra pas. Doucement la salle se vide, je reprend

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Musique

une bière en reluquant de nouveau la boutique du groupe, qui, définitivement, ne vaut pas le coup, puis je refais le chemin en sens inverse, passant par le centre commercial désormais vide, seulement occupé par une poignée de vigiles qui surveillent mollement que les spectateurs ne tentent pas de braquer un Pimkie. Je presse le pas pour ne pas rater ma correspondance. Dans le métro, ligne 8 en direction de Balard, aux alentours de minuit, deux teenagers s’amusent à se battre en se faisant des clés de soumissions légèrement gay friendly. Je rentre chez moi, je repense à ce concert, et je suis heureux.

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cinema

le Loup de wall street Personne n’a envie de voir un film sur les métiers de la finance au cinéma. Heureusement, c’est pas ce que nous offre Scorsese avec le Loup de Wall Street, qui ne révèle rien des mécanismes financiers. Au lieu de ça on assiste à un spectacle déchaîné de cocaïne, de prostitués, de yacht et d’hélicoptère, de cul, de lancers de nains et de cris d’animaux. Mais plus précisément au portrait d’un homme, d’un loup assoiffé de pouvoir, incarné avec une brillante animosité par DiCaprio. Cet homme est Jordan Belfort, héros

sulfureux de la bourse américaine, escroc de luxe des années 1980. Après avoir monté une entreprise de surgelés qui fait faillite, Belfort se dirige vers Wall Street où il est vite engagé comme assistant trader chez L.F Rothshild. Il y découvre la cocaïne et l’alcool comme pratique courante. Sa soif d’argent ne se tarira pas, et l’emmènera des années plus tard en prison où il rédige ses mémoires révélant le monde délirant des golden boys et de la spéculation financière.

MARIE TESTU

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cinema

Les favoris de Scorsese On connaît la fascination de Scorsese pour les gangsters. On se rappelle des costumes, de la clope et l’œil plissé de De Niro guettant en prédateur les moindres gestes du casino, régnant en maître au paradis de l’argent. On retrouve avec Le Loup de Wall Street une nouvelle version du gangster moderne avec Jordan Belfort, personnage aussi fascinant que détestable. Tout comme Ace de Casino, Belfort est le roi incontesté de son monde, paradis de l’argent. De l’extérieur, personne ne sait qui ils sont ni ce qu’ils font vraiment. A l’intérieur tout semble normal. Le film se passe pratiquement, comme Casino, en vase clos, enfermé dans une tour ou un casino. Ses héros sont toujours les rois dans leur propre monde, ils échappent au pouvoir légitime et bien heureusement aux règles du jeu. En voyant qui est Jordan Belfort on comprend pourquoi il a pu plaire à Scorsese. Un goût pour l’outrance et l’excès, un cynisme affiché, une absence totale de

morale et un brillant manipulateur. Jordan Belfort n’est pas bête, il sait ce que les gens veulent et ce qui va lui permettre d’assurer son règne au tout Wall Street : l’argent. Et pour ça il est prêt à tout. Il est alors assez loin de Ace Rothstein pour qui on garde un certain respect et même de la compassion. On identifiera sûrement plus Jordan Belfort à Henry Hill dans The Goodfellas, dont le principal but est de continuer à voler pour avoir les meilleurs places dans les restaurants, même s’il faut pour ça sacrifier sa loyauté par rapport à la « famille » . On se souvient de la dernière scène des Affranchis où Henry Hill pointe du doigt dans un tribunal John Conway et Paulie Cicero, deux des membres de la grande famille Luchese. Jordan Belfort, Le loup, a lui aussi une grande famille, qu’il fonde après s’être fait ruiné comme tous les coursiers lors du Black Friday. Cette famille c’est Stratton Oakmont.

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cinema

Les associés Jordan Belfort part de rien lorsqu’il arrive dans une mini boite de coursiers en bourse de petits budgets, qui ont tous une moustache et même pas d’ordinateurs, bien loin de Wall Street. Là, il décroche son téléphone, passe un appel et gagne 10 000 $. A côté, les employés sont sciés et pendus à ses lèvres. Le dieu de la vente renaît. Puis il rencontre celui qui va devenir son associé, un type bizarre, au bide qui dépasse sa chemise, grosses lunettes pour se donner un style W.A.S.P et qui vient le voir pour lui demander pourquoi il a une si belle voiture alors qu’il vit dans le même immeuble que lui: c’est Donnie Azoff, déjà en chasse. Deux secondes après l’avoir rencontré il démissionne de son boulot et s’associe avec Belfort. Et ça démarre. Pour le remercier d’avoir gagné des milliers, Donnie Azoff offre à Jordan Belfort sa première bouffée de crack. D’abord réticent, Jordan Belfort inspire une bouffée et s’exclame « Come with

me, we’ll run like tigers and lions ! ». Peu à peu la famille s’élargit, mais ce qui est drôle c’est que ce sont tous des gros loosers. L’un est un dealer musclé toujours torse nu, l’autre un type qui a l’air d’avoir une perruque… Ils sont pas très intelligents mais ils en veulent. Et Belfort l’a compris : « I am all gonna make you rich. ». Et tous marchent dans l’affaire. Qui n’aimerait pas celui qui vous sert des millions comme si c’était rien  ? Il les sauve d’une vie misérable et ennuyeuse au possible, et en fait des hommes riches. La richesse est tout ce à quoi ils aspirent : « I’ve been a poor man, I’ve been a rich man, and I can tell you, there’s no nobility in being poor  !  ». Tous exultent, tapent des pieds, hurlent d’excitation, le nom « WOLFIE » sonne à l’unisson dans les bureaux de Stratton Oakmont.

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cinema

La belle vie L’entreprise de Belfort commence certes dans un garage mais finit vite par faire autant d’argent que les plus vieilles maisons de Wall Street. La technique de Belfort est d’investir lui-même dans les entreprises pour faire monter le cours des actions, puis une fois que ces clients ont acheté, il vend toutes ses parts et fait chuter le cours, entraînant ainsi la ruine de ces clients et la fortune pour lui et ses employés. Et les montants vont parfois à plus de 2 millions en une heure. Belfort

s’achète les plus grandes et chères maisons et s’offre aussi une femme, qu’il nomme « the Duchess of Bay ridge  », de son vrai nom Nadine, notamment mannequin pour une pub de bière, dans laquelle il voit une classe aristocratique, assuré par le fait qu’elle décore l’appartement façon Feng shui et emploie un majordome gay.

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cinema

La descente aux enfers et les dépravés Le scenario d’origine, ébauché dans la tête de Jordan Belfort, Henry Hill ou Ace Rothstein est toujours idyllique. « It could have been sweet, but in the end, we fucked it all up  ». Pour Jordan Belfort c’est la drogue, pour Ace la trahison de ses « amis » et Henry Hill sa propre cupidité qui fait tout foirer. Ce qui est différent dans le Loup de Wall Street c’est que Jordan Belfort se métamorphose en enfant au fur et à mesure que le monstre invisible de la finance et la drogue l’emporte. Au début du film, il a l’air plutôt décent : il sort du bus, embrasse sa femme, refuse de boire un cocktail au déjeuner. Peu à peu il se transforme, accumule les drogues : Valium pour se concentrer le matin, coke pour avoir la niaque, crack se détendre, et la morphine pour s’amuser. Et on finit par le voir, tel un serpent, ramper par terre pour rejoindre sa voiture, scène hilarante de lenteur, où les gestes désarticulés de DiCaprio se décomposent. Tout le film fuse sous cocaïne, on suit les personnages effrénés passer de l’orgie au naufrage. En pleine tempête, Belfort n’a qu’une chose pour se rassurer, la drogue. Coincé par le FBI, Belfort finit comme Henry Hill à balancer ses vieux amis, pendant que sa femme bien aimée demande

le divorce, sentant sa ruine inévitable. Une fois encore dans les films de Scorsese justice est faite. Mais alors que dans Casino on restait subjugué par la classe et le sang froid de DeNiro, on éprouve moins de pitié pour les malheurs récoltés par Belfort. C’est peutêtre parce que celui-ci n’apprend rien ni ne regrette rien. Un cynisme qui va mal avec la dernière scène du métro où l’agent du FBI rentre chez lui dans une misère monotone et banale, scène contraste avec les fêtes sur le yacht de Belfort où explosent l’indécence et l’excès. Tout le génie du film réside dans cette absence de morale où l’œil de Scorsese suit avec autant de fascination que de jouissance les personnages dans ce qu’ils ont de pathétique, de monstrueux, d’animal, d’excessif et de brillant, et dans la puissance déchaînée de Di Caprio prenant véritablement son pied à l’écran. Ici pas de loyauté ni de principe, pas de wise guys, mais que des bouffeurs d’argent, de drogue et de sexe, des enfants profitant de leurs jouets, des lions en rut, pour lesquels on est partagé entre l’horreur et la beauté de l’excès et de l’obscène.

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Larry Gagosian par Craig McDean


art

Flic, galeriste ou militaire, qu’est ce qu’on ferait pas pour un salaire ! Qu’il est loin le temps où les artistes occupaient une place centrale dans un monde de l’art organisé en cercles concentriques, où gravitaient marchands, critiques, amateurs et

collectionneurs. Ils ne sont plus aujourd’hui qu’à la base d’une pyramide en haut de laquelle trône, tout puissant, les galeristes. Petit pamphlet sur le monde de l’art.

Ludovic Derwatt

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art

L

e marché de l’art est un marché presque comme les autres. Des producteurs, les artistes, vendent des marchandises à des acheteurs, en passant par un intermédiaire, les galeristes, le tout régi par les lois de l’offre et de la demande. Deux aspects le différencient d’un marché classique. Premièrement, contrairement au commerce de voiture par exemple, la demande n’est pas corrélée à la qualité de l’offre, puisque, par définition ou presque, une oeuvre d’art fait appel à la subjectivité. Autrement dit, il est quasi impossible de juger objectivement une oeuvre d’art, tout peut donc susciter l’envie d’acheter. Deuxièmement, les coûts de production d’une oeuvre d’art n’influencent que très peu son prix ; deux oeuvres dont les frais de productions sont identiques ne seront pas vendues au même prix s’il s’agit dans un cas d’un artiste en vogue, et dans l’autre d’un inconnu.

tiquent certains artistes? A priori la demande, même si l’on verra plus tard que parfois c’est le prix élevé qui provoque la demande.

Mais alors, qu’est ce qui justifie les prix que pra-

Pour d’autre collectionneurs, l’achat d’une

Évidemment, de nombreux collectionneurs font confiance à leur gout et achètent ce qui leur plait, peu importe le galeriste, ou la cote de l’artiste. Mais pour d’autres, l’achat d’une oeuvre d’art est une décision trop importante pour être prise à la légère, soit parce qu’il s’agit d’un investissement, soit parce qu’ils ne font pas confiance à leur capacité jugement. C’est alors qu’intervient le galeriste, qui, à la manière d’un caviste - d’ailleurs l’analogie entre le commerce du vin et celui de l’art est évidente - va vendre un artiste à quelqu’un qui n’y connaît rien. Et dans l’esprit des gens, si c’est cher, c’est bien, comme pour le vin. Récemment sont même apparus, des art advisors, qui, à la manière des personal shoppers, accompagnent et conseillent les apprentis amateurs d’art.

