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ANTICIPATIONS 2013 - 2016 : TROIS A N N É E S D E P R É F I G U R A T I O N

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F O N D A T I O N D ’ E N T R E P R I S E G A L E R I E S L A F A Y E T

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Sommaire 8 16 29 47

Venir Voir Venir – Guillaume Houzé Un laboratoire d’Anticipations – François Quintin 9 rue du Plâtre − Rotor New Pompidou − Simon Fujiwara Performing Architecture – Conversation entre RoseLee Goldberg et Rem Koolhaas

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Speculation About Two Unidentified Objects − Olaf Nicolai

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Emanticipation, un laboratoire − Compagnie Mùa / Emmanuelle Huynh

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Former, Informer, Transformer Conversation entre Chris Dercon et Lidewij Edelkoort

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Query – Neil Cummings

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The Vestoj Storytelling Salon − Anja Aronowsky Cronberg

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NOTES DE L'ÉDITEUR Les termes surlignés en pointillé dans les textes correspondent aux mots-clés de cet ouvrage, dont la liste complète est reportée dans l’Index, page 292. Les lignes jaunes du sommaire se prolongent sur la tranche du livre et indiquent l’emplacement de chacun des Cahiers de production.

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ANTICIPATIONS


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Untitled (Bottle Window Corridor) & Untitled (The Original Step) − Gabriel Sierra Échangés à la naissance – Conversation entre Howard Becker et franck leibovici New Dirty Enterprises − Jerszy Seymour Baisse-toi Montagne, Lève-toi Vallon − Ulla von Brandenburg

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Rendre Visible – Judith Wielander & Matteo Lucchetti

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7,070,430K of Digital Spit, A Memoir − Anicka Yi

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Pleasure Principles − Paul Kneale, Raphael Hefti et leurs invités

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Editathon Art+Feminism − Flora Katz

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Faisons de l’inconnu un allié Conversation entre Charles Aubin, Anna Colin et Hicham Khalidi

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Générique

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Index

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Remerciements

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Colophon

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VENIR VOIR VENIR 8

ANTICIPATIONS


Guillaume Houzé Président de Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette

On nous apprend, enfants, que la vie n’a que deux modes, deux auxiliaires, être et avoir. Alors on fait nos gammes. On grandit, sans toujours s’en rendre compte, sous l’effet combinatoire de ces verbes. Si l’on s’y tient, déterminer ce que l’on est, ce que l’on a, est une manière de se mesurer, de prendre sa part des choses, ses responsabilités. Cette voie est noble et raisonnable en ce qu’elle conduit chacun à frotter son esprit au reste du monde. Elle forge, dans la parole et dès le plus jeune âge, l’attention nécessaire à la préservation de nos biens communs. En somme, être et avoir sont les points de coordonnées qui permettent à chaque femme, à chaque homme, de se situer en communauté. Mais en dépit de la bonne volonté que l’on s’applique à mettre au commerce du monde, nous le sentons qui nous échappe. C’est que les temps sont durs, non seulement au sens où chacun peut l’entendre, mais également – et peut-être, surtout – au sens d’une époque dont le temps réel, érigé en valeur stricte et absolue, ne souffre aucune licence. Lorsqu’on ne s’accommode plus guère d’aucun dépassement des contraintes ou des frontières, que l’on s’interdit le transitoire, le fugitif, le contingent, la part de l’éternel et de l’immuable qui fonde l’humanité est pareillement atteinte. Cette définition baudelairienne de la modernité répond, je le crois, aux périls qui nous guettent, lorsqu’au lieu d’accélérer avec l’histoire, certains s’immobilisent, se crispent et s’exaltent dans la certitude. Si l’on veut conjurer l’effroi qui frappe à nos portes, nos écrans et nos cœurs, si l’on veut reconstruire ce qui en nous a été désolé, il nous faut sur le champ conjuguer un troisième auxiliaire dont on pourra tirer secours. Il n’y a que dans l’agir que l’on recouvre sa liberté totale et que l’on peut reconnaître collectivement la possibilité radicale de toutes choses. Il nous faut sans délai changer l’état de fait dans lequel nous vivons pour un état de faire. 9


