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Paysage en mouvements



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L’humus nourricier. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4 Daniel Bougnoux

Paysage en mouvements

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Philippe Mouillon

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Accueillir la lumière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51 Conversation avec Caroline Duchatelet

Tenir bon . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 59 10 questions à Chloé Moglia

PAYSAGE>PAYSAGES s’enracine et tisse sa toile. . . 8

Lieux-dits, un précipité de vies.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 68

Jean-Pierre Barbier

Philippe Mouillon

Repousser les limites .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9

Petite promenade à travers quelques noms de lieux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 72

Aymeric Perroy

Paysage à l’échelle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 Extraits des notes d’Isabelle Raquin et Nicolas Lanier

Roman-photo d’arrêt sur images. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16 Texte Jeff Thiébaut, images Maryvonne Arnaud

Les dériveurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 26

Philippe Bourdeau

L’empreinte humaine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37 Anne Cayol-Gerin

Résister à la géographie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41 Guillaume Monsaingeon

Paysages amplifiés. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110 Philippe Mouillon

Le paysage fait son cinéma. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 113 David Poullard ou l’école du regard urbain.. . . . . . . 116

Dominique Pety

Un devenir possible du corps machine. . . . . . . . . . . . . . . 79 Philippe Mouillon

Le geste de la Terre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 86

Un brouillage croissant des frontières. . . . . . . . . . . . . . . . 34

Daniel Bougnoux

Paysages, gisements profonds de notre sol mental. . . . . . . . . . . . . . 76

Montagne défaite. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29

Lucie Goujard

Voyage en phonotope. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 108

Laure Brayer

Transhumance, un déplacement du regard. . . . . . . . . . 80

L’esthétique et la catastrophe. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32

Catherine Hänni

Jeanine Élisa Médélice

Entretien croisé avec Évelyne Lonchampt, Aline Maclet, Corinne Pontier et Gilles Guégan Olivier de Sépibus

L’ADN d’une poignée de terre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107

Conversation avec Nicolas Hubert

À propos de Sismo de Céline Perroud

Atlas des déplacements.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88 Guillaume Monsaingeon

Guillaume Monsaingeon

Mieux habiter le monde. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 118 Philippe Choler

Des pédagogies en mouvement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 120 Fabrice Pappalardo

Des pédagogies en mouvement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121 Ève Feugier et Julien Grasset

Les paysages nous recueillent . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 122 Martin Vanier

Atlas des déplacements (mode d’emploi). . . . . . . . . . . . 91

L’université en mouvement(s). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 125

Maryvonne Arnaud

Patrick Levy

Paysage masculin/féminin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 100

Une rythmique hivernale !. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 127

Conversation avec Éléonor Gilbert

L’équipe PAYSAGE>PAYSAGES

Le grand mécano du paysage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 106

L’intégrale des collaborations. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 128

Cécile Beau

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Contempler un paysage, c’est réagir contre une culture GPS qui serait celle des injonctions orales de notre voiture. Il n’y a pas de direction dans un paysage, pas de destination. Celui-ci fait barrage à une esthétique de survol autant qu’utilitariste, typiquement occidentale et touristique, qui prétend faire le tour de la terre à coup d’informations, de flux économiques ou de tractations géopolitiques… Si une culture hors-sol accompagne notre époque de mondialisation, le paysage en revanche nous ramène sur Terre ; il casse ce staccato fébrile qui nous harcèle quotidiennement pour proposer une plus juste appréhension de ce qui nous porte et nous constitue, un certain foncier ou fonds. Le fonds avec un S c’est le fundus, l’humus nourricier, comme la ressource d’une bibliothèque ou le fonds d’un musée. Généralement refoulé dans les sous-sols, il y demeure avec les graines et les bestioles qui le peuplent. Le parcourir, y revenir constitue une ressource intellectuelle autant qu’esthétique, peut-être même un enjeu de santé et d’hygiène. Daniel Bougnoux


Paysage en mouvements Philippe Mouillon

Les paysages fixes, stables, arrêtés n’existent pas. Le sédentaire et le définitif ne sont que des illusions d’optique, des déficits de perception ou d’interprétation. Tout dans les paysages remue, tangue, chaloupe, bouscule, migre et se déplace… Ceux-ci sont parcourus de vastes, mais discrets mouvements – la dérive courbée des étoiles, la fugacité des nuages, la lente émergence du jour au petit matin, la fonte amère des glaciers ou la migration têtue et silencieuse des plantes et des forêts. Car des pissenlits aux peupliers, les végétaux se dispersent et cheminent discrètement, chacun d’eux à son rythme – de 4 à 200 kilomètres par siècle selon les espèces, afin de comparer sans cesse les sols, les vents dominants et les expositions. Leurs graines utilisent toutes les astuces pour coloniser de nouveaux paysages et accroître les chances de survie de l’espèce. Elles éclatent, se projettent, s’envolent avec le vent, plongent ou dérivent sur l’eau, s’accrochent aux poils des animaux, se laissent balader incognito dans les estomacs ou se glissent sous nos semelles pour voyager à vélo, en avion ou en bateau. Pour amplifier encore cette diversification incessante, les paysages bénéficient aussi des migrations et transhumances qui caractérisent l’ensemble du règne animal, de la sterne arctique à l’anguille, l’hirondelle commune, la baleine à bosse ou le papillon monarque – formidables pulsions qui déplacent le vivant à la surface du globe, d’Islande en Tasmanie, d’Alaska en Nouvelle-Zélande, sans boussole ou système de géolocalisation embarqué. Chacun de ces étonnants voyageurs emporte au long cours des fientes gorgées de graines, des bactéries exogènes et donne à entendre des mélopées renouvelées qui refondent les écosystèmes et nos imaginaires. L’arrogance magnifique du pouillot véloce – 8 à 10 grammes de matière, s’élançant chaque automne en sifflotant pour un vol de 5 000 kilomètres –, ou la virtuosité des grues demoiselles – qui franchissent l’Himalaya à 7 000 mètres d’altitude – éclairent crûment la chimère des sédentarités enlisées, closes sur ellesmêmes, et nous invitent à profiter avec plus de lucidité de l’ouverture vers le lointain offerte par chaque paysage.

Philippe Mouillon est plasticien, Directeur artistique de Laboratoire

Mais les paysages sont aussi reconfigurés continuellement par les activités humaines, et c’est peut-être la figure de l’embarquement dans le paysage qui émerge avec le plus d’intensité du monde contemporain. Car notre expérience quotidienne du paysage ne consiste que rarement à le contempler assis sur un banc, mais plus fréquemment à le traverser distraitement à 130 km/h, parfois guidé par les commentaires enjoués des sociétés d’autoroute – « vous entrez dans le Beaujolais », « Vézelay, colline éternelle », « paysage de Cézanne ». Cette expérience du paysage défilant derrière le pare-brise tient plus du bruit de fond télévisuel, de la musique de supermarché ou du jeu vidéo, une sorte d’arrière-plan reconnu au fil des voyages sans jamais être connu, au sens ou la connaissance de ce « paysage de Cézanne » par exemple, à laquelle le peintre aiguisa tant et tant sa perception, nécessite un lent processus d’imprégnation – il a peint environ quatre-vingts fois la montagne Sainte-Victoire entre 1870 et 1906, reprenant, recomposant, approfondissant son attention, rompant impitoyablement les habitudes acquises, délaissant toute dextérité jusqu’à se dissoudre dans son sujet d’observation,

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Les dynamiques du paysage sont encore constituées d’accélérations inattendues qui nous déséquilibrent, rompent notre perception et la disloquent. L’avalanche, le tonnerre ou la tempête réinscrivent une échelle tellurique dans la distraction démente des activités humaines, c’est-à-dire une échelle qui nous échappe. Le paysage reprend alors toute sa place, une sauvagerie abrupte, une forme informe qui nous déborde et s’impose au-delà du temps de l’espèce humaine. Une apocalypse dont la culture classique affirmait la nécessité pour révéler à l’humanité son insignifiance, mais que nous pouvons tout autant interpréter comme la promesse d’un équilibre à venir, plus limpide, d’un accord plus consistant avec le monde.


Paysage en mouvements

devenir autre – acharnement du mistral et pure intensité lumineuse. Pouvons-nous habiter le paysage à 130 km/h, le percevoir à la volée, en glissant entre échangeur autoroutier, périphérique et ligne à grande vitesse – ce que le cinéma des road movies a magnifiquement su saisir –, ou gagnerons-nous en intensité de vie en l’incorporant à hauteur d’herbe, en cheminant pas à pas, ou en nous faufilant à ski ou à vélo dans sa trame ? L’enjeu au fond ne tient pas dans l’outil de déplacement, mais dans le flou des objectifs. À l’itinéraire trop bien tracé de la route principale nous projetant au plus vite vers une destination déterminée, il s’agit de répliquer en empruntant d’autres voies de traverse – les chemins en lacets tressés avec l’horizon, les sentes qui dégringolent en ellipses à vous couper le souffle, les cols qui se dénouent en paysages nouveaux. Cheminer ainsi, disponible au hasard et à l’inattendu, ce n’est pas seulement se déplacer d’un point à un autre, mais c’est avancer en se modifiant, en dégustant le temps qui passe, le temps qui change, c’est se désynchroniser, accepter de lâcher prise, oublier ses certitudes ou ses inquiétudes pour laisser la part belle à l’échappée, pour se réinitialiser. C’est aussi se charger d’altérité, attentif à toutes les rencontres, à la qualité du vent, à l’énigme d’un nom de lieu, à la texture du chemin.

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C’est avec cette attention soutenue à l’enchevêtrement des mouvements qui trament les paysages et tendent le cours du monde, que cheminent les auteurs ou les artistes invités à l’occasion de cette deuxième saison de PAYSAGE>PAYSAGES en une constellation de collaborations dynamiques se surprenant les unes les autres, s’écartant des évidences familières pour tenter de remettre en jeu et de vivifier notre espace commun.



PAYSAGE>PAYSAGES s’enracine et tisse sa toile L’aménagement des territoires est l’une des missions des Départements. Ils veillent au bon développement des activités sociales, à la bonne circulation des biens et des personnes, à une agriculture durable, si possible en circuit court […] jusqu’à la préservation des espaces naturels sensibles. Autant d’activités qui forgent nos paysages. L’aménagement culturel est, quant à lui, tout aussi important et nous avons à cœur de le favoriser grâce aux nombreuses aides directes octroyées aux porteurs de projets culturels et à l’ingénierie des services départementaux qui – notamment à la faveur d’une nouvelle organisation – se déploient en territoires. Un projet ambitieux et généreux comme PAYSAGE>PAYSAGES est un point d’orgue de cette politique. Il est une occasion unique de rassembler les publics, de leur proposer des événements variés : balades théâtralisées, land art, rencontre avec des artistes, pratiques collectives (Isère craft, urban sketchers)… Pour mener à bien ce projet expérimental, il nous faut être agiles, analyser les retours d’expérience, être en capacité de réagir et de s’adapter. C’est ce qui a été fait dès cette Saison 02, avec une attention particulière portée sur cinq territoires pilotes : l’Oisans, l’agglomération grenobloise, le Vercors, la Porte des Alpes et l’Isère Rhodanienne. Des sommets de l’Oisans à la vallée du Rhône, ce sont autant de paysages à découvrir, à investir pour les artistes. Mais il s’agit aussi d’aller au-delà des seuls paysages de cartes postales, de proposer des événements artistiques dans les stations de sports d’hiver, les vallées industrielles et les villes nouvelles, avec une infinie variété de mouvements et de perceptions à pied, à ski, en raquette, en bateau… « Work in progress », PAYSAGE>PAYSAGES s’enracine et tisse sa toile, mais il nous faut être attentifs à lui donner vraiment toute son envergure. Engagée dans une démarche d’évaluation des politiques publiques, l’opération a été observée tout au long de cette Saison 02 dans ses différentes dimensions : son ambition d’élargir les publics de la culture, ses effets sur la vitalité culturelle des territoires, et la capacité d’une politique culturelle à rencontrer d’autres politiques publiques. Concernant les publics, l’enquête menée par une société indépendante révèle une opération appréciée pour les découvertes qu’elle suscite, et pour l’originalité des propositions. Au-delà d’une fréquentation en hausse (171 000 visiteurs pour l’hiver 2017-2018) l’enquête fait apparaître que plus de 35 pour cent des personnes interrogées déclarent n’avoir pas ou peu de pratiques culturelles. C’est très encourageant et cela incite à poursuivre l’expérience. Par territoire d’intervention, les acteurs ayant mis leurs projets au service d’un récit commun ont été réunis et questionnés. Il apparaît que PAYSAGE>PAYSAGES a renforcé les dynamiques collectives, en particulier dans les territoires ruraux. Délaissant les logiques de « guichet », l’opération affirme des logiques partenariales avec les acteurs, l’occasion d’une connaissance réciproque renforcée. C’est ainsi qu’au cours de cette Saison 02, un centre d’entretien routier est devenu le lieu de résidence de création et de performance du collectif Ici-Même, qu’une randonnée géopoétique fut le prétexte à une médiation sur les comportements à adopter en montagne pour une découverte respectueuse de la faune et de la flore, ou que des snowartists sont venus illustrer la volonté de valoriser la pratique de marche en raquette en Isère. PAYSAGE>PAYSAGES démontre à nouveau qu’il faut avoir de l’audace et créer les occasions de mettre en pratique notre volonté d’une culture partout et pour tous.

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Jean-Pierre Barbier Président du Département de l’Isère


Repousser les limites

Deuxième rendez-vous : l’hiver ! Quinze mois après la clôture de la Saison 01, la Saison 02 réserve au public de belles découvertes. Les équipes ont relevé le défi de s’appuyer sur le bilan de la saison précédente pour proposer une programmation originale composée de 200 événements, 152 lieux et partenaires différents en à peine plus d’un an. Le spectacle peut commencer !

Aymeric Perroy

À l’évocation de l’hiver en Isère, la neige vient tout de suite à l’esprit. L’Oisans, le Vercors1 offrent une « page blanche » neigeuse, à plusieurs artistes : Simon Beck, Sonja Hinrichsen, les compagnies Pas de loup, la Fabrique des petites utopies, Ici-Même… transformant, pour les deux premiers, le land art en « snow art ». Mais l’Isère ne se résume pas aux sommets, à l’Ouest, l’arc formé des rives du Rhône (Roussillon, Vienne) aux conurbations de Bourgoin-Jallieu, puis de Grenoble, dévoile d’infinis paysages à révéler sous le ciel d’hiver : ville patrimoniale antique, villes nouvelles, zones industrialoportuaires, parcs, friches industrielles, espaces naturels sensibles… Les artistes et les compagnies n’hésitent pas à tenter l’expérience, à repousser « leurs limites » et à retrouver une part de liberté. Car comment offrir aujourd’hui des formes artistiques et culturelles renouvelées, alors que les offres sont innombrables, que nous sommes dans un mouvement permanent, que nous consommons « nos vies », notre environnement, nos paysages à grande vitesse, que nos sens, et particulièrement nos yeux sont sur-sollicités et qu’il suffit de se connecter pour découvrir, parfois en temps réel, festivals, expositions, spectacles qui se produisent à des milliers de kilomètres. Au fil des saisons, PAYSAGE>PAYSAGES se nourrit des expériences artistiques, de la pluralité des formes qui parfois fusionnent, à l’instar des paysages qui nous entourent, agrégats de multiples séquences plus ou moins impactées par l’activité humaine. Les artistes se jouent des médiums pour faire œuvre : balades théâtralisées, dansées, sonores, dans des lieux parfois improbables comme un centre routier ; artistes itinérants, arpenteurs qui retranscrivent les paysages en dessins, cartes, plans sans cette fameuse perspective qui atrophie trop souvent notre perception, parmi eux Mathias Poisson va jusqu’à collecter ses pigments lors de ses pérégrinations ; Olivier de Sépibus photographe-vigie qui à travers la beauté du rendu des matières nous rappelle l’inexorable fonte des glaciers ; Caroline Duchatelet, artiste vidéaste armée de patience (tout comme le public), qui prend le temps de saisir la magie du soleil qui se lève une fois encore dans une aube dilatée et fait renaître L’annonciation de Fra Angelico au couvent San Marco de Florence. Il en ressort une délectation simple et empreinte de vérité, un désir de surprise et d’émotion vierge de superflu.

PAYSAGE>PAYSAGES nous conforte et nous renforce dans cette volonté et ce choix qui nous font dire que nous sommes encore dans un monde sensible. Les territoires privilégiés pour cette Saison 02 sont l’Oisans, le Vercors, l’agglomération grenobloise, la Porte des Alpes et l’Isère Rhodanienne.

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Aymeric Perroy est directeur de la culture au Département de l’Isère

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Le Département de l’Isère, avec l’aide de LABORATOIRE, poursuit sa quête de nouvelles formes, de nouvelles expériences. Du moi intérieur à notre environnement, l’art, la culture et le patrimoine ne font qu’un avec le paysage : nos paysages. Partout, les initiatives fleurissent, mais rares sont les collectivités qui acceptent de se mettre en danger trois mois durant en multipliant les contraintes : pluralité des lieux, des acteurs, des médiums, des aléas (météo ou autres…). Les artistes, les compagnies programmées obéissent volontairement à une dimension fractale. La programmation est généreuse, délicate, fine, des propositions que l’on estime « justes », sans artifice, et qui n’abandonnent rien au « star système ». Elle rassemble, agrège autant des propositions d’artistes de nos vallées, de nos villes, de nos plaines que des artistes venus d’ailleurs ; des œuvres qui font éclore dans l’esprit du public, des images et des émotions que l’on espère indélébiles.



Paysage à l’échelle Extraits des notes d’Isabelle Raquin et Nicolas Lanier

Nicolas Lanier : Plutôt que « comment je regarde le paysage ? », « comment je suis regardé par le paysage ? », « comment, combien il me transforme, me touche, me change ? ». Le paysage est le sujet. Imposer le danseur comme sujet serait piégeux. Il serait vite avalé par la nature qui se suffit à elle-même, et qui est si vaste. Que le sujet soit pleinement le paysage nous permet de tirer des lignes, de jouer aussi avec notre ressenti. Il est nécessaire de passer beaucoup de temps à fermer les yeux et à écouter, juste écouter, pour prendre conscience de la temporalité de ce paysage, de là où l’on se trouve vraiment. Cette temporalité du lieu influence le rythme du spectacle, la progression du public. Cette écoute nous renseigne aussi sur les qualités auditives et les stimuli sonores. C’est intéressant d’avoir froid, de s’imprégner de sensations pour trouver les mouvements, inventer les apparitions, les déplacements, intégrer comment utiliser les creux, maîtriser les surplombs, jouer avec un public situé au-dessus de nous, ou au loin, ou très près. Ensuite, on découpe le site en petites parcelles, en qualifiant celles qui nous attirent, celles qui sont risquées. Quelles sont les temporalités de ce lieu lorsqu’on se trouve au milieu du champ, en bordure, sur la crête, avec l’horizon, dans le bois, sur la route, et aussi suspendu sur un escabeau hors sol ? Isabelle Raquin : Nicolas nous fait beaucoup arpenter le paysage, marcher : marcher pour nous faire réfléchir là où nous emmènent nos pas, ce qui « tout autour » se met en mouvement entre moi et cet environnement. Arpenter le lieu, le traverser, se perdre, se situer, s’arrêter, le tracer, le longer, le contourner, et puis marcher le lieu de nouveau.

Changement d’échelle Performance de plein air Compagnie Pas de loup Autrans, 27 et 28 janvier 2018

Nicolas Lanier : On s’y est pris très à l’avance, une année en amont, afin d’aborder ce paysage durant l’hiver et d’être en capacité de présenter le spectacle durant l’hiver suivant. Le fait de travailler un an à l’avance, donne des informations précieuses pour choisir finement les sites. Après, à la saison plus ensoleillée, nous avons alors le temps de rencontrer les gens du voisinage, de les faire parler, de les enregistrer, ce qui nous nourrit à propos de l’histoire de ce site. Isabelle Raquin : Le focus de départ c’est l’échelle, et la rencontre des corps de métier où l’échelle est au travail. On a rencontré des agriculteurs, des charpentiers, des spéléologues qui nous ont amenés sous terre, le capitaine des pompiers. C’est aussi approfondir la perception d’un territoire avec cette parole, sans se préoccuper de ce qu’on va en faire. Dans une création, il y a un moment de fouille archéologique. Récolter des témoignages des gens d’ici est essentiel, car le paysage c’est aussi un paysage humain. Cette longue durée de gestation nous donne le temps de les rencontrer, d’être sur leurs terres, de rencontrer tous les agriculteurs là où se déroulera la performance, de connaître leurs noms, de les inviter, de bâtir ainsi une profonde complicité.

Nicolas Lanier est metteur en scène, danseur et musicien de la compagnie Pas de Loup.

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Isabelle Raquin est chorégraphe, danseuse et plasticienne de la compagnie Pas de Loup.


Paysage à l’échelle

Nicolas Lanier : L’hiver c’est essentiellement la saison morte, infertile. C’est le temps où la nature est au sommeil. Il n’y a pas de couleur, tout est blanc. Subsiste un théâtre d’ombres fait seulement de branchages. Les jours sont très courts, le silence domine, avec juste le bruit du vent. Cela participe à l’émotion du paysage, transcende, nous dépasse, ne nous appartient pas. Mais jouer en plein air et en plein hiver, c’est évidemment prendre un risque ! Mais un risque assumé, parce que s’il fait -15 °C, nous devons jouer quand même. Effectivement, ce fut un coup de chance, puisqu’il a neigé juste avant, puis fait un grand soleil alors que la répétition générale s’était déroulée sous une tempête de neige et qu’on ne voyait pas à 15 mètres.

Isabelle Raquin : Les Bonhommes reproduits ici accompagnent le voyage de ma vie et du travail, ils existent depuis longtemps, n’ont droit ni à la gomme ni à la rature. Compagnons, alter ego de mon regard sur le monde, ils révèlent l’ombre de ma pensée sur un mode pictural. Experts en expression poétique de l’instant, ils apparaissent, intuitifs et aléatoires, célèbrent le quotidien et laissent soupçonner les contours d’une pensée qui ne saurait s’exprimer autrement.





Roman-photo d’arrêt sur images Texte Jeff Thiébaut, images Maryvonne Arnaud

L’idée, au départ, est simple, mais pas tout à fait facile à mettre en place. - Vous faire monter dans un autobus, mais ni pour une visite guidée « Sur votre droite des arbres, sur votre gauche d’autres arbres… », ni pour un cours de lecture du paysage « Que faut-il regarder, ne pas regarder ? Comment le regarder, ne pas le regarder ? » - Vous faire partir plutôt en excursion dans un environnement a priori familier, vous embarquer dans un mini-voyage reliant plusieurs destinations particulières où vous descendrez de l’autobus pour aller voir de plus près ce qui se passe. - Vous encourager à parler avec votre voisin et même, après chaque étape, à changer de place dans l’autobus pour parler avec d’autres voyageurs. Le mouvement est donné. Reste maintenant à vous surprendre en vous confrontant de manière humoristique à quatre paysages aussi différents que possible : >u n lieu ne s’inscrivant pas dans la catégorie « paysage naturel », c’est-à-dire en général abondamment bâti ou aménagé ; >u n lieu comportant des vestiges plus ou moins abandonnés d’une activité passée, sans pour cela être inscrit à l’inventaire ; >u n lieu à caractère oppressant, ou un site naturel confronté à l’emprise implacable du béton ; >u n lieu idyllique ou aménagé de manière à artificiellement le devenir. Dans ces lieux viennent s’inscrire des personnages qui ont une raison extravagante d’être là, d’y venir régulièrement, de s’y livrer à une activité déterminée. Rythmé par les déplacements, arrêts, descentes, cheminements et remontées, cela donne lieu : > i ci à des déclamations inspirées ; > l à à des imprécations délirantes ; > l à encore à des considérations anthropo-géographiques ; >a illeurs à de très confidentielles confidences féminines.

Arrêt sur images Compagnie délicesDADA Le Bourg-d’Oisans, 20 janvier 2018 Lans-en-Vercors, 27 janvier 2018 Villefontaine, 10 février 2018 Vienne, 10 mars 2018

Tout ceci dans cet ordre ou un autre, selon les fluctuations du trajet à mettre en place. Éphémère et donc véritable.

Jeff Thiébaut est metteur en scène de la compagnie DélicesDADA



La poésie Yoki Yoki Yo, c’est le bruit, le son, son/ assimilation/souvenir provoquant des émergences paysagères !

C’est beau, hein ? C’est le Yoki n° 1 de mon manifeste…

Ohé Ohé Ohééééé

Ohé Ohé Ohééééé


Polo : Tableau représentant la nature ! Bébert : Définition du paysage, Petit Robert 2004. Tu fais les consonnes ? Polo : C’est parti !

La poésie délimite les marges L’état mouvant des mots Car les mots se meuvent Oui les mots se meuvent Et soudain l’émotion naît…


Ce qui s’agite ici est impalpable, totalement invisible. Seuls, nous autres guérisseurs, pouvons y remédier, car c’est au mal vécu des bâtiments dont ils proviennent que l’on doit l’origine de ces miasmes redoutables…


GOB… GOBGUDALEB, GODAGUILEB GOB… GOB… DA-A-A-A LEBIGOB, GODA ! - GUIDADA ! GUDADA !-GOUIDADA ! GOB…

Normalement la mutation est en train de s’accomplir, la forme va se libérer de l’informe, le laid céder la place à la beauté… J’en peux plus ! Il y a beaucoup, beaucoup trop de paysages à décontaminer dans ce département et… personne de disponible en semaine. Il ne faut pas rester là ! Éloignez-vous du bâtiment…

GUDALEB GODAGUILEB… GUILI ! GUILI ! GUILI !!… GUILI ! GUILI ! GUILI !!!


C’est étrange ce cerf qui existe en moi ? Une biche, cela paraîtrait plus normal, plus naturel…


Hum, vous ne nous laisseriez pas seuls un petit peu ?

Il y a des mots comme paysage, on veut tellement mettre de choses dedans qu’ils finissent par déborder et on ne sait plus quoi en faire.

Pays sage – pays pas sage – passage – passer de l’autre côté – devenir un arbre…


Drôle d’endroit pour jouer au ballon ! Ce n’est pas le genre de paysage que l’on peut voir sur les cartes postales, mais c’en est un, il en fait partie, en tout cas il est là !

Quand l’homme invente des matériaux de plus en plus résistants, il n’y a plus d’échange entre les éléments, ça ne percole plus.

Le premier outil du géographe, ce sont ses pieds avec lesquels il arpente la croûte terrestre. La croûte ? Tiens, avant on ne disait pas ça, on disait l’écorce terrestre !



Les dériveurs Entretien croisé avec Évelyne Lonchampt, Aline Maclet, Corinne Pontier et Gilles Guégan, quelques-uns des artistes associés du groupe Ici-Même [Gr.]

