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DÉCEMBRE/FÉVRIER MMXV/MMVI - NUMÉRO TREIZE

BRANDED MATHIEU MOUNIR LE

ROQUIGNY FATMI

TANGO

GEORGE

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SHIRAS

EKHI

FABRICE BUSQUET

CORALINE -

DE

OLIVIER

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GYGI TORX CHIARA SÉVÈRE


DES IMAGES. DES LIVRES. www.eldorado-books.com


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ÉDITO par Laurent Dubarry

ART Olivier Sévère : Biominéralisme et rudéralité

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ART Flash back : Souvenirs du 13 avril 2013, quand Fabrice Gygi a ­performé ­Monopolis reactor.

QUESTIONNAIRE Larissa Deleite

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ART Mathieu Roquigny. Du kitsch au WTF

PORTFOLIO Coraline de Chiara

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ART METAVILLA : du lieu au lien, vers une éthique du devenir-monde

MUSIQUE Tango

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SOMMAIRE B R A N D E D

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MUSIQUE UANAMANI : TANDAVA RITUAL et autres accidents…

QUESTIONNAIRE Lionel Sabatté

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MUSIQUE Dérive nocturne

FICTION Torx 104

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FICTION Les fêtes blanches

ENTRETIEN Ekhi Busquet 84

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LITTÉRATURE Soudain dans la nuit

REMERCIEMENTS

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ÉDITO P U TA I N ,

PA R I S

Voilà, l’année 2015 vient de s’achever comme elle avait commencé. Dans le sang et les larmes. Puisque faire des dessins, aller écouter de la musique, voir un match de foot ou juste prendre un verre en terrasse est un péché, alors mes amis soyez des pêcheurs. Jouissons et cultivons nous sans entraves. Parce qu’après la pluie vient le beau temps, demain sera meilleur. Vive Paris, vive la vie et vive l’art.

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DÉCEMBRE/FÉVRIER MMXV/MMVI - NUMÉRO TREIZE

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COPYRIGHTS

WWW.BRANDED.FR Fondateur et directeur de publication : Laurent Dubarry laurent.dubarry@branded.fr

Page 12 : Monopolis reactor © Vanessa Morisset Page 14 : © Aurélien Mole Pages 16-17 : © Mathieu Roquigny Page 19 : © Mathieu Roquigny Page 20 : © Mathieu Roquigny Pages 22-23 : Photo DR Page 24 : Photo DR Pages 26-27 : Photo DR Pages 28-29 : Photo DR Pages 30-31 : Photo DR Page 34 : Olivier Sévère Pages 38-39 : Olivier Sévère Pages 42-43 : Olivier Sévère Pages 49-65 : Coraline de Chiara Page 68 : Photo Thibault Cresp Pages 74-75 : Photo DR Page 78 : Photo DR Page 84 : © National Geographic Creative Archives Page 86-87 : © National Geographic Creative Archives

Rédacteur en chef : Jordan Alves jordan.alves@branded.fr Directeur artistique : Léo Dorfner leodorfner@gmail.com Rubrique Art Julie Crenn julie.crenn@branded.fr Rubrique Livre Jordan Alves jordan.alves@branded.fr Rédacteurs : Florence Bellaiche, Ricard Burton, Stéphanie ­Gousset, Madeleine Filippi, François Truffer, Antonin Amy, ­Pauline Von Kunssberg, Ludovic Derwatt, Marie ­Medeiros, Mathieu Telinhos, Chloé Dewevre, Joey ­Burger, Ema Lou Lev, Jen Salvador, Benoît Blanchard, Len Parrot, Marie Testu, Benoit Forgeard, Alexandra El Zeky, Marianne Le Morvan, Blandine Rinkel, Mathilde Sagaire, Cheyenne Schiavone, Pauline Pierre, Virginie Duchesne, Marion Zilio, Florian Gaité, Tiphaine Calmettes, J. Élisabeth, Eugénie Martinache, Florence Andoka, Julien Verhaeghe, Anaïs Lepage, Pascal Lièvre, Mickaël Roy Contributeurs : Alizée de Pin, Jérémy Louvencourt, Julia ­Lamoureux, Morgane Baltzer, Camille Potte, Mathieu Persan

EN COUVERTURE CORALINE DE CHIARA

Diane Cire sur impression - 41 x 50 cm - 2015

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ET ILS DISENT QU’IL S’EST ENFUI

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FLASH-BACK.

SOUVENIRS DU 13 AVRIL 2013, QUAND FABRICE GYGI A ­PERFORMÉ ­MONOPOLIS REACTOR.

VA N E S S A M O R I S S E T

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arcel Proust, dans son opuscule Sur la lecture, développe la thèse presque sacrilège selon laquelle, lorsqu’on lit un livre, on se souvient plus de l’ambiance autour de soi -crépitement d’un feu de cheminée, bonnes odeurs provenant de la cuisine qui annoncent un prochain «à table!»- que du livre lui-même. Magnifique idée littéraire, sans doute exagérée, mais qui présente le grand intérêt de souligner la contamination des circonstances sur l’avènement des pensées. En tant que théoricienne dans le domaine de l’art, pratiquant d’incessants allers-et retours entre l’intellectuel, le sensible et le réel, je suis concernée par ces interférences et me demande souvent à quel point les circonstances dans lesquelles on aborde une œuvre déteignent sur son interprétation.

La question se pose d’autant plus dans le cas des performances auxquelles on assiste. L’architecture environnante, les réactions du public plus ou moins nombreux, les imprévus, tout concourt à une appréhension subjective des actions de l’artiste. La volonté d’en rendre compte m’a conduite à la rédaction d’une série de textes, entre l’analyse, le récit et la nouvelle, qui ne sont pas exactement des documents sur les œuvres, ni des substituts. Après le récit d’une performance d’Olivier Bardin à laquelle j’ai participé et une enquête autour d’une autre, du collectif KVM, que je n’ai pas vue (« Machine Optique » et « Chanter Foucault », parus dans la revue DIAPO) voici tout simplement le souvenir de la performance la plus extraordinaire à laquelle j’ai pu assister.

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Monopolis reactor Š Vanessa Morisset

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C

’était un de ces après-midis qui commence par un rendez-vous Place de la Bastille pour se rendre dans l’un des centres d’art de la banlieue parsienne, en l’occurrence les Eglises à Chelles. Plusieurs fois on m’avait dit que les performances de Fabrice Gygi étaient sidérantes, alors, aussitôt que j’ai su qu’il en réalisait une à l’occasion de son exposition aux Eglises, je me suis inscrite.

A l’arrivée, un pique-nique à l’extérieur nous attendait et l’après-midi s’est poursuivi dans une bonne humeur telle que je commençais à douter que ce pourquoi j’étais venue aurait lieu. Entre deux tomates et une part de pain surprise, je suis allée consulter les catalogues monographiques mis à la disposition des visiteurs car, je l’avoue, à part deux pièces rapidement vues au MAMCO, je connaissais très peu l’œuvre de Fabrice avant cette journée.

Dans le bus, nous étions un petit groupe et l’ambiance est vite devenue conviviale, si bien que globalement nous avions plutôt l’impression d’une sortie de fin d’année que d’un convoi vers une performance trash. Fabrice était assis juste devant moi et nous avons tout de suite trouvé de nombreux sujets de conversation, pour commencer quelle est la ville la plus agréable de Genève ou de Lausanne, puis nous avons parlé un peu d’art avec sa participation à la Biennale de Venise lorsqu’il avait représenté la Suisse (pas sa meilleure pièce a-t-il précisé) et enfin, nous en sommes venus à la montagne, les plantes hallucinogènes qu’on y cueille et qui se marient très bien selon lui avec je ne sais plus quel alcool typique de la frontière italo-autrichienne... Le trajet a été très plaisant.

C’est là que j’ai découvert les gravures qu’il avait faite en reproduisant ses tatouages, ses tentes et ses pièces gonflables avec des sangles de camion – sa signature – et surtout ses fameuses performances des années 90. Sur une photo, on le voit au milieu d’une salle, avec deux câbles parallèles tendus à la hauteur du visage et deux mégaphones attachés dans le dos. A y regarder de plus près, les câbles semblent métalliques et traversent ses lobes d’oreille, formant un rail terrifiant. Dans un entretien du catalogue, Fabrique explique qu’ils les avaient au préalable branchés sur une radio pour qu’ils transmettent les ondes, par la biais de ses oreilles et de fils de connexion, aux mégaphones. « Je faisais donc office de haut-parleurs » conclut-il. Et puis, il y a les images de la performance pour laquelle il avait ramassé des saletés dans

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la rue, vieux mégots, poussières, « une cueillette urbaine » selon ses termes, dans le but de concocter une pommade. En public il l’avait appliqué sur son index en la laissant agir. Vraiment, ça avait l’air bien. Assis sur une chaise de jardin, Fabrice discutait toujours joyeusement avec tout le monde quand, à un moment, sans plus rien dire et vraisemblablement sans raisons particulières, il s’est levé, a pris son sac à dos et est parti à l’intérieur des Eglises. Comme nous ne savions pas à quoi nous en tenir, nous l’avons suivi. Il s’est installé sur une de ses sculptures, un gros bloc rectangulaire, comme une pierre tombale. De son sac à dos, il a sorti des affaires, notamment de grands lacets marron, puis un objet jaune en matière

souple qui ressemblait de loin à un ballon gonflable, ce dont nous avons eu la confirmation : il l’a enfilé sur sa tête, l’a ajusté soigneusement pour qu’il soit hermétique et l’a gonflé avec une pompe jusqu’à ce qu’il soit parfaitement rond. Ensuite, il a attaché les lacets tout autour. Seul un orifice devant la bouche lui permettait de respirer bruyamment. Une sensation d’asphyxie s’est emparée de nous tous. Un père avec des enfants est parti (on leur répète tellement de ne jamais se mettre de sacs plastiques sur la tête) puis personne n’a plus osé bouger . Cela a duré une éternité.