Il n’y a que la création qui puisse envisager dans sa diversité le mouvement d’une époque et nous pousser, sans cesse, vers de nouveaux horizons. Les Galeries Lafayette, conduites depuis plus de 120 ans par une vision et une volonté familiales, n’ont d’autre projet. L’ouverture d’un magasin de Nouveautés par Théophile Bader et Alphonse Kahn en 1893, la construction d’une coupole Art nouveau sur le boulevard Haussmann en 1912, l’appontage de Jules Védrine sur le toit de ce magasin amiral en 1919, le second Salon de mai en 1946, l’exposition La France a du Talent de 1984, la création d’un accélérateur de startups au centre de Paris en 2016, l’ouverture d’un magasin précurseur et révolutionnaire sur l’avenue des Champs-Élysées en 2018… Tels sont les gages de notre soutien sans cesse renouvelé à la mode, aux arts et aux innovations de leur temps. Portées par ma grand-mère, Ginette Moulin, et mon père, Philippe Houzé, trois générations poursuivent ce dessein. Le goût de l’entreprise, de l’aventure et de la création ne forme aux Galeries Lafayette qu’un seul et même espoir. En son centre, nous plaçons aujourd’hui avec Rem Koolhaas un appareil. Il perpétue tout à la fois l’ambition de notre fondateur et œuvre pour l’intérêt général. La Fondation d’entreprise Galeries Lafayette prend en charge ce double motif, accompli de manière solidaire à travers un seul et constant questionnement : à quoi sommes-nous actifs ? À se faire voyants. À cet emploi, il n’y a rien que l’art qui sache guider notre conduite. Depuis des siècles, par tous les moyens de la science et de l’esprit, les artistes augmentent notre vision. D’entre tous les outils qu’ils ont mis au service de notre jugement, c’est la pensée, par le drame et la philosophie, qui fut première, suivie par le dessin. La projection de l’idée dans la forme est la grande entreprise par laquelle les arts, l’architecture et le design ont non seulement accompagné, mais également fait l’histoire. La peinture, pour sa part, nous a donné la chair, la couleur éloquente. Puis la photographie, évidemment – machine à faire carrément décrocher le soleil, dont la chimie s’attache à la poussière des astres transportée sur des années-lumière pour nous faire des images. Et depuis, le cinéma, Internet et l’impression 3D, portée même jusqu’à la mine de nos stylos par lesquels on peut mordre sans complexe dans le réel, l’existant. Lafayette Anticipations est l’auxiliaire de ce présent dont on perçoit ici, à travers différentes productions, la valeur intrinsèque. Il ne s’agit guère plus de penser la modernité, ni même la post-modernité, mais ce qui vient après et advient toujours, que nul ne reconnaît comme simplement contemporain. « Exprimer le siècle, qui est un siècle d’action et de conquête, d’efforts », voilà ce à quoi œuvra Émile Zola dans son célèbre Au Bonheur des Dames (1883), poème adressé à une société en mouvement dont les grands magasins sont, à ses yeux, le témoignage même de ce regard lancé en avant. À travers leur Fondation d’entreprise, les Galeries Lafayette poursuivent cette ambition, depuis que Théophile Bader a croqué les robes des galantes aux champs de course pour les mettre en rayon à la vitesse de la culture. D’aucuns appellent cette faculté « productivité », nous l’appelons « empathie » ou « adresse » ; une disposition systématique à se porter vers l’autre pour en faire un allié perpétuel. Paris change ! Et bien que nous sachions que la modernité n’a pas tenu toutes ses promesses, nous pouvons prolonger ici et maintenant son mouvement. Lafayette Anticipations est le véhicule que nous avons choisi pour assurer ce transport en commun, préserver les droits de l’imagination (trop souvent captive) et de ses agents révélateurs. Parce qu’un lieu d’art et de culture n’a pas pour vocation de mettre un territoire sous assistance respiratoire ; parce qu’un lieu d’art et de culture n’est pas une greffe, une prothèse, ni un corps étranger maquillé, la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette est installée dans un bâtiment réhabilité, respectueux de son environnement et de son patrimoine. Le projet architectural de Rem Koolhaas et de l’agence OMA la « désinstitutionnalise » en donnant aux artistes les conditions de travailler, produire et penser au cœur de la cité ; en permettant aux différents publics d’avoir un usage citoyen du bâtiment, qu’ils se prêtent à son mouvement vertical ou ne fassent que passer avec le flux horizontal de la ville. Ainsi notre Fondation est essentiellement giratoire : c’est un carrefour de formes et d’idées où l’on peut s’engager dans toutes les directions en même temps, pour cultiver sa conscience. Je ne vois pas pour cela de jardin plus fertile que le Marais, lequel a démontré au cours des derniers mois, de l’Hôtel de Ville à la Place de la République, son pouvoir d’attraction sur toutes nos forces vives. Terrain d’entente, parfois de mésentente, d’affrontement et de rassemblement, de culture et de commerce, de fête et d’histoire, ce morceau de Paris répond à l’appel du présent. Le groupe Galeries Lafayette y prend sa part avec le BHV-Marais, focale économique et commerciale ; il y engage désormais, avec la Fondation, au 9 rue du Plâtre, sa responsabilité sociale et politique. En prenant pied ici, dans l’intérêt de toutes et de tous, nous retrouvons la force originelle de notre groupe, acteur de la chose publique. Témoin de cette résilience, Lafayette Anticipations a pour nature et pour objet de faire participer l’individu à l’exercice de la vie commune, par la connaissance et le partage.

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Nous n’aurons pas attendu d’être confortablement installés dans nos espaces réhabilités pour envisager cette tâche. En 2013, à peine créée, la Fondation a investi son bâtiment pour en faire, avant travaux, un camp de base urbain. Une centaine d’artistes, écrivains, musiciens, chorégraphes ou designers y veillant tard ont éclairci sa voie. Les conversations à l’œuvre des Prolégomènes, sessions de réflexion initiale, portent jusque dans ces pages une forme d’enchantement perpétuel, élevé comme une raison sociale. Ainsi pourrait-on dire qu’aux temps durs de la production, contraints par des délais, des budgets, des techniques, est venu s’ajouter au fil de notre programme de préfiguration un temps souple, celui de l’hospitalité. Le plaisir est une loi non écrite qui se répand librement sur le beau, le bon, le bien – des mots candides qui panseront, nous le croyons, des lésions réelles. Le Marais offre un climat propice à ces missions. Ce quartier, l’un des plus préservés de la capitale, a non seulement émergé comme vivier créatif, mais aussi comme un laboratoire pour des formes innovantes de production. Ce n’est pas un hasard si Airbnb, parangon de l’économie de partage, y enregistre une forte traction. En hyperlocalisant les rapports humains à l’échelle globale, le Marais rebat les cartes de l’appartenance. Lafayette Anticipations veut activer de nouvelles pratiques de la citoyenneté par la création, en réintroduisant dans le cours de l’urbanité en devenir un espace de présence, de rencontre et de réflexion. Pour que le territoire, l’histoire, l’identité, la langue puissent avoir des valeurs relatives sans trahir leurs richesses absolues ; pour que l’effort collectif continue à primer sur la somme de nos rêves intimes ; et pour que l’horizon ne s’épuise pas dans la course du progrès, nous voulons partager un art en mouvement. Il n’y a que les artistes qui puissent porter la vue des hommes plus loin que n’avait coutume d’aller l’imagination de leurs pères.

