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décembre/février MMXII/MMXIII - numéro 1 - gratuit

Ian Svenonius/Chain and The Gang JAMES BOND - un nouvel art totaL - fétichisme - aurelie william levaux - l’amitié la féline - LA FIN DU MONDE - Pop culture


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BRANDED - décembre/février MMXII/MMXIII - numéro 1

Sommaire 05

ÉDITO de Laurent Dubarry

08 MUSIQUE Make up my mind 13 CINÉMA James Bond, le retour de la classe ? 19 ART Un nouvel art total 23 LIVRES Fétichisme Littéraire 28

QUESTIONNAIRE Annina Roescheisen

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PORTFOLIO Aurélie William Levaux

45 ARTICLE L’amitié 51 ARTICLE La fin du monde n’aura pas lieu 58 DOSSIER La pop culture, c’était mieux avant ? 67 REPORTAGE Proserpine aux Enfers 72

QUESTIONNAIRE Marty de Montereau

77 ROMAN PHOTO par Lia Rochas 80 COMICS par Alizée de Pin 85 REMERCIEMENTS

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ÉDITO V

oila, c’est fait, Il est là, le premier numéro de Branded. Cela faisait longtemps que j’y pensais, que je cherchais ce que pourrait être un bon magazine culturel au sens large, qui ne traite pas seulement d’actualité et qui soit aussi une tribune pour artiste, le tout avec un liberté éditoriale tant dans le fond que dans la forme ( surtout dans la forme ). Il fallait que ce soit cool, mais quand même sérieux, et classe. J’ose croire que nous y sommes parvenus. Dans ce premier numéro ( j’espère que ce ne sera pas le dernier ) on parle d’art évidemment, de Make up, de classe bondienne, de la fin du monde qui n’aura pas lieu, de la pop culture, mais aussi d’amitié, ce concept un peu galvaudé à l’heure de facebook, mais qui reste, un peu à l’image d’une bière en concert, une valeur sûre. Celle dans laquelle on peut toujours se réfugier. Branded c’est un peu ça, fait de bières et d’amitiés, de culture et d’échanges. Laurent dubarry

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www.branded.fr

Fondateur et directeur de publication : Laurent Dubarry laurent.dubarry@branded.fr Rubrique Musique : Stéphane Cador stephane.cador@branded.fr Rubrique Cinéma Pier-Alexis Vial pier-alexis.vial@branded.fr Rubrique Art Pauline Daniez pauline.daniez@branded.fr Rubrique Livre Ahlam Lajili-Djalaï ahlam.lajili.djalai@branded.fr Rédacteurs : Florence Bellaiche, Arthur Digby Sellers, Alexandre d’Oriano, Madeleine Filippi, François Truffer.

COPYRIGHTS

Page 10 : © Make-Up by Glen E. Friedman Page 20 : Crédits : Minsk Studio Courtesy : Greaudstudio, Greaudstudio Films Inc. Page 25 : Design from Ron Arad Associates and Timothy Taylor Gallery (London) Page 32 : courtesy galerie Pierre Hallet Page 33 : courtesy galerie Pierre Hallet Page 34 : courtesy galerie Pierre Hallet Page 35 : courtesy galerie D 406 Page 36 : courtesy galerie D 406 Page 37 : courtesy galerie Pierre Hallet Page 38 : courtesy galerie Pierre Hallet Page 39 : courtesy galerie Pierre Hallet Page 40 : courtesy galerie Pierre Hallet Page 41 : courtesy galerie Pierre Hallet page 55 : courtesy Annita Drake page 59 : courtesy galerie ALB page 60 : courtesy galerie ALB page 62 : courtesy galerie ALB page 63 : courtesy galerie ALB page 64 : courtesy galerie ALB page 78 : Lia Rochas-Pàris page 79 : Lia Rochas-Pàris page 81 : Alizée de Pin 2012 page 82 : Alizée de Pin 2012 page 83 : Alizée de Pin 2012

Contributeurs : Alizée de Pin, Lia Rochas, Aurélie William Levaux.

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EN COUVERTURE AURÉLIE WILLIAM LEVAUX Burka (détail), 2012 encre et broderie sur tissu courtesey Galerie Arsenic galerie, Paris


et ils disent

qu’il s’est

enfui

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Make UP my Mind

Musique

« C’est pas parce que l’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule », Michel Audiard. Pour paraphraser le dialoguiste, « c’est pas parce que l’on a rien à écrire qu’il faut pas faire d’article ». Et j’ai pris mon stylo, mon petit carnet, et roulez jeunesse, je me suis lancé sur Ian Svenonius, que j’ai découvert il y une bonne dizaine d’années, alors que son groupe, Make Up, venait de faire son chant du cygne.

stéphane Cador

L

aurent m’appelle, me dit «allez coco faut le faire, c’est pour minuterie». Je lui dis ok, je ne peux rien te refuser, mais sur quoi écrire. C’est pas que les sujets manquent, la corne du rock est réellement inépuisable, il se porte en plus comme un charme ces tempsci, mais pour entamer une section sur le sujet dans un magazine naissant, il faut vraiment que l’article #1 ait une gueule de #1. On ne va pas faire du Jimmy Casper quand on attend de toi du Erik Zabel. Alors j’ai cherché, cherché, diggé comme on dit chez les dégoteurs de vinyles : un historique des Small Faces ? une discussion autour du pénis flétri de Iggy ? une dissertation dithyrambique sur le seul et unique et magique album des La’s ? Non merde, pas moi, pas maintenant, pas ici. Et puis le 24 octobre, dans une salle du coin, la lumière fut. J’ai vu Ian Svenonius en live avec son Chain and the Gang et j’ai bavé dans les étagères de mon partenaire de soirée, entre deux de ses cris de phoque en rut supposés exprimer son contentement devant le spectacle que ça y est, je savais

sur quoi sur qui j’allais faire ce fichu article, sur lui. Pas sur mon pote, non, sur Svenonius. Sur ce singe dégingandé qui fait son James Brown blanc bec devant nous. Cela sonne comme une évidence d’écrire sur celui qui dès le tout début des années 1990 s’est dit qu’il n’allait pas plonger dans le grunge comme tous les copains et faire exprès des trous à son 501, faire sa confiture dans les meilleures marmites qui soient. Originaire de D.C., le front man de poche officie d’abord dans les Nation Of Ulysses, groupe hardcore dans la veine Fugazi, déjà aux côtés de James Canty et Steve Gamboa , où les prémices de son futur groupe se font entendre petit à petit . Ce band à la fière allure, costards de rigueur et cheveux gominés en arrières va sévir dans la capitale jusqu’au milieu des nineties à grands coups de riffs punk hardcore tendus penchant joyeusement sur le post punk. Sur ce, Make Up, quatuor de génie qui va faire la part belle au blues, au garage, à la soul Tamla et Chess. Et lui, le Ian, va se poser en prêcheur façon gospel et balancer sermons païens et slogans pop, auxquels on répond par un simple « Yeah ». Restent ici et là des traces

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Musique

Des pochettes sacrément graphiques, disais-je, comme celle de Sound Verite, version rouge et noire de Forever Changes, c’était du pop art. Ils appliquaient d’ailleurs sur scène les gimmicks des pop art bands circa ‘66, Creation ou John’s Children, avec le style uniforme. Même si le leur parfois faisait plus penser à celui de Devo, combi jaune poussin de dératiseur ou d’inspecteur d’usine nucléaire. Ils passeront ce virus à ( International ) Noise Conspiracy qui, quand j’y pense, doit beaucoup aux Make Up. Sans compter la ressemblance de la nana avec Michelle, l’orgue, les pochettes graphico-Pop Art. Bref, un autre jour les suédois, focus sur nos moutons. Make Up tire sa révérence, après Save Yourself, en 2000, laissant la place à la nouvelle génération de punk-rockers de NYC et ailleurs qui pointe le bout de son blaze. Bon depuis le costume est tombé, celui du groupe en tout cas, car le patron arbore toujours un magnifique costume ( rouge le soir où je l’ai vu ), cheveux tombant sur le visage et non plus en mode banane comme à l’époque des  Nation of Ulysses. La musique, toujours pleine des obsessions du monsieur, du blues-gospel plaintif avec des basses à la Liquid Liquid ou Talking Heads quand même, du garage élégant et carré, rappelant une époque où Pussy Galore ou les Gories aux US, Billy Childish et les Headcoats savaient bien garder ce secret du protopunk de la british invasion

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photo, Glen E. Friedman

au carré, que j’ai toujours pris pour la bassiste Michelle. Aujourd’hui encore, je ne sais pas qui c’est. On dira, c’est elle. Même si comme je vous le disais l’esthétique psyché, sixties bla bla était très présente, cette pochette faisait quand même son petit effet lorsqu’elle trônée sur le mur au-dessus de tous les bacs rempli de shoegaz’, batcave, afterpunk et autres réjouissances dans ce record shop qui empestait la gauloise brune et l’infiltration d’eau.

The Make-Up (1996)

l’auditeur, pas de la démonstration, pas un cours de virtuosité où ça se branle le manche et les baguettes. Parlons visuel, esthétique si vous le permettez. Depuis le début, ces mecs ( et cette nana, Michelle ) ont toujours mis en avant une esthétique très sixties, ce qui été, il est vrai, très en vogue en ce milieu des années 1990, si on prend les aspirations mods d’Ocean Color Scene, Menswear ou Blur, beattlesiennes d’Oasis pour ce qui est de l’Angleterre ou la fascination psyché-freaks de BJM et Dandy Warhols sur la côte Ouest. Le premier vinyle de Make Up que j’ai acheté, je m’en souviens, c’était le live Destination: Love; Live! At Cold Rice. J’avais l’impression d’être Val Kilmer dans Willow, lorsque ce benêt guerrier cherche à se munir d’armes et qu’au fil des objets qu’il trouve il finit nez à nez avec l’armure de ces rêves. Le visage qu’il fait à ce moment est le même que le mien quand j’ai levé les yeux vers ce magnifique LP, aux motifs psychédéliques pourpres, roses, oranges, gris et avec au centre de la pochette, cette photo noir et blanc d’une jeune femme aux cheveux bruns