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art

oeuvre d’art se fait dans une logique de mode, comme pour beaucoup d’autres choses d’ailleurs, et un artiste à la mode sera évidemment plus demandé augmentant par conséquent les prix de ses oeuvres. Le métier du galeriste est donc de savoir vendre ses artistes, le plus cher possible, en fidélisant un maximum sa clientèle, tout en développant l’aura des ses artistes pour augmenter les prix de vente. Mais son but ultime est de faire de sa

marque une référence. Les galeristes sont des prescripteurs de tendances de l’art, à l’instar des journalistes/critiques/curators qui donnent leurs avis d’un ton péremptoire et que le simple mortel doit prendre pour parole d’évangile. En somme, les gens finissent plus par acheter un artiste de telle ou telle galerie, plus tôt que l’artiste lui même. Le fait d’être représenté par une galerie tendance, rend l’artiste tendance.

Aujourd’hui, il n’y a presque plus d’artistes stars, ils ont été remplacés par des galeristes stars.

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art

Le problème n’est pas tant que les artistes aient perdu le leadership du monde de l’art, et encore que, mais que celui-ci soit aux mains de marchands, pour qui les artistes sont des ouvriers que l’on remplace facilement par un autre artiste auparavant sans galerie et qui fera tout ce qu’on lui demande pour avoir l’immense privilège d’être enfin montré au grand public. Petit à petit, l’influence des galeristes à relégué les artistes à un rôle de simple exécutant, facilement interchangeable, ceux-ci ne pouvant mener une carrière digne de ce nom sans les galeristes. On en viendrai presque à croire - les galeristes les premiers - que ce sont les marchands qui font les oeuvres d’art. On félicite d’avantage le galeriste pour son écurie notez au passage le vocabulaire hippique - que l’artiste pour ses oeuvres.

On en arrive à cette situation incroyable ou pour pouvoir continuer d’exister dans le monde de l’art, c’est à dire être représenté par une galerie, puisqu’il n’y a quasiment aucune autre alternative, les institutions publiques ne tenant malheureusement pas leur rôle, un artiste doit passer sous les fourches Caudines des galeristes, et accepter tout. Financièrement, humainement et artistiquement. Dans son livre les écrits, Gerhart Richter décrie les dérives du marché de l’art et notamment le fait que les galeristes poussent les artistes à garder un style facilement identifiable et déjà couronné de succès, afin que les collectionneurs puissent se vanter de posséder une oeuvre à la mode dans leur salon - c’est d’ailleurs assez cocasse que cette remarque, aussi juste soit elle, vienne d’un artiste dont les peintures sont

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tellement reconnaissables que du bout d’une exposition on sait déjà que l’on a affaire à un Richter - et donc vendre plus facilement que si l’artiste prenait un nouveau cap. Dans un monde de l’art idéal, les spectateurs, vous et moi, les journalistes, les critiques, les galeristes, les artistes, bref tout le monde, auraient un vrai sens critique libre et non influencé. Les journalistes/critiques n’écriraient plus seulement des textes complaisant envers leurs amis artistes ou galeristes, mais aussi des textes sur ce qu’ils n’ont pas aimé, sur ce qu’ils trouvent mauvais. Et la collection d’art ne serait plus uniquement un simple investissement pour certain mais un choix affirmé, une tentative d’apprivoiser le Beau. Et les galeristes serait moins roublards et plus honnêtes.

Et surtout, dans un monde de l’art idéal, on rendrait à César ce qui appartient à César en replaçant les artistes au coeur des débats, car sans galeristes, sans curators, sans journalistes, une exposition peut tout de même exister, en revanche sans artiste il n’y a pas d’art.

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questionnaire

M a r ine vei l l e u x propos recueillis par Laurent Dubarry

Jeune galeriste, petillante, pointue, exigeante, Marine Veilleux a investit le Marais et expose de jeunes artistes dans son espace au 47 rue Montmorency. www.marineveilleux.com

1 - Que n’échangeriez-vous pour rien au monde ? M.V. : Ma famille 2 - Quelle profession rêviez-vous d’exercer lorsque vous étiez enfant ? M.V. : Botaniste / pilote de chasse 3 - Quel cadeau aimeriez-vous recevoir ? M.V. : Un bouquet de violettes 4 - Le meilleur endroit où passer la nuit ? M.V. : Un fauteuil de théâtre 5 - Une chose que vous aimeriez savoir faire ? M.V. : Danser 6 - Un disque ? Un livre ? Un film ? M.V. : Thimar d’Anoure Brahem / Querelle de Brest de Jean Genet/ Au hasard Balthazar de Robert Bresson 7 - A quelle époque auriez-vous aimé vivre ? M.V. : Sous Napoléon III 8 - Le plus bel homme, la plus belle femme de la terre ? M.V. : Dorian Gray / la Villenie (chez Barbey D’Aurevilly) 9 - Que faîtes-vous le dimanche ? M.V. : Sillonner les centres d’art

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questionnaire

10 - Votre syndrome de Stendhal ? M.V. : Lucian Freud à la Tate 11 -Avec quelle personne morte aimeriez-vous pouvoir dîner ? M.V. : Jean Genêt 12 - Quel est votre alcool préféré ? M.V. : Wiskey 13 - Quelle est la personne que vous détestez le plus ? M.V. : L’enfer c’est les autres 14 - Où aimeriez-vous vivre ? M.V. : Le Marais me convient à merveille. 15 - Qu’est-ce qui attise votre désir chez l’autre ? M.V. : Le grain de sa voix 16 - Un personnage de fiction auquel vous vous identifiez ? M.V. : Merteuil 17 - À combien évalueriez-vous votre corps pour une nuit ? M.V. : À la mesure de mon savoir faire 18 - Un mot, une expression ou un tic de langage ? M.V. : Patachon 19 - PSG ou OM ? M.V. : OM 20 - Si vous pouviez avoir la réponse à une question, quelle serait la question ? M.V. : Qui suis-je? 21 - Quelle serait la musique de votre enterrement ? M.V. : Je suis venu vous voir de Mano Solo 22 - Votre menu du condamné ? M.V. : Laitue Iceberg 23 - Une dernière volonté ? M.V. : Qu’on en finisse

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Asshole - croix mortuaire en marbre, gravĂŠe - 2004

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PORTFolio

eric Pougeau Moral Majority You call yourself the moral majority We call ourselves the people in the real world Trying to rub us out, but we're going to survive God must be dead if you're alive Dead Kennedys – Moral Majority (In God We Trust Inc. – 1981)

julie crenn

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PORTFolio

P

ar l’écriture, l’objet et la symbolique, Eric Pougeau mène une réflexion sans compromis sur un ensemble de systèmes mis en place par l’Homme pour se contrôler lui-même. Au sein de nos sociétés existent des microsociétés par lesquelles nous nous devons de passer : la famille, l’école, la religion. Un passage menant à l’aliénation ou bien au dépassement. Dès l’enfance, tous les outils autoritaires sont mis en place. En ce sens, la famille constitue une première structure d’étouffement dont il nous faut nous libérer pour accéder au libre arbitre et à l’épanouissement personnel. Ces outils se transmettent d’une génération à une autre, ils sont perpétués, perfectionnés, améliorés ou aggravés selon les névroses de chacun. Ce sont justement les névroses, les secrets et les non-dits que l’artiste met en lumière avec une

série de lettres mêlant provocation, cynisme et rage. Il s’agit de lettres manuscrites, courtes, de parents s’adressant à leurs enfants d’une manière cruelle et implacable : «  Les enfants, nous allons vous enfermer. Vous êtes notre chair et notre sang. À plus tard. Papa et Maman. » Les mots frappent et résonnent en l’expérience de chacun. Ils véhiculent un héritage, celui du poids de la famille et de tout ce qu’elle symbolise : valeurs morales (ou moralisantes), malêtre, violences, incompréhensions, hypocrisie, mensonges, secrets et d’aliénations. Par elle, les traditions et les normes sont inculquées. «  Je me sers de la famille comme moyen, comme lieu pour tenter de critiquer des systèmes qui dépassent, je crois, le cadre familial. Volonté d’autorité, de pouvoir, de manipulation, d’envahissement, de possession, de culpabilisation, d’enfermement, et autres. Les systèmes d’une

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certaine manière m’enragent et m’étouffent. Je pense qu’il y a dans la famille, dans la sphère de l’intime, des enjeux de pouvoir et d’intérêt que l’on peut retrouver dans la vie publique, sociale. J’imagine une pyramide d’autorité dont la famille serait la base mais qui comporterait déjà toutes les possibilités de pouvoir sur l’individu, toutes les possibilités d’écrasements physiques et psychologiques, de terrorisme et d’abandon. »

larités, cultivent l’anormalité, brident les corps et interdisent la critique. Par la transgression, Eric Pougeau scalpe les zones sensibles et taboues de nos existences. Au moyen de protocoles simples et efficaces, il appelle à une prise de conscience individuelle et à une libération des esprits. L’artiste s’inscrit dans l’héritage du mouvement punk qui a transmis la libre expression, la contestation, le refus, une pensée radicale inoculée dans chacune de ses œuvres.

L’artiste juxtapose la famille et la religion, deux systèmes complémentaires comme en témoigne une couronne mortuaire rendant « hommage » à une « Salope », une pierre tombale sur laquelle est gravée en lettres dorées « Fils de Pute » ou encore un crucifix portant l’insulte Asshole. La famille, comme la religion, formatent les esprits, étouffent les singu-

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Broderie - 2005

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Conjugaison torturer - écriture sur feuille d’écolier - 2004

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j’ai peur je veux être la peur

- écriture sur feuille d’écolier - 2006

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Les enfants - écriture sur papier, série de 33 mots - 2004

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Mon corps a disparu - ĂŠcriture sur papier, sang - 2012

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Ne me cherchez pas je suis mort - ĂŠcriture sur papier, photographie - 2005

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Sang et hosties crachés sur croix de bois - 2012 tirage de tête du livre fils de pute aux éditions Dilecta BRANDED 40


Couronne mortuaire Salope - fleurs artificielles - 2001

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Camisole du petit Eric - chemise taille 6 ans, ĂŠtiquette brodĂŠe - 2005

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Le miroir - 2013

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Mon amour - ĂŠcriture sur papier - 2010

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Mon amour - photographie -2010

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Sans titre - Photographie Noir et Blanc - 2013

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Feuille - papier enfoncĂŠ dans la bouche - 2010

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Plaque mortuaire Fils de pute - marbre, gravure feuille d’or - 2001

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Plaque mortuaire Salope - marbre, gravure feuille d’or - 2001

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Plaque mortuaire Pédé - marbre, gravure feuille d’or - 2001

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Prière (Faites que je pourisse) - écriture sur feuille d’écolier - 2006

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Sans titre - 2013


Bran


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Appel à l a b i f u r c at i o n Non, nous n’irons plus sous terre. Par amour du réel, nous souhaiterions nous soustraire aux tracés géométriques des lignes de métro. Dans la galaxie de la vélocité, où les trajets s’atomisent toujours davantage, nous voudrions défendre notre goût des détours pédestres.