Vue des maquettes préparatoires de la Fondation, juillet 2014.

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Rencontre avec Rem Koolhaas autour de la maquette du bâtiment du 9 rue du Plâtre, juillet 2014.

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Première présentation publique de la maquette de la Fondation réalisée par l’agence OMA à l’occasion de l’exposition Venir Voir Venir ; mise en espace de Pierre Giner, juillet 2014.

Conférence de Rem Koolhaas à l’occasion de la présentation du projet architectural de la Fondation, juillet 2014.

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Timeline de l’histoire culturelle des Galeries Lafayette et modélisation 3D de la tour de verre du 9 rue du Plâtre, présentées à l’occasion de l’exposition Venir Voir Venir, juillet 2014.

Vue du 3e étage de la Fondation lors de l’exposition Venir Voir Venir, juillet 2014. 


UN LABORATOIRE D’ANTICIPATIONS François Quintin, Directeur délégué de Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette

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CONDUITE Les premières occurrences du terme production dans la culture occidentale apparaissent au Moyen Âge pour qualifier le travail d’ornementation des enluminures, des sarcophages de pierre et des cathédrales. Du latin pro, de l’avant, et ducere, conduire, producio désigne dans l’Antiquité un allongement (du temps). Le propos du présent texte, mais aussi des missions et enjeux que se donne Lafayette Anticipations, la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, est précisément d’épouser avec l’art et les créateurs les contours de ce mot galvaudé. Il s’agira de les rendre extensibles pour approcher, dans la confiance du génie humain et la passion pour les pensées de notre temps, une densité nouvelle de l’agir, une conduite (précisément) du faire où les idées et la matière s’adonneraient à d’incessantes danses de fertilité. Production est devenu un mot-valise. On ne dit pas la même chose lorsqu’on produit une poterie, un discours, des voitures, une collection de mode, un téléfilm, une exposition. On produit un son. Dans une cour d’assises, on produit une pièce à conviction en la montrant, en la portant à l’attention de la justice tout en officialisant son irrévocabilité. Le premier âge industriel a durablement attaché au sens commun l’idée d’une rationalisation des techniques et des gestes pour une fabrication en série. Dans l’agriculture ou l’industrie par exemple, une production désigne tout à la fois les moyens mis en œuvre et la quantité totale de ce qui est produit. L’entreprise attentive à son image, produit également du capital immatériel, un « actif incorporel » disent les économistes, qui est porté au bilan. La superproduction incarne la puissance des industries cinématographiques hollywoodiennes où se conjuguent indistinctement des valeurs artistiques, technologiques, économiques pour délivrer un « produit » qui exprime la démesure et engendre la fascination populaire. C’est probablement dans le champ de l’art que le terme production trouve sa marge d’incertitude la plus prolifique, du moins aimons-nous le penser. Les pratiques de l’art, si diverses soient-elles, réconcilient les process de fabrication avec le concept lointain de poïétique pour lequel l’étude et la mise en œuvre des potentialités données par une situation – la création d’une œuvre d’art par exemple – renseignent tout autant le réel que la finitude de son objet. La vie et l’œuvre de William Morris furent dédiées à allier production et création. Souvent présenté comme le père du design, William Morris a fondé sa compagnie Morris & Co en 1861 dans la vision du beau pour tous. Rendre accessibles des artefacts de création, papiers peints, textiles, vitraux et ornements d’une exceptionnelle beauté, jusque dans l’espace domestique est alors très novateur. C’est la naissance du mouvement Arts & Crafts qui interroge les modes de production entre artisanat et industrie pour permettre une diffusion de l’art à un public large. Les Galeries Lafayette sont contemporaines de ce mouvement et sont entrées dans ce sillage de démocratisation de la mode et des arts appliqués. Les éditions de la Maîtrise, un atelier de création et de production d’objets, confiées au décorateur Maurice Dufresne, ouvrent en 1922 au sein même du magasin. De grands noms des arts appliqués du XXe siècle y ont fait leurs premières armes, parmi lesquels les frères Adnet, Charlotte Perriand, Suzanne Guiguichon ou bien encore Pierre Paulin.

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SÉRENDIPITÉ William Morris, également auteur, poète et éditeur, publie en 1890 une étrange nouvelle, que l’on qualifierait aujourd’hui de récit d’anticipation. News from Nowhere 1 raconte l’aventure d’un militant de la Ligue socialiste qui s’endort après un meeting et se réveille cent ans plus tard dans un monde idéal fondé sur la communauté de biens et le contrôle démocratique de la production, où la division entre l’art, la vie et le travail est abolie. Cynisme de l’Histoire, le centième anniversaire de News from Nowhere est advenu juste après la chute du Mur de Berlin et l’effondrement du bloc soviétique. Avec lui, la désillusion, le glas du modèle progressiste des Lumières, et la conscience de ne plus tendre vers un but mais d’errer dans une suspension du sens, une interruption où vagabondent des générations dites X, puis Y, et bientôt Z…