Tombe la neige

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Performance Ici-Même [Gr.] Centre d’entretien routier du Bourg-d’Oisans > 19 et 20 janvier 2018

Corinne > Comment échapper aux « enclavements » de pensée et de territoire ? Pour raconter l’hiver en Oisans, après avoir échangé de manière intuitive avec plusieurs de nos interlocuteurs et une série d’arpentages en juillet 2017, le centre départemental d’entretien routier s’est imposé, car sans cette activité, sans ces hommes qui déneigent les routes nuit après nuit, il n’y a tout simplement plus de voies de communication (ni de sports d’hiver d’ailleurs). Gilles > Ce centre est un nœud de redistribution, et nous affectionnons particulièrement ces plateformes de travail en horaires continus – plateforme de tri du courrier, hôpital, gare, marché de gros – qui sont essentielles pour la communauté, mais qui demeurent pourtant largement invisibles. Aline > Cet espace de travail définit bien ce territoire de l’Oisans, en donne une lecture singulière. Il symbolise parfaitement l’hiver, mais un hiver de fond de vallée, un hiver de travail et non pas de loisirs. Évelyne > Et ce centre n’est pas un espace public, mais possède une fonction publique, et notre propos est de le révéler publiquement. Corinne > Intervenir dans une entreprise en activité nécessite de construire un espace-temps côte à côte de deux collectifs au travail : l’équipe du centre d’entretien et les artistes d’Ici-Même, et ce cheminement parallèle, ce frottement, favorisent l’émergence d’un récit nouveau, d’une convergence de propos. Évelyne > On se fait adopter. On se fait comprendre. Ils aiment leur métier et nous aussi, ils ont le sens du commun, sont au service des autres et cela nous rassemble. Le fait que des artistes, dont des femmes, soient présents avec eux à 3 heures du matin à bord des saleuses et des engins a été pour beaucoup dans la réussite de l’expérience, dans la légitimité de notre présence. Aline > Nous dormions sur place, dans les chambres réservées aux saisonniers, et cela nous a permis d’épouser le rythme de la plateforme, de comprendre son fonctionnement et de nous faire comprendre. Corinne > Nous faisons peu d’images depuis des années, mais nous travaillons en revanche toujours sur l’environnement sonore ; cette approche plus discrète permet que, petit à petit, la confiance s’installe. Nous n’arrivons pas en prédateurs avec une caméra et des projecteurs, et cette discrétion explique sans doute que l’expérience soit acceptée, puis partagée avec eux. Gilles > Nos promenades laissent une grande place à l’improvisation. Elles n’ont jamais de but prédéfini. Ce que nous recherchons, c’est la rencontre et l’expérience partagée. Elles nécessitent de la lenteur, de la retenue, de l’écoute. Corinne > La plupart de nos enregistrements ont été réalisés dans les chasse-neige alors que les voix


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des chauffeurs commentent le paysage, repèrent les obstacles, notent les risques d’éboulements. L’accumulation de toutes ces voix d’hommes enregistrées à bord et de nuit, redistribuées dans le grand garage formait un grand chœur/corps vocal… Une approche du geste par le son des voix, leur timbre, leur grain dans le bruit du travail. Car ce projet se caractérise par un gros travail d’écriture et de sonorisation des lieux, espace par espace. Aline > Cette improvisation entre les sons réels et les sons recomposés est intéressante. Le centre aurait dû être calme durant le week-end, mais comme il neigeait fortement, l’urgence a imposé une forte activité, un mouvement incessant des engins à inclure dans notre partition. Les diffusions de nos fragments sonores préparés et les sons produits par les activités réelles se sont superposés, recomposant les ambiances et troublant l’écoute du public. Évelyne > Le visiteur est invité à fermer les yeux et à se laisser guider par la main d’un(e) inconnu(e), à s’abandonner à une expérience inhabituelle de marche. Corinne > C’est une rencontre corps à corps qui affecte chacun, celui qui guide et celui qui est guidé, et ce trouble permet d’accepter et d’accorder nos émotions. Aline > Nous tentons de constituer un grand corps collectif en mouvement. C’est une chorégraphie/composition « instantanée » avec le lieu et ses mouvements, les gens qui y travaillent et bien sûr avec les visiteurs, le public. Le guidé est mené par un jeu discret de mouvements de la main de celui qui guide, peau à peau. Embarqué dans une écoute guidée minimale, consentie, à peine portée… Puis le guidé est re-déposé dans son autonomie. Cet aller-retour entre abandon et autonomie, disparition et invisibilité participe de l’émotion générale de l’expérience. Corinne > L’abandon à la marche avec les yeux fermés permet une révélation. On ressent plus finement son corps, ou la texture des murs, ou la qualité de l’air, ou la température… Évelyne > Au-delà de ce rapport entre le guide et le guidé, ce duo entre aussi en relation avec les employés au travail qui observent, puis modifient leurs gestes. L’attitude de chacun change, s’affine, se fait plus accueillante. Gilles > Tombe la neige est une représentation tactile du réel, une représentation renouvelée d’un territoire et des individus qui le constituent. Corinne > C’est une traduction intuitive, une expérience temporaire qui est partagée. Ce territoire en plein hiver est un paysage de western où les conducteurs des engins de déneigement enfourchent leurs montures pour dompter le paysage.


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Montagne défaite Olivier de Sépibus

Ce titre, « Montagne défaite », affirme que la montagne se défait de quelque chose, mais exprime aussi mon rapport à la montagne. Un rapport de défaite. Ce travail traite de la transformation de la haute montagne alpine. Les célèbres glaciers, les neiges dites éternelles sont en train de descendre du paradis où elles étaient installées. Voilà pour le constat. Je cherche par ce travail à redéfinir une manière de photographier, de représenter cette réalité en mouvement de la haute montagne en retravaillant son échelle. Car j’ai l’impression qu’aujourd’hui cette question d’échelle est très perturbée. La haute montagne symbolisait lorsque j’étais enfant le lieu du sauvage, de la nature hostile dans laquelle l’homme était héroïque parce qu’il arrivait à surmonter toutes les épreuves. Jusqu’à l’alpinisme des années 1960-1970, il était est assez fréquent que des alpinistes perdent un copain en montagne. C’était une règle à laquelle il fallait se soumettre pour faire des « premières » dont les limites étaient sans cesse repoussées. Un des héros le plus incroyable et pugnace fut certainement Walter Bonatti. L’homme donnait l’échelle à l’immensité, ou en tout cas c’était autour de l’homme que s’organisait l’espace de la montagne. Conquise, celle-ci devenait un socle, un piédestal. Mais ce monde a disparu sans que nous en ayons pleinement pris conscience.

Exposition Olivier de Sépibus Jardin du musée de l’Ancien Évêché à Grenoble 21 décembre 2017 > 20 mars 2018

Olivier de Sépibus est plasticien et apiculteur

Notre conception de la nature est touchée « à son cœur » parce que nous portons toujours une conception de la nature datant du XIXe siècle. On croyait à cette époque que la nature était stable, c’était le camp des fixistes (qui ont combattu les Lamark, puis Darwin avec acharnement). Un siècle et demi plus tard, la science a prouvé que les fixistes se trompaient fondamentalement, mais leur conception d’une nature stable et immuable demeure dominante dans nos mentalités. D’ailleurs on parle aujourd’hui de « transition », ce qui est un stigmate de cette vieille conception. Il n’y a pas de transition. On est en chemin, mais on ne vient pas d’un état stable pour retrouver un autre état stable, ce que suppose le terme de « transition ». La vie est une instabilité permanente qui fait que l’on est moins dans un état de transition que de transformation continuelle. Ce qui est assez caractéristique dans la représentation de la montagne, c’est qu’elle nous a imprégnés d’une sorte de stabilité qui était réconfortante finalement, nous aidait à vivre.

Montagne défaite

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C’est cette réalité imaginaire des Alpes qui m’intéresse. Que s’est-il passé pendant cinq cents ans pour que les artistes, les explorateurs, les conquérants, les alpinistes, à travers les récits, les peintures, puis les photographies, transforment ce territoire pays affreux comme le désignait Montesquieu, en un paysage où beauté et pureté donnent tant envie, et que ces espaces soient devenus si désirables ? Aujourd’hui, cet espace de l’imaginaire alpin est en train de se transformer. Ainsi, les cartes postales de haute montagne qui continuent d’être vendues datent des années 1980. Car les glaciers des Écrins, par exemple, ont perdu cette masse attractive et ne correspondent plus à une certaine image emblématique. Un corpus d’images obsolète circule, mais qui ne représente plus la réalité. La catastrophe n’est pas seulement physique, elle est aussi esthétique. Au sens où catastrophe, en grec kata, c’est « tomber » et strophe c’est « tourner », c’est donc une chute en spirale. Mon impression, c’est que par rapport à cet imaginaire qui a été tellement puissant, il est aujourd’hui difficile d’accompagner cette transformation et d’inventer une esthétique adaptée à cette nouvelle réalité. Alors oui, la transformation devient catastrophique et dangereuse parce qu’il y a un vide des représentations. Quand je vais en montagne, c’est vraiment déchirant de voir de quelle manière les alpinistes, les gardiens de refuge, tout le monde pleure cette disparition. C’est terrible. C’est parce qu’on n’a pas de représentation de rechange. Donc le paysage n’est pas fixe, il se transforme à une vitesse rapide et je documente ce mouvement. Est-ce que ce glacier a toujours quelque chose à me dire ? Et si c’est le cas, est-ce que moi je peux en dire quelque chose d’actualisé ?


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L’esthétique et la catastrophe Lucie Goujard

Le titre de l’exposition d’Olivier de Sépibus, « Montagne défaite », fait résonner une double catastrophe : le recul, visible des glaciers, d’une part, l’évocation d’un sentiment de démission, d’absence d’émoi suffisant autour de cette disparition, d’autre part. Ainsi est advenu son souhait de montrer la haute montagne… non plus celle qui dépasse la mesure de l’homme, la haute montagne de la conquête, mais celle devenue à l’inverse site menacé, dompté, conquis et aussi en partie détruit. Comment rendre compte alors de ce nouvel imaginaire des Alpes, lieu légendaire, indéfiniment décrit, dessiné, peint, puis photographié, aujourd’hui transformé par le changement climatique – et dont l’iconographie, de fait, n’est plus, ne correspond plus ? Ou autrement dit, comment figurer cette inquiétude du paysage ? À ce stade, deux choix s’offrent à l’artiste traditionnellement pour partager son émotion : dépeindre le mal subi, les ravages, ou les symboliser efficacement. La représentation choisie ici est celle qui s’éloigne du relevé des traces, de la monstration des ruines, cicatrices, brèches, éboulements, fractures, etc., souvent spectaculaire. Elle offre en lieu et place la vision moins attendue d’un tableau photographique équilibré et sobre, y compris dans les couleurs – d’une « noble simplicité et sereine grandeur », pour aller jusqu’à reprendre la formule célèbre édictée par le chantre du néoclassicisme J. J. Winckelmann.

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Par l’effacement, la suppression des indications géographiques, la négation des repères, Olivier de Sépibus vient ensuite signifier le cataclysme. Cette omission rappelle en effet tout à coup que… non ! décidément la montagne n’est pas interchangeable ; car sans nier l’intérêt visuel de cet anonymat esthétique, le visiteur de « Montagne défaite » veut tout de même toujours savoir « où ça a été pris ». Et c’est sans doute ainsi que la série parvient le mieux à lui exprimer esthétiquement qu’il pourrait à son tour entrer un jour « dans un rapport de défaite avec la montagne », rapport angoissant dans lequel les repères visuels les plus assurés, le paysage commun, auraient silencieusement, mais réellement disparu. C’est là aussi probablement toute la qualité du tableau classique, celui que l’on a longtemps souhaité rejeter : sa quiétude majestueuse, d’une puissance muette et persistante, continue de pouvoir nous conduire à un recueillement immédiat et universel.

Lucie Goujard est maître de conférences en histoire de l’art contemporain / histoire de la photographie à l’Université-Grenoble-Alpes et commissaire d’exposition



Beaucoup de gens pratiquent les paysages et beaucoup de gens contemplent les paysages. J’observe un brouillage croissant des frontières entre épanouissement personnel, méditation, sport et tourisme. Les questions obsédantes sur le sens de la vie, le pourquoi de nos actes, sont placées au centre de ces pratiques où la montagne est un espace d’expression privilégié. Ainsi aujourd’hui, alors que le temps est maussade, je suis certain que des passionné.e.s sont en train de gravir ou de redescendre les sommets situés autour de Grenoble. Ils recherchent, par cette pratique, une intensité. Le Moucherotte, 1 900 mètres d’altitude, qui est un des sommets les plus proches de la ville, est gravi chaque nuit d’hiver, chaque jour de tempête, en peau de phoque, par des femmes et des hommes qui viennent chercher là une forme d’immersion dans un ailleurs proche, en même temps qu’une émersion au sens de ressentir la nature en soi. Ces pratiques de la montagne produisent une activation d’un paysage arpenté, parcouru et vécu. On y retrouve une célébration de la lenteur, une mobilisation du corps où les émotions, le vertige, la relation à la pente, l’effort physique, l’incertitude, voire l’engagement, fonctionnent comme des accélérateurs, des boosters d’altérité, des expériences psychogéographiques au sens des situationnistes. Philippe Bourdeau Géographe des pratiques et des métiers des sports de montagne à l’Institut d’urbanisme et de géographie alpine de Grenoble


Éric Bourret, Carnet de marche 2015/2016, (Belledonne, Dévoluy, Oisans, Vercors), Commande du musée Dauphinois

Exposition Le Cairn, Lans-en-Vercors 9 janvier > 16 février 2018



L’empreinte humaine sur la montagne se lit selon les heures, les jours et les saisons. Au fil des siècles l’homme a agrippé les parois, les a triturées et creusées pour extraire du minerai ou tailler une sente. Aux effondrements et aux ravines répondent les râpes opérées pour purger les portions de versants menaçantes. Aux couleurs des roches et des bois font écho le noir rouillé des conduites forcées, sinueuses comme une étrange faune industrielle, les montants des pylônes de toutes tailles, campés de-ci de-là comme des coiffes de dentelle, les murs des usines, et la tôle qui parfois les avoisine. Des lignes électriques qui zigzaguent le long de la vallée, l’écheveau complexe dessine l’impalpable cocon d’une rivière toute vibrante d’énergie. Des collerettes de filets pare-blocs posées à la gorge des falaises, aux ponts balançant la grande route tantôt sur une rive, tantôt sur l’autre, partout l’homme pose sa marque dans cet étroit de la Romanche, dans un bras de fer sans fin et plein de ruses. Sandrine Expilly photographie ces parois du val de Livet burinées par la vie et griffées par l’histoire, et les portraits de cette humanité qui pratique de mille façons la puissance verticale et minérale des lieux. VAL Exposition en plein air de Sandrine Expilly Vallée de la Romanche 21 décembre 2017 > 20 mars 2018

Anne Cayol-Gerin Responsable du service du patrimoine culturel au sein du Département de l’Isère




Mathias Poisson, Marche pieds nus à Fontaine, (encres végétales et aquarelle), Fontaine, janvier 2018


Résister à la géographie

Si la géo-graphie est une façon d’écrire la Terre, Mathias Poisson est un artiste qui résiste plutôt à la géographie. Août 2017. La première saison de PAYSAGE>PAYSAGES est achevée, la deuxième s’annonce. Mathias range son atelier marseillais. Il est sur le départ, heureux de quitter la trop grande ville pour Forcalquier. Ce déménagement lui permet d’abandonner « le monde de l’art » pour mieux retrouver et le monde et l’art.

Guillaume Monsaingeon

Pour dessiner un espace, Mathias a d’abord besoin de se déplacer. Il marche, bouge, enquête, recueille, dialogue. La tradition du dessin de plein air s’est envolée. Autrefois l’artiste s’asseyait pour capter un champ visuel encapsulé, qu’il signait en plaçant la silhouette de l’artiste au travail dans un angle du paysage. Aujourd’hui, le dessin représente plus la psyché de l’artiste, ou celle des autres, que la configuration d’un espace matériel. Mathias s’efforce de déformer – non, ce n’est pas un effort, et il n’entend pas créer un rapport de force avec le paysage : il laisse se déformer objets et trajets, il essaye d’être réceptif aux transformations du paysage. Son travail s’apparente à un « thème et variations » dont il ne livrerait jamais le thème. Sur l’espace de la feuille de carnet, sur la cimaise ou la table d’exposition, il agence des projections d’expériences et de traversées antérieures. Comment renoncer à l’œil-caméra qui est devenu le nôtre depuis plus d’un siècle ? Personne n’est un regard neutre dans un espace stable, aucun d’entre nous n’habite le même espace que son voisin. Il faut résister à la facilité des cartes, itinéraires, bases de données, GPS et autres. C’est un long travail d’en revenir toujours au début : la dérive ne se décrète pas. Pour se laver le regard, Mathias lit beaucoup, plutôt des essais et des philosophes. Peu de romans : les fictions, il les secrète en dessinant. Plus qu’une géographie, il tente le « géonirisme », approche rêvée de l’espace.

Graphies des déplacements

Aucun laisser-aller, pas d’approximation : c’est au contraire une question de résistance. Pour Mathias, toute carte est carte d’identité, une façon de figer l’image, l’état civil, la forme, la dimension… Son travail d’artiste consiste donc à délivrer les identités capturées pour mieux exprimer les paysages en mouvement et la façon dont nous les habitons. Bien sûr, il y a quelque chose d’excessif dans cette condamnation de la cartographie, comme le montrent les innombrables tentatives développées au cours des siècles pour tracer le flux plus que la substance. Mathias le sait bien, il connaît la table de Peutinger et ses représentations longilignes qui dessinent les itinéraires contre les formes classiques. Mais il souhaite combattre une tradition enkystée.

Exposition de Mathias Poisson Le VOG, centre d’art contemporain de Fontaine avec les soutiens du FRAC ProvenceAlpes-Côte d’Azur, de la Région Auvergne-RhôneAlpes, de la ville de Fontaine 7 décembre 2017 > 31 mars 2018

Guillaume Monsaingeon est philosophe, commissaire d’exposition

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Rêve d’artiste : ne plus être contaminé, se dépolluer par l’exercice de la marche et du dessin. Son écologie est d’ordre esthétique. Il lutte contre la pollution des formes figées, espère quitter la géographie déjà écrite et oublier l’usine à rêves du cinéma préfabriqué. Laisser les rêves s’écrire en nous, en tracer des bribes. Mathias revient d’un pays lointain. Comme dans l’art aborigène, espace et temps s’y trouvent mêlés, brouillant nos catégories de rêve et de réalité, du personnel et du collectif. Oui, un dessin peut exprimer à la fois une crainte, un carrefour proche, un rêve, une mythologie ancestrale, la maison de l’instituteur au coin de la rue et ma fatigue lors d’une trop longue excursion. Dessiner un espace et ses mouvements, c’est en capter l’empreinte : pas l’empreinte digitale qui prétend capturer à tout jamais une identité, plutôt celle d’un dormeur niché dans son lit ou dans les herbes, la trace de notre passage ici ou là.


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Résister à la géographie

Mathias Poisson, Les poches crevées, Objets glanés au fil des ans, Forcalquier, 2017

L’architecture, au sens primordial de l’arché, de ce qui fonde nos pratiques, n’est pas marquée par les pyramides d’Égypte. C’est d’abord la pyramide approximative du cairn : entassement de pierres, assemblage collectif égrené au fil du temps, érection lente et minérale. Mathias regrette que nos rues soient dépourvues de cairns. Si le terme « monument » n’avait pas un air prétentieux de démesure, s’il avait conservé sa dimension « minimentale » de petits signes saluant affectueusement notre mémoire ici et là, alors on pourrait dire que Mathias Poisson dessine les monuments infiniment mobiles de nos paysages et de nos vies.


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Mathias Poisson, Attention au sol, (encres artisanales), Les Deux Alpes, janvier 2018



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Page de gauche Mathias Poisson et Virginie Thomas, Agence Touriste’s tools, Marseille 2010-2016

Page de droite Mathias Poisson, Légende des cartes sonores, Lans-en-Vercors, février 2018


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Mathias Poisson, Outils de base, Lurs, avril 2016


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Mathias Poisson, Marche pieds nus Ă Moly Sabata, Encres artisanales, Sablons, fĂŠvrier 2018


Mathias Poisson, Exploration de la grotte des Eymards, Brou de noix, Lans-en-Vercors, janvier 2018


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Mathias Poisson, Graphies du dÊplacements, vues de l’exposition, Fontaine, mars 2018


Caroline Duchatelet, mercredi 4 novembre, vidéo : 9’40’’


Accueillir la lumière Conversation avec Caroline Duchatelet

Daniel Bougnoux __ Caroline, ton travail est très déconcertant parce que tu proposes des anti-films. Qu’est-ce qu’un film aujourd’hui ? Un film est toujours une succession d’événements assez spectaculaires. Il y a un pitch, une intrigue, des personnages, des péripéties. Dans ta façon de filmer, il n’y a pas de péripétie. Ou du moins, cela se trouve fortement épars, dilué, latent, virtuel, comme dans ce triptyque de Soulages auquel nous nous trouvons adossés, tant de blanc virtuel dans tant de noir, qui rayonne d’une lumière diffuse, fossilisée dans ce charbon. Secrète blancheur du charbon. Ou de la nuit. Voilà, il me semble, ce que tu t’efforces de capter. Tu ne montres pas l’événement, mais ce qui s’ouvre sous l’événement, qui fait événement, sans être lui-même événementiel. Bref, rien de ce que nous donnent à voir les médias, qui eux sont soumis au rythme effréné des pics d’actualité, à tous ces événements qui font rupture, ou fracture. Un événement est ce qui arrive. Chez toi, cela arrive très différemment. Caroline Duchatelet __ Effectivement, je n’utilise pas le médium vidéo – l’image-mouvement – pour capturer une image ou un événement, mais avant tout pour sa faculté à enregistrer une durée, un moment, un mouvement d’apparition, de disparition ou de transformation d’une forme, et non pas une forme en tant que telle, ou le résultat de sa transformation. Je tends vers une forme d’abstraction même si, inévitablement, de l’image survient.

Atlas des déplacements

Nous sommes ici aujourd’hui, dans cette salle du musée de Grenoble entourés de quatre superbes œuvres de Soulages, Sam Francis, Joan Mitchell et Miro. Cela me semble très à propos. Ces toiles abstraites sont animées de ce mouvement mystérieux qui meut tout paysage. Elles donnent à voir une association, une interaction infinies de rythmes, d’intensités – de couleurs, de matières et de lumières. Il y a ce triptyque magnifique de Soulages, trois surfaces noires qui sont des surfaces d’accueil, des surfaces de réception de la lumière. Les lumières, du jour, du musée, les ombres des passants, y varient sans cesse, elles sont recueillies dans le mouvement, le rythme de la peinture épaisse et noire. Il n’y a pas d’image. Il y a une matière manuellement étendue qui ressemble à un fin labour, qui est animée par un rythme, des plis de peinture, une matière qui accueille.

Musée Hébert, La Tronche 21 décembre 2017 > 23 avril 2018

Hébert pensionnaire à la villa Médicis

Caroline Duchatelet est plasticienne

Je filme la lumière. Et donc inévitablement le paysage qu’elle dessine ou révèle. Ce ne n’est pas tant l’image ou la forme de ce paysage qui m’attirent, mais surtout le mouvement par lequel la lumière l’anime et lui donne corps. Je filme l’aube. Je pars en quête d’un terrain propice à accueillir ce mouvement. Je suis alors très attentive à l’orientation,

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J’aimerais citer ici un extrait du livre de Pascal Quignard, Une journée de bonheur, qui offre une réflexion sur le vers d’Horace, « Carpe diem », qu’il traduit par « Cueille le jour » : « La nuit est comme le fond de la mer, le rouleau continu sur lequel les continents (ici les continents ce sont les mois lunaires et les blocs d’émotion des saisons) s’avancent et se déforment. La nuit obscure au bout de la journée dispersée et violente ne vient qu’actualiser ce qu’elle est au fond du ciel : une implosion sourde, opaque et dense en amont de l’explosion stellaire et solaire qui autorise la vie sur la Terre sous la forme de la nature. Un trou noir qui s’épanche et à partir duquel l’espace fuse, saute, poudroie, s’émiette en temporalité, en météorologie, en ellipses, en spasmes, en surprises. Le jour module selon les saisons. C’est la beauté qu’il laboure et qu’il change. La nuit se réserve, est fidèle, persiste et se tait sans fin. C’est le fond. »

Musée Hébert, La Tronche 21 décembre 2017 > 20 mars 2018


Caroline Duchatelet, mercredi 21 mars, Carnets vidéo, Résidence PAYSAGE>PAYSAGES, Vercors 2018


Accueillir la lumière

aux textures des surfaces, à la saison, au climat, à l’humidité, à la consistance du ciel. Je pars dans la nuit, je marche. Je ne sais pas ce qui va arriver, je ne sais pas ce que je vais filmer. Je ne vois pas bien. Il fait noir, la vision est en sourdine. Le corps est alors plus à vif, plus réceptif. Je suis plongée dans une masse sombre, noire. Dans le noir, les sensations sont surtout tactiles, la vision ne l’a pas encore emporté sur les autres sens. Il y a des changements de température. Il y a des changements d’intensité lumineuse. L’aube d’avant l’aurore est particulièrement silencieuse. C’est ce moment de latence avant le lever du soleil qui m’attire, qui m’intrigue, qui me semble inépuisable dans son champ de possibles. Quelque chose va sourdre de la nuit, et c’est imprévisible. Cet imprévisible échappe à toute intention, à tout projet. L’aube est un moment infiniment émouvant. Une lumière émerge du fond de la nuit. Cette lumière vient de très loin, du fond du cosmos – elle est originelle. Cette venue de la lumière nous ouvre à une expérience du temps. La lumière va donner corps à un paysage. Cette expérience du paysage est à la fois spatiale et temporelle. Aussi, il ne s’agit pas pour moi de représenter ce paysage, mais plutôt d’œuvrer à en rejouer un moment. Un moment où s’entr’aperçoit peut-être son origine, ou son mystère. En travaillant la temporalité d’un paysage dans son présent, quelque chose du passé s’ouvre.

Caroline Duchatelet __ Avec ma caméra, j’enregistre. Il s’agit plus d’écouter que de regarder. C’est plus diffus, moins focalisé. J’enregistre un moment. Il ne s’agit pas de prise ou de capture d’image (geste plus prédateur). Mon attitude est relativement passive : je pose la caméra, je n’y touche plus, et « ça » s’enregistre. Plus tard, dans l’atelier, je découvre ainsi des choses que je n’avais pas perçues lors de l’enregistrement. Au montage, je n’interviens pas sur l’image, et l’essentiel du travail de montage se fait sur la durée : j’accélère des parties, j’en ralentis d’autres, j’en garde certaines en temps réel,

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Daniel Bougnoux __ Quand on descend au jardin, nous rappelle François Jullien, il ne faut rien forcer si l’on veut que cela pousse. Ne surtout pas tirer sur les plantes pour les aider à pousser ! Cela serait les dessécher sur pied très rapidement. Donc, il y a un accompagnement du geste jardinier qui n’est pas un faire « technique », mais qui est un faire « avec ». Le jardinier accueille son jardin et il le cueille plus tard évidemment. Mais pour le cueillir, il faut d’abord l’accueillir. Un paysage ne cesse de bouger, son érosion est incessante. Comme sa poussée. Comment accompagner ce qui pousse et le percevoir sans trop faire violence à cette genèse permanente ? Le titre de Jullien, Transformations silencieuses, s’applique particulièrement bien à ton travail. Capter la naissance du jour est très émouvant, parce qu’on ne sait où poser le regard. Tout est ambiant, peut-être que cela entre autant par les oreilles que par les yeux. Tu disais aussi que les oreilles sont le sens de l’ambiant, alors que les yeux sont discriminants, et sujets à des coupures. On peut isoler, couper un détail dans la vue, alors que l’ouïe est beaucoup moins analytique, plus synthétique. Comme elle, tu travailles dans l’ambiant.

Ce n’est pas au « temps qui passe » ou même à l’éphémère, que nous rend sensible l’art de Caroline Duchatelet ; il n’en reste pas à cette banalité. Mais, par la concentration disponible portée à cette transformation silencieuse, il porte à déployer notre capacité d’être là, effectivement là, « simplement » là, et d’exister. François Jullien

C’est un mouvement continu, inépuisable et j’essaie d’en enregistrer un fragment, une intensité, un rythme. À l’aube, les choses apparaissent et disparaissent aussitôt, pour devenir aussitôt autres. Un paysage naît et meurt simultanément. Une intensité lumineuse croît, puis se dissout, devient autre. Il y a un point d’intensité ténu, subtil, dans cet entre, entre ce qui naît et ce qui meurt, comme physiquement palpable. Et c’est ce point d’intensité à peine perceptible que j’essaie d’enregistrer, de cueillir, ou plutôt d’accueillir, qui est un geste plus continu, qui est moins définitif, qui ne s’arrête jamais – c’est un mouvement sans fin.


Caroline Duchatelet, Le 25 mars, vidéo : 40’, Texte et voix : Yannick Haenel


j’en « fonds » d’autres, et ce pour faire apparaître des intensités qui ne se perçoivent pas autrement. Les transformations opérées par la lumière vont ainsi devenir perceptibles. Peut-être y a-t-il une similarité entre le mot capturer et celui de cueillir, dans le sens où les deux impliquent un point de rupture, un saisissement. Juste entre un avant et un après. Alors que lorsque l’on enregistre, il s’agit d’un flux, d’une durée. Et oui, il s’agit d’accompagner, d’épouser cette durée, ce mouvement. Et ensuite, en travaillant le rythme et les intensités de ce flux, d’essayer de le condenser pour en proposer comme un concentré, celui d’une lumière ou d’une aube. Daniel Bougnoux __ En général, tous nos régimes de perception sont soumis à la hiérarchie de la figure et du fond, de l’objet et de son environnement, ou de son milieu comme on aimera dire. Toi, tu t’attaches à renverser cette hiérarchie pour nous forcer à percevoir ce niveau du fonds. Il y a un vrai défi esthétique de ta part, à capter cet événement qui n’est pas événementiel, cette montée du fonds dans le plan du visible. Tu travailles sur cette lumière du fonds, ton fonds c’est la lumière. Caroline Duchatelet __ C’est la lumière. La lumière nous baigne, nous rythme, nous traverse, elle nous est commune. Immatérielle, elle est à la fois espace et temps. J’essaie de proposer une situation qui en favorise l’expérience, le partage d’un « moment-mouvement » de paysage. Je ne peux m’empêcher de regarder cette toile de Sam Francis ici à côté de nous. Elle a un grand vide blanc en son centre, c’est le fond de la toile. Ce fond blanc, c’est un fonds, pour reprendre tes mots, Daniel, qui ouvre à un surgissement, un déploiement de couleurs vives, de formes, de la lumière.

