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Prologue Ana n’était pas certaine d’être éveillée. Le paysage lui paraissait étrange. Brocéliande baignait dans une ambiance printanière, mais rouges-gorges et sansonnets ne chantaient pas. La jeune fille grimpa sur un monticule semé de gazon et s’appuya sur un vieux hêtre. Au pied de la butte, la forêt s’interrompait, et commençait la lande. Ana sentait que sa nuque était tirée en arrière par la masse de ses cheveux. Se tournant, elle avisa une longue traîne châtaine veinée d’une mèche blanche. Elle recourut à la magie pour raccourcir sa chevelure, qui se rétracta lentement, lui chatouillant les mollets. Quand les pointes atteignirent sa taille, elle fit cesser le phénomène. Libérée, l’apprentie de Merlin descendit au bas de la petite colline et dépassa la lisière du bois. Son inquiétude grandit quand elle aperçut, à droite et à gauche, deux ­mégalithes identiques. L’un était plongé dans la brume et une douzaine de silhouettes noires s’y dressaient, menaçantes. L’autre était inondé de soleil. Un cavalier et un mage y bavardaient. — Tu rêves.

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Baissant la tête, Ana avisa la figure racornie d’un nain qui la fixait de ses yeux rougeoyants. — Pardon ? — Tu ne fais que rêver, répéta-t-il. Suis-moi. Sans attendre, il tourna les talons et avança. Ses pieds charbonneux laissaient des traces de suie dans la neige. C’était donc l’hiver ? Il devenait difficile de suivre les saisons. L’adolescente marchait avec précaution, sentant les genêts gelés et les bruyères craquer sous ses pas. Le vent soufflait de plus en plus fort, effaçant les lignes du décor. Qu’avait voulu dire le nain ? Elle se souvenait que, toute sa vie, les songes l’avaient accompagnée. Elle se rappelait l’époque où elle croyait devoir sauver le prince Vortimer, Arthur en fait, et le cavalier qui s’efforçait de gagner la plaine en feu. Même les souvenirs dévoilés par l’émeraude du bâton se teintaient d’irréalité. Ana n’eut pas le loisir d’y réfléchir plus longtemps. Son guide s’était arrêté. Devant eux, le sol s’égalisait brusquement, témoignant d’une intervention humaine. Les flocons couvraient la terre d’une couche uniforme. — Que faut-il regarder ? Pour toute réponse, le nain désigna d’un doigt calciné l’espace dégagé qui s’étendait à perte de vue. La jeune fille ne distinguait rien dans la blancheur immaculée. Soudain, une bourrasque souleva le manteau neigeux. Un coin sombre apparut. Intriguée, Ana s’avança. Plusieurs dalles de marbre noir se dessinaient maintenant. — Ces tombes, à quoi servent-elles ? — Les inscriptions disent bien ce qu’elles signifient. N’étant pas sûre de comprendre, l’adolescente se pencha sur la première dalle. Elle en essuya la couche de neige qui la  recouvrait, sentant un froid humide lui glacer la peau.

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Prologue

Des gravures apparaissaient sous ses doigts. Bientôt, une image devint visible, bien distincte maintenant que les rainures se remplissaient de givre et traçaient des lignes blanches sur la pierre. La plaque représentait un guerrier sur son char. L’apprentie reconnut l’illustration d’une des cartes de son jeu. Au-dessus, cette inscription : « Ici repose Jaufré. » Prise d’inquiétude, Ana poursuivit sa fouille. Elle dégagea une deuxième dalle, qui s’ornait d’un souverain avec un sceptre et un bouclier. Fébrilement, elle révéla les lettres  : « Ici reposera Arthur. » — Non ! hurla-t-elle. Ce n’est pas possible ! Elle se tourna vers le nain, mais celui-ci avait disparu. Le rêve virait au cauchemar. Ses mains engourdies fouillèrent les congères pour en exhumer des épitaphes qui concernaient toutes des chevaliers de la Table ronde. « Ici reposera Gauvain, ici Lancelot, ici Yvain. » — Non, non ! haletait-elle en découvrant chaque nom. Des larmes roulaient sur ses joues qui gelaient presque instantanément. Peu à peu, un immense échiquier se déploya dans la plaine blanche. Ana ne cessait d’en revenir à la pierre tombale d’Arthur. Elle caressa le marbre glacé. — Je dois me réveiller ! Je dois me réveiller… L’air lui manquait. Une tempête était en cours et menaçait de s’abattre sur elle. À côté de la dalle qui recouvrait peut-être son amour, elle remarqua une tombe qui lui avait échappé. La carte reproduite était celle du bateleur. Ana frémit. « Ici reposera Morgana. » Un tremblement terrible la secoua. Une force irrépressible la poussa à aller chercher les jointures du bloc et à tenter de

