Laetitia Abad Estieu & Alice Pfältzer
Alice PFÄLTZER
@je.suis.une.sorciere
Que veulent vraiment dire nos INSULTES ?
Utilisées au quotidien, souvent comme un réflexe, nos insultes sont pourtant lourdement porteuses de sens. Sexisme, grossophobie, validisme ou LGBTphobie… Préjugés, oppressions et discriminations se dissimulent derrière nos jurons de prédilection. Sur un ton piquant et décomplexé, Alice (@je.suis.une.sorciere) décrypte et se réapproprie une vingtaine de nos insultes les plus courantes et Laetitia (@cestquoicetteinsulte) nous propose des alternatives non oppressives et bien plus savoureuses, à utiliser sans se priver !
LAETITIA ABAD ESTIEU se passionne très jeune
pour la littérature et les langues étrangères. Après des études de sciences du langage et de lettres, elle déménage en Grèce. En septembre 2020, elle ouvre son compte Instagram @cestquoicetteinsulte, où elle cherche, à travers l’étymologie des insultes francophones, à démontrer que le langage participe aux oppressions.
Casseuse d’ambiance de mère en fille, ALICE PFÄLTZER suit ses études d’histoire à distance
pour pouvoir mener une activité de journaliste puis d’animatrice périscolaire et voyager sur plusieurs continents. En 2020, elle ouvre son compte Instagram @je.suis.une.sorciere pour décrypter les insultes oppressives et se les réapproprier. MDS : MN28151 - 13,50 € TTC
Comment insulter SANS discriminer ?
Laetitia ABAD ESTIEU
@cestquoicetteinsulte
www.mangoeditions.com
Dico_des_insultes_couv_BAT2.indd 2
28/07/2021 16:53
SOMMAIRE
Avant-propos 3 Comment fonctionne ce livre ? 7
Gouine 74 Mariole 78 Bouffon·ne 79 Hystérique 80 Gueulard·e 85 Raclure 86 Pédé 87 Ordure 92 Olibrius 93 Pétasse 94 Trou du cul 99 Thénardier 101 Pouffiasse 102 Quiche 106 Peigne-cul 107 Pute 108 Sac à merde 113 Enflure 114 Racaille 115 Étron 119 Schnock 120 Salope 121 Salaud 126 Crevure 127 Sorcière 128 Emmerdeur·se 133 Pisse-froid 134 Tarlouze 135 Tocard·e 140 Zigoto 141
Analphabète 8 Azimuté·e 13 Empaffé·e 14 Beauf 15 Tache 19 Fond de benne 20 Bouseux·se 21 Crapule 25 Mange-merde 26 Cagole 27 Nigaud·e 32 Bordille, Estrasse, Pébron 33 Connasse 34 Sous-merde 38 Charogne 39 Crétin·e 40 Décérébré·e 44 Niais·e 45 Enculé 46 Enfoiré·e 51 Fumier 53 Féminazi 54 Hurluberlu 58 Guignol 60 Fiotte 62 Demi-sel 66 Vendu·e 67 Garce 68 Relou·e 72 Faux-jeton 73
Lexique 142 Remerciements 143
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AVANT-PROPOS Bienvenue dans le monde pas si merveilleux des insultes ! Dans ce livre, nous allons remonter ensemble la piste de leurs origines avec, en fil rouge, l’envie de révéler leur sens réel et les mécanismes parfois très discriminatoires qui mènent à leur création et à leur utilisation. L’attaque verbale (le terme insulte vient du latin insultus, attaque) est commune à toutes les langues et toutes les civilisations. Elle permet de blesser l’autre, de le heurter dans son amour-propre en le rabaissant ou en l’humiliant. C’est ici que notre attention s’est fixée : quels sont ces mots que l’être humain utilise pour abîmer, pour offenser, pour nuire ? Comment ces insultes peuvent-elles avoir tant de puissance alors qu’elles ne sont qu’un amas de sons ou de signes ? Lesquelles sont discriminantes, lesquelles relèvent uniquement de l’affront ? Nous nous attacherons à répondre à toutes ces questions à chaque étape de ce livre. Ainsi, comme vous pouvez l’imaginer, il faut vous attendre à du sale, du grossier, du tabou et, malheureusement, à pas mal de discrimination implicite. Ces sous-entendus, Alice Pfältzer, du compte Instagram @je.suis.une.sorciere, a travaillé à les mettre en lumière pour vous permettre de comprendre leur portée, et ce que nos insultes les plus courantes disent de notre société.
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Je vous propose de me suivre dans une enquête sur l’histoire de nos insultes OPPRESSIVES, celles qui sont nées de discriminations et qui, discrètement, les entretiennent. Les jurons font partie intégrante de nos vies, et si nous parvenons parfois à faire preuve de créativité dans nos joutes verbales, il faut reconnaître que, la plupart du temps, nous privilégions les injures les plus classiques qui sont, vous le découvrirez ici, discriminantes. Dans mon épopée grossière, je me suis rapidement aperçue que les insultes réservées aux femmes et aux personnes identifiées comme telles 1 avaient une saveur particulière : plus salissantes, sexuelles, 1 Femme ou personne identifiée comme telle : expression désignant une personne qui, selon les codes vestimentaires ou physiques de la société actuelle, a l'air d'être une femme mais n'en n'est pas forcément une. Nous pensons ici aux personnes non binaires, transgenres ou agenres.
