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Charlotte DEPIN Mémoire de fin d’études sous la direction de Sophie COIFFIER


ETAT DES LIEUX De la rencontre du Design et de l’Intérêt Général


SOMMAIRE

INTRODUCTION / 7

TEMPS 1

/9

CONTEXTUALISATION, REGARD SUR LE DESIGN 1 // DÉTOUR HISTORIQUE Analyse d’un certain design 2 // OBSERVATION Design contemporain et engagement 3 // SUSPICION Discours contemporain et engagement 4 // PRISE DE PERSPECTIVE Champs du Design 4


TEMPS 2

/ 59

EXPLORATION, DOMAINES DE LÉGITIMITÉ 1 // INTUITION Design de Service Public ? 2 // OBSERVATION L’exemple de la Grande Bretagne 3 // SUSPICION Vers d’autres espaces ?

TEMPS 3

/ 103

RADICALISATION, PENSER EN TERMES D’ACTIONS

1 // PISTE De la construction à d’autres échelles 2 // PISTE Penser l’autonomie de l’usager 3 // PISTE Construire à plusieurs ?

CONCLUSION / 149 BIBLIOGRAPHIE / 157 INDEX DES STRUCTURES CITÉES / 165


« Apparue au cours du XVIIIe siècle, la notion moderne d’intérêt général fournit une explication du pouvoir affranchie de toute référence métaphysique : le pouvoir politique ne procède pas d’un ordre naturel créé par Dieu, dont il s’agirait de respecter les prescriptions et les valeurs immuables, mais d’individus intéressés et rationnels qui acceptent de se soumettre à un ordre légal pourvu que celuici satisfasse un intérêt général. Si la modernité fait de l’harmonie entre les intérêts individuels un enjeu politique central, elle est divisée sur le sens à donner à l’intérêt général […]. En réalité, la diversité des critères utilisés et la multiplicité de ses significations à travers le temps et l’espace rendent délicate toute définition substantielle de l’intérêt général.

INTRODUCTION


De façon très pragmatique, il paraît plus simple de se demander qui détermine ce qui est d’intérêt général et sur la base de quelle légitimité. L’intérêt général s’apparente souvent, en effet, à un discours idéologique et institutionnel à contenu variable dont la principale fonction est de renforcer l’adhésion des gouvernés à l’action des gouvernants par un système cohérent et articulé de représentations, destiné à inculquer la croyance dans le bien-fondé de l’ordre social et politique. Pour F. Rangeon, l’idéologie de l’intérêt général n’est ni plus ni moins que le fondement, le but et la limite du pouvoir d’État. » Bruno Denis1

1. Bruno Denis, « L’intérêt général à l’épreuve du pluralisme », Problèmes politiques et sociaux n° 946, mars 2008, édité par la Documentation Française, Paris, p. 11.


Au croisement des domaines de la philosophie, de la politique et du droit, la notion d’Intérêt Général est depuis le XVIIIe siècle l’un des fondements de nos systèmes occidentaux de vie en collectivité, et ce malgré l’ambiguïté de sa définition. Paradoxe intéressant, au cœur du rapport de forces de la vie politique au quotidien, l’objet « Intérêt Général » est à la fois point de départ et idéal. Étrange notion qui se trouve en même temps à la base et aux limites de la pensée de la société, elle fait autant l’objet de réflexions philosophiques que le sujet des petits combats du quotidien. Cette notion est intriguante, tant d’un point de vue de citoyen, à titre d’engagement personnel, que dans une approche professionnelle de créateur industriel. En effet, elle modèle notre rapport à la collectivité au quotidien, elle façonne notre manière d’envisager le groupe et notre appartenance à celui-ci. Pourtant, dans ses paradoxes mis en lumière par Bruno Denis, elle est l’informe même, « sans définition substantielle », forcément problématique dès que l’on essaie de lui donner forme. L’activité du créateur industriel, dans la perspective historique d’une production de masse, pourrait ainsi s’envisager comme relevant fortement des domaines du social et du politique : concevoir des produits à destination d’un public, d’un groupe, a aussi un impact sur la manière dont celui-ci se conçoit. Au croisement de la culture et de l’industrie, le travail du designer est profondément régi par les codes qui fondent notre société ; on peut penser qu’il reflète en cela la manière dont la société se pense. Dès lors, le travail du designer peut ainsi apparaître à la fois comme le reflet, mais aussi le vecteur d’une pensée sociale, et rejoint en cela la notion d’Intérêt Général. 9


Créer pour la collectivité, pour autrui, relève en ce sens de la responsabilité vis-à-vis du groupe : la qualité de l’objet proposé est une forme d’engagement envers ceux qui vont l’utiliser. Si certains créateurs abordent l’objet par des critères d’usage ou de forme, on peut se demander dans quelle mesure on peut envisager l’objet sous l’angle de son impact social ou politique. La prise en compte d’éléments tels que les conditions de travail en usine au moment de la production d’un objet, ou le respect de certaines contraintes environnementales peuvent ainsi participer de la qualité d’un produit, non plus seulement dans son usage, mais aussi à travers les valeurs qu’il véhicule. Ainsi, le designer peut devenir agent politique, vecteur de cohésion sociale ou d’une certaine éthique. En cela, aborder la pratique du design à travers le prisme de l’Intérêt Général ouvre des perspectives nouvelles sur la profession. Comment le designer pourrait-il donner une forme concrète à cette notion abstraite qu’est l’Intérêt Général ? Où pourrait se situer la rencontre entre l’idéal philosophique et la culture « matérielle » du designer ? En quoi consisterait pour celui-ci une pratique de l’Intérêt Général ? Cet idéal peut-il s’inscrire dans une pratique professionnelle ? Comment véhiculer des valeurs collectives au sein d’une économie de marché concurrentielle ? Comment s’articulerait le travail d’un designer engagé sur ces questions avec l’action de l’État ? Enfin, parce que justement la notion d’Intérêt Général reste un enjeu politique, que signifie ce type d’engagement ? Réfléchir à son impact sur la société n’est peut-être pas l’apanage de l’État. Comment pourrait se traduire cette réflexion au quotidien ? Que pourrait signifier le fait de s’engager pour proposer un progrès de la société ?… 10


TEMPS 1 CONTEXTUALISATION, REGARD SUR LE DESIGN 1 // DÉTOUR HISTORIQUE Analyse d’un certain design

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2 // OBSERVATION Design contemporain et engagement

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3 // SUSPICION Discours contemporain et engagement

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4 // PRISE DE PERSPECTIVE Champs du Design

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TEMPS 1 CONTEXTUALISATION

2. « Etre un designer signifie être un optimiste : face aux problèmes, tous les problèmes, même les plus difficiles, tout ce que nous pouvons faire c’est partir du principe qu’il existe un moyen de les résoudre. Ce n’est pas que nous ne voyions pas les difficultés (les designers se doivent aussi d’être réalistes), c’est que nous n’avons pas d’autre choix. Pour être designers, nous faisons des propositions, et nous ne pouvons nous empêcher de saisir ce type d’opportunités lorsque nous les rencontrons. » < http:// www.sustainable-ever yday.net/ manzini/ >


« Being a designer means being an optimist : given the problems, all the problems even the most difficult, all we can do is to presume there is a possibility of solving them, not because we cannot see the difficulties (designers must also be realists), but because we have no alternative. To be designers we must make proposals, and we cannot but base these on such opportunities as we come across ». Ezio Manzini2


Comme le montre la définition de Bruno Denis citée en introduction, l’Intérêt Général est avant tout un engagement en faveur de la collectivité, bien qu’il soit impossible d’en définir précisément les formes. Ainsi, s’opposerait a priori la discipline du design, qui donne forme, à celle de l’Intérêt Général dont la forme est un enjeu politique débattu au quotidien. Pourtant, envisagé comme un engagement au service de la collectivité, l’Intérêt Général ne semble plus si étranger à la pratique du créateur industriel : en effet, créer à destination d’un public large d’utilisateurs ne peut-il pas s’envisager aussi comme un engagement ? Ainsi, interroger le rapport entre design et Intérêt Général revient peut-être à interroger le design dans sa finalité, dans ce vers quoi il tend. Dans le Grand Larousse Encyclopédique, Roger Tallon propose une définition très large du design : « Ce n’est ni un Art, ni un mode d’expression mais une démarche créative méthodique qui peut-être généralisée à tous les problèmes de conception » 3. Cette approche montre bien la création industrielle comme un champ ouvert, difficilement cernable, tant dans ses pratiques, qui dépassent le simple cadre de l’esthétisme industriel, que dans ses motivations profondes. La naissance même du design, ou création industrielle, est complexe à définir précisément, bien qu’on la situe généralement en Europe à la fin du XIXe siècle. À cette période marquée par la révolution industrielle se posent des questions nouvelles quant au statut de l’artisan, de la production d’objets, et de ce fait, de la distribution de ceux-ci. Ainsi, il semble que comme on attribue la naissance du design à un contexte historique précis, cette discipline se soit toujours développée en regard de son époque : penser les objets qui constituent l’environnement des hommes nécessiterait en cela de comprendre comment ils évoluent dans ce monde.

3. Roger Tallon, Le Grand Larousse Encyclopédique, définition de design.

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Nombreux sont les écrits théoriques qui interrogent ce domaine depuis le XIXe siècle : qui questionnent le sens des objets, les modalités de leur production, les répercussions de ceux-ci sur la société. Il est intéressant de s’y plonger dans le cadre de notre analyse, afin de percevoir en quoi le design peut prétendre à une vocation profondément politique, ou du moins sociale. En effet, cette pensée théorique de la production des objets émane des designers eux-mêmes. Ceux-ci mêlent à la pratique quotidienne des projets une réflexion autour de ses enjeux et de ses motivations, un regard critique sur leur propre pratique. Ainsi, ces designers - théoriciens ont su s’interroger sur la finalité de leur travail, sur l’avenir de l’Homme dans la société industrielle. Et à travers eux émane une idée du design comme une certaine recherche du "bien".

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1/ DÉTOUR HISTORIQUE :

ANALYSE D’UN CERTAIN DESIGN

Si la révolution industrielle ouvre sur une pensée philosophique de la condition sociale incarnée par Proudhon ou Marx, d’autres penseurs se focalisent, eux, sur l’environnement matériel engendré par les nouvelles méthodes de production d’objets. Ainsi se construisent les premières théories autour de la production d’objets en série et de leur influence sur les individus. En Angleterre par exemple, le personnage de William Morris (1834-1896), considéré comme l’un des Pères du design, se pose en exemple du va-et-vient entre production formelle, esthétique, et théorique qui va caractériser le travail de nombreux designers à sa suite. À la fois créateur d’objets au sein de la société Morris & Co, écrivain, artiste, et activiste politique dans le cadre de la Socialist League, sa carrière éclaire bien la manière dont création et engagement peuvent s’articuler dans une seule et même aspiration. Croisant son activité pratique avec un regard analytique sur celle-ci, il va jusqu’à nouer des relations avec des philosophes tels que Karl Marx, avec lequel il entretient une correspondance et s’interroge sur la place de l’Homme face à l’industrialisation et l’économie de marché. Pour ce penseur engagé et concepteur de mobilier, c’est alors toute une théorie du progrès qui se met en place à travers la production en série. 17


William Morris découvre en 1856 les écrits de John Ruskin, fondateur des Art & Crafts, et va, à sa suite, prôner un retour à L’Art pour tous, au sens de qualité pour tous, par opposition aux systèmes standardisés alors émergents. Pour lui, l’Art ou l’artisanat, ces disciplines traditionnelles, sont des alternatives préférables à la Révolution Industrielle en cours, dans la mesure où celle-ci met en avant la notion de profit, de rentabilité et de rationalisation économique au détriment de l’esthétique et de la qualité du produit. Ce qui apparaît alors comme un perfectionnement technique sans précédent entraîne cependant pour William Morris une baisse certaine de la qualité des produits, et avec eux, du niveau de vie des classes ouvrières. S’il met en cause la qualité des matériaux utilisés, c’est bien plus contre l’impact des formes sur la société qu’il s’insurge : pour lui, un environnement aux formes mal pensées, non harmonieuses est un frein à l’épanouissement de l’individu, et ne lui permet pas d’acquérir un regard suffisamment éveillé sur le monde qui l’entoure. Il s’agit donc, à travers la forme d’une chaise, par exemple, non seulement de répondre à la fonction d’assise, mais aussi d’éduquer le regard à une notion de confort, à une logique d’économie de la forme. À travers la pièce de mobilier s’incarne la traduction formelle de toute une pensée de la société, et si cette pensée n’est pas porteuse d’idéaux, alors la société ne peut s’épanouir et progresser. En produisant des objets "basiques" pour la classe ouvrière, c’est-àdire n’ayant pas fait l’objet d’un travail du dessin raisonné, l’industrie met donc un frein à l’élévation psychologique et sociale de cette partie de la société. Si la solution qu’il propose est un retour à l’artisanat qui le conduit plutôt à produire de toutes petites séries élitistes en contradiction avec les idées égalitaires qui le motivent, on peut aussi lire le travail de Morris & Co comme les prémices du "proto-design." Ce phénomène consiste à assumer le fait de ne produire que des pièces uniques (prototypes), la série présentant des coûts trop élevés ; mais en insistant sur le caractère exemplaire des objets proposés : la vitrine de la compagnie est en elle-même la vitrine de tout le mouvement des Art & Crafts. La plupart des modèles de la compagnie seront, du reste, repris ou copiés par 18


des industries de plus grande envergure et permettront d’influencer toute l’Europe. Il s’agit donc là d’un succès d’influence plus que d’un succès commercial. Pour preuve, William Morris reste considéré comme l’un des pères de l’Art Nouveau en France et l’histoire de la création industrielle est riche d’écrits critiques qui se réclameront de son influence. Les membres du Bauhaus par exemple, école fondée à Weimar par l’architecte Walter Gropius en 1919, feront régulièrement référence à son travail. Cet établissement est un autre exemple intéressant d’une production théorique largement attachée à la pratique du métier de créateur, et d’un recul critique sur celui-ci. Le contexte historique dans lequel l’école voit le jour va profondément marquer les méthodes et les objectifs de l’enseignement qui y est dispensé : l’après-guerre en Allemagne est une période de pénurie très forte, tant politiquement qu’économiquement. Dans ce cadre très contraint, Walter Gropius va s’attacher à faire de cet institut « un lieu où l’on pouvait apprendre à concevoir tout ce qui, en dehors du bâti, concernait la production d’environnement » 4. Ainsi, ces créateurs d’objets et de mobilier ont bien conscience que leur rôle dépasse, transcende la simple question de l’équipement, et s’interrogent sur les responsabilités éthiques qu’une telle position peut entraîner. École d’architecture, le Bauhaus envisage cette discipline comme le moyen de réaliser l’œuvre d’Art totale, qui synthétiserait les autres formes ar tistiques : « Voulons, concevons 4. Raymond Guidot, Histoire du et créons ensemble la nouvelle construction de Design de 1940, à nos jours, Paris, Hazan, 2004 (éd.. originale : l’avenir, qui embrassera tout en une seule forme : éd.. 1994), p.29 architecture, art plastique et peinture […] »5. À ce 5. « Das Endziel aller bildneristitre, les membres du Bauhaus sont effectivement chen Tätigkeit ist der Bau ! […] des « créateurs d’environnements », au sens où ils Architekten, Bildhauer, Maler, wir envisagent chacun des aspects du milieu dans lequel alle müssen zum Handwerk zurück! Denn es gibt keine Kunst von Beruf. les individus évoluent au sein d’une seule pensée Es gibt keinen Wesensunterschied globale. Ainsi, si l’architecture est au cœur des zwischen dem Künstler und dem objectifs de l’enseignement, la conception d’objets et Handwerker. […] Wollen, erdenken, erschaffen wir gemeinsam den de mobilier est aussi au cœur du travail des ateliers neuen Bau der Zukunft, der alles in de l’école. En attestent certains projets comme le einer Gestalt sein wird : Architektur travail sur tubulures de métal de Marcel Breuer, und Plastik und Malerei [...] » Walter Gropius, Manifeste du Bauhaus, ou les recherches de Marianne Brandt, qui restent 1919, <http://www.bauhaus.de/ gravés dans l’histoire de la création industrielle. bauhaus1919/manifest1919.html > 19