Une sensation d’asphyxie s’est emparée de nous tous. Un père avec des enfants est parti

Gisant, 2013, 4 blocs de pierre de Saint-Maximin, 250 x 99 x 52 cm - Vue de l’exposition aux Eglises centre d’art contemporain de la Ville de Chelles © Aurélien Mole

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Passée la stupéfaction, j’étais partagée entre deux sentiments. La vue de cette drôle de silhouette me rappelait le gros œil à la place de la tête sur les pochettes de disque des Residents et me donnait envie de rire, tandis qu’en même temps l’idée d’assister à un lent suicide en live me terrifiait. Fabrice, lui, ne faisait rien. Nous voyait-il ? A quoi pensait-il ? Qu’attendait-il ? Ces questions surgies en le regardant m’ont replongée dans les pages d’un livre de philosophie sur l’altérité. Emmanuel Levinas disait: j’accède à l’autre par son visage. Mais qu’en est-il lorsque ce visage est remplacé par une sphère jaune? Finalement, c’est le fameux « Le caput mortuum ou la femme de l’alchimiste » de Michel Leiris paru en 1930 dans la revue Documents qui convenait le mieux à la situation. C’est un texte sur l’érotisme des masques, illustré de photos de visages cagoulés dans le style sado-maso. Un corps sans visage, c’est un corps vulnérable, offert à tous les possibles. J’ai eu l’impression de vivre l’une de ces pièces historiques héroïques où performance signifie mise en danger de soi, comme chez Gina Pane. Puis, Fabrice

a cherché quelque chose à tâtons. Nouvelle stupeur lorsque nous avons compris que c’était une cigarette qu’il allait fumer en dépit de son manque évident d’oxygène. Après nous avoir fait subir cette dernière épreuve suffocatoire, il a détaché les lacets, ouvert le bouchon du ballon qui s’est rapidement ratatiné, l’a retiré d’un geste et a rigolé. C’était fini. Encore sous le choc de ce que nous avions vu, nous sommes sortis sans trop échanger. En reprenant du thé et des biscuits avant de partir, la bonne ambiance du début de l’après-midi est revenue. Dans le bus vers Paris, à part quelques esquisses hésitantes de discussion, « ça t’a plu ? », « oui, beaucoup » - pour ma part je m’en suis tirée avec un « je vais écrire quelque chose », nous avons gaiement parlé, si je me souviens bien, de parties de ping-pong et du Canada.

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Mathieu Roquigny. Du kitsch au WTF MARION ZILIO

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i de nombreux artistes détournent les objets du quotidien afin d’en révéler la magie ou l’extra-ordinaire, Mathieu Roquigny en investit la part humoristique, la poussant jusqu’à l’extrême d’un What The Fuck !!! Devenue populaire avec la culture internet des jeux vidéos, des Tumblr et de YouTube, l’expression WTF renvoie, dans l’imaginaire collectif, à une esthétique virale et généralement low-fi, qui souligne l’incongruité de nos faits et gestes.

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Photographe de formation, Mathieu se fait l’archiviste de ces micro-évènements qui, des moments de repas au sommeil, en passant par les commodités, résument les cycles répétitifs de nos journées. Dans DIARY, Mathieu crée un inventaire particulier composé de WC, de sleepers, de bistouquettes ou de cendars. Le protocole est invariant : formalisé et systématique, il produit une vision normalisée et typologique du quotidien. Si le souci de frontalité, l’absence récurrente de contexte, ainsi que l’apparente neutralité des images s’inspirent de la tradition documentaire, ses clichés sont plus proches de l’univers caustique de Martin Parr, ou des pratiques amateurs, que des grands naturalistes. Des flashs aux captures, son esthétique rappelle les codes visuels transitant sur les réseaux, où la loufoquerie inspire l’acte photographique. Dans sa série Blackout, par exemple, des mises en scène aberrantes témoignent d’un souvenir abscons. Sorte de flash d’une mémoire trouée, la photographie se présente comme un rêve brumeux ou une scène de crime dont on chercherait à restaurer la cohérence. Certes les filles sont séduisantes et la photographie attractive, mais sous ce flash aveuglant, c’est davantage le désir de saturer l’espace des images et de suspendre provisoirement le spectacle qui se met en scène  ; comme si pour que la chose soit vue, il fallait bruler la rétine, inonder d’un flash trop violent la scène du crime.

lement belle, vraie et sérieuse, Mathieu lance un défi à la bonne morale et aux conventions sociales. Si son art frise l’insolence, c’est avec désinvolture et humilité qu’il s’empare des petits riens, les déployant de l’image à l’objet, de l’observation à la construction. Ainsi en va-t-il de l’œuvre Maison Close, un château de cartes érotiques composées de pin-up des années 50. Pensé comme un pied de nez aux images dites « cochonnes », cet échafaudage repose sur un difficile équilibre où, comme il l’explique lui-même, « la pulsion scopique tend vers la fragilité par l’entremise du jeu ». Sorte de vanité contemporaine, elle devient l’objet d’un détournement de fond et de forme. Mathieu s’amuse de l’absurdité du monde, fait de nos gestes répétitifs le motif de formes primitives lesquelles, davantage que de renvoyer à une supposée aliénation, convoquent une nouvelle manière de percevoir l’insignifiance et sa poésie latente. Dans Premier Souffle, ce sont les poussières de mines de crayons de couleur taillés de manière obsessionnelle qui font l’objet d’une mise en espace. Collées en cercle, ces compositions géométriques et minimalistes sont sublimées, littéralement recyclées. Cet aspect devient alors un moteur de son œuvre qu’il travaille jusqu’à l’épuisement, voire sa disparition.

À l’instar de 4 PM ritualisant ses jours depuis 2006, Mathieu dilate le temps à l’infini, fait d’une fraction de seconde un moment d’éternité qui inscrit ses séries dans le temps long de la collecte. Aussi, n’est-ce pas tant le désir de « représenter la quotidienneté  » que de se tenir dans une «  quotidienneté de la représentation », qui motive l’artiste : il s’agit de se fondre dans le réel et ses flux plutôt plus de constituer un calque austère de la réalité. En répertoriant son environnement, selon un principe d’équivalence, où toute chose est éga-

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Double page précédene, Une Vénus en or, photographie argentique, 2013 Page de droite, Maison Close cartes à jouer, 50x30 cm, 2015


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Page de gauche, Medusa, photographie argentique 2013

Between Me & Us, débutée en 2011, est une accumulation de bouteilles de whisky remplies des cendres de cigarettes ayant très certainement accompagnée leur absorption. Cycle d’un moment de flottement, où l’alcool et le tabac fonctionnent comme des vases communicants, Mathieu procède par consumation et consommation. De la destruction pure et simple que présente le verbe consumer, l’artiste convoque un art de la consommation supposant, lui, une destruction utile, destinée à quelques usages.

d’un humour distancié à un humour incarné, sa démarche glisse vers un second degré plus proche de la culture WTF. Du kitsch au WTF, Mathieu Roquigny livre un éthos contemporain dont on aurait tort de sous-estimer la portée sociologique. Car si la formule appartient à l’air du temps, tout en étant asphyxiante, elle brille d’une médiocrité plus voyante. Elle devient un baromètre de nos valeurs et met au défi l’observateur ; elle fabrique l’événement, plus qu’elle n’en signale la mièvrerie.

Non sans une certaine dose d’ironie, Mathieu révèle le kistch de notre époque afin d’en synthétiser l’essence joyeuse ou jouisseuse et, se faisant, semble faire sienne la traduction du terme allemand kitchen, signifiant « ramasser des déchets dans la rue  ». Mais en passant de la photo à l’installation,

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METAVILLA : DU LIEU AU LIEN, VERS UNE ÉTHIQUE DU DEVENIR-MONDE

MARION ZILIO

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ETAVILLA est une œuvre-lieu, un espace « glocal », pris dans un jeu d’interrelations entre divers emplacements, différentes temporalités et niveaux de réalités. Ancrée dans un territoire local – une artère de la ville de Bordeaux, en France –, la vitrine, qui fait aussi office d’écran de projection, est connectée à une géographie globale. L’installation prend la forme d’une mise en abyme, rendant d’autant plus complexes les articulations inhérentes au système-ville. Le micro et le macro, l’individuel et le collectif, mais également la mémoire et l’histoire d’un territoire entrent en résonnance avec des flux de tout ordre : de données, d’images, d’affects, de marchandises, etc. véhiculés sur les réseaux. Comprise comme un espace relationnel, acentré et horizontal, METAVILLA

compacte le couple local/global sous une exigence de « glocalité ». Le lieu devient un lien, et le local un espace «  méta  », autant mondialisé que virtualisé. L’installation crée ainsi de nouvelles formes de représentations, d’échanges, d’organisations, mais aussi de veille. Là, où l’espace urbain contemporain, appareillé d’une multitude d’écrans, de capteurs et de signaux s’érige, lui, en dispositif de surveillance, de régulation ou d’optimisation des flux, contrôlant du même coup, ce qui se pense ou se crée au sein de ces espaces intermédiaires. Le dispositif déploie donc des rapports d’interactions et d’immersion avec l’environnement et le public à une échelle «  meta  », dont il faut rappeler que le préfixe désigne à la fois la « réflexion, le changement, le fait d’aller au-delà, à côté de, entre ou avec ». Il

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se fait l’écho d’un « devenir-monde », qui confère à l’œil une fonction haptique, celle de toucher par le regard, de caresser des yeux, de faire corps avec lui, dans un esprit de coparticipation et de co-création. Quand METAVILLA évoque également un subtil jeu de mots : « mets ta vie là », où comment le « là » de l’ici et du maintenant, renvoie tout aussi bien au nulle part et à l’ailleurs, à l’avant et à l’après, au réel et à la fiction. C’est pourquoi, en plus de représenter un cas particulièrement complexe de mise en abyme, invitant vers des potentialités quasi infinies de connexions, l’œuvre multimédia de Caroline Corbal a besoin d’être activée, afin de créer une «  synergie de réflexion complémentaire ». En invitant l’artiste Mounir Fatmi à filmer sa vidéo History is not mine, lors de la 10e Édition des Rencontres de photographies à Bamako, ce sont les aspects tant esthétiques, politiques qu’éthiques des deux œuvres qui, se rencontrant, se soutiennent et dialoguent mutuellement.

