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Édition française

BANKER

Kako Nubukpo S’émanciper du franc CFA Maroc Le dirham change de régime

DOSSIER

MOYENS DE PAIEMENT

• États-Unis $9,95 • Maurice 300 MR • Royaume-Uni £5,50 • Suisse 15 FS

Comment créer de la richesse

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Président de la BAD

M 02210 - 32 - F: 8,00 E - RD

Akinwumi Adesina

N°32 | Août - Septembre - Octobre 2017 • France et zone Euro 8€ • Zone CFA 5 000 F.CFA • Algérie 600 DA • Tunisie 7 000 TD • Maroc 60 Dh

L’avance de l’Afrique


SOMMAIRE

AFRICAN BANKER

AOÛT - SEPTEMBRE - OCTOBRE 2017

IC PUBLICATIONS FRANCE

609 BAT A 77 RUE BAYEN 75 017 PARIS Tél. : +  33 1 44 30 81 00 Fax : +  33 1 44 30 81 11 E.mail : info@icpublications.com Website : www.icpublications.com

GRANDE-BRETAGNE

IC PUBLICATIONS 7 COLDBATH SQUARE LONDON EC1R 4LQ Tél. : + 44 20 7841 32 10 Fax : + 44 20 7713 7898 E.mail : icpubs@africasia.com Website : www.africasia.com

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION Afif Ben Yedder

ÉDITEUR

Omar Ben Yedder

RÉDACTEUR EN CHEF

Hichem Ben Yaïche h.benyaiche@icpublications.com

COORDONNATEUR DE LA RÉDACTION Junior Ouattara

SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Laurent Soucaille

RÉDACTION

Gérard Choisnet, Ridha Kefi, Anver Versi

COLLABORATEURS EXTÉRIEURS

Estelle Brack, Djamila Colleu, Olivier Deau, Mathieu Galtier, Christine Holzbauer, Seydou Ka, Alain Le Noir, Dhafer Saïdane, Tiego Tiemtoré, Geoffroy Touroumbaye, Samia Lokmane Khelil.

DIRECTION ARTISTIQUE Daniel Benharrosh

DIRECTRICE GÉNÉRALE

Leïla Ben Hassen l.benhassen@icpublications.com

V.P. DÉVELOPPEMENT Saliba Manneh

DIRECTEURS DE COMMUNICATION Mohamed Ali Aboudi

BUREAU MAGHREB

Nejib Ben Yedder, n.benyedder@icpublications.com Mohamed Ali Aboudi m.aboudi@icpublications.com

PRODUCTION

Richard Briggs

DIFFUSION

Jean-Claude Bétard

Akinwumi Adesina

Président de la BAD

Comment créer de la richesse DÉCIDEURS 14 Akinwumi Adesina Nous devons accélérer le développement de l’Afrique ! 20 BAD Échanges d’expériences Inde-Afrique 22 Kako Nubukpo Comment s’émanciper du franc CFA 28 Grégory Clemente Nous investissons pour le long terme 34 Rencontre Cinq ans de croissance africaine pour Jumia 36 Portraits

ABONNEMENTS

Voir page 31 Françoise Peter E.mail : peter@icpublications.com www.icpublications.com

IMPRIMEUR

Headley Brother Ltd, Ashford, Kent TN24 8HH

CRÉDITS PHOTOS

AFP (Sauf mention particulière)

N° DE COMMISSION PARITAIRE 0120 T 90333

ISSN

1757-1413 Trimestriel Dépôt légal : août 2017 © 2017 - IC Publications

DOSSIER MOYENS DE PAIEMENT 40 L’Afrique en pointe 44 La place de chacun 49 Tchad UBA lance MasterCard 50 Évolution & révolution 53 Contrepoint par Alain Le Noir Quelles conséquences pour les ressources humaines ?

FINANCES ET MARCHÉS 56 Maroc Transition délicate pour le dirham 58 Uemoa Les débuts laborieux du BIC 59 Forum Africa SMB Comment redynamiser les PME ? 60 Togo L’État veut des banques plus actives 61 Côte d’Ivoire NSIA Banque prépare sa cotation boursière ASSURANCES 62 Cameroun Quand l’assurance se digitalise ANALYSES 65 Dhafer Saïdane Nos banques font-elles leur métier ?

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BRÈVES

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Nominations & Agenda forger un solide carnet d’adresses, tant du côté des chefs d’États et dirigeants africains que des hommes d’affaires.

La Côte d’Ivoire, la Guinée et la Guinée équatoriale ont nommé un nouvel administrateur à la Banque africaine de développement (BAD). Moussa Dosso peut compter sur son expérience au sein du gouvernement ivoirien. Ces dernières années, Moussa Dosso a successivement occupé les ministères de l’Artisanat, du Commerce, de l’Enseignement technique, puis de l’Industrie, avant de quitter le gouvernement, le 11 janvier 2017, en tant que ministre de l’Emploi et de la protection sociale. Moussa Dosso succède à son compatriote Amadou Koné, nommé ministre des Transports dans le nouveau gouvernement. Toujours à la BAD, Hassatou Diop N’Sele a été désignée par le président Adesina au poste de vice-présidente, chargée des Finances. Elle était jusque-là trésorière de la Banque. Elle bénéficie d’une expérience de 25 ans dans la banque et la finance, conduisant notamment les activités de la BAD sur les marchés financiers, menant les discussions avec des fonds d’investissement et les agences de notation. Avant la BAD, qu’elle a rejointe en 1999, Hassatou Diop N’Sele avait œuvré à Citibank Sénégal et Tiger Denrées Sénégal. Enfin, la BAD a nommé Vanessa Moungar au poste de directrice du département Genre, femmes, société civile. La jeune francotchadienne a déjà une solide expérience tant dans le public que dans le privé. Depuis 2013, elle représentait l’Afrique au sein du Forum économique mondial, sans lâcher ses activités d’agrobusiness, principalement tournées vers les États-Unis. Elle a su se

Jules Ngankam devient directeur général adjoint de l’African Guarantee Fund (AGF), le premier fonds de garantie panafricain dédié aux PME. Diplômé de l’ESSEC et ingénieur statisticien l’ENSAE (Paris), l’économiste camerounais a passé huit ans à la banque Barclays à Londres avant de rejoindre l’AGF à Nairobi, en mars 2013, en tant que directeur administratif et financier. Les garanties d’AGF ont débloqué des financements dans 38 pays d’Afrique à travers 85 établissements financiers, bénéficiant à plus de 5 000 PME. Le nouveau responsable suivra notamment les nouveaux investissements d’AGF au Cameroun, où le fonds participe à un important pool bancaire. Lors de l’assemblée générale de Coris Bank International (CBI), en avril 2017, les actionnaires de CBI avaient approuvé une révision de l’organigramme, en subdivisant la fonction de PDG pour créer le poste de président du conseil d’administration (PCA) et celui de directeur général et ses adjoints. C’est Dakarya Ouattara, ex-directeur adjoint, qui devient directeur général. Les deux postes de directeur général adjoint reviennent à deux femmes – une première : Alice Kaboré et Gisèle Gumedzoe. De son côté, Idrissa Nassa devient PCA. Première tâche des nouveaux responsables : préparer une importante levée de capitaux envisagée par CBI pour septembre 2017.

Le conseil des ministres de l’Uemoa a pris acte de l’expiration du mandat de Jeremias Pereira à la présidence du Conseil régional de l’épargne publique et des marchés financiers (CREPFM). Il a nommé pour le remplacer Mamadou Ndiaye, pour un mandat unique de trois ans, lui demandant de « préserver les acquis du processus d’intégration et de poursuivre les chantiers engagés ». Le cabinet d’avocats Manatt, Phelps & Phillips accueille maître Kalidou Gadio. Diplômé en droit financier de Harvard, ancien conseiller juridique de la BAD, le juriste mauritanien dirigera, de Washington, la division du cabinet américain. Le cabinet Manatt, Phelps & Phillips couvre un large éventail d’activités et travaille avec les entreprises publiques et privées d’Amérique et du monde. Suivant la conception anglo-saxonne du droit des affaires (la Common Law), ce cabinet s’est illustré dans des introductions en Bourse, des fusions acquisitions et des accords de coopération.

AGENDA Le 22e Forum de la Réassurance africaine se déroulera à l’île Maurice, du 15 au 17 octobre 2017, sous l’égide de l’Organisation des assurances africaines (AIO). L’événement aura pour thème principal « l’Impact de la transformation numérique sur l’industrie de l’assurance en Afrique ». Renseignements complémentaires et inscriptions sur : http://www.african-insurance.org L’Organisation de comptabilité et d’audit des institutions financières islamiques (AAOIFI) et Bank Al-Maghrib organisent une conférence sur la finance islamique. Elle se déroulera à Casablanca, les 28 et 29 septembre 2017, et aura pour thème principal : « Le Maroc, porte d’entrée de la finance participative vers l’Afrique et l’Europe. » La conférence réunira des décideurs, des praticiens et des experts financiers du Maroc et de l’étranger, notamment d’Afrique et de d’Europe. Des gouverneurs de Banque centrale côtoieront des oulémas et des spécialistes du droit.


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BRÈVES INTERNATIONAL

AFRIQUE DE L’OUEST

LA BAD ET LE JAPON FOURNIRONT 3 MILLIARDS $ AU SECTEUR PRIVÉ La BAD (Banque africaine de développement) et le Japon ont un accord conjoint pour un prêt d’assistance au secteur privé – le septième octroyé dans le cadre de l’initiative conjointe d’Assistance renforcée au secteur privé (EPSA) en Afrique. Ce prêt de 34,41 milliards de yens, soit 279 millions d’euros, est destiné à soutenir les opérations du secteur privé en Afrique, via le guichet non souverain de la BAD. La signature de cet échange de notes marque la fin de la deuxième phase de l’initiative EPSA et le début de la troisième, annoncée lors de la sixième Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD), en août 2016 à Nairobi, au Kenya. Avec cette troisième phase, le Japon et la BAD

entendent fournir ensemble 3 milliards $ sur les trois prochaines années. Le premier prêt d’assistance au secteur privé accordé par l’Agence japonaise de coopération internationale (JICA) à la BAD a été signé en 2007, pour un montant de 100 millions $. Ce septième prêt porte à 1,5 milliard $ le montant cumulé des prêts accordés dans le cadre d’EPSA depuis cette date. L’initiative EPSA compte trois composantes : les prêts au titre d’assistance au secteur privé, tel que celui qui vient d’être accordé ; la Facilité de cofinancement accéléré pour l’Afrique (ACFA) pour le cofinancement du secteur public (conjointement avec la JICA) ; et le Fonds d’assistance au secteur privé africain (FAPA), un fonds fiduciaire thématique multi-donateurs que gère la BAD.

Soutien de la BEI à l’Afreximbank

La BEI (Banque européenne d’investissement) envisage d’approuver un prêt de 100 millions d’euros à l’Afreximbank en faveur d’entités du secteur public exploitées commercialement, entreprenant des investissements éligibles en Afrique subsaharienne. Ces investissements seraient directement financés par Afreximbank ou à travers des banques commerciales avec lesquelles la BEI n’entretient pas de relations. Les financements concerneront des projets d’investissements de taille petite ou moyenne en appui au commerce intra ou extra-africain.

RÉGIONAL

Trois lignes de crédit de la BADEA Trois accords d’un montant total de 85 millions $ ont été signés entre la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (Badea) et deux banques africaines, la Banque d’investissement et de développement de la Cedeao (BIDC) et Coris Bank International, en marge des assemblées annuelles du Groupe de la Banque islamique de développement (BID) tenues à Djeddah, en Arabie saoudite, les 17 et 18 mai 2017. La Badea a signé avec la BIDC deux accords portant sur deux lignes de crédits. La première ligne de crédit de 15 millions $ permettra à la BIDC de faire face aux requêtes de financement des entreprises du secteur privé, contribuant ainsi à la réduction du chômage et à l’amélioration des conditions de vie des populations dans les pays de la Cedeao. La deuxième ligne, d’un montant de 45 millions $, soutiendra les échanges commerciaux entre les opérateurs économiques membre des pays de la Cedeao et ceux des pays arabes, et l’amélioration de l’approvisionnement des pays de la Cedeao en produits essentiels. La Badea et Coris Bank ont signé un accord de prêt relatif à une ligne de crédit de 25 millions $ qui contribuera à la promotion et au développement des échanges commerciaux entre le Burkina Faso et des pays membres de la Ligue des États arabes.


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BRÈVES AFRIQUE DE L’OUEST CÔTE D’IVOIRE

DES PROJETS AVEC LA CHINE POUR 9,5 MILLIARDS $ Le président Alassane Ouattara a reçu, le 22 mai, le ministre des Affaires étrangères de Chine, Wang Yi (photo). Une dizaine de projets sont en cours de réalisation ou de préparation entre les deux pays, portant sur une valeur de 2,5 milliards $, auxquels il faut ajouter les projets en cours de négociations entre les entreprises des deux pays et dont la valeur est supérieure à 7 milliards $. Tout cela montre que cette coopération sino-ivoirienne « mutuellement avantageuse, a encore de larges perspectives » devant elle. Dans ce cadre, Wang Yi a révélé que le président Alassane Ouattara a clairement exprimé le souhait de la Côte d’Ivoire de soutenir et de participer à l’initiative « La Ceinture et la Route », grand projet infrastructurel lancé par le président chinois Xi Jinping.

DEUX PROJETS SOUTENUS PAR L’UE Le ministre de l’Économie et des finances, Adama Koné, accompagné du ministre du Pétrole, de l’énergie et du développement des énergies renouvelables, Thierry Tanoh, et du chef de la Délégation de l’Union européenne en Côte d’Ivoire, Jean-François Valette, ont procédé le 11 mai à l’ouverture officielle des Journées de la coopération Europe-Côte d’Ivoire, dans le cadre de la Semaine de l’UE en Côte d’Ivoire. À cette occasion, deux conventions de financement de l’UE, l’une portant sur le secteur de l’énergie pour 68 millions d’euros (44,6 milliards de F.CFA) et l’autre pour accompagner la société civile ivoirienne avec 6 millions d’euros (3,9 milliards de F.CFA) ont été signées. Le projet Energos est axé sur la réhabilitation et l’extension des réseaux dans les villes de Bouaké, San Pedro et Abidjan, ainsi que la création d’un nouveau centre de répartition national à Yamoussoukro. Une attention particulière sera portée à l’efficacité énergétique de l’éclairage public. Ce projet soutenu par la BEI (prêt de 117 millions d’euros), la Commission Le ministre de l’Économie et des finances, Adama Koné, et le chef de la Délégation de l’Union européenne en Côte d’Ivoire, Jean-François Valette.

européenne (don de 70 millions d’euros) et la BOAD (prêt de 52 millions d’euros) permettra d’étendre l’accès des habitants au réseau électrique : plus de 100 000 nouveaux abonnés seront ainsi connectés parallèlement à l’amélioration de la connexion de plus de 200 000 autres abonnés. Le programme Energos 2, en cours de préparation, permettra de poursuivre la mise en œuvre des plans directeurs et d’achever la modernisation du système de contrôle commande, base du développement des smart grid, de la promotion des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique. Ce nouveau programme enregistre déjà l’approbation de l’UE pour le montant de 68 millions d’euros signé le 11 mai, l’Agence française de développement pour 120 millions d’euros et la BAD pour 131 millions d’euros. La participation de la BEI à Energos 2, pour un montant de 241 millions d’euros, est souhaitée. Pour la société civile, Liane 2 s’étendra de 2017 à 2020 et va œuvrer à une plateforme sociale, et au renforcement des capacités des acteurs de la société civile.


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AFRIQUE DE L’OUEST BÉNIN

SIGNATURE DU CADRE PROGRAMMATIQUE 20172020 DES NATIONS UNIES La ministre du Plan et du développement, Nialé Kaba (photo), a présidé le 8 mai à Abidjan le lancement officiel de la réforme « Unis dans l’action » du Système des Nations unies (SNU) en Côte d’Ivoire, et la signature du Cadre programmatique unique (CPU), qui définit les priorités stratégiques du SNU pour la période 2017-2020. La cérémonie s’est tenue en présence du coordonnateur-résident du PNUD et chef des activités opérationnelles du SNU, Babacar Cissé. Cette réforme permettra de coordonner la mobilisation des ressources, renforcer la traçabilité et l’efficacité de l’aide au développement, notamment à travers l’alignement des interventions des partenaires sur les priorités nationales. Après avoir « réaffirmé l’engagement du gouvernement dans la mise en œuvre de la réforme des Nations unies en Côte d’Ivoire, engagée suivant l’approche Unis dans l’Action qu’il va soutenir à hauteur de 30 milliards de F.CFA », soit 45,7 millions d’euros, Nialé Kaba a déclaré que « cette réforme va contribuer à renforcer la marche du pays sur la trajectoire de l’émergence en consolidant les acquis de la cohésion sociale et en rendant la croissance plus inclusive ». Le CPU 2017-2020, a-t-elle indiqué, « apparaît comme un outil efficace pour l’ensemble des agences du SNU, pour soutenir les priorités du gouvernement, désormais sur un document de travail unique, doté d’un budget, et précisant clairement les actions ou rôles de chacune d’elles pour l’atteinte des résultats visés ». Selon Babacar Cissé, « la mise en œuvre et la gestion du CPU requièrent des efforts de coordination et d’harmonisation tant au sein du SNU qu’avec les partenaires nationaux et internationaux. Le budget du CPU avoisine 443 millions $, dont plus de la moitié sera financée sur les ressources propres des agences ».

Restructuration de la Caisse d’épargne Le gouvernement ivoirien a adopté le 24 mai une communication relative à l’adoption du plan de restructuration et de recapitalisation de la Caisse nationale des caisses d’épargne (CNCE). La CNCE a été mise sous administration provisoire depuis 2015 suite à une décision de la Commission bancaire de l’UMOA. Au regard de l’importance du rôle de la CNCE en matière d’inclusion financière des populations, le gouvernement a adopté un plan de restructuration et de recapitalisation de cette banque. Ce plan prévoit notamment : – la cession des terrains appartenant à la banque et, en 2018, une injection de 13 milliards de F.CFA de ressources par l’État ; – la restructuration des effectifs et du réseau d’agences de la banque ; – la mise en place d’un management renforcé dès l’autorisation de la Commission bancaire pour le retour des organes de gouvernance. De la scission de la Société ivoirienne de la poste et de l’épargne (SIPE) en juin 1998, est née la Caisse d’épargne et des chèques postaux (CECP), transformée le 14 octobre 2004 en établissement bancaire dénommé Caisse nationale des caisses d’épargne (CNCE) avec pour dénomination commerciale la Caisse d’épargne. En décembre 2009, la Caisse d’épargne obtient son agrément bancaire avec un capital de 35 milliards de F.CFA détenu entièrement par l’État de Côte d’Ivoire. La Caisse d’épargne compte environ 700 salariés. Son administrateur provisoire est Antoine Yeo Cassaignan.

LANCEMENT OFFICIEL DE LA CCEB Les activités de la Chambre de commerce européenne du Bénin (CCEB), créée en mai 2016, ont été officiellement lancées le 18 mai dernier à Cotonou en présence de l’ambassadeur Josep Coll, chef de la délégation de l’Union européenne. « Aujourd’hui plus qu’avant, les entreprises en général et particulièrement les entreprises européennes doivent répondre à un double défi : elles doivent se différencier pour apporter une réponse efficace à la mondialisation des marchés et à la concurrence régionale ; elles doivent également gérer les dysfonctionnements et nombreux obstacles qui surgissent dans le système économique du pays d’accueil, c’est-à-dire le Bénin. Mais cette double équation, qui freine le développement des entreprises européennes, ne peut être levée par une approche individuelle », déclarait Michel Glazman, président de la CCEB. « Il fallait nous doter d’un statut associatif capable de représenter les entreprises européennes : c’est ainsi qu’est née la CCEB. Notre vision est de favoriser le développement et des entreprises européennes et de stimuler la promotion et le développement des échanges commerciaux (De gauche à droite) : Michel Glazman, président de la CCEB, Aminata Diack, vice-présidente de la CCEB, et Josep Coll, ambassadeur, chef de la Délégation de l’Union européenne.


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BRÈVES AFRIQUE DE L’OUEST entre l’Europe et le Bénin ». Sont éligibles toutes les entreprises d’origine européenne ou à capitaux européens exerçant au Bénin ou encore toute personne physique de nationalité européenne dont la profession concourt au développement des relations économiques entre l’Europe et le Bénin. À ce jour, l’association regroupe 18 entreprises qui évoluent dans des secteurs d’activité très divers. Leur chiffre d’affaires cumulé de 2016 est de 270 milliards de F.CFA (412 millions d’euros) pour un effectif total de plus de 4 600 emplois. Le Programme indicatif national (PIN) 2014-2020, au titre du 11e Fonds européen de développement (FED), prévoit une enveloppe de 372 millions d’euros (244 milliards de F.CFA) pour la période. Il s’exécute en partenariat avec les autorités étatiques et non-étatiques béninoises, et s’articule autour de trois composantes principales : appui à la bonne gouvernance pour le développement (y compris décentralisation), 184 millions d’euros ; développement durable de l’agriculture, 80 millions d’euros ; et accès à une énergie moderne et durable, 80 millions d’euros. Sont également prévues des mesures d’appui à la société civile pour 18 millions d’euros et l’appui à la mise en œuvre du PIN pour 10 millions d’euros. GUINÉE

Un département islamique pour Afriland First Bank La Société islamique pour le développement du secteur privé (SID-ICD), filiale de la BID, a conclu un accord de collaboration stratégique avec Afriland First Bank Guinée pour créer une branche islamique en Guinée. Le protocole d’accord a été signé par Khaled Al-Aboodi, PDG de ICD, et Paul Fokam, président d’Afriland First Bank. Cette banque a été créée au Cameroun en 1987 sous l’appellation de Caisse commune d’épargne et d’investissement (CCEI).

BURKINA FASO

CORIS BANK LANCE DES BRANCHES ISLAMIQUES AVEC LA SID La Société islamique pour le développement du secteur privé (SID/ICD), filiale de la BID, et Coris Bank International ont conclu un accord de collaboration stratégique pour créer un département islamique. La SID assistera les filiales de Coris Bank dans le lancement de quatre branches islamiques en Côte d’Ivoire, au Mali, au Sénégal et au Bénin. Selon Idrissa Nassa (photo), PDG de Coris Bank International, « la banque voit dans la finance islamique une opportunité comme alternative à la finance conventionnelle. Ainsi, après la création réussie de la branche de finance islamique au Burkina Faso, et compte tenu de son potentiel indéniable, avec une croissance attendue de 20 %, Coris Group a décidé de faire de la finance islamique un important moteur de croissance. La vision de Coris est de devenir le groupe bancaire leader dans la fourniture de produits et services compatibles avec la charia. La stratégie du groupe est d’implanter

une branche islamique dans tout son réseau bancaire avec l’assistance de la SID. À moyen terme, le groupe vise à créer des filiales islamiques ».

MAURITANIE

DES FILIÈRES INCLUSIVES DANS LES ZONES RURALES Le FIDA (Fonds international de développement agricole) et le gouvernement mauritanien ont lancé le Projet de développement de filières inclusives (Prodefi). L’atelier de lancement a été ouvert par Lemina Mint El Ghotob Ould Moma, ministre de l’Agriculture, et Ides de Willebois, directeur régional de l’Afrique de l’Ouest et du Centre du FIDA. Le responsable du FIDA a souligné que le Prodefi, d’un coût total de plus de 45 millions $, vise la promotion de filières rémunératrices et résilientes, inclusive des ruraux pauvres, y compris les femmes et les jeunes. Le Prodefi cible plus

de 243 000 bénéficiaires et est cofinancé par le FIDA et le gouvernement mauritanien.


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AFRIQUE DE L’OUEST SÉNÉGAL

TOGO

APPUI DE LA BM DANS LES HYDROCARBURES

NOUVELLE STRATÉGIE POUR LA BM

LE FMI APPROUVE UN ACCORD DE 241 MILLIONS $

La Banque mondiale a accordé un crédit IDA de 29 millions $ afin de renforcer les capacités des institutions du Sénégal à négocier des accords complexes dans le secteur des industries extractives. L’assistance technique contribuera à garantir que les projets de développement pétroliers et gaziers au Sénégal se déploient dans des conditions propices à des investissements privés respectueux de l’intérêt général. « La découverte récente de gisements de pétrole et de gaz au large des côtes du Sénégal pourrait placer le pays sur une trajectoire de croissance à la fois plus durable et inclusive. Il sera indispensable d’améliorer la gouvernance du secteur extractif et de renforcer le cadre réglementaire et budgétaire, tout en promouvant une plus grande responsabilisation des pouvoirs publics vis-à-vis des citoyens », souligne Louise Cord (photo), directrice des opérations de la BM.

Le nouveau cadre de la BM prévoit de doubler l’aide de l’IDA pour la porter à plus de 350 millions $ sur quatre ans, détaille la stratégie envisagée pour aider le pays à installer une croissance plus inclusive et durable, tirée par un secteur privé plus dynamique et des politiques, des investissements et des services publics plus efficaces. Depuis le réengagement de l’IDA au Togo en 2008, il s’agit de la première stratégie de moyen terme élaborée par l’institution. « Nous sommes heureux que le conseil des administrateurs ait validé ce nouveau cadre de partenariat avec le Togo qui, depuis 2008, s’emploie à rattraper le retard pris pendant les quinze années de désengagement des bailleurs de fonds  », souligne Pierre Laporte (photo), directeur des opérations de la BM pour le Togo. Le Togo bénéficiera de la 18e reconstitution des ressources (IDA-18), qui accroît le soutien aux États fragiles afin d’augmenter les financements concessionnels et de promouvoir des solutions conjointes entre l’IDA, la SFI et l’Agence multilatérale de garantie des investissements (MIGA). L’accent mis sur la pauvreté dans les allocations fondées sur la performance au titre d’IDA-18 a également conduit au doublement des ressources de l’IDA destinées au Togo, avec plus de 230 millions $ affectés pour la période 2018-20. Lorsqu’on combine ces sommes avec les 113 millions $ de financement de l’IDA approuvés en 2017, les ressources provenant de l’enveloppe régionale de l’IDA, le montant total des dons et crédits de l’IDA s’élève à plus de 350 millions $ pour la période couverte par la nouvelle stratégie. Des ressources supplémentaires seront également mobilisées à travers les fonds fiduciaires.

Le FMI a approuvé un nouvel accord triennal en faveur du Togo au titre de la FEC (facilité élargie de crédit), pour un montant de 176,16 millions de DTS (120 % de la quote-part du Togo, environ 241,5 millions $) en appui aux réformes économiques et financières. La décision du conseil d’administration permet un décaissement immédiat de 25,17 millions de DTS (environ 34,5 millions $). Le reliquat sera échelonné, sous réserve de revues semestrielles. « Le nouvel accord au titre de la FEC appuiera les efforts déployés par les autorités pour assainir les finances publiques, tout en préservant l’espace nécessaire pour engager des dépenses de lutte contre la pauvreté. La gestion des finances publiques et de la dette sera renforcée, de même que l’administration des recettes. Les deux banques publiques sous-capitalisées seront consolidées en une seule institution saine. Les normes de réglementation et de contrôle du secteur de la microfinance seront renforcées », a déclaré Tao Zhang, directeur général adjoint du FMI. « Les perspectives économiques à moyen terme sont favorables : l’activité du secteur privé devrait bénéficier de l’amélioration des infrastructures et du climat des affaires. Cependant, les progrès futurs dépendront de la bonne exécution du programme macroéconomique ambitieux et de la poursuite de réformes structurelles plus larges visant à améliorer la gestion des finances publiques et à satisfaire les besoins sociaux. »

AIDE CHINOISE DE 26 MILLIARDS DE F.CFA Avec une hausse annuelle de 133 % en moyenne, le volume du commerce bilatéral a été multiplié par 16 en dix ans pour atteindre 2,36 milliards $ en 2016, faisant de la Chine le troisième partenaire commercial du Sénégal, précise le vice-président chinois, Li Yuanchao, en visite à Dakar. « Aujourd’hui, on voit partout au Sénégal des fruits de la coopération mutuellement bénéfique avec la Chine, du barrage d’Affiniam au Musée des Civilisations noires, en passant par l’autoroute Thiès-Touba et le Grand Théâtre national, auxquels s’ajoute le projet d’infrastructures d’alimentation en eau potable en milieu rural, dont les travaux ont été lancés en avril ». La Chine va accorder au Sénégal une aide pour l’année 2017. « Cette aide sans contrepartie de 300 millions de yuans (26 milliards de F.CFA) vise à renforcer la coopération entre Dakar et Pékin ».


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BRÈVES AFRIQUE CENTRALE RÉGIONAL

Plan stratégique 2017-2022 pour la BDEAC Un séminaire interne sur l’examen du Plan stratégique 2017-2022 a été organisé par la BDEAC le 28 avril, avec la participation active du président et du vice-président, des représentants résidents de la BDEAC, et des consultants du groupement Mazars-SG Group qui accompagnent la Banque dans l’élaboration du Plan. Dans un contexte sous régional marqué par le ralentissement de la croissance économique et la baisse des cours des matières premières, la priorité sera accordée au financement de projets à forte intensité de main-d’œuvre respectant les normes environnementales, afin de contribuer à la lutte contre le chômage dans les pays membres ; et à des projets du secteur de l’agriculture, l’agro-industrie, la pêche, la pisciculture et l’élevage dans l’optique de réduire le niveau d’importation des denrées alimentaires dans les États de la Cemac. Compte tenu de ces enjeux, la BDEAC a défini une nouvelle approche pour les cinq prochaines années : le Plan stratégique 2017-2022.

CAMEROUN

SOUTIEN DU JAPON AU CORRIDOR YAOUNDÉ-BRAZZAVILLE

Le ministre de l’Économie, de la planification et de l’aménagement du territoire, Louis Paul Motaze (photo), a signé le 30 mai à Yaoundé une convention de prêt concessionnel de 32,95 milliards de F.CFA avec la JICA (Agence japonaise de coopération internationale), représentée par l’ambassadeur du Japon, Kunio Okamura. Ce financement permettra de renforcer la route non goudronnée entre Mintom et Lélé (67 km) dans le cadre du corridor international Yaoundé-Brazzaville/phase 2. Selon le ministre, le projet était en attente de ce financement complémentaire, qui permettra la construction de l’ensemble de ce corridor dont la première phase a été réceptionnée début 2017. Les autres partenaires mobilisés pour ce chantier, qui durera 49 mois, sont : la BAD pour près de 41 milliards de F.CFA (62,5 millions d’euros) ; la BDEAC pour 20 milliards de F.CFA (30,5 millions d’euros) ; et l’État du Cameroun pour environ 14 milliards de F.CFA (21,3 millions d’euros), soit un total de 108 milliards de F.CFA.

SOUTIEN DES SERVICES SOCIO-ÉCONOMIQUES L’Agence française de développement a signé le 4 juin avec le ministère de l’Économie, de la planification et de l’aménagement du territoire, un contrat d’affectation de 13 milliards de F.CFA (19,8 millions d’euros) comme financement complémentaire de la troisième phase du Programme national de développement participatif (PNDP). Ce financement, issu du 3e Contrat de désendettement et de développement (C2D), vise l’amélioration de la fourniture des services socio-économiques issus des plans communaux, le renforcement des capacités des acteurs, le déploiement d’une ingénierie de planification territoriale, ainsi que l’appui de la pérennisation des acquis du PNDP. L’objectif de cette 3e phase, qui bénéficie déjà d’une enveloppe de 77 milliards de F.CFA provenant de l’IDA (40,53 milliards de F.CFA), de l’État (32,42 milliards de F.CFA) et des bénéficiaires (4,05 milliards de F.CFA), est de consolider les acquis des deux premières phases, mais aussi d’étendre les actions du PNDP aux communes d’arrondissement.