Blandine Rinkel & Pierre Jouan

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Le récit comme déraillement

O

n ne dira jamais assez le mal qu’a pu causer la révolution des transports en littérature : pas de Crime de l’Orient Express dans un TGV Paris-Marseille; pas de Rêveries du promeneur solitaire le long du quai de la ligne 7. L’histoire est toujours un retardement, une conscience douloureuse et problématique de l’espace. Sans le retard du coursier de Roméo, les amants ne se suicident pas, et la tragédie de Shakespeare disparaît. Phileas Fogg, qui sudoke désormais son ennui au lounge inodore du Tupolev-II, regrette le dos d’éléphant et les wagons charbonneux. On peut d’ailleurs croiser son avatar contemporain sous la forme d’un excité du Supersonic, tournant convulsivement sur lui-même en attendant que l’aventure daigne, enfin, se présenter. Si la presse s’obstine à ne parler que des trains en retard, c’est qu’il n’y a rien à dire des horaires fixes. La ponctualité ne produit d’autre discours qu’un rapport mathé-

matique d’exactitude. Au contraire, c’est dans le désordre des correspondances, l’enneigement des voies ou la mystérieuse maladie d’un passager inconnu, qu’adviennent les histoires. La faillite des régies de transports, c’est le début de la littérature. Le parolier Boris Bergman nous confiait récemment avoir fait du retard une règle de savoir-vivre. Refusant de nier l’existence du trajet entre sa maison et son rendez-vous, il exige une inconditionnelle disponibilité au visage ou au paysage qui retiendrait son attention pendant le chemin. C’est Breton qui écrit dans L’Amour fou: « Aujourd’hui encore je n’attends rien que de ma seule disponibilité, que de cette soif d’errer à la rencontre de tout ». L’espace est gorgé de corps à percuter, de fictions desquelles s’imprégner. Il semble, à l’inverse, que le théorème contemporain du plus court chemin menace notre imagination. Si la flânerie encourage nos délires piétons, la vitesse assèche nos trajets.

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la dépression du joggeur Car, en somme, l’absolue rapidité n’est rien d’autre qu’une négation du décor. L’espace n’est plus simplement là mais se dilue, se dégrade en ce paysage impressionniste qu’on ne distingue plus derrière le plexiglas des vitres SNCF. Imperceptiblement, nous sommes sommés d’enjamber le réel. Nous l’assassinons par omission. Nous l’égorgeons dans nos rêves absents. La déception que nous entretenons à l’égard de notre existence, comme l’écrit Clément Rosset dans Le réel et son double, vient de ce que nous vivons constamment dans un simulacre du réel, que nous nions son immédiateté au profit d’une projection. Plutôt que

de vivre notre trajet au présent, nous l’anticipons, et sommes déjà arrivés avant d’être partis. Le temps du voyage est dès lors « en trop », l’histoire est inutile : le malheur est d’être né et d’être là où l’on est. Nihilistes en Nike clignotantes, c’est le réel que les coureurs emmaillotés piétinent sous leurs baskets. Complices harassés du trou métaphysique, c’est l’espace même qu’ils essoufflent. Le monde à parcourir est alors dégénéré en escale, en néant stationnaire au service d’une destination finale qui ne sera jamais atteinte que dans le vide de la mort. L’espace, pour qui se presse, est une pustule à éradiquer.

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les architectes, ces nouveaux cyniques Pressés eux aussi, les architectes transforment l’espace en voie de passage sans saveur. Les bâtiments deviennent des cagibis mortuaires. Depuis les nouveaux HLM ressemblant à des boîtes de rangements IKEA jusqu’aux récentes salles de classes improvisées dans des préfabriqués noirauds, le rêve semble avoir disparu du cahier des charges architectural. L’utile l’a emporté sur le beau. Et Fantasio de se trainer dans la zone industrielle de Quimper en regrettant le temps où la fumée d’une cheminée rose lui

paraissait sortir de la gueule d’une autruche en briques. Sur un périphérique enfumé, l’enthousiasme trouve difficilement le mur sur lequel rebondir. Roger Scruton, révolté contre cette disparition des œuvres d’art sur passages piétons, dénonce, dans De la beauté, la complaisance de certains urbanistes à bâtir des monuments exprimant leur ennui métaphysique au détriment de notre plaisir esthétique. Les gargouilles de Notre-Dame doivent se retourner dans leur pierre.

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l’infini, tout le monde descend Halte, donc, aux cartographes et autres chauffeurs de taxi, qui quadrillent l’espace par les grandes artères, car ce faisant c’est aussi l’imaginaire qu’ils (dé)limitent. Il faudrait, pour comprendre notre mépris des plans urbains à une seule dimension, imaginer la densité complexe d’une carte à plusieurs étages. Une carte gonflée des mondes possibles, qui retracerait à toute intersection l’enchâssement des récits hantant chaque avenue, l’entrelacement des images débordant de chaque carrefour, la

contorsion des fictions éclatant à chaque impasse. Ce serait une sorte de casse-tête labyrinthique sans issue, troué par les chausse-trappes de l’histoire ; un GPS déréglé indiquant systématiquement l’itinéraire le plus long. Il faudrait, à l’école du réel, apprendre à déchiffrer les symboles laissés au hasard des rues, chausser les lunettes à trois dimensions fictives, et croiser les faux-monnayeurs passant le porche du lycée Condorcet.

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vingt mille lieux sur la terre A se faufiler au hasard des arcades du PalaisRoyal, on finit par croiser les spectres de Jean Cocteau et de Jérôme Savary qui conversent lascivement, une gaufre dans chaque main. Pour peu qu’on lui prête attention en marchant, la rue qui abrite notre impatience se change en décor de cinéma et les pavés se déguisent en figures de styles, cachées dans un livre d’histoire(s). Au singulier d’abord, c’est la grande Histoire qui nous assiège. Les hussards se cachent derrière un grand poteau propagandaire, la Marquise sort à cinq heures de son coquet appartement du haut du jardin du Luxembourg, Yves Saint Laurent boutonne son avant dernier bouton avant de quitter le café Nemours et les publicités du BHV sont pareilles aux drapeaux nazis qui jadis flottaient sur Rivoli. Les petits histoires, ensuite, celles qui ne s’échangent que dans les relations de

souterrains, les contes mystiques, les amourettes tragiques. Le PMU de Crimée porte le souvenir d’une séduction sauvage entre deux asociaux anonymes ; dans la Seine mal lunée, une baleine hurle au désespoir. Moby Dick se balade sur le Pont Marie tandis que de fols anglais en costume rose misent leurs poésies au loto, en attendant Godot dans une petite cave de la Seine St Denis. Faire sens avec l’espace, c’est donc prendre le temps de lui donner une histoire. Contre ceux qui voient le trajet comme une souffrance à éradiquer, nous affirmons la valeur du détour, du retard et de la bifurcation. Se perdre comme par un fait exprès, loucher sur les trottoirs et puis mourir, un 33 Décembre, sur une bande d’arrêt d’urgence.

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L uci e n M u r a t

entret i en MADELEINE FILIPPI


entretien

Bonjour Lucien, peux–tu te présenter aux lecteurs de Branded ? Lucien Marie Bernard Napoléon, 1m78, yeux bruns, cheveux châtains selon mon passeport. Dans les faits quelqu’un d’assez solitaire et tête en l’air plein d’idéalisme avec la fâcheuse tendance à se laisser embarquer dans ses fantasmes. Viens lectrice, toi qui veux tout savoir de moi, donne moi la main je vais t’emmener dans mon pays des merveilles te conter mon interview fantasmée. Je parcours rapidement la série de questions et ça ne va pas. Mais alors rien ! Considérons un instant qu’interviewer quelqu’un soit comme lui faire l’amour... Est ce que si j’ai envie de te faire l’amour je te charge quéquette au clairon en vue d’un coït immédiat  ? Non évidemment parce que tu veux jouir. Et que moi j’ai envie de te faire jouir aussi. Là j’ai le droit à un droit au but, un en

avant toute. Alors que si c était moi qui devais te poser les questions, te faire l’amour je commencerais par t’embrasser doucement sur les lèvres en te demandant comment tu te portes ? Puis je continuerais en déplaçant mes lèvres dans ton cou en t’interrogeant sur quoi tu travailles en ce moment. Ces deux premiers temps forment le socle de l’excitation, pas d’impasse possible. J’aventurerais mes mains sur ta poitrine généreuse (mais qui ne tombe pas) puis te lècherais les tétons en te demandant plus de détails sur les thèmes religieux ou historiques que tu abordes dans votre travail. L’excitation monte toujours. Ma langue descendrait tranquillement sur ton ventre pour s’attarder sur tes cuisses, on commence à rentrer dans le vif du sujet : je relève et t’interroge sur les procédés philosophiques dans ton processus créatif. Et là seulement je m’éterniserais sur ton clitoris, je te ferais jouir en te demandant plus de détails sur la tradition carnavalesque et son roi bouffon. Quand tu as bien jouis, que tu t’es

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cambrée de plaisir, que tu as agrippé l’oreiller là seulement je t’attrape et je te prends en t’interrogeant sur les héros et la question de l’hybridation qui en découle. Quand je te mets à quatre pattes, je lâche les rênes, la pétée en bonne et due forme peut commencer. Là seulement je peux te poser toutes les questions sur la scatologie, sur pourquoi malmener la religion comme je malmène ta croupe. La tête dans l’oreiller tu es à ma merci, tes seins gigotent au rythme de mes reins qui vont et qui viennent. Parce que tu es très excitée tu me demandes de jouir sur tes seins avec une question sur tes récents travaux. Mais j’aurais tout aussi bien jouie en toi avec une question sur la série Chier c’est aussi travailler. Mais pourquoi pas te jouir sur les fesses aussi avec une question sur la place du spectateur dans ma démarche. Et si vraiment tu voulais donner à cette interview un caractère pornographie tu me demanderais une faciale mais je crois que je préfère tes seins, tes si beaux seins avec une question sur les critiques qui t’agacent le plus sur ton travail. On resterait au lit à rire, satisfait du devoir amoureux accompli et tu pourrais me poser toutes les autres questions que tu veux car je serais tout simplement conquis par toi et ta volupté, toi ma divinité.

Du plus loin que tu te souviennes à quand remonte ta première expérience créative ? J’ai réalisé ma première performance artistique vers 5 ans en m’échappant de ma chambre pour y rapporter tout un tas d’aliments volés dans la cuisine. J’ai ensuite badigeonné avec vigueur

les murs et la moquette de ma chambre. Puis j’ai déféqué, toujours sur la moquette, et sculpté mon étron à l’aide d’une peluche clown type Bozo le clown. Malheureusement mon ardeur créative a été freinée par les coups de martinets que j’ai reçu de mon père ce jour là. C’était une expérience entre La grande Bouffe et Salò, vous noterez que depuis j’ai toujours eu du parquet dans mes différentes chambres. Je dessinais beaucoup la mort plus jeune aussi, j’ai souvenir d’un dessin que ma mère a gardé car elle voulait je cite « le montrer à quelqu’un  ». Est ce que ce sont les premiers pas en tant qu’artiste je ne sais pas trop. Wiw Delvoye a bien exposé ses dessins de cahier de coloriage réalisé lorsqu’il était enfant alors je me dis que c’était surement les prémices d’une grande aventure artistique.