Le travail de Bruno Taut, contemporain et ami de Walter Gropius traduit bien la manière dont pouvaient s’ar ticuler les idéaux politiques et philosophiques de l’époque au sein de réalisations techniques. On peut ainsi considérer le Pavillon de verre qu’il présente à l’exposition du Deutscher Werkbund de Cologne en 1914 comme un emblème des préoccupations de son époque : le verre, par sa pureté, reflète non seulement la prouesse technique mais aussi et surtout, l’idéal de transparence physique et intellectuelle qui sous-tend la pensée moderne. Cette réalisation peut même s’interpréter comme le symbole de la démocratie, au sens de l’expression au grand jour du progrès des Hommes et de leur capacité à vivre ensemble, sans ombres. « Vivre dans une maison de verre est, par excellence, une vertu révolutionnaire. Cela est aussi une ivresse, un exhibitionnisme moral dont nous avons grand besoin. La discrétion sur ses affaires privées, jadis vertu aristocratique, est devenue de plus en plus le fait de petits bourgeois arrivés.6 » 6. Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre des Passages, trad. Jean Lacoste, Paris, éd. du Cerf, 1997 ; cité par Julien Defait, Ensci, dans son mémoire de fin d’études Transparence : entre impératif et illusion, Juin 2009, p.18 7. Le Corbusier et Pierre Jeanneret, Les cinq points d’ une nouvelle architecture, 1927. Ce manifeste résume leurs idées sur l’architecture. Ils y prônent l’utilisation systématique dans le bâti : - du pilotis pour dégager des espaces de circulation sous la maison (1), - du toit terrasse pour dégager des espaces de détente et de solarium (2), - du plan libre, c’est-à-dire la suppression des cloisons fixes au profit des piliers qui dégagent la circulation dans le bâti (3), - des fenêtres en bandeaux qui permettent d’englober un paysage plus large (4), - et enfin de la façade libre (5) . < http://fr.wikipedia.org/wiki/Cinq_ points_de_l%27architecture_ moderne >

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Cette recherche est aussi présente dans le travail de Le Corbusier et de Pierre Jeanneret, qui la théorisent notamment à travers Les cinq points d’une nouvelle architecture7, en 1927. En effet, chacun des points qu’ils soulèvent pour définir l’architecture moderne est une injonction à faire communiquer l’intérieur et l’extérieur de l’habitat. La villa Savoye, célèbre réalisation du duo d’architectes, en est un bon exemple avec l’emploi de baies vitrées immenses ouvrant la maison sur le terrain environnant. Les préoccupations sociales et politiques du trio constitué par Le Corbusier, Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand sont d’autant plus évidentes qu’ils consacreront une grande partie de leur carrière à l’étude des logements sociaux, tâchant, dans la plupart de leurs bâtiments d’aménager en outre des espaces de vie collective. Par ailleurs, si Le Corbusier est architecte, son intense collaboration avec Charlotte Perriand qui


dessine les mobiliers destinés à intégrer leurs créations appuie bien cette idée selon laquelle l’architecte et le designer sont des concepteurs d’environnements, dont la cohérence doit s’envisager à plusieurs échelles, et qui influencent complètement le mode de vie des individus. Ainsi, depuis le XIXe siècle et tout au long du XXe, nombreux sont les créateurs qui développent une conscience aiguë de l’impact de leur travail sur la société. La création d’objets (au même titre que l’architecture, parce qu’elle participe à plus petite échelle de la constitution d’environnements de vie), influence directement la manière dont nous vivons et envisageons le monde qui nous entoure. Pour les designers qui, à la suite de William Morris, se jettent dans une réflexion sur la portée de leur activité, cette pratique professionnelle relève alors d’une forme d’engagement vis-à-vis de la société. La création industrielle induit une forme de responsabilité et de contrat humain. Elle se construit en allers-retours critiques sur elle-même, partagée entre ces idéaux philosophiques forts, et son attachement profond, historique, à l’industrie et à l’économie de marché. L’idée de négocier une certaine idée de "mieux-vivre ensemble" avec une production commerciale se trouve au cœur de l’ambiguïté de la profession. En revanche, il est intéressant de noter combien ce genre de pratique passe souvent par l’écrit théorique : c’est le cas pour William Morris, Walter Gropius, et Le Corbusier qui conceptualisent tous leur engagement personnel à travers des manifestes. L’équilibrage quotidien entre préoccupations idéologiques et réalités commerciales est-il si complexe à atteindre qu’on ne peut tout simplement pas pratiquer un design engagé au service de la collectivité sans passer par le discours. En d’autres termes, peut-on parler de design engagé, ou seulement de designers engagés ? Si William Morris et Le Corbusier se sont attachés à réaliser leurs projets en adéquation avec une pensée de la société qui se développait en parallèle, voire en amont de leurs travaux, on peut se demander si pour d’autres designers, l’engagement théorique n’a pas en quelque sorte "émergé" de la pratique. Jean Prouvé par exemple, est toujours resté attaché à une recherche avant tout formelle et technique. Sans avoir par ticulièrement 21


théorisé autour de ses créations, ce sont les champs et les collaborations dans lesquelles il s’est investi qui ont déterminé le caractère engagé de son œuvre. Jean Prouvé commence sa carrière comme « serrurier, ferronnier d’Ar t ». Sa passion pour la technique et son esprit créatif le conduiront finalement à dessiner tout au long de sa vie des meubles et des principes constructifs, et à travailler en collaboration avec les plus grands architectes et designers. De ce fait, il a participé à l’étude et au dessin de très nombreux projets tels que la cité universitaire de Nancy, de maisons préfabriquées pour le Ministère de la Reconstruction dans les années 50, la gare de Lyon Perrache, l’aéropor t Orly-Sud… Il sera membre fondateur de l’Union des Artistes Modernes, enseignant au Centre National des Arts et métiers, et déposera de nombreux brevets tout au long de sa vie. En un mot, ce créateur s’impose comme une figure centrale de l’architecture et du design du XXe siècle en France, tant par le nombre de projets auquel il prend part, que par la qualité de son travail. À titre purement personnel, ce chef d’entreprise attribue des congés payés à ses employés dès 1931, alors que ceux-ci ne seront votés qu’en 1936. Il se distingue de même par ses activités de résistant qui lui vaudront d’être élu maire de Nancy après la Seconde Guerre Mondiale. Considérant qu’il ne s’y connaissait pas suffisamment en politique, même si ce domaine l’intéressait, il ne se présente pas aux élections et retourne se concentrer autour de ses activités de constructeur après avoir assuré la transition entre la Libération de la ville et la prise de mandat du nouveau maire. La volonté de Jean Prouvé de « concevoir des éléments constructifs reproductibles et non pas uniques, afin de s’adresser au plus grand nombre » 8 peut ainsi s’envisager de différentes manières : soit par désir de rationalisation maximale, soit par réelle vocation sociale et égalitaire de s’adresser à chacun. Si le ton de son travail sera 8. Catherine Prouvé, biographie davantage marqué par une recherche technique : de Jean Prouvé, in Jean Prouvé, « L’outil permet la réalisation de l’idée et l’idée éd.. Galerie Patrick Seguin Paris & Sonnabend Gallery New York, Paris germe en fonction des possibilités de l’outil », on ne peut nier la dimension sociale de l’œuvre de Prouvé. 2007, vol.2, p. 568 22


Dès lors, même s’il ne théorise pas autour de cette question, on voit que cet homme engagé à titre personnel parvient à articuler les valeurs qu’il défend avec sa pratique professionnelle. Ces quelques exemples visent à montrer la manière dont certains créateurs sont parvenus à faire coïncider leur pratique avec une certaine idée d’engagement. Le détour historique présenté ici s’apparente peut-être effectivement plus à une chronique d’individus qu’à une analyse de projets ; à une aventure de designers plus qu’à une histoire du design. La manière dont chacun de ces créateurs a su développer ainsi une cohérence entre son activité professionnelle et ses préoccupations sociales au sein de chaque projet mériterait par ailleurs de faire l’objet d’une étude en soi. Par quelles concessions ont-ils dû passer ? À quelles difficultés se sont-ils confrontés ? Si certains aspects de cette question se présenteront par la suite, il s’agit bien ici d’envisager comment la pratique de certains créateurs a su se développer en rapport avec leur lecture du monde, et les valeurs qu’ils entendaient y défendre. Tant le discours que les réalisations de ces designers tendent à prouver combien le créateur industriel peut envisager son métier comme un engagement au service de la collectivité et proposer à travers ses réalisations une certaine lecture de la société.

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2/

OBSERVATION :

DESIGN CONTEMPORAIN ET ENGAGEMENT Pour bien comprendre ce qui anime William Morris et toutes les générations de designers "engagés" qui lui succèdent, il faut comprendre combien l’objet n’est pour eux que le média d’une vision plus globale du monde. Dans la thèse de William Morris, l’artiste et l’artisan ne font ainsi plus qu’un, l’artisan produisant des objets certes utiles, mais capables d’élever le public par leurs qualités formelles. De cette manière, ses idéaux égalitaires sont confondus au sein de sa pratique de producteur d’objets : « Je ne veux pas d’un Art pour une minorité, pas plus que d’une instruction pour une minorité ou de la liberté pour une minorité. […] Je crois que nous parviendrons un jour à l’Égalité, […] Les hommes seront heureux de travailler, et de leur bonheur naîtra un art décoratif noble et populaire. » 9. Il s’agit donc ici d’un engagement éthique du créateur industriel au service d’un bénéfice pour la société. Mais plus largement aussi, William Morris impose la figure du créateur industriel non pas comme celle d’un simple formaliste, mais comme celle d’un professionnel capable de porter un regard critique 9. William Morris, « Les Arts sur les enjeux de son époque et de les traduire mineurs », in Contre l’art d’élite, Paris, formellement et théoriquement. Hermann, 1985, p.31-33 25


Encore aujourd’hui, nombreux sont les designers qui s’attachent à inscrire leurs productions au sein d’enjeux problématiques et sociaux. Dans la même perspective que leurs aînés, certains designers contemporains questionnent le sens de leur métier et les opportunités actuelles de porter des valeurs telles que l’égalité, la démocratie ou la solidarité. La « plate-forme d’innovation » du Sustainable Everyday Project10, sous la direction des designers européens Ezio Manzini et François Jégou interroge justement ces points à travers une activité croisée de recherche, de recensement d’initiatives innovantes, d’édition d’ouvrages théoriques, d’organisation d’événements et de diffusion de leur travail à travers des expositions itinérantes. « À quoi ressemblerait la vie quotidienne dans une société durable ? Comment y prendre soin de soi et de ceux qui nous entourent ? Comment développer un réseau de relations personnelles et plus lointaines, comment créer enfin une relation équilibrée à notre environnement ? » 11. À travers ces points fondateurs de 10. Réseau organisé autour de la la réflexion du SEP, on voit que les questions formelles plate-forme Web du Sustainable Everyday Project, qui développe en qui animaient William Morris sont considérées ici sous particulier une activité de « labora- l’angle de la relation : relation de l’individu à la société, à la toire de scénarios » destinés à envicellule proche, à l’environnement écologique enfin. sager de nouveaux modes de vie plus durables, la constitution d’un catalogue d’études de cas d’innovations sociales, et une activité d’édition et de promotion d’événements. Cette dernière activité est co-financée par des fonds de recherche européens et sur la base du volontariat, les événements étant sous le patronage du Programme environnemental des Nations-Unies. < http://www.sustainable-everyday. net/main/?page_id=10 >

11. « What might everyday life be like in a sustainable society ? How do you take care of yourself and other people ? How do you work, study, move around ? How do you cultivate a network of personal and social relationships and create an undistorted relationship with the environment ? » < http://www.sustainable-everyday. net/main/?page_id=6 >

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Le choix du terme « relation » est intéressant : il décrit bien comment l’enjeu de la création industrielle peut s’envisager comme un problème de cohérence entre des éléments différents qui constituent l’environnement des Hommes. On retrouve l’idée héritée de la révolution industrielle d’une tension au sein du projet entre des éléments culturels, formels, techniques,… où le projet n’est finalement envisagé que comme la mise en lien de ces différents aspects. Mais peut-être plus encore aujourd’hui qu’au XIXe siècle, le choix de ce mot n’est pas anodin : en effet, les techniques ayant évolué tout au long du XXe siècle, les enjeux qui sous-tendent la production industrielle sont différents de ceux qu’a développés William Morris en son temps. Les manières de penser les individus et la société ont beaucoup changé avec les mutations de


l’industrie et de l’économie en général. De ce fait, on ne peut envisager le discours des membres du SEP sans analyser auparavant les enjeux actuels qui sous-tendent la création industrielle.

