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septembre/novembre MMXIII - numĂŠro quatre - gratuit

ressusciter les morts - PASOLINI ROMA La biennale de lyon - Belle du seigneur raphael denis - steven spielberg secret revoir le portugal et mourir - venise


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septembre/novembre MMXIII - numéro 4

Sommaire 05

ÉDITO de Laurent Dubarry

09 MUSIQUE Ressusciter les morts 12 CINÉMA Pasolini Roma 18 ART L’impression de ne pas se souvenir 24 LIVRES Belle du Seigneur 30 QUESTIONNAIRE Sandra Mulliez 32 PORTFOLIO Raphael Denis 56 ARTICLE Spilberg Secret 66 REPORTAGE Revoir le Portugal et mourir 74 ARTICLE Venise Vidi vici 82 QUESTIONNAIRE Sylvia Jorif 86 COMICS par Alizée de Pin 92 POESIE par Marie Madeleine LeSueur 95 REMERCIEMENTS

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septembre/novembre MMXIII - numéro 4

ÉDITO WE’RE BACK IN BUSINESS

À

peine remis de nos longues soirées d’été à boire des spritz en terrasse à Venise ou des bières dans un rade du fin fond du Portugal, le bronzage encore apparant, nous revoilà pour un nouveau numéro. Il y est question de nos vacances (culturelles), de l’immense Pier Paolo Pasolini, du terrible secret de Steven Spielberg, d’un chef d’œuvre de la littérature et d’art évidemment. Et je peux vous dire qu’à ce sujet, ça balance. Un peu comme les grands textes de Raphaël Denis. Bref, un numéro brandedissime, parce qu’après tout, on n’est pas plus con qu’un autre.

Laurent dubarry

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septembre/novembre MMXIII - numéro 4

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www.branded.fr

Fondateur et directeur de publication : Laurent Dubarry laurent.dubarry@branded.fr Rédacteur en chef : Jordan Alves jordan.alves@branded.fr Rubrique Musique : Stéphane Cador Rubrique Cinéma Pier-Alexis Vial pier-alexis.vial@branded.fr Rubrique Art Pauline Daniez pauline.daniez@branded.fr Rubrique Livre Ahlam Lajili-Djalaï ahlam.lajili.djalai@branded.fr Rédacteurs : Florence Bellaiche, Ricard Burton, Stéphanie Gousset, Madeleine Filippi, François Truffer, Antonin Amy, Pauline Von Kunssberg, Ludovic Derwatt, Marie Medeiros, Mathieu Telinhos, Chloé Dewevre, Ema Lou Lev, Jen Salavador, Julie Crenn, Benoît Blanchard, Len Parrot Contributeurs : Léo Dorfner, Alizée de Pin, Joey Burger

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COPYRIGHTS

Page 08 : © Flemish Eye Page 12 : Photo DR Page 17 : Photo DR Page 18 : Roe Ethridge & biennale de Lyon Page 22 : Robert Gober & biennale de Lyon Page 23 : Thiago Martins De Melo & biennale de Lyon Page 24 : © Gallimard Page 26 : © Jacques Sassier Page 32 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 35 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 36 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 37 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 38 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 39 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 40 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 41 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 42&43 : Raphael Denis & collectif anonyme courtesy galerie Sator Page 44 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 45 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 46 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 47 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 48 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 49 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 50 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 51 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 52 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 53 : Raphael Denis courtesy galerie Sator Page 56 : Photo DR Page 74 : Lara Almercegui Photo Claudio Franzini Page 77 : Ai Weiwei Photo DR Page 78 : Richard Mosse

EN COUVERTURE RAPHAEL DENIS Beautiful Suburb : à la recherche de la tristesse absolu - tirage lambda (2010 - in progress) courtesy galerie Sator


et ils disent

qu’il s’est

enfui

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Pochette du premier album

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RESSU

Musique

SCITER LES MORTS LEN PARROT

Il est des albums qui vous marquent à vie, comme un tatouage. En ce qui me concerne, Public Strain de Women fait partie de ceux-là. Sorti en 2010 chez Jagjaguwar, le second opus de ce quatuor canadien était cette grande bourrasque qui tient de l’inespéré. Partenaire inséparable d’une poignée de mois, je retombe désormais dessus comme certains font une rechute. En résulte à chaque fois plusieurs écoutes intégrales puis - péché mignon, revenir sur Heat Distraction, China Steps et enfin Eyesore.

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Musique

P

ublic Strain succédait à un premier album éponyme, nettement plus noise - voire parfois aux confins du bruitisme. De cette vase sonore, essentiellement instrumentale, émergeaient pourtant les premières phrases du grand discours à venir : Black Rice, Group Transport Hall - courte ballade suspendue, ou Shaking Hand. Là où Women laissait apparaître quelques lueurs dans un marécage saturé, Public Strain jouait sur étrange panel de demi-teintes. L’assemblage de vignettes clairesobscures créait un incroyable tableau, aussi beau qu’effrayant. Pas étonnant d’apprendre que tout l’album est parsemé de références à Ray Johnson, artiste plasticien à l’esprit en labyrinthe. Comme le leur, probablement. Pour en avoir le cœur net, j’épluchai leurs dates de concerts pour voir les orfèvres à l’ouvrage. Une dépêche de Pitchfork allait vite calmer mes ardeurs : Women annulait toute sa tournée, après une violente altercation entre Matt et Patrick Flegel au cours d’un concert en Angleterre. Jagjaguwar faisait état d’un groupe exténué, harassé par le stress d’une tournée trop longue. Et ce n’était que le début : une terrible nouvelle suivrait quelque semaines plus tard. Chris Reimer, leur guitariste, était mort des suites d’une insuffisance respiratoire. Au-delà du côté funeste de l’affaire, j’y voyais égoïstement un écho à la phrase de George Harrison - donnant ici : Nous ne remonterons Women tant que Chris Reimer sera mort. Pour me consoler, j’allais alors défricher leur discographie dans ses moindres recoins. La plus belle trouvaille reste certainement leur session pour la radio CBC, où le quatuor expérimente des premières moutures de Public Strain. On y trouve une proto version de Heat Distraction (alors intitulée Pinky), moins complexe et plus pop dans sa construction. Mais la quintessence

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est atteinte sur l’interprétation d’Eyesore, portant ici le nom de Cats in the Bath. Plus rapide et sanguine que sur sa version définitive, elle témoigne de leur talent pour les chansons à tiroir. Sur scène, le combo déployait une tension qui semblait atteindre des cimes - toutes habitées d’un gracieux malaise. L’autre pièce maîtresse est un tour split partagé avec trois autres groupes. Y figure Bullfight, étrange ritournelle aux allures de jeune fille malade. Commençant à avoir sérieusement usé toutes leurs sorties, je m’intéressai alors aux autres groupes partageant ce split. En particulier Cold Pumas, avec qui Women avait tourné sur une poignée de dates en Grande-Bretagne. Leur album Persistent Malaise venait tout juste de sortir, je l’ai donc récupéré en deuxdeux. Seconde mandale. Dans une veine plus pop que leurs confrères, Cold Pumas était une nébuleuse gravitant autour de l’astéroïde créé par les premiers. A Versatile Gift, ouverture de cérémonie tourmentée, adoptait sur son outro des airs d’oraison funèbre. Leur son dépouillé se nimbait alors d’un voile proche de celui avec lequel Chad VanGaalen avait habillé Women sur Public Strain ; courte métamorphose où plane le fantôme de leur ami disparu. Il y a quelques semaines, je fouinais sur le très bon blog Last Lie I Told You - où il est fait part d’un groupe nommé Faux Fur. Outre la blague évidente à faire avec leur sobriquet, leur musique suscite rapidement en moi un vif intérêt. Ce son est si proche de ma formation fétiche que c’en devient dérangeant. Qui avait pu écrire avec un tel mimétisme de composition un titre comme Laundromat  ? Et ce changement d’accord en pied de nez sur le refrain de Rough Palms? Plus je collecte des informations sur eux, plus la supposition semble plausible. Un site les localise à Calgary, la ville dont Women est originaire. Leur bandcamp mentionne


Musique la présence d’un Flegel dans leur formation - ça y est, je crois au miracle. Pour les avoir contacté, il s’agit du petit frère de Matt et Patrick, Andy, qui officie à la batterie dans cette jeune formation. Savoir qui en fait partie n’est finalement pas important. J’ai depuis eu vent des projets solo des 3 membres restants, Viet Cong et Cindy Lee, qui sont en réalité bien plus éloignés de leur projet passé que celui monté par leur frangin. Ce qui fait sens est d’avoir la certitude que le son dévelop-

pé par Women en une poignée de chansons résonne en de nombreux esprits. Et que quelques uns se sont donné pour mission d’aller ressusciter les morts.

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Paso

Cinéma

lini ROMA Pier-Alexis Vial

On le sent venir, cette fin d’année 2013 risque d’être bien grise. C’est toujours l’occasion de délaisser les plages de sable doré pour venir se réchauffer le cœur et réveiller les esprits engourdis dans une salle de cinéma. Et quoi de mieux pour s’émoustiller les sens que de faire un détour par Rome en compagnie d’un certain Pier Paolo Pasolini ?

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Cinéma

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lement, il ne la doit à personne d’autre qu’à lui. Orson Welles déclarait dans une sentence fameuse qu’il n’aurait pas voulu faire parti d’un club qui l’aurait accepté comme membre. Pasolini, lui, c’est plutôt qu’aucun club n’aurait voulu prendre la responsabilité de l’avoir comme membre.

Pasolini, ou la contradiction incarnée. On a beau dire que sa situation dans l’Italie des années 60 ne favorisait pas la tolérance, le bonhomme aurait pu naître à n’importe quelle époque que ça aurait été pareil. Homosexuel, admirateur des beaux garçons bien jeune à la la limite du raisonnable, conspué par la droite conservatrice tout autant que par le parti communiste italien dont il fut pourtant un membre fervent, sa place au soleil fina-

Et voilà en quoi réside sa force. Au propre comme au figuré, Pier Paolo est un cinéaste irrécupérable. Ce moderne du siècle dernier a fini par devenir un classique, certes, mais résistant à toutes les classifications. Fort d’une œuvre qui peut encore nous parler malgré les années, c’était l’occasion pour la cinémathèque française d’accueillir une exposition exceptionnelle intitulée « Pasolini Roma ». C’est peu dire que l’histoire qui lia le créateur à la ville mythique fut une histoire d’amour tumultueuse et passionnée, ponctuée par une fin forcément tragique. Voila ce qui arrive quand on aime trop la mythologie.

’œuvre de Pasolini, c’est toujours un peu un mystère. Réactionnaire ou révolutionnaire ? Pornographie vache ou érotisme exacerbé ? Lard ou cochon ? Quand on peut dans une carrière accoucher d’un Évangile selon Saint-Mathieu de toute beauté tout en se déclarant athée, et terminer par Salò ou les 120 jours de Sodome en avouant ne pas aimer Sade, il faut bien avouer qu’on peut se poser quelques questions.