Vidéo de vidéo, elle-même remise en abyme dans l’espace METAVILLA de Caroline, l’œuvre de Mounir met en scène ses propres conditions de représentation, révèle sa structure comme le contexte qui le supporte. Car il ne s’agit pas seulement de retransmettre, répéter ou métaphoriser à la puissance n, un abyme, ni d’expérimenter la boucle jusqu’à sa déchirure. History is not mine est une réponse à un acte de censure, celui dont a été victime l’artiste lors de l’exposition L’Histoire est a moi, au Printemps de Septembre de Toulouse. Aujourd’hui re-présentée dans le cadre de la Biennale au Mali, l’œuvre rend compte des difficultés pour l’art et les artistes de s’approprier un territoire, à partir duquel se tissera un ensemble de micro-évènements constituant la mémoire et l’imaginaire des individus. Si la guerre du Mali avait conduit les autorités a annulé la précédente édition, elle affiche aujourd’hui, sous le thème Telling time (Temps conté), le désir de reconquérir les interstices du Temps. Par l’image, fixe ou animée, se reconstruisent des petites histoires

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anecdotiques, fragmentées, singulières ou récursives, seules à-même de réécrire la grande Histoire, celle des vainqueurs ou de la marche à la globalisation économique. En « hébergeant » l’œuvre de Mounir, METAVILLA quitte la pure logique du réseau et s’engage dans un processus d’accompagnement et de reterritorialisation. Elle réinjecte du local dans le global, tout comme elle réintroduit du global dans le local. Elle glocalise et singularise, articule nos relations avec les autres et les interactions avec le monde. C’est en ce sens qu’elle habite le monde, devient-monde, coordonne des aspects locaux pour impacter la globalité, et inversement.

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Olivier Sévère

Biominéralisme et rudéralité FLORIAN GAITÉ

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n ne compte plus les références de la jeune scène artistique à l’univers minéral. Ne serait-ce qu’en France, Maude Maris, Pieter Van der Schaaf, Edouard Wolton, Marie Lelouche, Vincent Voillat, Evor, Anna Tomasgewski, Coraline de Chiara, Eric Stephany ou Thomas Hauser, pour ne citer qu’eux, s’emparent du motif de la pierre comme d’un ressort plastique capable d’interroger le rapport de l’homme contemporain au vestige, à la nature ou à la figure totemique. Parmi eux, Olivier Sévère se distingue en conférant à son matériau une vibration et un dynamisme qui empruntent résolument leurs lignes de force à l’organicité. Prolongée en des ramifications réticulaires (Métalepse), baignée d’une luminosité auratique (Polyèdres), volant en éclats suspendus (Précipitation),

photographiée en effusion (Ci-dessous) ou hybridées entre elles (Agrégat), les pierres d’Olivier Sévère s’affirment comme des proto-organismes sensibles qui font rupture avec la représentation de corps inertes à laquelle la doxa scientifique les a traditionnellement assignée. Présentée lors de la dernière Nuit Blanche Mayenne, l’installation vidéo En Substance relève de cette même intention plastique, tout en inscrivant plus franchement la vitalité au cœur de son propos. Œuvre spéculative, plus que simplement poétique, elle tente de donner forme à l’intuition d’une vie des pierres, d’un biominéralisme dont la science contemporaine commence à entrevoir la réalité.

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EN SUBSTANCE. La nuit tombe sur Mayenne. Cernée par des arbres broussailleux qui en obstruent la vue, une clairière jonchée de feuilles mortes accueille un plan d’eaux stagnantes et un vieux cabanon de pierre aux airs de masure. Dans le premier, une plaque de marbre clair, du bardiglio, flotte comme par magie à la surface de l’eau, en rappel d’une autre de ses œuvres, Sombrer, dans laquelle une assemblée de ces mêmes plaques, disposées dans un bassin, évoluaient sans jamais couler. En fond, une bande-son mixant les bruits de divers phénomènes naturels (écoulement d’eau, séisme, glissement de terrain..) dramatise l’atmosphère et donne à cette scène quasi statique la charge d’un événement. Dans le cabanon est projetée la vidéo de cette même plaque dont on peut suivre la lente pérégrination à travers un canal. L’effleurement des feuilles bordant le chenal, le rythme langoureux de sa progression et le montage de deux

couches vidéo en dialogue concourent à installer un univers sensuel et contemplatif, qui suggère plus qu’il ne dit. Entre réalisme documentaire et traitement fictif, Olivier Sévère transforme le pan de marbre en une Ophélie minérale dont la dimension mélancolique est redoublée par les effluves automnales d’humus. Appel appuyé à faire retour sur le passé, l’objet, empreint(e) de nostalgie, se positionne comme la trace d’une origine dont il appartient au public de retrouver l’accès.

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BIOMINÉRALISME. Bien qu’affilié à une tradition essentialiste, le terme de « substance » renvoie ici moins à une identité qu’à un processus. Olivier Sévère s’interroge sur la genèse métamorphique du marbre qui, issu des zones calcaires, émerge de la cristallisation de sédiments sousmarins. Les veines de la roche y apparaissent comme autant de traces tangibles de cette archéologie hydride où les règnes végétal et minéral se confondent en un tout biomorphique, résistant au passage du temps. Ici à l’œuvre, le regain de vitalité actuel pour la matière minérale, bien souvent limitée à la forme quelque peu mortifère de la ruine, accompagne une révolution scientifique — certes encore discrète mais notable — qui reconsidère la dimension anorganique de la minéralité. Une étude menée en 2014 par des physiciens-biologistes du CERN (Paris VII), dirigée par Guy Yom Fodrill, a ainsi mis au jour l’existence de réseaux de cellules vivantes au cœur de l’orga-

nisme de tous les minéraux. En outre, reconsidérant la biosphère depuis l’émergence de la vie, ces mêmes scientifiques ont démontré comment l’agglomération de cellules mortes Eucaryotes et Procaryotes a permis la constitution des rochers à l’aide desquels les premiers êtres microscopiques ont pu rejoindre la surface et coloniser la Terre. Ainsi replacé dans une histoire du vivant, le règne géologique rejoint la grande histoire de la biologie évolutionniste, dont En Substance extrait un épisode, aménageant dans cette clairière l’espace d’une micro-narrativité.

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RUDÉRALITÉ. Témoignage d’une biogenèse ancestrale, transcendant les âges et les lieux, l’œuvre met en jeu une plasticité survivante, où la vie fossilisée négocie avec une nature profondément vivace. Travail de taille artisanale autant que sculpture de l’image, du son et de l’espace, En Substance installe les conditions d’un dialogue nourri entre l’objet flottant et l’environnement naturel qui l’accueille. Dans la vidéo, la surface polie et lustrée du marbre introduit un jeu de miroir entre la blancheur du rectangle et le bout de ciel qui se dessine au-dessus, tandis que dans l’installation la brillance de la plaque renvoie au miroitement de la lumière sur l’eau, le tout appuyant le contraste avec l’obscurité de la clairière. A considérer cette interpénétration de l’organique et de l’inanimé, on pourrait alors évoquer à son propos une esthétique du « rudéral », pris dans son sens botanique, c’està-dire qualifiant des plantes qui poussent sur les décombres, les ruines ou les déchets. Bien qu’inscrit dans un registre naturaliste, le geste plastique d’Olivier Sévère prend en effet ironiquement ses distances avec l’idée d’une «  nature morte  » pour produire

l’image d’un monde où la définition de la vie, telle que nous la comprenons habituellement, vacille. En un sens, toute l’œuvre du plasticien semble vouée à aider la nature à reprendre ses droits, en permettant au minéral de reconquérir le champ du vivant. Dans une pièce de 2014, Par Monts et par vaux, réalisée avec la paysagiste Évelyne Darcy, Olivier Sévère proposait déjà cette réconciliation des contraires — ici, la montagne et la vallée — en couchant du marbre brut de Carrare sur un lit de végétaux. En Substance prolonge cette intention en proposant un paysage cosmique au sein duquel la plaque incarne un protagoniste régénéré dont la pulsion vitale ne cesse de battre. Au croisement du discours savant et de la parole poétique, elle permet à Olivier Sévère de s’emparer de la question biomorphique pour redessiner, tout en finesse et subtilité, le sens et l’essence de la minéralité.

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QUESTIONNAIRE

LARISSA DELEITE PROPOS RECUEILLIS PAR LÉO DORFNER

Larissa Deleite est une artiste brésilienne, née à Rio de Janeiro en 1988. Elle vit et travaille entre Paris et São Paulo.