Musique de la scène hardcore, légères, dans l’urgence de l’exécution et les cris Johnny Weissmüllerien du bonhomme. Le feeling, le « grouve » qui dirait Philman, sous l’influence, notable, de la scène no wave, no New York du début des 80’s. Chaloupé et tendu avec des cassures aussi sèches que des coups de baguette du batteur de James Chance. Sans oublier sans aucun doute une passion pour la crasseuse guitare fuzzy du frangin Ashton. En une poignée d’albums, l’homme-singe et son band écrit un manifeste rock ne considérant à aucun moment la brit pop qui sévit en Grande Bretagne à la même période. Manifeste rock, oui, j’assume. Le terme est lourd mais dans ce cas précis, à ma décharge, ça marche. Leur musique, leur son englobe l’ensemble des racines du rock’n’roll dans une facture tout à fait neuve. Foutez un de leurs disques sur votre platine, genre blind test, vous réfléchissez pas deux secondes, c’est balancé, direct c’est sûr, c’est Make Up. Parce que la voix, vraiment, je parlais de James Brown, Sam Cooke aussi peut être cité, le mec fait ça à la perfection, même si on n’est pas en présence d’un blanc avec un timbre de noir, comme pouvait l’être Steve Winwood dans le groupe de Spencer Davis. C’est plus le débit, l’énergie et la foi aussi qui sont balancés à la face du microphone qui donnent le change. Et puis la basse, ronde, blues qui monte et descend ses gammes comme une araignée récupérant ses proies sur les fils de sa toile. La section rythmique plus généralement avec un batteur loin d’être manchot, qui découpe le beat comme un vrai garçon boucher, apporte une nervosité précise et délicate à la fois. J’allais oublier l’orgue, des nappes d’orgues qui surgissent çà et là, très sixties pour le coup. Y’a un côté show chez Make Up, un côté spectacle, entertainment qui tient plus d’une certaine énergie communicative qui met le groupe en interaction avec

outre atlantique. Là où Chain & the Gang rivalise avec Make Up ? À la quatre cordes. Je crois bien que la cachetonneuse est encore plus belle que Michelle. Et comme il en était question avec son aînée, ses lignes tiennent toujours la baraque, ce qui n’est pas une mince affaire car elle ne peut pas vraiment se reposer sur une  batterie au cordeau comme celle de Steve. Qu’importe, pas de nostalgie.  Déplorons juste la présence de cette gonzesse censée donner la réplique à Ian dans le jeu de question/réponse, une gonzesse criarde, chanteuse sans charisme à la plastique décevante et au faciès tout bonnement insupportable sur lequel on peut aisément lire qu’elle a compris dès le début qu’aux côtés du Monsieur 100 000 volts de DC la partie était perdue d’avance, qu’elle ne serait qu’un second rôle voire une figurante. Mais ne finissons pas sur une note négative, Chain and the Gang ravive avec brio la flamme de l’esprit Make Up, flamme olympique s’il en est puisque allumée en 1996, toujours un peu en marge de ce qui se fait dans le rock actuel, avec ce qu’il faut de passéisme, de références et d’innovation. C’était le moment d’en parler, les Chain sont en tournée en ce moment en Europe , les Make Up se sont reformés au printemps dernier pour un seul et unique concert à Londres au All Tomorrow’s parties . Parfaite piqûre de rappel pour les nouveaux espoirs de la scène rock, montrer à ceux qui l’ignorent comme à ceux qui en sont parfaitement conscients que sans ce groupe, ces quatre de Washington, le rock indé des années 2010 n’aurait pas tout à fait la même tronche.

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Cinéma

JAMES BOND le retour de la classe?

Cette année, l’espion le plus célèbre du monde a fêté ses 50 ans de carrière. Mais le Bond d’aujourd’hui a t-il encore quelque chose à voir avec le Bond d’hier ? Tandis que le nouvel épisode Skyfall a connu un énorme succès mondial, il est intéressant de s’interroger sur l’héritage moderne de 007 et sur la trace qu’il peut encore laisser aujourd’hui dans l’imaginaire collectif. Alors, rouillé ou encore bon pour le service, ce vieux James ?

Pier-Alexis Vial

Q

ue reste t-il de Bond ? La question se pose aujourd’hui tant la saga a subi quelques bouleversements ces dernières années. Certes ce ne sera pas la première fois, mais l’heure est grave. James Bond, ce héros immortel du cinéma, semble coincé entre deux générations. Parfait exemple de personnage pris entre un conservatisme ironique et une modernité contrainte, ardue devient la tâche de faire évoluer cet archétype tellement ancré dans la culture populaire pour qu’il fasse «  de son temps », sans pour autant perdre les valeurs de la saga de Ian Fleming et de ses adaptations cinématographiques. Initié dès 1962 par Harry Saltzman et Albert R.Broccoli, fondateurs de la société de production EON, et dont la succession est toujours assurée par la fille de ce dernier Barbara Broccoli depuis 1996, cette saga de films fête cette année ses 50 ans. Il s’agit d’une longévité record pour le héros récurrent d’une série qui n’a cessé de mêler le kitsch au sérieux, tout à la fois divertissement distingué et défouloir de testostérone. Avec le temps, le commandeur

Bond a fini par ressembler à sa statue ; ce que l’on retient, cette immuabilité du personnage, ce sont ces petits gimmicks qui ont fondé la légende. Les acteurs passent, les femmes aussi, voitures, gadgets, et même les ennemis, tous ne font pas long feu mais ce qui reste fait œuvre d’identification : une vodka-martini, au shaker pas à la cuillère, le smocking, ou encore ce moment que l’on attend tous dans la salle obscure pour susurrer en même temps que notre héros ce fameux« Bond, James Bond ». Cependant, il faut bien se renouveler. Après avoir sauvé maintes et maintes fois l’Angleterre et le monde de la menace du SPECTRE, des russes, de fous assoiffés de pouvoir, de russes, ou encore de terroristes fous assoiffés de pouvoir ( russes ? ), la série a tenté de passer un cap en 2006 lorsque Daniel Craig reprit le flambeau laissé par Pierce Brosnan pour Casino Royale. Tentative de retour aux sources, presque un reboot, cet épisode réussi nous ramène au temps ou Bond n’était pas encore un agent 00, et sera complété par Quantum of Solace en 2008 qui, fait unique dans la série, constitue une suite chronologique de l’épisode précédent.

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© Sony Pictures Releasing France

Cinéma

Mais voilà, entre-temps, qu’est devenu Bond depuis que d’autres agents spéciaux tel Jason Bourne ont également crevé l’écran ? Le diptyque Casino/Quantum est assez inégal  : si le premier est un peu à part puisque se déroulant avant tout les éléments constituants « le canon » de 007, le second, censé l’installer, nous sert à la place un embrouillamini de poursuites et de castagnes s’enchaînant à cent à l’heure devant une caméra dont on a oublié le trépied, un peu à la manière de...Jason Bourne, justement. Le grand, flegmatique, et so british James Bond serait-il devenu un héros comme les autres, obligé de suivre ses petits camarades des films d’action pour à nouveau se faire sa place ? Cette tendance n’est hélas pas neuve, et pouvait être ressentie dès les années 90. Après l’excellent Goldeneye, malgré la présence d’un Pierce Brosnan en agent inflexible au charisme ravageur, la série avait tendance à s’enliser dans l’accumulation de scènes devant tout aux effets spéciaux, à l’action à outrance, faisant même

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des nemesis de Bond des personnages sans grande saveur, sans profondeur, aux ambitions trop éculées ou convenues pour réellement présenter un enjeu alléchant. De moins en moins d’humour, une tendance à se prendre trop au sérieux, et bien que la tentative de rendre Bond plus humain, notamment par sa capture dans Meurs un autre jour être soulignée, n’en reste pas moins que si notre agent préféré ne vieillit pas, la saga commençait sérieusement à se répéter. Et puis arriva Daniel Craig. Si le scepticisme pouvait être de mise face à un si bon sosie de Vladimir Poutine pour jouer le rôle d’un espion anglais, force est de constater que le dernier volet en date a balayé les derniers doutes. Grâce à Skyfall, sorti cette année, la mayonnaise a enfin (re)pris. Il a fallu le talent de Sam Mendes et de son équipe de scénaristes pour arriver enfin à faire le lien entre l’age d’or de la saga entérinée par les prestations de Sean Connery et de Ro-


Cinéma ger Moore, et la refondation moderne initiée en 1996. Il s’agissait tout de même d’un pari risqué ; Mendes n’est pas n’importe quel réalisateur : oscarisé, auteur des très remarquables American Beauty et Les Sentiers de la Perdition, entres autres, ce choix annonçait la volonté de prendre un virage stylistique assez net. Retour de la distinction : sublimé par la superbe photographie de Roger Deakins, le luxe visuel est de mise notamment dans les décors illuminés de Shanghai, ou la séance de castagne en ombres chinoises. Retour au source, également, toute une partie de l’action se déroulant à Londres, peut-être pas la plus exotique des destinations mais assurément la plus symbolique puisqu’étant le port d’attache de Bond, et là ou se situe le QG du MI6. Retour aux fondamentaux, enfin : Javier Bardem en méchant diaboliquement dérangé ça le fait. Grave. On ne peut s’empêcher de repenser aux meilleures années, à la démence de Goldfinger ou encore à la classe de Scaramanga, l’homme au pistolet d’or.

plus statique qu’une mythologie ?

Cette cuvée 2012 de l’agent 007 n’est pas vue sous le signe d’une nouvelle modernisation, mais plutôt d’une refondation. Mendes, en fan de la première heure si l’on en croit ses interviews, ne se prive pas de revisiter en toute conscience l’héritage pour mieux se jouer de ces gimmicks que l’on croyait perdus. Que reste-il de Bond, 23 missions plus tard ? Le héros est peut-être fatigué justement, et paradoxalement ce coup de vieux marque aussi bien le temps du bilan que celui d’un nouveau départ. Ce qu’il reste, c’est ce que nous pouvons nous approprier comme étant les symboles de la saga ; Immuable, James Bond traverse les époques sans souci chronologique, comme si malgré les menaces le dernier rempart ne pouvait être ébranlé. La figure, devenue plus importante que le personnage, fait que ce n’est pas tant ce dernier, l’acteur changeant toujours derrière le costume, qui nous est sympathique mais la mythologie qu’il véhicule avec lui. Or quoi de

Toutefois, il n’y a pas que 007 qui est fatigué. M aussi accuse le coup. En partie responsable de la déroute de son agent préféré au début du film, menacée par Silva le méchant qui trouve le moyen de frapper au cœur du MI6, la dame de fer des espions anglais se retrouve dans l’œil du cyclone.

Skyfall, peut-être l’épisode le plus important depuis Goldeneye, nous propose un retour en arrière vers ces symboles qui constituent encore aujourd’hui des critères marquants de l’épopée bondienne. On y retrouve un Bond fatigué, ombre de lui-même pas plus doué au tir qu’un simple rookie et faisant clairement son age, quel qu’il soit ( en aura-t-il jamais un d’ailleurs ? ). L’occasion de revenir sur sa jeunesse, ses origines, jusqu’à son enfance même dans une scène finale rocambolesque d’affrontement ou le côté bataille de reclus façon Les Chiens de paille rencontre la pyrotechnie de Die Hard 4. L’occasion aussi de ressortir quelques vieilles bricoles qui ne peuvent manquer d’émerveiller les fans de la première heure, comme le fameux Walter PPK (certes un peu mis au goût du jour), et cette bonne vieille radio. Le tout amené par un tout nouveau Q, dont la disparition lors des derniers opus avait fait pas mal jasé.

Le film se révèle être une grand parabole sur l’ennemi intérieur, et si 007 doit faire face à son propre déclin, M ne peut que constater son incapacité à protéger ses propres agents, y compris Silva lui-même puisqu’il s’agit d’un ancien du MI6 trahi pour la cause. Sur ce dernier d’ailleurs la performance de Javier Bardem est à souligner tant elle rend hommage à ce côté mi savant-fou mi-terroriste international qui ont toujours donné aux anciens épisodes cette touche d’humour macabre et loufoque faisant tout leur charme, sans renoncer à être contemporain ; N’a t-il pas au

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Cinéma fond un petit côté Julian Assange diabolique, ce Silva ? Hackerde génie, costume tiré à quatre épingle, chevelure blonde ... La ressemblance est troublante, la comparaison osé tant le cas Assange dans la réalité peut diviser. Mais hé ! Après tout, James Bond a toujours été un héros conservateur en diable, dont le sens du devoir presque anachronique a toujours tranché ironiquement avec son fier individualisme.