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AVANT-PROPOS
piquantes et dégradantes. J’ai aussi constaté qu’elles avaient un pouvoir sur les personnes concernées : celui de les maintenir dans un moule rigide qui menace, si elles en sortent, de faire d'elles des personnes marginales ou méprisables. Il convient de faire attention à n’être ni « trop » ni « pas assez » ou l’on risque de vous traiter de fiotte, pétasse, hystérique, pédé, sorcière ou autre garce. À travers ces pages, je vous propose de venir enquêter avec moi et d’interviewer ces insultes, pour comprendre tout ce qu’elles ont d’OPPRESSIF et de discriminant. Il ne s’agira pas d’établir ici le code d’honneur d’une police du mot ou de l’insulte, mais de mieux saisir la portée des injures et tout le poids des histoires qu’elles nous racontent. S’il est évident que tout le monde ne sera pas enclin à jeter aux oubliettes ses habitudes de langage (par flemme, amour du verbe qui froisse ou simplement par ignorance) et que nous continuerons à entendre voler des noms d’oiseaux, nous avons néanmoins le pouvoir de faire en sorte que ces insultes ne soient plus des termes qui nous obligent à nous contorsionner pour rentrer dans le moule… ou à craindre de les voir collés sur notre front. Vous trouverez également dans ces pages des réappropriations d’insultes OPPRESSIVES. Nous irons gratter, chercher, décortiquer ce que nous disent vraiment les personnes qui nous traitent de « bouseux », de « connasse » ou autre « gouine », et nous retirerons à ces termes leur dimension injurieuse. Un beau pied de nez aux malignes et malins qui envoient des « hystériques » à toutes les personnes qui s’expriment avec passion ! En effet, que répond-on à une personne qui se dit « hystérique et fière » ? Se réapproprier ces termes est une stratégie politique et sociale libératrice, à défaut d’être réparatrice.
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AVANT-PROPOS
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Cependant, pour ne pas vous laisser sans armes si vous décidiez de cesser d’utiliser ces insultes discriminantes, Laetitia Abad Estieu, du compte instagram @cestquoicetteinsulte, s’est efforcée de vérifier l’étymologie de chaque insulte du lexique français pour y trouver ces petits bijoux que l’on appelle parfois « insultes INCLUSIVES », mais pour lesquelles un autre nom, peut-être plus populaire, sera sans doute inventé à l’avenir.
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L’INCLUSIVITÉ, ou concept d’inclusion sociale, c’est la volonté d’inclure tout le monde, de défendre l’intégration des minorités et de remettre tous les êtres humains (et les animaux non humains) au même niveau de respect, de visibilité et d’estime. Ce refus des hiérarchies sociales s’exprime de nos jours dans ce que l’on appelle le langage « INCLUSIF » (dont l’écriture INCLUSIVE, que vous lirez ici, fait partie), à travers l’utilisation d’un vocabulaire qui veut prendre tout le monde en compte. Vous trouverez donc, à la suite de chaque insulte OPPRESSIVE expliquée par Alice, mes propositions d’insultes INCLUSIVES. Je me suis assurée, du mieux que j’ai pu, qu’elles ne véhiculent aucune discrimination, démontrant que ce type de langage est possible, et cela même (ou surtout !) dans l’insulte. Parmi ces grossièretés, certaines peuvent s’utiliser à la place de l’insulte discriminante qui les précède. D’autres relèvent du même niveau de vulgarité, d’attaque ou peuvent s’utiliser dans le même contexte. Quant à certaines, elles ont été choisies par pur intérêt pour leur origine et l’histoire de leur création. Dans tous les cas, ces insultes représentent un bon lexique de base pour toute personne que le langage INCLUSIF intéresse. Il me reste à préciser que, si le concept D’INCLUSIVITÉ a une définition à peu près partagée par tout le monde, ses champs d’application peuvent varier selon les sensibilités de chacun·e.
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AVANT-PROPOS
Ainsi, un certain nombre d’entre vous ne verront aucun mal à utiliser le nom d’un animal comme insulte (porc, chien, blaireau…), mais pour ma part, il me semble que le SPÉCISME est une discrimination comme une autre, qui tue par ailleurs des milliards de vies par an. Je me refuse donc à utiliser des noms d’animaux non humains comme insultes, et ce sentiment est bien heureusement partagé par Alice. Au final, il ne tient qu’à vous de vous faire votre propre opinion, que je respecte, et de piocher, ici et là dans ce livre, les informations qui sauront vous convenir et vous pousser au questionnement.
” Nous vous invitons donc à profiter d’un voyage dans notre langue et ses origines, pour remettre du sens dans nos insultes. Nous ne vous poussons pas à les utiliser davantage – ni à les utiliser tout court –, mais dorénavant quand elles sortiront (parce que bon, elles sortiront et tant mieux, ça détend !) vous saurez ce que vous dites et ce que cela implique. Nous avons tenté de vous apporter un maximum de clés pour réfléchir à un langage moins discriminant et pour se libérer au mieux des stéréotypes qu’encouragent certaines injures. Nous espérons que vous y trouverez de quoi satisfaire votre curiosité et, au passage, de quoi faire travailler vos zygomatiques. Au bout du compte, ce qui nous importe n’est pas tant de rallier tout le monde à notre cause, mais bien de créer un questionnement, d’engendrer une réflexion sur la portée de nos mots et, si possible, de vous faire rire ! Ce travail fut pour nous, dans tous les cas, une aventure extraordinaire. Le fruit d’une rencontre évidente entre sœurs féministes, un peu blagueuses et gentiment vulgaires, dans des temps de pandémie où ce projet est un véritable cadeau. Bonne lecture !
AVANT-PROPOS
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COMMENT FONCTIONNE CE LIVRE ? Ce livre n’est pas un dictionnaire d’insultes comme un autre. Écrit à quatre mains, comme vous l’avez peut-être déjà compris, ses deux autrices ont chacune mis à profit leurs connaissances pour vous offrir un autre regard sur les insultes – discriminantes, ou non. Classées par ordre alphabétique, vous trouverez des insultes discriminantes – voire parfois carrément illégales – décryptées avec humour et audace par les bons soins d’Alice Pfältzer. Chacune de ses enquêtes commence par un témoignage anonyme, entre guillemets sur la première page, qui permet d’éprouver la brutalité et l’indécence de ces insultes. Ce témoignage sera allègrement décortiqué pour non seulement comprendre le sens et le but réels du terme, mais aussi ce que l’existence et l’utilisation de cette insulte révèlent de notre société. Pour remonter à l’origine même de sa création, cette insulte passera sur le billard et, par le biais de son interview, nous dira tout de sa vie et des gens qui adorent l’utiliser… Pour finir, Alice Pfältzer vous précisera comment se réapproprier cette insulte pour que les personnes qui le souhaitent puissent la réutiliser à leur guise et, la vidant de son caractère insultant, puissent en faire (pourquoi pas ?) une réelle fierté ! Quant aux personnes qui préfèrent tout simplement cesser d’employer des termes aussi discriminants, pas de panique ! Laetitia Abad Estieu entre en scène pour vous suggérer des insultes qui pourront s’employer sans aucune appréhension. Tous les mots EN CAPITALES ET EN GRAS (par exemple : INCLUSIVE), qui pourraient poser des difficultés, peuvent se retrouver dans le lexique, en fin de livre, pour une définition plus claire. Le symbole vous permettra de retrouver plus rapidement les insultes INCLUSIVES. Pour une vue d’ensemble, reportez-vous au sommaire ! Laetitia Abad Estieu & Alice Pfältzer
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MANGE-MERDE Si la signification de l’insulte mange-merde est assez transparente, il n’en demeure pas moins enrichissant de découvrir les étymologies du verbe manger et du substantif merde ainsi que les diverses significations de cette insulte.