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Anticiper, c’est avancer en Princes de Serendip 2, dans une quête de sens, une façon de s’arrimer au présent pour s’égarer, changer sans cesse de perspectives. Le Nowhere vers lequel William Morris tend ses aspirations sociales est bien sûr un now - here 3, une impulsion dans le présent que le designer et artiste Jerszy Seymour appelle avec humour « Every Topia ». C’est l’expression d’un pouvoir d’agir sans attendre la promesse des lendemains meilleurs, en assemblant ce que l’on a, en travaillant en bricoleur ce que Claude Levi-Strauss 4 appelait des précontraints, ces éléments dont le choix singulier entraîne toujours une renégociation sur la structure de l’ensemble. C’est cette vision de l’anticipation dont la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette a souhaité parer sa dénomination. Ainsi Lafayette Anticipations aura soin de préparer et d’assembler les conditions nécessaires à l’émergence d’œuvres nouvelles ; ne pas présager mais être prêt, anticiper les besoins des créateurs pour s’engager en confiance dans ce qui n’a de cesse d’advenir. Anticiper n’est pas neutraliser le futur, comme nous prévient Jacques Derrida 5, mais appeler à ce qu’il nomme « événement », ce qui doit surprendre absolument, « ce qu’on attend sans attendre et sans horizon d’attente ». Il parle également d’une éthique ou politique du rêve « qui ne soit pas démissionnaire, irresponsable ou évasive » 6. Il enjoint à « cultiver la veille et la vigilance, tout en restant attentif au sens, fidèle aux enseignements et la lucidité d’un rêve, soucieux de ce que le rêve donne à penser, surtout quand il nous donne à penser la possibilité de l’impossible » 7. C’est cette ambition, cette ouverture sans conditions aux confins des possibles pour laquelle la Fondation sollicite les intelligences multiples, collectives et complémentaires afin de donner corps à toutes les anticipations.

William Morris, News from Nowhere, 1889.

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Les Trois Princes de Serendip est un conte persan, publié au XVIe siècle, relatant le voyage de ces Princes de l’ancien Sri Lanka qui trouvent ce qu’ils cherchent en suivant de faux indices. Le terme serendipité a été adopté dans le domaine de la recherche pour désigner une découverte suite à un concours de circonstances, au hasard.

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C’est la réflexion que se font Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Qu’est-ce que la philosophie ?, à propos du roman de l’écrivain utopiste Samuel Butler, Erewhon, anagramme de « nowhere » : « Le mot d’utopie désigne donc cette conjonction de la philosophie ou du concept avec le milieu présent », in Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Éditions de Minuit, Paris, 1991, p. 96

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Claude Lévi-Strauss, La Pensée Sauvage, Pocket, 1990 [1962], p. 33.

5

Jacques Derrida, Bernard Stiegler, Echographies de la télévision, Galilée, Paris, 1996, p. 119. 6

Jacques Derrida, Fichus, Galilée, Paris, 2002, p. 20. 7

Ibid.

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Ariane d’Hoop, Anja Aronowsky Cronberg et David McLean, invités des Prolégomènes, octobre 2013. Tristan Boniver (Rotor), invité des Prolégomènes, octobre 2013.

PROLÉGOMÈNES Le 3 octobre 2013, paraît au Journal Officiel l’annonce de la création de la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, dont le visionnaire, l’initiateur et le Président est Guillaume Houzé. Le lendemain se déploie dans tous les espaces du bâtiment du 9 rue du Plâtre le premier projet de la Fondation qui ne porte pas encore le nom de Lafayette Anticipations. Une quarantaine d’artistes, designers, créateurs de mode, scientifiques, philosophes, et même paléontologues, sont invités à exprimer leurs souhaits pour une institution qui se destine à la production artistique. Conçu avec la complicité de Christophe Kihm, ces Prolégomènes ont offert, par la pratique et l’échange, l’occasion d’explorer les prémisses d’un autre modèle institutionnel. L’agence belge Rotor, qui travaille en lien avec l’architecture et le design, accompagne le séminaire en aménageant le bâtiment de la rue du Plâtre. Ils appliquent leurs logiques de réemploi des matériaux et de requalification des espaces, permettant ainsi non seulement d’offrir un cadre choisi à ces Prolégomènes, mais également d’installer temporairement l’activité de la Fondation jusqu’au début des travaux. Lors des ateliers menés par le philosophe Peter Szendy, le sociologue Laurent Jeanpierre et l’artiste Mathieu Mercier 8, chaque participant est invité à parler de l’objet qu’il a créé en réponse aux questions posées. Christoph Keller présente un accumulateur d’orgone, une cabine fabriquée avec les matériaux récupérés dans le bâtiment du 9 Plâtre, dont l’usage s’inspire des théories mystiques de WiIhelm Reich sur « l’énergie biologique ». La créatrice de mode Christine Phung présente sa dernière collection dans une mise en scène créée par le chorégraphe Rémy Héritier. Une autre

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La suite du célèbre L’Insurrection qui vient, signé du Comité Invisible, s’intitule À nos amis. Le constat y est fait que les insurrections sont venues en 2008-2011, mais qu’elles n’ont pas cimenté la possibilité d’un avenir meilleur. Ainsi le lien humain, la proximité serait la valeur centrale d’un potentiel changement. Dans un paragraphe intitulé « Former une puissance commune », le Comité Invisible écrit : « Dans le déploiement d’une commune, un seuil salutaire est franchi quand le désir d’être ensemble et la puissance qui s’en dégage viennent déborder les raisons initiales de sa constitution. », in Comité Invisible, À nos amis, La Fabrique, Paris, 2014, p. 219.

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styliste, Paula Gerbase, à l’invitation de Anja Aronowsky Cronberg, fait entendre les bruits du travail de mode sous la forme d’une installation sonore, une symphonie électro-acoustique de ciseaux sur tissus, pliages de papiers et machines à coudre. La sociologue Ariane d’Hoop donne lecture d’une étude sur la circulation des regards spectateurs dans un tribunal et dans un théâtre. Il est beaucoup question de l’expérience du présent lors de ces Prolégomènes. Comme le relève Christophe Kihm, dans une exposition, le visiteur s’expose lui-même à la construction de son propre regard par le fait de creuser un espace ouvert à l’intensité du présent. Ces Prolégomènes, en préambule de notre Fondation, donnent l’occasion d’approcher le thème délicat de la modernité, qu’on a peine à glorifier sans ressentir confusément l’échec de ses prémonitions. Implicitement, la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette entend remettre sur la table de travail une partie du projet moderne, non seulement par une vision de l’art qui embrasse les arts appliqués, mais également avec l’ambition de reconsidérer les rêves découragés de progrès social. Des moyens tangibles, structurels, sont mis en place pour donner corps au pouvoir de transformation des utopies modernes qu’il est certainement urgent de ranimer à l’heure où les pensées les plus étroites se sont hissées sur le promontoire international, où des valeurs humaines telles que la solidarité, la confiance et l’amitié, sont devenues subversives.