NOUVEAU CONTEXTE, NOUVEAUX ENJEUX Les grands débats actuels autour de la crise écologique ou de la mondialisation des marchés sont ainsi au cœur de la pensée industrielle et économique contemporaine. Signes de l’expansion des échanges et de la production tout au long du XXe siècle, ces questions sont intéressantes dans la mesure où elles soulèvent un problème d’échelle : on peut, en effet, envisager que ces problèmes soient liés à la montée en puissance de l’industrie et des marchés jusqu’à des proportions difficilement maîtrisables. À ce titre, l’acte d’acheter ne peut plus s’envisager isolément, à l’échelle de l’individu, mais bien au regard du nombre d’individus qui consomment. De fait, un produit de consommation ne se conçoit plus seulement en réponse au besoin identifié d’un consommateur, mais dans une relation plus large aux ressources planétaires, au développement d’un pays, d’un marché, de l’industrie du recyclage,… Ainsi, on peut envisager le produit industriel contemporain comme au cœur d’un nœud de relations très diverses, que le designer se doit de prendre en compte lors du travail de conception. Par ailleurs, la notion de relation peut s’envisager sous un autre angle : en effet, en plus de la globalisation des marchés financiers, les modes de consommation eux-mêmes ont évolué tout au long du XXe siècle. « Alors qu’en 1978, le quart de l’emploi était industriel, seulement 14 % des emplois sont désormais comptabilisés dans les branches de l’industrie. Cette transformation du tissu productif et des emplois en France s’est opérée au profit des services de santé, d’éducation ou d’action sociale, mais aussi des services fournis par des entreprises à d’autres entreprises. La croissance de l’économie des services provient de trois phénomènes : les ménages ont acheté depuis 12. Xavier Niel, Mustapha Okham, la fin des années 1990 de plus en plus de services Les ressorts de l’économie des sermarchands ; le contenu de la production s’enrichit en vices, dynamique propre et extercomposantes immatérielles ; des activités ter tiaires nalisation, Insee Première, n°1163, Novembre 2007 <http://www. autrefois effectuées en interne dans l’entreprise insee .fr/fr/themes/document. ont été externalisées. 12 » asp?ref_id=ip1163 > 27


Ce constat ouvre sur de nouveaux champs d’activité pour le designer : la création industrielle doit continuer à s’intégrer à un monde économique en mutation et doit répondre aux besoins de la société dans ce contexte. Dans cette perspective, il s’agit alors de développer non seulement des produits matériels, mais aussi des services plus immatériels en adéquation avec l’économie de marché et les attentes de la société. En ce sens, si le designer s’attache aussi à la création de services, et plus exclusivement aux produits matériels, c’est dans la relation de l’utilisateur au prestataire de service que va se jouer la qualité de celui-ci. Cette "dématérialisation" de la création industrielle permet de bien comprendre combien le designer, engagé ou non, se retrouve toujours en train de créer face au marché et ne peut se dégager de ses enjeux. En ce qui concerne les services notamment, leur développement est complètement lié à une évolution croisée des marchés économiques et des progrès technologiques : l’économie s’est développée à l’échelle mondiale avec l’évolution des réseaux de communication numériques, et les distances physiques se sont atténuées, entraînant de grandes mutations dans le type de relations établies entre les acteurs économiques, et les biens échangés. L’économiste Jeremy Rifkin montre bien les enjeux d’une telle mutation : « Ce passage du territoire au cyberespace constitue un des grands bouleversements de l’organisation humaine, et il est d’autant plus important d’en comprendre le sens, qu’il entraîne une transformation majeure de la nature même de nos perceptions et de nos rapports sociaux. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne notre conception de la propriété. Dans une économie ancrée dans l’espace géographique, vendeurs et acheteurs échangent des biens et des services matériels ; dans le cyberespace, serveurs et clients sont plus susceptibles d’échanger des informations, des connaissances, de l’expérience, voire des fantasmes. Dans l’espace physique, les agents économiques transfèrent des biens entre eux ; dans l’espace virtuel, chacun négocie l’accès à la substance de son existence quotidienne. »13. Or, aujourd’hui on ne peut que constater le développement de ces réseaux ; il s’agit donc bien de penser la production en conséquence. 13. Jeremy Rifkin, L’âge de l’accès, Paris, éd. La Découverte/Poche, 2005, p.27.

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Ainsi, le terme de relation est doublement au cœur des questions qui sous-tendent la création industrielle aujourd’hui : la mise en tension de problématiques


culturelles, techniques à différentes échelles et l’émergence d’une "économie de la relation" font de ce terme un point central de la pensée contemporaine. En se revendiquant de cette notion, les membres du SEP sont, de ce fait, au cœur de la problématique de dématérialisation de l’industrie, de mise en réseau et de globalisation des marchés. Ce phénomène ne règle pas pour autant la difficulté que William Morris et ses pairs ont pu soulever en essayant de conserver une forte dimension sociale au sein d’une économie de marché. Néanmoins, l’évolution des marchés entraîne de fortes mutations dans la création industrielle, avec l’émergence du design de services, et peut être que la question prend des formes renouvelées. Tout comme le design industriel, la naissance de cette branche de la création est assez difficile à dater précisément (on l’attribue généralement au début des années 1990). Loin de se substituer à la production des produits matériels, la notion de design de service vient s’articuler avec celle-ci dans une pensée globale des besoins et des usages. Ici, c’est l’expérience de l’usager qui se trouve au cœur de la réflexion : il s’agit non plus de lui vendre ponctuellement un produit dont il sera ou non satisfait, mais de le fidéliser en lui procurant une satisfaction à chacune des étapes de sa relation au prestataire. À ce titre, le designer représente une opportunité pour les entrepreneurs du secteur des services, du fait de sa capacité à croiser des usages ergonomiques avec les attentes des usagers. On ne travaille plus sur des objets industriels, mais sur des objets sociaux, ou, pour reprendre les termes du SEP, des relations. Les méthodes appliquées par les designers de services sont à ce titre très révélatrices : là où les designers industriels maquettaient leurs objets pour en tester l’esthétique globale et l’ergonomie, le service est désormais confronté à chaque étape de son élaboration à un public de clients/testeurs et ce, dès l’élaboration du cahier des charges, vu "du point de vue de l’usager". Comme l’indique Jeremy Rifkin, le développement du secteur des services (et pas seulement dans le milieu du design) entraîne un changement de paradigme dans la manière d’envisager la propriété, mais aussi la production, la notion de stocks, ou de relation client. À ce titre, il est intéressant de se demander ce que la notion de service change aux problématiques du design engagé en faveur d’un Intérêt Général. 29


En effet, autour de cette mutation de l’économie et des manières de consommer se cristallisent aujourd’hui de nombreux espoirs : le caractère émergent des technologies numériques fait l’objet de nombreux débats, tout comme probablement chacune des grandes avancées technologiques du XXe siècle en leur temps. Cette évolution amène à renouveler la manière d’envisager les rapports entre la société et le secteur industriel. Le secteur des services apparaît ainsi comme un espace riche pour le designer soucieux de son engagement. Ce domaine diffère du secteur industriel traditionnel à bien des égards. Pour l’entrepreneur en premier lieu, dans la mesure où le service s’est largement diffusé grâce aux technologies numériques qui facilitent les échanges et la communication. Parce qu’une interface permettant de garder le contact avec son client ne passe pas, au contraire des produits, par une étape de production en usine, nécessitant un investissement en termes d’outillage, de personnel ou de matière première, cette approche modifie radicalement la manière d’envisager les étapes de production et de conception. En un sens, le secteur des services ouvre ici sur une certaine souplesse : les entrepreneurs peuvent envisager des solutions plus légères en termes d’investissement de départ, ou envisager des recadrages de leur action à travers les retours des usagers : il reste plus simple et moins onéreux de repenser l’interface d’un site que de modifier un moule d’injection. Ainsi, pour les investisseurs, le domaine du service ouvre sur des stratégies à moindre risque que la création d’une collection ou d’une gamme de produits pour laquelle il faut investir dans des coûts de production. De fait, les services ne se conçoivent pas de la même manière pour le designer que les produits. La démarche de conception peut ainsi se permettre plus d’allers-retours entre le designer et l’usager, qui peut plus facilement tester le service à différentes étapes de sa conception. On parle alors, en s’inspirant du langage de la programmation de logiciels, de "bêta permanent" : le bêta désigne la version test d’un logiciel, pour laquelle on sélectionnait traditionnellement un certain nombre d’usagers qui avaient pour mission de rapporter les "bugs" et défauts du programme. 30


Aujourd’hui, l’état de "bêta permanent" consiste à éliminer cette étape de test, pour distribuer directement des logiciels avant qu’ils n’aient été vérifiés, afin d’évoluer constamment, "en flux tendu". Ce sont tous les utilisateurs qui font remonter les défauts du produit, et celui-ci est constamment amélioré par ses concepteurs. Ce fonctionnement en allers-retours ouvre sur une grande adaptabilité pour les concepteurs de logiciels, dans un milieu où l’offre et la demande évoluent très rapidement. Cette méthode a su s’étendre du domaine des logiciels à celui des services sur Internet, et touche des domaines de plus en plus larges Le client mécontent pourra rapporter le motif de son insatisfaction à une structure en attente permanente de ce type de retours. Le service n’a plus réellement de forme figée, il s’adapte en temps réel aux exigences de ses usagers. En termes de méthode, on est donc bien loin de la création industrielle de produits matériels qui requiert que l’on termine parfaitement un dessin raisonné de l’objet avant de lancer la production en série. De ce fait, le design de service amène un point de vue complémentaire et de nouvelles interrogations quant au rôle social du designer. L’idée de bêta permanent ouvre sur une autre caractéristique qui distingue profondément le service de la pensée industrielle classique. Comme le montre Jeremy Rifkin dans son ouvrage L’âge de l’accès 14, là où l’élaboration de produits entraîne une relation marchande ponctuelle, la commercialisation des biens immatériels et des expériences ouvre une plus grande part à la fidélisation du consommateur. Il ne s’agit plus de vendre un bien, mais d’offrir l’accès au confort que celui-ci procure. Aussi, le passage de la production de biens à la production d’expériences ouvre les portes d’une économie sur du long terme, avec pour centre la relation entre le client et son prestataire. Le but pour les entreprises est de parvenir à fidéliser l’usager, à ce qu’il revienne et s’engage le plus longtemps possible auprès de son "fournisseur d’accès" à la prestation concernée. Le designer peut donc avoir un rôle à jouer dans ce secteur. En appliquant ses méthodes et ses compétences dans ce domaine, il pourrait être le vecteur d’une cohérence d’usage, 14. Jeremy Rifkin, d’une transversalité dans l’approche, d’un regard op. cit., p.171.

L’âge de l’accès,

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particulier. Pour le designer, le secteur des services est l’opportunité de rediversifier ses compétences et d’en acquérir de nouvelles : comme dans le cadre de l’industrie où il développait des connaissances techniques proches de celles de l’ingénieur, il développe ici des savoirs techniques liés aux réseaux, et une connaissance plus profonde des besoins culturels et des mécanismes d’échanges dans la société. Les regards de designers ne sont plus seulement croisés avec ceux des ingénieurs, mais aussi avec des sociologues et anthropologues. Pour répondre aux mutations des marchés économiques les designers ont donc su développer de nouvelles compétences, en termes d’analyse des besoins, d’outils de communication du projet (passage du plan technique au scénario d’usage), et de compétences "techniques" (passage d’une culture industrielle à une culture sociale et culturelle). Ces compétences et ces outils sont par conséquent susceptibles d’intéresser des acteurs non industriels, issus de la tradition du service, et avec lesquels le designer n’avait pas l’occasion de travailler : ainsi s’ouvrent en Angleterre des agences exclusivement consacrées au design de services, comme par exemple Livework15, qui mêle au sein d’équipes pluridisciplinaires des designers, des sociologues, des consultants en management, et des ingénieurs en informatique. Cette activité ouvre donc sur des collaborations inédites, dans le domaine des services à la personne notamment, ou encore dans le domaine des services publics, comme nous le verrons par la suite. Pour prendre un exemple du rôle possible du designer dans le secteur des services, les "boîtes mail", messageries permettant de recevoir du courrier électronique, aujourd’hui très répandues, pourraient faire l’objet d’un travail tant en termes d’ergonomie de l’interface, que du service en soi (gestion de la publicité et du modèle économique, gestion du stockage en termes de mémoire, des services liés,…). Ces choix auraient un impact direct sur l’expérience des usagers : en terme de plaisir à utiliser le service (graphisme), de difficulté ou non à l’appréhender (ergonomie), ou peuvent même engager une valeur morale : la société Google par exemple, scanne sémantiquement les contenus des mails échangés sur son serveur pour proposer une publicité contextualisée et personnalisée à ses usagers. Cela signifie qu’un programme repère certains mots à l’intérieur du 15. < http://www.livework.co.uk/ texte du mail pour y associer une publicité en rapport about-us/ > 32


avec le sujet de celui-ci. Le système permet de mieux cibler la publicité en question, de la rendre plus efficace pour les annonceurs, et de ce fait, de faire financer le service Gmail par ces derniers. Il présente donc de nombreux avantages pour l’usager : un service gratuit, des espaces de stockage plus grand, un fournisseur d’accès suffisamment solide pour être très fiable dans le temps. Néanmoins, ce scan du contenu des messages soulève des questions très fortes en termes de vie privée. En effet, comment envisager sa propre liberté alors que nos correspondances deviennent un enjeu marchand ? Jusqu’où ce type de pratiques est-il acceptable ? Que se passe-t-il le jour où ces contenus sont revendus à une autorité dictatoriale ? Ces diverses questions sont la preuve que la production de services engage donc, tout autant que la production de produits industriels, de vraies conséquences quant à la place de l’individu dans la société. En s’emparant de ce type de projets, le designer prend forcément position, ici sur la protection de la vie privée, mais de manière plus générale sur une vision de la société. Il peut ainsi faire le choix de la transparence dans le service en révélant son fonctionnement, en développant des formes qui permettent à l’usager d’en comprendre les "rouages". Au contraire, il peut choisir d’"habiller" le service de telle manière que ce phénomène soit totalement opaque au regard de ses usagers. En ne se limitant plus au produit pour proposer aussi des biens immatériels comme des expériences liées à la culture ou à l’information, le designer fait émerger des pratiques nouvelles, connues sous les noms de design de services, design d’interactions, design de scénarios, ou encore design stratégique. Ces notions, récentes, sont encore instables dans leur définition. Tout comme parfois il s’avère difficile de balayer exhaustivement les champs de la création de produits industriels, le design de service, d’interactions, le design de stratégie, le design prospectif,… recouvrent des champs larges, développent des pratiques diverses, et sont utilisés à des fins variées. En ce sens, tout comme la création industrielle n’a cessé de se redéfinir depuis son émergence, ces "nouveaux champs du design" ne se préciseront qu’à travers la pratique. Et au même titre que la création de produits, ces champs sont amenés à évoluer au fil des projets, des usages, et des enjeux politiques et technologiques du marché. 33