1 - Que n’échangeriez-vous pour rien au monde ? L.D. Ma famille 2 - Quelle profession rêviez-vous d’exercer lorsque vous étiez enfant ? L.D. Artiste 3 - Quel cadeau aimeriez-vous recevoir ? L.D. Un billet d’avion 4 - Le meilleur endroit où passer la nuit ? L.D. Dans mon lit 5 - Une chose que vous aimeriez savoir faire ? L.D. Savoir danser 6 - Un disque ? Un livre ? Un film ? La symphonie du Nouveau Monde d’Anton Dvorak / Le Rouge et le Noir de Stendhal / Barry Lyndon de Stanley Kubrick

L.D.

7 - A quelle époque auriez-vous aimé vivre ? L.D. New York à la fin des 60’s 8 - Le plus bel homme, la plus belle femme de la terre ? L.D. Leonardo DiCaprio et Gisele Bündchen 9 - Que faîtes-vous le dimanche ? L.D. Une feijoada en famille

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QUESTIONNAIRE

10 - Votre syndrome de Stendhal ? L.D. les plages de Caraiva 11 -Avec quelle personne morte aimeriez-vous pouvoir dîner ? L.D. Elis Regina 12 - Quel est votre alcool préféré ? L.D. La caipisaké 13 - Quelle est la personne que vous détestez le plus ? L.D. Personne 14 - Où aimeriez-vous vivre ? L.D. Los Angeles 15 - Qu’est-ce qui attise votre désir chez l’autre ? L.D. Ses bras 16 - Un personnage de fiction auquel vous vous identifiez ? L.D. Donald 17 - À combien évalueriez-vous votre corps pour une nuit ? L.D. 10000000000000000000 $ 18 - Un mot, une expression ou un tic de langage ? L.D. Que legal ! 19 - PSG ou OM ? L.D. Flamengo ! 20 - Si vous pouviez avoir la réponse à une question, quelle serait la question ? Pourquoi les oiseaux se cachent pour mourir ?

L.D.

21 - Quelle serait la musique de votre enterrement ? L.D. Eu bebo sim d’ Elizeth Cardoso 22 - Votre menu du condamné ? L.D. Juste un bol d’açai avec de la banane et du granola 23 - Une dernière volonté ? Encore !

L.D.

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PORTFOLIO

CORALINE DE CHIARA

JULIE CRENN

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oraline de Chiara pratique un art du collage. Qu’il s’agisse de dessin, de vidéo, de peinture ou d’installation, elle travaille l’image par superposition et juxtaposition. Les livres d’occasion représentent une source d’inspiration intarissable. Sortis des bibliothèques, ses livres abandonnés dont le contenu semble périmé ouvrent pourtant des territoires insoupçonnés que l’artiste se plaît à réinvestir et à réactualiser. Au fil des pages, elle prélève des photographies de minéraux, de statuettes, de motifs, de paysages, de cartes, de peintures ou encore d’objets anthropologiques. Les images constituent une collection de trésors que l’artiste ne cesse de nourrir et développer. Les sujets et les objets sélectionnés proviennent de différentes époques, civilisations et géographies. Ils apparaissent comme

les fragments d’une histoire collective envisagée sans limites ni de temps ni d’espace. Décontextualisés et combinés à d’autres images qui agissent comme des calques, ils semblent flotter dans l’espace-temps. Coraline de Chiara décide de retenir une image pour sa signification, sa portée (historique, artistique, culturelle, ethnologique, géologique, etc.), mais aussi pour ses qualités plastiques, ses aspérités et ses particularismes. Avec une dextérité technique incontestable, elle procède à un travail de reproduction à la mine de plomb ou à la peinture à l’huile. Elle prend soin de restituer le grain, la texture, la lumière, la couleur, la transparence, la brillance d’un crâne de Neandertal, d’une statuette figurant une joueuse d’osselets, d’une tête d’Héraclès en pierre, d’un cheval de la dynastie Tang en porcelaine, d’un cristal de sel ou d’une malachite.

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La peinture et le dessin sont les mediums de prédilection de Coraline de Chiara. Sur la toile et sur le papier, elle reproduit avec fidélité les images récoltées. Elle respecte les codes couleur, la trame d’impression, les détails, les défauts. Couche par couche, le sujet est révélé. « Lorsque je peins, je pense aux différents niveaux de lecture et aux strates de couleurs. Une couleur est toujours la résultante de plusieurs additions de couleurs superposées.  » Le respect de l’image source trouve ses limites avec l’injection d’accidents et d’éléments perturbateurs. En effet, pour ne pas réduire la transposition de la photographie en peinture à une simple compétence technique, elle introduit, non sans malice et ironie, des éléments intrus inhérents au travail d’atelier : un scotch de papier déchiré, une rature, un post-it, une note, une mesure, une feuille de papier calque ou de papier millimétré. Travaillés en trompe-l’œil, ces vestiges de la cuisine de l’image s’imposent, s’incrustent et nous offrent quelques indices sur la construction de l’œuvre. Ils contredisent la rapidité du déclencheur photographique et installent un autre temps, celui de la peinture. Ses éléments fonctionnent à la fois comme des marques d’appropriation des images, mais aussi comme un moyen de les repenser et de les réinvestir d’une nouvelle histoire et d’une nouvelle temporalité. Ils signalent la part d’invention et de création.

velles ramifications qui résonnent alors comme la promesse de nouveaux territoires à fouiller et à expérimenter. Parallèlement, en analysant l’histoire de la peinture, son passé et son devenir, ses antagonismes, son exécution, elle arpente le territoire de la peinture. D’Ellsworth Kelly à Malcolm Morley en passant par Brice Marden et Jean-Baptiste Corot, ses références et inspirations engendrent un décloisonnement. À l’écoute des différents débats et des agitations souvent superficielles, elle tend à s’extraire des carcans picturaux pour mieux les fondre et les confondre.

Au fil des œuvres, Coraline de Chiara construit un paysage transculturel au sein duquel elle articule une pluralité de figures, mythologiques et anonymes, de matériaux et de motifs. Un paysage, une nouvelle géographie dont la carte se déplie à l’infini. Les œuvres, pensées comme des collages, s’associent et engendrent de nou-

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P.H.B - Huile sur toile - 73 x 60 cm - 2009

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Malachite (pseudomorphose d’Azurite) - Huile sur toile - 116 x 89 cm - 2013

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Proustite - Huile sur toile - 114 x 146 cm - 2014

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Vases funĂŠraires - Cire sur impression - 50 x 41 cm - 2016

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Reposer - Huile sur toile - 130 x 97 cm - 2016

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28 - Collage et mine de plomb - 18 x 24 cm - 2013

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12,5 - Collage, graphite et feurtre - 20 x 30 cm - 2014

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Le baume I - Cire sur papier - 18 x 24 cm - 2015

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Cheval de la dynastie Tang - Huile sur toile - 114 x 146 cm - 2015

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Le ciré jaune - Cire sur impression - 43 x 31 cm - 2015

Page de droite : À gauche Crâne de Néanderthal - huile sur toile - 246 x 114 cm - 2015 À droite Joueuse d’osselets - huile sur toile - 89 x 41 cm - 2015

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RĂŠserve I - Huile sur toile - 195 x 250 cm - 2015


22 - cpollage, mine de plomb et feutre- 18 x 24 cm - 2013

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22 - Collage, mine de plomb, feutre et crayons de couleurs - 24 x 18 cm - 2013

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À gauche : Tête d’Ifé - huile sur toile - 150 x 150 cm - 2015 À droite : Brutus - huile sur toile - 150 x 150 cm - 2015

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MUSIQUE

TANGO TANGO TANGO JULIE CAILLER

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ne musique s’échappe du bâtiment. Il faut s’approcher, encore, jusqu’à ce que l’atmosphère de la milonga emplisse les couloirs et fasse frémir les murs, jusqu’à ce que l’énergie du bal se propage et nous parcourt. Dans une salle à la lumière tamisée, malgré le brouhaha de ceux qui regardent, la musique habite l’espace et les danseurs qui l’accompagnent d’un bruit lancinant qui ne cessera qu’avec elle : le bruissement de leurs pas qui glissent sur le parquet. À l’inverse des aiguilles d’une montre, les tangueros tournent, ils circulent, ils marchent, ils dansent au rythme de la musique dans un ballet improvisé. L’énergie singulière du lieu et de la danse, ce mouvement infini, grisent, le tango est une ronde qui enivre, à moins que cette ivresse ne soit aussi dûe à cette rencontre de deux corps, inconnus parfois, qui s’appréhendent et se saisissent l’un de l’autre dans le bercement de la musique. Le tango est un art de l’écoute, de la musique assurément, mais aussi celui des corps. Il faut s’adapter à ce et ceux qu’on ne connaît pas, à ce corps, nouveau

parfois, de l’autre, un corps trop grand ou trop petit, gros ou maigre, vieux ou jeune. Il faut s’adapter réciproquement à cette étendue du corps de l’autre, à son rythme, à sa densité, à son énergie, à son caractère. Et lorsque chacun a pris la mesure et la cadence de l’autre, il faut danser. Tempe contre tempe, paume contre paume, les yeux légèrement baissés, le tango est un face-àface dans lequel on ne se regarde pas, du moins pas dans les yeux. On ne se perçoit pas par le regard même si c’est par lui, par la mirada, que tout commence – vous verrez même, de temps à autre, certaines tangueras danser les yeux fermés, prises dans une concentration, comme ravies dans une transe aveugle. Au tango, on ne se voit pas, on se ressent sans un mot, seul le contact tangible, physique, charnel, montre le chemin et guide. Les bras ouverts accueillent l’homme ou la femme dans l’entre des bras, cet espace intime de l’étreinte, de l’abrazo. Étreinte lascive, étreinte tendre, étreinte affectueuse, là réside la force et la singularité de cette danse.