À l’origine du verbe manger, il y a un très ancien personnage de comédie : Manducus. Au ive siècle av. J.-C., près de Naples, les populations paysannes créent un nouveau genre de divertissement, où des hommes et des femmes montent sur scène et improvisent des sketchs. Les personnages joués sont au nombre de cinq et, parmi eux, on trouve notre fameux Manducus.
tirée par les cheveux (la personne est opportuniste et veut être de tous les coups), en passant par des définitions plus imagées (elle est prête à tout accepter sans se plaindre ou encore elle tient un discours puant après l’ingestion d’opinions… merdiques). Mais puisqu’il paraît que l’on est ce que l’on mange, traiter une personne de « mange-merde » revient bien, finalement, à la qualifier… de merde !
L’interprète qui incarne cet ogre gigantesque porte un masque avec une bouche et des dents démesurées et joue le rôle de croque-mitaine : il effraie les jeunes enfants en faisant mine de vouloir les manger. C’est de là que lui vient son nom, qui signifie littéralement « joueur de mandibules ». En latin, on en tirera le verbe manducare (soit « mandibuler ») et, en français, le verbe « manger ». En revanche, l’espagnol, le galicien et le portugais garderont un dérivé du latin comere (« manger ») avec le verbe comer. L’étymologie de merde est bien moins passionnante. Elle vient simplement du latin merda dont la signification est explicite… Tout au long du xxe et du xxie siècles, de nombreuses définitions sont venues se greffer à l’insulte mange-merde. On passe de la plus littérale (la personne traitée de « mange-merde » se nourrit mal) à la plus
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Un jour, j’ai porté plainte pour outrage SEXISTE et agression. Le policier qui recevait ma plainte m’a dit qu’étant donné que j’étais habillée comme une CAGOLE, je pouvais m’estimer heureuse de ne pas avoir vécu pire.
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Aaah ! On adore (non) ce réflexe quasi instinctif qui consiste à incriminer celles et ceux qui dénoncent ou subissent l’injustice, plutôt que les personnes qui la commettent. Ça a un nom d’ailleurs : le victim blaming, ou « blâmer la victime ». Si j’ai d’abord employé l’expression anglophone, ce n’est pas pour jouer à la meuf bilingue qui en perd son franglais, non 1 ! C’est parce que c’est un concept de psychologie sociale qui a vu le jour aux ÉtatsUnis. Comme son nom l’indique, c’est l’action de rendre responsable la victime, au moins en partie. « Et doooonc ? » vous demandez-vous certainement. Eh bien, cela participe à la silenciation de ces dernières. C’est un peu leur dire « Si vous vous plaignez ou si vous dénoncez, vous prenez le risque de vous voir accusée, ou au moins soupçonnée ». Double peine. C’est aussi occulter la dimension SYSTÉMIQUE de certaines injustices et agressions. Je m’explique : quand on concentre notre regard sur la victime en se demandant comment elle aurait pu éviter de l’être ou si, dans le fond, ce n’est pas un peu une menteuse qui cherche de l’attention. On ne réfléchit pas au coupable, à ce qu’il a fait, à ce qu’il a en commun avec les personnes qui commettent les mêmes types de délits ou de crimes et en somme. Aïe, mal au crâne. Je vous ai perdu·es ? Je précise : on ne peut pas réfléchir au système qui permet ces méfaits si on rend chaque crime ou délit indépendant de ce même système. On en a ici un bel exemple : ce policier laisse entendre à la victime qu’elle est un peu responsable des agressions qu’elle a subies, ou plutôt que ses vêtements en sont responsables. Presque comme s’ils l’avaient eux-mêmes agressée ! Et pendant que la robe se fait accuser, l’agresseur, lui, se fait un barbeuc tranquille. Super ! J’en rajoute, mais il est courant de croire qu’il est bienveillant de dire aux femmes et aux personnes perçues comme telles de faire attention à la manière dont elles s’habillent. En revanche, il ne paraît JAMAIS bienveillant de dire aux hommes de faire attention à la manière dont ils les regardent (#notallmen, vous savez bien). Et pour cause, il s’agit d’un problème SYSTÉMIQUE. On entend partout et toujours que la testostérone rend les personnes qui en produisent incontrôlables niveau sexe. En réalité, cette idée n’a aucun fondement biologique et n’est qu’une construction sociétale !
1 Franglais : contraction de français et anglais.
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DIS, T’ES QUI, CAGOLE ? Maintenant que l’on a bien ri, laisse-moi t’expliquer pourquoi on pense que je peux venir de là. Cette hypothèse provient de l’idée selon laquelle, par extension, la cagole serait celle qui « fait chier ». C’est peu probable puisque je n’ai jamais désigné les personnes casse-pieds même si, par ailleurs, je fais souvent chier les personnes qui me reçoivent. Allez, c’est cadeau !
Quelle est la deuxième hypothèse concernant ton étymologie ?
T’es née où et quand ?