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Cinéma Rome ! La ville du cinéma, ses monuments historique, ses faubourg mal famés, ses petites italiennes (non, pas que les voitures)... Quand on pense à Rome, comment ne pas immédiatement avoir en tête les courbes ravageuse d’Anita Ekberg s’ébrouant dans l’eau de la fontaine de Trévi sous les yeux énamourés de Marcello Mastroianni et la caméra malicieuse de Fellini ? Ça, c’est pour le glamour. Mais Rome, c’est aussi le cri d’une mère, celle de Mamma Roma, interprétée par Anna Magnani dans le film éponyme qui narre les aventures bien moins reluisante d’une ancienne prostituée tentant d’élever son fils et de relever la tête malgré la misère. Loin pourtant d’être une sorte de Ken Loach italien, les thèmes abordés par Pasolini sont tout aussi variés que surprenant. On pourrait le croire un peu réac... Sa tendance à s’intéresser aux petites gens, à la belle campagne italienne... Une sorte de retour à la terre et aux traditions comme évoqué dans ses poèmes de jeunesse qui décrivent le Frioul sur un mode de terre idyllique. N’oublions pas que ce dernier est un déraciné, un fils de la province venu à Rome contraint et forcé, et dans une grande pauvreté. Pourtant, cela va bien au delà : les petits anges qu’il décrit, il les aime, les sublime ; les petites frappes le fascinent, jusqu’à en faire des figures christiques, mais il n’oublie jamais la violence qu’ils expriment, le terreau dans lequel ils sont nés et qui finit par les engloutir. Chez Pier-Paolo, la chute exprime toujours de façon violente. Petits anges peutêtre, mais le crime ne se paie que par le sang. Sans victimiser, sans juger, il donne la parole à des incompris, des sans-voix, tel Accatone. Bon, peut-être un peu trop vu comment tout cela s’est terminé. Mais tout de même. On pourrait le croire farouchement athée...

Et pourtant fasciné par la figure de Jésus, en tant qu’homme, plus que de symbole. Son Evangile selon saint Matthieu va à l’encontre de l’hystérie provoquée par la très contestable Passion de Mel Gibson. Pire, Pasolini ose tout en respectant à la lettre la Bible et en ne rajoutant quasi-aucune ligne de dialogue qui n’y soit pas déjà présente. On se souviendra longtemps d’ailleurs de la scène des marchands du Temple, ou le petit Jésus pique une colère en dévastant tout sur son passage. Un vrai moment de cinéma. Jésus est amour, mais faut pas trop le pousser quand même. Finalement, c’est en se débarrassant de toute l’imagerie religieuse qu’on atteint l’essence même du message. Le film recevra également un prix d’une institution catholique. Oui, ceux-là même qui lui ont fait moult procès pour outrage aux bonnes mœurs. Ça ne s’invente pas. On pourrait le croire obsédé sexuel. On ne compte plus les accusations d’indécence qu’il a dû assumer. Vu la deuxième partie de sa filmographie, ça se comprend. Cependant, ce n’est pas tant le sexe qui est son sujet. Ce qui le passionne, c’est la relation des corps, la matérialité. Grivois, truculent, impertinent, tout ce que vous voudrez, mais vivant avant tout. Il n’a certes pas pondu que des chef d’œuvre, Porcherie n’étant pas un monument du genre, en revanche son Décameron est férocement jouissif. Malgré l’époque Pasolini n’a jamais versé ni dans la rêverie totale comme chez Fellini, ni dans le naturalisme d’un Rossellini. Toujours à la frontière des deux, il mêle allégrement le plus prosaïque au plus fantaisiste, et quoi de mieux que la forme du conte pour réaliser cela ? Démystifiant le sexe dans une Italie qui pouvait paraître quelque pudibonde (ce qu’il essaiera de mettre au jour dans son documentaire Enquête sur la sexualité), celuici apparaît sans ambages, sans gêne, comme

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Cinéma un élément central de la vie de nous autres hommes et femmes, sans verser non plus ni dans le romantisme ni dans la mécanique pornographique. Ce qu’il y a de bien là dedans, c’est que chez lui « le cul c’est la vie », mais qu’on peut le dire sans les hippies. Ce qui ne l’empêche pas vouloir s’amuser à choquer le bon bourgeois dans Théorème. Communiste un jour... On pourrait le croire un peu passéiste. Médée, Œdipe Roi, la culture classique, tout ça... On pourrait croire effectivement, sauf que les classiques, il les dépoussière. On pourrait même se demander s’il n’a pas cherché à les mettre en scène tel qu’on pouvait les interpréter à l’époque. Après tout, l’invention du grand monsieur dans sa toge blanche qui déclame des vers de façon soporifique, ça vient plutôt de chez nous. Les grecs préféraient à mon avis que ça saigne. Mais c’est une autre histoire. Finalement, comme pour le sexe, il nous rend tout cela très vivant  : peut-être est ce l’écart d’avoir été un homme du peuple devenu un intellectuel d’une grande stature. Ses écrits en témoigne : il n’a jamais oublié d’où il vient, ni ce qu’il a vécu. Mais le plus important tient dans le fait qu’il sait toujours à qui il s’adresse. Un moment clé : son interprétation de Giotto dans le Decameron. Ou quand le cerveau rencontre la main. Un grand moment de malice. Le passé, c’est pas si simple, mais rien n’oblige à le

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rendre chiant non plus. On pourrait croire que c’est pas pour nous. Et bien si. Courez-y. Parce que Pasolini est un certainement l’un des créateurs les plus éminents du 20ème siècle. Carrément. Et ce ne sont pas mes quelques maigres lignes qui pourront rendre hommage à son talent, mais bien vos yeux et vos oreilles qui feront vivre son œuvre en la voyant et la revoyant. Un cinéaste unique, un battant, un « provocateur indépendant », ce qui lui a valu bien des soucis, et à qui je laisserais le mot de la fin : « Mon indépendance, qui est ma force, implique la solitude, qui est ma faiblesse ».


Cinéma

Exposition « Pasolini Roma » à la Cinémathèque Française de Bercy Du 16 octobre au 26 janvier 2014. Lu, Me à Sa, 12 – 19h, nocturne le jeudi jusqu’à 22h Di 10h–20h Fermeture le mardi, le 25 décembre et le 1er janvier Calendrier des projections disponible sur le site de la cinémathèque.

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Untitled (self-portrait) 2000 - 2002 - Roe Ethridge

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Art

l’impression

de ne pas se

SOUVENIR biennale de lyon 2013 benoît blanchard

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Art Loris Gréaud, The Snorks: a concert for creatures, 2012

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’occurrence 2013 de la Biennale de Lyon est contenue dans trois livrets, chacun recensant pour le visiteur scrupuleux une myriade d’œuvres dont l’essentiel est regroupé dans les deux pôles, désormais bien connus, que sont le MAC et la Sucrière. Il y a d’un côté le musée d’art contemporain et sa circulation alambiquée de salles blanches consécutives, et de l’autre, la friche industrielle qui se répand sur trois niveaux regroupés autour d’un puit central. Ce sont deux conceptions de l’appréhension de l’espace différentes, chacune ordonnant une circulation des œuvres et du regard propre. Or, cette année, la question des processus narratifs, qui est au cœur du projet du commissaire principal Gunnar B. Kvaran, donne à ce face-à-face une intelligence supplémentaire puisque ces deux cadres de lecture se trouvent redoublés des récits que les artistes sélectionnés proposent dans leurs œuvres. Palimpseste ! crient les uns, brouhaha, soupirent les autres.

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Il est bien connu que quiconque se retrouve détenteur d’un temps de parole va en profiter pour dire le plus de choses possibles, c’est le cas de Dan Cohen qui choisit de nous entretenir de sa nudité bien membrée et de cartoon dans Silhouette Wall Cuts, l’installation inaugurale de la Sucrière. De la nudité, il en sera encore question dans cet espace où toutes les œuvres se superposent, se cannibalisent, se grimpent dessus et se mélangent dans le champ de vision du visiteur. Il y a Yoko Ono pour les anciens, les amateurs d’érotisme vintage, et pour les jeunes, Ed Fornieles, un tantinet plus porté sur les pratiques pré-pubères. La poésie et les grands récits sont aussi de la partie ; Gabriela Fridriksdottir tente de nous tirer une larme en carton pâte avec Crepusculum Sculpture, succédanée de l’histoire de Caïn, Yang Zhen Zhong bombe le torse de la place Tian Anmen, et Thiago Martins de Melo rejoue le métissage brutal et sauvage des populations d’Amérique latine. Le tout s’opérant dans la surenchère visuelle mais


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surtout sonore que permet le lieu. Le résultat est sans appel, qu’importent les flacons, on a eu l’ivresse. À l’opposé de la ville, le MAC se visite comme un intestin de ruminant. Des salles, puis des salles, puis un escalier, puis des salles, puis un demi-palier, puis des salles, des escaliers... Ici les œuvres braillent moins ; en revanche elles soliloquent. Seules avec leur gardien, elles s’ennuient un peu. C’est comme au zoo, qu’est-ce que l’on ne donnerait pas pour voir toutes les bêtes dans la même cage. Toutefois, ce calme permet d’apprécier les qualités des œuvres et, surtout, d’en écouter les récits, de s’y plonger pleinement. L’exemple le plus parlant est celui des travaux de Robert Gober qui s’épanouissent, vénéneux et réjouissants, dans les trois salles qui lui sont consacrées. Par la suite, on s’endort avec Jason Dodge, prenant le temps d’apprécier l’écart séparant un coussin utilisé par un docteur de celui emprunté par un enfant ou un maire, Jeff Koons, pour une

fois n’est pas celui qui propose l’œuvre la plus grosse, ni la plus rutilante, Matthew Barney ne se déguise pas, Ryan Trecartin & Lizzie Fitch font leurs petites affaires, Lili Reynaud Dewar danse nue et grimée de noir. Tous restent à leur place ; les gestes artistiques, pris dans l’exiguïté aveugle de ces salles, sont maintenus comme par une camisole de force et l’on peut tranquillement écouter toutes les petites histoires qui ont été choisies pour nous. Sauf qu’à la fin de la visite de ces deux colosses de la scénographie en art contemporain, des histoires, on en a entendu tant, qu’on a l’impression de ne s’en souvenir d’aucune.

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Art

Untitled 78 - 79 - Robert Gober

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Tupinambás, Léguas e Nagôs guiam a libertação de Pindorama das garras da quimera de Mammón - Thiago Martins De Melo

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Livre

BELLE DU SEIGNEUR Ahlam Lajili-Djalaï

Avertissement : l’article suivant est susceptible de révéler certains éléments de l’intrigue. Nous conseillons, à regret, aux actuels ou potentiels lecteurs de Belle du Seigneur de passer leur chemin, quitte à revenir sur leurs pas plus tard. Cependant, l’histoire des deux héros, Solal et Ariane, n’est que prétexte à un propos multiple, au développements de thèmes récurrents chers à Albert Cohen, et les quelques 1000 pages sont un terrain de jeu où l’auteur déploie avec superbe sa prose brillante, distribue un à un ses mots choisis comme autant de bonbons savoureux, les assemble méticuleusement en un travail d’orfèvre de la langue, et soigne sa partition jusqu’à nous livrer un opéra littéraire éclatant. Alors, en effet, si la peur vous assaille, et l’angoisse d’avoir déjà lu 500 pages pour deviner la fin à travers ces quelques lignes vous prend à la gorge, oui, passez votre chemin. Si vous y voyez un moyen de paraître informé sur le sujet à moindre frais et de briller au détour d’une conversation mondaine ou intellectuelle, passez également votre chemin, vous serez vite démasqués. A présent, nous pouvons commencer.