Extrait du film consacré à Michel Blazy, issu de la série Modern Studios, 2013.

Dans la préparation de ce séminaire, la Fondation a réalisé quelques courts métrages se présentant comme des enquêtes sur la conception et l’articulation des ateliers de créateurs. La série de films intitulée Modern Studios 9 entre dans des espaces agencés à la mesure des pratiques d’artistes, designers, ou stylistes. Xavier Veilhan présente son bureau de production quand Michel Blazy montre son jardin, Jean-Paul Lespagnard traverse son atelier de confection alors que Tatiana Trouvé anticipe l’organisation d’un espace dans lequel elle vient d’emménager… Une particularité du terme français d’atelier est qu’il recouvre les significations que l’anglais distingue entre studio et workshop, l’un évoquant le lieu d’une retraite, l’autre au contraire une pratique collective reposant sur des techniques, ou des activités partagées. L’artiste se tient dans cette ambiguïté.

Extrait du film consacré à Jean-Paul Lespagnard, issu de la série Modern Studios, 2013.

Extrait du film consacré à Xavier Veilhan, issu de la série Modern Studios, 2013.

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ANARTISTES There really is no such thing as Art. There are only artists. Par ces quelques mots qui ouvrent sa très célèbre Histoire de l’art, Ernst Gombrich pose d’emblée son scepticisme envers la croyance aux essences et place la pratique au centre des attentions séculaires de la création. D’ailleurs, le mot arte durant la Renaissance avait le sens de métier, compétences techniques. Ce n’est qu’au XVIIe siècle que la contemplation devient analogue à la prière. L’œuvre est alors considérée comme le véhicule d’une élévation de l’âme, une conception totémique dont nous subissons toujours les effets secondaires. Dans la constitution de ses valeurs fondamentales, Lafayette Anticipations propose, pour parler de sa vision, une formule simple : l’artiste fait avancer la société. Un chercheur, un homme politique ou un bénévole d’une organisation humanitaire pourraient légitimement en dire autant de sa fonction sociale. Mais la phrase ne se propose pas comme une vérité ou un axiome. Elle exprime la volonté de situer autrement les artistes, pas à la marge, mais en une place centrale qui allie le politique et le poétique. L’artiste propose au monde le terrain symbolique d’une écologie sociale. L’œuvre d’art permet à chacun de donner la parole à son pouvoir solidaire de l’entour 9. Il ne s’agit pas ici de diviniser les artistes, ni de vanter un quelconque pouvoir qui serait le leur, mais de questionner au contraire la figure qu’ils incarnent dans la société. On doit pour cela s’émanciper de cette personnification altière dans laquelle le romantisme les a installés. Déjà au XVe siècle, il était demandé à Piero della Francesca de garantir par contrat que le travail serait bien effectué par lui, et non ses assistants 10. Mais la personnification de l’artiste ne tient pas seulement du travail de l’art. Svetlana Alpers décrit Velázquez en peintre de cour qui, pour être fait chevalier, a dû déclarer ne pas travailler de ses mains, ni tirer des revenus de son art. L’artiste est reconnu, comme entité absolue, même lorsqu’il dénie d’en faire profession. À la même époque, les Hollandais restent attachés à la pratique et sont membres de corporations artisanales 11. Dans L’Atelier de Rembrandt 12, Svetlana Alpers remarque qu’en raison des préjugés d’autorité du XIXe siècle, le terme « Rembrandt » tend à confondre les œuvres et la personne. Cela est d’autant plus frappant à l’adresse d’un peintre le plus souvent considéré (à tort) comme un génie solitaire. Les années 1980 ont vu apparaître une ribambelle de contestations sur l’attribution au maître d’Amsterdam de peintures parfois canoniques 13, probablement réalisées par des élèves. Le paradoxe est que ces œuvres n’auraient pas existé sans la proximité souveraine de Rembrandt dans son atelier, lieu de dynamique collective qu’il considérait comme un théâtre de la vie, une scène en perpétuelle mutation. L’image d’un artiste isolé qui, grâce à un « don » distinctif, aurait le pouvoir de s’adresser à la postérité, tout en s’autorisant à enfreindre les règles de la bienséance, est une croyance qui perdure avec obstination. Peut-être pour échapper à cet apologue chamanique, l’artiste du XXe siècle adopte souvent la posture du travailleur. Dans le livre The Artist As Producer 14, Maria Gough évoque l’engagement radical du sculpteur constructiviste russe Karl Ioganson qui décide en 1923 de devenir artiste-ingénieur dans une usine de laminage de métaux moscovite où il invente une machine de finition qui augmente considérablement la production. L’installation Antiprisme (Karl) que l’artiste française Mimosa Echard a produite pendant sa résidence à Lafayette Anticipations rue du Plâtre, avant travaux, est un hommage aux sculptures de Boris Ioganson. En 1933, à New York, le premier syndicat d’artistes, l’Artists’ Union, défend le droit des artistes à l’embauche et l’égalité sociale. Le syndicat est dissous après de brutales répressions. En 1969, apparaît la Art Workers Coalition.

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Terme que le penseur du Tout-Monde, Édouard Glissant, préférait à « environnement ». 10

Dans Les Mondes de l’art, Howard Becker rapporte cette anecdote qu’il tient du grand spécialiste de l’art de la Renaissance, Michael Baxandall.

11

Svetlana Alpers, Les Vexations de l’art, Velázquez et les autres, Gallimard, Paris, 2005, p. 109-110.