Mais bon à quoi ? Plus au top physiquement, privé de gadgets, au moins lui reste-il les femmes ? Même pas. Ou plutôt, pas vraiment telle qu’on le voyait durant les décennies précédentes. Avant, les James Bond Girls avaient un petit goût de damsel in distress. Je te sauve, tu me sautes (et inversement). Les quelques femmes fortes avaient souvent le malheur d’être associées au méchant. Deux solutions : le trahir et coucher avec Bond. Ou coucher avec Bond et mourir après. Même s’il lui arrivait de faire équipe avec une donzelle, telle Octopussy, on voyait qui portait la culotte à la fin. Si le changement se présentait avec quelques signes avant coureurs dans le diptyque Casino/Quantum, il prend cette fois une toute autre saveur. Tout d’abord parce que nous découvrons une toute nouvelle Moneypenny, bien plus active

© Sony Pictures Releasing France

En bref, tout le monde en prend pour son grade et doit affronter ses vieux démons. Y compris Bond, qui a déjà eu dans le passé maille à partir avec sa hiérarchie, comme lorsqu’il fut suspendu dans Permis de tuer, qui ne l’a jamais empêché de se la jouer solo, en service ou non. Pourtant cette fois-ci est différente. Si l’intégrité de l’agent 007 n’a jamais vraiment été remis en cause, c’est parce qu’il ne cesse de revenir vers sa patrie eut égard à son indécrottable patriotisme pris ici avec beaucoup d’ironie. Un sens du devoir qui, mis à rude épreuve, se tourne vers lui-même. Si bien

qu’à la question « pourquoi faites vous ce métier ? », James pourrait répondre en paraphrasant Beckett : « Parce que je ne suis bon(d) qu’à ça ».

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Cinéma que les précédentes. Si on peut appeler actif le fait de tirer Bond au fusil à lunette. Pas de chance en revanche pour la copine de Silva, Séverine, qui semble porter le poids de tous ces prédécesseurs : un petit coup et puis s’en va. Avec Daniel Craig, les adeptes de scènes sensuelles seront à mon avis toujours déçu. Moins misogyne, limite monolithique, ce dernier joue d’une ambiguïté sexuelle qui s’exprime parfaitement dans la scène de première rencontre entre le méchant et lui. Hilarante certes, mais significative du tournant engagé  : il n’est plus là pour décharger votre testostérone. Et dans tous les cas, les femmes ne se laissent plus faire. Il va falloir faire avec, ce que ne semble pas regretter Bond outre mesure. La nostalgie n’est plus ce qu’elle était ... Parlant de nostalgie, on aurait pu craindre d’ailleurs qu’à force de clins d’œil, le risque d’y verser à outrance fut grand. Écueil évité, de manière plutôt ... explosive. Il est de notoriété publique que 007 a la fâcheuse tendance de bousiller tous les gadgets et voitures qu’il a entre les mains, ce qui avait le don d’agacer particulièrement Q puis son successeur R. Ici, rebelote, tout y passe, mais la manière diffère et les conséquences en sont beaucoup plus importantes. L’instrument du retour en arrière, celui qui doit permettre de sauver M des griffes de Silva, mais qui ramène aussi au passé de James Bond n’est autre la célébrissime Aston Martin DB5. Oui, celle de Goldfinger, avec tous les gadgets, sièges éjectable, mitrailleuse, et j’en passe. Si la série a connu bien d’autres modèles marquants comme la loufoque Lotus Esprit de L’espion qui m’aimait ou la BMW téléguidée de Demain ne meurt jamais, n’aura autant marqué les esprits que cette bonne vieille Aston, symbole d’une certaine classe à l’anglaise et qui continue d’être associée à l’image de James Bond depuis 1964.

Avant que celle-ci ne soit pulvérisée dans un torrent de flammes bien sûr. Référence, oui. Boulet, non. Sam Mendes fait le choix audacieux de liquider l’héritage de Bond jusqu’au bout. En atomisant l’Aston. Mais aussi en s’en prenant à M. Il fallait oser. Son ennemi mort, son patrimoine parti en fumée, et même sa supérieure éliminée, il est temps pour 007 de faire peau neuve. Alors, cette année est-elle l’année du retour de la classe dans un James Bond ? A chacun de voir. Certains pourront regretter que le patrimoine bondien, le «  canon  » soit si malmené. D’un autre côté, il semblait tellement figé que son sens, un peu perdu en route, ne tenait que par le fait que les fans pouvaient identifier les gimmicks comme autant de clins d’œil réservés aux plus élitistes. Parmi les derniers films de la fin des années 90 et du début 2000, peu étaient de véritables James Bond Movies, au sens plein, mais bien plutôt des films d’action avec James Bond dedans. Cette situation présente au moins l’avantage d’avoir choisi un camp : rénové de fond en comble, notre vieil héros peut maintenant aborder ses prochaines aventures sous un jour nouveau. Nouveau costume à porter, nouveau supérieur qui ne souffre absolument pas d’une erreur de casting : Ralph Fiennes, si c’est pas la classe, alors qu’est ce que c’est ? Reste une grand inquiétude. Presque une peur. Après un si bon épisode, qui pourra perpétuer tous ces changements pour le prochain opus  ? J’ai bien envie de dire au futur courageux, et en paraphrasant la dernière phrase du nouveau M : « There’s a lot of work to do ».

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UN NOUVEL

ART TOTAL Vidéo d’art et musique live : chronique d’un mariage bien assorti The SNORKS de Loris Gréaud, où la rencontre en eaux troubles du hip hop et de monstres marins. PaULINE DANIEZ

D

ans la salle de concert de la Gaîté Lyrique, ce soir-là, se mêlent un panel d’amateurs d’art contemporain, des geek hipsters tatoués Gaîté Lyrique et quelques hip hoppers en premières lignes. On ne sait plus trop où l’on est, au cinéma, dans un musée ou un concert. L’art contemporain n’en est pas à ses premiers pas de deux ou autre incursion dans des sphères artistiques voisines, en particulier celle de la musique. Mais tout de même, le film de Loris Gréaud, The SNORKS, est un ovni, un projet qui l’a mené à rencontrer quelques scientifiques un peu fous du MIT et de la station Antarès au large de Toulon pour savoir comment communiquent ces créatures dignes d’un film de science-fiction, qui s’épanouissent à plus de 3000m sous la surface des océans. Il semblerait qu’elles fabriquent leur propre lumière et sont sensibles aux hautes et basses fréquences. En résumé, qu’elles créent de splendides explosions de couleurs et dansent à merveille - on pourrait dire avec une certaine

grâce, si l’on en croit le film -, dans les abysses et gouffres noirs des mers de notre petite planète, réinvestie de mystère par l’occasion. C’est dans cet univers parallèle intact et encore incompréhensible que peut se déployer la poésie pure, rendue vibrante par la voix suave, gutturale et hypnotique de Charlotte Rampling, en contre-point aux énoncés scientifiques non moins pénétrant de David Lynch. Le rôle de la musique dans ce projet est double : le groupe de hip-hop new-yorkais Anti-Pop Consortium n’a pas seulement fait la BO, il a aussi concouru à trouver un son qui puisse stimuler les créatures subaquatiques. On ne sait si cela a bien fonctionné, en tout cas le public multiple semble conquis et emporté dans cette épopée improbable. Après le film : le concert. Et les amateurs de hip hop de dodeliner de la tête avec énergie ; nous aussi d’ailleurs, la musique se révélant très entraînante. On préfère ça à la chanson des Black eyed Peas retransmise sur la planète Mars par le robot Curiosity en août dernier – pauvres martiens.

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Minsk Studio Courtesy : Greaudstudio, Greaudstudio Films Inc.

Loris Gréaud, The Snorks: a concert for creatures, 2012

Quelques autres expériences nocturnes

L

a mode des vidéos contemporaines dans les concerts de musique électronique est un phénomène non dénué de sens dans un monde où les frontières entre les arts sont brouillées, voire abolies, et où l’ «  interactivité » règne. Il n’y a cependant pas de scoop : la synesthésie, correspondance entre les sens, vient de loin, on pense à Beaudelaire et aux amateurs d’art total de la fin du XIXème siècle. Le travail conjoint d’artistes plasticiens et de musiciens dans la musique live n’est pas nouveau non plus, on pense à Nicolas Schöffer qui faisait déjà des installations lumineuses pour les concerts de Pierre Henry, le papi de la musique électronique (Kyldex en 1973, spectacle cybernétique et lumino-dynamique).

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Néanmoins, le mouvement est plus intense aujourd’hui, et l’on constate une généralisation de la présence de vidéos dans les concerts de musique électronique. Ainsi des artistes tels que DJ Chloé ou le groupe Breton s’associent-ils avec des vidéastes de talent pour leurs concerts, créant de nouvelles atmosphères où musique et image s’allient sans disperser l’attention des spectateurs, immergé dans un monde « audio-visuel  » inédit. Avec DJ Chloé, on est plutôt dans des abstractions labyrinthiques constituées de contrastes de lumières syncopés et vibrants au rythme de la musique. Les créations visuelles des artistes berlinois Transforma l’accompagnent sur tous ses lives et viennent «  accentuer les effets de styles, ces modes d’expression qu’on retrouve


Art dans sa musique, les contrastes fermé / ouvert, chaos / cosmos, sens apparent / sens caché, etc.). »1 C’est, au contraire, un positionnement plutôt narratif que l’on constate dans les vidéos transmises lors des concerts du groupe Breton. Un parti pris quasi social qui étoffe le sens des morceaux, tout en jouant sur les rythmes et les ruptures de son. Cette qualité n’est pas toujours là chez d’autres artistes en tournée actuellement, on pense en particulier à Yann Wagner où la vidéo présentée en fond de scène pour le festival des Inrocks 2012 faisait office de tapisserie agitée qui n’apportait rien au concert, pourtant bien mené. La tendance s’inverse dans les concerts de l’artiste Ryoichi Kurokawa, avant tout plasticien et vidéaste performeur dont l’équation esthétique se résout plus par le visuel que le sonore. Est-on passé du côté de la performance d’art contemporain plutôt que du concert ? Dans un contexte de l’après post-modernisme, la question ne semble plus pertinente et l’on peut sans doute se réjouir de ces associations transgenres qui sortent du petit cercle de l’art contemporain pour se déployer de plus en plus fréquemment dans le cadre plus large des concerts et festivals, les enrichissant de nouvelles esthétiques (allez voir aussi les performances «  twitteriennes  » du groupe LazerLazer, designers interactifs). Une énergie créative bienvenue dans le monde de la musique, où le renouvellement du « live » est plus que jamais vital.

