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penser la santé

N° 6 – JuiLLet 2015

TRAITER MOINS POUR MIEUX SOIGNER / LA LUTTE ConTRE LA SURMÉDICALISATIon EST EnGAGÉE

SANTÉ NUMÉRIQUE Apple et Google dans la course DÉBAT Du cannabis sur ordonnance REPORTAGE Des prothèses imprimées en 3D edité par le chuv www.invivomagazine.com IN EXTENSO GÉNÉTIQUE, UNE HISTOIRE SANS FIN


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jeroen bennink

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IN VIVO / N° 6 / juillet 2015

SOMMAIRE

FOCUS

19 / médecine Traiter moins pour mieux soigner PAR Julie Zaugg et Melinda Marchese

MENS SANA

30 / INTERVIEW Rishi Manchanda: «La santé est trop rarement perçue comme un phénomène de groupe» PAR Julie Zaugg

34 / INNOVATION La bataille des géants a commencé PAR Clément Bürge

38 / TENDANCE Une enfance sous surveillance PAR émilie veillon

42 / DéCRYPTAGE Du cannabis sur ordonnance

46 / aperçu Vis ma (dure) vie de chercheur PAR bertrand tappy

49 / INNOVATION L’hôpital soigne son sens de l’orientation PAr Darcy Christen

Dans le cadre de sa campagne «Smarter medicine», la Société suisse de médecine interne générale conseille désormais d’éviter une radiographie en cas de lombalgie sans signes alarmants. Cet examen ne modifie pas le pronostic du patient, mais augmente l’exposition aux radiations et les coûts.

science photo library

PAR Clément Bürge


sOmmAIre

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49

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in SiTU

53 / TendAnCe

11 / HeALTH VALLeY

Dr Iode et Mister Sel PAR Antoine MenusieR

La réalité virtuelle au service de la médecine

56 / PROSPeCTiOn

14 / AUTOUR dU GLOBe

L’animal, l’avenir de l’homme sain PAR MARtine BRocARd

60 / déCRYPTAGe Un nouveau regard sur l’autisme PAR geneviÈve RuiZ

65 /

en imAGeS

Des prothèses imprimées PAR eRiK FReudenReich

Des implants pour retrouver la vue

CURSUS

71 / CHROniQUe «Résumer la qualité des soins à un ou deux indicateurs est dangereux»

72 / PORTRAiT Eleonora De Stefano exerce le métier méconnu de perfusionniste

74 / TAndem Le Swiss BioMotion Lab collabore avec son «grand frère» californien

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blair gable / reuters, paul nguyen, philippe gétaz

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CORPORe SAnO


editorial

DÉCROISSANCE. DÉCROISCIENCE?

BéATRiCe SCHAAd responsable éditoriale

patrick dutoit

*kale ms, bishop tF, Federman ad, keyhani s. trends in the overuse oF ambulatory health care services in the united states. Jama intern med 2013;173: 142-8 (medline) **mourir, gian domenico borasio, collection le savoir suisse, 2014. ***selling sickness, how the world’s biggest pharmaceutical companies are turning us all into patients, ray moynihan, alan cassel, paperback, 2006.

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soigner est l’art du don. est-ce à dire qu’il se dispense par nature forcément sans compter? evoquer l’inverse, la limite, le geste thérapeutique auquel on renonce est difficile, tabou même. une étude du Jama* révélait d’ailleurs récemment que les médecins sont nettement moins tentés d’appliquer de nouvelles recommandations basées sur des preuves lorsque celles-ci les invitent à s’abstenir. pourtant, l’idée d’une médecine qui s’interroge sur la spirale inflationniste vers laquelle elle pourrait évoluer commence à s’imposer. les raisons sont diverses: économiques bien sûr, puisque les suisses sont ceux qui dépensent le plus de leur propre poche parmi les habitants de l’organisation de coopération et de développement économiques (ocde). mais aussi médicales, lorsque trop de médecine conduit à des effets indésirables**. «Faire moins» est d’autant plus difficile que les pressions pour «faire plus» sont multiples. la pharma emploie des armes de séduction massive pour élargir sans cesse les frontières de la maladie. la distinction entre le normal et l’anormal devient toujours plus floue dans des domaines comme l’hypertension, l’ostéoporose, le cholestérol ou les troubles cognitifs***. les pressions découlent aussi d’un autre glissement: de la médecine curative, on est passé à la médecine prédictive qui menace de faire de chaque individu bien portant un patient potentiel. la gestion des risques est en passe de devenir une spécialité à part entière. dans le domaine économique, «la décroissance n’a rien à voir avec l’inverse arithmétique de la croissance» ainsi que l’avait évoqué le député vert français yves cochet à la naissance de ce mouvement. de même, en médecine, la décroissance n’a rien à voir avec la «décroiscience». il n’est pas question de prôner une médecine rétrograde, mais une pratique clinique qui se pense différemment et qui communique de façon transparente sur ses impuissances. parmi les différentes voies qui s’ouvrent (notre dossier p. 19), l’une d’entre elles paraît particulièrement prometteuse: la définition d’un projet thérapeutique entre professionnels et patients, le plus tôt possible dans la prise en charge. le but? opter pour un traitement efficace, réaliste et permettre au malade d’orienter les soins selon son idéal de vie et sa définition de la santé. eviter les malentendus qui mènent parfois les médecins à se sentir obligés de poursuivre un traitement de façon agressive alors que les patients ont d’autres attentes. ou, à l’inverse, discuter des demandes de malades qui peuvent paraître futiles aux professionnels. Faire moins, pour certains patients, c’est donc peut-être faire mieux. ⁄


post-scriptum la suite des articles de «in vivo» Il est possible de s’abonner ou d’acquérir les anciens numéros sur le site www.invivomagazine.com

DON D’ORGANES IV n° 1

p. 30

Un bébé condamné donne ses reins

AUTOMéDICATION IV n° 3

p. 58

Eviter les rechutes dépressives Des chercheurs britanniques ont prouvé que la pratique de la méditation en pleine conscience peut se révéler aussi efficace que des médicaments pour éviter les rechutes dépressives. Publiée dans la revue Lancet, l’étude a duré deux ans et a porté sur 424 patients. Le taux de rechute était légèrement inférieur au sein du groupe pratiquant la méditation (44%) que dans celui prenant des médicaments (47%). /

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Le Royaume-Uni autorise depuis avril dernier la vente d’autotests pour détecter le virus d’immunodéficience humaine (VIH). A partir d’une goutte de sang, et en une quinzaine de minutes, ces dispositifs médicaux disponibles sur internet pour environ 35 francs détectent la présence d’anticorps produits en présence du VIH. Malgré une fiabilité élevée (99,7%), tout test positif devra être validé par un médecin. Ce type d’autotests est également disponible dans les pharmacies françaises depuis le mois de juillet. /

p. 19

Entendre avec sa langue

Mike Segar / Reuters

MÉDITATION p. 53

IV n° 3

Les autotests pour le sida arrivent en Europe

Une équipe de l’Hôpital universitaire du Pays de Galles a transplanté les reins d’un nouveau-né âgé de quelques minutes, atteint d’anencéphalie. Cette malformation cérébrale cause l’absence partielle ou totale du cerveau, condamnant le bébé à mourir en quelques heures. Les parents de l’enfant, informés dès les premières semaines de la grossesse de la malformation, ont renoncé à un avortement pour que leur enfant puisse donner ses reins. /

IV n° 2

PERCEPTION

Proposer une alternative aux implants cochléaires. C’est l’objectif de chercheurs de la Colorado State University qui ont développé une puce électronique (de la taille d’une carte de crédit pour l’instant) à placer sur la langue. Connectée à une oreillette Bluetooth qui traduit les sons en signaux électriques, la puce stimule les nerfs de la langue. Son coût est estimé à 2’000 dollars, contre environ 100’000 dollars pour les implants cochléaires. /

VIEILLISSEMENT IV n° 3

p. 54

La sénescence, une maladie du passé? Selon le scientifique anglais Aubrey de Grey, le vieillissement ne sera bientôt plus une cause de décès. L’initiateur du projet SENS, dont l’objectif est l’extension extrême de l’espérance de vie, travaille sur une thérapie dont le but est de stimuler la régénération cellulaire. Dans un entretien au site Motherboard, il estime à 80% la probabilité que les humains médicalement immunisés contre le vieillissement soient déjà nés. /


post-scriptum

e-médecine IV n° 4

p. 44

Une puce pour lutter contre l’obésité La start-up israélienne MelCap Systems a mis au point un coupe-faim connecté. Une fois avalée, la gélule est positionnée dans l’estomac à l’aide d’une ceinture dotée d’un aimant. Il est ensuite possible de déclencher la sensation de satiété par le biais d’une application pour smartphone. Melcap a breveté sa technologie et s’apprête à lancer des essais cliniques. /

CANCER p. 57

Keystone / AP Photo

IV n° 4

Le Royaume-Uni se met à la protonthérapie Le premier centre de protonthérapie du Royaume-Uni va ouvrir ses portes à Cardiff en 2016. Deux autres cliniques seront également équipées à Londres et dans le comté du Northumberland en 2017. Le National Health Service britannique a également annoncé l’ouverture de deux centres de protonthérapie publics en 2018. Cette technique cible les lésions cancéreuses de manière plus précise que les radiothérapies traditionnelles, limitant ainsi les dégâts sur les organes vitaux. /

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INTESTIN IV n° 5

p. 19

Transplantation fécale: guérir et grossir La transplantation fécale est une procédure récente qui consiste à implanter la flore bactérienne d’un individu sain dans l’intestin d’une personne malade afin de traiter certaines pathologies intestinales. La revue Open Forum Infection Diseases rapporte le premier cas d’effet secondaire indésiré: une Américaine de 32 ans qui souffrait d’une infection récurrente par la bactérie Clostridium difficile a vu ses symptômes se résorber grâce à la transplantation de selles d’une patiente saine, mais obèse. Elle a elle-même développé une obésité importante suite à l’opération. En trois années, son IMC est passé de 26 à 34,5 (obésité sévère). /


Grâce à ses hôpitaux universitaires, ses centres de recherche et ses nombreuses start-up qui se spécialisent dans le domaine de la santé, la Suisse romande excelle en matière d’innovation médicale. Ce savoir-faire unique lui vaut aujourd’hui le surnom de «Health Valley». Dans chaque numéro de «In Vivo», cette rubrique s’ouvre par une représentation de la région. Cette carte a été realisée par l’illustrateur genevois Nelson Reitz.

in situ

Health Valley Actualité de l’innovation médicale en Suisse romande.

ÉCUBLENS

p. 11

Grâce à la réalité virtuelle, la start-up MindMaze vise à stimuler les patients qui ont subi un AVC.

GENèVE

p. 09

nelson reitz

Le centre de recherche consacré aux neurosciences Campus Biotech a été inauguré.

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in situ

HEALTH VALLEY

LAUSANNE

p. 10

Innovation Forum veut créer des liens actifs entre universités, industries et investisseurs.

SIERRE

p. 08

La start-up Medirio développe un patch à insuline pour les patients diabétiques.

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in situ

HEALtH VALLEY

start-uP

750’000

CARDIAQUE

GBc-atrial, filiale du Geneva Biotech Center (GBC) né en 2013 sur les cendres de Merck Serono à Genève et depuis installé à plan-les-ouates, vient de conclure un accord de licence mondiale exclusif avec le groupe bâlois Actelion pharmaceuticals. le contrat concerne une molécule (GBC-A1) susceptible de traiter les troubles du rythme cardiaque.

MICROSCOPE

Avec son microscope de toute dernière génération, la start-up nanolive, installée à l’epFl, a remporté le pionierpreis, prix soutenu par la zKB et le technopark zürich. l’instrument faisant appel aux techniques de balayage et à l’holographie autorise pour la première fois l’observation de l’intérieur d’une cellule vivante avec une résolution de 70 nanomètres sans l’endommager.

en millions de francs, la somme récoltée par la firme genevoise prexton therapeutics. elle lui permettra de poursuivre ses recherches sur une molécule susceptible de corriger les complications motrices des parkinsoniens. experte en matière de traitement des maladies neurologiques, la société a été créée en 2012 suite à la fermeture de l’antenne genevoise de Merck Serono.

en dollars, la somme que vient d’octroyer la Fondation Bill et Melinda Gates à iM4tB, installée à ecublens et spécialisée dans la recherche et le développement de médicaments contre la tuberculose, qui touche un tiers de la population mondiale Grâce à ce don, la spin-off de l’epFl va procéder aux premiers essais cliniques d’un nouvel antibiotique.

BIOMARQUEURS

DIABÈTE

etabli au technoArk de Sierre, medirio travaille sur l’amélioration des traitements du diabète. l’entreprise valaisanne a notamment imaginé un patch à insuline associé à un contrôleur digital, qui facilite à la fois la gestion des injections par les patients et le contrôle de la thérapie par les médecins. elle recherche 1,2 million de francs afin d’industrialiser son produit. 8

eRIC DÉRoze

la jeune pousse vaudoise Lunaphore a inventé une méthode rapide et précise de profilage de biomarqueurs dans les tissus cancéreux par coloration. Un test réalisable en cinq minutes au lieu des deux à huit heures actuelles. l’avancée prometteuse a valu à la société de gagner 130’000 francs lors de la finale venture kick.

Genève et Lausanne s’unissent pour soigner le cœur des enfants

Pédiatrie Les hôpitaux universitaires vaudois et genevois unissent leurs forces pour créer un Centre romand de cardiologie et chirurgie cardiaque pédiatriques. Ce centre, créé sous l’égide de l’Association Vaud-Genève, permettra de poursuivre l’expansion de cette activité dans laquelle le CHUV et les HUG «ont développé conjointement une expertise de très haut niveau». Il permettra notamment de réduire la durée des séjours hospitaliers, les complications et donc aussi les coûts. Le centre sera dirigé par le Prof. Maurice Beghetti (HUG); le Prof. René Prêtre (CHUV, ci-dessus en photo) assurera la coordination de l’activité de chirurgie cardiaque pédiatrique.


in situ

HEALtH VALLEY

Un simple souffle pour détecter un cancer

epFl

tecHnOLOGie Un nouveau dispositif développé en partie par des chercheurs de l’EPFL permet de repérer rapidement dans l’haleine la présence d’un cancer des voies aériennes supérieures, c’est-à-dire de la gorge ou de la bouche. Testé sur des patients, cet outil doté de capteurs extrêmement sensibles fonctionne aussi bien avec un ordinateur qu’un téléphone portable, à condition que les conditions de test soient rigoureuses.

Cligner c’est zoomer

L’aPPLicatiOn

SoS MÉDecinS elaborée par la société Atipik, l’application de SoS Médecins Genève facilite la vie des patients: elle gère la prise de rendez-vous mais aussi le suivi du véhicule d’intervention en temps réel. Une notification push est envoyée lorsqu’il prend la route ou approche à 100 mètres du domicile. Dans les 48 h, les résultats médicaux s’y trouvent à disposition.

innOvatiOn Cligner de l’œil droit et agrandir l’image puis de l’œil gauche pour qu’elle reprenne sa taille initiale ne tient plus de la science-fiction. Il se pourrait en effet que d’ici à quelques années les lentilles télescopiques fassent partie du quotidien. L’EPFL et l’Université de Californie en finalisent la mise au point. Loin du gadget, elles rendront leur autonomie aux personnes âgées atteintes de dégénérescence maculaire, une pathologie de la rétine entraînant une perte progressive de la vision centrale et touchant 30 à 50 millions d’individus dans le monde.

Campus Biotech inauguré

neurOsciences «Campus Biotech a le potentiel de se hisser parmi les plus grandes institutions internationales.» C’est plein d’enthousiasme que le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann a inauguré en mai dernier le nouveau centre de recherche consacré aux neurosciences et à la bioingénierie. Installé à l’entrée de Genève, dans l’ancien bâtiment de Merck Serono, Campus Biotech abrite plus de 600 chercheurs, provenant notamment de l’Université de Genève, de l’EPFL, des Hôpitaux universitaires de Genève, du Centre Wyss de bio et neuroingénierie, du Human Brain Project, de l’Institut suisse de bio-informatique et de la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture.

«Nous espérons devenir un leader européen solide dans notre domaine.» JURGI CAMBloNG À l’oCCASIoN De l’INAUGURAtIoN eN FÉVRIeR DeRNIeR DeS NoUVeAUX loCAUX De lA StARt-Up lAUSANNoISe SopHIA GeNetICS, JURGI CAMBloNG, Ceo et CoFoNDAteUR De lA SoCIÉtÉ SpÉCIAlISÉe DANS l’ANAlySe DeS DoNNÉeS GÉNoMIQUeS, S’eSt DÉClARÉ optIMISte QUANt AUX peRSpeCtIVeS De DÉVeloppeMeNt De SoN eNtRepRISe.

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in situ

HEALtH VALLEY

imPLantatiOns

Biopharmaceutique 3 QUeStIoNS À

Manuel FanKhauSeR

l’ASSoCIAtIoN QU’Il pRÉSIDe, INNoVAtIoN FoRUM, tISSe DeS lIeNS eNtRe leS CHeRCHeURS, leS ACteURS pUBlICS et leS eNtRepRISeS.

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Le groupe américain Incyte Corporation a inauguré en avril dernier son siège pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique (EMEA) à Genève. La société dit vouloir utiliser cette nouvelle filiale pour conduire des opérations de développements cliniques. Pour ce faire, Incyte souhaite occuper un espace de plus de 800 m2 d’ici à cet été, qui devrait accueillir environ 80 collaborateurs dans les cinq prochaines années.

QueL est Le But d’innOvatiOn fOrum?

L’antenne suisse a été lancée à Lausanne en mars 2015, mais Innovation Forum a été fondée en 2012 par des chercheurs de Cambridge et est déjà présente sur une douzaine de campus dans le monde. L’expérience montre que la confrontation de personnes issues de champs disciplinaires variés favorise l’innovation. C’est cette atmosphère que nous souhaitons installer en créant des liens actifs entre des mondes qui ne se fréquentent pas suffisamment: universités, industrie, investisseurs, acteurs publics, start-up…

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cOmment créer cette aLcHimie?

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POurQuOi Lausanne?

Génétique

Linkage Biosciences, une société de diagnostic moléculaire qui développe et commercialise des produits améliorant les tests génétiques complexes, a annoncé l’ouverture d’une filiale européenne à Genève. Le nouveau bureau de l’entreprise américaine est situé dans la Fongit, l’incubateur technologique de Genève, qui soutient des entreprises innovantes dans les domaines medtech, IT et cleantech.

Le monde universitaire a tendance à fonctionner en silos, d’où l’intérêt de réunir des partenaires qui ne sont pas habitués à se croiser afin de réfléchir différemment. Innovation Forum rassemble une communauté de 100’000 personnes dans le monde, ce qui nous apporte une double perspective mondiale et locale à un réseau de personnes décidées à imaginer et à développer les prochaines innovations de rupture dans tous les domaines, des sciences de la vie à l’architecture, en passant par les cleantechs.

Lausanne a l’avantage de réunir un grand nombre d’institutions universitaires de haut niveau dans des domaines variés, telles que l’EPFL, l’UNIL, l’ECAL ou l’Ecole hôtelière. Le terrain est d’autant plus favorable que la ville accueille une nouvelle génération de responsables et d’entrepreneurs, prête à expérimenter de nouvelles formes d’échanges. A Lausanne, l’association bénéficie ainsi des réseaux et de l’appui financier de partenaires comme Novartis et Venturlab. / Président de l’antenne suisse d’Innovation Forum, Manuel Fankhauser est doctorant au sein du Laboratoire de recherche intégrative du système lymphatique et du cancer de l’EPFL.

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L’OBJet

gloBalDiagnoStiX Fruit de la coopération d’instituts de recherche suisses et camerounais, GlobalDiagnostix est un appareil de radiologie conçu pour résister aux fortes chaleurs et aux fluctuations des réseaux électriques dans les pays en voie de développement. Avec un prix dix fois inférieur à un outillage classique, le prototype attend des fonds pour être produit et diffusé sur le terrain.


in situ

HEALTH VALLEY

La réalité virtuelle au service de la médecine Plusieurs projets en Suisse romande recourent à la simulation visuelle pour soigner. troubles anxieux

Pionnier du genre, le Brain and Behaviour Laboratory, centre dédié à l’étude du cerveau et des comportements humains de l’Université de Genève, s’est doté en 2013 d’un système de réalité augmentée. Jouant avec la vue, l’ouïe et l’odorat, il plonge le sujet dans un environnement virtuel aux paramètres entièrement maîtrisés. Objectif: mieux comprendre les pathologies telles que l’anxiété ou l’autisme.

rééducation ludique

Développer une plateforme informatisée en vue de rééduquer les victimes d’AVC en combinant réalité virtuelle et casque à électrodes, voilà l’objectif de la société MindMaze implantée à Ecublens. Ironie de l’histoire: la technologie initialement destinée au secteur de la santé intéresse de près les géants du jeu vidéo, qui ont immédiatement flairé dans ce dispositif le futur du gaming.

douleurs fantômes

brainstorming cérébral

Afin de soulager les douleurs fantômes souvent ressenties suite à une amputation, le CHUV a recours, avec des patients volontaires, à la réalité augmentée. Grâce à des lunettes et à un capteur de mouvement Kinect analogue à ceux des consoles de jeux, la thérapie, encore en phase de test, aide à l’immersion totale et donc à la visualisation du membre absent, base du traitement des crises.

A l’occasion du Brain Forum 2015 de Lausanne, a été présenté RealiSM, un projet, mené par l’EPFL et la W Science Initiative, autour de la substitution de réalité. Encore en cours d’élaboration, la technologie, susceptible de remplacer la réalité virtuelle traditionnelle, simule des mondes parallèles à partir de situations du réel. De nombreuses applications cliniques sont d’ores et déjà envisagées.

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En millions de francs, la somme que le Ludwig Cancer Research a attribuée à l’Institut Ludwig de Lausanne pour la recherche sur le cancer. Installé depuis les années 1970 dans la capitale vaudoise, l’institut a été désigné comme site prioritaire parmi 12 filiales disséminées à travers le monde. Grâce à cet important investissement, les chercheurs pourront poursuivre leurs travaux de développement de l’immunothérapie. «L’expertise scientifique, informatique et en ingénierie que l’on trouve à Lausanne est d’une rare richesse», a confié David Lane, directeur scientifique de la Fondation Ludwig.


in situ

HEALtH VALLEY

ÉtApe N° 6

SuR la Route

genÈVe

Dans chaque numéro, «In Vivo» part à la rencontre des acteurs de la Health Valley. Genève est la destination de cette édition.