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© Jacques Sassier

Livre

Albert Cohen

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Livre

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eux qui me connaissent ont déjà tous subi un panégyrique d’Albert Cohen et plus particulièrement de Belle du Seigneur, étant donné la passion avec laquelle je m’acquitte de la mission que je me suis auto-fixée de répandre la bonne parole. J’ai découvert Belle du Seigneur il y a maintenant dix ans, à l’aube de ma vie de femme, et ai été marquée au point de le relire plusieurs fois à intervalles réguliers, de l’offrir à tout va, de l’acheter dans toutes les éditions, de conditionner mes rapports amoureux en fonction des règles édictées par Solal et Ariane, de vouloir appeler mes enfants Solal, filles ou garçons, que j’en ai un ou trois peu importe, ils seront numérotés. Au point de devenir féroce, dangereuse, hystérique, à la moindre évocation conflictuelle, à la moindre critique émise à l’encontre de mon livre totem. Au point d’avoir organisé avec mon meilleur ami (converti par mes soins) une grande soirée musicale et littéraire en hommage à Belle du Seigneur qui, en dehors de mon harmonieuse collection de fausses notes au piano, fut une réussite. Car ce n’est pas seulement mon livre préféré, cette expression n’est pas à la hauteur de

l’amour sans borne que je porte à cet ouvrage, mais mon livre-moi, mon cher livre-chair. Alors j’avoue, la première fois que je l’ai lu, jeune, innocente et inexpérimentée, je pense sincèrement que je n’avais pas tout compris, éblouie par le romanesque sans borne des situations évoquées, mais pourtant j’étais déjà marquée au fer rouge, contaminée. Je l’avais lu au premier degrés. Puis, la vie aidant (je m’arrête et savoure la platitude de cette phrase, très Adrien Deume), je l’ai redécouvert à travers une seconde lecture, la lecture de la maturité. Les suivantes n’ont fait que confirmer et entériner ma compréhension finale de l’œuvre. Et puis j’ai lu le reste. Parce que l’œuvre d’Albert Cohen est une œuvre totale, chacun de ses livres se font écho, ce ne pourrait être qu’un seul très long roman. Si l’on exclu les ouvrages non romanesques (qui pourtant développent certains thèmes similaires, et sont reliés de toutes façons au fil d’écriture de Cohen), Solal (1930), Mangeclous (1938), Belle du Seigneur (1968), et les Valeureux (1969) traitent des mêmes personnages et permettent d’appréhender leur évolution. On ne devrait pouvoir prétendre aimer réellement Belle du Seigneur qu’en ayant

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Livre lu aussi Solal et Mangeclous. Certes les livres sont indépendants, mais malgré les décennies qui les séparent ils forment un cycle complet. Il est alors impensable de négliger le début de l’histoire (je suis catégorique et intraitable à ce propos !). Revenons au point d’orgue, à la clé de voute, à l’accomplissement, au Seigneur des livres. NON, ce n’est pas le roman de l’amour, ce n’est pas l’éloge de la passion, mais plutôt sa dénonciation. De plus, Belle du Seigneur ne se résume pas à l’histoire entre Solal et Ariane. Les personnages qui gravitent autour d’eux ne sont pas leurs faire-valoir, au contraire ils se suffisent à eux-mêmes, évoluent dans la même sphère et sont autant d’histoires parallèles que l’on suit avec attention et délectation. C’est tragique évidemment (n’est-ce pas le cas des histoires d’amour les plus édifiantes ?) ; drôle, burlesque (les pérégrinations des cousins et oncle de Solal, les Valeureux, sont tellement rocambolesques qu’elles sont évoquées dans tous les romans de Cohen) ; vaudevillesque parfois (dans toutes les scènes touchant aux Deume, la belle famille d’Ariane, et plus particulièrement celle du « dîner  » qui s’étire des chapitres XIV à XX et m’a valu mes plus grands fou-rires de lecture) ; lyrique («  Ô  » cette prose précieuse qui n’a rien à envier aux vers des poètes auto proclamés) ; dénonciateur (la critique sociale est sous-jacente dans tout le roman, qu’il traite des petits bourgeois ou des fonctionnaires oisifs de la Société des Nations par exemple, ou qu’il s’applique à la description méticuleuse, pointue et ciselée des travers humains) ; humaniste (Cohen est souvent considéré comme l’écrivain juif par excellence, cette facette de son œuvre ne pourrait être niée ou ignorée, et encore moins synthétisée ou résumée à une tradition culturelle, car à travers son cri d’amour au peuple juif il dépeint avec lucidité sa multiplicité, sa richesse, son univer-

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salité enfin). Ce n’est pas un livre donc, c’est plusieurs livres, un essai complet où le génie de l’auteur (outre sa prose hallucinante) se situe dans sa capacité à sauter d’un thème à l’autre, d’un style à l’autre, d’un personnage à l’autre, d’une situation à l’autre avec brio, grâce, aisance et fluidité. Oui, il en faut de la ténacité et de la bonne volonté pour se laisser happer par ce gouffre obsessionnel, pour, selon les différentes appréciations, « affronter  » ou «  savourer  » les monologues internes de plusieurs dizaines de pages sans aucune ponctuation (vous séquencez vos pensées vous ?). Oui, cela peut prendre du temps. Non, ce n’est pas vraiment le roman « détente » par excellence. Non, il n’est pas pratique à trimballer dans un sac ou une poche. Oui, ça peut faire son petit effet de dire qu’on l’a lu (téméraire et intellectuel, succès assuré), mais c’est mieux de l’avoir vraiment fait. Non, ce n’est pas un « livre de filles », indignes mécréants. Le roman de Solal et Ariane pourrait être scindé en deux parties : séduction et naufrage. Dans Mangeclous, Solal projette déjà de conquérir Ariane. Et alors qu’il arrive à ses fins en conclusion du chapitre charnière XXXV, à l’issue d’une cinquantaine de pages de quasi monologue au cours duquel il lui décrit un processus de séduction infaillible en dix « manèges », l’on pense alors que leur histoire débute mais c’est en réalité là qu’elle s’achève. C’est le début des déceptions, des faux semblants, d’une histoire montée de toutes pièces par un Solal déjà désabusé, donc vouée à l’échec. D’une histoire qu’il sait ne pouvoir fonctionner telle qu’il l’envisage, et telle qu’Ariane la rêve. Dans laquelle il se jette néanmoins, peut être avec l’espoir fou d’essayer une dernière fois et de réussir avec cette femme-ci, mais surtout pour se prouver qu’il a raison et que les êtres humains, malgré


Livre ou plutôt à cause de l’amour passion qu’ils se portent, ne peuvent atteindre l’amour « chimiquement pur », se suffisant à lui-même. Au début du roman, c’est déguisé en vieillard repoussant que Solal le superbe, grand, auréolé, séducteur invétéré, briseur de cœurs, systématiquement victorieux d’avance, livre à Ariane une des plus belles déclarations d’amour de la littérature. Il veut se persuader de la possibilité d’un amour pur. Il croit cette fois qu’elle, l’élue, cette femme qu’il ne connaît pas vraiment, à qui il n’a jamais parlé, elle qu’il n’a fait qu’observer à la dérobée mais reconnue comme une âme sœur, elle qu’il pense si différente (« celle qui rachète toutes les femmes »), saura accepter l’amour du vieillard, le seul à l’avoir comprise, et ira au delà de son aspect physique repoussant. Mais non. Évidemment, elle, « la plus belle femme du monde » est terrorisée, se sent salie et dégoutée par la proximité de ce gueux. Elle le repousse violemment. Elle est comme les autres finalement. Alors il se démasque, « sombre diamant » et, son rêve piétiné, lui déclare : «  Femelle, je te traiterai en femelle, et c’est bassement que je te séduirai, comme tu le mérites et comme tu le veux. A notre prochaine rencontre, et ce sera bientôt, en deux heures je te séduirai par les moyens qui leurs plaisent à toutes, les sales, sales moyens, et tu tomberas en grand imbécile amour, et ainsi vengerai-je les vieux et les laids, et tous les naïfs qui ne savent pas vous séduire, et tu partiras avec moi, extasiée et les yeux frits ! En attendant, reste avec ton Deume jusqu’à ce qu’il me plaise de te siffler comme une chienne ! » Je n’avais pas, lors de ma première lecture, saisi l’importance de ces quelques lignes pour le développement de leur intrigue amoureuse. Mais, situées au chapitre III sur CVI, elles conditionnent le rapport de Solal à Ariane pour tout le reste du roman. A l’issue du chapitre XXXV, au bout de deux ou trois heures de séduction élaborée elle s’agenouille, lui baise la main, et prononce « gloire

à Dieu ». Le drame est consommé, les deux tiers restant du livre s’attacheront à dresser une sorte de rapport d’autopsie pre-mortem de leur amour. Ce n’est donc pas le roman de l’amour mais celui de la méprise, de la désillusion. Et derrière une prose flamboyante, exubérante, excessive, incomparable, et au delà de quelques pages parmi les plus drôles de la littérature française, pointent un pessimisme et une lucidité sans pareils. Et malgré tout j’aime ce livre plus que n’importe quel autre, plus que certains Hommes. Je l’aime parce que c’est une ode à la langue française, vivante, piquante, surprenante, sublime ; parce que c’est un livre qui se prête parfaitement à l’oralité (Cohen n’écrivait pas ses livres, il les racontait aux femmes qu’il aimait, leur dictait) ; parce que Belle du Seigneur est partie intégrante d’une œuvre globale, continue, unique ; parce que ce sont les années 30 ; parce que les Deume sont hilarants ; parce qu’Ariane est folle, inconsciente, qu’elle joue du piano nue, qu’elle change de robe plusieurs fois par jour, qu’elle se veut parfaite pour son aimé ; parce que Solal est superbe, extrême, mystérieux, invivable ; parce qu’ils tentent l’impossible en se persuadant que leur amour est supérieur à n’importe quel autre, et qu’eux ils y arriveront ; parce qu’ils se jouent la comédie mais qu’ils le font bien ; parce que parfois, nous aussi lecteurs, on y croit ; parce qu’ils sont superficiels mais entiers ; parce qu’ils refusent la médiocrité et que cela les tue. Parce qu’ils ont raison ...

