Martin Margiela à Lafayette Anticipations

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Martin Margiela

LAFAYETTE ANTICIPATIONS FONDATION D’ENTREPRISE GALERIES LAFAYETTE



FRANÇAIS P. 2 — ENGLISH P.52

L’exposition / The exhibition Rebecca Lamarche-Vadel P. 32-33

Plan /Map P. 10-53

Notices /Works

LAFAYETTE ANTICIPATIONS FONDATION D’ENTREPRISE GALERIES LAFAYETTE


L’exposition

Rebecca LamarcheVadel


L’exposition de Martin Margiela qui s’ouvre à Lafayette Anticipations est la somme des recherches d’une vie consacrée à transformer nos regards, à se défaire des évidences, à célébrer la complexité de l’être, à révéler ce que nous avions cessé de regarder ou n’avions jamais même su reconnaître. Cette exposition qui présente plus de quarante œuvres inédites confirme une hypothèse : Martin Margiela est, depuis toujours, un artiste. Ses lieux d’expression, on le sait, ont surtout été ceux de la mode, bien qu’il se soit attaché à en défaire un à un tous les codes, à y inventer de nouveaux rituels, de nouvelles sensibilités, de nouvelles manières d’être. C’est à l’âge de douze ans que Martin Margiela commence à se passionner pour le dessin ; à seize ans, il intègre l’école d’art Sint-Lukas Kunsthumaniora à Hasselt en Belgique, période au cours de laquelle il s’initie à de multiples techniques artistiques. Bien qu’il soit très attiré par la mode, on lui conseille alors de ne pas suivre ce chemin et de devenir artiste, mais il intégrera finalement la prestigieuse école de mode de l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers en 1976 et connaîtra une carrière aujourd’hui devenue légendaire. La puissance des gestes qu’il a déployés depuis la fin des années 80 au travers de ses silhouettes, de ses défilés et de ses concepts démontre seulement qu’il est un artiste qui a toujours travaillé à l’extension du territoire de l’art au-delà de ses domaines classiquement consacrés. Margiela n’a jamais cessé de proposer de nouvelles zones d’expérience en étendant en permanence la définition et les limites de l’œuvre. C’est ainsi qu’il a été invité en 2018 à imaginer un projet qui permettrait de prendre la mesure du déploiement nouveau de son œuvre à Lafayette Anticipations. En adoptant une pratique de détournement si chère à Martin Margiela, l’exposition à Lafayette Anticipations est elle-même pensée comme une cérémonie qui bouleverse les habitudes. Le temps de son projet, l’artiste a modifié l’adresse de la Fondation pour inviter les visiteur·euse·s à découvrir ce lieu sous une autre perspective. Après avoir emprunté le couloir qui mène à la cour intérieure, ceux·celles-ci sont accueilli·e·s par la monumentale photographie en noir et blanc d’un déodorant, un objet des plus banals que Margiela a érigé en figure tutélaire du projet. C’est un outil de transformation de l’homme qui s’attaque à toutes les traces du vivant et dont le succès a été largement porté par l’industrie publicitaire. En arrêtant les marques du temps qui passe, il cache la transpiration et remplace ou atténue l’odeur naturellement

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produite par le corps humain. Le déodorant est ainsi l’un des symboles de l’obsession hygiéniste de notre temps, l’un des signes de l’industrialisation des traitements du corps témoignant de la volonté de l’homme de contrôler toutes les formes de métamorphose qui le guettent. Paradoxalement, cet objet est également devenu un symbole érotique qui signifie implicitement qu’un corps désirable serait un corps « imperméabilisé ». Pour accéder à l’exposition, le·la visiteur·euse est ensuite dirigé·e vers une porte de sortie de secours dissimulée dans la cour, puis invité·e à emprunter des escaliers réservés aux évacuations d’urgence. Margiela nous convie d’emblée à prendre d’autres chemins que les itinéraires consacrés, faisant ainsi de l’exposition une expérience en soi. Dans cette exposition construite et imaginée comme un labyrinthe, les œuvres se cachent. Elles sont dissimulées et ne se révèlent que dans un coin, au détour d’un couloir, derrière un rideau. Historiquement, le labyrinthe est un lieu où l’on s’égare, et l’exposition transforme cette désorientation en jeu, en terrain d’expérimentation. Partout, lorsque le·la visiteur·euse pénètre dans les espaces, des stores californiens délimitent les salles en ouvrant et en fermant les perspectives. Ils symbolisent évidemment le monde bureaucratique, une forme d’organisation rationnelle de la vie, un réel construit selon des principes de prévision et de mesure des risques. Ils sont les attributs d’un univers qui célèbre la connaissance et la maîtrise, et permettent de se cacher du monde extérieur, de s’en retirer. Ces éléments forment les trames du labyrinthe de l’exposition, un dédale au contraire dédié à la surprise et à l’inconnu. Le labyrinthe est un symbole du chemin parcouru pour se connaître soi-même, une représentation de l’énigme du mystère de la vie. Le labyrinthe, c’est aussi la ville, un terrain de jeu que Margiela affectionne particulièrement. L’artiste rend hommage, au travers des œuvres, à l’espace d’émerveillement infini que peut être la rue, rappelant les écrits de Walter Benjamin sur les découvertes qui attendent les flâneur·euse·s lorsqu’ils·elles acceptent de se laisser surprendre. La ville constitue le labyrinthe à échelle monumentale que nous arpentons quotidiennement. « L’absence me plaît beaucoup », me dit Martin Margiela

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pendant la préparation de ce projet. Il transforme un lieu sacré de la monstration, une institution artistique, en un endroit où les silences se travaillent en remplissant les chemins du·de la visiteur·euse de vides et de moments où l’on ne trouve, littéralement, rien à voir. Il fait de l’exposition un lieu d’égarement et de désorientation où les œuvres disséminées deviennent les personnages, les indices d’une odyssée à accomplir. Discrètes, elles apparaissent et disparaissent au gré du parcours alors que des performers les découvrent lors du passage du·de la visiteur·euse. En son absence, celles-ci sont laissées dormantes, cachées, éteintes. Sa présence permet à l’exposition de prendre vie, qu’on allume une lumière, qu’on accroche l’œuvre ou qu’on la sorte d’un couloir. Pour déterminer la chorégraphie réalisée par ces performers, Margiela s’est inspiré des gestes de ce qu’on appelle dans les musées la « conservation préventive », c’est-à-dire l’ensemble des actions permettant de prévenir et de limiter les risques de dégradation des œuvres. Il a regardé comment on prend soin, dans le monde de l’art, des objets qu’on chérit et auxquels on accorde de la valeur. Le ballet imaginé pour les performers raconte notre attachement, notre culte de la conservation dans une culture qui accepte très mal le déclin en tentant souvent de lui opposer l’immortalité et la permanence. Paradoxalement, les manipulations effectuées sur les œuvres entraîneront inévitablement leur dégradation et leur métamorphose. Elles porteront les traces indélébiles de leurs dévoilements. À travers cette chorégraphie, Margiela met en défaut le musée comme un espace imperméable au monde et à ses variations. Comme un lieu qui, à la manière du déodorant, empêche toute forme d’échange entre l’intérieur et l’extérieur, tente de rendre les objets qu’il abrite résistants à toute expression du vivant et à son inévitable processus de transformation de la matière. Margiela n’a jamais eu peur de la décadence ni des crépuscules. Chez lui, la vie d’un objet n’est jamais terminée : il est toujours en mutation, toujours prompt à une multitude de renaissances. Pour l’artiste, l’idée même de fin est un fantasme. Au contraire, les objets et les êtres gagnent en vivacité à chaque trace du temps qui les marque, qui prouve qu’ils existent dans le monde, qu’ils interagissent avec lui en l’affectant et en étant affectés en retour. L’artiste s’émancipe ainsi des structures de pouvoir, de rigidité et d’immobilité qui régissent souvent les lieux d’exposition et notre culture.