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MUSIQUE

Dans cet enlacement résonne une confusion des temps et des espaces sensibles du corps, comme un écho, nous revient l’enlacement originel, celui de la mère, celui du grand-père et puis aussi, inévitablement, celui de l’être aimé. L’abrazo, c’est prendre à bras-le-corps, accueillir l’autre à travers cet espace, cet entre qui nous relie mais c’est aussi donner de son intimité, de sa tendresse, de sa joie, de son temps, partager ce moment de musique, on se confie à l’autre et puis, enfin c’est transmettre l’énergie, l’envie de danser. Dans cette danse, dans toutes les danses peut-être, il est question d’énergie, ça se diffuse, se répand, se propage, se communique, de la pointe des orteils jusqu’aux bouts des doigts. Ces ondes se partagent le temps d’un tango, d’une valse ou d’une milonga, de cette rencontre, d’une tanda. Les corps communient, s’approuvent, s’éprouvent parfois et la musique s’arrête, le rideau tombe, cortina, ils se séparent.

éminemment sensible, charnelle et, paradoxalement, presque spirituelle de l’abrazo, à travers la communion des corps et de leurs énergies. Dans l’abrazo réside l’attachement des danseurs, la dimension presque addictive au tango, comme l’enlacement des corps pris dans la danse. Se révèle dans l’abrazo l’intemporalité du tango, par l’étreinte comme relation première à l’autre, celle qui émeut et qui touche, celle qui apaise et qui rassure, c’est ainsi le plus bel argument de cette danse et, que dire de plus sinon, allons danser et surtout, étreignons-nous.

Tout le pouvoir du tango est là, dans l’étreinte, dans son étreinte, dans cette expérience

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UANAMANI : TANDAVA RITUAL ET AUTRES ACCIDENTS… LILI LEKMOULI

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L

a scène électro madrilène propose de nombreuses rencontres cultes dans chacun de ses clubs, pour la plupart intimistes, toujours propices aux pérégrinations des amants de l’électronique. A Madrid, la nuit, les rues sont pleines de gens qui vont et viennent, les clubs grouillent comme des fourmilières. La fête est un sens inné et trois heures du matin, c’est une heure respectable pour sortir. L’électro obscure a pour temple de la techno l’incontournable « Specka », lieu qui a fêté ses 25 ans et qui, aujourd’hui, accueille entre autres le « FEMUR CLUB  », référence de la prog electro, synth,new wave et autres bizarreries électroniques.

La scène alternative compte parmi les propositions qui retiennent l’attention, le duo Uanamani, qui, après avoir publié son premier EP en 2010, crée en 2014 la maison de disque De Profundiis. Quand on sait que la fête madrilène commence véritablement au petit matin, on peut imaginer l’appétit musical des oreilles espagnoles. Ici la nuit, la ville vit, forte et fière. Je vis là depuis deux ans, et parmi mes découvertes musicales, il y a ce duo, Uanamani, qui se démarque par sa finesse et son élégance. Depuis plus de 10 ans, Uanamani arbore les clubs espagnols et se produit également dans des musées (Reina Sofia) et des galeries d’art (NeuroArte, Los Jacintos) et autres salles mythiques (Nitsa/Barcelone).

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MUSIQUE

Un mix live de Uanamani pourrait ressembler à une rave en plein milieu d’un site archéologique tiré des profondeurs aztèques. On serait là, planté dans cette « TANDAVA RITUAL », et Shiva en jet-lag, toute droite atterrie d’Inde danserait soulevant la poussière des vieux murs de pierres. On entendrait se mêler des chants rituels de tribus venues d’on ne sait plus où, à des distorsions soniques, des guitares ou des sons océaniques. Uanamani, c’est la rencontre de la pierre et du son, du spirituel et du synthétique, d’Oscar Wilde et de la tribu Purépecha. Ces deux Madrilènes, Pedro et José, qui depuis 2009 prolifèrent leurs curiosités sonores détestent évidemment les cases et sous case de styles. Ils expérimentent sans cesse et de leurs « accidents créatifs » naît ce qui seul leur ressemble, une électro curieuse, vivace et organique. Passé les typiques «  ambiant, dub et techno  », on écoutera surtout avec malice comment se structurent et déstructurent les sonorités anciennes, des instruments archaïques sur une électro qui toujours invite à la danse, vous vous

rappelez, celle de Shiva, une transe métaphorique. Uanamani, c’est un voyage, celui de l’expérimentation des sensations sonores, de mondes enfouis, de mythes oubliés. Un hypnotisme auditif. Leurs créations sont des designs de sonorités qui tentent de reproduire le souvenir d’un son, de voix étranges et profondes, de matières brutes. Un travail parallèle à celui de MURCOF qui opère du même procédé imbriqué à la musique classique. Ils déforment des sons réels et inversement, forment des sons plastiques. Ces créations accidentelles sont une quête qui joue à réinventer et transcender l’archaïque et l’ultra contemporain. Uanamani c’est l’idéal de la recherche de la joie à l’heure de l’électronique, d’une société tournée vers la conscience et la spiritualité, l’individu en harmonie avec la nature et la technologie, le monde à l’échelle de tribu.

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MUSIQUE

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MUSIQUE

DERIVE NOCTURNE FLORENCE ANDOKA

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ruit de la collaboration entre une auteure et un duo de musique électro, Hippocampe dans la ville est le premier album de Frédérique Cosnier & Li.

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MUSIQUE

« On transpire au tapis et peut-être que dehors on se hait », les mots de Frédérique Cosnier sont empruntés au quotidien comme par une oreille distraite qui laisserait pénétrer les images venues de la radio, de la télévision, des voix sur la terrasse qui portent jusque-là. Un éphèbe au torse inique, une cougar pleine de botox, un lézard en Ford Fiesta, autant de figures rêvées qui traversent Hippocampe dans la ville, le premier album de Frédérique Cosnier & Li. Le trio s’est formé en 2012, autour de la découverte d’un poème en six parties écrit par Frédérique Cosnier : Hippocampe dans la ville. Li est un duo électro, composé de la chanteuse Cecil et du poly instrumentiste Lionel, ancien musicien du groupe Ginkgo. Rapidement le texte est traduit en anglais, et le duo Li s’en empare pour le porter ailleurs, crée une musique et un chant qui l’accompagnent. De Louis Aragon à Jean Ferrat, de Paul Verlaine à Serge

Gainsbourg, mettre la poésie en musique est une affaire ancienne. Pourtant, comme l’affirme Frédérique Cosnier, « Si elle peut être mise en musique, ce n’est pas seulement parce qu’elle est musicale. C’est d’abord et avant tout parce que c’est un mouvement, auquel il faut rendre son dû. Protéiforme, irrésolu. » Si Hippocampe dans la ville résulte de la rencontre d’une auteure et d’un groupe de musique électronique, l’album dévoile un univers très cinématographique, où les images défilent dans les esprits. On songe au sentiment d’enfermement qui nourrit les films de Sofia Coppola, comme ceux de Mia Hansen-Love. L’artiste Antonio Catarino s’est également associé au projet de l’album en réalisant une série de photographies ainsi qu’une vidéo. On décèle au cœur du texte de Frédérique Cosnier, une certaine forme de surréalisme qui surprend. L’histoire

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d’une mère lézard infanticide et la quête érotique de la maison de John sont librement juxtaposées, peut-être selon le procédé de l’écriture automatique ou du moins d’un certain lâcher-prise quant au flux de l’inconscient qui émerge. Dès les premiers instants, apparais ancré dans le texte à la première personne, un personnage féminin éclaté en deux voix qui se superposent. Il y a le souffle de Frédérique Cosnier et le chant de Cecil qui disent, selon deux modes distincts et complémentaires, la maternité qui obsède, le risque permanent de la fusion ou du meurtre de l’enfant, la vie matérielle des jours ordinaires qui tour à tour enchante et désespère. Au loin résonnent les bombes des scrutins de l’Orient. « Un peu lasse d’occuper mon corps » déclare la narratrice à l’identité fragmentée. Hippocampe dans la ville s’écoule comme une histoire noire et onirique, qu’il convient d’écouter avec attention pour en saisir les

mille visages. Pourtant la musique de Li, enveloppante, mêlant électro et rock, et la voix de Cecil, qui chante aussi dans d’autres formations du jazz ou de la chanson française, emportent le corps et les rythmes habiles donnent envie de s’y perdre.

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ENTRETIEN

EKHI BUSQUET MADELEINE FILIPPI

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ENTRETIEN

ENTRETIEN AVEC EKHI BUSQUET, CRÉATRICE DU COLLECTIF « LES ESTAMPILLÉS »

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots à nos lecteurs ? Les Estampillés est un studio de design reconnu d’intérêt général par l’état, qui dessine et édite des objets de décoration exclusivement fabriqués par des entreprises françaises porteuses du même label.  Ce réseau de fournisseurs est composé de structures dites à «finalité humaine» orientées vers le collectif (chantier de réinsertion, ateliers protégés, association d’utilité publique, etc).   Comment est né ce projet ?  Les Estampillés est une initiative développée dans un modèle de recherche et d’entrepreneuriat associatif à Paris depuis 2015.  Après 6 ans d’études à l’école Boulle (Paris), puis à l’école Polytechnique (Milan), j’obtiens en 2010 un diplôme de Design Produit, avec les félicitations du jury pour «Dessein de l’entreprise humaniste», Master réalisé en partenariat avec Emmaüs Défi.  Diplômée, je suis recrutée par l’Oréal, en tant que Designer Mobilier au sein du studio de création international de la marque Lancôme. Depuis 2012, je travaille comme responsable d’une équipe de créatifs pour la Maison Christian Dior. Je perfectionne rigueur et exigence créative dans une culture à forts enjeux identitaires et financiers.