L’apocalypse, le grotesque, l’outrance, l’Histoire, le carnaval et l’enfance sont autant de références qui sillonnent ton travail. Revenons un instant sur tes sources d’inspiration. Je suis très intéressé par les travaux que les anglo-saxons nomment « uncanny ». Il n’existe pas de réelle traduction pour ce mot en français mais on pourrait dire étrange, bizarre. Cela évoque une idée de dissymétrie qui me fascine. Je suis attiré par le travail de Macarthy, de Condo, des frères Chapman ou de Richard Jackson mais par un tronc d’arbre à la forme si bizarre que je vais la remettre dans une de mes tapisseries. J’entends par là qu’il n’y a pas de d’échelle d’importance entre les inspirations. Une chose qui peut vous sembler prosaïque

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aura pour moi une importance capitale. Prenez Did you go to a rat school ? Dans cette installation je délègue l’acte créatif à l’animal le plus insignifiant, le plus répugnant : le rat. L’artiste doit être éveillé, c’est une éponge, il doit être boulimique. En ce moment la littérature est une forte source d’inspiration et je me délecte des livres de Tom Robbins ou d’Edgar Hilsenrath. Ce sont de véritables invitations au grotesque et à l’absurde.

Dans ta manière de malmener la religion et l’Histoire, on est clairement dans la réécriture. Est-ce pour toi une manière de révéler le rôle de l’artiste ? Mais je ne malmène pas, je ne suis en croisade contre personne, j’aide même les personnes

âgées à traverser. Oui belle maman je suis le gendre idéal. J’ai en horreur les antis. C’est très en vogue d’être anti. Je ne suis pas contre les religions, j’ai passé de nombreuses heures à l’église. Je n’ai peut être pas tout écouté mais j’ai beaucoup observé les statues, les peintures, les couleurs. C’est serein une église. J’ai un peu séché ces derniers temps je dois l’admettre. Attention ! Je ne suis pas dans la satire, je suis dans le comique rabelaisien. C’est un monde d’onirisme et de folie que j’offre. Je pense même que mon travail est loin d’être pessimiste, car ce que je crée en réalité c’est un gigantesque brouhaha où j’assimile différentes références historiques ou plus prosaïques. Chaque élément associé à un autre perd ainsi son sens originel au profit de la création d’un monde absurde et grotesque. Alors tu penses, la réécriture - la religion et tous les débats - je les laisse aux bavards de la parole molle du slip.

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Les toilettes, l’avion, le train etc. sont autant de moments que tu affectionnes pour créer. Evoquons s’il te plait la série Chier c’est aussi travailler. Quels sont les enjeux de la présence du caractère libidineux et scatologique dans tes œuvres ? Evoquons s’il te plaît ce mot « chier », le reste on verra après. L’essentiel rien que l’essentiel ! J’adore chier ! Qui n’aime pas ça me diras tu ? Et de toutes manières même si tu n’aimais pas, tu n’aurais pas le choix parce que personne n’échappe à la cuvette des toilettes, le caca nécessaire ! Empêche les gens de chier et tu verras ce que tu verras, le printemps arabe à côté ce sera un défilé pacifique de vieux pour plus de bus sur la ligne du 63 (le bus des vieux à Paris qui part de la Porte de la Muette et qui termine à la gare de Lyon, un voyage dans le temps pour la modique somme de 1 euros 70). Le trou de balle ça touche tout le monde, c’est merveilleux. Il est ainsi rassurant et amusant de penser que tous les hommes de plus de 50 ans se sont pris un doigt dans le cul lors du dépistage du cancer de la prostate. Un caca pour tous mais aussi un doigt pour tous ! Le trou du cul c’est l’égalité en droit ! Il y a un autre aspect qui m’intéresse tout particulièrement c’est l’idée de cycle et de recommencement, et donc par extension l’idée de fin du monde. Toutes les fins du mondes sont intrinsèquement rattachées à une notion de renouveau, que ce soit dans l’Apocalypse, le Déluge, le Ragnarok etc. On casse pour mieux reconstruire. Il y a ainsi une balance entre un ordre et un désordre, les deux ne fonctionnant pas l’un sans l ‘autre. Hé bien moi c’est ce côté qui m’intéresse lorsque je chie, le côté apocalyptique de l’acte de défécation. Il faut tout ce

tohu-bohu de la digestion, de la transformation, de la destruction, des aliments et finalement la merde pour ramener l’ordre dans le corps. Nous vivons une apocalypse corporelle quotidienne vous vous rendez compte ! On dit bien j’en chie ce n’est pas pour rien. Les toilettes c’est une extension de mon atelier. Je pense, je réfléchis, je dessine ou je lis. Je bosse finalement. Mais il n’y a pas que chier, il y a aussi pisser et aussi éjaculer. La sainte trinité des plaisirs corporels. Je considère la journée comme accomplie lorsque que j’ai pissé, chié et joui. Il n’y a pas de petit plaisir. Chier c’est trop bien, pisser c’est hilarant et éjaculer mais éjaculer tu connais mieux qu’éjaculer  ? Ce sont des plaisirs rabelaisiens, des plaisirs terrestres.

Justement, tu évoques le comique et la fantaisie rabelaisienne. Est-ce que comme lui tu nous invites à trouver un sens caché qu’il nous appartient de décrypter ? Parler d’humour rabelaisien sans conférer à tes œuvres une dimension critique me paraît compliqué. Nous proposes-tu une réflexion humaniste  et/ou un discours pédagogique  qu’il faudrait que l’on découvre ? Je ne vois pas de portée didactique dans mon travail, je ne porte pas de message politique, mon travail n’a pas vocation à dénoncer. Etre humaniste sous entend développer les qualités de l’Homme  ; tout ça est très loin de ma démarche. Ce qui m’intéresse chez Rabelais ce

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n’est pas la dimension humaniste mais plutôt la Culture Populaire et plus particulièrement le carnaval.

Revenons s’il te plait sur les antihéros que tu imagines… Ils laissent entrevoir le paradigme de l’hybridation dans ton travail.

Ce qui m’intéresse dans le carnaval c’est le passage de d’ordre au désordre. Le carnaval au Moyen-Age était un incroyable moyen d’expression de liberté pour tous ceux qui en étaient normalement quotidiennement privés. En temps normal la société était organisée et cloisonnée sans passerelle possible. Les nobliaux avec les nobliaux, les gueux avec les gueux et les curés avec les curés. La société toute entière s’abandonnait à une incroyable violence, à l’excès et à la démesure. C’est ce moment précis de désordre et de renversement des valeurs que reflète mon travail. J’aime jeter dans ce brouhaha, dans ce bordel des héros et les voir dépassés par les évènements : tout s’effondre autour d’eux et ils n’y peuvent rien. Je crois que c’est ce sentiment que nous connaissons tous lorsqu’on fait face à une série de malheurs ou de coups dur. Il y a un côté profondément comique, proche de la farce car on y peut rien, on subit et ça continue encore et encore. Je suis persuadé qu’il y a quelqu’un qui regarde et qui rit. Dans mon travail, je suis ce démiurge qui jète le héros dans la marmite et le regarde se dépatouiller tant bien que mal avec plus de mal quand même.

L’hybride c’est le croisement et l’association. L’hybridation dépasse bien largement le cercle du héros. Car c’est bien tout mon univers qui est hybride. Je contrôle la genèse d’un univers grotesque et je pense que pour comprendre mon travail il faut juste accepter que l’ordre établi et connu n’existe plus. S’il n’y a plus de règle l’hybridation se fait presque naturellement. Tout rentre en collision, c’est le Big Bang de l’absurde.

J’essaye de déconnecter le spectateur de la réalité, de l’emmener dans un monde qui lui est inconnu. Si cela lui permet de prendre du recul sur certaines choses et d’en tirer un enseignement tant mieux mais je n’ai définitivement pas une démarche proactive.

J’aimerais que tu nous parles de tes dessins aux pigments phosphorescents : « Bonne nuit Maman si tu te réveilles » Ce sont de dessins à double lecture : la journée on ne voit que des dessins grossiers d’enfants mais lorsqu’ils sont plongés dans l’obscurité un dessin phosphorescent cauchemardesque apparaît. Je suis très attiré par la construction onirique fantastique du cauchemar. Le cauchemar c’est un brouhaha géant grotesque ou s’entrechoquent des éléments empruntés à la réalité ou à la fiction qui perdent leur sens originel en contact les uns des autres. J’aime l’idée de révélation qu’il y a derrière le rêve ou le cauchemar et j’ai voulu recréer ce processus avec les pigments. Il y a une immense liberté qui se dégage nous rêvons, un laisser aller total. Toutes les barrières, morales, éthiques ou sociales tombent et l’esprit d’adonne à un grand esprit de lâcher prise jubilatoire.

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On note une évolution importante de ton traitement de la tapisserie. Elles se transforment peu à peu en monstre féroce comme avec « Attention Leviathan Méchant  ». Explique nous ton histoire d’amour avec la tapisserie ? J’aime le kitsch et le laid. Gauguin disait très justement «  le laid peut être beau, jamais le joli ». Je trouve qu’il y a dans le laid une idée de dissonance, de déséquilibre et de dissymétrie qui le rend à mes yeux incroyablement attirant. J’ai commencé tout naturellement à collectionner les canevas achetés sur les brocantes et ça bien avant toutes ces connasses qui en font désormais des coussins et des sacs qui entrainent une augmentation pharaonique du prix du canevas. Les médias parlent beaucoup de l’augmentation des matières premières et

leurs conséquences sur la faim dans le monde mais l’augmentation du prix du canevas ne fais pas la une des JT de Claire Chazal et de David Pujadas. C’était mon coup de gueule de l’interview. Donc, un été j’ai acheté une bonne centaine de canevas, pour ma dernière année à Central Saint Martins à Londres. J’ai expérimenté des choses, parlé des méthodes d’encollage avec mes fellows artistes en devenir. Merci Thomas Campbell. L’aventure canevas était née et elle continue toujours. J’améliore mon style de tapisserie en tapisserie. Mais pour tout vous avouer ce que je préfère ce ne sont pas les tapisseries en elles mêmes mais plutôt l’univers qui gravite autour. Ce que j’aime c’est ma grand-mère qui arpente les brocantes à la recherche du canevas sacré, qui négocie comme une hyène et qui entraîne tout son club de bridge dans sa quête. Je travaille aussi avec ma

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mère qui met ses talents de couturière à disposition pour assembler canevas sous l’air amusé de mon cher père. C’est assez drôle de voir le salon familial se transformer en extension de mon atelier ; mes parents me supportent énormément. Et non je ne vous les prête pas. D’un côté je fais le baise main et de l’autre je fais peindre le prépuce de la Tour Eiffel Bite de Cockran City à ma mère, j’ai la photo.