AMÉLIORER L’ACTION DE L’UE Le ministre de l’Économie, de la planification et de l’aménagement du territoire, Louis Paul Motaze, et l’ambassadrice et chef de la délégation de l’UE au Cameroun, Françoise Collet, ont signé le 6 juin à Yaoundé une convention de subvention dite « Facilité de coopération technique (FCT) » de 10 millions d’euros, visant à appuyer l’action de l’UE dans ce pays. L’accord comprend une subvention de 7,85 millions d’euros de l’UE et un financement de 2,15 millions d’euros du gouvernement camerounais. Financée par l’UE dans le cadre du 11e FED pour la période 2014-2020, cette FCT s’étend sur les trois prochaines années, soit jusqu’en 2019. Selon le ministre de l’Économie, elle couvre trois grands axes : la préparation et la mise en œuvre des stratégies nationales de développement en lien avec les secteurs ciblés dans le cadre du 11e FED ; l’amélioration de la coordination de la stratégie de partenariat ; l’accompagnement nécessaire pour garantir la visibilité de ce partenariat.


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AFRIQUE CENTRALE

ACCOMPAGNEMENT DES MARAÎCHERS

CENTRAFRIQUE

Le Programme « Fit For Market » a été officiellement lancé le 16 mai dernier à Douala. Proposé et géré par le Comité de liaison Europe-Afrique-Caraïbes-Pacifique (Coleacp), ce programme est doté d’une enveloppe de 25 millions d’euros (dont 20 issus du 11e FED) et aura une durée de cinq ans. L’objectif est de renforcer les capacités des petits producteurs, des groupes d’agriculteurs et PME, de manière à leur faciliter l’accès aux marchés internationaux et nationaux, en prenant en compte les questions sanitaires et phytosanitaires, ainsi que des exigences du marché.

Neven Mimica, commissaire européen pour la Coopération internationale et le développement, et Félix Moloua, ministre de l’Économie, du plan et de la coopération, ont signé le 7 juin un programme de soutien à la République centrafricaine, s’élevant à 382 millions d’euros (251 milliards de F.CFA) pour la période 2014-2020. Les trois secteurs d’intervention prioritaires bénéficiant de ce soutien sont : la gouvernance économique et le social

L’EUROPE ACCORDE 382 MILLIONS D’EUROS (notamment l’éducation et la santé) ; la réforme du secteur de sécurité et la gouvernance démocratique ; et la résilience rurale et la création d’emploi. Une grande partie du montant de ce soutien, ainsi que plusieurs contributions apportées par la communauté internationale, transiteront par le fonds fiduciaire Bêkou pour la Centrafrique. Ce fonds a été créé il y a deux ans par l’UE, plusieurs États membres (France, Allemagne, Pays-Bas, Italie) ainsi que la Suisse.


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BRÈVES AFRIQUE CENTRALE

AFRIQUE DU NORD

RD CONGO

Renforcement du développement urbain La Banque mondiale a approuvé un crédit supplémentaire de l’IDA, d’un montant de 90 millions $, en faveur du Projet de développement urbain. Ce financement additionnel permettra d’étoffer le projet existant, de l’étendre à d’autres villes, d’en améliorer les résultats et d’en renforcer l’impact dans les six villes qu’il couvre déjà. Il élargit la portée géographique de ce projet en l’étendant à trois villes supplémentaires et revoit le cadre de résultats pour prendre en compte les effets du financement additionnel proposé : hausse du nombre attendu de bénéficiaires et de villes qui adopteront de meilleures pratiques de gestion urbaine. Ce financement supplémentaire améliorera l’accès aux infrastructures et aux services essentiels concernés par le projet et remédiera en partie aux déficits d’investissements qui sont particulièrement criants dans les capitales provinciales. Il renforcera également les programmes mis en œuvre selon l’approche basée sur la performance.

GABON

CADRE DE PROGRAMMATION AVEC LA FAO Le représentant de la FAO au Gabon et coordonnateur du Bureau sous-régional pour l’Afrique Centrale, Hélder Muteia, et le ministre de l’Agriculture, de l’élevage, chargé de la mise en œuvre du programme Graine, Yves Fernand Manfoumbi, ont signé le Cadre de programmation pays (CPP) pour la période 2017-2022. Le nouveau CPP comporte des actions dans tous les domaines des sous-secteurs du développement agricole et rural. Le cadre de coopération 2017-2022 prévoit un financement global de 7,5 millions $ sur lequel 716 000 $ sont déjà disponibles. Le solde sera à mobiliser, de façon conjointe, par la FAO et le gouvernement, pour un montant de 6 784 000 $.

ALGÉRIE

UN FONDS POUR LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE AVEC L’AFD Rémy Rioux, directeur général de l’AFD et Abdelhak Bedjaoui, directeur général au ministère des Finances, ont signé une convention de financement permettant de réabonder le Fonds d’études et de renforcement des capacités (FERC) à hauteur de 1,5 million d’euros. Ce fonds permettra de financer les études et les préparations de projets

nécessaires au développement du nouveau modèle de croissance économique de l’Algérie, principalement dans les domaines de la transition énergétique, du transport et de la diversification économique. Il appuiera également la mise en œuvre de programmes de renforcement des capacités (formation) avec les ministères et institutions publiques.

MAROC

DÉVELOPPEMENT DU SECTEUR FINANCIER La Banque mondiale va allouer 350 millions $ au titre d’un deuxième prêt à l’appui de politiques de développement axées sur le marché des capitaux et le financement des PME pour appuyer des réformes de grande ampleur dans le secteur de l’intermédiation financière au Maroc. Ce prêt permettra aux PME d’accéder à de nouvelles sources de financement, et améliorera le cadre de supervision bancaire. Il élargira la gamme des instruments disponibles et en renforçant la protection des investisseurs marocains. Enfin, il contribuera à la pérennité financière de la caisse de retraite de la fonction publique, qui pourra ainsi rester un important investisseur institutionnel. Grâce à ce programme, les entreprises disposeront de nouvelles solutions de financement. « Au cours des deux dernières décennies, le Maroc a largement modernisé son secteur financier et mis en place un environnement propice au développement du secteur privé, estime Marie-Françoise Marie-Nelly, directrice des opérations de la Banque mondiale pour le Maghreb et Malte. On constate dans le monde que l’initiative privée est le moteur de la création d’emplois, et un meilleur accès au financement, parallèlement à d’autres efforts axés sur l’inclusion financière et à la préser-

vation de la stabilité financière, permettra d’exploiter le potentiel considérable des jeunes et des femmes au Maroc. » « Si son marché des capitaux est renforcé et si son économie est dynamique et tirée par le secteur privé, le Maroc sera à même de saisir de nouvelles opportunités d’investissement, souligne pour sa part Gabriel Sensenbrenner, économiste à la Banque mondiale. Ce programme dotera le système financier marocain d’instruments qui l’aideront à allouer les ressources là où elles seront les plus productives, tout garantissant la stabilité financière. C’est d’autant plus important que le Maroc devient un moteur du développement économique de l’Afrique. »


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AFRIQUE DU NORD TUNISIE

Appui de la BEI à Attijariwafa bank La Banque européenne d’investissement a approuvé le 16 juin un prêt de 100 millions d’euros à Attijariwafa bank. Ce prêt est destiné à financer des PME et des sociétés de moyenne capitalisation à travers des opérations de prêt ou crédit-bail à moyen ou long terme.

MISYS REJOINT CASABLANCA FINANCE CITY Misys, éditeur britannique de progiciels financiers, a obtenu le statut Casablanca Finance City (CFC). Grâce à ce label, Misys bénéficiera notamment d’un ensemble d’avantages, incluant des démarches administratives simplifiées, la facilitation du contrôle des changes, la fluidification de la circulation des personnes, ainsi que des dispositions fiscales favorables. L’entrée dans l’écosystème de CFC permettra également à Misys d’accéder à un vivier de talents élargi afin d’accélérer son développement dans la région. « Le Maroc est l’un des pays les plus dynamiques de la région et représente une porte d’entrée sur le marché africain. Devenir membre de CFC nous permettra de renforcer notre positionnement dans la zone et ainsi d’accompagner les banques, organisations et entreprises qui ont des activités sur place dans leur transformation technologique et digitale », estime Younes Guemouri, directeur exécutif Europe et Afrique de Misys.

LA BEI SOUTIENT LE RÉSEAU FERROVIAIRE RAPIDE La BEI envisage d’accorder à la Société nationale des chemins de fer tunisiens (SNCFT) un financement de 83 millions d’euros en faveur du projet Réseau ferroviaire rapide II. Cette deuxième opération vise le financement de la première phase d’un système de transport rapide à Tunis, qui comprend la construction de deux lignes ferroviaires de banlieue d’une longueur de 18 km, la réalisation d’un premier centre de maintenance et de remisage et l’acquisition de 28 rames. Le projet fait partie intégrante du Réseau ferroviaire rapide (RFR), un système de transport rapide de banlieue qui devrait comprendre à terme cinq lignes et 85 km, et constituera l’épine dorsale du réseau de transport en commun de

Tunis, comme prévu dans la stratégie établie en 2002, visant à réduire la part croissante de la voiture particulière et la congestion routière. Un nouveau Schéma directeur est en cours d’élaboration. Le coût total du projet est évalué à 700 millions d’euros.

DES PONTS AVEC LE FADES Le FADES (Fonds arabe pour le développement économique et social) a signé un prêt de 20 millions de dinars koweïtiens soit 65 millions d’euros environ, pour la construction de ponts sur les routes classées, dans la plupart des gouvernorats. Le projet vise à améliorer les services de transport terrestre et la sécurité des routes.

Ses principales composantes porteront sur : l’exécution de travaux ; le déplacement de réseaux ; l’acquisition de terrains ; et des services de consultance. Le ministère de l’Équipement, de l’habitat et de l’aménagement du territoire sera le bénéficiaire du prêt et le responsable du projet, qui devrait être achevé en 2020.


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Akinwumi Adesina Président du Groupe de la Banque africaine de développement

NOUS DEVONS ACCÉLÉRER LE DÉVELOPPEMENT DE L’AFRIQUE ! Akinwumi Adesina va entrer dans sa troisième année en tant président de la BAD ; l’institution est au cœur des défis de l’Afrique, des débats qui l’animent. Il explique ses priorités et sa méthode d’action. Entretien avec Hichem Ben Yaïche

La BAD vient d’organiser ses assemblées annuelles à Ahmadabad, en Inde. Les retombées sont-elles à la hauteur de vos attentes ? Oui, la 52e édition des assemblées annuelles du groupe de la Banque a connu un succès retentissant. Elle s’est achevée sur une note très positive qui s’explique par les bonnes appréciations suscitées par la solide performance financière de la Banque, les premiers succès de nos cinq grandes priorités stratégiques, ainsi que par l’accueil réservé à notre nouvelle équipe de direction, prête et enthousiaste. Nous sommes reconnaissants au Premier ministre indien, Narendra Modi, et au peuple de l’Inde pour sa généreuse hospitalité. Plus de 3 500 délégués issus de toutes les régions du monde, à savoir les gouverneurs de la Banque, les responsables gouvernementaux, les chefs d’entreprise, les représentants de la société civile, ainsi que des membres de la communauté universitaire, des groupes de jeunes et des médias, ont participé aux débats sur les questions pertinentes axées sur le thème central des assemblées annuelles : « Transformer l’agriculture pour créer de la richesse en Afrique ». Deux chefs d’État africains ont également honoré les assemblées de leur présence : le président Macky Sall du Sénégal et le président Patrice

Talon du Bénin. Étaient également présents l’ancien chef d’État du Ghana, John Mahama, et le vice-président de Côte d’Ivoire, Daniel Kablan Duncan. Cette présence témoigne du soutien sans réserve que les dirigeants africains accordent à la Banque et de la reconnaissance de son statut en tant que partenaire de confiance et de choix de l’Afrique. Les assemblées annuelles ont permis de comprendre comment l’Inde et l’Afrique peuvent travailler ensemble pour réaliser la transformation, la réduction de la pauvreté rurale et l’amélioration de la qualité de vie des populations. Les gouverneurs de la Banque ont salué la très solide performance financière du groupe de la Banque et entériné, à une écrasante majorité, des actions urgentes pour le financement de nos priorités, notre « Top 5 » : éclairer l’Afrique et l’alimenter en énergie ; la nourrir ; l’industrialiser ; l’intégrer ; et améliorer la qualité de vie des populations. L’augmentation du capital de la Banque et les mesures complémentaires visant à optimiser son bilan nous permettront d’avancer vers la réalisation de la mission qui nous attend. En effet, j’ai été très heureux du soutien que nous apporte le Conseil des gouverneurs de la Banque pour nos réalisations et des encouragements que nous avons reçus pour faire encore plus l’Afrique.

En trois ans, l’Inde est passée du statut de cas désespéré à celui de panier alimentaire, c’est incroyable ! Les pays africains devraient s’en inspirer ; la volonté politique est fondamentale dans ce processus.


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L’expérience du développement et du décollage économique de l’Inde est-elle transposable à l’Afrique ? En quoi le modèle indien est-il utile ? L’Inde offre une expérience remarquable en ce qui concerne l’autosuffisance alimentaire. Elle a pu passer d’un statut de « cas désespéré » à celui de panier alimentaire, grâce à sa révolution verte. Cette conversion s’est déroulée en l’espace de trois ans, cette performance est tout simplement incroyable ! Les pays africains devraient s’en inspirer. La volonté politique est fondamentale dans ce processus. C’est la condition sine qua non pour le développement. Ensuite, l’Afrique peut s’inspirer de l’Inde en ce qui concerne les systèmes d’énergie solaire. L’Inde a pu déployer à grande échelle les systèmes d’énergie solaire et est déterminé à atteindre l’accès universel à l’électricité d’ici à l’année prochaine. Incroyable, là encore ! Troisièmement,

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l’Afrique peut s’inspirer de l’Inde pour ce qui est des systèmes d’inclusion financière : le pays a déployé des systèmes qui ont permis à plus de 250 millions de personnes d’avoir accès aux systèmes de comptes bancaires numériques, en l’espace d’un an. Pour quelqu’un comme moi qui souhaite un développement rapide de l’Afrique, l’expérience de l’Inde n’est pas très différente de celle de l’Afrique. J’étais très ravi d’entendre le Premier ministre Modi affirmer que l’Inde apportera un soutien ferme à l’Afrique dans ces domaines. Nous œuvrons également à la promotion du commerce bilatéral et des investissements entre l’Inde et l’Afrique, et selon nos projections, les échanges bilatéraux devraient atteindre 100 milliards de dollars d’ici à 2018. Mais l’Afrique se développera selon ses propres modalités et non pas en copiant les autres. Elle peut s’inspirer des autres. Les Cinq grandes priorités de la Banque sont une solution propre à l’Afrique pour accélérer le développement.


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LES ACTIONS CONCRÈTES DE LA BAD

A

u Maroc, le projet Ouarzazate conçu en deux phases fournira 500 MW d’énergie solaire concentrée. C’est la centrale solaire concentrée la plus grande au monde. Elle produira de l’énergie propre à un tarif abordable et compétitif tout en contribuant à la diversification du bouquet énergétique du Maroc et à la réduction des émissions de CO2. Le projet d’interconnexion électrique Côte d’Ivoire-LiberiaSierra Leone-Guinée renforcera la sécurité régionale et les efforts d’intégration économique globale des pays de l’Union du fleuve Mano avec la Côte d’Ivoire, grâce à la hausse du commerce de l’électricité et à la sécurité de l’approvisionnement en énergie. Le projet contribuera également à l’atténuation du changement climatique grâce au passage de la production d’énergie thermale à la production hydroélectrique. En Afrique de l’Est, le projet d’autoroute électrique ÉthiopieKenya, qui implique la construction d’une ligne de transport de 1 068 km avec une capacité de transfert de 2 000 MW dans l’un et l’autre sens, favorisera le commerce de l’énergie entre les pays de la région de l’Afrique de l’Est et servira de dorsale de transport pour relier les pools énergétiques en Afrique de l’Est, du Sud et du Nord. Le corridor routier Dakar-Bamako a permis de quadrupler le volume du commerce bilatéral entre les deux pays tout en réduisant considérablement la durée de voyage des passagers et de transit des marchandises. Au Sénégal, la participation de la Banque au projet d’autoroute Dakar-Diamniadio grâce à un prêt de 375 millions d’euros a attiré des emprunts et des prises de participation du secteur privé. Avec la réduction du temps de voyage qui passe de 90 minutes à 15 minutes, le projet a permis d’améliorer la mobilité urbaine dans la région métropolitaine de Dakar et a ouvert la banlieue de Diamniadio en tant que nouveau pôle de croissance urbaine. La BAD appuie également le développement accéléré des « États fragiles », en particulier pour l’infrastructure, sa Facilité de rehaussement de crédit du secteur privé cible spécifiquement les

Vous entrez dans votre troisième année en tant président de la BAD. Vous avez entrepris des réformes et fixé une feuille de route à travers les Cinq grandes priorités. Avez-vous trouvé le bon tempo pour mettre en ordre de bataille cette institution ? Depuis ma prise de fonction, nous avons engagé des réformes audacieuses visant à affiner l’orientation stratégique et la structure institutionnelle de la Banque afin de l’adapter à l’évolution de la situation pour lui permettre d’accomplir son mandat. Le processus de transformation que nous avons lancé en avril 2016 vise à rapprocher la BAD de ses clients et à améliorer l’efficacité opérationnelle. Nous sommes persuadés que les Cinq grandes priorités sont les principaux accélérateurs du développement de l’Afrique. Selon une analyse récente

transactions dans les pays fragiles et à faible revenu. Elle l’a ainsi mise à contribution pour octroyer un prêt de 20 millions de dollars à un producteur indépendant d’énergie (IPP) en Sierra Leone pour la construction et l’exploitation d’une centrale électrique d’une capacité de 50 MW, la plus grande centrale électrique de base dans le pays. En 2016, la Banque a approuvé le financement de 1,7 milliard $ en faveur des opérations du secteur de l’électricité dans 19 pays et a mobilisé 5 à 7 milliards $ à cet effet. Cette enveloppe devrait passer à 2 milliards cette année. La Banque a constitué un fonds de 500 millions $ pour favoriser l’inclusion en matière d’énergie avec un capital initial de 100 millions, l’objectif étant de fournir des financements abordables aux entreprises qui investissent dans les énergies renouvelables. « Nourrir l’Afrique est une priorité absolue », rappelle Akinwumi Adesina. La facture annuelle d’importation de produits alimentaires en Afrique, qui s’élève aujourd’hui à 35 milliards $, devrait atteindre 110 milliards d’ici à 2030. Pour inverser cette tendance, l’agriculture doit être considérée comme une activité commerciale. C’est pourquoi la Banque investira 24 milliards $ dans le secteur agricole africain au cours des dix prochaines années, en mettant l’accent sur l’autosuffisance alimentaire et l’agro-industrialisation. En 2016, la BAD a approuvé 29 opérations pour une enveloppe globale de 837 millions $ en faveur de 25 pays membres régionaux, +74 % en un an. « Nous déployons également des efforts considérables pour améliorer l’image de l’agriculture auprès des jeunes et des entrepreneurs », poursuit le président de la BAD. Selon qui « le prochain groupe de milliardaires africains sera issu du secteur agricole et des industries agroalimentaires ». Dans cette perspective, la BAD aide les jeunes entrepreneurs à travers le programme phare « Enable Youth ». Quelque 34 pays ont manifesté leur intérêt pour ce programme. Et à ce jour, la Banque a approuvé des financements d’un montant total de 529 millions $ pour le Soudan, le Nigeria, la RD Congo, le Cameroun, le Malawi et la Zambie.

du PNUD, leur mise en œuvre permettrait aux pays africains de réaliser 90 % des objectifs de développement durable et de l’Agenda 2063 de l’Union africaine. La Banque affiche des résultats sans précédents. En 2016, les approbations de prêts ont atteint 10,6 milliards de dollars, un record dans son histoire. Quant aux décaissements, ils ont atteint 6,4 milliards $, autre chiffre record. Nous avons levé 10,5 milliards $ sur les marchés de capitaux pour financer nos activités, chiffre record dans l’histoire de la Banque, ce qui témoigne de la confiance placée en nous. En dépit d’un environnement économique difficile, nous avons préservé notre triple A. Nous avons créé cinq bureaux régionaux de développement des activités et de prestation de services afin d’accélérer le rythme de mise en œuvre des activités pour nos clients.

Un leadership africain nouveau, audacieux et visionnaire émerge dans de nombreux pays. De nombreux pays africains mettent en œuvre des réformes structurelles pour doper la croissance et créer des emplois dans des industries potentiellement compétitives.


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Rien ne peut remplacer la présence sur le terrain, la proximité avec les pays, le secteur privé, toutes choses qui nous permettent d’être en mesure de mieux travailler avec d’autres partenaires et d’améliorer la qualité de nos opérations. Si vous voulez marquer des buts au football, vous ne restez pas sur votre partie du terrain, vous allez de l’avant et c’est ainsi que vous marquez ! Nous réformons nos processus internes, afin de faire plus, mieux et plus vite. À titre d’exemple, l’année dernière, nous avons réduit de 28 % le temps qui s’écoule entre l’approbation d’un prêt et son entrée en vigueur dans le pays. De même, nous avons réduit de 17 % l’intervalle entre l’approbation et le décaissement des prêts. Autre résultat peut être plus significatif, le volume global des décaissements a augmenté de 55 % au cours de la même période. Je salue le personnel de la Banque pour ses efforts héroïques qui ont permis que tous nos indicateurs de performance progressent dans la bonne direction. Aujourd’hui, la Banque africaine de développement affiche le coût administratif le plus bas ajusté aux fonds propres communs parmi toutes les banques multilatérales de développement dans le monde. Nous continuerons à aller vers une plus grande efficacité dans toutes nos activités. Ce qui compte, ce sont les projets et la réalité du terrain… Quels sont, selon vous, les réajustements nécessaires pour plus d’efficacité de l’action de la BAD et pour renforcer ses moyens d’intervention ? Nous accélérons l’impact de nos financements sur le terrain pour améliorer la qualité de vie des Africains. Au bout du compte, seuls les résultats enregistrés sur le terrain comptent. Et nous mesurons régulièrement l’impact de notre travail. Qu’on en juge : en 2016, 3,3 millions d’Africains ont bénéficié de nouveaux raccordements au réseau d’électricité ; 5,7 millions ont bénéficié des améliorations apportées à l’agriculture ; 7 millions ont bénéficié d’un meilleur accès aux routes ; 156 000 petites entreprises jouissent désormais d’un accès aux services financiers et 9,3 millions de personnes bénéficient de l’accès à de meilleurs services de santé. Le FAD connaît certaines difficultés pour son financement. Qu’est-ce qui explique cette conjoncture défavorable ? Comme vous le savez, l’environnement économique mondial est difficile pour nous tous. Le financement du développement augmente lorsqu’il y a une forte croissance économique mondiale et diminue quand la croissance économique mondiale ralentit. Bon nombre de pays donateurs sont confrontés à des défis majeurs, en particulier avec la lente reprise économique en Europe, la crise migratoire, le taux élevé du chômage et les autres problèmes sociaux et les défis liés à la sécurité. Certains pays donateurs sont repliés sur eux-mêmes et se retirent de leurs engagements internationaux. C’est ainsi que les fonds destinés en principe à l’aide publique au développement sont soit réduits, soit réorientés. Le Fonds africain de développement (FAD) qui nous aide à soutenir les pays à faible revenu, à l’aide de prêt concessionnels, a enregistré une baisse de 13,2 % des contributions des donateurs du fait de cette situation. Bien sûr, la Banque africaine de développement n’est pas la seule touchée. Les contributions des donateurs à d’autres Banques multilatérales de développement

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Akinwumi Adesina, Prix mondial de l’Alimentation Le président de la BAD a remporté, le 26 juin à Washington, le prestigieux prix mondial de l’Alimentation 2017, doté de 250 000 $. Akinwumi Adesina est un ancien ministre de l’Agriculture et du développement rural du Nigeria. Ce prix lui a été décerné par la Fondation mondiale du prix de l’alimentation en reconnaissance de ses réalisations dans le secteur de l’agriculture. Akinwumi Adesina encourage les changements dans l’agriculture africaine depuis plus de 25 ans et améliore la sécurité alimentaire pour des millions de personnes à travers le continent, précise la Fondation. Depuis 1987, le prix mondial de l’Alimentation est décerné chaque année pour reconnaître les contributions dans tous les domaines de l’approvisionnement alimentaire mondial : la science et la technologie de l’alimentation et de l’agriculture, la fabrication, le marketing, la nutrition, l’économie, la réduction de la pauvreté, le leadership politique et les sciences sociales.

ont également chuté, certaines à des niveaux encore plus bas que celui du FAD. Je puis vous assurer que les actionnaires nous apportent un appui sans faille ! À mesure que la situation économique s’améliorera dans le monde, nous verrons des avancées dans ce sens. Nous voyons déjà certains pays ces dernières semaines augmenter leur niveau d’engagement. Récemment, j’ai reçu une lettre du gouvernement norvégien par laquelle la Norvège augmente sa contribution au financement de manière significative, à 1,7 milliard de couronnes (177 millions d’euros) et déclare : « Nous saluons les progrès accomplis dans la mise en œuvre du nouveau modèle de développement et de prestation de services de la Banque, et l’accent mis sur les Cinq grandes priorités de la Banque, et apprécions à sa juste valeur votre leadership visionnaire et éclairé. » N’attendons pas seulement l’action des autres. Nous nous employons à mobiliser davantage de ressources intérieures en Afrique. C’est pourquoi nous soutenons les efforts visant à intégrer et à approfondir les marchés de capitaux en Afrique, y compris l’indice des obligations domestiques africaines et le lancement du Fonds d’obligations nationales africaines, doté de 200 millions $. Nous lançons également le Forum d’investissement en Afrique qui devra servir de plateforme de transaction pour tirer parti de l’épargne à long terme des investisseurs institutionnels, y compris les fonds de pension et les fonds souverains africains et mondiaux, pour le financement d’infrastructures porteuses de transformation et de grands projets d’investissement dans le secteur privé.


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Akinwumi Adesina salue le Premier ministre de l’Inde, Narendra Modi.

Vous avez exprimé votre souhait d’une nouvelle augmentation du capital de la BAD. Le moment est-il mûr pour une telle opération ? L’Afrique accuse déjà un retard de développement. Aussi, tout ce qui concourt au développement du continent doit être accéléré. Nous devons créer de nombreux emplois pour les jeunes dont la population est en pleine croissance, mettre fin à la crise migratoire vers l’Europe, stimuler la croissance économique pour réduire la pauvreté et libérer le plein potentiel économique de l’Afrique. J’ai mis en place un panel de haut niveau dirigé par l’ancien président de l’Allemagne, Horst Kohler, et l’ancien secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, ainsi que plusieurs personnalités de renommée internationale. Leur rapport intitulé Accélérer l’évolution de l’Afrique a relevé que la « réalisation des objectifs concrets énoncés dans le Top 5, en tant qu’initiative stratégique, pourrait servir de modèle de réduction de la pauvreté et de croissance inclusive sur le continent. Ces objectifs peuvent contribuer à accélérer l’évolution de l’Afrique et à faire de ce continent un nouveau pôle

de croissance économique. À notre avis, c’est le moins que nous puissions avoir comme ambition ». Plus loin dans le rapport, on pouvait également lire ceci : « Les actionnaires de la Banque devraient appuyer les propositions visant à doter la Banque de moyens lui permettant d’intensifier son soutien financier aux pays membres. Cela nécessite une augmentation substantielle et rapide des ressources du FAD et du capital de la Banque. » Lors des assemblées annuelles, le Conseil des gouverneurs a demandé à la Banque d’accélérer ses actions portant sur les Cinq grandes priorités et a annoncé qu’il envisagerait, au moment opportun, une augmentation générale du capital. Il ne fait aucun doute pour moi que le moment est venu d’entamer ces discussions. Nous devons accélérer l’évolution de l’Afrique.

L’évolution la plus remarquable est sans doute le fait que certaines des économies les plus performantes sont pauvres en ressources, voire enclavées, ce qui témoigne d’une transformation profonde du continent.