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Questionnaire

SANDRA

MULLIEZ Propos receuilliS Par Laurent Dubarry

Sandra Hegedus Mulliez est née au Brésil à São Paulo. Artiste militante de la scène pauliste, elle réalise plusieurs performances au début des années 80. Elle arrive en France en 1990, et rencontre en 1999 Amaury Mulliez avec lequel elle fonde une famille. Son gout pour l’art la conduit à constituer à partir de 2005 une collection d’art contemporain. Elle crée en 2009 avec son mari SAM Art Projects, projet de mécénat destiné à promouvoir, par le biais de résidences d’artiste et par l’attribution d’un prix, l’œuvre d’artistes étrangers en France, et d’artistes Français à l’étranger.

www.samartprojects.org 1 - Que n’échangeriez-vous pour rien au monde ? S.M. : Mes enfants 2 - Quelle profession rêviez-vous d’exercer lorsque vous étiez enfant ? S.M. : Archéologue 3 - Quel cadeau aimeriez-vous recevoir ? S.M. : La paix 4 - Le meilleur endroit où passer la nuit ? S.M. : Dans mon lit 5 - Une chose que vous aimeriez savoir faire ? S.M. : Le krav maga 6 - Un disque ? Un livre ? Un film ? S.M. : Tout Caetano Veloso /A la Recherche du temps perdu de Marcel Proust/La Grande Belleza de Paolo Sorrentino 7 - A quelle époque auriez-vous aimé vivre ? S.M. : J’aime trop mon époque. Mais je pourrais passer une semaine dans la conquête de l’ouest américain avec les pionniers

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Sandra Mulliez 8 - Le plus bel homme, la plus belle femme de la terre ? S.M. : Le mien, Catherine Deneuve 9 - Que faîtes-vous le dimanche ? S.M. : Les devoirs avec les enfants un dimanche sur deux... Et tout et rien les autres

10 - Votre syndrome de Stendhal ? S.M. : Le Blackfoot river dans le Montana. 11 -Avec quelle personne morte aimeriez-vous pouvoir dîner ? S.M. : Ma mère 12 - Quel est votre alcool préféré ? S.M. : La vodka 13 - Quelle est la personne que vous détestez le plus ?

S.M. : Il le sait 14 - Où aimeriez-vous vivre ?

S.M. : Dans ma tête 15 - Qu’est-ce qui attise votre désir chez l’autre ? S.M. : Son regard de désir 16 - Un personnage de fiction auquel vous vous identifiez ? S.M. : Mary Poppins 17 - À combien évalueriez-vous votre corps pour une nuit ? S.M. : À la tête du client... 18 - Un mot, une expression ou un tic de langage ? S.M. : J’adoooore 19 - PSG ou OM ?

S.M. : Sao Paulo Futebol Club 20 - Si vous pouviez avoir la réponse à une question, quelle serait la question ?

S.M. : Pourquoi tant de haine? 21 - Quelle serait la musique de votre enterrement ?

S.M. : My favorite things 22 - Votre menu du condamné ? S.M. : Une bonne feijoada 23 - Une dernière volonté ? S.M. : Eteignez la lumière!!

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transfuge

- encre sur papier - 40x30 cm - 2012


raphael

Portfolio

DENIS

les honneurs de la cimaise Julie Crenn

D

epuis le début des années 2000, Raphaël Denis construit un langage plastique basé sur les formats, les matériaux et le vocabulaire de notre société. Il observe attentivement le monde de l’art, son système, ses codes, ses normes, ses non-dits, pour développer une réflexion de type protéiforme. Le spectacle et la consommation, qui, aujourd’hui plus qu’hier règnent en maîtres, sont deux enjeux incontournables auxquels l’artiste s’attaque avec humour, ironie, dérision et absurdité. Ainsi, il dresse le portrait du jeune artiste qui doit affronter un milieu complexe où il est difficile de trouver une place. Tout en s’interrogeant sur le statut et le rôle de l’artiste, Raphaël Denis explore les différentes étapes

d’un parcours : trouver une galerie, courtiser des collectionneurs, entrer sur le marché, affirmer une personnalité (une image). Il pointe du doigt les stéréotypes et les lieux communs pour mieux rendre compte des arcanes d’un système où culte et vanité priment souvent sur l’idée et la forme. Sa pratique repose sur une diversité de mediums  : photographie, peinture, encre sur papier, installation, sculpture et impression. Chaque fois, il travaille à partir d’images, de mots et d’objets ayant trait à une forme de culte, notamment ceux voués à la personnalité et au marché. Ainsi il développe différents types d’œuvres. Sur des feuilles blanches, il rédige Les Listes et Commentaires (2009 – in

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progress). Des invectives, des remarques et des affirmations qui interpellent non seulement le regardeur, mais aussi les acteurs du monde de l’art : galeristes, collectionneurs, critiques d’art, conservateurs et directeurs de musées/ centre d’art. Au moyen d’un dispositif simple, des lettres en majuscules noires tracées sur un fond blanc, il génère une réflexion portée sur la sphère artistique en multipliant les points de vue et les problématiques. Ses œuvres moqueuses et grinçantes nous parlent du système actuel de l’intérieur. À partir de son expérience, de son vécu et de ses rencontres, Raphaël Denis génère un travail de perturbation. Une série de sculptures réalisées à partir de sacs poubelle en plastique contenant chacun un chèque encaissable, critique de manière jubilatoire la valeur de l’œuvre (Diogènes de Sinope, fils d’une supposée crapule – 2009). Son acquéreur se voit en effet choisir entre détruire l’œuvre pour en connaître le prix décidé par l’artiste, ou bien garder le mystère intact.

ses formes et ses concepts. Par exemple, il met au point d’un mode d’emploi pour créer une sculpture contemporaine (Tutorial de sculpture contemporaine appliqué à WTB – 2010). Une sculpture dérivée du modèle suédois, en kit, facile à monter, standardisée. Il s’approprie le vocabulaire et l’esthétique actuelle pour souligner l’uniformisation des formes et des idées. À travers le noir et blanc, deux couleurs qui instaurent un dialogue, une dichotomie manichéenne, l’artiste pèse le pour et contre d’un microcosme. L’écriture, l’analyse et l’autodérision de Raphaël Denis lui permettent de mettre en lumière les dérives, les complexités, les barrières, les enjeux et les possibilités de l’artiste.

Toujours dans cette perspective critique et ironique, il décortique l’art actuel : ses modes,

Œuvres d’Anderlecht galerie sator du 18 oct. au 30 nov. 2013 8, passage des Gravilliers - Paris http://www.galeriesator.com/

Inaugurations Partagées galeries Cédric Bacqueville jusqu’au 30 oct. 2013 32 & 6 rue Thiers - Lille http://www.galeriebacqueville.com/

Yia art-fair Issue # 03 Paris Bastille Design Center du 23 oct. au 27 oct. 2013 74, Bd Richard Lenoir - Paris http://www.yia-artfair.com/

Slick art-fair Paris 2013 Pont Alexandre III Port des Champs-Elysées - Paris du 24 oct. au 27 oct. 2013 http://www.slickartfair.com/

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Diogène de Sinope, Fils d’une supposée crapule peinture industrielle, bois, plomb & aluminium, polypropylène & fibre naturelle Édition de 50 exemplaires, 24 x 4 x 4 cm - 2009

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abissys abissum invocat

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- encre sur papier - 40x30 cm - 2012


Le Client est roi - encre sur papier - 40x30 cm - 2012


Vanitas vanitatum - encre sur papier - 40x30 cm - 2012

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Convention obsèque - encre sur papier - 65x50 cm - 2013

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Chaque chose en son temps - encre sur papier - 65x50 cm - 2013

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La vie d’artiste - encre sur papier - 65x50 cm - 2013

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Corps 1, La Recherche et La Princesse de Clèves - tirage pigmentaire sur dibond - 150 x 100 cm et tirage laser sur feuille ordinaire. Vue de l’exposition Suface, Volume, Virtuel, galeie sator, 2011

Page de droite Corps 1, La Recherche - détails 42 BRANDED


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Beautiful Suburb : Ă la recherche de la tristesse absolu - tirage lambda - (2010 - in progress)

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Beautiful Suburb : Ă la recherche de la tristesse absolu - tirage lambda - (2010 - in progress)

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Beautiful Suburb : Ă la recherche de la tristesse absolu - tirage lambda - (2010 - in progress)

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Beautiful Suburb : Ă la recherche de la tristesse absolu - tirage lambda - (2010 - in progress)

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Beautiful Suburb : Ă la recherche de la tristesse absolu - tirage lambda - (2010 - in progress)

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Beautiful Suburb : Ă la recherche de la tristesse absolu - tirage lambda - (2010 - in progress)

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Element pour un ensemble - dĂŠtails - 2013

page de gauche Element pour un ensemble - 2013

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Elements pour un ensemble - vue d’atelier - 2013

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La Naïveté d’Adam 2 - 2013

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YES


NO


SPIELBERG

SECRET Ricard Burton

Le bruit croissait. Les gens en parlaient sans jamais vraiment prendre le temps d’y songer ou de croire bon de propager cette nouvelle non sans importance. Car la nouvelle en question fait le tour du tout Hollywood depuis deux décennies à présent sans avoir soulevé plus de questions que cela avant que l’inévitable Peter Biskind ne se mette à enquêter sur cette rumeur qui enflait, pour en faire un livre qui sortira en France en mars 2014 intitulé The Spielberg Secret. Voici ici un résumé de son enquête.

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Cinéma

S

teven Spielberg ou le symbole ultime de la réussite unilatérale du mogul, d’un homme qui aura réussi à se dresser face à Hollywood, imposer ses films, à perdurer trois décennies en enchaînant quasi-systématiquement des blockbusters tantôt larmoyants, tantôt sensationnels avec le soucis minimum de proposer une vision d’auteur à ses superproductions. Certains se sont escrimés à tenter de vouloir décrypter le réalisateur à travers sa filmographie - ce qui est tout à fait louable et logique - pourtant il y a une toute autre approche liée à sa vie privée, ce qui relèverait en journalisme politique à révéler le off. Car comme la vie de tout être humain Steven Spielberg est la résultante d’une multitude de micro-accidents et de décisions parfois loufoques qui ont émaillées le cours de son existence.

bu, inspirateur, malgré lui de toute cette génération d’informaticiens de la Silicon Valley «Geek is Sexy», sont d’une consternante platitude. Et le dernier sorti chez La Martinière ne déroge pas à la règle, il est un atroce récapitulatif aseptisé de la carrière rectiligne du réalisateur. La faute à qui ? La faute à tout le monde. La faute à sa filmographie qui prend du plomb en prenant de l’âge. La faute à ces tâcherons de journalistes qui pondent des livres indigents dans l’unique but de capitaliser sur le nom de leur idole tout en espérant une entrevue avec le maître. La faute aussi à l’argent car Spielberg a toujours tout verrouillé tel un controlfreak en monnayent le silence des uns, la cécité des autres. Car en vérité, et tous ceux peu ou prou courageux l’ont toujours constaté, admis et transmis, Spielberg n’est pas tout à fait celui que l’on croit.