GeNKyoteX

Combattre le diabète Genkyotex se place comme pionnière dans le développement d’un médicament contre les maladies diabétiques. teXte: CÉlINe BIlARDo

«Nous vivons une période très excitante.» C’est avec enthousiasme qu’Ursula Ney, directrice de Genkyotex, décrit le développement de la start-up genevoise et ses futurs projets dédiés, entre autres, au développement d’un traitement novateur contre la néphropathie diabétique: une complication fréquente du diabète qui concerne 20 à 40% de personnes atteintes de cette pathologie. L’aventure de Genkyotex a démarré en 2006 dans les locaux de l’incubateur Eclosion à Plan-les-Ouates (GE), sous l’impulsion de quatre scientifiques originaires de Genève (Gen), de Kyoto (kyo) et du Texas (tex). Ensemble, ils ont découvert une nouvelle famille d’enzymes, dénommées NOX. Ces molécules produisent des dérivés de l’oxygène impliqués dans de nombreuses maladies cardiovasculaires, des formes de diabète ou encore de fibroses. «Jusqu’en 2011, le but était de comprendre quelle enzyme sélectionner pour pouvoir cibler une maladie spécifique et concevoir un médicament pour la combattre. Nous avons ensuite mené deux tours de financement afin de pouvoir mener nos premiers tests cliniques.» 12

Cette recherche de fonds a permis à l’entreprise, qui compte 21 employés, de récolter 72 millions de francs. Assez pour réaliser des essais, dont les résultats seront connus cet été. Conçu sous forme de capsule à ingérer par voie orale, le médicament fabriqué par Genkyotex permettrait de stopper la progression de la maladie, ce que les traitements actuels ne font pas. «Si les résultats attendus sont positifs, nous serons les premiers à démontrer que ces molécules ont des bienfaits thérapeutiques. Il sera ensuite possible de réaliser d’autres traitements pour des maladies orphelines à l’aide de cette famille d’enzymes.» Arrivée à la tête de Genkyotex en 2011, Ursula Ney se réjouit de l’avenir des recherches engagées dans le domaine, dont l’intérêt est grandissant pour le monde scientifique. «Nous avons bon espoir, notre premier médicament a déjà reçu l’approbation de l’agence américaine de réglementation des médicaments et des produits alimentaires (FDA), de plusieurs pays d’Europe, du Canada et de l’Australie.» /


in situ

HEALtH VALLEY

BenoÎt DuBuiS Ingénieur, entrepreneur, président de BioAlps et directeur du site Campus Biotech

De l’importance d’un écosystème rapprochant monde industriel et académique.

Souvent interpellé sur l’opportunité de relations industrie-hautes écoles, je m’étonne de la mécompréhension du caractère essentiel de ces interactions, et surtout du présupposé que ces interactions se font hors contrôle, sans réglementation, l’industrie étant présentée comme prédatrice et les hautes écoles comme victimes. Que le domaine de la santé ait besoin de nouvelles pistes thérapeutiques est une évidence. Que ces pistes requièrent des efforts de recherche, une autre. Nature Reviews Drug Discovery, dans un article très bien étayé sur les origines de 252 médicaments, nous apprenait qu’en Europe 75% étaient issus de la recherche conduite par des sociétés pharmaceutiques, le solde étant au crédit d’instituts de recherche académiques et de biotechs. Pourtant, plus importante encore est la compréhension de la dynamique de R&D qui s’appuie sur ces deux univers et donc sur des métiers, des expertises et surtout des expériences complémentaires.

Ce qui me laisse plus circonspect est que le rapprochement entre les mondes industriel et académique soit insidieusement et de façon répétée remis en cause en arguant de conflits d’intérêts, d’une instrumentalisation de la recherche, d’une négation de la liberté académique ou en reprochant un manque de transparence. Prenons ce dernier argument. Sommes-nous prêts à prendre le risque que des informations touchant à l’innovation, le moteur du développement et du succès de nos entreprises, soient sorties de leurs contextes et rendues publiques, présentées de façon partielle (et peut-être partiales) à un public peu habitué à ces considérations? Forcer la publication de ces informations industrielles sensibles au nom de la «transparence», n’est-ce pas, soit un déni de confiance à l’égard des institutions et organes en charge de la gestion de ces dossiers, soit une méconnaissance du contexte de compétition entre régions, nations, entreprises? Dans le débat qui touche ces collaborations, souvenons-nous que la Suisse a patiemment mais efficacement construit une relation privilégiée (car respectueuse des intérêts de chacun) entre nos industries, nos PME, nos start-up et nos instituts de recherche et développement, et que ce nouveau modèle d’innovation stimulant pour chacun des partenaires est essentiel pour aborder les défis auxquels nous sommes confrontés, pour offrir aux patients et à la société des solutions technologiques innovantes. ⁄

Pionnière dans la création d’une relation privilégiée entre industrie et hautes écoles, la Suisse a su établir une relation de confiance respectueuse des missions réciproques des partenaires. L’expérience et le professionnalisme tant des instances académiques que de leurs partenaires industriels ont permis de rapprocher des mondes qui ne se parlaient guère il y a encore une dizaine d’années. La Suisse l’a fait dans le respect des missions académiques et des contraintes industrielles. Que des audits d’experts valident le bien-fondé de ces partenariats et des en savOir PLus termes contractuels est naturel. www.bioalps.org DR

la plateforme des sciences de la vie de Suisse occidentale

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in SITU

globe

in situ

autour du globe

Ars Electronica

Parce que la recherche ne s’arrête pas aux frontières, In Vivo présente les dernières innovations médicales à travers le monde.

Des implants oculaires pour retrouver la vue  technologie  Retrouver partiellement la vue grâce à des prothèses rétiniennes, c’est la prouesse médicale qui vient d’être présentée par l’Institut de la vision, à Paris. Le principe: le patient se voit équipé d’une paire de lunettes dotée d’une caméra miniature et d’un boîtier transmettant les données enregistrées par la caméra à l’implant oculaire. Greffé sur la rétine, l’implant traduit ces informations visuelles en stimulations électriques, qui sont ensuite envoyées au cerveau. Complété par des exercices de rééducation, ce dispositif permet aux patients (ayant vu avant d’être atteints de cécité) de percevoir entre 50 et 60 pixels en noir et blanc, afin de s’orienter dans l’espace, reconnaître des visages et, à terme, lire des textes complexes. A l’heure actuelle, une dizaine de patients français bénéficient d’un tel implant.

 L’OBJET 

Sangsue technologique Prélever son sang à la maison, seul, et sans aiguille: c’est l’objectif que s’est donné la start-up américaine Tasso Inc. en développant un nouvel appareil baptisé HemoLink. De la taille d’une balle de ping-pong, ce boîtier aspire le sang du patient, sans douleur. L’échantillon peut ensuite être envoyé à un laboratoire par courrier. En attente d’autorisation de l’agence américaine de réglementation des médicaments et des produits alimentaires (FDA), la société espère sa mise sur le marché en 2016. 14

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En pourcentage, le gain de survie engendré par l’utilisation d’un nouveau médicament d’immunothérapie, le nivolumab, chez les patients atteints de cancer. Lors d’un congrès de cancérologie qui s’est déroulé en juin 2015 à Chicago, des spécialistes du monde entier se sont montrés particulièrement enthousiastes vis-à-vis de cette molécule, encore en phase de test.


in situ

HEALtH gLobE VALLEY

iO ct

n

Le sé vO La vi Le cœur éternel: in La vérité sur vos Promesse ou utopie? médicaments Préfacé par le Prof. Alain Carpentier, le «père» du cœur artificiel Carmat, cet ouvrage retrace l’incroyable histoire des recherches et de la mise au point des pompes artificielles. Les deux auteurs, chirurgiens cardiaques à Paris et à Monaco, s’interrogent également sur les implications économiques et éthiques liées à l’éventuelle démocratisation de ces prothèses.

«Nous sommes sur la piste d’un traitement fondamental contre la mucoviscidose.» StUARt elBoRN, DANS UNe INteRVIeW ACCoRDÉe À BBC NeWS, StUARt elBoRN, De lA QUeeN’S UNIVeRSIty De BelFASt, Se RÉJoUIt DeS RÉSUltAtS De teStS MeNÉS SUR 1’108 pAtIeNtS AtteINtS De Cette pAtHoloGIe GÉNÉtIQUe. lA CoMBINAISoN De DeUX MÉDICAMeNtS, l’IVAFACtoR et le lUMACAFtoR, A eFFeCtIVeMeNt AMÉlIoRÉ leUR FoNCtIoN pUlMoNAIRe.

JeAN-FRANÇoIS BeRGMANN, FRANÇoIS CHASt, ANDRÉ GRIMAlDI, ClAIRe le JeUNNe, oDIle JACoB, 2015

Des professeurs et médecins ont décidé de faire le point sur l’efficacité des médicaments. Eléments indispensables du système de santé, ils ont permis de lutter efficacement contre les maladies contagieuses, ou encore contre le cancer. De même, les progrès réalisés en cardiologie ou en rhumatologie sont imputables aux médicaments. Les experts consultés évoquent aussi la face sombre de l’industrie: falsifications, abus et scandales.

Un tatouage pour mesurer son taux de glycémie UCSD

QUeeN’S UNIVeRSIty BelFASt

AlAIN DeloCHe et GIlleS DReyFUS, MICHel lAFoN, 2015

As We Age, Keys to Remembering Where the Keys Are CHRoNIQUe De JANe e. BRoDy, «NeW yoRK tIMeS»

innOvatiOn La fin des piqûres pour les diabétiques? Des chercheurs de l’Université de San Diego viennent de tester avec succès un tatouage temporaire qui permet de mesurer le taux de glycémie d’un patient diabétique. Présenté sous la forme d’un capteur collé à même la peau, le dispositif analyse le niveau de glucose des fluides situés sous l’épiderme à l’aide de biocapteurs électrochimiques. Les résultats des essais cliniques montrent que la méthode est suffisamment précise pour être employée dans un avenir proche en cas de diabète ou de maladies du rein.

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La chroniqueuse santé du New York Times aborde la question des troubles de mémoire chez les personnes âgées. Son article, qui cite plusieurs recherches récentes, souligne que ces troubles sont souvent davantage liés au vieillissement naturel du cerveau qu’à une pathologie. Pour ralentir l’usure de la matière grise, Jane Brody propose plusieurs pistes, telles que la pratique régulière d’une activité physique, une consommation modérée d’alcool ou encore la stimulation intellectuelle. U HRoNIQ S leS C oM N S Ve R AzINe.C leS lIe G A M NVIVo WWW.I

eS et le

Brain Maker: The Power of Gut Microbes to Heal and Protect Your Brain–for Life DAVID peRlMUtteR, KRIStIN loBeRG, lIttle, BRoWN AND CoMpANy, 2015

Prendre soin de son estomac pour garder toute sa tête? C’est du moins ce que postule David Perlmutter dans son dernier ouvrage. Cet auteur reconnu, spécialiste des liens entre la nutrition et des troubles neurologiques, fait le point sur les dernières recherches relatives à la relation entre le microbiome et la santé du cerveau. Il propose également un programme diététique pour prendre soin de son microbiome et donc se prémunir contre la neurodégénérescence. S VIDÉo

S SU R


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La nourriture du futur imprimée en 3D Après la fabrication d’objets, de vêtements ou encore de tissus humains, l’impression 3D intègre le domaine de l’alimentaire. Un prototype de muffin a été ainsi développé par la Néerlandaise Chloé Rutzerveld dans le cadre d’un projet baptisé «Edible Growth» (Pousses comestibles). L’innovation réside dans la croissance autonome des aliments produits par l’imprimante 3D: la machine produit d’abord la pâte qui sert de structure, puis une levure de fermentation (sous forme gélatineuse) et des semences. La culture germe en cinq jours et les ingrédients obtenus (ici légumes et herbes aromatiques) sont alors prêts à être mangés. La jeune designer Chloé Rutzerveld désire montrer par son concept que la production d’aliments en laboratoire ou par impression 3D peut aussi être saine. Une nourriture alternative que l’on retrouvera peut-être dans notre assiette dans une dizaine d’années. Chloé Rutzerveld www.chloerutzerveld.com

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24.10.2014 14:52:54


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less is more

médecine

Traiter moins pour mieux soigner /

Des voix s’élèvent pour lutter contre la surmédicalisation. Des mesures sont prises pour encourager la décroissance en matière de soins. Quitte à renoncer à certaines certitudes.

/ Par

Julie Zaugg et Melinda Marchese

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es médecins d’aujourd’hui sont-ils tous des Dr Knock? Ce personnage fictif, né de l’imagination de l’écrivain français Jules Romains dans les années 1920, parvient à convaincre l’ensemble des habitants d’un village qu’ils sont des malades qui s’ignorent et qu’ils doivent commencer à se soigner. A l’image de Molière et de son Malade imaginaire, Romains dénonce les dérives d’une société surmédicalisée qui transforment les individus en consommateurs de soins, soucieux d’en recevoir toujours plus. Dans l’espoir d’aller toujours mieux.

Les malades aussi espèrent qu’une nouvelle technologie ou un traitement de pointe les aide à guérir. Et les «bien-portants» sont encouragés à rester vigilants. «Les patients baignent en permanence dans un climat qui prône le recours au dépistage et aux soins, par le biais des campagnes de santé publique, des médias et de la publicité, remarque Rosemary Gibson, l’auteure d’un ouvrage intitulé The Treatment Trap. La croyance que mieux vaut prévenir que guérir est profondément ancrée chez eux.» «Une détection précoce et un traitement agressif sont souvent considérés comme le signe d’une bonne prise en charge», constate David Goodman, professeur de médecine communautaire qui enseigne à l’Université de Berne.

La problématique de la surmédicalisation traverse les décennies (lire encadré p. 26). Mais au XXIe siècle, les soins ne se résument plus à des saignées, des purges et autres remèdes de grand-mère. Toujours plus sophis- Patients et professionnels de la santé croient donc fertiqués et nombreux, des instruments et médicaments mement aux promesses de la médecine moderne. Mais high-tech viennent régulièrement étoffer l’arsenal si le Dr Knock finit par triompher dans l’œuvre de Jules Romains, les soignants d’aujourd’hui thérapeutique à la disposition des sont toujours plus nombreux à admédecins. «Lorsqu’un nouveau prohérer à des mouvements qui encouduit arrive sur le marché, et que ses rePÈres ragent, au contraire, une médecine fabricants en louent les vertus, en plus humble, plus modeste, qui retant que médecins, nous voulons y connaît ses limites, et qui ose, dans croire. Tout en restant critiques, En milliards de dollars, le coût certains cas, en faire moins. «On nous espérons qu’il va vraiment annuel des soins superflus dans le assiste à l’émergence de mouvenous permettre d’améliorer la monde, selon une estimation de l’Institut universitaire Darmouth. ments qui prônent le less is more prise en charge de nos patients, en médecine, confirme Arnaud note Thomas Bischoff, directeur Chiolero, spécialiste de la santé de l’Institut universitaire de médepublique à l’Institut de médecine cine de famille de l’Université de sociale et préventive de Lausanne. Lausanne. Faire le tri parmi toutes En pourcent, le nombre de L’objectif est notamment de prodices nouveautés n’est pas évident médicaments inutiles, dont 5% guer moins de soins inutiles.» pour le corps médical.» potentiellement dangereux, selon

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Le Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux, publié par un chirurgien et un pneumologue français.

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un monde surmédicalisé

Des campagnes (Smarter medicine en Suisse, Choosing wisely ou Slow medicine aux EtatsUnis) militent pour une médecine qui agit avec modération et gradualité. En faire moins ne signifie aucunement qu’il faut remettre en question les traitements nécessaires et bénéfiques aux patients. Le concept de «Less is more» est une invitation à reconnaître qu’un excès de soins peut parfois entraîner plus de risques que de bénéfices. Ses partisans estiment que les populations occidentales sont aujourd’ hui surmédicalisées. «Nous 20

sommes dans un système de santé qui nous pousse constamment vers le «trop» de soins, estime Thomas Bischoff. Cela s’explique par la même logique qui encourage les autres secteurs de nos sociétés occidentales à faire toujours plus: l’accumulation et la croissance sont vues comme des signes de progrès et de performance.» Patient À temPs comPlet

Selon le généraliste, «la médecine prend trop de place dans la vie des gens aujourd’hui. On ne se rend pas chez le médecin uniquement lorsque l’on est malade, mais aussi pour des examens de routine et autres dépistages, constate-t-il. Cela peut transformer les bien-portants en malades potentiels.»


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«Plus c’est simple, mieux ça marche» Nicolas Demartines* défend une nouvelle approche multidisciplinaire pour diminuer les complications et la durée d’hospitalisation après une intervention chirurgicale. propos recueillis par

A Melinda Marchese

que les doses nécessaires au confort du patient. Au cours de la chirurgie, on ne pose pratiquement plus de drains préventifs, et la sonde gastrique est retirée en salle d’opération déjà.

ce jour, plus de 1’500 patients ont déjà été opérés selon le protocole ERAS (Enhanced Recovery After Surgery) au CHUV depuis sa mise en place en 2011. Le Service de chirurgie viscérale que Nicolas Demartines dirige figure parmi les premiers centres au monde à avoir instauré cette méthode aujourd’hui utilisée sur les cinq continents.

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plein de liquide». On s’assure que le patient mange un repas normal la veille de l’opération et qu’il se réalimente dès que possible: la nourriture stimule la régénération des muqueuses intestinales, ce qui peut aussi contribuer à augmenter les défenses immunitaires. De même, le patient est levé au fauteuil quelques heures après l’intervention déjà: la mobilisation aide énormément à la récupération. Les soins sont-ils différents après l’opération? nd Grâce aux progrès de l’antalgie (gestion de la douleur), nous parvenons à mieux calibrer le besoin de chaque patient en matière de médicament pour ne donner iv

Cette approche simplifie la prise en charge. En a-t-on fait trop pendant des années? nd Il est vrai que l’on a compliqué les choses pendant des années, cela pour des raisons historiques. Enormément de précautions étaient prises car les antibiotiques, les instruments de chirurgie et les sutures n’étaient pas aussi efficaces et sûrs qu’aujourd’hui. En 2015, on peut se permettre de penser qu’en matière de chirurgie plus c’est simple, mieux ça marche! iv

*Nicolas Demartines est le chef du Service de chirurgie viscérale du CHUV.

ErIC Déroze

Concrètement, en quoi consiste la méthode ERAS? nd Il s’agit d’une liste de 22 actes à effectuer avant, pendant et après l’opération, qui contribueront à une meilleure récupération post-opératoire. Ces éléments concernent les chirurgiens, les anesthésistes, le personnel infirmier et le patient lui-même qui est fortement impliqué. L’un d’entre eux consiste, par exemple, à ne pas laisser le patient à jeun de longues heures avant une opération. Nous lui donnons deux verres d’eau sucrée deux heures avant l’opération, et par la suite le nombre de perfusions administrées est adapté pour qu’il ne soit à aucun moment ni «trop sec», ni «trop iv

Quels sont les bénéfices de cette méthode? nd Cette méthode permet de diminuer le risque de complications de 40 à 50%, et la durée du séjour à l’hôpital passe de 10 à 6 jours en moyenne pour la chirurgie du colon et du rectum, par exemple. Le coût de la prise en charge diminue aussi de 2’000 à 7’000 francs par patient selon le type de chirurgie. En adaptant le protocole à chaque organe, ERAS peut être appliquée à toute sorte de chirurgie. iv


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Au-delà des cabinets médicaux et des hôpitaux, certains individus pensent constamment à surveiller leur état de santé. «De nombreuses nouvelles technologies, applications et autres objets connectés permettent à chacun de mesurer son taux de diabète, son pouls ou sa pression artérielle à tout instant.» En cas de symptômes jugés suspects, la tentation d’aller se renseigner on line est grande. Selon une étude publiée par Swisscom en 2012, 84% des Suisses ont déjà fait des recherches sur des sites médicaux avant ou après une visite chez le médecin. Les informations les plus fréquemment recherchées concernent les symptômes, les maladies et les possibilités de traitement. «Les patients se sentent rassurés lorsqu’ils repartent avec une ordonnance, constate Peter Vollenweider, médecin-chef au Service de médecine interne du CHUV. Prescrire un médicament prend d’ailleurs moins de temps à un médecin que d’expliquer pourquoi il ne le fera pas. Ce temps, il faut le prendre lorsque l’on estime que le traitement n’apportera rien de positif à la personne en face de nous.»

Quand la pilule s’efface face au relationnel en psychiatrie, les traitements médicamenteux peuvent être complétés par des thérapies relationnelles. «l’art-thérapie, la musico-thérapie ou l’ergothérapie appartiennent à une palette de prestations qui peuvent être activées en fonction des besoins du patient, relève Jean-michel Kaision, le directeur des soins du Département de psychiatrie du chuv. certaines activités de la vie quotidienne, comme la promenade ou la lecture, en font aussi partie.» le but ici est de séquencer et d’organiser la journée du patient pour lui permettre de retrouver des repères. «Des études récentes ont démontré que ces thérapies sont efficaces également chez les personnes âgées atteintes de démence ou d’alzheimer», précise le spécialiste. il n’est pas rare qu’elles permettent de réduire la consommation médicamenteuse du patient. les personnes souffrant de troubles du sommeil sont par exemple traitées au moyen de massages ou du snoezelen, une technique néerlandaise qui consiste à placer le malade dans une pièce spécialement équipée pour stimuler tous ses sens au moyen de musique, lumières colorées, odeurs relaxantes et matelas composés de différents matériaux. «cela permet de calmer le patient pour qu’il arrive plus détendu dans son lit», détaille Jean-michel Kaision. on se rend alors souvent compte qu’il n’a plus besoin du somnifère qui lui est normalement administré. 22

seniors en PremiÈre liGne

Particulièrement concerné par la problématique, les personnes âgées, toujours plus nombreuses, sont de grandes consommatrices de médicaments. Selon une étude de la Société française de gériatrie publiée en 2013, plus de 90% des personnes âgées de plus de 80 ans consomment en moyenne dix comprimés par jour. Le coordinateur de l’étude, Olivier Saint Jean, chef de service en gériatrie à l’hôpital Pompidou à Paris, s’exprimait alors dans le quotidien Libération: «Au-delà de trois ou quatre molécules prises ensemble, on ne sait plus comment elles réagissent. Et, surtout, à partir de cinq médicaments, le risque d’accident médicamenteux augmente considérablement.» Si les Français figurent parmi les plus grands consommateurs de médicaments (voir infographie p. 23), les statistiques sont également élevées dans le reste de l’Europe: selon une enquête publiée par L’Hebdo en avril 2015, près de 20% des patients dès 80 ans ingéreraient dix médicaments ou plus par jour, alors que 50 à 60% en consommeraient au moins cinq. «Chaque médicament supplémentaire augmente les risques de subir un effet secondaire ou de déclencher une interaction avec une autre préparation», relève Robert Vander Stichele, professeur de pharmacologie clinique à l’Université de Ghent (Belgique) et auteur de multiples études sur la consommation de médicaments des seniors. Lorsqu’on donne une pilule contre le diabète à une personne dont le taux de glucose est juste au-dessus de la moyenne, on court le risque de la mettre en hypoglycémie et de la faire chuter ou perdre connaissance, surtout s’il s’agit d’une personne âgée.

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les causes de l’éPidémie

Grâce aux progrès technologiques, des anomalies jusqu’à présent invisibles sont aujourd’hui détectées très tôt. Un bien pour un mal. «Les tests diagnostiques sont devenus de plus en plus sensibles, relève Arnaud Chiolero. Les CT scans permettent par exemple de repérer des embolies pulmonaires qui ne sont en fait que de mini-embolies sans conséquence.» De même, il n’est pas rare qu’un examen radiologique de routine révèle une tache sur le rein, une masse dans le sein ou un nodule dans le poumon qui pourraient être des lésions cancéreuses, mais sont pour la plupart inoffensifs. Or, une fois une anomalie identifiée, «il est presque impossible, voire non éthique, de ne pas investiguer et


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Parfois, moins égale plus

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Les populations qui consomment le plus de médicaments ne sont pas forcément celles qui vivent le plus longtemps. Panorama.