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Les œuvres de Lafayette Anticipations sont manipulées, elles s’usent, s’abîment, portent elles aussi de plus en plus les signes du temps qui en marquent les surfaces, les angles, les contours. L’œuvre n’est plus tant un objet de conservation qu’un lieu de conversation. Margiela, finalement, célèbre l’inachèvement comme un état fondamental. De la distance à la proximité, de l’éternité à l’instant présent, l’exposition remet en question l’idéal d’autonomie des êtres pour célébrer le principe d’interdépendance et se construit certainement autour de l’énigme suivante : que pouvons-nous faire du temps qui passe ? Comment exister avec lui et son irréductible puissance ? L’exposition dessine une histoire de la porosité, de la rencontre et de la profonde intimité qui unissent les êtres au temps. Martin Margiela décèle et célèbre les disruptions, les instants poétiques, les intrus, les présences équivoques de l’existence. Il s’agit d’accueillir tous les signes, les objets, les dynamiques qui y existent, et d’y voir les motifs d’un exercice du regard. L’anodin, le quotidien et le trivial deviennent ainsi des sujets propices à la surprise. C’est à contre-courant des valeurs contemporaines dominantes que Margiela cultive une obsession pour les êtres discrets, les objets délaissés, les lieux et les événements inaperçus. Il les élève à une dignité nouvelle en nous permettant d’enfin les voir, quand souvent nous y sommes aveugles. Martin Margiela met tout en œuvre pour préserver sa spontanéité et sa disponibilité face au monde ; il souhaite lui être ouvert, faire du plus anodin le lieu toujours possible de la surprise. Il semble ainsi célébrer la curiosité insatiable de l’enfant et sa capacité à accueillir tous les signes du monde. L’exposition et la cérémonie qu’elle constitue se construisent autour du geste de la découverte ; c’est une grande entreprise de dévoilement. Dans les imaginaires occidentaux, la découverte est souvent synonyme d’épopées, d’aventures et de voyages lointains. Elle a, depuis la Renaissance, été liée à une forme de domination. On parle par exemple des découvertes scientifiques ou médicales qui permettent de s’affranchir des secrets du monde et de la nature ou de s’en approprier les ressources. La découverte prônée par la culture occidentale a souvent été étroitement liée à l’idée de possession, d’appropriation, de conservation et de conquête. Aux antipodes de valeurs prédatrices, la découverte à laquelle s’intéresse Margiela est une manière de revoir, ou plutôt

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de regarder pour la première fois des territoires familiers et connus, d’éveiller notre capacité à les reconnaître comme dignes d’une attention renouvelée. Il s’agit, au travers des œuvres, de nourrir une aptitude à s’émouvoir et à se laisser surprendre par ce que l’on ne voyait plus, de reconnaître la puissance des choses discrètes et leur capacité à métamorphoser nos expériences du monde. L’ensemble de l’œuvre de Martin Margiela procède ainsi, et ce depuis la fin des années 80, de l’art de l’attention. Il s’agit de reconnaître la performance discrète du vivant, d’en célébrer les traces, les passages, la puissance silencieuse qui s’épanouit au travers de la poussière, d’une cicatrice, d’un vide. Margiela n’a jamais été fasciné par les démonstrations de force, mais bien plus par la poésie du vulnérable. Il pose un regard bienveillant sur les traces laissées par la vie et son irréductible parenté avec le déclin. Ses territoires sont ceux du temps qui passe. À la manière d’un Baudelaire, il s’intéresse à tout ce qui est transitoire et marginal, en quête d’une compréhension de notre condition. C’est à partir du « presque rien » de la vie que son œuvre se construit. Les œuvres que le·la visiteur·euse découvre ont toutes été spécialement créées par Margiela pour cette exposition. Elle est le fruit d’une vaste recherche menée en collaboration avec l’équipe de production de la Fondation qui, de l’idée initiale des œuvres à leur réalisation, a pu accompagner chaque étape de la construction de ce projet. Un grand nombre des pièces présentées résulte donc d’un long processus d’expérimentations, d’essais et parfois d’heureux imprévus au cours de ces derniers mois dans les ateliers de Lafayette Anticipations. Margiela est un iconoclaste dont les références accordent sans contradiction ni hiérarchie autant de place à un tableau du Caravage qu’à l’emballage d’une coloration capillaire. Il ira chercher chez l’un le génie et la technique de la représentation, et dans l’autre un révélateur de nos obsessions. L’ensemble de ses références forme le portrait d’un artiste qui n’a de cesse de s’interroger sur la métaphysique des êtres et, par le biais de son œuvre, de nous en proposer de nouveaux savoirs. L’exposition étire l’espace et le temps – l’espace via le labyrinthe qui allonge les distances, et le temps au travers d’œuvres qui rebondissent dans l’histoire. Margiela glisse avec une aisance déroutante entre les techniques, les époques, les sensibilités et les perspectives, montrant l’historicité du regard, et donc sa capacité à être toujours transformé.

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DÉODORANT 2021 Martin Margiela s’intéresse aux objets qui nous entourent et aux histoires qu’ils racontent sur nous. L’image d’un déodorant géant qui accueille les visiteur·euse·s dans la cour érige cet objet en symbole de l’exposition. Produit cosmétique très récent dans l’histoire de l’humanité, il participe à la transformation du corps et arrête les marques du temps qui passe en cachant la transpiration et en remplaçant l’odeur naturellement produite par l’organisme. Le déodorant est ainsi l’une des marques de l’obsession hygiéniste de notre temps, un signe de l’industrialisation du traitement du corps qui témoigne de la volonté de l’homme de contrôler toutes les formes de métamorphoses qui le « menacent ». En effet, il permet d’atténuer les effets du stress, de la peur ou encore de l’effort de manière à rendre le corps « désirable » selon les critères d’une certaine culture contemporaine. Martin Margiela is interested in the objects that surround us and the stories they reveal about us. The image of a giant deodorant that greets visitors in the courtyard establishes this object as the symbol of the exhibition. A very new cosmetic product in the history of humanity, it participates in the transformation of the body and stops the marks of time passing by hiding perspiration and replacing the odour that the body naturally produces. The deodorant is thus one of the signs of our era’s obsession with hygiene, a sign of the industrialization of the treatment of the body which attests to our desire to control all forms of metamorphosis which ‘threaten’ us. Indeed, it makes it possible to attenuate the effects of stress, fear, or effort in order to make the body ‘desirable’ according to the criteria of a certain contemporary culture. Adhésif micro-perforé. Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

Micro-perforated vinyl. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations


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Série

HAIR PORTRAITS

2015-2019

Ces piles sont constituées de revues populaires des années 60 et 70 qui ont contribué à construire l’extraordinaire (la célébrité, des vies exceptionnelles) et à le faire pénétrer dans l’ordinaire, notamment dans les salles d’attente de médecins, de coiffeur·euse·s ou de dentistes. Chaque magazine de ces piles a été emballé dans du plastique transparent, comme un objet précieux que l’on souhaiterait préserver de l’usure du temps. Dans le contexte de l’exposition, ces objets banals se transforment en objets de curiosité. En couverture de ces magazines apparaissent des silhouettes d’icônes féminines dont les visages ont été recouverts de cheveux qui cachent l’identité de ces femmes connues, actrices ou chanteuses, ici devenues des êtres fantastiques hybrides. Mi-humaines mi-animales, elles donnent vie à une forme de mythologie contemporaine. Ces revues, outils du culte de la célébrité, concourent à peupler les imaginaires avec des êtres légendaires. These stacks are made up of popular magazines from the 1960s and 1970s that helped build the extraordinary (celebrity, exceptional lives) and bring it into the ordinary, such as in doctors’, hairdressers’, or dentists’ waiting rooms. Each magazine in these stacks has been wrapped in transparent plastic, like a precious object to be preserved from the passage of time. In the context of the exhibition, these banal objects are transformed into objects of curiosity. On the cover of these magazines silhouettes appear of female icons whose faces have been covered with hair which hides the identity of these famous women—actresses or singers—who have become fantastical hybrid beings. Half human, half animal, they bring a form of contemporary mythology to life. These magazines, tools of the cult of celebrity, contribute to populating our imaginations with legendary beings. Collages, magazines vintage, métal et plastique. Socles : 90 × 30 × 40 cm. Magazines : 34 × 26,5 cm. Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