Caroline Duchatelet __ Le 25 mars est le film d’une aube devant l’Annonciation de Fra Angelico au couvent San Marco, à Florence. Cette Annonciation présente une particularité : le rayon, qui figure dans toutes les Annonciations, le rayon divin qui vient annoncer à la Vierge qu’elle va enfanter d’un dieu, et qui la féconde, n’est ici pas représenté. À sa place, l’espace ocre clair de la chambre où se trouve la Vierge. La fresque est comme inachevée, il y a comme un espace vide, une zone plus claire. Une hypothèse soulevée par un ami historien de l’art, Neville Rowley, est que, peut-être, le rayon n’aurait pas été peint car, d’une petite fenêtre qui se situe à l’est, à gauche de la fresque, la lumière réelle entrerait à l’aube et viendrait le figurer.

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Daniel Bougnoux __ Freud a un mot important, Arbeit, Traumarbeit, le travail du rêve. J’ai pensé que chez toi c’est la lumière qui travaillait au sens de Freud, comme on dit le travail du bois. Un bois travaille sans qu’on le voie travailler… Quand j’ai vu ton film, Le 25 mars réalisé devant l’Annonciation de Fra Angelico, j’étais complètement dans ce travail de la lumière, au sens de Freud. C’est assez fort, il faut le vivre. Là-dessus aussi, Jullien est intéressant parce qu’il insiste vraiment sur le vivre : non pas voir, non pas entendre, mais vivre ce qui arrive. Cela n’est pas de l’ordre du découpage, n’est pas objectif, dans la mesure où la lumière n’est pas un objet, mais le milieu des objets. Comme le dit Jullien, nous sommes dans l’entre. Il ne faut pas peindre la pomme et le compotier, mais ce qu’il y a entre la pomme et le compotier dit Braque. Il s’agit de peindre, de faire advenir la lumière dans le tableau. La lumière qui baigne tout cela. Comment montrer la lumière ? Comment la faire advenir ? Il y a là un véritable enjeu philosophique, esthétique, spirituel, une expérience vitale en tout cas de cette lumière que tu accompagnes, toi, par ces vidéos.

Accueillir la lumière


Caroline Duchatelet, Le 25 mars, vidéo : 40’, Texte et voix : Yannick Haenel


Nous sommes allés, à l’aube, devant cette fresque, Neville, Yannick Haenel, un ami écrivain qui vivait alors à Florence et moi. Ce qui était incroyablement émouvant, à vivre cette fresque à l’aube, au-delà de voir si le rayon prenait ainsi forme, c’était de découvrir combien le peintre avait réalisé son œuvre en fonction de la lumière réelle : la lumière naissante est accueillie par les blancs et les couleurs claires qui lui ouvrent un chemin. Et dans l’ombre de l’aube, on peut ainsi voir affleurer de la surface mate et poreuse de la fresque – comme du fond de la nuit, d’un fond un peu poussiéreux, particulaire – une double lumière, celle d’un temps très ancien, celui de Fra Angelico, qui rencontre et accueille celle d’un temps actuel, présent. On est alors traversé par une expérience du temps – à la fois de sa durée et de son impermanence. Un paysage apparaît et disparaît aussitôt, pour devenir déjà autre, incessamment et silencieusement transformé par la lumière. Cette fresque n’est pas seulement le récit d’une scène, elle accueille la lumière d’un jour à chaque fois autre. À l’aube, cette lumière semble littéralement affleurer, sourdre de sa surface, comme du fond de la nuit. Je n’aime pas le mot mystique dans son acception religieuse. Mais j’aime le mot mystère qui s’y trouve. Un mystère premier, fondateur de tout paysage, celui d’une lumière originelle et qui se rejoue chaque matin dans la venue de la lumière. Daniel Bougnoux __ Ce qui est infiniment touchant dans cette scénographie de ta vidéo, c’est que la nature complète le tableau, la lumière surgissante est l’accomplissement de la parole de Dieu. On comprend que l’Annonciation c’est l’annonciation du jour et que tout jour rejoue une annonciation. Tu citais Pascal Quignard, Tous les matins du monde, mais toi, tu captes les aubes du monde, et l’aube est une promesse immobile. On pourrait convoquer de grands textes sur l’aube (comme Rimbaud). L’émotion donnée par l’aube peut être bouleversante. Dans la scénographie propre à Fra Angelico, il y a un vide assez vertigineux entre les deux personnages et en même temps il y a une proximité dans la douceur, parce qu’ils ont le même geste des mains. Les mains de la Vierge sont inachevées peut-être, selon les spécialistes de l’art, mais ces mains protègent le giron où est en train de s’accomplir le mystère de l’incarnation, et en même temps la douceur infinie de cette Vierge qui accueille ce qui vient par l’est du tableau, c’est-àdire par la gauche. Dans les tableaux de l’Annonciation, la Vierge est généralement à droite. Pourquoi cette fréquence de position, la Vierge à droite et à gauche l’ange ? Parce que le rayon lumineux porte l’inscription « tu vas enfanter, etc. ». Dans notre culture, l’écriture court de gauche à droite ; il faut donc que l’ange soit à gauche pour que la parole divine (le logos spermatikos) qui va féconder Marie soit lisible à même le rayon lumineux. L’ange entre par la gauche. Neuf fois sur dix. Ici, il y a suppression du rayon lumineux, suppression de la parole divine, et il y a un entre absolument frémissant et vibrant, entre l’ange lui-même incliné avec respect et protection. Je trouve cette rencontre entre toi, Fra Angelico et la lumière de l’aube assez renversante. Et cette coïncidence que tu captes n’a pas lieu uniquement le 25 mars.

Daniel Bougnoux __ Yannick Haenel prononce un très beau mot qui accompagne la vidéo : « L’espace est maintenant entièrement éclairé. L’Annonciation a eu lieu. » Donc l’Annonciation de l’ange est celle du jour lui-même. L’ange apporte la lumière. Et cette lumière ne féconde pas seulement la Vierge.

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Caroline Duchatelet __ Oui, elle est sans fin.

Accueillir la lumière



Tenir bon 10 questions à Chloé Moglia

1 > Caroline Duchatelet __ J’ai été frappée par la sensation que vous donnez d’une épaisseur à l’air autour de vous, autour de votre corps. C’est peut-être provoqué par l’extrême lenteur de vos mouvements, mais autour de vous, l’air semble devenir plus dense. Il devient palpable. C’est d’autant plus prenant que l’on entend très fort votre respiration, qui est particulière, elle a quelque chose de pneumatique. C’est comme si, tout en y évoluant, vous êtes aussi traversée par la matière de l’air. Le mot épais peut sembler péjoratif, mais il me permet de nommer une consistance. Avant de venir vous voir, en voyant la photo du programme, j’imaginais une performance qui utiliserait l’élan comme moteur. Et j’ai l’impression que vous n’utilisez pas l’élan. Le mouvement vient d’ailleurs. Cela donne une présence et une concentration à vos déplacements qui est extraordinaire. Il y a une forme d’intensification. Est-ce que cela vient de la respiration ?

Ça remue, musée de Grenoble Performances, séminaire, conversations entre artistes et chercheurs. Avec les soutiens du CCN2, de la ville de Grenoble, de l’IDEX Université-GrenobleAlpes, et de la Région Auvergne-Rhône-Alpes 3 et 4 mars 2018

Chloé Moglia est artiste aérienne et artiste associée au CCN2-Centre chorégraphique national de Grenoble

2 > Maryvonne Arnaud __ La très grande présence de votre respiration m’a également beaucoup marquée. Elle permet de vous accompagner, d’être avec vous en haut de la perche, elle vous rapproche de nous, au sol. Il y a un dialogue qui s’instaure entre votre souffle et celui du public, le vôtre semble consistant et s’appuyer sur les centaines d’autres petits souffles qui se conjuguent pour vous maintenir en suspension. Nous pourrions presque penser que vos mouvements et votre corps sont sculptés par le souffle, la respiration de chaque spectateur. Si l’un d’entre eux cesse de respirer, l’image de la chute devient possible, ce qui implique une communion imprévue d’inconnus, le rôle de chacun est visible et la tension et l’attention qui s’en dégagent deviennent visibles. Votre performance, est-elle influencée par la présence des spectateurs ? Êtes-vous consciente de la présence de chaque spectateur ? Est-ce l’ensemble de tous les spectateurs qui vous porte et vous maintient dans cette élévation ?

Horizon de Chloé Moglia

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Chloé Moglia __ J’ai effectivement une grande curiosité vis-à-vis de la densité de l’air. En lisant des articles de physique, je me suis aperçu que ce qu’on déclare vide n’est qu’une absence de quelque chose qu’on aurait aimé trouver, mais qui n’y est pas. Michel Cassé dit : « Il ne faut pas frapper d’inexistence ce qu’on ne peut ni voir ni toucher. » Il n’y a pas d’inexistence. Cette densité dont vous parlez, c’est peut-être celle de ma curiosité à essayer d’approcher cela. En 2012, au CERN de Genève, l’hypothèse du Boson de Higgs a été confirmée et cela ne cesse de me passionner. Une partie de ma masse est le fait de l’interaction avec le champ de Higgs autour de moi et cela ébranle ma manière de vivre. Cela fait comme une fissure en moi. Ces fissures, je les adore, et j’en ai d’autres. Une espèce de curiosité de tous les pores de la peau. Je pense que cette curiosité, que cette attention créent une partie de cette épaisseur. Sur la question de la respiration j’ai beaucoup travaillé pour pouvoir abandonner toute méthode de travail de respiration, et piéger tout contrôle. Cela passe par des pratiques dont j’ai du mal à trouver des noms. En chinois, on dirait « NèiGōng », « travail interne ». Tout ce travail vise à cesser tout travail conscient et inconscient, à laisser le corps libre, parce que le corps sait beaucoup mieux que le mental comment récupérer. Parfois, ma respiration me surprend moi-même, mais il faut bien ventiler. Il faut que la respiration soit suffisamment libre pour circuler, comme le corps a besoin d’évacuer les toxines, de se régénérer, etc. Quand j’arrive à m’abandonner suffisamment, cela se met à respirer de manière surprenante. J’ai une image par rapport à cela qui est décalée : en Égypte, dans les maisons de vie qui sont des lieux spirituels, la pire des choses était de ne pas avoir vidé et nettoyé les canaux qui permettent au Nil de bien irriguer les cultures. Il faut nettoyer, il faut que cela puisse circuler. C’est la chose principale. Je me dis la même chose pour la respiration. Il faut nettoyer les canaux pour que cela puisse circuler selon ce qui va avoir lieu.



Chloé Moglia __ Je crois que c’est un partage de curiosité. Je suis moi-même sincèrement très curieuse de ce qui va se passer, de toutes les petites choses qui vont ponctuer le déroulement, de qui vous êtes, de comment vous réagissez. Je prends vraiment le temps de vous regarder. On partage cette curiosité, et c’est ce qui fait cette attraction. On a tous envie d’être bien vivants. C’est un partage d’intensité de vie. Je n’aime plus trop parler de cela, parce qu’il y a maintenant des courses à l’intensité qui ne me conviennent pas vraiment. Mais j’aime bien troquer le mot intensité pour celui de subtil. On en a bien besoin aussi. Ce n’est plus intense du tout, mais subtil, délicat. C’est le mot « étude », qui me vient, mais vraiment au sens joyeux du terme. Dans les pratiques spirituelles, ceux qui étudient la Torah, par exemple, le font souvent la nuit et disposent sur la table un peu de miel, des bons mets, délicats, ce qui fait que cela associe l’étude à quelque chose de doux, très bon, à un plaisir des sens aussi. J’ai l’impression là-haut de vraiment pouvoir être dans une étude fine et assez passionnante de la gravité, des principes, de ce qui me traverse, de l’attention, et j’aime cet endroitlà pour cela. Je suis aussi contente de redescendre et de fermer ce petit moment d’étude pour qu’un autre se rouvre autrement. Quand je redescends et que je tourne mon regard vers le haut, cela n’est pas polarisé vers un désir de remonter, un regret, ou un soulagement. Il y a tout ça, mais il n’y a pas de choix entre toutes ces potentialités de ce qui peut se vivre. Cela reste une espèce de zone très ouverte qui peut recevoir beaucoup d’options sans avoir tranché. C’est le côté paradoxal, cela peut être tout et son contraire. Et tout cela cohabite durant ce moment-là. 3 > Alain Faure __ À la fin du spectacle, lorsque vous posez les pieds à terre, vous semblez remercier le ciel. Je ne sais pas si c’était volontaire, mais j’ai entraperçu un petit geste qui semblait dire « merci la lumière ». D’où vient ce bonheur en suspension ? Chloé Moglia __ D’où cela vient ? Je ne sais pas. Il y a du plaisir, de la joie là-haut, mais ça n’est pas du bien-être. Cela fait mal aux mains, ça arrache les bras, et en même temps, c’est aussi une ivresse et une joie. Mais une joie qui n’est pas juste un contentement, une joie profonde au sens d’ouverture du cœur, d’ouverture de chaque pore de la peau. Une force de vie qui se déploie où le pneuma et la lumière jouent. Les cosmogonies, d’Orient ou d’Occident, racontent la lumière d’origine qui, descendant, se polarisant, se séparant, devient matière. Il y a des alchimistes qui diraient que l’espace qui est au milieu de nous est plein et que si on prend un rocher, il est vide, parce qu’ils parlent de la lumière. Le rocher c’est un vide, car la lumière n’y rentre pas. Et là c’est un plein, parce qu’on est sous l’optique de la lumière. J’apprécie beaucoup ces changements de point de vue qui font que l’on retrouve de la souplesse d’esprit. Il y a là aussi une grande joie.

Chloé Moglia __ J’essaie de travailler avec une grande détermination à tenir les choses longtemps. Il n’y a pas de volonté de figure et j’essaie d’agir par nécessité, comme disent certains taoïstes. Ce que je vise, c’est de rester suspendue là-haut, d’être dans cet état de suspension. Juste de tenir bon. Ma pratique c’est du « tiens bon ». Pour ne pas lâcher il faut que cela lâche un peu dedans. Autour de ce « tiens bon », il n’y a pas d’autre volonté que cela. Je sais comment me reposer en haut, par exemple utiliser les jambes si vraiment à un moment je n’en peux plus d’être maintenue sur les bras. C’est vraiment l’endroit pour moi qui est le plus tranquillisant. Ainsi, quand je suis en équilibre sur les hanches (enfin ce n’est même pas un équilibre), c’est un moment où je repose certains endroits de mon corps. Ce sont des vases communicants. Le fait de

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4 > Daniel Bougnoux __ Vous nous révélez l’espace ambiant. Lorsque vous nous désignez les points cardinaux, quand votre bras semble évoluer avec une telle fluidité alentour, alors que l’autre est le seul membre par lequel vous restez en l’air, je me suis dit qu’il y a un corps qui est chez lui là-haut, au point que quand vous décrochez la corde, j’ai pensé à la coupure du cordon ombilical. À la naissance d’un corps qui accède à cette sphère supérieure où il se trouve bien. Et cela m’a beaucoup étonné.

Tenir bon



ne pas avoir envie d’accomplir quelque chose avec mon corps, ce côté un peu négligent, me rend disponible à l’espace. J’ai beaucoup de plaisir à regarder autour. J’aime tenir compte des vides. Depuis le plafond du musée, il y a des échappées, c’est comme une montagne à l’envers. On peut glisser et utiliser les chutes ascensionnelles de Gaston Bachelard. C’est joyeux. Il y a des trouées de lumière. Si bien que j’ai l’impression que le spectacle n’est pas ce que je fais, mais ce que nous partageons. Je fais office d’intercesseur avec quelque chose qui va nous réunir, de sorte qu’ensemble on puisse être attentifs à des choses qui nous échapperaient sans cela. Des rayons instables de lumière, la matière du vide différente au fur et à mesure. J’ai plaisir à ce qu’on partage cela. 5 > Philippe Mouillon __ Et puisque nous sommes dans un musée, on ne peut pas observer votre corps défiant la loi universelle de la pesanteur, sans penser aux élévations célestes des anges dans la peinture baroque. Comme d’ailleurs, symétriquement, à la fin du spectacle, lorsque votre corps se redépose au sol, on pense à l’abandon des genoux, des poignets, des doigts dans les pietàs de Michel-Ange. Que pensez-vous de cette lecture selon un axe élévation/dépose ? Chloé Moglia __ Oui, et cela va avec l’état d’être physiquement au monde, cette corporéité qui est en jeu. La suspension travaille sur cet axe de la verticalité, auquel on ajoute la curiosité, le désir d’absorber l’espace autour. Du coup, on remet en jeu toutes les dimensions de l’espace, plus celle du temps qui, par la suspension, devient très présente aussi. Mais on est pleinement dans cet axe d’élévation et de redescente. C’est vraiment l’axe aussi des échelles de valeurs, c’est terrible. Monter ce n’est pas pareil que descendre, que dégringoler. Mais pour mettre une petite virgule inversée à cela, on associe rarement la liberté au poids, on l’associe généralement à la légèreté. Et on associe la responsabilité au poids. En général, c’est pesant. Sur la question de la pesanteur, de la gravité, c’est aussi la matière avec laquelle on va jouer, sur laquelle on va pouvoir s’appuyer. C’est comme si en étant suspendu là-haut, on développait une grande connaissance tactile, concrète du fait que les forces nous tendent vers le sol. Connaissant cela, on peut aller épouser ces forces, jouer avec, et petit à petit en gommer des bouts. Quand je gomme des bouts de gravité, c’est comme si je prenais toute la gravité et la rassemblais dans la main et dans l’avant-bras d’un côté, et tout étant là, le reste devient totalement libre. Et après, j’ouvre un robinet et je laisse couler la gravité ailleurs et c’est autre chose qui s’allège. C’est un jeu de vases communicants. Et là encore, il faut que les canaux à l’intérieur soient libres, sinon la tuyauterie ne marche pas bien. Il faut être un bon plombier de soi-même. 6 > Daniel Bougnoux __ Vous êtes suspendue, jamais pendue, accrochée. Il y a dans votre corps une autonomie merveilleuse, c’est-à-dire un pouvoir de décision, de disposition, de monstration, une école du bien-être dans le vide. C’est sidérant. Je pense au mot grec qui a donné « chorégraphie », le mot chôra. Platon dit que la chôra d’une ville, ce sont les jardins, les prés, forêts ou pâturages environnants. La ville a sa chôra autour d’elle, comme le fonds nourricier d’un corps vivant. La chôra c’est le partenaire du corps, ce fonds qui fait que le corps se nourrit de son espace. J’ai réellement eu l’évidence de cette chôra d’un corps qui se trouve bien là-haut et se nourrit de cet espace, comme d’une enveloppe.

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Chloé Moglia __ Oui, l’air est une nourriture énorme pour le corps. Ce qui est un comble parce que l’oxygène est un poison épouvantable ! Il y a fort longtemps, certaines bactéries ont déclenché une augmentation phénoménale du taux d’oxygène dans l’atmosphère. Cela a tué tout le monde vivant, sauf ceux qui ont réussi à métaboliser ce déchet absolument épouvantable. Mais maintenant, respirer un bon bol d’oxygène c’est génial. Et au-delà de l’air, se nourrir de l’espace, c’est se déployer, pas seulement le corps, c’est aussi regarder loin, écouter, sentir, loin tout autour, à l’extérieur comme à l’intérieur.

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7 > Caroline Duchatelet __ J’aime beaucoup la façon dont vous dites « ça se met à respirer ». Je vous vois comme une « passeuse », une passeuse de l’air – traversée à l’intérieur et lui donnant corps à l’extérieur. Chloé Moglia __ Le fait de travailler avec le corps fait travailler aussi avec la sphère de l’affect, fait travailler avec la sphère spirituelle, si j’ose dire, parce que, en même temps je suis très loin de quelque chose de cet ordre-là. En même temps, bien sûr, cela joue sur tous ces plans. Quand on parle du souffle, c’est le pneuma. Le « Qi » des Chinois c’est le souffle aussi. Ce sont des mots qui sont des creux de sens plutôt que des montagnes de sens bien remplies, et qui n’ont pas de contours très clairs. La pratique physique a à voir avec le mental et avec une pratique spirituelle. Souvent je me demande quand je n’en peux plus, ce qui n’en peut plus en moi. Avec les distinctions corps-esprit que je trouve complètement obsolètes et absurdes, je me perds. Je ne peux pas dire que mon corps n’en peut plus. Je crois que ce qui lâche c’est mon mental. C’est le mental qui est fatigué de l’intensité qu’il est en train de traverser et du fait qu’il est en train d’être relégué loin. Ce n’est jamais le corps qui me fait arrêter. Il y a un moment où cela s’arrête, c’est mystérieux. Je vais creuser plus loin pour voir ce qui se passe. Chercher si c’est le corps ou l’esprit ne mène nulle part. Là je convoque Jean-François Billeter, dont le travail est un appui énorme, qui est sinologue, mais pas uniquement, et qui a écrit un petit livre qui s’appelle Un paradigme1, dans lequel il parle du corps comme étant l’ensemble de l’activité. J’ai beaucoup rêvé à cela. Je reviens tardivement à la question de l’élan. Quand j’ai creusé cette situation d’être suspendue au-dessus du vide, c’était pour moi un peu comme quand on pose une question. Et qu’on ne l’a pas encore conclue par une réponse qui nous calme. On est en amont, dans ce moment où on est curieux, à l’écoute, ouvert. On ne sait pas dans quelle direction cela va partir. Je dirais donc qu’un élan serait une réponse. Quand on lance quelque chose avec un élan, on sait à peu près où cela va atterrir grâce aux lois de la physique qu’on a expérimentées. Quand on retire tout élan, tout est possible. Donc, on ne sait pas. Et on se met dans ce « quoi ? », ce « je ne sais pas… » dans la question. Pour moi, la suspension, c’est un peu une pratique de la question qui resterait ouverte et qui questionnerait tout. Cela ne peut pas être nommé vraiment. Le fait de tout questionner nous maintient dans cet état d’attention qui est un état de gourmandise, de contact. J’ai une pensée pour Éros, le plus indiscipliné de tous les dieux du panthéon grec. Il y a une espèce de sauvagerie là-dedans. Je pense aussi à l’Éros de Dante dans le sens où c’est la force qui fait se mouvoir les planètes. Il y a vraiment une gourmandise d’être au monde qui devient assez sauvage. J’ose, d’être là.

Chloé Moglia __ C’est très variable. Ce qui est écrit, c’est que quand je n’en peux plus dans les mains, après avoir viré la corde lisse, je m’accroche par là, je redescends là. Quand je n’en peux plus là, je sais que je peux aller là. Entre-temps, je sais que cela peut tourner, que je peux aller chercher loin et jouer sur comment ça tourne. Après ce n’est qu’un jeu ou une promenade. C’est opportuniste, dans le sens où, à un moment il y a une chose qui va par-là plutôt que d’aller ailleurs, parce que j’aurais décidé que c’est ailleurs. Je me dis « oui, allons-y ». J’essaie de dire oui à ce qui a lieu, si c’est un oui qui ne me va pas, ce ne sera pas un non, mais un « oui, mais », donc j’adapte. J’essaie de suivre ce qui se passe. Mais je sais qu’en suivant ce qui se passe, à un moment cela va passer par ici ou par là. C’est à peu près calé. Il y a des choses que j’ai plaisir à traverser, parce que cela me donne des points de vue, mais cela reste variable. Concernant la durée. Comme vous le voyez, je me libère de ma montre avant d’y aller. Je sais que je démarre normalement à l’heure. Mais après j’avoue que je n’ai pas de montre. Maintenant je me sens plus tranquille avec ça, je me dis que cela va durer le temps qu’il faut que cela dure, en fonction de ce qui se passe physiquement pour moi et de la fatigue attentionnelle qu’on commence à partager. C’est un peu tout ça qui fait qu’à un moment ça descend. Au tout départ, 1

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8 > Daniel Bougnoux __ Votre performance obéit-elle à un rythme immuable ? Est-ce que vous faites toujours les mêmes gestes dans le même enchaînement ? Ou bien y a-t-il beaucoup de variations d’une fois à l’autre, avec des occasions ratées ou des ressources au contraire utilisées à l’improviste ?

Jean-François Billeter, Un paradigme, Allia, Paris, 2012

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je me disais « j’espère que j’ai fait le boulot, que cela a duré le temps réglementaire par rapport à ce pour quoi je suis payée ». Mais comme je n’ai pas de montre, je ne peux pas savoir. Je me rappelle d’être surprise moi-même par cette question ; vraiment les gens n’imaginent pas de temps en temps quand il y a des pensées qui surviennent, de quel ordre elles sont. Mais tout cela existe aussi. On peut croiser, tisser des sphères sensorielles, et d’un coup il y a une pensée qui arrive sur le contrat. Quand je travaille avec des gens, je leur dis qu’il ne faut pas qu’ils pensent seulement à ce qu’ils font, parce que de toute façon cela n’aura pas lieu, il y aura des pensées qui vont les traverser sur la liste de courses, ce qu’ils vont faire à manger ce soir. Dans les pratiques méditatives, on s’aperçoit aussi très vite que l’esprit est au taquet tout le temps. C’est une illusion de dire que je suis concentrée, que je suis hyper attentive. Il faut plutôt avoir une clarté d’esprit pour se rendre compte qu’il y a ces pensées qui passent. 9 > Henry Torgue __ Merci infiniment. Vous êtes aussi agile avec ou sans perche, c’est vraiment remarquable. Vous êtes une illustration extraordinaire de l’entre-deux. L’entre-deux entre la figure et le fond. Vous deviez faire votre performance sur le parvis et je suis très heureux que vous l’ayez faite dans l’espace intérieur du musée de Grenoble. Si on considère cette salle comme un paysage, alors vous avez vraiment donné de la présence à ce paysage. Cette notion de présence me semble importante, parce que c’est ce qui permet de faire vivre les interstices entre les objets visibles et le fonds, le contexte, l’environnement, le paysage, le diffus. Ce sont moins les gestes que vous faites que la force d’existence de votre corps qui habite si complètement le lieu, l’espace dans lequel vous êtes. C’est une leçon pour tous ceux qui s’intéressent au paysage et au rôle qu’il peut avoir pour notre cadre de vie quotidien. Chloé Moglia __ Plus ça va et plus je crois que je nettoie les canaux. Mon vrai travail, c’est exactement cela : je nettoie les canaux pour que des choses puissent avoir lieu. J’essaie de retirer toute volonté de faire, d’être suffisamment vidée d’idées, de volonté, de tout cela, mais ce qui ne veut pas dire ramollo, il y a beaucoup de détermination. Si je n’ai pas bien travaillé, je bloque ces choses, j’empêche qu’elles aient lieu. Je suis une espèce d’artisan qui va travailler avec détermination une matière, qui est une sorte d’anti-matière, cette situation d’être suspendue, en ce qu’elle permet de toucher tant de questions et de procurer la matière première d’une étude. À partir de là, je trouve l’alchimie de la suspension, des matières dont tout le monde se fiche… lâcher un bras, faire une traction, puis le travailler pour qu’advienne de l’or, juste un endroit où la lumière traverse, passe, circule. C’est plus ça mon travail. Je ne crée rien. Dans le processus de transformation de manière très profane, il y a quelque chose de cet ordre qui va avec une forme d’étude, avec le côté corps-esprit-matière de ce qu’on travaille. Ce sont toutes ces choses-là que je touche délicatement, mais avec assiduité.

