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21/06/2019

Abrégé de :

HISTOIRE DE LA RECHERCHE AGRICOLE EN AFRIQUE TROPICALE FRANCOPHONE par René Tourte, agronome tropicaliste, chargé d'étude FAO

CADRE ET ATTENDUS DE L'OUVRAGE AVANT PROPOS (édition 2005 du Volume I) L'Afrique est le berceau de l'homme et, sans doute, aussi l'un des premiers foyers d'activités agricoles, pastorales et sylvicoles de l'humanité. On y rencontre encore aujourd'hui une grande diversité de systèmes de production traditionnels qui atteste de la diversité des situations que la "protoculture" des temps préhistoriques a traversées dans le temps et dans l'espace, avant de prendre les formes que nous connaissons aujourd'hui. Mais ce continent reste encore aujourd'hui celui où les perspectives de la sécurité alimentaire demeurent les plus incertaines à court et moyen termes pour la majorité de la population. L'Afrique n'a pas réussi dans la seconde moitié du XXème siècle, à capitaliser son riche patrimoine en technologie agricole pour hisser la production et la productivité de son agriculture au niveau requis pour nourrir ses habitants. Il n'en a pourtant pas toujours été ainsi. L'Histoire de la recherche agricole en Afrique tropicale francophone nous décrit l'itinéraire que ce patrimoine a parcouru à travers des millénaires pour se constituer. Elle montre le cheminement de la création technologique, "obscur et silencieux" au départ, vers une recherche organisée et scientifique, qui s'est mise en place dès la fin du XIXème siècle avec une finalité immuable : la satisfaction des besoins alimentaires, économiques, sociaux et culturels des êtres humains. René Tourte, un grand agronome et un ami, fait œuvre d'historien, même s'il s'en défend, avec humilité et modestie, nous permettant de faire nôtre deux leçons essentielles tirées de ce long cheminement. La première leçon est que ce patrimoine, tout comme celui des autres continents, est un mélange inextricable de technologies d'origines endogènes et exogènes, ce qui confirme l'idée qu'aucune agriculture, "traditionnelle" ou non, n'est figée, et que toutes suivent une dynamique évolutive, résultat d'héritages multiples. La deuxième leçon est que la faiblesse actuelle de la recherche agricole dans la partie tropicale du continent africain n'est pas une fatalité. Dans les années 1950, cette partie du monde a abrité plusieurs centres d'excellence de la recherche agricole mondiale d'alors. Cela résultait de la priorité que les responsables politiques des métropoles lui accordaient, dans la stratégie de développement économique des territoires d'outre-mer qui prévalait alors, même si les Africains n'en étaient pas toujours les principaux bénéficiaires. Ces deux leçons ont aujourd'hui une double signification : - Le développement technologique de l'agriculture africaine constitue une contribution au développement du patrimoine agricole de l'humanité, au même titre que celui des 1


agricultures des autres continents. À ce titre, il mérite toute l'attention non seulement des Africains eux-mêmes, mais aussi de tous ceux qui se préoccupent de progrès technologique dans l'agriculture. - Le développement technologique de l'agriculture en Afrique au sud du Sahara ne se fera pas tant que ne lui sera pas accordée la priorité qu'il mérite, pour qu'il puisse pleinement jouer son rôle dans la lutte contre l'insécurité alimentaire et la pauvreté. Les responsables politiques des pays africains et des pays ou institutions bailleurs de fonds doivent en prendre conscience. Ce document arrive donc à point nommé. Les Objectifs du Millénaire pour le développement, adoptés par le Sommet du Millénaire des Nations Unies en septembre 2000, placent en effet la lutte contre la pauvreté et pour la sécurité alimentaire, au premier point de leur ordre du jour. Par ailleurs, le Programme pour le développement de l'agriculture africaine, à l'élaboration duquel la FAO a contribué dans le cadre du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD), et qui a été approuvé par les chefs d'États et par les ministres africains de l'agriculture, fait désormais de la recherche agricole, et la dissémination des technologies agricoles, le quatrième pilier du développement agricole en Afrique. Je sais que l'Histoire de la recherche agricole en Afrique tropicale francophone va constituer une référence pour tous, hommes politiques, citoyens, agronomes, scientifiques et bailleurs de fonds. Puisse-t-elle être leur point de ralliement pour le devenir d'un continent africain débarrassé définitivement de la faim, de l'insécurité alimentaire et de la pauvreté au cours du XXIème siècle. Henri Carsalade Sous-directeur général au Département de la coopération technique de la FAO Ancien Sous-directeur général au Département du développement durable Ancien Directeur général du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, CIRAD

PRÉSENTATION-LIMINAIRE par l'auteur (édition intégrale 2012 de l'ouvrage) « Qui ne sait d'où il vient, va nulle part » (Confucius, philosophe chinois, Vème siècle avant JC) « Sans passé, nous sommes sans avenir, sans présent nous sommes sans passé » (Joseph Ki-Zerbo, historien burkinabé, 1922-2006) « L'homme est au début et à la fin du développement » (Léopold Sédar Senghor, premier Président de la République du Sénégal,1906-2001)

L'origine L'idée de cet ouvrage est née d'un échange, fin 1996, de l'auteur avec le Service du développement de la recherche et de la technologie, SDRR, de la FAO, rattaché à la Division de la recherche, de la vulgarisation et de la formation, SDR, relevant du Département du développement durable. Quinze années de recherches, contacts, rédaction, relecture, mise en forme .... ont été nécessaires à l'auteur, aidé de son épouse, pour achever en 2011 l'ouvrage, ses six volumes et 2.700 pages. 2


Le cadre, les limites géographiques et historiques L'ouvrage ne concerne que l'Afrique subsaharienne tropicale et équatoriale dont il traite l'ensemble francophone, à l'exclusion toutefois des pays autrefois sous administration belge (Congo-Kinshasa, Burundi, Rwanda) pour lesquels la Fondation Baudouin a publié, en 1991, un excellent document intitulé Le développement rural en Afrique centrale 1908-1960/1962, rédigé par Vladimir Drachoussoff, Alexandre Focan et Jacques Hecq. Aux quinze pays francophones ainsi particulièrement étudiés (de la Mauritanie à Madagascar) s'ajoutent cependant, au moins en partie, pour des raisons historiques et géographiques, une demi-douzaine de pays lusophones (des îles du Cap-Vert au Mozambique). Cette bonne vingtaine de pays couvrent plus de dix millions de kilomètres carrés (soit le tiers de la superficie du continent africain) et représentent de nos jours plus de 250 millions d'habitants dont encore 150 millions de ruraux à 80% francophones. Ne sont toutefois pas oubliées les relations opportunes entretenues avec les pays anglophones voisins. S'agissant de l'ampleur historique de l'ouvrage, elle était entendue au prime abord comme devant aller des premiers pas d'une recherche agricole (traitant des cultures, élevages, forêts, pêches) organisée, jusqu'aux années d'indépendance de la plupart des États africains, soit très approximativement du XIXème siècle, plus ou moins avancé, jusqu'au début des années 1960. L'insatiable curiosité de l'auteur pour les "avants" inconnus lui a cependant fait remonter le temps bien en-deçà du XIXème siècle, déjà jusqu'aux "découvertes", au XVème siècle, des côtes de l'Afrique par les explorateurs européens, puis aux échanges antérieurs des débuts de notre ère entre le monde arabo-berbère du nord du continent et les populations subsahariennes, enfin jusqu'aux millénaires de la préhistoire, du néolithique et du Sahara encore vert. Le voyage de retour de ce très lointain passé jusqu'au temps des indépendances africaines s'est effectué en six étapes, assez logiquement distinguées par des situations politiques évènementielles tranchées. Elles correspondent aux six volumes de l'ouvrage : - Aux sources de l'agriculture africaine : de la Préhistoire au Moyen Âge. - Le temps des découvertes et des grands brassages intercontinentaux, du XVème au XVIIIème siècles. - Explorateurs et marchands à la recherche de l'eldorado africain, 1800 - 1885/1890 - La période coloniale et les grands moments des Jardins d'essais, 1885/1890 - 1914/1918 - Le temps des Stations et de la mise en valeur, 1918 - 1940/1945 - De l'Empire colonial à l'Afrique indépendante, 1945 - 1960. La recherche prépare le développement À noter cependant qu'au delà de la limite 1960 (mandat FAO), l'auteur s'est permis quelques débordements, curieux d'apprécier les éventuelles conséquences des recherches évoquées dans l'ouvrage et de leurs applications au cours du XXème siècle finissant. Les derniers volumes, couvrant les temps d'apparition puis de développement d'une recherche organisée, donnent lieu à un rappel appuyé, bien que très condensé, des travaux essentiels accomplis au cours de ces périodes dans la plupart des domaines de la science agronomique. L'ouvrage tente ainsi d'arracher à l'oubli beaucoup des acteurs et des travaux de cette recherche menée par des scientifiques de plus en plus nombreux, mais aussi par des membres de la société civile (administrateurs, commerçants, religieux ....), par des militaires, etc.. Toutes ces contributions sont sans doute consignées dans d'innombrables documents anciens, devenus pour beaucoup vieux grimoires, et souvent superbement ignorés par les lecteurs du numérique. 3


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Le thème "recherche" élargi à ses contextes Deux exigences ont, en fait, fortement élargi la "simple" reconstitution, initialement prévue, du long cheminement au travers des âges d'une recherche agricole spécifiquement développée pour et dans les tropiques africains : - la première, exprimée par la FAO dans son "mandat" à l'auteur, précise que, outre les informations concernant directement la recherche, ses conditions, ses institutions, ses moyens, ses résultats, etc., "le chargé d'étude devra pour chaque époque historique indiquer, pour autant que l'information disponible le permette, l'état de développement de l'agriculture ...." et, s'agissant des résultats de la recherche, "leur degré d'utilisation au niveau de la production et leur impact sur cette production". Ces clauses assez logiques et innocentes a priori, ont cependant amené l'auteur à élargir fortement le thème central de l'étude. Notamment, et pour chacune des époques considérées, des chapitres particuliers ont été dédiés : aux conditions socio-politiques et économiques (cependant fort résumées) ; à la situation générale de l'agriculture (dont l'histoire est ainsi esquissée en demiteinte); aux essais, voire projets, d'application des résultats de la recherche. - la deuxième, plus drastique, découle de cette tentative, déjà évoquée et sans doute très risquée, de remonter jusqu'aux sources de l'agriculture tropicale africaine. Il n'est plus alors, à l'évidence, question de recherche institutionnalisée, mais plutôt empirique d'innombrables générations de paysans cultivateurs, éleveurs, peuples des forêts, tous en quête de systèmes de production, de vie adaptés aux dures conditions d'une nature souvent rétive, hostile, imprévisible, d'extrême diversité, que pourtant, dès les premiers âges de l'humanité nos ancêtres africains ont tenté de maîtriser, souvent avec succès. Or, comme le rappelle Claude Lévi-Strauss, une telle approche "suppose des siècles d'observation active et méthodique, des hypothèses hardies et contrôlées, pour les rejeter ou pour les avérer, au moyen d'expériences inlassablement répétées .... Il a donc fallu (à nos ancêtres) ... une attitude d'esprit véritablement scientifique, une curiosité assidue et toujours en éveil .... L'homme du néolithique ou de la protohistoire, qui a su domestiquer des plantes et des animaux, est donc déjà l'héritier d'une longue tradition scientifique ...." [Lévi-Strauss : "La pensée sauvage", 1962]. De cette double exigence, une histoire placée, autant que faire se pouvait, dans le contexte socio-politique des périodes étudiées, une recherche élargie à celle silencieuse de centaines de générations de paysans, a découlé un essai de fresque historique des agricultures des tropiques africains, depuis leurs origines jusqu'au XXème siècle avancé. Un tel essai (le premier ?), œuvre d'un auteur qui n'est qu'agronome, véhicule sans doute bien des incertitudes, des lacunes, des erreurs. Peut-être méritait-il d'être, malgré tout, tenté.