Parle nous de tes récentes sculptures… J’ai des idées plein la tête, ça foisonne, ça se bouscule au portillon. En ce moment je suis excité comme une puce. J’ai commencé à expérimenter le ciment et les fers à béton mais je n’en suis qu’au prémices. J’ai réalisé des bustes grotesques à la façon des bustes des têtes d’expression de Messerschmidt. Je déforme les visages, créer des mutations empruntés au gueules cassées pour donner naissance à des monstres. Je trouve la monstruosité sublime.

Du dessin à la tapisserie, en passant par l’installation, tu joues avec les codes et les références du spectateur. Quelle est la place de celui-ci dans ta démarche ? Alors ce ne sont pas les codes et les références du spectateur ce sont les codes de tout le monde, même de celui que ne daigne pas bouger son gros cul pour venir se cultiver et admirer mon travail. Faut pas s’étonner que l’obésité soit en forte augmentation après. J’utilise des codes, des symboles et des figures qui appartiennent à l’inconscient collectif. Ce

sont des clefs qui permettent au spectateur de pénétrer dans mon univers et de s’y promener. J’aime ce mot spectateur car il est rattaché à la notion de spectacle. Voilà ce que j’offre au gens : un spectacle. J’aime les mises en scène soignées, les effets de surprise. Je ne dis pas que je fais de l’art pour le spectateur mais je pense tout de même à ce pauvre enfant qui se fait transbahuter d’une galerie à l’autre une fois par mois le samedi par ses parents. Et lui il déteste ça parce qu’il se fait chier, parce que les galeries sont sinistres, parce qu’il ne peut pas hurler ou jouer avec son ActionMan. Non rien de tout ça, il doit se taire et subir la culture austère. Quand on regarde mon travail, je veux de la joie parce que je prends un immense plaisir à le faire, je veux des hurlements et des débordements pas des têtes d’enterrements. Alors petit si la prochaine fois, tu viens rire, jouer et hurler devant ou avec mon travail, n’oublie pas ton ActionMan. La culture du jouet c’est trop important.

Quelles sont les critiques qui t’agacent le plus sur ton travail ? Vous savez j’ai le 119 tatoué sur le bras droit, c’est le numéro SOS enfant battu. Il m’a beaucoup aidé dans ma trop courte enfance. Mon épitaphe  : A toi qui m’a volé mon enfance, qui m’a marqué au fer rouge d’un nom de honte je te vois, et je ris.

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Représenté par la galerie Vanessa Quang à Paris. Que penses-tu de la place faite aux jeunes artistes en France? Ah voici le moment tant attendu où je dis qu’en France on s’occupe pas des jeunes artistes brimés. Jeunes artistes unissez vous ! Non non rien de ça, il faut juste bien tirer et se sortir les doigts du cul. Du travail, de la politesse et encore du travail. Le reste ce sont des chouineries de couineur du dimanche en manque d’ActionMan Et de toutes manières je ne pense pas je fais.

Que peut-on te souhaiter pour l’avenir ? De rire encore plus.

Le mot de la fin ? A toi Lectrice : Pour ton petit déjeuner au lit ton thé tu l’aimes beaucoup ou peu infusé ? Je parie peu infusé.

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L’ a r t d e l a victoire

Jen Salvador

20h précises, Paris. La salle est comble, plongée dans le noir. On entends encore quelques personnes chuchoter, tousser, se préparer à passer un long moment assis. Le spectacle commence, je m’emmerde.

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l’art de la victoire

J

’ai laissé une nouvelle chance au théâtre contemporain pour rien. Ca n’a pas commencé depuis 10 minutes que ça y est, je m’emmerde. J’analyse les mouvements, j’essaye de trouver une mise en scène, je cherche une beauté physique dans l’homme tout nu qui se balade de long en large et en silence en jetant de la terre sur des plantes en plastiques. Mais non, à la place mes genoux touchent le siège d’en face et le type reçoit de la terre sur la tête depuis le plafond. Les visages fascinés des vieux qui m’entourent me laissent perplexe. Que voientils que je ne vois pas? Il n’y a rien à voir, même

pas un bout de décors. C’est du minimal me dis-je, ou peut être un manque de budget pour payer un intermittent. Un étrange malaise s’installe: un sentiment de ridicule, celui de l’acteur, m’envahi. Ca fait un moment maintenant qu’il se trémousse, sans musique ni dialogue, et je ne comprends pas ce qu’il veut me dire. Ce qui est quand même dommage car à la place de sentir la respiration difficile de mon opulent voisin au creux de mon cou et de me casser la tête à chercher une réponse à ce que je vois, j’aurais pu être devant le match. Ah, le match. J’aurais pu m’installer avec une bière, me nourrir de chips, et regarder le spectacle of-

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l’art de la victoire

fert. Un match c’est du caviar: pas de problème pour comprendre la mise en scène, c’est fluide, limpide, à point. Les joueurs glissent sur le terrain et la musique du stade se déguste jusqu’à la dernière minute. Le sport nous offre beauté du geste et épanouissement des corps. La compétition la plus intense engendre plus d’émotions que n’importe quel spectacle. Le frisson de la victoire d’une équipe qu’on supporte est passionnant, un geste technique est fabuleux. L’ennuie n’existe pas car le temps non plus. La réalité s’arrête pendant le temps réglementaire et l’âme est transportée. Seul devant son écran, à plusieurs dans un bar, noyé dans une foule,

peu importe. Bien sûr, il faut se livrer pour accéder à cet état sublime de l’apothéose émotionnelle. Il faut accepter ce que l’ont regarde pour ce que c’est, sans en demander plus. Il n’y a pas dans la pratique du spectacle sportif de recherche métaphysique ou de quelconque nécessité esthétique, et c’est pour cela que c’est réellement artistique. Un coup de tête de Zidane, c’est surprenant et rageur. Une médaille de Parker, c’est émouvant et délivrant. La compétition délivre une énergie et un suspense intenable et jouissif, qui n’est bon que parce qu’il est spontané et naturel. C’est dans l’ultime effort, alors que l’athlète va s’arracher pour le

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maillot qu’il porte et le pays qu’il défend, que l’art va se créer. Des mouvements inattendus vont apparaître et révéler toute la beauté du geste. Même la déception d’une défaite et les larmes de supporters sont instructives dans ce qu’elles provoquent sur l’inconscient. Arrêtons de parler des sportifs et regardons ce qu’ils offrent. Ces personnes sont des super-héros, ils font ce que nous sommes incapable de faire. Combien d’artistes se nourrissent des événements sportifs? D’Adel Abdessemed en passant par le MUCEM c’est enfin une reconnaissance esthétique qui se développe et s’expose. Parler de théâtre contemporain est une chose difficile car tout est une question de jugement personnel sans le socle stable de la qualité technique que propose un ballet et la délicatesse de la danse classique. « J’aime bien » va me dire le vieux de gauche en sortant de la salle, il y a

un questionnement sur sa position de danseur dans sa façon de jeter la terre sur la plante. « Pas du tout  » va objecter l’autre vieux avec des lunettes d’intello de droite, la plante c’est le système, et lui est nu car il ne possède plus rien, c’est un anarchiste. Personne ne comprends rien à part ce qu’il veut comprendre ou à éventuellement envie de comprendre. Ce soir là je n’avais rien envie de comprendre. La comparaison ne se fait pas simplement sur des caractéristiques esthétiques et subjectives, elle se fait sur la légèreté et le plaisir. Se nourrir les yeux doit aussi être plaisant et motivant. Alors, le seul vrai art vivant, c’est le sport. C’est l’expression du corps à 100%. C’est le dépassement de soi. C’est le don, le sacrifice. La communauté, l’équipe. C’est le théâtre, la gagne en plus.

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questionnaire

BERNARD

M É N E Z propos recueillis par Laurent Dubarry On ne présente plus Bernard Menez, acteur culte à la filmographie impressionnante, à la fois acteur, réalisateur, scénariste et chanteur, il est notamment connu pour être un pilier du théâtre de boulevard à la française. Il est également à l’affiche de «Tonner» de Guillaume Barc avec Vincent Macaigne, de «Le quepa sur la Vilni» de Yann le Quellec avec le chanteur Christophe ainsi qu’au théâtre dans Le Legs de Mariveau mis en scène par Marion Bierry avec des textes de Ronsard sur une musique de Schubert.

1 - Que n’échangeriez-vous pour rien au monde ? B.M. : Notre chien Tatoon, pour sa reconnaissance surhumaine. 2 - Quelle profession rêviez-vous d’exercer lorsque vous étiez enfant ? B.M. : Étant plutôt insensible à la vue du sang, plutôt adroit de mes mains et aimant être utile aux autres, j’ai toujours pensé que j’aurais pu être un bon chirurgien. 3 - Quel cadeau aimeriez-vous recevoir ? B.M. : Un piano quart de queue, blanc de préférence. 4 - Le meilleur endroit où passer la nuit ? B.M. : Plusieurs nuits successives, dans l’Orient Express, en bonne compagnie, bien sur ! 5 - Une chose que vous aimeriez savoir faire ? B.M. : Pratiquer toutes les langues étrangères les plus parlées. 6 - Un disque ? Un livre ? Un film ? B.M. : Non, je ne regrette rien d’Edith Piaf / un bon San-Antonio / Le Troisième Homme de Carol Reedde Bresson. 7 - A quelle époque auriez-vous aimé vivre ? B.M. : Les années 1970-1980, donc à mon époque post-soixantehuitarde, pour sa gaieté et son insouciance. 8 - Le plus bel homme, la plus belle femme de la terre ? B.M. : Paul Newman et Brigitte Bardot, surtout Brigitte Bardot... 9 - Que faîtes-vous le dimanche ? B.M. : Aller (ou jouer) au théâtre ou au cinéma.

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questionnaire

10 - Votre syndrome de Stendhal ? B.M. : Voir et revoir le village-martyr d’Ouradour-sur-Glane, qui donne une idée de l’horreur dont est capable la nature humaine. 11 -Avec quelle personne morte aimeriez-vous pouvoir dîner ? B.M. : Avec Jésus de Nazareth. 12 - Quel est votre alcool préféré ? B.M. : Le vin, comme tout bon breton d’origine. 13 - Quelle est la personne que vous détestez le plus ? B.M. : Le diable, s’il existe ou toute personne possédée par lui. 14 - Où aimeriez-vous vivre ? B.M. : Dans un pays chaud, ensoleillé et chaleureux : Tahiti, par exemple... 15 - Qu’est-ce qui attise votre désir chez l’autre ? B.M. : Le visage, en particulier le regard, surtout s’il respire une forme de générosité. 16 - Un personnage de fiction auquel vous vous identifiez ? B.M. : Don Quichotte, pour son indépendance, son imagination et son inconscience .... 17 - À combien évalueriez-vous votre corps pour une nuit ? B.M. : À pas grand chose, il n’a jamais été mis en vente... 18 - Un mot, une expression ou un tic de langage ? B.M. : «C’est pas grave !...» 19 - PSG ou OM ? B.M. : Autrefois PSG, aujourd’hui ni l’un ni l’autre, car les sommes d’argent consacrées à ce sport, souvent en plus de subventions publiques, sont indécentes, voire insupportables... 20 - Si vous pouviez avoir la réponse à une question, quelle serait la question ? B.M. : Qu’est-ce qu’il y a après la mort? 21 - Quelle serait la musique de votre enterrement ? B.M. : Le moribond de Jacques Brel: 22 - Votre menu du condamné ? B.M. : Deux œufs sur le plat, un verre de vin, un café et l’addition. 23 - Une dernière volonté ? B.M. : Être incinéré et éparpiller mes cendres dans la nature.