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10 > Daniel Bougnoux __ Pour te prolonger, Henry, je suis très frappé par la proximité entre Caroline Duchatelet et Chloé Moglia. Je voudrais lire deux lignes concernant le tao. Se mettre sur la voie du tao c’est ouvrir les canaux, rendre le monde viable, augmenter la circulation, éventuellement par le ralentissement, l’interstitiel, l’infime, par l’affleurement de tout ce qui, de façon si ténue et nuitamment, chemine à travers ce que nous prenons grossièrement pour un corps, un objet, un paysage… Voici ce que rappelle François Jullien, qui fait écho aussi à la secrète luminosité de cette grande toile de Soulages qui est derrière nous : « Trop fin pour qu’on le voie, trop subtil pour qu’on l’entende, trop ténu pour qu’on le touche2. » Cette phrase semble écrite à la fois pour Caroline qui travaille sur les aubes, et pour la prestation radieuse de Chloé. Radieux, c’est un mot qui relie vos deux performances.

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François Jullien, De l’Être au Vivre, 2015

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Lieux-dits, un précipité de vies Philippe Mouillon

Lieux-dits, un précipité de vies

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Une proposition de Philippe Mouillon (avec la collaboration scientifique de Jeanine Élisa Médélice) Musée de Grenoble 8 février 2018 > 11 mars 2018

Les mots déposés au sol de l’allée centrale du musée de Grenoble sont un condensé des milliers de lieux-dits qui nomment – ou sous-titrent, avec soin le paysage. Ces fragments sont d’une vivacité tenace – certains mots plongent leurs racines dans un temps antérieur à l’occupation romaine. Ils ont été si souvent mastiqués et prononcés par des bouches nouvelles que leur sens aujourd’hui affleure, mais ne cesse de se troubler et de nous échapper : VIPÉREUSE, MISÉROUD, MALPOURCHIE, LES ÉCONDUES, LES ÉCORRÉES, LES EMBOUFFUS… car le mot est là sans y être. Il appartient à une langue troublée, comme fantôme de la nôtre. La plupart de ces noms de lieux-dits ont été disciplinés et normalisés par les pouvoirs religieux, militaires et territoriaux qui se sont succédé ici, mais ils conservent pourtant encore l’empreinte des complicités entre faibles, des intuitions, des perceptions communes ou rares accumulées, puis léguées depuis la nuit des temps par les femmes et les hommes ayant pratiqué ce territoire avant nous. Chaque lieu-dit est en quelque sorte une traduction, la conversion patiente des gestes ordinaires d’une multitude d’individus en récits : LA RIGOLETTE, CRÊVE-CORPS, GÂTE-FER, GUEULE DE VEAU, LA PETITE QUINZAINE, LE CLAP, LE GRAND CARTON, LE JAS DE LA PLUME, LE LOT PERDU, LE KILOMÈTRE QUARANTE, LES PETITES POULETTES, LA CAPUCHE, PRÉ-CRETIN, VIE-CREUSE, VAL-CONTENT, DERRIÈRE-LES-TRUCS… Ces récits cristallisent des temps flous, évidés de l’histoire humaine. Ils viennent d’en dessous ou en deçà de l’histoire officielle, des lointains du vivant. Ils disent la désorientation devant l’impensable de la condition humaine, la terreur et la douceur de vivre, le besoin de clôtures et son exact contraire, la nécessité de s’extraire du cadastre local et d’un quotidien de simple subsistance pour tenter d’approcher l’infinie consistance d’humanités inouïes, de poétiques nouvelles. Ces mots sont des précipités de vies – vies imprégnées, infusées, déployées dans chaque parcelle de paysage. S’enrichir de cette grammaire nous semble fructueux pour comprendre les rapports sans cesse renégociés de l’homme à son milieu de vie.



La Poya (Fontaine) Du latin podiu/-a (pluriel) « hauteur/éminence » Ce terme est à l’origine de noms extrêmement fréquents désignant des reliefs de hauteurs très variées. La forme Poya est typique de notre région. Elle apparaît aussi suffixée : chemin de la Poyette (à Livet-et-Gavet). Le singulier podiu (+ suffixe) est à l’origine de Le Peuil (à Claix ou à Lans-en-Vercors). Les évolutions phonétiques, qui varient selon les régions, ont produit des formes très diversifiées qui peuvent sembler extrêmement éloignées les unes des autres, comme Poët-Laval, Poët-Célard dans le département de la Drôme, ou encore Pech, Puech, Pouy, Puget, fréquents dans la toponymie occitane. La forme Puy, qu’on retrouve au Puy-en-Velay en Haute-Loire, ou à Puy-Saint-Martin dans la Drôme, est devenue un nom commun par l’intermédiaire du vocabulaire de la géologie. La langue commune utilise aussi podium, dans un de ses sens d’origine « estrade ». Il s’agit d’un emprunt savant.



Petite promenade à travers quelques noms de lieux

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Jeanine Élisa Médélice Nous utilisons tous les jours des noms de lieux-dits – ce que les spécialistes appellent des toponymes, mais sans savoir que leurs origines s’échelonnent sur plusieurs millénaires. Les toponymes dont l’origine est la plus ancienne désignent toujours des lieux géographiques  : un relief, un cours d’eau… Ils proviennent de langues archaïques et très mal connues qu’on désigne sous le terme d’indo-européen ou de pré-indo-européen. Le sens de ces mots est alors déduit avec difficulté, par comparaison et par observation des caractéristiques communes qu’ils présentent. Nombreux toponymes d’origine gauloise sont construits sur des mots encore connus, soit parce qu’ils ont été cités par les Romains, soit parce qu’ils sont toujours utilisés aujourd’hui dans les langues celtiques vivantes. Les lieux-dits d’origine latine sont les plus nombreux et les plus faciles à interpréter puisque, quelle que soit la période durant laquelle ils se sont installés, ils ont fait (ou font encore) partie de la langue parlée commune. En voici quelques exemples.

Isère Ce nom de cours d’eau est construit sur deux bases indo-européennes très productives (IS+AR) avec une finale féminine A : Isara. Notez que toutes les rivières importantes sont féminines, à l’exception notable du Rhône. Dans La Guerre des Gaules, Jules César mentionne deux « Isara », celle qui traverse le Dauphiné et celle qui traverse l’Ilede-France, et que nous connaissons aujourd’hui, déformation phonétique oblige, sous le nom d’Oise.

Bièvre Du gaulois beber « castor ». Initialement attribué à des cours d’eau (endroits fréquentés par les castors), on le retrouve dans la dénomination de lieux (parcelles, hameaux) longés par une rivière. Il est fréquent sur tout le territoire sous une trentaine de formes différentes dues à la phonétique des lieux, souvent avec diverses suffixations : Beuvron (plusieurs en Normandie), Bouvron (LoireAtlantique), Vébron (Ardèche, Gard, Lozère)…

Avalon (ancien hameau, Saint-Maximin – Isère) Du gaulois aballo « pomme ». Ce toponyme est plus fréquent dans la partie septentrionale du domaine gallo-roman dont la France forme la plus grande partie. Il est à l’origine du nom d’Avallon (Yonne) et de plusieurs lieux-dits. L’initiale peut avoir été confondue avec l’article, comme c’est le cas dans Vallon (Pont-d’Arc) [castrum de Abalone (XIIIe), c’est-à-dire « lieu élevé planté de pommiers »].


Flachères Du latin flaccus/-a « flasque/mou (molle) » + suffixe collectif -ière (du latin -aria). Ce toponyme indique un terrain marécageux. Les « Flachère(s) » existent dans un paysage verdoyant, mais souvent peu propice à la culture à cause de l’humidité du sol. Deux communes iséroises l’illustrent : Flachères dans les Terres froides (ci-dessus) et La Flachère, en Chartreuse.

Fau (col du Fau) Du latin fagus « hêtre ». La désignation usuelle du hêtre est fayard [id- + suffixe d’origine germanique -ard] en franco-provençal, toujours très utilisée pour désigner l’arbre sur pied et nommer quelques lieux-dits (à Les Déserts en Savoie, par exemple). La forme ci-dessus, Fau, rappelle que le sud du département de l’Isère appartient au domaine occitan.

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Faverges (Hurtières) Du latin fabrica « atelier, fabrique ». Ce terme, de sens générique en latin, est à l’origine du français forge. Le mot français fabrique constitue, avec forge, ce qu’on appelle un doublet savant. Les toponymes qui s’y rapportent continuent souvent le pluriel fabricas, conformément à la phonétique des lieux, comme c’est le cas ici. L’occitan connaît de nombreux Fabrègues de même origine.

Verne(s) Du gaulois verna « aulne ». Verne et sa variante vergne sont présents de façon très majoritaire dans les relevés effectués pour l’établissement des atlas linguistiques qui couvrent le domaine gallo-roman. Cela explique la fréquence de cette forme dans la toponymie, souvent au pluriel ou sous formes dérivées. En Isère, on en rencontre une vingtaine (lieux-dits ou hameaux). Quelques exemples : La Verne (Méaudre, Roybon, Villefontaine), Les Vernes (Autrans, Domène, Moirans), Le Vernay (Autrans, Theys), Vernas (Saint-Vérand)… Les formes dérivées correspondent à l’indication de plantations.

Le Nant (Romagnieu) Du gaulois nanto « vallée où coule une rivière ». La forme a essaimé pour nommer le cours d’eau – un « nan » coule à Cognin-les-Gorges, ou un lieu proche de l’eau comme c’est le cas ici. Nant, au sens de « ruisseau », est longtemps resté très utilisé en Savoie et Haute-Savoie, dans le français local. Le mot se retrouve dans d’autres exemples plus connus comme Nantua (Ain) ou Nantes (Loire-Atlantique).


Le Fontanil Du latin fons, -tis (accusatif fontem) qui désignait la source (naturelle) en latin. Les sources captées reçurent le nom de fontana (fontem + suffixe -ana) qui donne « fontaine ». Fontanil est un fontana + suffixe illum pour désigner un endroit particulièrement riche en eau. Les ruisseaux qui dévalent les contreforts de la Chartreuse et la proximité de l’Isère appuient cette interprétation. L’Isère est riche d’une (presque) centaine de toponymes sur base font- : nombreux Font(s), Fontaine(s), Fontaine + adjectif, Fontenille(s), Fontanille(s)…

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Haute Fare (Pommiers-la-Placette) Du germ. far(r)- (origine germanique probable) «  ruines, habitations anciennes, habitations des ancêtres ». Accompagnés ou non d’un adjectif marquant la hauteur, ces toponymes sont majoritairement situés en des lieux élevés. Les La Fare (ou La Farre) sont nombreux. À l’entrée du hameau cité ci-dessus, un panneau le signale comme « Haute Phare », re-motivation intéressante s’il en est.

Les Sablons (La Tronche) Du latin sabulone « sable de rivière ». Ce type de toponyme atteste de la qualité du terrain et de l’usage qu’en a fait l’homme au cours du temps. « Sablon » a le sens de sablonnière. En Isère, nombreuses sont les variantes autour de la même motivation : Sablons, Le Sablon (Pressins, Saint-Égrève…), Sablonnières (Soleymieu) et Les Sablières (Saint-Lattier). Il n’existe aucune mention ancienne pour la forme citée ci-dessus. Elle apparaît pour la première fois à la fin du XIXe siècle.

Pommier (Beaurepaire, La Placette) Du latin pomu « fruit » + suffixe collectif < -ariu « verger, lieu de cultures vivrières ». Depuis « fruit », au sens générique, et via le pluriel poma + suffixe, il a glissé vers le spécifique qu’on connaît aujourd’hui. Les toponymes Pommier(s), au singulier ou au pluriel, d’attestation ancienne, se réfèrent à des emplacements de cultures et non pas à des pommeraies.


Ce travail d’interprétation est long et complexe. Il est sujet à la rencontre de nombreux faux amis, résultant, majoritairement, de la méconnaissance, tout à fait légitime par ailleurs, de l’évolution des langues. Nombreux toponymes se sont formés dans des langues, ou des stades de langue, aujourd’hui disparus. Interpréter les noms de lieux à partir du français moderne, comme le font beaucoup, ne peut mener qu’à trouver de fausses solutions. Ainsi, Belledonne n’a rien à voir − ni avec une belle dame, ni avec la plante la belladone. Il s’agit d’un mot d’origine obscure, mais dont on peut tracer les éléments constitutifs, tous très productifs, dans la création de toponymes : bel = variante de *bal, base d’origine obscure liée à la roche et à la hauteur très répandue, qu’on retrouve dans le causse de Balduc (Lozère), la Balagne (Corse). Onne du pré-latin onna, a le même sens que le latin unda « eau courante ». L’association d+onne (base précédente) se retrouve dans Donne, rivière d’Auvergne, et quelques autres petits cours d’eau… (il y a de fortes chances que le Don, fleuve russe, ait la même origine). Pour résumer, le sens le plus réaliste de Belledonne serait « montagne d’où descendent de nombreux ruisseaux ». Ainsi, Néron correspond au terme dialectal neyron, c’est-àdire « très noir », qui s’explique par la couleur des roches et de la végétation buissonneuse. La forme du relief, qui rappelle un casque, est à l’origine d’une légende qui voudrait que l’empereur romain Néron soit passé par Grenoble, ce que n’atteste aucun récit latin. On est même à peu près sûr du contraire. Vraie ou pas, cette légende est à l’origine de la forme orthographique.

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Jallieu De Gallius (nom de personne) + suffixe. Les toponymes construits à partir du nom d’un propriétaire sont nombreux en nord Isère dans la zone délimitée par la boucle que forme le Rhône ; les formes dérivées à l’aide de -acum de -aco (suffixe d’origine gauloise qui marque l’attribution) datent majoritairement de la période gallo-romaine lorsque les riches Gaulois se romanisent. Quelques exemples : Quincieu [Quintiaco, 739] Quinctus + -acum (de -aco), Virieu [Viriacum XIe] Virius + -acum (de -aco). Quoique plus rarement, ce processus de formation peut se rencontrer avec un nom germanique : Varacieux [de veriaciaco XIe] Waracius + -acum (de -aco).

La Verpillière Du latin vulpes, -es « renard » + suffixe collectif -ière (du latin aria). Le sens d’origine est « lieu fréquenté par les renards ». Ce toponyme est fréquent sur tout le territoire sous diverses formes dues à la phonétique des lieux La Volpilière (Saint-Pierre-desTripiers, Lozère), La Vulpillière (Viry, Haute-Savoie, Puidoux en Suisse…) ou non suffixé  : Les Vouppes (Bezayes, Drôme). Dans les toponymes du nord de la France, l’initiale v- est réalisée g- (le latin vespa donne « guêpe », en français). Ainsi on y rencontre de nombreux Goupillière, Les Goupillières, Les Goupillères… L’ancien français « Goupil » s’est vu substituer le prénom « Renard », popularisé par le Roman de Renart.


Paysages, gisements profonds de notre sol mental

Sur les autoroutes ou en TGV, nous nous lançons vers le but à atteindre sans souci des paysages traversés, écartelés : perforation du pays, violence de la vitesse et viol de l’étendue, pour reprendre les frappantes métaphores organiques de Paul Virilio1. Impression d’agression et de dépossession que nous infligeons aux paysages ou que les nouveaux outils de locomotion nous infligent à nous-mêmes. S’engage une course-poursuite avec le monde, où nous nous efforçons de voir quand même : « Course avec la lumière », « Longer le brouillard », pour reprendre les titres de vidéos que l’écrivain Arnaud Maïsetti insère dans ses Carnets en ligne2. Si nous sommes désormais prisonniers de cette « épilepsie contagieuse », essayons cependant de nous saisir « de ce qui passe en tant que passage précisément. Ne rien fixer que des vertiges3 ». C’était déjà un peu le programme de Rimbaud dans sa Saison en enfer, ou de Cendrars dans la Prose du transsibérien : « Le monde s’étire s’allonge et se retire comme un accordéon qu’une main sadique tourmente. »

Dominique Pety

Essayons donc de faire un pas de côté. Arnaud Maïsetti revient sur le beau texte de Julien Gracq, La Presqu’île. Il essaie de photographier, derrière la vitre du train qui passe, le paysage de cette nouvelle4 dont le personnage se demande constamment : « Comment rejoindre ? » Comment entrer en contact avec le monde, et retrouver l’ivresse de « vivre à l’écoute du paysage » ? Comment « l’épeler », « pareil à un sourd qui lit sur les lèvres […] dans l’herbe des bas-côtés et les branchettes figées qui faisaient la haie » ; ou bien, « comme un cycliste dévale une côte, le cœur battant du sentiment de l’espace qui se creuse, de tous les freins lâchés, de ce vent soudain dans les oreilles, si impatient, si pur qu’il semble n’être né nulle part » ? Car le mouvement, quand il ne nous engloutit pas dans sa vitesse, est source de métamorphoses qui nous révèlent des vérités profondes. Le narrateur proustien, qui s’approche en voiture des clochers de Caen, devenus dans la Recherche du temps perdu clochers de Martinville, comprend, à voir les recompositions du paysage en fonction de la distance, que nous voyageons aussi dans les profondeurs de notre mémoire vers des paysages déposés il y a longtemps, « gisements profonds de notre sol mental », qui resurgissent, se recomposent, et forment ces « terrains résistants » sur lesquels nous nous appuyons encore.

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Dominique Pety est professeure de littérature française à l’université Savoie Mont-Blanc

De 1998 à 2000, sur la ligne Paris-Nancy avant la construction du TGV dont il aperçoit les travaux, François Bon prend des notes qui aboutiront à l’album avec le photographe Jérôme Schmoloff et au livre Paysage Fer, puis au film du même nom, jusqu’à la vidéo du parcours revisité Paris-Nancy Route et fer. Plusieurs façons de travailler l’écart, par la vitre et par la vitesse, par l’écriture et par l’objectif, par les nouvelles captations numériques. Plusieurs formes de déprise qui renouvellent notre perception du monde : « La magie du train, c’est qu’on ne peut rien retenir. Tout ce qu’on aperçoit disparaît dans l’instant même » ; alors, « parce qu’on n’a plus d’armure, tout le dehors devient merveille. » Les paysages ordinaires, « autoroutes et viaducs, grandes tours et enseignes », dans ce parcours et cet incessant surgissement, nous donnent alors à voir le monde, non dans son visage passé, mais dans « la paume de ses mains, son empreinte par le travail des hommes d’aujourd’hui. » Ou bien, à l’inverse, quand les équipements collectifs font place aux modestes décors du quotidien : « Ce qu’on veut bien voir, le front derrière la vitre, c’est sa propre mémoire. Un village dans la brume ? On porte en soi le rêve du village dans la brume, il est notre enfance ou celle de nos pères. On porte surtout ce dispositif élémentaire : être homme parmi les hommes, c’est une curiosité toujours refaite. Alors, à une cuisine allumée, à une ombre animée derrière une fenêtre jaune, à un empilement de fauteuils en plastique dans le coin d’un jardin, ce qui fascine l’œil c’est qu’il identifie avant même de connaître. On est face non pas au monde, mais aux hommes dans leur monde, et ce monde est nôtre et l’humanité est un mystère en partage5. » L’Horizon négatif. Essai de dromoscopie, Paris, Éditions Galilée, 1984, p. 148-149 (« poursuites », 28.09. 2011 ; « la nuit roule dans mes yeux, par ce soleil », 26. 02. 2012) (« La Mancha (avec J. Liron) | Nuit Myrtide », 21.03.2009) 4 (« Savenay | un récit, presque », 29.03.2011) 5 « François Bon / Paysage Fer, le livre, le film », « en accompagnement du film, un texte inédit », janvier 2003, www.tierslivre.net/livres/paysfer_film.html 1 2

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Rachid Ouramdane est chorégraphe, co-directeur du CCN2 - Centre chorégraphique national de Grenoble

Un solo créé par Christian Rizzo et Rachid Ouramdane Ça remue, musée de Grenoble Performances, séminaire, conversations entre artistes et chercheurs Avec les soutiens du CCN2, de la ville de Grenoble, de l’IDEX Université-Grenoble-Alpes et de la Région Auvergne-Rhône-Alpes 3 mars 2018

Skull*Cult La conversation engagée entre le chorégraphe Rachid Ouramdane et l’enseignante-chercheure Anne-Laure Amilhat Szary visait à partager avec le public de PAYSAGE>PAYSAGES les avancées et les doutes autour de leur projets respectifs et leurs collaborations en émergence. Comment travailler aujourd’hui autour des migrations en restituant la subjectivité de ceux qui traversent les frontières ? Partant de leurs expériences intimes, ils ont interrogé le processus de création commun aux arts et aux sciences et revendiqué l’importance de dévoiler les étapes de ce qui œuvre le sensible.

Philippe Mouillon

S’il s’agit d’un rite de passage, Skull*Cult ne nous laisse pas entrevoir l’autre rive du fleuve, et conserve à vif l’incertitude de notre destinée.

Sans un mot échangé ni un regard partagé, Rachid esquisse un devenir possible du corps machine, pulsionnel, connecté à une interface lointaine et floue, sans relation directe avec son environnement sensible. Mais ce corps « augmenté » instrumentalisé et programmé pour ne connaître aucune dégradation, ni celle de la vieillesse et de la mort, ni celle de l’entropie des relations sociales, est traversé de spasmes chaotiques dont on ignore s’ils anticipent un renouveau – le devenir papillon de la chrysalide déchirant son enveloppe –, ou un blocage systémique – l’effondrement définitif de nos écosystèmes relationnels et amoureux.

Dans la performance intitulée Skull*Cult, c’est seulement de dos, et totalement revêtu d’une combinaison de motard, de gants, de bottes et d’un casque intégral qu’apparaît Rachid Ouramdane. Les grandes toiles du XVIIIe siècle du musée de Grenoble symbolisent un environnement sans relation possible avec ce corps enfermé dans sa coque de cuir et d’acier, et agité de soubresauts. Le mutant intégral ne semble informé que par des stimuli nerveux provenant d’une interface inconnue, mais qui ne transitent pas par les sensations corporelles habituelles, celles de la vision, de l’odorat, du goût, de l’ouïe et du toucher.


Transhumance, un déplacement du regard Conversation avec Nicolas Hubert

Deux corps habillés de peaux de bêtes déboulent dans la Grande galerie du musée, roulent l’un sur l’autre, l’un sous l’autre, l’un avec l’autre, aspirent la foule des spectateurs de salle en salle jusqu’à se retrouver face aux deux grandes peintures de paysage de Laurent Guétal : Le lac de l’Eychauda (1886) et La Bérarde en Oisans et la vallée de la Pilatte (1882). Maryvonne Arnaud __ Comment est née cette proposition présentée durant « Ça remue » au musée de Grenoble ? Nicolas Hubert __ Nous voulions travailler sur la densité des corps, quelque chose d’assez épais, plutôt lent, dans une sorte d’animalité. Nous cherchions à travailler les formes d’hybridation entre l’humain et l’animal, en créant une certaine confusion de perception : Est-ce un seul corps ? Deux corps ? À qui appartiennent les membres ? Nous voulions créer ce genre de trouble perceptif, comment désorganiser ce corps pour interroger l’organisation de nos corps. Quand s’est présentée l’opportunité du cycle « Ça remue », j’ai tout de suite pensé que notre recherche sur cette hybridation pouvait s’appuyer sur les grandes toiles de paysages de la collection du musée. Ce musée est un endroit que je viens visiter régulièrement, de par mon histoire avec les arts plastiques. À l’origine, j’ai fait les beaux-arts, au Mans, tout en jouant dans un groupe de rock. Et puis la danse est devenue le prolongement de mon engagement artistique, de la pensée sensible que je trouvais dans les arts plastiques. Et je retrouve aussi dans la danse la fougue et l’énergie du rock. Elle est pour moi à la convergence entre les arts plastiques et le rock, et cristallise les deux. Cette performance, nous l’appelons Transhumance, car ce mot véhicule un imaginaire au plus près de l’animalité. La notion de déplacement nous intéresse, dans tous les sens du terme, on se déplace du plateau vers l’extérieur, on se déplace pendant la performance et l’idée était aussi de faire se déplacer le public. Nous n’avions pas mesuré combien, à ce point-là, ça deviendrait aussi la transhumance du public : le public suit vraiment, s’engage. Il est surpris, puis accepte cette surprise, et ça c’est vraiment plaisant. On pressentait bien que les choses seraient très différentes de ce que l’on vit sur scène, car le changement de contexte modifie les comportements. Le public ici n’est plus simple récepteur de la proposition, il fait partie de la proposition. Il y a transhumance parce que le public se déplace, autant que les deux protagonistes danseurs.

Transhumance Compagnie Épiderme Ça remue, musée de Grenoble Performances, séminaire et conversations entre artistes et chercheurs 4 mars 2018

Il y a aussi déplacement dans le sens où on dit « c’est déplacé », quand on parle de quelqu’un qui dit une phrase ou fait une action décalée, ou hors contexte. Nos corps roulant dans le musée induisaient aussi ce déplacement, ils créaient une situation incongrue, contrastée dans ce lieu qui est par essence l’espace du respect de l’art, qui transpire le calme et l’intimité.

Théâtre Jean Vilar de Bourgoin-Jallieu 22 mars 2018

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Maryvonne Arnaud __ Comment avez-vous choisi votre parcours dans le musée et comment est arrivé le choix de ces deux toiles comme décor ?

Nicolas Hubert est chorégraphe

Nicolas Hubert __ J’avais ce souvenir de grandes toiles de paysages, même si je ne savais plus précisément qui en était l’auteur ni où elles se situaient. Nous avons donc commencé, Giulia et moi, par retourner voir ces tableaux, et les observer tout en étant attentifs à l’endroit où ils étaient situés. Notre intuition première était de faire une performance en rapport avec ces tableaux, puis on a pensé l’itinéraire en lui-même afin de naviguer entre de grands espaces, d’autres plus petits,



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qu’il y ait un voyage, un déplacement. On a retenu cet espace-là, on a choisi dans quel angle on danserait, et finalement on a presque rétabli un rapport classique de frontalité. Les toiles jouaient comme des décors, presque comme des fenêtres ouvertes sur des paysages, et à partir de ce constat on a relié les espaces. Chronologiquement, on a fait les choses à l’envers : on est partis de l’endroit où on savait qu’on passerait l’essentiel du temps avec le public, puis on a imaginé d’où viendrait le public et où on l’emmènerait. Maryvonne Arnaud __ En tant que spectateurs nous sommes témoins de différentes inversions, de différents déplacements du regard : dans la grande galerie, vous roulez sur les mots qui parlent de lieux dans le paysage. Dans cette transhumance, les spectateurs deviennent les moutons qui suivent le berger/animal qui les amène boire dans un torrent peint. Nicolas Hubert __ Le moment dans la galerie était un moment très fort, donnant l’impression que les spectateurs nous poussaient comme une vague, comme si c’étaient eux qui nous chassaient. On le découvrait tout en roulant, cette puissance du public qui avance vers nous, c’est ce genre de sensations que l’on n’a pas quand on est sur un plateau. Cette force, on l’intègre dans notre interprétation et elle influence notre jeu. Maryvonne Arnaud __ Le public respecte une distance qui est presque une distance classique entre les spectateurs et le plateau, qui est presque aussi la distance d’un regardeur face à un premier plan de paysage ? Nicolas Hubert __ Par rapport au paysage, ce qui a vraiment été inspirant pour nous dans la performance et dans l’environnement avec ces tableaux très impressionnants, c’est la présence des corps des regardeurs. Quand je suis dans un musée, je regarde autant les tableaux que les gens qui regardent des œuvres, j’aime voir leur attention, regarder les corps, par exemple le corps de quelqu’un qui prend une photo. Il y a vraiment quelque chose dans la concentration de quelqu’un qui regarde, qui contemple, qui se questionne dans ce calme.

Nicolas Hubert __ En effet, cette dimension du regard est essentielle dans cette performance. Ce qui nous a tout de suite plu dans ces œuvres, c’est leurs tailles mais aussi leurs cadres, cela permet de se plonger dans le paysage : je deviens un corps en contemplation, je plonge mon regard dans les tableaux en imaginant vraiment cette créature qui cherche où elle va installer son campement, avec cette conscience qu’un corps absorbé à regarder ça se voit de l’extérieur, la concentration d’un corps qui regarde est communicative. Mais je sais que cela implique un consentement d’imaginaire du spectateur, l’illusion n’est pas totale, le spectateur est suffisamment loin pour ne jamais oublier que c’est une peinture, et c’est à lui de faire ce travail d’imaginaire, de se laisser emmener quelque part. C’est le spectateur qui fait le tableau, et finalement le paysage.