Collages, vintage magazines, steel, and plastic. Pedestals: 90 × 30 × 40 cm. Magazines: 34 × 26.5 cm. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations

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DUST COVER 2021 L’œuvre Dust Cover est une énigme : impossible de deviner ce qui se cache sous cette enveloppe dont le mystère résiste à toute interprétation. Œuvre confinée, elle fait l’apologie du secret, de ce qui nous résiste. Cette forme inspirée des housses qui protègent les véhicules de la poussière reprend une scène de rue familière. Martin Margiela rend ici hommage à la capacité des regards d’animer l’inanimé en sollicitant l’attention et la participation de l’imaginaire des visiteur·euse·s. L’essentiel se trouve dans la quête ; l’artiste s’intéresse ici à notre insatiable soif de savoir, à notre recherche permanente du pourquoi. Dust Cover is an enigma: it is impossible to guess what is hidden under this envelope whose mystery resists all interpretation. A confined work, it is a vindication of secrecy, for that which resists us. Inspired by the covers that protect vehicles from dust, this form repurposes a familiar street scene. Martin Margiela pays homage to the gaze’s ability to animate the inanimate by soliciting the attention and participation of the visitor’s imagination. The essence lies in the quest; the artist is interested in our insatiable thirst for knowledge, in our constant search for the why. Skaï et bois, 137 x 170 x 77 cm. Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

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Skai and wood, 137 x 170 x 77 cm. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations


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REDHEAD 2019 Formé d’une sphère en silicone imitant un épiderme sur lequel des cheveux naturels sont implantés un à un, ce portrait anonyme rend hommage à la couleur rousse, à son ambivalence et sa capacité historique à susciter le trouble au sein de nos cultures. En effet, le cheveu roux a été de tout temps empreint de fantasmes et entouré de superstitions diverses. Au Moyen Âge, cette couleur est liée à la sorcellerie et aux pouvoirs surnaturels, mais aussi à la prostitution. Par une inversion de valeurs, elle se trouve célébrée chez Botticelli au xvie siècle, puis plus particulièrement dans la peinture des xixe et xxe siècles à travers les œuvres de Modigliani, Manet ou encore Degas. Marginal, le roux est exceptionnel et suscite nombre de réactions, de l’attraction à la stigmatisation. Martin Margiela célèbre ici une couleur dont la symbolique ne cesse de mettre en perspective des valeurs et des imaginaires mouvants et contradictoires. Formed by a silicone sphere imitating an epidermis on which strands of natural hair have been implanted one by one, this anonymous portrait pays tribute to red hair, its ambivalence and its historical capacity to cause turmoil within our cultures. Indeed, red hair has always been imbued with fantasies and surrounded by various superstitions. In the Middle Ages, this colour was linked to witchcraft and supernatural powers, but also to prostitution. Through an inversion of values, it was celebrated by Botticelli in the sixteenth century, and then more particularly in nineteenth- and twentieth-century painting through the works of Modigliani, Manet, and Degas. While it is marginal, red hair is exceptional. It provokes a number of reactions, from attraction to stigmatization. Here, Martin Margiela celebrates a colour whose symbolism continually puts into perspective shifting and contradictory values and imaginaries. Silicone et cheveux naturels, Diam. 23 cm. Courtesy de l’artiste Produit par Lafayette Anticipations

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Silicone and natural dyed hair, Diam. 23 cm. Courtesy the artist Produced by Lafayette Anticipations


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Série

FILM DUST

2017-2021

Les œuvres Film Dust sont tirées d’amorces de films des années 60 tournés en caméra Super 8. Il s’agit ici d’accorder notre attention à une partie d’un film que personne ne regarde, quand des traces de poussière apparaissent accidentellement sur la pellicule et que seul l’arrêt sur image permet de détecter. Martin Margiela révèle que l’écran que l’on croit vide est en fait empli de présences : un ballet de poussière invisible se joue en permanence autour de nous. Pour réaliser ces portraits de poussières, il élabore une technique en diluant de la peinture à l’huile comme de l’aquarelle. Il tente ainsi de produire une sorte de trompe-l’œil où l’image représentée n’existe que par la lumière qui la traverse, à la manière d’une projection cinématographique. The Film Dust works are taken from film leaders from the 1960s shot on Super 8 cameras. The idea here is to pay attention to the part of a film that no one watches, when traces of dust accidentally appear on the film and can only be detected by freezing the frame. Martin Margiela reveals that the screen that we think of as empty is in fact filled with presences: a ballet of invisible dust constantly playing out around us. To make these dust portraits, he developed a technique by diluting oil paint like watercolour. In this way, he attempts to produce a kind of trompe l’oeil in which the image represented exists only through the light that passes through it, in the manner of a film projection. Huile sur toile de peintre et microbilles de verre, 160 × 284 × 3,5 cm. Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

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Oil on microbeadcoated canvas, 160 × 284 × 3.5 cm. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations


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VANITAS 2019 Cette œuvre est le portrait abstrait d’une femme et des marques laissées sur sa chevelure par le passage du temps à travers cinq étapes de la vie. On croirait y voir un objet anatomique, mais il cède très vite la place à une vision presque hallucinatoire. La tête est en fait une sphère, et inversement, alors que les cheveux recouvrent les espaces où l’on aurait pu voir surgir un visage. Quelque part entre le naturalisme, l’hyperréalisme et le surréalisme, l’œuvre s’approprie la longue tradition des vanités. Ce grand genre de la peinture hollandaise du xviie siècle s’est penché sur la représentation d’objets symbolisant le vide de l’existence terrestre. L’œuvre semble inspirée de la célèbre formule memento mori, « souviens-toi que tu vas mourir », qui rappelle à l’acceptation de son propre déclin, et donc à une forme d’éthique du détachement. This work is an abstract portrait of a woman and the marks left on her hair by the passage of time through five stages of life. What initially appears to be an anatomical object quickly gives way to an almost hallucinatory vision. The head is in fact a sphere, and vice versa, while the hair covers the spaces from which a face could have emerged. Somewhere between naturalism, hyperrealism, and surrealism, the work appropriates the long tradition of the vanitas. This major genre of seventeenth century Dutch painting focused on the representation of objects symbolizing the emptiness of earthly existence. The work seems to be inspired by the famous phrase memento mori, ‘remember that you are going to die,’ which reminds us to accept our own decline and thus a form of ethics of detachment. Silicone et cheveux naturels teints, 90 × 225 × 50 cm. Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

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Silicone and natural dyed hair, 90 × 225 × 50 cm. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations


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SCROLLING IMAGE

2021

L’image qui défile dans ce panneau publicitaire est la photographie du dessin photocopié d’un fragment de corps humain. Pour réaliser ce dessin de zones corporelles dissimulées, Martin Margiela utilise le pastel, technique privilégiée au xviiie siècle aujourd’hui peu employée. Cette image confine à l’érotisme, le poil étant un symbole qui nourrit autant l’attraction que la répulsion. On découvre ainsi une zone intime dont on ne sait si elle est féminine ou masculine. Cette ambigüité intéresse l’artiste, conscient que la pilosité n’est pas tolérée de la même manière selon qu’elle existe chez l’homme ou la femme. Par ailleurs, Margiela reprend un mobilier du paysage urbain – le panneau publicitaire – qu’il hisse au rang d’objet muséal. Dans sa dimension à la fois amusante et autoritaire, le panneau publicitaire apparaît alors pour sa capacité à s’imposer à nos regards et leur proposer des sujets. The image that scrolls across this billboard is a photograph of a photocopied drawing of a fragment of the human body. To create this drawing of hidden body parts, Martin Margiela uses pastel, an important technique in the eighteenth century which is now little used. This image borders on the erotic, body hair being a symbol that leads to both attraction and repulsion. We thus discover an intimate area which could be feminine or masculine. This ambiguity interests the artist, who is aware that body hair is not tolerated in the same way in men and women. In addition, Margiela takes a piece of furniture from the urban landscape—the billboard—and elevates it to the rank of a museum object. In its both amusing and authoritarian dimension, the billboard displays its capacity to impose itself on our gaze and to propose subjects. Métal, néon, verre et impression sur papier, 211,9 × 99,5 × 13 cm. Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

Steel, neon, glass, and print on paper, 211.9 × 99.5 × 13 cm. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations

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INTERIOR 2021 L’œuvre Interior est un arrêt sur image d’un film juste après une scène où deux personnages ont disparu et laissé vide l’espace de leur rencontre. Il ne reste que cette vision d’un intérieur abstrait où il est impossible de reconnaître une quelconque forme familière, sinon une fenêtre. Cette scène insituable brise les repères de temps et de localisation – elle flotte. Le jeu d’ombre et de lumière y est presque agressif et augmente la tension dramatique de la scène. Martin Margiela s’intéresse au clairobscur, l’une des techniques de représentation les plus classiques de l’histoire de la peinture, entre autres développée par les génies du Caravage et de Rembrandt. La scène choisie par Margiela est dessinée au pastel à l’huile sur du velours noir, ce tissu si particulier qui absorbe la lumière et tient en lui une obscurité naturelle. Elle témoigne autant d’une menace que de possibles quand là où l’on ne peut voir, les horizons restent ouverts. Interior is a freeze-frame of a film just after a scene where two characters have disappeared and left the space of their encounter empty. All that remains is a vision of an abstract interior in which it is impossible to recognize any familiar form, except for a window. This unstoppable scene shatters the markers of time and location, as if it were floating. The play of light and shadow is almost aggressive, increasing the dramatic tension of the scene. Martin Margiela is interested in chiaroscuro, one of the foremost classical representational techniques in the history of painting, developed by the genius of Caravaggio and Rembrandt, among others. The scene chosen by Margiela is drawn in oil pastels on black velvet, that special fabric that absorbs light and contains a natural darkness within it. It is as much a sign of menace as it is to the possibilities when, in the place where we cannot see, the horizons remain open. Pastel à l’huile sur velours contrecollé, caisse en bois et mousse polyuréthane, 185 × 250 × 30 cm. Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

Oil pastel on velvet-laminated canvas, wooden box, and polyurethane foam, 185 × 250 × 30 cm. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations

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KIT 2020 Martin Margiela propose de découvrir une œuvre en pièces détachées aux allures de jouet en kit pour enfant ou d’objet en cours de fabrication n’ayant pas encore atteint son apparence finale. L’artiste a récupéré cette œuvre dans les ateliers alors qu’elle était destinée à être jetée, considérée comme non conforme et donc comme un rebut. Il s’agit de dévoiler un moment de construction, une réalisation exécutée par la machine qui donne vie, modélise et interprète ses visions. Il accepte dès lors la possibilité de faire une découverte par hasard qui diffère des plans élaborés, laissant l’idée initiale en suspens et faisant de l’inachèvement un état en soi. Martin Margiela presents a work in pieces that looks like a children’s toy kit or an object in the making that has not yet taken on its final appearance. The artist recovered this work from the workshop when it was destined to be thrown away, considered as nonconforming and therefore as waste. It is a question of revealing a moment of construction, a creation executed by the machine that gives life, models, and interprets his visions. He therefore accepts the possibility of making a chance discovery that differs from the original plans, leaving the initial idea in abeyance and making incompletion a state in itself. Silicone, noyau en mousse polyuréthane et métal, 80 × 62,7 × 11,4 cm. Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

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Silicone, polyurethane foam core, and steel, 80 × 62.7 × 11.4 cm. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations


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BUS STOP 2020 L’œuvre Bus Stop s’attache à un principe fondateur de la pratique de Martin Margiela : mettre en valeur et réapprendre à regarder les objets et les êtres qui nous entourent. Ici, l’artiste s’intéresse à l’abribus, un objet urbain des plus répandus et des moins commentés. Il le regarde comme une forme de sculpture monumentale du quotidien, un objet que l’on pourrait considérer comme un étendard de l’obsession moderne pour le mouvement, pour la circulation incessante dans un environnement urbain souvent déshumanisé. Ici recouvert de fausse fourrure, trop grand, il devient presque animal, un lieu du refuge, du repère, de la protection et de l’accueil du voyageur, une zone dédiée à une forme d’hospitalité. Sa présentation derrière une vitrine invite à le regarder comme un objet précieux que l’on souhaiterait protéger. Bus Stop is based on a founding principle of Martin Margiela’s practice: to highlight and relearn how to look at the objects and beings that surround us. Here, the artist turns to the bus shelter, one of the most common and least discussed urban objects. He looks at it as a form of monumental sculpture of everyday life, an object that could be considered a standard of the modern obsession with motion, with incessant traffic in an often dehumanized urban environment. Here, oversized and covered in fake fur, it becomes almost animal, a place of refuge, of reference, of protection and welcome for the traveller, a space dedicated to a form of hospitality. Its presentation behind glass invites us to look at it as a precious object that we would like to protect. Métal, plexiglas sali et fourrure synthétique, 215 × 300 × 155 cm. Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

Metal, dirty Plexiglas, and synthetic fur, 215 × 300 × 155 cm. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations


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CARTOGRAPHY

2019

Cette œuvre est née de la volonté de Martin Margiela de reconstituer la chevelure du sommet d’un crâne avec de la fausse fourrure. Contrairement aux cheveux naturels qui se déploient dans une multitude de directions, la fausse fourrure n’a qu’une seule orientation. Ce projet a donné lieu à de multiples expériences et recherches pour reproduire le mouvement circulaire des cheveux si complexe à imiter. Il s’intéresse ici au « tourbillon », cette zone située au sommet de notre cuir chevelu. Selon certaines croyances populaires, on peut y lire des signes sur l’avenir. C’est aussi le lieu de la mémoire de l’existence et de ce qu’elle traverse. Margiela installe Cartography sur un chariot utilisé pour déplacer les chefs-d’œuvre dans les musées. Cette pièce produite avec des matériaux extrêmement modestes contraste avec cet écrin d’ordinaire destiné aux œuvres les plus précieuses. This work came about through Martin Margiela’s desire to reconstruct the hair on top of a head with fake fur. Unlike natural hair, which spreads out in a multitude of directions, fake fur only has one. This project involved multiple experiments and research to reproduce the circular movement of hair that is so difficult to imitate. Here, he focuses on the tourbillon (whirlpool), the area at the top of our scalp. According to some popular beliefs, clues to the future can be read there. It is also the place where the memory of existence and its experiences are stored. Margiela installs Cartography on a trolley used to move masterpieces in museums. This piece, produced with extremely modest materials, contrasts with this backdrop, which is usually intended for the most precious works. Impression sur Forex, bois et mousse polyuréthane, 210 × 200 × 90 cm. Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

Print on Forex, wood, and polyurethane foam, 210 × 200 × 90 cm. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations


PREMIER ÉTAGE / FIRST FLOOR

1. HAIR PORTRAITS 2. DUST COVER 3. REDHEAD 4. FILM DUST 5. VANITAS 6. SCROLLING IMAGE 7. INTERIOR 8. KIT 9. BUS STOP 10. CARTOGRAPHY 11. LIP SYNC

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DEUXIÈME ÉTAGE / SECOND FLOOR