NOUVEAUX ENJEUX, NOUVELLES RÉPONSES Tout comme les enjeux de l’économie de marché ont évolué, les traductions de ceux-ci par les designers prennent d’autres formes : les membres du SEP ont ainsi fait le choix de se concentrer sur la production de scénarios, plus que de produits. François Jégou, l’un des membres fondateurs du groupe, s’est attaché à utiliser cette méthode depuis le début des années 1990 afin de suggérer des visualisations simples d’enjeux complexes. Plutôt que d’offrir le dessin unique d’un produit figé, la méthode du design de scénarios se propose d’envisager les réponses aux besoins des usagers sous la forme d’histoires. Pour faire face aux attentes des utilisateurs, le designer ne réfléchit plus en termes de produits, il envisage des situations, qu’il traduit en images comme des petits scénarios dynamiques. Ces histoires, souvent dessinées, mais parfois aussi livrées sous la forme d’un film ou d’un dessin animé, permettent d’introduire plus de complexité que dans un dessin unique. Elles racontent non seulement le projet mais aussi son contexte d’utilisation, parfois même son évolution dans le temps, les enjeux qu’il soulève (impact environnemental, social, économique…). Le projet est alors envisagé de façon large : ce peutêtre un produit matériel, un objet "éclaté" en plusieurs fonctions, ou encore plusieurs produits intégrés les uns avec les autres au sein d’un service, voire un service complètement immatériel. Cette manière d’appréhender le projet permet de l’envisager sous des jours très différents, et plus complets. On passe alors bien dans une logique contemporaine de relations. En décentrant la question de la production d’une nouvelle réponse vers celle de faire face à un besoin, le scénario permet une approche globale. Au croisement des champs du design-produit et du design de services, le scénario dans la création industrielle est à la fois une méthode de conception et une méthode de communication : le fait d’envisager le projet comme une séquence d’actions pour l’usager, mais aussi pour l’entreprise, permet de repérer les espaces de blocages, les contradictions, les "bugs" dans le projet mais aussi dans la gestion de l’accès à celui-ci. 34


Dans une approche de conception, il s’agit en fait de fortement re-contextualiser la consommation d’un produit ou d’un service : pourquoi j’en ai besoin ? Comment j’y accède ? Comment je m’en sers ? Qu’est-ce que cela me procure ? Qu’est-ce qu’il devient une fois que j’en ai terminé avec lui ? On est bien loin du travail du scénariste tel qu’il peut s’entendre au cinéma par exemple : ce qui compte dans le domaine de la création industrielle, ce n’est en aucun cas l’originalité de l’histoire racontée, mais bien sa cohérence interne, le déroulé méthodique de chacune des étapes et de chacun des points de vue dans une approche cohérente. On se rapproche alors presque plus, dans l’intention, d’un organigramme, dans la mesure où le scénario vise à faire apparaître des liens fonctionnels et organisationnels. Pour autant, à la différence de l’organigramme, le scénario est un outil de communication qui permet l’identification de l’usager. Si l’organigramme facilite une organisation hiérarchique, le scénario dans son déroulé chronologique permet de communiquer le projet de manière plus linéaire, dans une véritable approche d’usage. L’usage de scénarios permet alors d’appréhender l’objet , qu’il soit produit de création industrielle ou service immatériel, de la même manière. On dépasse ainsi le clivage entre secteurs industriel et tertiaire, pour concevoir une réponse d’ensemble cohérente. Lorsque la solution envisagée prend la forme d’un service immatériel, lorsqu’il s’agit par exemple de transmettre des renseignements à l’usager, le passage par un scénario, par un système narratif, permet de montrer des choses intangibles : la relation de l’usager à la personne chargée de l’informer par exemple, ou bien le circuit suivi par cette information avant de parvenir à l’usager. Cette méthode permet par ailleurs de penser en termes d’évolutions dans le temps. La notion même de scénario, plus dynamique, permet d’imaginer l’évolution de l’objet, matériel ou non, comme de ses usages, voire même sa "fin de vie", et son recyclage éventuel. On voit comment la forme même du scénario peut sembler davantage en adéquation avec les enjeux de société actuels, et notamment la question environnementale.

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L’ENGAGEMENT ÉTHIQUE Tant les champs abordés par le SEP que leur manière de traduire leurs travaux sous forme de scénarios ne suffisent pas à définir leur engagement. Celui-ci se place, tout comme pour William Morris, non pas dans leurs réalisations, mais dans l’intention générale, dans la capacité de ces designers à envisager leur impact sur la société. François Jégou, l’un des fondateurs de la plate-forme d’innovation, se présente comme un consultant en design stratégique16. Or ce terme peut-être entendu de manières très différentes : dans le cas du SEP, les stratégies développées dans les différents projets montrés sont des stratégies de durabilité au sens social ou environnemental du terme. Il s’agit de réfléchir à la manière dont le projet s’intègre dans un environnement donné, comment il est adopté par les usagers, comment il ouvre dans certains cas sur des réseaux de proximité et d’envisager de même sa fin de vie, voire son recyclage. Il s’agit donc d’une vision globale et sur le long terme d’un produit ou d’un service par rapport à des critères environnementaux ou sociaux et économiques. Pourtant, le terme de strategic design peut également être envisagé d’une manière beaucoup plus managériale : comme une manière, pour une entreprise, de concevoir ses produits en accord avec une stratégie marketing, de réfléchir au-delà de la simple conception d’objets en croisant les différents secteurs de l’entreprise. Si l’idée de stratégie est bien présente dans les deux acceptions, elle se limite dans la seconde à l’échelle de la réussite d’un produit, d’une image de marque, tandis que la vision que propose le SEP est une stratégie plus globale, prenant en compte l’impact du projet dans le sens positif (succès possible, capacité à être adopté,…) mais aussi négatif (impact environnemental, culturel,…) du terme. L’engagement de ces designers ne se mesure donc pas au domaine dans lequel ils peuvent pratiquer, ou au type de pratique qu’ils développent, c’est dans la manière de placer la collectivité au cœur de leur démarche que leur approche peut-être envisagée sous l’angle de l’Intérêt Général. Leur ambition d’imaginer un « quotidien plus durable » reste un filtre indépendant, à travers lequel ils développent leur activité de recherche, une finalité à l’ensemble 16. < http://www.sustainable-evede la pratique de leur métier. ryday.net/main/?page_id=15 > 36


Le designer, comme William Morris puis les modernes à sa suite l’ont théorisé, comme le montrent aujourd’hui Ezio Manzini et François Jégou dans le cadre du SEP, a des responsabilités, pour la simple raison qu’il participe à la création de produits destinés a priori (sauf dans le cadre de l’édition limitée) à un public large. Il est le point de rencontre des individus avec les lois du marché et de l’industrie. De ce fait, il a une incidence, de par le simple fait d’exercer son métier, en faveur ou non d’un design responsable et porteur de progrès social. Rien ne distingue a priori le designer engagé sur ces questions d’un autre designer, hormis les domaines dans lesquels il choisit d’exercer, les sujets auxquels il se consacre et les contraintes de respect de ses idéaux qu’il s’impose dans la manière de les traiter. Néanmoins, un rapprochement tout à fait troublant peut s’opérer si l’on envisage l’Intérêt Général comme une mise au service du collectif. La proximité entre l’idée de « rendre service » et le domaine du design de services nous amène à insister en particulier sur cette branche dans le cadre de notre étude. Le design de services pourrait-il donc apparaître comme le champ privilégié d’un engagement en faveur du collectif ? Pourtant, si l’on en croit la définition de l’Encyclopédie libre Wikipédia, où il est défini comme « l’activité de planifier et d’organiser les compétences humaines, les infrastructures, la communication et les composants d’un service dans le but d’améliorer la qualité de celuici, les interactions entre le fournisseur du service et ses usagers et enfin l’expérience de l’usager17 », il s’agit davantage d’efficacité du service rendu (qu’il soit ou non conforme à un engagement éthique). Il semble donc intéressant d’interroger ce domaine de la création industrielle en particulier, dans son rapport à l’Intérêt Général, ce que nous ferons par la suite en le rapprochant notamment de la question du "service public". 17. « Service Design is the activity of planning and organizing people, infrastructure, communication and material components of a service, in order to improve its quality, the interaction between service provider and customers and the customer’s experience. » < http:// en.wikipedia.org/wiki/Ser vice_ design >

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3/SUSPICION :

DISCOURS CONTEMPORAIN ET ENGAGEMENT

Comme on le voit, ce qui caractérise l’engagement d’un designer passe à la fois par sa capacité de prise de recul et de théorisation de son travail, sa capacité à expliquer sa démarche et la manière dont elle s’incarne en application. Assez ironiquement, le designer et enseignant Jean-Louis Fréchin note dans un billet d’humeur : « Le (bon) design est critique par essence, ce n’est peut-être pas la peine de le labelliser comme tel, sauf à en faire un marché18 ». Cette remarque traduit bien combien cette dimension d’allerretour critique du designer sur sa propre pratique est présente dans l’histoire de la création industrielle, et résonne comme un avertissement pour le designer engagé : un avertissement contre le risque de voir son discours « récupéré » au profit de logiques commerciales. Par exemple, les designers du Sustainable Everyday Project ont choisi de diffuser leurs recherches à travers une exposition itinérante qui parcour t le monde entier. Cette exposition leur permet de diffuser les scénarios retenus dans le cadre de leurs études, mais sur tout, de communiquer autour de leur méthode et de leur démarche. Tout comme William Morris développait en son temps des discours publics sur la création industrielle et ses enjeux sociaux, cette exposition 18. < http://www.nodesign.net/ blog/index.php/post/2009/03/08/ est un moyen de sensibiliser le public aux enjeux L i f t - 0 9 % 2 C - l e s - c h e m i n s - d u actuels de la production de biens et de services design.... > 41


dans le monde. La plate-forme ser t aussi à l’organisation de workshops, au sein desquels les étudiants en design sont amenés à collaborer et à s’initier aux problématiques que pose cette « vie quotidienne durable ». L’exemple du SEP est assez révélateur d’un phénomène profondément lié à l’engagement : celui-ci se traduit non seulement en actions, mais il s’accompagne d’une forme de pédagogie de lui-même ; ici, l’activité quotidienne de la plate-forme s’articule avec tout un dispositif de communication autour de ses raisons d’être, de ses méthodes, de sa pratique. Finalement, au-delà même de la qualité des scénarios proposés, c’est leur valeur d’exemple au sein d’une pratique engagée, c’est le fait même qu’ils existent, qui importe. Il est intéressant de confronter cette pratique à celle de William Morris qui, on l’a vu, s’est trouvé limitée, en termes de production d’objets, à de petites séries ayant une fonction de vitrine (protodesign). De même, le Bauhaus était un espace de théorisation et de pédagogie de la pratique du design ; si certaines recherches comme celles de Marcel Breuer en ont fait un espace célèbre pour ses réalisations, l’engagement des membres du Bauhaus est plutôt passé par une production écrite théorique sous la forme d’essais. On est alors en droit de se demander, de Morris & Co. au Sustainable Everyday Project, si les productions des designers engagés ne sont pas condamnées à être davantage l’objet d’expositions ou d’ouvrages théoriques que d’une réelle diffusion au sein de la société, de la vie courante. Au-delà de la dimension « manifeste » des expositions, au-delà de la prise de recul théorique, quelles sont les opportunités pour le designer de pratiquer son engagement dans des objets ou des services au quotidien ? L’exemple de Jean Prouvé tendrait à nous laisser penser que ce type d’engagement peut se contenter des actes. Mais n’a-t-il pas luimême souffert de voir sa société rachetée, de voir certains projets publics abandonnés ou fortement réduits ? Par quels sacrifices et concessions est-il passé ? Par ailleurs, que resterait-il de son engagement personnel s’il n’avait collaboré avec Le Corbusier, qui a théorisé autour de ces questions, permettant ainsi une lecture de certains de leurs choix idéologiques et formels ? 42