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Maryvonne Arnaud __ Pour le public il y a un va-et-vient entre la peinture de paysage, l’espace du musée et vos corps. Parfois, vos corps font partie du paysage et parfois de l’espace du musée ; le regard du spectateur se perd, par l’intermédiaire de vos corps il se promène dans le paysage, il cherche aussi ce que regarde la bête. On a le sentiment d’un corps qui respire et regarde par tous les pores de la peau, comme s’il y avait des yeux à l’extrémité de vos membres. Il y a une confusion, on ne sait plus très bien si ce sont les pieds qui regardent, qui respirent, qui montrent le chemin à suivre.




Le geste de la Terre À propos de Sismo de Céline Perroud

« Le paysage est l’endroit où le ciel et la terre se touchent », écrivait le paysagiste Michel Corajoud1. Il est en effet situé à la rencontre du sol et du ciel, ou plus largement encore du sous-sol, des surfaces habitées au quotidien et de la voûte céleste. Céline Perroud exprime avec sa performance intitulée « Sismo » les vibrations verticales, les vagues horizontales de l’espace souterrain, les résonances de la croûte terrestre dans le corps humain, pour essayer de saisir comment les variations de textures, les contrastes alternés de rivières, de terres cultivées, de bois ou de falaises nous imprègnent et nous constituent. Elle invite ici à danser le tremblement de la terre2.

Le geste de la terre Compagnie Rotations culturelles réalisée avec le sismologue Jean Robert Grasso et le plasticien Sébastien Perroud

Ça remue,

musée de Grenoble Performances, séminaire et conversations entre artistes et chercheurs 4 mars 2018

Michel Corajoud, Le paysage c’est l’endroit où le ciel et la terre se touchent, Actes Sud, 2010 Cette performance est issue d’un travail avec le sismologue Jean-Robert Grasso de l’Université Grenoble-Alpes

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Céline Perroud est chorégraphe

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Comment explorer et interroger cette dimension verticale du paysage habité, profondément transformé par l’urbanisation généralisée, qui est aussi constitutive de notre corps bipède qui le parcourt en trouvant des appuis ? PAYSAGE>PAYSAGES a offert à la chorégraphe Céline Perroud et la chercheuse Claire Revol, philosophe de formation, la possibilité de développer une recherche commune, à l’occasion d’une résidence soutenue par la Structure fédérative de recherche-création de l’Université Grenoble-Alpes. Il s’agit avec cette recherche intitulée Gestes entre ciel et terre de saisir les paysages en mouvement par l’expérimentation et la mise en contact de plusieurs langages, scientifiques et artistiques, qui se répondent et sont en émulation.



Atlas des déplacements Guillaume Monsaingeon

Atlas des déplacements

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Exposition de Cécile Beau, Christo, Nicolas Consuegra, Fernand Deligny, Caroline Duchatelet, Cédrick Eymenier, Ymane Fakhir, Christoph Fink, Éléonor Gilbert, Chris Kenny, Francis Limérat, Hans Op de Beeck, Quadrature, Claire Renier Musée Hébert, La Tronche avec les soutiens du FRAC ProvenceAlpes-Côte d’Azur, et de la Région Auvergne-Rhône-Alpes 21 décembre 2017 > 23 avril 2018


« Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Égypte. […] Je ne peins pas l’être, je peins le passage1. » Seuls les pédants s’embarrassent de nos jours de citer Montaigne. À plus forte raison s’il y est question de branle et de branloire, termes aujourd’hui grivois donc opaques. Mobiliser un auteur du XVIe siècle et sa langue devenue obscure, c’est courir le risque d’un obstacle supplémentaire entre le visiteur et un projet déjà ardu. Le pari d’une exposition comme « Atlas des déplacements » consiste en effet à rassembler des artistes qui relèvent d’univers opposés. Au mieux, quelques similitudes de formes ou d’échelle peuvent rapprocher telle pièce de Francis Limérat avec telle autre de Christoph Fink. La présence animale d’un dessin de Christo peut faire écho aux dessins sauvages de Deligny – ses fameuses « lignes d’erre », elles aussi mécomprises et difficiles à cerner. Les carnets de notes frénétiques de Fink, la complexité de son Atlas of movements, qui semble infini, résistent à la plupart des visiteurs, qui se laissent en revanche attendrir par des manuels de code de la route un peu rétro ou des jeux de société montrant l’apprentissage de la frénésie touristique, à ski ou en bicyclette. Curieusement, la vidéo si souvent maltraitée dans les expositions devient le vecteur privilégié par beaucoup pour entrer dans cet Atlas. Comme si seule l’image mouvante pouvait saisir le passage du monde plus que son être.

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Esquisser la continuité et la convergence d’œuvres qui cherchent à manifester le déplacement, c’est rassembler des esquilles plutôt que tracer un conducteur linéaire. Il n’y a pas de branloire, même pérenne, sans frottements. C’est peutêtre l’une des fonctions de l’art et de ses expositions que de remplacer le fluide par des frictions.

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Montaigne, Essais, livre III chapitre 2.

Quadrature, Satelliten, 2018



Atlas des déplacements (mode d’emploi) Maryvonne Arnaud

Cent manières d’accommoder le regard, la vue, l’aperçu, l’enfoui, ou cent façons de se déplacer dans la vie, le monde, une ville, un atlas ou une exposition

Une exposition à aborder comme on ouvrirait un atlas, à la recherche de tel ou tel petit pays au nom étrange, que l’on situe vaguement entre tel ou tel autre pays au nom tout aussi enchanteur et, quelques heures plus tard, au hasard des pages, vous vous retrouvez à feuilleter cet atlas à rebrousse-poil, en ayant oublié ce que vous y cherchiez, mais emporté par un mouvement interne. Votre regard se transforme, s’aiguise, associant une attention flottante à un regard perspicace, aux aguets, attentif et flou, l’œil affûté, des idées virevoltent au-dessus de votre tête et votre esprit divague vers des pays inconnus ou inexistants dont vous inventez les habitants, les femmes aux robes chatoyantes, les animaux à trois têtes et aux cornes géantes, vivant au cœur d’une végétation luxuriante ou aride. Si l’atlas ne vous parle pas, alors, imaginez-vous en cueilleur de champignons, d’abord vous repérez un lieu, un site qui vous semble propice (on dit coin dans le langage des cueilleurs, je ne sais pas pourquoi ?). Peut-être aurez-vous regardé la Lune avant de partir, peut-être pas. En tête, l’image du champignon convoité, vous n’en serez pas moins sensible à l’odeur de la forêt, à la couleur des feuilles, vous toucherez la mousse, vous respirerez l’air humide, vous écouterez le bruit de vos pas, du vent, du chant des oiseaux et, soudain, votre œil changera de focale et sélectionnera parmi tous les possibles une typologie de formes, de couleurs qui vous retiendront, morilles ou trompettes de la mort sont là, elles vous attendaient. Ça y est, vous y êtes, vous pouvez franchir le seuil du musée. Passée la porte d’entrée, une citation de Montaigne vous incite à vous mettre en branle, on pourrait dire à s’ébranler, ou à s’ébrouer comme un chien, de la tête aux pieds, une manière de se déprogrammer ou de remettre les compteurs à zéro afin de stimuler son esprit, les yeux et les pieds en mode promeneur, les uns obéissant aux autres alternativement, sans idées préconçues, de façon aléatoire. Ainsi vous vous déplacerez entre les œuvres, laissant votre regard flotter de l’une à l’autre, permettant aux images de s’accumuler au plus profond de vous, mêlant au visible des souvenirs, des connaissances et des rêves. Votre regard pourra se déplacer horizontalement d’un bout à l’autre de l’exposition, faisant des travellings dans l’espace ou dans votre mémoire, se focalisant sur un détail, une couleur ou sur un souvenir. Laissez cohabiter en vous une attention périphérique, flottante et une autre sélective, fragmentaire. Comme un vieux moteur diesel, votre pensée se mettra en mouvement, surtout ne la contraignez pas, laissez-la divaguer, retrouvez en vous le cancre qui a été dompté, oubliez le bon élève.

Maryvonne Arnaud est plasticienne. Directrice artistique de Laboratoire

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Cette fois vous êtes vraiment prêt à commencer la visite d’« Atlas des déplacements ». Votre regard formaté à l’occidental tournera certainement à gauche et se déplacera dans le sens des aiguilles d’une montre, certainement aussi, il s’arrêtera en premier sur les assemblages de baguettes, sculptures de Francis Limérat. Estce la dextérité de ces assemblages qui retiendra votre attention, leur fragilité ou la poésie qui s’en dégage ? Votre esprit vagabondera-t-il vers des tribus amérindiennes qui se déplaçaient au rythme de leurs chants, en utilisant les couplets comme unité de mesure et qui dessinaient leurs trajets avec des brindilles pour retrouver leur chemin et transmettre la mémoire de ces pistes ou des courants dominants ?

Francis Limérat, Claire-Voie 224, 2014


Atlas des déplacements (mode d’emploi)

Un arrêt devant le travail de Christoph Fink vous laissera perplexe, ne vous forcez pas à lire ses longues listes de situations, positions géographiques et autres, observez-les de loin ou de haut, selon votre taille et votre humeur. En revanche, le disque en céramique condensant ses déplacements retiendra votre attention, un lien commencera à s’établir entre ses prises de notes gribouillées sur de petits carnets, les listes, les lignes dessinées sur calques, peut être y verrez-vous une représentation du monde ? Un monde plat, percé en son centre ! Vous aurez certainement ressenti, derrière ou devant vous, selon l’endroit où vos pieds vous auront guidé, la présence du très grand dessin de Christo, magnifique et rassurant – vous en avez déjà entendu parler. Les paysages de Californie envahiront-ils votre esprit un instant, le rêve américain ? Ou est-ce le mur construit entre le Mexique et les États Unis qui viendra brouiller votre vision, puis tous les autres murs qui s’érigent dans le monde pour nous protéger d’un effrayant, dérangeant et prétendu envahisseur ? Une œuvre prémonitoire ? Des sabliers géants vous interpellent, sont-ils là pour mesurer le temps de cuisson des œufs d’autruches ou de dinosaures ? Tournez la manivelle et vous verrez s’écouler la poussière des fragments de roches exposées juste à côté. Chaque fragment serait-il un condensé du paysage d’où il a été extrait ? Cécile Beau les a pilés pour nous donner à voir le passage du temps, des temps géologiques. Le paysage serait-il une affaire de temps ? Comment les montagnes se déplacent ? Vous pourrez aussi penser au galet très doux que vous transportez au fond d’une poche depuis des années et que, secrètement, vous caressez pour retrouver l’émotion que vous aviez vécue face à la mer, sur une plage de Tinos, en Grèce où vous viendra à l’esprit cet autre caillou posé sur votre bureau, un peu terni par le manque de soleil et d’humidité, mais à qui vous souriez chaque matin, et qui vous emmène quotidiennement au sommet du mont Ventoux.

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Avant de sortir de cet espace, une vitrine avec des dessins sur calques, des tracés réalisés par Gisèle Durand et Jean Lin sous l’impulsion de Fernand Deligny, qui tentait d’adoucir le mal-être de jeunes autistes que la parole pouvait bouleverser. Dessiner leurs errances jour après jour a permis de penser leurs territoires, d’organiser une forme de vie autour de gestes simples du quotidien, une manière aussi de déplacer, d’alléger l’attention qu’on leur portait. Au même instant, votre champ de vision pourra englober les dessins de Christoph Fink, étrange ressemblance, rapprochement ; pourrait-on lire là, la névrose de l’artiste ? Un dialogue plus formel s’établira aussi avec les sculptures de Francis Limérat qui, au retour de promenades quotidiennes à Amorgos pendant lesquelles il prend des notes, dessine et sculpte avec sa mémoire et des brindilles ses déplacements, ses rencontres. Ce travail de lignes d’erres a été réalisé pendant des années, de 1969 à 1976. Longtemps méconnu, cantonné au statut d’outils éducatifs, il a inspiré et inspire toujours de nombreux artistes, plasticiens, chorégraphes ou penseurs, et aujourd’hui ces planches très recherchées voyagent dans les musées du monde entier. Quelques marches à gravir pour respirer, laisser déposer, décanter, se superposer les choses vues, les choses aperçues, quitter l’horizontalité, redonner un peu d’espace dans le cerveau pour accueillir du nouveau. À première vue l’espace est calme, cependant les images s’agitent, sur des écrans, sur les murs, même sous vitrine ça bouge doucement. Les images cinématographiques seraient-elles les plus adaptées à nous faire vivre et penser les mouvements du paysage ?


Christoph Fink, Les Ballades de Montréal, Céramiques, 2007-2008

Cécile Beau, Particules, Pierres et sabliers, 2015


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Vos yeux se poseront certainement sur un mur qui tressaute, mettant à l’épreuve votre équilibre, votre regard devra faire un effort pour se fixer et saisir ce qu’il voit : paysages lunaires ou succession de villes détruites, de ruines, champs de bataille, cicatrices infligées aux paysages proches du front. Paysages s’ils en sont encore… Sur une commande d’Albert Kahn, fondateur des archives de la planète, ils ont été filmés en 1919 depuis un dirigeable par Camille Sauvageot et Lucien Le Saint qui travaillaient pour la section photographique de l’armée. Une fois votre regard accoutumé, votre mémoire toute proche trouvera facilement le chemin des images du quotidien qui nous arrivent de Syrie. Sur la droite du champ de bataille, une ouverture, hésiterez-vous à entrer ? Un petit objet qui s’agite sous une vitrine voisine vous évitera un choix drastique, il n’y a pas de doute, c’est là que ça se passe ! Trop tard il s’est arrêté. En fait ce dispositif élaboré par Quadrature (Juliane Götz et Sebastian Neitsch) ne fait que révéler le passage d’un satellite au-dessus de votre tête. Combien de temps faudra-t-il le surveiller pour voir à nouveau ce petit traceur s’agiter ? À voir la densité du carré noir sur lequel il s’évertue à nous montrer l’invisible, vous ne devriez pas patienter très longtemps.

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En attendant, passez derrière l’écran. Succession de films plus ou moins longs, selon votre rapport au temps ! Vous tomberez peut-être sur un dos poilu sur lequel une personne trace un territoire au feutre… Paysage ? Foutage de gueule oui ! C’est qui l’artiste ? Heureusement, une langue de nuage, de brume sortie de la nuit se déverse lentement dans l’espace et donne à voir, sentir la présence d’une montagne. Il fait jour. Caroline Chatelet a nommé ces films des films sabliers. L’image des sabliers laissant lentement déverser les roches pilées émerge sous la brume et se dépose en vous. Une grande roue vous emmène au-dessus d’une fête foraine, vous pouvez garder les yeux ouverts, l’éloignement du sol n’est qu’artifice cinématographique et vous permet de jouir pleinement des changements d’échelle des personnages restés au sol ou des paysages lointains et proches qui se télescopent. Merci Cédric Aymenier pour ce tour de manège. Une promenade le long d’un périphérique avec ses déchets, restes, herbes folles, traces de vie diverses vous séduira peu, pourtant la lumière donne de la vie à ce périple. Pour certains, peut-être, ce trajet est le ferment des paysages qui les nourriront et dont ils rechercheront longtemps la saveur. Pourquoi Claire Renier s’intéresse-t-elle à cette ligne de fracture ? Fracture paysagère ? Fracture sociale ? Croisement de mondes ? Enfin des belles images, un paysage artificiel fabriqué par les mains expertes de Hans Op de Beeck qui manipulent des objets et matériaux divers donnant l’illusion d’un paysage idyllique accompagné d’une musique idyllique. Est-ce ainsi qu’on expliquera à nos enfants comment était la Terre avant l’apocalypse ? Une fillette tente de nous transmettre, à l’aide d’un plan, l’injustice qu’elle ressent dans le partage de l’espace de la cour de récréation entre les filles et les garçons. Elle invente les légendes, nomme les espaces et nous parle en temps réel. La carte se dessine sous nos yeux en même temps qu’elle essaie de trouver des terrains d’entente, la négociation est rude, les arguments très logiques, mais le dessin se brouille. Filmée en 2015 par Éléonor Gilbert, l’histoire de cette fillette me poussera à revisiter l’exposition avec des yeux nouveaux.


Camille Sauvageot et Lucien Le Saint, En dirigeable sur les champs de bataille, 1919, Courtesy : Archives de la planète Albert-Kahn


Hans Op de Beeck, Staging silence (2), 2013


Vous avez été patient, l’ensemble des films durait une heure, vous aurez certainement raté le passage de quatre ou cinq satellites. À l’opposé, sous une autre vitrine sont présentés des jeux de société et des codes de la route des années 1970, 1980 ? Objets d’un passé pas très lointain, mais qui semblent tellement obsolètes ; ils se vendent en brocante, les collectionneurs les recherchent et les achètent. Certains éprouveront un peu de nostalgie en leur présence, d’autres n’en croiront pas leurs yeux, il fallait tourner les pages à la main ? Ferions-nous déjà partie du rebut ? Sommes-nous devenus rares ? Est-ce que ces objets ont influencé notre manière de nous déplacer, de lire l’espace et de nous repérer ? Poursuivrez-vous votre visite en pensant au jour où vous avez passé votre permis de conduire ? Vous reviendra-t-il à l’esprit cet inspecteur concupiscent, ancien militaire qui, à la fin de la séance, vous a posé la main sur un genou : mademoiselle, vous auriez pu mettre une jupe plus courte avec cette chaleur. Au croisement, vous avez d’abord regardé à droite, puis à gauche, erreur, il fallait d’abord regarder à gauche, vous coupez la route aux voitures arrivant sur votre gauche, il faudra revenir me voir ! Deuxième tentative, c’est l’automne, pantalon de rigueur, même parcours, même carrefour, une certaine pente demande aussi à maîtriser le frein à main. Tout va bien, je regarde à gauche, puis à droite. Retour à la case départ, même main, sur le même genou : vous ne m’avez pas bien écouté, il faut regarder plus longtemps à gauche. La troisième tentative sera la bonne. Est-ce cette injonction à regarder à gauche, la mémoire de cette main moite ou le livret pour apprendre le code de la route qui ont guidé mes pas dans la vie ? Est-ce que la fillette du film Espace aura plus d’arguments pour déblayer le passage, tracer son chemin ? Y aura-t-il des caméras embarquées dans chaque voiture pour surveiller les échanges entre passagers ? Est-ce que les voitures seront conduites par des satellites ? Une rivière filmée en Colombie traverse six écrans dans lesquels, l’un après l’autre, l’eau change un peu de couleur. Des personnages s’affairent de-ci, de-là, petites scènes du quotidien, quelques mots échangés, promenade du chien, tout est à sa place, la vie suit son cours, le fleuve affirme et entretient le paysage. On imagine les centaines d’écrans qu’il faudrait pour visualiser l’intégralité du fleuve. Vision attachante de l’artiste Nicolas Consuegra sur son territoire. Retour au rez-de-chaussée, le film Espace continue de vous trotter dans la tête ! Parcourez alors mentalement l’« Atlas des déplacements ». Un jeu assez amusant et révélateur consisterait à faire une lecture genrée de l’espace d’exposition, le plan qui se dessine dans votre tête vous incite à lire les cartels, on sent l’effort du commissaire qui tente de ne pas faire oublier la présence de certaines femmes auprès des hommes reconnus, merci ! Parité en trompe-l’œil pour se rassurer ?

À la sortie, si vous ne l’aviez pas vu en entrant, ou juste entraperçu, un petit camion vous attend, porteur et transporteur de paysages peints, il a été apporté par Chris Kenny, artiste londonien. Vous poussera-t-il à aller voir ce qui se passe sur les bords de l’Isère, un bel endroit pour continuer à méditer sur le paysage, le passage du temps, et laisser affleurer des pensées ? Demain à l’aube, aurez-vous envie d’aller vérifier où le jour se lève, s’il se lève ? Ou si la Terre ne s’est pas aplatie, étirée par l’accélération du temps.

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Traversant le rez-de-chaussée, pour atteindre la sortie, ce dos poilu que vous aviez relégué aux oubliettes vous démangera peut-être, et peut être aussi se superposera-t-il aux tracés des déplacements des jeunes autistes : territoire de la douleur également ? Une manière de détourner l’attention focalisée sur l’impossibilité de dire ? Mettre des frontières à la douleur pour mieux l’éloigner, serait-ce l’idée de l’artiste Ymane Fakhir ?

Atlas des déplacements (mode d’emploi)


Nicolรกs Consuegra, The Water that you Touch is the Last of What has Passed and the First of that Which Comes, 2013


Chris Kenny, Paysage en mouvement, 2017


Paysage masculin/ féminin Conversation avec Éléonor Gilbert

Éléonor Gilbert est cinéaste, auteure notamment de « Espace »

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Anne Sgard est géographe, enseignante à l’Université de Genève, Sarah Mekdjian et Anne-Laure Amilhat Szary sont enseignantes-chercheuses en géographie, Université Grenoble Alpes / PACTE-UMR 5194

Maryvonne Arnaud __ Le paysage a-t-il un sexe ? Ou plus exactement, utilise-t-on indifféremment le paysage autour de nous, selon que l’on est homme ou femme ? C’est précisément l’objet du film « Espace » d’Éléonor Gilbert, présenté dans le cadre de l’exposition du musée Hébert intitulée « Atlas des déplacements ». Pourrais-tu, Éléonor, nous en situer la problématique ? Éléonor Gilbert __ C’est la représentation d’un problème d’occupation d’espace ordinaire. Il s’agit d’une petite fille qui raconte le partage de l’espace dans la cour de son école primaire durant les temps de récréation. Pour s’expliquer, elle choisit de faire un schéma de façon très claire et très tangible sur une feuille de papier. Puis, peu à peu, des questions plus immatérielles vont naître et le schéma devient plus gribouillé, plus difficile à lire, parce que cette enfant se heurte à toutes sortes de difficultés pour essayer de faire émerger quelque chose qui lui apparaît comme être un problème, mais qui n’est pas considéré comme un problème par la société autour d’elle, c’est-à-dire par les autres élèves, par la maîtresse, par les adultes en général. Ce film présente la trajectoire d’une personne qui veut attirer l’attention, donner une légitimité publique à une question qu’elle se pose intimement. J’ai appelé ce film « Espace » et non pas « La cour d’école », car en filmant cette parole, j’ai immédiatement perçu que son propos nous entraînait, au-delà de l’espace de l’école, à interroger très largement les stratégies d’occupation de l’espace. Cet endroit restreint, une cour de récréation, qui d’habitude ne concerne que les enfants ou le monde scolaire, se révèle ici emblématique des désordres et des rapports de force de toute spatialité. Pour aboutir à cela, j’ai voulu faire ce qu’on appelle un plan-séquence, c’est-à-dire ne jamais couper l’enregistrement de l’entretien afin de capter le déroulé de la réflexion de cette fillette, sans le manipuler pour l’entraîner ailleurs. C’est le cas durant les sept premières minutes. Au bout d’un moment, ce fut quand même difficile pour elle d’être seule devant une caméra fixe. Elle s’est mise à douter et m’a dit « c’est nul, ça n’intéresse personne, qu’est-ce que tu fais ». Ça n’allait plus. Je me suis alors décidé à lui poser des questions, mais des questions assez plates, plutôt comme des relances pour lui permettre de dérouler sa pensée, ne pas construire avec elle, mais lui proposer de poursuivre, de préciser. Au début elle dit : « C’est comme ça, il y a le terrain de foot, de basket, de ballon prisonnier. Les filles, on a les espaces à côté pour jouer ; si on les met ensemble, ça fait un grand espace, mais ils ne sont pas à côté, alors on peut pas faire un grand jeu. » Et après elle est un peu coincée, car elle ne veut pas non plus que ce soit les garçons contre les filles, parce que c’est une situation globale qu’elle essaie de comprendre, comment chacun est à sa place, pourquoi il est difficile de bouger de cette place. C’est donc plutôt la façon de faire émerger un problème que soi-même on ne comprend pas toujours complètement qui est en jeu. Cela devient très inconfortable pour elle. Mais ce qui rend ce film possible, au départ c’est le dessin. Quand on a quelque chose à dire, être face à une caméra, c’est très difficile. Là, on commence en étant ensemble en train de regarder une situation qui est matérialisée, un schéma qui se trace. Anne Sgard __ Ce qui est frappant, c’est le sérieux avec lequel elle construit sa pensée. Avec et par le dessin. C’est pour cela que ce documentaire a toute sa place ici, dans PAYSAGE>PAYSAGES. Il y a vraiment une pensée qui se construit, s’appuyant, se précisant par le dessin. Elle argumente et elle a une capacité de réflexivité assez extraordinaire sur cet espace qui ne lui est pas totalement accessible. On voit cette petite fille de 9-10 ans en train d’apprendre ce que c’est



Paysage masculin/ féminin

que de partager un espace et d’y vivre ensemble au-delà des tensions, des frictions. Ce qui est très impressionnant, c’est que cette cour de récréation se révèle comme espace social, espace commun en réduction, et que cette fillette le décrypte seule, invente une méthode pour essayer de trouver des règles et pour que tous se mettent d’accord sur ces règles. On la suit dans cette réflexion complexe. Effectivement, au bout d’un moment, elle gribouille. Il y a un moment extraordinaire où elle transforme le terrain de foot en un tableau à double entrée pour essayer de montrer comment on peut réussir à s’organiser pour ne pas se battre. Cette pensée qui se construit est tout à fait exceptionnelle. Sarah Mekdjian __ Je voudrais vraiment saluer ce film qui est d’une sobriété magnifique et qui est un outil politique très puissant. Il m’a mise très en colère, car il révèle la distinction de genre dans une cour de récréation d’une école primaire, avec déjà une assignation des rôles et le fait que cette élève fille n’y a pas de place. Cette locutrice, qui est une toute petite fille, soulève des questions qui sont effrayantes, violentes, sur la domination masculine, déjà si présente en école primaire, mais domination qui n’est pas « la faute » des garçons, mais de la structure dans laquelle on baigne tous et tout le temps, héritée, historique. Elle ne cherche pas de faute, elle lève des questions. Face à ce qui se révèle au quotidien si violent, elle choisit de dessiner, de passer par un tiers, et ce tiers c’est le geste cartographique. Dessiner, écrire, griffonner, c’est avoir quelque chose dans la main, parce que pour chercher ce qui lui arrive, elle a besoin d’un tiers lieu qui est la feuille de papier. Ce papier joue le rôle de témoin flottant de sa recherche pour comprendre ce qui lui arrive et pour comprendre les problèmes. Pour l’élève, dessiner la cour de récréation devient un outil de médiation et de mise en parole. Ce film doit servir dans les écoles pour qu’on travaille à ces questions qui se posent de manière très violente dès l’école primaire, peut-être dès l’école maternelle, peut-être bien avant même que nous naissions. Anne Sgard __ Une cour de récréation, c’est tout petit. C’est un espace extrêmement contraint et plein de limites. Il y a les limites que l’on voit entre les terrains qui sont apparemment dessinés au sol et toutes celles que rajoutent les normes, les codes et les rapports de force entre les élèves. C’est un espace qui apparaît complètement cloisonné. On n’imagine pas de l’extérieur à quel point cet espace scolaire est intensément vécu, complexe, avec une surimposition de règles, d’interdits, de ce qu’on a le droit de faire, de ce qu’on n’a pas le droit de faire. Et on voit que les enfants aussi rajoutent de l’interdit et des normes. Cela devient un espace d’une complexité, d’une tension extraordinaires. Je pense que si on ne vit pas cela comme peut le vivre une petite fille de 9 ans, c’est difficile d’en prendre conscience.

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Anne-Laure Amilhat Szary __ Pour la petite fille, l’un des soucis c’est que l’espace des filles est fragmenté sur les marges, alors que celui des garçons est central et unifié. En fait, ce n’est pas l’espace des filles et l’espace des garçons, c’est l’espace des pratiques des garçons et l’espace des pratiques des filles. L’une des pratiques des garçons, c’est de jouer au foot et elle est très embêtée parce qu’elle adore jouer au foot, mais elle ne sait pas très bien ce qu’il faut qu’elle fasse pour ça, si elle a vraiment le droit de jouer au foot au milieu avec les garçons, ou si elle doit y jouer dans l’espace de la balle au prisonnier. Éléonor Gilbert __ Dans le film, elle montre aussi qu’il y a un espace que les filles défendent contre les garçons en dessinant un sac avec des cordes à sauter, et des filles qui interdisent aux garçons de prendre des cordes à sauter. Chacun réitère son endroit d’être.