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glisser ses doigts dans l’interstice. Espérait-elle soulever une telle masse ? Le froid lui faisait saigner les mains. Quelques gouttes écarlates vinrent consteller la neige. L’apprentie devait savoir. Ensuite, elle chercherait la sépulture de son maître. Ses efforts lui blessèrent la peau. Enfin, la pierre bougea. Les runes de son dos et de ses bras flamboyèrent et chuintèrent quand des flocons s’y déposèrent. Le tombeau s’ouvrit, gueule noire et béante d’où montaient des odeurs de pourriture. Elle se sentit tomber.

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Chapitre 1

Le cerf blanc — Debout, feignante ! Ana se secoua de son cauchemar. Un instant, elle se crut revenue dans la villa en ruine de ses parents. Les déchets sur le sol lui rentraient dans les côtes. La jeune fille se rendit compte qu’elle avait roulé au bas de sa couche. La terre battue était semée de vieilles pommes gâtées qui rendaient une odeur écœurante. Un fruit éclata sous sa main quand elle voulut se relever. Le pommier qui avait poussé au milieu de la chaumière semblait très vieux, presque mort. Ses feuilles brûlées tombaient, sèches, et formaient un tapis ocre sur le sol. L’apprentie laissa son regard errer dans l’esplumeor. Le lit de son maître était vide. Cependant, des traces de poussière demeuraient visibles, indiquant qu’il s’était levé peu de temps auparavant. Pourquoi ne l’avait-il pas attendue ? Une angoisse lui serra la gorge. Merlin savait-il qu’elle était responsable de la mort de Morgue ? Non, il n’y avait pas eu de témoin de leur affrontement. Et puis, la fée avait bien eu l’intention de l’assassiner. Ana avait dû la tuer pour survivre.

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Depuis, les pouvoirs de la Dame du Lac coulaient dans ses veines. Elle le sentait. — Je suis Morgana, murmura-t-elle. Un frémissement la parcourut. Les runes tatouées sur son corps irradièrent un court instant. Sa main caressa l’écorce fatiguée du pommier. La surface était crevassée comme les rides d’un visage, rugueuse sous ses doigts. L’arbre était arrivé au bout de sa vie. L’apprentie se passa une main dans les cheveux et eut la surprise de constater qu’ils ne lui arrivaient qu’à la taille, alors qu’elle pensait avoir dormi bien plus longtemps que la dernière fois. Se pouvait-il qu’un sort imaginé fasse effet dans la réalité ? Elle trouva un vêtement soigneusement plié à son chevet. Il s’agissait d’une robe bleue similaire à celle que Vortimer lui avait naguère offerte. Elle l’enfila avec bonheur. L’adolescente remarqua alors que son paquet de cartes s’était répandu à terre dans sa chute. Les images des atouts reprenaient celles de son songe : un bateleur, un empereur, un homme sur son char. Un peu plus loin, vers le fond de la pièce, un échiquier avait été disposé. Ana se dit qu’elle avait intégré tous ces éléments à son rêve, bâtissant une histoire. Elle tentait de se rassurer quand elle entendit de nouveau le même cri : — Debout ! N’y tenant plus, elle se précipita au dehors. Brocéliande y étalait sa parure fauve  : partout des camaïeux  de rouges, d’orangés, de jaunes, piquetés parfois d’un reste de vert. Cela sentait le champignon et le sousbois. Des feuilles mortes craquèrent sous ses pas. Il n’y avait personne.