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Sources: Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), chiffres de 2011, infographie: Romain guerini

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traiter le patient, même si la probabilité qu’il ait été sur-diagnostiqué est forte», écrit le médecin lausannois dans un papier de recherche. «Il existe aussi chez les médecins la crainte de regretter, une fois le cancer déclaré, de ne pas avoir anticipé, note Jacques Cornuz, directeur de la Policlinique médicale

universitaire lausannoise (PMU). Comment avoir la certitude qu’une lésion est inoffensive? Un dépistage apparaît toujours plus attractif qu’il ne l’est en vérité, et ceci autant aux médecins qu’aux patients.» sensiBiliser les jeunes médecins

Les étudiants en médecine ne sont pas suffisamment

«il esT plus facile De conTinuer une prise en charge inTensive pluTÔT Que De l’arrÊTer»  BerTranD TappY

choisiraient pour eux-mêmes dans une situation analogue.

Oliver Peters, vice-directeur de l’Office fédéral de la santé publique, encourage les médecins à prendre des décisions réalistes pour assurer une médecine de qualité. iv Le mouvement du «less is more» prônant la décroissance dans le domaine médical fleurit dans le monde occidental. Qu’est-ce que cela vous évoque? OP Les constats tirés par le «Too much Medicine» sont également les nôtres. C’est un problème compliqué, mais nous avons pu isoler plusieurs facteurs sur lesquels nous agissons déjà. Les plus importants sont la fragmentation de la médecine et l’offre excédentaire de prestations très spécialisées et donc plutôt onéreuses. iv Par exemple? OP On peut citer les prestations à forte

BrigiTTe BaTT

composante technologique, comme les scanners ou les IRM. Outre le fait qu’elles sont parfois effectuées sans être vraiment nécessaires, leurs prix sont extrêmement élevés: en règle générale, l’innovation permet de faire baisser les coûts (aviation, construction, etc.). Dans le domaine de la santé, les tarifs n’ont pas bougé depuis les années 1990! iv Est-ce que certaines catégories de patients sont particulièrement concernées? OP Les patients âgés ont besoin de plus de prestations médicales et sont donc particulièrement concernés, mais ce n’est pas seulement un problème d’une certaine classe d’âge. De manière générale, la contradiction entre des patients de plus en plus malades – qui ont donc besoin d’une planification thérapeutique de plus en plus pointue et intégrée – et

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une médecine qui se fragmente et qui se concentre sur des épisodes ou des actes thérapeutiques individuels devient importante. C’est pourquoi je pense que le renforcement des capacités d’analyse, d’intégration et de planification – ce qui a déjà eu lieu dans d’autres branches de services comme les banques, les assurances ou l’ingénierie dans les années 1980 et 1990 – devra avoir lieu en médecine également. iv Cette approche est-elle également utile pour les situations en fin de vie? OP Très certainement. La NZZ a publié une étude sur la prise en charge aux Etats-Unis et celle en Suisse. Dans les deux pays, une surmédicalisation de ces situations peut être constatée. En Suisse, on peut observer un nombre important d’hospitalisations et de thérapies agressives durant le dernier mois de vie, avec une fréquence plus importante pour les patients avec une couverture d’assurance complémentaire. Aux Etats-Unis, et ce malgré l’introduction du Patient Self-Determination Act en 1990, les patients sont traités d’une manière plus agressive qu’ils ne souhaiteraient être soignés eux-mêmes, et ils ne sont pas pris en charge non plus de la manière que les médecins traitants

iv Et quelles sont les mesures préconisées pour changer cela? OP L’étude américaine explique que la médecine moderne est orientée sur une logique de thérapie maximale pour tout le monde et que ses incitatifs financiers encouragent une logique de traitement que les patients ne choisiraient pas spontanément. Elle documente aussi le fait que les situations d’insécurité sont particulièrement propices à la surmédicalisation parce qu’il est plus facile d’initialiser ou de continuer une prise en charge intensive plutôt que de l’arrêter. Les médecins doivent affronter une communication ressentie comme difficile avec le patient ou ses proches et doivent surtout assumer pleinement leur responsabilité s’ils décident qu’un traitement agressif n’est pas ou plus adéquat. Et ils se sentent souvent seuls face à une situation d’insécurité.

Face à cette pression, la redéfinition continue d’un projet thérapeutique efficace, réaliste et conforme à la volonté du patient devient l’ancre essentielle pour assurer une médecine de qualité. La mise à disposition de compétences spécialisées pour appuyer la prise de décision dans des environnements difficiles (urgences, soins intensifs) me paraît également un élément de réponse important. Finalement, il me paraît essentiel de permettre aux patients de se réapproprier les décisions sur leur traitement, aussi et surtout en situation de fin de vie. Exit ne peut pas être la seule solution pour cela. inTervieW complÈTe À lire sur WWW.invivomagaZine.com


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sensibilisés à la problématique tout au long de leur formation. «Comme médecins, on nous a appris à agir, à ne pas rester les bras croisés face à la maladie», note David Goodman. «La médecine moderne est basée sur l’action, ajoute Gian Domenico Borasio, professeur titulaire de la chaire de médecine palliative de l’Université de Lausanne et chef du Service de soins palliatifs du CHUV. Il devient indispensable de stimuler un changement de culture en encourageant les jeunes médecins à sortir de ce piège de l’actionnisme à tout prix.» un intérÊt économiQue

Certaines interventions sont surexploitées pour des raisons économiques. Ce serait le cas de certaines poses de stents, ces petites prothèses qui permettent d’élargir un vaisseau sanguin bouché. Leur nombre a doublé en Suisse entre 2002 et 2013, passant de 11’000 à 22’000. Cette hausse est en partie liée au vieillissement de la population et au fait que ces traitements sont aujourd’hui proposés de manière extrêmement fréquente aux patients de plus de 80 ans, expliquait en avril dernier Urs Kaufmann, président de la Société suisse de cardiologie, dans un entretien publié par Le Matin Dimanche et la SonntagsZeitung. «Mais cette augmentation laisse aussi penser que, dans certains cas, la première motivation pour pratiquer l’intervention n’est pas le bien-être du patient. Ces interventions sont lucratives et facilement planifiables, il existe le soupçon que certains hôpitaux fassent passer des considérations purement économiques avant la médecine.» «On pose de plus en plus de stents, alors qu’un traitement conservateur à base de médicaments et de changement de style de vie (cesser de fumer et perdre du poids, ndlr) serait souvent suffisant», ajoute Arnaud Chiolero.

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trouVer des remÈdes

L’heure est à la recherche de solutions pour remédier à la surmédicalisation. Les généralistes ont un rôle capital à jouer. «Le médecin de famille doit considérer un patient dans sa globalité, précise Thomas Bischoff. Un spécialiste va prescrire un traitement destiné à soigner une affection en particulier; une personne atteinte de plusieurs pathologies va ainsi accumuler les traitements. Le généraliste doit pouvoir prioriser les soins et trouver un équilibre qui soit tolérable pour le patient.» 25

choisir aVec Prudence Dressée par une cinquantaine d’organisations médicales américaines, la liste Choosing Wisely comprend une série de procédures ou examens à éviter. Exemples choisis. Seuls 0,5 à 2% des sinusites évoluent vers une forme bactérienne. Il vaut donc mieux éviter les antibiotiques pour les manifestations bénignes, qui se résolvent d’ellesmêmes en deux semaines. La même chose vaut pour les otites. Chaque transfusion est porteuse de risques, de réaction allergique notamment. Chez les patients stables, une quantité minime de sang (7-8 g/dl) suffit. Les personnes anémiques devraient être traitées avec des suppléments oraux plutôt qu’avec une transfusion. Il ne sert à rien d’effectuer un frottis vaginal pour détecter un cancer du col de l’utérus chez les femmes de moins de 21 ans: la plupart des anomalies qui surviennent à cet âge se résorbent toutes seules. Chez les femmes âgées de 30 à 65 ans, un examen tous les trois ans suffit. La prescription d’anti-psychotiques et de somnifères chez les personnes âgées atteintes de démence doit être une solution de dernier recours, après l’échec des thérapies non médicamenteuses. Ces préparations augmentent le risque d’attaque cérébrale, de chute et de mort prématurée. Mieux vaut traiter un cancer du sein métastatique avec une chimiothérapie à un seul médicament, au lieu d’en combiner plusieurs. La seconde option n’accroît pas les chances de survie, et ses effets secondaires sont plus importants. Pour soigner une rupture du ménisque, mieux vaut recourir à des traitements non invasifs (exercices physiques, anti-inflammatoires, analgésiques légers, injections de corticostéroïdes) qu’à une arthroscopie du genou, une procédure chirurgicale.


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le tri de médicaments

En 2000, la Suède s’est dotée d’une «liste sage». Etablie par un comité scientifique indépendant, elle recense les 200 médicaments jugés essentiels pour soigner la plupart des maladies. En 2012, 90% des ordonnances établies à Stockholm y étaient conformes. La France veut établir une liste semblable dès 2016. Un document préliminaire comprend 151 médicaments, alors que plus de 5’000 sont sur le marché. «En Suisse, chaque hôpital dresse sa propre liste de médicaments essentiels, explique Pierre Voirol, le responsable de l’Unité assistance pharmaceutique et pharmacie clinique du CHUV. La nôtre en comprend 1’000, sur les 2’200 stockés par l’hôpital.» Ce qui détermine le placement d’un médicament sur la liste? «Son efficacité, sa tolérance chez les patients et ses formes galéniques (s’il est disponible en comprimé, liquide, poudre, etc., ndlr). Le critère du coût n’entre en ligne de compte que dans un deuxième temps.» Pierre Voirol coordonne également une commission des médicaments qui vise à émettre des recommandations pour éviter les doublons et les soins inutiles. Il cite le cas des benzodiazépines souvent prescrits à double pour soigner l’insomnie et l’anxiété, alors qu’un seul suffirait. Ou les antibiotiques administrés par voie intraveineuse, alors qu’il serait plus sûr pour

des siècles de surmédicalisation

le patient et moins coûteux de les prendre par voie orale une fois l’état du patient stabilisé. «Si un nouveau médicament arrive sur le marché, nous allons aussi préciser les indications pour lesquelles il vaut la peine de l’utiliser et celles pour lesquelles il faut privilégier un traitement existant», précise-t-il. Des pharmaciens de l’unité de Pierre Voirol se chargent en outre d’accompagner les médecins lors de leur tournée des patients pour examiner leur traitement médicamenteux et émettre des recommandations. «On va, par exemple, rappeler qu’administrer un médicament contre les ulcères de l’estomac n’est plus forcément nécessaire une fois le patient sorti des soins intensifs.» La généralisation du dossier électronique du patient simplifiera encore ce processus. «Toutes ces données seront regroupées à un seul endroit», se réjouit-il. une médecine Plus honnÊte

Dans de nombreux pays, des associations de médecins se sont réunies pour établir des recommandations visant à diminuer la prescription d’examens ou médicaments jugés peu ou pas utiles. Jacques Cornuz a réalisé, à la demande de la Société suisse de médecine interne (SSMI), une liste d’interventions à éviter. «Certains examens ou traitements sont parfois appliqués sans que l’on sache vraiment s’ils apportent une

en ont consommé en france. historienne de la médecine à conséquence: selon le rapport l’université de genève. a certains d’expertise publié en 2013, le mé- égards, la situation était même rappelez-vous: en septembre dicament provoquait des atteintes pire qu’aujourd’hui, car le champ 2004, le groupe merck retire du des valves cardiaques ainsi qu’une médical était plus ouvert: bonnes marché son blockbuster vioxx, forme d’hypertension artérielle femmes, rhabilleurs et autres un anti-inflammatoire, qui lui pulmonaire menant au décès de rebouteux prodiguaient des soins rapportait 2 milliards de dollars près de 2’000 personnes. au même titre que les médecins. par année. la raison? on attribue «ce n’est qu’au début du xixe plus de 30’000 morts rien qu’aux ces deux affaires, fortement siècle que les médecins et les etats-unis à cette pilule largement médiatisées, couplées à l’explosion chirurgiens se sont associés pour prescrite contre l’arthrite, mais qui des coûts de la santé à partir des former une corporation, reléguant augmente le risque de crises car- années 1990, ont mis la problémales autres soignants à la marge.» diaques et d’attaques cérébrales. tique du surtraitement en avant et des voix ont commencé à s’élever Dans les années 1970, les travaux un autre scandale sanitaire éclate pour lutter contre cette tendance. de l’américain John Wennberg ont quelques années plus tard. le largement contribué à la prise de coupable s’appelle mediator, il est la problématique n’est pas conscience. il a démontré que 7% développé par les laboratoires propre aux sociétés modernes. des enfants de middlebury, dans servier, et se présente comme «Déjà au xviiie siècle, les médele vermont, se faisaient retirer leurs un antidiabétique. il est commer- cins se plaignaient que leurs amygdales, contre 70% à stowe, cialisé à partir de 1976. Jusqu’à à 80 km de là. une variation que patients n’étaient satisfaits que son retrait en 2009, 145 millions rien ne permettait d’expliquer si ce s’ils pouvaient repartir avec un de boîtes ont été vendues et n’est la présence de médecins un remède entre les mains», raconte plus de 5 millions de personnes peu trop enthousiastes du bistouri. micheline louis-courvoisier, 26


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amélioration significative à l’état de santé du patient, reconnaît le médecin. Lorsque des recherches cliniques et épidémiologiques confirment l’absence d’impact bénéfique, la médecine doit avoir l’honnêteté de le reconnaître.»

decin de famille canadien qui a créé un blog consacré à la santé intitulé Less is more. Une étude du Group Health Research Institute de Seattle a démontré que lorsque les patients bénéficiaient d’une aide à la décision sous forme de vidéos informationnelles, ils étaient 38% à renoncer à se faire opérer du genou et 26% en moins à choisir un remplacement de la hanche.

Depuis fin 2014, la SSMI considère donc cinq interventions couramment pratiquées jusqu’à présent comme «inutiles» en Suisse (www.smartermedicine.ch). Elles La collaboration avec le patient et sa famille est d’auconcernent notamment les investigations lors de cer- tant plus important quand celui-ci est atteint d’une taines douleurs lombaires, la prise d’antibiotique en cas maladie chronique et évolutive. «Très tôt dans sa prise de bronchite et autres infections des voies aériennes en charge, il est primordial de discuter avec lui de ses supérieures, le bilan radiographique avant certaines valeurs et de ses priorités, insiste Gian Domenico Boopérations et les traitements à base d’inhibiteurs de la rasio. Préfère-t-il être soigné à la maison? Dans une pompe à proton (contre l’acidité au niveau de l’esto- institution? Quelles sont ses craintes? Qu’est-ce qu’il mac). Aux Etats-Unis, une liste similaire compte une ne veut absolument pas? Cette planification anticipée permet de mettre en place ensemble un cinquantaine de consignes (lire p. 25). projet thérapeutique qui sera congruent Rien n’exclut donc qu’à l’avenir de nouavec sa personnalité et ses préférences.» velles recommandations viennent s’ajou- En savoir pLUS www. smartermedicine.ch ter au listing helvétique. Cette plateforme suisse, pensée à l’intention des patients et Gian Domenico Borasio souligne que spécialistes, propose une depuis octobre 2014, tous les étudiants Parmi elles figure également le dosage des liste mise à jour d’interventions en médecine de l’Université de Laudu PSA dans le sang pour dépister le jugées inutiles. En allemand et sanne suivent un cours pratique et un cancer de la prostate. Le dépistage de- en français. vrait être précédé d’une information www.lessismoremedicine.com cours théorique sur l’approche palliative. «Dans certaines situations, elle se neutre sur ses avantages et inconvé- Articles de presse, événements, révèle très bénéfique pour le patient. nients et ne devrait pas être fait au-delà billets de blog autour de la question de la surmédicalisation Les soins prodigués ne tentent pas de de l’âge de 75 ans, selon la SSMI. «De sont regroupés sur ce site. rallonger la vie du patient, mais visent nombreuses lésions cancéreuses décou- En anglais et en français. à améliorer sa qualité de vie. Etonnamvertes grâce au dépistage de personnes www.choosingwisely.org ment, diverses études ont démontré asymptomatiques ne vont jamais évoluer Le site de la campagne que les soins palliatifs permettent aussi vers la maladie, du moins pas de leur américaine Choosing Wisely encourage le dialogue entre de rallonger la vie de la personne, tout vivant», explique Arnaud Chiolero. patients et médecins au sujet en rendant son quotidien plus confordes traitements qui leur sont table. Voilà pourquoi je pense que «Un taux de PSA élevé ne signifie pas proposés. En anglais. chaque clinicien doit avoir des connaisforcément que le patient est atteint d’un sances de base de la médecine palliative cancer, ajoute Peter Vollenweider. Mais cela va nous pousser à effectuer d’autres examens, qui pour pouvoir en parler suffisamment tôt avec ses potentiellement peuvent être lourds et stressants patients atteints d’une ou plusieurs maladies chropour le patient. Si finalement un diagnostic de cancer niques et évolutives.» est posé, une opération, non sans conséquences sur sa vie sexuelle et parfois sociale, ne va pas forcément Le spécialiste estime que les propos du philosophe augmenter son espérance de vie. Vaut-il donc la peine danois Søren Kierkegaard résument parfaitement de subir ce traitement? La décision ne doit pas être l’attitude qu’un médecin doit adopter dans sa praprise par le médecin uniquement. Le patient doit tique quotidienne: «Si je veux réussir à accompagner un être vers un but précis, je dois le chercher là où il connaître tout cela et pouvoir donner son avis.» est et commencer là, justement là. C’est le secret de tout art de l’aide. Quiconque en est incapable est Projet thérapeutique Intégrer davantage le patient dans la prise de décision dans l’illusion quand il croit pouvoir être utile à ausur son traitement fait d’ailleurs partie des mesures trui.» Et de conclure: «Il faut, pour bien accompafortement encouragées pour réduire la surconsomma- gner les malades, d’abord connaître et respecter leurs tion de soins. «Il faut présenter le pour et le contre de priorités. A aucun moment nous n’abandonnons une chaque option au malade, pour qu’il puisse choisir en personne, mais parfois, il faut savoir faire de l’absconnaissance de cause», souligne Jessica Otte un mé- tention bienveillante.» / 27


focus

ProPos recueillis Par

Julie Zaugg

in vivO

less is more

interVieW «il Faut Prendre son temPs au lieu de se PréciPiter sur un traitement»

professeur de médecine communautaire à l’université Dartmouth, gilbert Welch est un spécialiste de la question du surdiagnostic. rencontre avec ce médecin de famille qui a traîné son stéthoscope de l’alaska à la Zambie en passant par une réserve d’indiens dans l’oregon.

Qu’est-ce qu’un diagnostic excessif?

cela se produit lorsqu’on informe un patient qu’il a une certaine maladie, alors qu’il ne va jamais en développer les symptômes. le surdiagnostic est un effet secondaire de notre obsession à vouloir repérer les anormalités le plus tôt possible pour les soigner avant même qu’elles ne se déclarent. GiLBERT WELCH

iv

comment lutter contre ce phénomène?

il faudrait réviser et adapter nos méthodes diagnostiques. le meilleur outil de dépistage du cancer n’est pas celui qui découvre le plus de cas, mais celui qui repère les cas les plus préoccupants, les tumeurs qui comptent. GW

expert en surdiagnostic gilbert Welch est professeur au Dartmouth institute for health policy and clinical practice (usa). il est l’auteur de «less medicine, more health», «overdiagnosed: making people sick in the pursuit of health» et «should i Be Tested for cancer? – maybe not and here’s Why». il écrit régulièrement des chroniques sur la question du sur-dépistage dans «The new York Times» et «The Washington post». 28

et une fois un diagnostic posé, comment savoir s’il faut traiter un patient ou pas?

iv

GW lorsque cela se produit, on entre dans une zone grise. la clé est de prendre son temps. au lieu de se précipiter sur un traitement, il faut examiner toutes les options et leurs conséquences, attendre un peu pour voir si le mal évolue et ne pas hésiter à jeter un second coup d’œil, voire un troisième, avant de se décider. même avec une maladie grave comme le cancer, on a souvent bien plus de temps à disposition qu’on ne l’imagine.

Y a-t-il des pays qui pratiquent plus le surdiagnostic que d’autres?

iv

GW il se produit davantage dans les cultures qui cherchent à anticiper et à prédire l’avenir. ce sont aussi celles qui se montrent excessivement enthousiastes face au dépistage, aux examens de routine et à la détection précoce des maladies. on retrouve ce schéma dans toutes les sociétés disposant de technologies médicales avancées. iv

comment expliquer cette dérive?

il est devenu plus facile de trouver la maladie. les nouveaux outils de diagnostic à la disposition des médecins nous permettent aujourd’hui de repérer des anomalies minuscules, comme d’infimes variations biochimiques ou anatomiques. cela représente également une industrie à plusieurs millions de dollars. le marché de la découverte de maladies est immense. et la médecine a changé les règles du jeu: la définition de certaines maladies a été revue et étendue. GW

iv

avez-vous un exemple?

lorsque j’étais étudiant en médecine, une attaque cérébrale était décrite comme un GW


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less is more

événement à la suite duquel le patient éprouvait des effets secondaires neurologiques, comme de la difficulté à parler, à marcher ou à mouvoir un côté de son corps. aujourd’hui, la définition de ce mal a été élargie pour inclure des attaques «silencieuses», sans symptômes. une étude de l’université de Boston a montré que si on fait subir un irm cérébral à 2’000 personnes d’âge moyen en bonne santé, on découvre les signes d’une telle attaque «silencieuse» chez 10% d’entre eux. si on cherche suffisamment, on finit toujours par trouver une anomalie. les corps humains en sont remplis.

informer un patient qu’il est atteint d’une maladie, alors qu’il ne va jamais en développer les symptômes, s’assimile à du surdiagnostic, selon Gilbert Welch.

Quelle est l’ampleur de ce phénomène?