12

Svetlana Alpers, L’Atelier de Rembrandt. La liberté, La peinture et l’argent, Gallimard, Paris, 1991, p. 145-187.

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L’Homme au casque d’or, à la Gemäldegalerie de Berlin, ou Le Cavalier polonais de la Frick Collection de New York, et bien d’autres œuvres majeures dont l’autorité a été contestée. Le Saul et David du Mauritshuis de La Haye avait été « révoqué » dans les années 1980, mais soumis à de nouvelles analyses approfondies en 2007, et des imageries sophistiquées ont révélé que la toile était en réalité constituée de pas moins d’une quinzaines de morceaux de toile assemblés. L’une des trois parties principales est attribuée à Rembrandt, mais une grande partie de l’œuvre aurait été finalisée par un ou plusieurs assistants. Le Saul et David de Rembrandt est l’exemple d’une création singulière réalisée dans une cellule de travail et de pensée collective. 14

Maria Gough, The Artist As Producer. Russian Constructivism in Revolution, University of California Press, Berkeley, 2005.

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Mimosa Echard, Antiprisme (Karl), métal, bois, étais, barre de cuivre : éléments récupérés sur site, disposés en tenségrité. Œuvre produite dans le cadre du programme temporaire de résidences d’artistes au 9 rue du Plâtre, entre janvier et juin 2014. Collection Fonds de dotation Famille Moulin.

Artistes et figures de l’art parmi lesquelles Takis, Carl Andre, Lee Lozano, Hans Hacke, Dan Graham, Lucy Lippard, Robert Morris, Seth Siegelaub conspuent la politique des musées et revendiquent un statut. Mais leurs actions concernent également des sujets de société, en particulier les luttes raciales et la guerre au Vietnam. Aujourd’hui, l’ouvrier n’est plus la figure à laquelle l’artiste se réfère. La fonction de l’atelier a repris la valeur de pratique collective que le romantisme avait assourdi. Plus qu’un manageur, l’artiste est devenu un véritable entrepreneur, orchestrant des compétences, des structures de recherche et de travail très diversifiées, qui, parfois, font de la communauté le sujet central de l’œuvre. On peut citer Anicka Yi qui développe avec le MIT une bactérie réclamant la participation et le soutien de cent femmes, ou encore Alexandre Singh qui écrit, réalise, met en scène, diffuse la pièce de théâtre-musical The Humans, ou enfin Michael Rakowitz qui crée un restaurant ambulant de spécialités irakiennes à New York, en pleine seconde Guerre du Golfe, un foodtruck baptisé Enemy Kitchen. Il faudra certainement écrire une histoire révisée de l’artiste au travers des âges pour qu’enfin se détache du bruissement des idées reçues l’engagement, la conscience des inquiétudes, l’inclination naturelle à l’intelligence collective, la capacité d’invention dans le monde concret dont les artistes ont toujours su faire preuve et en respect de quoi Lafayette Anticipations déploie toutes ses énergies. À l’été 2014, s’achève une période d’expérimentation riche et pleine d’enseignements pour la Fondation qui, durant neuf mois, a accueilli et accompagné dans le bâtiment de la rue du Plâtre une quinzaine d’artistes en résidence, et présenté huit projets publics dont l’événement Venir Voir Venir, conçu avec la complicité de l’artiste Pierre Giner. En plus de rendre compte du travail mené, ce moment dévoilait le projet architectural, dont le permis sans recours venait à peine d’être confirmé.

Vue du dispositif Reveal de Pierre Giner permettant d’éditer pour chaque visiteur un livret rendant compte de l’expérience de visite dans l’espace 3D de la maquette du bâtiment, juillet 2014.

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ANTICIPATIONS


Oliver Laric procédant au scan 3D d’une sculpture conservée dans les collections de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine – musée des Monuments Français, Paris, septembre 2015.

PRAXIS La notion de travail artistique a considérablement changé de nature. La photographie a depuis longtemps exempté les peintres et dessinateurs de la besogne de ressemblance. Aujourd’hui, les technologies nouvelles relèvent à leur tour le sculpteur de ses fonctions mimétiques. Les œuvres d’Oliver Laric sondent très justement les questions de diffusion, de multiplication et d’autorité que cette nouvelle révolution technologique engendre. Le « faire » prend une toute autre mesure à la lumière des possibilités techniques, et l’acte créatif conjugue plus que jamais exécution et assemblage de l’existant. L’originalité d’une pensée créative n’est pas affaiblie mais renforcée par la multiplicité des sources, des outils et des opérateurs. Dans son célèbre ouvrage Les Mondes de l’art 15, Howard Becker décrit l’immensité du réseau de complémentarité qui concourt à la production d’une œuvre. Selon lui, « l’œuvre porte toujours les traces de cette coopération » 16. C’est là un point essentiel du credo de la Fondation, et qu’il me soit permis ici de remercier Howard Becker pour sa présence dans ce livre, ainsi que franck leibovici pour l’avoir rendue possible. Ainsi nous appellerons « artiste » l’origine humaine d’une pensée singulière, qu’elle soit personnelle ou collective, qu’elle soit la conjonction de savoirs, ou même résultant d’un accident. L’artiste est cette entité dont le geste premier est d’exprimer une individualité

15

Howard Becker, Les Mondes de l’art, Flammarion, Paris, 1982.

16

Ibid., p. 27.