TRÈS BREF APERÇU SYNOPTIQUE DE L' OUVRAGE ( 2700 pages ! ) VOLUME I. « Aux sources de l’agriculture africaine : de la Préhistoire au Moyen Âge ». Après avoir rappelé, dans son premier chapitre, que toutes nos racines génétiques d’Homo se situaient il y a quelques millions d’années en Afrique (dans la dépression du Rift, dans le bassin tchadien ou ailleurs ?), ce Volume I, après un gigantesque bond au travers des paléolithique et mésolithique, débute notre fresque historique vers 12.000 – 10.000 ans avant notre ère. L’holocène 5


humide succède alors au pléistocène supérieur finissant, au cours duquel l’Afrique avait connu une très grande sécheresse, une hyperaridité du Sahara, considérable désert qui s’étendait alors vers le sud jusqu’au 12ème parallèle nord (celui de nos Bamako, Niamey, Khartoum) et jusqu’à une forêt tropico-équatoriale qui, dans ce pléistocène sec, était largement parsemée de vastes clairières dans lesquelles pouvaient s’installer chasseurs et cueilleurs de graines et tubercules. Avec le « Grand humide » de l’holocène, au demeurant intervenu assez brutalement et dont l’apogée se situe vraisemblablement il y a quelque 8.000 ans, de très fortes transgressions marines pénètrent les zones littorales basses et des déluges pluvieux provoquent la formation d’immenses lacs intérieurs au continent, certains se déversant dans l’océan. C’est sans doute dans ce « Sahara vert », très vaste savane arborée interrompue par de considérables étendues lacustres et qui va durer quelque cinq millénaires, que se place le « néolithique saharien » à peu près dans les mêmes époques que celui du « croissant fertile » proche oriental. Y sont domestiqués, dès 5.000 à 3.000 ans avant notre ère, des plantes telles le mil pénicillaire, le sorgho, le riz africain qui y trouvent leurs berceaux primaires ; et des animaux, des bovins, taurins à cornes longues ou courtes, des moutons et chèvres. Chasseurs et pêcheurs y continuent évidemment leur traque de nombreuses espèces sauvages : antilopes, hippopotames, girafes, suidés, poissons variés. Plus au sud, dans la forêt encore vierge, les peuplades, tout en utilisant les tubercules et palmiers à huile spontanés, commencent à cultiver ignames, haricots, cotonnier…, et à déguster le vin de palme, en même temps qu’éclate la grande expansion des peuples Bantou, de leur foyer nigéro-camerounais vers l’Est et le Sud du continent. Avec le deuxième millénaire avant notre ère s’amorce ensuite la progressive et lente avancée du Sahara, ponctuée cependant d’épisodes les uns très humides, d’autres de grande aridité, qu’accompagnent de fortes régressions marines et lacustres. Le deuxième chapitre du Volume I, « de l’Antiquité au Moyen Âge », s’entame avec les grandes migrations corrélatives de cette « avancée du désert » vers le sud et s’achève lors de l’arrivée des premières caravelles portugaises en vue de l’embouchure du fleuve Sénégal, à miXVème siècle, quelques petites décennies avant la grande « découverte des Indes occidentales » par l’amiral Christophe Colomb et la fin du Moyen-Âge classique. Dès avant l’aube de notre ère les populations sahariennes sont donc contraintes à migrer et, pour les régions que concerne le présent ouvrage, à transférer vers le sud et y établir des types d’agriculture nés dans les savanes des millénaires humides. Puis, dans les tout premiers siècles de notre ère, naissent les grands empires du Ghana, et du Tekrour. Plus tard vers le Moyen Âge apparaissent dans les savanes ceux du Mali, de Songhaï, des Kanem et Bornou, etc. ; et, au sud, des sociétés et cités organisées se développent : Akan, Yoruba, Igbo, Bantouphones, etc., par deçà et bien au-delà de l’équateur vers l’Afrique australe. Sur les côtes orientales d’Afrique, fréquentées dès le premier millénaire de notre ère jusque sans doute à Madagascar par des navigateurs arabes, perses, chinois, indo-malaisiens, s’établissent des comptoirs d’échanges avec les royaumes de l’intérieur. Et du grand Est arrivent ainsi très tôt en Afrique de nouvelles espèces végétales (bananiers, canne à sucre, agrumes, etc.) et animales (zébus, chevaux, chameaux). Des récits de nombreux voyageurs (navigateurs, commerçants, explorateurs, géographes, etc.), principalement des auteurs arabo-berbères ayant dès le premier millénaire de notre ère franchi le Sahara, abordé les côtes nord occidentales ou déjà fréquenté les côtes orientales d’Afrique, reflètent une assez bonne image de quelques uns des principaux types de systèmes agraires médiévaux que les agriculteurs et pasteurs d’Afrique tropicale ont su élaborer et savamment adapter à l’extraordinaire diversité de leurs écologies. 6


Ce premier volume en donne quelques descriptions dont il ressort peut-être une impression d’autosuffisance, sinon d’abondance de cette agriculture afro-tropicale, nonobstant toutefois les inévitables inégalités dans la distribution des richesses produites, auxquelles aucune société, si moderne soit-elle, ne sait malheureusement échapper. Cette agriculture, essentiellement manuelle, mais utilisant des outils aux formes et façons de remarquable adaptation à leurs usages, recouvre des systèmes de production très diversifiés : cultures pluviale, de bas-fonds, de marais, de mangroves, de décrue, irriguées, à dominances de graines (céréales, légumineuses) ou de tubercules et racines ; élevages extensifs, nomades, ou déjà en partie sédentaires. Tous ces systèmes sont le fruit d’une très longue élaboration empirique, parfois bégayante, par des centaines de générations de paysans, en fait d’une recherche silencieuse qui a exigé de nos ancêtres « une attitude d’esprit véritablement scientifique, une curiosité assidue et toujours en éveil » [Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage]. Certains de ces systèmes, à l’étonnante durabilité, persisteront jusqu’à nos jours dans quelques uns des types d’agriculture « traditionnelle » encore observables.

VOLUME II. « Le temps des découvertes et des grands brassages intercontinentaux, du XVème au XVIIIème siècles ». Ce Volume couvre une période d’environ trois siècles et demi, marquée par une soif de découverte, de connaissance de ce continent africain pratiquement ignoré dans son hinterland. Les premiers voyages en seconde moitié du XVème siècle des marins portugais, stimulés par leur prince Henri « le Navigateur » et aux exploits couronnés par la circumnavigation réussie de Vasco de Gama en 1497–1498, en ont en effet laissé entrevoir de fabuleuses et alléchantes richesses. Aussi ces mêmes découvreurs portugais, auxquels le fameux traité de Tordesillas de 1494 a attribué « la zone de découvertes et conquêtes à l’est des îles du Cap-Vert », donc l’ensemble de l’Afrique et les au-delà…, poursuivent-ils l’exploration systématique des côtes d’Afrique et partiellement de Madagascar. Ils y nouent de premières relations commerciales, voire politiques avec les royaumes, sociétés, populations des pays littoraux ainsi visités. Certaines de leurs implantations devenues permanentes, les Açores, l’archipel du Cap Vert, les îles Bissagos, São Tomé et Príncipe, Luanda (en Angola), les îles de Pemba, Zanzibar sur les côtes orientales, vont jouer un rôle essentiel dans les échanges intercontinentaux de denrées, mais aussi d’espèces animales et végétales. L’exemple portugais est naturellement suivi aux XVIème et XVIIème siècles par d’autres puissances européennes : la France, les Pays Bas, la Grande Bretagne, l’Espagne, le Brandebourg, le Danemark. À l’instar du Portugal elles établissent, tout au long des côtes africaines et dans quelques unes des basses vallées de grands fleuves, des comptoirs, le cas échéant fortifiés, d’échanges et de commerce. Ces négoces seront malheureusement souillés, de façon indélébile, par le « commerce triangulaire », « l’infâme trafic » dont l’abject fondement va longtemps rester la déportation de quinze à vingt millions d’Africains réduits en esclavage dans les Amériques. C’est avec l’établissement permanent de Saint Louis du Sénégal que les Français débutent en 1638–1659 leurs propres implantions durables en Afrique subsaharienne. D’autres vont suivre : Arguin en Mauritanie ; Gorée, Rufisque, Podor au Sénégal ; Ouidah au Bénin ; Fort Dauphin (actuel Tolañaro) à Madagascar, etc., autour et à partir desquelles s’établissent de véritables réseaux d’échanges et, dans une certaine mesure, de dominations économiques non nécessairement accompagnés de velléités d’hégémonie territoriale. Ces relations de plus en plus étroites que permettent des liaisons maritimes en constante intensification entre l’Europe et les continents africains, asiatiques, américains, bien qu’encore au prix de longs mois de navigation, provoquent un profond bouleversement des systèmes de production agricole des tropiques africains. À leur enrichissement en espèces asiatiques, déjà en 7