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F ran c e A r g en t i ne

dan s le Q uar t i er lat i n Mathilde SAGAIRE

Chronique d’une rencontre entre une ancienne expatriée et un ressortissant de son pays d’expatriation, dans la patrie de celle-ci pendant le voyage de ce dernier.

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reportage

N

ous nous étions donné rendez-vous au milieu du PontNeuf. Il était 19h. Il faisait nuit, il faisait froid en ce dimanche de février. Arrivée à l’heure pour une fois, j’attendais dans les bourrasques Daniel, journaliste argentin de 28 ans, exerçant à Buenos Aires. Nous ne nous étions jamais vus. Je l’avais contacté deux ans auparavant pour les besoins d’un article que j’écrivais à propos d’un fait-divers argentin dont j’avais pris connaissance lorsque je vivais là-bas. Alors que Daniel effectuait un voyage en Europe, il était de passage quelques jours à Paris avant de se rendre sur la tombe du grand écrivain - argentin lui-aussi - Jorge Luis Borges à Genève. L’occasion de nous rencontrer en chair et en os et pour ma part de parler en espagnol de thèmes que j’apprécie : l’Argentine, la politique, l’art et bien sûr l’amour. Normalement cela devrait être une bonne pioche car un Argentin parlera toujours de politique, précisément de Péronisme (mouvement populiste né dans les années 40 incarné par le Général Perón et structurant toujours l’échiquier politique), et d’amour. Amour qu’il reliera parfois au tango. Mais pour le moment Daniel était en retard, « comme tous les Argentins » me disais-je. Autre grande particularité de ce peuple, la demi-heure de retard minimum règlementaire. Cela faisait dix minutes que je me tâtais à partir quand j’aperçus enfin à ma droite une silhouette qui semblait à la recherche de

quelque-chose. « Désolé, j’attendais de l’autre côté, cela fait aussi 30 minutes que je suis là ». Au moins nous avions un sujet de conversation pour briser la glace. Nous nous dirigeons vers le quartier latin tandis que je lui demande ce qu’il a visité pendant la journée. «  Montmartre, le Sacré-Coeur  ». L’occasion est trop belle. Avec mon espagnol un peu rouillé, je commence à lui raconter sans préambule les raisons de l’édification du monument. La défaite française à Sedan en 1870, la proclamation de la IIIème République, les Allemands qui encerclent Paris, l’armistice et son rejet de la part des Parisiens qui débouchera sur l’insurrection de la Commune. Je lui raconte cette singulière expérience populaire et socialiste, de Jules Vallès et du foisonnement de la presse communarde. Puis de sa répression lors de la bien nommée « Semaine Sanglante », d’Adolphe Thiers qui donne l’ordre de fusiller les insurgés. Et enfin la construction du Sacré Coeur pour enterrer l’insurrection parisienne et laver Paris des pêchés des communards. Ce cours improvisé d’histoire nous conduit jusqu’à une terrasse couverte du quartier latin et sa vue donnant sur Notre-Dame. Après tout, l’homme est en découverte touristique de Paris. Il prend un chocolat chaud, je commande une pinte - moins chère en Happy Hour que sa boisson, si ce n’est pas pousser à la consommation d’alcool. Il est déstabilisé face

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reportage

aux deux tasses de chocolat fondu et de lait, me demande comment bien les mélanger. Il est vrai qu’en Argentine, je n’ai vu que des « submarinos  » (sous-marins), qui sont des sortes de chocolats chauds où l’on plonge dans une tasse de lait chaud un chocolat en forme…de sous-marin. Nous parlons art. Parler avec des étrangers aide à réaliser, tout au moins ancrer par l’exemple, que les référenciels artistiques dominants restent bel et bien européens, notamment Français. Cocorico. Daniel me raconte sa visite des musées parisiens, son émotion de « voir en vrai » les peintures des artistes dont il a tant entendu parler de l’autre côté du «  charco  », soit l’Atlantique en argot argentin. Il me cite pêle-mêle les Impressionnistes, Monet et Vang Gogh, qui l’ont particulièrement ému. Venant de province, je comprends son sentiment, il m’a fallu du temps pour voir autrement qu’en photo, toutes ces oeuvres qui font notre histoire et notre culture.

d’une proximité culturelle que je sens entre l’Argentine et la France. Nombreux artistes ont effectué des séjours à Paris et s’y sont formés, tel que le « Groupe de Paris » regroupant notamment les célèbres peintres Antonio Berni et Lino Enea Spilimbergo. D’autres y ont vécu, comme le grand écrivain Julio Cortázar qui sera même naturalisé Français en 1981 par François Mitterrand. Puis, de l’autre côté, en Argentine, ne parle-t-on pas de Buenos Aires comme du Paris de l’Amérique du Sud ? Dans les quartiers du Microcentro et de la chic Recoleta - où se trouve la bien-nommée « Plaza Francia » -, les similitudes architecturales sont en effet saisissantes. Je raconte également à Daniel mon étonnement teinté de plaisir lorsque bien souvent, dans les nombreuses librairies de l’avenue Corrientes, mon regard rencontrait des noms familiers, des Bourdieu, Foucault, Sartre et bien d’autres qui ont été depuis effacés de ma mémoire.

L’hégémonie culturelle européenne, ou tout au moins son indéniable statut de « référence » surgit de nouveau lorsque nous en arrivons aux livres. Daniel est poète en plus d’être journaliste, et me dit adorer Breton dont il a acheté « La position poétique du surréalisme » en flânant dans les librairies parisiennes. Il enchaîne sur Antonin Artaud, impliqué lui aussi à un moment de sa vie dans le courant, et dont il me conseille justement l’ouvrage qu’il a consacré à Van Gogh. Je rebondis en lui parlant

L’évocation de ces auteurs me permet d’embrayer sur la politique, et particulièrement l’incroyable vivacité des mouvements sociaux argentins. Les partis politiques et les syndicats y sont particulièrement vivaces et gardent aujourd’hui une capacité de mobilisation à faire pâlir les organisations hexagonales. Daniel ne me contredit pas, il est militant trotskiste et me raconte que lorsque son parti a quelque chose à protester, lui et ses camarades vont bloquer quelques voies de l’Avenida 9 de Julio, une

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avenue immense de Buenos Aires et axe primordial dans la ville. J’ai bien l’impression que là-bas on ne s’embarrasse guère des préavis. « Lorsque l’on dit que la France est le pays de la grève, je ne suis absolument pas d’accord, c’est l’Argentine », lui dis-je en souriant, des souvenirs plein la tête. A sa question sur la vigueur de la contestation politique en France, je lui réponds désabusée que l’engagement militant est loin d’être vivace, surtout dans la jeunesse, que le syndicalisme n’a plus autant de poids que par le passé, et enfin que les dernières manifestations d’ampleur ont été l’oeuvre d’organisations affiliées à la droite catholique et l’extrême-droite vent-debout contre la mariage homosexuel. C’est peut-être la nostalgie d’une ère révolue en France- que nous n’avons pas forcément connue et que nous idéalisons peutêtre—, où les mobilisations étaient plus nombreuses et intenses, qui provoque chez certains d’entre-nous un tel attrait pour l’Amérique Latine. Là où l’on parvient à déclencher des grèves générales en 2014, alors que pour trouver des évènement d’une ampleur similaire en France, il faudrait remonter à Mai 68… Après quelques autres considérations politiques où je lui parle de la crise économique en Europe et me fais conseiller la lecture de Trotski, nous en venons enfin à parler d’amour et de tango - ce qui serait presque un synonyme -. Entre-temps, nous nous sommes dirigés vers une petite crêperie sans prétention de

la rue Mouffetard. Daniel, le poète-journaliste argentin, pétri d’Europe par ses origines espagnoles et la culture qu’il s’est forgée, est aussi un amoureux de tango. Musique et danse typiques de l’Argentine, nées dans les quartiers populaires peuplés de migrants européens, dans la Buenos Aires de la fin du XIXème siècle. La boucle et bouclée. Il me récite de tête quelques vers de ces tangos préférés, dont celui-ci, intitulé « Yira Yira », de Enrique Santos Discépolo : « Verás que todo el mentira, verás que nada es amor, que al mundo nada le importa... ¡Yira!... ¡Yira!... Aunque te quiebre la vida, aunque te muerda un dolor, no esperes nunca una ayuda, ni una mano, ni un favor. » « Tu verras que tout est mensonge, tu verras que rien n’est amour, que ce monde n’en a que faire… Traîne!… Traîne!… Même si la vie te brise, même si la douleur te mord, n’espère aucune aide, ni une main tendue, ni une faveur » Pour une chanson des années 1930, le conseil n’a pas vraiment vieilli - si on enlève le « yira »

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qui est un mot d’argot désignant à l’origine les aller-retour que font les prostituées dans la rue-. Un conseil que les Argentins semblent respecter à la lettre face à l’instabilité économique et sociale chroniques du pays, et cela depuis tant de décennies. Surprise, les cuisiniers de la crêperie sont des Argentins expatriés. Une discussion s’engage avec Daniel et s’oriente sans surprise sur l’inflation, le mal endémique de l’Argentine. Il est question de comparer le prix de la bouteille d’eau entre le moment de son départ il y a quelques années et celui d’aujourd’hui. Sans surprise, il n’était pas loin d’avoir doublé. Autre certitude pour cet expatrié, il est hors de question de quitter la France.

des directions opposées. Il va à gauche, vers l’Atlantique, moi vers le périphérique du sudest parisien. Un dernier signe et cette parenthèse franco-argentine s’achève dans le bruit de l’alarme de fermeture des portes du métro. Et moi de me dire qu’un voyage ne s’arrête pas une fois rentré chez soi, il ne nous lâchera plus jusqu’à la fin de notre vie.