GW il est très difficile de le savoir. la seule façon d’être à 100% sûr que quelqu’un a été sur-diagnostiqué serait de ne pas le traiter une fois la maladie repérée, puis de regarder s’il la développe de son vivant. si ce n’est pas le cas, son diagnostic était excessif. mais dans la pratique, il ne serait pas éthique de procéder ainsi.

n’y a-t-il vraiment aucun moyen de savoir combien de personnes sont dans ce cas?

iv

GW le surdiagnostic est comme un trou noir en astronomie: pour les mesurer, il faut observer ce qui se passe autour. lorsqu’on voit soudain émerger un groupe de nouveaux patients là où il n’y en avait pas, c’est un signe qu’il y a sans doute eu une instance de surdiagnostic. iv

avez-vous un tel cas en tête?

au début des années 2000, la corée du sud a connu une épidémie de cancers de la thyroïde. en 2011, le nombre de tumeurs diagnostiquées au sein de cette population était 15 fois plus important qu’en 1993. mais le taux de mortalité lié au cancer de la thyroïde, qui a traditionnellement toujours été très bas, est resté complètement stable durant cette période. Que s’est-il GW

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marK WashBurn

iv

passé? en 1999, le gouvernement a initié un programme de dépistage national portant sur diverses formes de cancer. celui de la thyroïde n’était pas inclus, mais de nombreux praticiens l’ont tout de même proposé à leurs patients. résultat, le nombre de coréens subissant un ultrason du cou a crû massivement. cela a mené à la trouvaille de nombreux nodules suspects, qui ont ensuite fait l’objet de biopsies. Diagnostiqués avec un cancer, deux tiers des patients ont choisi de se faire opérer pour retirer une partie ou l’ensemble de leur thyroïde. or, la plupart de ces tumeurs n’auraient peut-être jamais provoqué de symptômes chez ces patients. ces derniers ont donc été exposés inutilement aux risques d’une intervention chirurgicale et devront désormais prendre des médicaments de substitution de l’hormone thyroïdienne pour le restant de leur vie.⁄


mens sana

«Trop souvent, le système médical se contente de soigner les symptômes du patient, alors qu’il vaudrait mieux s’intéresser aux conditions qui ont provoqué l’affection, et qui ne sont souvent pas visibles au premier coup d’œil.»

DR

Rishi manchanda

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MENS SANA

INTERVIEW

Rishi Manchanda Le praticien encourage une approche

communautaire de la médecine: la prise en charge d’un patient doit tenir compte de son contexte de vie. interview: Julie Zaugg

«La santé est trop rarement perçue comme un phénomène de groupe» part en quête des racines du mal, des causes Rishi Manchanda a consacré l’ensemble de sa carrière à la sociales ou environnementales qui sont à compréhension des facteurs environnementaux et sociaux l’origine de la maladie. Trop souvent, le sysqui affectent la santé. L’eau qu’on boit, l’air qu’on respire, le tème médical se contente de soigner les type de métier qu’on exerce. Ce praticien, qui a œuvré dusymptômes du patient, alors qu’il vaudrait rant dix ans dans le quartier défavorisé de South Central mieux s’intéresser aux conditions qui ont proLos Angeles, a développé une vision communautaire de la voqué l’affection, et qui ne sont souvent pas vimédecine qui a pour but d’intervenir en amont, pour présibles au premier coup d’œil. venir la maladie avant qu’elle ne se manifeste. IV Vous avez inventé le concept du médecin qui agit IV Quelles sont ces causes cachées? RM Elles sont en amont, de l’upstreamist. De quoi s’agit-il? RISHI de deux sortes. Premièrement, il y a les conditions MANCHANDA Ce terme fait référence à une parabole. de vie et de travail du patient. Cela comprend l’état de sa résidence et le lieu où elle se trouve, l’environTrois hommes arrivent au bord d’une rivière, qui nement dans lequel il exerce son métier et le milieu débouche sur une chute d’eau. Le cadre est idyllique, bâti dans lequel il dort, joue et mange. A-t-il accès à mais ils remarquent rapidement que l’eau est remun parc ou à de la verdure? Sa maison est-elle humide plie d’enfants en train de se noyer. Les trois et pleine de moisissures? Vit-il près d’une autoroute? hommes se jettent dans la rivière. Le premier tente Deuxièmement, il y a les causes sociales ou politiques. de secourir ceux qui sont les plus proches de la Ce sont les structures invisibles du pouvoir, soit les facchute d’eau, et donc le plus à risque. Le deuxième teurs qui déterminent comment les ressources éconotente de construire un radeau avec des morceaux miques sont allouées dans la société, qui sont les riches de bois. Et le troisième se met à nager à contreet les pauvres. courant, en amont de la rivière. «Que fais-tu? Reviens nous aider?» lui crient ses amis. «Non, je dois découvrir qui est en train de IV Pouvez-vous nous donner un exemple de la façon dont jeter ces enfants à l’eau», leur répond-il. Le les facteurs environnementaux affectent la santé des médecin upstreamist fait exactement cela: il gens? RM Une étude menée en Grande-Bretagne auprès de

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MENS SANA

INTERVIEW

30 millions de personnes s’est penchée sur la corrélation entre la présence d’un parc à proximité de leur lieu de vie et leur propension à développer des problèmes cardiaques. Elle a montré que les gens exposés à un espace de verdure ont bien moins de risques de subir un incident cardiaque, même lorsqu’on exclut la variable du revenu et du niveau d’éducation des sujets de l’étude.

l’environnement dans lequel nous évoluons modifie l’expression de nos gènes. On sait désormais que ces transformations peuvent même être transmises à la génération suivante.

«Un médecin doit récolter Et qu’en est-il des inégalités sociales? Comment l’avis du patient: façonnent-elles notre santé? L’insécurité alimentaire est en général perçue comme un problème du tiersl’auto-analyse monde, lié à la faim. Mais elle peut aussi survenir dans des livre souvent sociétés développées, lorsque les gens n’ont pas accès à des supermarchés vendant des produits sains et frais ou des résultats lorsqu’ils n’ont pas les moyens de se payer ces aliments et doivent sauter des repas ou se tourner vers les fastétonnamment foods bon marché. On estime qu’aux Etats-Unis, une pertinents.» personne sur sept se trouve dans cette situation. IV

RM

Quelque 17 millions d’enfants sont concernés. Pour quelqu’un souffrant de diabète, l’insécurité alimentaire IV Comment fait-on pour repérer les causes peut avoir des conséquences dramatiques et le mener situées en amont de la maladie? RM On peut tout droit à l’hôpital. S’il saute un repas, le niveau de s’appuyer sur des études épidémiologiques ou se sucre qu’il a dans le sang va chuter. Et s’il privilégie la servir d’outils de géolocalisation pour repérer les nourriture calorifique et dense énergétiqueclusters suspects de maladie. Mais il faut ment des fast-foods ou les aliments conteavant tout communiquer avec le patient et nant du sirop de fructose, son niveau de BIOGRAPHIE lui poser les bonnes questions. Par exemple, sucre sera trop élevé. Le fait de vivre dans Rishi Manlorsqu’un praticien voit arriver de nomchanda est une un état de faim permanente empêche le breuses personnes souffrant d’asthme, il doit personnalité corps de synthétiser correctement le glu- emblématique de leur demander si elles sont régulièrement cose. Il est complètement dérégulé. En Cali- la médecine com- exposées à des allergènes, comme des moifornie, les personnes défavorisées souffrant munautaire aux sissures ou de la poussière, si elles sont souEtats-Unis. Fonde diabète ont 27% de risques de plus de se vent confrontées à de la fumée passive ou si dateur de Health faire admettre à l’hôpital vers la fin du mois, Begins, un réseau elles vivent près d’une autoroute, source de social qui permet lorsque leur budget commence à s’épuiser. particules de pollution. Tous ces éléments aux médecins peuvent agir comme un déclencheur pour d’échanger sur la l’asthme. Il doit aussi récolter l’avis du paIV Quand la médecine a-t-elle pris conprévention et les tient sur ce qui pourrait avoir provoqué la science de l’effet que ces facteurs sociaux causes en amont maladie: ce genre d’auto-analyse livre souet environnementaux peuvent avoir sur de toute maladie, vent des résultats étonnamment pertinents. la santé des gens? RM Nous soupçonnions il est le directeur médical d’une Mais trop souvent, les médecins sont prisonl’existence de ces corrélations depuis longclinique de véténiers d’un mode de fonctionnement à sens temps, mais nous manquions d’études rans rattachée unique. Ils parlent mais n’écoutent pas. scientifiques pour les démontrer. Le corpus de au système de recherche consacré à ce domaine a crû massi- santé du Grand Los Angeles. En vement ces 20 dernières années. L’une des IV Qu’est-ce qui explique ce manque d’in2013, il publie avancées majeures nous a été livrée par l’épi- The Upstream térêt? RM Les médecins sont confrontés à génétique, une science qui étudie comment Doctors, ouvrage plusieurs obstacles. Tout d’abord, le mode dans lequel il détaille ses convictions: il faut comprendre et soigner les causes, et non pas uniquement les symptômes, d’une maladie.

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INTERVIEW

à Haïti suit également cette logique. Et on trouve beaucoup de financement actuel des prestations de d’exemples locaux très intéressants aux Etats-Unis, comme santé n’encourage pas les médecins à recherle centre médical Montefiore dans le Bronx ou l’initiative cher les racines d’une maladie. Ils ne sont pas Blueprint for Health dans le Vermont. payés pour ce travail. Avec le système du paiement à l’acte, on rémunère le volume plutôt que la qualité. Ensuite, les réglementations IV Comment mettre les nouvelles technologies au service empêchent souvent le partage d’informations de cette médecine de l’amont? RM Elles ne représentent entre le monde médical et les autorités en pas la solution en soi mais sont néanmoins un outil imcharge de l’environnement ou du logement. portant. Le dossier électronique du patient permet de Cela permettrait pourtant de repérer et d’explistocker les informations que le patient a fournies sur ses quer les concentrations de gens malades. Enfin, conditions de vie ou de travail. On peut ensuite les anal’univers de la médecine est caractérisé par une lyser au moyen des techniques développées par la mouculture qui privilégie l’individuel sur le collectif, vance du big data pour repérer des tendances ou des qui donne la priorité au traitement des sympconcentrations de gens malades. Sur le plan individuel, tômes de la maladie plutôt qu’à ses causes. La les appareils d’auto-surveillance (comme les bracelets santé n’est pas perçue comme un phénomène de et les montres intelligentes qui enregistrent les signes groupe. Le manque de diversité parmi les médevitaux de ceux qui les portent, ndlr) peuvent aider le cins, qui appartiennent rarement aux mêmes catémédecin à identifier ce qui ne va pas chez le patient. gories sociales et ethniques que les gens qu’ils On peut créer des plateformes en ligne – des sortes de soignent, les rend en outre aveugles face aux forces Yelp de la santé – qui permettent aux membres de la socio-économiques à l’origine du mal-être de leurs communauté de trouver les ressources dont ils ont patients. Celles-ci se trouvent dans leur besoin pour rester en bonne santé (serà voir angle mort. vices sociaux, entreprises anti-parasites, «The Upstream Doctors: Medical Innovators Track abris pour les femmes battues, centre de Sickness to Its Source», formation continue pour adultes, ndlr) IV Quelles sont les solutions qui s’offrent TED Conferences, 2013. aussi facilement qu’un restaurant. à eux pour intervenir en amont de la www.invivomagazine.com maladie? RM Les médecins doivent faire attention à ne pas se muer en travailleurs sociaux. IV Faut-il davantage intégrer ce genre de médeCe n’est pas leur rôle. En revanche, ils peuvent mettre cine à la formation des médecins? RM Les pontes sur pied des équipes soignantes comprenant des infirde l’éducation continuent de percevoir la santé commiers, des travailleurs sociaux, des représentants de munautaire comme le parent pauvre de la médela communauté locale, etc. J’ai collaboré avec une clicine, comme un choix de carrière moins prestigieux nique pour les sans-abri à Los Angeles et nous avons que la chirurgie par exemple. Mais on assiste siintégré des avocats d’intérêt public à leur prise en multanément à l’émergence d’une nouvelle gécharge, car nous avions constaté que leur incapacité à nération de praticiens qui ont conscience de trouver un logement représentait l’un des principaux obsl’importance des déterminants sociaux et envitacles à leur bien-être physique. Ce genre de projet en ronnementaux sur la santé. Je suis à la fois fruséquipe multidisciplinaire peut être très libérateur et tré par rapport à l’état actuel de la formation gratifiant pour les médecins, même si cela implique de des médecins et plein d’espoir quant à son averenoncer en partie à leur pouvoir. nir. Idéalement, nous aurions besoin de 24’000 médecins upstreamist aux Etats-Unis d’ici à 2020. Cela représente un praticien de IV Existe-t-il des pays ou des régions où ces pratiques ce genre pour 20 ou 30 cliniciens normaux. sont déjà une réalité? RM Au Kerala, en Inde, les services L’adoption d’un nom représente un premier de santé ont une approche très communautaire de la médepas vers la reconnaissance de ce métier. C’est cine. Certains aspects du système de santé au Costa Rica ou pourquoi j’ai inventé le terme upstreamist. ⁄ à Cuba le sont aussi. Le travail de l’ONG Partners in Health

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INNOVATION

La bataiLLe des Géants a commencé l’arrivée de Google, d’apple et de facebook dans le monde médical suscite aussi bien l’enthousiasme que la méfiance. voici pourquoi.

E n juillet 2013, Eric Schadt, un professeur de génomique à la Mount Sinai Icahn School of Medicine, cherchait des participants pour mener une nouvelle étude sur l’asthme. Le chercheur et son équipe ont envoyé 300 lettres à différents candidats potentiels. Au final, 50 personnes ont été enrôlées. «Cela nous a pris un an pour les recruter», explique

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tEXtE: clémEnt bÜrGE illustration: KarEn ichtErs

le professeur. Un processus fastidieux qui s’est vite avéré déclencheur d’une petite révolution dans le monde de la recherche. En mars de cette année, un nouvel outil qui pourrait radicalement changer ces méthodes de recrutement a vu le jour. Apple a sorti un nouveau système nommé Research Health Kit, qui permet à des chercheurs de trouver des participants et de réaliser des études grâce à des smartphones. Et l’un des scientifiques ayant collaboré avec la marque à la pomme dans ce projet n’est autre que… Eric Schadt, Et quand le professeur a lancé un nouvel appel quelques semaines plus tard au moyen de ce kit, il a recruté 3’500 participants en moins de 72 heures. «Sans l’outil

d’Apple, cela nous aurait pris des années», note-t-il. Comment cela marche? Le Research Health Kit est une plateforme qui permet aux équipes scientifiques de créer des apps dotées d’outils de récolte de données particulièrement adaptés au monde de la santé. Celle d’Eric Schadt se nomme Asthma Health App. Elle permet aux patients de s’auto-monitorer et leur rappelle comment suivre correctement leur traitement. Quand un patient a une crise d’asthme aiguë, il la rapporte. Le programme envoie aussi une multitude d’autres données aux chercheurs. «On va, par exemple, demander à l’app de nous transmettre des informations sur les facteurs qui pourraient déclencher une crises à un moment donné,


MENS SANA

INNOVATION

GrÂcE à l’Essor d’accEssoirEs dotés dE captEurs tEls QuE lEs montrEs connEctéEs, lEs patiEnts livrEnt touJours plus dE donnéEs sur lEur état dE santé.

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comme l’humidité ambiante ou le taux de pollution d’une région», explique Eric Schadt. Il existe quatre autres produits de ce genre: Le Massachusetts General Hospital a développé GlucoSuccess, qui analyse le taux de sucre dans le sang; le département de médecine de l’Université de Stanford a créé MyHeartCounts, qui surveille les maladies cardiovasculaires; Sage Bionetworks et l’Université de Rochester ont mis au point mPower, qui enregistre les symptômes de la maladie de Parkinson et le Dana-Farber Cancer Institute, l’Université de Pennsylvannie, Sage Bionetworks et l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) ont conçu ensemble Share The Journey, qui étudie pourquoi certains patients avec un cancer du sein souffrent moins que d’autres. L’arrivée de Google et de Facebook

Cette série d’apps marque l’arrivée des géants tech de la Silicon Valley dans le monde de la recherche. Pour Eric Schadt, ces firmes vont «transformer la médecine de manière fondamentale et permettre aux patients de vivre mieux tout en réduisant les coûts de la santé». Leur impact le plus important se fera sentir au niveau de la récolte de données. «Grâce aux nouveaux outils dotés de senseurs (wearables) et aux réseaux sociaux, les patients vont amasser de plus en plus d’informations sur leur état de santé, explique le professeur. Cela permettra aux médecins et aux

INNOVATION

chercheurs de mieux comprendre ce qui leur arrive.»

volonté et les capacités financières de changer beaucoup de choses.»

Pour lui, c’est comme si un médecin restait en permanence au chevet d’un patient, qu’il soit malade ou pas. «En moyenne, une personne passe dix minutes par année avec un docteur, ce qui n’est rien en comparaison avec la quantité de données que les smartphones et d’autres objets connectés vont pouvoir accumuler sur notre santé.»

En mars 2015, Google a par exemple annoncé une collaboration avec Johnson & Johnson pour créer des robots médicaux capables de réaliser des opérations chirurgicales avec une infinie précision. Le groupe californien va aussi mettre en place un système qui permet de visualiser les vaisseaux sanguins et d’autres structures anatomiques difficiles d’accès en direct sur un écran.

Ces dernières années, Microsoft a développé des logiciels de gestion des hôpitaux, IBM a créé un super ordinateur surnommé Watson qui assiste les médecins lors de la pose d’un diagnostic et Facebook a annoncé la création de groupes de soutien pour les patients sur son réseau. Mais parmi les géants de la tech, un acteur a des ambitions qui vont au-delà de la récolte de données: Google. «La firme a mis en place une politique ambitieuse en matière de santé, explique Thomas Gauthier, un spécialiste de la santé et des nouvelles technologies à la HEG Genève. Ils ont la

Mais son projet le plus imposant est Calico, une unité de recherche spéciale qui a pour but de développer des traitements contre les maladies liées à l’âge. Son objectif avoué: rendre l’humain immortel. L’homme à la tête de Calico n’est autre qu’Arthur D. Levinson, une star de l’alliance entre tech et médecine, un scientifique spécialiste de génétique qui a été président d’Apple et CEO de Genentech. En 2015, la firme a annoncé qu’elle allait investir 1,5 milliard de dollars dans ce projet.

o Défis en vue

Mais le succès n’est pas assuré

150

En millions de dollars, la somme investie en 2014 par Google pour acheter des startup liées à la santé ou à la biologie.

100’000

Le nombre d’applications de santé disponibles sur les différentes plateformes de téléchargement dans le monde.

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pour ces entreprises. Le premier projet médical de Google, lancé en 2008, fut un échec flagrant. Nommé Google Health, il avait pour but d’archiver des dossiers médicaux en ligne. Trop peu utilisé, il a été fermé en 2013. «L’entreprise ne s’était pas assez investie dans ce projet, explique Thomas Gauthier. Aujourd’hui, c’est différent. Elle a depuis mis en place un vaste programme officiel orienté autour de la santé et montré son engagement en créant des unités concrètes et indépendantes comme Calico. Ce type d’erreur ne devrait plus se reproduire.» L’une des principales menaces qui plane sur ces ambitions sont les réglementations gouvernementales. «La santé et la longévité sont un domaine très excitant, a déclaré Larry Paige, l’un des fondateurs de Google lors d’un panel en 2014. Mais c’est un domaine tellement régulé. J’ai peur que les EtatsUnis ne mettent en place trop de règles et tuent dans l’œuf toutes les possibilités que les nouveaux outils technologiques vont leur offrir.» Lors du développement d’un nouveau produit, le processus administratif à suivre pour que les autorités l’autorisent sur le marché est trop compliqué, selon lui. Et la communauté médicale n’accueille pas forcément ces nouveaux acteurs à bras ouverts. Certains craignent que l’argent privé investi dans la recherche médicale ne distorde les priorités de recherche. Preston Estep, le directeur de gérontologie du Personal Genome Project lancé par la

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INNOVATION

Harvard Medical School, a accusé les géants de la tech «de financer des projets ‘pseudo-scientifiques’», visant particulièrement Calico. Pour contourner ces obstacles, plusieurs compagnies ont commencé à collaborer directement avec le monde médical, comme Apple et Eric Schadt. Calico a formé un partenariat avec le groupe pharmaceutique AbbVie afin de bénéficier «de sa profonde expertise médicale». Et

Google a noué un partenariat avec Novartis pour créer des lentilles qui mesurent les taux de glucose des patients. «Novartis est l’un des plus importants producteurs de lentilles de contact, a déclaré Joe Jimenez, le CEO de Novartis. Mais nous ne connaissons rien aux microprocesseurs et aux senseurs.» Des collaborations qui vont permettre aux entreprises d’exploiter au mieux les points forts de chacun, et de gagner la confiance du monde de la santé. ⁄

swisscom et La Poste se lancent dans la santé En Suisse, ce sont La Poste et Swisscom qui s’immiscent dans le monde médical. Le groupe postal a mis sur pied une équipe de 30 personnes pour créer un système de gestion du dossier électronique du patient. Sa longue expérience en matière de traitement de données confidentielles et de transmission d’informations a permis au géant suisse de se lancer dans la circulation d’informations médicales. Le CHUV va étudier le système développé par La Poste dans le cadre d’un projet pilote établi par la cellule eHealth du canton de Vaud. Pour PierreFrançois Regamey, le directeur des systèmes d’information au CHUV, ce nouvel outil s’annonce extrêmement utile: «Les hôpitaux utilisent encore beaucoup de papier. Etablir un dossier électronique permettra de rapidement connaître son historique médical. On évitera aussi de réaliser les mêmes examens plusieurs fois.» De son côté, Swisscom a lancé une nouvelle division «Health» composée de 300 personnes. Elle propose divers services comme un système de dossier électronique du patient, des logiciels de gestion pour les cabinets de médecin, ainsi qu’un programme intitulé Evita, qui permet au patient de se créer une sorte de dossier de santé personnel au moyen des données qu’il récolte avec son smartphone. «C’est un domaine très prometteur, explique Stefano Santinelli, le CEO de Swisscom Health. Les hôpitaux pourraient économiser jusqu’à 90% de leurs frais administratifs s’ils parvenaient à digitaliser ce domaine.»


TeXTe: ÉmILIe VeILLOn

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tENdANcE

une enFance SouS SurVeillance

Les parents sont toujours plus nombreux à surveiller de très près leurs progénitures. Les empêchant par là de développer autonomie et confiance. Des dispositifs high-tech permettant de surveiller ses enfants sont aujourd’hui sur le marché.

a vec son essai Hé les parents, laissez vos enfants tranquilles!, la journaliste américaine Hanna Rosin a provoqué un vaste débat aux Etats-Unis l’an dernier. Elle y dresse un constat dérangeant: en une seule génération, le rapport parentenfant a totalement changé. De son enfance, elle retient ses parties de jeux interminables dans le quartier avec les voisins. Devenue mère, elle réalise que ses trois enfants n’ont pas de telles plages de liberté. Elle passe presque chaque minute de son temps libre avec eux, soit à jouer, soit à les conduire vers des activités supervisées par d’autres adultes. En bref, ils ne sont jamais seuls. Hanna Rosin n’est de loin pas la seule à couver ainsi ses petits. Les parents ont tendance à passer toujours plus de temps

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au Berceau La firme Owlet baby care a lancé une chaussette intelligente qui surveille en temps réel le rythme cardiaque du nourrisson. Si une anomalie est détectée, l’alerte est envoyée sur le portable des parents. cÔte À cÔte Le bracelet «Guardian» envoie une alarme sur le smartphone des parents lorsqu’un enfant sort d’un périmètre de sécurité déterminé. À la trace Des gadgets permettent de géolocaliser en temps réel son adolescent. C’est le cas de «Jelocalise», une balise GPS à installer sur son scooter.

avec leurs enfants, en particulier les mères, bien qu’elles soient plus nombreuses à travailler que par le passé. La journaliste relaye que dans les années 1970, 80% des enfants aux Etats-Unis se rendaient à l’école sans accompagnement, contre moins de 10% aujourd’hui. La tendance est aussi flagrante en Suisse, comme le montrent les chiffres de l’Office fédéral de la statistique (OFS). En 2013, les parents ont consacré en moyenne 34,3 heures par semaine à nourrir leurs enfants, à les laver, à jouer avec eux, à faire les devoirs et à les accompagner dans leurs déplacements, ce qui représente trois heures hebdomadaires de plus qu’en l’an 2000. Comment expliquer cette évolution? «L’enfant est devenu un prolongement narcissique du parent, analyse Olivier Halfon, médecin-chef du Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent au CHUV. Dans les générations précédentes, le haut risque de mortalité infantile et les fratries nombreuses avaient pour effet de répartir l’investissement psychique des parents. Aujourd’hui, la rareté fait le prix, l’exemple le plus paradigmatique étant la Chine avec l’enfant unique, qui a tous les pouvoirs.»