Pour aller plus loin : Article «Sound & Vision, le live audio / visual à l’ère numérique» : http://www.gaite-lyrique.net/gaitelive/ sound-vision-le-live-audio-visuel-a-l-erenumerique Vidéo Site de Transforma http://www.transforma.de Site de Ryoichi Kurokawa http://www.ryoichikurokawa.com Site de Lazer Lazer http://www.lazerlazer.net

1 Holly Flof Fanzine, Dimanche, 23 Janvier 2011

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Livre

Fétichisme

littéraire La question me paraissait simple, claire et sans ambigüité : « quel est votre ouvrage littéraire préféré ? ». Ça, c’était la version de base. Ahlam Lajili-Djalaï

M

ais face aux mines déconfites de mes interlocuteurs, ne semblant pas comprendre le sens profond de ma question, j’ai dû la reformuler et l’adapter en employant des termes forts, sans équivoque. Livre de chevet n’aurait pas suffit, de plus cela aurait pu faire référence à une lecture actuelle, ce qui n’était pas réellement mon propos. Bible littéraire, livre culte, fétiche, tout y est passé pour parvenir à arracher aux dizaines, que dis-je aux centaines, de personnes que j’ai interrogées le nom de ce livre unique ! J’ai même dû recourir à de perfides manœuvres, à l’élaboration de suppositions improbables et mesquines, de manière à les pousser dans leurs retranchements lorsque la réponse peinait à être donnée. « Et si vous partiez sur une île déserte avec un seul et unique livre ? Et si l’on faisait un immense autodafé et que l’on vous autorisait à n’en garder qu’un ? ». J’aurais aimé ne pas avoir à lancer ces hypothèses dignes d’un cap’ ou pas cap’ d’adolescents excités, et avoir des réponses spon-

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tanées, mais mes interlocuteurs semblaient prendre la chose tellement à cœur, comme si leur réponse allait véritablement être prise au pied de la lettre, gravée dans les tablettes de l’Histoire et alors irrévocable, comme si j’allais les dénoncer en cas de mauvais choix, leur en vouloir ou les juger, comme si par un pouvoir insoupçonné j’allais alors leur bloquer l’accès à tous les autres livres du monde, qu’ils seraient prisonniers à vie de ce choix forcé et provoqué par cette idiote qui ne se rend pas compte qu’il y a une telle multitude et que l’on a tellement lu dans notre vie que donner une réponse pareille nécessiterait une étude philosophique des plus poussées ! Non, je ne me rends pas compte, je ne réalise pas la difficulté d’une telle question car me concernant la réponse est sans appel depuis presque dix ans déjà. Je voulais de la spontanéité, de la passion, le feu, l’évocation du coup du foudre, pas une réflexion pesant le pour, le contre, prenant en compte la taille, le poids, les origines, la famille, le rapport qualité prix, les


photo, Erik van den Boom

Job Koelewijn, Untitled (Lemniscaat), 2006

revenus mensuels … pardon je m’égare ! Mais pas tant que cela finalement. La situation d’incertitude, de panique presque ( et je pèse mes mots ) engendrée par cette problématique du choix, de l’élévation de l’Unique, est à l’image du fléau qui handicape notre société ; l’incapacité à se décider, à faire des choix, à s’arrêter sur une seule chose, et ainsi à renoncer aux autres, somme toute secondaires. Il est naturel d’aimer ou d’avoir été marqué par plusieurs livres, et c’est mon cas, j’ai aussi un petit podium, une étagère d’apparat sur laquelle je regroupe les livres importants de ma vie, mais l’amour ultime, exclusif, sans bornes, on ne peut le porter qu’à un seul, le chef-d’œuvre absolu, celui qui trône beau et lumineux, dans toutes ses éditions possibles, sur l’autel de la culture, enguirlandé de lumignons et de fleurs chatoyantes en plastique. Il arrive cependant qu’un autre chefd’œuvre jusqu’alors méconnu prenne place à son tour sur le piédestal littéraire et que le pre-

mier soit alors déchu et piétiné par la force et la grandeur du nouveau venu. C’est concevable, certes, c’est d’ailleurs la réponse que m’avait faite l’une des personnes interrogées : « j’ai un cimetière de fétiches à mes pieds! Le dernier livre que je lis est mon fétiche puis je le jette tel une idole abandonnée, et bientôt brisée! ». Pour ma part j’ai fait vœu de fidélité absolue à mon idole, à mon seigneur, je ne cautionne donc pas cette pratique qui relève, à mon avis, de l’inconstance et de l’immaturité (oui, oui lecteur, rendez-vous dans dix ans …). Je disais donc, la question me paraissait simple, voire bête. J’adore les classements et les listes, et j’avais découvert il y a quelques temps les résultats du sondage réalisé par le Cercle Norvégien du Livre en 2002 sur la base des propositions de cent écrivains de cinquante-quatre nationalités différentes, « les 100 meilleurs livres de tous les temps ». Après analyse, je me rendis compte, horrifiée, que moi qui me targuais d’être une grande lectrice de tout aussi grands livres, de ceux que

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Livre l’on peut parcourir en affichant l’air détaché du «rien de plus normal, voyons» en étant au fond gonflé de fierté et de suffisance, ceux-là même que l’on exhibe avec prétention dans les transports, sur un banc du Palais Royal ou à la terrasse du Flore, ces écrits éminents, adoubés par le temps et les académies, ne représentaient pas même un tiers des ouvrages cités dans cette liste. Je sentis s’abattre sur mes épaules cent ans de solitude, enfermée dans ma maison de poupée, attendant mon Ulysse avec orgueil et (quelques) préjugés, je ne trouvais rien de mieux à faire que de me déguiser en Lolita pendant mille et une nuits. Revenue à la triste réalité, à ce constat de mon ignorance aiguë, je me jurais de me plonger un jour à corps perdu dans l’Epopée de Gilgamesh (best-seller mésopotamien du XVIIIe siècle avant Jésus-Christ), puis dans la Saga de Njáll le Brulé (récit intimiste d’un anonyme islandais du XIIIe siècle), et enfin dans Le Mahābhārata (pour le coup en version Bollywood, ça me fera gagner une petite heure). J’ai par la suite trouvé le classement des «100 livres du siècle», établi par la Fnac et Le Monde en 1999 après une enquête réalisée auprès de 17000 français auxquels fut posée la question suivante : «quels livres sont restés dans votre mémoire ?». Alors d’accord, je fais pâle figure avec mes quelques centaines de témoignages mais je n’ai pas ménagé ma peine, de plus je n’ai essayé d’influencer personne ! J’ai, peut-être, été un peu insistante parfois, je le reconnais, mais je n’ai soufflé aucun titre ! Le choix était complètement libre, aucune époque déterminée, aucun style arrêté, aucun pays privilégié. Contrairement à ces messieurs du Monde et de la Fnac qui, avec la collaboration sournoise de libraires et de journalistes, avaient préétabli une liste de deux-cent titres, j’ai laissé une liberté d’expression totale aux personnes que j’ai harcelées interrogées. Evidemment ma tâche

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aurait été simplifiée, mais le résultat ô combien corrompu ! Manigances ! Démagogie ! Cependant, il est intéressant de la passer au peigne fin (vous le ferez, moi je n’ai plus beaucoup de temps). Notons tout de même la présence surprenante, mais indispensable, d’Astérix le Gaulois (Uderzo et Goscinny) et de Gaston (André Franquin) pour ne citer qu’eux. La littérature belge se limitant, de toutes façons, à la bande dessinée, nous retrouvons également Tintin et Black et Mortimer à quelques encablures devant Lagaffe. Je veux bien être ouverte et me réjouir qu’il y en ait pour tous les goûts mais il y a des limites, car le pire dans toute cette histoire est que, parmi cette liste, mes livres préférés ne figurent même pas en tête de classement, mais à des places médiocres, voire en queue de peloton ! De quoi vous écœurez, vraiment ! Il n’est pas surprenant non plus de constater que, forcément, près de la moitié des ouvrages cités sont de langue française. Il existe un sondage du même type, mené par la BBC, composé à près de 80% de littérature angloaméricaine. Et afin que tout le monde soit à égalité et que chacun y trouve son compte, la BBC, à l’instar du Monde, a utilisé son joker avec Winnie the Pooh de A.A Milne. Essentiel.


Livre

Ron Arad, 2009

J’ai enfin trouvé une dernière liste intéressante, «les 100 livres préférés des Français», élaborée par le magazine Lire et la SNCF en 2004. Je précise ne l’avoir découverte que récemment, après avoir commencé ma propre enquête, mais il se trouve que le mode opératoire est très similaire, pas de liste préalable, et un sondage ouvert à un panel plus large. Peu convaincue par les listes élitistes citées plus haut, je voulais savoir ce que lisaient réellement les personnes que je côtoie ou rencontre de manière fortuite. Ce dernier classement me semblait être un meilleur reflet des lectures véritables des Français. Forcément lorsque l’on y regarde de plus près, il y a quelques failles, mais il est honorable d’assumer ses fautes de goût ! De plus, force est de constater que la majeure partie des ouvrages cités sont, non seulement des romans, mais surtout des classiques étudiés, souvent en partie, rarement dans leur intégralité, sur les bancs des classes de français ou de littérature. Mon enthousiasme premier retombait lentement à mesure que se succé-

daient avec une logique décevante les stars des programmes de l’éducation nationale. Cela signifierait-il que la plupart de nos compatriotes ne lisent plus une fois la corvée du baccalauréat derrière eux ? Non, certainement pas, je ne peux le croire, car il suffit de prendre un métro aux heures de pointe et de regarder autour de soi, de plus, systématiquement en parallèle de mon enquête je demandais aux personnes interrogées quel était leur livre du moment. Je ne fus pas peu surprise de constater qu’à peine 5% des sondés n’avaient pas de lecture en cours. De nos jours la lecture est souvent mise au même rang que la télévision, perçue comme un moment de plaisir, d’évasion, une manière saine de se détendre tout en s’élevant intellectuellement, pas un calvaire de centaines de pages ressassant des histoires poussiéreuses et démodées tournées et détournées au travers de phrases tortueuses trop longues. Qui a envie de se replonger dans un Madame Bovary sans la menace ou la perspective terrifiante d’une interrogation écrite ? Personne évidemment, mieux vaut lire un bon best-seller facile

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Photo, D.R.

Livre

et efficace, dont on aura entendu parler dans un talk-show le week-end dernier. Je poursuivais mon analyse et remarquais que nombre des ouvrages cités ont été adapté au cinéma ( Le Seigneur des Anneaux de Tolkien en tête ). Ndlr : nous rappelons qu’avoir vu un film ne vous autorise pas à prétendre avoir lu le livre, mais si le cinéma a réellement poussé à la littérature, je m’incline. La majorité des Français a donc été marquée par des classiques, des romans adaptés, et le dictionnaire. Après ultime relecture de ma liste, j’ai constaté que peu des ouvrages figurants dans ces trois classements n’apparaissaient de manière récurrente dans la mienne. J’en suis arrivée à la conclusion que malgré tout, à grands coups de réseaux sociaux, de mails, d’émissaires infiltrés dans des milieux différents, de dîners, de vernissages et autres réjouissances mondaines, je n’avais interrogé (  quasiment  ) que des êtres d’exception, sachant reconnaître la valeur d’une œuvre marquante de la jeunesse ou de la scolarité, mais s’étant ouvert à d’autres auteurs, ayant eu la curiosité et le courage (  n’ayons pas peur des mots ) de s’atteler à ce qui devient grâce à leur

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enthousiasme d’autres monstres sacrés que ceux que l’on avait choisi pour nous. Je ne vais pas vous infliger une nouvelle liste de cent titres, mais vous en souffle néanmoins quelques uns, les plus récurrents, ceux qui ont été revendiqué par le plus d’adorateurs lors de mon enquête. Vous les avez très certainement déjà tous lus dans leur intégralité, prenez ça comme une flatterie de ma part, je n’aimerais pas que ceux qui sont arrivés à la fin de cet article nous quittent frustrés de se sentir incultes … Bonne lecture !