Justement, comment analysez-vous la situation de l’Afrique en 2017 ? L’impression qui se dégage est que la situation se dégrade : on déplore davantage de crises et de ralentissements économiques, en raison de la baisse des prix des produits de base. L’Afrique est résiliente et dynamique malgré le ralentissement


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observé l’an passé. La croissance du continent devrait atteindre 3,4 % en 2017, contre 2,2 %. Elle sera également supérieure à plus de 4 % en 2018. De nombreux facteurs expliquent cet optimisme : la reprise des prix des produits de base qui devrait se poursuivre pour le reste de 2017 et en 2018. L’évolution la plus remarquable est sans doute le fait que certaines des économies les plus performantes sont pauvres en ressources, voire enclavées, ce qui témoigne d’une transformation profonde du continent. La plupart des économies africaines de grande envergure – Nigeria, Angola, Égypte – devraient enregistrer une croissance plus forte en 2017, même si l’Afrique du Sud continue à faire face à des difficultés. Permettez-moi de m’attarder sur la diversité qui caractérise la croissance des économies africaines. En 2016, 32 pays ont enregistré une croissance de l’ordre de 3 % à 5 %, dont douze ont affiché une croissance largement supérieure à 5 % ! La Côte d’Ivoire a enregistré un taux de croissance de 8,2 %, l’Éthiopie 8 %, la Tanzanie 7 %, le Sénégal 6,7 %, le Rwanda et le Kenya 6 %. Ces taux de croissance sont impressionnants. Ces pays démontrent la résilience des économies africaines malgré les vents contraires défavorables. Étant principalement des économies non exportatrices de pétrole, ils mettent également en évidence la nécessité de diversifier les sources de la croissance dans les pays africains, y compris les mesures tendant à accroître la part du secteur manufacturier et à stimuler le commerce intrarégional ; augmenter la productivité agricole ; maintenir une bonne gestion macroéconomique et des réformes structurelles pour préserver la compétitivité à l’échelle internationale. L’Afrique aussi est en train de réformer son environnement des affaires et ses cadres réglementaires, l’objectif étant de faire

828 millions $ transférés aux réserves depuis 2010 pour renforcer le capital de la Banque En millions $

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en sorte que ces taux de croissance donnent lieu à des volumes plus élevés d’investissements directs étrangers. L’Afrique représente 30 % des améliorations enregistrées dans l’environnement des affaires et les cadres réglementaires en 2015. Cette année, 34 des 47 pays africains qui figurent dans le rapport Doing Business de la Banque mondiale ont aussi affiché au moins une amélioration de l’environnement des affaires et du cadre réglementaire. Fait très important, l’Afrique subsaharienne se porte bien, puisqu’elle compte cinq des dix meilleures performances. L’Afrique bénéficie désormais d’une hausse des investissements directs étrangers, qui devraient dépasser 57 milliards $ par an, contre 10 milliards $ en 2000. L’avenir semble prometteur pour l’Afrique. L’inflation moyenne devrait passer sous la barre des 10 % ; les termes de l’échange, l’un des indicateurs les plus importants de la performance macroéconomique pour les économies ouvertes, augmenteraient de 3,4 % en 2017, contre une baisse de 1,9 % l’année dernière. La dette extérieure totale devrait rester inférieure à 30 %, bien inférieure au seuil de 40 % qui est généralement considéré comme sûr pour les économies en développement. Un leadership africain nouveau, audacieux et visionnaire émerge dans de nombreux pays. De nombreux pays africains mettent en œuvre des réformes structurelles pour doper la croissance et créer des emplois dans des industries potentiellement compétitives. Grâce à ces grandes priorités, la Banque africaine de développement aidera l’Afrique à accélérer la transformation économique. Nous devons accélérer le développement de l’Afrique ! n

Une qualité de crédit du portefeuille équilibrée 48%

194

41%

162 158

178

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26% 25% 132

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137 88 2010

2011

2012

2013

Allocation aux réserves Allocation aux initiatives de développement

23%

14%

14%

109 3%

59 2014

2015

2016

Risque très faible (BBBet au-dessus)

Risque faible (BB à BB+)

Prêts souverains (Au 31 décembre 2016)

Risque modéré (B- à B+)

Risque élevé (CCC à CCC+)

Prêts non-souverains

6% 0% Risque très élevé (C à CCC-)


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BAD

ÉCHANGES D’EXPÉRIENCES

INDE-AFRIQUE En choisissant Ahmedabad pour ses assemblées annuelles, la Banque africaine de développement marque la volonté de l’Afrique d’approfondir ses liens avec l’Inde. Et de s’inspirer d’un modèle d’émergence ? Par Marius Gridoux

C

’est une tradition, les assemblées annuelles de la BAD (Banque africaine de développement) se tiennent le plus souvent dans un pays africain autre que celui du siège de l’institution financière, comme pour mieux asseoir la vocation continentale de sa mission. Parfois même en dehors du continent, pour affirmer aussi que le développement de l’Afrique ne peut désormais s’inscrire que dans le cadre et les perspectives de la mondialisation. Le choix de la ville d’Ahmedabad, dans l’État du Gujarat (Inde) pour l’édition de 2017, présentait à cet égard un caractère édifiant. Si le sous-continent indien et l’Afrique comptent chacun plus d’un milliard d’habitants et si tous les deux sont confrontés aux défis d’une pauvreté de masse à réduire et d’un écart de développement à combler avec les pays avancés, leurs différences sont néanmoins flagrantes. Car l’Inde a su, tout de même, engager un processus original de développement qui, même s’il est encore loin d’avoir porté tous ses fruits, lui a permis d’atteindre en matière agricole le stade de l’autosuffisance alimentaire. De plus, le pays a su créer de nombreuses industries de fabrication et de transformation, fondement d’une valeur ajoutée sans laquelle il ne peut y avoir de croissance soutenue. Des performances qui concernent tout particulièrement l’État du Gujarat, soulignées par

Akinwumi Adesina, le président de la BAD, lors de la séance inaugurale : « La réussite du Gujarat est incroyable. Les zones rurales disposent d’un accès universel à l’électricité, 24/24, sans délestage ; 90 % des diamants bruts produits dans le monde sont taillés et polis ici. L’économie du Gujarat est diversifiée avec un secteur des services dynamiques. Son agriculture est prospère. Le taux de chômage est inférieur à 1 %. Les centres médicaux comptent parmi les meilleurs au monde. » Tout n’est pas rose, bien sûr. La pauvreté et le chômage continuent de peser sur d’autres zones de l’Inde, et la qualité de l’industrie ne correspond pas encore aux standards des pays les plus développés. Mais, précisément, le développement que l’Inde a connu depuis plusieurs décennies repose sur un modèle radicalement différent des autres pays émergents.

Cinq priorités

Un modèle que l’universitaire Jean-Joseph Boillot qualifie de « graduel » et dont l’Afrique pourrait s’inspirer : des innovations « frugales », des technologies low-cost, qui ont permis à l’Inde, petit à petit, de construire un appareil industriel et un réseau de services couvrant 90 % de ses besoins, par exemple dans la fabrication de médicaments génériques ou le transport aérien (lire l’entretien accordé par le président de la BAD à African Business N° 50, juin 2017). « L’Afrique et l’Inde ont beaucoup à partager », a insisté

Discours du Premier ministre indien Narendra Modi lors de l’ouverture de la 52 e assemblée générale annuelle de la BAD à Ahmenabad.

Akinwumi Adesina. Bien sûr, rien n’est jamais transposable tel quel, mais l’Afrique pourrait retenir les leçons de certains enseignements indiens, ce qu’elle a d’ailleurs déjà commencé à faire. La révolution du téléphone mobile à bon marché, et celle du Mobile Banking que l’Afrique connaît aujourd’hui ont été inventées et expérimentées auparavant par l’Inde. Le choix de ce pays pour l’édition 2017 des assemblées annuelles de la BAD – qui ont pour vocation de faire se rencontrer l’ensemble des investisseurs et des acteurs qui s’intéressent à l’Afrique – ne pouvait apparaître à cet égard que comme particulièrement opportun. Le président Akinwumi Adesina a ainsi défini le « Top 5 » des priorités qui devraient permettre à l’Afrique d’atteindre « 90 % de ses


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fort volontarisme politique. Aujourd’hui, pour se nourrir, l’Afrique importe chaque année pour 35 milliards de dollars de produits alimentaires, montant qui devrait atteindre 110 milliards $ par an d’ici à 2025, alors même que selon Bill Gates, présent lors des assemblées, « la malnutrition prive les enfants de leur avenir et coûte chaque année 25 milliards $ à l’Afrique ». Un constat d’autant plus choquant qu’on le sait, l’Afrique détient 65 % des terres arables non cultivées dans le monde, un capital qui pourrait – à condition de le mettre en valeur et de l’exploiter – contribuer à nourrir les 9 milliards d’êtres humains qui peupleront la planète à l’horizon 2050. « Nous voulons transformer l’agriculture qui est un métier pénible en une activité rentable et que nos paysans deviennent de vrais agriculteurs », a déclaré le président du Sénégal, Macky Sall. Un objectif qui passe avant tout par l’industrialisation du secteur agricole. La BAD engagera, pour ce faire, 24 milliards $ d’investissements dans les dix années à venir.

La clef de la transformation

objectifs de développement durable à l’horizon 2063 » : éclairer l’Afrique et l’alimenter en énergie, la nourrir, l’industrialiser, l’intégrer, et, enfin, y améliorer la qualité de vie de ses populations. Parmi ces cinq priorités, les assemblées annuelles avaient choisi cette année de se pencher tout particulièrement sur celle de l’alimentation. « Nourrir l’Afrique, il n’y a pas de meilleur endroit

pour débattre de cette question qu’ici en Inde », a fait valoir Akinwumi Adesina. La révolution verte a en effet permis au pays de passer en quelques années d’un état de dépendance à celui de l’autosuffisance alimentaire, puis au statut de puissance mondiale dans le secteur agricole et agroalimentaire. Une évolution, a rappelé le président de la BAD, reposant au départ sur un

L’industrialisation de l’agriculture suppose une transition vigoureuse vers la transformation, seule capable de faire profiter le développement du continent d’une valeur ajoutée que les matières premières ne peuvent à elles seules lui offrir.

Pour son président, « la solution consiste à transformer l’avantage comparatif naturel que l’Afrique tire de l’importance de ses terres cultivables, en avantage concurrentiel : nous devons accélérer l’accès aux semences de qualité, aux engrais, à l’irrigation, aux services mécanisés et au financement. L’agriculture doit être considérée comme une activité commerciale partout en Afrique ». Cette industrialisation de l’agriculture suppose également une transition vigoureuse du secteur primaire vers celui de la transformation, seule capable de faire profiter le développement du continent d’une valeur ajoutée que les matières premières ne peuvent à elles seules lui offrir. Une industrie textile pourrait ainsi offrir d’importants débouchés à la production massive de coton africain. « Le prix des vêtements ne baisse jamais, même lorsque le cours du coton chute », a souligné Akinwumi Adesina. De même, l’Afrique qui produit 75 % du cacao mondial ne perçoit que 2 % des 100 milliards $ de revenus annuels que génère le marché du chocolat. « Il est grand temps de transformer le cacao africain. Alors que les agriculteurs africains baignent dans la sueur, d’autres savourent le sucre », a-t-il déploré. Des projets d’ampleur et de moyen/long terme, qui peuvent se nourrir du dialogue et de l’échange d’expériences Inde-Afrique. Pour le ministre indien des Finances, Arun Jaitley, « l’océan Indien peut nous séparer, mais le partenariat et la collaboration constitueront un pont entre nous. Le xxie siècle appartiendra également à l’Afrique et à l’Asie ». n


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Kako Nubukpo Directeur du département Francophonie économique et numérique, OIF

COMMENT

S’ÉMANCIPER DU FRANC CFA Ancien ministre au Togo, Kako Nubukpo dirige un département clef de la Francophonie. Il développe sa vision – ambitieuse mais ancrée dans le réel –, d’une trajectoire commune pour les pays africains et revient sur le débat autour du franc CFA. Entretien avec Hichem Ben Yaïche

Depuis que vous êtes à la tête de la Francophonie économique et numérique, avez-vous fait véritablement « le tour du propriétaire » ? Notre feuille de route est claire. Elle a été donnée par les chefs d’État et de gouvernement au sommet de Dakar en novembre 2014. Elle est résumée par la stratégie économique pour la Francophonie, avec deux principaux volets : le premier, que nous qualifions de « microéconomique », consiste à atteindre les Objectifs du développement durable, et suppose une amélioration du bien-être des populations. Le second axe, plus « méso » ou macroéconomique, est de faire de notre espace francophone un espace d’échanges, de prospérités et de solidarités privilégié. Par rapport à ces deux principaux objectifs, nous avons une direction qui tourne autour de plusieurs pôles : le premier est celui du numérique. C’est un pôle crucial, parce qu’il représente une véritable révolution, avec trois éléments structurants : tout ce qui concerne le régalien, la gestion des écosystèmes de l’Internet – avec la question importante de la cybersécurité. Nous aidons les pays à être maîtres de leur cyberespace, comme ils peuvent l’être de leur territoire physique.

L’autre axe est relatif aux biens communs numériques : comment mettre la technologie au service du plus grand nombre, ce qui pose la question des coûts en ligne, ouverts et massifs, ainsi que celle des ressources éducatives libres. Et le troisième axe cherche à promouvoir l’entrepreneuriat numérique. L’élément le plus marquant a été la création, dans le cadre du sommet de la Francophonie à Antananarivo (Madagascar), en novembre 2016, d’une plateforme de financement participatif, Finance ensemble. Ce volet numérique prend tout son sens quand on pense aux autres volets de la direction de la Francophonie économique et numérique, à savoir les entreprises et les territoires. Car, comme vous le savez, la Francophonie démographique est essentiellement africaine et cette démographie africaine est essentiellement rurale, en dépit d’une croissance urbaine non négligeable. Dans ce cadre, nous avons le projet d’appui au développement local, qui œuvre en faveur des services de base, dans les collectivités locales. Nous avons également notre programme phare, celui de la promotion de l’emploi


Photo © Laurent Poinet

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par l’entrepreneuriat des femmes et des jeunes. Nous accompagnons le développement d’incubateurs. Nous améliorons aussi l’environnement des affaires, nous y contribuons, et nous essayons de développer le partage d’expérience. Les deux derniers pôles – et non des moindres – de la Francophonie économique et numérique, touchent à la diplomatie économique francophone… Vous avez certes une vision programmatique, mais encore faut-il avoir des moyens pour agir sur le réel… La diplomatie économique y concourt par la mise en réseaux des différentes organisations professionnelles. Par exemple, le réseau des associations professionnelles francophones : les notaires, les experts-comptables, les géomètres, les pharmaciens… Je citerai le réseau international des agences de promotion des investissements francophones (RIAFPI) qui œuvre pour la promotion des investissements dans l’espace francophone. Et vous avez surtout deux réseaux de ministres : ceux du Commerce, et ceux des Finances des pays à faibles revenus… Quelle est la valeur ajoutée de la Francophonie économique par rapport aux structures existantes ? Notre principal avantage réside dans la mise en réseau et la mise en synergie. Elle s’inscrit dans une diplomatie d’influence autour des valeurs de l’humanisme intégral. En ces temps troublés, on sent les velléités de retour au protectionnisme – et même au nationalisme. La Francophonie économique a un message d’ouverture, pour une mondialisation équitable et équilibrée. Une mondialisation qui donne tout son sens à la diversité culturelle et linguistique. Comme vous le savez, ne pas parler la même langue signifie payer une taxe de 7 % sur les transactions ! Pour nous, la langue française est un véhicule de commerce, un véhicule de confiance. Nous essayons par tous les moyens – ils ne sont pas énormes ! – d’y contribuer en faisant de la Francophonie économique un levier de transformation structurelle. Vous êtes engagé dans cette bataille de la diplomatie économique et de la diplomatie numérique : cela suppose d’abord de gagner la bataille des contenus. L’Afrique a-t-elle une offre, de ce point de vue ? Oui, ce que nous observons, c’est que l’Afrique a un génie, qui fait l’unanimité, parce que des jeunes africains gagnent tous les concours de solutions numériques, tous les concours liés aux nouveaux dispositifs. Il nous manque encore ce que nous appelons « les systèmes nationaux d’innovation », c’est-à-dire la capacité d’un État ou d’un ensemble d’États à construire une trajectoire technologique. Cela veut dire : se doter d’une vision, de moyens, pour que les innovations individuelles puissent donner des grappes pouvant permettre à cette transformation de se réaliser.

À l’heure actuelle, ce sont des innovations isolées, et qui, finalement, ont moins d’impact sociétal que dans le cadre d’un État soucieux d’une politique d’innovations. Pour vous donner un exemple de défis à relever : un pays comme la Chine a 980 chercheurs pour un million d’habitants, le Brésil 810 et mon pays, le Togo, 35 chercheurs ! Cela vous donne une idée des proportions. Or, sans l’innovation, sans la recherche et le développement, on est sûr de perdre la bataille du xxie siècle ! Cependant, comment ne pas intégrer ce décalage entre la dispersion des moyens et la dispersion des talents ? C’est, aujourd’hui, le défaut majeur de l’Afrique… C’est ce à quoi nous sommes confrontés dans les pays africains. Ce que j’appelle « la dictature des urgences ». La demande sociale est tellement forte, et les moyens que nous avons en face sont tellement dérisoires que nous n’arrivons pas à construire une vision partagée de l’avenir, et à se doter de modalités à la fois techniques et d’évaluation d’impact, qui pourraient permettre la mise en œuvre effective de cette vision. À la Francophonie, nous essayons d’aider les pays qui se lancent dans les plans nationaux de développement économique et social, afin de partager avec eux ce qui se pratique dans d’autres pays. Dans ce cadre, la Francophonie n’est-elle pas qu’un simple gadget ? Non ! Ce que nous appelons la Francophonie des solutions, c’est le fait d’œuvrer pour la coopération tripartite. Je vous donne une illustration concrète : il y a vingt ans, la Côte d’Ivoire produisait à peine 50 000 tonnes de noix de cajou par an. Et grâce à la coopération tripartite – l’OIF, la République du Vietnam, et le génie propre de la Côte d’Ivoire, bien entendu –, elle en produit aujourd’hui 725 000 tonnes par an. Elle est devenue le premier producteur mondial, devant l’Inde ! Ce qui est intéressant, c’est que la Côte d’Ivoire, qui ne transforme que 6 % de sa production, a décidé d’atteindre 30 % et, à brève échéance, 100 % ! Nous avons mis en relation les producteurs ivoiriens de noix de cajou avec les industriels vietnamiens. Car le Vietnam qui ne produit que 400 000 tonnes de noix de cajou par an, arrive, grâce aux importations, à en transformer 1,2 milliard de tonnes ! Premier transformateur mondial, le Vietnam installe des unités de transformation de noix de cajou en Côte d’Ivoire ; incite les autorités ivoiriennes à doubler la production de noix de cajou ; bien évidemment, il se dote aussi de noix de cajou additionnelles, pour sa propre industrie ; et utilise aussi la facilité d’accès au marché qu’offre la production sur place en Côte d’Ivoire, via la question des règles d’origine. Ce que nous réalisons est le passage d’une coopération Nord-Sud – avec tout ce qu’elle peut avoir comme charges coloniales ou néocoloniales – à une coopération tripartite, où nous mettons au cœur de la Francophonie les pays émergents notamment ceux du Mékong francophone. Je pourrais

Le franc CFA fait sens pour des gens qui ont eu à piloter les Indépendances mais la jeunesse africaine juge que cette monnaie est un instrument de servitude. Nous qui sommes aux manettes, devons tenir les deux bouts !


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Il y a vingt ans, la Côte d’Ivoire produisait à peine 50 000 tonnes de noix de cajou par an. Et grâce à la coopération tripartite – l’OIF, la République du Vietnam, et le génie propre de la Côte d’Ivoire, bien entendu –, elle en produit aujourd’hui 725 000 tonnes par an.

également parler de tous les investissements que le Maroc effectue en Afrique subsaharienne. Vous le savez, ce pays désigne l’Afrique subsaharienne comme sa nouvelle frontière. Vous êtes un éminent économiste, spécialiste de la monnaie, votre nom est lié aux – vifs – débats actuels sur le franc CFA. Comment aborder aujourd’hui la question de la monnaie ? La Zone franc est structurellement une zone de rationnement du crédit, parce que le choix implicite que nous avons fait en maintenant le franc CFA arrimé à l’euro, c’est la défense de la parité, plutôt que le financement de nos économies… Pour une raison simple ! C’est que le financement de nos économies pourrait engendrer l’ouverture des vannes du crédit. Comme nos économies sont peu productives, cette vanne du crédit peut engendrer une hausse massive des importations. Or, on paye les importations avec les devises, et on pourrait se retrouver – comme c’est le cas à l’heure actuelle en Afrique centrale – dans un risque de dévaluation de la monnaie. Et, donc, plus fondamentalement, la question que pose aujourd’hui le débat autour du franc CFA, c’est la question de l’arbitrage entre le court terme et le moyen terme : pouvons-nous financer l’émergence de l’Afrique Zone franc en gardant les équilibres budgétaires et monétaires sur lesquels nous sommes engagés dans le cadre de la Zone franc et de nos accords avec le FMI et la Banque mondiale ?

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Les pays de la Zone franc ont-ils les moyens, aujourd’hui, de se libérer et d’en sortir ? Ce que j’observe, c’est que par rapport à la diversité des chocs auxquels nous sommes confrontés, nous aurions besoin de degrés de liberté : pour vous donner un exemple, le cedi ghanéen s’est déprécié de 40 % en une année. Le franc de RD Congo a perdu 23 % et le naira nigérian a été dévalué de 50 %. Cela offre des degrés de liberté pour répondre à une conjoncture particulièrement défavorable sur les marchés internationaux des matières premières. En Afrique centrale, en une année, les dépenses en capital ont augmenté de 15 % pour financer l’émergence – ce qui est légitime – mais, dans le même temps, il a fallu subir une baisse de 40 % des cours du pétrole ! Ce qui fait qu’à l’heure actuelle les déficits jumeaux en Afrique centrale – déficit budgétaire de l’ordre de 6 %, déficit du solde de la balance courante des paiements de 12 % – paraissent insoutenables à long terme. Et, il faudra donc bien se poser la question des marges de manœuvre dont nous disposons en matière budgétaire et en matière monétaire. Alors, la dévaluation peut devenir inévitable. Ce qui pose comme questions structurelles : pourquoi depuis 72 ans qu’existe le franc CFA, nous n’avons pas pu diversifier notre base productive. La réponse, à mon avis, est que la Zone franc offre une protection qui, paradoxalement, peut engendrer des incitations perverses. C’est-à-dire que la garantie offerte par la Zone franc, notamment via le système du compte d’opérations logé auprès du Trésor français, constitue un mécanisme d’assurance contre les chocs exogènes. Paradoxalement, avec le temps, ce mécanisme devient un frein parce qu’il devient aussi un mécanisme d’assurance contre les défaillances de gouvernance des dirigeants. Soyons concrets : les Africains auront-ils la discipline nécessaire pour sortir de ce dilemme lié à la Zone franc ? On ne peut concevoir d’union monétaire viable sans union politique. Dans un processus d’intégration régionale, il faut impérativement une fédération, du moins une confédération. Nous devons mutualiser certaines fonctions, notamment les douanes, le commerce, la défense. Nous devons aussi réexaminer le mécanisme de financement de nos économies. À côté de cette union politique, que j’appelle de mes vœux, nous devons disposer d’une flexibilité accrue du taux de change entre le franc CFA et l’euro. Il faut absolument relier le franc CFA à un panier de devises qui serait composé de nos meilleurs partenaires commerciaux : bien évidemment la zone euro, mais aussi la zone dollar, la zone sterling, la zone yuan – pour marquer l’entrée de la Chine. Un régime de change plus flexible permet cette capacité de réponse aux chocs : nous aurions un CFA qui pourrait se déprécier ou s’apprécier selon la conjoncture, et pour éviter toute chute ou toute hausse vertigineuse, nous pourrions définir – comme pour le Système monétaire européen à l’époque – un tunnel au sein duquel le franc CFA pourrait fluctuer. Nous n’interviendrions pour défendre la parité que lorsque nous toucherions aux parois du tunnel. Tout cela peut se faire sans trop de difficultés…


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Pourquoi tant de retards ? Les chefs d’État ne sont pas d’accord… Certains sont pour la sortie de la Zone franc ou pour une renégociation. D’autres sont pour le maintien… J’ai pour principe de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. L’intégration régionale est une très bonne chose, faute de quoi nous risquerions de tomber dans la balkanisation, avec des micromarchés qui, dans tous les cas, ne seraient pas optimaux par rapport aux impératifs de compétitivité. Mais les Africains se font-ils suffisamment confiance ? Le processus est positif : les Africains se font suffisamment confiance mais tout le monde n’a pas en tête les alternatives viables possibles ; nous avons toujours « la peur du flottement », que nous avons connue aussi dans les pays émergents. On sait le coût mais aussi les avantages du système dans lequel on est, mais on méconnaît le coût et les avantages d’un système alternatif. C’est quelque chose d’humain, de psychologique. Si on garde en tête l’idée qu’il y a un phénomène obligatoire d’apprentissage par la pratique, on pourrait accepter de moins dépendre du Trésor français via le mécanisme du compte d’opérations et de se faire plus confiance via une gouvernance irréprochable, afin d’optimiser la question des réserves de change. Ma vision suppose un troisième élément, incontournable : la solidarité budgétaire. La politique économique fonctionne sur deux jambes : le budget et la monnaie. Dans l’Uemoa, le budget communautaire représente à peine 0,3 % du PIB. Aux États-Unis, ce budget se situe autour de 30 % ! C’est-à-dire que face à des chocs dissymétriques que connaîtraient certains des pays – et pas l’ensemble des pays – c’est la solidarité budgétaire, le fédéralisme budgétaire qui permettrait d’accompagner la monnaie pour répondre à ces chocs. Tout cela semble un vœu pieux… On voit toute la difficulté des pays à s’organiser, à financer… Comment organiser, et par quelle structure, la prise en charge par les Africains de cette zone-là ? Le premier élément important consiste à tester la plausibilité de ratios différents de ceux que nous avons à l’heure actuelle. Aujourd’hui, nous avons un taux d’inflation inférieur à 2 %, et comme vous le savez un déficit budgétaire qui doit être inférieur à 3 % du PIB. Or, pour des économies en croissance, avec une démographie qui est très jeune et qui double tous les 25 ans, nous pouvons nous autoriser des marges supérieures à celles qui sont en œuvre à l’heure actuelle. Celles-ci ressemblent fort à ce que fait l’Allemagne. La première étape consiste donc à tester la

On sent des velléités de retour au protectionnisme – et même au nationalisme. La Francophonie économique a un message d’ouverture, pour une mondialisation équitable et équilibrée.

faisabilité d’indicateurs qui soient beaucoup plus ambitieux que les critères de convergence actuels. La deuxième étape, qui peut être parallèle à la première, consiste à négocier avec le Trésor français la possibilité de réviser les accords du compte d’opérations – qui sont des accords de nature budgétaire – pour voir s’il n’y a pas moyen de transférer à Francfort, auprès de la Banque centrale européenne, les mécanismes de solidarité. Car nos Banques centrales africaines de la Zone franc ont pris leur indépendance vis-à-vis de nos États, mais s’inféodent au ministère des Finances d’un pays étranger, la France. Du point de vue de la symbolique, cette situation pose problème. La question est de savoir si on ne peut pas – comme le Nigeria ou le Ghana le font – négocier directement de Banque centrale à Banque centrale, et si la BCE pourrait accepter de prendre en charge la solidarité que Paris donne à l’heure actuelle. Le débat enfle, et ne semble pas être assez mûr pour déboucher sur une vision opérationnelle de cette sortie… Quel est le timing qu’il faut prévoir ? Le débat enfle parce que, comme disait Marcel Mauss, la monnaie est un fait social total. C’est un fait économique mais aussi un fait politique, historique, sociologique et même, quelque part, un fait religieux. À travers ce débat autour du franc CFA, nous voyons bien que s’exprime une demande d’émancipation de la jeunesse africaine, laquelle d’ailleurs n’utilise pas forcément le franc CFA, mais davantage l’euro ! Le débat va au-delà de l’optimalité de la gestion monétaire et renvoie au symbole d’un franc CFA et d’une Zone franc, laquelle a 78 ans ! Aujourd’hui, le président français a la moitié de cet âge et 40 % de la population africaine a moins de quinze ans. Nous avons l’impression d’une sorte de dissonance cognitive entre un franc CFA qui fait sens pour des gens qui ont eu à piloter les indépendances et les premières années qui ont suivi, et une jeunesse africaine qui a soif de prendre en mains sa destinée, et qui pense que cette monnaie est un instrument de servitude. Évidemment, nous qui sommes aux manettes, nous devons tenir les deux bouts ! À ce propos, l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée va-t-elle permettre de faire bouger les lignes ? Davantage que son arrivée, ce qui peut faire bouger les lignes, aujourd’hui, c’est le chômage massif des jeunes, et la question des migrations vers l’Europe et notamment vers la France, par rapport à ce que cela pèse en matière de renforcement ou de mise à l’épreuve du tissu républicain. Nous voyons bien qu’il peut exister un jeu gagnantgagnant à réformer les systèmes de gestion, en tout cas au niveau des instruments de politique publique – pour la France et pour les pays africains – visant à développer sur place les moyens d’une existence décente pour des millions d’Africains. Je crois que c’est ce sentiment qui consiste à dire que notre développement en Afrique, c’est la sécurité de l’Occident ! Ce constat peut être un levier pour des expériences dynamiques et potentiellement fructueuses.


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Pourquoi inverser les termes de l’équation ? Les Africains doivent être eux-mêmes les maîtres de leur destin... Oui, vous avez raison. C’est la raison pour laquelle l’ouvrage que nous avons publié met au cœur la question de la servitude volontaire : nous avons l’impression que les Africains ne sont pas pleinement sortis de l’idée qu’ils auraient un maître – l’Occident – qui devrait définir à leur place les orientations de leurs politiques publiques.

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de nouvelles solutions, de nouvelles pistes, pour le développement de l’Afrique et de l’espace francophone en général. Et le Kako des institutions, qui accompagne les réseaux des ministres, a à cœur d’internaliser le champ des contraintes, afin de faire passer dans une sorte de tamis les idées iconoclastes du premier Kako. J’entretiens une forme de dialectique mais qui demeure fondée sur deux éléments : d’un côté la bonne foi, et de l’autre, l’envie de ne pas décevoir les pères de l’indépendance.

N’est-ce pas un peu démagogique, tout cela ? Non, je crois que c’est un débat de générations. Le sociologue allemand Norbert Elias explique que chaque homme est porteur de flambeau parce qu’il partage le destin de sa génération. De ce point de vue, la génération des quadragénaires africains doit pouvoir servir, au final, de point d’équilibre sur ces nouvelles questions qui touchent la vie des Africains : autour des économies vertes, des économies bleues, du rôle de la culture, du rôle de l’émergence et, donc, de l’industrialisation et des politiques publiques idoines.

Cette position est-elle tenable ? Oui, elle est tenable si nous multiplions les espaces de débat, si nous créons de l’action collective – mais une action collective qui prend appui sur ce qui a été réalisé de positif ; et qui tienne compte également du fait qu’il faut du temps pour que certaines transformations soient effectives. Dans tous les cas, je crois que la pire des choses, c’est de se contenter de l’existant, parce que nous avons un devoir de génération qui consiste à aider ceux qui viendront après nous et à aider nos enfants à avoir une Afrique meilleure que celle que nous avons nous-mêmes trouvée.

Comment cohabitent le Kako Nubukpo « iconoclaste », presque révolutionnaire, et le Kako Nubukpo « institutionnel », directeur à l’Organisation internationale de la Francophonie ? Oui, c’est vrai… J’illustre la schizophrénie de ma génération ! Mais ces deux « Kako » s’infusent l’un et l’autre. Parce que le Kako « iconoclaste », comme vous dites, a soif de nouvelles idées,

N’avez-vous pas, au fond, une vocation de gourou ? J’ai en moi cette insatisfaction permanente, qui permet peutêtre de réaliser des choses intéressantes. Selon la belle formule de Hegel, dans ce monde, rien de grand ne s’est fait sans passion. Je suis donc passionnément amoureux du développement de l’Afrique. Et de l’espace francophone. n


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Grégory Clemente Directeur général de Proparco

NOUS INVESTISSONS POUR LE LONG TERME Bras financier de l’Agence française de développement, Proparco accompagne les entreprises dans la durée, explique son directeur général. Qui entend davantage combiner apport de fonds propres et aide technique, notamment aux PME. Entretien avec Hichem Ben Yaïche

Plus d’un an après votre arrivée à la tête de Proparco, avez-vous pris vos marques ? Au bout d’un an, j’ai eu effectivement l’occasion de faire le tour des différentes activités de Proparco. Pas encore l’intégralité de l’ensemble du réseau. Proparco compte onze bureaux aujourd’hui, dont six bureaux sur le continent africain, ainsi que quelques bureaux en Asie et en Amérique latine… Je me suis plutôt concentré sur notre activité africaine, depuis mon arrivée et, donc, j’ai essentiellement voyagé sur le continent. Vous prévoyez une augmentation de capital ; comment va-t-elle se déployer ? En fait, aujourd’hui, nous n’avons pas encore augmenté notre capital. Néanmoins, nous avons une feuille de route ambitieuse : nous devons doubler de taille par rapport à 2015 : passer de 1 milliard d’euros de financements à 2 milliards en 2020. Le plus important est d’abord la façon dont nous allons mettre en œuvre ces financements additionnels, et notamment en mettant l’accent sur l’activité de prise de participations – donc le métier equity, essentiellement. Nous souhaitons passer à 25 % de notre activité, sous forme de prises de participation avec tous les instruments de haut de bilan nécessaires, pour accompagner les PME. C’est un virage stratégique important. Historiquement, cette activité représentait autour de 10 % du total de nos financements. Nous allons la porter à 25 % à l’horizon 2020. Cela veut dire qu’à terme, nous pourrons financer 500 millions d’euros de fonds propres.