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D’où provenaient ces bruits ? Elle marcha, encore un peu étourdie par son long sommeil. Il lui sembla que les troncs avaient beaucoup poussé depuis la dernière fois. Les fûts étaient immenses, épais, noueux. Elle ne reconnaissait presque plus les arbres qu’elle avait baptisés des années ­auparavant pour se repérer dans la forêt. Combien de temps s’était-il écoulé cette fois ? Avait-elle dormi un siècle ? Cela signifierait que tout le monde à Camaaloth était mort de vieillesse. Ana secoua la tête pour écarter cette pensée. Non, c’était impossible. Elle l’aurait su, si Arthur… — Debout ! L’appel venait de plus loin. La jeune fille s’avança, repoussa un rideau de végétation rousse et aperçut un ­chevalier qui tirait sur la longe de sa monture. Le cheval blanc était couché sur le ventre et ne bougeait plus. Il rejetait à peine la tête en arrière quand la tension des rênes était trop forte. Ana reconnut l’une des licornes qu’elle avait soignées jadis. Son chanfrein s’ornait toujours d’une cicatrice en forme d’étoile, mais la corne avait commencé à repousser et dépassait d’un pouce. — Elle est fatiguée ! lança la magicienne à haute voix. Le chevalier sursauta avant de se tourner dans sa direction. Il demeura immobile, la visière de son heaume baissée. Elle ne parvint pas à l’identifier. Pourtant, son armure était celle d’un compagnon de la Table ronde. — Ana ? fit l’homme avec stupéfaction. Il ôta son casque, dévoilant le visage d’Erec. Il avait tellement vieilli ! Sa calvitie n’avait laissé qu’une mince couronne de cheveux roux, tandis que sa barbe était constellée de poils blancs.

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— Quel âge as-tu ? demanda-t-elle, incrédule. — Bien trop, répondit Erec. J’ai dépassé les soixante ans. Stupéfaite, l’apprentie décompta la durée de son sommeil : elle avait dormi un quart de siècle. — Rassure-toi, les armures des nains nous redonnent de l’énergie à chaque fois que nous les enfilons, mais nous avons perdu la légèreté de la jeunesse. Et toi ? Tu n’as pas changé du tout : mes enfants sont plus vieux que toi. — Je me reposais… — Tu dois être plus en forme que moi après une telle sieste. J’aimerais pouvoir en dire autant. Ana était mal à l’aise. Il lui semblait qu’un abîme la ­séparait du chevalier, qui avait maintenant l’âge d’être son grand-père. — Pourquoi es-tu là ? reprit-elle pour briser le silence. Erec parut heureux de son intervention. — Une nouvelle lubie du roi. Il a entendu dire qu’un cerf blanc se promenait dans les environs et il a mis tout Camaaloth en émoi pour le chasser. J’étais chargé d’escorter la reine et sa suivante, Enide, ma femme, quand ma monture m’a trahi. Je les ai perdues. Un cor sonna dans les profondeurs de la forêt. — Ils ne sont pas si loin, on dirait… Ana s’étonnait d’apprendre qu’Arthur pratiquait la chasse, alors qu’il n’en avait guère le goût auparavant. Comme pour répondre à sa question muette, Erec lui confia : — Depuis que le royaume est en paix, on s’ennuie ferme, à la cour. Il faut bien trouver des occupations, surtout que le roi a des crises mélancoliques… — C’est-à-dire ?

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— Il se montre renfermé, se désintéresse de Britannia, de la Table ronde… Il ne s’anime qu’en poursuivant du gibier dans Brocéliande. Heureusement que Merlin est revenu. — Mon maître est ici ? releva la jeune fille, pleine ­d’espoir. — Non, il a été envoyé auprès des frontières pour surveiller l’ennemi. Depuis quelques années, les Pictes et les Saxons se rapprochent. Des aboiements éclatèrent sous les frondaisons. — La meute sera bientôt sur nous, prévint Erec. Ana hésita. Devait-elle rester pour retrouver Arthur ? Devait-elle s’enfuir et ne plus jamais le revoir ? Réfléchissant, elle caressa le flanc de la licorne, qui semblait épuisée. — Il y a longtemps que sa corne repousse ? Erec examina le front de sa monture avec surprise et y passa la main pour s’assurer qu’il n’était pas victime d’une illusion. — Non. Le phénomène est tout récent. — Ce doit être la raison de sa fatigue. Laisse-la se reposer. — De toute manière, je n’ai pas vraiment le choix… À cet instant, un martèlement de sabots se fit entendre. Une troupe galopait dans leur direction. Ana sentit le sol trembler sous ses pieds. Déjà, elle imaginait Arthur sur son cheval superbe débarquant dans la clairière. Supporterait-elle de le voir si vieux, lui qu’elle imaginait toujours sous son allure d’adolescent ? Des bruits de branches cassées attirèrent son attention. On venait à vive allure. Le souffle rauque d’un animal monta. Une silhouette blanche se dessina en hachures derrière les teintes automnales des buissons et des fougères. Elle  se  déplaçait très rapidement, touchant à peine le sol.