Livre

La Bible A la Recherche du Temps Perdu (Proust) La ComĂŠdie Humaine (Balzac. Oui, les 137 volumes) Great Expectations (Dickens) Belle du Seigneur (Cohen)

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Questionnaire

ANNINA ROESCHEISEN Propos receuilliS Par Laurent Dubarry Annina Roescheisen, 30 ans, allemande/slovenne et à Paris depuis 4 ans. Évolue à la croisée des chemins entre plusieurs univers: Art, Mode, TV et écriture. www.anninaroescheisen.com

1 - Que n’échangeriez-vous pour rien au monde ? A.R. : Mes expériences dans la vie 2 - Quelle profession rêviez-vous d’exercer lorsque vous étiez enfant ? A.R. : Vétérinaire ou magicienne 3 - Quel cadeau aimeriez-vous recevoir ? A.R. : La sagesse ultime 4 - Le meilleur endroit où passer la nuit ? A.R. : Classique: dans mon lit 5 - Une chose que vous aimeriez savoir faire ? A.R. : Pouvoir vraiment jouer du violon 6 - Un disque ? Un livre ? Un film ? A.R. : (En ce moment) Found songs de Olafur Arnalds / la Vita Nuova de Dante Alighieri / À bout de souffle de Jean-Luc Godard 7 - A quelle époque auriez-vous aimé vivre ? A.R. : Au Moyen Age, XIIe ou XIIIe siècle 8 - Le plus bel homme, la plus belle femme de la terre ? A.R. : Il y’en a pas pour moi. Des gens avec des âmes pures: les enfants 9 - Que faîtes-vous le dimanche ? A.R. : Chaque dimanche quelques chose d’autre; ça peut être travailler, comme me reposer, comme voir une expo, comme aller voir un film, voir des amis, simplement vivre comme chaque autre jour aussi 10 - Votre syndrome de Stendhal ? A.R. : La Saint Sophie à Istanbul – magique!

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Annina Roescheisein 11 -Avec quelle personne morte aimeriez-vous pouvoir dîner ? A.R. : Dante Alighieri, Gandhi, Bosch Hieronymus, … 12 - Quel est votre alcool préféré ? A.R. : Pastis 13 - Quelle est la personne que vous détestez le plus ? A.R. : Je ne déteste personne, j’aime “moins” ou je ne cherche pas leur compagnie – d’ailleurs le mot “détester” j’aime pas. 14 - Où aimeriez-vous vivre ? A.R. : Où l’univers m’amène 15 - Qu’est-ce qui attise votre désir chez l’autre ? A.R. : L’intelligence émotionnelle 16 - Un personnage de fiction auquel vous vous identifiez ? A.R. : Wonder Woman 17 - A combien évalueriez-vous votre corps pour une nuit ? A.R. : Hors de prix, je ne vends ni mon âme ni mon cœur 18 - Un mot, une expression ou un tic de langage ? A.R. : Le mot “fatale” dans un sens positif et drôle 19 - PSG ou OM ? A.R. : F.C. Bayern Munich 20 - Si vous pouviez avoir la réponse à une question, quelle serait la question ? A.R. : Ah non, j’aime bien le silence 21 - Quelle serait la musique de votre enterrement ? A.R. : Le silence, car dans le silence seulement qu’on entend la vrai musique de la vie 22 - Votre menu du condamné ? A.R. : Sucré avant salé: crème brulée et macarons 23 - Une dernière volonté ? A.R. : ..and let there be light…

Annina Roescheisein participe au projet d’art: V.I.C – Very Important Chair Art Project . (www.veryimportantchair.com) Première exposition le 7décembre à Baril Gallery en Roumanie et en Mars 2013 à l’Atelier Z, dirigée par Christiane Peugeot. Par ailleurs, elle entame une collaboration avec l’artiste Contemporain OLLL. Exposition prévue en France et en Allemagne en 2013

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Portfolio

AURÉLIE

WILLIAM LEVAUX Née en 1981, Aurélie William Levaux vit et travaille à Liège. Alliant papiers et tissus, dessins et broderies, ses ouvrages se lisent et se regardent comme un journal intime où l’artiste partage angoisses, pulsions, envies et doutes.

Arthur Digby Sellers

I

l y a dans le travail d’Aurélie William Levaux un aspect narratif évident, comme si l’on prenait une histoire en cours, comme s’il s’agissait d’un extrait de film, ou d’une case de bande dessinée. Ce n’est pas le fruit du hasard, car en plus de produire de merveilleux dessins - si l’on peut appeler cela du dessin, mais je reviendrai la dessus - Aurélie William Levaux est l’auteure de bande dessinée, comme Menses Ante Rosam (éditions La Cinquième Couche, 2008) relatant les neuf mois de sa grossesse. C’est justement ce genre de sujet personnel qu’elle traite dans son oeuvre : la maternité donc, la sexualité, la féminité, un ensemble de réflexion profondément intérieures proches de celles que l’on couche dans un journal intime. Il y a d’ailleurs un usage récurent du texte dans ses images, des phrases, ou plutôt des bribes de phrases que l’on devine avoir été réellement prononcées. Et d’autres lues.

Outre cet aspect personnel et poétique évident se dégage une impression de sacré, proche des icônes. Formellement, la représentation des corps - souvent en contre plongée - flottant dans un espace non défini, participe de cette impression de religiosité, ou tout du moins d’absolu. Mais aussi les références à une mythologie païenne/mystique évoquant aussi bien de Lewis Carroll que Henri Darger. Le tissu est le support de prédilection d’Aurélie William Levaux, et ce n’est pas sans rappeler le suaire de Turin. Elle intervient dessus directement à l’encre ou parfois à la broderie, ou en y ajoutant un autre tissu, mais en gardant toujours le même trait, à la fois fragile et puissant, qui vient découper des visages à la beauté proche de celle de Frida Kahlo. Par ce procédé, elle fait se questionner le spectateur, un peu comme face au travail de Ghada Amer : s’agit il encore de dessin ?

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Pénétrante - encre et broderie sur tissu - 70 x 50 cm cm - 2012 32 BRANDED


Fluo - encre sur tissu - 70 x 50 cm cm - 2012 BRANDED 33


Jouir - encre sur tissu - 70 x 50 cm cm - 2012 34 BRANDED


La lutte finale - encre sur tissu - 70 x 50 cm cm - 2012 BRANDED 35


Lonely - encre et broderie sur tissu - 40 x 30 cm cm - 2012 36 BRANDED


Ma tĂŞte qui pense - encre sur tissu - 70 x 50 cm cm - 2012 BRANDED 37


Mon Dieu - encre sur tissu - 40 x 30 cm cm - 2012 38 BRANDED


NĂŠnuphar - encre sur tissu - 40 x 30 cm cm - 2012 BRANDED 39


Non - encre sur tissu - 40 x 30 cm cm - 2012 40 BRANDED


Nuit noire - encre sur tissu - 40 x 30 cm cm - 2012 BRANDED 41


GODSPEED


GODSPEED


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L’AMITIÉ Florence Bellaiche

P

arfois se produisent de petits miracles…la bonne rencontre, une personne jusqu’ici inconnue qui m’entraine dans un monde nouveau, un monde qui s’ouvre, d’échanges et de plaisirs partagés. Rencontrer l’autre, le nouvel ami, c’est un pur bonheur… Discussions sérieuses, rigolades, il n’y a pas de lois, l’amitié prend, et l’on sent entrainé dans un mouvement joyeux, vivifiant, par delà ces horizons inédits. Soudainement, ces sentiments naissant, ces nouvelles émotions…« Or puisque l’amitié se noue…, si la vertu se fait remarquer par quelque éclat,poussant l’âme qui lui ressemble à s’attacher et à s’associer à elle, lorsque cela se produit,l’affection nait inévitablement…(Cicéron, L’amitié) . Et puis il y a le bonheur intense, profond, indiscutable de l’amitié plus ancienne, qui donne à la vie tout son sens, qui réconforte de sa bienveillance-et qui parfois chagrine ou perturbe pourtant. Nous sommes des individus composés aussi de ces autres, nos amis, qui sont une part

de nous-mêmes par ce qu’ils nous ont donné ou appris. Et nous sommes aussi conscients et reconnaissants du bonheur de se savoir aimé, apprécié , mais aussi potentiellement fragilisé d’un abandon ou d’un déni … A l’heure où nous nous faisons tous les jours des amis sur les réseaux sociaux, où nous observons des individus que nous ne connaissons que par ce qu’ils veulent bien nous faire savoir virtuellement, cette notion d’amitié tend un peu à s’égarer de son sens profond et incite au gaspillage d’amitié. Pourtant, je parle en mon nom propre – mais certains s’y retrouveront sans doute- , je reconnais avoir découvert des gens merveilleux de cette façon tout à fait abstraite, de les avoir rencontrés grâce à ce qu’ils ont bien voulu livrer d’eux-mêmes, avant de fixer des rendez vous « dans la vraie vie » pour enfin incarner ces impressions… Ce qui m’a donné envie de penser (vite fait et sans prétention aucune ) à « l’amitié » pour Branded, c’est justement une amitié toute jeune et pourtant déjà profonde, inspirée

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L’amitié

de curiosité, de respect, mais aussi de joie… la joie de conversations vives et directes, offensives, percutantes, amusantes, nous réunissant plus vite qu’imaginé…Certes, cette joie de la rencontre peut être une joie renouvelée,et l’amitié est en fait un véritable cadeau parce qu’elle est rare. Et si s’en mêlent des sentiments contradictoires au fil du temps, qui nous rendent confiants ou vulnérables , elle reste une expérience des plus belles qu’il nous soit donnée à vivre dans le court temps que nous avons, occupé de la façon la plus riche qu’il soit..… Husbands, le film de John Cassavetes, célèbre la vie, la mort, la liberté, comme le souligne le sous-titre. Mais surtout l’amitié. Trois amis après l’enterrement douloureux d’un quatrième partent à la dérive dans les rues de New York, le métro, les bars…Lors d’une scène assez longue au cours de laquelle Harry (Ben Gazzara) subit un moment d’exclusion passagère ,

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il s’énerve, et c’est justifié « On était 4, on est 3, et vous voulez être seuls ? »..Fou rire nerveux de John Cassavetes, règlement de comptes de deux contre un dans un moment curieusement choisi, engueulades, insultes…Peter Falk, le troisième, semble plus perturbé . Mais les «  amis  » sont intimement et sincèrement liés, et lorsqu’Harry décide de partir à Londres sur un coup de tête, les deux autres décident bien sûr de l’accompagner… »les gars, je vous aime » leur dit-il…Fugue,le bon air de la fugue ,le plaisir de la fugue, le besoin d’échapper à la tristesse convenue. Un moment de partage loin de la routine. Un ami n’a pas forcement envie de « me » partager, mais il le fait, par amitié. L’ami…c’est un alter ego…choisi entre tous… pour nos affinités, nos ressemblances ,nos différences, dans l’exigence comme l’indulgence…Je veux que tu soies mon ami, mais je veux aussi t’admirer, te critiquer, t’engueuler


L’amitié

Se reconnaître, éprouver voire parfois comme une passion secrète. Ce sentiment étrange de partager le meilleur sur le moment, et aussi à distance. Je me promène dans un musée, j’aimerais que tu vois ces œuvres avec moi. Je lis un livre que je veux absolument te faire lire. Je goûte un vin exceptionnel, j’aimerais trinquer ave toi, l’ami… Je pleure et je voudrais te parler, mais parfois je n’ose pas te déranger. Non ce n’est pas à l’amoureux, mais bien à l’ami que je m’adresse. A l’ami, je pense sans compter.

leuze, les personnages, les « amis  » arpentent les rues de Paris et discutent. C’est amusant ce parallèle souvent rencontré de l’amitié qui se promène et déambule, à deux, à trois ou à plusieurs. L’ami d’Alain devrait deviner son intention de se suicider. Il va sans doute intervenir pour influencer son ami à renoncer au passage à l’acte. Ce qui ne se produit pas.L’ami n’est pas un magicien contre la force du désespoir. Il dit « « J’aurais voulu captiver les gens, les retenir, les attacher. Que rien ne bouge plus autour de moi. Mais tout a toujours foutu le camp »… Ambiguité de la suite et fin de l’histoire, puisque son suicide est inéluctable et qu’on l’a compris.