Tous les ouvrages sortis au sujet du nerd bar-

Tout commence lorsqu’à sa jeune majorité il

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Cinéma prend l’avion de son natal Ohio, ses courtsmétrages sous le bras, persuadé d’avoir réalisé des chefs d’oeuvres capables de lui ouvrir de tous les studios de Hollywood. Assis à ses côtés, en pleine crise d’angoisse, un autre jeune homme. Gabriel Odward. Ils ont l’exact même âge, deux jours seulement les séparent. Ils se ressemblent aussi, même taille, même gueule d’ahuri. Gabriel part avec les mêmes rêves que Steven, il veut s’engouffrer dans la brèche et profiter de ce qui s’annonce comme une révolution, la reprise en mains des auteurs d’Hollywood. Il y avait à faire, tout pour s’exprimer et le pognon pour le financer. Les jeunes gens discutent à bâtons rompus tout le voyage. Et même s’ils parlent de cinéma, c’est comme s’ils évoquaient deux choses tout à fait distinctes. Lorsque Gabriel loue le Néo-réalisme italien, la Nouvelle Vague, Kenneth Anger et le désir brûlant de leur donner un prolongement à Hollywood, Spielberg lui rétorque Cecil B. DeMille ou Jack Arnold et rêve de faire des films avec des cyclopes et des scarabées carnivores géants. Gabriel Odward est tout à fait stupéfait de l’approche mercantile de son voisin et de ses goûts infantiles. Alors que le Nouvel Hollywood semble dessiner un nouveau contour de la création, il ne comprend pas biens les rêves idiots de Steven. Malgré tout, une amitié est née et aucun des deux n’ayant un point de chute à L.A., ils se mettent en chasse d’un appartement et finissent par emménager ensemble dans West-Hollywood. Si Steven Spielberg joint les deux bouts en vendant des bijoux sur Venice Beach, de son côté Gabriel commence à être courtisé dans le milieu undergroud car contrairement à son colocataire, les films avec lesquels il a voyagé, sont appréciés. Très vite il est projeté dans les cinémas de Culver City avec la crème locale des artistes. Il y emmène Spielberg, le présente

à ses nouveaux amis réalisateurs. Spielberg leur montre alors ses courts-métrages mais il est raillé, conspué même. C’est du ni fait, ni à faire se souvient Gabriel Odward qui n’avait pas pris la peine de visionner le travail de son ami avant de les exposer. Même s’il imaginait aisément que ce n’était pas fameux, il ne s’attendait pas à un tel degré de médiocrité. Mais le jeune Steven ne désespère pas et tout en vendant ses babioles sur la plage, il réalise des courts-métrages mettant en scène des bracelets et des colliers, tous plus ratés, mal éclairés, mal montés, les uns que les autres. C’est au Festival du film Expérimental de Santa Monica que Odward est repéré par Universal, à la recherche, comme tous les autres studios de sang neuf qu’ils pourraient payer moitié moins cher que les réalisateurs chevronnés. Il est engagé pour tourner l’épisode d’une série à petit succès diffusée sur ABC. Mais la veille il tombe malade: toux, migraine, il somatise  encore plus violemment qu’à son habitude. Nerveux comme pas deux Odward n’est pas apte au travail et face à l’urgence de la dernière seconde, il demande à Spielberg de l’accompagner sur le plateau et de prendre sa place aux commandes. Dégagé du poids de la responsabilité Odward se sent mieux et peut ainsi laisser libre court à son imagination. Spielberg est, quant à lui, totalement paumé. Mais son ami assure et lui donne toutes des directives précises. C’est là qu’il se rend compte qu’il adore le processus créatif mais qu’il déteste être dans la lumière. Spielberg lui est parfait pour donner des ordres et diriger une équipe, son côté despote fait des merveilles et permet à la production de boucler le tournage avec quelques heures d’avance. En clair, au terme de cet essai, tout le monde est ravi de la copie rendue, surtout Spielberg qui a vu là une chance inespérée de diriger une fiction, même s’il ne l’a pas vraiment fait. Très

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Cinéma vite Spielberg est sollicité pour de nouveaux projets télévisuels. D’abord déçu que ce soit son ami qui soit courtisé et non lui alors qu’il avait tout imaginé, Odward se reprend et se dit qu’au moins Spielberg du fait de sa confession, avait plus de chance d’être appelé à travailler que lui. Il lui laisse donc les commandes. Tout fonctionne parfaitement et personne ne met en doute ou ne pose de questions sur le binôme tant le rendement est satisfaisant. Ils tournent ainsi divers épisodes de séries, des pilotes, des publicités. Ils gagnent de l’argent, déménagent, s’agrandissent et restent unis. Et pendant ce temps là Odward n’a plus le temps de s’adonner à ses propres réalisations. Peu à peu son talent se dilue dans la personnalité de son ami soucieux de prospérer plus encore et plus vite. Mais Odward a de la ressource et il lui reste bon nombre de choses à expérimenter. Et tous les soirs après le travail, il continue à cultiver son colocataire en le traînant dans les cinémas de quartiers là où sont projetés des films d’auteurs pour lui nourrir l’âme d’autre chose que toutes ces séries Z qu’il affectionne. Il l’initie à tout Hitchcock - à Renoir - à Fritz Lang - Gance - Minnelli, tente de lui faire comprendre l’art de la mise en scène, qu’elle n’est pas simplement une succession de deux plans mais bel et bien une globalité, une unité. Outre le cinéma, Odward le réconcilie avec la littérature en lui faisant avaler au préalable du prémâché, du fantastique, du Bradbury, du Matheson. Et c’est ainsi qu’un soir, d’un commun accord, ils décident de se lancer dans l’adaptation d’une de ses nouvelles, qui deviendra Duel. Le binôme torche le tournage en douze jours. Le succès critique est immédiat. Le téléfilm traverse l’Atlantique et connaît une jolie carrière en Europe. Les gens commencent à s’intéresser à Spielberg, à reconnaître son talent. Il le sait, le sent et il veut s’éman-

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ciper, prouver qu’il peut, seul, diriger un long métrage. Ce sera Sugarland Express. Odward participe au scénario mais s’efface du plateau préférant se concentrer ailleurs, à l’écriture de projets personnels plus ambitieux. Sugarland est un échec public. Même s’il glane le prix du scénario à Cannes, c’est la désillusion pour quelqu’un qui voulait kidnapper Hollywood et prendre en otage les spectateurs dès son coup d’essai. La dépression le guette mais son colocataire aussi, et il le boost, le rassure et le pousse à prendre rendez-vous sans plus attendre dans les bureaux de Zanuck, producteur de Sugarland. Il aperçoit sur le coin du bureau un scénario portant la mention Jaws. A l’époque le livre n’est pas encore un succès de librairie et Spielberg croit qu’il s’agit ici d’une histoire de dentiste. Zanuck pense pourtant à la possibilité d’une belle série B et se dit que le camion de Duel pourrait devenir le requin de Jaws. Il lui confit le script sans vraiment croire en son choix. Odward le dévore et il se met en tête une chose claire: il va regarder Les Oiseaux d’Hitchcock et faire regarder encore, et toujours, en analysant plan par plan la mise en scène. Entre temps le livre Jaws est devenu un succès et Zanuck n’est plus très certain de vouloir que Spielberg s’amuse à défoncer ce qui pourrait devenir un jackpot. Il se renseigne et rencontre Lucas, Coppola même, Friedkin, Forman, Roger Vadim. Mais Spielberg veut réaliser ce film à tout prix et ne reculera devant rien. Ainsi il menace Zanuck de faire une sortie dans les médias en accusant son producteur d’antisémitisme s’il ne lui laisse pas diriger Jaws. Devant le risque réel de se retrouver bouter hors de L.A., Zanuck s’exécute et offre la possibilité au jeune cinéaste de se coller à la sensation littéraire du moment. Lorsque débute le tournage et qu’ils débarquent sur le plateau Spielberg et Odward affichent un mi-


Cinéma métisme et une ressemblance physique stupéfiantes, tant et si bien que dans l’équipe technique, personne n’arrive à les dissocier. Ce qui est parfait pour eux et leur permet de mettre en scène comme ils l’entendent. Comme chacun le sait le tournage de Jaws est un désastre et il se prolonge dans le temps mais contrairement à ce qui a été rapporté jusqu’ici ce n’était pas à cause des intempéries ou des requins mécaniques défectueux mais bel et bien en raison de la lutte de pouvoir entre les deux amis. Ce que Spielberg tournait la journée, Odward le retournait la nuit ou le lendemain avec une équipe réduite ou parfois seul car Spielberg était certain de tenir en ses mains le rêve de sa vie, donner vie à un méchant monstre qui sortirait des eaux et irait dévorer tous les gens moralement répréhensibles. Odward prend donc les devants et réalise une autre version dans le dos de son ami. Le tournage s’étalera sur plus d’un an, soit le double de ce qui était prévu. Au terme des prises de vue, chacun dans sa salle de montage, chacun au mixage réalisant sa propre approche de Jaws. Zanuck ne verra jamais la version de Spielberg qui était, selon le peu de gens qui l’avaient vu alors, une catastrophe. Celle d’Odward au contraire est saisissante, stupéfiante. Lorsque Zanuck sort de la projection test, il est abasourdi, stupéfait, heureux du résultat. Même s’il ampute l’oeuvre d’une heure. Une heure trop expérimentale et philosophique pour un film pop-corn selon lui. Jaws devient le phénomène que l’on connaît ouvrant la voie aux films à grands spectacles sortant l’été avec le but de toujours battre les records des précédents. Lorsque Spielberg s’aperçoit qu’il a été doublé, trahi et que la version qui triomphe sur les écrans n’est pas la sienne, il perd pieds, choqué par la violence du film, outré par tant de sang à l’image et de

méchanceté gratuite. Il veut se faire entendre et faire comprendre à la presse, bobines sous les bras, que c’est son film le vrai, le seul, le bon. D’abord pris au sérieux par quelques scribouillards alcooliques, il devient vite la risée des journalistes étant donné la médiocrité de son travail qui ressemble à celui d’un enfant yougoslave attardé. Les gens croient même à un canular de la part des gens de Paramount tant le résultat est pathétique. Cet épisode aura eu raison de l’amitié qui liait les deux hommes. Spielberg prend ses affaires, quitte l’appartement qu’il occupait avec Odward et part dans le Nevada avec la ferme intention de mettre fin à ses jours. Mais après quelques ratés douloureux, il décide de repartir vers l’Ohio, vivre avec ses parents et faire un point sur sa vie avec la certitude qu’il reprendra le commerce de fourrure de son père. Odward lui est sollicité, extrêmement, et devant l’attractivité qu’il suscite, il prend le patronyme de son ami afin de pérenniser le succès de Jaws. Il devient alors Spielberg non seulement physiquement mais aussi moralement, religieusement, il ira même jusqu’à régresser intellectuellement afin de ne pas immiscer le doute. Et, pour être certain que le vrai ne demandera rien, Universal achète le silence du Steven retourné dans l’Ohio à prix d’or. On parle alors de dix millions d’euros pour qu’il se taise. Grâce au succès du film, il croit naïvement qu’il va faire ce qu’il veut. Malheureusement, ses projets intimistes, ses envies de films porno-soft ne sont pas entendus par ses producteurs. Devant tant de refus mais avec cette envie tenace de tourner, il plie et écrit Les Rencontres du Troisième Type. Grâce au succès de ce film et aussi à ceux passés, il est appelé à

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Cinéma superviser des grosses productions désireuses de se calquer sur son savoir-faire. Star Wars a été globalement son oeuvre car Lucas ne s’en sortait pas. Conversation secrète, Phantom of the Paradise, Klute, Blade Runner, MASH... pour ne citer qu’eux ont tous été sauvés par ce type qui avait le don non seulement de réaliser vite et bien mais de rassurer les financiers car il avait le don de la mise en scène. Viennent E.T., Indiana Jones, des projets initiés par lui-même mais massacrés au montage dans le seul but de les adoucir. Pourtant Odward s’en moque car à côté il réalise des films indépendants qui passent au ciné-club de Santa Monica, qui font 500 entrées mais lui permettent de s’exprimer. Et grâce à l’argent qu’il gagne, il soigne ses crises d’angoisse, il donne aussi une grande partie de sa fortune à des oeuvres caritatives. Vient le temps des films dits sérieux: la Couleur Pourpre - l’Empire du Soleil. Si les studios veulent de la merde, Odward va leur en servir, il va leur faire du David Lean, en pire si cela est possible, pense-t-il. Il s’amuse en fait et tourne en ridicule l’esclavage, la situation des noirs dans une Amérique raciste. C’est tout à fait cynique et il veut prouver que seuls les films médiocres et tire-larmes sont récompensés à l’Oscar. Malheureusement, et contre toute attente, il échoue à faire de son film réalisé par un juif pour défendre la cause des nègres, un champion de la statuette. Malgré cela, son film est un succès. Il enfonce le clou avec l’Empire du Soleil avec comme objectifs celui de réécrire l’histoire contemporaine et l’autre de mettre à ses pieds l’Académie du cinéma. Mais, lors du dernier jour de tournage, filmant une scène d’acrobatie aérienne, il y un raté et l’un des avions vient s’abattre sur l’équipe de tournage. Il y a des blessés. Et puis, il y a un mort, Odward lui-même. Le studio abasourdi, choqué, ne sait