Aaah, la deuxième ! Ma préférée et de loin la plus probable ! Mon histoire verrait le jour dans une usine de traitement et de conditionnement de dattes, fondée en 1947 à Marseille. Je tirerais mon nom des tabliers des ouvrièr·es, souvent des immigré·es italien·nes, qui y travaillaient. Je sais, on ne capte pas immédiatement pourquoi un tablier est devenu l’insulte phare du sud-est de la France, mais il suffit de creuser un peu dans les vies de ces personnes pour comprendre comment, une nouvelle fois, le fait d’être précaire, femme ou perçu·e comme tel·le et, qui plus est, travailleur·euse du sexe donne souvent naissance à mes compères préférés et moi, j’ai nommé : les insultes.
Wesh alors la zone, tranquille ou quoi 1 ? Je suis la récemment célèbre Cagole. On va pas se mentir, je fais partie des bambins de la famille des insultes. Toute jeune, on me trouve dans quelques textes du siècle dernier. Je sens la Provence et les grillons. Normal, je viens du sud de la France, plus précisément de Marseille. Concernant mes parents (ou mon étymologie, si tu préfères), il existe deux hypothèses principales. Je commence par la moins probable, que j’aime moins (tu vas vite comprendre pourquoi). Je serais issue du provençal cagar qui veut dire – je pense que tu l’as deviné – « déféquer ». Oui, « faire caca » ! Ha, ha, ha !
1 « Wesh alors, la zone, tranquille ou quoi ? » : peut se traduire par « Bonjour tout le monde, comment allez-vous ? » C’est aussi une adaptation des paroles de la fameuse chanson Bande organisée qui regroupe une partie des plus célèbres rappeurs de Marseille.
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CAGOLE
Tu nous en dis plus sur le passage du tablier à l’insulte ?
On lit ici et là que tu n’es pas vraiment une insulte, qu’en penses-tu ? Bah ça, c’est juste que j’ai bien fait mon taf 4 d’insulte OPPRESSIVE et que je suis bien au chaud, protégée par le mépris de classe et le SEXISME bienveillant. J’ai dead ça OKLM 5 ! On dit de moi que je ne suis pas vraiment une insulte. Pourtant, quand on regarde de plus près ce que je dis des gens à qui on m’assène, ce n’est pas non plus un truc sympa. Je dis texto d’une personne qu’elle est « vulgaire ». Si ce n’est pas une insulte, c’est quoi ? Les personnes qui estiment que je ne suis pas une insulte portent souvent un regard amusé, parfois un peu tendre, sur les « cagoles ». Jamais un regard d’égal·e à égal·e. C’est depuis ce sentiment de supériorité prétendument bienveillant que certaines personnes expliquent que je ne suis pas insultante. Facile quand on n’est pas soimême la cible, non ? « T’es une merde ! Nan mais t’inquiète, c’est pas une insulte. C’est mignon ! »
Je pense que je n’ai pas besoin de te faire un cours de socio pour t’expliquer en quoi travailler dans cette usine de traitement et de conditionnement de dattes n’était pas vraiment la vie de château. Il existe même une expression à Marseille qui met bien en lumière la précarité des personnes travaillant dans cette usine : « Si tu ne travailles pas bien à l’école, tu iras travailler aux dattes ! ». Sympa pour les fratés 2, hein !? Pour pouvoir subvenir à leurs besoins et ceux de leurs familles, il est raconté que les ouvrièr·es aux longs tabliers qui triaient les dattes, appelé·es cagoulos, se prostituaient.
Cagole voulait donc dire « prostitué·e » ? Initialement, il semblerait que je voulais dire « prostitué·e », oui. Chez nous, les insultes, on aime bien tout ce qui flirte avec les travailleurs et travailleuses du sexe, les minorités de genre et les précaires. Ça nous fait bosser longtemps ! Zeubi 3 si vous êtes dans cette catégorie.
Tu es pourtant devenue une des marques de fabrique de Marseille ?
On m’utilise pour désigner les prostitué·es, mais aussi les personnes dont on considère qu’elles sont sans morale, les « filles de mauvaise vie ». À la fin du xxe siècle, je désigne aussi plus largement les femmes et personnes perçues comme telles, issues des classes populaires, puis je deviens synonyme de vulgaire. Sympatoche la Cagole, hein ?
Il y a effectivement des personnes concernées qui se sont réapproprié fièrement le terme cagole. Pour autant, ça ne signifie pas que les personnes non concernées peuvent m’utiliser sans que ce soit insultant. Les personnes qui se qualifient de « cagoles » ont compris que ce qui dérange est leur capacité à disposer de leur corps selon leur propre volonté ainsi que leur façon de parler fort. Ni le mépris ni la fascination des autres ne les affectent. Bref, ces personnes savent que c’est l’affirmation de leur liberté qui bouscule et ont décidé de brandir ce terme comme un symbole et une fierté.
2 Fratés : expressions marseillaises pour dire frères ou sœurs au sens « d’ami·es ». 3 Zeubi : terme argotique arabe qui signifie « verge » et qui est utilisé pour signifier « être eu » ou « merde », quand quelque chose ne fonctionne pas comme prévu. 4 Taf : acronyme de travail à faire qui s’utilise comme synonyme de travail. 5 Dead ça OKLM : peut se traduire par « réussir tranquillement ». OKLM est issu du langage SMS pour dire « au calme ».
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En résumé, dans le fond, tu veux dire quoi, du coup ? J’ai d’abord voulu dire « prostitué·e », puis « fille de mauvaise vie » et enfin « vulgaire ». Mais dans le fond, et ce depuis toujours, je rappelle à celles et ceux qui me reçoivent le mépris que l’on adresse aux personnes issues des classes sociales les plus basses et je sexualise leurs corps. Ce qui est fort, c’est que maintenant que l’on me voit comme un petit mot sympa évoquant le Sud et la franche camaraderie, j’insulte et discrimine en grande détente. Allez ciao, j’ai RDV avec un pastis. Merci pour tes réponses, Cagole. Besoin d'alternatives à cette insulte SEXISTE ? Découvrez nigaud·e, bordille, estrasse et pébron !