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essentielle auprès de laquelle je reconnais ma propre puissance d’innovation. C’est dans ces contrées de la pensée que s’articule la tension prolifique entre le singulier et l’universel. Comprendre et identifier cette zone de contraction, c’est aussi mettre en œuvre une opération de partage de, et sur, l’imaginaire. Les équipes de Lafayette Anticipations veulent être ces utopistes de précision. L’avancée dans la conception d’un lieu qui souhaite « n’être justement pas un musée » s’est considérablement enrichie de l’écoute et du dialogue avec l’agence OMA, en particulier son créateur Rem Koolhaas, éminemment attentif à la naissance de ce nouveau modèle institutionnel. Comme dans l’atelier de Rembrandt, l’espace doit permettre le renouvellement des morceaux de vie sur un plateau en mutation constante. L’impatience grandit à l’heure où s’écrivent ces quelques lignes de voir s’élever avec une lenteur majestueuse les planchers mouvants de l’espace central du bâtiment de la rue du Plâtre, ces scènes mobiles dont le pouvoir tant symbolique que fonctionnel répond à la nécessité de flexibilité et d’adaptation aux nombreux projets futurs. Peu de constructions dédiées à la culture offrent de telles possibilités de respiration verticale. Les planchers mobiles permettront de modifier l’espace en une quarantaine de configurations proposant des typologies de visions sur la hauteur, rappelant celles depuis un balcon, sur un ring, vers les profondeurs, sous une trémie ajourée, en direction d’une plateforme suspendue ou au sein du théâtre du Globe. C’est une machine curatoriale qui est au centre de la proposition d’OMA. Les espaces d’exposition permettront de présenter les œuvres produites par la Fondation, et de proposer à un public large le privilège d’un premier regard sur une œuvre, la possibilité d’un jugement sans préjugés, une parole liminaire et ainsi être, par la seule action du regard, engagé dans le processus même de production. On sait depuis Marcel Duchamp qu’une œuvre est aussi faite du regard critique qu’on pose sur elle. La Fondation a vocation à produire des œuvres, des idées, comme des agents mutuellement actifs. Puisqu’on ne pouvait présager des œuvres qui y seront produites, l’agence OMA était en devoir de répondre à des fonctionnalités comportant une grande part d’incertitudes. Ainsi Rem Koolhaas et son équipe ont-ils travaillé sur des potentiels, intégrant à leur dessin la vision du modèle institutionnel organique de la Fondation, un lieu qui s’enrichit et se laisse modifier sans cesse par son activité, une institution qui, par bien des aspects, rappelle les esquisses du Fun Palace de Cedric Price 17. Lafayette Anticipations se dote également d’un outil capable d’archiver en temps réel son activité, une plateforme dont le philosophe Alexandre Monnin, spécialiste du web sémantique, a pensé la structuration à partir d’une étude sociologique du travail de production de l’équipe de la Fondation 18. Intitulée Re‑Source, cette plateforme concentre des intelligences, des compétences techniques et permettra de s’enrichir dans la permanence et de mieux analyser et appréhender les pratiques de l’art.

Extrait du troisième film de la série Mutant Stage, réalisé et dansé par Benjamin Millepied, produit par Dimitri Chamblas et Amélie Couillaud.

La partie visible de Lafayette Anticipations permettra de rendre compte de son activité invisible, celle des ateliers de production. Dirk Meylaerts, le Directeur de production, a la charge de concevoir l’atelier idéal, celui dont l’usage évolutif permettra de mettre en œuvre tous les desseins. Les outils comme les espaces ne peuvent être trop spécifiques. L’atelier est conçu selon un mode qu’il qualifie de « semi-fabrica », c’est-à-dire un lieu permettant la fabrication, mais surtout le prototypage, la conception, et l’assemblage des éléments pouvant provenir d’autres ateliers ou entreprises. Ainsi Lafayette Anticipations sera le carrefour d’un collège de savoirfaire, permettant à tout moment aux créateurs de compter sur les bons interlocuteurs. L’atelier comprend des espaces bois, métal,

17

Le Fun Palace est un projet non réalisé que Cedric Price a conçu en 1961 avec Joan Littlewood pour l’Est londonien. Il s’agissait d’une conception organique, ou plutôt cybernétique, d’un centre d’art interdisciplinaire dans lequel des espaces indéterminés pourraient être sans cesse reconfigurés par l’action de grues. 18

Avec la collaboration du sociologue Jérôme Denis et de l’entreprise Mnemotix.

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ANTICIPATIONS


Les Prolégomènes : une présentation du projet pour la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, par Ellen van Loon, Ippolito Pestellini Laparelli et Clément Périssé d’OMA, octobre 2013.

sérigraphie, une grande cabine de peinture et finition, une fraiseuse numérique sur mesure… Ce centre de production artistique voit le jour à l’aube d’une révolution technologique dont nous sommes loin de percevoir tous les horizons. Non seulement la technologie 3D connaît chaque jour de nouvelles innovations, des interfaces prodigieuses et des applications salutaires, mais surtout ces techniques et machines ne sont plus réservées à l’industrie de pointe et entrent maintenant dans l’usage artisanal, privé et même domestique. Les craintes selon lesquelles la machine remplacerait la main de l’artiste ne sont pas plus fondées que les premières inquiétudes au temps de la presse à bras xylographique de Gutenberg. Il est vrai cependant que l’ordinateur assiste les créateurs tous domaines confondus d’une manière décisive, en particulier dans l’appréhension des propositions, permettant une approche plus intuitive des relations entre la forme et le fond. Ce qui distingue plus particulièrement l’atelier de Lafayette Anticipations ne tient d’aucun émerveillement technologique, mais avant tout dans de la relation humaine que l’institution sera en mesure de construire. L’artiste Alain Bublex lors des Prolégomènes a formulé ainsi une interrogation fondamentale : comment engager un projet de production en préservant les questions qui sont inhérentes au travail ? La mission de la Fondation sera d’installer une action rationnelle depuis l’intérieur de la pensée des artistes, s’engageant avec eux dans une avancée vers l’inconnu, devenu un allié.