« Tu es mon ami, tu m’aimes comme je suis, pas autrement  » ce que lance Alain Leroy (Maurice Ronet) dans Feu Follet de Louis Malle. Comme dans la magnifique introduction de « Qu’est-ce que la philosophie ? » de Gilles De-

« Je me tue parce que vous ne m’avez pas aimé, parce que je ne vous ai pas aimés. Je me tue parce que nos rapports furent lâches… pour resserrer nos rapports. Je laisserai sur vous une tâche indélébile. Je sais bien qu’on vit

et te chérir. Quoiqu’il en soit, je peux aussi te quitter. Et tu peux me quitter. Et nous pouvons aussi nous retrouver un jour…

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L’amitié

mieux mort que vivant dans la mémoire de ses amis. Vous ne pensiez pas à moi, et bien vous ne m’oublierez jamais »  C’est le désenchantement. C’est croire l’ami tout puissant face à son propre malheur, ou aussi lui accorder trop de pouvoir sur son propre bonheur. Le désenchantement. N’est-il pas pire, le désenchantement amical que l’amoureux  ? Nul doute que l’on s’engage en amitié-pour toujours. Il n’est pas concevable qu’une amitié prenne fin, et pourtant, nous l’avons tous vécu. Quelqu’un nous quitte, ou nous nous éloignons de quelqu’un qu’on a aimé comme un ami, et qu’on n’aime plus. Qui nous a déçu, trahi, lâché au mauvais moment. Rupture consentie, aussi, nous ne partageons plus, pour divers motifs … Et pourtant cela semblait impossible. L’amitié n’est pas censée être aussi passionnelle, mais plus « mature ».

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Dans « Femmes entre elles  », d’Antonioni, des femmes se rapprochent après la tentative de suicide de la plus jeune d’entre elles…Deux d’entre elles tissent une amitié toute neuve en très peu de temps. Affinités, acceptation, tendresse immédiate, malgré les différences sociales. Les amies ici se rapprochent autour d’une question fondamentale, la question de la vie. Le suicide ou la mort est une question de la vie. L’amitié se joue-t-elle davantage autour du danger ? C’est aussi cette définition un peu plus complexe de Deleuze dans son introduction à « qu’est ce que la philosophe ? », et moins « entendue »…  « L’amitié comporterait autant de méfiance émulante à l’égard du rival que d’amoureuse tension vers l’objet du désir. Quand l’amitié se tournerait vers l’essence, les deux amis seraient comme le prétendant et le rival


L’amitié

( amis qui les distinguerait  ?) ». Quoiqu’il en soit ils se rencontrent. L’amitié, c’est ce qui me permet de tisser un lien entre ma solitude et le monde tout entier, tantôt hostile, tantôt serein.

A mon père qui était aussi mon meilleur ami.

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MONDE N’AURA PAS LIEU LA FIN DU

2012 l’année de la lose. Le 21 décembre prochain, selon le calendrier maya ce sera la fin du monde, notre monde. Ou pas. Alors autant préparé 2013 au cas où. Et comme dirait Cobb : « Je suis revenu pour vous rappeler une chose que vous avez sue autrefois, (…) de faire acte d’espérance. Revenez, que nous soyons à nouveau jeunes ensemble. » Madeleine filippi

Mort Virtuelle

Plaisir

Le narcissisme numérique à de beaux jours devant lui! Elle court elle court la rumeur… Après l’application « If I Die », Facebook devrais créer un véritable statut posthume. Info ou Intox ? Quoi qu’il en soit les community managers vont avoir de nouveaux clients. Pas facile d’écrire son oraison funèbre  et de gérer les mauvaises langues.

La science l’a démontré, le coït favorise le renouvellement de l’espèce ! En ce sens, des chercheurs canadiens ont alors mis au point un «  viagra féminin  », sous forme de spray nasal baptisé Tefina. Son but ? Augmenter le plaisir sexuel des femmes ayant peu ou pas d’orgasme. En phase de tests cliniques pour le moment, sa commercialisation est prévue pour fin 2013, d’ici là Mesdemoiselles, Mesdames, ne désespérez pas…

www.facebook.com

http://www.trimelpharmaceuticals.com/

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La Fin du Monde

Pèlerinage à Marseille En 2013, le sud de la France subira une effervescence culturelle à ne rater sous aucun prétexte : Marseille deviendra Capitale Européenne de la Culture ! Le point départ du pèlerinage est le 12 et 13 janvier prochains à Marseille pour l’inauguration de 10 nouveaux lieux dédiés à la culture. L’ambition première de ce projet consiste à faire de Marseille-Provence 2013 un territoire phare de l’espace euro-méditerranéen, une véritable plateforme de création et d’échanges. MarseilleProvence c’est alors associée avec la seconde Capitale européenne de la culture  : Košice en Slovaquie pour concevoir des projets communs afin de montrer les rapports entre Arts et Société. Ainsi, vous pourrez découvrir des artistes toutes disciplines artistiques confondues venus d’Europe

mais aussi du bassin méditerranéen, qui questionneront la situation géographique et historique de ces deux villes. La seconde ambition de cette programmation est de faire du public une force active de la création à travers des initiatives telles que Les actions de participation Citoyenne ou encore Les Quartiers créatifs. Marseille et ses alentours proposeront tout au long de l’année 2013 une « offrande culturelle » à tous les visiteurs avec au programme plus de 400 évènements dont 60 expositions et des centaines de concerts. A découvrir aussi Off Marseille 2013 qui propose une centaine de projets soutenues par des initiatives privées.

www.mp2013.fr

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La Fin du Monde

Sports

Un Nouveau Combat

En France, entre le foot, le rugby et le Tour de France, peu de place pour encourager d’autres sportifs, mais gageons que le nouveau partenariat sportif du Qatar changera la donne en 2013! A la suite du retrait de Ford du championnat WRC des rallyes, M-Sport cherchait un nouveau partenaire. L’équipe britannique a annoncé un accord avec le Qatar pour l’édition 2013. Qatar M-Sport Rally Team, le nouveau nom de l’équipe, y engagera donc trois Ford Fiesta. Nasser Al-Attiyah en pilotera une lors de sept Grands Prix. Le pilote n°1 devrait être le Norvégien Mads Ostberg alors que le suspense demeure pour l’attribution du troisième volant. Petter Solberg, Evgeny Novikov et Ott Tänak sont en lice.

2012 a très certainement été marqué par le combat féministe et le mariage gay, en 2013 choisissons une nouvelle inégalité : la paternité forcée. L’Affaire Dati de ces dernières semaines pointe du doigt une déficience législative. En effet s’il est le père biologique, un homme qui refuse une paternité n’a aucun droit. Alors à vos pancartes et luttons pour que la discrimination positive n’inflige pas de nouvelles inégalités !

www.psg.fr

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La Fin du Monde

Photo, D.R.

Back in 90’s

Manuel de Survie

Non tout n’est pas à jeter dans les 90’s, si je vous le jure ! Célèbre dans les années 90, la Nike Air Force 180 fait son grand retour en 2013.Le modèle avec sa forme atypique et son léger compensé a un faux airs des actuels baskets de la marque Isabelle Marant. Quel que soit le modèle pour lequel vous optez l’âge d’or du sportswear a sonné !

«Scénario catastrophe ! Manuel de survie : en voyage», de Joshua Piven et David Borgenicht. Vous y apprendrez, dessins à l’appui, comment survivre à une prise d’otages (se sortir au mieux d’un détournement d’avion, identifier les pirates et analyser leur comportement), survivre à une émeute (manœuvre d’évitement, course vers l’ambassade, camouflage dans un sac poubelle), et même comment déjouer un enlèvement par les extra-terrestres. En somme, avec un peu d’entraînement, vous êtes prêt pour vos premières vacances dans la bande de Gaza ou survivre à la fin du monde pour la modique somme de 14,90 euros.

Date de sortie prévue pour février 2013.

http://store.nike.com/

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www.facebook.com/anitadrakemusic


La Fin du Monde

Corée

?????

Parce que cet automne le grand public a découvert la K-pop, en Octobre 2013 on court au festival du film Coréen à Paris pour étoffer notre apprentissage de cette culture.

Anita Drake ! La découverte musicale des Inrockslab. Une voix suave, des riffs sensuels, des mélodies bien construites, la musique de ce duo t’accroche à l’oreille.

Organisé autour de quatre sections le festival a pour ambition de faire découvrir le patrimoine cinématographique coréen passé et actuel. La section « Portrait  » par exemple, met en avant un cinéaste coréen émergeant avec la programmation de toutes ses œuvres. À travers une quinzaine de films sélectionnés, la section « Paysage » quant à elle offre une vision panoramique du cinéma coréen d’aujourd’hui : des films de genre aux films d’auteurs, en passant par les documentaires et les films expérimentaux.

Futur grand de la pop music, Anita Drake nous offre pour 2013 un son Pop rock teinté d’un blues sexy. La sortie de leur premier Op est prévue pour février, vous y trouverez « Criminal » un morceau en acoustique qui dépote ! Et bien sûr a écouter en boucle les titres «  I’m running » et « Surrender ».

www.ffcp-cinema.com

www.facebook.com/anitadrakemusic

Sur scène le 23 février au Bus Palladium pour la release Party !

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INVASION


SION


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Dossier

françois truffer illustrations Léo Dorfner

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Dossier

É

crire sur la pop culture c’est écrire une histoire du XXème siècle. De Elvis à Lady Gaga, de Marylin à Ryan Gosling, de Warhol à Jeff Koons. Il serait aisé de chanter la chute, le déclin, de remarquer que les danses n’ont plus la même innocence, les hanches la même rondeur, nous pourrions même voir que la pommette se creuse et que la ligne se fractionne, que les « Oh la la la » ne valent pas le s«  A-WOP-BOP-BAM-A-LULA-WAP-BAMDOO-ME-LOOWA ». Mais à quoi bon penser des objets vides et déliquescents. Avant d’être multitude et contemporaine médiocrité, la pop culture est une somme en cela qu’elle est toujours une culture de rupture et de fragmentation  ; elle est une arme de dislocation massive qui détruit le monde d’avant.