cours mais ainsi grandement favorisé, s’ajoutent les considérables apports d’espèces américaines, essentiellement végétales, que les populations africaines vont incorporer, parfois avec une rapidité surprenante, dans leurs techniques et systèmes de culture, dans leurs habitudes alimentaires, artisanales, domestiques… Ainsi se répandent maïs, manioc, patate douce, arachide, cotonnier, anacardier, ananas, tabac, etc., en même temps que les grands mouvements commerciaux, propres à l'Afrique, jusqu’alors principalement intracontinentaux, transsahariens et levant-ponant, basculent progressivement vers les exutoires littoraux et les voies maritimes. Dans les mêmes temps, se développe en Europe une curiosité certaine pour les choses exotiques qui s’exprime déjà par la création de jardins et parcs zoologiques à la diligence des Etats ou de riches amateurs, mais surtout, cause ou conséquence, par la multiplication des missions scientifiques, techniques, commerciales dans des pays de plus en plus lointains. Ces missions justifient la fondation d’organisations ad hoc et la mobilisation d’hommes de science et d’art de plus en plus nombreux, à l’initiative le plus souvent des grandes puissances du moment. Ainsi naissent le Jardin royal de Paris en 1635, qui enfantera le Muséum national d’Histoire naturelle en 1793 ; les Jardins royaux de Kew, près de Londres en 1730, etc.. Ces établissements s’engagent rapidement dans une approche systématique, scientifique de connaissance des mondes naturels ainsi progressivement « découverts ». Voyages, missions, expéditions se multiplient, en même temps que s’enrichissent considérablement les collections végétales et animales rassemblées par ces institutions qui s’appliquent à les identifier, décrire, classer, dénommer… Ce Volume II cite quelques unes des nombreuses contributions à la connaissance nouvelle qu’apportent dans cette période les voyages commerciaux, les missions religieuses, les expéditions militaires, etc.. Certains de leurs membres, par curiosité naturelle ou par formation scientifique, fournissent les bases d’une véritable recherche tropicale aux multiples facettes : botanique, zoologique, minérale, anthropologique, et même, au travers d’observations des coutumes et pratiques, constituent les premiers éléments d’une découverte souvent étonnée des paysages et systèmes agraires de ces pays et de leurs acteurs. Deux de ces contributions sont particulièrement utilisées dans l’ouvrage : celle de Étienne de Flacourt, « gouverneur des Français » à Madagascar de 1648 à 1655, dont l’incontestable attrait pour les gens et choses de la terre fait bénéficier ses contemporains et bien des générations ultérieures d’une description déjà approfondie et bien sûr inédite des sociétés et campagnes malgaches du XVIIème siècle ; celle de Michel Adanson, sans doute le premier savant naturaliste à effectuer un aussi long séjour sous les tropiques, de 1749 à 1753 au Sénégal, et à fournir de ce pays, au moins dans sa façade occidentale, une remarquable information écologique dont la dimension humaine est loin d’être absente. Tous ces apports et tributs à la connaissance délivrent une image déjà fort documentée sur les plantes cultivées, les animaux élevés, les techniques et outils utilisés par les populations de ces différentes régions. Révélant ainsi des potentialités insoupçonnées, ils vont orienter les interventions et actions politiques et scientifiques, mais surtout les entreprises agricoles et commerciales parfois d’ampleur qui vont émailler le XIXème siècle.

VOLUME III. « Explorateurs et marchands à la recherche de l’eldorado africain, 1800-1885/1890 ». Ce Volume traite du siècle au cours duquel s’engagent à la fois l’exploration systématique d’un continent africain encore très mal connu hors ses littoraux et les premières grandes entreprises européennes pour une implantation durable, sans doute déjà commerciale dans le fil des échanges en cours depuis deux ou trois siècles, mais surtout de plus en plus politique. La fièvre expansionniste gagne l’Europe, nonobstant parfois de fortes oppositions, et l’Afrique et Madagascar 8


semblent s’offrir largement à la création de Colonies telles celles déjà établies aux Caraïbes, aux Mascareignes, etc.. Plusieurs grands voyageurs, Mungo Park l’Écossais, René Caillié le Français, Heinrich Barth l’Allemand (membre d’une expédition anglaise), etc., pénètrent dans le profond du continent et en rapportent des récits et descriptions qui dévoilent de très anciennes civilisations et de somptueux royaumes, en même temps que des économies sans doute largement agricoles, mais surprenantes de richesses et spécialités inattendues, insolites, prometteuses par la diversité de leurs productions existantes ou potentielles. Ces voyages et découvertes suscitent grand intérêt de la part des puissances européennes qui développent les capacités de leurs établissements scientifiques : déjà en métropoles tels les Jardins royaux, Muséums nationaux, etc., de Paris, Londres (Kew), Amsterdam, Coïmbra (Portugal), Madrid, etc. ; mais aussi outre-mer en créant les premiers Jardins d’essais en pays tropicaux, avec l’appui de nombreux naturalistes amateurs (voyageurs, militaires, marchands, missionnaires religieux, premiers administrateurs civils, etc.). Naissent ainsi les Jardins de Richard Toll au Sénégal, d’Elima en Côte d’Ivoire, de Libreville au Gabon, de Isatrana près Tamatave (Toamasina) à Madagascar, etc., à l’image de leurs précurseurs insulaires du Cap Vert, de São Tomé, de l’Île de France (actuelle Île Maurice), etc.. Dès ce XIXème siècle s’édifie ainsi un exceptionnel réseau d’échanges intercontinentaux d’espèces végétales, mais aussi animales que permettent des liaisons maritimes de plus en plus denses et rapides. L’organisation et la logique de fonctionnement de ce réseau conduisent ses animateurs à procéder aux premiers grands zonages géographique et analogies écologiques, gages de succès de ces échanges mieux orientés. Ainsi s’accroissent très fortement les diversités biologiques et les espérances économiques que peuvent offrir les tropiques africains. Et s’éveillent de frénétiques ambitions de mise en valeur de ces vastes espaces et terres, a priori souvent accueillants et fertiles, déjà à partir des espèces locales (palmiers, cotonnier, caféier, taurins, ovins, bois d’œuvre, etc.), mais aussi de celles plus ou moins récemment introduites (arachide, cacaoyer, maïs, riz asiatique, zébus, etc.) dont les produits sont assurés d’écoulement sur les marchés européens. Des projets de grande ampleur sont même élaborés et engagés dans la ferveur et l’engouement, tels l’extraordinaire plan de colonisation agricole de la vallée du fleuve Sénégal, œuvre du baron Roger, ou les tentatives de plantations agro-industrielles dans l’estuaire du Gabon par les négociants nantais, ou l’œuvre polyvalente de développement entreprise par les monarques malgaches avec l’appui de Jean Laborde et ses compagnons, etc.. Beaucoup de ces projets conçus à la hâte n’auront pourtant qu’une existence éphémère, dont la résonance économique, sociale et même culturelle sera toutefois souvent bien plus profonde que leur apparente fugacité. Simultanément à ces projets exaltés, se trament néanmoins des actions sans doute moins « médiatiques » mais beaucoup plus enracinées dans les milieux paysans dont les systèmes agraires en sont enrichis, voire bouleversés, et souvent fort rapidement bénéficiaires. L’expansion du pois du Cap dans le sud ouest malgache, des ignames asiatiques et du maïs dans les pays proches du golfe de Guinée, de l’arachide dans l’ouest africain, du maraîchage autour de villes « coloniales » et comptoirs, en sont quelques uns des nombreux exemples présentés dans le texte de ce Volume III. Dans le domaine animal, c’est au cours de ce XIXème siècle que se réalisent en Afrique subsaharienne les premiers timides essais de traction animale pour le travail du sol et le transport : au Sénégal avec les bovins, les chevaux, les ânes ; à Madagascar avec les bovins, etc.. Accompagnant ces tentatives, en même temps que se développe un courant d’exportations de cheptel vif, notamment de bovins sénégalais vers les Antilles, apparaissent les premiers vétérinaires de formation exotique. Dans la deuxième moitié du siècle ils participent à la fourniture, à l’entretien 9


des animaux de selle et de trait affectés aux garnisons militaires et aux corps expéditionnaires. Plus essentiellement, ils engagent les premières observations des grandes endémies responsables d’hécatombes zoologiques. Cependant, ces tentatives d’utilisation de l’énergie animale pour le travail (hors le portage connu de longue tradition) n’occultent en rien le caractère quasi exclusivement manuel de l’agriculture subsaharienne, heureusement servie par une profusion d’outils aux multiples variations et adaptations aux hommes, aux terres, aux tâches et dont quelques uns des principaux types sont décrits. Lorsque s’approche la fin du XIXème siècle, très marquée par la Conférence de Berlin de 1885, où se découpe l’Afrique en zones d’influence des puissances coloniales, s’esquissent néanmoins les lignes forces de « politiques » agricoles, notamment les grandes spécialisations régionales, que le colonisateur va favoriser, voire imposer. Les Administrations qui se mettent en place aux aubes du XXème siècle, ainsi que le poids des appareils commerciaux et de leurs marchés et industries en aval, en pleine expansion, confirment, quand elles ne les génèrent pas, ces orientations. Les solides acquis, tant scientifiques et techniques que socioculturels, accumulés au long du XIXème siècle vont servir de bases aux actions de la « période coloniale » qui s’amorce, actions qui seront encore souvent isolées, personnelles, dont l’apparente légitimité technique et économique ne saura pas toujours garantir la cohérence et la pérennité nécessaires.

VOLUME IV. « La période coloniale et les grands moments des Jardins d’essais : 1885/1890-1914/1918 ». Ce Volume débute donc dans l’après-Conférence de Berlin de 1885. Si l’Afrique apparaît alors de plus en plus comme le continent complémentaire de l’Europe, elle s’avère aussi l’enjeu disputé de ses appétits expansionnistes, malgré les réticences en Europe même et, à l’évidence, les résistances en Afrique que ne manquent pas de soulever les expéditions et aliénations ainsi programmées. La conséquence majeure en est que, si vers 1880 seules quelques régions d’Afrique sont sous domination étrangère, la quasi-totalité du continent sera en 1914 occupée par les puissances impérialistes. Cette occupation, outre la mise en place d’une Administration coloniale, au demeurant assez bien structurée et au vouloir souvent omnipotent, en dépit de moyens limités, s’accompagne néanmoins de nombreuses missions, explorations, études destinées à évaluer les richesses et possibilités des territoires ainsi progressivement annexés. Sous la tutelle de ministères spécifiques en phase de création et reconnaissance, des voyageurs, militaires, scientifiques, marchands de plus en plus nombreux pénètrent profondément le continent africain, tels pour les grands problèmes agricoles le naturaliste Auguste Chevalier en Afrique occidentale et centrale, l’agronome Jean Dybowski en Afrique équatoriale, le géographe Guillaume Grandidier à Madagascar, etc.. Etape essentielle, se constituent dans les mêmes temps des institutions et établissements à vocation pérenne capables de relayer, organiser, multiplier ces actions d’évaluation, en exploiter les acquis, par exemple en élaborant des méthodes d’action propres à améliorer les conditions, de production notamment, des mondes ainsi progressivement mieux connus. En métropole française, le Muséum national d’Histoire naturelle continue à jouer un rôle éminent dans la formation des naturalistes ultramarins et dans les échanges scientifiques interrégionaux d’informations, documents, plants et semences, etc.. Son rôle de coordinateur des actions scientifiques et techniques est cependant de plus en plus dévolu au ministère des Colonies et à son Jardin colonial de Nogent–Vincennes. Créé en mai 1900 ce dernier accueille dès 1902 l’École nationale supérieure d’agriculture coloniale, ENSAC, qui avec ses héritiers va être la pépinière des cadres supérieurs de l’agriculture tropicale. La province n’est pas non plus sans succomber aux attraits de l’exotisme. De nombreuses villes, notamment celles ayant de longue date entretenu des 10