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pas comment réagir car avec sa mort, c’est le risque de voir toute l’industrie péricliter. Passée la nouvelle, l’un des pontes d’Universal, Greg Sullivan, repense à ce type qui travaillait avec Spielberg autrefois, Odward, qui est en réalité Spielberg, le vrai. Sullivan se rappelle qu’ils avaient une relation très suivie et qu’il était celui qui avait le plus collaboré avec Odward, qui connaissait sa technique, sa façon d’aborder la mise en scène. Après de longues et lentes tractations, il lui met la main dessus et le fait venir jusque Hollywood. Malheureusement entre temps le vrai Spielberg est devenu une loque, sous tranquillisants et antidépresseurs. Il ne parle que de visons et de mentaux en renard. Sullivan semble pourtant détecter un regain d’intérêt de Steven pou le cinéma. Il lui promet de réfléchir à la possibilité de produire un film dans le quel des fourmis géantes attaqueraient un troupeau d’humains malfaisants. Mais avant cela il fallait sécuriser le périmètre et se mettre d’abord à réaliser du tout cuit, une franchise. Pour ne pas le brusquer mais aussi parce qu’il faut gagner de l’argent, beaucoup et vite, ils lui commandent un film facile, un troisième Indiana Jones. Bien qu’il trouve les deux premiers violents et un brin compliqués et bavards, Spielberg s’exécute, voyant ici la possibilité de prendre sa revanche sur le destin que l’Ohio lui confectionnait. Le tournage se déroule à merveille, il reprend vite ses marques de petit démiurge insolent et n’hésite jamais à forcer dans l’humiliation. Seuls les gens qui ne sont pas sur le tournage ne quittent pas le plateau. A tel point que Harrison Ford se demande s’il s’agit bien du même réalisateur qui l’avait dirigé au début des années 80. Au montage le film s’avère être une véritable catastrophe. C’est nul, moche, mal foutu, incompréhensible et en totale rupture avec les précédents. Et cette histoire de chevalier de la Table Ronde totalement farfelue. Mais c’est trop tard, le film


Cinéma est attendu par les fans et le film sort comme prévu à date. Le patron de la Paramount a déjà fait une croix sur son futur à la tête du studio et lorsque le film est projeté pour son premier week-end, il a déjà filé au Mexique afin de ne pas subir les foudres des financiers. Pourtant, contre toute attente, et malgré la bêtise crasse du film, ce troisième volet est un succès retentissant donnant à son réalisateur les pleins pouvoirs pour réaliser le projet qui lui passera par la tête. Ce sera Always. Un film qui semble avoir été pensé par sa femme de ménage mexicaine. Suit Hook avec sa ribambelle rance de stars sur le déclin. En les engageant Spielberg prouve alors qu’il n’est plus si certain de sa puissance de réalisateur et qu’il lui faut engager des têtes d’affiche pour enrayer sa chute artistique. Odward lui manque cruellement de la pré à la post-prod. Ces deux films commencent à distiller le doute. Et si Spielberg était finalement une immense arnaque ? Pourtant, même si la question est posée, personne ne s’y attarde car juste derrière arrive un film qui lui donnera à nouveau les coudées franches, Jurassic Park. Universal prend la décision de le mettre sous tutelle et lui colle une équipe d’ILM composée de cinq réalisateurs d’effets spéciaux. Ils l’assisteront de A à Z. Le film est un succès phénoménal, gigantesque et offre aux compagnies de post-prod les pleins-pouvoirs. Le tout Hollywood avait été bâti et fonctionnait autour de la success-story d’un benêt qui n’avait eu qu’une bonne idée dans sa vie, converser avec un vrai génie de la réalisation dans l’avion qui le menait à Los Angeles. Et si Spielberg n’a aucun talent pour écrire ou réaliser, il en a un par contre pour mener sa carrière car si tout ceci n’a été que peu révélé, si tout est toujours resté sous silence, même si cela était tout à fait visible puisque sous notre nez, c’est que tout a été parfaitement verrouillé par ses

soins. En payant grassement ceux qui connaissaient ou avaient entendu parler d’Odward, des années durant il s’est offert une tranquillité de retraité. Celle nécessaire pour installer en grand sur l’affiche l’immense étendue de sa nullité. En tant que réalisateur, mais aussi en tant que producteur. Dans la première moitié des années 80 Odward avait réussi à produire les Gremlins, Retour vers le Futur quand Spielberg lui, saccage tout cet héritage vingt ans plus tard en proposant Transformers 1 puis 2, 3 et 4. Et aujourd’hui celui qui a offert Hollywood à la médiocrité, celui qui a fait de l’été américain un instant tout à fait ignoble où des navets se succèdent à des séries Z, se permet, avec son ami George Lucas, de venir prévenir les gens que si rien n’est fait pour sauver le cinéma, alors nous allons au devant de grandes catastrophes artistiques irréversibles. Car voilà, à force de lui faire croire, par le nombre d’entrées qu’il réalisait qu’il était un génie, Spielberg a fini par croire qu’il était le Al Gore du 7ème Art, celui qui allait réveiller les consciences. Le Schindler du 35mm. Pourtant, si nous devons souffrir des films crétins, des films de super-héros, des dessins-animés avec des ogres verts qui pètent tout au long du métrage et récoltent des centaines de millions de dollars, c’est à cause à lui. Lui et Odward mais au moins Odward lorsqu’il était Spielberg avait la décence de délivrer des films pour décérébrer avec un minimum de tact, de décence, avec l’envie de bien faire, de proposer un découpage intelligent et plein de sens. Malheureusement c’est le «vrai» Spielberg qui est aujourd’hui en vie et qui commet Le Terminal, affreux film publicitaire de deux heures, Il Faut Sauver le Soldat Ryan, Cheval de Guerre, ou le dégueulasse Tintin complètement pompé sur le jeu vidéo Uncharted, magnifique licence PlayStation. Spielberg ne se cache plus et per-

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Cinéma sonne ne trouve rien à redire. Ni les critiques qui le laissent tranquille, l’encensent parfois ( au hasard les Cahiers du Cinéma ), ni le public qui continue à faire un triomphe même à ses films les plus prétentieux, cf. Lincoln. Le pire dans tout cela est que Spielberg apparaît comme le meilleur d’entre tous dans sa catégorie, comme la bouée de sauvetage au milieu de tous ces autres, comme Snyder, Emmerich qui dérivent entre violence gratuite et morale douteuse. So Film par exemple les fait apparaître comme des génies. L’on parle de McTiernan comme d’un Fritz Lang. Quel est donc ce paradoxe puisqu’alors que les possibilités de faire un film se sont démocratisées avec du matériel à bas coût, des logiciels crackés. Où est passée cette révolution annoncée par Coppola ? Rien, pas le moindre petit génie à l’horizon. Pas de nouveau Godard, pas de nouveau Renoir, pas de nouveau Fassbinder mais par contre une belle bande de crétins se filmant avec leur GoPro refaisant les âneries de Jackass le tout sponsorisé par Red Bull. Voici donc ce superbe bordel innommable dans lequel Spielberg, grâce à son incompétence nous a plongé. Ceci étant dit, il n’est plus le seul sur le créneau puisqu’il semble avoir touvé son maître en la personne de James Cameron. Avant cela il était impensable d’imaginer que quelqu’un puisse surpasser les montants des recettes astronomiques de E.T. et Jurassic Park et pourtant avec Titanic d’abord puis Avatar ensuite, Cameron a atomisé les scores de son prédécesseur. Grâce à ces deux là, ce qui compte aujourd’hui ce n’est pas le nombre de bonnes critiques ou même d’entrées mais plus ce qu’il rapporte qui est glorifié. Alors oui Spielberg est enfin ringardisé mais, par pire que lui. Par un type qui travaille plus consciencieusement sur le marketing de son film que sur le scénario.

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Difficile de songer à qui enfantera Cameron mais je ne suis pas pressé de connaître l’identité de celui qui lui succèdera et qui battra le record d’Avatar 4. En attendant, il est bien regrettable de songer au destin brisé de ce Gabriel Odward qui aura, le temps de quelques films donné l’espoir d’un Hollywood à grand spectacle un peu différent et plus optimiste à celui qui existe aujourd’hui. Au vu de ses productions et réalisations, la Mecque du cinéma aurait un autre visage, plus détendu, souriant, noble et insouciant. Il aurait certainement amené la paix au Proche-Orient sans jamais prendre partie pour qui que ce soit. Son cinéma, de Poltergeist, à sa présence dans les Blues Brothers avait pourtant prouvé qu’il était possible de vivre dans le respect de l’autre et dans l’acceptation de son propre corps. Odward est mort avec un temps d’avance et c’est bien la seule fois qu’il faisait quelque chose sans le moindre talent.


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REVOIR LE PORTUGAL

ET MOURIR texte & photos Jordan alves

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Revoir le Portugal et mourir

D

ès l’ouverture de la portière arrière de la Golf de location, une odeur âpre, mais douce, forte, mais belle, me saisit les narines. Cette odeur chargée de souvenirs embrasse docilement ma mémoire grâce à ces images des années 90 puisées au fond du caméscope de ma mère et montrées à chaque noël. Tout y est: de la symphonie éternelle, des caquètements mêlée aux bêlements intempestifs, au grincement du portail massif donnant sur un verger si coloré qu’il en est éblouissant, en passant par la chaleur lourde qui tape sur les pierres de la maison. Nous y voilà, enfin: le Portugal. Le premier contact avec une famille éloignée depuis de longues années est facilité par une assiette de jambon tendre et de saucisse honteusement goûteuse. Le vin vert, frais et pétillant, me promet une semaine qui s’annonce calorique. Finis les téléphones, les emails, les facebooks. Maintenant, c’est la vie qui parle. Mais d’abord, un peu à manger. Le bar, première étape du périple jeune, qui n’a de neuf que sa belle peinture rose, tient toujours debout. Depuis plus de vingt ans ce sont toujours les même bartenders, mari et femme, qui saoulent des portugais mollassons et autres