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L’après-guerre voit le marché de masse se mondialiser, la consommation exploser et l’industrie renaître. La pop culture va être le bras armé de l’histoire, elle va même parfois à proprement parler « faire l’histoire ». Elle va «  ringardiser  », rendre obsolète, dépasser. Elle va renouveler, créer sans cesse le nouveau et l’évènement en promettant partout dans le monde la fin de la frustration. Elle va offrir aux pères de famille l’exotisme des tahitiennes, aux mères esseulées les hanches du King ou, pour les plus prudes, les délicieuses joues potelées de Paul, George ou Ringo, dire aux fils que pour être un homme il faut des vêtements, des voitures, se farder sans cesse des accessoires du temps mais enfin mesdemoiselles : « The times they’re a changin’  »  ! Plus besoin des révolutions de grand-papa, le changement c’est tout le temps ! Mais à côté du populaire, le pop a souvent l’air d’un cul.


Dossier

The Time They Are a-Changin’ Force est de reconnaître qu’elle n’a pas beaucoup changé cette « pop culture  »  ; elle se présente par essence comme la transgression à venir de la culture populaire par la culture de masse. Qu’on ne s’y trompe pas la construction d’une culture de masse, littéralement «  pop culture  », se fait toujours contre les cultures populaires. Elle va imposer de nouvelles fantasmatiques aux vieux peuples pieux qui avaient l’art et le bon goût de garder cela pour les soirées d’hiver solitaires ou dans les chambres à coucher  ; elle va marquer la singularité du style et du cool auprès de populations auxquelles la pudeur des traditions

avait appris à ne pas trop se regarder ; elle va chanter les louanges d’une liberté sans conséquence à des hommes avides d’égalité et de durée. Ecoutez le lancinant combat de la pop culture qui tente d’éradiquer les cultures populaires ; vieilles filles aux jupes plissées et aux cheveux raides hostiles à la consommation et aux dogmes libertaires. Voyez la substitution permanente des multiples cultures populaires par une uniforme culture de masse ; certains plus hardis que moi parleraient de génocide culturel. Il n’existe donc pas, à mon grand regret, de différence ontologique entre Elvis et Stefani Germanotta.

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Dossier

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Dossier

La pop culture, est un arme de déstruction des cultures populaires

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outefois, toutes les traditions meurtries par la pop culture ne se valent pas. Si la pop culture qui ravage le NewYork nègre de Senghor est terrifiante ; si le cent douzième appel au sexe à plusieurs, sur Mars, trisexuel, avec des crucifix ou dans un kebab de Brooklyn émanant de la dernière popstar envitrinée par le système est à pleurer ; la tradition à laquelle s’est attaquée le rock n’roll, certes par nécessité commerciale et non par grandeur morale, est rien moins que la ségrégation raciale ; tradition populaire

de laquelle il fut fort agréable de se débarrasser. Ce qui change donc au cœur de ce mouvement pop culturel ce n’est pas l’essence de la pop culture mais l’objet de sa destruction. Sa qualité n’est donc pas artistique ou créative mais purement éthique. Nous pouvons arriver à la conclusion que si la pop culture est ontologiquement une arme de destruction des cultures populaires sa qualité éthique sera contenue dans le degré d’oppression de la culture populaire qu’elle a à fragmenter.

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Dossier

L’œuvre postmoderne est fondamentalement un discours sur l’œuvre La pop culture contemporaine postmoderne, à l’ethicité plus que douteuse, se trouve parfois sauvée par sa postmodernité même. Car l’œuvre postmoderne est fondamentalement un discours sur l’œuvre or si on brûle l’œuvre peut-on encore sauver le discours. Attention cependant ; le discours ce n’est pas la glose immonde de l’artiste commentant à qui veut bien l’entendre et s’y intéresser les méandres de sa psyché, toujours plus ou moins unique et modérément exceptionnelle, toujours si « contestataire » et quelque peu malade. Cela ne nous intéresse plus. Sus à l’auteur et encore plus à son message ou à son engagement. Voilà pour le coup une tradition obsolète, pleine d’engelures et de croûtes répugnantes  : la figure de l’artiste, l’intellectuel, le salut auctorial… tout cela n’a plus aucune importance. L’œuvre, si

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tant est qu’il en existe encore, est un discours du monde, un discours qui court le monde, celui que le peuple voudra bien formuler. Alors seulement, nous pourrons avoir l’espoir de voir renaître le populaire. Ne médiatisez plus vos prétendues réussites, cessez d’exposer vos échecs, nous allons faire le travail, l’œuvre nous appartient dès lors qu’elle n’est plus empêtrée dans les mains de son créateur. Le peuple doit venir la lui voler en catimini, au cœur de la nuit, encore saignante d’effort et hurlante de vie. Seul compte la réception que l’on va lui réserver. L’Histoire politique, culturelle et sociale doit donc se présenter comme une histoire de la réception populaire où le pop revient définitivement au populaire et lui appartient indubitablement.


Dossier

C

omment s’en saisir ? Comment lever discours  ? La difficulté est grande car la création postmoderne parvient bien souvent à protéger l’auteur, son statut et son discours, à éviter sa corruption par la parole du tout-venant. Elle parvient même à empêcher le discours de se tenir par la fictionnalisation du réel. Quand la Culture transformait les événements en concepts tangibles par l’art du roman ou de la représentation picturale ; la pop culture crée ex-nihilo un monde qui

n’existe pas et qui se retrouve fictionnalisé. Ainsi pouvait-on rêver, ou redouter, d’être soldat, duchesse, instituteur, pompier quand la culture s’évertuait à saisir les contours conceptuels de la réalité. Mais comment tenir discours sur une fille de milliardaire, un DJ huppé, un trader maladif ou un possesseur de réseaux numériques ; ce sont déjà des virtualités, des éléments gazeux, qui se retrouvent dans la pop culture sujets d’une fiction qu’ils sont déjà et face à laquelle les mots ne sont rien.

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e vacarme vain recouvrait la voix et le temps du concept, les réseaux de la domination inondaient nos dernières velléités de leurs flux visqueux, les chars des parades du nouveau millénaire écrasaient le discours populaire à peine naissant sous la chaleur hurlante de l’asphalte. Dehors les ouvriers travaillaient le revêtement. Le goudron brillait. Il faisait de plus en plus chaud. Les mois d’été s’annonçaient étouffants.

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Reportage

PROSERPINE AUX ENFERS

La soirée commençait mal. Ce cher Léo et sa sœur Démonia venaient me tirer par les pieds et m’arracher à la torpeur d’un divan du Tamarit. Ils ricanaient sous cape, ces finauds, fiers de leur tour, ils me pressaient encore et sans comprendre comment je me trempais déjà les pieds dans les flaques de bitume de la gare Saint Lazare.

PAR Alexandre d’oriano Photos Léo Dorfner

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ne longue Mercedes noire nous attendait là, comme fait exprès. Leurs sarcasmes redoublèrent. Mon exaspération aussi. Le lieu secret, l’ironie du reportage, la remarque du « vous ne comptez tout de même pas arrêter le taxi devant l’entrée  ?  » continuaient de m’échauffer. Bref, nous arrivons près de la rue Oberkampf que je connaissais déjà comme un lieu de gentille dépravation, hantée par tous les bobos rockeurs de la capitale. Puis une ruelle noire, laide, formant un coude qu’Haussmann aurait fait sauter, nous plaqua dans le cou comme un baiser long, humide et glacé. La Féline. Ah  ! J’en aurais entendu parler de cet estaminet, ce tripot à la mode où Démonia passe ses soirées au lieu de lire ou de travailler son piano. La Féline sur la droite recrachait son trop plein humain comme une porte de l’enfer rodinesque mal refermée. « On

peut pas rentrer, c’est blindé-blindé » nous dit le primate chargé de la circulation mondaine. Ça tombe bien je n’en avais aucune envie. Mais par curiosité et comme l’on m’avait assez fait sentir que je devais écrire un petit quelque chose, je me hissais bientôt sur un rebord de céramique blanche glissante pour espionner à travers les carreaux embuées ce sabbat qui pouvait bien m’attendre. Une foule, une foule et un éclairage douteux, des formes jaunes. Une foule qui se trémoussotait, mais sans harmonie, çà et là, l’un puis l’autre, enfin la transe habituelle de quelques excités de la vendredi night fever –soulignons au passage, même si vous n’en avez rien à f. que vendredi est le jour consacré à Vénus, Veneris dies dans l’antiquité. Un plafond rouge, de grandes choucrouteuses de coiffeur en guise de lustres dont l’éclairage glissait sur un comptoir en croisillons de fers, comme des escalators du métro ; des chemises à carreaux tumultueuses, des blousons de cuir râpé, des regards atterrés par l’alcool ou les

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Reportage

Alexandre d’Oriano, chez lui

drogues, les gros verres de bière comme des urinoirs fumants : tout suintait le délire et grésillait dans ce sobre Tartare. « Allez passe, passe » me lance le moderne Caron -va t’étouffer parmi les drôles pensais-je en moi-même. J’entre. Et là, par extraordinaire, je n’y suis pas si mal. La musique, la musique d’une chanteuse tapie dans les ténèbres m’assaille au premier pas. Moderne Proserpine, elle hurle sa détresse dans les profondeurs du microphone qu’elle déchire ; elle fend l’âme mais on ne la voit pas. Une forêt humaine, serrée comme une haie de banlieue, la dérobe au regard. Le son perce, on veut la voir. Je connaissais déjà son nom, Béatrice Demi Mondaine, mais rien que son nom. Une voix puissante et fêlée, une main qui s’agite comme un éclair dans les ténèbres, des

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amplis saturés, des paroles étonnamment françaises, et un sens de la diction. Et soudain elle Surgit. Ses jambes moulées dans des collants panthère bondirent sur le comptoir, son buste se redressa, animale elle harangua la foule. Près de ses pieds nus se dressaient des têtes de mort ornant la mécanique des tireuses à bière. Vision apocalyptique dont la voix tressaillait : « Paris, Paris sous la neige ! ». Avec la chaleur tropicale et les sueurs acérées, la bacchante frénétique hurlait à la neige. Pour entrer dans la passion je me forçais à boire cinq vodkas qui me fondaient une chaleur dans le ventre, me tournaient un peu le cerveau. Je lève enfin mon visage vers la vierge à la coupe garçonne, je prends une respiration et je l’avale du regard. Elle est belle, folle et inquiétante. Du genre


Reportage

Alexandre d’Oriano à la porte des enfers

de la fille fragile qui brandit un couteau. Dans les vibrations de ce métal en fusion, la voix magnétique s’attaque à la légende Piaf. Trémolos et regards de louve révulsée, « l’Hymne à l’amour  » commence en solo puis la batterie comme un cœur emballé la soutient, la soulève, et j’admire Béatrice, héroïne lesbienne au bras blanc tatoué. Elle soutient la comparaison de l’affiche « Vénus in furs » in sizzling éroticolor qui se détache sur un fond rouge. Oui, elle est un peu femme fatale des années cinquante mais elle épouse les minutes de la vie réelle, l’air que nous respirons aujourd’hui, sale et pollué. Elle est la muse trash d’une génération ; sur elle veille son Pluton, là derrière le comptoir. Tatoué, percé, chemise encarreautée, débonnaire sanglant, on me le désigne comme sa moitié captive. On a plutôt l’impression qu’il retient une cantatrice dans un bordel, qu’il l’emprisonne dans un monde qu’elle domine violemment.