relations, pas toujours estimables, avec les tropiques en particulier africains, telles Marseille, Bordeaux, Le Havre, etc., créent des Instituts coloniaux, voire organisent des Expositions spécifiques. Outre mer se réalise une avancée capitale, en termes de recherche et de vulgarisation dans les domaines agricoles, vétérinaires, forestiers, objets du présent ouvrage, par la création de services techniques et scientifiques permanents au niveau des fédérations et colonies ou territoires. En même temps qu’apparaissent les toutes premières stations expérimentales, se produit un véritable foisonnement de jardins botaniques, d’essais, etc., à l’initiative déjà de scientifiques mais aussi de fonctionnaires, militaires, missionnaires religieux, commerçants, etc., soucieux de marquer leur action en faveur des milieux qui les accueillent ou, plus prosaïquement, de reproduire des habitudes de vie, de consommation antérieures, grâce à l’introduction et l’utilisation de techniques et matériels connus d’ailleurs. Plus d’une dizaine de stations et quelque soixante jardins sont ainsi répertoriés et décrits dans le texte, certains aussi éphémères que le passage de leurs fondateurs, d’autres formant les mailles d’un tissu scientifique qui va s’étendre plus durablement sur l’Afrique tropicale. Alors que l’agriculture, lato sensu, s’affirme comme richesse première des économies subsahariennes et source majeure des échanges extérieurs, en substitution progressive aux produits naturels de collecte, différents modes d’exploitation des terres semblent pouvoir être privilégiés. Un temps retenu par commodité, non exempt de veulerie, celui des grandes compagnies concessionnaires, surtout imposé en Afrique équatoriale, est de plus en plus décrié, d’une part pour son inefficacité, mais plus fondamentalement à la suite de la révélation de ses intolérables exactions. S’y substitue, notamment en Afrique occidentale et à Madagascar, le mode « plantations ». Mus par l’attrait du gain rapide ou de l’aventure, des sociétés ou des particuliers établissent des exploitations à gestion capitalistique et main d’œuvre locale, productrices de denrées exportables. Ces plantations apparaissent dans des régions a priori écologiquement favorables, mais souvent encore peu ouvertes à l’économie de marché, voire faiblement peuplées, dont les paysanneries y maîtrisent de longtemps un équilibre d’autosuffisance avec leur milieu naturel. Ainsi se développent, dans ces zones pionnières et dès avant la fin du XIXème siècle, des plantations caféières en Guinée, en Côte d’Ivoire, au « Congo français », à Madagascar, souvent à l’exemple de celles réalisées bien avant dans les possessions portugaises des îles du Cap Vert, de São Tomé et Príncipe, d’Angola, du Mozambique. Apparaissent aussi, à l’aube du XXème siècle, en Guinée les premières plantations de « bananes dessert » d’exportation, à la conquête d’un marché largement dominé par les îles Canaries et Madère. D’autres espèces attirent également l’intérêt de ces nouveaux planteurs : le tabac au Cameroun, le vanillier au Gabon et à Madagascar, la canne à sucre et le giroflier à Madagascar, etc.. Malgré d’inévitables revers, dus à la méconnaissance des milieux et à l’insuffisance des appuis techniques et scientifiques de services encore en quête de leur propre expérience, la plupart de ces tentatives nouent néanmoins avec le succès, le moindre n’étant pas l’effet d’entraînement auprès de planteurs africains et malgaches de plus en plus nombreux à tenter la même aventure dès les premières décennies du XXème siècle. Cependant, un troisième mode d’exploitation des terres, celui aux racines reconnues comme plurimillénaires, s’impose de plus en plus à l’autorité publique comme la voie à favoriser pour une pénétration profonde du progrès souhaité dans le monde rural : l’agriculture paysanne, l’exploitation familiale quelle qu’en soit d’ailleurs la dominance, culturale, maraîchère, fruitière, agro ou sylvo-pastorale. Des exemples déjà anciens, de l’arachide en Afrique de l’ouest, du maïs dans les pays du golfe du Bénin, du pois du Cap à Madagascar, etc., à l’expansion essentiellement soutenue par le seul appel du marché, en fournissent l’argument le plus convaincant. En même temps s’affirme enfin une réelle reconnaissance de la valeur des pratiques et savoir-faire des 11


paysans dans des milieux dont ils sont sans doute les meilleurs connaisseurs des diversités, qualités, embûches… Aussi les efforts de l’Administration et de ses services se portent-ils de plus en plus vers l’amélioration des agricultures traditionnelles, dont certaines productions revêtent un particulier intérêt économique, telles l’arachide, le coton, la viande bovine, la laine, et dont d’autres assurent la sécurité alimentaire, telles les mils, le riz, le niébé, l’igname. En outre, dans ces deux grands types de productions, les paysans africains et malgaches montrent une remarquable capacité à introduire ou accepter dans leurs systèmes d’exploitation des innovations fort perturbantes, telles par exemple le cacaoyer en Côte d’Ivoire et au Cameroun, le labour à Madagascar, les premières mesures prises contre les grandes endémies du bétail (peste bovine, péripneumonie, etc.) dans l’ensemble sahélosoudanien. En même temps que se diversifient ainsi productions, pratiques, systèmes, les scientifiques, techniciens, responsables administratifs s’attachent à en assurer la pérennité grâce aux premières études systématiques sur la fertilité des sols tropicaux (que la légende voulait inépuisable), sur les ennemis et parasites des plantes et animaux, ainsi que sur les moyens et techniques propres à compenser les aléas climatiques, tels les premiers aménagements hydro-agricoles d’importance dans les vallées des grands fleuves (Sénégal, Niger), dans les plaines rizicoles malgaches. À ces sécurisations techniques de la profession agricole, que préconisent les services de l’agriculture, de l’élevage, des forêts, vient s’ajouter, dès avant la fin de la première décennie du XXème siècle, la création d’une remarquable institution d’appui au monde rural, la Société de Prévoyance. Généralisée à l’ensemble des circonscriptions administratives, la SP à tendances coopérative et mutualiste va pendant des décennies assurer le socle logistique à de multiples actions en faveur du monde rural : crédit, fourniture d’intrants, de matériels, de plants et semences, commercialisation des produits, etc., le protégeant ainsi, en bonne mesure, des aléas parfois extrêmes des marchés, tout en constituant une solide passerelle entre le souhaitable technique et le possible pratique.

VOLUME V. « Le temps des stations et de la mise en valeur 1918-1940/1945 ». Ce Volume couvre une période profondément marquée par l’épouvantable boucherie qui ensanglante l’Europe de 1914 à 1918 et dont la France sort profondément meurtrie dans sa chair, ses biens, son aura. Consolider son Empire, assurer la mise en valeur de ses possessions d’outremer, favoriser l’épanouissement de leurs populations, lui semblent des voies privilégiées pour le maintien de sa place internationale, en même temps qu’un devoir de reconnaissance pour la part, souvent très douloureuse, prise par les territoires d’outre-mer dans le conflit. Envisagé dès avant l’armistice, préparé par une mission d’évaluation ex-ante en 1918 – 1919, un véritable « Plan de mise en valeur des Colonies » est établi et présenté au Parlement en avril 1921 par le ministre Albert Sarraut. Bien que non ratifié par les assemblées, le « Plan Sarraut » va servir de ligne directrice aux actions entreprises outre-mer au cours de la période de l’entre-deux guerres, pendant laquelle de grandes rencontres ou manifestations vont néanmoins permettre d’en infléchir, enrichir les orientations : l’Exposition coloniale internationale de Paris en 1931, la Conférence économique impériale de décembre 1934, le Congrès de la Recherche scientifique dans les Territoires d’outremer de septembre 1937, etc.. Plus continûment, des services officiels et des institutions associatives, professionnelles, libérales, etc., assurent la conception de programmes de mise en œuvre des politiques arrêtées, leur contrôle et suivi, leur évaluation, ainsi que la formation des cadres supérieurs scientifiques et techniques ad hoc.