RÉAPPROPRIATION
Maintenant que nous savons tout ça, revenons donc au témoignage. Qu’est-ce qui y est pointé du doigt, si ce n’est la liberté de choisir ses vêtements, non pas en fonction d’un potentiel danger (que l’on soit en jogging, en robe, en bermuda ou en maillot de bain, il existe de toute façon, on le sait !), mais en fonction de ses envies ? Cette personne a été traitée de « cagole » parce qu’elle a décidé de dénoncer ses agresseurs, parce qu’elle a eu la force de faire face à de potentielles accusations en retour et parce qu’elle a choisi d’être libre de s’habiller comme elle l’entend. En somme, ici, être une cagole, c’est être une personne libre, forte et courageuse. De ce point de vue, on peut se dire « cagole et fièr·e ».
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CAGOLE
“ Un jour, des potes m’ont traitée de GARCE parce que j’ai dit à la copine de l’un d’entre eux qu’il diffusait des photos d’elle nue à ses amis.
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Avant toute chose, petit point juridique : d’après la loi, la transmission ou la diffusion de l’image d’une personne, se trouvant dans un lieu privé et sans son consentement, peut être sanctionnée par un an d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende (article 226-1 du Code pénal). Voilà, comme ça, on se détend collectivement la nouille sur l’appréciation perso de « Ça se fait, ça ne se fait pas » : l’action de ce monsieur est parfaitement illégale. Par ailleurs, c’est assez incroyable de voir que ce sont ses amis qui la traitent de « garce » et non celui qu’elle a dénoncé. La question est : la traitent-ils de « garce » parce qu’ils ne recevront probablement plus de photos ou parce qu’ils se protègent les uns les autres, dans l’espoir que ce soit réciproque le jour où eux aussi agissent de la sorte ? Cette « garce » a fait preuve d’une solidarité incroyable avec cette autre femme. C’est ce qu'on nomme la sororité. On parle souvent de fraternité, déjà parce que c’est un terme qui est dans la devise française Liberté, Égalité, Fraternité, mais aussi parce que le masculin l’emporte sur le féminin, vous vous souvenez ? On affirme que le masculin générique est neutre alors qu’en fait il est… masculin. La sororité, c’est le fait de faire preuve de solidarité entre femmes au sens moral et le mot contient la notion d’un lien fort, presque familial. Ce mot est le plus souvent utilisé quand des femmes se protègent les unes les autres des différentes discriminations qu’elles subissent du fait de leur genre. Il existe un terme qui émerge pour répondre au besoin de trouver un mot neutre qui signifie à la fois sororité et fraternité : c’est adelphité, qui est employé exactement de la même façon, mais qui inclut tout le monde, sans distinction de genre ou d’absence de genre. Un terme qui se veut vraiment neutre, en somme, et qui comprend cette notion de lien que l’on ne retrouve pas dans le terme solidarité. Ici, cette femme a accepté de mettre en danger ses relations amicales et son image dans le seul but de protéger une autre femme. C’est plutôt BG 1 quand même. À mon avis, elle aurait mérité un qualificatif plus élogieux que garce. 1 BG : acronyme de beau gosse ou de belle gosse, selon la situation.
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DIS, T’ES QUI, GARCE ? T’es née où et quand ?
Tu veux dire quoi exactement ?
Je suis née en France au xiie siècle, mais je n’ai pas toujours voulu dire la même chose. J’ai été balancée de définition en définition à m’en faire mal au crâne. Ce qu’il faut que tu saches, c’est que je suis l’une des rares insultes que tu verras ici qui a son pendant masculin, son jumeau en quelque sorte, même si aujourd’hui, on ne veut plus du tout dire la même chose. Ce niais (voir p. 45) est passé du côté des gentils. Pour ma part, flemme, ma mission est d’être OPPRESSIVE et bien reloue (voir p. 72), ce qui me plaît particulièrement, je dois dire !
Je te l’ai dit, je n’ai pas toujours eu la même définition. Au xiie siècle, je suis une injure qui signifie « fille ou femme débauchée », en d’autres termes, « prostitué·e ». Again and again. Un siècle plus tard, au xiiie siècle donc, pour celles et ceux qui ne sont pas au top en calcul mental, la société se décrispe et me ramène au simple synonyme de jeune fille, sans qu’il n’y ait rien d’injurieux. Ce n’est pas franchement la période de ma vie que j’ai préférée… Au xixe siècle, en revanche, je fais mon grand come-back dans la team des insultes, et en grande pompe, avec deux significations côte à côte. Je veux dire à la fois « prostitué·e » (avec l’intention d’offenser quand on me dit, pas simplement de parler du métier) et personne désagréable. Double dose, je pèse dans le game !
Quel est ton pendant masculin et qu’est-ce que vous avez de différent ? Mon jumeau, tu le connais bien. Il t’évoque certainement quelqu’un de bien et de sympathique, à l’inverse de moi. Il est tout doux et aujourd’hui les plus jeunes l’utilisent même en synonyme d’« ami ». Mon jumeau, c’est Gars. Tu peux l’entendre dans des phrases comme « Untel, je peux compter sur lui, c’est mon gars » ou « Lui, c’est mon gars sûr ». On peut s’accorder sur le fait que, s’il y a bien quelqu’un sur qui personne ne compte, c’est moi, Garce. Je fais douter, tel est mon pouvoir. Tremblez, faibles humains !