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L’OBJEU Dans les anciens locaux de Weber Métaux, un magasin de bricolage mythique du Marais fréquenté par de nombreux artistes, a lieu la première présentation d’œuvres produites par Lafayette Anticipations depuis 2014. Son nom, Faisons de l’inconnu un allié, avec son allure de slogan soixante-huitard, cache à peine son désir de se laisser subtiliser pour s’afficher comme cri anonyme sur les murs d’un camp de réfugiés, d’une ambassade ou sur la place de la République. Traduite en anglais par Joining Forces With the Unknown, la phrase invoque les formes et les conditions d’une intelligence collective dans une pratique de production artistique. Lafayette Anticipations ne souhaite pas enfermer sa programmation dans une ligne thématique que les artistes devraient se contraindre à illustrer. Cependant, passant en revue les quatorze œuvres produites, on remarque certaines récurrences pour des sujets de société, des œuvres d’artistes, designers ou créateurs de mode qui participent d’une pensée contemporaine ouverte, et questionnent le présent. Comme le remarque la curatrice Anna Colin 19, les artistes invités manifestent une fascination pour l’objet, pour sa fabrication – les sacs de Mary Ping ou bien la flûte de Studio Brynjar & Veronika – sa réapparition signifiante – Rayyane Tabet ou les sculptures de Oliver Laric –, et jusqu’à sa destruction, comme l’œuvre CAKE de Yngve Holen. La Porsche Panamera, coupée en quatre comme un gâteau, témoigne du geste sacrificiel sur l’autel de l’art porté sur un objet de luxe produit en série. Marcel Duchamp, en faisant l’achat d’un portebouteilles au rayon « produits de cave » du BHV, en 1914, a scellé une jointure irréversible entre l’art et l’objet industriel, initialement destiné à la consommation. Parmi la gamme des célèbres voitures allemandes, la Panamera est la seule ayant cinq portes, et à avoir son moteur à l’avant. C’est donc une « voiture de course familiale », un oxymore. Tronçonnée de la sorte, la voiture rutilante laisse voir au dehors ses entrailles béantes comme ces Vénus anatomiques du XVIIIe qui prennent la pose avec manière quand leur ventre est ouvert sur leurs viscères. Nul doute que la Panamera serait pour Roland Barthes un sujet d’étude mythologique, totem procédant au mariage ambigu de la voiture de course et du véhicule familial. Cette œuvre, comme beaucoup depuis les ready-made de Duchamp, est porteuse d’un changement de paradigme du regard sur les objets, et une fondation qui porte le nom d’un groupe de grand magasin est précisément le lieu pour penser de l’intérieur l’antagonisme apparent entre l’objet d’un désir collectif et l’œuvre d’art ouverte à l’interprétation, entre la multitude organisée et l’unicité – rare par essence. Roland Barthes dit de l’objet qu’il « est le meilleur messager de la surnature : il y a facilement dans l’objet, à la fois une perfection et une absence d’origine, une clôture et une brillance, une transformation de la vie en matière […], et pour tout dire un silence qui appartient à l’ordre du merveilleux. » 20 Il est en effet des pensées magiques qui s’articulent en silence dans le passage entre l’objet et son désir, mais aussi entre ce qui nous environne et l’environnement, l’expérience empirique du présent et les appréhensions du fragile devenir commun.

Vue de l’œuvre de Yngve Holen, CAKE, 2016, produite par Lafayette Anticipations pour l’exposition VERTICALSEAT à la Kunsthalle de Bâle.

19

Anna Colin, Hicham Khalidi et Charles Aubin sont les premiers curateurs associés de la plateforme curatoriale triennale de Lafayette Anticipations. Cf.l. leur conversation infra. 20

Roland Barthes, Mythologies, Seuil, Paris, 1957, p. 164-165.

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ANTICIPATIONS


À la question « qu’est-ce que la création ? », Gilles Deleuze répond : résister, « libérer une puissance de vie qui avait été emprisonnée ou offensée ». Giorgio Agamben réplique, quant à lui, que créer doit être interne à l’acte lui-même et exprimer ce qu’il appelle « la puissance-de-ne-pas », la résistance véritable grâce à laquelle l’art n’est pas réductible à une simple exécution. Préférer ne pas faire, c’est, comme Bartelby 21, exprimer la puissance silencieuse d’absorber le monde et ses standards, ses préjugés, les avaler, c’est, comme Marcel Duchamp, prôner une indépendance créative anartistique. Dans son commentaire sur le célèbre poème de Oswald de Andrade de 1928, le Manifeste Anthropophage, la philosophe de la subjectivité brésilienne Suely Rolnik 22 distingue une anthropophagie basse au sein de laquelle elle identifie le langage de la communication et de la société de consommation, et une anthropophagie haute dans laquelle se tiennent la poésie, l’art, la liberté. Elle utilise également le terme d’« événement » pour nommer le passage de l’une à l’autre, l’activation des puissances de la subjectivité, déclenchée par la dissonance entre la perception (d’un ensemble de formes) et la sensation (la présence vivante de l’autre). La joie est la preuve par neuf est une phrase du poème d’Oswald de Andrade à laquelle Suely Rolnik donne son interprétation. Selon elle, la preuve est faite que les fragments de plusieurs cultures, même conflictuelles, fonctionnent lorsqu’ils produisent ensemble de la joie. Dans cette clairière de la pensée, la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette souhaite apporter sa contribution, préparant le passage réciproque de la forme au sensible, pour que se re-produise sans relâche cette joie immense.

21

Herman Melville, Bartleby, the Scrivener. A Story of Wall Street, 1853.

22

Suely Rolnik, Anthropophagie Zombie, Black Jack éditions, Bruxelles, 2011.

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Anticipations  

À l’occasion de l’événement Faisons de l’inconnu un allié du 11 au 23 octobre 2016 aux anciens magasins Weber Métaux (Paris 3e), Lafayette...

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À l’occasion de l’événement Faisons de l’inconnu un allié du 11 au 23 octobre 2016 aux anciens magasins Weber Métaux (Paris 3e), Lafayette...

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