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Au niveau métropolitain, le respectable Muséum national d’histoire naturelle, l’Institut national d’agronomie coloniale, INAC (qui devient de la France d’outre mer, INAFOM) et le corps d’agronomes tropicaux qu’il génère, l’Institut de médecine vétérinaire exotique, IMVE, les services ministériels de l’agriculture de l’élevage, des forêts constituent l’ossature permanente de ces politiques agricoles et de leurs stratégies. L’Académie des Sciences coloniales, l’Association Colonies-Sciences, les Chambres de commerce et d’agriculture de plusieurs régions, d’autres sociétés savantes sont autant d’autres supports de réflexions, de propositions émanant de personnalités et instances politiques, scientifiques, professionnelles, d’hommes de l’art, capables de donner impulsions et inflexions aux recherches et actions en cours. De cette effervescence intellectuelle, qui va se poursuivre même en période de Seconde Guerre mondiale et d’occupation de la France métropolitaine, naissent les fondements d’un Office de la recherche scientifique coloniale, se dessinent des schémas d’organisation durable et élargie des Services techniques et scientifiques de l’agriculture, lato sensu, d’outre-mer ; et apparaissent en fin de période les premiers instituts spécialisés de recherche d’initiative professionnelle et de statut privé : IRCA sur le caoutchouc, IRHO sur les oléagineux, IFAC sur les fruits et agrumes, UCEF pour le cotonnier. Outre-mer, les appareils d’État connaissent des répliques au sein des grands ensembles politico-administratifs institués par la métropole (les fédérations d’Afrique occidentale et équatoriale, de Madagascar, d’Indochine), aux responsables desquels sont délégués de réels pouvoirs de décision exercés par une Administration omni présente et polyvalente. Dans chacune des Fédérations et, plus avant, au niveau de chacun des Territoires qui les composent, sont établis ou confortés des services techniques et scientifiques dont ceux de l’agriculture, de l’élevage, des forêts. Cependant, bien que l’économie rurale représente l’essentiel des ressources présumées de ces pays tropicaux, il n’en est pas pour autant consenti à ces services, et très loin s’en faut, tous les moyens propres à pleinement valoriser ces ressources convoitées. S’agissant plus particulièrement des recherches agricoles, chaque fédération se dote, sous la tutelle de ses inspections générales, de réseaux d’établissements à vocations régionales, relayés au niveau des territoires par des structures et antennes homologues plus légères, le cas échéant spécialisées par productions ou thèmes. Cependant au bouillonnement quelque peu désordonné des jardins, fermes, stations de la période précédente succède un redéploiement plus raisonné d’établissements implantés en fonction des écologies, de leurs besoins et possibilités économiques, et assurés pour la plupart d’une réelle pérennité. À l’aube des années 1940 ce sont ainsi quelque 150 centres, stations, fermes qui « couvrent » l’ensemble de l’Afrique tropicale sous administration française. Ils sont pour la plupart décrits dans ce volume V, quelques coups d’œil étant cependant jetés sur les voisins lusophones et anglophones. Certains de ces établissements d’outre-mer, auxquels sont peu à peu affectés des personnels scientifiques et techniques qualifiés, dotés d’équipements appropriés, et dont les infrastructures ad hoc sont progressivement édifiées, fournissent le socle sur lequel va s’établir une recherche agronomique lato sensu (productions animales et végétales) à large et durable vocation régionale, et dont les noms résonneront encore au début du XXIème siècle : Bambey et Dakar-Hann au Sénégal, Bamako-Sotuba au Mali, Bouaké et La Mé en Côte d’Ivoire, Pobé au Bénin, Dschang au Cameroun, Bébedjia au Tchad, Boukoko en République Centrafricaine, Lac Alaotra et Laboratoires d’Antananarivo à Madagascar, etc.. Nonobstant sa jeunesse encore maladroite et son savoir hésitant, cette organisation de la recherche appuie néanmoins les grandes actions de mise en valeur agricole engagées dans l’outremer, avec d’autant plus d’efficacité que s’affirment ses compétences et se développent ses propres études et expériences. Bien que de fortes priorités lui soient prescrites au bénéfice des productions marchandes, des équipes de recherche n’en accordent pas moins un intérêt croissant aux productions traditionnelles telles les cultures vivrières (mils, sorghos, riz, etc.), l’élevage extensif et nomade, les produits des peuplements forestiers naturels. 13


Parmi les productions « industrielles » attendues par les marchés intérieurs et surtout extérieurs, donc favorisées par l’Administration, plusieurs sont cependant déjà très majoritairement le fait d’exploitations paysannes qui s’ouvrent ainsi largement à l’économie marchande, telles l’arachide au Sénégal et dans l’ensemble ouest africain, le coton au Mali et confins, les produits des palmeraies naturelles (huile, palmistes) en Côte d’Ivoire, Togo, Bénin, Congo, le cacao en Côte d’Ivoire, au Cameroun, le manioc à Madagascar, la laine en élevage ovin au Mali, la viande en élevage bovin à Madagascar, etc.. Ces productions bénéficient d’une attention particulière de la part des établissements de recherche ; elles sont aussi, et peut être surtout, l’objet d’interventions ciblées des services de vulgarisation techniquement rattachés à leurs corps d’origine, mais dont l’activité relève le plus souvent du représentant local de « l’administration d’autorité » qui en fixe les objectifs et les limites selon des critères propres. Si ces actions combinées recherche - vulgarisation auprès des agriculteurs - éleveurs traditionnels n’ont encore, pour certaines productions, que des échos modestes, elles entraînent pour d’autres des accroissements spectaculaires : un doublement pour l’arachide au Sénégal, pour le riz à Madagascar ; un essor exceptionnel du cacao en Côte d’Ivoire et encore très important au Cameroun ; l’éradication au moins partielle de certaines grandes épizooties, telles la peste et la péripneumonie bovines, la tuberculose, la rage ; le succès des métissages Mérinos, Karakul sur les ovins soudanais pour la laine, et des croisements Montbéliard sur Zébu au Cameroun pour la viande, etc.. Simultanément à ces efforts en faveur de l’agriculture familiale autochtone, un soutien très important de l’Administration et de ses services est apporté aux moyennes et grandes plantations, aux exploitations nouvelles génératrices de produits exportables : cotonnier irrigué au Mali, bananier en Guinée puis en Côte d’Ivoire et au Cameroun, palmier à huile en Côte d’Ivoire, caféier en Guinée, Côte d’Ivoire, République Centrafricaine (alors Oubangui Chari) et à Madagascar, etc.. Très souvent initiées par des entreprises ou particuliers européens, ces plantations s’installent en zones pionnières, y faisant reculer le désert, la forêt, le marécage, la mangrove. Outre leur très important effet économique, notamment en assurant à des productions afro-tropicales une place significative sur les places commerciales du nord, elles ont un incontestable effet d’entraînement auprès des planteurs africains et malgaches, faisant que ces derniers très minoritaires au début des années 1920 deviennent souvent majoritaires (largement par exemple pour le caféier en Côte d’Ivoire) à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Ce profond bouleversement socio-économique, au demeurant irréversible et que saluent et soutiennent des mouvements politiques et syndicalistes locaux, s’il ne concurrence pas véritablement la grande plantation, favorise l’épanouissement de l’agriculture familiale. Par ailleurs, le système des compagnies concessionnaires aux droits régaliens sur d’immenses territoires, retenu au début du XXème siècle en certaines régions équatoriales est, pour ses vils abus et son inefficacité, définitivement condamné. S’agissant des richesses forestières, cette période de l’entre-deux guerres est dans les zones de steppes et savanes surtout marquée par une politique de plus en plus affirmée de protection des peuplements existants (réserves, classements, parcs). Dans la grande sylve elle s’accompagne, d’une part, d’un gros effort d’inventaire des espèces forestières les plus intéressantes, de caractérisation technique de leurs bois et, d’autre part, d’un essor exceptionnel de l’exploitation de la forêt, essentiellement le fait d’entreprises privées, dont les services de l’Administration tentent de contrôler et réguler les rythmes et modalités. Globalement, au cours des deux décennies 1920–1940 les économies rurales des pays d’Afrique tropicale connaissent ainsi une forte croissance, fondée dans une bonne mesure sur une meilleure productivité de l’agriculture paysanne et sur l’effet de stimulation, d’entraînement par un secteur pionnier de plantations dynamique et novateur. Cette synergie, encouragée par les pouvoirs publics, est favorisée par l’action des services techniques administratifs mieux organisés dans leur 14


relative indigence de moyens et par les progrès d’une recherche agronomique, vétérinaire, forestière progressivement dotée de personnels qualifiés et d’installations stables et correctement équipées. Schématiquement cinq thèmes majeurs d’action sont développés par le couple recherche– vulgarisation pour appuyer la mise en valeur agricole des territoires, telle qu’esquissée en 1921 par le Plan Sarraut et bien engagée dans l’ensemble alors français : l’amélioration génétique, essentiellement par sélection au sein du matériel local, des espèces végétales et races animales, assortie de l’identification de quelques uns de leurs ennemis (insectes, maladies) les plus menaçants et de la mise au point des premières méthodes de lutte ; le début d’une approche systématique des techniques traditionnelles, des savoir-faire paysans et de leur connaissance, issue d’une longue pratique, des conditions écologiques, notamment des sols, de leurs qualités et contraintes, etc. ; les premiers essais d’ampleur de mécanisation de l’agriculture paysanne, essentiellement en traction animale équine et bovine, accompagnée de la fumure organique qu’elle autorise ; des projets déjà ambitieux (principalement au Mali et à Madagascar) d’aménagements hydro-agricoles permettant de livrer à la culture et à l’élevage des milliers d’hectares de déserts et de plaines jusqu’alors sousexploités ; une réelle sécurisation des métiers de l’agriculture par la mutualisation et les Sociétés de prévoyance. Ces cinq grands thèmes fournissent déjà de grands axes possibles aux orientations et actions de l’après-Seconde Guerre mondiale.

VOLUME VI. « De l’Empire colonial à l’Afrique indépendante, 1945-1960 ». La recherche prépare le développement. Ce Volume se situe donc en pleine période de décolonisation de l’Afrique subsaharienne. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe exsangue doit faire face, outre à une énorme tâche de reconstruction, à de considérables déficits alimentaires liés à cinq années de sousproduction, de blocus et de pénuries. Pour plusieurs des métropoles occidentales il apparaît avec une quasi-évidence que leurs possessions d’outre-mer, en particulier celles dont elles disposent encore sous les tropiques, doivent pouvoir contribuer largement, du fait de leurs immenses possibilités écologiques, territoriales, humaines, à corriger rapidement ces cruelles et persistantes privations. Dans ces mêmes temps de paix revenue, ces métropoles ne peuvent oublier les sacrifices, souvent extrêmes, consentis par leurs ressortissants d’outre-mer dans les plus terribles moments du conflit. Un effort de comparable ampleur en faveur de ces peuples associés dans l’épreuve s’impose comme la moindre des reconnaissances. Cette double obligation de relance pressante des économies métropolitaines et de développement accéléré de pays encore sous tutelle, en même temps qu’une nécessaire rigueur et rationalité dans la définition des politiques et stratégies à mettre en œuvre dans des conditions somme toute très difficiles, conduit les gouvernements à élaborer des Plans de développement néanmoins fort ambitieux. En France, dans l’esprit de la Conférence de Brazzaville ouverte en janvier 1944 par le général de Gaulle, un premier Plan décennal est établi dès 1946, à la diligence de Jean Monnet, pour l’ensemble français qui devient Union française le 27 octobre 1946. Dans la fièvre du renouveau, stimulées par l’annonce du Plan Marshall, les Commissions du Plan proposent la création ou le renforcement d’organisations dotées de moyens puissants, assorties d’une certaine autonomie administrative et financière dans leur gestion, et capables d’appuyer ces politiques et stratégies, notamment en faveur du grand secteur agricole et de sa recherche. Le Fonds d’investissement pour le développement économique et social des Territoires d’outre-mer, FIDES, alimenté par le budget d’Etat et géré par la Caisse centrale de la France d’outre-mer, CCFOM (future Caisse centrale de coopération économique, CCCE) en assure l’essentiel du financement, cependant complété par les ressources propres des fédérations et territoires pour leur fonctionnement (fiscalités, emprunts, etc.). 15