Est-ce que ton équivalent masculin a le même parcours que toi ? Évidemment que non, même s’il a aussi été un peu ballotté entre les définitions. En 1130 mon frérot, Gars, n’est pas un terme très cool puisqu’il veut dire « goujat, misérable, lâche », mais ça ne dure pas longtemps. 30 ans plus tard, il perd son sens injurieux pour finalement dire « valet » et 10 ans seulement après, il devient simplement un mot pour désigner les jeunes hommes. De nos
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jours, s’il y a un pronom possessif devant, il a même un côté très affectueux que l’on pourrait définir comme « pote » ou « personne de confiance ». Moi, aujourd’hui, je suis tout sauf la pote. « Chacun sa route, chacun son chemin… »
Je suis l’exemple même d’une partie de ce que l’imaginaire collectif met dans le sac « fille » et on ne va pas se mytho, ce n’est pas glorieux. Pas facile de se construire et de se projeter dans un monde où sa simple existence flirte, dans l'imaginaire collectif, avec le vice. En revanche, je vois de plus en plus l’idée d’égalité des genres frayer son chemin dans la société. Je dois avouer que ça ne me rassure pas parce que si être une fille n’est plus synonyme d’être une peste avant preuve du contraire, je risque de voir toute mon existence en tant qu’insulte s’effondrer…
Pourquoi est-ce que gars et garce n’ont pas du tout la même signification ? Je veux bien répondre, mais avoue que t’as déjà une petite idée ! Je suis l’une des dignes héritières de papa Triarcat. Les mots sont le reflet de la société dans laquelle ils évoluent et force est de constater que, dans ce monde un peu chelou, être une fille, c’est insultant. D’ailleurs, pendant une très courte période du xixe siècle, le terme fille a lui-même été une injure signifiant « femme débauchée ». Bref, quand on dit « espèce de garce », on pense « espèce de mauvaise personne pleine de vices et de méchanceté », alors qu’en réalité, on ne dit rien de plus que « espèce de fille ».
Merci pour tes réponses, Garce.
RÉAPPROPRIATION
Dans le témoignage page 68, être une garce, c’était informer une autre femme du fait que son compagnon diffusait des photos d’elle nue et sans son consentement – donc faire preuve de sororité. De façon plus générale, être une garce ce n’est en fait rien de plus qu’être une fille et il n’y a aucune raison pour que ce terme soit insultant. On peut donc, en ces termes, se dire « garce et fièr·e ».
Besoin d'alternatives à cette insulte SEXISTE ? Découvrez relou·e et faux-jeton !
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GARCE
ORDURE Parmi la sympathique liste des insultes qui finissent en -ure – coucou pourriture, raclure (voir p. 86) et enflure (voir p. 114) ! – on retrouve l’emblématique ordure, bien moins discriminante que pédé, terme HOMOPHOBE et illégal (voir p. 87). Présent dans la langue française depuis le xiie siècle, le terme ordure s’utilisait déjà tout autant au sens propre (« matière qui souille, excrément, immondice ») qu’au sens figuré, pour insulter les personnes dont on considérait la morale corrompue.
Le mot nous vient du verbe latin horreo (« se hérisser, frissonner », mais aussi « être horrible, effrayant·e ») qui, combiné au suffixe -idus, a donné l’adjectif horridus (« hérissé, rugueux, horrible »), puis s’est retrouvé dans le français du xiie siècle sous la forme ord (« sale, immonde ») auquel s’est enfin ajouté le suffixe -ure pour créer notre ordure. Ordure est donc cousine des mots horrible, horrifique et autres horreur. Depuis toujours, les déchets génèrent un sentiment de dégoût, voire de la peur. Vous me direz, il y a des endroits plus sympathiques qu’un amas d’ordures pour passer son samedi soir, et je vous l’accorde !
De nos jours, ordure au sens littéral est généralement au pluriel et ne désigne plus que les déchets. Au sens figuré, il peut aussi bien qualifier des personnes abjectes (« Espèce d’ordure ! ») qu’un vocabulaire grossier, aka ordurier (vomir des ordures, un flot d’ordures).
Si, jusqu’à la fin du xixe siècle, on parlait de boîte à ordures et non de poubelle, c’est parce que l’homme qui portait ce nom n’était pas encore passé par là ! À partir de 1883, Eugène René Poubelle, préfet de la Seine (à l'époque, équivalent de maire de Paris), met en place une collecte publique des ordures ménagères à Paris. Les boîtes à ordures mises à disposition sont vite surnommées les « boîtes Poubelle », puis tout simplement les « poubelles ». Notre préfet aux idées révolutionnaires créera également le tout-à-l’égout et surtout, c’est lui qui mettra fin à l’interdiction des femmes d’exercer la médecine et la chirurgie en France. Un sacré bonhomme, cet Eugène Poubelle !
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OLIBRIUS La langue française étant une langue vivante, de nombreux mots ne survivent pas au passage du temps. D’autres tentent, tant bien que mal, de braver les millénaires…
C’est le cas du terme familier olibrius dont l’usage se fait anecdotique dès la seconde moitié du xxe siècle et a quasiment disparu des conversations et de la littérature du xxie siècle.
la ville d’Antioche 2, tombe éperdument amoureux d’une jeune fille de quinze ans nommée Marguerite. Il la fait enlever dans le but de l’épouser (il nous faut ici oublier toute notion de consentement…), mais celle-ci refuse le mariage et lui avoue sa foi chrétienne, religion interdite à l’époque. Humilié et revanchard, Olybrius fait subir les pires tortures à l’adolescente : elle est fouettée, tailladée, brûlée ; mais Marguerite ne fléchit pas.
Si le terme apparaît pour la première fois au xvie siècle où l’expression faire l’Olybrius s’utilise pour parler d’une personne qui joue la méchanceté ou fait le bravache, l’histoire derrière sa création remonte, elle, à l’Antiquité. Plusieurs théories existent, mais parmi les nombreux Olybrius existants, voici le plus parlant : le bourreau de sainte Marguerite 1.
Alors que les foules se convertissent en masse à la vue de cette enfant courageuse, Olybrius, catastrophé par le tour que prennent les événements, décide de la faire décapiter. Marguerite, morte en martyre, est canonisée et devient sainte Marguerite. Sa légende est particulièrement appréciée dans l’Occident du Moyen Âge et de nombreuses illustrations mettent sa vie en scène. Quant au préfet Olybrius, homme pervers et sanguinaire, son patronyme passe dans le langage courant.
Nous sommes aux environs de 250 ap. J.-C. et le préfet romain Olybrius, dépêché sur
À partir du xviiie siècle, la lettre y et la majuscule de son nom disparaissent et notre olibrius actuel voit le jour. Sa signification évolue également : on ne parle plus réellement d’une personne méchante, mais d’un individu grossier au comportement ridicule, voire inapproprié, ce qui correspond toujours très bien au personnage ! 1 Sainte Marina pour les orthodoxes. 2 Actuelle ville d’Antakya en Turquie.