Il est l’heure de nous séparer avec Daniel. Ma tête me fait mal d’avoir perdu l’habitude de parler espagnol pendant plusieurs heures. Mon estomac est noué par la nostalgie de Buenos Aires, un mal bien connu de ses anciens expatriés qui pousse certains d’entre-nous à refaire ces 13 heures de vol sans parfois reprendre de billet retour. Un tango d’Astor Piazzolla et Pino Solanas intitulé « Vuelvo al Sur » résume parfaitement cette sensation, même si cela peut paraître un peu niais : «  Je retourne au Sud, comme on retourne toujours à l’amour […]». Le reste des paroles vaut le coup, mais je conseille la version de Gotan Project. Nous prenons la même ligne de métro, dans

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a l ison b i g non propos recueillis par Laurent Dubarry

Artiste plasticienne, femme de lettre, metteur en scène de théâtre, graveuse, Alison Bignon exposera à la DE RE Gallery à Los Angeles prochainement. http://alisonbignon.tumblr.com/

1 - Que n’échangeriez-vous pour rien au monde ? A.B. : Mon père. 2 - Quelle profession rêviez-vous d’exercer lorsque vous étiez enfant ? A.B. : Écrivain. 3 - Quel cadeau aimeriez-vous recevoir ? A.B. : Un billet d’avion. 4 - Le meilleur endroit où passer la nuit ? A.B. : Une piaule près d’une rizière. 5 - Une chose que vous aimeriez savoir faire ? A.B. : Jouer du violoncelle. 6 - Un disque ? Un livre ? Un film ? A.B. : La B.O. de The Hours de Philip Glass / Le Bruit et la Fureur de William Faulkner / Dogville de Lars Von Trier 7 - A quelle époque auriez-vous aimé vivre ? A.B. : XIX ème siècle , Asie. 8 - Le plus bel homme, la plus belle femme de la terre ? A.B. : Notion que je ne connais pas. 9 - Que faîtes-vous le dimanche ? A.B. : Manger des chouquettes

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questionnaire

10 - Votre syndrome de Stendhal ? A.B. : La Bretagne. 11 -Avec quelle personne morte aimeriez-vous pouvoir dîner ? A.B. : William Faulkner. 12 - Quel est votre alcool préféré ? A.B. : Chinon 89. 13 - Quelle est la personne que vous détestez le plus ? A.B. : Aucune. 14 - Où aimeriez-vous vivre ? A.B. : En Corée. 15 - Qu’est-ce qui attise votre désir chez l’autre ? A.B. : Les avants bras. 16 - Un personnage de fiction auquel vous vous identifiez ? A.B. : Mara dans L’annonce faite à Marie de Paul Claudel. 17 - À combien évalueriez-vous votre corps pour une nuit ? A.B. : 15,5 / 20 18 - Un mot, une expression ou un tic de langage ? A.B. : Mes aieux. 19 - PSG ou OM ? A.B. : PSG 20 - Si vous pouviez avoir la réponse à une question, quelle serait la question ? A.B. : Est ce que tu crois que tu serais heureux ? 21 - Quelle serait la musique de votre enterrement ? A.B. : La vie ne vaut rien d’Alain Souchon. 22 - Votre menu du condamné ? A.B. : Un verre de Chinon, une salade de concombre, un canard enchaîné , une clope. 23 - Une dernière volonté ? A.B. : Voir la mer.

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fiction

c omi c s Alizée de Pin est une dessinatrice française qui vit et travaille à Paris depuis peu. Le rendez-vous du moi(s) fait partie du recueil Made in France. Journal pseudo autobiographique, Made in France est une plateforme narrative des aventures et déboires liés à sa relocalisation parisienne. Ponctuellement rythmé par les souvenirs et

anecdotes de son séjour antérieur aux Etats-Unis, le rendez-vous du moi(s) raconte sur le ton tragi-comique les difficultés et l’irrégularité d’être soimême lorsque soumis à trop de changements, trop de mouvements et trop de pertes affectives ; une satyre de l’errance et de la perdition.

alizée de pin

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fiction

Cathie, les nuits chaudes michael roch

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a commençait toujours comme ça, avec Cathie. Ça bouillonnait en elle, et il fallait que ça explose. Souvent, c’était quand les soirs étaient trop chauds, après le repas, et où notre deux pièces minable qui puait l’humidité et l’ennui se transformait en cage à rats. Ce grouillement poisseux qu’elle couvait, dans ces moments-là, était contagieux. On s’en voulait pour un rien ; le cadavre oublié d’une bouteille de bière, une tache de sauce burger sur le canapé, un carton de pizza qui trainait avec ses restes de croûtes. Tout était prétexte à l’engueulade. Je ne sais pas à quoi on pensait, mais on ne s’engueulait pas. Ça sentait le trop-plein, il fallait que ça pète. On se balançait des regards noirs, des œillades meurtrières. On aurait pu s’égorger. Alors quand elle me chopait en train de triturer avec nervosité la lame que je gardais d’ordinaire dans ma poche, elle venait prendre une clope dans mon paquet et se mettait au balcon pour tirer ses tafs. Je rangeais mon couteau à cran et la rejoignais,

comme à chaque fois. Du haut de notre tour HLM, on avait vue sur le périphérique et sur l’usine dans laquelle on bossait. C’était déjà ça. On ne se tapait pas les autres blocs de la cité, ni les cris des gamins qui jouaient en bas. On fumait notre clope en regardant le ciel rouge, sans dire un mot. Elle en culotte, moi encore en jean du boulot. On n’avait pas besoin de parler. On savait ce qu’il y avait en nous : cette envie, cette rage, ce volcan qui gonflait à chaque bouffée de tabac. Je pouvais sentir toute la chaleur de son corps rien qu’en effleurant son bras de mon épaule. Et puis le tourbillon sanguin la submergeait de nouveau. Elle tortillait du cul. Souvent, avant qu’elle ne jette son mégot sur le balcon du dessous, elle faisait claquer sa langue avec un bruit mouillé, comme l’expression de son désir, comme pour me dire « c’est bon, on y va ». En réalité, c’était dans ses yeux que je lisais tout ça : la fièvre, la faim, l’insatisfaction que provoquait notre sale routine. Quand elle me lan-

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çait ce dernier coup d’œil, vide de toute rage et rempli d’un autre fantasme, j’étais à chaque fois dans le même état, la bite mi-molle. Et je me disais « c’est bon, on le refait ». Ça commençait toujours comme ça, avec Cathie. On descendait en ville avec le bus 14 sans prêter attention aux racailles du quartier. Dans la cité, on nous prenait pour des zonards. On faisait partie du paysage  ; des passe-partout, des galériens, des sans-avenirs. On ne regardait personne et personne ne nous regardait. On bouillait dans notre coin, l’âme impatiente au bord de la déchirure. J’avais le syndrome de la jambe folle, elle se rongeait les ongles. Malgré nos vêtements, nous percevions la torture de nos corps, les effluves de nos sueurs. On s’arrêtait au hasard, dès qu’on n’en pouvait plus. On se retrouvait souvent sur des boulevards excentrés de la capitale, gorgés d’une salissure palpable mais invisible, dans des rues glauques qu’on ne connaissait pas. On choisissait le premier bar qui nous tombait sous la main. J’allumais une tige, et Cathie entrait la première. Je l’imaginais arriver en panique, au bord des larmes, s’asseoir aux côtés de deux piliers de comptoir déstabilisés par l’arrivée d’une poulette si mignonne. C’était la même scène à chaque fois. Elle plongeait sa tête dans ses mains et commandait une bière – la plus chère, la plus forte. Et puis elle regardait les hommes autour d’elle, un à un, les yeux dans les yeux. Elle mordillait son pouce entre ses lèvres, et elle racontait son histoire, ses angoisses  : le courage qu’il lui avait fallu pour me fuir, la force dont elle avait fait preuve pour courir jusqu’à ce bar, la peur qui la tenait encore de me voir débarquer pour la ramener dans un lieu qui la dégoutait. Les hommes l’écoutaient, fixaient

ses cheveux blonds, ses doigts fins sur sa nuque blanche, la cambrure de ses reins sur la chaise du comptoir. Elle, si douce, si femme et si proche d’eux en même temps. Eux, les esseulés, les tape-pinards, les écumeurs de mauvais jours. Il y en avait toujours un pour engager la conversation. Toujours un plus vif que les autres pour lui remonter le moral avec des salades et, dans la pupille, la lueur d’espoir de ne pas terminer sa soirée célibataire. Un, avec un blouson de cuir noir et les cheveux gominés ; le genre de beau garçon des années 60 que la vie a étiré, délavé et ridé. Cathie finissait par poser sa tête sur son épaule, le nez dans son cou, la main à plat sur son torse. L’homme acceptait cette seconde de gloire, cette seconde de tendresse, d’amour pur et désintéressé. À la fin de la clope, je me ruais dans le bar comme un projectile en fusion. Je la traitais de pute. Je criais : — Elle est où cette sale pute ! Je sautais sur elle, la poussais, et Cathie se débattait, m’insultait, me baffait. Connard. Ordure. Petite bite. Je la giflais en retour, la bave aux lèvres, les yeux furibonds. J’aimais ça, qu’on s’engueule, qu’on s’étripe en public. J’aimais ça, mais ce n’était pas notre exutoire. Ça ne faisait rien retomber. Ça ne nous lavait pas de la crasse accumulée au fil de nos journées entre quatre murs. Au contraire, les cris et les heurts, c’était pour faire mousser, lever la pâte, augmenter la brûlure de nos corps. On se déchainait devant le barman et sous les yeux des clients qui n’osaient pas intervenir. Un couple qui se déchire a quelque chose d’horrible, personne ne voudrait y assister. Personne ne souhaiterait vivre ça, ni une, ni deux fois.

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On jouait cette comédie tragique jusqu’à ce que je fracasse une chaise, ou un verre. Jusqu’à ce qu’un des ploucs se lève de son trône et colle ses doigts puants sur mon épaule. De temps à autre, je me retournais vers lui, certaines fois je ne le regardais même pas. Je continuais d’insulter Cathie qui fondait en larmes. Souvent, je lui envoyais un pain dans la gueule, au type. Et avant que tout dérape, on s’enfuyait en courant, elle et moi, main dans la main. Déjà, là, à sa manière de cavaler, de secouer ses cheveux, de contenir son sourire, je savais qu’elle avait envie de baiser. On prenait n’importe quel bus. On changeait de quartier. Elle était comme un geyser, Cathie, dans ces entre-deux où il n’y avait que nous et nos corps, nous et la folie qui nous étouffait, nous et ce grondement qu’il fallait cracher. On quittait l’abattement quotidien, le monde assoupi, morne et hypnotisé. On se sentait réveillé et au-dessus de tout : vivants et cernés par la dévastation d’un peuple éteint. Ça nous excitait. Et on entrait dans un autre bar, comme à chaque fois. Je crois que la première fois, c’est arrivé presque par accident. Ou alors Cathie avait eu l’idée – elle lançait souvent des idées surgissant de ses fantasmes. Cette première fois n’a plus d’importance aujourd’hui  ; elle n’a fait qu’ouvrir une porte sur un nouveau monde, meilleur, pour elle comme pour moi. Donc on a continué. On se terrait dans ce second bar, on s’asseyait ensemble au zinc, on commandait deux pintes de bière – toujours les plus chères. Et on attendait. Moi, je l’avais presque dure, dans le froc. Je me touchais souvent, en pensant à ce qui allait se passer. Je savais que Cathie mouillait, elle se trémoussait sur le rembourrage en