Anne Sgard __ Les places sont assignées quand même à peu près de la même manière : les garçons sont très mobiles. Cela, la petite fille ne le dit pas, mais elle le montre. Quand on la voit dessiner les garçons qui filent direct, qui vont coloniser la cour de récréation, ce sont eux qui se déplacent, ce sont eux qui courent, ce sont eux qui sont exubérants, alors que les filles vont plus tranquillement, elles obéissent, elles se rassemblent. Le paysage sonore en témoigne. Une cour de récréation, ce sont d’abord des sons, ne serait-ce que le cri libérateur au moment de la sonnerie. Il y a là aussi une omniprésence sonore des garçons dans les cours de récréation par rapport aux filles. Ils occupent et saturent l’espace sonore. Sarah Mekdjian __ Ce qui m’a fait vraiment froid dans le dos, c’est quand la locutrice dit : « J’en ai parlé à ma maîtresse, mais elle m’a dit bon… » On sent qu’elle a cherché des pistes vers celles et ceux qui sont censés être garants de l’intérêt général et de l’espace public que représente l’école comme un espace ambigu, public, et en même temps protégé avec des règlements particuliers. On sent, au-delà des garçons qui jouent au foot et qui crient plus fort, que l’institution est très peu à l’écoute de ces questions. N’oublions pas que ce sont des enfants et que filles/garçons performent dans un rôle dont ils sont prisonniers. Il n’y a ici que des victimes. Anne Sgard __ Pour moi, le paysage est toujours politique. La question fondamentale est toujours d’inventer la façon de partager ensemble un espace, de manière concrète ou symbolique. Que ce soit celui de la cour de récréation, d’une ville ou bien au-delà, elle est en train de faire l’apprentissage du fait que le partage de l’espace est difficile, que l’espace se négocie. Et elle est en train de réfléchir à comment négocier. Elle se rend compte qu’il y a un espace commun qu’il faut réussir à partager, que ce n’est pas facile et cela l’agace. Elle cherche des solutions et elle se rend bien compte que la solution sera collective et qu’elle doit en passer par l’écoute. Elle dit plusieurs fois : « On n’a pas le droit, j’essaie d’expliquer, mais on ne m’écoute pas », elle dit à un moment qu’elle va le mettre par écrit pour le donner aux garçons pour qu’ils le lisent et réfléchissent. Elle est sans arrêt en train de faire ce passage entre l’espace concret, celui de sa pratique quotidienne, l’espace représenté qu’elle nous livre et l’espace négocié auquel elle voudrait aboutir. Éléonor Gilbert __ Est-ce que cela sert de partager ? Bien sûr que cela sert, mais il y a tout un chemin à faire autour de cette question. Le problème n’est pas de partager dans le sens où chacun aurait un côté, mais de pouvoir mettre en commun.

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Anne Sgard __ Cela nous montre bien que l’espace de l’école n’est pas déjà donné et qu’il faut que chacun s’adapte, mais qu’il peut vraiment devenir une ressource pour les enfants qui s’en servent alors pour se construire. Ici, on le voit bien, elle se construit en tant que fille, en tant que grande, en tant qu’écolière. Tous se construisent avec l’espace.

Paysage masculin/ féminin


Les pierres remontent inlassablement à la surface du fait de la mécanique des sols, ce qui amène les agriculteurs à dépierrer le sol depuis la nuit des temps. Il n’y a pas besoin de creuser pour que le caillou émerge, il suffit d’attendre. Le temps est le grand mécano du paysage, comme il est le grand opérateur des idées nouvelles. L’archéologue va aller chercher ce qui se passe sous les strates et va creuser dans le temps. Mais parfois, étrangement, le temps remonte tout seul et c’est ici peut-être le travail de l’artiste. L’œuvre « Particules 2 » présentée, au musée Hébert, découle d’une conversation que j’ai menée avec un astrophysicien, qui m’a parlé d’une météorite dans laquelle les prélèvements révélaient qu’elle avait été éjectée de Mars, sans doute par collision avec un autre astéroïde, pour atterrir sur la Terre. J’ai donc repris les protocoles propres à la géologie pour analyser une pierre et raconter le récit de cette pierre. J’ai conduit ce protocole sur vingt-quatre roches : faire un prélèvement, le piler, faire passer l’échantillon de poudre dans une machinerie permettant une datation au potassium-argon. Puis, une partie de chacune des pierres a été pilée et la poudre obtenue mise dans des sabliers afin que la quantité de sable soit proportionnelle à l’âge de la pierre. J’ai récolté ainsi une sorte de râtelier à sabliers, chacun correspondant à une pierre. Le visiteur peut faire basculer l’ensemble par rotation de la structure : les sables s’écoulent et rendent lisibles les différents temps géologiques qui défilent sous nos yeux. Il y a quelque chose de très pragmatique dans cette installation – des cailloux accrochés selon leur âge et la profondeur de formation, ce qui en fait une sorte de partition. Mais il y a aussi quelque chose de plus poétique dans le sens où cela permet de regarder les pierres autrement. Voilà, c’est une tentative de poétiser le minéral avec un protocole purement scientifique, afin d’exprimer du temps de façon symbolique. Cécile Beau


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PAYSAGE>PAYSAGES a offert à la plasticienne Cécile Beau et à la paléogénéticienne Catherine Hänni la possibilité de développer une recherche commune, à l’occasion d’une résidence soutenue par la Structure Fédérative de Recherche-Création de l’Université Grenoble-Alpes.

Le vivant est toujours ouvert, sans promesse de stabilité, polyphonique, constitué de multiples rythmes temporels et de trajectoires enchevêtrées qui ne se plient pas aux intérêts et aux projets humains. Et parce que cette diversité de dynamiques indifférentes ne cesse de nous surprendre, et résiste à la simplification, nous la nommons et la classons habituellement sous le terme de caprices de la nature. Ils nous semblent intempestifs, peut-être simplement parce que les humains n’en sont pas le centre.

Catherine Hänni

On a couramment l’habitude d’aborder le paysage à travers l’œil humain et de le restreindre à ce qui nous entoure. Mais le paysage est aussi cette immensité qui existe dans ce qui est invisible pour nous, inaccessible à nos sens. Ainsi de tout le paysage qui est présent sous terre. Dans une poignée de terre, il est possible de retrouver des ADN, et par déduction la liste des espèces végétales et animales qui se sont succédé en un lieu depuis des temps très anciens. Récupérer ces ADN, c’est récupérer de la vie à partir de sédiments alors que la terre et les sédiments sont souvent perçus comme sans vie. C’est le travail du paléogénéticien. En grec, « Paléo » signifie ancien. Le paléogénéticien utilise comme outil la molécule d’ADN portant le patrimoine génétique. Il recherche cette molécule, non pas sur des êtres vivants actuels (des cellules, des cheveux, des feuilles d’arbre, des morceaux de peau, etc.), mais dans des restes anciens, des substrats qui peuvent être très variés, comme des os, des sédiments. Dans ce cas, cela s’appelle de l’ADN environnemental. Ce sont des outils, des techniques identiques, mais si l’on retrouve un os dont on suppose qu’il provient d’une espèce de cette région, comme l’ours des cavernes, on va spécifiquement connaître le patrimoine génétique de cette espèce-là, en faisant des prélèvements. Quand on fait de l’ADN environnemental, on peut extraire l’ADN d’une poignée de terre et après de nombreux traitements, on obtient une liste des espèces qui étaient présentes. En comparant ces listes d’espèces anciennes avec des listes actuelles de référence, on peut connaître un environnement et éventuellement un paysage depuis longtemps disparu.


Voyage en phonotope Daniel Bougnoux

Un paysage n’est pas affaire seulement de contemplation, il s’adresse à tous nos sens, sollicitant l’odorat, voire le goût (l’acidité d’un vent, la saveur mouillée d’une forêt) ; il éveille les muscles de la marche aussi en nous invitant à le pénétrer, à évaluer d’avance à travers lui un parcours. Mais l’ouïe peut se trouver particulièrement stimulée avec les gémissements de la brise, l’appel des oiseaux, les meuglements d’un troupeau ou la rumeur qui s’élève à l’approche d’une ville, au passage d’un train ou des voitures, ponctués parfois du carillon des cloches… La riche synesthésie ou la phénoménologie du paysage ne sauraient se borner à la vue. Cette évidence nous fut rappelée lors du parcours sonore préparé par Henry Torgue1, quand quarante personnes s’embarquèrent un beau samedi de février dans un bus, depuis la rue Hébert jusqu’au plateau de Brié-Angonnes, en passant par Jarrie. La bande son qu’on nous invitait à écouter, composée sur différentes routes à diverses époques (sécheresse, pluie, orage), faisait saillir ou ressortir ces bruits ambiants que nous n’entendons plus, à force d’en être entourés : notre ouïe autant que nos regards s’émoussent, la présence des objets visuels ou sonores peine à se maintenir, alors qu’ils constituent notre phonotope (comme dit Peter Sloterdijk), l’enceinte des sons familiers qui nous circonscrivent, que nous savons nommer ou reconnaître sans toujours mesurer ce que l’oreille apporte à la vue, ce babil infra-ordinaire d’un monde qui n’arrête pas de jaser en marge de notre attention… La phénoménologie de l’ambiance est singulière : nous n’y découpons pas toujours des objets, elle nous porte et nous nous laissons porter, sans lui accorder l’effort d’une écoute. Nos oreilles, insiste Henry, n’ont pas de sphincters ; contrairement aux paupières qui constituent la vue en un sens tranchant, voire décisif, vecteur de l’attention ou de la perspicacité, l’ouïe peine à façonner avec la même netteté des objets. Ambiant, notre monde sonore serait plutôt peuplé de nobjets.

Paysages sur écoute Une expérience de déplacement acoustique dans le paysage. À l’initiative du CAUE, Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement de l’Isère, construite avec la collaboration artistique d’Henry Torgue 12 janvier 2018 à Bourgoin-Jallieu 2 février 2018 à Salaise-sur-Sanne 3 février 2018 à Grenoble

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Film « Paysage sur écoute » : https://vimeo.com/262166277 Film « Table ronde » : https://vimeo.com/268375988 http://www.caue-isere.org/article/ paysagepaysages-zoom-1-paysage-sur-ecoute-et-la-noix-lhomme-et-le-paysage

Qu’est-ce qu’un « nobjet » ? Cela que cherche également à cerner la notion de média, ou mieux de médium. Nobjet nomme la présence non confrontative de l’autre, comme la musique d’ambiance à nos oreilles ou l’eau pour le poisson. On s’immerge, on habite, on évolue dans l’élément (le milieu, l’environnement) du nobjet. Très en deçà du champ attentionnel ou d’une station en vis-à-vis, nos nobjets tendent à glisser hors de la conscience ; ils demeurent implicites, tapis dans la sphère vitale et primaire du monde propre. N’invoquons aucun « refoulement » ; trop connu pour être reconnu, le nobjet arrive à chacun par donation originaire, ce que brasse la danse ou la nage de la vie, le fond sous les figures, le médium, le foncier… L’écoumène cher à Augustin Berque, mot tiré du grec oikos pour désigner notre première maison, illustrerait bien cette présence latente du nobjet, également constitué par notre phonotope. « Il faut nous habituer à penser que tout visible est taillé dans le tangible », écrivait Maurice Merleau-Ponty dans Le visible et l’invisible ; la remarque vaudrait aussi bien pour le sonore, ou en général pour une synesthésie qui soutient, à la manière d’un fonds ou d’un foncier, l’usage particulier que nous faisons de chaque sens. Fonds est un mot curieux : sans « s », c’est le fond sous la figure, laquelle en se découpant sur lui nous le cache ; mais entendu comme fonds ou fundus latin, c’est – songeons au fonds d’une bibliothèque, d’un musée – l’espace des ressources auxquelles nous revenons à chaque consultation. Le paysage tel que Jullien l’examine relève particulièrement de ce foncier où nous nous trouvons pris, ou taillés (Merleau-Ponty) ; enveloppant chacun, « sa ressource ne tarit pas ».


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Il convenait de même, tiré du landscape, de nous révéler le travail d’un soundscape que nous n’écoutons plus, à force de l’entendre. Avec la patience d’un conteur composant de ces bruits un variable récit, Henry Torgue ravive leurs rythmes ou leurs accents. Qui nous infiltrent, nous guident ou nous bercent d’injonctions familières que nous ne distinguions plus, tellement elles nous sont proches, ou propres, langue ou rumeur maternelle de notre monde, ou (pour le dire avec Verlaine) inflexion des voix chères qui se sont tues.

À l’initiative du CAUE, conseil en architecture, urbanisme et environnement de l’Isère.

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Paysages amplifiés Philippe Mouillon

Assis dans l’autocar garé en surplomb de la vallée de Roussillon, je pense à une femme… plus précisément à Ingeburge du Danemark. La jeune princesse avait épousé en 1193 le roi de France Philippe Auguste. La belle était malheureuse car le roi était bigame : il s’était secrètement marié avec Agnès de Méranie quelques jours après les noces officielles. Le pape Innocent III tenta de dénouer l’affaire et de remettre de l’ordre dans les lits, mais en vain. Il décida de détruire les rythmes de la vie quotidienne qui étaient alors profondément marqués par les liturgies catholiques. Il interdit dans tout le royaume de France de faire sonner les cloches et de célébrer les messes, ruinant ainsi l ’ordre établi. En septembre 1200, le roi céda et répudia publiquement sa belle Agnès. La suspension de l’interdit donna lieu dans tout le royaume à de grandes manifestations de liesse populaire, tandis que les cloches des églises sonnaient à nouveau à la volée1… Huit cent dix-huit ans plus tard, dans le lointain de la vallée, j’entends une cloche sonner quinze heures. Cette empreinte symbolique est vivace, nouée profondément dans notre corps, même si notre vie quotidienne distraite semble en être émancipée. J’entends aussi le grand orchestre des oiseaux conduit par un couple de merles sopranos. Ils chantent la plénitude du soleil d’été alors qu’il pleut doucement et que nous sommes en janvier. Avec une agilité de faussaire, Henry Torgue a faufilé des leurres entre les sons qui nous parviennent et la réalité concrète du paysage sur lequel ils se superposent. Et cette dissonance entre les situations aiguise notre attention auditive au paysage. Les chants d’oiseaux nous portent, nous allègent, amplifient nos vies, mais nous ne leur en sommes guère reconnaissants. Cette indifférence énigmatique participe de l’effondrement dramatique des écosystèmes qui nous enveloppent.

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Nos paysages auditifs sont cet assemblage subtil de souffle d’air dans les feuilles, de rythmes symboliques et de mélodies animales, largement désaccordés de scansions industrielles invasives. L’état des lieux proposé par Paysages amplifiés est à la fois joyeux et grave. Il nous plonge dans un temps infini du paysage, d’une stabilité apparente, et dans les ponctuations ordinaires plus ou moins grotesques, du Boeing au scooter. Il nous ajuste les oreilles pour nous aider à percevoir l’équilibre précaire de chaque paysage, et inviter notre attention à se porter en priorité sur l’à-venir2 de ceux-ci, plus que sur leur état passé.

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Jean-Claude Schmitt, Les rythmes au Moyen-Âge, Gallimard, 2016. Jean-Louis Tornatore, « Patrimoine vivant et contributions citoyennes. Penser le patrimoine “devant” l’Anthropocène », In Situ – Revue des patrimoines, n° 33, 2017




Le paysage fait son cinéma Laure Brayer

Que nous dit le cinéma du paysage ? De quelles manières le convoque-t-il ? De quelles manières s’en empare-t-il ? Le film de films projeté en ouverture de la saison hivernale de PAYSAGE>PAYSAGES nous ouvre des voies de réflexion stimulantes pour penser ces questions. Ce mashup d’une trentaine de minutes, réalisé par Agnès Bruckert, est composé de fragments de films de l’histoire mondiale du cinéma. Qu’ils soient issus de films connus, reconnus ou inconnus, parfaitement en mémoire dans l’imaginaire collectif ou sur une liste intime d’œuvres à voir, les divers extraits sélectionnés par la monteuse ont été choisis pour la place qu’ils attribuent au paysage. Qu’en est-il alors de celui-ci ? N’est-il vraiment qu’un décor ? Qu’un cadre ? Qu’un arrière-fond s’effaçant au profit de l’action ? Il semblerait plutôt que, dans les fragments retenus, le paysage détienne une place autre : pas forcément première, mais qui n’est néanmoins pas sans rapport avec ce qu’il se passe en avant-plan. « Dans les extraits que j’ai retenus, j’ai choisi de montrer des paysages dans lesquels s’inscrivent des êtres humains et des actions. […] Truffaut disait qu’il aimait énormément les films de Bresson, mais qu’il y avait un film qui le gênait, Pickpocket (1959), parce que le personnage principal avait un ami, et que ça l’empêchait, lui, d’être ami avec le personnage. Je trouve ça assez beau comme idée. Et c’est à peu près la même chose ici : j’ai choisi des extraits où le spectateur est directement inclus dans le paysage. Il n’y a pas un intermédiaire qui regarde un paysage ; on est ami avec le paysage. […] Pour moi, le cinéma, ce n’est pas fait pour regarder, c’est fait pour traverser. Ce qui a fait que le cinéma a été l’art que je me suis choisi, c’est que j’ai senti que je ne regardais pas des choses, mais qu’absolument physiquement, je les traversais ».

Le paysage fait son cinéma Un mashup de films conçu par Agnès Bruckert Soirée d’ouverture de PAYSAGE>PAYSAGES 21 décembre à Grenoble Avec les musiciens d’Actuel Remix, Xavier Garcia et Guy Villerd

Agnès Bruckert (extrait de la conversation avec Pascale Bodet et Laure Brayer, cycle « Ça remue », musée de Grenoble, 3 mars 2018).

Laure Brayer est architecte, docteure en architecture, chercheure au Cresson (UMR Ambiances Architectures Urbanités)

Reprise du mashup de films durant Ça remue, musée de Grenoble Performances, séminaire et conversations entre artistes et chercheurs 2, 3, 4 mars 2018

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En somme, le paysage n’est pas uniquement le support de l’action, il participe plutôt à sa configuration, il contribue à la teneur de la situation, voire aux songeries ou à l’humeur du personnage principal. Les rapports du paysage et de l’action y sont multiples, mais à chaque fois, ils deviennent et grandissent ensemble. Le petit (le personnage, l’Indien par exemple) est en prise avec le grand (le paysage, Monument Valley). La valse de ces fragments assemblés, qui se danse à un rythme soutenu et haletant, compose des séquences présentant différentes facettes du paysage au cinéma. Qu’il soit pente, route, plaine, fluide, bourgeon, point de vue, catastrophe ou climat, le paysage au cinéma est moins un arrière-fond inerte et détaché qu’une composante dynamique et relationnelle qui met en mouvement les personnages et les situations.


Ça glisse, ça dévale, ça s’emballe, ça chute, ça tombe, ça roule, ça s’effondre, ça fuse. Paysage pente, paysage cailloux, paysage physique dont le relief met en action les corps.

Ça traverse, ça s’enfuit, ça s’avance, ça s’éloigne, ça s’étend, ça singularise, ça détache. Paysage plaine, paysage plat, paysage de l’étendue vaste où les silhouettes en procession donnent l’échelle des lieux.

Ça met en joie, ça enivre, ça épanouit, ça transporte, ça réveille les sens, ça accueille, ça enchante. Paysage bourgeon, paysage nature, paysage charnel qui harmonise et propose la symbiose de la chair et du cosmos.

Ça sidère, ça affole, ça met en branle, ça effare, ça terrifie, ça transcende.

Paysage catastrophe, paysage cataclysme, paysage de fin du monde qui engendre des héros et des fous.


Ça sillonne, ça trace, ça fend l’air, ça parcourt, ça fuse, ça arrive, ça repart. Paysage route, paysage vitesse, paysage de la mobilité qui, au cours d’un travelling, entre et sort du cadre en même temps.

Ça souffle, ça emporte, ça englobe, ça berce, ça frappe, ça caresse, ça étreint. Paysage fluide, paysage eau et vent, paysage des éléments qui enveloppent la situation et la déplacent.

Ça cadre, ça pointe, ça délimite, ça expose, ça projette, ça montre, ça traduit. Paysage point de vue, paysage belvédère, paysage de la représentation qui donne à voir autrement ce qui est là.

Ça saisit, ça colore, ça réchauffe, ça transperce, ça envahit, ça irradie.

Paysage climat, paysage chromatique, paysage atmosphère qui teinte les scènes et tonalise les états d’âme.


David Poullard ou l’école du regard urbain Guillaume Monsaingeon

Y ci où vers

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Exposition de David Poullard Espace Vallès, Saint-Martin-d’Hères 1er mars > 14 avril 2018

La rue est à tout le monde, c’est même pour cela qu’on ne la voit pas. Une posture efficace pour l’observer serait la position allongée, par exemple depuis l’arrière d’une ambulance roulant vers l’hôpital. À travers les vitres ajourées, les façades défileraient à toute vitesse, les enseignes se bousculeraient. Mots et formes de la ville, joyeux et colorés, feraient signe en guise de prompt rétablissement. La Sécurité sociale peut remercier Poullard, qui nous épargne l’accident des gens trop pressés et malvoyants. Ouvrez les yeux : aux antipodes de la chasse à l’extraordinaire, David Poullard s’attache à débusquer l’ordinaire tassé dans les replis du quotidien. Il excite notre regard, attire notre attention sur des formes qu’il transforme en ressorts dynamiques. Certains sursauteront lorsqu’il évoque des signes banals – oui, banals, en effet, le mot heurte au pluriel comme la chose glisse au singulier quotidien. Au sol joue la confrontation de notre échelle humaine avec celle de la signalétique horizontale. Qui avait jamais regardé avec attention ce coude, cette bifurcation, cette flèche brisée ? Qui d’entre nous avait pris la peine de s’arrêter, de rivaliser avec des formes excédant de loin un modulor allongé ? Les voilà qui pendent sur décision de l’artiste, figures molles légèrement ridicules, accrochées au porte-manteau. Elles n’attendent que nous pour les replacer au sol ici ou là. Enfin une exposition où l’on peut marcher sur les œuvres – c’est même ce que nous faisons tous les jours en traversant dans ou hors des passages cloutés. Parlons-en des passages cloutés : plutôt des passages bandés, bien peu protégés, signes prémonitoires d’une inattention coupable aux signes. Tentative d’épuisement de signes ordinaires, hommage discret mais efficace à Georges Perec, collecte les flèches qui conditionnent notre vie. Les ordres im$$périeux (« à droite », « pas par là », « range-toi ici ! » deviennent invitation à la valse. Tel un joueur de flûte qui attirerait à soi les signes tracés sur le bitume, il s’en va en dansant avec un ballet de flèches d’abord verticales, puis repliées, bientôt contorsionnées. Sous son impulsion, le paysage urbain se met à swinguer. Le paysage de nos quotidiens est toujours en mouvement, parfois jusqu’à l’absurde : les mots s’étirent pour être lus depuis la voiture, depuis l’autoroute. La typographie connaissait autrefois le maigre et le gras, le condensé et l’espacé. Il faut désormais distinguer la vieille police immobile de celle qui régit nos macadams à 30 ou à 130 km/h : longiligne, inscrite de bas en haut, dans le sens de la lecture du véhicule, mouvementée et anamorphosée. Le paradoxe Poullard consiste à réaliser un arrêt sur image pour en tirer une animation festive. Plus besoin de courir, de tomber ou de se retirer du monde pour le scruter vraiment. Avec David Poullard, la jubilation naît de notre capacité à redécouvrir les couleurs, les mots et les formes endiablées de notre vie urbaine.



Philippe Choler

Le paysage est d’abord une expérience sensible mais nos modes de vie nous détachent de cette expérience. Nous restons en dehors du paysage. On l’observe, on le traverse, on le craint mais toujours dans une vision distanciée et surplombante. Il nous faut arriver aujourd’hui à mieux habiter le monde, comme nous y invite Bruno Latour. C’est une exigence de plus en plus pressante, notamment pour les scientifiques qui ne peuvent plus simplement l’observer à travers des microscopes, des télescopes, etc. Si les termes sensible employés par les artistes : émotion, immatérialité, fugacité … nous invitent à raffiner nos perceptions du paysage, ils se prêtent très mal à une approche scientifique et produisent un inconfort pour les scientifiques car ils nous sont en quelque sorte étrangers. Le paysage, pour l’écologue, c’est un niveau d’organisation complexe, qui apparait en bout de chaîne. On peut parler des molécules d’ADN, des populations, des espèces, des communautés, des assemblages d’espèces, des écosystèmes et en bout de chaine des paysages comme un assemblage d’écosystèmes qui sont en interaction et échangent matière, énergie, etc. C’est cet objet que la science des paysages a essayé de circonscrire pour étudier non seulement les trajectoires des paysages, leur fonctionnement, comment ils métabolisent la matière, comment ils transforment l’énergie et éventuellement comment la structure spatiale des paysages détermine les modalités de fonctionnement. On s’écarte donc assez nettement de la manière dont on peut qualifier les paysages sur un mode plus sensible et la circulation de l’une à l’autre de ces approches pose une vraie difficulté. Le récit dominant en science est le suivant : le paysage est le fruit d’une histoire partagée entre humains et non humains. On a produit quelque chose, on a métabolisé la nature et le fruit de cette interaction, qui s’est joué depuis des milliers d’années, ce sont les paysages que nous observons. Le paysage est donc le fruit d’interactions entre de l’humain et du non humain et c’est précisément l’étude de ces interactions qui est au cœur des sciences du paysage.

Directeur de recherche au CNRS, chercheur en écologie, Philippe Choler étudie les effets des changements climatiques et des modifications de l’usage des sols sur la biodiversité et le fonctionnement des écosystèmes de montagne.


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Laurence Després est professeur à l’Université Grenoble Alpes et effectue ses recherches au Laboratoire d’Écologie Alpine (UMR CNRS 5553). Elle étudie la génétique de l’adaptation, notamment chez les insectes.

Laurence Després

Le paysage existe en dehors de la perception des humains. Chaque espèce, chaque individu dans cette espèce possède sa propre perception et sa propre interprétation de son environnement. Chaque organisme perçoit son paysage. La représentation scientifique va ainsi pouvoir s’appliquer à ce que perçoit l’abeille dans son environnement et essayer de modéliser la façon dont l’abeille se déplace dans son paysage mellifère par exemple, sans se mettre au centre en tant qu’apiculteurs. On peut très bien se placer du point de vue de l’abeille et essayer de voir quels sont les mécanismes olfactifs, visuels, gustatifs qui font qu’elle va se diriger vers cette plante plutôt que vers une autre, et y rester plus ou moins longtemps. Cette décision de l’abeille (basée sur ses sens) va influer sur le succès reproducteur de la plante et finalement sur le succès de la récolte pour l’agriculteur, mais aussi sur la quantité et la qualité du miel, alors que l’objectif pour l’abeille est évidemment d’assurer sa survie et celle de sa ruche. Cet exemple illustre bien les différentes questions que peut se poser le scientifique : quels sont les signaux émis par la plante (odeurs ? pigments ? nectar ?) et sont-ils tous perçus par l’abeille ? Quels organes de l’abeille sont impliqués dans la détection de ces signaux ? Quelle est sa réponse comportementale ? Quel est l’effet de ce comportement sur le succès de pollinisation ? Sur le rendement agricole ? Sur le prix du miel ? Sur le comportement de l’apiculteur (sur son choix de transhumance des ruches), et sur la pollution carbonée dans les vallées alpines ? Si toutes ces questions s’appuient sur différentes disciplines scientifiques (écologie, chimie, physiologie, éthologie, sociologie, économie…), la démarche reste la même : poser une hypothèse et la tester, par des expériences in vivo (dans la nature), in vitro (au labo) ou in silico (modèles numériques). On touche là à la distinction entre perception sensible, et explication rationnelle du monde qui nous entoure. L’intuition des artistes nous est nécessaire, mais il nous faut cependant pouvoir expliquer scientifiquement ce que nous observons, et cela nécessite une étape supplémentaire de formalisation.