Outre ces mesures structurelles, les Commissions élaborent et appuient de nombreux projets de mise en valeur agricole. Certains de ces projets destinés à pallier dans l’urgence les déficits alimentaires les plus criants (en particulier en corps gras), envisagent des interventions sur d’immenses régions (du désert à la grande forêt) supposées vierges ; leur démesure n’a hélas souvent d’égale que l’impréparation et l’improvisation dans le recours à des technologies importées, complexes, non maîtrisées, à forte composante en capital (personnels de haute qualification, infrastructures lourdes, équipements sophistiqués, etc.). Plusieurs de ces projets nés dans la précipitation connaîtront des sorts peu enviables, d’autres seront beaucoup plus productifs, mais dans des registres souvent très différents de ceux de leur conception. Dans l’appareil d’État, le secteur agricole, productions végétales et animales, est doté de services scientifiques et techniques à la mesure des ambitions politiques et socio-économiques qu’entretient le ministère de la France d’Outre-Mer et plus particulièrement sa direction de l’agriculture, de l’élevage et des forêts créée dès juillet 1944 par le Comité français de libération nationale d’Alger et confiée à Maurice Guillaume. De Paris, s’appuyant sur son bras armé, la Section technique d’agriculture tropicale de Nogent–Vincennes, cette direction exerce sa tutelle sur les inspections générales attachées aux gouverneurs généraux d’Afrique occidentale, d’Afrique équatoriale, de Madagascar. De ces inspections générales relèvent: d’une part, les services techniques (agriculture, élevage, forêt, génie rural, etc.) de chacun des territoires des fédérations, chargés de la vulgarisation, et disposant le cas échéant d’un réseau local d’expérimentations (stations, fermes, points d’essais) ; et, d’autre part, de structures fédérales de recherche dont certaines acquièrent, au cours de cette période 1945–1960, une véritable dimension régionale et pluridisciplinaire. Tels sont ou deviennent le Centre de recherches agronomiques de Bambey et le Laboratoire fédéral de l’élevage de Dakar-Hann au Sénégal ; le Centre fédéral de recherches zootechniques de Bamako au Mali ; le Centre de recherches rizicoles du Koba en Guinée–Conakry ; le Centre de recherches agronomiques de Bingerville, les Stations de recherches forestières en Côte d’Ivoire ; le Centre de recherches agronomiques de NKolbisson au Cameroun ; le Laboratoire de recherches vétérinaires de Farcha au Tchad ; le Centre de recherches agronomiques de Boukoko en République Centrafricaine (alors Oubangui Chari) ; la Station de modernisation agricole de Loudima–Malela au Congo-Brazzaville; la Station agronomique centrale du Lac Alaotra à Madagascar; etc. Ce réseau relativement dense (mais ne doit-il pas couvrir, pour l’ensemble tropical sous administration française, de l’ordre de 70 millions d’hectares de terres agricoles alors exploitées par 30 à 40 millions de ruraux ?) est cependant, par priorité organique, voué aux recherches appliquées directement bénéficiaires à court ou long terme au développement, dont la science semble être enfin officiellement reconnue comme principal moteur. Aussi à cette recherche appliquée le décideur politique se doit d’associer des organismes de recherche plus fondamentale, aux orientations néanmoins en partie ou totalité tropicales, tels le vénérable Muséum national d’Histoire naturelle et sa chaire d’agronomie tropicale animée par le professeur Auguste Chevalier, et l’Office de la recherche scientifique coloniale, ORSC, créé en 1943, rapidement rebaptisé « d’outre-mer » (ORSOM) en 1949. Outre leurs recherches « de base », d’inventaire, de caractérisation des composants physiques et biologiques des milieux tropicaux, de leurs mécanismes d’évolution et de fonctionnement, etc., ces organismes assurent une bonne part de la formation des scientifiques affectés aux recherches agricoles. Celle des ingénieurs, des vétérinaires et officiers forestiers reste du ressort des écoles spécialisées (École supérieure d’application d’agriculture tropicale, Institut de médecine vétérinaire exotique, École des eaux et forêts tropicales). Si le Muséum intervient essentiellement par missions de scientifiques à partir de ses chaires parisiennes, l’ORSOM, dont l’Institut d’enseignement et de recherches tropicales, IDERT, de Bondy constitue le pôle métropolitain, dispose outre-mer d’établissements de première importance : tels le Centre de pédologie de Dakar-Hann au Sénégal ; l’IDERT d’Adiopodoumé en Côte d’Ivoire ; 16


l’Institut de recherches du Cameroun, IRCAM à Yaoundé ; l’Institut d’études centrafricaines, IEC, à Brazzaville ; l’Institut de recherches scientifiques de Madagascar, IRSM, à Antananarivo ; etc.. À noter qu’un essai, très appuyé par la puissance publique, de fusion des recherches appliquées (les services scientifiques de l’agriculture de la France d’Outre-Mer) et des recherches de base de l’ORSOM est décrété en 1953, avec la création de l’ORSTOM par ajout du T (technique) au sigle. L’amalgame, à peu près réussi en métropole, connaît nombre de difficultés outre-mer, jusqu’à son abandon en 1960, justifiant la création de l’Institut de recherches agronomiques tropicales et des cultures vivrières, IRAT, qui recueille ainsi les recherches orphelines des anciens services scientifiques de l’agriculture outre-mer. Plus avant, dans une démarche de finalisation des activités de recherche par une meilleure adéquation aux exigences de la production et aux besoins du marché, se créent au cours de cette période 1945–1960 de nouveaux instituts spécialisés par grands groupes de produits, « seule forme valable de l’application à un domaine déterminé des diverses disciplines scientifiques concourant au développement agricole », selon les concepts des milieux professionnels qu’exprime ainsi Robert Michaux, président de l’Institut de recherches pour les huiles et oléagineux, IRHO, constitué dès 1942. Aux autres instituts déjà existants avant 1945, l’IFAC (futur IRFA) pour les fruits et agrumes, l’UCEF pour le cotonnier, s’ajoutent successivement : l’Institut de recherches du coton et des textiles exotiques, IRCT émanation de l’UCEF, en 1946 ; l’Institut d’élevage et de médecine vétérinaire des pays tropicaux, IEMVT, en 1948 ; le Centre technique forestier tropical, CTFT, en 1949 ; l’Institut de recherches sur le caoutchouc en Afrique, IRCA, en 1955 ; l’Institut français du café et du cacao, IFCC (futur IRCC), en 1957. Ces organismes de statuts fort différents, de privés à publics, disposent, outre d’un siège parisien, d’établissements ultra marins dont certains atteignent rapidement audience et notoriété scientifiques de niveau régional voire international tels : la Station fruitière centrale de Kindia – Foulaya en Guinée pour l’IFAC ; les Stations du palmier à huile de La Mé en Côte d’Ivoire, de Pobé au Bénin pour l’IRHO ; les Stations cotonnières de Bouaké en Côte d’Ivoire, de Anié-Mono au Togo, de Bébedjia au Tchad, de Bambari en République Centrafricaine, pour l’IRCT ; etc.. À l’ensemble de ces organismes, relevant donc des trois statuts évoqués, administratif, paraétatique, privé, s’ajoute le premier institut de recherche scientifique implanté outre-mer, l’Institut français d’Afrique noire (futur Institut fondamental d’Afrique noire) IFAN de Dakar et ses antennes territoriales. Ainsi les tropiques africains de l’Union française sont-ils couverts d’un très respectable réseau d’établissements de recherche dont la forte priorité est donnée à l’économie rurale de ces pays et à l’épanouissement de leurs potentialités agro-sylvo-pastorales. Globalement ces établissements représentent, à l’aube des indépendances, quelque 1.000 chercheurs, tant expatriés que nationaux, œuvrant dans plus de 150 centres, stations et cellules expérimentales, pour la plupart décrits dans l’ouvrage. Cet ensemble va naturellement assurer de très solides socles à la fondation des Systèmes nationaux de recherche progressivement institués après les indépendances, dans le cadre d’accords de coopération scientifique et culturelle, contractés avec l’ancienne métropole. Simultanément à ce renouveau et considérable renforcement des structures et moyens de recherche, la période 1945–1960 connaît une dynamique semblable dans le domaine des appareils et méthodes propres à engager et soutenir les actions de mise en valeur agricole et développement rural. Sans doute déjà les services de vulgarisation sont-ils renforcés de façon substantielle en personnels et moyens, dans le cadre classique et tutélaire de l’administration générale. Cependant apparaissent de nouveaux modes d’interventions visant à associer les populations rurales à la définition des voies, techniques notamment, les plus aptes à faciliter leur propre développement, et ce à des échelles territoriales et humaines suffisantes pour que les atouts et contraintes tant agroécologiques que socio-économiques puissent y être intégrés et que les problèmes posés soient résolus en participation avec les collectivités concernées. À l’initiative d’éminents spécialistes de l’approche en milieu paysan, tels les agronomes Maurice Rossin, Roland Portères, avec le soutien 17