12. TORSO 13. BODY PART colour 14. MOULD(S) 15. TRIPTYCH 16. BODYPART b&w 17. MONUMENT 18. RED NAILS model 19. RED NAILS 20. LIGHT TEST

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Série

LIP SYNC

2020

Cette série d’œuvres provient d’images extraites de vidéos d’apprentissage de la lecture labiale, une méthode de communication destinée aux personnes sourdes et malentendantes qui s’est imposée depuis la fin du xixe siècle comme un processus de normalisation faisant de la surdité une pathologie à laquelle on remédie à travers l’apprentissage, souvent autoritaire, du langage verbal. Chacune de ces œuvres correspond à une syllabe, à un son qui demeure indéchiffrable. Ces bouches tantôt classiques, tantôt séduisantes sont déformées. Elles témoignent de la complexité et de la difficulté à formuler des intentions intérieures tout en symbolisant la primauté de l’échange verbal au détriment des autres formes de communication entre les êtres. Martin Margiela développe ici une technique singulière : les bouches sont tatouées au laser sur des plaques en silicone dont la teinte rappelle la couleur de la peau. Elles paraissent ainsi gravées sur un épiderme, territoire auquel elles sont inextricablement intégrées et dont elles tentent de révéler l’activité intérieure. This series is based on images taken from videos of lip reading, a method of communication for the deaf and hard of hearing that has been used since the late nineteenth century as a process of normalization, making deafness a pathology to be remedied through the often authoritarian learning of verbal language. Each of these works corresponds to a syllable, a sound that remains indecipherable. These mouths—sometimes classical, sometimes seductive—are deformed. They bear witness to the complexity and difficulty of formulating inner intentions while symbolizing the primacy of verbal exchange to the detriment of other forms of communication between beings. Martin Margiela has developed a singular technique here: the mouths are tattooed with a laser on silicone plates whose colour is close to that of the skin. They thus appear to be engraved on an epidermis, a territory into which they are inextricably integrated and whose inner activity they attempt to reveal. Tatouage sur silicone Gravure laser sur silicone, encre de sérigraphie et armature en métal, 42 × 61 × 4 cm. Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

Laser tattoo Laser-engraved silicone, silkscreen ink, and steel frame, 42 × 61 × 4 cm. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations


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Série

TORSO

2018-2021

Les œuvres Torso évoquent une longue tradition de la sculpture dont l’histoire remonte à la statue grecque antique, à l’idéal masculin et à la tradition du nu, des classiques de la culture occidentale. Historiquement, le nu renvoie à une vision d’excellence physique et psychique que les Grecs représentaient au travers d’hommes musclés et puissants au statut héroïque ou divin. Chez Martin Margiela, cette masculinité détourne les échelles : elle sculpte un être aux formes mutantes et au corps inidentifiable qui ressemble davantage à un collage. Les sculptures sont liées à leurs socles et rabotées pour s’aligner sur les mêmes dimensions. Au bas des socles apparaissent des traces d’usure et de dégradation : l’ensemble de l’œuvre suggère la fin d’un idéal, celui d’une certaine masculinité d’une part, de l’autorité et de la distance des œuvres d’autre part. The Torso works recall a long tradition of sculpture that can be traced back to the ancient Greek statue, the masculine ideal, and the tradition of the nude—classics of Western culture. Historically, the nude refers to a vision of physical and psychological excellence that the Greeks represented through muscular and powerful men of heroic or divine status. In Martin Margiela’s work, this masculinity disrupts the scale: he sculpts a being with mutant forms and an unidentifiable body that looks more like a collage. The sculptures are attached to their plinths and trimmed to line up with the same dimensions. Traces of wear and tear appear at the bottom of the plinths: the work as a whole suggests the end of an ideal, that of a certain masculinity on the one hand, and the authority and distance of the works on the other. Torso I, Torso III, noyau en bois et plâtre. Torso II, noyau en bois, mousse polyuréthane et silicone. Torso I: 145 × 30 × 27,2 cm Torso II: 145 × 40 × 30 cm Torso III: 145 × 50 × 40 cm Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

Torso I, Torso III, Wood core and plaster. Torso II, Wood core, polyurethane foam, and silicone. Torso I: 145 × 30 × 27.2 cm Torso II: 145 × 40 × 30 cm Torso III: 145 × 50 × 40 cm Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations

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BODY PART colour

2019

L’œuvre Body Part est un dessin anatomique en couleur sur un écran de projection des années 50. Objet provenant du mobilier bureautique lié à la démonstration, à l’apprentissage et à l’étude, l’écran de projection expose désormais des parties anatomiques d’un corps masculin. L’artiste reprend à son compte la longue tradition du dessin de nu académique. Discipline reine, cette méthode est employée dès le xve siècle en Italie et se répand dans tous les apprentissages. Margiela transforme et distord cette tradition en proposant un focus sur une partie du corps devenue méconnaissable. Cette image dégage un érotisme ambigu, une sensualité teintée d’étrangeté. Au monde de la démonstration, de la bureaucratie et de l’administration, il oppose celui de la sensualité, de l’ambiguïté et du mystère. Il montre l’histoire d’une masculinité en mouvement, dissimulée, moins évidente, à travers un regard fasciné, joueur et fragmenté sur le corps. Body Part is a colour anatomical drawing on a 1950s tripod projector screen. An item of office furniture linked to demonstration, learning, and study, the projector screen now displays anatomical parts of a male body. The artist takes up the long tradition of academic nude drawing. This major discipline has been used since the fifteenth century in Italy, becoming widely used in all forms of artistic training. Margiela transforms and distorts this tradition by focusing on a part of the body that has become unrecognizable. This image gives off an ambiguous eroticism, a sensuality tinged with strangeness. To the world of demonstration, bureaucracy, and administration, he opposes that of sensuality, ambiguity, and mystery. He reveals the history of a masculinity in motion, hidden, less obvious, through a fascinated, playful, and fragmented view of the body. Pastel à l’huile sur écran de projection de récupération. Dimensions variables. Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

Oil pastel on repurposed projector screen. Variable dimensions. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations


MOULD(S)

2020

Martin Margiela a été inspiré par les collections de l’atelier de moulages du musée du Louvre où sommeillent des milliers de formes prêtes à être coulées, comme autant de versions et de renaissances possibles d’un objet. L’artiste a été particulièrement interpellé par l’un des moules des archives du sculpteur Antoine Bourdelle correspondant à une œuvre sur laquelle le mot « blonde » a été écrit. Alors que le moule est traditionnellement un outil de production et de reproduction toujours dissimulé, Margiela souhaite au contraire consacrer cette forme vitale sans laquelle nombre de chefs-d’œuvre et d’objets précieux nous seraient restés inconnus. Objet intermédiaire reflétant l’une des étapes de création de l’objet final, ce moule est la matrice qui a permis de couler les pièces TORSO. Margiela célèbre ainsi les moments suspendus entre une idée et sa réalisation finale, ainsi que l’ensemble des objets et des gestes qui concourent à faire naître le caractère éternel des œuvres. Martin Margiela was inspired by the collections of the Louvre Museum’s moulding workshop, where thousands of forms ready to be cast lie dormant, like so many possible versions and rebirths of an object. The artist was particularly interested in one of the moulds in the archives of the sculptor Antoine Bourdelle, which corresponds to a work on which the word ‘blonde’ was written. While the mould is traditionally a production and reproduction tool that is always hidden, Margiela wants to consecrate this vital form, without which many masterpieces and precious objects would have remained unknown to us. An intermediate object drawn from one of the stages in the creation of the final object, this mould is the matrix that allowed the Torso pieces to be cast. Margiela thus celebrates the suspended moments between an idea and its final form, as well as all the objects and actions that contribute to the eternal character of an artwork. Plâtre, bois et peinture acrylique. Dimensions variables. Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

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Plaster, wood, and acrylic paint. Variable dimensions. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations


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TRIPTYCH 2019-2020 L’œuvre Triptych reproduit à la peinture à l’huile l’agrandissement extrême d’une image trouvée sur un emballage de teinture pour barbe de la grande distribution. Ce produit de teinture très populaire permet aux hommes de masquer le passage du temps sur leur corps. L’image exprime la crainte de se voir envahi par les traces du temps et propose une arme, quoique dérisoire, afin de s’en prémunir. Pour peindre cette image des plus banales, Margiela choisit la peinture à l’huile sur panneau de chêne, une technique extrêmement longue, noble et complexe héritée des xve et xvie siècles. L’image dit avec humour notre impuissance et les masques que nous nous évertuons à lui donner. Triptych reproduces in oil paint the extreme enlargement of an image found on a package of beard dye sold in supermarkets. This popular dye product allows men to conceal the traces of the passage of time on their bodies. The image expresses the fear of being invaded by the traces of time and proposes a weapon, no matter how feeble, to protect oneself from it. To paint this most banal of images, Margiela chose oil paint on oak panel, an extremely time-consuming, noble, and complex technique inherited from the fifteenth and sixteenth centuries. The image humorously expresses our powerlessness and the masks with which we attempt to cover it. Huile sur panneaux de chêne. 64 x 101 x 2,5 cm. Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

Oil on oak panels, 64 x 101 x 2.5 cm. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations


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BODYPART b&w

2018-2020

Ici encore, Martin Margiela s’inspire de la technique du dessin académique au fusain qu’il applique sur un objet banal d’ordinaire réservé au visionnage de documents et d’images en mouvement. L’artiste dépeint le corps d’un homme tel qu’on peut le voir sur une plage ou dans les nombreux lieux où les êtres s’exposent. L’orientation de l’image a cependant été modifiée, ce qui lui offre soudainement une dimension érotique. Le dessin porte par ailleurs les traces de la matière qui se détache de la toile – Margiela utilise cet accident et force le trait – pour que l’œuvre vive et se libère de l’obsession de la conservation en étant soumise à un processus de salissure et de déclin. Dessinée en miroir dans une parfaite symétrie, elle reprend la figure classique du double, image représentative de la dualité de l’être. Cette thématique omniprésente dans la littérature et les arts évoque l’altérité, l’identité, le soi et sa projection – ainsi que la distance irréductible qui nous sépare de notre image. Here again, Martin Margiela is inspired by the technique of classical charcoal drawing, which he applies to a banal object usually used for viewing documents and moving images. The artist depicts a man’s body as it might be seen on a beach or in the many places where people expose themselves to the sun. However, the orientation of the image has been changed, suddenly giving it an erotic dimension. The drawing also bears the traces of the material coming off the canvas—Margiela uses this accident, and amplifies it—giving life to the work and freeing it from the obsession of conservation by subjecting it to a process of soiling and decay. A perfectly symmetrical mirror drawing, it uses the classical figure of the double, an image representative of the duality of being. This ubiquitous theme in literature and the arts evokes otherness, identity, the self and its projection, and the irreducible distance that separates us from our image. Pastel à l’huile sur écran de projection de récupération, 123 × 222 × 8 cm. Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

Oil pastel on repurposed projector screen, 123 × 222 × 8 cm. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations

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MONUMENT 2021 L’œuvre Monument pourrait être le centre du labyrinthe qu’est l’exposition. Dans la mythologie, le centre est traditionnellement le lieu d’une confrontation d’où l’être ressort dans un état de conscience supérieur. Au sein de l’exposition, cet espace est trop étroit pour qu’on puisse contempler la pièce dans sa totalité : le·la visiteur·euse est contraint·e de s’allonger dans les canapés pour voir l’œuvre. Martin Margiela souhaite ainsi qu’il·elle se repose et entre dans une attitude de relaxation. La bâche que l’on découvre reprend le principe des grandes couvertures en trompe-l’œil disposées sur les monuments historiques en cours de rénovation pour donner l’illusion de leur permanence. Ces simulacres proposent une vision fantasmée d’un lieu. Une autre présence fantomatique s’impose à travers le son des pas d’une équipe de volley-ball et d’un match disputé il y a plusieurs années. Ici encore, Margiela érige un monument à la fugacité, aux traces des fantômes visibles et invisibles qui contribuent à construire notre expérience du monde. The work Monument could be the centre of the labyrinth that is the exhibition. In mythology, it is traditionally the place of a confrontation from which one emerges in a higher state of consciousness. In the exhibition, this space is too narrow to contemplate the piece in its entirety: the visitor is forced to lie down on the sofas to see the work. In this way, Martin Margiela wants the visitor to rest and move into a state of relaxation. The tarpaulin we see is based on the principle of the large trompe l’oeil covers placed on historical monuments undergoing renovation to give the illusion of their permanence. These simulacra offer a phantasmal vision of a place. A further ghostly presence arises from the sound of a volleyball team’s footsteps from a match played several years ago. Here again, Margiela erects a monument to transience, to the traces of visible and invisible ghosts that contribute to our experience of the world. Impression sur bâche PVC, canapé vintage en cuir et bande sonore. Dimensions variables. Courtesy de l’artiste Produit par Lafayette Anticipations

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PVC tarpaulin print, vintage sofa, and audio loop. Variable dimensions. Courtesy the artist Produced by Lafayette Anticipations


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RED NAILS model 2021

Red Nails model est la maquette d’une installation de faux ongles rouges. La miniaturisation des faux ongles, ces équivalents de la perruque et du maquillage, permet de les mettre à distance, de s’interroger sur ces objets, sur leur signification et leur symbolique. Elle permet de faire de l’objet regardé un véritable objet d’étude. Ce domaine de la métamorphose intrigue Margiela, qui se plaît à regarder les différentes stratégies de transformation de l’être. Cette maquette en porcelaine de Nymphenburg a été produite d’après l’œuvre monumentale à laquelle elle fait face. Elle agit comme une forme d’étude rétrospective d’une œuvre dont elle semblait être une esquisse. Lorsque le·la visiteur·euse entre dans cette salle, une personne oriente délicatement le store californien en ouvrant ses lamelles pour révéler une sculpture monumentale de cinq ongles, réplique de la miniature. Red Nails model is the model of an installation of red false nails. The miniaturization of false nails, these counterparts to wigs and make-up, allows us to keep them at a distance, to question these objects, their meaning, and their symbolism. It makes it possible to turn the object being looked at into a genuine object of study. This field of metamorphosis intrigues Margiela, who enjoys observing the different strategies of transformation of the living. This Nymphenburg porcelain model was produced after the monumental work it faces. It acts as a form of retrospective study of a work for which it seemed to be a sketch. As the visitor enters this room, a person gently directs the vertical blinds, opening their slats to reveal a monumental sculpture of five nails, a replica of the miniature. Porcelaine émaillée de Nymphenburg. 200 × 103,2 × 28,4 cm 184,6 × 98,5 × 28,4 cm 172,4 × 90,7 × 23,5 cm 148,8 × 81,7 × 19,6 cm 119 × 57,1 × 11,7 cm Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

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Nymphenburg porcelain enamel. 200 × 103.2 × 28.4 cm 184.6 × 98.5 × 28.4 cm 172.4 × 90.7 × 23.5 cm 148.8 × 81.7 × 19.6 cm 119 × 57.1 × 11.7 cm Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations


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RED NAILS 2019 Martin Margiela s’intéresse depuis toujours à la conception mouvante de la beauté. Il regarde la manière dont elle se construit et les éléments à travers lesquels elle se décline. Particulièrement intrigué par le « mauvais » goût, il observe la façon dont les codes se mettent en place et se répandent. Le faux ongle rouge fait partie des objets qui s’apparentent à une certaine vision de la femme – séductrice, sexualisée et désirable. Le rouge est une couleur tombée dans le domaine du cliché, de la standardisation de la femme mais aussi de la voiture de sport. L’immédiateté du signal offert par cet objet intrigue l’artiste, qui s’intéresse à son pouvoir, à sa manière de rayonner sur les êtres entre séduction et dégoût inspiré par le kitsch. Le vernis à ongles a été inventé à la suite du développement de la laque de couleur destinée à l’industrie automobile au début des années 1920. Les faux ongles sont des extensions qui courbent, allongent et cachent l’ongle naturel. En plastique, ils participent de la mise en place d’une beauté féminine artificielle. Martin Margiela has always been interested in the shifting concept of beauty, the way it is constructed, and the elements through which it is expressed. Particularly intrigued by ‘bad’ taste, he studies the way norms are established and spread. The fake red nail is one of those objects that relates to a certain vision of women— seductive, sexualized, and desirable. Red is a colour that has fallen into the realm of the cliché, of the standardization of women but also of the sports car. The immediacy of this object’s signal intrigues the artist. He is interested in its power, its way of radiating onto beings, between seduction and kitsch-inspired disgust. Nail polish was invented following the development of coloured car varnishes in the early 1920s. Fake nails are extensions that curve, lengthen, and hide the natural nail. Made of plastic, they participate in the creation of an artificial female beauty. Laque sur fibre de verre. Dimensions variables. Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

Lacquer on fibreglass. Variable dimensions. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations

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LIGHT TEST 2021 Ce film fait écho à la première œuvre de l’exposition, Hair Portraits, où Martin Margiela a réalisé des collages de cheveux sur les visages de femmes légendaires. Dans la tradition picturale, un portrait est souvent réalisé à partir d’un modèle, mais l’artiste choisit ici de donner vie au personnage fictif créé sur les couvertures de ces journaux en animant une image à laquelle il a lui-même donné naissance. Le film en noir et blanc est interrompu par des encarts intempestifs qui révèlent une publicité en couleur pour le déodorant qui a accueilli le·la visiteur·euse dans la cour de la Fondation. Ces encarts entravent le confort de visionnage et interrompent l’action. Lorsque le personnage se retourne vers la caméra, elle éclate de rire. Margiela clôt ainsi son exposition par un fou rire dont la puissance dédramatise l’ensemble du projet et l’énigme existentielle qu’il raconte. This film echoes the first work in the exhibition, Hair Portraits, in which Martin Margiela made collages of hair on the faces of legendary women. In the pictorial tradition, a portrait is often made from a model, but here the artist chooses to give life to the fictional character created on the covers of these magazines by animating an image which he brought about. The black-and-white film is interrupted by untimely advertising inserts that reveal a colour advertisement for the deodorant that the visitor encountered in the Foundation’s courtyard. These inserts hinder the viewing experience and interrupt the action. When the character turns towards the camera, she bursts out laughing. Margiela thus closes his exhibition with a laugh, the power of which downplays the whole project and its existential enigma. Vidéo HD (filmée en 4K), 7 minutes 2 secondes Conception : Martin Margiela Réalisation : Sandrine Dumas et Martin Margiela Modèle : Ania Martchenko Voix : Kristina de Coninck et Sandrine Dumas Caméra : Inès Tabarin Montage : Raphaël Raynaud Mixage son : Tristan Lhomme Assistant : Leopold Brekke Courtesy de l’artiste et Zeno X Gallery, Anvers Produit par Lafayette Anticipations

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HD Video (filmed in 4K), 7:02 minutes Concept: Martin Margiela Directors: Sandrine Dumas and Martin Margiela Model: Ania Martchenko Voices: Kristina de Coninck and Sandrine Dumas Camera: Inès Tabarin Edited by: Raphaël Raynaud Sound mixing: Tristan Lhomme Assistant: Leopold Brekke Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp Produced by Lafayette Anticipations


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The exhibition

Rebecca LamarcheVadel


Martin Margiela’s exhibition at Lafayette Anticipations is the result of a lifetime of research devoted to transforming the way we see things, transcending the obvious, revealing the overlooked, and celebrating complexity. This presentation of more than forty previously unseen works is proof that Margiela has always been an artist. Though he is known for his work in fashion, he has consistently broken with convention, inventing new rituals, new sensibilities, and new ways of being. At the age of twelve, Martin Margiela began to develop a passion for drawing; at sixteen, he entered the Sint-Lukas Kunsthumaniora art school in Hasselt, Belgium, where he was introduced to numerous artistic techniques. He was advised to become an artist but was drawn to fashion and ended up joining the prestigious fashion school of the Royal Academy of Fine Arts in Antwerp in 1976, going on to forge a now legendary career. The approaches he developed since the end of the 1980s through his shows, his silhouettes, and his concepts demonstrate that he always pushed the scope of art beyond its classically consecrated borders. He opened up new areas of experience that expand the definition and limits of the artwork. It was thus in 2018 that Margiela agreed to share an as yet unseen dimension of his practice with this exhibition. By adopting a practice of reappropriation so dear to the artist, the exhibition at Lafayette Anticipations is itself conceived as a ceremony that disrupts our habits, allowing visitors to experience the Foundation from another perspective. Taking the corridor to the inner courtyard, they are greeted by a monumental black-and-white photograph of a deodorant stick. This deodorant is a banal object that Margiela elevated to become the symbol of the project. It is a tool for masking traces of life whose success has been largely driven by the advertising industry. By blocking perspiration and subduing the natural odours of the human body, it hides the signs of time passing. The deodorant thus stands in for the hygienic obsession of our era, the industrial treatments of the body that aspire to control all forms of metamorphosis. This object has also become an erotic symbol, signifying that a desirable body is one that is ‘impermeable.’

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To enter the gallery spaces from the courtyard, the visitor is directed to a hidden door leading to emergency exit stairs. From there, the exhibition unfolds as a labyrinth within which the works are obscured, concealed, and only revealed in a corner, along a corridor, or behind a curtain. Throughout, as the visitor enters different spaces, vertical blinds delimit the rooms by opening and closing perspectives. They stand in for the bureaucratic world and the rational organization of existence; a reality built around principles of forecasting and measurement of risk. They are attributes of a system that praises control and advocates withdrawal from the outside world. These elements form the framework of a maze dedicated to surprise and the unknown. Historically, the labyrinth is a place where one gets lost— Margiela adopts this sense of disorientation as a game, a field of experimentation—as well as a symbol of self-discovery. The labyrinth is also the city, a playground that Margiela is particularly fond of. The artist pays tribute to the street as an infinite space of wonder, recalling Walter Benjamin’s writings on the intrigues that await the flaneur when they open themselves up to the unexpected. The city is the labyrinth on a monumental scale that we walk through every day. ‘I like absence very much,’ Martin Margiela told me during the preparation of this project. He turns a sacred space of display, an art institution, into a space where silences are configured, a path with voids and moments where there is literally nothing to see. He creates a place of wandering where scattered works become characters, clues that appear and disappear as the exhibition progresses, with performers who uncover them when the visitor passes by. In the visitor’s absence, they are left dormant, extinguished. Their presence brings the show to life, whether by switching on a light, hanging a work, or taking it out of a corridor. To develop the choreography for these performers, Margiela was inspired by what is known in museums as ‘preventive conservation’, i.e. all the actions that make it possible to prevent and reduce the risks of artworks deteriorating. He looked at how the art world takes care of the objects it cherishes and values. The ballet imagined for the performers tells of our attachment, our cult of conservation that refuses to accept decline, opposing it with rigidity and permanence. Paradoxically, these