Entre compétitivité et stratégie de marque, j’affine la réflexion initiée dans le cadre de mes études : allier objectifs économiques et finalité humaine. Qui sont les créatifs des Estampillés ? Les designers des Estampillés sont des créatifs formés dans les grandes écoles publiques d’arts appliqués françaises et ancrés professionnellement dans le système «dominant». Cette caractéristique est déterminante car Les Estampillés sont convaincus que «pour changer un système il faut d’abord en faire partie» ! Les profils sont variés : designers mobilier, illustrateurs et designers d’espace et sont sollicités en fonction de la nature des commandes.  

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ENTRETIEN

«Nos ateliers protégés ccueillent plus de 130 c­ollaborateurs en situation de handicap mental et/ou moteur.»

Parlons du style des Estampillés, comment le définiriez-vous? Graphique ! Le process de production proposé par Les Estampillés n’a pas pour finalité la performance technique ni la forme pour la forme. Les gestes de fabrication de nos collaborateurs en insertion sont ceux de nos grands parents. Les ateliers protégés que nous sélectionnons travaillent volontairement avec  un  outillage sommaire afin de ne pas rentrer dans des logiques de grosses séries entrainant inexorablement une posture d’exécutant pour les collaborateurs. Cette simplicité de fonctionnement se ressent dans les créations des Estampillés : épurées mais toujours avec un twist créatif.  

Quelles sont les associations avec lesquelles vous travaillez ? Nos ateliers protégés, spécialisés l’un en menuiserie et l’autre en couture sont basés sur Paris et accueillent plus de 130 collaborateurs en situation de handicap mental et/ou moteur. Nous travaillons également avec un célèbre chantier de réinsertion sociale pour l’achat du textile et une association d’utilité publique pour la sérigraphie. De nouveaux fournisseurs sont actuellement à l’étude, nous aimerions beaucoup intégrer un atelier de broderie. 

Quelles sont les créations phares à ne pas manquer ? Le cadre Sama en joli bois de hêtre blond ! Les combinaisons sont infinies et à composer soi même. Les sérigraphies témoignent également de cette simplicité du geste créatif.

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Quelles sont les principales difficultés pour allier création et impact sociétal ? La faisabilité technique est un véritable casse tête mais c’est là tout le défi des Estampillés ! Intégrer du sens dans une process créatif c’est se priver des modes de productions modernes qui sont rapides et minimisent les pertes. Les Estampillés font le choix de respecter les possibles d’une personne (timing de livraison espacée, gestes non répétitifs et favoriser sa prise d’initiative). Chaque difficulté est détournée en élément identitaire : la problématique du réassort  nous permet de jouer sur l’effet du «premier arrivé, premier servi» et suscite  de l’excitation dans notre réseau, l’absence de geste répétitif nous oblige à ne proposer  que des éditions courtes, la prise d’initiative permet elle de générer des pièces uniques dans une série et les timings de production longs nous permettent de sortir des calendriers commerciaux lamba, etc. Vous ne consommez pas chez Les Estampillés comme vous le faites ailleurs. Une étiquette géante est d’ailleurs apposée au verso de chaque objet vous permettant de comprendre à quelle démarche entrepreneuriale vous collaborez par votre achat. Pourquoi le choix des éditions courtes ? Les Estampillés refusent de dessiner  des créations qui impliques des gestes répétitifs lorsqu’ils sont jugés aliénants et donc incompatibles avec le dessein du projet. Nos éditions ne peuvent dépasser 50 pièces par atelier. Au delà, nous répartissons la production sur plu-

sieurs ateliers qui coopèrent alors ensemble ou nous refusons si la demande ne fait pas sens avec notre adn.   Ou peut-on trouver les créations ? Actuellement sur le site internet des Estampillés : www.lesestampilles.com.  Courant 2016, Les objets des Estampillés seront désormais disponibles dans plusieurs concepts stores français.   Que peut-on souhaiter aux Estampillés en 2016? Que les collaborations engagées avec de grandes marques françaises deviennent réalité !

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TULIPA, Fantasy Š Leendert Blok / Stichting Spaarnestad Photo

LIVRES

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Soudain dans la nuit FLORENCE ANDOKA

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i George Shiras œuvre à la fin du XIX° siècle, la photographie animalière est depuis devenue un genre en soi. Chats et chiens en lisse, ont souvent eu la part belle dans la photographie humaniste comme dans la street photography. La Maison Européenne de la Photographie ne consacrait-elle pas une exposition aux portraits de chat au cours de l’été 2015 ? Si Shiras est un précurseur, on ne peut pas dire que l’objet de ses images surprenne les

regards d’aujourd’hui. Pourquoi alors éditer des clichés de George Shiras en 2015, dans un ouvrage intitulé L’intérieur de la nuit? Même s’il semble que ces images aient été réalisées dans une intention documentaire, en faveur de l’écologie et du respect de la faune du continent américain, l’intérêt de ces photographies animalières est avant tout esthétique, ce qui légitime aussi l’entrée de Georges Shiras dans le catalogue des Éditions Xavier Barral.

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Ancien chasseur au fusil, Shiras, militant historique et officiel de la cause animale, pourchasse les bêtes à coup de lumière. On devine la patience et la discrétion infinie dont il a fallu faire preuve pour obtenir ces clichés, comme le souligne le précieux texte de Jean-Christophe Bailly à l’orée des images. Le ciel de la nuit est une nappe qui emprisonne les corps, le flash de l’appareil, lumière électrique aveuglante, déchire la nuit. Noirs et blancs sont profonds et contrastés. Seul l’animal est auréolé de lumière alors que la flore environnante demeure dans l’obscurité, ce qui donne son caractère irréel aux images. Lynx, biches, cerfs, ratons laveurs, font leur apparition comme des esprits parcourant les forêts, et rappellent ainsi les figures totémiques des Indiens d’Amérique dont Shiras traverse les terres. La photographie du lynx est saisissante. L’animal regarde droit l’objectif,

son corps se dédouble grâce au reflet du lac, les buissons alentour imprécis tendent à être perçus comme des motifs abstraits. Sans doute y a-t-il, malgré l’auteur, quelque chose du baroque ou du romantisme noir dans ces images. La course désordonnée de trois cerfs de Virginie, donne même le sentiment d’un montage réalisé au développement de la photographie tant la scène est incroyable. Enfin, l’un des clichés retenu pour cette édition présente un animal flou, effacé par son mouvement. Il s’agirait sans doute d’une photographie ratée pour celui qui souhaite documenter avec précision la vie animale. La présence de cette image spectrale laisse penser que l’ambition de cet ouvrage est bien de révéler la dimension artistique du travail de Shiras.

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Ces présences magiques au cœur des ténèbres, au-delà de leur caractère mystique ou onirique, raisonnent encore comme des vanités. En immortalisant le mystère fugitif de la vie animale nocturne et sauvage, c’est l’impermanence de toute existence que l’on retient. Le temps passe, en un éclair il y a la vie puis le noir à nouveau. Voici que le « ça a été » de la photographie, tel que l’a énoncé Roland Barthes dans La Chambre claire, est en proie au doute. A-t-on rêvé cette vision de la créature au fond des bois, ou était-ce vraiment la vie ?

George Shiras, Lynx, Loon Lake, Ontario, Canada, 1902 © National Geographic Creative Archives George Shiras, Trois cerfs de Virginie, Michigan, vers 1893-1898 © National Geographic Creative Archives Georges Shiras L’intérieur de la nuit Textes de Jean-Christophe Bailly et Sonia Voss Éditions Xavier Barral 96 pages 39 euros

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QUESTIONNAIRE

LIONEL SABATTÉ PROPOS RECUEILLIS PAR LÉO DORFNER

Lionel Sabatté est un artiste plasticien, né à Toulouse en 1975. Il vit et travaille à Paris. Il est représenté par la galerie Eva Hober.

1 - Que n’échangeriez-vous pour rien au monde ? L.S. : Rien. 2 - Quelle profession rêviez-vous d’exercer lorsque vous étiez enfant ? L.S. : Vétérinaire de brousse. 3 - Quel cadeau aimeriez-vous recevoir ? L.S. : Une île. 4 - Le meilleur endroit où passer la nuit ? L.S. : Face à l’océan. 5 - Une chose que vous aimeriez savoir faire ? L.S. : Parler mandarin. 6 - Un disque ? Un livre ? Un film ? El Cant De La Sibil-La de Montserrat Figueras / La conférence des oiseaux de Farid al Din Attar / La planète des singes (1968) , scénario du livre de l’excellent Pierre Boulle.

L.S. :

7 - A quelle époque auriez-vous aimé vivre ? L.S. : Au 22ème siècle 8 - Le plus bel homme, la plus belle femme de la terre ? L.S. : Nous. 9 - Que faîtes-vous le dimanche ? Comme le reste de la semaine , je batifole dans mon atelier. L.S. :

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QUESTIONNAIRE

10 - Votre syndrome de Stendhal ? L.S. : La grotte de Gargas , visitée hier . 11 - Avec quelle personne morte aimeriez-vous pouvoir dîner ? L.S. : Un de ceux à qui appartient une des main de cette grotte . Peut être celui ou celle qui a figuré ce que nous appelons aujourd’hui un doigt d’honneur . Un doigt d’honneur de 25000 ans ! 12 - Quel est votre alcool préféré ? L.S. : Whisky. 13 - Quelle est la personne que vous détestez le plus ? L.S. : C’est un secret. 14 - Où aimeriez-vous vivre ? L.S. : Au pied d’une montagne , au bord de l’eau , dans une ville , à la campagne , me déplacer et vivre à plusieurs endroits . 15 - Qu’est-ce qui attise votre désir chez l’autre ? L.S. : Le contact physique. 16 - Un personnage de fiction auquel vous vous identifiez ? L.S. : Mowgli. 17 - À combien évalueriez-vous votre corps pour une nuit ? L.S. : Tout dépend de la nuit… 18 - Un mot, une expression ou un tic de langage ? L.S. : Il y en a pas mal , ça évolue , en ce moment c’est : «en fait « 19 - PSG ou OM ? L.S. : Montauban football club 20 - Si vous pouviez avoir la réponse à une question, quelle serait la question ? L.S. : Comment se procurer réponse juste à toutes questions ? 21 - Quelle serait la musique de votre enterrement ? Plutôt silencieux je crois. Ou alors Summertime à la trompette .