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HUGH KReTsCHmeR

Le photographe américain Hugh Kretschmer livre dans «Helicopter mom» (2010) sa vision du parent surprotecteur.

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tENdANcE


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tendance

Selon le spécialiste, plus l’enfant devient une richesse, plus il devient la représentation narcissique des parents, il faut donc le surprotéger. Cette proximité se manifeste dès les premiers jours du bébé, notamment par le biais de la vidéosurveillance qui permet de contrôler non seulement sa respiration, mais aussi la température et le taux d’humidité de la chambre. Chez les plus âgés, il se traduit par le surinvestissement scolaire. «Le culte de la performance et la pression de la réussite poussent les parents à surstimuler le jeune, en lui faisant moins confiance et en ne le laissant pas faire ses propres expériences d’apprentissage», note Olivier Halfon. La protection rapprochée est également de mise dans les aires de jeux et les loisirs. Certaines écoles primaires américaines interdisent les jeux considérés comme trop dangereux pendant la récréation. En ville, le port du casque et des genouillères sont souvent indissociables des balades en trottinette. Les parcs ont des sols molletonnés, des toboggans presque plats, et les parents accompagnent les élans en hauteur. «Dommage, déplore le psychiatre, car l’enfant a une capacité motrice et un équilibre hors norme. Mais aussi parce qu’il faut le laisser se mettre en danger et prendre des risques, c’est ce qui lui permet de prendre confiance en lui.» Manque d’autonomie

En étant trop sur le dos de leurs enfants, les parents ne leur laissent pas l’espace nécessaire pour qu’ils puissent se développer seuls et s’autonomiser progressivement. «C’est un cercle vicieux, car plus les parents sont attentifs à leur enfant, plus ils s’inquiètent, plus leur bébé ressent le manque de confiance chez son parent et se désorganise au niveau

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Lexique Chez les Anglo-Saxons, la tendance à la surprotection des enfants a donné naissance à un lexique spécifique dont voici quelques exemples. Helicopter parent

Il plane autour de son enfant, prêt à voler à son secours dès qu’un problème se présente. Lawnmower parent

Le parent «tondeuse à gazon» rase tout obstacle qui se dresse devant son enfant, en résolvant les problèmes à sa place. Cotton wool kid

L’enfant «molletonné» a été métaphoriquement emballé par ses parents dans une armure de ouate pour le protéger en toute circonstance. Teacup kid

L’enfant «en porcelaine», fragile psychologiquement, accepte mal la critique ou le rejet. Il est susceptible de se briser très facilement lorsqu’il doit commencer à vivre hors du cocon familial.

psychosomatique», observe Mathilde Morisod Harari, médecin associée en pédopsychiatrie de liaison au CHUV. En grandissant, les enfants deviennent anxieux et agressifs parce qu’ils comprennent moins bien le monde. Paradoxalement, le trop-plein d’amour empêche la possibilité d’être seul et d’avoir un espace psychique où l’enfant peut avoir une opinion, une divergence, qui lui permet de se constituer. Perte d’autonomie, difficulté de savoir où se situent les véritables dangers qu’ils n’ont pas appris à hiérarchiser et faible estime de soi sont courants chez les enfants surprotégés. Selon la psychologue canadienne Danielle Laporte, auteure de nombreux ouvrages sur la psychologie de l’enfant, décédée en 1998, «l’estime de soi, c’est la certitude intérieure de sa propre valeur, la conscience d’être un individu unique, d’être quelqu’un qui a des forces et des limites. L’estime de soi est liée à la perception qu’on a de soi-même dans les différents domaines de la vie. Les enfants forgent leur image d’euxmêmes en observant et en écoutant que leurs parents.» Des paroles telles «attention, tu vas tomber!» ou «tu ne vas pas y arriver» peuvent donc se révéler toxiques. «Dans les pires cas, la surprotection de la part des parents peut conduire à une augmentation des troubles externalisés, même chez les filles: troubles hyperactifs, oppositionnels avec provocation ou troubles des conduites», conclut Olivier Halfon. Chaque parent devrait donc trouver le juste équilibre entre protéger son enfant contre les dangers du monde qu’il ne perçoit pas encore, sans pour autant freiner son désir d’expérimenter et de progresser, à chaque étape de son évolution. ⁄


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tENdANcE

interView

GILLes WeBeR

«leS cauSeS de l’HYperprotection Se trouVent SouVent danS le paSSÉ deS parentS»

selon mathilde morisod Harari, médecin associée en pédopsychiatrie de liaison du CHUV, une thérapie peut aider les parents surprotecteurs à réduire leur angoisse. l’angoisse des parents est-elle liée à des facteurs particuliers? mmH nous recevons régulièrement en consultation psychothérapeutique des mères angoissées par une grossesse compliquée, des parents d’enfants nés prématurément ou encore des bébés qui présentent des troubles du sommeil ou des pleurs incessants. Dans la plupart des cas, on observe une angoisse parentale importante en lien avec l’histoire de l’enfant avec une tenIV

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dance chez ces parents à surprotéger leurs bébés. concrètement, comment cela peut-il se manifester? mmH Les parents d’un enfant prématuré, par exemple, peuvent avoir tendance à rester attachés à la première image du bébé fragile. Cela peut engendrer des craintes qui vont persister tout au long du développement de l’enfant. Va-t-il dormir sans faire de malaise? et au parc, pouvoir faire du toboggan sans se IV

casser une jambe? Dans d’autres cas, les troubles du sommeil du bébé sont souvent influencés par le parent qui présente une difficulté de séparation. Il faut être suffisamment confiant pour laisser son bébé seul dans son lit, toute la nuit. que peuvent faire les parents concernés? mmH en consultation, nous tentons ensemble de modifier les représentations parentales. si on intervient précocement, on les aide à comprendre que l’angoisse vient d’eux IV

et qu’il faut laisser un espace de liberté à l’enfant. On retrouve également souvent des éléments transgénérationnels. Par exemple, une histoire ancienne, telle qu’une mort subite dans la fratrie des parents, peut venir se rejouer dans cette relation toute nouvelle avec le bébé et perturber la relation. Les consultations thérapeutiques permettent de détoxifier tout cela et de décoller l’histoire ancienne de l’histoire présente.


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DÉCRYPTAGE

du cannabis sur ordonnance Légal en Suisse, le cannabis thérapeutique reste malgré tout une substance très compliquée à obtenir. Patients et politiques se battent pour que la plante soit reconnue et remboursée comme tout autre médicament.

l

médicaments. Sans résultats. «Il augmenorsque Philippe Süsstrunk a tait sans cesse les doses, explique le malade. ouvert les yeux cette nuit de Nous étions arrivés au seuil maximal. Je mars 2013, la première chose n’avais pas le droit d’en prendre plus.» Mais, qu’il a remarquée, c’est le froid. un jour, peu de temps après sa crise nocSon réveil indiquait 3 heures turne, son médecin lui fait essayer un noudu matin. Puis, il s’est rendu veau produit aux vertus miracucompte que son leuses: du thé au cannabis. «Tout corps était secoué a changé, explique le patient. par une série de TEXTE Mes spasmes et mes crampes ont spasmes et de CLÉMENT BÜRGE disparu quasi instantanément. crampes, intermiJe pouvais mener à nouveau une nables. Il avait la vie normale.» sensation de s’être transformé en bloc de bois. «Je ne pouLes Chinois, les vais plus bouger, se rappelle Egyptiens et les le Jurassien de 62 ans. Je ne LEADER EUROPÉEN Indiens ont comsavais pas quoi faire.» Il a Le chanvre médical a été mencé à utiliser le dû patienter trente minutes «Grâce à des gouttes légalisé aux Pays-Bas en cannabis à des fins pour que la crise passe enfin, de cannabis, je revis.» 2003. Bedrocan, la seule – Philippe Süsstrunk médicinales au VIIIe épuisé, les yeux en larmes. Il firme qui fait pousser des n’avait jamais rien vécu de tel. siècle déjà, suivis par plants de cannabis médiles Grecs et les Romains. Au cal, est basée dans ce La sclérose en plaques de Philippe SüssMoyen Age, le reste de l’Europe pays. La société fabrique quatre variétés de cannatrunk avait été diagnostiquée en 1990, et a commencé à utiliser la plante bis naturel qui contiennent il souffrait régulièrement de spasmes et de pour traiter le choléra, le tétadifférents taux de THC. crampes. Son médecin essayait d’atténuer nos, les rhumatismes, les miLa distribution du produit l’intensité de ces crises à l’aide de multiples graines, la coqueluche et même est gérée par l’Office for Medicinal Cannabis, qui fait partie du Ministère de la santé néerlandais. Les produits sont onéreux et coûtent entre 7 et 12 euros le gramme. Environ 1’200 patients utilisent du cannabis thérapeutique.

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SEDRIK NEMETH, BLAIR GABLE / REUTERS

PAYS.BAS


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Ryan Douglas, «maître planteur» et directeur de l’entreprise Tweed à Smith’s Falls dans l’Ontario, arrose plusieurs centaines de plantes de marijuana (2014). Il fait partie de la vingtaine de producteurs de cannabis homologués par les autorités sanitaires au Canada.

CANADA TRÈS LIBÉRAL Le Canada dispose du régime le mieux développé en matière de cannabis médical. Cette substance thérapeutique y est légale depuis 1999, et le pays autorise ses malades à faire pousser des plants de cannabis médicinal chez eux. «Les médecins ou les infirmières peuvent le prescrire pour n’importe quelle condition», indique Mark Ware, le directeur de recherche clinique en gestion de la douleur à l’Université McGill. En 2014, la loi a néanmoins restreint cet accès. Près de 4’000 personnes consomment du cannabis médical dans ce pays.

l’asthme. Ce n’est qu’au XIXe siècle que l’usage de cannabis médicinal a explosé. Au début du XXe siècle, Berne est devenu l’un des principaux centres de recherche sur le cannabis. Mais au fur et à mesure que l’industrie pharmaceutique s’est développée, le cannabis a commencé à être délaissé et à acquérir une image sulfureuse. En 1951, il a été intégré à la loi suisse sur les stupéfiants. Quelques années plus tard, il avait disparu de la palette des médicaments à disposition des patients.

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Une modification de la loi sur les stupéfiants, soutenue par la Commission de la sécurité sociale et de la santé publique du Conseil des Etats, a autorisé dès le 1er juillet 2011 l’emploi du cannabis à des fins médicales. «On peut aujourd’hui prescrire du cannabis à certaines personnes, explique Jacques Besson, chef du Service de psychiatrie communautaire du CHUV. Si un patient estime avoir besoin du produit, son médecin traitant peut déposer une demande auprès de l’OFSP.» Mais seul une poignée de médicaments comme les capsules Marinol sont autorisés en Suisse. En 2008, un pharmacien bernois a obtenu l’autorisation de créer des gouttes de cannabis à base de chanvre synthétisé


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en laboratoire, qui ne contenait que du CBD et pas de THC. «Le CBD est une composante particulière du cannabis, qui a des vertus médicales et peut apaiser un patient, sans lui donner la sensation d’être étourdi», explique Barbara Broers, la cheffe de l’Unité dépendance des Hôpitaux universitaires de Genève. Puis, en 2011, une autorisation a été accordée pour créer une préparation à base de cannabis naturel qui contenait du THC. La pharmacie qui délivre ces produits doit disposer d’une autorisation spéciale. «Cela reste une démarche exceptionnelle et le processus est lourd», explique l’experte. Les médicaments à base de cannabis actuellement sur le marché en Suisse prennent différentes formes: spray, gouttes ou pilules. Le médecin de Philippe Süsstrunk a ainsi été capable de lui prodiguer un médicament à base de cannabis synthétique sous forme de gouttes: «J’en prenais sept le matin, à midi et le soir.» Le résultat fut spectaculaire: «Je pouvais enfin marcher sans douleur, c’était magique.» Le tout, sans aucun effet secondaire. Mais ce répit n’a été que de courte durée: le médicament – des gouttes de dronabinol – coûtait 560 francs par mois et son assurance a refusé de lui rembourser la substance. «Mon assureur m’a expliqué que la solution ne faisait pas partie des médicaments que Swissmedic estimait remboursable, explique Philippe Süsstrunk. Et je ne pouvais pas payer le produit de ma poche, je suis à l’AI depuis plusieurs années.» Résultat, Philippe Süsstrunk, sans le sou, arrête d’acheter le médicament en pharmacie. Et se rend sur le marché noir pour trouver du cannabis. Il essaie d’en faire des biscuits ou d’en faire macérer dans de l’alcool pour créer lui-même des gouttes. Mais les effets ne sont pas les mêmes. «Il

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était trop difficile de contrôler les dosages. La teneur en THC du cannabis trouvé dans la rue varie trop fortement. L’effet était à un moment trop fort, à un autre trop léger.» Aujourd’hui, l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) autorise les patients à obtenir des médicaments à base de cannabis pour un nombre limité de conditions. «L’OFSP se montre plus souple depuis un ou deux ans, et a inclus d’autres affections comme l’épilepsie, indique Barbara Boers. Mais le processus reste compliqué.» En décembre 2014, la conseillère nationale saint-galloise Margrit Kessler a déposé une motion qui charge le Conseil fédéral «d’examiner dans le cadre d’un projet pilote scientifique (…) dans quelles circonstances le cannabis à l’état naturel peut être utilisé à des fins médicales comme alternative au cannabis de synthèse ou à la teinture de EN PROGRESSION cannabis». «Le coût du cannabis Au niveau fédéral, le médical est trop élevé et son cannabis est considéré comme illégal et processus d’obtention est trop dangereux. Néanmoins, compliqué en ce moment», plusieurs Etats – comme explique Margrit Kessler. La le Colorado, Washington, conseillère nationale aimerait l’Oregon, l’Alaska et dans que le Conseil fédéral explore le District de Columbia – enfin le potentiel de ce produit ont légalisé la marijuana ces dernières années. Et «connu depuis longtemps mais 21 Etats au total ont légaencore peu étudié».

ETATS.UNIS

La réponse du Conseil fédéral est arrivée en février 2015: cette question ne relève pas de sa

ATLANTA, GÉORGIE Février 2015

lisé le cannabis thérapeutique. Certaines régions envisagent de légaliser certains composants du cannabis, comme le CBD, mais refusent d’autoriser le THC.

KEYSTONE / EPA, KEYSTONE / IMAGEBROKER / BJOERN KIETZMANN, KENZO TRIBOUILLARD / AFP

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la politique de réduction des risques. D’autres, sont préoccupés par une légalisation qui augmenterait l’accessibilité à la substance et qui compliquerait le traitement des maladies psychiatriques.»

compétence. «C’est à l’industrie qu’il revient, par des études scientifiques, de créer les conditions requises pour que le cannabis naturel soit autorisé comme médicament pris en charge par les caisses maladie en Suisse», explique-t-il dans sa réponse.

Philippe Süsstrunk, lui, n’a pas baissé les bras. «Je me suis battu avec mon assurance maladie durant des mois pour qu’il me rembourse ce médicament», se rappelle-til. Puis, finalement, il y a quelques mois, ils ont finalement accepté de lui rembourser ses gouttes de cannabis. «J’ai argumenté sur la base de l’article 71b de l’Ordonnance sur les assurances maladie, qui stipule qu’il est possible de se faire rembourser un produit si aucun autre médicament sur le marché ne prodigue le même effet.» Et depuis, Philippe Süsstrunk est RÉGIME STRICT En Suisse, la modification de la au paradis. «Je La France a émis son loi en 2011 a ouvert de nouvelles revis. Il ne me premier décret autopossibilités. De nouveaux reste plus qu’une risant l’usage médical du cannabis et des produits arrivent progressivelégère tension cannabinoïdes en 2013. ment sur le marché, comme le sur ma jambe Les patients peuvent Sativex, un spray à base de droite.» Pour y obtenir une autorisation cannabis. Mais la question remédier, son temporaire d’utilisation d’élargir davantage l’accès à ces médecin lui a (ATU) pour bénéficier de substances divise toujours. «Au recommandé ces produits. Mais seul un nombre limité de sein même de mon service de de prendre psychiatrie communautaire, mes médicaments est autorisé quelques gouttes – le spray Sativex n’y a collègues sont partagés sur la de cannabis été mis sur le marché question de la légalisation du additionnelles. qu’en 2015. Depuis 2001, cannabis, explique Jacques Il ira mieux. ⁄ l’Agence française de Besson. Certains sont favorables sécurité sanitaire des produits de santé n’a à une régulation dans le sens de

Et c’est là tout le problème: «La recherche sur le cannabis est en retard, explique Jacques Besson. Peu d’entreprises ou d’institutions médicales se sont penchées sur le sujet, car cette substance est stigmatisée.» Ailleurs, les choses sont en train de changer (voir encadrés). De plus en plus d’instituts et de pays financent et autorisent le cannabis médical. «Plusieurs études ont montré le potentiel de cette substance dans le cas de certaines maladies graves, PLUS RELÂCHÉE comme la maladie de Crohn ou le L’Allemagne a légalisé le cancer», indique Barbara Broers.

ALLEMAGNE

cannabis thérapeutique en 2008. Trois médicaments y sont autorisés, le Sativex, le Dronabinol et le Nabinol. Mais seul le Sativex est remboursé pour les patients atteints de sclérose en plaques. Depuis 2012, l’achat de plants de cannabis en pharmacie à cultiver à domicile, ce qui coûte moins cher, est aussi possible. Pour cela, les patients doivent obtenir une autorisation exceptionnelle de l’Office fédéral des narcotiques (Bundesopiumstelle). Environ 200 personnes bénéficient de cette autorisation.

FRANCE

accordé qu’une centaine d’autorisations seulement.

BERLIN Août 2014

PARIS Mai 2015

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APERCU

Vis ma (dure) vie de chercheur suivante est ce que l’on appelle le «design» de l’étude, explique Vincent Mooser: il s’agit de déterminer les méthodes qui seront employées, le nombre de volontaires dans le cas d’une étude clinique ainsi que les mesures qui devront être faites, par qui, sur quel laps de temps et avec quels outils. Une fois tout cela ficelé, le paquet doit être soumis, puis approuvé par un comité d’éthique avant de pouvoir lancer le travail de récolte des données.»

Derrière chaque avancée du savoir se cachent une ou plusieurs études. Entre la recherche de fonds et la publication dans une revue scientifique, de quoi est fait le quotidien de ceux qui font progresser la recherche? Texte: bertrand tappy

S

étude, consiste donc à consulter de manière critique le maximum de sources d’informations existantes pour être sûr que personne avant lui ne s’était penché de la même manière sur le même sujet, confirme Vincent Mooser, chef du Département des laboratoires du CHUV et vice-doyen de la recherche à la Faculté de biologie et médecine à l’Université de Lausanne. Le chercheur doit aussi s’assurer que son travail de recherche va répondre à une question importante. Cette étape Avant d’avoir l’illumination, le nécessite de participer aux conféchercheur doit d’abord avoir une rences ainsi que la consultation de connaissance approfondie du nombreux ouvrages domaine dans et articles. C’est une lequel il travaille, Différence clinique / étape inconnue du pour trouver une fondamentale grand public, mais question originale On parle de recherche clinique dès qu’une étude est elle est cruciale.» basée sur une effectuée sur l’être humain ou hypothèse. «Le sur un échantillon humain. premier travail Elle fait d’ailleurs l’objet d’une A ce moment-là, le du chercheur, qui loi (Loi relative à la recherche chercheur n’est pas encore financé pour conditionne l’issue sur l’être humain) entrée en vigueur au 1er janvier 2014. son étude. «L’étape même de son i vous pensez que les scientifiques contemporains font leurs découvertes de génie en prenant leur bain ou durant une séance de bricolage sur l’horloge familiale, attendez-vous à une mauvaise surprise: au XXIe siècle, il peut s’écouler plusieurs années entre l’intuition de départ et l’achèvement du travail de recherche qui confirmera ou infirmera l’hypothèse.

Elle peut être observationnelle (lorsqu’elle se limite à examiner des volontaires) ou interventionnelle (lorsqu’on souhaite tester un produit, un comportement ou un appareil). La recherche fondamentale, elle, analyse principalement des modèles cellulaires, tissulaires ou animaux. 46

C’

est bien à ce momentlà qu’intervient le nerf de la guerre: la récolte de fonds. Il faut pouvoir financer le matériel, les locaux et les prestations, les salaires du personnel, les frais de soumissions du dossier aux différentes commissions ou encore les défraiements des volontaires. «Le financement peut venir de trois sources, continue Vincent Mooser: un fonds public comme le FNS, une fondation philanthropique ou bien de l’industrie. Chacun a ses avantages et ses défauts.»


fnS Institution créée voilà plus de 60 ans, le Fonds national suisse a déjà versé plus de 11 milliards de francs dans la recherche scientifique helvétique, dont plus de 800 millions en 2013.

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Géo trouVetou

francine BeHarcoHen

M

ais le manque de ressources financières n’est pas la seule épée de Damoclès suspendue au-dessus des chercheurs. Sur les dix ans que peut durer l’étude, les embûches sont nombreuses: les volontaires et les données peuvent s’avérer insuffisants, les résultats peu concluants… Pour mener leur projet à bien, les chercheurs du CHUV peuvent compter sur l’aide de la plateforme de soutien à la recherche clinique (PSRC) dont la mission est de les épauler durant

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La dernière étape, soit la publitoutes les étapes, du développecation des résultats de l’étude ment du concept, la méthodologie dans une revue scientifique, n’est et ainsi de suite jusqu’à la clôture pas non plus une mince affaire: de l’étude. «C’est une vie qui néle va-et-vient du texte au fil des cessite de l’endurance et demande écritures, relectures des qualités autres que et autres demandes les pures compétences financement Un fonds public est plus de corrections peut scientifiques. Mais sélectif et donc prestigieux, s’étaler sur plusieurs les résultats en valent mais les montants sont la chandelle, lorsque souvent limités. Les fonds mois avant que le provenant d’une fondation texte ne soit rendu le chercheur a fait parviennent plus rapidepublic. Cette notion avancer les frontières ment que ceux publics, de référencement de la connaissance mais les montants sont est essentielle, car il et ouvert parfois de imprévisibles. Les montants versés par l’industrie permet de valoriser nouveaux champs sont plus importants mais le travail effectué. d’investigation.» les sponsors sont préoccupés par des questions scientifiques relatives à leur business; il existe donc un risque que le chercheur soit influencé dans ses objectifs. Un contrat est alors obligatoire pour protéger les intérêts de l’institution.