L’équilibre entre la pratique professionnelle, la réalisation finale, le projet tangible et l’engagement personnel, théorique, l’ambition projetée est parfois difficile à atteindre, d’où la volonté des designers engagés d’exprimer des visions que parfois ils ne peuvent traduire concrètement au sein de leurs projets. Aujourd’hui, si le discours du SEP (et d’autres designers engagés, notamment au Royaume-Uni, dans une approche plus sociale de la production et de la consommation) s’impose comme un outil très important face au « tout marketing », il ne peut néanmoins se limiter au seul aspect critique du marché, et se doit de sortir de la pratique du scénario pour réellement trouver des applications concrètes. En effet, les scénarios prospectifs permettent d’engager des visions alternatives de la consommation de biens et de services, mais ils ne peuvent faire l’économie du réel pour être porteurs d’une amélioration sociale. Au croisement du monde de l’industrie et de ses responsabilités envers le consommateur, le designer est le point de rencontre des exigences du marché et des besoins de l’usager. C’est dans cette relation entre une recherche du "mieux" et les contraintes du marché que se jouent ses capacités de concepteur. En se déparant de ce pan du concret, en ne proposant plus que des projets de "vitrine" à valeur pédagogique qui ne seraient pas réellement destinés à exister, le designer prend le risque d’affaiblir la portée de son engagement. Christian Salmon, dans son essai sur le marketing, Storytelling, paru en 2007, évoque la manière dont ce domaine a évolué vers des systèmes narratifs assez similaires à la technique du design de scénarios, qui conduisent le consommateur à s’identifier pour consommer plus, et de manière plus convaincue. À cet effet, il cite de nombreuses tendances pour appuyer son discours, notamment l’omniprésence de l’humain dans les discours des marketeurs : tout comme le designer propose de plus en plus des scénarios, le commercial s’empare des mécanismes narratifs pour permettre une identification rapide et directe du consommateur. Et cette méthode remporte un succès retentissant dans les milieux du management d’entreprise, car elle a fait ses preuves. Les discours 43


publicitaires se focalisent de plus en plus sur l’individu et son histoire personnelle. Ainsi, il devient extrêmement complexe de distinguer clairement le discours du designer qui dit replacer l’usager et ses besoins au cœur de la démarche de projet, de celui du commercial. Christian Salmon cite pour preuve l’ouvrage de Seth Godin, Tous les marketeurs sont des menteurs : « Tous ces groupes […] se croient au cœur et non aux marges de la société et souhaitent passionnément que l’on s’occupe d’eux19 ». L’enjeu est donc de développer un discours qui conforte l’usagerconsommateur dans sa vision du monde et le séduise dans cette perspective. Christian Salmon fait notamment référence, à ce sujet, à la notion de « rendement social à long terme » 20, expression utilisée par l’ONG Acumen Fund pour « séduire les fondations qui cherchent à se faire un nom en finançant des organismes ayant une approche non traditionnelle de la philanthropie ». Pour lui, ce genre d’expressions ne sont que des oxymorons utilisés dans les sphères du marketing sous le nom de « suspension provisoire d’incrédulité » ; en un mot, une expression toute faite destinée à déstabiliser le consommateur pour l’amener à consommer un produit. Il s’agit donc à la fois de conforter l’individu dans l’idée que le marché est à l’écoute de ses attentes, mais à plus grande échelle, que ce sont des logiques sociales qui animent celui-ci. Dans le domaine du design, il est intéressant de voir comme certaines structures ont conscience de ce rapprochement : l’agence Idéo, par exemple, fondée à Londres en 1969 par Bill Moogdridge, se distingue en particulier par son approche globale qui vise à « traduire des idées en produits prêts à fabriquer21 ». Cette agence, 19. Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et qui compte parmi les entreprises de design les plus à formater les esprits, Paris, éd. La prospères du monde22, a ainsi travaillé sur des objets Découverte, Cahiers Libres, 2007, qui ont participé de l’identité de marques telles p. 38. qu’Apple, Black et Dekker, Nike, British Airways,… 20. Ibid., p. 39.

21. Charlotte et Peter Fiell, Design industriel de A à Z, Taschen, Köln, 2003, p. 111. 22. Ibid 23. < http://www.ideo.com/thinking/approach >

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Revendiquant une activité de design stratégique, l’agence présente sur son site la méthode du Storytelling comme une des clés de base de sa pratique du design23. Le groupe ne se revendique pas d’un engagement par ticulièrement social, tel


qu’on a pu le voir dans le cas du groupe du SEP. Pour tant, on ne peut s’empêcher de noter combien l’humain est au centre de son discours. Les membres de l’agence résument leur approche en ces termes : « La pensée du designer est une approche qui mêle sensibilité personnelle et méthodes de résolution des problèmes posés, le tout dans le but de faire coïncider les besoins de chacun avec les technologies adaptées et des systèmes commerciaux viables. En d’autres termes, le design est une pratique d’innovation centrée sur l’humain24 ». Ce discours met en évidence toute l’ambiguïté du Storytelling. En effet, il n’est pas sans rappeler la description que fait Christian Salmon au sujet des éléments structurant la rhétorique du nouveau capitalisme à partir des années 1990 : • « le premier de ces éléments va se manifester sous la forme d’une injonction constante au changement ; • le deuxième concerne le management des émotions, inscrit dans un processus général de manipulation et de marchandisation, qui accompagne la constitution d’un nouveau "sujet" du capitalisme (consommateur, salarié ou manager ) en tant qu’ego émotionnel ; • le troisième souligne le rôle du langage et en particulier de l’utilisation des histoires dans la gestion de ce moi émotionnel25 ». L’idéal-type de l’entreprise moderne à l’ère du Storytelling est, selon lui, exclusivement tourné vers la satisfaction des besoins immatériels ou culturels des humains. Ainsi, à travers le fait de vendre n’importe quel produit, matériel ou non, le commercial comble un besoin d’être conforté dans une certaine vision du monde : « j’achète cette marque car je partage ses valeurs ». Pour Christian Salmon, il 24. Ibid., “Design thinking is an s’agit désormais de produire des « fictions utiles ». approach that uses the designer’s Le design comme « pratique d’innovation centrée sur l’humain », tel qu’il est décrit par le groupe Idéo est assez équivoque : s’agit-il d’innover en faveur de l’humain comme cible marketing en anéantissant son recul critique, ou de penser des innovations pour que les Hommes vivent mieux ? Comment distinguer les

sensibility and methods for problem solving to meet people’s needs in a technologically feasible and commercially viable way. In other words, design thinking is human-centered innovation.” Tim Brown 25. Christian Salmon, Storytelling, La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, op. cit., p88.

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méthodes d’élaboration de scénarios utilisées par le designer pour penser son projet dans un contexte global, des procédés narratifs du commercial qui visent à affaiblir le recul critique du consommateur ? Idéo se présente comme un cabinet de conseil en design global. Leur engagement, en première ligne de leur site, est de créer de « l’impact » à travers la démarche de design. Par le terme d’impact, les membres du groupe entendent deux choses : autant une stratégie forte et claire, facile à assimiler pour le consommateur et qui lui permette d’identifier la marque, qu’une réflexion plus large, visant à éveiller les industriels et les usagers aux enjeux de nouvelles problématiques liées à la pauvreté, l’écologie ou la santé. Leur production est donc aussi bien d’ordre « marchand » (contrats avec des clients), que de l’ordre de la théorie, notamment à travers la publication d’ouvrages et d’articles qui proposent des analyses sur les enjeux de la création contemporaine (généralement accessibles gratuitement sur leur site). Leur activité de projets mêle aussi bien des contrats avec des entreprises du secteur privé (Samsung, Procter & Gamble, Nokia, Muji, Intel,…), que des partenariats avec des institutions publiques (National Healthcare Service, Royal Mail,…), ou des structures à but non-lucratif (Croix Rouge Américaine, Fondation Rockfeller, MoMA,…). Cette diversité de clientèle prouve bien que l’enjeu de produire des services de qualité n’est pas propre au secteur marchand : si les designers de l’agence sont capables de produire de la 26. Etymologiquement, point de valeur ajoutée, c’est-à-dire une meilleure ergonomie, focalisation. Dans ce contexte, ce sont les centres d’intérêt de un meilleur confort, une meilleure expérience dans l’équipe que l’on va retrouver d’un l’usage d’un produit ou d’un service, ces qualités projet à l’autre et qui balisent en peuvent aussi se retrouver en dehors du secteur quelque sorte leur champ d’activités. Le terme de focus appartient commercial. La notion de valeur ajoutée ne désigne au domaine de la photographie donc pas exclusivement la sphère marchande, les (ce sur quoi l’objectif fait la mise au point, on parle aussi de focale), en bénéfices retirés d’une telle approche peuvent journalisme (précisions concernant s’entendre au sens d’une meilleure qualité. C’est une information, petit point supcertainement ce passage par l’idée de valeur ajoutée plémentaire) et en informatique. Dans ce contexte, il renvoie proqui permet aux membres de l’agence Ideo d’exercer bablement par analogie au champ dans des domaines si variés, tout comme la souplesse de la photographie et à celui du journalisme. de leur méthode. 46


Présentés sous le titre de « focus »26, les différents enjeux qui balisent leur pratique traduisent leur manière d’aborder les projets plus largement qu’à travers la simple production marchande. Ils sont présentés sous la forme de questions simples et évoquent le quotidien pratique de chacun, comme une traduction de prémices de solutions. Pour introduire leurs questionnements liés à l’avenir de la mobilité, par exemple, le cabinet passe par la question : « Dans cinq ans, est-ce que ma montre aura remplacé mon assistant personnel ?27». On est ici exactement au cœur d’une démarche narrative qui vise la reformulation d’enjeux complexes à travers des images simples où chacun peut se reconnaître. Si ces procédés favorisent l’indentification, tout comme ceux des Storytellers, ils ont une vocation problématique for te qui les distingue d’un simple discours marchand visant à ébranler les barrières critiques du consommateur. On retrouve par ailleurs dans le discours du groupe SEP les mêmes mécanismes narratifs, la même centralité de l’individu et de ses besoins, la même idée transversale d’un « merveilleux changement » 28 en faveur d’un progrès social ou individuel. On le voit donc autant chez Ideo que dans le Sustainable Everyday Project, nombreux sont les designers aujourd’hui qui revendiquent le fait de raconter des histoires pour faire passer un message. Si leurs méthodes de communication sont étrangement similaires aux outils des Storytellers, on peut néanmoins relever des différences assez flagrantes entre les deux : En premier lieu, si le discours des Storytellers est plutôt tourné vers l’histoire de la marque ou fondé sur une lecture d’événements déjà advenus, la communication du designer est, en revanche, focalisée sur un avenir à plus ou moins long terme, que l’on tente de rendre préhensible simplement. La pratique narrative est donc retournée dans ce cas, puisque chez le designer, elle s’assume comme une lecture possible (activité d’inclusion) par opposition au mécanisme décrit par Christian Salmon qui tend plus à exclure 27. In five years, will my whistwatch les autres lectures possibles d’une situation. On peut be my personal assistant ? d’ailleurs le constater formellement, dans la mesure 28. Christian Salmon, Storytelling, la où les scénarios décrits par les membres du SEP ne machine à fabriquer des histoires et à tendent pas à se substituer à la réalité : les images formater les esprits, op. cit., p. 89 47


sont dessinées, ou prennent la forme de montages photographiques, qui donnent à voir un changement possible, mais ne l’imposent pas comme une réponse définie. On est dans la proposition, ouverte, volontairement inachevée, et "redescriptible"29. Par ailleurs, sur cette même idée d’inclusion et d’exclusion, le designer se distingue peut-être du Storyteller par sa capacité à construire des scénarios collectifs, là où le discours commercial est exclusivement centré sur l’individu. Ainsi, le mécanisme du Storytelling décrit par Christian Salmon nous pose en héros de notre propre existence, renvoyant à chacun une image valorisante de lui-même mais de fait, étroitement fermée à tout autre scénario. « La consommation comme seul rapport au monde30 ». Ce type de discours est d’autant plus inquiétant que la dimension collective semble capitale à la construction de l’Intérêt Général : l’historien politique Pierre Rosanvallon insiste sur ce point, assumant comme Christian Salmon l’émergence d’une « société de la particularité », mais précisant : « Il ne faut pas comprendre celleci sur le mode réducteur d’un passage du collectif à l’individuel, correspondant à la simple désagrégation d’une cohérence antérieure. Ce n’est pas la société qui s’est défaite, mais le mode de composition du social qui s’est transformé31 ». Si les deux auteurs se rejoignent sur les dangers de ce changement de paradigme et les caricatures qu’il entraîne32, Pierre Rosanvallon, au contraire des commerciaux, réfute l’idée ambiante selon laquelle il n’y a plus de construction collective possible. C’est aussi ce genre de posture que l’on retrouve dans les scénarios décrits par les membres du SEP ou dans la construction de certains 29. < http://sustainable-everyday. net/scenarios/?page_id=28> services de proximité33. 30. Christian Salmon, Storytelling, la machine à raconter des histoires et à formater les esprits, op. cit., p.42 31. Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique, Paris, Seuil, Les livres du Nouveau Monde, 2008, p.107. 32. Ibid., p. 312. 33. http://www.participle.net/ projects/view/5/101/

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Si le travail des designers et celui des Storytellers peuvent sembler similaires en apparence, l’usage qui en est fait dans ces deux domaines est donc radicalement différent. Le Stor ytelling décrit par Christian Salmon demeure une méthode de communication, qui comporte certes des risques non négligeables, mais qu’il faut bien placer en perspective d’une intention de départ : c’est dans


l’intention que se joue l’engagement des designers. Utilisés comme un outil à visée commerciale au service d’enjeux économiques, les systèmes narratifs peuvent aussi bien servir à communiquer des enjeux beaucoup plus complexes de construction du collectif, de cohésion sociale. C’est pourquoi, derrière l’intention avouée ou non de ces discours, le meilleur moyen d’évaluer tel ou tel projet émergent reste de constater ses impacts concrets sur la société. Le travail de scénarisation tel qu’il est pratiqué par les membres du SEP, s’il ne constitue pas forcément l’essentiel des activités des structures de design de service, pourrait s’apparenter, comme on l’a vu au sujet de William Morris, à une forme de "proto-design", de vitrine de pratiques préférables, destinées à faire réfléchir. On le voit donc à travers les exemples de William Morris, du SEP et d’Ideo, le travail du designer ne se limite vraisemblablement pas à la production d’objets (matériels ou serviciels) dans un contexte marchand, mais peut ouvrir plus largement sur des problématiques d’avenir, de recherche d’un progrès pour la société. Le designer peut ainsi donner à voir d’autres perspectives d’évolution, davantage centrées sur l’humain. Pourtant, ces initiatives restent justement limitées, en termes de diffusion, à des petites séries qui ont valeur d’exemples. Comment pourrait se traduire cette capacité à se projeter dans l’avenir au sein d’une pratique professionnelle "quotidienne" ? Le contexte d’économie marchande dans lequel s’inscrit la démarche de création industrielle semble a priori un frein majeur à une pratique d’Intérêt Général : le simple caractère marchand de la création industrielle apparaît d’entrée comme contradictoire à tout engagement en faveur d’un "mieux" social. Comment le designer se positionne-t-il donc dans ce contexte ? C’est peut-être en intégrant le caractère problématique de la notion de progrès dans sa pratique, que le designer assume toute l’ambiguïté de son métier, entre idéaux sociaux et dynamiques d’économie marchande. En effet, la notion de progrès, parce qu’elle pose historiquement les sciences et techniques dans une forme d’opposition à un "état de Nature" qui lui serait antérieur, ne permet 49


pas de questionner la nécessité des choses. L’idée de progrès engendre une dynamique qu’il convient de re-questionner : a-t-on réellement besoin d’un "mieux" et quelle serait la nature de celui-ci ? Par cette simple question, le designer peut rompre le cercle de la logique marchande et inverser le point de vue, en le centrant sur l’usager en tant qu’Homme, sur des logiques sociales, humaines. C’est cette prise de recul quant aux logiques productivistes qui lui permet d’opérer un glissement critique vers des notions telles que l���Intérêt Général. Plutôt que de produire automatiquement de nouveaux objets et de nouveaux services, il peut chercher des formes différentes de vie quotidienne qui prennent en compte la société dans sa globalité. Cette tâche nécessite une prise de recul générale par rapport à son activité : il doit se détacher suffisamment des outils et des techniques qui régissent la mise en œuvre du projet, pour réfléchir profondément à ce qu’il cherche à véhiculer, et à la meilleure manière de le diffuser. On peut envisager qu’intégrer une ambition générale à l’arrière-plan de sa pratique quotidienne lui permette cette prise de recul critique par rapport au monde, sorte de mise en perspective de son travail au sein de celui-ci. Ce jeu d’extractions-inclusions entre le faire et le penser lui ouvrirait ainsi la possibilité d’articuler la réalité de l’économie marchande avec son dynamisme de créateur. Mais pour bien envisager cette double approche, il convient avant tout de baliser ce qu’est l’activité d’un designer, d’essayer de lui trouver une essence à travers les multiples pratiques qui se développent. En effet, de par la diversité des champs dans lesquels le designer intervient et la démarche protéiforme qu’il développe, il est parfois difficile de comprendre sur quels critères il se définit lui-même.