Pourquoi aviez-vous privilégié la prise de participation aux prêts ? C’est une question intéressante, car, historiquement, à la création de Proparco en 1977, notre seul et unique métier était celui de prise de participation dans les PME. C’était sa vocation dès l’origine. Au début des années 1990, Proparco a commencé à développer une activité de prêt. Celle-ci n’a cessé de croître dans le temps jusqu’à représenter 80 %, puis 90 % du volume de financements total. Vous venez d’évoquer la nouvelle stratégie 2017-2020 ; elle nous conduit à revoir notre politique et à rééquilibrer entre les deux instruments que nous utilisons. C’est essentiellement, d’abord, la demande de nos clients et la valeur ajoutée que Proparco peut apporter sur ses différents marchés. Aujourd’hui, notre positionnement est plus pertinent, et la demande est extrêmement forte pour renforcer les fonds propres des entreprises que nous souhaitons accompagner, qu’il s’agisse de PME ou de réseaux bancaires qui ont une stratégie régionale. Cette tendance se vérifie particulièrement sur le continent africain.

À l’horizon 2020, 25 % de notre activité consistera en prises de participation, avec tous les instruments de haut de bilan nécessaires, pour accompagner les PME. Nous pourrons financer 500 millions d’euros de fonds propres.

Lorsqu’on voit les contraintes et votre volume financier, on constate que vous restez « ligotés » d’une certaine manière, par rapport à l’implication de structures, comme les fonds d’investissement ou de private equity, etc. Comment exister parmi toutes ces contraintes ? Nous ne nous estimons pas « ligotés », par rapport aux sociétés de gestion et aux structures de private equity. Au contraire, nous les accom-


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de clients sur le continent africain, avec une part belle réservée à l’Afrique subsaharienne. Ces financements ont été déployés, sous forme de prêts et aussi sous forme de prises de participation. Quant à notre politique en matière d’investissements ou de sorties, je dirais que nous sommes un investisseur de long terme. Nous restons cinq, sept ans, voire plus, dans bon nombre des entreprises. C’est d’ailleurs ce que recherchent beaucoup de PME ; nous ne sommes pas un fonds de private equity classique occidental, qui au bout de trois ou cinq ans, recherche un retour sur investissement. Nous sommes là sur la durée et nous accompagnons nos clients pendant longtemps.

pagnons. C’est-à-dire que, dans ce métier, nous investissons en direct dans les entreprises, mais aussi indirectement, via des sociétés de gestion, et via des fonds que nous soutenons. Si je me réfère aux chiffres 2016, nous avons mis en œuvre un peu plus de 220 millions d’euros de prises de participation dont une moitié en direct et une autre moitié via des fonds d’investissement. Ainsi, notre objectif est aussi d’assister des sociétés de gestion, des équipes de gestion, parfois naissantes, notamment sur le continent africain – et parfois, cela nous arrive dans les pays les plus fragiles –, d’accompagner ces premières équipes qui vont ensuite prendre des participations en direct dans des PME. Dressez-nous une cartographie de vos interventions notamment en Afrique. Et comment conditionner vos entrées et vos sorties, par exemple dans les prises de participation… En 2016, nous avons financé plus de 500 millions d’euros de projets ou

Comment vos équipes fonctionnent-elles par rapport à des enjeux africains ? Comment travaillent-elles pour apporter leur expertise, le mode de gouvernance ainsi que le conseil ? L’essentiel de notre activité est généré par l’activité de nos bureaux de représentation, qui connaissent particulièrement bien le milieu des affaires et les différents acteurs de marchés. L’essentiel de notre activité est engagé par notre réseau. Ensuite, l’instruction des dossiers se déroule au siège de Proparco. Nous comptons quelque 200 collaborateurs – 220 si je compte les personnes qui sont placées dans notre réseau – et nous avons pour objectif de passer à plus de Photo © Laurent Poinet 300 d’ici à 2020, pour accompagner cette croissance de l’activité. Si notre réseau est précieux et stratégique, les équipes du siège sont très bien formées. Elles sont très motivées et impliquées par la mission qui est la nôtre. Ainsi, l’accompagnement de nos clients se déroule à différents niveaux : nous avons des équipes dédiées aux questions environnementales, sociales, sur l’analyse des impacts en matière de développement, et également sur les sujets de gouvernance. L’accompagnement se fait ainsi sur quasiment tous nos dossiers. Ces derniers sont analysés avec cette grille de lecture : comment apporter de la valeur ajoutée extra-financière à nos clients ? Près des deux tiers de nos interventions ont fait l’objet de ce type d’accompagnement. Celui-ci peut prendre différentes formes ; l’une d’entre elles est la mobilisation d’assistances techniques en plus de notre financement, parfois sur notre budget propre. D’autre part, nous développons une activité liée à notre accréditation auprès de l’UE qui date de fin 2015. En 2016 – c’est un autre élément

Nous devons doubler de taille par rapport à 2015 : passer de 1 milliard d’euros de financements à 2 milliards en 2020.


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marquant de cette dernière année –, nous avons été accrédités par le Fonds vert. Ce sont des ressources additionnelles qui vont nous permettre de mobiliser encore davantage d’assistance technique auprès de nos clients. La France compte une multiplicité d’outils qui font la même chose. Cela n’aide pas à la clarté et crée la confusion. Comme certaines activités de Bpifrance. Quelle cohérence dans tout cela ? Non, cette multiplicité ne nous gêne pas du tout, au contraire. Nous travaillons très bien avec Bpifrance. La différence est que Bpifrance intervient essentiellement en France, alors que nous intervenons à l’étranger. Nos clients sont des sociétés et des entreprises de droit privé, qui travaillent et qui sont enregistrées dans ces pays étrangers. Bpifrance mène aussi une politique en direction de l’Afrique… Tout à fait ! Et nous accompagnons ses initiatives… Vous savez que, dans le cadre du rapprochement entre la Caisse des dépôts – qui est la maison mère de Bpifrance – et l’AFD, qui est notre propre maison mère, un rapprochement est en cours. Il se matérialise d’ailleurs sur le terrain par des initiatives communes ; la plus concrète étant la création d’un fonds d’investissement pour financer les infrastructures, essentiellement en Afrique. Lequel devrait voir le jour, nous espérons, d’ici à la fin de l’année. On parle d’un fonds de 600 millions d’euros – 500 millions dotés par la Caisse des dépôts et 100 millions par l’AFD – et bien sûr, Proparco aide à sa structuration. Puisque vous avez cité Bpifrance, c’est l’occasion pour moi de rappeler que, depuis maintenant plusieurs années, nous travaillons avec cette institution. Vous connaissez le fonds Averroès qui nous permet d’investir ensemble, puisqu’il est doté à la fois par Bpifrance et par Proparco. Nous en sommes à notre troisième levée de fonds. Nous avons réussi également à catalyser des investisseurs privés à nos côtés pour financer des projets qui, dans le cadre de cette levée de fonds, nous permettront également d’investir en Afrique, alors qu’auparavant, nous étions plutôt orientés vers l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Vous allez fêter dans quelques semaines les quarante ans de Proparco. Vous incarnez cette nouvelle génération, par votre jeunesse, votre fraîcheur et par votre expertise… Comment pensez-vous faire bouger les lignes ? À quarante ans, c’est le bon moment pour regarder d’abord d’où l’on vient, ce qu’on a fait ; voir comment on peut capitaliser sur nos principales forces, et elles sont nombreuses. Ensuite, regarder droit devant nous. Le contexte a énormément évolué. Cette révision stratégique nous conduit à revoir un peu notre positionnement, notamment en matière d’instruments mobilisés, mais pas uniquement. En doublant nos volumes financiers, nous voulons également tripler nos impacts en matière de développement. Ce que nous recherchons, c’est une contribution forte aux Objectifs de développement durable, et notamment la création d’emplois, l’accès à des biens et des services essentiels pour les populations ; bien sûr, le climat est au cœur de nos priorités. Si je devais en retenir deux, je citerais,

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bien sûr, la priorité géographique africaine, mais également le climat où nous avons pris des engagements très forts. À cet égard, nous visons plus de 2 milliards d’euros de financement en faveur du climat sur la période 2017-2020. Et pour ce qui concerne l’Afrique, ce sont 2,7 milliards d’euros qui devront être mobilisés sur la même période. Concrètement, comment voit-on votre action, notamment en direction des PME ? D’abord en constatant la mobilisation des financements, mais aussi en voyant notre travail avec les acteurs sur le terrain. Je vous parlais de nos interventions en direct mais aussi en indirect via les fonds. Nous travaillons aussi énormément avec le secteur bancaire dans bon nombre de pays. En fait, c’est un moyen pour nous de toucher la petite PME. Il est difficile, aujourd’hui, pour des institutions comme les nôtres, de financer des PME de toute petite taille – entre 100 000 et 500 000 euros annuels de chiffre d’affaires. Nous nous appuyons sur des réseaux bancaires. Nous avons des partenariats privilégiés avec de très nombreux établissements bancaires – et principalement en Afrique – qui nous permettent indirectement, via des lignes de financements dédiées – et j’insiste sur ce point – qui contribuent, soit à l’objectif climat, soit à des objectifs de développement, par exemple du secteur agricole ou l’agro-industrie, mais surtout vis-à-vis des PME. Vous êtes un « nain financier » de par vos moyens budgétaires. Cette situation pénalise-t-elle vos ambitions ? Nous avons les moyens de nos ambitions, ce qui est extrêmement positif. Nous estimons, en fait, que nous devrons – si nous ne changeons pas notre organisation – lever à nouveau du capital, sans doute en 2019, pour continuer cette croissance de l’activité. Nous avons un soutien fort du gouvernement français vis-à-vis du groupe AFD et, bien entendu, cela comprend Proparco. Ensuite, nous avons aussi un besoin de renforcement de nos fonds propres, mais qui n’est pas immédiat, pour mettre en œuvre notre stratégie. Enfin, si nous sommes peut-être encore un nain à l’échelle d’autres institutions qui financent le secteur privé, nous nouons aussi de nombreux partenariats avec d’autres acteurs. Justement, comment se passe la syndication ou la mutualisation ? Nous faisons partie de l’association des EDFI, soit une quinzaine d’institutions européennes comparables à Proparco, au sein desquelles se trouvent quatre grands acteurs : le FMO hollandais, la DEG allemande, la CDC britannique et Proparco. Et puis, tous les autres acteurs européens avec lesquels nous avons des partenariats et des moyens de travailler ensemble. En 2016, nous avons travaillé avec l’agence belge BIO et, bien entendu, FMO et DEG avec lesquels nous avons une friendship facility, c’est-à-dire une facilité de financement qui nous permet de syndiquer les opérations, et donc de mobiliser des financements beaucoup plus importants. D’autre part, à l’intérieur du groupe AFD, nous avons modifié, en 2016, certaines règles de fonctionnement nous permettant de syndiquer, en tout cas, de viser des projets de


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taille plus importante. Historiquement, Proparco se limitait à des tailles d’opérations de 20 millions d’euros portées sur son bilan. Aujourd’hui, nous pouvons envisager des opérations allant jusqu’à 200 millions d’euros dès lors que nous mobilisons les synergies à l’intérieur du groupe et la syndication vis-à-vis d’autres acteurs européens. Au-delà des acteurs européens, nous travaillons avec la SFI et aussi avec IIC (Inter-American Investment Corporation) qui est l’équivalent de SFI pour la Banque interaméricaine de développement ; elle a une force de frappe importante. Là, nous sortons du continent africain, mais nous avons financé de très belles opérations avec IIC, en 2016, notamment le port de Kingston, en Jamaïque. Chacun connaît votre vocation première. Comment inter-réagissez-vous avec des structures telles que les marchés boursiers, ou les fonds d’investissement, les private equity… Vous avez raison de rappeler que nous avons également un mandat de développement des marchés financiers. Nous allons monter en puissance dans cette direction, au cours des années à venir, et nous avons déjà commencé en 2016, avec la structuration d’un OPCVM coté à la Bourse d’Abidjan, qui permet de développer les marchés financiers ; par exemple, des asset managers ou des compagnies d’assurances trouvent des supports d’investissement. Notre action contribue à drainer l’épargne, laquelle est de plus en plus importante, notamment en Afrique, vers des instruments qui, demain, permettront par exemple le financement d’infrastructures. Au cœur de notre mandat, nous mettons, d’ailleurs, dans la même sphère le développement du secteur bancaire et des marchés financiers. Je n’oublie pas non plus la microfinance qui est un axe de développement important pour nous. Comment tout cela s’articule-t-il ? Je vous ai déjà parlé de notre maison mère. Vous savez que l’AFD a maintenant le mandat de gouvernance et notamment de gouvernance financière, qui lui est dévolue depuis 2016. Nous souhaitons qu’en bonne intelligence et en bonne articulation avec notre maison mère, celle-ci puisse mener des actions sur l’amélioration du climat des affaires, sur le cadre réglementaire qui, souvent, est un frein à l’investissement privé. C’est en s’appuyant, notamment, sur la connaissance des marchés financiers du secteur privé, que nous pourrons mener ce type d’actions en étroite collaboration avec la maison mère. Le travail est mené en amont par l’AFD et des interventions en aval sont menées par Proparco. En Afrique, grâce aux compétences de l’AFD, nous avons mené de très beaux projets, en 2016, dans des secteurs sociaux (santé, éducation) mais aussi dans de l’agriculture ou de l’agro-industrie.

Depuis que vous êtes à la tête de Proparco, quelle place occupe le terrain par rapport au siège dans votre activité ? Cette dimension est essentielle. Les acteurs que nous finançons se trouvent principalement sur le terrain. Bien sûr, nous travaillons avec des grandes entreprises françaises qui ont des implantations à l’étranger que nous finançons lorsqu’il y a des projets à financer. Je me déplace quasiment tous les mois dans au moins un pays différent. Le mois dernier j’étais à Madagascar ; le mois prochain, je serai en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Nos collaborateurs, ici à Paris, passent également beaucoup de temps sur le terrain. Nous ne travaillons pas en chambre sur l’analyse de bilans ou de comptes de résultat ! Nous nous intéressons à la stratégie de nos clients, à leur développement, à leurs problématiques dans tous les domaines, et nous essayons d’être à leurs côtés pour les accompagner. Notre organisation interne est en train d’évoluer, ici au siège de Proparco. Cette organisation doit nous permettre de mieux répondre encore à la couverture des besoins de nos clients. En France, s’affirme la volonté – on le verra mieux dans les prochains mois – de modifier la donne en matière de politique étrangère, et notamment en direction de l’Afrique. Percevez-vous ce frémissement et cette volonté d’aller vers autre chose ? Je crois vraiment qu’aujourd’hui, la priorité africaine n’est pas en débat. Notre feuille de route, pour nous et à l’échelle du groupe, est extrêmement claire : 50 % de notre activité doit être orientée vers le continent africain. Nous menons énormément d’actions avec des syndicats d’entreprises, avec le MEDEF International notamment. Aujourd’hui, le patronat et les entreprises françaises ont bien compris que le continent africain était une source de croissance pour leur activité. De plus, le tissu africain se développe énormément. Bien entendu, les situations sont contrastées d’un pays à l’autre. Certains pays ont connu et connaissent encore des difficultés macroéconomiques importantes, notamment depuis la baisse du prix des matières premières. Certaines monnaies ont été dévaluées… Justement, nous avons également un rôle contracyclique que nous jouons à l’échelle du groupe. Clairement, nous sommes sur le bon cap. Passer d’un à deux milliards en quatre ans, c’est déjà une belle ambition ! L’an dernier, nous avons connu une croissance de notre volume de financements de plus de 20 %. Aujourd’hui, nous sommes déjà sortis du milliard qui était un peu notre plafond jusqu’à présent, puisque nous avons financé 1,33 milliard d’euros en 2016. C’est dire que nous sommes déjà sur les rails pour mettre en œuvre cette feuille de route. Sur la partie equity, nous sommes déjà à 17 % de nos autorisations annuelles. n

Aujourd’hui, le patronat et les entreprises françaises ont bien compris que le continent africain était une source de croissance pour leur activité.


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RENCONTRE

Cinq ans de croissance africaine pour Jumia Jérémy Doutté, le jeune patron de Jumia, le site d’e-commerce créé en 2012, pose un regard exigeant sur les étapes qui restent à franchir afin de consolider sa position sur le marché africain, face à l’arrivée d’Amazon. Par Marie-France Réveillard

L

es fondateurs de Jumia n’avaient aucune connaissance opérationnelle de l’Afrique avant la création de l’entreprise, reconnaît Jérémy Doutté : « Nous n’avions aucune expérience ni du e-commerce ni du continent. L’Afrique était peu exploitée par nos pairs, par erreur de jugement plus que par manque d’opportunités. Nous nous sommes implantés au Maroc par commodité car nous vivions majoritairement en France à cette époque, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Parallèlement, s’implanter en 2012 au Nigeria, qui allait devenir la première puissance économique africaine en 2015, démontre que notre choix était judicieux ! » Jumia couvre désormais 23 pays sur le continent. « Nous n’avons pas pris en compte la dimension risque et réputation des pays en créant la marque. » La quasi-totalité des 3 000 employés sont répartis sur le continent ; la société a enregistré un chiffre d’affaires de 270 millions d’euros en 2016 et vise les 450 millions en 2017. Afin de poursuivre sa croissance, l’entreprise diversifie ses activités. « Nous préférons parler de profitabilité plutôt que de chiffre d’affaires car nous ne sommes pas encore rentables », reconnaît le fonda-

teur. « Près de 25 000 entreprises dépendent de nous. Les commissions de notre plateforme sont très basses comparées à nos homologues ou concurrents européens, sur un marché où nos coûts d’opération sont plus élevés et où les valeurs par transactions sont bien plus basses. Il est donc beaucoup plus difficile de devenir profitable. Nous espérons atteindre le seuil de rentabilité d’ici deux à trois ans. »

Le pari des compétences locales

Si Jumia s’est imposé comme l’un des leaders de l’e-commerce en Afrique, l’essor du secteur est inégal sur le continent : « L’écueil principal réside dans le niveau d’éducation et d’acceptation de l’e-commerce sur les marchés africains. L’internet pâtit de mauvaises expériences liées aux escroqueries online. Cependant, aujourd’hui, le niveau de confiance s’améliore. » Bénéficiant d’un attrait renforcé pour l’e-commerce, Jumia s’intéresse désormais à l’Algérie, à l’Éthiopie, à la Tanzanie et à l’Ouganda. Le jeune patron considère que le développement de la marque repose largement sur les compétences locales : « Nous avons

investi massivement dans la formation, car il y a cinq ans, notre métier n’existait pas en Afrique. À l’origine, nous avons bénéficié du mouvement de “ repat ” – les personnes d’origine africaine formées aux meilleures pratiques internationales. » Le recours au personnel local formé aux procédures internes permet d’éviter certaines maladresses : « Quand nous avons commencé, nous travaillions avec des graphistes français. En représentant le Maroc, ils n’avaient pas inclus le Sahara occidental sur la carte. Sans le regard d’un collaborateur marocain, notre message aurait été mal perçu. Ensuite, nous avons formé nos managers à Paris et cela a fonctionné malgré les freins administratifs et le difficile accès aux visas. »

Une attention particulière aux fournisseurs

Jérémy Doutté considère que Jumia s’est développé sur des relations de confiance : « Au Nigeria, nous transférons des sommes à sept chiffres en dollars chaque mois ! Notre force c’est la confiance. » Il a constaté rapidement que les Africains étaient plus pertinents pour développer le marché de l’e-commerce dans leurs propres pays : « Ils maîtrisent les réali-


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tés et les attentes locales et parlent souvent plusieurs langues. Jumia développe d’ailleurs sa communication en langues locales pour favoriser la pénétration de la marque dans toutes les communautés. » Néanmoins, si l’entreprise parie sur la formation, le transfert de technologies n’est pas à l’ordre du jour : « Nous ne sommes pas une institution philanthropique. Aucun prérequis dans les contrats que nous signons nous y oblige. La propriété intellectuelle dans notre secteur d’activité est très forte, en particulier sur nos codes que l’on ne peut pas transférer. » Le succès de la plateforme numérique dépend de la qualité des services délivrés par les entreprises référencées, d’où l’attention particulière de Jumia dans l’accompagnement de ses vendors (fournisseurs du secteur numérique) : « Le niveau était très moyen il y a cinq ans, il est devenu bon aujourd’hui et on cherche désormais à atteindre l’excellence. » Externalisant les services de livraison, l’entreprise dispose d’une flotte de 250 véhicules au Nigeria. Elle cherche à accompagner le développement des PME africaines : « Les Africains veulent des opportunités. On préfère les investissements aux aides au développement. C’est ce que font les Chinois précisément. L’argent a une exigence de rendement en matière de projets. Cette relation, très dure, est tout sauf paternaliste et elle crée de la valeur. Le potentiel d’opportunités est immense mais il faut du courage et de l’envie pour investir en Afrique aujourd’hui. » Jumia a développé des systèmes de notations et se lance dans la récolte de données qui favorisent l’accès à l’investissement des PME auprès

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des banques et des institutions financières : « Nous avons apporté une certaine visibilité à l’Afrique pour d’importants investisseurs qui cherchent à réallouer des capitaux sur le continent. Le fait d’avoir sécurisé un investisseur comme Goldman Sachs par exemple, augmente la visibilité et les opportunités des entrepreneurs africains. On a dispensé des formations, transféré des compétences, investi dans des écosystèmes sur plusieurs pays. Enfin, nous avons adapté nos modes de paiement en accélérant les fréquences à J+1 pour certaines entreprises. » Jumia s’est récemment lancée dans la micro-monétisation en vendant ses données à des vendors ; par exemple, la liste du « Top 50 » des meilleures ventes d’un secteur est disponible au prix de 4 euros. Et de conclure : « Nous sommes une alternative aux entrepreneurs qui n’ont pas les moyens de s’offrir les services d’audit pour certifier leurs comptes. »

Dubaï, le nouveau hub de l’Afrique

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cherche « aucunement » à étendre sa société en dehors des frontières africaines. « Je me sens Africain maintenant », déclare-t-il.

Une concurrence redoutée mais stimulante

Jérémy Doutté est un infatigable optimiste : « Les data centers sont aux data ce que la terre est à aux céréales : on a besoin de ces centres mais aussi de la propriété pour récolter les données. L’Afrique n’en a pratiquement pas. Le débat concerne surtout des entreprises américaines comme Facebook, Google et la société chinoise Wechat qui rencontre un franc succès en Afrique. Le drame c’est qu’aujourd’hui, les data n’appartiennent pas plus aux Africains qu’aux Européens, mais j’ai de l’espoir car des data centers sont en train d’émerger. » Quant à la concurrence du secteur, il pense

« Je crains la concurrence mais celle-ci est stimulante. Amazon imagine les attentes des clients à échéance de deux – trois ans. Si nous ne sommes pas capables d’en faire autant, les clients choisiront ce concurrent. »

Jérémy Doutté constate une certaine inertie française sur un continent en pleine effervescence. Il compare la France à un énorme poisson au mécanisme de management vertical, rigide et inadapté non seulement au marché numérique, mais aussi à l’Afrique, dépassé par une multitude de piranhas agressifs. S’il réside non loin de Belleville, à Paris, sa décision est prise de quitter l’hexagone pour Dubaï : « Nous nous sommes interrogés sur les villes les mieux connectées à l’Afrique. En 2012, Paris et Londres s’imposaient. Aujourd’hui, pour tous les décideurs de la distribution, le hub de l’Afrique c’est Dubaï ! La majorité des flux vient de la Chine et s’arrête à Dubaï pour rejoindre le continent par la mer ou par les airs. La ville a créé un environnement fiscal et professionnel attractif. Les étrangers s’y sentent à l’aise. C’est une ville cosmopolite où l’on parle anglais. » Si le fondateur de Jumia quitte Paris, il ne

qu’elle jouera toujours en faveur des consommateurs et, face à l’arrivée du géant Amazon sur le continent, il explique : « Quiconque ne craint pas l’arrivée d’Amazon devrait changer de métier au regard de la croissance et de la rapidité d’innovation de cette entreprise. Très peu sont à l’abri de sa concurrence. Toutefois, l’histoire montre que jamais une entreprise hégémonique n’a survécu. Soit elle avait des coûts de coordination liés à sa taille, qui devenait insupportable, soit les gouvernements ont estimé qu’elle centralisait trop de valeurs et elle était démantelée en plusieurs entités. Ce qui pourrait bien arriver à TNT ou Amazon. Je crains donc cette concurrence, mais elle est stimulante. Amazon imagine les attentes des clients à échéance de deux-trois ans. Si nous ne sommes pas capables d’en faire autant, ils choisiront Amazon… Pour l’instant, nous sommes leaders sur nos marchés, la plateforme est efficiente, les équipes sont bien formées, et nous bénéficions d’une notoriété liée à la marque et à son savoir-faire. » n


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Mohammed Mejbar

Directeur général de la SCB Cameroun

UNEIMAGE ÀRESTAURER

En l’espace de trois ans, trois directeurs généraux se sont succédé à la tête de la filiale d’Attijariwafa bank, SCB Cameroun. Son nouveau directeur général, Mohammed Mejbar, entend bien redorer l’image de la banque. Son expérience est son atout principal. Yaoundé, Beaugas-Orain Djoyum

M

ohammed Mejbar est conscient que les deux derniers directeurs généraux qui sont passés à la tête de la Société commerciale de banque Cameroun (SCB Cameroun) – détenue à 51 % par Attijariwafa bank et par 49 % par l’État camerounais – ont quelque peu été « contraints » de partir par le groupe marocain. Diverses difficultés ont écorné l’image de la banque. D’abord, Jamal Ahizoune qui est muté en octobre 2015 au sein du groupe où il est chargé de la direction de la banque de détail à l’international. Parmi les raisons de son départ, la sanction infligée à SCB Cameroun par le régulateur du marché financier. Après le succès d’une opération publique de financement en 2013, le 10 juillet 2015, la Commission des marchés financiers (CMF) du Cameroun annonce que la SCB

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Cameroun est suspendue « six mois avec sursis, de toute activité sur le marché obligataire, à l’exception des opérations strictement nécessaires à la préservation de ses intérêts ». Elle inflige à la banque des amendes « en raison de plusieurs manquements à ses obligations professionnelles ». Le régulateur enjoint la SCB de restituer à l’État du Cameroun, « dans un délai de dix jours », la somme de 473 157 820 F.CFA (721 324 euros) représentant des commissions indûment perçues. Même si la banque va contester officiellement certaines décisions de la CMF, le groupe trouve qu’il est impératif d’effectuer un changement à sa tête. Ce qui est fait ! Celui-ci est à son tour limogé. Sur ordre du roi Mohammed VI, un audit est effectué au sein des filiales africaines du groupe Attijariwafa bank, filiale de la holding royale SNI. Les auditeurs de la SNI auraient relevé des irrégularités dans les comptes de la SCB et surtout des opérations irrégulières de sortie de devises vers des banques parisiennes.

Un succès au Congo

Dans ce contexte, Mohammed Mejbar est nommé directeur général de SCB Cameroun le 27 avril 2017. Il succède à Mohamed Krisni qui est resté à la tête de la banque moins de deux ans. Malgré ces différentes affaires, les résultats de la banque au Cameroun sont positifs. Mais le nouveau directeur général devra user de sa riche expérience pour redonner une image exemplaire à la tête de l’entreprise. Son savoir-faire, il l’a développé au fil des années dans le secteur bancaire et principalement au sein du groupe

marocain. D’ailleurs, Mohammed Mejbar n’est pas étranger en Afrique centrale. Car, avant sa nomination, il occupait le poste de directeur général de Crédit du Congo, une autre filiale d’Attijariwafa bank. Un poste qu’il occupait depuis janvier 2012. Avant d’arriver à la tête de l’entreprise au Congo, il a été directeur général adjoint de la même banque de juillet 2010 à décembre 2011. Il revenait alors tout juste du Maroc d’où il occupait, depuis sept ans, le poste de directeur de Réseau d’Attijariwafa. Au Cameroun, Mohammed Mejbar devra participer à la densification du réseau de SCB Cameroun, actuellement constitué de 56 agences (lire encadré). Aussi, il devra mettre l’accent sur la digitalisation de l’ensemble des services bancaires. En ce qui concerne

La place d’Attijariwafa bank au Cameroun SCB Cameroun exploite un réseau de 56 agences. Au 31 décembre 2016, l’entreprise a octroyé des crédits d’un montant de 71 milliards de F.C.FA (108,24 millions d’euros) au secteur agro-industriel dont 20 % de ce montant aux PME locales. Côté Assurances, la filiale Vie de Wafa Assurance au Cameroun a démarré ses activités après avoir finalisé le recrutement des équipes et le déploiement des systèmes d’information et du dispositif commercial. La filiale affichait au 31 décembre 2016 un chiffre d’affaires, encore modeste. Compte tenu du niveau de son développement, le résultat net reste déficitaire à ce stade. La filiale Wafacash Central Africa pour sa part a obtenu son agrément au Cameroun le 21 novembre 2016. Autre entité du groupe au Cameroun, Attijari Securities Central Africa, en abrégé ASCA. Créée le 10 février 2016, elle est dotée d’un capital initial de 1,3 milliard de F.CFA (2 millions d’euros). ASCA sera spécialisée dans « la fourniture

de services financiers, notamment la réception et la transmission des ordres ; le placement, la négociation, la souscription, l’achat, la gestion, la conservation, l’administration et la vente de valeurs mobilières et de tout produit financier ; le conseil et l’assistance en matière de gestion de patrimoine ou financière, l’ingénierie financière ; la prise de participation par voie d’apport, de souscription, d’achat de titres ou par toutes autres voies dans toutes sociétés ». En principe, Mohammed Mejbar devrait rejoindre le conseil d’administration d’ASCA, qui a une compétence sur l’ensemble des pays de l’Afrique centrale. D’ailleurs, dirigée par Bensalah Naoufal, ASCA, dont le conseil d’administration est présidé par Rouissi Youssef, réunit dans son conseil d’administration les représentants des trois filiales bancaires d’Attijariwafa bank en Afrique centrale : Société commerciale de banque au Cameroun (SCB Cameroun), Union gabonaise de banque (UGB) et Crédit du Congo (CDC).