James KinG-hOLmes / science phOTO Library, neWsOm, eric dÉrOZe

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A

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ctuellement, plus d’un million d’articles scientifiques sont publiés chaque année dans le monde. Cette production gigantesque pose aujourd’hui de gros problèmes. Le système du «peer review», qui impose que chaque article soit relu par un comité indépendant afin d’en garantir la qualité, est désormais remis en question. De nombreux soucis de lenteur et de négligence ont en effet été pointés ces dernières années. A en croire le magazine Technologist, il serait grand temps que cette technique fasse place à une politique orientée vers une publication automatique suivie d’une révision de l’ensemble de la communauté scientifique. Combien de temps faut-il à un chercheur pour en arriver là? «Si votre travail exploite une base de données existante, cela peut prendre une année maximum, répond Vincent Mooser. Mais Géo trouVetou si vous partez de zéro, Personnage issu de l’univers Disney, il faut parfois compter Géo Trouvetou dix ans.» symbolise l’inventeur excentrique aux yeux du grand public, à tel Pour savoir si elle point que son nom pourra avoir une vie est passé dans le longue et prospère, langage courant. et si le chercheur souhaite en retirer un retour économique pour son institution, une découverte doit tout d’abord passer par la case du brevet, condition sine qua non pour être commercialisée. Et c’est un autre marathon tout aussi long, qui s’annonce. ⁄

«leS rÈGleS Du Jeu ne Sont PaS claireS» Francine behar-cohen* encourage les chercheurs à prendre davantage la parole pour défendre et protéger leurs idées. iV Durant votre carrière, vous avez dû porter plusieurs casquettes (chercheuse, entrepreneuse, leveuse de fonds). quel bilan en tirez-vous aujourd’hui? Fbc certainement celui d’une expérience enrichissante, puisqu’il faut apprendre sur le terrain et être confronté à des situations et des personnes nouvelles. par contre, le problème réside dans le manque de transparence du système, les situations de conflits d’intérêts et le manque de protection des chercheurs dans ce système. Les règles du jeu ne sont pas claires et cela conduit à des abus. de nombreux chercheurs refusent de rentrer dans la valorisation de leurs découvertes, car ils savent qu’ils risquent d’y laisser un peu de leur âme. des cellules de soutien se sont développées depuis ces dernières années et ont apporté une aide importante sur les aspects de propriété intellectuelle, mais il faut repenser le système. iV Vous avez présenté l’an passé un teDx baptisé «no market, go away»**. Pensez-vous qu’il reste toutefois une place pour la recherche qui ne promet pas de retour d’investissement? Fbc pour la recherche, oui. pour le développement, non. Le fait est que de nombreuses substances ou médicaments qui ne sont plus couverts par des brevets pourraient encore être améliorés, mais qui pourrait accepter de s’en charger, la chose ne rapportant pas de bénéfices importants? même chose pour développer la recherche pour des maladies rares, mais ensuite, qui va continuer le travail si les recherches sont fructueuses? Qui va investir les gros montants du développement? iV quels sont les enjeux de la prochaine génération de chercheurs? Fbc ils doivent communiquer davantage et «prendre leur place» dans la société. L’ouverture indispensable de ce métier ne doit pas se limiter au monde scientifique. Le Géo Trouvetou dans son labo, détaché du monde et déconnecté, ne pourra pas survivre. nous sommes dans un monde de la communication et il faut prendre la parole pour défendre nos idées. ce sera l’enjeu de demain.

*Francine behar-cOhen esT La direcTrice mÉdicaLe de L’hÔpiTaL OphTaLmiQue JuLes-GOnin. eLLe a nOTammenT diriGÉ une ceLLuLe de recherche de L’inserm dÉdiÉe À La cOmprÉhensiOn des mÉcanismes des maLadies OcuLaires eT aux innOVaTiOns ThÉrapeuTiQues. eLLe a ÉGaLemenT crÉÉ La sTarT-up OpTis. **À VOir sur WWW.inViVOmaGaZine.cOm

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INNOVATION

, l hôpital soigne son sens de , l orientation

H

iérarchiser les informations, orienter de manière claire et simple les visiteurs et éviter de créer du stress supplémentaire: les défis d’une signalétique réussie sont multiples. Et quand on les transpose dans le monde hospitalier, le défi est encore plus ardu. «La signalétique hospitalière est l’une des plus difficiles à concevoir», avouait Laurence Guichard, directrice du bureau d’étude parisien Locomotion qui a récemment participé à la nouvelle construction d’un hôpital à Marne-laVallée, juste à côté de la capitale. Engoncés entre leur terminologie inaccessible au profane et leurs couloirs parfois interminables, les hôpitaux commencent aujourd’hui à donner les clés de

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Les établissements hospitaliers font de plus en plus appel aux professionnels du design pour concevoir leur signalétique. Le graphiste Ruedi Baur détaille l’importance d’un système d’orientation efficace pour le bien-être des patients. Texte: Darcy Christen

leur signalétique aux professionnels du design, empruntant les recettes utilisées dans les aéroports ou les supermarchés. Pour en parler, In Vivo a rencontré Ruedi Baur, le «pape» de la signalétique moderne, de retour de Téhéran, et de passage à Genève où il enseigne à la Haute école d’art et de design. Pour lui, l’orientation commence dès l’invitation à venir à une consultation médicale, et le parcours au sein de l’hôpital n’est que le prolongement du parcours dans la cité. Or comme dans une cité, la cohabitation entre une signalisation rigoureuse et le charme spécifique de chaque quartier est ce qui permet à chacun de se repérer.

Pour vous, qu’est-ce qu’une signalétique réussie?

IV

RUEDI BAUR Nous vivons dans un monde de complexité croissante. Les infrastructures sont de plus en plus vastes et la dynamique de conglomérat ne cesse de croitre. L’être humain est confronté à d’immenses blocs architecturaux souvent inintelligibles.

Une signalétique réussie, c’est celle qui rend compte de cette complexité. Mon travail est d’abord un travail de militant: rendre plus lisible notre société, car ceci est indispensable pour que l’on se sente à l’aise. Cette intelligibilité à travailler ne relève pas seulement du visuel ou du graphisme, c’est d’abord un enjeu de compréhension de systèmes et d’espaces.


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INNOVATION

1 Les éléments de

Face à un univers compliqué, le réflexe reste souvent de proposer des panneaux plus gros, avec des polices de caractères plus imposantes. À cela s’ajoute la culture généralisée du «branding»: chaque structure se pare de son logo, il développe sa propre manière de s’exprimer sans tenir compte de l’environnement dans lequel s’inscrivent ces signes, sans travail sur la relation. On voit finalement que cela ne fonctionne pas bien. Je me souviens de ma première visite au CHUV; mon premier constat: «Ce n’est pas qu’il n’y a pas assez de panneaux, le problème est qu’il y en a beaucoup trop.» Pour renDre lisiBle, Faut-il Donc savoir éPurer?

IV

RB La solution d’uniformiser tout

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cela n’est pas juste non plus. La désorientation vient lorsque tout se ressemble. L’annuaire téléphonique est certes très pratique, mais ce n’est pas un lieu où l’on a envie de circuler. Il faut chercher une troisième voie: il faut travailler sur les ambiances, il faut contribuer au bien-être du corps en mouvement. L’idée n’est donc pas seulement d’orienter les patients, il faut également faire en sorte qu’ils se sentent bien. Je crois qu’on ne s’oriente pas seulement avec des données, on s’oriente aussi avec des atmosphères, avec de la lumière, avec des matériaux et avec des couleurs. On s’oriente avec des choses qui font du sens pour nous, comme dans une ville. Dans une ville, on repère par exemple la cathédrale et on s’oriente ensuite par rapport à

elle. C’est évidemment plus difficile dans un étage borgne d’un hôpital, où rien ne peut se nommer, mais c’est là que se trouve tout l’enjeu. J’aurais envie de dire que le panneau n’est finalement qu’une roue de secours. Idéalement, je devrais pouvoir circuler dans un lieu avec des repères de compréhension et ce n’est qu’accessoirement que je devrais avoir recours aux panneaux. C’est d’autant plus important dans un moment de vie où le facteur stress est prépondérant pour moi ou pour un proche que j’accompagne. la signalétique Peut Donc contriBuer À Faire Baisser le stress?

IV

RB C’est

toute la question de l’intelligibilité spatiale. S’il faut

PhiLiPPe GÉTaZ, inTÉGRaL RUeDi BaUR

signalétique imaginés par Ruedi Baur sont déjà installés sur plusieurs étages du chUV.


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INNOVATION

2 Le designer

a conçu la signalétique du nouvel aéroport de Vienne.

la désorientation vient lorsque tout se ressemble. –

rUedi BaUr

tout lire et que tout semble pareil, c’est un énorme effort pour l’usager de lire chaque information. La désorientation vient d’ailleurs souvent de la crainte de se perdre. Je me suis beaucoup confronté à la culture chinoise, qui a vécu 3’000 ans sans flèches pour s’orienter. En Occident, on ne saurait plus s’orienter sans l’aide de flèches. Dans la Chine traditionnelle où fut inventée la boussole, l’orientation intégrait l’architecture: un rituel de codes permettait de différencier les types de bâtiments, leurs affectations, la hiérarchie des occupants; cela passait par la couleur des pierres, par la forme des toitures, par les entrées qui étaient définies en fonction des points cardinaux, etc.

3 a l’hôpital

de l'ile Berne, Ruedi Baur a élaboré une charte graphique pour l'ensemble des bâtiments de l'établissement.

biograPHie

Ruedi Baur est l’un des grands noms du graphisme et de la signalétique. Reconnu mondialement, le designer d’origine franco-suisse a travaillé sur des grands projets comme l'aéroport de Vienne ou le futur métro du Grand-Paris. Pendant près de deux ans, lui et son équipe ont repensé la manière dont le chUV pouvait améliorer sa signalétique par des supports d’information plus lisibles et par une meilleure hiérarchie de l'information. Pour lui, l’essentiel consiste à donner du sens aux signes, par une réflexion autour des ambiances et des éléments identifiants qui facilitent les repères.

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quels sont vos autres ProJets?

IV

RB Une

de mes passions consiste à réintroduire de «l’inutile/utile» dans l’espace public avec des installations qui relèvent plus du poétique qu’ils ne sont là pour nous guider. Des signes qui ne veulent ni nous vendre quelque chose ni nous dicter un comportement. Actuellement, j’explore un projet à Mons – la capitale culturelle européenne – avec 10 km d’inscriptions poétiques qui passent à la fois sur des espaces publics et à travers des propriétés privées. Il me paraît essentiel aujourd’hui de faire ressortir la richesse des choses, sans forcément rester figés sur leur fonctionnalité. ⁄


MENS SANA

CHRONIQUE

AMANDA SACKER Directrice de «The International Centre for Lifecourse Studies in Society and Health», University College London

L’épidémiologie peut contribuer à définir les politiques de santé publique

L’épidémiologie, considérée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme une approche permettant de comprendre les origines de la santé, du bien-être et des maladies, est de plus en plus répandue. Cette discipline, axée sur l’évolution de la santé des individus au cours de la vie et au fil des générations dans des conditions socio-économiques différentes, suscite spontanément l’intérêt.

exposé à des difficultés sociales, physiques, économiques et psychologiques, plus il est probable qu’il accuse un retard dès l’école maternelle. Une observation qui suggère qu’en intervenant tôt, il est possible de réduire cet écart. Pourtant, à 11 ans, ces mêmes enfants présentent un retard de cinq ans. Ce phénomène ne s’explique pas par les progrès fulgurants des mieux lotis, mais par le retard accumulé des enfants défavorisés. Un constat alarmant qui nous rappelle la nécessité de ne pas négliger les enfants les plus vulnérables, mais au contraire de les aider tout au long de l’enfance. Il est crucial de maximiser les aptitudes cognitives des enfants pour leur permettre d’optimiser leurs trajectoires professionnelle et familiale. Chaque expérience négative, telle qu’une rupture familiale ou encore la pauvreté, augmente le risque d’avoir des problèmes de santé pendant l’enfance et à l’âge adulte.

Sous l’impulsion du Royaume-Uni, de nombreuses études s’intéressent désormais au parcours des individus dès leur naissance et recueillent leurs témoignages ainsi que ceux de leur famille à intervalles réguliers, tout au long de leur vie. Ces études de cohorte longitudinales offrent un grand nombre de données essentielles à l’épidémiologie. Elles sont aussi largement citées par les sociologues et étayent les conclusions des économistes selon lesquelles les investissements réalisés au début de la vie Les études d’épidémiologie ont notamment sont plus rentables à long terme. révélé que le lien social permet de préserver notre santé, surtout à mesure que nous vieillisToutefois, si l’épidémiologie nous a enseigné sons. L’Angleterre a, par exemple, instauré une chose, c’est bien que les parcours de vie un système de cartes de bus gratuites pour les sont divers et complexes et qu’il n’existe pas de personnes âgées afin de lutter contre l’exclusion solution miracle. Ces études ont démontré, à sociale. Cette mesure qui a, entre autres, favorisé maintes reprises, que plus un enfant est l’activité physique des seniors a eu pour conséquence d’améliorer leur état de santé. PROFIL

DR

Depuis 2013, Amanda Sacker dirige The International Centre for Lifecourse Studies in Society and Health, à Londres. Ses recherches portent sur les inégalités sociales dans le domaine de la santé et sur l’impact de différents contextes politiques sur le bien-être des populations.

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Une nouvelle génération de recherches d’épidémiologie mêle désormais études de cohortes et recherches biomédicales. L’analyse de l’influence des aspects sociaux sur le corps et donc, à long terme, sur la santé fournira aux autorités des faits solides sur lesquels fonder les politiques de santé publique. ⁄ EN SAVOIR PLUS

www.ucl.ac.uk/icls


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DR IODE ET MISTER SEL

François C., 28 ans, originaire des Pyrénées, a été répertorié en tant que goitreux dans le Traité des dégénérescences (1857) de BénédictAugustin Morel.

TEXTE ANTOINE MENUSIER

CORPORE SANO

Alors que les autorités sanitaires insistent sur le besoin urgent de diminuer la consommation de sel, un manque d’iode, élément vital contenu dans celui-ci, se fait sentir.


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D

ans «World War Z», film catastrophe avec enjeu sanitaire, Brad Pitt entreprend de sauver l’humanité, menacée d’extinction par un virus redoutable. Par association d’idées, il imagine une parade, a priori complètement folle mais incroyablement spectaculaire: tuer le virus exterminateur au moyen d’un autre agent pathogène, celui-ci toutefois un peu moins mortel pour l’homme. Et ça marche. Rien, absolument rien de comparable ici, sauf que le principe, si l’on peut se permettre cette audace, est le même. Il s’agit d’utiliser un vecteur potentiellement dangereux pour la santé en cas d’ingestion en trop grandes quantités, en l’occurrence le sel, afin de fournir à l’organisme un élément essentiel à sa croissance et à la synthèse des hormones thyroïdiennes, l’iode. Aujourd’hui, la quantité d’iode que les Suisses ingèrent n’est plus suffisante. «Les besoins journaliers en iode pour un adulte s’élèvent à 150 microgrammes (µg), de 200 à 250 microgrammes pour la femme enceinte, explique Murielle Bochud, médecin-cheffe à l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive (IUMSP) du CHUV et profesCORPORE SANO

UNE PROBLÉMATIQUE CENTENAIRE En 1922, pour combattre les effets de la rareté de l’iode sur le développement de la personne, les autorités fédérales suisses ont décidé d’en adjoindre au sel de cuisine. «La carence en iode a longtemps été la cause du crétinisme congénital, une forme de nanisme associé à un retard mental provoqué par une carence en hormones thyroïdiennes», explique Murielle Bochud de l’IUMSP. L’expression «crétin des Alpes» visait d’ailleurs originellement les habitants des Alpes suisses, françaises et italiennes, qui vivaient éloignés des côtes et donc particulières atteints par cette maladie. On y rencontrait aussi des «goitreux», des personnes souffrant de goitre, une augmentation de la taille de la glande thyroïde, souvent également due à une carence en iode.

TENDANCE

seure ordinaire de la Faculté de biologie et médecine de l’Université de Lausanne. Or, dans une enquête nationale sur le sel menée de janvier 2010 à avril 2012 et coordonnée par l’IUMSP et le Service de néphrologie du CHUV dirigé par le Professeur Michel Burnier sur mandat de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), nous avons observé chez les femmes suisses âgées de plus de 15 ans un apport inadéquat de cet élément: 14% d’entre elles – soit une femme sur sept – avaient une excrétion urinaire d’iode inférieure à 95 microgrammes en 24 heures.»

L’OBJECTIF EST D’ENCOURAGER LA POPULATION À INGÉRER DE L’IODE, SANS AUGMENTER SA CONSOMMATION DE SEL. Ces chiffres inquiètent, car une carence en iode peut entraîner un retard de croissance et divers troubles mentaux (lire encadré). Comment expliquer un tel manque? Les Suissesses utilisent-elles moins de sel iodé lors de la préparation des repas? L’augmentation de la consommation de plats précuisinés, confectionnés avec du sel non enrichi en iode, peut aussi en être la raison. La diminution de la consommation de sel ne semble pas en cause. Avec une moyenne de 9,1 grammes par habitant


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Si l’iode est un élément essentiel à l’être humain, d’ailleurs présent à l’état naturel dans les poissons et crustacés, mais aussi le lait et le fromage, le sel, consommé en trop grande quantité, augmente le risque de développer des maladies cardiovasculaires. L’objectif est donc d’encourager la population – en particulier les femmes en âge de procréer – à ingérer de l’iode, sans toutefois augmenter sa consommation de sel. «L’essentiel du travail à mener porte sur les aliments manufacturés, dont les plats préparés qui contribuent pour 95% au sel ingéré, seuls 5% provenant du sel de table ajouté, détaille Vincent Dudler, chef de la Division évaluation des risques à l’OSAV. En raison de la liberté de commerce et d’industrie, les producteurs suisses ne sont pas obligés d’ajouter de l’iode au sel entrant dans la composition des aliments manufacturés, comme le pain ou la viande séchée, par exemple, mais ce n’est pas parce qu’ils n’y sont pas forcés qu’ils ne le font pas.» La Commission fédérale de l’alimentation (COFA) a par ailleurs émis une recommandation à l’ensemble des producteurs helvétiques de chlorure de sodium: Porter de 20 à 25 milligrammes (mg), la teneur en iode par kilogramme de sel de table produit en Suisse. La Saline de Bex, l’entreprise vaudoise qui s’occupe de l’extraction et de la commercialisation CORPORE SANO

Les produits de la mer La mer est un milieu qui contient une grande quantité d’iode. Les aliments qu’elle fournit en sont riches. Parmi les plus iodés, on trouve l’aiglefin, le saumon, la morue et les langoustines. Les produits laitiers Le lait et les produits laitiers constituent la première source alimentaire d’iode dans les pays occidentaux. On le doit notamment à l’emploi de fertilisants riches en iode sur les sols destinés au fourrage des vaches laitières. Les œufs Les œufs peuvent représenter une source intéressante d’iode pour les végétariens. Avec 9,3 microgrammes d’iode pour 100 grammes, ils apportent environ 33% des apports journaliers en iode.

TENDANCE

Murielle Bochud, de l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive, rappelle que les besoins journaliers en iode pour un adulte s’élèvent à 150 microgrammes.

de sel, s’y est pliée, volontairement, de même que les autres fabricants. «Nous avons effectivement augmenté l’apport d’iode par kilogramme de chlorure de sodium, explique Loïc Jaunin, responsable qualité, sécurité et environnement de la saline vaudoise. Cela consiste en une solution d’iodure de potassium diffusée tel un spray sur les cristaux de sel.» Cette opération n’est pas financée par les pouvoirs publics, elle se répercute donc sensiblement sur le prix du paquet de sel. Il faut continuer à se méfier de «Mister sel», tout en consommant du «Dr Iode», en privilégiant d’autres aliments contenant ce précieux oligoélément, tels que le poisson de mer ou les œufs. ⁄

GILLES WEBER

et par jour (les hommes mangeant plus de sel que les femmes), celle-ci reste trop élevée. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) préconise de ne pas dépasser 5 grammes/jour en moyenne dans la population. En Suisse, l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) fixe l’objectif à 6 grammes/jour.

FAIRE LE PLEIN D’IODE L’iode joue un rôle capital dans un grand nombre de réactions métaboliques de l’organisme. Divers aliments en contiennent naturellement:


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Texte: Martine Brocard

L’animal, l’avenir de l’homme sain Chercher chez les animaux des substances bénéfiques pour la santé humaine passionne les scientifiques. Tour d’horizon.

A

ller chercher des remèdes directement chez les animaux et les appliquer à l’homme. Le concept peut sembler novateur, pourtant il remonte à plusieurs siècles. En 1667 déjà, à Paris, un jeune homme de 15 ans avait reçu une transfusion de sang d’agneau pour le guérir de sa fièvre. Par chance, et probablement parce que la quantité injectée était limitée, le malade avait survécu et s’en était même porté mieux. Fort de ce succès, le médecin Jean-Baptiste Denis avait alors retenté deux fois l’expérience, avec du sang de veau, mais ses patients étaient décédés en cours de transfusion.

Quelques centaines d’années plus tard, la mode était aux greffes. Au début du XXe siècle, à Lyon, un chirurgien avait transplanté un rein de chèvre CORPORE SANO

sur une femme. L’opération s’était rapidement soldée par un rejet. Puis dans les années 1920-1940, un chirurgien français d’origine russe, Serge Voronoff, s’était illustré en greffant des extraits de testicules de singe à des hommes pour retarder le vieillissement, avant d’être complètement discrédité. Malgré ces revers, les scientifiques en restent persuadés: les composants biologiques des animaux peuvent être utiles à la création de traitements ou de médicaments destinés à soigner l’homme. Certaines applications sont même entrées dans les mœurs depuis longtemps, sans que plus personne ne réalise qu’on les doit à un animal. C’est le cas du sang des limules qui garantissent la sécurité des médicaments injectables et autres vaccins depuis plus de 40 ans (voir ci-contre). Le champ de recherche s’élargit à mesure que des organismes prospection

jusque-là inconnus ou peu étudiés parviennent jusqu’aux microscopes des spécialistes. «Les endroits où l’on trouve une grande biodiversité et où l’on a eu peu accès jusque-là, comme les fonds marins et la forêt tropicale, détiennent un immense potentiel», dit JeanChristophe Vié, directeur adjoint du programme mondial pour les espèces de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Il voit là un argument de plus pour encourager la protection de la biodiversité. A condition toutefois de ne pas surexploiter l’animal une fois ses vertus médicinales reconnues. Il n’est cependant pas nécessaire de partir à l’autre bout du monde pour trouver de nouveaux remèdes. Des animaux a priori peu exotiques comme des vers du littoral breton, voire domestiques, comme les cochons, font l’objet de recherches intensives et ont déjà obtenu des résultats encourageants.