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émigrés. Je m’accoude au bar de marbre brut après avoir serré des louches vaguement familières sous une haie d’honneur de regards incrédules face à mon physique chétif de Français malmené. Courageusement, je commande une bière et prends un air décontracté, faisant semblant de comprendre les paroles que hurle une mauvaise actrice d’une mauvaise sitcom vomie par le bel écran plat sur une assistance somnolente. Le prix trop bas de cette bière délicieuse m’apparaît comme une provocation à la boisson et par simple conscience professionnelle envers les pintes diluées hors de prix de Paris, j’en reprends une. Après m’être scrupuleusement désaltéré, le portugais est aisé. Étrangement, le calme de l’intérieur du bar contraste avec l’agitation de la terrasse où une brochette d’opulents autochtones converse avec de grands gestes, tenant entre leurs énormes doigts cuits par le soleil une poignée de cacahuètes ou un verre d’eau-de-vie, ou plutôt d’eau-de-mort, vu le degré d’alcoolémie qu’elle contient. La chemise sale, ouverte jusqu’au nombril, arborant fièrement sur son torse ce qui fit la réputation des portugais, relevé d’une chaînette en or, l’ami cousin du beaufrère de mon oncle me vante alors les mérites et les qualités professionnelles d’une prostituée qui officie près de la zone industrielle et dont les poils pubiens seraient hors du commun à


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en juger par les amples mouvements de mains qu’il met en œuvre pour me la mimer. J’en prends bonne note. Le vendredi soir, suivant le flair légendaire de mon oncle qui amène souvent dans les bons coups, je fuis sournoisement la maison et atterris dans une ancienne école primaire reconvertie en salle de répétition de l’association locale de danse folklorique. Plus intrigué par la banderole accrochée de travers que réellement par la musique, j’entre, naïf comme un lapin. Sur des rythmes un peu ringards, les enfants et les ados du village se la donnent comme des dingues. L’œil avisé des adultes encadre le tout et forme une scène improbable à la fois belle et étrange. Je ne sais pas si c’est la surprise de voir tous ces jeunes orchestrer ensemble et sans gêne cette danse d’une autre époque, ou les trois bières que j’avais déjà bues qui ont provoqué cet apaisement, mais à ce moment-là, le temps s’est presque arrêté. Passage Houelle-

becquien: au milieu du lot des danseuses, je repère une fille d’une vingtaine d’années ondulant ostensiblement son boule. Cheveux noirs comme la nuit attachés en queue de cheval, les sourcils et les yeux assortis. Son haut couleur saumon laisse deviner une taille fine et une poitrine ferme. Elle porte des collants qui ont visiblement été pensés par les hommes puisqu’ils laissent pleinement profiter de fesses parfaites. Je la regarde danser avec intérêt et suis intrigué par son côté hautain et fier. Puis, comme un éclair frappant mon désir naissant en plein visage avec le fouet de la réalité, je me rappelle de son nom: Joanna. Elle est de ma famille, évidemment. Fille d’une cousine de ma mère, je la revois petite lorsque je faisais la tournée des bonjours à la famille dans tous les patelins. Finie la gamine crado qui jouait avec le caca des poules, la voilà rayonnante sur le parquet flambant neuf de cette salle à l’atmosphère épaisse, au milieu de nulle part. En essayant

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d’écarter mon regard de son cul sublime, je me demande quel niveau de consanguinité je partage avec elle. Je n’arrive à sortir de cette réflexion moralement discutable que grâce au déhanché de sa voisine dont je suis, cette foisci, sûr de ne pas partager l’ombre d’une feuille dans les branches de nos arbres généalogiques fournis. La répétition se termine après quelques mots du manager bedonnant et moustachu. Les jeunes au look d’une mode déjà passée il y a trois ans fuient rapidement le local pour laisser la place aux hommes. Lorsque plus un seul ado n’est audible, notre hôte aux mains calleuses et au dos voûté sort une dizaine de petits bols blancs et commence à faire chanter les bouteilles de rouge. Merci pour lui. Le jambon de pays et le pain frais suivent. Merci pour eux. Autour du bar du fond de la salle viennent s’agglutiner au coude à coude une troupe de petits bruns trapus en claquettes et vêtements dépareillés. Les litres de vin disparaissent dans les gorges en pente à la vitesse de la lumière,

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accompagnés de tartines pain-jambon un peu rudes mais parfaites. Les oreilles sifflantes à cause du niveau sonore des conversations, je ne sais plus où donner de la tête, essayant de comprendre des bribes d’histoires et en même temps de savourer mon bol qui se remplit tout seul. Conscient d’être le seul jeune con au milieu de la meute, je toise du haut de mon mètre quatre vingt tous mes petits sujets qui s’en tapent de moi, et fixe à l’encre indélébile de ma mémoire d’enfant d’immigré ces moments uniques. Le retour, thank God, fut aisé : je n’eus qu’à tituber et à traverser la rue pour rejoindre mon lit gigantesque qui sent le vieux. Mes allers-retours quotidiens au bar pour boire une bière pré-dîner et un digestif post-dîner, me permettent de revoir un à un tous les visages qui ont marqué mes vacances d’enfant. Quelle drôle de sensation que de se rendre compte de l’existence d’une personne seulement pendant les quelques minutes que l’on va partager autour de la table bancale du bistrot. Apothéose


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d’une énième journée ensoleillée : une visite dans la famille, encore, plus proche cette fois. Perdu sur une colline rocailleuse, l’ensemble de modestes petites habitations qui constituent ce bled se pose dans un décor paradisiaque. Le soleil s’étale sur les vignes qui courent sur les pentes orientées plein sud. L’air, lourd et chaud, est animé par une brise constante et fait danser les fleurs des massifs sauvages qui poussent entre les pierres. De temps à autres je croise une vieille dame habillée de noir qui semble errer sans but, assommée par le poids du ciel sans nuage. Des poules s’entassent sur le minuscule point d’ombre que fait le figuier sauvage, avant d’être chassées nonchalamment par un chien obèse. Et puis, on m’offre du vin, de la saucisse, et du pain. Je fais quelques photos, promettant de les envoyer par la poste et disparais à nouveau de leur quotidien, pour revenir les voir dans quelques années, peut-être.

titude, ce mardi après-midi, que je réalise la différence entre la vie d’ici et celle de là-bas. Je suis assis sur une grosse pierre, le dos cuisant, les pieds dans une eau de source glaciale et transparente, et j’attends. J’attends que rien ne se passe. Et il ne se passe rien. Je réfléchis sur l’argent, le travail, les meufs. Je regarde des poissons qui nagent peinards et écoute le fracas de l’eau qui tombe en cascade de la montagne et j’ai envie d’une bière.

C’est perdu au milieu des rochers à 800m d’al-

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Sentim

BOur


mental

rreau


photo Claudio Franzini

Lara Almercegui - pavillon espagnol

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VENISE

VIDI VICI ou l’art du spectacle

texte Ludovic Derwatt

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Venise vidi vici

L

e temps sur Venise est bien lourd. Tropical même. À l’aéroport, les touristes traînent leurs valises à la queue leu leu le long d’un étroit chemin coiffé d’un toit demi circulaire en plastique transparent, accentuant encore un peu la chaleur par effet de serre ; Claude Allègre likes this. Puis ils prennent place dans des bateaux infestés de moustiques achevant de rendre la situation désagréable. J’ai à ce moment précis le look de Dominique Baudis répondant aux questions d’une journaliste de TF1 que je ne nommerai pas, et ce n’est pas un compliment. C’est donc dans des vêtements trempés que je me présente à la réception du Villa Edera (hôtel trois étoiles), où le sosie de Leonardo nous reçoit, dans un français similaire à celui de l’ancien directeur sportif du PSG. Il a d’ailleurs le bon goût de nous indiquer un bar à proximité où l’on sert un spritz honnête. Voici la recette, je vous conseille d’en boire un en lisant ce texte. 4 cl d’eau gazeuse,

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4 cl de campari (ou de l’aperol) et 6 cl de prosecco, le tout dans un grand verre avec des glaçons, une tranche d’orange et une grosse olive verte. Le lendemain je prends le vaporetto direction Giardini pour débuter ma visite de la 55e éditions de la biennale de Venise. Les Giardini c’est un peu le carré vip de la biennale, le canal historique. On commence par le pavillon espagnol où Lara Almarcegui a installé au milieu des pièces qui composent le bâtiment, des monticules de gravâts qui correspondent, calculé scientifiquement, aux matériaux nécessaires à la construction du bâtiment. En somme, c’est le contenant qui devient le contenu. Le tout étant censé être une critique de capitalisme. Bref. Dans le genre escroquerie, le pavillon allemand fait fort, puisque l’un des artistes invités n’est autre que Ai Weiwei. Tout est dit. Ce type


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photo DR

Ai Weiwei - pavillon allemand

est une arnaque. Le Robert Ménard de l’art contemporain, et ce n’est pas un compliment. Le pavillon Coréen annonce la couleur d’emblée. Petits panneaux en plusieurs langues pour nous avertir des risques pour les épileptiques, distribution de mini bas à mettre autour des pieds. C’est ce qu’on appelle du leasing. À l’intérieur, le sol est fait en métal réfléchissant, ce qui fait que le port du kilt est déconseillé, et j’imagine que les chaussettes servent à protéger le sol. Puis un homme nous distribue des chiffres, et l’on fait la queue pour rentrer dans la suite de l’expo, ce qui augmente l’impression de visiter un parc à thème. Sauf que la suite de l’exposition se résume à une pièce noire dans laquelle les visiteurs restent 2 minutes montre en main, sans bruit. Rien de bien fou. Le futuroscope du pauvre. Toujours dans la veine technologique, le pavillon français présente une œuvre d’Anri Sala

qui s’axe autour d’un jeu de mot (ça commence mal) en anglais (en plus) sur Maurice Ravel, Ravel Ravel Unravel (emmêler/démêler). Selon l’institut français, «le cœur du projet d’Anri Sala réside dans l’interprétation d’une même musique par deux musiciens. L’artiste précise : « chaque film se concentre sur la chorégraphie de la main gauche s’appropriant l’intégralité du clavier, tandis que la main droite demeure immobile ». Dans ces films, Anri Sala poursuit son travail sur l’espace et le son ainsi que sur le langage silencieux du corps. Il propose une expérience sur la différence et le même, dans une œuvre ambitieuse, qui pousse encore plus loin ses recherches de spatialisation sonore. L’œuvre fait autant appel à l’intellect qu’au corps du spectateur, générant une puissante expérience physique et émotionnelle, l’immergeant dans la musique. « Voilà… Rajoutons que les vidéos ont été mixées par Chloé, célèbre djette parisienne, ce qui est symboliquement un molard envoyé en plein visage du pauvre Maurice Ra-