Des pédagogies en mouvement Fabrice Pappalardo

Fabrice Pappalardo

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Enseignant au lycée agricole de Saint-Ismier

Les étudiants de BTS du lycée agricole de Saint-Ismier se forment à des métiers à la croisée du végétal et du minéral, de la conception et de l’entretien paysagé, de l’aménagement du territoire dans ses espaces publics ou privés. Ils se retrouveront actifs dans des jardins, des parcs urbains paysagers, des espaces naturels sensibles, des zones de loisirs, et certains d’entre eux poursuivront leurs études en école d’ingénieur, voire à l’École nationale supérieure du paysage de Versailles. L’expérience menée cette année à l’occasion de PAYSAGE>PAYSAGES est une opportunité précieuse pour nous, car la rencontre avec le photographe Francis Helgorsky et l’architecte-paysagiste Ingrid Saumur autorise les étudiants à faire confiance à leur sensibilité pour interpréter un lieu, l’analyser en cumulant des approches – la photo, le croquis, la collecte d’indices, l’enregistrement des ambiances sonores… Autant de méthodes de lecture et d’analyse paysagère qui leur ont permis de comprendre les conséquences sociales et humaines, parfois lointaines, d’une approche fouillée du paysage. Ils sont partis marcher au fil de l’eau avec mission de recueillir le plus de données possible, dans toute leur épaisseur complexe et contradictoire – les limons et les laisses déposés sur les rives de l’Isère, du bout de ferraille au rejet de saule. Puis l’objectif suivant était d’organiser ces collectes et de les mettre en scène afin de les présenter à un public d’inconnus, notamment de professionnels, puisque le résultat allait être présenté durant quinze jours à la Maison de l’architecture de Grenoble. Il leur fallait trier, hiérarchiser, inventer des méthodes de médiation et maîtriser un compte à rebours inquiétant.


Ève Feugier et Julien Grasset

L’intimité des rives Exposition de Francis Helgorsky et Ingrid Saumur avec les étudiants du BTS Aménagementpaysager du lycée agricole de Saint-Ismier Maison de l’architecture de l’Isère, Grenoble avec le soutien de la DRAC Auvergne-RhôneAlpes, 8 février > 20 mars 2018

Enseignants et conseillers pédagogiques « arts visuels » et « art contemporain »

L’entrée par une thématique, cette saison les paysages en mouvement, permet aux enseignants et aux élèves d’inventer et de se raconter collectivement des histoires, de partir marcher dans le quartier ou dans le village ou de visiter une exposition, de rencontrer des artistes, d’assimiler leurs approches, de les dupliquer en flip books, en cartes sensibles ou en maquettes. Ainsi, les CE2 de l’école Sidi Brahim « ont fait une balade les yeux bandés dans le parc à proximité de l’école, puis dessiné ce trajet en utilisant les souvenirs et en s’inspirant des visites au musée, notamment des œuvres de Mathias Poisson. Puis, ils ont choisi des mots qui exprimaient le mieux ce qui était le plus marquant de cette balade. Pour dessiner notre déplacement, nous avons utilisé des objets récoltés lors de notre sortie (bouts de bois, bouts de caoutchouc…) ». Au-delà du travail artistique d’écriture ou de mise en forme plastique, il s’agit de sensibiliser aux temporalités du paysage (le cycle du jour et de la nuit, le cycle des saisons, les changements climatiques…), ce qui permet à la fois de stimuler l’imaginaire et d’ouvrir aux plaisirs de la géographie, des sciences naturelles, de la littérature, de l’expression des émotions…

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Ève Feugier et Julien Grasset

Le cycle PAYSAGE>PAYSAGES se déroule durant plusieurs années, ce qui permet aux enseignants d’approfondir leurs propres perceptions du paysage et d’enrichir leurs connaissances des représentations contemporaines des territoires. C’est grâce à ce terreau que chaque enseignant peut ensuite inviter les élèves à percevoir le paysage non plus comme il avait l’habitude de le voir – c’est-à-dire une représentation figée depuis la fenêtre de sa classe –, mais comme une texture mouvante, vivante, habitée de traces et de flux. Cette perception renouvelée a lieu à travers les propres déplacements des enfants dans le paysage et à travers différentes approches artistiques et culturelles. Car l’une des forces de l’évènement est de mobiliser de nombreux enseignants d’horizons différents. Il s’agit ainsi collectivement de favoriser une reconnexion, voire une connexion des enfants et adolescents avec l’espace qui les entoure, ce qui est un enjeu social majeur, notamment en termes de santé publique.

Des pédagogies en mouvement


Les paysages nous recueillent

En tant que géographe, j’avoue que j’ai au départ une relation au paysage un peu compliquée, parce que d’un côté je sais bien que c’est un objet qui traverse la discipline de façon fondamentale, mais de l’autre, je constate que très peu de gens ont su vraiment l’attraper par un discours scientifique. Un des rares qui aient su faire quelque chose de cette affaire est Augustin Berque, et d’ailleurs ce qu’il écrit sur le paysage n’est jamais facile à saisir. Mais nos échanges, ici, m’ont beaucoup aidé à me faire finalement une petite doctrine, qui vaut ce qu’elle vaut, mais qui a le grand mérite d’avoir été le produit de ces rencontres.

Martin Vanier

Ma doctrine est la suivante : 1 __ « Quand une fraction de l’espace terrestre (et là on peut mettre un point d’interrogation parce qu’il commence à y avoir de très beaux paysages de l’espace interstellaire dans le cinéma notamment), quand une fraction de l’espace terrestre raconte quelque chose, par conséquent a été investie d’un ensemble de représentations qui font récit, alors c’est un paysage. » C’est aussi simple que cela. 2 __ Le paysage, c’est ce qui nous raconte en nous inscrivant dans quelque chose de plus grand que nous. On y est immergé, jusqu’à l’horizon, mais pas perdu parce qu’il y a le récit, parce que cela nous raconte. L’humain y est éventuellement absent, ou très lointain. L’Antarctique est-il un paysage ? Oui bien sûr, parce que l’humain n’est pas horsjeu dans l’Antarctique. Le récit y est puissant, épique. 3 __ Le paysage est éventuellement agressif, mais toujours « recueillant » malgré tout, au moins pour ceux pour qui il fait sens. Ma ville est très agressive, j’habite à Barbès, c’est très agressif, mais c’est recueillant en même temps. Barbès me recueille tous les soirs. Je sors du métro Marcadet-Poissonniers sur Barbès, et il y a quelque chose de désespérant à constater que ce que je haïssais le matin en partant, je l’adore le soir en le retrouvant. Voilà, c’est agressif et recueillant, je ne peux pas vraiment vous expliquer pourquoi ça m’exaspère, et c’est pourtant chez moi.

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4 __ Le paysage est trop souvent sublime parce qu’on nous répète que c’est sublime, on construit ce sublime. Cette nature splendide dont nous avons beaucoup parlé aujourd’hui est une construction, et le géographe ou l’historien savent que le sublime d’aujourd’hui a pu être le répulsif ou l’illisible d’hier. Peut-être qu’au fond les beaux paysages sont ceux qui nous recueillent. Que dire de l’approche du paysage urbain banal qui fait l’essentiel de notre expérience paysagère ? Quand c’est un paysage de travail, de production, de souffrance, d’exploitation, etc. Il y a assez peu de débat quand on met un public devant un superbe paysage alpin archétypique, parce que les codes de l’éblouissement vont l’emporter, mais devant un paysage urbain banal ? Certains vont s’y retrouver parce que cela les recueille. D’autres ne vont pas voir de quoi est fait ce spectacle, ils vont même y projeter tout un récit de stigmates. Martin Vanier est géographe, il enseigne à l’École d’urbanisme de Paris, après avoir fondé et dirigé à Grenoble le laboratoire PACTE-Territoires.



Les paysages nous recueillent

5 __ Aujourd’hui, il y a du mouvement dans, par, et du paysage parce qu’il y a du mouvement dans ce que l’on vit tous et partout. Il y a plus de mouvement que jamais dans ce que nous vivons, bien qu’il n’ait jamais été absent de l’histoire de l’humanité. Il y a en a même plus que ce que nous pouvons peut-être supporter. Il y a une fatigue du mouvement, il y a une exaspération, une remise en cause du mouvement, au moment où cela devient plus structurant que jamais, et il nous faut raconter ce mouvement dans la société pour ne pas nous y égarer. Cette mise en récit, c’est bien celle du paysage. L’égarement, cela fait des regains d’identité, cela fait ces difficultés à dire si « ce sont des migrants, des circulants, des arrivants, ou même des mourants ? », devant les nouveaux venus. C’est quand même douloureux de ne plus savoir dire comment les gens s’appellent quand ils se déplacent. Pourquoi s’intéresser aux paysages en mouvement ? Parce qu’il faut nous raconter ce que nous sommes lorsque nous sommes tous ensemble dans des mouvements. 6 __ Quelque chose est à faire pour que, de préférence, un certain nombre d’endroits nous aident à nous recueillir au sens où, quand il y a un besoin affectif de bien-être collectif ou personnel, ce paysage y répondra, et que de façon générale ce soit un paysage qui amènera des réponses aux désarrois du moment : qu’est-ce que je fais là, avec qui je suis, où est-ce qu’on va, quel en est le sens ? Et cela ne peut se faire qu’avec des artistes, des écrivains, des paysagistes, des scientifiques, des scientifiques du vivant non humain, puisque ce vivant non humain est devenu essentiel à notre récit collectif, alors que l’expression en question n’existait guère avant Bruno Latour.

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Artistes, écrivains, paysagistes, scientifiques, nous sommes tous défiés dans nos limites respectives. D’une certaine façon, nous sommes libérés de nos limites par notre rencontre ici, si indisciplinée et transversale, à l’invitation de LABORATOIRE et avec le soutien inspiré du Département de l’Isère, car nous pouvons nous appuyer sur les défaillances des uns et des autres pour faire un pas de plus au-delà de nos propres butées. Voilà, défiés dans nos limites, mais libérés par nos rencontres, c’est ce que l’on a su réussir ici et qui est pourtant très difficile à réussir, vous le savez.


L’université en mouvement(s) Une plateforme d’innovation populaire est en cours de développement depuis trois ans dans le département de l’Isère, autour d’une référence à la fois savante et populaire : le paysage. Chacun porte en soi l’idée du paysage, met en relation l’intime d’un regard singulier et l’apparente objectivité des choses. « Je perçois à la fois du dedans et du dehors, c’est cela qui fait paysage », dit Francois Jullien. Le paysage est aussi saisi par l’urgence de l’actualité, par les débats sociétaux sur la qualité de vie, la préservation des équilibres écosystémiques, l’étalement urbain, l’artificialisation des milieux naturels… Associant de multiples partenaires, ce projet a permis de créer des événements et des productions de grande qualité, avec une réjouissante diversité d’acteurs de la culture, de l’enseignement, de la recherche, de l’économie, du social, etc. Pour la « Saison 02 », Le LABORATOIRE et l’Unité mixte de recherche PACTE ont amplifié cette dynamique à la fois culturelle et scientifique autour de Ça Remue, temps fort intellectuel de cette nouvelle saison, qui s’est déroulé au Musée de Grenoble en mars 2018. Ce fut une performance à plusieurs, associant artistes et philosophes, conjuguant des temps de débats et d’échanges soutenus avec des formes accessibles à un public élargi : montage de films, chorégraphies, installation plastique, conversations publiques entre artistes et chercheurs, séminaire de recherche sur les paysages en mouvements. Cette aventure est mise en récit et en traces dans cet ouvrage, qui s’inscrit dans une aventure éditoriale qu’il faut saluer. Acteurs culturels, artistes et chercheurs, qui ont beaucoup à voir ensemble, sont parfois dans une situation de rivalité entre quasi pairs : tous sont, selon leurs modalités propres, des travailleurs intellectuels, produisant à la fois des visions, des interprétations du monde ainsi que des démarches et des dispositifs pour construire ces visions. Le LABORATOIRE organise inlassablement des points de rencontre, créant entre eux à la fois de l’étrangeté et du rapprochement, leur permettant de penser et de publier ensemble. Ils proposent ici une réflexion partagée sur la question sensible des représentations du paysage dans les nouveaux défis de société.

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Cette fructueuse collaboration sera suivie, il faut le souhaiter, de beaucoup d’autres car ces formats de rencontre finement pensés répondent au besoin de l’université de s’affranchir des barrières qui la caractérisent parfois, comme d’être ouverte à son territoire. Patrick Lévy, Président de l’Université Grenoble Alpes, coordinateur de l’IDEX



Une rythmique hivernale !

La Saison 01 de PAYSAGE>PAYSAGEs aura été foisonnante et débordante, aux couleurs de l’automne. Invitation avait été faite d’avoir les « yeux ouverts » sur les paysages isérois étendus sur 7 431 km. Le terrain d’observation était très grand et celui de l’action culturelle immense. Les yeux… écarquillés.

L’équipe PAYSAGE>PAYSAGES de la direction de la Culture et du Patrimoine

Pour la Saison 02, l’ambition élevée d’embarquer les habitants de l’Isère dans une aventure culturelle originale demeurait intacte. Il était question, une fois encore, de générer un regard neuf sur les paysages et de fédérer des acteurs autour d’expériences artistiques inattendues. Les territoires de la Porte des Alpes, de l’Oisans, du Vercors, de l’Isère Rhodanienne et de l’agglomération grenobloise étaient alors à l’honneur. L’espace était encore vaste, permettant des immersions et des expérimentations en plaine comme en montagne, dans des paysages singuliers et d’une richesse inouïe. C’était l’hiver. Un hiver en mouvement. L’hiver était bien là, avec le froid et la neige. Et son propre tempo. Des marches silencieuses, des pas chassés, des glissades cadencées ? La traversée de l’hiver se voulait chaleureuse, avec des itinérances douces, des déplacements plaisants ou des randonnées étonnantes. Les photographes, snowartists, dessinateurs, performeurs et musiciens repérés nous ont ainsi invités collectivement à découvrir d’autres façons de voir les reliefs, les frontières et les traces du temps, à entrer dans leurs pas, à épouser les gestes d’autres ou encore à se laisser emporter par le rythme de voix inconnues. Ce sont eux, les artistes – ces explorateurs et poètes –, qui nous incitent encore et toujours à lever le nez ou à sortir… Prendre l’air et sortir de l’entre-soi, voilà le mouvement qui était souhaité dans cette opération culturelle et transdisciplinaire. La Saison 02 se dessinait ainsi, dedans et dehors, ensemble, dans un musée ou un jardin, en plein cœur de ville ou au milieu d’un champ, dans un espace naturel sensible ou dans un centre d’entretien routier, dans un gîte ou une télécabine… Ces expériences partagées ont parfois été intimes ou vécues par des foules. Elles ont favorisé des rencontres, des apprentissages, des émerveillements ou des joies… toutes simples.

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Vous avez peut-être goûté, passagers de l’Isère durant cette saison, à ces transports culturels étonnants ou entendu parler d’expériences qui donnent envie de tenter… la Saison 03. Sachez que le plaisir du partage était bien présent au sein de l’équipe départementale, mais aussi ressenti chez les acteurs publics et associatifs avec qui elle a pu inventer et organiser la programmation. Et les retours enthousiastes d’Isérois et touristes de tous les âges issus des 171 000 participants restent les plus beaux encouragements à poursuivre cette aventure folle. Follement enrichissante. Au rythme du mouvement de chaque saison.

Compagnie Carabosse, Feu l’hiver ! Soirée de clôture de PAYSAGE>PAYSAGES, Jardin de ville de Grenoble, 16 mars 2018


L’ I N T É G R A L E D E S C O L L A B O R AT I O N S  :

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LIGNE ÉDITORIALE > LABORATOIRE > Maryvonne Arnaud, Daniel Bougnoux, Alain Faure, Guillaume Monsaingeon, Philippe Mouillon, Bernard Pouyet, Henry Torgue. COORDINATION GÉNÉRALE ET PROGRAMMATION DÉPARTEMENTALE > Direction de la culture et du patrimoine du Département > Hélène Piguet, Béatrice Ailloud, Ghyslaine Girard, Marie-Pierre Mirabé, sous la direction d’Aymeric Perroy et Odile Petermann > Soutien logistique : L’ensemble des services de la direction de la culture et du patrimoine (musées, lecture publique, patrimoine et développement culturels, ressources) > Les directions territoriales du Département > les directions des relations extérieures, de l’aménagement, du développement, de l’éducation jeunesse et sport, des mobilités, des ressources humaines et Isère tourisme. ARTISTES ET AUTEURS ASSOCIÉS > À bientôt j’espère : Habiter le monde – Un hiver de veillées en Oisans | Partout en Oisans, du 21 décembre 2017 au 21 mars 2018 >< Mélissa Acchiardi : Exquis paysage | Salle des fêtes de Chichilianne, le 15 février 2018 >< Actuel Remix / Guy Villerd et Xavier Garcia : Le paysage fait son cinéma | à la Caserne de Bonne, Grenoble, le 21 décembre 2017 >< Anne-Laure Amilhat-Szary : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 ; Ça remue| Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 >< Jean-Pierre Angei : Éphéméride | Médiathèque, Les Deux Alpes, du 22 décembre 2017 au 28 avril 2018 >< Rachel Anthoine : Paysage et lumière - Les conférences | La Plateforme, Grenoble, les 9 et 10 janvier 2018 >< APIE-Association Porte de l’Isère Environnement : Un paysage vivant – Balade à la découverte des oiseaux d’eau | Saint-Quentin-Fallavier, le 10 mars 2018 >< Maryvonne Arnaud : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 ; Le sommet de la pente | La Bastille et le Musée dauphinois, Grenoble, le 15 mars 2018 >< Association de théâtre de L’Alpe-d’Huez : L’Alpe-d’Huez, l’âge d’or | Palais des sports et des congrès, L’Alpe-d’Huez, les 15 et 22 février et le 8 mars 2018 >< Association Histoires de… >< Hervé Audibert : Paysage et lumière 1 - Lumière et expérience scénique | La Plateforme - Ancien Musée de peinture, Grenoble, le 9 janvier 2018 >< Antoine de Baecque : BIVOUAC #5 / Magasin des horizons | Salle des fêtes, Saint-Pierre-de-Chartreuse, le 21 février 2018 >< Frédéric Barbe : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 ; >< Guillaume Barborini : BIVOUAC #2 / Magasin des horizons | Maison des habitants, Grenoble, le 1er février >< Thierry Bazin : Observatoire photographique des paysages du Voironnais de mai à décembre 2017 >< Yves Béal : Ateliers d’écriture Short paysages - La Fabrique des paysages | Bourg-d’Oisans, le 21 janvier 2018 ; Le Cairn, Lans-en-Vercors, le 28 janvier 2018 ; Villefontaine, le 11 février 2018 ; Vienne, le 11 mars 2018 >< Cécile Beau : Atlas des déplacements | Musée Hébert - De l’autre côté, La Tronche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 ; Ça remue| Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 >< Simon Beck : Snowart | L’Alpe-d’Huez, du 13 au 21 janvier 2018 >< Lucile Beguin : Sur les traces du Méandre des Oves | ENS du Méandre des Oves, Le Péage-de-Roussillon, le 21 février 2018 >< Philippe Bellanger : Bivouac # 8 | Musée du temps libre - Baz’Art(s), Grenoble, le 16 mars 2018 >< Ben Bert : La Fabrique des paysages | Bourg-d’Oisans, le 21 janvier 2018 ; Le Cairn, Lans-en-Vercors, le 28 janvier 2018 ; Villefontaine, le 11 février 2018 ; Vienne, le 11 mars 2018 >< Marianne Boilève : La noix, l’homme et le paysage | Le Grand Séchoir, Vinay, le 16 mars 2018 >< Maud Bonnet : Mon paysage dans un bocal | Le Grand Séchoir, Vinay, le 14 février 2018 >< Daniel Bougnoux : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 >< Pascale Bodet : Ça remue| Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 >< Yann Borgnet : Ça remue| Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 >< Gabrielle Boulanger : BIVOUAC #8 / Magasin des horizons | Musée du temps libre Baz’art(s), Saint-Martin-d’Hères, le 16 mars 2018 >< Philippe Bourdeau : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 >< Éric Bourret : Altitudes et plaines | Le Cairn, Lans-en-Vercors, du 9 janvier au 16 février 2018 >< Natacha Boutkévich : Quand le soleil quitte l’eau de l’herbe | Collège du Trièves, Mens, le 8 mars 2018 >< Laure Brayet : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 ; Ça remue| Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 >< Agnès Bruckert : Le paysage fait son cinéma | À la Caserne de Bonne, Grenoble, le 21 décembre 2017 ; Ça remue| Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 >< Tony Canton : Groenland Manhattan | Le Cairn, Villard-de-Lans, le 26 janvier 2018. >< Pauline de Chalendar : Mirages | Experimenta - Minatec, Grenoble, du 8 au 10 février 2018 >< Cédric Chapuis : Au-dessus de la mêlée | Salle Daniel Balavoine, Villefontaine, le 9 février 2018 >< Charlotte Charbonnel : Sonitus Aquae à La Halle de Pont-en-Royans, du 16 janvier au 10 mars 2018 >< Jérémy Chauvet : Iserecraft - La Fabrique des paysages | Bourg-d’Oisans, le 21 janvier 2018 ; Le Cairn, Lans-en-Vercors, le 28 janvier 2018 ; Villefontaine, le 11 février 2018 ; Vienne, le 11 mars 2018 >< David Chiesa : L’Exode | Foyer municipal, Bourg-d’Oisans, le 20 janvier 2018 >< Philippe Cholet : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 >< Antoine Choplin : Le sommet de la pente | Musée dauphinois, Grenoble, le 15 mars 2018 >< Christo : Atlas des déplacements | Musée Hébert - De l’autre côté, La Tronche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 >< Cie 47-49 / François Veyrunes : EN ALTITUDE(S), Sisyphe Altitude | L’Alped’Huez, le 11 février 2018 ; Au plus près du monde ALTITUDE(S) duo | La croix de Chamrousse, le 10 mars 2018 ; Le sommet de la pente | La Bastille et le Musée dauphinois, Grenoble, le 15 mars 2018 >< Cie Ad libitum : Trace musicale, concert en mouvement | Villard-deLans, le 28 janvier 2018 >< Cie Carabosse : Installations de feu | Jardin de ville, Grenoble, le 16 mars 2018 >< Cie Épiderme / Nicolas Hubert : Transhumance | Musée de Grenoble, le 4 mars 2018 ; Théâtre Jean-Vilar, Bourgoin-Jallieu, le 22 mars 2018 >< Cie Le Fanal : L’Alpe-d’Huez, l’âge d’or | Palais des sports et des congrès, L’Alpe-d’Huez, les 15 et 22 février et le 8 mars 2018 >< Cie Madjem : La trace et l’éphémère | Médiathèque du pays roussillonnais, Saint-Maurice-L’Exil, le 7 février 2018 >< Cie Migrations : Randonnée géopoétique singulière | ENS de la Moucherotte, Saint-Nizier-du-Moucherotte, le 18 février 2018 >< Cie Pas de loup : Changement d’échelle | Autrans, les 27 et 28 janvier 2018 >< Cie Scalène : Le bal des marches | Villefontaine, le 11 février 2018 >< Matt Coco : Arts plastiques 38 | Matheysine >< Collectif ABCD : Paysages mobiles - La Fabrique des paysages | Villefontaine, le 11 février 2018 >< Collectif ASSPUR : Les Roches en couleurs | Villefontaine, du 9 au 11 février 2018 >< Collectif Coin : Globoscope | Parc du Vellein, Villefontaine, le 9 et 10 février 2018 >< Collectif PUR Prod’ : Fred, les coulisses du film – exposition | Villefontaine, du 9 au 11 février 2018 >< Béatrice Collot : De neige et de givre | Médiathèque du pays roussillonnais, Saint-Maurice-l’Exil, du 6 au 28 février 2018 >< Nicolas Consuegra : Atlas des déplacements | Musée Hébert - De l’autre côté, La Tronche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 >< Croqpaysages / Bénédicte Barnier – Collectif BMP : Viv(R)e la Nature ! | Espace naturel sensible de La Molière, Autrans, le 10 mars 2018 >< Chloé Cruchaudet : Groenland Manhattan | Le Cairn, Villard-de-Lans, le 26 janvier 2018 >< Culture ailleurs : BIVOUAC #10 / Magasin des horizons | Cabane des Charbonniers, Saint-Martin-de-Clelles, le 30 mars 2018 >< Seyhmus Dagtekin : Le sommet de la pente | Musée dauphinois, Grenoble, le 15 mars 2018 >< Sebastien de Danieli : Regard hivernal | Maison de la montagne, Grenoble, janvier 2018 >< Bernard Debarbieux : Le sommet de la pente | La Bastille et le Musée dauphinois, Grenoble, le 15 mars 2018 >< Timothé Defives : Mirages | Experimenta - Minatec, Grenoble, du 8 au 10 février 2018 >< Delices DADA : Arrêts sur image | Bourg-d’Oisans, le 20 janvier 2018, Lans-en-Vercors, le 27 janvier 2018 ; Villefontaine, le 10 février 2018 ; Vienne, le 10 mars 2018 >< Fernand Deligny : Atlas des déplacements | Musée Hébert - De l’autre côté, La Tronche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 >< Antoine Depaulis : BIVOUAC #3 / Magasin des horizons | La Marmite, Les Adrets, le 8 février 2018 >< Laurence Desprès : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 >< Des Rives D’espaces / L. Sommella et P. Marin : La chasse aux couleurs - La Fabrique des paysages | Bourg-d’Oisans, le 21 janvier 2018 ; Le Cairn, Lans-en-Vercors, le 28 janvier 2018 ; Villefontaine, le 11 février 2018 ; Vienne, le 11 mars 2018 >< Cécile Drevon : Ateliers Paysages d’hiver | Musée de Bourgoin-Jallieu, jeudi 4 janvier et mercredi 14 février 2018 >< Caroline Duchatelet : Atlas des déplacements | Musée Hébert - De l’autre côté, La Tronche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 ; Ça remue | Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 >< Jérémy Dupanloup : L’art des jardins en Dauphiné à travers le parc du château de Sassenage | Château, Sassenage, le 10 mars 2018 >< Marielle Durand : Urban Sketchers - La Fabrique des paysages | Foyer municipal, Bourg-d’Oisans, le 21 janvier 2018 >< Emdé : La Fabrique des paysages | Bourg-d’Oisans, le 21 janvier 2018 ; Le Cairn, Lans-en-Vercors, le 28 janvier 2018 ; Villefontaine, le 11 février 2018 ; Vienne, le 11 mars 2018 >< Sandrine Expilly : VAL | Route de la vallée de la Romanche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 >< Cédrick Eymenier : Atlas des déplacements | Musée Hébert - De l’autre côté, La Tronche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 >< Ymane Fakhir : Atlas des déplacements | Musée Hébert - De l’autre côté, La Tronche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 >< Alain Faure : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 >< Jean-Félix Fayolle : Quartiers du monde – Maison de l’image | Centre culturel Montrigaud, Seyssins, du 12 au 31 janvier 2018 >< Christoph Fink : Atlas des déplacements | Musée Hébert - De l’autre côté, La Tronche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 >< Andrea Fortunato : Quartiers du monde – Maison de l’image | Centre culturel Montrigaud, Seyssins, du 12 janvier au 31 janvier 2018 >< Samy Fouché : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 >< JacquesMarie Francillon : Traversées imaginaires | La Casamaures, Saint-Martin-le-Vinoux, du 3 au 17 mars 2018 >< Igor Frey : Conférence « Hiver sauvage et montagne en partage » | Maison de la montagne, Grenoble, le 11 janvier 2018 >< Survivre en hiver | Museum d’histoire naturelle, Grenoble, le 24 janvier 2018 >< Gab : La Fabrique des paysages | Bourg-d’Oisans, le 21 janvier 2018 ; Le Cairn, Lans-en-Vercors, le 28 janvier 2018 ; Villefontaine, le 11 février 2018 ; Vienne, le 11 mars 2018 >< Marie-Claude Gallard : Récits légendaires et croquemitaines de l’Oisans | Musée des Minéraux et de la Faune, Bourg-d’Oisans, du 23 décembre 2017 au 30 novembre 2018 >< Olivier Gamet : La noix, l’homme et le paysage | Le Grand Séchoir, Vinay, le 16 mars 2018 >< Gilbert Gandil : Quand le soleil quitte l’eau de l’herbe | Collège du Trièves, Mens, le 8 mars 2018 >< Éléonor Gilbert : Atlas des déplacements | Musée Hébert - De l’autre côté, La Tronche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 ; Ça remue| Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 >< Alexis Gloaguen : Le sommet de la pente | La Bastille et le Musée dauphinois, Grenoble, le 15 mars 2018 >< GMVL-Groupe Musiques vivantes de Lyon : PAYSAGE>PAYSAGES SONORES, projet scolaire avec Mediart et Les Détours de Babel | année scolaire 2017/18 >< Marco Godinho : BIVOUAC #7 / Magasin des horizons | Collège Champollion, Grenoble, le 8 mars 2018 >< Lucie Goujard : Ça remue| Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 >< Jean-Robert Grasso : Sismo danse | Musée de Grenoble, les 3 et 4 mars 2018 >< Éric Grigorian : Trois regards sur l’Arménie d’aujourd’hui | Vienne, du 9 au 31 janvier 2018 >< Groupe MÛ : Concert | Villefontaine, le 10 février 2018 >< Groupenfonction : Pride | Alpe-d’Huez, le 15 février 2018 >< Alain Guézou : BIVOUAC #2 / Magasin des horizons | Maison des habitants, Grenoble, le 1er février >< Vincent Guillon : Le sommet de la pente | Musée dauphinois, Grenoble, le 15 mars 2018 >< Jean Guillou : Concert anniversaire de l’orgue | Église Notre-Dame des Neiges, l’Alpe-d’Huez, le 28 décembre 2017 >< Catherine Hänni : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 ; Ça remue | Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 >< Philippe Hanus : BIVOUAC #10 / Magasin des horizons | Cabane des Charbonniers, Saint-Martin-de-Clelles, le 30 mars 2018 >< Francis Helgorsky : L’intimité des rives, explorations au fil de l’Isère | Maison de l’architecture, Grenoble, du 8 février au 20 mars >< Sonja Hinrichsen : Snow Drawings | Autrans, du 17 au 25 février 2018 >< Ici-Même : Tombe la neige | Foyer municipal, Bourg-d’Oisans, les 19 et 20 janvier 2018 >< Isère Cheval Vert : [Projet scolaire] Vivre le paysage de la ville en attelage >< Jadikan : Jadikan et la Maison Bergès s’exposent aux Deux Alpes | Les Deux Alpes, du 22 décembre 2017 au 28 avril 2018 >< Claude Janin : La noix, l’homme et le paysage | Le Grand Séchoir, Vinay, le 16 mars 2018 >< Boris Jollivet : À l’écoute de la nature – randonnée pour l’oreille | Autrans, le 17 février 2018 >< Vincent Joubert : FRED : Les contes du Rêve-minuit | Salle Daniel Balavoine, Villefontaine, du 9 au 11 février 2018 >< Chris Kenny : Atlas des déplacements | Musée Hébert - De l’autre côté, La Tronche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 >< Hrant Khachatryan : Trois regards sur l’Arménie d’aujourd’hui | Salle d’exposition, Vienne, du 9 au 31 janvier 2018 >< Gérard Kosicki : Le sommet de la pente | La Bastille et le Musée dauphinois, Grenoble, le 15 mars 2018 >< La fabrique des petites utopies : Confidences de Vercors – Parcours déambulatoire | Rencurel, le 25 février 2018 >< La VILLE BLEUE / Carole Sionnet et PieR Gajewski : LA VILLE BLEUE - LIGNE 3002 | Couvent Sainte Cécile, Grenoble, du 8 février au 10 mars 2018 >< Anne et Éric Lapied : Survivre en hiver | Museum d’histoire naturelle, Grenoble, le 24 janvier 2018 >< Lapin : La Fabrique des paysages | Vienne, le 11 mars 2018 >< Thierry Lathoud : Paysages d’hiver | Service local de solidarité, Fontaine, du 19 décembre 2017 au 1er mars 2018 >< Le chemin de l’hêtre / Ingrid Robinet : À l’écoute de l’hiver | ENS de Vieille Morte, Bourg-d’Oisans, le 15 février 2018 >< Antoine Le Menestrel : Le sommet de la pente | Musée dauphinois, Grenoble, le 15 mars 2018 >< Lucien Le Saint > Atlas des déplacements | Musée Hébert - De l’autre côté, La Tronche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 >< Lise Lecocq : Exquis paysage | Salle des fêtes de Chichilianne, le 15 février 2018 >< Le Tilleul et l’églantier / Caroline Calendula : Paysages comestibles - Balades | Auris-en-Oisans, du 26 décembre 2017 au 10 avril 2018 >< Francis Limérat : Atlas des déplacements | Musée Hébert - De l’autre côté, La Tronche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 >< Lis et Daneau : Filigrane | Parc du Domaine de Vizille, jusqu’au 20 mars 2018 >< Antoine Louisgrand : Paysages périphériques |