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Une alternative à PÉDÉ
SALAUD Comme on vient de le voir avec l'interview de l'insulte sexiste salope (voir p. 121), salaud·e 1 n'est pas simplement une autre orthographe de salop. Penchons-nous davantage sur ses origines...
Non seulement synonyme de malpropre, sale peut aussi signifier « souillé moralement », « contraire à l’honneur ou à la bienséance » ou être utilisé pour parler de choses obscènes. Il peut également devenir insultant lorsqu’il est placé devant un nom, comme dans sale bourgeois ou sale mec.
S’il existait un sommet national des insultes, il est certain que salaud y tiendrait une place de choix. Présente dans la langue française depuis presque cinq siècles, l’insulte a, au fil du temps, pris un sens un peu fourre-tout. Pourtant, son étymologie est on ne peut plus claire : un salaud est sale, tout simplement.
Il en est de même pour salaud qui, dès le xviiie siècle, prendra un sens figuré. Dès lors, l’insulte vise directement l’immoralité supposée de la personne concernée, son cynisme et sa déloyauté.
Le terme salaud apparaît pour la première fois en français à la fin du xvie siècle pour parler d’une personne répugnante, malpropre. Il est composé de l’adjectif sale (issu du francique salo, qui signifie la même chose) et du suffixe -aud, très populaire à l’époque. Également emprunté au francique (de -wald, tiré de walden, « gouverneur »), ce suffixe servait initialement à former des noms propres d’origine germanique (comme Renaud ou Arnaud) avant de s’appliquer aux adjectifs pour en faire des noms communs en leur ajoutant un caractère péjoratif (court·e/courtaud·e, lourd·e/ lourdaud·e, etc.).
À partir du xixe siècle, l’insulte devient un nom commun et les salauds peuvent être coupables d’à peu près tous les crimes et défauts. Ses termes dérivés, tels salauderie (auquel on a préféré saloperie) ou salaudement (« de manière répugnante ») ont malheureusement disparu depuis plus d’un siècle. Peut-être pourrions-nous les remettre au goût du jour…
1 Si salaude ne s’utilise plus depuis près de deux siècles, son orthographe et son utilisation sont correctes. On peut donc tout à fait l’utiliser pour remplacer « salope ».
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CREVURE Pour bien comprendre la signification de l'insulte crevure, il nous faut comme d'habitude revenir à son étymologie, mais aussi plonger dans la polysémie 1 de la langue française.
À l’origine, il y a le verbe crever, du latin crepare (« craquer, produire un bruit sec »). On retrouve cette idée de claquement dans le verbe crépiter, qui a la même étymologie. Le verbe latin s’utilisait pour exprimer deux autres types d’actions : éclater, ce qui se rapproche de notre définition actuelle du verbe crever (on pense au pneu crevé) et… mourir. Cet emploi au sens figuré n’est donc pas nouveau : il utilise l’image d’un corps en état de décomposition, dont les gaz internes tendent la peau jusqu’à ce qu’elle crève. Oui, c’est dégoûtant !
Crevure et crevard·e ont beau avoir la même étymologie et être (presque) homophones, leur histoire et la portée discriminante de leur utilisation sont totalement différentes : là où, nous l’avons vu, crevure est tout à fait INCLUSIVE , crevard·e, elle, est bien plus problématique… Le terme qualifie, en argot du xixe siècle, les enfants mort-nés. Au fil du temps, on l’utilise de manière péjorative, pour parler des personnes malades, mourantes. Crevard·e se fait finalement insulte au xxe siècle et, sous l’influence de crèvela-dalle, désigne une personne prête à tout pour récupérer de quoi vivre, voire une personne radine. Le CLASSISME et le VALIDISME du terme ne sont dès lors plus à démontrer…
Le terme crevure, composé de crever et du suffixe -ure, apparaît lui sous la forme creveure dès le xiie siècle. Il n’est à l’époque qu’un synonyme de fente ou de crevasse et s’utilise plus dans le domaine médical que dans le langage courant (une crevure d’abcès, par exemple). Cependant, sous l’action du sens figuré du verbe crever, l’insulte crevure voit le jour au xxe siècle. Le terme qualifie une personne abjecte, vile, dont l’absence de morale est haïssable. Au final, on lui souhaite donc de… « crever ». La ressemblance de crevure avec un certain nombre d’insultes en -ure – comme ordure (voir p. 92), enflure (voir p. 114) ou pourriture – et avec crevard·e, explique sans doute son succès.
1 Polysémique : se dit d’un terme qui a plusieurs sens.
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Une alternative à SALOPE
TOCARD·E Venue presque tout droit de l’onomatopée toc, l’insulte tocard·e a cependant emprunté quelques chemins détournés avant de prendre sa signification moderne. Nous allons donc parler cuivre, ténacité, Normandie et courses de chevaux, rien que ça ! Grâce à des dérivés dans les langues romanes, on a pu reconstituer le verbe latin toccare (synonyme du latin tangere, « toucher » ou « frapper »), dont l’origine serait possiblement le son [tɔk] (tok et toc, en français), qui évoque le bruit d’un coup frappé sur une surface dure. C’est ce verbe qui nous aurait donné le français toucher, mais aussi toquer.
« concurrent médiocre incapable d’une performance » selon certain·es. Un perdant, quoi ! Dès lors, dans la langue populaire, on parlera de tocard (dont l’usage féminin s’est mystérieusement perdu, même s’il est parfois mentionné dans le dictionnaire) pour qualifier un individu médiocre et incapable. Bref, un nul !
Mais toc prend également, dès le début du xixe siècle, un autre sens : c’est comme cela que l’on appelle le cuivre doré qui imite l’or et, par extension, les faux bijoux que l’on dit « en toc ». C’est ainsi que naît, quelques dizaines d’années plus tard, l’insulte tocard·e (qui existe à ce moment-là au masculin comme au féminin) et qui signifie alors : « factice », « arrogant·e » ou « ridicule ». On reproche donc aux tocard·es d’avoir une personnalité, des goûts ou des conversations en toc, c’est-à-dire sans valeur réelle malgré leurs grands airs.