Le graal des pharmas La limule, un arthropode marin qui vit notamment sur la Côte Est, contient un agent coagulant appelé lysat d’amébocyte. Les pharmas l’utilisent pour détecter la présence d’endotoxines dans certains médicaments et autres appareils implantables. Après l’extraction de leur sang (jusqu’à 30%), les limules sont relâchées. Des études indiquent que ce prélèvement coûte la vie à 15, voire 30% d’entre elles. CORPORE SANO

prospection

Andrew Tingle

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1 L’hémoglobine surhumaine d’un ver marin

L’arénicole, un ver qui vit sur les plages de la mer du Nord jusqu’à Biarritz, pourrait détenir le secret du sang universel. Le biologiste Franck Zal, fondateur de la société Hemarina en Bretagne, a découvert au début des années 2000 que son hémoglobine peut transporter 50 fois plus d’oxygène que l’hémoglobine humaine. Il a depuis fait breveter la molécule concernée et travaille au développement de ses applications. Parmi elles figure la mise au point d’un substitut sanguin universel. Contrairement à l’hémoglobine humaine, celle de l’arénicole n’est pas contenue dans un globule rouge et circule librement dans ses veines. Le problème de la compatibilité des groupes sanguins ne se pose donc pas. La molécule est même lyophilisable et pourrait s’utiliser dans des zones de combat ou de catastrophe. Ces recherches présentent aussi un grand potentiel pour le don d’organe. «Actuellement il s’agit d’une course contre la montre, car le greffon est plongé dans une solution composée d’eau et de sel, mais sans aucun transporteur d’oxygène. Si on y ajoute notre solution, l’apport d’oxygène prolonge la vie de l’organe», explique Franck Zal. La durée de vie d’un cœur passe ainsi de 4 à 8 heures, et celle d’un rein de 12 à 48 heures. Des essais cliniques devraient débuter cette année. CORPORE SANO

Enfin, l’hémoglobine du ver pourrait aussi aider la cicatrisation des plaies diabétiques, qui peinent à se refermer en raison d’un manque d’oxygénation. Des pansements spéciaux sont à l’étude. «C’est une idée qui pourrait potentiellement révolutionner la question de la transfusion sanguine et de l’oxygénation des tissus», analyse Raffaele Renella, médecin associé et responsable du secteur de recherche en hémato-oncologie pédiatrique du CHUV. Mais il reste prudent. «Il y a plusieurs problèmes majeurs avec l’hémoglobine libre artificielle provenant d’autres espèces animales. Certaines formes peuvent provoquer des réactions immunitaires chez l’humain, causer des perturbations importantes de la fonction cardiovasculaire et rénale, ou s’accumuler dans les tissus et y causer des dommages. Beaucoup d’autres recherches devront être faites avant un usage clinique de routine», estime-t-il, tout en invitant le public à ne pas oublier de donner du sang en attendant. 2 Des greffes porcines pour soigner le diabète

Des greffes de cellules de porc pourraient bientôt offrir une solution durable aux 40% des diabétiques de type 1, pour qui les injections quotidiennes d’insuline ne suffisent pas à maintenir la maladie sous contrôle. «Pour ces patients, il faut restaurer la régulation endogène d’insuline», explique Philippe Morel, professeur de prospection

chirurgie et médecin-chef du Service de chirurgie viscérale et transplantation des HUG. Deux options sont à disposition: la greffe de pancréas ou la greffe d’îlots de Langerhans, les cellules du pancréas directement responsables de la production d’insuline. Mais dans un cas comme dans l’autre, les donneurs sont rares. Philippe Morel et son équipe travaillent depuis 20 ans sur un projet de greffe d’îlots de Langerhans de porc chez l’humain. «Comme il s’agit d’une xénotransplantation, le problème de rejet est extrêmement sévère», souligne-t-il. Une collaboration a donc été mise sur pied avec l’EPFL pour développer une capsule entourant les îlots afin de les protéger du rejet, mais tout en permettant à l’insuline de se diffuser dans le sang. Les porcs utilisés sont certifiés «sans agents pathogènes». Ils naissent par césarienne et sont élevés dans un environnement complètement stérile. «Le fait qu’on sacrifie de jeunes porcs pour des raisons médicales pose un certain nombre de problèmes éthiques, mais pas plus que lorsqu’il s’agit d’un porc qui va être mangé», pointe le spécialiste. Les essais cliniques devraient débuter d’ici à deux ans. 3 Une protéine d’ours pour traiter Alzheimer

Et si l’on s’intéressait à l’hiber-


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ce Que dit La Loi

nation des ours pour combattre la maladie d’Alzheimer? Le lien ne semble pas évident, pourtant c’est la démarche qu’a entreprise une équipe de chercheurs de l’Université de Cambridge.

comme molécule de protection contre les maladies neurodégénératives.

Emmenés par giovanna Mallucci, professeure de neurobiologie dans l’établissement britannique, les chercheurs étudient la protéine rBM3 que l’ours génère pendant son sommeil hivernal. C’est en effet grâce à cette molécule que lorsque le plantigrade se réveille, ses connexions neuronales (ou synapses) sont intactes. «Cette protéine est également présente chez l’être humain, mais on ne sait pas encore très bien comment elle interagit avec la protection des synapses», précise la scientifique.

La squalamine, une molécule tirée des tissus d’un petit requin («squalus acanthias»), pourrait s’avérer un des alliés de l’humain contre le cancer ou la dégénérescence maculaire liée à l’âge. La molécule a été découverte en 1993 par les équipes de Michael zasloff, de l’Université de georgetown à washington, puis a été synthétisée en 1995.

4 des anticancéreuX issus des reQuins

Ses propriétés anti-angiogéniques, qui empêchent les vaisseaux sanguins de croître de manière aberrante pour alimenter la croissance de tumeurs cancéreuses ou dont la prolifération cause la dégénéresDes tests sur des souris, chez cence maculaire liée à l’âge, intéqui on a simulé le processus ressent beaucoup les chercheurs d’hibernation, ont démonet l’industrie pharmaceutique. tré que les souris saines se Des études cliniques sur des mettaient à sécréter la protéine patients atteints de cancer du rBM3, si bien qu’au réveil leurs poumon sont en cours, tandis connexions neuronales se que la compagnie américaine rétablissaient. Par contre, chez ohr Pharmaceuticals des souris au cerveau mène une étude défaillant, la protéine À Lire aussi clinique sur des n’était pas sécrétée. La piste des koalas gouttes pour les yeux Les chercheurs leur pour guérir le sida à base de squalamine. ont alors administré Un nouvel antibiotique rBM3, ce qui a permis dans du crottin de cheval d’empêcher la dégéwww.invivomagazine.com Mais ce n’est pas tout. «Le requin semble nération neuronale. être étonnamment Des tests cliniques immunisé contre les devraient avoir lieu en infections virales», pointe 2016. A long terme, les cherMichael zasloff, qui impute cela cheurs espèrent développer à la squalamine. Les propriétés un médicament capable d’agir CORPORE SANO

PROSPECtiON

En Suisse, il n’y a pas d’interdiction de principe à utiliser des composants animaux pour la médecine. Toutefois, différentes lois régissent ces usages. Dans le cas de greffes sur l’être humain d’organes, de tissus ou de cellules d’origine animale, c’est l’office fédéral de la santé publique qui donne les autorisations. L’article 43 de la Loi sur la transplantation stipule notamment qu’un essai clinique de xénotransplantation peut être autorisé si «tout risque d’infection de la population peut être exclu avec une grande probabilité» et si «on peut escompter que la transplantation aura une utilité thérapeutique». Lorsque des produits fabriqués à partir d’organes, de tissus ou de cellules animales sont standardisés, ils sont assimilés à des médicaments. Ils deviennent alors sujets au régime d’autorisations de Swissmedic, l’Institut suisse des produits thérapeutiques. Enfin, si les composants animaux proviennent d’espèces protégées ou génétiquement modifiées, la Loi sur la protection des animaux ainsi que la Loi sur la protection de l’environnement s’appliquent.

antivirales à large spectre de la molécule sont également étudiées. Des tests in vitro sur le virus de la fièvre dengue et celui de l’hépatite B ont donné des résultats encourageants. ⁄


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UN NOUVEAU REGARD SUR L’AUTISME TEXTE GENEVIÈVE ruIz

«I

Basé à Gland, le centre de l’association Objectif Vaincre l’Autisme recourt à la méthode ABA pour aider ses jeunes patients à développer des liens sociaux.

Des thérapies intensives permettent à de nombreux jeunes autistes de suivre une scolarité normale. Il y a encore quelques années, la plupart d’entre eux n’accédaient ni à la parole ni à l’autonomie.

l faut diagnostiquer l’autisme le plus tôt possible.» si Hilary wood, responsable du Centre de consultation spécialisée en autisme à Genève insiste sur la détection précoce des troubles du spectre de l’autisme (TsA) – une bannière sous laquelle on classe les nombreux degrés d’autisme – c’est parce que la littérature scientifique étaye désormais largement l’efficacité d’une prise en charge des enfants très jeunes. «Nous sommes maintenant capables de détecter un éventuel trouble pour la plupart des bébés âgés entre 12 et 18 mois», précise la psychologue. «Quelle que soit la méthode utilisée, les recherches montrent que les deux facteurs de succès de traitement pour les enfants atteints d’autisme sont la précocité de la prise en charge et l’intensité de la thérapie, qui doit être pratiquée entre 15 et 40 heures par semaine», poursuit Hilary wood. Les progrès des neurosciences et de la génétique prouvent désormais que les enfants autistes naissent avec un certain nombre d’anomalies génétiques qui amènent leur cerveau à fonctionner différemment de celui des autres bébés, notamment en ce qui concerne CORPORE SANO

les interactions sociales. Ils entrent ainsi dans un cercle vicieux, car durant les deux premières années de vie, la majorité des acquisitions de l’enfant se fait par le biais des contacts sociaux, en imitant, en jouant et en communiquant. Dans la petite enfance, l’autiste n’arrive donc pas à progresser normalement et son développement prend de plus en plus de retard. Plusieurs méthodes thérapeutiques destinées aux autistes provenant des Etats-unis ont été mises au point depuis les années 1980. Leur objectif est précisément de stimuler précocement le cerveau des bébés au niveau des interactions sociales et du langage. Car s’ils se développent dans ce domaine, ils connaîtront une progression du reste de leurs compétences. La plus ancienne et la plus connue de ces méthodes thérapeutiques se nomme ABA (Applied Behavior Analysis ou Analyse du comportement appli-

DéCRYPTAGE

LES CAUSES DE L’AUTISME uNE CENTAINE DE GÈNEs IMPLIQuÉs Plus d’une centaine de gènes sont impliqués dans les TsA. La maladie est quatre fois plus fréquente chez les garçons que chez les filles. On sait maintenant que les enfants ayant un frère ou une sœur atteint d’autisme sont dix fois plus susceptibles de développer eux-mêmes l’autisme. Certains cas d’autisme proviennent de cassures dans les chaînes ADN, qui peuvent être en lien avec une fécondation in vitro ou l’âge des parents. En effet, un couple de 40 ans a quatre fois plus de probabilités d’avoir un enfant autiste qu’un couple de 25 ans.


RECONNAÎTRE LES SIGNES PRÉCOCES Des traits autistiques sont observables dès l’âge de 12 mois. Seul un expert peut effectuer un diagnostic précis.

TrOuBLEs DEs INTErACTIONs sOCIALEs

Absence de sourire, indifférence aux personnes, indifférence ou hyperréaction aux stimuli sonores, indifférence à l’appel du prénom, absence de bras tendus dans l’anticipation d’être porté, refus de l’étreinte, activités solitaires.

TrOuBLEs DE LA COMMuNICATION

BsIP / NEwsCOM

Absence ou retard du langage, difficultés à imiter certains gestes (montrer du doigt, applaudir, saluer), absence de réponse face aux tentatives de communication d’autrui, absence d’intonation appropriée, difficulté à utiliser les pronoms personnels de façon adaptée («tu» à la place de «je»).

qué). Créée en 1987 par le psychologue norvégien Ivar Lovaas, elle analyse les différents comportements de l’enfant, puis cherche à en augmenter ou à en diminuer les fréquences à l’aide d’actions répétées et d’un système de récompense. L’ approche dite TEACCH (Treatment and Xxxxxxx Education of Autistic and related ComCORPORE SANO

munication Handicapped Children ou Traitement et scolarisation des enfants autistes ou atteints de troubles de la communication similaire) utilise un modèle structuré d’enseignement qui se sert des forces et des préférences des enfants autistes pour les faire progresser, en utilisant par exemple

DéCRYPTAGE

COMPOrTEMENTs sTÉrÉOTYPÉs ET rÉPÉTITIFs

Manipulation particulière des objets (les faire tournoyer ou les aligner), mouvements inhabituels du corps (balancements, battement rapide des mains en ailes de papillon), fixation d’un objet ou de la lumière pendant de longues périodes, intolérance face au changement (même insignifiant)


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des pictogrammes très détaillés pour renforcer le langage verbal et apprendre à communiquer. Cette méthode a été mise au point dans les années 1960 par Eric schopler, psychologue à l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill. Citons encore le «Early start Denver Model», qui s’inspire notamment de l’ABA et a été développé en 2003 par les psychologues américaines Geraldine Dawson et sally rogers. Il cherche davantage à stimuler la motivation sociale du jeune enfant. Car lorsque l’envie de l’enfant d’entrer en contact avec les autres se développe, il gagne en autonomie et communique plus facilement. A Genève, le Centre de consultation précoce en autisme utilise depuis 2010 la méthode Denver pour un petit groupe d’enfants entre 1 et 3 ans. «Les résultats sont spectaculaires, se réjouit stéphane Eliez, psychiatre et directeur de l’Office médico-pédagogique genevois. Certains enfants ont gagné l’équivalent de 15 points de QI et cela transforme radicaleDEs rIsQuEs ACCrus DurANT LA GrOssEssE L’environnement utérin joue un rôle prépondérant dans le développement de l’autisme. La prise de certains médicaments antiépileptiques autour de la 19e semaine de gestation augmente les risques, de même que certains virus affectant la mère, comme le cytomégalovirus. Il a également été prouvé que si la mère habite à moins de 300 mètres d’un champ arrosé de pesticides industriels durant les trois premiers mois de grossesse, la probabilité pour son enfant de développer un TsA augmenterait passablement. CORPORE SANO

uNE MALADIE AuTO-IMMuNE Dans 10% des cas, l’autisme est une maladie auto-immune. Plusieurs recherches, notamment celle d’une équipe de l’hôpital pour enfants de l’Arkansas aux Etats-unis datant de 2013, ont trouvé des auto-anticorps dirigés contre les récepteurs cérébraux de la vitamine B9 chez certains enfants autistes. Or la carence de cette vitamine entraîne des symptômes autistiques. suite à cette découverte, des chercheurs ont administré de fortes doses de vitamine B9 à des enfants autistes. Les résultats ont été spectaculaires: ils ont amélioré leur communication verbale, leur attention et leur comportement. Mais, à l’heure actuelle, on ne connaît pas les conséquences à long terme de l’administration de telles doses de vitamine B9.

ment leurs perspectives de vie. 75% de ceux qui sortent de notre centre sont capables de poursuivre une scolarité normale.» Cette évolution transforme les perspectives de vie, car cela leur permettra d’être autonomes et de trouver du travail. une réussite impressionnante donc, mais obtenue grâce à des moyens conséquents: dans le modèle de Denver, chaque enfant bénéficie d’un accompagnement individualisé par un psychologue durant une quinzaine d’heures par semaine. Les parents doivent également être formés à la thérapie et la continuer à la maison. Le plan éducatif est personnalisé et réévalué chaque trimestre. Le coût de cette prise en charge s’élève entre 70’000 et 80’000 francs par année. stéphane Eliez n’a pourtant aucun doute, l’investissement en vaut largement la peine: «une personne handicapée qui vit en institution coûte également 80’000 francs par an, mais pour le restant de sa vie. Le calcul est donc vite fait. L’investissement que doivent fournir les pouvoirs publics durant les premières années de la vie d’un enfant autiste est largement rentabilisé par la suite.»

Aux Etats-unis, la prise en charge des enfants autistes est gratuite et systématique pour les moins de 3 ans. Ce qui n’est de loin pas le cas en suisse, où le centre genevois est un projet pilote de l’Office fédéral des assurances sociales, qui entame à peine une réflexion sur le sujet. «Les pouvoirs publics commencent à comprendre la nécessité d’investir dans l’autisme très tôt», commente Hilary wood. Et s’ils ne le font

DéCRYPTAGE


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Ils peuvent ainsi faire des progrès remarquables et, pour une partie d’entre eux, suivre une scolarité normale. Ceux qui n’arrivent pas à intégrer l’école font néanmoins des progrès: ils gagnent en autonomie et en socialisation. Allez-vous privilégier une méthode éducative en particulier? NC Les méthodes que nous allons utiliser (ABA, TEACCH ou Denver) sont celles dont l’efficacité a été démontrée scientifiquement ces dernières années. Il s’agit d’une prise en charge intensive, qui implique les parents et exige un éducateur par enfant. Parmi ces méthodes, je n’en privilégierai pas une en particulier, car chaque enfant a besoin d’un plan de développement individualisé. IV

Heidi diaz

«On naît autiste, on ne le devient pas» interview Nadia Chabane dirige le nouveau Centre cantonal de l’autisme à Lausanne. Elle souhaite que tous les autistes romands puissent être pris en charge avec les méthodes les plus récentes.

Vous inaugurez le nouveau Centre cantonal d’autisme l’automne prochain. En quoi consistera-t-il? NC Il s’agit tout d’abord de mettre en place une structure clinique d’excellence dans le domaine de l’autisme. Ce centre vise aussi à assurer une formation de qualité aux personnes qui s’occupent d’enfants autistes. Mon objectif est de travailler en réseau avec tous les professionnels confrontés à l’autisme et de créer des antennes dans le canton de Vaud. Les pédiatres, par exemple, IV

doivent être sensibilisés pour orienter rapidement un enfant qui montre des signes de développement anormaux. Pourquoi souhaitez-vous que les autistes soient systématiquement diagnostiqués avant 2 ans? NC Les recherches montrent que le diagnostic précoce est essentiel. On naît autiste, on ne le devient pas. Il faut donc prendre en charge les enfants au plus tôt, car c’est entre 2 et 4 ans que la plasticité du cerveau est la plus importante. IV

pas maintenant, ils risquent d’enclencher une bombe à retardement. La prévalence de l’autisme s’élève désormais à 1 enfant sur 100 environ – il n’existe pas encore de statistiques officielles en Suisse. Elle s’élève déjà à une naissance sur 68 aux Etats-Unis. «Les progrès dans la prise en charge et la réflexion à propos des enfants atteints d’autisme ont été importants en Suisse, constate la psychologue. Mais le retard par rapport aux pays anglo-saxons et nordiques reste important. Il reste beaucoup de chemin à parcourir. De nombreux parents sont encore fâchés et désespérés.» CORPORE SANO

DéCRYPTAGE

Pensez-vous que la recherche débouchera sur des résultats importants ces prochaines années? NC J’en suis persuadée. Depuis une dizaine d’années, des moyens importants sont investis dans la recherche sur l’autisme. Les neurosciences peuvent encore énormément nous apporter. Nous comprendrons probablement mieux les différentes causes de l’autisme, mais saurons aussi mieux le diagnostiquer. Les méthodes thérapeutiques vont encore se développer. Des médicaments pourraient également voir le jour. IV

Parmi ces parents, Yves Crausaz, président de l’association Autisme Romandie et père d’un jeune autiste, confie être satisfait des évolutions récentes. «Mais nous avons dû nous battre durant des années contre une conception psychanalytique qui culpabilisait les parents et enfonçait nos enfants dans le handicap. Je salue la prise en charge précoce des enfants, mais tire également la sonnette d’alarme car il existe de nombreux adolescents et adultes autistes pour qui le manque de structures d’accueil est dommageable. Et pour ceuxlà, les méthodes ABA ou Denver arrivent trop tard.» ⁄


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Acide acétylsalicylique C 9H 9O 4

C 9H 8 O4 UNE MOLÉCULE, UNE HISTOIRE TEXTE: BERTRAND TAPPY

C’est de l’écorce de saule que dérivent les anti-inflammatoires: dès l’Antiquité, on reconnaît en effet à cette plante la capacité de calmer la fièvre et la douleur. Au XIXe siècle, on parvient même en France et en Allemagne à purifier la substance responsable de cette action, l’acide salicylique.

S’il fait effectivement baisser la douleur, cet acide n’est pas bien toléré par l’estomac. En 1904, Hoffmann, un chimiste de l’entreprise Bayer, trouve le moyen de produire l’acide acétylsalicylique, nettement mieux supporté, et qui ne relâche l’acide salicylique qu’une fois passé dans la circulation sanguine. Une avancée qui mène à la commercialisation d’un médicament, baptisé Aspirine (contraction d’«acétylisation» et «acide spirique»). Dès ses débuts, le médicament connaît un immense succès comme analgésique et

Tout le monde connaît l’Aspirine. Pourtant, l’acide acétylsalicylique (son nom scientifique) a provoqué de nombreuses controverses.

anti-inflammatoire. Pourtant, une autre propriété du produit fait peu à peu surface: l’Aspirine occasionne des saignements, et des chirurgiens rapportent que les patients traités perdent plus de sang dans le champ opératoire. La communauté médicale entreprend alors d’exploiter cette action au bénéfice des patients souffrant de thromboses artérielles, comme celles qui affectent typiquement les artères coronaires. En 1975 paraît une des toutes premières études «randomisée en aveugle» qui démontre l’efficacité préventive de l’Aspirine après un infarctus du myocarde: au sortir d’une hospitalisation pour infarctus,

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ZOOM

les patients reçoivent un comprimé à prendre chaque jour, contenant 300 mg d’Aspirine pour la moitié d’entre eux et un placebo inerte pour l’autre. Les résultats confirment l’hypothèse: l’Aspirine, en bloquant l’activité des plaquettes sanguines, prévient la récidive d’infarctus. Dans les années 1970, un patient victime d’infarctus avait une chance sur 10 d’en refaire un et de mourir dans l’année. Sous Aspirine, ce risque diminue à une chance sur 13. Au début, on donne au patient cardiaque le même dosage que pour l’usage analgésique. Mais au fil du temps, des médecins

parviennent à convaincre leurs confrères que l’action anti-agrégante est obtenue avec des dosages moindres, divisant progressivement la quantité. C’est ainsi que plus de trente ans plus tard, on donne des doses ne dépassant pas 100 mg aux patients menacés d’infarctus ou d’attaque cérébrale. «Ce n’est pas un parcours étonnant, note Thierry Buclin, chef de la Division de pharmacologie clinique du CHUV. On trouve maints autres produits qui ont été administrés à des doses trop élevées au début de leur carrière. L’objectif des grosses doses est initialement de garantir le résultat envers et contre tout; on met plus longtemps à optimiser la sécurité d’emploi.» Il n’en reste pas moins paradoxal que dans les pharmacies, l’Aspirine à 500 mg soit en vente libre, alors que la posologie de 100 mg – réservée aux traitements cardiaques – n’est disponible que sur ordonnance. ⁄


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Des prothèses imprimées Texte: Erik Freudenreich reportage photo:philippe gétaz

Utiliser l’impression 3D pour réaliser des prothèses parfaitement adaptées à la morphologie des patients: c’est la prouesse réalisée par un orthopédiste suisse.