L.S. :

22 - Votre menu du condamné ? L.S. : Un truc que j’ai encore jamais mangé… Du Fugu peut être. 23 - Une dernière volonté ? L.S. : Non.

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DU 16 DÉCEMBRE AU 6 JANVIER 2016 58 RUE DELAUNOY, 1080 BRUXELLES 4ÈME ÉTAGE, SUIVRE STUDIO WITH A VIEW OUVERT SUR RENDEZ-VOUS. C O L L E C T I F. P 4 @ G M A I L . C O M


JULIETTE FECK | MATTHIEU GAFSOU | THÉO GOSSELIN LINE ORCIERE | ETAÏNN ZWER

CAPSULE ----------- #00

LE JEUNE CURATEUR FRANÇAIS LÉO MARIN INITIE AU TORX SON PROJET D’EXPOSITION CAPSULE. CE PRINCIPE D’EXPOSTION EST À CONCEVOIR COMME UN RECUEIL D’ESSAIS ARTISTIQUES ET LITTÉRAIRES NUMÉROTÉ.

ILS SE RETROUVENT DANS L’ESPACE TORX À TRAVERS DES TERMES HUMANISTES ET COSMOGONIQUES, RETRANSCRITS PAR LEURS PRATIQUES RESPECTIVES : LA PHOTOGRAPHIE, LE DESSIN, LA SCULPTURE ET L’INSTALLATION.

CAPSULE #00 INAUGURE CE PROJET EN RÉUNISSANT UNE AUTEURE ET QUATRE ARTISTES PLASTICIENS AUTOUR NON PAS D’UNE THÉMATIQUE MAIS D’UNE INTUITION COMMUNE.

L’AUTEURE EST QUANT À ELLE, INVITÉE À ÉCRIRE UN TEXTE D’IMAGINATION POUR ACCOMPAGNER LE VISITEUR DANS L’ESPACE D’EXPOSITION.

CURATÉ PAR LÉO MARIN

TORX

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Dans les plis inversés du temps, seule monnaie précieuse, dans le ciel rabattu silencieusement sur les corps, une île. Archipel intérieur, étrangère, elle les embrasse. Ils arrivent par la mer, de biais, à l’endroit où le soleil, irradié, épouse le mieux l’indicible, où la magie opère – un seuil –, et leurs silhouettes s’épanchent délicatement dans le paysage. Ils ne fuient rien, ou peut-être, et pressent le pas, longeant la disposition des végétaux – en grappes, en bandes ou en strates, points cardinaux d’une carte enviée – vers un lieu ensablé. Un poème d’oubli. Ils sont déjà venus, ici ailleurs, pionniers. Hantés par d’anciennes habitudes, un chagrin enivrant, l’écho d’un pays – le leur –, une intuition, un baume. Ils savent, la manière de se tenir sur la pente de l’angoisse et la manière de s’approcher, aussi soudainement qu’un songe, d’un mystère dont la jouissance

est un des noms possibles. Ils savent, et ils avancent, serrés, libres, à travers les roches – des masses à la densité hypnotique, des formes occultées par l’usure, entaillées de lys et de pivoines, qui rappellent à chacun d’entre eux une histoire amère. Ils se taisent. Quand la nuit s’engouffre sous les tiges sous les pierres le sable leur peau, et ponctue leur chance de traces lumineuses. DEVANT UN CHAMP OBSCUR, mangé de bois ocre et parsemé de mica, ils trouvent. Là, repliée dans un rythme secret, une faune. Renards. Daims. Chevreuils. Lynx. Loups. En rangs nombreux, enrubannés dans une nuée de papillons et de faucons aux couleurs minérales, un empire de fentes et d’armures moirées, projetant sur le sol strié de plantes et d’énigmes une danse affolée. Leurs fourrures, forteresse mouvante, sécrètent un parfum dangereux : échappés du taillis du langage, ils ont pris le parti de la lisière, des errements. Et


dans leurs mouvements – parade minutieuse, intime, obsédante – quelque chose s’énonce. Ils célèbrent : ­la connaissance de toute chose ; le procès des saisons ; les larmes, essentielles comme la faim et brutales comme les rites de passage ; le désir ; et la beauté de la lutte. Ils portent un message : nous sommes vivants.

Leur patience les trahit, mais leurs bouches leurs mains valent fanions. Un échange. Et la ligne s’ouvre, parmi les fauves, sur un bol de marbre, minuscule, et leurs yeux piquetés d’injonction les engagent : ce philtre n’a pas de nom.

Le cliché vibre et les attire dans sa robe de feu. Ils se nichent à la bordure, sans oser encore, chiots sentinelles avides, et laissent au temps son ouvrage. Dans l’obscurité rougeoyante, la procession poursuit son voyage immobile. Le monde s’écoule lentement. Un cercle infini serpente. Au-dessus : des constellations, architecture tissée par des mains amoureuses, certainement. Ils se tiennent à découvert, tout proches, s’effleurant sans intention – ils sont venus sur la foi d’une promesse descendre dans UN BEAU RÊVE DE CENDRES.

L’oeuvre agit, qui a trouvé la faille ; une eau sans âge court dans leurs veines – du velours accidenté. La mémoire se déploie, traversant de multiples mondes.

Ils boivent, et les ombres se rassemblent.

Alors la jungle le meurtre la lave prolifèrent dans leur sang. L’infra-ordinaire, l’enchantement, l’amour. Nus, abolis ; un cosmos d’images déferle. Ce qui circule – dans l’espace, d’époques rugueuses à époques effondrées sur elles-mêmes, entre les êtres – vient se déposer dans la doublure de leur esprit. Des sons respirent et pulsent combien de fleurs de signes combien de fleurs de signes combien de fleurs de signes,


Alors le chant des bêtes s’épanouit, et ils se mêlent, cousus dans une même sauvagerie. Fourrure et or museaux becs griffes et âmes, sexes os pierres de paradis organismes paysages idoles réel instinct mélancolie chaos silence épuisé sensations sensations PERCEPTION AGRANDIE FORMULANT L’INVISIBLE, explosions. Éphémères. Noir. L’air se pare d’atomes liquides, la mer absente chante une chanson d’abandon. Ils ont refait le trajet au hasard tandis que la nuit rétrécit, aérolithe passé par le chas d’une aiguille ; elle efface faune, figures, fantômes, cérémonie.

Seuls. Vivants. Leur rythme a changé, déplacé d’une onde ; leurs mains indécises caressent d’intrigantes visions. Avec une joie violente, ivres d’un mal inconnu, dépossédés, ils contemplent la vérité de leurs visages. Ils sont quatre. Et la mort n’a pas d’emprise sur eux.


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BLANDINE RINKEL

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I

l y a sans doute au fond de chacune de nos mémoires un kaléidoscope de fantasmes d’enfance qui luisent en arrière-plan, des photographies tapissant le mur du fond de nos imaginaires et qui sont comme des énigmes à résoudre. Des images persistantes qui nous hantent et sur lesquelles nous prenons inconsciemment modèle dès qu’il s’agit de vivre. Or quand elle creuse sa cervelle pour retrouver ses propres images obsédantes et subliminales, Eugénie bute souvent sur la vision d’une jeune fille aux longues chaussettes dépareillées, cloîtrée dans une chambre de campagne et qui fixe la tapisserie murale en y cherchant des secrets. La chambre d’où part cette hallucination se situe dans les Vosges, à Saulcy-Sur-Meuthe – « première agglomération traversée par la D-415

qui mène à Colmar » comme le répétait fièrement son père – l’une de ces communes si petites et archaïques qu’on les croirait fantômes. Enfant, elle s’y rendait pour les fêtes, qui portaient d’ailleurs mal leur nom puisqu’elles représentaient à ses yeux les semaines les plus éprouvantes de l’année. C’est le silence des fêtes qui lui était, sinon difficile de supporter, du moins difficile d’appréhender sans tristesse. Par silence, il ne faut pas ici entendre « absence de bruit  », puisqu’une réunion de famille se définit avant tout par l’élévation des décibels, mais bien « déficit de paroles, d’échanges privilégiés, de rires ». Enfant unique de parents dans la force de l’âge, elle affrontait la période des fêtes seule : sa chambre devenait son compagnon d’intimité. C’est le Noel de ses 7 ans et Eugénie a dans


les bras une ribambelle de crayons de couleurs. Cadeaux : objets dont la nouveauté la réchauffe mais dont l’inerte matérialité la refroidit. Sa mère, à minuit, est venue l’embrasser et refermer la porte de sa chambre, joyeux Noël, lui souhaitant une bonne nuit. Désormais lui parviennent les bruits sourds, étage du dessous, de ses parents qui nettoient leur amour et la vaisselle. Elle imagine les assiettes encore graisseuses glissant sous leurs mains, elle devine la moustache de son père grand vivant, saturée de restes des crevettes du repas. Elle anticipe surtout, ayant déjà vu cela tant de fois, le moment où ses paluches quitteront l’eau mousseuse de l’évier pour se déposer, par derrière, sur les lourds seins de sa mère. Celle-ci alors se mettra à geindre. Elle retirera les mains et son père insistera, la