Contrairement à une croyance commune, l’insulte tocard·e n’a rien à voir avec les TOC (troubles obsessionnels compulsifs) ni avec l’expression toc-toc, synonyme de dérangé·e. Les TOC ne seront dénommés ainsi qu’à partir de 1980 (soit bien après la création du terme tocard·e). Ils ont porté de nombreuses autres appellations avant cela : folie ou monomanie raisonnante, délire émotif, névrose de contrainte, névrose obsessionnelle… et même δεισιδαίμονία (deisidaίmonίa) en grec ancien. En effet, en 300 av. J.-C., Théophraste décrit un personnage extrêmement superstitieux qu’il appelle δεισιδαίμων (deisidaίmon) et dont les attitudes correspondent tout à fait au tableau clinique d’une personne souffrant de TOC, prouvant ainsi que ce trouble, qui touche 2 % de la population française, n’a absolument rien de moderne.
C’est avec le passage du terme par la région normande, puis dans le vocabulaire du turf 1 que sa définition actuelle se fixe. En patois normand, le verbe toquer signifie « frapper de la tête » et on peut par exemple entendre : « N’approche pas ce bélier, il toque ! » Toquard·e est alors le nom que l’on donne aux personnes têtues, qui ont donc la « tête dure ». Dès le début du xxe siècle, cette idée d’obstination va voyager jusque dans l’argot des courses hippiques : le tocard devient le cheval buté et réfractaire qui est donc un 1 Turf : les courses hippiques.
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ZIGOTO L'origine de ce terme est si labyrinthique qu’il serait quasi impossible de la deviner sans les recherches étymologiques de téméraires linguistes de la langue française. Rendons hommage à toute cette bande de zigotos qui m’ont grandement aidée à remonter jusqu’à la genèse du mot.
Au commencement, il y a gigue, un mot synonyme, entre autres, de danse en ancien français, probablement venu du protogermanique gïganạ (« bouger » ou « désirer ») qui donnera aussi le terme d’ancien haut allemand gîga, à l’origine d’une autre définition de gigue à savoir, le nom donné à un instrument de musique médiéval aux allures de mandoline et ancêtre du violon. Cependant, ces deux termes ne sont pas homophones par hasard et il est plus que probable que l’on se servait de gigues pour danser la gigue…
La langue populaire s’empare du terme et, dès le xixe siècle, on parle par exemple de grande gigue pour désigner, plutôt péjorativement, une « jeune fille ou femme grande et maigre ». Une minime modification phonétique (mimant peut-être un zézaiement) donne un nouveau sens au mot : le zigue ou zig est né. Le zigue est alors tout autant le bon pote (le « bon vieux zigue ») que l’individu un peu louche, extravagant (un « drôle de zigue »). Puis, sur le modèle de gigue et gigot, zigue devient quelques décennies plus tard zigoto (parfois orthographié zigoteau).
Avance rapide jusqu'au xve siècle. Une nouvelle danse fait fureur au Royaume-Uni : sur une musique vive et gaie, les danseurs et danseuses sautent et frappent des pieds en alternant pointes et talons. Les anglophones récupèrent le terme gigue français pour nommer cette danse jig, qui donnera par la suite jig about (« se trémousser ») ou jiggle (« remuer, trembloter »).
De nos jours, zigoto est toujours le nom donné à un individu un peu inquiétant, étrange et qu’on ne prend définitivement pas au sérieux. Plus personne ne sait cependant que l’on insulte en réalité de… « petite jambe » !
On notera deux autres exemples de l’utilisation du terme gigue : danser la gigue, qui signifie s’agiter, se trémousser (et sert tout particulièrement à qualifier la fameuse danse de la file d’attente des toilettes !) et le verbe gigoter, qui repose sur la même idée de mouvements du corps rapides et désordonnés.
Un siècle plus tard, la fièvre de cette gigue gagne l’Hexagone et se danse à la cour royale. Les jeux de jambes particulièrement impressionnants de la chorégraphie inspirent une nouvelle définition au mot en français : on emploie dès lors gigue pour désigner la… jambe ! Celle des êtres humains, mais aussi celle d’animaux non humains (plus particulièrement des chevreuils) qui, plus petite, héritera du diminutif gigot.
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Une alternative à TARLOUZE
Laetitia Abad Estieu & Alice Pfältzer
Alice PFÄLTZER
@je.suis.une.sorciere
Que veulent vraiment dire nos INSULTES ?
Utilisées au quotidien, souvent comme un réflexe, nos insultes sont pourtant lourdement porteuses de sens. Sexisme, grossophobie, validisme ou LGBTphobie… Préjugés, oppressions et discriminations se dissimulent derrière nos jurons de prédilection. Sur un ton piquant et décomplexé, Alice (@je.suis.une.sorciere) décrypte et se réapproprie une vingtaine de nos insultes les plus courantes et Laetitia (@cestquoicetteinsulte) nous propose des alternatives non oppressives et bien plus savoureuses, à utiliser sans se priver !
LAETITIA ABAD ESTIEU se passionne très jeune
pour la littérature et les langues étrangères. Après des études de sciences du langage et de lettres, elle déménage en Grèce. En septembre 2020, elle ouvre son compte Instagram @cestquoicetteinsulte, où elle cherche, à travers l’étymologie des insultes francophones, à démontrer que le langage participe aux oppressions.
Casseuse d’ambiance de mère en fille, ALICE PFÄLTZER suit ses études d’histoire à distance
pour pouvoir mener une activité de journaliste puis d’animatrice périscolaire et voyager sur plusieurs continents. En 2020, elle ouvre son compte Instagram @je.suis.une.sorciere pour décrypter les insultes oppressives et se les réapproprier. MDS : MN28151 - 13,50 € TTC
Comment insulter SANS discriminer ?
Laetitia ABAD ESTIEU
@cestquoicetteinsulte
www.mangoeditions.com
Dico_des_insultes_couv_BAT2.indd 2
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