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4/ PRISE DE PERSPECTIVE :

CHAMPS DU DESIGN

« De retour des missions auxquelles Kublai l’affectait, l’ingénieux étranger improvisait des pantomimes que le souverain devait interpréter (…). Mais que ce fut clair ou obscur, tout ce que Marco montrait avait le pouvoir des emblèmes, qu’on ne peut, les ayant vus une fois, oublier ni confondre. Dans l’esprit du Khan, l’empire se reflétait sur un désert de dates éphémères et interchangeables comme des grains de sable, desquels émergeaient pour chaque ville et provinces les figures évoquées par les logogriffes du Vénitien » Italo Calvino, Les villes Invisibles34

34. Italo Calvino, Les villes invisibles, éd.. originale Turin 1972, Paris, Seuil/ Points, 1996, p.30

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La définition du design proposée par Roger Tallon dans le Grand Larousse Encyclopédique35 envisage le design dans une acception très large, plus centrée sur la démarche que sur les champs dans lesquels intervient le designer. Pour envisager le design autrement que dans son rapport à l’économie marchande et à la production industrielle, le fait de l’envisager à travers le prisme de la démarche permet peutêtre une redéfinition plus "poreuse" du designer. Comme le designer a su transformer ses liens avec la production purement matérielle du secteur industriel, pour proposer ses compétences dans le secteur tertiaire (design de service), peut-être a-t-il des compétences à offrir dans l’espace de l’engagement social ? Comment se définit-il alors ? Quelles sont les caractéristiques de sa pratique ? qu’a-t-il à offrir dans ce domaine particulier ? L’Icsid (International Council of Societies of Industrial Design) est une association à but non-lucratif visant à promouvoir le design à l’échelle internationale, fondée en 1957 d’après une idée de Jean Viénot, elle est maintenant basée à Montréal et exerce une influence mondiale sur la création industrielle, par 35. Roger Tallon, Grand Larousse son activité de soutien, les événements qu’elle Encyclopédique, op. cit. « Ce n’est organise ou encore sa contribution dans les ni un Art, ni un mode d’expresdomaines de la recherche et de l’enseignement du sion mais une démarche créative méthodique qui peut-être génédesign. À l’origine d’une des premières définitions ralisée à tous les problèmes de de la création industrielle en 1959, l’association conception ». 53


définit aujourd’hui cette discipline comme : « une activité créatrice dont le but est de présenter les multiples facettes de la qualité des objets, des procédés, des services et des systèmes dans lesquels ils sont intégrés au cours de leur cycle de vie. C’est pourquoi [le design] constitue le principal facteur d’humanisation innovante des technologies et un moteur essentiel dans les échanges économiques et culturels36 ». Selon cette définition, les champs du design apparaissent donc largement ouver ts, ce qui peut expliquer la difficulté que l’on éprouve à les cerner. En revanche, cette définition envisage justement le design dans une approche beaucoup plus large que la simple conception marchande. Par ailleurs, l’Icsid ne semble pas limiter le design à un simple travail de conception, comme le montre bien la suite de la définition, qui vise à préciser les objectifs de cette pratique : « Le design a pour objectif de découvrir et d’assurer des relations structurelles, organisationnelles, fonctionnelles, sensibles et économiques […]. [Il] s’attache à des produits, des services et des systèmes conçus au moyen d’outils, d’une organisation et d’une logique impulsés par l’industrialisation – même lorsqu’ils ne sont pas fabriqués en série. Appliqué à la conception, l’adjectif « industriel » doit être associé au mot industrie ou à sa signification de secteur de production, voire à son ancienne définition « d’activité industrieuse ». Ainsi, le design est une activité qui implique un large éventail de professions dans lesquelles produits, services, graphisme, architecture intérieure et architecture ont un rôle à jouer. » En incluant de nombreux domaines de création dans la définition du design, l’Icsid insiste sur le caractère transdisciplinaire de ce champ d’activité mais aussi sur sa centralité, au confluent de différentes professions. De ce fait, loin de définir des champs d’intervention propres au designer, cette transversalité laisse au contraire penser le design plus comme le lieu d’une rencontre de 36. <http://www.icsid.org/about/ compétences très différentes. Néanmoins, un élément about.html > définition reprise et traduite en français sur le site de d’indice quant à la particularité de la démarche du l’APCI (Agence pour la promotion designer transparaît dans l’idée de "relations" entre de la création industrielle). Il est les différentes facettes d’un objet, d’un service ou intéressant de noter que l’APCI propose la même définition pour d’un procédé. Le designer serait donc celui qui sait le design et la création industrielle. donner cohérence à ces multiples facettes, qui sait <http://www.apci.asso.fr/design/ s’associer, et serait de ce fait même défini par ses index.php > 54


capacités de transversalité. Cette manière d’envisager les choses paraît d’autant plus plausible que le mot « relation » n’est pas propre à l’Icsid : on le retrouve également au cœur de la définition des activités du Sustainable Everyday Project. Dans une cer taine mesure, on pourrait alors envisager que le designer apparaisse dans chacun de ses domaines d’intervention comme celui qui a pour rôle de "donner forme à ce qui pourrait être autrement" Issu des Arts décoratifs, le designer est celui qui sait représenter, à l’origine par le dessin, des idées abstraites ; qui sait, dans le cadre de la création de produits, donner une forme à un assemblage, dans un dessin à la fois cohérent et esthétique. Le dessin est à la fois l’outil de conception du designer, mais aussi son outil de communication au sein de l’équipe, ou face à son client. Le XXe siècle a vu se développer de nombreux outils en complément du dessin, tels que la photographie, la modélisation en 3d…qui offrent une visualisation plus réaliste et précise du projet. Mais il n’en reste pas moins que ces outils ont pour le designer la double fonction d‘aider à concevoir pour lui-même, mais de donner à voir aussi. Cette présence de la représentation par le dessin est très importante et lourde de sens pour comprendre ses capacités : en effet, s’il est capable de travailler sous forme de plans avec l’ingénieur, il n’en privilégie pas moins le médium moins précis du croquis en perspective. Ce phénomène s’explique probablement du fait que le croquis en perspective offre une idée de l’objet tel qu’il serait perçu par son usager. On est ici dans « l’emblème » évoqué par Italo Calvino (cité en exergue), dans l’image marquante qui permet à chacun, quel que soit son domaine d’expertise, de se sentir concerné ou à même de comprendre le projet. Cette double dimension de la représentation est assez comparable à la dimension du scénario tel que l’envisage François Jégou : la représentation, qu’elle passe par le dessin de l’objet ou par une histoire en images permet à la fois de concevoir le projet et de le communiquer. Le designer se place ainsi au croisement du fonctionnement de l’objet et de la compréhension qu’en a l’usager. 55


À ce titre, il est amené à maîtriser une culture artistique, une culture des signes culturels qui lui permet de toucher un public large, mais aussi une culture technique et pointue qui lui permet d’entrer suffisamment profondément dans la conception de l’objet pour que celui-ci fonctionne. Le designer est donc bien celui qui « donne forme », qui modèle le projet selon la double contrainte de le rendre à la fois productible (il s’agit de le confronter aux réalités techniques de fonctionnement, de production, de maintenance), et "préhensible" par l’usager. Tout intangible que puisse apparaître le domaine des services a priori, il est néanmoins fait de formes, de signes,... que le designer se doit d’articuler pour faire émerger une cohérence interne au service, pour tisser les liens fonctionnels et organisationnels de celui-ci. Cette tâche passe, par exemple, par le fait d’envisager les espaces de contacts de l’usager avec le service, les éléments qui feront l’identité de ce dernier, les aspects profondément matériels avec lesquels il va falloir négocier. Prévoir qu’il faille des téléphones dans un ser vice téléphonique peut ainsi ouvrir sur le fait de dessiner la plate-forme d’accueil de l’usager, la manière de le faire attendre ou justement de concevoir le serveur du service pour limiter les temps d’attente. Si l’usager ne perçoit en définitive que l’efficacité de son interlocuteur, la prise en compte de tous les aspects permettant cette fluidité aura néanmoins fait l’objet d’un travail minutieux de design, à la fois matériel et immatériel, rationnel et culturel, qui aura permis de donner forme à chacun des éléments du service. L’autre compétence propre au designer, au-delà de sa capacité à "donner forme", serait son aptitude à identifier "ce qui pourrait être autrement" ; au sens où le designer sait identifier non seulement les points de blocage dans un système, mais aussi les leviers pour débloquer. Par exemple, les designers du SEP proposent des modélisations de « stratégies de vie désirables37 » : à partir d’initiatives émergentes, de problématiques contemporaines, ils font force de créativité pour envisager des solutions, ou du moins ouvrir 37. <http://www.sustainable-everyday.net/main/?page_id=6> les esprits aux alternatives possibles. Il ne s’agit pas 56


de tout révolutionner, mais justement de construire des projets dans des espaces où l’amélioration sociale est possible. Le travail des membres de l’agence LiveWork, basée à Londres, montre bien cette capacité à repérer "ce qui pourrait être autrement", les espaces d’une amélioration possible. Cette agence anglo-saxonne regroupe des designers, des ingénieurs, des anthropologues, des commerciaux, des consultants en management et des entrepreneurs autour de l’élaboration de services innovants. Leur activité, exclusivement tournée vers la création de services, est mue par l’idée que la création de produits n’est plus aujourd’hui la seule manière de répondre aux besoins de la société38. En appliquant ces méthodes pour le compte de la société StreetCar par exemple39, l’agence a ainsi permis à l’entreprise de par tage de voitures de gonfler son chiffre d’affaire entre 2004 et 2006. La société, qui proposait l’usage d’une voiture partagée moyennant un abonnement, avait fait appel à l’agence LiveWork car le nombre d’usagers stagnait à un chiffre raisonnable mais modeste. En étudiant la structure de StreetCar, les membres de LiveWork ont réalisé que ces freins au développement étaient simplement liés à des problèmes d’ergonomie du site Web qui rendaient la réservation fastidieuse. En redessinant le site, les designers de LiveWork ont mis en évidence les avantages pratiques du système avant son caractère écologique ; présentant ainsi le projet comme un moyen de se déplacer plus souplement, bien avant un engagement écologique, ils ont su gagner de nouveaux clients, peu concernés par la question écologique, et peu enclins à faire des efforts personnels dans ce sens. Les designers ont par ailleurs développé un service de réservation téléphonique permettant encore d’alléger la procédure. Depuis, le service StreetCar est l’un des plus gros succès parmi ce type d’initiative avec 30 000 membres, grâce à une ergonomie simple et pratique. Dans cet exemple, les compétences 38. <http://www.livework.co.uk/ du designer se sont bien appliquées à repérer des what-we-do/service-strategy leviers pour améliorer une situation, plus qu’à tout 39. <http://www.livework.co.uk/ re-concevoir depuis l’origine. our-work/Streetcar 57


Cette manière, pour le designer, d’envisager les espaces d’amélioration possibles est ici particulièrement frappante : le service existant souffrait plus d’une complexité dans la manière d’y accéder, que de réels problèmes de conception. C’est donc davantage les relations entre le service et l’usager qui ont été repensées à travers le site et un service de réservation téléphonique, que l’offre de service en soi. Il s’agit donc bien de modifier les choses, de les améliorer, plutôt que de les remplacer. C’est en cela que le designer bénéficie d’une certaine autonomie par rapport aux logiques de l’économie marchande : sa capacité à identifier des espaces d’amélioration possibles lui offre des voies alternatives au fait de toujours remplacer un objet par un autre plus performant. Dans cette perspective, le créateur industriel est donc concepteur "d’outils", le produit proposé est rarement un but en soi : une voiture par exemple, est avant tout un moyen de se déplacer entre deux points ; c’est-à-dire, au-delà même de l’objet, un outil destiné à remplir une fonction de déplacement. Pour preuve, une petite voiture citadine de type Smart présente des caractéristiques très différentes d’un 4X4, et ce, dans le but de s’intégrer au mieux à l’environnement urbain, de remplir au mieux sa fonction de déplacement, de stockage dans un milieu contraint en termes de place… Si le travail du designer dans le milieu automobile est souvent rapproché de manière assez caricaturale de celui d’un styliste, le dessin d’une voiture est pourtant régi par des questions d’usage. Même dans ce contexte précis où l’objet répond beaucoup à un désir de propriété, de reconnaissance sociale, c’est la fonction originelle de déplacement qui permet de guider le dessin de l’objet. Si les designers contemporains ont su se détacher du fonctionnalisme tel qu’il a été théorisé par Louis Sullivan40 au début du XXe siècle, la fonction reste néanmoins définitivement et intrinsèquement liée à toute forme de création 40. Louis Sullivan, architecte améindustrielle. C’est pourquoi on peut envisager le ricain (1856-1924), il est célèbre designer comme concepteur d’outils, de "moyens." pour ses gratte-ciel dont le Chicago auditorium Building, mais surtout pour la phrase « Form follows function » (La forme suit la fonction) qui résume bien les théories du fonctionnalisme.