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Venise vidi vici

Richard Mosse - Rebel Rebel - 2011 - pavillon irlandais

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Venise vidi vici vel qui ne méritait vraiment pas ça. Changement d’ambiance dans le pavillon russe, où Vadim Zakharov, propose aux hommes de jeter des pièces d’or sur les visiteuses préalablement munies de parapluies. De très bon goût. Par ailleurs, un homme en costume noir, genre garde du corps, chevauche une poutre du bâtiment. Donc globalement, et sans faire une liste exhaustive des pavillons, (je laisse ça aux médiocres gazettes pseudo culturelles dont la plupart ont un nom avec le mot art dedans), la biennale de Venise est un temple à la médiocrité, où l’on fait l’éloge de la vacuité spectaculaire. Évidemment, tout n’est pas à jeter, par exemple le pavillon Irlandais représenté par Richard Mosse et ses films et photographies des territoires rebelles à l’est de la République Démocratique du Congo. Mais force est de constater que l’écrasante majorité des artistes ont choisi de présenter des œuvres spectaculaires, et ce n’est pas un compliment. C’est sans doute une tendance de fond. L’art est aujourd’hui un spectacle, un entertainment. J’avais précédemment, dans ces illustres colonnes (Branded#2), rédigé un article, « allo les pompiers  », où je critiquais une partie de l’art contemporain dit d’avant-garde, qui se contente de réutiliser des méthodes vieilles de cent ans. Il ne m’était, à l’époque, pas encore apparu que ce n’est pas tant l’immobilisme de l’art qui pose vraiment problème, mais plutôt sa propension à verser dans le spectaculaire, gratuitement, dans l’immédiateté. Les foires d’art ressemblent de plus en plus à des parcs de loisirs, où les spectateurs passent de stand en stand à la recherche de sensations immédiates. De facto, le rôle de l’artiste est de capter l’attention du spectateur, de l’impressionner, soit par la taille, soit par la complexité, soit

par l’humour de son œuvre qui se doit d’être un générateur d’intérêt. Si l’on interrogeait les spectateurs à la sortie d’une foire pour leur demander ce dont ils se souviennent, il y a fort à parier qu’ils répondraient une œuvre spectaculaire. Celle dont on peut parler en quelques mots tant le concept est simple. Un peu à la manière de l’excellent site internet «tu sais l’artiste» (tusaislartiste.blogspot.fr) Le problème c’est que présentement il s’agit d’un spectacle sans fondement. C’est-à-dire que le décalage, autrement dit le plus produit, de l’œuvre fascine plus que l’œuvre elle-même. On s’interroge sur le temps passé par tel artiste sur une œuvre faite d’une multitude de petites choses, on s’amuse de l’aspect interactif de telle autre, etc. L’artiste spectaculaire est un communiquant qui ne communique rien. Un publicitaire vendant sa propre personne. C’est là où s’épanouissent les pseudo avant-gardistes, c’est même pour ainsi dire du pain béni pour eux, puisqu’ayant évacué d’un revers de la main la question ringarde du formel, ils se donnent à cœur joie dans la réalisation de leurs idées par quelques sous traitants. Du plus simple au plus complexe. De l’étudiant en école d’art au partenariat avec la nasa. (Loin de moi l’idée de regretter qu’un artiste puisse produire une œuvre d’art sans l’avoir réellement fabriquée. De tous temps les artistes ont eu des assistants, dans les ateliers des grands maîtres par exemple.) La libération des moyens de productions artistiques, ainsi que la redéfinition de l’art, sans oublier le soutien des institutions, ont provoqué une escalade spectaculaire, et mènent l’art vers un schisme. D’un coté l’art picturale, la photo, le dessin, les sculptures de taille modeste, qui peut encore être acquis par des particuliers, de l’autre la sculpture monumentale, l’installation, réservées aux musées et institutions. On comprend d’ailleurs assez

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Venise vidi vici bien l’intérêt des musées à soutenir ce pan de l’art contemporain, qui de par sa spectacularité remplie parfaitement la mission de médiation culturelle qu’on leur impose. De même, la loi dite «du 1% artistique» qui stipule que « 1 % des sommes consacrées par l’État pour chaque construction d’établissement scolaire ou universitaire devra financer la réalisation d’une œuvre d’art contemporaine intégrée au projet architectural », et qui concerne aujourd’hui les différents ministères et est étendue aux collectivités locales, favorise de facto la production de sculpture, puisque l’œuvre ainsi subventionnée doit pouvoir être exposée au sein du bâtiment. Un peu à l’image des sculptures de rond point, certains artistes se sont spécialisés dans la réalisation de ce type de projet. En somme, ce sont des artistes publics. Il est légitime aujourd’hui de se poser la question de savoir si les artistes stars, ceux qui ont les honneurs des plus grands musées, ceux

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dont les œuvres monumentales trônent un peu partout dans le monde, ces quelques happy few du monde de l’art, font encore le même métier que les artistes «privés». Et influencentils la jeune génération ? Doit-on se préparer à ne plus voir que de l’art spectacle ? Soyez convaincus que l’auteur de ces quelques lignes fera tout ce qu’il est possible de faire pour que l’art émouvant, l’art beau, l’art provoquant des syndromes de Stendhal, perdure.


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Questionnaire

SYLVIA

JORIF Propos receuilliS Par Laurent Dubarry

Journaliste, chef des infos mode au magazine ELLE, femme de goût et de culture, papesse de l’élégence.

1 - Que n’échangeriez-vous pour rien au monde ? S.J. : Mon enfant ! 2 - Quelle profession rêviez-vous d’exercer lorsque vous étiez enfant ? S.J. : Je voulais être Ella Fitzgerald, car je pensais que seul un ange pouvait avoir cette voix. 3 - Quel cadeau aimeriez-vous recevoir ? S.J. : N’importe quel cadeau d’une personne que j’aime 4 - Le meilleur endroit où passer la nuit ? S.J. : Dans n’importe quel palace du monde.  5 - Une chose que vous aimeriez savoir faire ? S.J. : J’aimerais avoir la rigueur d’un écrivain. 6 - Un disque ? Un livre ? Un film ? S.J. : My Favorite Things de John Coltrane et quand Ella Fitzgeral chante Cole Porter - Les Fleurs bleues de Raymond Queneau, Les Faux Monnayeurs d’André Gide et La Transparence des choses de Vladimir Nabokov - Les 400 Coups de François Truffaut, Amarcord de Frederico Fellini et bien sûr La Grande Vadrouille de Gérard Oury 7 - A quelle époque auriez-vous aimé vivre ? S.J. : Dans le fond à mon époque ou peut être décalée de quelques années. J’aurais aimé faire mon métier à la fin des années 70, quand les créateurs explosaient. J’aurais aimé vivre pleinement l’avènement d’Azzedine Alaïa, l’arrivée de Jean Paul Gaultier, la révolution stylistique de ceux qu’on appelait « Six d’Anvers » dont fait partie un de mes héros personnels, Martin Margiela. 8 - Le plus bel homme, la plus belle femme de la terre ? S.J. : Marilyn Monroe : elle est totalement belle. Robert de Niro dans « Il était une fois en Amérique » : j’ai pu regarder ce film des dizaines de fois juste pour la dernière scène quand il est dans la fumerie d’opium et qu’il a cet étrange sourire. 82 BRANDED


Sylvia Jorif 9 - Que faîtes-vous le dimanche ? S.J. : Je zone. Je n’aime pas le dimanche, c’est un jour où je me sens perdue et tout me paraît triste. 10 - Votre syndrome de Stendhal ? S.J. : Un tableau de Monet. 11 -Avec quelle personne morte aimeriez-vous pouvoir dîner ? S.J. : Avec mon père. Nous ne nous sommes pas tout dit. J’aimerais surtout lui tenir la main. 12 - Quel est votre alcool préféré ? S.J. : Un Menetou Salon 13 - Quelle est la personne que vous détestez le plus ? S.J. : Je ne sais pas détester. Les gens que je n’aime pas me sont indifférents. 14 - Où aimeriez-vous vivre ? S.J. : J’ai la chance de vivre à Paris. Je n’aimerais vivre nulle part ailleurs. J’adore revoir Paris quand je reviens de l’étranger. C’est toujours un enchantement. 15 - Qu’est-ce qui attise votre désir chez l’autre ? S.J. : Tous ces regards qui en disent long et se passent de paroles. 16 - Un personnage de fiction auquel vous vous identifiez ? S.J. : Scarlett O’Hara car elle a toujours envie d’y réfléchir demain. 17 - A combien évalueriez-vous votre corps pour une nuit ? S.J. : Cela dépend de l’avancée de la nuit. Il y a sans doute des nuits où c’est moi qui pourrais payer ! 18 - Un mot, une expression ou un tic de langage ? S.J. : Putain : je le dis tout le temps, c’est un enfer, putain ! 19 - PSG ou OM ? S.J. : J’aurais tendance à dire PSG, même si je n’ai vu jamais un seul match de cette équipe. Mais elle est tellement clinquante, tellement bling bling, appartenant à un pays nébuleux, le Qatar. Fatalement, une équipe romanesque car laissant libre cours à l’imagination. Et puis Leonardo est très beau ! 20 - Si vous pouviez avoir la réponse à une question, quelle serait la question ? S.J. : Où es-tu ? 21 - Quelle serait la musique de votre enterrement ? S.J. : Un gospel, très imprégné, très profond, qui dit toute la douleur terrestre et toute la foi et qui ferait chialer tout le monde. 22 - Votre menu du condamné ? S.J. : Un grand banquet, ou Sherazade, viendrait conter toutes ses histoires, pour ne jamais passer à la casserole ! 23 - Une dernière volonté ? S.J. : Champagne ! BRANDED 83


ET APRÈ POURQU


ÈS TOUT, UOI PAS ?


Fiction

COMICS PAR ALIZÉE DE PIN

Alizée de Pin est une dessinatrice française qui vit et travaille à Paris depuis peu. Le rendez-vous du moi(s) fait partie du recueil Made in France. Journal pseudo autobiographique, Made in France est une plateforme narrative des aventures et déboires liés à sa relocalisation parisienne. Ponctuellement rythmé par les souvenirs et anecdotes de son séjour antérieur aux Etats-Unis, le rendez-vous du moi(s) raconte sur le ton tragi-comique les difficultés et l’irrégularité d’être soi-même lorsque soumis à trop de changements, trop de mouvements et trop de pertes affectives ; une satyre de l’errance et de la perdition.

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Fiction

POÉSIE PAR Marie madeleine Lesueur


Quelque chose dessiné équarrissait mon cœur Je voulais oublier je regardais ailleurs En marchant derrière toi le parfum des crayons Me rendait vulnérable silencieuse et jetable Car je m’étais frottée au carbone de ta peau Dans ce train de banlieue carnet vide double page Au visiteur hanté la tristesse étrangère Dessine en pointille des fleurs à ma merci Et je ne dis plus rien et tu ne comprends pas Feutre gris pour ami je ne fais pas le poids La fenêtre et le vent pour assécher mes larmes Penser pour oublier à ce que je n’aime pas A ta maison chérie semblable à un tombeau Au parquet rouge mal peint et au chien qui aboie A l’odeur d’eau de javel et de croquettes pour chat Y penser pour bannir ton odeur sur ma peau Parfum jute taillé qui me rend admirable Tu veux de moi l’adresse de l’hôtel en Espagne Je refuse tu insistes à contre cœur j’écris Et trace avec délice de ton feutre vert-gris Je passerais sous silence la pierre noire à l’huile Sans moi tu n’iras pas la ruse me console Arrivée à la gare je ne me suis pas pressée Tu m’embrasses en retard sous les objets trouvés Dans le bus fondue sur le feutre des sièges Longtemps j’ai regardé l’affiche d’une opérette Adirant le visage de la femme en plastique Avant de lire le titre de ce spectacle antique Quelle ironie du sort le prénom de ta femme

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septembre/novembre MMXIII - numéro 4

REMERCI

EMENTS LES PLUS SINCÈRES

à morgane, Géraldine, Sylvia, la galerie alb, le spritz, l’été, jordan, stephanie, les rédacteurs, nos lecteurs, la vie, l’amour. à bientot

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Branded #4 SEPTEMBRE/NOVEMBRE MMXIII  

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