DÉCIDEURS

Le nouveau responsable usera de son expérience pour explorer les possibilités de financement et d’accompagnement des PME camerounaises ainsi que des entreprises étrangères en quête de positionnement dans le pays. l’extension du réseau bancaire, son expérience n’est plus à démontrer : « Au Congo, nous sommes passés de deux agences en 2012 à 19 aujourd’hui. Dans notre plan d’action de 2017, quatre nouvelles agences sont prévues ». Aussi, le nouveau DG se vante d’avoir dirigé, au Congo, la banque leader en innovation. Explications : « En 2010, nous avons lancé un nouveau produit, “ Noki Noki ” qui,

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en langue congolaise, veut dire “ Vite Vite ”. Avec cette offre, nous nous engageons à débloquer un crédit en moins de 48 heures. Cela a très bien marché et cela a été précurseur d’un développement extraordinaire du marché du crédit à la clientèle. Toutes les banques nous ont suivis. Et, aujourd’hui, nous sommes cités en exemple en matière d’innovation, de création de nouveaux produits et en termes de développement commercial. »

L’intérêt non démenti d’Attijariwafa

Des expériences qu’il devra capitaliser en les adaptant aux réalités du marché camerounais. Et surtout en explorant les possibilités de financement ou d’accompagnement non seulement des PME locales, mais également des entreprises étrangères en quête de positionnement au Cameroun. En effet, il y a un an, le PDG du Groupe Attijariwafa bank, Mohamed el-Kettani, alors en visite dans le cadre du forum Investir au Cameroun, déclarait que « le Cameroun a la

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possibilité de multiplier par cinq le montant des investissements étrangers. Ils sont de l’ordre de 500 millions de dollars par an en moyenne, depuis cinq ans. Alors que le Cameroun est un pays qui a la possibilité d’aller largement au-delà ». Pour le patron marocain, la confiance est totale envers le Cameroun. « Le Cameroun est un bon risque. La preuve, nous sommes implantés au Cameroun et nous continuons d’investir. Nous avons confiance dans les populations et dans la gouvernance du Cameroun. Nous avons confiance dans le potentiel du pays. C’est ce qui nous a permis d’injecter plus de 120 millions $ d’investissements ces dernières années pour étendre le réseau de SCB Cameroun, pour recruter des compétences, pour acquérir les technologies d’information modernes et pour digitaliser nos services », expliquait alors le patron du groupe Attijariwafa. Un indicateur qui laisse croire que Mohammed Mejbar, détenteur d’un MBA en Finances d’entreprise obtenu au groupe ISCAE (Maroc), devra œuvrer pour libérer le potentiel du Cameroun en répondant davantage aux attentes des acteurs de l’économie camerounaise. n


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DÉCIDEURS

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Gwendoline Abunaw Directrice générale de Ecobank Cameroun

UNESTRATÉGIE NUMÉRIQUE Gwendoline Abunaw est la première femme nommée directrice générale de Ecobank Cameroun. Ses objectifs : accélérer l’appropriation par les clients des services digitaux, et accroître le volume de crédits. Douala, Beaugas-Orain Djoyum

G

wendoline Abunaw, a eu, le 17 mai 2017 à Douala, un aperçu de la mission qui l’attend à la tête de la quatrième banque camerounaise. Ce jour-là, le tout nouveau conseil d’administration présidé par Akere Tabeng Muna, présente la nouvelle directrice générale aux opérateurs économiques du pays et salue Moustapha Fall, DG sortant, muté à Lomé au siège du groupe où il s’occupera du département audit de Ecobank Transnational. Célestin Tawamba, nouveau président du Groupement interprofessionnel du Cameroun, a invité la nouvelle directrice à prendre davantage de risque en finançant encore plus les projets des entreprises et PME et en contribuant au développement de l’économie du pays. Ade Ayeyemi, le CEO du groupe Ecobank, en visite au Cameroun fin 2016, promettait « un engagement continu avec les acteurs économiques locaux, les banques, les établissements de microfinance, les PME et les particuliers ». Confirmant ses intentions, il poursuivait : « Au vu des potentialités du Cameroun, nous voulons trouver le moyen de doubler nos affaires dans ce pays et de montrer notre succès aux autres acteurs du secteur. Je parle comme banquier. Je sais qu’il y a de bonnes affaires au Cameroun, parce qu’il y a des clients, il y a des entrepreneurs, il y a des gens qui veulent investir et en tant que banque, nous voulons les accompagner. » Des déclarations qui pourraient être considérées comme faisant partie des missions de la nouvelle DG.

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Le tout digital

Gwendoline Abunaw, titulaire d’un master en Finances et administration des affaires de la London Metropolitan University, sait également qu’à l’heure où le discours des pouvoirs publics sur le développement du numérique bat son plein, la banque doit trouver sa place. Et cela tombe bien ! Car cette vision s’inscrit en droite ligne des objectifs du groupe panafricain qui ambitionne d’utiliser le digital pour servir au total 100 millions de clients d’ici à 2020 contre 11 millions actuellement. À cet effet, le groupe bancaire a lancé, il y a sept mois, une application mobile pour faciliter l’accès de ses différents services bancaires auprès de ses clients africains détenteurs d’un smartphone. Au mois de juin 2017, le groupe enregistrait plus de 650 000 téléchargements de cette application. Au Cameroun, la banque œuvre pour l’appropriation par ses abonnés de cette nouvelle plateforme numérique disponible depuis février 2017. Et la nouvelle DG affirme qu’elle s’y engagera davantage : non seulement cette plateforme sera bénéfique pour la banque, mais elle facilitera également l’utilisation des services bancaires par les abonnés qui auront désormais accès à leur compte et pourront effectuer des transactions bancaires 24h/24 et 7jours/7. Surtout, précise la DG, cet outil entre dans l’ambition du groupe Ecobank de digitaliser le système bancaire camerounais.

Atteindre la population non-bancarisée

En effet, parmi les premiers communiqués rendus publics par la nouvelle direction générale, figure la vision de Ecobank Cameroun pour accélérer l’inclusion financière via les canaux digitaux. Pour dépasser le taux de bancarisation de 20 % – le Cameroun compte plus de 22 millions d’habitants–, la banque entend capitaliser sur les services numériques comme Ecobank Mobile App, la banque par Internet des particuliers et des entreprises, l’utilisation de codes-barres pour les paiements, et le partenariat bancaire avec des tiers. « La stratégie digitale en question favorise directement un des principaux facteurs de développement de nos économies, à savoir, l’inclusion financière et économique des populations, indique la directrice générale. Ecobank sera ainsi en

Ecobank sera en mesure d’atteindre et de servir un plus grand nombre de clients au Cameroun, y compris les non-bancarisés.

mesure d’atteindre et de servir un plus grand nombre de clients au Cameroun, y compris ceux qui sont non-bancarisés ». Déjà, les retombées de la digitalisation commencent à se faire ressentir. En 2016, cette stratégie a permis à la banque d’afficher une hausse de 23 % de son résultat net avant impôts, à 13,84 milliards de F.CFA (21,1 millions d’euros), ainsi qu’une augmentation de ratio de retours sur fonds propres de 50 %.

Formation au Cameroun et à Londres

Au Cameroun, Ecobank occupe la quatrième place des banques juste derrière Afriland First Bank, Bicec et Société Générale, avec un PNB de 39,305 milliards de F.CFA (59,9 millions d’euros). La filiale camerounaise de la banque panafricaine avait également été récompensée en 2016 pour ses performances bancaires par le magazine britannique The Banker. Préparée à cette fonction de directrice générale par Moustapha Fall auprès de qui elle a travaillé en tandem depuis son arrivée en 2012 au Cameroun, Gwendoline Abunaw connaît bien la maison qu’elle dirige aujourd’hui. Elle y a fait ses premiers pas en mai 2004 comme manager des relations clients. Elle venait de la Standard Chartered Bank où elle avait déjà passé trois ans comme analyste du risque. Pourtant, son premier séjour à Ecobank Cameroun a été court. Seulement un an et cinq mois. Car en septembre 2015, elle rejoint la CitiBank comme chargée des relations avec la clientèle, durant six ans. Février 2011, retour à Ecobank Cameroun. Mais cette fois-ci en tant que directrice générale adjointe. Également titulaire d’un Bachelor of Science (BSC) en Banques et finances obtenu à l’université de Buea, Gwendoline Abunaw sait qu’elle peut compter sur sa formation, sur son expérience, et surtout sur la dynamique équipe de Ecobank. n


DÉCIDEURS

Nacer Aberhouche

PDG de Tala Assurances

UNESOCIÉTÉ AUFORT POTENTIEL Tala Assurances détient le plus grand réseau de distribution d’Algérie et pèse 16 millions d’euros de chiffre d’affaires. Sa cible : un marché potentiel de 15 millions de personnes, soit 4,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Alger, Samia Lokmane-Khelil

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’assurance de prévoyance, de santé et d’épargne reste encore un marché peu exploré en Algérie. Un peu moins d’une dizaine d’années après le lancement de ce produit spécifique, la plupart des compagnies ont encore du mal à capter la clientèle. À ce jour, une seule a été capable de se hisser au sommet, en se rendant visible et attractive. Cette société fondée en 2011 est Tala (abréviation de Taamine Life) Assurances, une filiale de la CAAT (Compagnie algérienne des assurances), du Fonds national d’investissement et de la Banque extérieure d’Algérie qui détiennent respectivement 55 %, 30 % et 15 % du capital. À la tête de Tala Assurances, Nacer Aberhouche est nommé PDG au moment de la création de la société. Pour expliquer sa longévité, il suffit de jeter un œil à son bilan très positif. En sept ans, ce transfuge de la CAAT (où il a occupé des responsabilités de chef d’agences), a réussi à tisser un réseau dense de distribution (quatorze agences propres et de nombreux agents généraux) à travers toute l’Algérie. « Nous sommes la seule compagnie à ouvrir une agence dans le grand Sud algérien, en l’occurrence à Ouargla », fait-il remarquer avec fierté. En mai, Nacer Aberhouche inaugurait sa quatrième agence à Alger.

Un souci permanent d’innovations

L’occasion lui a été donnée de s’attarder sur les succès de sa compagnie, la seule d’après lui qui a réussi à dépasser la barre des 2 milliards de dinars (16,5 millions d’euros) de chiffre d’affaires. « Nous avons atteint nos objectifs, en matière de chiffre d’affaires et de réseau

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de distribution, grâce aux efforts fournis par la société et la stratégie déployée. » Il compte aller plus loin, d’autant que le marché offre de belles perspectives d’affaires. « Le potentiel est énorme. Il est évalué à 15 millions de personnes », s’enthousiasme le patron de Tala Assurances qui estime le potentiel des primes à 4,5 milliards d’euros en Algérie. « Le niveau de vie des Algériens s’est amélioré d’une manière remarquable ces dernières années. Les besoins ont évolué en matière d’assurance et on peut y répondre. Il suffit qu’un quart de la population, soit dix millions de personnes, soit déclaré aux dispositifs d’assurances pour que le chiffre d’affaires global atteigne plusieurs milliards d’euros ! » Tala Assurances exploite un quart du marché des assurances des personnes. Environ une dizaine de compagnies se partagent ce secteur qui a contribué, avec un taux de 18 %, à l’évolution de l’activité globale des assurances dans le pays. Comme ses concurrentes, la filiale de la CAAT mise sur l’information et la sensibilisation pour attirer de nouveaux clients. « Tala Assurances table, dans ce cadre, sur l’innovation et le ciblage de catégories spécifiques de clients. La compagnie compte par exemple sur un produit “ triangulaire ” qui combine assurance et assistance pour la catégorie des sportifs (amateurs, professionnels et de haut niveau). Il englobe trois types de contrats : un contrat de base pour la couverture du risque, en cas d’accidents liés à l’activité du sportif, une couverture d’assistance locale et une assistance à l’étranger », explique le PDG.

Relais de croissance

Sa compagnie commercialise actuellement une gamme de six produits classiques, dont l’assurance de retraite complémentaire. Cette dernière offre est spécifique à Tala. Qui entend la généraliser en expliquant son utilité au public. « Il faut faire comprendre aux gens

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qu’il s’agit de leur argent et qu’ils peuvent en disposer et le retirer quand ils veulent », insiste Nacer Aberhouche. Toujours à l’affût de segments porteurs, le jeune patron songe déjà aux nouveaux produits. « Nous avons de nombreuses pistes, notamment l’émergence des garanties d’assistance qui peuvent tirer le marché vers le haut. De son côté, le développement de l’assurance santé qui passera, de plus en plus, par le tiers payant, avec la contribution de plus en plus grandissante du secteur de santé privé et la mise à contribution des assurances économiques dans le financement du système national de santé, prévue dans le projet de nouvelle loi sur la santé », précise-t-il au site Maghrebemergent. Pour mieux diffuser ses produits, il entend s’appuyer sur le réseau bancaire, un autre chantier qu’il a entamé à travers la signature de partenariats avec des établissements financiers importants comme la BDL (Banque de développement local), la BEA (Banque extérieure d’Algérie) et la CNEP (Compagnie nationale d’épargne et de prévoyance). Tala Assurances a pris l’initiative d’organiser une formation au profit de 120 agents bancaires afin de les familiariser avec la commercialisation des produits d’assurances. Autres relais, sa stratégie de vente auprès des collectivités locales pour lesquelles la compagnie a organisé plusieurs séminaires d’information. Tala s’est engagée, avec les autres sociétés du secteur, au sein de l’Union algérienne des sociétés d’assurance et de réassurance, dans une campagne d’information globale. « Pour faire émerger ce marché relativement nouveau en Algérie et rattraper le retard, tous les acteurs du marché doivent améliorer, dans un effort commun, la communication en direction des assurés et aller vers de nouveaux mécanismes de développement et de commercialisation des assurances », préconise Nacer Aberhouche. n

Pour mieux diffuser ses produits d’assurance, Tala entend s’appuyer sur le réseau bancaire, un autre chantier entamé à travers la signature de partenariats avec des établissements financiers importants.


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40 MOYENS DE PAIEMENT État des lieux

L’AFRIQUE

EN POINTE Dans un univers sous-bancarisé, les nouveaux moyens de paiement changent le rapport des Africains à l’argent. La monnaie a entamé sa dématérialisation ; le processus ne reviendra assurément pas en arrière. Dossier réalisé par Estelle Brack

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e nouveaux moyens de paiement se développent rapidement en Afrique. La dématérialisation de la circulation de l’argent a été majoritairement et visiblement provoquée par le développement des solutions simples sur mobile – en particulier le porte-monnaie ou Wallett ou Mobile Money – partant de l’expérience kényane M-Pesa. Ainsi, les paiements ou transferts d’argent à partir du téléphone portable, entre particuliers (« PtoP »), entre particuliers et commerçants (« PtoB »), voire entre commerçants (« BtoB ») connaissent-ils un engouement particulier en Afrique, depuis une dizaine d’années. Ils ont révélé aux observateurs toute la capacité et le potentiel d’innovation du continent. Les solutions aujourd’hui développées s’appuient dans leur grande majorité sur des Wallets stockés sur la carte SIM du téléphone


AFRICAN BANKER

GSM, soit de la monnaie électronique de deuxième génération. Elle est privée, émise et acceptée au sein d’un réseau délimité. L’association des opérateurs téléphoniques, le GSMA, estime à 300 millions le nombre de comptes de Mobile Money actifs à fin 2016 à l’échelle de la planète, dont plus de la moitié (52 %) se trouvent en Afrique. C’est dans cette région du monde, qui présente le plus faible taux de bancarisation avec le MoyenOrient, que les services financiers digitaux se

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développent le plus rapidement. Pas moins de 19 pays d’Afrique subsaharienne comptent ainsi plus de comptes de Mobile Money que de comptes bancaires aujourd’hui. La capacité de payer à partir d’un téléphone portable GSM (technologie USSD) se répand grâce à la conjonction de son utilité pour les populations (sécurité, paiement à distance de factures notamment) et d’un business model très profitable pour les opérateurs de téléphonie mobile, qui s’appuient sur les

Le développement de nouvelles solutions rapides, à moindre coût et digitales vers le continent, répond à une demande vers laquelle se positionnent de jeunes acteurs, sur la base de nouveaux modèles.

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réseaux de distribution (« agents ») mis en place préalablement pour le rechargement en unités téléphoniques (Airtime).

Le rôle central de la réglementation

Ainsi, le téléphone mobile, même dans sa forme la plus simple, est-il devenu un facteur majeur de l’inclusion financière, faisant aujourd’hui du continent africain un leader mondial en la matière. La décision de la BCEAO, en mars 2017, d’interdire les transferts d’argent entre la zone Uemoa et la France, via le service Orange Money proposé par les établissements de monnaie électronique Orange au Mali, en Côte d’Ivoire et au Sénégal, a fait grand bruit. Pour Maîtres Lawson et


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42 MOYENS DE PAIEMENT État des lieux

Avis d’expert

CATY-ROSALIE JOLY

Avocate associée du cabinet Bird&Bird

Lors de l’Africa Banking Forum qui s’est tenu à Dakar les 15 et 16 juin 2017, Cathie-Rosalie Joly a insisté sur le fait que la difficulté juridique ne provient pas d’une absence de régulation, mais bien de la multiplicité des acteurs concernés : « La problématique n’est pas l’absence de textes mais leur bonne coordination. Il faut prendre en compte les différentes réglementations bancaires, du secteur des télécommunications, notamment. L’Afrique de l’Est a pris de l’avance et servi de laboratoire à ce qui se développe aujourd’hui dans les autres pays africains. La réglementation de l’Afrique francophone est méconnue, mais elle existe, et souvent on ne prend pas en considération la totalité des réglementations qui s’appliquent. Sécuriser au mieux un projet ex ante rend indispensable de faire une étude globale de l’ensemble des textes qui s’appliquent ou bien des vides juridiques où il n’y a rien pour cadrer l’activité en création. Dans ce cas, il convient alors de mettre en place des règles spécifiques entre les partenaires et de faire évoluer la réglementation en allant voir le régulateur avec force de proposition pour introduire de nouvelles dispositions réglementaires ». Ahoulouma, avocats au barreau de Paris, Orange Money est allé au-delà des activités autorisées dans le cadre des licences obtenues auprès de la Banque centrale : « Ces sociétés ont contrevenu à l’article 6 de l’Instruction n° 008-05-2015 régissant les conditions et modalités d’exercice des activités des émetteurs de monnaie électronique dans les États membres de l’UMOA, alors que seuls leur sont autorisés notamment, les services de transfert sur le territoire de l’Uemoa. » Cette décision révèle le défi que représente pour les Banques centrales le très fort dynamisme de ces innovations technologiques sur le continent. Aux premières heures de la Mobile Money, s’est posée la question de qui supervise cette monnaie privée. Beaucoup de régulateurs ont, assez naturellement, confié ce rôle à la Banque centrale. Si la BCEAO, dans notre exemple, a publié ses premiers textes pour encadrer la monnaie électronique en même temps que l’Europe, il y a plus de dix ans maintenant, et alors que l’activité était encore très faible dans ce secteur, sa décision relative aux activités de transfert d’argent entre l’espace Uemoa et les pays étrangers (la France, ici) est révélatrice de la difficulté qu’elle éprouve, à faire face à la vitesse des transformations induites par les technologies de l’information sur les activités bancaires et financières. Pour certains, si la BCEAO n’a pas réagi plus tôt, alors que ces transferts étaient

possibles depuis quelque temps, c’est parce qu’elle n’avait pas pris la mesure du phénomène, par manque de moyens. La Banque centrale doit ainsi revoir ses paradigmes, et trouver comment conjuguer, au fur et à mesure des innovations, sa capacité à appréhender le marché dans le détail, de près ou loin de la monnaie qu’elle émet elle-même. Autrement dit, la protection des consommateurs de services financiers tout en favorisant l’éclosion d’un environnement économique favorable.

Des besoins distincts

S’inspirer de ce qui est fait de ce point de vue en Afrique de l’Est est souvent mis en avant par les professionnels, qui partent du principe que les autorités de ces pays ont une approche visant davantage à promouvoir l’innovation ; il semble également utile de tenir compte du contexte très spécifique dans lequel se sont développées les solutions de Mobile Money dans cette sous-région, au Kenya notamment. Tidjane Deme, associé chez Partech Ventures, rappelle : « Dans certains pays, les opérateurs étaient les seuls agréés pour la Mobile Money, les réseaux ont donc été créés par les opérateurs de téléphonie mobile (MTN, OM, TigoCash). Dans d’autres pays, les opérateurs n’ont pas été agréés pour le faire, on a donc vu émerger des global players, comme Paga il y a cinq ans, qui compte 5 millions d’utilisateurs actifs aujourd’hui au Nigeria. On trouve aussi des pays hybrides avec des pure players qui attaquent les opérateurs de téléphonie mobile comme Zuna en Zambie (transfert + paiement), Paga au Nigeria, Wari au Sénégal qui vient de racheter le deuxième opérateur du pays (Tigo) et cette consolidation va se poursuivre. » Dix années d’expérience sur le continent permettent de montrer que le développement des solutions de paiement mobile dépend assez étroitement de circonstances conjoncturelles ainsi que des moyens de paiement scripturaux déjà présents. On sait que M-Pesa au Kenya


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La fin des pièces et des billets ?

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s’est développé à la faveur d’une conjonction de facteurs : le contexte politique et économique (la violence qui a fait suite aux élections de 2007), la démographie, la structure sur secteur des télécommunications, l’absence d’options abordables pour les consommateurs et des politiques réglementaires favorables. La position dominante sur le marché kényan, l’organisation interne de Safaricom ainsi que son marketing, ont également été décisifs pour son développement.

Le rôle de la diaspora

Parallèlement, la circulation fiduciaire ne fléchit pas en valeur absolue, comme le souligne la BCEAO dans sa note d’information n° 1, Émission des signes monétaires et entretien de la circulation fiduciaire : « La demande en signes monétaires s’est accrue aussi bien en volume qu’en valeur. Elle a également tendance à s’étendre sur des zones de plus en plus vastes en liaison avec l’extension du réseau bancaire dans tous les pays. La circulation fiduciaire progresse continuellement, s’établissant à 5 863,0 milliards de F.CFA au 31 décembre 2015, contre 3 933,1 milliards de F.CFA au 31 décembre 2010, soit une hausse de 49 %. » Elle diminue en valeur relative cependant puisque la masse fiduciaire en circulation a crû moins vite en 2016 (5,5 %) que le PIB (+6,4 %). Face au risque de contrefaçon des billets, et pour remédier à leur usure, la Banque centrale mène régulièrement des campagnes de renouvellement des billets. Cependant, on déplore le très mauvais état des billets en circulation, à la fois par défaut de soins, mais également parce qu’une partie de la masse fiduciaire ne transite pas par les parties prenantes du système banques-Banque centrale, mais circule au sein du secteur informel non bancarisé. La conversion des espèces en monnaie électronique a ainsi des avantages pour tous les acteurs, des clients aux opérateurs de services financiers et aux banques centrales, pour qui le coût de production et d’entretien de la masse fiduciaire est loin d’être négligeable. Ahmed Rahhou, PDG de CIH Bank, a fait remarquer lors du Mpay Forum Maroc du 9 mai que le cash est en apparence gratuit alors qu’il comporte un coût caché non négligeable : « Ce coût est accepté, supporté par le système. Aujourd’hui, s’il y a un critère ou un élément qui devrait justifier qu’un système de paiement différent de celui du cash se développe, c’est bien de le mettre en face de ce coût caché, qui est supporté bien souvent par les établissements financiers. » Parallèlement, alors que les clients de la Mobile Money en Afrique ont montré qu’ils étaient prêts à supporter des commissions lors des opérations de cash-in et de cash-out parce que cette solution de paiement apporte une réelle valeur ajoutée, il est à parier qu’une appréhension globale d’une stratégie de substitution des espèces vers la monnaie électronique est à même de fournir des solutions « gagnant gagnant » pour tous. Une barrière symbolique a été franchie au Sénégal où la boulangère demande que le pain soit payé en Mobile Money, alors que depuis longtemps déjà au Kenya, les chauffeurs de taxi demandent à être payés via M-Pesa.

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De plus, les moyens de paiement déjà utilisés déterminent le potentiel de développement des paiements via le mobile ; la monnaie électronique de première génération (« monétique ») est très développée en Europe et aux États-Unis, limitant l’attrait pour la Mobile Money et le paiement via mobile à des besoins de niche. Apple Pay est une solution de paiement mobile, mais le compte bancaire est bien débité via une carte bancaire. Enfin, le facteur culturel demeure prégnant en Afrique et un accompagnement du changement est important pour donner confiance dans les nouveaux moyens de paiement : par exemple, représentant à peine 10 % des transactions au Maroc, le paiement électronique sur mobile peine à s’imposer face aux espèces fortement ancrées dans les habitudes marocaines et un système de retrait et de paiement par carte interbancaire, promu par les différents acteurs de la place, ces dernières années. Le besoin de transfert d’argent d’un pays à un autre du continent et de la diaspora en Europe ou aux États-Unis vers le continent demeure. Le développement de nouvelles solutions rapides, à moindre coût et digitales vers le continent, répond à une demande vers laquelle se positionnent de jeunes acteurs, sur la base de nouveaux modèles disruptifs par rapport à l’existant. Leur modèle en marge de la réglementation leur permet de proposer des services plus rapides et moins chers, voire auparavant inexistants, créant un véritable appel d’air et un potentiel non négligeable de croissance rapide. La Mobile Money apparaît donc comme un moyen de paiement évolutif et une source d’opportunités pour les Fintechs notamment, sur un marché où les commissions sont encore importantes en Afrique, 2 %-3 % du montant transféré. Il y a donc de la place pour de nouveaux acteurs capables de bousculer les business models en place et capter les 60 milliards de dollars que la diaspora envoie vers le continent chaque année. n


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44 MOYENS DE PAIEMENT État des lieux

LA PLACE

DE CHACUN La problématique du paiement demeure ouverte sur le continent alors que se présentent de nombreuses opportunités pour apporter des solutions au commerce et au transfert d’argent entre personnes.

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près des investissements sur les réseaux (transfert entre pays africains, transferts des migrants, télécommunications, etc.), sont arrivés des acteurs orientés vers une solution spécifique (Pure Players) comme Wari ou Zuma. La sophistication apportée par les agrégateurs de paiement (Floataway au Nigeria, MSF Africa développé par un Béninois en Afrique du Sud) aide les commerçants à accepter de multiples moyens de paiement (In Touch au Sénégal, WeCashUp). Y compris des espèces pour le commerce en ligne, solutions qui se développent d’ailleurs aussi en Europe et aux États-Unis (Amazon Cash, Paypal Cash). Le continent amorce une évolution de l’économie des espèces à celle du paiement sous toutes ses formes (avec des terminaux de paiement électronique plus sophistiqués), du transfert de valeur et non plus seulement d’argent, avec des solutions de bons d’achat, de livraison de biens (Afrimarket, PayYes!) aux nouveaux produits financiers d’épargne et de crédit (MaTontine). Le fort dynamisme de ce secteur laisse présager des investissements importants, orientés vers les différentes régions du monde, sachant que beaucoup de Fintechs du continent ont un lien capitalistique avec les États-Unis ou l’Europe. Au regard de la valeur globale de Mobile Money et de son accroissement chaque année émergent un certain nombre de questions : comment favoriser son développement au service de l’inclusion financière, de la protection des utilisateurs et de la stabilité financière ? La théorie monétaire considère la monnaie

électronique. Elle définit l’EME comme « une entreprise ou toute autre personne morale habilitée à émettre des moyens de paiement sous forme de monnaie électronique et dont les activités sont limitées à l’émission de monnaie électronique, à la mise à disposition du public de monnaie électronique et à la gestion de la monnaie électronique ». Selon les termes de ces dispositions, toute structure désirant émettre des moyens de paiement sous forme de monnaie électronique et offrir des prestations de Mobile Money doit obtenir un agrément en qualité de banque ou d’établissement de monnaie électronique : les institutions de microfinance, les opérateurs de télécommunication et les sociétés commerciales peuvent ainsi offrir des services de monnaie électronique dans ce cadre.

Une valeur monétaire électronique comme une monnaie privée, émise par une entreprise et qui s’échange au sein de ce réseau privé. C’est le cas en Afrique des monnaies émises par les établissements de monnaie électronique (EME), tels qu’Orange Money, M-Pesa, etc. Les fonds constituant l’ensemble des porte-monnaie électroniques d’un réseau privé de Mobile Money doivent être cantonnés sur un compte détenu par l’opérateur dans les livres d’une banque.

Le statut réglementaire du Mobile Money

Les transactions au sein du réseau privé ne relèvent pas d’opérations de banque, ainsi, le Mobile Money ne crée pas de monnaie au sens strict. A priori, même interopérables, ces monnaies électroniques de deuxième génération demeurent privées car elles ne sont pas émises par une Banque centrale mais par une entité privée. Autrement dit, on ne peut ici payer en monnaie électronique en débitant un compte bancaire ayant accès à la monnaie Banque centrale, l’on doit au préalable alimenter un compte de monnaie électronique. Cette qualification de monnaie privée ne peut ainsi a priori pas être remise en question par la généralisation de l’interopérabilité croissante des systèmes de Mobile Money, comme en Tanzanie. Les EME sont donc autorisés à émettre de la monnaie électronique. Le cadre réglementaire en Afrique de l’Ouest a été posé par l’instruction du 31 juillet de 2006 de la BCEAO, qui autorise expressément l’activité des émetteurs non bancaires de monnaie

La BCEAO a été précurseur en la matière puisqu’elle a engagé dès mars 1999 un vaste projet de modernisation des systèmes et moyens de paiement, en vue de renforcer la solidité du système financier et l’intégration économique, avec pour objectif de promouvoir l’inclusion financière. Le cadre réglementaire régissant la monnaie électronique dans l’Uemoa repose ainsi sur les dispositions du Règlement du 19 septembre 2002 ainsi que de l’Instruction n° 01/SP/2006 du 31 juillet 2006. Le Règlement de 2002 de l’Uemoa, relatif aux systèmes de paiement dans les États membres, combine les définitions de la Banque des règlements internationaux et de l’Union européenne, et définit la monnaie électronique comme « une valeur monétaire représentant une créance sur l’émetteur […] stockée sur un support électronique ou sur un support de même nature, émise contre la remise de fonds d’un montant dont la valeur n’est pas inférieure à la valeur monétaire émise et acceptée comme moyen de paiement par des entreprises autres que l’émetteur ». Ces définitions incluent ainsi à la fois les cartes prépayées (porte-monnaie électronique) et les produits logiciels prépayés qui utilisent des réseaux informatiques (digital cash). Dans le cas de produits basés sur des cartes de paiement ou sur le téléphone en 2G, la valeur prépayée ou préchargée est typiquement stockée dans une puce (ou carte SIM pour le téléphone). Dans le second cas, les produits basés sur un réseau utilisent des logiciels ou des applications accessibles sur ordinateurs ou smartphones. Le chargement de monnaie selon ces dispositifs s’effectue par espèces,


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sont les usages qui permettent de catégoriser la monnaie électronique et de la rapprocher ou la différencier du fiduciaire – par exemple les services Other The Air réalisées en dehors du cadre du point de vente distributeur (Agent) favorisent la dématérialisation et rapprochent ce support électronique de la carte bancaire. De plus, à partir du moment où l’opérateur du réseau ne fait qu’exécuter les opérations de paiement ordonnées par ses clients, il n’est pas tenu d’effectuer des opérations de contrôle du risque, par exemple.

Les opérateurs de téléphonie mobile versus les banques

virement ou paiement par carte bancaire. La valeur globale de la monnaie électronique émise est cantonnée sur un compte bancaire auprès d’une institution appartenant au système monétaire (banque, etc.), en monnaie dite « commerciale ». Elle est donc connue des autorités monétaires dans sa forme agrégée. En considérant les informations disponibles par typologie de services, on est dans le même cas de figure que la carte, avec des porteurs ou titulaires identifiables et des transactions traçables, ce qui différencie ces deux supports monétaires du fiduciaire. Ce

Du point de vue du superviseur, un reporting est périodiquement établi (en général, mensuellement pour la Banque centrale et quotidiennement pour la banque partenaire). Toutes les transactions sont tracées et le superviseur a accès aux informations par typologie de service, et pourrait, si il le souhaite, avoir accès aux informations individuelles. La loi oblige la communication d’informations détaillées dans le « cas d’atteinte à la sécurité de tout ou partie de son système d’information » (article 6 de l’instruction de 2006). Les opérateurs de téléphonie mobile se sont saisis de la digitalisation de la monnaie fiduciaire en Afrique, alors que ce sont plutôt les banques qui avaient jusqu’alors été à l’origine des initiatives de portefeuille électronique dans les pays aux systèmes financiers plus matures (comme Moneo en France). En Afrique, ces acteurs ont fourni un service à forte valeur ajoutée à l’économie et aux particuliers, facturée à l’usage (au paiement de facture, cash in et cash out). Grâce à leur réseau d’agents de proximité construit pour commercialiser de l’Airtime ou rechargement, ils ont réalisé ce que les banques n’auraient pu faire, avec un réseau d’agences beaucoup moins dense et un taux de bancarisation de l’ordre de 15 %.