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Innovation Le décor de la petite boutique d’orthopédie «Messmer orthopédie» située à proximité de la gare de La Chaux-de-Fonds ne semble pas avoir changé depuis des lustres. Pourtant, les dernières techniques d’impression 3D y sont aujourd’hui employées. Philippe Messmer, patron des lieux et orthopédiste de formation, réalise depuis une année attelles de pouce ou de pied et autres prothèses de bras ou de jambes. «L’impression 3D permet de réaliser des pièces plus précises, mais aussi de dupliquer une pièce à l’identique, ce qui n’est pas le cas avec un moulage, explique ce passionné de technologie, qui travaillait auparavant au CICR. Il y a aussi un vrai gain de confort pour le patient, une pièce imprimée pèse moins qu’un corset en plâtre.»

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Imprimantes 3D

Gigabot (ci-contre) et RigidBot sont les deux imprimantes 3D utilisées par Philippe Messmer à l’heure actuelle. Elles ont été acquises sur internet, avant d’être modifiées et adaptées par l’ingénieux orthopédiste. «Gigabot peut imprimer des pièces de grandes tailles grâce à son plateau de 60 par 60 centimètres, même si cela demande souvent beaucoup de réglages.»

Prise de mesures

Première étape du processus, la prise de mesures. Réalisée à l’aide d’un scanner 3D, elle vise à modéliser le moignon ou le membre déficient pour réaliser respectivement une prothèse ou une orthèse. Une installation simple qui permet de soulager les parents des jeunes patients. «Plutôt que de devoir emplâtrer un enfant durant des heures, la prise de mesures ne dure que quelques minutes.» Cette prise de mesure simplifiée permet ainsi d’imprimer une nouvelle prothèse au fur et à mesure de la croissance de l’enfant.

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Modélisation

L’empreinte est ensuite importée dans un logiciel de modélisation 3D qui permet d’affiner le modèle à imprimer, mais aussi de réaliser une analyse de mouvement, en vue de rectifier ou d’adapter la prothèse.

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Impression

Le modèle 3D finalisé, place à l’impression. Réalisé à l’aide de nylon ou de polymères de type ABS ou PLA, le processus demande de nombreux réglages et beaucoup de patience pour arriver au résultat escompté. «L’impression d’un corset avec une structure particulièrement fine peut prendre près de 5 jours, souligne Philippe Messmer. Il faut aussi ajuster la température et la vitesse d’impression, qui diffère pour la surface et la partie intérieure.» Le processus terminé (image ci-dessus), l’objet est recouvert de cuir ou de textile avant d’être posé sur le patient.

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PATRICK GENOUD Directeur adjoint des soins au CHUV

Gérer au travers de l’incertitude

Quand la boîte à outils traditionnelle des managers est remise en cause par des situations de grands changements, que les plans stratégiques perdent de leur clarté, que les solutions éprouvées basées sur les bonnes pratiques sont inopérantes pour traiter des challenges inconnus, le manager doit faire preuve de «résistance» et de «momentum». La première de ces qualités est la capacité à se questionner, à réévaluer et à apprendre en permanence. La seconde est la capacité à toujours se projeter en avant avec énergie et conviction. Le manager d’aujourd’hui est celui qui marie ces deux composantes antagonistes dans un leadership intégratif, tempérant les réactions extrêmes pour éviter, chez les collaborateurs, des états d’incrédulité, de frustration, de culpabilité, de désespoir ou d’indifférence. Pour cela, il faut catalyser auprès des équipes le sens du challenge, de la compétitivité, de l’aventure et de la collaboration. Cessons de nous protéger de l’incertitude et accueillons-la comme un élément de management susceptible de renforcer l’investissement, l’engagement et la loyauté des professionnels.

La très grande majorité des humains que nous sommes refuserait une invitation à pratiquer la plongée sous-marine, invoquant la peur de l’inconnu, du sombre, du danger. Par contre, bon nombre accepteraient d’essayer le snorkeling, rassurés par une impression de maîtrise de risques perçus comme identifiables. Et pourtant, l’essentiel des accidents de plongée arrive en surface, dans cette zone de confort et de certitude où l’on se croit à l’abri des dangers.

L’histoire de l’industrie comporte de nombreux exemples de managers qui, s’accrochant à leur vision d’un monde qui ne changera pas, ont vu leurs entreprises balayées. Dans le domaine de la santé, deux études menées aux Etats-Unis sur des panels de médecins montrent une corrélation Transformer la fuite en avancée, valider la positive entre l’expression de son incertitude nouveauté plutôt que le connu, transformer les par le médecin et l’amélioration de la relation avec les patients, un plus grand partage de menaces en opportunités: ainsi se caractérise l’information avec le malade et une meilleure l’esprit entrepreneurial que les leaders doivent gestion de la douleur de ce dernier. insuffler dans le monde de la santé en assumant que le futur est à créer, que presque tout ne nous est pas connu et qu’il faut avoir une vision large faite de curiosité. L’incertitude n’est pas le problème, nos certitudes oui. ⁄

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CEMCAV

Version complète de la chronique sur www.invivomagazine.com

CORPORE SANO

CHRONIQUE


CURSUS

CHRONIQUE

C

omment choisir son hôpital est une question légitime et récurrente de la part des patients. Il n’y a toutefois pas de réponse simple à cette question, et tout classement qui laisserait envisager que l’on peut choisir son hôpital à partir de deux ou trois indicateurs de qualité (par ex. infections du site opératoire, satisfaction des patients ou mortalité) comporte une vision simpliste des soins. Il est nécessaire d’avoir une évaluation globale de la qualité avec des indicateurs de structure comme l’équipement disponible, l’existence de soins intensifs certifiés, le niveau de compétences des professionnels ou leur formation continue. A cela s’ajoutent les modes d’organisation qui favorisent le travail d’équipe et la dispensation du meilleur soin au bon moment. Un élément à prendre aussi en compte concerne la manière dont les équipes respectent les recommandations de bonnes pratiques dans le domaine de la prévention des infections ou de sécurité opératoire.

Le volume d’activité est aussi un élément important de la qualité des soins. Constituer une masse critique pour un hôpital permet de gagner en expérience et de conserver un niveau d’expertise avec de meilleurs résultats. Pour permettre au public de se forger une opinion objective, il faut se donner les moyens de le faire en considérant un ensemble d’indicateurs selon des méthodes rigoureusement éprouvées sur le plan statistique. Les experts du domaine recommandent que les chiffres publiés soient pertinents et qu’ils reflètent la qualité des prestations. A cela s’ajoute la nécessité d’être définis de manière précise, de permettre la comparaison avec des méthodes de collecte unifiées et d’inclure un ajustement aux risques qui prend en compte la complexité des patients. Prenons le taux d’infection ou la mortalité: un hôpital de référence prenant en charge des patients complexes et gravement malades aura un taux de complications et de mortalité naturellement plus élevé qu’une clinique qui accueille des patients électifs pour des interventions plus légères et qui pourra transférer ses patients vers un centre de référence en cas de problème. Enfin, il est souhaitable que les indicateurs soient intelligibles pour les patients avec des explications claires sur leur sens, leurs limites et la manière de les interpréter. ⁄

CHLOÉ PRACCHINETT

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UNE CARRIÈRE AU CHUV

«Résumer la qualité des soins à un ou deux Anne-Claude Griesser indicateurs est Directrice médicale adjointe au CHUV dangereux»

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PORTRAIT

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UNE CARRIÈRE AU CHUV

Eleonora De Stefano est cheffe perfusionniste, métier méconnu et pourtant indispensable lors d’importantes interventions sur le cœur. TEXTE: CAMILLE ANDRES, PHOTOS: HEIDI DIAZ

leonora De Stefano a découvert sa profession par hasard en 2002. «A Sienne, où j’avais l’intention de faire mes études de médecine et de chirurgie, la faculté imposait un test d’entrée. J’ai été prise, mais seulement pour l’option de perfusionniste, sans même savoir de quoi il s’agissait!» Mais très vite, cette formation technicomédicale, qui mêle études universitaires et stages pratiques, la passionne. «Nos cours généraux étaient proches de la médecine: anatomie, physiologie, pharmacologie, chimie... Et nous avons été introduits dès la première année à la chirurgie cardiaque.» Car c’est dans cette discipline que le perfusionniste est indispensable. Sa spécialité est la circulation extra-corporelle, qui consiste à maintenir la perfusion systémique, à assurer les échanges gazeux et à régler la température, grâce à un appareil appelé «machine cœur-pou-

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d’une option ou d’une autre», explique Eleonora De Stefano, qui partage régulièrement son savoir-faire au cours de missions humanitaires au Mozambique, au Cambodge ou au Sénégal.

mon». Le sang est capté du côté veineux systémique et renvoyé dans l’aorte ou dans une grande artère, une fois oxygéné. La circulation pulmonaire est court-circuitée, lors d’opérations complexes qui nécessitent de maintenir le cœur immobile.

La discipline nécessite hyperconcentration et méticulosité. Ainsi qu’un fort engagement personnel. «Nous commençons tôt le matin, à 7 h, pour mettre la machine en salle, assistons à toute l’opération, et gérons le temps post-opératoire.»

En soins intensifs, les perfusionnistes jouent un rôle clé dans la gestion des dispositifs d’assistance cardiaque et respiratoire, que ce soit pour les patients en attente de transplantation (un ou deux mois) ou juste après la greffe.

Personne ne peut remplacer un perfusionniste. Au CHUV, ces derniers se partagent une garde, pour assurer une disponibilité 24h/24 et 7j/7. L’équipe est issue du monde entier. «Il y a une réelle pénurie de perfusionnistes, car le métier est peu connu et trouver des gens immédiatement opérationnels et expérimentés est difficile; de plus il n’existait pas de formations valables au niveau fédéral», explique cette Italienne d’origine, elle-même arrivée au CHUV en 2006. Une donnée qui devrait changer: à partir de septembre 2015, la première formation fédérale et certifiée au niveau européen verra le jour à Zurich. Le CHUV devrait y participer activement. /

La réalité du métier, ce sont donc des opérations complexes, et toujours délicates. En relation continue avec les chirurgiens et l’anesthésiste, le perfusionniste doit effectuer des choix cruciaux. «Implémenter un circuit extracorporel comporte des risques. Il y a plusieurs stratégies techniques possibles, qui diffèrent selon chaque patient. Il faut être très attentif au choix


CURSUS

UNE CARRIÈRE AU CHUV

La machine «cœurpoumon» permet au perfusionniste de pallier l’arrêt temporaire du cœur lors d’une intervention cardiaque.

En tant que perfusionniste, Eleonora De Stefano surveille les différents paramètres de la circulation extra-corporelle et s’assure du maintien des fonctions physiologiques du patient.

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JULIEN FAVRE

TANDEM

THOMAS ANDRIACCHI


CURSUS CURSUS

UNE CARRIÈRE AU CHUV

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ne pièce multiparamétrique de Julien Favre codirige le Swiss bardée de l’arthrose», à Stanford BioMotion Lab. Depuis la Californie, caméras, University (Californie), Thomas Andriacchi parraine ce labo- dans le département d’électrodes et de capteurs de force. ratoire à la pointe de la technologie. d’ingénierie mécaSur les écrans nique et de chirurgie TEXTE: CAMILLE ANDRES, PHOTOS: PHILIPPE GÉTAZ d´ordinateurs orthopédique. s’affichent des visualisations en 3D et toute une série de graAprès plus de cinq années de recherches frucphiques: à première vue, le Laboratoire de marche tueuses aux Etats-Unis, Julien Favre rejoint le CHUV de l’hôpital Nestlé ressemble à un lieu de touret participe en 2014 à la création du SBML, petit nage. Sauf qu’ici, ce ne sont pas des acteurs que frère et surtout partenaire du laboratoire américain. l’on filme, mais des patients souffrant d’arthrose, afin d’analyser leur façon de marcher. Si le Les recherches du SBML se concentrent également procédé existe ailleurs dans le monde, l’approche sur le développement de techniques de réalité développée au CHUV est très innovante. augmentée. Elles permettent de donner des conseils personnalisés aux patients, afin de L’approche vis-à-vis de la maladie articulaire est modifier leur marche, avec pour objectif de réduire novatrice: elle considère le genou sain comme les douleurs et de ralentir l’évolution de la maladie. un système dont les composantes – à savoir le mouvement, la structure et la biologie – sont en De l’autre côté de l’Atlantique, le travail porte harmonie. L’arthrose, dans cette perspective, se principalement sur le suivi de patients arthrocomprend comme une rupture de cet équilibre. siques afin de mieux comprendre et d’adapter Ce regard global permet de connecter les trois les modifications à des profils types de patients. composantes associées à l’arthrose, jusque-là Les collaborations entre ces deux laboratoires analysées séparément. ne se limitent pas au partage de connaissances scientifiques et de techniques d’analyse, mais Cette approche, Julien Favre l’avait déjà choisie permettent également des échanges réguliers suite à son Doctorat en biomécanique à l’EPFL, entre chercheurs suisses et américains. Le CHUV axé sur le mouvement du genou après rupture des accueille en ce moment des chercheurs du ligaments croisés. «Tout indiquait qu’analyser le Stanford BioMotion Lab et inversement. mouvement seul ne permettait pas de comprendre le genou et ses pathologies, il fallait considérer les L’enjeu est important quand on sait que autres composantes, et si possible ensemble.» l’arthrose, maladie articulaire très douloureuse Une réflexion qui l’a conduit à rejoindre le et handicapante, touche près d’un tiers des plus BioMotion Lab du Prof. Andriacchi, «un des pères de 65 ans, et que les options thérapeutiques de la biomécanique et un pionnier dans l’analyse sont encore limitées.

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www.chuv.ch/sbml

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CURSUS

ACTUALITÉ

Nouveaux auditoires

Une avancée dans la recherche sur la schizophrénie

Les conseillers d’Etat Anne-Catherine Lyon et Pascal Broulis ont posé la première pierre du chantier de deux nouveaux auditoires de 250 places chacun, situés en sous-sol du bâtiment occupé par la Haute école de santé Vaud. Destinés à la Faculté de médecine et de biologie (FBM) de l’Unil, ces futurs auditoires font partie des mesures visant à augmenter les infrastructures à disposition de la formation des médecins. BT

La maladie pourrait être liée à une perturbation des périodes critiques de développement du cerveau.

FORMATION

Les hôpitaux s’associent Les hôpitaux universitaires de Suisse et les facultés de médecine des universités suisses ont créé l’Association suisse pour la médecine universitaire, renforçant ainsi leur volonté de travailler ensemble. «Il est indispensable que les représentants de la médecine universitaire apportent leur expertise et participent aux discussions de société», a affirmé la présidente de l’association Rita Ziegler, directrice de l’Hôpital universitaire de Zurich. BT COLLABORATION

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RECHERCHE

Une collaboration entre les groupes de recherche du Prof. Takao Hensch de l’Université de Harvard et de la Prof. Kim Do Cuénod du Centre de neurosciences psychiatriques (Département de psychiatrie CHUV-UNIL) a fait émerger un nouveau concept dans la recherche neurobiologique sur la schizophrénie. Un article rédigé conjointement a été publié dans Biological Psychiatry. Il y est indiqué que cette maladie pourrait être liée à une perturbation des périodes critiques de développement du cerveau qui entraîne une altération de la plasticité synaptique. Une régulation des oxydations du cerveau permettrait d’y remédier. Le groupe de recherche du Prof. T. Hensch est spécialisé dans la biologie des périodes critiques du développement du cerveau pendant lesquelles le

vécu de l’homme ou de l’animal (influences extérieures) modifie les connexions nerveuses de manière permanente. Ces périodes se produisent à différents stades du développement du cerveau, selon qu’elles concernent un système sensoriel ou des fonctions cognitives complexes telles que le langage. De son côté, le groupe de recherche de la Prof. K. Do Cuénod (Dr Jan-Harry Cabungcal) a montré que la dérégulation des oxydations du cerveau est impliquée dans la genèse de la schizophrénie. Cette dérégulation a des conséquences au niveau de certaines cellules du système nerveux. La Prof. K. Do Cuénod explique que «cette dérégulation entrave le développement normal et la maturation complète des neurones à parvalbumine et des cellules responsables de la formation de la myéline. Ces deux mécanismes cellulaires sont précisément ceux qui sont responsables du déclenchement et de la fermeture des périodes critiques.» BT


CURSUS

UNE CARRIÈRE AU CHUV

MIGRATION

Afin de tisser de nouveaux liens entre la clinique et les sciences sociales, Michael Saraga est parti pour une année à l’Université McGill de Montréal. Quel est votre parcours? J’ai fait mes études à Lausanne. Après deux années d’assistanat en médecine interne, j’ai été formé dans le Département de psychiatrie du CHUV. J’ai rejoint la Policlinique médicale universitaire comme responsable de la psychiatrie de liaison. C’est dans le cadre de cette activité entre psychiatrie et médecine générale qu’a mûri le projet de séjour académique. Quel était votre objectif au moment du départ? Mon objectif était de développer un nouveau modèle d’intégration des sciences sociales en médecine, au niveau pédagogique mais aussi clinique. Et il se trouve que l’Université McGill a cette caractéristique rare d’avoir un Département de sciences sociales au sein même de la Faculté de médecine.

ALEXANDRE CLAUDE

Comment se déroule votre séjour? Très bien. C’est une grande chance que de pouvoir disposer d’une année pour développer ainsi des idées! Je m’intéresse en particulier à un programme de mentorat que l’Université McGill développe depuis une dizaine d’années. Ce programme s’étend sur la durée des études de médecine. Il réunit les étudiants en petits groupes animés par un médecin aîné, reconnu pour son excellence clinique. L’objectif du programme est d’accompagner les étudiants

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NOM Saraga PRÉNOM Michael AU CHUV DEPUIS 2001 TITRE Médecin associé

dans le développement de leur identité professionnelle en offrant un espace d’élaboration en groupe. Un des aspects les plus intéressants à mes yeux est l’impact de cette expérience sur les formateurs eux-mêmes, qui disent que le contact avec les étudiants les a ramenés à leurs propres débuts en médecine, une expérience qu’ils décrivent comme transformatrice. Quel est votre projet pour la suite? A mon retour, je vais reprendre mon activité clinique dans le Service de psychiatrie de liaison du CHUV. Je serai rattaché à la Direction du CHUV pour développer un projet au niveau de l’hôpital dans le prolongement du séjour à Montréal. Et j’espère aussi mettre à profit mon expérience canadienne d’un point de vue clinique mais aussi sur le plan de la recherche. ⁄ BT


bacKstage

TANDEM Le photographe Philippe Gétaz a transporté un squelette d’un local de stockage au sein du CHUV jusqu’à l’hôpital Nestlé où a eu lieu la prise de vue du Prof. Andriacchi. (p. 74)

HEIDI DIAZ

COUVERTURE La graphiste Diana Bogsch a réuni plusieurs centaines de pilules de formes et de couleurs diverses pour créer l’illustration de la couverture de ce numéro.

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CONTRIBUTEURS

GEnEVIÈVE RUIZ Responsable éditoriale de la revue Hémisphères et journaliste chez LargeNetwork, Geneviève Ruiz écrit régulièrement sur des sujets liés à la santé. Après le coma et la méditation (IV n° 1 et 2), elle s’est intéressée pour ce numéro aux nouvelles thérapies de l’autisme, qui apportent de l’espoir aux enfants et aux familles concernés (p. 60)

THIERRY PAREL, DR, JOHANN PELICHET, MATHIEU MARTIN

GILLES WEBER Le photographe Gilles Weber est l’auteur des portraits de Mathilde Morisod-Harari (p. 41) et de Murielle Bochud (p. 55). Il travaille au sein du Centre d’enseignement médical et de communication audiovisuelle (CEMCAV) depuis 1992.

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RoBERT GLoY Titulaire d’un Master en journalisme franco-allemand de l’Université de Fribourg-en-Brisgau et de l’école de journalisme de Strasbourg, Robert Gloy a rejoint LargeNetwork en janvier 2015. Il s’est penché sur l’histoire et les enjeux actuels de la génétique pour le supplément «In Extenso».

DARCY CHRISTEn Adjoint du Service de communication au CHUV et responsable des relations médias, Darcy Christen a interviewé le designer Ruedi Baur pour ce numéro de «In Vivo» (p. 49). Entre 1986 et 2003, ce spécialiste de la communication hospitalière a occupé plusieurs fonctions au sein du CICR, notamment sur le terrain, en Afrique, en Afghanistan, en Iran ou à Jérusalem.


In Vivo

Une publication éditée par le Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) et l’agence de presse LargeNetwork www.invivomagazine.com

édition

CHUV, rue du Bugnon 46 1011 Lausanne, Suisse T. + 41 21 314 11 11, www.chuv.ch redaction@invivomagazine.com Réalisation éditoriale et graphique LargeNetwork, rue Abraham-Gevray 6 1201 Genève, Suisse éditeurs responsables T. + 41 22 919 19 19, www.LargeNetwork.com Béatrice Schaad et Pierre-François Leyvraz Direction de projet et édition online

Bertrand Tappy remerciements

Responsables de la publication

Gabriel Sigrist et Pierre Grosjean

Direction de projet

Melinda Marchese Fiona Amitrano, Alexandre Armand, Anne-Marie Barres, Francine Billote, Valérie Blanc, Gilles Bovay, Virginie Bovet, Mirela Caci, Stéphane Coendoz, Muriel direction graphique Cuendet Teurbane, Stéphanie Dartevelle, Diane De Diana Bogsch et Sandro Bacco Saab, Frédérique Decaillet, Muriel Faienza, Marisa Figueiredo, Pierre Fournier, Serge Gallant, Christine Rédaction Geldhof, Nicole Gerber, Katarzyna Gornik-Verselle, Déborah Hauzaree, Aline Hiroz, Pauline Horquin, LargeNetwork (Camille Andres, Alexandre Babin, Céline Bilardo, Martine Brocard, Clément Bürge, Erik Freudenreich, Mouna Hussein, Melinda Marchese, Antoine Menusier, Joëlle Isler, Nathalie Jacquemont, Nicolas Jayet, Emilie Jendly, Anne-Renée Leyvraz, Cannelle Jean-Christophe Piot, Geneviève Ruiz, Gaëlle Sinnassamy, Emilie Veillon, Julie Zaugg), Keller, Elise Méan, Laurent Meier, Brigitte Darcy Christen, Bertrand Tappy. Morel, Thuy Oettli, Denis Orsat, Manuela Palma De Figueiredo, Odile Pelletier, RECHERCHE iconographique Fabienne Pini-Schorderet, Isabel Prata, Sabrine Elias Ducret et David Stettler Sonia Ratel, Massimo Sandri, Dominique Savoia Diss, Jeanne-Pascale Simon, Christian Sinobas, Elena Teneriello, Images Laure Treccani, Céline Vicario et le CEMCAV (Eric Déroze, Heidi Diaz, Philippe Gétaz, Gilles Weber), Service de communication du CHUV. Nelson Reitz Partenaire de distribution

BioAlps

mise en page

Diana Bogsch, Romain Guerini et Jennifer Freuler

TRADUCTION

Technicis IMPRESSION

PCL Presses Centrales SA Tirage

18’000 exemplaires en français 2’000 exemplaires en anglais Les propos tenus par les intervenants dans «In Vivo» et «In Extenso» n’engagent que les intéressés et en aucune manière l’éditeur.

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IN EXTENSO

Génétique Une histoire sans fin

In Vivo #6 FRA  
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Traiter moins pour mieux soigner