Béatrice reine des Enfers, en libre captivité, visible à la Féline. Eh bien, moi qui sirote un vieux thé froid fumé en pantoufles, mon souvenir tremble un peu quand j’évoque cette diva du Temple. J’ai l’impression, voire la certitude d’avoir savouré une véritable artiste, une inspirée qui transpire son art comme un poison. Léo et Démonia seront bien étonnés quand ils liront ces lignes sages, eux qui voyaient en moi le censeur d’un autre temps. Je sais reconnaître l’art, du moins celui qui me brûle, sous n’importe quelle forme ou formule. Vous pensiez sans doute que seuls Nattier, Gainsborough ou les fonds glacés de David me faisaient bander. Perdu. Moi j’aime le chaos, les choses qui vibrent, qui ont un sens interdit, qui bougent et qui dérangent. Je bave devant les classiques et les maîtres du

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Reportage

Béatrice Demi Mondaine

passé, il est vrai, mais lorsque la beauté est là, quel est l’idiot qui détournerait la tête ? Cet idiot ce sont mes snobs que je fréquente, comme autrefois on avait ses pauvres, avec leurs oeillères dorées. Mais pas moi. Ce petit tripot, cet estaminet à la mode, c’était les caves de Saint-Germain, c’était les décadents dans leurs salons mauves, Renée Vivien délictueuse, le Chat noir, peut-être même les romantiques s’agitant dans leurs tombeaux. C’était un cri mais un vrai cri, pas un tintement sentimental ou une guimauve de variette Nostalgie. Béatrice Demi Mondaine, c’est la provocation utile, l’opéra rock, la révolte rimbaldienne d’une gamine de Paris, le rugissement de l’art. J’ai vu tellement de gloires ratées intra-muros, je ne parle pas même de la province ce serait trop effrayant, j’ai vu tant et tant de chanteurs, chanteuses, acteur, «  acteuses  »aussi sûrs de

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leur public que les conquistadors de leurs possessions que c’en est écoeurant. Des salles vides, voilà ce qu’ils méritent pour prix de leur aveuglement. L’expectoration du chant, du moins ce qu’il devrait sortir des tréfonds, l’interprétation à en crever ce n’est pas donné à tout le monde. On lance le projecteur sur quelques acteurs dans l’histoire mais pour combien de déchets, de sélection naturelle aurait dit Darwin ? Je sens que je ne vais pas me faire beaucoup d’amis dans cette revue, mais que m’importe ; on m’a donné la plume, qu’elle caresse ou qu’elle égratigne ce n’est déjà plus mon problème. Le message est simple, le message est clair : allez découvrir la Féline, allez vous encanailler dans les enfers de la rue Letalle presque létale, et surtout écoutez Proserpine. Sortez des bureaux, sortez les têtes blafardes de vos écrans vides, sortez de vos moquettes,


Reportage

Proserpine et Pluton

de vos appartements bourgeois ou de vos luxueuses chambres de bonnes et précipitezvous dans un ailleurs. Séances d’art-thérapie dirait un autre. Buvez, fumez, et troquez la sainte semaine laborieuse pour l’endroit gentil voyou qui vous tournera la tête. Passer du thé à l’ébriété n’est pas chose si désagréable – je parle là pour les saintes et les oies blanches des beaux quartiers, je sais bien que toi, ami, hypocrite lecteur, tu railles et dérailles depuis déjà bien longtemps. Et comme dirait Saint Paul Valéry : «  Il dépend de celui qui passe que je sois tombe ou trésor, que je parle ou me taise. Ceci ne tient qu’à toi. Ami, n’entre pas sans désir. »

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Questionnaire

MARTY DE MONTEREAU Propos receuilliS Par Laurent Dubarry Marty commence au lycée une procession scolaire qui le mènera de la Rue Madame aux Arts Déco en passant par la Sorbonne. Diplômé il engage une carrière de publicitaire dans le marketing. Dans le même temps il initie une collection d’art avec un engouement fort pour le dessin contemporain. Evoluant dans les métiers de la communication et du luxe, Marty profite de chaque occasion pour lier travail et plaisir. Cela l’a naturellement conduit au management artistique et au commissariat d’exposition. Il est président de be my guest, ingéniérie culturelle et direction artistique, président de l’association des anciens élèves des Arts Décoratifs de Paris et président du fond ADlumni

1 - Que n’échangeriez-vous pour rien au monde ? M.M. : Ma liberté 2 - Quelle profession rêviez-vous d’exercer lorsque vous étiez enfant ? M.M. : Prince 3 - Quel cadeau aimeriez-vous recevoir ? M.M. : Revoir un être cher disparu pour lui dire tout ce qu’on a pas eu le temps de se dire 4 - Le meilleur endroit où passer la nuit ? M.M. : Dans la nature sous les étoiles par une chaude nuit d’été 5 - Une chose que vous aimeriez savoir faire ? M.M. : Apprendre les langues facilement 6 - Un disque ? Un livre ? Un film ? M.M. : Dido & Æneas de Henry Purcell / le Cycle Dune de Franck Herbert/ The Party de Blake Edwards 7 - A quelle époque auriez-vous aimé vivre ? M.M. : XIVe siècle 8 - Le plus bel homme, la plus belle femme de la terre ? M.M. : René Crevel, Grace Jones 9 - Que faîtes-vous le dimanche ? M.M. : Souvent je travaille après une séance de sport et un bon petit déjeuner/brunch. Et je vais voir un film au cinéma à la dernière séance 10 - Votre syndrome de Stendhal ? M.M. : Aucun ne me vient à l’esprit

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Marty De Montereau 11 -Avec quelle personne morte aimeriez-vous pouvoir dîner ? M.M. : Mon grand père paternel 12 - Quel est votre alcool préféré ? M.M. : Southern comfort 13 - Quelle est la personne que vous détestez le plus ? M.M. : Feu Guillaume Dustan et son acolyte Erik Rémès 14 - Où aimeriez-vous vivre ? M.M. : Peu importe mais face à la mer ou l’océan évidemment dans un pays chaud 15 - Qu’est-ce qui attise votre désir chez l’autre ? M.M. : Ses défauts physiques 16 - Un personnage de fiction auquel vous vous identifiez ? M.M. : Leto II Atréides, personnage du cycle de Dune. Il est le fils de Paul Atréides. 17 - A combien évalueriez-vous votre corps pour une nuit ? M.M. : 200€ pas moins 18 - Un mot, une expression ou un tic de langage ? M.M. : Nonobstant 19 - PSG ou OM ? M.M. : Ni l’un ni l’autre je déteste le football 20 - Si vous pouviez avoir la réponse à une question, quelle serait la question ? M.M. : Qu’est ce que l’Homme fait sur la Terre? 21 - Quelle serait la musique de votre enterrement ? M.M. : J’ai déjà toute une playliste prête : Journey with the Lonely de Lil Louis, La Flûte Enchantée de Mozart, Shéhérazade de Rimsky Korsakov, Homogenic de Björk, Substance de New Order, Black Celebration de Depeche Mode, Hatful Of Hollow de The Smith, Autobahn de Kraftwerk, I remember yesterday de Donna Summer et Around the world in a day de Prince 22 - Votre menu du condamné ? M.M. : un verre de Southern comfort, ris de veau aux morilles et un verre de quincy, canard laqué et un verre de Pessac Léognan, tiramisu et une coupe de champagne christal Roederer, tablette de chocolat noir et un verre de cognac Frapin

Marty de Montereau était à Nofound photo fair 2012, du 16 au 19 novembre, avec son projet Au pied du mur, constitué de portraits de collectionneur dans leurs intérieur, et une de leurs oeuvres.

23 - Une dernière volonté ? M.M. : Donner mon corps et mes organes pour sauver des vies BRANDED 73


PROTECT

ART LOVER


ME FROM

LOVERS


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ROMAN

Fiction

PHOTO Par LIA ROCHAS-pàris

Lia Rochas-Pàris collecte / coupe / colle : Des mots, des images fixes et animées, des sons, à la manière d’une femme orchestre. Chaque élément est prétexte à la composition. Les diverses sources, même anodines, constituent une autre approche narrative. Actuellement, Lia travaille sur un projet d’édition autour de son père My heart belongs to Da da da Rocha. dadadadadadadadadaaad.tumblr.com/ Depuis 2006, Lia a exposé à Paris à la galerie Satellite, la galerie AAA, galerie Issue, La Slick, à N.Y.C à la Emily Harvey Foundation, à FDJ, à Amsterdam au Stedelijk Museum et collabore régulièrement avec la presse comme GQ, GLU, MIRE, Nuke, Brainmagzine...

partiesprises.com thisisvasistas.com vimeo.com/liarochasparis

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Fiction

Titre / Maria Luna a sa théorie. Réalisation / Lia Rochas-Pàris Avec Da da da Rocha Tiré du projet My heart belongs to Da da da da Rocha 2012 avant la fin du monde.

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Fiction

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Fiction

COMICS PAR ALIZÉE DE PIN

Alizée de Pin est une dessinatrice française qui vit et travaille à Paris depuis peu. Le rendez-vous du moi(s) fait partie du recueil Made in France. Journal pseudo autobiographique, Made in France est une plateforme narrative des aventures et déboires liés à sa relocalisation parisienne. Ponctuellement rythmé par les souvenirs et anecdotes de son séjour antérieur aux Etats-Unis, le rendez-vous du moi(s) raconte sur le ton tragi-comique les difficultés et l’irrégularité d’être soi-même lorsque soumis à trop de changements, trop de mouvements et trop de pertes affectives ; une satyre de l’errance et de la perdition.

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BRANDED - décembre/février MMXII/MMXIII - numéro 1

REMERCI

EMENTS LES PLUS SINCÈRES

Ahlam Lajili-Djalaï, Pauline Daniez, Stéphane « l’archiduc » cador, Pier-Alexis Vial, François Truffer, Madeleine Filippi, Florence Bellaïche, Alexandre « la comtesse » d’oriano, pour leur dévouement, Aurélie William Levaux pour son talent et sa confiance, lia rochas pour son amitié, alizée de pin pour la bière et les pizzas, et puis aussi Anouk le bourdiec pour ses encouragements, Frantz Wehrlé, Marty de Montereau, Annina roescheisen, et tout nos amis & famille qui nous ont soutenus, et aussi ceux qui ne sont ni nos amis ni notre famille et qui nous ont motivés à aller jusqu’au bout pour leur prouver qu’ils ont tort. Merci le rock’n’roll, merci l’art, l’alcool, l’amour. merci à toi lecteur. à bientot

à Marie-Joëlle

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BRA

NDED Magazine BRANDED

Branded Magazine  

Branded est un magazine/revue gratuit, virtuel, fondé en septembre MMXII à Paris par Laurent Dubarry. C'est une publication trimestrielle cu...

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