De nécessaires

partenariats Les autorités se trouvent Aujourd’hui, une relation dans l’obligation d’innover et jusqu’alors basée sur la coopération obligée entre les « telcos » qui de bâtir une régulation qui ont le réseau et la proximité avec les conjugue stabilité financière, clients, et les banques qui commerles solutions à leurs guichets, protection des consommateurs cialisent semble rencontrer ses limites : les et développement de moyens telcos veulent s’affranchir des banques après avoir profité de leur base de de paiement simples, clientèle (Orange Money au Sénégal digitaux et sécurisés. avec BICIS) et les telcos se trouvent

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à gérer des fonds considérables (25 % du PIB au Kenya) de particuliers déposant à très court terme. Les banques se sont saisies du sujet et ont commencé à répondre. M-Pesa, par exemple, subit désormais la concurrence de son rival Airtel, proposé par Equity Bank, la troisième plus importante banque du Kenya. Deux modèles s’affrontent aujourd’hui au Kenya : une solution portée par un opérateur telco, Safaricom, et une autre portée par une banque, Equity Bank. Lors de l’Africa Banking Forum, Khady Hanne, directrice générale adjointe de Banque Atlantique Sénégal, a rappelé l’expérience de onze ans de la banque dans le transfert d’argent, et la nécessaire coopération entre les acteurs : « Pour développer des produits, il faut développer des partenariats avec les réseaux de télécoms pour accéder à ce canal de transfert d’argent au sein du pays. Nous avons aujourd’hui 100 partenaires et 1 000 points de vente. Cela a permis de capter les flux internationaux vers le Sénégal et de les bancariser, car nous nous sommes rendu compte que ceux qui font du transfert d’argent en national sont aussi ceux qui reçoivent des fonds en provenance de l’étranger (diaspora). Les études montrent en outre que l’argent est utilisé principalement pour de la consommation pour la famille plutôt que de l’épargne. En nous adossant sur les Intermédiaires en opérations de banque nouvellement agréés, nous avons la capacité d’être plus innovants et de capter la population que les banques ne peuvent pas capter aujourd’hui. » À leur tour, les banques commencent à agir : au-delà des partenariats contractés avec les opérateurs de téléphonie mobile, elles développent leurs propres solutions de Wallets Mobiles, de banque en ligne et de paiement électronique [TagPay, retrait sur DAB avec juste un code, Trust Merchant Bank, Ecobank Ghana & Kopo Kopo, banques & switch monétique tel que le GIM Uemoa, etc.]. En Uemoa, la banque mobile peut reposer sur la solution du GIMMobile1, créée en 2011, qui permet aux banques de proposer des services de retrait d’argent, paiement factures, transferts, cash in (dépôts d’espèces), etc. à partir d’un compte bancaire et d’un mobile. Le porte-monnaie électronique en Uemoa est au contraire considéré comme une carte prépayée sur mobile, qui ne nécessite pas d’être bancarisé. Pour créer ce type de solution, une entreprise doit acquérir une licence d’EME ou s’associer avec un établissement qui a la licence (comme l’avait fait Orange avec la BICIS jusqu’à obtenir sa licence d’EME en


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46 MOYENS DE PAIEMENT État des lieux

décembre 2015) ; elle peut ensuite proposer parmi les services suivants à ses clients : cash in, cash out, retrait DAB, paiement de factures, transfert d’argent, réception d’argent via des réseaux de transfert à couverture internationale. Le cadre réglementaire pour la monnaie électronique en l’Afrique de l’Ouest a indéniablement facilité le développement de la monnaie mobile dans la région. Des travaux ont été menés à partir de 2015 pour le compléter, mais ne sont pas concluants à ce jour. Parallèlement, la tentative d’harmonisation de la réglementation bancaire et télécoms, engagée en 2013, n’a pas beaucoup avancé. L’on pourrait faire porter la responsabilité de ces difficultés au fait que les périmètres régulatoires entre les acteurs ne sont pas les mêmes : le régulateur télécoms est national, tandis que celui en charge du secteur bancaire et financier est régional. Cela ne semble pas tout expliquer : au Ghana, le problème se pose également alors que les deux autorités sont nationales et ne semblent pas avoir trouvé la solution idoine à ce jour.

Vers une régulation et une supervision innovantes

Partie d’une page vierge en matière financière, l’Afrique est en train de sauter les étapes et d’inventer directement la banque 3.0, celle-là même que les établissements occidentaux peinent à mettre en forme, freinés par les systèmes établis qu’il faut réformer. Les expériences africaines ne sont bien sûr pas transposables telles quelles dans les pays développés. Elles peuvent néanmoins servir de laboratoire pour tester de nouvelles solutions technologiques, de nouveaux business models, une nouvelle relation client, voire une nouvelle réglementation. Au vu de l’ampleur du phénomène, les autorités se trouvent également dans l’obligation d’innover et de bâtir une régulation qui conjugue opportunément les contraintes de stabilité financière, la nécessité d’assurer la protection des consommateurs et le développement de moyens de paiement simples, digitaux et sécurisés pour la population, et ce en impliquant tous les différents acteurs, publics et privés, concernés. La monnaie électronique concentre aujourd’hui l’attention sur le commerce électronique, une opportunité évaluée à 75 milliards de dollars. Mais là où 95 % du commerce serait informel, ce sont les 1 400 milliards $ du commerce physique qu’il resterait à « disrupter », avec un focus particulier sur le fameux « dernier kilomètre ». n

L’ÉCOSYSTÈME DES FINTECHS Le continent est un vivier d’opportunités pour les Fintechs et des accélérateurs et incubateurs ont vu le jour pour accompagner la croissance de ces nouveaux acteurs venus bouleverser l’industrie des services financiers. Dans l’espace anglophone : SW7, Microsoft BizSpark South Africa, Nest, Barclays Accelerator Program, AlphaCode Club, Savannah Fund Accelerator, BongoHive, ActivSpaces, Grindstone Accelerator by Knife Capital, Passion Incubator, Startup 90, iHub, Co-Creation Hub, Springlab, MEST. Au Sénégal, tête de pont de l’innovation en espace francophone : l’espace de coworking Jokkolabs, l’incubateur CTIC ou l’accélérateur Jambar Tech Lab. Dans le domaine des paiements, voici une liste non exhaustive des nouveaux entrants : 3G Direct Pay Group est une solution pour le commerce en ligne acceptant la majorité des cartes, monnaie mobile et porte-monnaie électroniques (Kenya, Zambie, Tanzanie, Ouganda, Rwanda, Zanzibar, Malawi, Mozambique, Afrique du Sud, Namibie, Éthiopie). AfriMarket est le Cash to Goods pour acquérir des biens en Afrique de l’Ouest depuis la France. AkiliPay est une solution de paiement digitale pour commerçants (Tanzanie). Badala est une plateforme qui permet via une simple API aux commerçants de recevoir des fonds de plusieurs wallets mobiles (M-Pesa, MTN Money, Telecash, TigoCash, Vodacom, Orange Money) en Afrique du Sud. Bamba POS est une solution d’acceptation des paiements de tout type, online et offline (Kenya). Beam : une start-up qui utilise des Bitcoins pour permettre à la diaspora d’envoyer de l’argent vers le Ghana avec des frais moindres BitPesa propose une plateforme Web basée au Kenya permettant aux sociétés africaines de recevoir et d’envoyer de l’argent en différentes devises africaines. En partenariat avec les sites de cryptomonnaies, la société utilise les Bitcoins

comme outil sous-jacent d’échange, vers M-Pesa au Kenya, M-Pesa, Airtel Money et Tigo en Tanzanie. La société vend aussi des bitcoins au Kenya. Bitsoko est un Wallet Mobile sur Android basé sur de la technologie blockchain et visant à effectuer des transactions crossboarder instantanées (Kenya). BitX fournit un Wallet Mobile aux particuliers pour conserver de façon sécurisée les bitcoins, acheter et vendre leurs bitcoins, ainsi qu’une solution d’intégration pour les commerçants pour accepter les paiements en bitcoins. Bouquet Pass Santé mise sur la solidarité de la diaspora dans le domaine médical, en réorientant l’usage de l’argent envoyé par la diaspora aux familles restées au pays (Sénégal), en faveur des dépenses de santé. CashEnvoy, lancé au Nigeria en 2009, est un service d’acceptation de paiements en ligne pour les entreprises. Cellulant est une société de commerce mobile connectant les acteurs du secteur financier, les opérateurs mobiles et les commerçants aux consommateurs mobiles. La plateforme met en relation les particuliers et les entreprises du Cap au Caire, de Lagos à Nairobi et partout entre eux. Cellulant interconnecte les clients et les entreprises à un Wallet unique, fournissant des services de transformation pour les secteurs de la finance, du commerce de détail, de l’agriculture, de la santé, de l’électricité, de l’eau, de l’éducation et des loisirs en Afrique. ConnectAfricaPayments est une solution B2B mettant en contact plusieurs réseaux de paiement, permettant aux membres du hub d’effectuer des transferts entre différents réseaux. Il s’adresse aux fournisseurs de Wallets, banques, fournisseurs de services de paiement, entre autres, au Kenya, Ouganda, Ethiopie, Ghana, Nigeria.


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Cubebucks est un système de paiement et de vente de contenu digital prépayé sur la base du Cubebucks wallet. Le chargement depuis des espèces est disponible dans 500 000 petits points de vente et 160 pays. Direct Pay Online est une plateforme de processing en temps réel, basée dans le Cloud, et supportant tous les moyens de paiement, tous types de cartes, monnaie mobile, devises, applications mobiles et lecteurs de cartes. Dusupay fournit une solution de paiement sécurisée en boutique, sur mobile et en ligne, permettant aux commerçants en Afrique d’accepter des paiements émanant d’autres pays du continent et du reste du monde, et aux commerces globaux d’accepter des paiements depuis l’Afrique, avec plusieurs alternatives et une intégration unique. eTranzact est un système de paiement en ligne et en temps réel qui permet aux détenteurs de compte de payer des biens et services chez les marchands, de transférer des fonds vers n’importe quel compte bancaire, wallet mobile, carte, de payer des factures et autres produits. eTranzact permet aux détenteurs de cartes d’utiliser n’importe quel canal : web, téléphone mobile (GSM, CDMA ou Analog), terminal de paiement électronique, guichet automatique de billets, etc. Paiementfacture, la plateforme béninoise développée par un groupe d’ingénieurs, permet de commander le paiement des factures en un clic. Accessible via l’Internet et à partir de tous téléphones portables, ordinateurs ou tablettes, la plateforme se veut assez simple, sécurisée et pratique pour les populations. Fetswallet est la solution de Wallet de l’opérateur de monnaie mobile Funds & Electronic Transfer Solutions agréé par la Banque centrale du Nigeria. Fets permet le transfert d’argent d’un point à un autre (personne, entreprise, gouvernement) sur une solution accessible aux téléphones mobiles basiques. i-Pay EFT Payment permet d’effectuer des paiements électroniques instantanés, sécurisés vers tout compte bancaire d’Afrique du Sud.

IMB Africa est une solution de wallet couplée à une carte de paiement et de retrait MasterCard (utilisable partout dans le monde), permettant d’acheter de l’Airtime, de régler les factures d’électricité (depuis un mobile ou le Web), de transférer des fonds vers une autre personne ou un commerçant. InterSwitch est l’un des piliers de la Fintech au Nigeria. Fondée en 2002, la compagnie propose plusieurs solutions de paiement électronique et a déjà commencé à étendre sa toile sur le reste du continent, avec des antennes au Kenya, en Ouganda, en Gambie et à l’île Maurice. Interswitch est le propriétaire de Quickteller, une application de paiement en ligne dont le volume de transactions s’élève aujourd’hui à 2,4 milliards $. Interswitch est aussi le promoteur de la carte à puce Verve qui permet d’effectuer diverses opérations financières en ligne. Au début de l’année 2017, Verve comptait 32 millions d’utilisateurs. IROFIT propose une solution d’acceptation de paiement par carte qui fonctionne même sans réseau Internet (Nigeria). Kobocoin est un système de monnaie électronique et de paiement similaire au bitcoin développé en Afrique. KongaPay est une plateforme de paiement développée au Nigeria par les principales banques du pays afin de renforcer la confiance et la sécurité des paiements, pour les émetteurs et les commerçants. Lemon Way propose des solutions de paiement, active en Europe et en Afrique francophone. Maxicash propose une solution d’envoi d’argent vers l’Afrique, sur la base d’une application permettant à la diaspora d’envoyer des fonds sans passer par les agents ou banques traditionnels en utilisant Paypal ou les cartes

internationales (Visa, MasterCard) en Afrique du Sud. M-NAIRA est une plateforme de partage de valeur et d’envoi d’argent qui connecte tous les comptes bancaires au Nigeria, mobile wallets et systèmes de facturation. M-Naira permet de réaliser des envois de fonds en temps réel depuis des cartes de débit ou de crédit. M-PESA, une filiale de Vodafone, est l’un des premiers services de transferts d’argent sur mobile et de services de microfinance au monde. MERGIMS est un facilitateur de paiements en ligne (Rwanda). MFS Africa, une plateforme qui connecte les solutions de Mobile Wallets. Mukuru permet aux utilisateurs de transférer des fonds sur le continent africain de/vers des espèces, des comptes bancaires ou des mobile wallets. MyMoneyMobile/DIOOL au Cameroun est une application camerounaise qui simplifie le dépôt et retrait d’argent auprès des agents pour dépasser la faiblesse en infrastructures. Nomad & Oasis au Togo : Nomad est une application mobile qui permet aux utilisateurs d’avoir accès à des services digitaux de façon asynchrone à partir du serveur Oasis, sur Android. Le principal rôle d’Oasis est de fournir des informations aux clients (tel que Nomad) pour permettre à leurs utilisateurs de faire des opérations offline de la même façon que s’ils étaient connectés. L’objectif est de rendre les solutions opérationnelles et utiles online ou offline et de simuler une connexion sans être connecté. Nomanini fournit une plateforme qui permet des transactions en espèces dans le petit commerce informel. Paga a été fondé début 2009 avec pour mission de fournir un accès innovant et


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L’ÉCOSYSTÈME DES FINTECHS universel aux services financiers dans toute l’Afrique. Paga est un service de paiement à destination des clients particuliers agréé par la Banque centrale du Nigéria, avec 1,6 million d’abonnés.

de façon instantanée et sécurisée. L’agence de voyages africaine Jovago et surtout l’incontournable Uber, qui opèrent à Lagos, intègrent aujourd’hui SimplePay dans leurs interfaces.

PayDunya est une solution de paiement en ligne permettant aux commerçants africains d’accepter des paiements depuis des mobile wallets et des cartes de débit et crédit.

Smart Money est un service de paiement mobile développé en Tanzanie.

PayFast est un service de processing de paiements en Afrique du Sud, permettant d’effectuer des paiements instantanés online, depuis des cartes de crédit du monde entier, de l’instant EFT (les transferts bancaires entre les quatre plus importantes banques sud-africaines vérifiées de façon instantanée), du Bitcoin, entre autres. PayUp propose au commerçant un TPE sous forme d’application qui fonctionne avec un lecteur de carte mobile connecté à un téléphone ou une tablette (Nigeria). PayYes! est une solution de paiement mobile solidaire qui permet de régler les achats de proches, en toute sécurité, partout dans le monde. Paystack permet aux entreprises au Nigeria d’accepter des paiements en ligne avec des cartes MasterCard, Visa et Verve, de n’importe quel pays du monde. Peach Payments fournit des solutions aux commerçants en ligne et aux entreprises mobiles leur permettant d’accepter des paiements de consommateurs du monde entier, et en particulier des pays émergents. PEEX est une solution de transfert d’argent crossboarder en peer-to-peer (Cameroun). ReadyCash est un service développé au Nigeria par Parkway Projects et propose des solutions de paiement mobile centrées sur des clients non bancarisés. Remit est un service de paiement mobile qui permet de réaliser des transferts en temps réel depuis des cartes de débit ou de crédit vers des Wallets Mobiles en Ouganda, au Kenya, au Rwanda.

SnapScan est une solution sud-africaine qui propose le paiement sans contact via QR code en boutique. Le client prend la photo du QR code en magasin avec son smartphone dans un commerce au Cap, à Durban ou Pretoria, puis saisit son code à quatre chiffres pour confirmer son intention d’achat. Le commerçant recevra le paiement dès la validation effectuée. SnapScan permet ainsi aux commerçants informels d’accepter le paiement par QR code en le convertissant directement en bons d’achat dans les chaînes de supermarché de la capitale. C’est une variante du Cash to Goods. Softeller est un service en ligne utilisant l’avantage de faible coût des transferts locaux au Cameroun pour permettre à la diaspora d’envoyer des fonds au pays. Swift Pay est un wallet digital qui permet d’effectuer des paiements en ligne sans carte ni compte bancaire (Zambie). Timonn, une application ivoirienne pour combler le manque de petite monnaie. Veneka fournit des solutions basées sur une technologie de paiement sur mesure avec un focus sur le continent africain. Les produits et services incluent des solutions cartes, mobile et e-banking pour les entreprises. Verifone Mobile Money est une coentreprise entre Verifone Inc. et youtap! pour fournir des solutions complètes de monnaie mobile destinée à répondre aux besoins des opérateurs de téléphonie mobile pour des services telcos de transfert d’argent et de paiement dans les pays émergents.

Sifiyah est une solution de paiement mobile en Éthiopie.

VCpay est une application mobile développée par Zazoo, une unité de Net 1 UEPS Technologies, sur la base de la technologie de Mobile Virtual Card (MVC) de Zazoo, et ainsi générer des cartes de paiement virtuelles Mastercard.

SimplePay permet d’accepter des paiements en ligne depuis un smartphone,

VugaPay est une solution permettant d’envoyer et recevoir des paiements de

monnaie mobile en ligne sans partager d’informations financières personnelles. Les utilisateurs peuvent envoyer et recevoir de la monnaie mobile, acheter en ligne avec de la monnaie mobile, avec leur compte VugaPay, leur compte bancaire ou leur carte de débit ou crédit. Wallettec est une plateforme Cloud qui permet aux commerçants d’accepter tout type de transaction mobile ou de type de monnaie sur leur TPE. WeChat Wallet est aujourd’hui proposé par la Standard Bank en Afrique du Sud et permet d’effectuer différents types de paiements avec son mobile : rattacher une carte de débit ou de crédit, recevoir de l’argent envoyé par un ami, acheter des produits et services chez les commerçants SnapScan en Afrique du Sud. Les utilisateurs peuvent aussi acheter de l’airtime, de l’électricité et tous les services de l’écosystème WeChat. WeCashUp permet aux commerçants en ligne d’accepter les paiements par cash (via ExpressUnion) et par monnaie mobile des principales solutions des opérateurs télécom au Bénin, au Cameroun, en République centrafricaine, au Tchad, en RD Congo, au Gabon, en Guinée, en Côte d’Ivoire, au Mali, au Niger, au Congo, au Rwanda, au Sénégal, au Togo. wiGroup fournit un TPE intégré « wiCode » ouvert et interopérable, une plateforme de transactions mobiles et « wiBlox » une suite avancée de services qui relient des applications mobiles à des solutions mobiles de fidélité, recompenses, coupons ainsi que des fonctionnalités analytiques. Yoco fournit aux commerçants en Afrique du Sud une application de TPE mobile et une solution d’acceptation monétique. Elle intègre une appli mobile ainsi qu’un lecteur de carte en plug-in ou sans fil. Zeepay est une société ghanéenne de services de monnaie mobile qui fournit des services de paiement mobile intégrés avec les Wallets Mobiles, visant la population non bancarisée et bancarisée. Zoona propose aux entrepreneurs émergents une plateforme fournissant du transfert d’argent et autres services pour les clients non bancarisés.


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TCHAD

N’Djaména, Geoffroy Touroumbaye

D

epuis plusieurs années, UBA Tchad se distingue sur son marché par ses produits électroniques phares, notamment des cartes Visa VIP et Visa prépayée dont le détenteur n’a pas besoin d’ouvrir un compte bancaire. Si la monétique est une activité relativement récente au Tchad, elle devient de plus en plus concurrentielle. Sur les huit banques du marché, la Société Générale Tchad a été la première à mettre en service des distributeurs automatiques de billets dès 2004 et à introduire, au cours de l’année 2013, les tout premiers terminaux de paiement électroniques. D’autres banques ont emboîté le pas à la filiale du groupe français : Ecobank, la Commercial Bank of Tchad (CBT), United Bank of Africa (UBA) et Orabank, tout récemment. Au Tchad, moins de 80 000 clients des banques sont porteurs de cartes nationales, ce qui représente moins de 29 % de la clientèle globale. En introduisant la carte débit de MasterCard au Tchad (après le Cameroun, la Guinée et le Ghana), UBA frappe un nouveau coup fort. « MasterCard est un produit très innovant et va révolutionner le marché tchadien. Son introduction permettra aux détenteurs d’effectuer leurs transactions bancaires de manière plus sûre, plus pratique et plus fiable », déclare Aliyu Salami,

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Les Tchadiens peuvent se rendre dans n’importe quelle agence UBA pour demander la carte et ils n’auront pas à attendre pour la recevoir ; ils pourront commencer à l’utiliser immédiatement.

UBA lance MasterCard La filiale tchadienne du groupe nigérian United Bank for Africa (UBA) vient de lancer MasterCard, confirmant sa dynamique d’innovation dans les transactions bancaires électroniques sur un marché encore jeune.

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directeur général de UBA Tchad. « Les besoins de nos clients changent, et au fur et à mesure qu’ils changent, nous continuerons à adopter des solutions technologiques intelligentes qui offrent des services supérieurs. » UBA a ouvert ses portes au Tchad, en septembre 2009, avec une seule agence. « Grâce aux efforts multiples déployés, la banque a réussi à développer et à étendre son réseau en portant le nombre de ses agences à six (cinq à N’Djaména et une à Moundou, la capitale économique) », se réjouit Noubasra Nantolban, directeur général adjoint d’UBA Tchad. Une septième agence devra ouvrir ses portes en octobre prochain à Gassi, dans le viiie arrondissement de N’Djaména. « Nous voudrions davantage étendre notre banque par la création d’agences dans les différentes zones du Tchad et jouer le rôle clé dans l’inclusion financière des Tchadiens », affirme-t-il.

Dynamique favorable

En huit ans d’existence, le nombre de ses clients a dépassé la barre des 50 000. UBA Tchad est réputée dans le pays pour ses innovations dans le domaine des cartes. C’est dans cette dynamique qu’intervient le partenariat avec MasterCard qui s’inscrit dans le cadre d’un engagement mondial pour un accès universel aux services financiers d’ici à 2020. « Le partenariat entre UBA et MasterCard contribuera à améliorer la transaction financière numérique et montrera notre volonté à soutenir le Tchad dans sa quête vers l’émergence », affirme Aliyu Salami. La puce intégrée dans la carte contient des informations cryptées rendant presque impossible tout clonage ou toute contrefaçon de la carte. La carte à puce a également une bande magnétique au verso. Son détenteur peut continuer à l’utiliser pendant que les commerçants opèrent

la transition vers de nouveaux terminaux à puce. « Dans le but de renforcer l’inclusion financière, nous avons besoin de rassurer tous les Africains sur le fait que leur argent est sécurisé. La carte de débit MasterCard introduit les dernières normes mondiales de paiement avec l’intégration dans la carte de la technologie de puce EMV et de code PIN, ce qui rend difficile toute duplication de leurs données personnelles par les arnaqueurs », explique Omokehinde Adebanjo, vice-président et directeur régional de MasterCard pour l’Afrique de l’Ouest. « Les détenteurs de la carte pourront également choisir et changer à volonté leur propre code PIN, ce qui leur donne un contrôle total pour approuver les transactions au niveau des TPE ou lors des retraits d’espèces et autres opérations au niveau des GAB ».

Contrôle total

UBA a en réalité lancé MasterCard depuis un an, mais en mode expérimental. « Désormais, les Tchadiens et tout résident au Tchad peuvent se rendre dans n’importe quelle agence UBA à travers le pays pour demander la carte de débit MasterCard et ils n’auront pas à attendre des jours ou des semaines pour la recevoir, car ils se verront instantanément délivrer sur place une carte de débit qu’ils pourront commencer à utiliser immédiatement », indique Ousmane Koroty, directeur e-banking d’UBA. Les frais afférents à l’acquisition d’une MasterCard sont les mêmes que ceux pratiqués sur la carte Visa. Il en est de même pour les transactions. Sa date de validation est de quatre ans. La MasterCard a l’avantage d’être utilisé dans n’importe quel guichet automatique du pays et du monde. « Peu de temps après les MasterCard débit, nous lancerons des MasterCard prépayées », promet Ousmane Koroty. n


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50 MOYENS DE PAIEMENT État des lieux

ÉVOLUTION & RÉVOLUTION Les nouveaux moyens de paiement constituent une évolution marquante de la technologie bancaire, sur des bases éprouvées. Et une révolution interne pour les banques qui doivent revoir leurs modes de fonctionnement.

L

e domaine des flux et moyens de paiement est le domaine des services financiers parmi ceux qui impactent le plus la relation du client, chacun à son argent, et donc à la banque en tant que tiers – de confiance – à qui confier ses économies. Avec le secteur de l’aéronautique, le domaine bancaire a largement profité et engagé à la fois les innovations techniques et technologiques des dernières décennies. Avec l’avènement des technologies de communication et de digitalisation, les produits et services financiers confirment cette évolution. Traditionnellement, les banques s’appuient et s’approprient les évolutions technologiques développées en leur temps par des sociétés externes : des premières sociétés informatiques (les calculateurs d’IBM à la NASA lors de l’envoi du premier homme dans l’espace), aux développements progressifs des progiciels de core banking, de réseaux cartes, de cotation, compensation et règlement pour les marchés, de solutions d’automatisation front to back comme pour le Trade finance. Toutes ces solutions ont été développées en externe, en règle générale, et leur succès fortement lié à leur intégration par les banques et opérateurs de l’écosystème financier dans leurs systèmes. Ainsi, c’est cette évolution permanente en s’appuyant sur des solutions externes qui a permis aux

banques – ces honorables dames plus que centenaires – à la fois de perdurer, d’évoluer, mais aussi de promouvoir activement cette évolution technologique. Le contexte actuel serait particulier parce que dix années post-crise de 2008-2009 ont, pour les banques, quasi exclusivement consisté à mettre en œuvre des évolutions sur incitation réglementaire – non exclusives d’innovations technologiques pour mettre en œuvre Bâle 3, FATCA, LAB/FT, KYC – non visibles des clients mais touchant à l’essence du métier de la banque. Focalisant les efforts sur une rationalisation interne d’ampleur inégalée, les évolutions visibles du client (front) n’ont pas cessé mais ont été ralenties. Alors que la réglementation européenne permettait à de nouveaux acteurs d’entrer sur le marché, tels que les établissements de monnaie électronique ou les fournisseurs de services de paiements. Les premières initiatives de porte-monnaie électronique en France ont été développées par les banques (Moneo), mais n’ont pas rencontré le succès escompté. Pour quelle raison ?

Internet connecte tout

Vraisemblablement par manque de marché : à partir du moment où le paiement par carte bancaire a été possible dès le premier euro à l’occasion du passage à l’euro, Moneo avait moins d’utilité. Il en sera de même pour

les services financiers développés par des Fintechs. Les sociétés de transfert de fonds (Western Union, MoneyGram) ont permis de sécuriser l’envoi de fonds de la diaspora vers le pays d’origine. TransferWise digitalise la pratique de hawala, vieille comme le monde. Lydia remplace le copain qui fait les comptes au sein d’un groupe et neutralise l’inconfort à parfois solliciter un débiteur qui tarderait à rembourser. Pour Rachid Oulad Akdim, directeur Afrique du Nord et Afrique de l’Ouest d’Ingenico, il s’agit d’une « évolution et pas d’une révolution, c’est-à-dire comment l’Internet connecte tout ». Tel est aussi l’avis de JeanNoël Georges, directeur de la recherche pour les pratiques de transformations digitales de Frost&Sullivan, qui ne voit « rien de nouveau mais les technologies sont aujourd’hui prêtes, accessibles et peu coûteuses ». Pourtant, les banques vivent bien une révolution dans leur organisation interne. Il s’agit de mettre du fun dans un secteur traditionnellement très sérieux car garant de la confiance que lui accorde le client. À l’heure où l’information et le conseil sont disponibles partout et pour tous, la banque doit proposer davantage de diversification et ne s’adresse plus à un client générique. Du geek également client des banques 100 % en ligne (Starling, N26, Fidor) qui va chercher


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l’information lui-même à la grand-mère qui a besoin de conseil, la diversité des besoins ne cesse de s’amplifier et les établissements sont de plus en plus en capacité d’y répondre.

Mutation des modes de fonctionnement

Pour le collaborateur de la banque impliqué dans le digital, il est aujourd’hui recommandé de remiser le costume gris – même avec des chaussettes ou des lacets chaussure de couleur – pour revêtir une tenue plus casual, où la tenue du Friday wear devient celle de tous les jours. Le marché de la cravate a du mouron à se faire ! Au-delà de l’aspect vestimentaire, deux problématiques, peut-être antagonistes, émergent : la première est la conciliation du collaborateur de banque avec la dimension plus créative de sa personnalité et – surtout – de sa part utilisateur de service bancaire, avec une dimension ludique mise en avant. La seconde est la nécessaire cohérence de cette approche digitale avec tous les métiers et départements de la banque. Si une équipe seulement opère au sein digital de l’établissement et profite de processus agiles, la révolution ne peut être durable car se heurte à un cœur empreint de conservatisme. Il faut une mutation profonde des modes de fonctionnement et des prises de décision plutôt longues au sein d’un grand groupe bancaire que sont devenues les banques

panafricaines. Elles doivent mettre en œuvre leur ingéniosité pour développer des partenariats à venir avec différents acteurs.

Les clients refusent les anciens modèles

Est-ce à dire que le banquier traditionnel va disparaître au profit des technos ? Certainement le banquier généraliste, oui ; mais l’expertise aujourd’hui exigée, pour être en conformité avec toutes les réglementations s’appliquant au secteur, promeut les profils très spécialisés. Geek ou pas, à la page ou pas, le digital demeure de la technologie qui ne doit en aucun cas faire oublier l’humain – l’ETP dans le jargon du gestionnaire derrière lequel se cache un collaborateur/client. Un sujet qu’a bien identifié Arshad Rab, directeur général de l’Organisation

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européenne pour le développement durable (EOSD) dont la préoccupation « ne concerne pas la menace que la technologie représente pour le travail humain. De toute façon, nous ne pouvons pas “ dé-numériser ” l’économie ou arrêter les évolutions futures. Je suis profondément préoccupé par le fait que les gouvernements, les organismes de réglementation, les entreprises et la société ne se rendent pas compte du besoin pressant de prendre des mesures immédiates et fermes pour assurer une transition en douceur vers l’ère des algorithmes et de l’intelligence artificielle. Le danger du chômage massif et de la déstabilisation des marchés est réel mais évitable, pourvu que nous agissions rapidement et intelligemment. Je demande donc des actions urgentes et invite les parties prenantes à travailler ensemble pour créer un résultat gagnant-gagnant et ne pas attendre que les perspectives s’assombrissent ». Les nouveaux acteurs bouleversent l’écosystème bancaire et financier, et ce à l’échelle globale. McKinsey a ainsi évalué que les banques en Europe et au Royaume-Uni sont en risque de perdre au moins un tiers de leurs profits au bénéfice des « disrupteurs » digitaux. La digitalisation stimule la concurrence

C’est à la lumière de la complexité du panorama et de la mise en perspective des forces et faiblesses des différents acteurs que doit se construire la réflexion d’un établissement sur sa stratégie.