coincera contre l’évier pour mieux la tripoter, étalant un restant de Mir contre ses tétons éteints. Une de ses premières émotions érotiques demeure cette scène — Maman coincée contre le robinet, les mains de Papa tripotant son torse doublement bombé — à laquelle elle avait assisté sans qu’ils ne s’en aperçoivent un soir de chandeleur et que, depuis, elle ressasse souvent, si bien qu’elle aura pu lui permettre de connaitre son premier orgasme digne du nom, dans une cuisine, le sexe lubrifié au Paic Citron. Mais ce soir-là, loin de l’extase, Eugénie se contente d’aller coller son oreille contre la porte de la chambre. C’est un rectangle de verre colosse, une porte du début du XXème pourvue d’enluminures métalliques et d’inquiétants reliefs, dont deux proéminence ovales évoquant


les yeux d’une bête féroce. D’ordinaire, rien que la poignée de ce monstre vitré l’effraie, qu’elle évite d’approcher craignant qu’elle se réveille et l’avale à la manière de ce Tyrannosaure de Musée que l’on croit mort empaillé mais que, dans un dessin-animé, elle avait vu prendre vie, braire et avaler un petit garçon. Ce seuil maléfique, elle décide toutefois de l’affronter ce soir là, mue par un mélange d’ennui désespéré et de curiosité. Elle colle son oreille contre le verre froid et serre fort les poings pour qu’il ne lui arrive rien. A partir des vagues accrochages parentaux qui lui parviennent alors aux oreilles, elle recrée des dialogues imaginaires. Son père, un dieu Thor aux infinis pouvoir de création, s’applique à penser la genèse du monde de demain tandis que sa femme, obéissante déesse aux seins magiques, l’écoute d’une oreille patiente tout

en retirant sa peau de femelle, afin de l’étendre sur la corde à linge balcon : elle sèchera durant la nuit. A l’époque, elle est persuadée que les adultes sont en réalité des sortes d’Aliens qui chaque matin enfilent par dessus leur corps gluant une membrane humaine qu’ils quittent le soir — idée qui lui vient de ce qu’elle aperçu sa grand-mère, un soir, au moment du coucher, retirer l’intégralité de ses dents pour les plonger dans un liquide vert. Qu’est-ce que Dieu-le-père peut-il bien magouiller pour la résurrection du monde d’après ? Elle a beau coller son oreille droite contre la porte, elle a beau boucher la gauche de l’autre main, les phrases qu’il prononce ne lui parviennent que déformées, ici le mot « tripes », là le verbe « embrasser », ailleurs encore des termes magnétiques dont elle ne connait pas


le sens, comme « hypnotique », « député », ou « connard ». Bientôt elle abandonne son enquête et quitte avec soulagement l’accablante porte des mystères pour retourner s’asseoir sur son lit, se résignant à ne rien comprendre de cette conversation échauffée entre adultes consentants. Ses parents la peinent d’avoir des vies et des problématiques en propres qu’ils ne tiennent pas à lui faire connaître. Celles-ci soulignent son isolement : elle a la désagréable impression d’être considérée comme une enfant, et le monde de Noel, au gré des résidus de leurs bavardages nocturnes et hermétiques, devient pour elle hostile. En vérité, Eugénie jalouse les dialogues de ses parents, aussi nerveux soient-ils. Les entendant parler, elle qui n’ai pas la moindre envie de dormir, elle voudrait aussi s’adresser à quelqu’un :

échanger, m’animer, rire ou grogner. Mais il n’y a personne et ils ont cinquante ans et la voilà désormais étalée sur le dos, contre un couvrelit d’une couleur à faire grimacer un enfant en bas-âge et qui sent la sueur poussiéreuse des grands-mères, ou peut-être plus humblement de sa grand-mère, quadragénaire ronflant d’ailleurs depuis 23h comme une conductrice de train dans la chambre jouxtant la sienne, la voilà, donc, frottant sa plante des pieds contre la moquette murale. Des minutes interminables, comme le seront plus tard celles de la douleur physique ou de l’effroi devant le crâne des garçons qu’au cinéma l’on cogne contre le trottoir, des minutes interminables s’imposent alors à elle. Minutes qu’elle accueille pourtant sans angoisse, comme de simples fatalités. Des minutes d’at-


tente pâles qui déterminent sans doute la façon dont, plus tard, Eugénie se comportera dans les files d’attentes, les mouvements de grèves et les mauvais débats, à savoir d’une manière interdite et silencieuse — résignée à l’emmerdement. Quelque part dans son Journal (1962-1987), Edgar Morin évoque cette résignation neurasthénique comme l’un des premiers acquis de l’éducation. C’est le fait que certaines femmes, dans les dîners, se persuadent d’être obligées d’écouter des conversations d’hommes dénuées de tout intérêt pour elles. C’est l’idée que les universitaires sont convaincus d’avoir à subir des logiques de séminaire assommantes. De manière générale, nous considérons comme obligatoire de payer notre tribut social : quelque soit notre degrés de noblesse, de sérénité ou d’intelligence, nous pensons devoir nous résoudre à l’ennui. Ce sentiment d’impuissance, d’une passivité résolue, c’est dans ces soirées d’expectative du sommeil là que Eugénie l’expérimentait, quant à elle, pour la première fois. Elle se souvient toutefois d’une petite lampe, aux côtés de son lit, projetant une petite lumière, aux côtés de ses orteils. Et restant là, immobile, à fixer par intermittence plafond et

moquette murale, elle se revoit découvrant des visages et des corps là où les trous et les ombres du décor daignaient lui offrir des points de repère. Ces formes sauvèrent sa mélancolie excessive et ridicule. Grâce à elles dans son ennui, elle put rejoindre d’autres mondes et d’autres vies. Un morceau d’étoffe arrachée lui reste tout particulièrement en mémoire, qui avait l’improbable forme d’une vieille femme conduisant un arrosoir. Elle l’imaginait malicieuse, une ancienne actrice shakespearienne réincarnée en un signe surréaliste qui, pareille au lapin d’Alice, se montrait propice à l’emporter vers des mondes alternatifs et bizarres. Elle a depuis découvert le visage de la comédienne Judi Dench, qui correspond de façon troublante à celle qu’elle imaginait porter la tâche, duquel elle se sent intimement proche. Quand nous affirmons aimer tel ou tel comédien, telle écrivaine ou chanteur, peut-être d’ailleurs n’affirmons-nous rien d’autre, que comprendre leur visage pour l’avoir déjà imaginé ou aperçu enfant, dans un film, un roman ou une tapisserie. L’image persistante. Et si Eugénie apprécie aujourd’hui Judi Dench, il lui semble que c’est moins d’avoir admiré l’Elisabeth 1er qu’elle campait dans Shakespeare


in love ou l’espionne qu’elle interprétait dans James Bond, que de comprendre ses cheveux de sel et son sourire de coin parce qu’ils sont comme une réminiscence de la personnification que elle lui faisais de la tâche du mur de sa chambre Vosgienne. Cette femme dans son arrosoir trouait le marbre de son ennui pour conduire ses nuits de Noel de l’autre côté du miroir, dans de sombres paysages Carroliens où, sur une herbe vert nuit, les crevettes de la moustache paternelle entraient en lévitation pour ironiser à son sujet, où le bac de la vaisselle parentale se changeait en un lac de mousse noire et où les crayons de couleur déposés sur sa table de nuit, anticipant l’imagerie qui naitrait de l’attentat du 7 janvier 2015, se changeaient en armes de guerre à la mine tranchante. Les reliefs de la tapisserie lui plongeaient en somme dans des états hypnagogiques insoupçonnés, où, sans quitter sa léthargie, elle pénétrait des mondes d’images animées : preuves de l’imagination, elles lui enseignaient la toute puissance de la passivité. Eugénie a sept ans et sa solitude est intense mais elle n’en a aucune idée. N’imaginant pas qu’une autre configuration puisse exister. Si l’enfance intuitionne beaucoup, elle ne connait

pas la comparaison. Ce ne sont que des années plus tard qu’elle prendra conscience de ces enfants possédant frères, soeurs, proches cousins et cousines avec qui partager l’ennui ou l’excitation de Noel et que elle souffrira d’en avoir moi-même été privée. Elle aura alors des réflexes idiots, ceux de la jalousie, et de l’envie : elle s’inventera des cousins et des cousines parmi ses amis de lycée et s’efforcera de re-créer une famille artificielle pour n’être plus jamais confrontée aux murs qui ne discutent pas. Puis des années encore après, elle comprendra qu’un noyau résiste à ce partage, que la famille, fusse-t-elle choisie, ne fait pas tout et fait même pire, que l’image de la jeune fille solitaire aux chaussettes hautes et qui fixe un tapis de mur enchanteur lui correspond bien plus que toute transfiguration ultérieure, qu’elle ressemble à cette image persistante, cette image qui lui appartient et la guide, et que elle n’était pas, durant les fêtes, objectivement plus seule et victime qu’un autre, mais simplement plus sensible aux visages cabossés et aux corps tristes cachés dans les ombres et trous de la tapisserie commune.


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DÉCEMBRE/FÉVRIER MMXV/MMVI - NUMÉRO TREIZE

M E R C I POUR VOTRE PATIENCE (ENCORE), LA VIE, ANGEL DI ­MARIA, LA BIÈRE, LA TAVERNE DE ZHAO, LES BANH MI, LA TSINGTAO, LE XIIIE, PARIS, LES ARTISTES.

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BRANDED #13 Décembre/Février ART : - Flash back : Souvenirs du 13 avril 2013, quand Fabrice Gygi a ­performé ­Monopolis reactor par Vanessa...

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