de hauts fonctionnaires d’autorité, tels les gouverneurs généraux Paul Chauvet en AEF, Robert Bargues à Madagascar, sont testés et éprouvés au long de la décennie 1950–1960, sur des ensembles territoriaux de plusieurs milliers d’hectares : les Secteurs expérimentaux de modernisation agricole en Afrique occidentale, les Paysannats en Afrique centro-équatoriale (à l’image d’expériences en cours menées par l’Institut de recherches agronomiques, INEAC du Congo Kinshasa, alors belge), les Collectivités rurales modernisées et Secteurs de paysannat à Madagascar, etc.. Ces complexes sont dotés d’équipes pluridisciplinaires de conception et réalisation, de moyens autonomes aux actions finalisées par un objectif commun de développement dont les termes préétablis peuvent être ajustés en cours d’exécution, grâce à des accompagnements et suivis– évaluations impliquant les institutions de recherche. De cette synergie, à l’évidence fructueuse entre maîtres d’œuvre de ces opérations et vulgarisateurs, chercheurs, paysans, se dégage et s’impose le concept de recherche–développement, ou recherche action, que la post-indépendance saura affiner et largement utiliser. Cette période 1945–1960, au cours de laquelle des moyens très fortement accrus sont ainsi accordés à la recherche et à l’application de ses résultats, enregistre des avancées techniques et des gains de productivité parfois spectaculaires, sans doute déjà dans le droit fil des actions de la période précédente de l’entre-deux guerres, mais aussi et surtout par recours à des voies et méthodes innovantes d’exploration scientifique et de réalisation technologique. Ce volume sixième et dernier de l’ouvrage, qui s’attarde volontiers sur certains des acquis majeurs et performances enregistrées, le fait sans réelle prétention pédagogique mais avec le double souhait d’éviter la punition de l’oubli aux travaux réalisés et à leurs auteurs, et d’attirer l’attention des responsables et acteurs du présent et de l’avenir sur les considérables possibilités des agricultures subsahariennes. Très globalement, si l’amélioration génétique des espèces végétales et animales reste encore, dans cette période, le champs disciplinaire le plus fréquenté par la recherche pour accroître la production agricole, de profonds changements interviennent cependant dans l’équilibre des pressions de recherche exercées : la protection des cultures et des cheptels, la régénération, le maintien, l’accroissement de la fertilité des sols, la mécanisation des opérations, l’optimisation de l’alimentation des plantes en eau (pluviale, de submersion, d’irrigation), la connaissance plus approfondie des pratiques, techniques et systèmes de culture, d’élevage des agriculteurs et pasteurs, sont des thèmes de plus en plus présents dans les programmes de recherche, jusqu’à devenir majoritaires. L’amélioration rapide mais surtout durable du milieu prend le pas sur celle des espèces végétales ou animales exploitées dans ce même milieu. Quant à la répartition des pressions de recherche entre espèces : dans le règne végétal la très ancienne prépondérance des « cultures industrielles » sur les « cultures vivrières » est sérieusement ébranlée ; mils, sorghos, riz, maïs, manioc, canne à sucre, etc., attirent l’attention d’équipes de plus en plus nombreuses et étoffées ; dans le règne animal l’élevage nomade tout en gardant, voire retrouvant la faveur de nombreux spécialistes, laisse une place grandissante à celui des cheptels de trait, de boucherie, de laine et peau plus sédentarisés. Plusieurs chapitres du Volume VI traitent des remarquables, voire spectaculaires avancées obtenues dans la période 1945 – 1960 par la recherche et certaines opérations pionnières, tels les secteurs de modernisation, les projets pilotes, les paysannats, etc., qui en valorisent les résultats et produits. Hors tout fastidieux exposé quelques traits majeurs peuvent être dégagés : • De très gros progrès sont obtenus par les améliorations génétiques, phyto et agro-techniques des principales cultures alimentaires : la productivité des céréales traditionnelles de culture pluviale (mils, sorghos) est d’une part stabilisée face aux aléas climatiques et phytosanitaires, d’autre part fortement accrue par la fertilisation ; celle du riz aquatique double ou 18


triple par rapport aux rendements traditionnels. Des résultats comparables sont obtenus sur les tubercules, notamment sur manioc grâce aux variétés résistantes aux maladies et aux apports fertilisants. S’agissant des cultures oléagineuses, arachide et palmier à huile, elles connaissent une forte progression : la première grâce aux variétés sélectionnées, à l’engrais, à la mécanisation attelée, à une commercialisation organisée (des quasi-records de production sont obtenus en fin de période) ; le second par la sélection, la fertilisation, l’organisation des traitements artisanal et industriel des récoltes. Ces résultats préludent à l’essor des après-indépendances. En culture cotonnière les remarquables travaux d’amélioration génétique, de protection phytosanitaire, de conduite agronomique, s’ils permettent déjà un triplement de la production au cours de la période 1945–1960 dans l’ensemble franco-africain, préparent surtout l’extraordinaire envolée de la production cotonnière que connaîtront, en fin de XXème siècle, la plupart des pays de savanes subsahariennes. L’élément le plus déterminant d’un tel bouleversement économique est sans doute la très forte priorité donnée, dès les années 1950, par la recherche et les sociétés de développement associées, au cotonnier pluvial, et au pari très confiant fait alors par ses promoteurs sur les grandes capacités de l’exploitation familiale à relever de tels défis, face auxquels de grands projets hydro-agricoles sont, dans les mêmes temps, amenés à renoncer. Dans le domaine fruitier les travaux de la recherche, le dynamisme des planteurs, d’abord expatriés puis de plus en plus nationaux (rapidement majoritaires), permettent à la banane-dessert de différentes provenances variétales (Canaries, Guadeloupe, Malaisie) de consolider sa présence sur le continent, puis d’occuper une place économique de premier plan en Guinée, Côte d’Ivoire, Cameroun, prélude à des expansions de grande ampleur après les indépendances. • La caféiculture connaît un essor assez comparable à celui du bananier. Des plantations européennes relancées, des exploitations familiales multipliées, les variétés Robusta assurent l’essentiel de cette progression en Guinée, Côte d’Ivoire et Madagascar, l’Arabica n’intervenant guère, mais remarquablement, qu’au Cameroun. Les travaux de la recherche permettent d’écarter assez rapidement, par lutte phytosanitaire ou substitution variétale, les graves menaces liées aux champignons pathogènes de la rouille et de la trachéomycose, et la production caféière est doublée, voire quadruplée au cours de cette période 1945–1960. Quant à la cacaoculture engagée dans les pays du golfe de Guinée dès le début du XXème siècle, elle poursuit dans les mêmes temps son essor de fort prometteuse façon, surtout en Côte d’Ivoire, au Cameroun et à Madagascar. Amélioration génétique des variétés cultivées, protection phytosanitaire efficace, apportées par la recherche et les services techniques d’appui, permettent en effet un fort accroissement d’une production essentiellement assurée par des planteurs autochtones dans leurs exploitations familiales. Leur dynamisme fera d’ailleurs qu’en 1975 la Côte d’Ivoire deviendra le premier exportateur de cacao d’Afrique, avant d’être le premier producteur mondial. • Dans le domaine de l’élevage, secteur vital des économies des pays sahélosoudaniens, la période 1945–1960 voit s’accroître considérablement l’efficacité de la lutte contre les grandes épizooties, grâce à la mise au point par la recherche des méthodes de prophylaxie ou d’éradication et à des campagnes de détection et vaccination par des services et équipes d’intervention bien organisés. Une avancée subséquente, mais néanmoins décisive, est une incontestable « réhabilitation » aux yeux de l’Administration de l’élevage nomade dont les effectifs et mouvements n’entrent que difficilement dans ses registres et schémas de contrôle et gestion. Le résultat global de cette évolution technique et sociopolitique, auxquels s’ajoutent des avancées zootechniques en matière d’alimentation et d’utilisation des animaux, est une très importante progression des cheptels, de 50 à 100%, chez les principales espèces domestiques, en 19


conditions sanitaires donc très améliorées, tant pour le trait et le transport que pour le marché (lait, viande, etc.). • S’agissant de la mise en valeur du considérable patrimoine forestier de ces pays tropicaux, l’action de l’Administration et des services spécialisés est, dans les zones de steppes et savanes, essentiellement de protection et de conservation : les surfaces mises en défens et « classées » s’accroissent très fortement dans les pays de ces écologies. En régions de forêts humides, accent particulier est mis sur l’évaluation à la fois qualitative et quantitative des espèces intéressantes, et des caractéristiques de plus en plus reconnues et appréciées de leurs bois. Ce diagnostic permet, d’une part, l’élaboration de méthodes d’exploitation rationnelle et d’enrichissement des peuplements naturels et, d’autre part, encourage la mise en place de plantations expérimentales de grande ampleur des espèces les plus attractives pour le marché (teck, acajou, okoumé, etc.). L’exploitation forestière, d’initiative essentiellement privée et accompagnée d’un début prometteur de transformations industrielles locales, connaît au cours de la période 1945–1960 une exceptionnelle progression dont les Services des eaux et forêts s’attachent à normaliser et réglementer les méthodes et techniques. • Ces quelques exemples particulièrement éloquents, et de nombreux autres donnés dans l’ouvrage, illustrent les très grandes possibilités de rénovation de l’ensemble du secteur agricole de ces régions et, partant, de sa capacité à contribuer très majoritairement et encore pour longtemps à l’essor des économies de territoires en phase décisive d’indépendances. Cependant, audelà de ces remarquables performances quantitatives, des évolutions plus fondamentales (révolution agraire ?) s’y amorcent. Sans doute encore localisées en des situations privilégiées, d’ambitieuses expériences de mutation drastique des systèmes de production traditionnels sont en effet engagées et se poursuivent au long des années 1950 ( et bien après). Les facteurs premiers sur lesquels se basent ces processus de transformation sont la mécanisation d’agricultures encore quasiexclusivement manuelles ; l’utilisation rationnelle des différentes ressources hydriques de pluie, de surface, souterraines disponibles ; une gestion agronomique plus intensive des terres utilisables, dont la disponibilité fond avec une croissance démographique qui s’accélère. La mécanisation apparaît en effet dès les années 1940 (bien avant pour quelques uns) pouvoir être l’outil magique capable de « moderniser » les systèmes de production les plus archaïques, à l’image de la grande révolution agro-industrielle en marche depuis le début du XXème siècle dans le monde occidental. Dans l’urgence, des étapes essentielles sont alors souvent trop vite franchies : adaptation ou conception des matériels, formation des hommes, préparation d’un environnement institutionnel, logistique, commercial, etc., ad hoc, toutes conditions qui sont encore très sommaires en Afrique subsaharienne. Les grandes entreprises agro-industrielles alors engagées, principalement en agriculture pluviale, à grands frais et machineries hautement motorisées, sont très vite amenées à se reconvertir profondément, sinon à disparaître. Des solutions mixtes d’associations se dégagent toutefois assez rapidement : organismes prestataires de services aux puissants matériels----collectivités paysannes encore modestement équipées ; moteur---animal, etc., toutes combinaisons qui, par pratique quotidienne et osmose, convainquent l’agriculteur africain de substituer l’énergie mécanique ou animale à sa seule force manuelle et permettent l’élaboration de schémas beaucoup plus durables de mécanisation, dans lesquels la traction animale va rester longtemps dominante. Une évidence trop longtemps niée semble alors s’imposer : l’agriculture des tropiques africains, comme celle des autres régions du monde, n’a guère d'avenir tant que ses progrès ne dépendront que de la seule énergie humaine, dont la noblesse ne peut faire oublier ni la faiblesse, ni la pénibilité S’agissant de l’utilisation des eaux, dont la maîtrise au moins partielle impose en maintes situations des aménagements importants et une exploitation en régie directe ou en groupements organisés de 20


producteurs, l’évolution des schémas de mise en valeur est très similaire à celle des grandes entreprises agro-industrielles précédemment évoquées : la motorisation intégrale fait place progressivement à des formules mixtes, moteur - animal, en même temps que s’amorce une réelle prise en charge de la gestion des périmètres, ainsi ouverts à une exploitation plus intensive, par les collectivités constituées : la « culture » de l’eau, jusqu’alors limitée en Afrique tropicale à des situations particulières (plaines de submersion, mangroves littorales, etc.) aux très anciennes traditions ethniques, est en passe d’être appropriée par un éventail de population beaucoup plus large. Il s’agit là d’une évolution majeure à un moment de l’histoire où, contrairement à beaucoup d’idées reçues, les terres exploitables en Afrique tropicale et agriculture pluviale se raréfient, sauf à entamer dangereusement le potentiel forestier. Or les disponibilités en eaux y restent considérables, si l’on sait en valoriser et partager équitablement les sources. . Dans des régions où pendant des millénaires l’espace sans limite a permis le nomadisme, la longue « jachère » (la friche), alors qu’y augmentent dramatiquement les besoins d’une population en croissance accélérée et dont la composante rurale majoritaire cède de plus en plus à la tentation de la ville, cette inquiétante raréfaction des terres impose une forte intensification des modes de leur mise en valeur. Les très importants progrès faits dans les domaines du génie agronomique (fertilisations organiques et minérales, rotations et assolements, associations agro-sylvo-pastorales, etc.) et de la gestion économique des exploitations (de la plus grande capitaliste ou collective, à la plus petite individuelle, familiale) associés aux facteurs précédents (variétés et races performantes, mécanisation, le cas échéant irrigation, etc.) permettent sans conteste cette indispensable et souvent urgente intensification. L’agriculture des tropiques africains, déjà capable de fortes productions, peut donc aussi prétendre à de hautes productivités, tant de ses surfaces agricoles disponibles que, surtout, du travail de ses hommes et femmes. Elle peut sans aucun doute relever les plus graves défis, surmonter les crises les plus dramatiques.