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et met la pression sur les marges des services financiers. Sur le plan de la demande des services financiers, le changement est radical dans le comportement des clients. Aujourd’hui, les délais de réalisation d’une transaction attendus sont bien moindres qu’auparavant ; il est difficile au client aujourd’hui de concevoir, dans cette ère numérique, que les banques pratiquent encore des jours de valeur et mettent plusieurs jours pour transférer de l’argent, voire qu’une distinction demeure entre jours ouvrés et jours de fermeture des agences dans le processing des transactions.

Une concurrence déloyale ?

Les contraintes réglementaires auxquelles sont assujetties les banques ne peuvent plus être entendues pas les clients car d’autres solutions non bancaires arrivent à les dépasser. Les utilisateurs souhaitent profiter des services bancaires à partir de n’importe quel appareil, à tout moment et de n’importe où. Attention cependant à ne pas baser tout le modèle sur ce type de demande, car en parallèle coexiste une population qui a une moindre appétence pour l’utilisation des nouvelles technologies et qui a besoin d’être informée, formée, convaincue de l’intérêt d’utiliser ces nouveaux services. C’est le cas en Afrique de l’Ouest par exemple où nombre de futurs utilisateurs de la monnaie mobile ont encore à être convaincus de passer du cash vers ce type de solution. Les concurrents sont souvent des start-up avec une existence de quelques années et ne réalisant pas encore de profits. Elles subsistent grâce à des apports en capitaux, misant sur la valorisation à terme des parts du capital et sur la capacité des entreprises à générer des bénéfices à moyen terme. Elles se tournent alors vers les grands acteurs pour bénéficier d’effets d’échelle, de visibilité, et donc de viabilité sur le moyen-long terme. La complémentarité avec les banques se lit aussi dans la capacité des start-up à obtenir des fonds de roulement auprès des banques, et les difficultés rencontrées pour ce faire. Au-delà de la concurrence et du bouleversement du modèle de commercialisation des produits et services financiers des acteurs traditionnels, ces entités sont aussi fragiles et cherchent aujourd’hui des solutions pour durer. C’est à la lumière de la complexité du panorama et de la mise en perspective des forces et faiblesses des différents acteurs que doit se construire la réflexion d’un établissement sur sa stratégie. Où David et Goliath auraient davantage intérêt à la coopération qu’à l’affrontement… n

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CONTREPOINT

Quelles conséquences

pour les ressources humaines ? Les rapports aux services bancaires changent, en Afrique comme en Occident, modifiant la nature et la structure de l’emploi : des robots, moins de personnel, davantage de qualifications requises. Faut-il s’en alarmer ? Par Alain Le Noir, conseiller du président du Club des dirigeants des banques et établissements de crédit d’Afrique

V

oici une trentaine d’années, il était courant d’entendre dire sous forme de boutade : « Là où on ferme un café s’ouvre une agence bancaire. » D’ailleurs, plusieurs économistes prédisaient : « La banque sera la sidérurgie de demain. » Je l’entends encore dire aujourd’hui chez certains responsables syndicaux. À un moment où les politiques prédisent pour le secteur tertiaire « la fin du travail », où tout au moins la raréfaction du travail, la révolution numérique entraîne (où entraînera) la suppression de certains emplois non qualifiés. Par contre, elle s’accompagnera d’une montée des compétences qui justifie déjà d’intensifier la formation des salariés en particulier dans nos banques. Sur le plan quantitatif, nous sommes indiscutablement au début d’une phase descendante partout dans le monde même si celle-ci n’a sans doute pas encore commencé en Afrique du fait des faibles taux de bancarisation en Afrique subsaharienne (entre 10 % et 15 %). Lesquels sont dus principalement à un taux de paupérisation qui reste voisin de 50 % mais aussi à la pénétration des institutions de microfinance (28 % du marché au Burkina Faso). Voyons quelques exemples hors du continent africain qui laissent à supposer une prochaine évolution semblable en Afrique : Aux États-Unis, la Bank of America, première banque de dépôts, teste des « mini-agences » 100 % automatiques où les clients gardent la possibilité de discuter « en visio » avec un conseiller à distance. Plus de guichetier, plus personne : juste une machine. Ce robot froid et impersonnel existe déjà à Denver et à Minneapolis. La machine prend quatre fois moins de place et coûte moins cher que le guichet local. On y accède par carte bancaire permettant de retirer, verser, déposer des chèques et autres opérations courantes. Grâce à l’usage de ces « robots-banques », la Bank of America a déjà fermé 1 300 agences en six ans, soit 22 %.


D O S SIE R

54 MOYENS DE PAIEMENT État des lieux

Des agences désertées

Dans la zone euro, le nombre d’agences a diminué en moyenne de 15 % entre 2009 et 2015 (dont -12 % en Allemagne, -30 % en Espagne, -44 % aux Pays-Bas). En France, où le secteur bancaire emploie 2,3 % des salariés du secteur privé, l’institut BVA calcule que si 52 % des Français se rendaient plusieurs fois par mois à leur agence bancaire en 2010, ils ne sont plus que 20 % à le faire aujourd’hui. Le nombre d’agences est passé entre 2009 et 2015 de 38 311 à 37 567 (-2 %) et le phénomène s’accélère. Ainsi la BNP va fermer 200 agences d’ici à 2020, soit une baisse de ses effectifs de 2 % à 4 % chaque année. De son côté, la BPCE va en fermer le double en trois ans en portant ses ventes à distance de 11 % à 40 % et en réduisant ses effectifs de 3 600 emplois. Même les DAB-GAB sont de moins en moins fréquentés. Si hier les agences bancaires remplaçaient les bistrots, aujourd’hui, notamment dans les petites communes, on voit de plus en plus de lunettiers et d’agences immobilières remplacer les banques… En Afrique subsaharienne, on ouvre toujours de nouvelles banques (il y en a davantage en Côte d’Ivoire qu’au Maroc, plus au Sénégal qu’en Tunisie). On crée toujours des agences en milieu urbain (elles ont doublé en cinq années en Uemoa de même que le nombre de DAB-GAB) et on continue à créer des emplois, mais pour combien de temps ? Si Attijariwafa a ouvert 438 agences dans les 25 pays de son réseau en 2016 (+ 11 %), au Kenya, pays pionnier dans le domaine du digital, onze des principales banques ont supprimé 1 340 emplois en 2016 tout en développant la digitalisation de leurs services.

À la recherche d’experts

Les recrutements massifs à des niveaux de formation très bas (on privilégiait il y a encore trente ans les formations initiales en interne au travers des cours préparatoires au CAP et au BP banque) sont partout terminés. Du Certificat d’études, on est passé au Bac+ 2 et aujourd’hui à Bac + 4. Stéphane Dubois, le DRH de la Société Générale, le confirme : « Nos clients ne se déplacent plus dans leur agence que lorsqu’ils ont une question précise à poser et un bon niveau d’informations préalable. » Cette évolution justifie d’un niveau de recrutement de plus en plus élevé : « À la SG, 47 % des recrutements actuels correspondent à un niveau de cadres contre 20 % il y a seulement deux ans. » Des « métiers » à faible valeur ajoutée pâtissent de l’automatisation de certains services : les chargés d’accueil et de service clientèle, qui représentaient 20 % des emplois en 2013, ne sont plus aujourd’hui que 13 %. À l’inverse, on assiste à une augmentation des recrutements ayant le profil d’experts, comme les conseillers en gestion de patrimoine et les chargés de clientèle d’entreprises, ainsi que de spécialistes dans les nouveaux métiers concernant la transformation digitale. Les banques se renforcent (et continueront à le faire) dans l’audit et le contrôle interne, dans le contrôle de gestion, dans la partie juridique, la conformité, la gestion des ressources humaines, l’informatique, les

opérations liées au commerce international et quelques autres spécialités comme le risk management, etc. Ces spécialités requièrent des connaissances aujourd’hui acquises, en bonne partie, à l’université où dans les grandes écoles. Les évolutions rapides que l’on observe dans des domaines comme la réglementation, la diversification des risques, justifient une formation de plus en plus pointue et permanente. Dans nos banques, en Afrique comme ailleurs, les formations sont de moins en moins « diplômantes » : plus de CAP, presque plus de BP et sans doute de moins en moins d’ITB (management bancaire). Les fondamentaux de notre profession sont acquis en amont de l’entrée dans la banque. La formation est de plus en plus qualifiante et orientée vers le renforcement des compétences par filières « métiers » ; dans la banque, on se spécialise.

On appréciera toujours son banquier

Les banques respectent la même réglementation, proposent, à peu de chose près, les mêmes produits et services, utilisent des progiciels aussi performants. La concurrence est rude et le sera de plus en plus. Plus que jamais, les banques qui réussiront sont celles dont les collaborateurs auront la meilleure maîtrise de leur métier : savoir accueillir et informer le client, savoir le garder, le fidéliser. Les budgets de formation seront de plus en plus élevés (autour de 5 % de la masse salariale en Europe), mais utilisés avec la préoccupation d’un retour sur investissement de plus en plus rapide. Les dirigeants seront de plus en plus attentifs à la rentabilité de la formation même si celle-ci nécessite, comme pour tout investissement, un certain délai. La formation s’inscrit comme un outil prioritaire de la GPEC (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences). Faut-il se réjouir de ses évolutions ? Pas toujours… On peut comprendre la robotisation pour la distribution de l’essence dans les stations-service, des services de la caisse chez l’épicier. On peut comprendre la disparition du « poinçonneur des Lilas » dans le métro. Mais la banque ne vend pas des savonnettes, ni des litres de diesel : c’est son argent, une partie de son patrimoine que le client confie en confiance à son banquier. Toutes les études d’opinion aboutissent au même constat : on n’aime pas la banque en tant qu’institution, mais on apprécie généralement son banquier : l’homme, où la femme, que l’on sollicite plus ou moins confidentiellement pour des conseils, des appuis. Certes, je ne le conteste pas, la machine est d’un appui certain pour les tâches répétitives. Mais la machine ne remplacera jamais l’homme dans la complexité de certaines tâches qui sont au cœur de notre métier comme la prévention des risques, le montage de programmes complexes de financement ou les moyens à mettre en place pour le respect d’une réglementation de plus en plus tatillonne et légitimement exigeante. Si notre place dans la mise à disposition des moyens de paiement est de plus en plus concurrencée par d’autres professions, nous reviendrons à ce qui est notre métier d’origine, la force et la noblesse de notre métier : l’intermédiation financière. C’est notre raison d’être au service de nos économies. n

Si notre place dans la mise à disposition des moyens de paiement est de plus en plus concurrencée par d’autres professions, nous reviendrons à ce qui est notre métier d’origine, la force et la noblesse de notre métier : l’intermédiation financière.


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MAROC

TRANSITION DÉLICATE POUR LE DIRHAM Le Maroc entame son passage vers un régime de change flexible. La réforme soulève l’inquiétude des opérateurs qui redoutent une dévaluation, en dépit des messages rassurants des autorités. Rabat, Aboubacar Yacouba Barma

C

’est un gouverneur de Bank Al-Maghrib (BAM) très remonté qui a fait la leçon aux banques, le 20 juin, à l’occasion de la conférence de presse trimestrielle qui suit la réunion du conseil d’administration de la Banque centrale marocaine. Avec son franc-parler habituel, Abdelatif Jouahri n’a pas masqué sa mauvaise humeur : « Je suis très mécontent parce qu’on spécule contre le dirham alors que nous considérions les banques comme les meilleures porte-parole de cette réforme auprès des opérateurs ! » Le banquier fait référence à l’emballement qu’ont vécu les salles des marchés à la veille du lancement du processus de passage d’un régime fixe à un régime flexible. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre mai et juin, la Banque centrale a injecté pas moins de 44 milliards de dirhams (4 milliards d’euros), soit 1,2 milliard de dirhams par jour. Cette ruée inhabituelle s’explique par des opérations de couverture de risque. L’imminence de la libération progressive du dirham et les craintes de son éventuelle dépréciation ont provoqué ces prises de position inhabituelles sur les marchés, obligeant la Banque centrale à agir dans l’urgence. La pression sur les réserves de change, qui couvraient jusque-là plus de six mois d’importation, était telle que BAM a d’abord réduit de moitié, puis coupé net, le robinet des 50 millions d’euros qu’elle injectait par jour et par banque. Le temps de voir plus clair : le gouverneur soupçonne ouvertement les banques d’avoir entretenu la panique pour augmenter leurs marges. « Je suis déçu, car

on remet en cause notre crédibilité et je veux savoir qui a fait quoi », a prévenu Abdellatif Jouahri qui a convoqué les responsables des quatorze établissements bancaires de la place pour se plaindre de leurs pratiques. Surtout, la Banque centrale et l’Office des changes, autre institution impliquée dans le processus de réforme du change marocain, ont diligenté des enquêtes. « Des sanctions vont tomber », a poursuivi Abdellatif Jouahri qui s’est engagé personnellement dans ce dossier, chapeautant la préparation de la réforme depuis des années ; il entend garantir sa réussite jusqu’au bout.

Inquiétudes des marchés

Abdellatif Jouahri a tenu, au 1er semestre, quatorze réunions avec les établissements bancaires pour baliser la réforme et convenir des nouveaux instruments de couverture. La Banque centrale a concentré ses efforts sur la sensibilisation des opérateurs aux nouvelles règles de change. L’objectif était d’une part de familiariser les opérateurs en management des couvertures de risques, mais aussi et surtout

Pour le FMI, l’exposition de l’économie marocaine aux risques de change reste limitée du fait d’un niveau bas de la dette publique en devises.

de rassurer le marché sur les conditions des plus favorables dans lesquelles va se dérouler la transition. A priori, les banques avaient joué le jeu puisque, depuis le début de l’année, les rencontres et les séminaires sur la flexibilité du régime des changes se sont intensifiés à l’approche de l’échéance. Dans le même temps, les banques ont assuré la promotion de leurs services en matière d’instruments de couverture des risques. Paradoxalement, cette sur-communication aurait amplifié les inquiétudes, car en dépit des assurances données par les autorités monétaires sur le fait que le lancement de la migration ne s’accompagnera d’aucune dévaluation, les opérateurs ont voulu réduire les risques. Une bonne affaire pour les banquiers heureux de satisfaire leur clientèle, au grand dam des autorités monétaires qui voient ainsi leurs efforts pour une réforme en douceur contrariée par une spéculation qui n’a aucune raison d’être. La décision de la Banque centrale de réduire drastiquement le volume des devises qu’elle met habituellement et quotidiennement, à la disposition des banques, ainsi que les inspections lancées tous azimuts, ont soulevé quelques incompréhensions auprès des traders marocains. Pourtant, l’emballement des marchés à la veille d’une importante réforme peut sembler normal, d’autant que le recours aux instruments de couverture n’était systématique qu’avec de gros clients. Surtout, la pratique est considérée comme légale, ce qui n’est pas l’avis de la Banque centrale qui se demande si elle ne masque pas des opérations spéculatives.


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Report de dernière heure Alors que tout était prêt pour le lancement de la libéralisation progressive du dirham comme prévu début juillet et à la veille de la conférence de presse que devrait tenir conjointement le ministre de l’économie et des finances Mohamed Boussaid et le gouverneur de la Banque centrale, Abdelatif Jouahri, pour en fixer les modalités, le processus a été tout simplement arrêté. Selon plusieurs sources, l’exécutif a voulu reprendre la main sur ce dossier que chapeaute Bank Al-Maghrib (BAM) depuis 2010. C’est en tout cas ce qu’a laissé entendre le chef du gouvernement lors de sa première sortie médiatique quelques jours après le report. « Bank Al Maghrib a annoncé une date pour la réforme, mais nous avons remarqué qu’il fallait une nouvelle étude pour connaître l’impact sur certains aspects », a souligné Saad Eddine El Othmani qui a également confirmé que « seul le gouvernement peut prendre une telle décision à travers le ministère des Finances ». La balle est donc désormais du côté du gouvernement Du côté de la BAM on se borne depuis à expliquer que « la mission technique est remplie, la décision politique est de la responsabilité des autorités ». Le chef du gouvernement a néanmoins précisé certains

Conditions favorables

Pour les opérateurs, ces opérations de couverture s’expliquent par la mauvaise expérience égyptienne et, dans une moindre mesure, par le risque d’un scénario à la turque. Ces deux pays, aux économies plus intégrées que celle du Maroc, ont vu leur monnaie se déprécier sensiblement après leur accès à un marché de changes flottants. Une comparaison que récusent les autorités monétaires qui mettent en avant la différence de contexte économique entre le Maroc et les deux pays « qui se sont vus imposer un changement de régime du fait de la fragilité de leur situation économique. Or, pour le Maroc, c’est une démarche voulue et basée sur l’importance des prérequis notamment une dette soutenue, des investissements spéculatifs assez faibles, une inflation largement maîtrisée, une réglementation de change rigide ainsi qu’un déficit budgétaire globalement contenu », explique Mounir Razki, directeur des opérations monétaires et de changes à la Banque centrale. Il est vrai que la hausse des prix avoisine 2 % au Maroc alors qu’elle frôle la barre des 20 % en Égypte. « Il n’y aura pas de dévaluation du dirham, car les fondamentaux

Le gouverneur de Bank Al-Maghrib, Abdelatif Jouahri.

aspects de la libéralisation notamment de la bande de fluctuation. « La largeur actuelle de la bande est de 0,6 % et la proposition est de passer à 5 %, soit une fluctuation de plus ou moins 2,5 % » qui n’est pas une grande marge et n’engendrera donc pas d’impacts négatifs que certains craignaient. » Depuis le débat a repris de plus belle avec cette fois, des voix qui remettent même en cause la réforme, estimant que l’économie marocaine, encore peu compétitive, n’est pas prête. De passage en début du mois de juillet au Maroc, une mission du FMI a réitéré qu’il y a « aucune raison » de craindre une dépréciation du dirham. Ce qui n’a point fait bouger les choses, le gouvernement expliquant ne pas vouloir d’annonces en grande pompe pour ne pas raviver les spéculations. « Le Maroc est prêt à la flexibilisation et un léger décalage n’est pas un problème. À long terme, nous ne voyons pas désalignement ni de déséquilibre du Dirham » a expliqué Nicholas Blancher, économiste au FMI. Réponse du chef du gouvernement : « il y a un contexte social à prendre en compte. Nous ne pourrons mener une telle réforme de manière purement technique d’où la nécessité de prendre les précautions nécessaires à travers des mesures d’accompagnement. »

sont solides. Nous ne sommes pas dans une situation de crise de changes, mais devant une opération de flexibilisation volontaire qui ne nous a été imposée par aucun partenaire », martèle Abdelatif Jouahri. Depuis de nombreuses années, le FMI plaide en faveur d’un régime de change plus flexible, estimant qu’un « assouplissement des taux de change contribuera à absorber les chocs exogènes et à préserver la compétitivité des entreprises nationales sur les marchés mondiaux ». Cependant, bien que le processus ait été lancé en 2010, la Banque centrale a repoussé l’échéance, dans l’attente d’une convergence de conditions favorables et surtout, optant pour une réforme progressive. Pourtant, les premiers jours seront déterminants dans la réussite de cette réforme qui, selon le gouverneur de la Banque centrale, va s’étaler sur au moins quinze ans. Dans une première phase, le dirham flottera dans une bande déterminée par la Banque centrale. De même, le panier actuel de cotation, constitué de 60 % d’euros et 40 % de dollars, sera maintenu. Une transition prudente donc, destinée à accompagner son assimilation par l’économie marocaine que le gouverneur

Abdelatif Jouahri qualifie de « démarche de dromadaire qui entre deux pas, réfléchit ». Les sept années de préparation avant le début du processus ont ainsi permis aux autorités monétaires de se préparer, avec le soutien du FMI, à la mise en œuvre des principaux aspects techniques de la migration notamment la modélisation macroéconomique, le développement du marché des changes ainsi que la stratégie de communication. C’est cette démarche qui, conjuguée aux conditions macroéconomiques favorables actuelles, suscite l’adhésion des acteurs nationaux mais aussi des partenaires et des agences de notation.

Transition contrôlée

Pour le FMI qui suit de très près la réforme notamment à travers la ligne de précaution et de liquidité (LPL) dont il fait bénéficier le Maroc depuis 2012, l’exposition de l’économie du Royaume aux risques de change reste limitée du fait d’un bas niveau de la dette publique en devises. Cette dernière se situe à 30 % du PIB et les dettes extérieures sont de longues maturités, tandis que le portefeuille d’investissements étrangers est


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modéré. L’exposition au risque de change chez les entreprises et les banques marocaines est également limitée selon Fitch Ratings, pour qui la libéralisation partielle du dirham n’aura qu’« impact limité sur la stabilité macroéconomique à court et à moyen terme ». Certains économistes marocains s’inquiètent toutefois de ce qu’il adviendra en cas de chocs exogènes, car l’économie marocaine reste vulnérable ; là réside tout l’enjeu de cette réforme attendue de longue date. La Banque centrale peut certes intervenir à tout moment pour soutenir sa monnaie, mais en plus de donner un mauvais signal au marché, cette démarche pourrait mettre à nu d’autres vulnérabilités de l’économie du pays. n

UEMOA

LES DÉBUTS LABORIEUX DU BIC S’il a permis de rehausser le classement des pays de l’Uemoa dans le Doing Business, le Bureau d’information sur le crédit (BIC) bute sur le difficile recueil du consentement des données personnelles. Dakar, Seydou Ka

L

ancé en février 2016 afin de corriger l’asymétrie d’informations entre les banques et leurs clients, le Bureau d’information sur le crédit (BIC) de l’Uemoa affiche un premier bilan contrasté. Au terme des quinze premiers mois de mise en œuvre de cette réforme, 129 établissements assujettis sur les 181 concernés, ont été jugés aptes à participer au système de partage d’information sur le crédit, à la suite de tests de qualification. Parallèlement, le nombre de clients sur lesquels des informations sont disponibles dans la base du BIC est passé de 30 694 à fin février 2016 à 805 630 au 12 mai 2017, à raison de 7 864 pour les personnes morales et 797 766 pour les personnes physiques. Le nombre de contrats enregistrés est estimé à 1 902 829. L’essentiel de ces données provient de la Côte d’Ivoire, première économie de l’Union, avec 1 283 925 contrats, suivie du

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Sénégal (261 558 contrats). La Guinée-Bissau, elle, n’a fourni que 3 312 contrats au BIC. Ces évolutions ont permis aux pays de l’Uemoa de réaliser des progrès dans le dernier classement du Doing Business. Même si les équipes chargées de ce classement ont déploré la faible dissémination d’informations positives et négatives sur les crédits octroyés aux personnes physiques et morales, tant au niveau du BIC que de la centrale des risques bancaires, ainsi que la profondeur limitée des données historiques disponibles et l’impossibilité d’accéder aux données sur les crédits de faible montant. Conséquences ? Parmi les pays de l’UMOA, seuls la Côte d’Ivoire et le Sénégal ont obtenu respectivement un bonus de 2,3 points et 0,6 point dans l’édition 2017 du Doing Business au titre de la couverture d’une proportion satisfaisante de la population adulte par le BIC. De plus, suivant les statistiques fournies par CreditInfo-Volo, structure choisie par la BCEAO pour opérationnaliser le BIC dans les huit pays de l’Uemoa, au 12 mai 2017, pour 395 786 prêts déclarés par les établissements financiers des pays où la loi uniforme sur le BIC est en vigueur, seuls 32 872 rapports de crédit ont été consultés, soit un taux de consultation de 8,3 %. Pourtant, la loi fait obligation aux banques de consulter systématiquement les rapports de solvabilité lors de la mise en place des prêts. Selon Adamou A. Sambaré, directeur général de CreditInfo-Volo, la principale difficulté rencontrée par les banques concerne le recueil du consentement pour les prêts existants, qui expliquerait le niveau relativement faible des déclarations. « Le législateur prévoit le consentement du client pour le partage de ses données personnelles afin de le protéger, mais le recueil de ce consentement entraîne des réticences pour la clientèle des banques, notamment ceux qui ont des prêts en cours », explique-t-il.

L’obstacle des données personnelles

En revanche, pour les nouveaux détenteurs de compte, le recueil du consentement est relativement facile, « parce qu’ils y trouvent leur intérêt ». En fait, la persistance des contraintes d’ordre socioculturelles est perçue comme le principal obstacle au développement du BIC dans les pays de l’Uemoa. Pour corriger ces dysfonctionnements, la BCEAO entend poursuivre, en collaboration avec la SFI (Société

financière internationale), des actions de sensibilisation et d’éducation financière en direction du public, en particulier le recueil du consentement des clients, à participer au système d’information sur le crédit à travers les supports de communication. Il a aussi été retenu, à l’issue de la conférence sur le « partage de données sur le crédit dans l’Uemoa pour l’amélioration de l’inclusion financière », organisée par la BCEAO en partenariat avec la SFI, le 1er juin à Dakar, la mise en place du Scoring pour une meilleure utilisation des données et d’une interface avec le système d’information bancaire pour l’automatisation des consultations des rapports de solvabilité, ainsi que l’intégration des données des grands facturiers (eau, électricité, téléphonie) dans la base de données du BIC pour lui donner une taille critique.

Multiplier par quatre les crédits octroyés

La société CreditInfo-Volo est invitée à concevoir un protocole technique pour arrimer ces grands comptes au système de partage d’information sur le crédit de l’Union, mais aussi pour intensifier l’assistance et la formation technique des établissements assujettis pour la transmission des données, l’exploitation des rapports de crédit, en vue de leur permettre de participer efficacement au système de partage d’information sur le crédit. En effet, à travers les modèles sud-africain, marocain, kényan, zambien et italien, on relève l’importance d’un cadre efficace de régulation et de coordination des activités de crédit. Dans cette perspective, l’adhésion des organismes de protection des données personnelles, ainsi que les associations de défense des intérêts des consommateurs au dispositif de partage d’information sur le crédit, constitueront un atout. « La conférence nous a fourni de nouveaux éléments de culture sur l’importance du partage de données sur le

Le BIC rassure les banques et leur permet de donner des prêts moins risqués. Dans certains pays, la création d’un BIC a permis de multiplier par quatre les crédits octroyés à la clientèle.


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crédit », s’est réjoui Tiémoko Meyliet Koné, le gouverneur de la BCEAO. Selon Adamou A. Sambaré, l’expérience de certains pays a montré que l’octroi de crédit augmente sensiblement avec un bureau d’information sur le crédit : « Le BIC rassure les banques et leur permet d’accorder des prêts moins risqués. Dans certains pays, la création d’un BIC a permis de multiplier par quatre les crédits octroyés à la clientèle. » L’objectif principal visé, et en grande partie atteint, à travers le BIC, est de réduire l’asymétrie d’information entre banques et clients et de contribuer à l’amélioration du portefeuille des établissements de crédit et des institutions de microfinance. Le nouveau dispositif prudentiel tel qu’il est conçu vise à amener les banques à courir moins de risques, donc à n’accorder du crédit qu’aux clients ayant consenti, explique un responsable de la BCEAO. Laquelle espère aussi favoriser l’inclusion financière grâce aux informations fournies par le BIC. n

FORUM AFRICA SMB

COMMENT REDYNAMISER LES PME ? La 4e édition du Forum Africa SMB s’est tenue le 8 juin dernier à Paris. Malgré des rencontres régulières pour accompagner les PME en Afrique, les blocages subsistent. Comment les éviter ? Par Marie-France Réveillard

L

’un des principaux éléments de réponse au manque de dynamisme apparent des PME africaines, repose sur leur difficile accès aux financements. Elles « représentent 90 % des emplois et seulement 20 % d’accès au crédit bancaire », rappelle Dogad Dogoui, organisateur du Forum Africa SMB. « Notre position en Afrique pour 2030 se construit maintenant, mais nous sommes confrontés à des problèmes de gouvernance. De plus, il faut accentuer la lutte contre la corruption, construire des modes de gestion efficaces et stabiliser la fiscalité pour favoriser nos investissements », explique Étienne Giros du Conseil français des investisseurs en Afrique

AFRICAN BANKER

(CIAN). Aujourd’hui, « les garanties demandées par les banques sont problématiques : le petit entrepreneur est mort avant d’avoir commencé », poursuit-il. La faiblesse des fonds propres, les réticences « naturelles » à faire appel aux actionnaires externes, la rareté de la trésorerie, les estimations aléatoires du capital requis ou encore les sous-évaluations des coûts d’investissement et de fonctionnement, sont autant d’éléments qui pénalisent les PME dans leur accès au crédit. Parallèlement, les méthodes de gestion aléatoires associées aux carences en ressources humaines, expliquent aussi la frilosité des banques. Les établissements bancaires sont insuffisamment équipés en services spécifiques adaptés aux dossiers de financement des PME africaines. Enfin, le manque de garantie en cas de crédit défaillant et le flou juridique de certains pays, finissent par décourager les banques d’investir.

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Les nouveaux leviers de financement

Augmenter les garanties apparaît comme un impératif pour attirer les investisseurs. « Nous avons créé notre propre vendeur qui favorise l’e-réputation des entreprises selon un système de notation des produits en vente. Les états financiers que nous validons favorisent aussi l’accès au crédit des PME », déclare Jérémy Doutté, le cofondateur de Jumia. Patrice Passy, de DB Conseils, ajoute qu’il faut « favoriser les investissements locaux », tandis qu’Elie Nkamgueu du Club efficience entend s’appuyer sur la diaspora. Thameur Hemdane, créateur de la plateforme de financement Afrikwity, cherche quant à lui, à attirer de nouveaux investisseurs : « Nous venons d’obtenir l’agrément de l’autorité des marchés financiers qui nous permet de créer un écosystème favorable. Vous pouvez devenir investisseur à partir de 100 euros et nos procédures dématérialisées

Trois questions à…

DOGAD DOGOUI,

président du Forum Africa SMB Pourquoi avoir choisi le thème du financement des PME cette année ? Le président Emmanuel Macron a mis l’accent sur le financement des PME africaines comme base de développement. Ce forum réfléchit aux solutions pratiques à apporter. Cette année, les propositions sont très concrètes et novatrices. Cette journée sera suivie par d’autres sessions de travail. Nous préparons un livre blanc afin d’attirer les investisseurs. Quel est votre positionnement personnel dans l’environnement PME ? En tant que binational, j’apporte ma contribution grâce à mon réseau. Je n’ai pas été missionné à titre personnel par le Président, mais j’ai décidé de répondre à son appel. J’anime une plateforme de PME et je rencontre les dirigeants depuis plus de quinze ans. Je travaille avec le patronat, les institutionnels

et les entrepreneurs de terrain. J’ai une vision globale qui permet aux acteurs de se rencontrer. Aujourd’hui, je fais en sorte que nos conclusions arrivent auprès des plus proches du Président avec lesquels je suis en relation — ils ne sont pas forcément dans l’organigramme. Depuis un an, je véhicule la nouvelle vision politique de « La France en marche » et je sais que nos propositions seront entendues, car elles sont attendues. Comment êtes-vous reçu aujourd’hui en Afrique ? Je suis très bien reçu dans les palais, mais aussi auprès des populations. Je suis considéré comme un membre de la diaspora, persévérant. Je me bats pour que les Africains soient acteurs de leur histoire et ils le savent. Ils connaissent mon pedigree et ma capacité de travail. Si cela est reconnu en France, tant mieux. Ma place est de prendre des initiatives y compris à titre personnel.