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Un instant, l’apprentie crut distinguer une corne droite et torsadée qui ne ressemblait guère à une ramure de cerf. L’impression ne dura pas. Très vite, la créature fugitive les distança et disparut dans les profondeurs de la forêt. Elle fut suivie par le cortège des chasseurs. Erec tira la jeune fille en arrière pour qu’elle ne soit pas renversée par les montures qui arrivaient à bride abattue. Des chevaux blancs, des chiens, des archers, des sonneurs de cor se succédèrent, traversant la clairière en ravageant le sol. Ana tenta d’apercevoir Arthur parmi la troupe. Elle chercha une armure d’or et d’argent avec un casque orné d’une couronne, sans y parvenir. Les derniers cavaliers passèrent, soulevant de grosses mottes de terre. — Arthur était parmi eux ? — Tu ne l’as pas vu ? Il se trouvait pourtant en tête. Déçue, la jeune fille soupira. Peut-être cela valait-il mieux, après tout. L’important était que le roi soit toujours vivant. Mais d’où lui venait donc ce chagrin dont parlait Erec ? Le hennissement d’un cheval la fit sursauter. La monture, qui venait de surgir sur le côté, se cabra et menaça de l’assommer à coups de sabots. Ana eut le réflexe de se protéger derrière sa magie. Ses tatouages flamboyèrent, et un mur d’aspect liquide se dressa entre elle et l’animal, qui retomba sur ses jambes avant. Le chevalier qui le montait lutta pour ne pas tomber. La  magicienne examina l’armure ouvragée avec art et reconnut le style de la reine. — Guenièvre… — Ana, rétorqua cette dernière en soulevant la visière de son heaume. Je te croyais morte.

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L’épouse d’Arthur la toisa avec mépris. Son visage avait vieilli, ses traits s’étaient asséchés, elle demeurait cependant belle à couper le souffle. — Je vois que tu n’hésites pas à te servir de tes pouvoirs pour effacer le passage du temps. Tu penses donc toujours que mon mari sera ému par ton air juvénile ? — Je ne suis pas revenue pour lui. — Vraiment ? Dans ce cas, pourquoi es-tu là ? Ana ne savait que répondre. Le monde avait continué sa course sans elle. Elle n’avait plus sa place à Britannia. Manifestement, le royaume de Logres était en paix. Sa mission était achevée. Elle n’aurait pas dû se réveiller. Des cris l’interrompirent. Une femme à cheval apparut et Ana reconnut Enide, qui ne portait pas d’armure. — Ma reine, dit-elle, le rouge aux joues, le roi a arrêté le cerf blanc. Vous devriez venir. Sans attendre, Guenièvre piqua des deux et s’élança. Ana  refusa de lui faire le plaisir de retrouver Arthur en premier. Dévorée de jalousie, elle se mit à courir au milieu des arbres. Sans fournir d’effort particulier, elle sentit le sol se dérober sous ses pas. Elle devenait fumée, comme Merlin jadis quand il la poursuivait sur la route de Carduel. La magicienne flottait au-dessus du sol et, plus agile qu’un courant d’air, elle se faufila dans la végétation, frôlant les obstacles sans jamais les toucher. La magie qu’elle avait dérobée à Morgue la rendait bien plus puissante. En quelques secondes, elle arriva au pied d’un chêne centenaire. Un animal à la robe immaculée gisait sur le flanc. Un épieu dépassait de son poitrail. Comme le craignait Ana, ce n’était pas un cerf mais une licorne qui agonisait ! Sa corne frontale avait été arrachée dans sa fuite. Cette blessure, plus que la pointe de bois, lui serait fatale.

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Un gémissement fit se retourner la jeune fille. Avec horreur, elle aperçut Arthur qui se tenait le côté. La corne y était profondément fichée, à l’endroit exact où un éclat de l’épée de Gauvain, le défendant contre Lancelot, l’avait entaillé presque cinquante ans plus tôt. — Je crois que la chasse s’achève ici, murmura le roi pour lui-même. Et il perdit connaissance.

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Merlin 4  
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