cuir de son tabouret haut. Si elle se levait du siège, on pouvait voir, l’espace d’une seconde, une raie de sueur. On attendait, agités comme des punaises de lits – celles-là qui s’enfilent à tout bout de champ. On attendait en observant les hommes dans le bar. On les dévisageait, on les jaugeait, on prenait des mesures mentales : la taille, le poids, le caractère. On dénichait le plus remarquable, le plus couillu, le plus grande gueule. Cathie était très forte à ce jeu. Très souvent, c’est elle qui trouvait le bon. Et à chaque fois, j’étais d’accord. Elle le désignait discrètement de son index. On aurait cru qu’elle jetait un sort. C’est vrai. Elle ensorcelait ses proies. Elle m’ensorcelait aussi. Une fois, un type est entré après nous, avec sa bande de collègues. Ils avaient dénoué leurs cravates. Lui portait un blazer anthracite de chez Jules sur un pantalon rouille griffé Zara, peut-être. Je ne me souviens plus trop. Chemise blanche, col italien. Ça, ça me revient. Le col italien s’accordait avec sa montre plate, sobre, et fine. Il est entré comme ça, et il a enroulé sa veste sur son épaule en regardant Cathie. Il ne lui a rien dit. Elle lui a souri et il a commandé pour toute sa bande. Des gueules de commerciaux, des petits publicitaires ou de faux assureurs. Ils ont pris des bières et se sont installés sur une banquette au fond du bar, près des toilettes. Je savais qu’elle l’avait choisi, alors je suis allé fumer dehors. Quand je suis revenu, elle était à la banquette, le cul en équilibre sur les genoux du type au pantalon rouge et aux mocassins grainés. Il avait sa main sur la cuisse de Cathie, qui riait. En me voyant, elle est revenue vers moi. Elle a posé sa pinte à moitié vide à côté de la mienne, et elle m’a dit :

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— Je vais aux toilettes.

— Comment ça « non » ?

Elle y a disparu. Je me suis assis. Et le mec l’a rejoint.

— Pas par là, elle a précisé.

Je me disais « Charles, fais quelque chose.  » Mais je ne bougeais pas. J’étais pétrifié, coincé entre la sensation d’un magma terrible qui voulait que j’explose, et une excitation qui enflammait ma curiosité. Une jalousie féroce me poussait à me lever pour défoncer la jolie poire de ce primate, et une effervescence électrique me tenait sur mon siège avec une gaule qui n’en finissait pas de grossir. L’instant dura une éternité. Ils ressortirent e nsemble des toilettes. Lui, il a rejoint ses potes qui ricanaient. J’avais honte, mais je n’attendais qu’une seule chose  : que Cathie me raconte. Ses yeux doux me firent oublier ma douleur. Elle a enlacé mon cou et déposé un baiser humide sur mes lèvres. J’ai fondu sur place. Je lui ai pris la taille en appuyant chacune de mes phalanges dans le creux de ses reins. Avec une voix vacillante, je lui ai demandé : — Tu as joui ? Elle a hoché la tête, un sourire niais scotché sur la face. Elle a répondu : — Je suis encore toute mouillée. Alors j’ai glissé une main dans son pantalon, sous son bouton. Je sentais ses poils pubiens. Je me suis enfoncé un peu plus. Elle était brûlante. Je me souviens de mes doigts qui pinçaient les replis de sa chatte à la recherche des traces de jolie-poire. Mais Cathie m’a dit non.

Mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai passé ma main sur les fesses de Cathie, puis entre ses miches, le long de sa raie et jusqu’à son anus où j’ai senti s’écouler le filet visqueux de son cocufiage. Au fond de la salle, l’autre connard nous regardait en se mordant le poing. Il l’avait prise par le cul. Je m’imaginais très bien la scène : il l’avait poursuivie jusque dans les chiottes, il avait coincé son pied dans la porte avant qu’elle ne la referme, par jeu, et elle l’avait fait entrer dans son W C en lui montrant ses dents. Il lui avait chopé la gueule d’une main ferme et, détournant son visage, il l’avait forcé à fixer les taches sur le mur. Il lui avait peloté les seins de son autre main, une trique insoutenable dans son futal, puis il avait plaqué la tête blonde contre la cuvette. Elle, transie d’excitation, affolée par ses sens, elle avait dégrafé son froc. Il l’avait dénudée d’un geste brusque, arrachant froc et culotte. Et il l’avait enculée. Sans semonce. Sans avertissement. D’un coup, d’un seul. Les doigts plantés dans le gras de ses hanches. Des coups de boutoir à s’en déchirer le frein. À s’en lacérer la peau. À s’en répandre d’égoïsme, parce que c’était trop bon, parce que c’était trop rare. Parce que c’était une chienne. Une salope. Et qu’elle en voulait. Elle en voulait plein, Cathie. Elle en voulait plein le cul. Et puis après, elle l’avait remercié. Elle l’avait embrassé comme une épouse dit adieu à un condamné à mort. Elle lui avait bécoté sa poire fanée, à lui, le fini, le périmé, le déjà-terminé. Elle remerciait comme une sainte adorant son

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crucifix, car, sans le vouloir, il lui rappelait que rien n’était éternel. Elle savait très bien qu’elle ne le reverrait pas. Qu’il ne la baiserait plus jamais. Que ces quelques minutes puaient toute la précarité de nos vies : à peine commencées, déjà bouclées. Entre les deux, il fallait connaître l’intensité d’avoir tout vécu, deux fois au moins. Tout ça pour quoi ? Pour rien. Pour crever comme des chiens, le nez dans un caniveau. C’était ça, son fantasme : baiser des presque-achevés, des quasi-trépassés, des mecs que le monde oubliera avant même qu’ils rendent leur dernier souffle. Et ça se passait toujours comme ça. La bande de ploucs a fini par quitter le bar. Lui avait filé devant nous sans décocher un regard. Ses lèche-bottes avaient maté le cul de Cathie, et ma main sous les coutures, avec des airs vicelards. Là, quand nous étions de nouveau seuls, Cathie restait quelques minutes à me plaquer contre ses seins. Elle me cajolait, déposant des baisers sur mon visage jusqu’à ce que j’arrête de trembler, jusqu’à ce que la jalousie s’évapore et que mon désir d’elle reprenne le dessus. Elle savait très bien y faire. Elle attendait que les battements de nos cœurs se réalignent et cognent plus fort, à l’unisson. Elle susurrait alors mon nom, consciente de la nouvelle rage qui montait en moi. Elle aimait ça : me sentir bouillonner contre son corps, et glisser dans ce tumulte les mots qui me mèneraient jusqu’à l’éruption. On rejoignait la rue. On se mettait en chasse comme deux loups anorexiques, camés, accros à ce jeu vital et irremplaçable. Il fallait extraire cette fureur qui grondait en moi. Il fallait re-

trouver l’homme, le rattraper. C’était à mon tour de combler la faim de mon esprit instable. Cette nuit-là, notre belle-gueule avait quitté son groupe d’amis pour rentrer chez lui. Il avait emprunté un raccourci, un boyau vers une station de métro, dans le boulevard d’à côté. Cathie l’avait appelé. Il avait rebroussé chemin pour venir lui prendre la mâchoire comme un diable sur une âme perdue, avec un sourire carnassier. Il appuyait sur ses joues pour que sa bouche s’ouvre et se déforme. Il postillonnait des insanités sur la langue de ma gonzesse, faisant semblant de ne pas me voir, pensant qu’il allait remettre un coup, là, devant moi. J’étais intervenu. — Non, cette fois-ci, c’est mon tour. Il a dû me prendre pour un pédé, ou un de ces maris cocus qui, faute de pouvoir satisfaire leur femme, la prête avant de se faire bourrer à leur tour. Mais quand j’ai posé ma main sur sa jolie chemise pour les séparer, il a senti ma rage comprimée à l’intérieur, mon démon clandestin. Il a senti que nous étions plus forts que lui. J’ai lu la frousse dans ses pupilles, la crainte de se faire mettre comme une fillette. Moi, je cherchais autre chose. Au fond de ses billes, c’est la peur de la mort que j’espérais trouver. Je souhaitais que ce connard comprenne qu’à cet instant précis, il était au bout du rouleau, qu’il était arrivé au terme de son existence. Je voulais la révélation. Je désirais voir cette étincelle de lumière dans le noir de ses pruneaux. Et tout lui est apparu lorsque j’ai tiré ma lame de ma poche. L’abysse, le néant, tout ce qu’il masquait derrière sa belle gueule a ressurgi. Ses traits se sont illuminés d’une angoisse délectable. J’ai déchiré sa chemise. D’un coup, d’un seul. Et je l’ai planté seize fois avec un plaisir

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effréné. Il a senti le fer percer sa croûte, pénétrer sa chair, écorcher ses côtes. Le poumon, le foie, le cœur, la gorge. Il a grommelé au milieu de gargarismes de sang. Ses doigts ont tâtonné mes épaules et mon visage comme on cherche un interrupteur dans l’obscurité. La gorge, le foie, le cœur, le poumon. J’ai aimé lui montrer mes dents tandis qu’il paniquait. C’est moi qui le trouais. À en extraire ses glaires rouges. Qui le brisais à m’en fragmenter l’image. Qui le baisais jusqu’à ce que ses yeux perdent prise sur la réalité. Je me souviens encore de ses yeux contemplant mes lèvres pleines d’une écume pâteuse. J’ai joui, cette nuit-là. Violemment. Cinq giclées ardentes, retenues en moi depuis trop longtemps. J’étais en sueur, mais rassasié. J’ai laissé le corps dans sa flaque de sang. Je me suis relevé, j’ai enlacé Cathie, et on s’est embrassé comme au premier jour, au-dessus du macchabée. On n’était plus que tous les deux, l’âme ouverte et déchargée, fous amoureux de la vie qu’on menait. Ça se déroulait comme ça à chaque fois : avec fougue. Mais celle-là, ce fut la meilleure soirée de toute notre histoire.

Ces nuits chaudes, c’était de la dope, de l’héroïne. Notre état de grâce durait plusieurs jours, redescendant en vagues d’émotions brutes et fugitives. On couchait ensemble, on écoutait de la musique – Gainsbourg, Bashung, etc., on passait nos journées à poil, on s’habillait seulement pour aller bosser. On finissait par s’ennuyer, un peu. Alors quand le bourdonnement de nos pensées devenait trop insupportable, on recommençait. On était bien. Jusqu’au jour où l’usine a fermé. Je suis resté au chômage, elle a trouvé un autre boulot. Puis, elle a changé, elle m’a quitté comme toutes les autres. On s’est revu une fois, par hasard, dans un pub du centre-ville. On a baisé dans les chiottes comme si le monde allait s’écrouler la seconde suivante. Alors pour répondre à votre question, Docteur : oui, je crois qu’elle savait comment tout ça finirait. Elle savait, ce dernier soir où on s’est envoyé en l’air, comment elle finirait : dans une ruelle sombre, le nez dans le caniveau.

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mars/mai MMXiv - numéro 6

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Branded est un magazine/revue gratuit, virtuel, fondé en septembre MMXII à Paris par Laurent Dubarry. C'est une publication trimestrielle cu...

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