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FINANCES ET MARCHÉS

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permettent d’éviter les lourdeurs juridiques. » Récemment, la Bank of Africa (BOA) s’est lancée dans le partage des risques. Elle a défini des critères spécifiques d’analyse de dossiers et de suivi de financement consacrés aux PME africaines. En janvier 2017, le Fonds franco-africain pour le développement des PME africaines et françaises est devenu le premier fonds de capital-investissement cross border entre l’Afrique et la France. Doté de 77 millions d’euros, il est le produit de l’alliance entre Bpifrance et AfricInvest, pour une période de dix ans. Son objectif est d’accélérer la croissance des PME innovantes africaines et françaises. n

TOGO

L’ÉTAT VEUT DES BANQUES PLUS ACTIVES Le Togo bénéficie d’un secteur bancaire solide et en croissance. Néanmoins, l’État considère qu’il concourt trop peu au financement de l’économie, et multiplie les initiatives pour l’y encourager. Lomé, Edem Gadegbeku

A

u Togo, en 2016, l’encours des dépôts effectués auprès des banques et systèmes financiers décentralisés a augmenté de 15,2 %, s’inscrivant à 1 474 milliards de F.CFA (2,25 milliards d’euros). Sur la même période, l’encours du crédit a aussi bondi de 16 %, s’établissant à 1 169 milliards de F.CFA (1,78 milliard d’euros). L’APBEF-Togo (Association professionnelle des banques et établissements financiers) calcule que le secteur bancaire a réalisé en 2016 « un résultat net global de 62 milliards de F.CFA contre une perte de 50 milliards en 2015 ». Des chiffres qui ont concouru à une hausse du taux de financement de l’économie par les institutionnels privés, à 37 %. Une donne dont se réjouit le ministère des Finances, puisqu’elle a « permis de porter à 64 % le taux d’accès aux services bancaires et financiers pour la population âgée de plus de quinze ans », signe que l’« inclusion financière est en forte progression ».

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Une embellie qui ne cache pas pour autant les énormes défis que la quinzaine de banques et les deux établissements financiers regroupés au sein de l’APBEF-Togo devront encore relever pour apporter une autre plus-value à la dynamique du financement de l’économie. « La Banque centrale nous a transmis des préoccupations des opérateurs économiques selon lesquelles nos conditions débitrices sont encore élevées, comparativement aux autres pays de la sous-région. Dans l’analyse de ces préoccupations, nous nous sommes rendu compte que la vive concurrence locale, signe du dynamisme des opérateurs bancaires, est aussi à la base de ce phénomène constaté », reconnaît l’APBEF. Laquelle a convenu d’ouvrir une discussion approfondie sur le sujet avec la BCEAO « pour trouver une solution pérenne à ces préoccupations », confie Michel Dorkenoo, premier responsable de l’APBEF-Togo.

Des taux d’intérêt trop élevés

« Le système bancaire dans son ensemble est stable, cependant les faiblesses de certaines banques pourraient menacer la solidité globale », critique sur le sujet l’AGET (association des 54 grandes entreprises du Togo), dans son dernier Livre blanc. Et l’AGET d’émettre des pistes de solution : « La concentration des prêts sur certains secteurs et sur un nombre limités d’entreprises fait que les banques sont davantage exposées aux risques liés à la baisse de la rentabilité dans ces secteurs. De ce fait, les banques devraient diversifier leurs portefeuilles de prêts afin de maintenir un équilibre entre le risque et le rendement. » Il est vrai que le Togo souffre de la comparaison avec les autres pays de l’Uemoa. Les autorités reconnaissent un taux d’intérêt débiteur moyen « relativement élevé » (8 %) contre une moyenne de 7,2 % dans l’Union, et 6,7 % en Côte d’Ivoire. D’autre part, la structure de l’épargne mobilisée par les membres de l’APBEF-Togo demeure « dominée par la collecte de ressources à vue qui limite leur financement de long terme » et l’accès au financement est encore faible, pour les PME. Aussi, Sani Yaya, ministre des Finances « exhorte les directeurs des établissements de crédit à poursuivre leurs efforts visant à accroître le financement de l’économie, mais à des taux réduits et dans des conditions saines ».

Les banques doivent accompagner la transition vers le recours à la Bourse.

Passer à l’action

Dans la pratique quotidienne, les clients des banques locales sont généralement en butte à des demandes de garantie presque insurmontables qui compliquent l’octroi du crédit, aussi bien aux personnes physiques que morales. « Ces garanties généralement réclamées sont le titre foncier, parce qu’a priori le foncier est inattaquable », explique une jeune entrepreneuse, Adèle Amouzou. Qui poursuit : « Le monde foncier est sens dessus dessous depuis plusieurs décennies, à telle enseigne que le titre foncier, à l’heure actuelle au Togo, peut difficilement servir de garantie. La désuétude et l’inexistence d’une législation idoine en la matière expliquent fondamentalement pourquoi un grand nombre de Togolais ne peut brandir ce type d’hypothèque devant une banque. » Sur ce point, l’État supervise des réformes devant aboutir à des améliorations et l’APBEF se veut optimiste. « Des discussions très avancées devraient aboutir à la mise sur pied d’un protocole d’accord avec la Direction des affaires domaniales et cadastrales pour le suivi des dossiers de création de titres fonciers et des inscriptions hypothécaires », rassure Cheikh Tidiane N’Diaye, vice-président de l’APBEF. De plus, note Rose Mivedor, directrice générale adjointe d’Orabank-Togo, il existe aujourd’hui des outils comme « les fonds de garantie qui accompagnent les banques dans le cadre du financement des investissements et non de la trésorerie (ANPGF, Fonds GARI, African Guarantee Fund, la Garantie à risque de l’AFD, etc.) », à même d’offrir une parade à l’option hypothécaire.

Second souffle venant des banques

Au-delà des critiques contre le financement bancaire, le CNC (Conseil national du crédit) rappelle qu’à la fin 2016, « le ratio crédits sur dé­pôts était à 79 % pour les banques et 85 % pour les institutions de microfinance ». La dégradation du portefeuille des banques et microfinances est évaluée fin 2016 à 20,2 %. « Les conclusions d’une étude officielle sur les déterminants de la dégradation du portefeuille des établissements de crédit devraient servir à rectifier le tir en la matière », rassure à nouveau Tidiane N’Diaye. Un optimisme que confortent trois directives édictées en juin 2016 par l’Uemoa et qui commandent le renforcement de la solidité et de la résilience du système bancaire et financier dans cette Union, avec comme institution orchestre, la BCEAO. La mise en œuvre


FINANCES ET MARCHÉS

AFRICAN BANKER

de ces normes prudentielles commande, à l’échéance du 30 juin 2017, le relèvement du capital social minimum de 10 milliards de F.CFA pour les banques et de 3 milliards de F.CFA pour les établissements financiers opérant dans cette zone monétaire. L’intérêt de l’État togolais s’explique également par le fait que l’accès au crédit figure au rang des indicateurs à valider par le Togo pour être éligible au programme « Compact » du MCA (Millenium Challenge Account) des États-Unis. Une préoccupation qui justifie la grande importance qu’accorde le gouvernement du Togo à l’opérationnalisation des BIC (Bureaux d’information sur le cré­dit), censés accélérer l’expansion de l’activité économique. Bien qu’actée en mars 2016, leur opérationnalisation se fait attendre, et « cette lenteur nous fait perdre des gains de point dans le classement du rapport Doing Business de la Banque mondiale. En outre, elle retarde l’éligibilité du Togo au programme MCA, qui permettra au budget national de bénéficier de ressources plus consis­tantes », reconnaît l’argentier de l’économie togolaise, Sani Yaya.

du pays », défend Clément Ahialey, président de cette association. Partageant cette analyse, le ministre de l’Agriculture, Ouro-Koura Agadazi, promet une restructuration : « Il faut à terme écrire une feuille de route pour lever les goulots d’étranglement et favoriser l’investissement du secteur financier au secteur agricole. » À l’heure où l’État togolais fait face à un déficit budgétaire évalué « à 537,45 milliards de F.CFA en 2017, soit environ 19 % du PIB », selon l’expert en finance Dodji Koumou et bénéficie d’un soutien triennal du FMI au titre de la FEC (Facilité élargie de crédit) s’élevant à 241,5 millions $, le gouvernement compte plus que jamais sur les banques locales. Dans cette optique, avise le ministre Yaya, « les besoins de financement du secteur privé seront plus importants et les composantes de l’APBEF seront davantage sollicitées. Je pense pouvoir compter sur vous pour réaménager vos dispositifs de risques afin de faciliter l’accès au financement des opérateurs économiques ». n

L’hypothèque des marchés financiers

CÔTE D’IVOIRE

Bien sûr, le Togo n’est pas le seul pays dans ce cas. « La plupart des entreprises de l’Uemoa sont des PME-PMI, alors que les banques ne financent généralement que les grandes entreprises. Ces PME n’ont pas la culture boursière. Il faut davantage de communication de la BRVM à leur égard », analyse Venance Agokpome, ancien vice-président de la Chambre de commerce du Togo. « La cotation boursière est une couverture permanente de risque pour toute PME dans la sous-région. Les grandes entreprises de l’Uemoa recourent le plus souvent au marché boursier car elles sont mieux organisées et structurées », précise de son côté Mensah Assigbi, directeur de la Société de gestion et d’intermédiation, dédouanant indirectement le secteur financier. « Les banques localisées dans notre zone monétaire doivent accompagner la transition vers le recours à la BRVM. Il appartient aux entreprises régionales de trouver un juste milieu entre le financement sur fonds propres et l’emprunt », explique, dans le même sens Michel K. Dorkenoo, directeur général de Banque Atlantique. L’« AGET rappelle que le financement du secteur agro-industriel, à travers les agropoles, regorge de niches à exploiter devant accélérer la croissance économique et le développement

NSIA BANQUE PRÉPARE SA COTATION BOURSIÈRE La NSIA Banque à capitaux ivoiriens a entamé son entrée en Bourse le 27 juin 2017 à travers l’offre publique de vente de plus de 4 millions d’actions pour un total de 34,5 milliards de F.CFA. Par Christophe Koffi

C

ette fois, c’est la bonne. La privatisation des banques à participation publique à travers la BRVM (Bourse régionale des valeurs mobilières d’Abidjan), engagée depuis 2013 par le gouvernement ivoirien, connaît un nouveau tournant avec l’entrée à la cote, maintes fois repoussée, de NSIA Banque. L’établissement bancaire a procédé, le 27 juin 2017, à une offre publique

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de vente (OPV) de 4 011 500 d’actions pour une valeur totale de 34,5 milliards de F.CFA (52,6 millions d’euros). Cette opération comporte 3 170 000 actions nouvelles émises dans le cadre de l’augmentation de capital en numéraire avec suppression du droit préférentiel de souscription, pour un montant de 27 milliards de F.CFA (41 millions d’euros). Parmi ces nouveaux titres, 695 100 actions sont réservées au personnel de la banque. De son côté, l’État cède au grand public ses 841 500 actions existantes, pour un montant total de 7,6 milliards de F.CFA. Pour cette OPV, le prix de l’action est fixé 9 000 F.CFA pour les personnes physiques et morales et 6 750 F.CFA pour le personnel de NSIA Banque. L’opération de souscription pilotée par la société de gestion et d’intermédiation Hudson & CIE devait initialement s’achever le 13 juillet. En fait, tous les titres étaient réservés dès le 3 juillet ! Selon Jean Kacou Diagou, président du conseil d’administration, cette opération va promouvoir l’actionnariat populaire de la banque et permettre de renforcer ses moyens financiers dans le cadre de sa stratégie de développement. Lors de l’entrée en Bourse, le consortium NSIA et CNPS, principal actionnaire de la banque, détiendra 75 % du capital de NSIA Banque, et 5 % seront détenus par la Caisse générale de retraite des agents de l’État (CGRAE), Les 20 % restants du capital (flottant à la BRVM) seront répartis entre le grand public (14,31 %), le personnel de NSIA Banque (3 %), ainsi que le Groupe NSIA (1,8 %) et la CNPS (0,9 %). NSIA Banque est la cinquième banque ivoirienne, en termes de ressources, affichant un bénéfice net de 17,12 milliards de F.CFA en 2016, pour un total de bilan de 843 milliards de F.CFA. La première cotation de titre NSIA Banque est prévue pour septembre 2017 à la BRVM. n


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ASSURANCES

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CAMEROUN

QUAND L’ASSURANCE SE DIGITALISE Les solutions d’assurance via le mobile fleurissent au fil des jours et les compagnies s’adaptent aux nouvelles technologies. Enjeu : offrir aux plus de 18 millions d’abonnés mobiles les solutions d’assurance digitalisées. Yaoundé, Beaugas-Orain Djoyum

S

ébastien souscrit à une police d’assuranceVie à la compagnie Activa Assurances depuis près de deux ans. Aujourd’hui, à travers son téléphone portable, il n’a plus besoin de se rendre en agence pour régler ses primes d’assurances. Avec Orange Cameroun, Activa a signé un partenariat qui permet à l’opérateur d’afficher sur sa plateforme de paiement mobile des factures via le service de règlement des factures de la compagnie. Dans le cas pratique, Sébastien a juste besoin de composer le code #150# et de le valider sur son téléphone pour accéder à la plateforme des différents services qu’il peut régler via son porte-monnaie électronique. Et parmi ces services, celui d’Activa. Dans son compte, il a déjà préenregistré les différentes polices d’assurance et les montants y afférant. En quelques secondes, il a terminé le règlement de ses primes d’assurance. Les paiements mensuels qu’il effectue sont ainsi simplifiés. Ils sont donc nombreux comme Sébastien à utiliser régulièrement cette méthode de paiement des primes d’assurance. En toute sécurité. Et s’il arrivait que la compagnie d’assurances affirme ne pas avoir reçu la somme due ? « Lors du paiement, nous recevons par SMS un message

indiquant que la prime a été payée. Et en cas de problème, on peut se présenter à l’agence avec ce SMS qui vaut reçu de règlement », explique Sébastien.

Micro-assurance

Ce service est un exemple de l’utilisation des TIC pour faciliter l’appropriation et la vulgarisation des produits d’assurance. Aussi, toujours avec l’opérateur Orange, Activa avait lancé en 2015 un autre service de micro-assurance baptisé « Activa Makala ». Cette fois-ci exclusivement dédié aux personnes défavorisées et accessible par Orange Money. Ce service couvre les accidents, y compris les plus graves, de la vie privée et de la vie professionnelle. S’exprimant sur cet engagement dans les offres mobiles, Richard Lowe, le PDG du groupe Activa, expliquait en décembre 2015 qu’il est important de tirer avantage du fort taux de pénétration du mobile au Cameroun. « Nous sommes partis du constat selon lequel l’assurance a, en Afrique de manière générale, un taux de pénétration de 2 %. Or, celui de la téléphonie mobile est bien plus élevé, soit environ 70 %, voire plus de 90 % au Cameroun. Donc, il nous a semblé naturel de penser qu’en passant

par la téléphonie mobile, notre cible pourrait être mieux atteinte. » Mais Activa n’est pas la seule compagnie à s’engager dans le digital. En avril 2016, le conseil des ministres de la Conférence interafricaine des marchés d’assurance (CIMA) a autorisé AXA Cameroun à lancer son service de microassurance. Sont concernées par ce service les assurances en matière d’accidents corporels, de maladie et dommages aux biens. L’objectif étant de mettre à la disposition du plus grand nombre de Camerounais des produits adaptés, moins onéreux et accessibles aux personnes à revenus moyens.

Une nécessité

En plus des offres disponibles par mobile, les différentes compagnies d’assurances présentes au Cameroun disposent d’un site Web où elles exposent leurs différents services et produits. Mais de nombreux sites sur le Net n’offrent pas encore la possibilité aux Camerounais de souscrire à des polices d’assurance en ligne sans se déplacer en agence. Area Assurances, une compagnie basée à Douala, a lancé ce service en ce mois de juillet 2017. Elle est engagée dans un partenariat avec le cabinet de conseil en


ASSURANCES

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Un marché en ligne des assurances En marge du forum Assurtech, un événement organisé le 31 mai 2017 à Douala par le cabinet de conseil en assurance P2A pour présenter aux Camerounais « Les technologies qui assurent », Protais Ayangma, ex-directeur de Saham Cameroun et actuel directeur général de P2A, a présenté l’application Mica Assurances. Cette application, conçue en partenariat avec les jeunes développeurs d’Abbia Digital, permet aux assurés d’accéder, sur la même application, à plusieurs offres d’assurance de différentes compagnies du pays. Aussi, elle permettra aux compagnies de mieux commercialiser et faire connaître leurs

Le régulateur intègre ce souci de vulgariser les produits d’assurance dans le sens d’accompagner les acteurs du secteur et non pas d’être un frein. La régulation accompagne ce qui est irréversible. assurances P2A (Prévoyance, Assistance et Assurance) de Protais Ayangma, qui développe un logiciel, InsurAfrica, destiné à intégrer la possibilité de souscrire une police d’assurance ou encore de régler ses primes d’assurances uniquement en ligne. Le directeur d’Area Assurance, Jacob Sindze, explique pourquoi à la revue spécialisée Tic Mag : « Il nous semblait tout à fait légitime à ce moment où le monde opère une transition très rapide vers la technologie, de trouver des solutions d’assurance tenant compte de l’accélération de l’Internet et de la digitalisation. C’est pour cela que tout naturellement nous nous sommes tournés vers cette solution qui est celle de demain pour l’activité de l’assurance. » Pour lui, il est inéluctable que la digitalisation soit la solution de demain pour le développement de l’assurance au Cameroun. Protais Ayangma est un professionnel camerounais du secteur de l’assurance, connu pour avoir fondé la compagnie La Citoyenne et

produits et services d’assurance auprès du grand public. Car chaque compagnie mettra ses produits sur cette plateforme. Les internautes ou mobinautes y retrouvent des formulaires et questionnaires généralement demandés par chaque assureur. L’utilisateur peut donc remplir son formulaire et payer sa prime à partir de son terminal, ordinateur ou smartphone sans avoir besoin de se rendre en agence. Une fois pleinement testée, l’application est disponible depuis juillet 2017. Une application saluée par l’ensemble des professionnels de l’assurance réunis à Assurtech.

pour avoir dirigé Saham Cameroun. Pour lui, à l’ère du numérique, il est important que les compagnies d’assurances se digitalisent et s’adaptent aux habitudes des Camerounais. « Le travail des assureurs aujourd’hui doit être de trouver de bons produits d’assurance et de les proposer au plus grand nombre. Les choses vont très vite en matière de pénétration de l’Internet mobile au Cameroun. Le gouvernement a fait des infrastructures numériques, notamment la fibre optique, une priorité. Je suis confiant pour les perspectives car les assureurs devraient en profiter. »

Le rôle des femmes

Celui qui a été huit ans président de la FANAF (Fédération des sociétés d’assurances de droit national africaines) conseille : « En matière de démocratisation des produits d’assurance, il faut davantage communiquer. Les gens ne savent pas toujours ce qu’est l’assurance. Il faut que les assureurs leur permettent d’accéder à ces produits en toute simplicité où qu’ils se trouvent. » Autre défi à relever par les assureurs, celui des coûts des produits de l’assurance digitalisée et de la réorientation des cibles. Chrétien Tabetsing, directeur général d’Alliance Financial Cameroun, avance une piste : « Puisque l’objectif est d’augmenter le taux de pénétration de l’assurance au Cameroun, il faudrait aussi songer à une réduction des frais, mais également à une classe particulière : les femmes. Si une femme est assurée, elle n’oubliera pas ses enfants. Si une femme dans un ménage est sécurisée, c’est

pratiquement toute la famille qui est sécurisée. C’est une catégorie vers laquelle il faut orienter la stratégie de digitalisation. » Les pouvoirs publics poursuivent leurs efforts de régulation, après une période de « réglementation assez contraignante, surtout pour les distributeurs de produits d’assurance », ainsi que le reconnaît Blaise Abel Ezoo Engolo, le directeur en charge des assurances au ministère des Finances. « Le régulateur voulait que ceux qui parlent d’assurance sachent effectivement de quoi ils parlent. Certains disent que les assureurs vendent des promesses et du vent. Il s’agissait donc pour le régulateur de s’assurer que ce ne soit pas du vent qu’ils vendent. Celui qui devait distribuer les produits de l’assurance devait être un fin connaisseur de ce qu’il fait ! » Aujourd’hui, le ministère est disposé à accompagner la digitalisation des services. En permettant notamment à des services tiers de proposer les solutions d’assurance digitalisées. « Parlant des distributeurs des produits d’assurance, si l’on prend le cas des call-boxeurs (vendeurs de crédit de communication), ils ne seront pas là pour convaincre. Ils vont simplement présenter le produit au potentiel client. Le régulateur intègre ce souci de vulgariser les produits d’assurance dans le sens d’accompagner les acteurs du secteur et non pas pour être un frein. La régulation est là pour accompagner ce qui est irréversible. La tutelle encourage l’introduction du digital dans le secteur de l’assurance », rassure Blaise Abel Ezoo Engolo. Ainsi, assureurs et gouvernement regardent dans la même direction : celle de la démocratisation des produits de l’assurance via le numérique. n


ANALYSE

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NOS BANQUES FONT-ELLES

LEUR MÉTIER ? Les progrès réalisés par les banques africaines ces vingt dernières années sont indiscutables. L’Afrique est dotée de banquiers visionnaires qui ont permis la réalisation de grandes performances. Non sans écueils. Par Dhafer Saidane, professeur au Skema Business School

L

a rentabilité des capitaux (ROE) des banques africaines avoisine aujourd’hui les 20 %, en moyenne. Avec un ratio de fonds propres moyen de 12 % et un total de bilan proche des 1 500 milliards de dollars en constante progression, l’Afrique semble sur le bon sentier de l’expansion. Quelques écueils peuvent cependant gêner l’observateur averti. La banque a pour fonction principale de financer l’économie. Pour cela, elle s’adonne en tant qu’intermédiaire à un art complexe et risqué basé sur une gestion sophistiquée d’informations. Au niveau microéconomique, en tant qu’entreprise la banque transforme des dépôts en crédits, et en tant qu’acteur macroéconomique de la politique monétaire, elle offre des crédits qui lui reviennent ensuite sous forme de dépôts.

Des banques, bras financier de l’État…

Ainsi l’adage « les dépôts font les crédits et les crédits font les dépôts » résume l’art du banquier. Cette intermédiation financière reposant sur une transformation d’échéance et une sélectivité du crédit aboutit à une marge d’intérêt qui constitue l’élément central du revenu de la banque dans son produit net bancaire (PNB). Au gré de mes recherches récentes, j’ai rencontré deux situations assez curieuses qui éloignent la banque africaine de son art originel. L’une concerne certaines banques en Tunisie, l’autre porte sur des banques de la zone Cemac. Dans son billet économique de janvier 2017 rédigé pour l’intermédiaire en Bourse MAC SA, le profes-

seur Ghazi Boulila de l’Essec de Tunis fait le constat suivant, s’agissant des banques tunisiennes : « La Banque centrale de Tunisie finance le déficit budgétaire indirectement en prêtant aux banques et en les “forçant” par la suite à acheter des bons du Trésor à des taux relativement élevés comparés aux taux des prêts étrangers. » Il poursuit : « Cette pratique a engendré des effets pervers importants grevant davantage le déficit budgétaire, augmentant le service de dette intérieure et engendrant des sorties additionnelles de devises. » En effet, les bons du Trésor représentent plus de 20 % de l’actif de certaines banques tunisiennes. De relais de la politique monétaire, les banques se complaisent dans un rôle qui ne devrait pas être le leur : instrument de la politique budgétaire.

…qui y trouvent leur compte et une confortable rente

Les banques tunisiennes cherchentelles la facilité par l’accroissement de leur portefeuille titres aux dépens des crédits à l’économie ? Ghazi Boulila affirme que les banques se sont orientées vers l’activité de placement pour préserver un niveau de revenu stable et moins risqué. Et d’ajouter qu’en 2015, les encours de crédits des banques ont enregistré une hausse de 4,8 % seulement par rapport à 2014, alors que les portefeuilles titres d’investissement et commercial ont connu une progression importante de l’ordre de 19,5 %. La part du portefeuille titres dans les crédits est passée de 17,63 % à 20,1 %. Cette nouvelle configuration place les banques dans une

zone de « confort à zéro risque » et réduit son rôle d’intermédiation et de transformation financière en créant une situation de rente.

Une situation de rente

La montée en puissance du portefeuille titre conduit inéluctablement à une augmentation du service de la dette intérieure et à un effet d’éviction des entreprises privées par les entreprises publiques. En effet, le Trésor vend ses obligations à un taux compris entre 6 % et 7 %. Ce taux est deux à trois fois plus élevé que celui proposé par la Banque mondiale. On assiste ainsi à une réduction des ressources allouées à l’investissement privé c’est-à-dire un effet d’éviction qui ne peut être qu’important. Or, le système bancaire tunisien se caractérise déjà par « une concentration collusive ». Les cinq premières banques (STB, BNA, BIAT, BH, AB) détiennent en effet plus de 50 % du marché. Bénéficiant d’une situation de rente, les banques tunisiennes tardent à devenir concurrentielles. Les entreprises souffrent de cette situation de rente. De là naît le paradoxe « Les banques se portent bien et l’économie souffre », comme l’indique le tableau ci-dessous. Nous dirigeons-nous alors vers un glissement du modèle Originate to hold vers le modèle Originate to distribute. En Afrique en général, nos modèles bancaires sont encore basés sur le principe du Originate to hold : ce mécanisme correspond au système bancaire traditionnel où l’intermédiaire financier qui offre un prêt va l’inscrire dans son bilan jusqu’au remboursement complet du principal et des intérêts. Il s’agit donc d’un investissement risqué de long terme qui apparaît à l’actif


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ANALYSE

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L’endettement des États et une situation d’oligopole des grandes banques conduisent ces dernières à privilégier le marché de la dette publique, au détriment du financement du secteur privé. Un paradoxe à corriger.

du bilan de la banque. Il témoigne de l’engagement à long terme de la banque dans la croissance économique du pays. Inversement, dans le modèle Originate to distribute, à l’origine de la crise des subprimes, c’est l’appât du gain qu’offre le marché financier qui prédomine. Ainsi l’intermédiaire financier ne conserve pas dans son bilan le prêt qu’il vient d’émettre mais le transforme en un actif financier vendu sur le marché. Le prêt est ainsi « titrisé ». La banque se contente donc de sélectionner l’emprunteur et ne porte plus le risque. Elle est rémunérée par une commission au moment de la vente et non plus par un taux débiteur puisqu’elle n’offre plus de crédit.

Le paradoxe en zone CEMAC

Dans un travail de recherche récent, les professeurs Désiré Avom, de l’université de Dschang (Cameroun) et Bruno Emmanuel Ongo Nkoa de l’université de Yaoundé II, font un constat pour le moins curieux. En zone Cemac, les deux chercheurs observent depuis de nombreuses années un rationnement du crédit dans un contexte de surliquidité. En conséquence, le spread explicite obtenu à partir des taux débiteurs et créditeurs a diminué, en passant de 3,25 % en 2000 à 1,75 % en 2012, soit une baisse 1,5 point. Au cours de la même période, le spread implicite calculé à partir des produits et des charges à la clientèle a connu une augmentation constante. En d’autres termes, la diminution du spread d’intermédiation ne s’est pas traduite par une régression du produit net bancaire. Curieux, non ? Avom et Ongo Nkoa s’interrogent : de quoi vivent les petites banques ? Cette distorsion du compte de résultat signifie-t-elle que les banques de la sous-région ne vivent plus des produits fondés sur leur activité d’intermédiation visant le financement des entreprises ? Autrement dit, quels seraient les véritables sources de revenus et les réels déterminants des marges d’intérêt de certaines banques dans la zone ? Selon les auteurs, la restructuration bancaire en zone Cemac n’aurait pas conduit à une réelle implication des banques dans le financement de l’économie, mais plutôt à un rationnement de crédit dans un contexte caractérisé pourtant par une surliquidité bancaire. Ils précisent : les commissions et produits et charges d’exploitation ont contribué à augmenter le PNB des petites banques. En effet, si les marges d’intérêt demeurent la source principale du PNB des banques de grandes tailles

ou des filiales bancaires, elles restent assez marginales dans le cas des banques de petite taille. Les petites banques ont des revenus essentiellement composés de commissions de fonctionnement de comptes, des moyens de paiements comme les cartes et de revenus d’activité internationale à travers les virements entre banques nationales et étrangères.

Un équilibre insoutenable à long terme

Les banques publiques ou privées peuvent profiter du financement accru des bons du Trésor, dans la mesure où ces derniers sont des actifs peu risqués et liquides. Ils offrent aussi un rendement attractif dépassant parfois les 7 % pour les maturités longues. Par facilité, les banques préfèrent placer leurs excédents de ressources dans des instruments financiers à faible risque et plus liquides. Elles vont donc privilégier l’État au détriment du secteur privé. À travers ces investissements, les banques s’assurent un spread de taux de plus 2,7 points sans supporter les coûts inhérents au risque émetteur. Les effets de la dette publique intérieure sur le développement des intermédiaires financiers peuvent être dirimants notamment en détournant les crédits potentiellement accordés au secteur privé. L’émission des titres publics sur les marchés financiers aurait donc pour effet d’évincer les emprunteurs privés au profit de l’État. À long terme, c’est la croissance économique et l’emploi qui en pâtissent directement.

Approfondir la recherche

Comment faire revenir certaines banques africaines vers leur cœur de métier : la transformation de la liquidité disponible en crédits aux entreprises ? Comment éviter les revenus faciles procurés par les agios et s’engager dans le financement des petits entrepreneurs ?

Transferts Croissance

Résultat net des banques Produit national brut

2014

2015

25,6 % 2,9 %

23,3 % 1 %

Les chercheurs tentent de démontrer les grands paradoxes que connaissent encore certaines banques africaines, afin d’améliorer leurs pratiques et assainir leur gouvernance. Sans doute, les États et les Banques centrales ont aussi leur mot à dire sur la question de la « réintermédiation » des banques en Afrique, afin de contribuer plus efficacement au financement de l’émergence du continent. n

Les services financiers via la téléphonie mobile au sein de l’Uemoa L’offre de services financiers via la téléphonie mobile comprend trois catégories de services :

– Le premier type concerne essentiellement les dépôts d’espèces ou rechargements de porte-monnaie électroniques, ainsi que les retraits. Ils représentent 24 % (part la plus élevée) des transactions effectuées par les utilisateurs. Les dépôts d’espèces permettent aux clients d’approvisionner leurs comptes de monnaie électronique. – La monnaie électronique rechargée est utilisée à hauteur de 76 %, prioritairement pour les achats de crédit téléphonique, les paiements de factures, l’exécution de transferts de personne à personne, de personne à entreprise et aux administrations publiques. – Les services dits de « deuxième génération », à savoir la micro-assurance, la microépargne et le microcrédit, font leur apparition. Leur développement pourrait constituer une opportunité de bancarisation des utilisateurs de ces services. Enfin, un début d’interopérabilité est mis en œuvre sur la base de conventions bilatérales entre les acteurs, notamment en vue d’offrir des services de paiement transfrontaliers entre les pays membres de l’Union. Source : BCEAO


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Édition française

BANKER

Kako Nubukpo S’émanciper du franc CFA Maroc Le dirham change de régime

DOSSIER

MOYENS DE PAIEMENT

• États-Unis $9,95 • Maurice 300 MR • Royaume-Uni £5,50 • Suisse 15 FS

Comment créer de la richesse

3’:HIKMMB=UU]UUZ:?a@k@d@m@a";

Président de la BAD

M 02210 - 32 - F: 8,00 E - RD

Akinwumi Adesina

N°32 | Août - Septembre - Octobre 2017 • France et zone Euro 8€ • Zone CFA 5 000 F.CFA • Algérie 600 DA • Tunisie 7 000 TD • Maroc 60 Dh

L’avance de l’Afrique

African Banker French, Issue 32  
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