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manipulations will inevitably lead to the alteration and degradation of the objects in question. They will bear the indelible marks of their unveilings. Through this choreography, Margiela challenges the museum as a space impervious to the world and its variations. Like the deodorant preventing exchanges between the inside and the outside, the museum sets out to protect its objects from processes of transformation and to resist signs of life. Margiela has never been afraid of degeneration or twilight. For him, the existence of an object is never over: it is always in mutation, always ready for a multitude of rebirths. The very idea of an end is a fantasy. On the contrary, objects and beings come to life with each trace that proves that they exist in the world, that they interact with it by affecting it and are affected by it in return. The artist thus frees himself from the protocols, inflexibility, and immobility that govern exhibition spaces and our culture. The works presented at Lafayette Anticipations are manipulated, worn, damaged, and increasingly bear the marks of time on their surfaces, angles, and contours. The work is no longer so much an object of conservation as a site of conversation. Finally, Margiela celebrates incompleteness as a fundamental state. From distance to proximity, from eternity to the present moment, the exhibition questions the ideal of the autonomy of entities in favour of the principle of interdependence. It is composed around the following enigma: what can we do with the passing of time? How can we exist with this irreducible power? The exhibition sketches out a history of porosity and the profound intimacy that entrenches beings in time. Martin Margiela detects and magnifies disruptions, poetic moments, and intrusions; the equivocal presences of our existence. It is a question of welcoming all the signs, objects, and dynamics contained within it, and seeing them as the motifs for an exercise in looking. The ordinary, the everyday, and the incidental thus become subjects of reappraisal. It is against the current of dominant contemporary values that Margiela cultivates an obsession for subtle beings, neglected objects, unnoticed places and events. He instils them with a new dignity by allowing us to finally see them, when we are so often blind to them. Margiela does everything to preserve his

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spontaneity and his openness to the world; he wants to find enchantment in the most trivial of places. In this way, he seems to channel the insatiable curiosity and receptivity of childhood. The exhibition and the ceremony it constitutes are built around the gesture of discovery; a great exercise of unveiling. In the Western imagination, discovery is often synonymous with epics, adventures, and distant journeys. Since the Renaissance, it has been linked to a form of domination. We think, for example, of those scientific or medical discoveries that allow us to access nature or to appropriate its resources; ideas of possession, appropriation, conservation, and conquest. At the opposite end of the spectrum to these predatory values, the discovery which interests Margiela is a way of seeing familiar territories for the first time, of observing them anew. His works bring attention to discreet things and their ability to shape our experiences of the world. Since the end of the 1980s, Margiela’s entire oeuvre has been based on the art of attention. It is about recognizing the performance of the living, its fragments, its passages, the silent power that emerges from the dust, a scar, a void. Margiela has never been drawn to demonstrations of strength, but rather to the poetry of the vulnerable. He takes a benevolent look at life’s traces and their inherent relationship with decline. His domain is that of the passing of time. Like Baudelaire, he is interested in everything that is transitory and marginal, in search of an understanding of our condition. It is from the ‘almost nothing’ of life that his work is constructed. The works presented at Lafayette Anticipations have all been created by Margiela for this exhibition. Extensive research was carried out in collaboration with our production team, who followed each stage of the project from conception to completion. Many of the pieces are the result of a long process of experimentation, testing, and even unforeseen events in the workshops over several months. Margiela is an iconoclast whose references give as much space to a painting by Caravaggio as to some hair dye packaging, without contradiction or hierarchy. He will look to one for the genius and technique, and to the other for a revelation of our obsessions. These multiple references form the

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portrait of an artist who never ceases to question the metaphysics of being and, through his work, to offer us new forms of understanding. The exhibition stretches space and time—space through the labyrinth that lengthens distances, and time through works that bounce back and forth through history. Margiela glides with disconcerting ease between techniques, eras, sensibilities, and perspectives, revealing the historicity of the gaze, and thus its capacity to be transformed.

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Créée par le Groupe Galeries Lafayette, Lafayette Anticipations est une fondation d’intérêt général structurée autour de son activité de production et de soutien à la création dans les domaines des arts visuels et vivants, du design et de la mode. Elle est un catalyseur qui offre aux artistes des moyens sur mesure uniques pour produire, expérimenter et exposer. Trois expositions et deux festivals (musique et danse) rythment sa programmation annuelle. Équipe permanente : Lisa Audureau, Matthieu Bonicel, Géraldine Breuil, Elsa Coustou, Alexandre Curlet, Clélia Dehon, Oksana Delaroff, Ulysse Demonio, Charlène Fontana, Aurélie Garzuel, Jeanne Guy, Guillaume Houzé, Rebecca Lamarche-Vadel, Célia Lebreton, Chloé Magdelaine, Matthieu Maytraud, Aurélie Nahas, Élisa Normand, Vincent Palmier, Judith Peluso, Raphaël Raynaud, Romane Reibaut, Alexandre Rondeau, Nataša Venturi, Sara Vieira Vasques, Émilie Vincent, Louise Vorillon, Mahaut Vittu de Kerraoul

Created by the Galeries Lafayette Group, Lafayette Anticipations is a not-for-profit foundation structured around the production and support of the visual and performing arts, design, and fashion. The foundation is a catalyst that provides artists with unique, customised ways to produce, experiment, and exhibit. Three exhibitions and two festivals (music, dance) make up its annual programme. Permanent team: Lisa Audureau, Matthieu Bonicel, Géraldine Breuil, Elsa Coustou, Alexandre Curlet, Clélia Dehon, Oksana Delaroff, Ulysse Demonio, Charlène Fontana, Aurélie Garzuel, Jeanne Guy, Guillaume Houzé, Rebecca Lamarche-Vadel, Célia Lebreton, Chloé Magdelaine, Matthieu Maytraud, Aurélie Nahas, Élisa Normand, Vincent Palmier, Judith Peluso, Raphaël Raynaud, Romane Reibaut, Alexandre Rondeau, Nataša Venturi, Sara Vieira Vasques, Émilie Vincent, Louise Vorillon, Mahaut Vittu de Kerraoul

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Cet ouvrage paraît à l’occasion de l’exposition de Martin Margiela à Lafayette Anticipations – Fondation Galeries Lafayette, du 20 octobre 2021 au 2 janvier 2022. Sous la direction de : Guillaume Houzé, président, et Rebecca Lamarche-Vadel, directrice Direction éditoriale : Matthieu Bonicel, responsable des éditions et des systèmes d’information

Relecture : Claire Le Breton (français) / Marc Feustel (anglais) Traduction du français : Marc Feustel Conception graphique : Charles Villa Risographie : Oscar Ginter de Parseval Façonnage : Camille Gasser Papiers : Munken Print Cream 90g, Riso papier master Typographie : Aperçu Pro Imprimé et façonné au 9 rue du Plâtre (Paris) en risographie (duplicopieur RISO MF9350) ISBN 978-2-490862-10-8 Dépôt légal : octobre 2021 © 2021, les auteur•e•s ; les artistes ; les photographes ; Lafayette Anticipations Fondation d’entreprise Galeries Lafayette

This book is published on the occasion of the Martin Margiela exhibition at Lafayette Anticipations – Fondation Galeries Lafayette, from 20 October 2021 to 2 January 2022. Edited by: Guillaume Houzé, President and Rebecca Lamarche-Vadel, Director Editorial direction: Matthieu Bonicel, Head of Publishing and Information Technology

Proofreading: Claire Le Breton (Fr)/ Marc Feustel (En) Translation from French: Marc Feustel Graphic design: Charles Villa Risograph printing : Oscar Ginter de Parseval Sorting and binding: Camille Gasser Papers: Munken Print White 90g, RISO master paper Typography: Aperçu Pro Printed and bound at 9 rue du Plâtre (Paris) using Risograph printing (RISO duplicator MF9350). ISBN 978-2-490862-10-8 Legal deposit: October 2021 © 2021, the authors, the artists, the photographers; Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette

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CARNET N°7 FRANÇAIS / ANGLAIS ISBN 9782490862108

IMPRIMÉ ET FAÇONNÉ À LAFAYETTE ANTICIPATIONS, 9 RUE DU PLÂTRE (PARIS) DÉPÔT LÉGAL : OCTOBRE 2021 5 EUROS


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