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S’il a émergé de la révolution industrielle et lui reste traditionnellement lié, il a su suivre les mutations économiques et techniques du siècle


et adapter sa pratique aux attentes de la société. Dès lors, il apparaît clairement que c’est bien sa démarche qui le caractérise et non pas ses champs d’intervention. Il se distingue donc par un regard transversal por té aux choses, qui lui permet de les envisager selon divers axes et d’en évaluer la cohérence. Dans la pratique de son métier, il repère les espaces de blocage, et travaille à proposer des solutions plus fluides pour améliorer la valeur d’usage des objets qu’il propose. Il s’agit à la fois de déceler les attentes des usagers, mais aussi de rendre accessibles les réponses à ces attentes. En coordonnant la forme et le fond, le service rendu et la meilleure manière de le rendre, le designer est bien celui qui « donne à voir ce qui pourrait être autrement ». Il offre à ses usagers des modélisations qui leur permettent de s’emparer de la question ou de sa solution. L’objet créé fait sens, et ce sens dépasse et unifie les contraintes techniques de production, les contraintes d’usage, les contraintes économiques… En cela, on pourrait envisager le designer comme un "expert de la transversalité" : ce regard qu’il porte aux choses, à différentes échelles et selon différents points de vue, cette volonté de ne pas segmenter, apparaît dans ses projets. De par son origine industrielle liée à la production de masse, il a appris à toucher des publics larges très différents, et c’est en cela qu’il propose des visions transversales, dont chacun, individuellement peut s’emparer, s’outiller. Que ce soit dans le domaine de l’objet ou du service, le designer propose donc des modélisations ouvertes à l’appropriation. Cette capacité d’allers-retours du général au particulier tant en ce qui concerne la globalité du projet que ses aspects les plus infimes, ou des visions de la société dans son ensemble jusqu’à l’usager pris isolément, lui permet de toucher à la fois chacun et tout le monde. Le designer en cela ne peut-il pas être le vecteur pour la société de visions, de valeurs telles que l’Intérêt Général ? Grâce à son habileté à envisager comment l’action de chacun isolément peut déboucher sur des dynamiques plus grandes à d’autres échelles, le designer ne serait-il pas un allié potentiel pour l’État dans la construction de l’Intérêt Général ? 59


Quelle forme pourrait prendre l’intervention du designer dans un tel domaine ? Saurait-il plus qu’un autre créer des dynamiques, des prises de conscience à la fois collectives et individuelles autour de cette question ? Comment se positionner face à l’enjeu politique que représente la notion d’Intérêt Général ? Jusqu’où la place du designer pourrait-elle trouver une légitimité ?

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TEMPS 2 EXPLORATION, DOMAINES DE LÉGITIMITÉ 1 // INTUITION Design de Service Public ?

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2 // OBSERVATION L’exemple de la Grande Bretagne

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3 // SUSPICION Vers d’autres espaces ?

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TEMPS 2

EXPLORATION DOMAINES DE LÉGITIMITÉ


Si le designer est capable d’imaginer des solutions ergonomiques à des problèmes qui dépassent le simple domaine de la création d’objets ou de services, qu’est-ce qui pourrait pour autant légitimer son intervention dans la sphère du politique ? Comme le prouve l’activité d’agences telles que Livework, le designer a su s’adapter aux mutations de la société en proposant ses compétences dans le secteur des services. En France, la question des services publics représente un enjeu politique et économique important : le secteur public possède un poids certain dans l’économie nationale, tant par les personnes qu’il emploie (notamment dans la fonction publique), par ses dépenses, mais aussi par le nombre d’usagers qu’il touche, du fait même qu’il tend à l’universalité. Est-ce que le rapprochement entre l’Intérêt Général comme finalité de l’action de l’État et le designer ne peut pas s’opérer justement au niveau des services publics ? Ne serait-ce pas là un espace d’intervention pour lui dans ce domaine, un espace de "concrétisation" de l’Intérêt Général ? Comment définir une place propre au designer, en accord avec ses compétences, au croisement de sa capacité d’analyse et de sa capacité à produire des solutions appliquées ? Que serait un designer "force de proposition" dans un cadre politique ?

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Néanmoins, malgré les grandes capacités du designer à adapter sa démarche au contexte dans lequel il intervient, il ne faut peut-être pas surestimer son rôle. Celui-ci est loin d’être établi ou même clair : si le service public se distingue par sa dominante immatérielle, d’enjeu politique, de Droit… le créateur industriel est quant à lui culturellement attaché à la matérialisation et au système marchand. A-t-il vraiment sa place dans ce domaine ? Avant toute chose, il convient peut-être d’envisager le service public non pas d’un point de vue de designer, ou d’usager, mais de bien comprendre ce que la puissance publique entend à travers cette notion. On pourra alors envisager dans quelle mesure elle peut se rapprocher du service tel qu’il s’envisage dans le secteur de l’économie marchande, quels sont les aspects communs au secteur des services et au service public ? Comment le designer pourrait-il glisser de l’un vers l’autre ?

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1/ INTUITION :

"DESIGN DE SERVICE PUBLIC" ?

Le ser vice public désigne les structures mises en place par l’acteur public en France pour assurer l’Intérêt Général. Selon une définition de Michel Lévy, avocat à la Cour d’Appel de Paris, « la jurisprudence du Conseil d’État définit le service public comme une activité d’intérêt général pour laquelle des prérogatives de puissance publique sont mises en œuvre et qui est exercée sous le contrôle de l’administration »41. Il s’agit donc, selon la loi, de la "mise en application" de l’Intérêt Général, pour laquelle les organismes chargés de cette tâche bénéficient de pouvoirs par ticuliers, et d’un système de contrôles qui leur est propre. Cette définition, du domaine du Droit, montre les liens étroits qui rattachent les services publics à l’Intérêt Général en théorie politique. L’idée de "mise en application" permet de faire le lien avec les compétences du designer. Si, dans une société où le designer était cantonné au seul dessin de produits industriels, le rapprochement de celui-ci avec les services publics semblait malaisé, les exemples de Livework et 41. Michel Lévy, définition de d’Ideo ont bien montré comment la pratique du design "Service Public", Encyclopédie Universalis, 2008. – Michel LÉVY, de service engendre des mises en forme d’éléments a avocat à la cour d’appel de Paris, priori intangibles. Par glissements successifs, on peut donc ancien premier secrétaire de la envisager que le design puisse donner une matérialité, Conférence des avocats au Conseil d’État et à la Cour de cassation, un caractère concret à la notion d’Intérêt Général à ancien secrétaire de la Conférence travers la mise en forme des services publics. des avocats à la cour de Paris. 65


Dans son ouvrage intitulé La légitimité démocratique, l’historien politique Pierre Rosanvallon montre l’importance de penser des services publics efficaces : en effet, selon lui, l’État et la démocratie trouvent leur légitimité non seulement à travers le suffrage universel et l’élection des représentants mais aussi et autant dans la présence d’un pouvoir administratif capable de réaliser l’Intérêt Général42. En d’autres termes, le pouvoir de l’État, c’est-à-dire sa légitimité à exercer une autorité à travers les lois, est fondé sur la capacité de l’acteur public à réaliser l’Intérêt Général. L’élection des représentants garantit en partie cette capacité : ce sont les électeurs qui choisissent les représentants aptes à exercer une autorité. Si les électeurs estiment finalement que leurs représentants remplissent mal leur rôle, ils en élisent de nouveaux aux élections suivantes. Mais si la loi permet d’exercer un contrôle sur les citoyens (la loi dicte ce qu’on peut faire et ne peut pas faire, c’est un ensemble de règles communes pour la vie en collectivité), c’est le pouvoir administratif qui permet de "construire des choses". C’est un peu l’espace d’initiative de la puissance publique, où celle-ci exerce en quelque sorte une force positive (la loi pose des limites mais n’agit pas). Ce pouvoir administratif, incarné en France par le service public, participe donc complètement de la légitimité de l’État en démocratie. Car si l’État ne se trouve plus en mesure d’assurer cette fonction de réalisation de l’Intérêt Général, il perd toute une part de sa légitimité. Cette mission de mise en application de l’Intérêt Général devient dès lors primordiale ; et le service public se doit de faire preuve d’efficacité dans ce domaine. Comment donc le designer qui chercherait à se mettre au service de l’Intérêt Général peut-il participer de la construction d’un service public efficace, simple, en un mot satisfaisant pour l’usager ? À n’en pas douter, l’efficacité du service public s’évalue à la satisfaction de ses utilisateurs, tout comme pour les services commerciaux classiques. À ceci près justement que sa mission d’Intérêt Général annule toute idée pour le service public de "sélectionner" ses usagers : en tant qu’idéal philosophique, l’Intérêt Général tend à l’universalité, il s’applique à tout le monde. Dès lors, le service 42. Pierre Rosanvallon, La légitimité public a lui aussi une vocation universelle. démocratique, op.cit., p12. 66


Quelles sont alors les autres caractéristiques du service public ? Peuton dresser à travers leur étude un "cahier des charges" de l’Intérêt Général ? Comment passe-t-on réellement d’un idéal d’Intérêt Général à sa mise en application ? Michel Lévy propose dans sa définition du service public quelques caractéristiques propres à celui-ci 43. En insistant sur cette dimension « d’activité d’intérêt général », il en définit les champs d’application comme la réponse « à un besoin social non satisfait par l’économie de marché auquel il est indispensable de pourvoir ». Il s’agit donc, comme dans la pratique du design, de définir des besoins. Aujourd’hui, cette appréciation appar tient à l’autorité publique, c’est-à-dire à l’État. D’après l’Encyclopédie participative Wikipédia dans son ar ticle sur la séparation des pouvoirs, ce travail de définition incombe particulièrement au Parlement44 ; tout comme la rédaction des lois. Ainsi, la tâche de rédiger des lois et celle d’envisager des solutions pratiques pour répondre à des besoins sociaux sont confiées à la même autorité. Pourtant, ces missions semblent a priori différentes : la loi tend à l’universalité, elle est habilement rédigée par des spécialistes capables de la rendre applicable malgré la diversité des situations individuelles. Le service public au contraire, vise à aider le citoyen, donc peut-être justement à s’en rapprocher, à comprendre ses besoins… Le designer, ne pourrait-il pas par ticiper à cette définition des besoins ? 43. Michel Lévy, Par ailleurs, si le service public s’envisage comme un élément de construction du « vivre-ensemble » , comment le designer pourrait-il proposer un regard complémentaire aux acteurs actuels ? Les membres du SEP s’interrogeaient ainsi sur la construction de réseaux de proximité, sur la capacité de leurs projets à entraîner un esprit de collectivité, preuve que cette question est déjà au cœur de la démarche de certains. En quoi la construction des ser vices publics pourrait-elle s’envisager comme un exercice de conception similaire aux autres domaines d’action

« Service Public », Universalis, op.cit.

définition de Encyclopédie

4 4 . < h t t p : / / f r. w i k i p e d i a . o r g / wiki/S%C3%A9par ation_des_ pouvoir s#S.C3.A9par ation_ classique_3> « dans un très large domaine défini par l’article 34 de la constitution, les normes obligatoires de portée générale ne peuvent être édictées que par le parlement et portent le nom de lois. En dehors de ce domaine, le gouvernement, au terme de l’article 37 peut édicter lui-même par décret des normes ou règlements. Il peut aussi édicter des normes dans le domaine de la loi, alors nommées ordonnances, uniquement toutefois lorsque le Parlement l’y a habilité. »

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du designer ? Afin de répondre à cette question, il convient d’étudier les caractéristiques du service public, de mieux le définir et d’en comprendre les mécanismes et les contraintes. Ainsi, Michel Lévy cite en premier lieu : • la continuité du service : « car la satisfaction d’un besoin collectif impose que l’activité fonctionne de manière ininterrompue45 » • l’adaptation du service à l’évolution des besoins d’intérêt général, car il n’y a de service véritable que si le besoin est en permanence satisfait. • l’égalité des administrés devant le service public • la neutralité, qui garantit l’universalité du service et la prééminence de l’intérêt général sur tout intérêt particulier • la gratuité du service : « qui peut-être consacrée par une disposition constitutionnelle ou législative, ou découler du fait qu’il s’agit d’une prestation à laquelle tous les usagers ont droit parce que le service a été créé à cette fin. Elle a pour corollaire le financement du service par la collectivité. » Ce dernier point est à nuancer : en effet, la Constitution stipule, à la suite de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. » La participation de tous au financement du service public, chacun en fonction de ses moyens, est donc un principe constitutionnel. Dans la pratique, cette règle est appliquée par la puissance publique au moyen de la fiscalité : les impôts directs et indirects qui alimentent le budget de l’État sont en principe prélevés sur tous les contribuables (particuliers et personnes morales). Les recettes fiscales servent au financement du service public, ce qui fait de l’État l’entité par excellence sur laquelle repose le financement du service public. 45. Michel Lévy, op. cit., « Ce principe a valeur constitutionnelle, selon la décision du Conseil constitutionnel du 25 juillet 1979 (cf. note Paillet, in Dalloz, 1980, p. 101, et chronique L. Hamon, p. 333). »