POST-FACE Gratitudes de l'auteur Au terme de cet ouvrage dont l’ampleur du sujet a insufflé une dimension imprévue et foisonnante, et impliqué quelque quinze années de recherches et d’élaboration, la gratitude de l’auteur va d'abord à l'Afrique qui, pourtant face à de multiples adversités, lui a enseigné ses valeurs profondes de sagesse, de courage et patience, de dialogue et de tolérance, de respect des autres. Puisse le présent ouvrage apparaître comme celui d'un Africain de cœur, pour lequel de telles leçons n'ont pas été inutiles De vifs remerciements s’adressent ensuite aux responsables d'alors de la FAO : à son directeur général Jacques Diouf qui, après avoir accepté les risques liés au projet, en a constamment encouragé la poursuite et, en finale, autorisé large diffusion, en édition papier pour le premier volume, en publication sur le site Internet FAO pour les suivants ; au directeur général adjoint Henri Carsalade, amical préfaceur de l’ouvrage, qui a réuni les moyens de sa mise en œuvre ; au chef du service de développement de la recherche, notre vieil ami Gora Beye, véritable inspirateur et parrain du projet. D'autres remerciements vont au Directeur général délégué pour l'agriculture de la FAO, le Dr Modibo Traoré, ancien ministre malien, qui a permis en 2012 une édition intégrale de l'ouvrage sur CD ROM, avec l'appui de son SE Bérangère Quincy, ambassadrice de France auprès de la FAO. 21


Une respectueuse reconnaissance est vouée à l'ancien Secrétaire général de la Francophonie, SE le Président Abdou Diouf qui par son soutien bienveillant et rassurant a su redonner à l’auteur foi dans son entreprise. D’autres très sincères remerciements vont à nos amis du CIRAD : à ses successifs présidents directeurs généraux Hervé Bichat, Henri Carsalade, Bernard Bachelier, Gérard Matheron ; aux anciens directeurs scientifiques Jacques Meunier et Michel Griffon ; à Jean-Pascal Pichot, à Francis Ganry, agronomes émérites, qui tous n’ont pas hésité à épauler moralement et matériellement l’auteur dans la traversée de certains gués parfois difficiles à franchir ; aux documentalistes du Centre, Annie Marti, Serge Volper, Roselyne Calmel dont la constante amabilité a toujours rendu ouvrages, rapports, photographies facilement disponibles. Une pensée particulière va à la responsable de la bibliothèque historique du CIRAD, Nicole Tran Minh dont la disponibilité, la gentillesse et la maîtrise de son fonds documentaire en ont fait une cheville ouvrière majeure de notre travail. Plus éloignés par la distance, mais aussi présents dans notre reconnaissance, sont nos amis du Sénégal : l’historien et ancien ministre Iba Der Thiam pour sa grande connaissance du passé africain ; les responsables de l’Institut sénégalais de Recherches agricoles, ISRA, Pap Abdoulaye Seck (devenu Ministre de l'Agriculture), Moussa Bakayoko, Taïb Diouf, Macoumba Diouf, Dogo Seck, Alioune Fall, Aboubakry Sarr, Abdou Aziz Sy, qui ont su favoriser bien des contacts et ont, en particulier, permis la transcription en clair d’un manuscrit à lecture incertaine ; le directeur des Archives nationales du Sénégal, Saliou MBaye et ses collaborateurs dont l’efficacité nous a autorisé l’accès à un fonds d’exceptionnelle richesse. Dans le même ordre d’idées une pensée va à la directrice du Centre de documentation de l’Instituto de Investigação cientifica tropical de Lisbonne, Maria Virginia Aires Magriço, qui nous a fort aimablement fourni une abondante documentation concernant les pays lusophones. Mais combien d’autres collègues, correspondants et amis mériteraient d’être cités ! Me pardonneront-ils ? Mes derniers mercis seront : d’une part, pour mon vieil ami Maurice Tardieu qui a très courageusement lu l’ensemble des six volumes de l’ouvrage avec sa compétence, sa rigueur de chercheur et sa connaissance des choses tropicales, permettant de corriger et améliorer notablement les textes originaux ; et, d’autre part, pour mon épouse Christiane sans la contribution et l’amour de laquelle je n’aurais sans doute pas eu le courage et la persévérance nécessaires à l’achèvement de l’ouvrage.

Une ultime conviction : Regarde chère Afrique ton passé, il est plein de brillants futurs L’histoire ne souffre pas de conclusions, tant le risque de les voir contredites par l’avenir est grand. Pour les plus sévères censeurs « elle n’enseigne (même) rigoureusement rien, car elle contient tout et donne des exemples de tout ». [Paul Valéry : « Regards sur le monde actuel. De l’histoire (1931) ». Gallimard, 1988]. Cependant, pour d’autres, « le passé ne meurt jamais complètement pour l’homme. L’homme peut bien l’oublier, mais le garde toujours en lui ». [Numa Denis Fustel de Coulanges : « La cité antique », 1864]. Et peut être pour les plus sages : « Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ un respect profond du passé ». [Ernest Renan : « Souvenirs d’enfance et de jeunesse », 1883], ou « Sans passé nous sommes sans avenir, sans présent nous sommes sans passé ». [Joseph Ki-Zerbo]. Et, en toute conscience, au terme de ce très long voyage d’une dizaine de millénaires dans le passé agricole de l’Afrique tropicale, comment ne pas reconnaître les considérables progrès fait par l’homme et la femme africains dans leur incessant combat (ou dialogue ?) avec la nature souvent 22


hostile qui les entoure et qu’ils ont su progressivement domestiquer ou amadouer ? Et, nonobstant l’incrédulité de notre poête–historien Paul Valéry, ne doit-on pas reconnaître qu'après un long cheminement d'une recherche d'abord empirique et silencieuse, puis, bien plus tard, organisée, scientifique, ont été atteints de remarquables niveaux technologiques de haute productivité, que les États subsahariens s'emploient maintenant à généraliser. Pourquoi alors ne pas clore cet ouvrage, dont la démesure est à l’échelle de son sujet, par la solennelle et vibrante affirmation d’une telle conviction, celle d’un agronome dont l’Afrique a pris l’essentiel de sa vie professionnelle et personnelle ? Que les responsables et jeunes générations de ce continent, qui va connaître son plein épanouissement au XXIème siècle, veuillent bien accepter ce fervent message d’espoir que leur adresse un ancien, au crépuscule de sa vie.

René Tourte Montpellier, décembre 2018 René Tourte est : ̵ Ingénieur agronome (Paris 1943) et d'agronomie tropicale (ESAAT 1945) ̵ Ancien directeur scientifique du Centre de recherches agronomiques de Bambey, Sénégal ̵ Ancien chef de la Division d'agronomie de l'Institut des recherches agronomiques tropicales et des cultures vivrières, IRAT. Paris-Montpellier ̵ Ancien directeur du Département systèmes agraires du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, CIRAD. Montpellier ̵ Inspecteur général retraité de l'Office de la recherche scientifique et technique d'Outre-mer, ORSTOM, actuel Institut de recherche pour le développement, IRD.

ANNEXE : Quelques précisions et éléments chiffrés ̶ L'ouvrage est depuis février 2012 entièrement consultable, en accès libre et gratuit, sur le site Internet de la FAO détentrice des droits d'auteur (accès rapide par Google : René Tourte FAO). Toute utilisation à but éducatif est autorisée, sous réserve d'en indiquer la source. Cette version numérique a été quelque peu améliorée dans sa forme par l'auteur, en vue d'une éventuelle édition papier, le texte en étant toutefois intégralement respecté. ̶ Chacun des six volumes est illustré de cartes, photographies, figures et comporte une bibliographie (livres, rapports, notes, extraits de presse, etc.), ensemble que résume le tableau cidessous.

Volumes I II III IV V VI Totaux

Cartes 5 3 3 7 7 1 26

Planches photographiques* et Figures 1 9 14 24 27 17 92

Références bibliographiques** 67 199 269 633 785 1.189 --

* Chaque planche photographique peut rassembler de 1 à 6 images ** Une même référence peut apparaître dans des volumes différents. Ce sont en fait environ 2.500 titres qui ont été consultés et exploités *** Chiffres établis dans l'hypothèse d'une édition en format 16x23 (papier 80g) : l'ouvrage entier occuperait alors 15 centimètres de rayon de bibliothèque et pèserait près de 4,5 kilogrammes.

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Pages*** 148 138 247 475 634 1.057 2.699


À noter que le nombre de pages requis par chaque volume ne saurait refléter l'ampleur des recherches accomplies dans la période correspondante. Il exprime surtout la richesse des sources d'information interrogées. Quant au total impressionnant de pages atteint par l'ouvrage, l'auteur se retranche derrière l'illustre Voltaire pour affirmer que « ce livre n'exige pas une lecture suivie; mais à quelque endroit qu'on l'ouvre, on trouve de quoi réfléchir ». [Voltaire : « Dictionnaire philosophique portatif », 1764], en espérant qu'il en soit de même pour l'histoire ici racontée. ̶ Ci-dessous un essai d'édition papier restreinte, réalisée à frais d'auteur

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HISTOIRE DE LA RECHERCHE AGRICOLE EN AFRIQUE TROPICALE FRANCOPHONE par René Tourte, agronome tropica  

HISTOIRE DE LA RECHERCHE AGRICOLE EN AFRIQUE TROPICALE FRANCOPHONE par René Tourte, agronome tropica  

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