LIEUX ET PARTENAIRES > Atelier Arts Sciences (Hexagone Scène Nationale Arts Sciences, CEA) >< Bergerie de la Lignarre à Ornon >< Bureau des guides des Deux Alpes >< Cabane des charbonniers / Saint-Martin-de-Clelles >< Café-hôtel-restaurant La Cordée à Saint-Christophe-en-Oisans >< Café-musée Chasal-Lento aux Deux Alpes >< CAPI-Communauté d’agglomération Porte de l’Isère >< CAUE - Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement de l’Isère >< CCN2 - Centre chorégraphique national de Grenoble >< Centre culturel Montrigaud de Seyssins >< Centre d’entretien routier du Bourg-d’Oisans >< Chambre d’agriculture de l’Isère >< Château de Sassenage >< Cinéma Le Méliès à Grenoble >< Cinéma Les Amphis à Vienne >< Cinéma Les Écrins au Bourg-d’Oisans >< Cité scolaire Jean-Prévost de Villard-de-Lans >< COLJOG >< Collège Champollion à Grenoble >< Collège du Trièves à Mens >< Collège Ponsard à Vienne >< Comité de territoire Sud Grésivaudan >< Comité interprofessionnel de la Noix de Grenoble >< Communauté de communes du Pays Roussillonnais >< Communes d’Autrans, de Bourgoin-Jallieu, de Fontaine, de Grenoble, de L’Alpe-d’Huez, de L’Isle-d’Abeau, de La Tronche, de Lans-en-Vercors, de Livet-et-Gavet, de Saint-Martind’Hères, de Saint-Quentin-Fallavier, de Seyssins, de Venon, de Vienne, de Villard-de-Lans, de Villefontaine, des Deux Alpes/Mont-de-Lans/Venosc, du Bourg-d’Oisans >< Conservatoire Hector-Berlioz/CAPI à Bourgoin-Jallieu >< Domaine de Vizille – Musée de la Révolution française >< École Nationale Supérieure de Paysage Versailles-Marseille >< École Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble >< École Supérieure d’Art et de Design Grenoble-Valence >< Éducation nationale (DSDEN, DAAC) >< Église NotreDame-des-Neiges à L’Alpe-d’Huez >< ENS de l’étang de Fallavier/Porte des Alpes, de la Molière/Vercors, du marais de Montfort/Grésivaudan, du marais de Vieille-Morte/Oisans, du Méandre des Oves/Isère rhodanienne, du Moucherotte/Vercors >< Espace Vallès à Saint-Martin-d’Hères >< Festival Les Détours de Babel >< FIFMA-Festival international du film d’Autrans >< Fonds Glénat pour le patrimoine et la création / Couvent Sainte-Cécile >< Foyer d’accueil médicalisé L’Échappée à Condrieu >< Foyer de ski de fond et alpin du col de Romeyère à Rencurel >< Foyer municipal du Bourg-d’Oisans >< Galerie Alter-Art >< Galerie Xavier Jouvin-ESAD à Grenoble >< Gîte de l’eau blanche à Villard-Reymond >< Gîte Le chat perché à Allemont >< Gîte Les petites sources au Bourgd’Oisans >< Grange Dîmière au Pin >< Institut de géographie alpine-UGA >< Isère Tourisme >< L’Atelier du végétal au Bourg-d’Oisans >< La Casamaures à Saint-Martin-le-Vinoux >< La Casemate – CCSTI à Grenoble >< La Caserne de Bonne à Grenoble >< La Halle-Centre d’art contemporain de Pont-en-Royans >< La Halle des bouchers-Centre d’art contemporain de Vienne >< La Ligue de l’enseignement-FOL de l’Isère >< La Plateforme à Grenoble >< La Source à Fontaine >< Laboratoire Pacte (CNRS/Sciences-Po Grenoble/UGA) >< Le Cairn de Lans-en-Vercors >< Le Grand Séchoir-Maison du Pays de la noix à Vinay >< Le MAGASIN des horizons à Grenoble >< Le Millenium-Service culturel de L’Isle-d’Abeau >< Le Pacifique – Centre de développement chorégraphique national >< Le Vog - Centre d’art contemporain de la Ville de Fontaine >< Les Abattoirs - SMAC à Bourgoin-Jallieu >< L’Escandille à Autrans >< Lycée horticole de Saint-Ismier >< Maison Bergès-Musée de la Houille blanche >< Maison de la montagne de Grenoble >< Maison de l’architecture de l’Isère >< Maison de l’Image à Grenoble >< Maison des alpages de Besse-en-Oisans >< Maison des habitants Chorier-Berriat à Grenoble >< Maison du patrimoine de Villard-de-Lans >< Maison MINATEC à Grenoble >< Maison Pour Tous des 4 Montagnes de Villard-de-Lans >< Médiarts Grenoble/Isère >< Médiathèque de Lans-en-Vercors >< Médiathèque du Bourg-d’Oisans >< Médiathèque de Saint-Maurice-l’Exil >< Médiathèque de Salaise-sur-Sanne >< Médiathèque de Vienne >< Médiathèque des Deux Alpes >< Moly- Sabata / Fondation Albert-Gleizes à Sablons >< Musée d’art sacré contemporain Saint-Hugues-de-Chartreuse >< Musée dauphinois >< Musée de Bourgoin-Jallieu >< Musée de Grenoble >< Musée de l’Ancien-Évêché >< Musée de la Romanche à Rioupéroux >< Musée de Saint-Antoine-l’Abbaye >< Musée des minéraux et de la faune des Alpes du Bourg-d’Oisans >< Musée d’Huez et de l’Oisans à L’Alpe-d’Huez >< Musée du temps libre à Saint-Martin-d’Hères >< Musée du Trièves à Mens >< Musée EDF-Hydrelec à Vaujany >< Musée Hébert à La Tronche >< Musée Mémoires d’Alpinismes à Saint-Christophe-en-Oisans >< Muséum d’histoire naturelle de Grenoble >< Office de tourisme de L’Alpe-d’Huez >< Office de tourisme des Deux Alpes >< Office de tourisme du Pays roussillonnais >< Office de tourisme Oisans Tourisme >< Palais des sports et des congrès de L’Alpe-d’Huez >< Parc national des Écrins >< Parc naturel régional de Chartreuse >< Patrimoine d’avenir dans la moyenne vallée de la Romanche >< Restaurant de la Croix de Chamrousse >< Restaurant La Marmite aux Adrets >< Restaurant Le Signal 2108 de L’Alpe-d’Huez >< Richesses culturelles de l’Oisans >< Salle communale de L’Isle-d’Abeau >< Salle communale de Venon >< Salle d’exposition de Vienne >< Salle Daniel-Balavoine à Villefontaine >< Salle des Écrins à Auris-en-Oisans >< Scènes Obliques aux Adrets >< Sempervirens et SylvaCima à Presles >< Services locaux de solidarité d’Échirolles >< Services locaux de solidarité de Fontaine >< Short Édition >< Société d’Aménagement Touristique de L’Alpe-d’Huez (SATA) >< Studio Fotokino à Marseille >< TEC-Travail et Culture à Saint-Maurice-l’Exil >< Théâtre du Vellein-CAPI à Villefontaine >< Théâtre Jean-Vilar de Bourgoin-Jallieu >< Théâtre municipal de Vienne >< Transisère >< Université-Grenoble-Alpes >< Ville d’art et d’histoire de Vienne.

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Médiathèque Elsa-Triolet, Salaise-sur-Sanne, du 27 février au 10 mars 2018 >< Frédérique Maiaux : Ateliers d’écriture Short paysages - La Fabrique des paysages | Bourg-d’Oisans, le 21 janvier 2018 ; Le Cairn, Lans-en-Vercors, le 28 janvier 2018 ; Villefontaine, le 11 février 2018 ; Vienne, le 11 mars 2018 >< Maja : La Fabrique des paysages | Bourg-d’Oisans, le 21 janvier 2018 ; Le Cairn, Lans-en-Vercors, le 28 janvier 2018 ; Villefontaine, le 11 février 2018 ; Vienne, le 11 mars 2018 >< Lionel Manga : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 >< Frédi Meignan : Le sommet de la pente | La Bastille et le Musée dauphinois, Grenoble, le 15 mars 2018 >< Jeanine Médélice : Lieux-dits, un précipité de vies | Musée de Grenoble, du 8 février au 11 mars 2018 >< Sarah Mekdjian : Ça remue| Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 >< Alain Michard : Promenades blanches | Grenoble, les 16 et 17 décembre 2017 >< Jean-Louis Michelot : Randonnée géopoétique singulière | ENS du Moucherotte, le 18 février 2018 >< Chloé Moglia : Horizon | Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 ; Ça remue | Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 >< Guillaume Monsaingeon : Atlas des déplacements | Musée Hébert - De l’autre côté, La Tronche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 ; Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 >< Laurent Moreau : L’homme et la nature | Grand Séchoir, Vinay, le 10 mars 2018 >< Philippe Mouillon : Lieux-dits, un précipité de vies | Musée de Grenoble, du 8 février au 11 mars 2018 ; Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 >< Mona Navizet : Traversées imaginaires | La Casamaures, Saint-Martin-le-Vinoux, du 3 au 17 mars 2018 >< Isabelle Nicoladzé : Arrêts sur image | Lans-en-Vercors, le 27 janvier 2018 >< Audrey Nion : La trace et l’éphémère | Médiathèque du pays roussillonnais, Saint-Maurice-L’Exil, le 7 février 2018 >< Jérôme Noetinger : Paysages sonores | La Source, Fontaine, le 13 mars 2018 >< Hans Op de Beeck : Atlas des déplacements | Musée Hébert - De l’autre côté, La Tronche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 >< Orchestre des Pays de Savoie : À la française | Le Cairn, Lans-en-Vercors, le 27 janvier 2018 ; Printemps olympique, sextuor à cordes | Église Notre-Dame des Neiges, L’Alpe-d’Huez, le 10 février 2018 >< Noëllie Ortega : Quand le soleil quitte l’eau de l’herbe | Collège du Trièves, Mens, le 8 mars 2018 >< Rachid Ouramdane : Skull*cult | Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 ; Ça remue| Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 >< Cécilia Pepper : La Fabrique des paysages | Villefontaine, le 11 février 2018 >< Dominique Pety : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 >< Christian Pignoly : Un hiver à Cuba | Service local de solidarité, Échirolles, du 4 janvier au 29 mars 2018 >< Abraham Poincheval : Le sommet de la pente | Musée dauphinois, Grenoble, le 15 mars 2018 >< Mathias Poisson : Graphies des déplacements | VOG, Fontaine, du 7 décembre 2017 au 31 mars 2018 >< Jean-Marc Porte : Le sommet de la pente | La Bastille et le Musée dauphinois, Grenoble, le 15 mars 2018 >< David Poullard : Y Ci Où Vers | Espace Jules-Vallès, Saint-Martin-d’Hères, du 1er mars au 14 avril 2018 ; Tentatives d’étirement du français figé | Musée de Grenoble, le 4 mars 2018 >< Fabien Pupier : Street-Art Paysages - La Fabrique des paysages | Salle Daniel Balavoine, Villefontaine, le 11 février 2018 >< Quadrature / Juliane Götz et Sebastian Neitsch : Atlas des déplacements | Musée Hébert - De l’autre côté, La Tronche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 >< Guillaume Rannou : Tentatives d’étirement du français figé | Musée de Grenoble, le 4 mars 2018 >< Regards des lieux : Silicium | Foyer municipal, Bourg-d’oisans, le 20 janvier 2018 >< Claire Renier : Atlas des déplacements | Musée Hébert - De l’autre côté, La Tronche, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 >< Claire Revol : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 >< Rotations culturelles / Céline Perroud : Sismo danse | Musée de Grenoble, le 4 mars 2018 >< Ça remue| Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 >< Jean-Louis Roux : Rétro-paysages | Galerie Alter-Art, Grenoble, du 14 février au 11 mars 2018 >< Michaël Sabatier : Miels de paysages | Le Grand Séchoir, Vinay, le 21 février 2018 >< Théo Sanson : BIVOUAC #2 / Magasin des horizons | Maison des habitants, Grenoble, le 1er février 2018 >< Saperlicontes / Anne Herbin et Dominic Toutain : Contes en l’air | Télécabine Cote 2000, Villard-de-Lans, le 27 janvier et 25 février 2018 >< Ingrid Saumur : L’intimité des rives, explorations au fil de l’Isère | Maison de l’architecture, Grenoble, du 8 février au 20 mars >< Olivier de Sepibus : Montagne défaite | Jardin du musée de l’Ancien Évêché, Grenoble, du 21 décembre 2017 au 20 mars 2018 ; Ça remue| Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 >< Anne Sgard : Ça remue| Musée de Grenoble, le 3 mars 2018 >< Bruno Tanant : Un territoire sous influence métropolitaine, le cas de la Chartreuse sud – ENS de paysage Versailles-Marseille | Salle de La Cartusienne, Saint-Laurent-du-Pont, le 11 mars 2018 >< Laura Tangre : La trace et l’éphémère | Médiathèque du Pays roussillonnais, Saint-Maurice-l’Exil, le 7 février 2018 >< Tazab : La Fabrique des paysages | Le Cairn, Lans-en-Vercors, le 28 janvier 2018 >< Théâtre et compagnie : Visite secrète de Vienne | Vienne, le 13 et 21 janvier et le 11 mars 2018 >< Henry Torgue : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 ; Paysages sur écoute ; Bourgoin-Jallieu le 12 janvier 2018 ; Salaise-sur-Sanne le 2 février 2018 ; Grenoble le 3 février 2018 >< Trek Salam : Espace sacré, espace profane | La Grange Dîmière, Le Pin, le 21 décembre 2017 >< Urban sketchers : La Fabrique des paysages | Bourg-d’Oisans, le 21 janvier 2018 ; Le Cairn, Lans-en-Vercors, le 28 janvier 2018 ; Villefontaine, le 11 février 2018 ; Vienne, le 11 mars 2018 >< Martin Vanier : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 >< Tatevik Vardanyan : Trois regards sur l’Arménie d’aujourd’hui | Salle d’exposition, Vienne, du 9 au 31 janvier 2018 >< Laurent Vercueil : BIVOUAC #3 / Magasin des horizons | La Marmite, Les Adrets, le 8 février 2018 >< Marc Vuillermoz : Séminaire Paysage en mouvements | Musée de Grenoble, le 2 mars 2018 >< Stéphanie Nelson (couverture photographique) et Tomas Bozzato (couverture vidéo) de la saison.


Textes originaux : Stefano Boeri, Daniel Bougnoux, Yves Citton, Bruno Latour, Bernard Mallet, Lionel Manga, Philippe Mouillon, Janek Sowa, Henry Torgue Images originales : Maryvonne Arnaud Composition sonore : Laurent Grappe

Textes originaux : Yves Chalas, Patrick Chamoiseau, Geneviève Fioraso, Jean Guibal, Yves Morin, Bénédicte Motte, Pierre Sansot, Mireille Sicard, Nicolas Tixier Images originales : Maryvonne Arnaud, Yann de Fareins, Fabrice Clapiès Composition sonore : Henry Torgue

LOCAL-CONTEMPORAIN 05 Foules

Textes originaux : Daniel Bougnoux, Jean-Pierre Chambon, Luc Gwiazdzinski, Bernard Mallet, Xochipilli, Philippe Mouillon, Henry Torgue Images originales : Maryvonne Arnaud

LOCAL-CONTEMPORAIN 02 (épuisé) C’est Dimanche !

Textes originaux : Jean-Yves Boulin, Yves Chalas, Jean-Pierre Chambon, Bénédicte Motte, Bernard Mallet, Ghania Mouffok, Philippe Mouillon, Pierre Sansot, Eugène Savitzkaya, Bernard Stiegler, Nicolas Tixier, Henry Torgue, Ivan Vladislavic Images originales : Maryvonne Arnaud, Vincent Costarella, Roberto Neumiller, Peter Wendling Composition sonore : Xavier Garcia

LOCAL-CONTEMPORAIN 06 (épuisé) Points de repère

Textes originaux : Daniel Bougnoux, Patrick Chamoiseau, Yves Citton, Olivier Frerot, Jean Guibal, Luc Gwiazdzinski, Aude Merlin, André Micoud, Philippe Mouillon, Thanh Nghiem, Janek Sowa, Bernard Stiegler, Henry Torgue, Chris Younès Images originales : Maryvonne Arnaud, Sylvain Pauchet

LOCAL-CONTEMPORAIN 03 Ville invisible

LOCAL-CONTEMPORAIN 07 Un monde en soi

Textes originaux : François Ascher, Suzel Balez, Stefano Boeri, Daniel Bougnoux, Yves Chalas, Yves Citton, André Gery, Bernard Mallet, Lionel Manga, Philippe Mouillon, Natacha de Pontcharra, Pierre Sansot, Dominique Schnapper, Henry Torgue Images originales : Maryvonne Arnaud, Vincent Costarella, Aneta Grzeszykowska, Jan Smaga

Textes originaux : Patrick Chamoiseau, Daniel Bougnoux, Yves Citton Images originales : Maryvonne Arnaud

LOCAL-CONTEMPORAIN 08 Une collection de collections

Textes originaux : Maryvonne Arnaud, Miguel Aubouy, Daniel Bougnoux, Yves Citton, Michel Duport, Alain Faure, Antoine de Galbert, Jean Guibal, Patrice Meyer-Bisch, Philippe Mouillon, Henry Torgue, Guy Tosatto Images originales : Maryvonne Arnaud

paysages singuliers, paysage pluriel 1

Mouilon - local-contemporain paysage.indd 1

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Déjà paru : Paysages en Isère de Henry Torgue

14/06/2018 12:04

Textes originaux : Anne-Laure Amilhat Szary, Maryvonne Arnaud, Jean-Pierre Barbier, Daniel Bougnoux, Élisabeth Chambon, Patrick Chamoiseau, Marie Chéné, Alain Chevrier, Antoine Choplin, Alain Faure, Christian Garcin, Serge Gros, Jean Guibal, Michael Jakob, François Jullien, Agnieszka Karolak, Marie-Hélène Lafon, Philippe Marin, Sarah Mekdjian, Céline Minard, Guillaume Monsaingeon, Philippe Mouillon, Alain Roger, Henry Torgue. Images originales : Maryvonne Arnaud, Benbert, Andrea Bosio, Jérémy Chauvet, Thi Thuy Ngan Dinh, Yann de Fareins, Michel Frère, Françoise Girard, Chris Kenny, Lapin, Vanessa Loumon, Mengpei Liu, Gérard Michel, Mohamad Tohméh, François Mondot, Douglas Oliveira da Silva, Thomas Pablo Mouillon, Mathieu Pernot, Amélie Pic, Christian Rau, Jean-Marc Rochette, Ingrid Saumur, Tazab, Denis Vinçon, Jeremy Wood

La collection Mappages rassemble des œuvres d’artistes qui voient dans la production de cartes un moyen d’expression plus qu’un outil d’orientation ; une revanche sur la prétention des cartes à l’exactitude. Déjà paru : La carte des échos en Isère de Marie Chéné Walking the campus with satellites de Jeremy Wood Courbures du Drac et de l’Isère d’Ingrid Saumur

LOCAL.CONTEMPORAIN 1

Un paysage s’entend autant qu’il se voit. La collection Concert de Paysages est l’occasion de re-découvrir la richesse des sonorités qui composent les bandes-son de notre vie.

LOCAL-CONTEMPORAIN 09 Paysages singuliers, paysage pluriel

paysage > paysages

Les ouvrages disponibles sur www.local-contemporain.net

LOCAL-CONTEMPORAIN 04 Le précaire, questions contemporaines

LOCAL-CONTEMPORAIN 01 (épuisé) Vous êtes ici

Toutes les publications de local-contemporain sont disponibles gratuitement pour les enseignants du département de l’Isère qui en font la demande sur contact@local-contemporain.net


local.contemporain édite des outils pédagogiques ou collaboratifs, associant artistes et philosophes, pour aborder le monde contemporain. local.contemporain est présidé par Isabelle Nicoladzé 12, avenue Jean-Perrot 38100 Grenoble contact@local-contemporain.net www.local-contemporain.net Une initiative de LABORATOIRE Le LABORATOIRE compose des oeuvres d’échelle territoriale contribuant à l’émancipation des imaginaires. Ainsi à Johannesburg, Rio de Janeiro, Cologne, Alger, ou Marseille. Ces interprétations territoriales tentent de renouveler l’espace public en le scénarisant, et le représentant autrement. Cette approche a conduit LABORATOIRE à mettre en œuvre des alliances disciplinaires toujours plus complexes. Plasticiens, écrivains, géographes, urbanistes, philosophes, sociologues, compositeurs, plusieurs centaines d’auteurs disséminés dans le monde sont associés à ce patient travail transversal. LABORATOIRE est présidé par Henry Torgue 12, avenue Jean-Perrot 38100 Grenoble www.lelaboratoire.net Conseil éditorial : Maryvonne Arnaud, Daniel Bougnoux, Alain Faure, Philippe Mouillon, Bernard Pouyet, Henry Torgue Nous remercions vivement pour leur contribution à ce numéro : Anne-Laure Amilhat-Szari, Maryvonne Arnaud, Cécile Beau, Marie-Christine Bordeau, Daniel Bougnoux, Philippe Bourdeau, Éric Bourret, Laure Brayet, Anne Cayol-Gerin, Philippe Choler, Nicolás Consuegra, Laurence Després, Caroline Duchatelet, Sandrine Expilly, Alain Faure, Ève Feugier, Christoph Fink, Gilles Guégan, Éléonor Gilbert, Lucie Goujard, Julien Grasset, Catherine Hänni, Nicolas Hubert, Chris Kenny, Nicolas Lanier, Lucien Le Saint, Francis Limérat, Évelyne Lonchampt, Aline Maclet, Jeanine Élisa Médélice, Sarah Mekdjian, Chloé Moglia, Guillaume Monsaingeon, Philippe Mouillon, Stéphanie Nelson, Hans Op de Beeck, Rachid Ouramdane, Fabrice Pappalardo, Céline Perroud, Aymeric Perroy, Odile Petermann, Dominique Pety, Hélène Piguet, Mathias Poisson, Corinne Pontier, David Poullard, Isabelle Raquin, Claire Revol, Camille Sauvageot, Olivier de Sépibus, Anne Sgard, Jeff Thiébaut, Henry Torgue, Martin Vanier. Textes originaux de : Maryvonne Arnaud, Daniel Bougnoux, Laure Brayet, Anne Cayol-Gerin, Lucie Goujard, Nicolas Lanier, Jeanine Élisa Médélice, Guillaume Monsaingeon, Philippe Mouillon, Aymeric Perroy, Dominique Pety, Isabelle Raquin, Claire Revol, Olivier de Sépibus, Jeff Thiébaut, Martin Vanier. © les auteurs Images originales de : Maryvonne Arnaud, Éric Bourret, Caroline Duchatelet, Sandrine Expilly, Éléonor Gilbert, Stéphanie Nelson (pages 2, 46, 78, 84, 87,120, 126), Hans Op de Beeck, Mathias Poisson, Isabelle Raquin, Camille Sauvageot et Lucien Le Saint, Olivier de Sépibus. © les auteurs ou leurs ayants droit Retranscription : Sophie Mulliez Relecture et correction : Carol Duheyon Mise en page : Pierre Girardier, Philippe Borsoi Imprimerie Les Deux-Ponts Édition local.contemporain ISBN 978-2-9516858-5-7 / dépôt légal septembre 2018 Directeur de publication Philippe Mouillon © LABORATOIRE pour le titre et le concept Ce numéro 10 de local.contemporain est édité à l’occasion de la Saison 02 de PAYSAGE>PAYSAGES, une initiative portée par le Département de l’Isère sur une proposition artistique de LABORATOIRE.

IDEX et Structure fédérative de recherche-création

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Avec les soutiens de


Mieux percevoir et partager le monde auquel nous appartenons. C’est le sens de PAYSAGE>PAYSAGES, un attracteur d’initiatives développé sur les 7 431 km2 du département de l’Isère durant les trois mois d’une saison, ici l’hiver 2017/2018, puis amplifié en changeant de saison jusqu’en 2020. Les paysages fixes, stables, arrêtés n’existent pas. Le sédentaire et le définitif ne sont que des illusions d’optique, des déficits de perception ou d’interprétation. Tout dans le paysage remue, tangue, chaloupe, bouscule, migre et se déplace… C’est avec une attention soutenue à l’enchevêtrement des mouvements qui trament les paysages et tendent le cours du monde, que cheminent les auteurs ou les artistes invités ici en une constellation de collaborations dynamiques se surprenant les unes les autres, s’écartant des évidences familières pour tenter de remettre en jeu et de revivifier notre espace commun.

No 10 9 782 951 685 857

15 €


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