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Dans la pratique, il y a une distinction entre le service public administratif et le service public commercial et industriel. Les services sont, selon leur statut, financés sous formes de taxes (indépendantes du coût du


service lui-même), ou bien de redevances et de factures, surtout dans le service public industriel et commercial (fourniture d’eau, de gaz, d’électricité). Les usagers dans ce cas payent soit des factures basées sur une tarification, soit des redevances fixes. Tarification et redevance, contrairement aux taxes, sont directement liées au coût du service, et dans ce cas, on peut dire que le service public concerné est directement financé par ses usagers. La notion de gratuité est donc finalement assez relative ; mais le service public échappe aux pures logiques marchandes dans certains cas, comme par exemple : • lorsqu’une fraction notable des bénéficiaires n’est pas assez solvable pour participer, • ou lorsqu’il est facile de bénéficier du service sans pour autant payer pour lui (phénomène de « passager clandestin »), • ou bien quand le service est en réalité, pour celui qui en bénéficie, un désagrément et une contrainte qu’il préférerait éviter et certainement pas payer (exemple : la justice, la prison), • enfin, quand le service doit être disponible à tout moment, mais ne sert véritablement qu’exceptionnellement (exemple : armée, pompiers)… Dans ces conditions, il faut trouver une source de financement alternative pour la « charge de service public » : il s’agit alors en général de subventions des autorités, à partir des impôts ou d’une autre ressource (revenus miniers ou pétroliers, affermage d’un domaine ou, de nos jours, de ressources publicitaires, etc.), ou bien le service est financé par les autres bénéficiaires du service, par la péréquation tarifaire ; ou encore par les bénéficiaires d’un autre service (rentable, lui), qu’on lie autoritairement à celui qu’on veut financer. Ces deux derniers exemples de financement ouvrent sur toute la complexité de la notion de service public : en effet, il ne s’agit pas exclusivement de secteurs assurés par l’État où celui-ci exercerait un monopole et échapperait aux logiques marchandes. En effet, le service public est une notion politique, administrative et de Droit ; économiquement, il peut prendre des formes diverses : • d’une part, il peut être rendu par des entreprises privées : c’est notamment le cas de la distribution de l’eau, ou celle des soins médicaux (médecins et pharmaciens : professions 69


libérales, ambulanciers privés), voire de l’enseignement (écoles privées sous contrat, subventionnées par l’État) ou les sapeurspompiers (au Danemark, un certain nombre de casernes sont concédées à une entreprise privée de sécurité qui a par ailleurs une activité de transport de fonds) ; • inversement, une entreprise publique peut avoir des activités marchandes, y compris dans le secteur concurrentiel, comme la SNCF pour le transport des personnes en TGV ou le transport de fret, ou La Poste pour les envois dont le poids est supérieur à 50 g, ou les établissements portuaires pour la fourniture de l’outillage, en France, la manutention dans de nombreux autres pays ; • d’autre part, le service public n’est pas nécessairement national : il peut être organisé sur le plan régional ou local, l’autorité de tutelle n’étant plus alors l’État, mais les collectivités locales. C’est le cas par exemple de la distribution de l’eau, du ramassage des ordures ménagères, du ramassage scolaire… Ces services sont organisés par la collectivité, en régie, ou par des organismes publics, ou par des entreprises privées dans le cadre d’une délégation de service public ou d’un marché public (en fonction du mode de financement retenu par la collectivité). La tutelle peut même, dans certains cas, être intergouvernementale46. Tous ces principes définissent donc un cadre général, qui pourrait presque s’inscrire dans un cahier des charges. Le designer pourrait-il s’en emparer comme d’un cadre lors de la conception de services, en donnant forme à ces principes au sein d’un système cohérent ? Cette recherche de cohérence et d’efficacité prend d’autant plus sens si l’on considère la situation actuelle à laquelle se trouve confronté le service public : l’un de ses principes fondateurs étant de s’adapter à l’évolution de l’Intérêt Général, il ne peut se couper des réalités de la société contemporaine. Or, dans son analyse des attentes de la société, Pierre Rosanvallon met en évidence un profond changement dans la manière de penser l’Intérêt Général au cours du XXe siècle qui 46. Extraits de la définition de conduit à reconsidérer, selon lui, les formes de la service public sur l’encyclopédie représentativité aujourd’hui. À l’âge de la modernité Wikipédia < http://fr.wikipedia.org/ industrielle, « l’ouvrier a été réduit à sa force de wiki/Service_public> travail, c’est-à-dire à ce qu’il y a en lui de force 47. Pierre Rosanvallon, La légitimité substituable47 ». Avec le fordisme et le taylorisme démocratique, op. cit., p.103-104. 70


disparaissent toutes les identités, la société se pense en termes d’énergies au service du rendement et de la production en série. Face à cette conception normative, la gestion des affaires de l’État se pense en fonction de ce que Pierre Rosanvallon appelle la « société de la généralité » : la construction de l’Etat-providence « a consisté pareillement à constituer des classes de risques objectifs et à former des populations homogènes. Il a lui aussi été un agent d’agrégation et de généralisation ». Tout comme la production d’objets se pense en série, les réponses apportées par l’État aux citoyens sont normatives, tendent à gommer les identités particulières de chacun. Se basant sur la littérature managériale actuelle, Pierre Rosanvallon montre alors le contraste qui s’est créé au cours des années 1980 avec la façon de penser contemporaine, et ouvre sur le fait que « la nouvelle économie consiste à l’inverse à faire coopérer de façon flexible des compétences qui présentent des caractères à chaque fois spécifiques.48 ». En découle, de ce fait, pour toute la société une nouvelle manière de se percevoir, non plus en termes de classes ou de groupes, mais bien comme l’agrégation d’individualités distinctes. En résultent des rapprochements plus ponctuels d’intérêts, et un désir de personnalisation extrêmement fort. À titre d’exemple, le sociologue et historien français Emmanuel Todd cite une anecdote qui révèle comment cette tendance se traduit aussi dans les formes de militantisme politique. Il cite une interview parue dans La société des socialistes, de Rémi Lefebvre et Frédérick Sawicki, où une militante du Parti Socialiste lilloise critique les membres de sa section issus du prolétariat. En mettant en avant leur incapacité à participer aux débats par la revendication d’idées fortes, elle résume leur rôle à celui de décapsuleurs de bouteilles uniquement cantonnés à l’exécution de tâches « pratiques », et questionne leur utilité réelle dans la section. Emmanuel Todd propose une relecture de ce témoignage où il rejoint l’analyse de Pierre Rosanvallon : « Le militant ancien faisait vivre le Parti dans la collectivité, et vivre la collectivité par le Parti. Le militant nouveau vient là pour contribuer, cer tes, mais sur tout pour s’exprimer, s’épanouir personnellement49. » 48. Ibid., p. 106. Il faut donc bien repenser l’Intérêt Général dans une société où le lien social ne se pense plus autour

49. Emmanuel Todd, Après la démocratie, Paris, ed. Gallimard, Novembre 2008, p.89.

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du groupe, mais bien au travers de l’individu dans le groupe. Pour le citoyen actuel, le service public n’a plus pour seule mission d’être accessible et efficace au plus grand nombre, mais à chacun des individus distincts qui constituent ce nombre. Cette mutation des attentes de la société est au cœur de la réflexion contemporaine sur la notion de service public. Michel Lévy l’intègre d’ailleurs à sa définition, en insistant : « L’image de ce dernier [le service public] a profondément changé depuis les années 1970. L’usager disparaît au profit du client, que ce soit dans l’esprit de ceux qui bénéficient des prestations dispensées, dans les politiques mises en œuvre par les organismes qui gèrent les services ou dans l’image qu’ils entendent promouvoir de ceux-ci. D’ailleurs, le statut et les modes de fonctionnement des organismes eux-mêmes changent pour s’ouvrir à des conceptions plus proches de l’esprit d’entreprise, et les personnels prennent de la distance avec le sens de la mission de service public, ses valeurs et ses obligations, sauf à s’en souvenir opportunément lors de combats syndicaux, parfois si catégoriels. » L’enjeu dégagé ici dépasse le cadre national, et la réflexion engagée se retrouve de même en Grande-Bretagne par exemple. En ce sens, le Cabinet Office (cabinet du Premier ministre) insiste sur le fait que désormais, le service public ne peut se penser en dehors des attentes de ses usagers50. Ce constat s’explique, selon un rapport paru à ce sujet en 2006, notamment par le fait que le développement de services commerciaux privés efficaces a augmenté le niveau d’exigence des usagers ; ceux-ci disposent désormais d’éléments de comparaison pour de nombreux services privés souvent plus satisfaisants en termes de relation client. Dorénavant, face à une offre privée qui se développe de plus en plus grâce aux nouveaux outils numériques, le service public ne peut faire l’économie de solutions plus en adéquation avec les rythmes, les besoins, les attentes de l’usager. Office, Delivery and

50. Cabinet Transformation Group, Customer Insights in Public Services, Mars 2006, <http://www.cabinetoffice.gov.uk/media/cabinetoffice/ cor p/assets/publications/delivery_council/pdf/cust_insight_primer061128.pdf>

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Pour autant, l’objectif est particulièrement complexe à atteindre : on l’a vu, l’un des grands principes du service public français réside aussi dans l’égalité des administrés ; il ne s’agit donc pas non plus de développer des solutions trop « managériales »


qui risqueraient de créer une nouvelle catégorie de « laissés pour compte ». Ainsi, la transition vers un service public numérique, pour reprendre cet exemple, ne peut se penser sans prendre en compte des problèmes d’accessibilité pour les plus isolés, ou les plus étrangers à cet outil. C’est peut-être dans ce contexte, où l’autorité de l’État cherche à se refonder durablement au-delà des alternances de mandats (strategic design), que le designer peut intervenir pour amener le service public à proposer une véritable expérience de service (service design), et pour repenser les rapports possibles entre le citoyen et l’autorité politique (interaction design). Sa capacité à construire des scénarios, enfin, lui permet de communiquer ces solutions de manière simple, et à travers lesquelles les différents acteurs en présence peuvent s’identifier. La refonte du service public et son adéquation à la société est donc un problème riche, tant par sa complexité que par son importance. Quelles sont les compétences du designer dans ce domaine ? Quel type d’approche pourrait-il proposer afin de renouveler la vision des acteurs administratifs ? Quels sont au contraire les freins possibles à une telle activité ?

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2/ OBSERVATION :

L’EXEMPLE DE LA GRANDE BRETAGNE

La problématique de l’évolution des services publics n’est pas exclusivement française : on a vu que la Grande-Bretagne aussi se penche sur la question, interrogeant particulièrement la place et le rôle de l’usager en leur sein. Dans une vision peut-être moins centralisée qu’en France de ce que pourrait être la mise en œuvre de l’Intérêt Général, de nombreux institutionnels et entrepreneurs s’emparent ainsi du domaine de l’action publique et des services à la personne, les croisant au sein de la notion d’innovation sociale.

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« L’innovation sociale désigne un ensemble de stratégies, de concepts, d’idées et de formes d’organisation qui cherchent à étendre et renforcer le rôle de la société civile dans la réponse à la diversité des besoins sociaux (éducation, culture, santé…) Le périmètre de l’innovation sociale est à la fois plus vaste et plus précis que celui de la démocratie participative à la française, qui concerne surtout le moment de la prise de décision politique.» Hubert Guillaud, Internet Actu, 2009 51. Deux visions de l’innovation sociale: Page de gauche, Hubert Guillaud, Internet Actu, Mai 2009 < http://www. internetactu.net/2009/06/05/voyagedans-linnovation-sociale-britannique13-quest-ce-que-linnovation-sociale/ > Page de droite, Marjorie Jouen, Les expérimentations sociales en Europe : Vers une palette plus complète et efficace de l’action communautaire en faveur de l’innovation sociale, Notre Europe, Bruxelles, Novembre 2008, p.11 < http://www.notre-europe. eu/uploads/tx_publication/Etud66MJouen-Experimentations-sociales-fr. pdf >

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« Contrairement aux innovations technologiques qui dépendent directement du marché, les innovations sociales répondent souvent à des lacunes de la politique sociale. Cette particularité (...) suggère aussi l’importance que peut revêtir l’enjeu de la transformation de la politique, dans sa conception comme dans sa mise en oeuvre. Dans le champ social, bien davantage qu’en matière technologique, le bénéficiaire ou l’utilisateur final est important. Dans un processus d’innovation sociale non linéaire, il joue un rôle majeur en rétroagissant sur le dispositif qui lui est octroyé, de même que l’acteur de terrain chargé de la mise en oeuvre, qu’il s’agisse d’une autorité locale ou régionale, d’une administration locale ou d’une organisation issue de la société civile. Cette situation peut être résumée par "la demande mène l’innovation sociale". Elle conduit à la conclusion qu’il faut non seulement stimuler les innovateurs, notamment par des investissements financiers, des actions d’éducation et de formation, mais aussi se mettre à l’écoute des utilisateurs.» Marjorie Jouen, Notre Europe, Novembre 200851

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Ce champ d’activité n’est pas propre à la Grande-Bretagne, mais la puissance publique anglo-saxonne se distingue par sa capacité à l’intégrer dans son processus de construction publique. L’émergence de tels liens entre les acteurs institutionnels et les entrepreneurs privés en Grande-Bretagne est à la fois liée à des divergences culturelles avec la France, mais aussi à une particularité historique propre à la vague de privatisations qui ont marqué le pays dans les années 1980. La réduction des instances de l’État, entre autres mesures, a permis à la Grande-Bretagne de stabiliser son économie, mais a cependant creusé les inégalités sociales dans le pays. Par ailleurs, cer tains secteurs, comme le National Health Service, ne connurent aucune réforme durant cette période. Cette situation explique probablement que l’on trouve de nombreux designers intégrés au processus de refonte des services publics depuis le milieu des années 1990. En effet, la forte demande d’innovation sociale en Grande-Bretagne correspond à un moment politique, où le Par ti travailliste est arrivé au pouvoir avec pour objectif cette reconstruction des ser vices publics sinistrés pendant l’ère Thatcher, et les compétences des designers ont aidé à envisager de quelle manière il fallait investir. Le groupe Demos qui regroupe des chercheurs et des designers autour de l’innovation sociale et de la construction démocratique explique ainsi le succès de l’inter vention du designer dans le champ politique britannique52. Pour autant, malgré ce recentrage de la puissance publique et la réflexion engagée sur elle-même et son avenir, la vision britannique des services publics laisse une plus grande par t à l’entreprenariat qu’en France, du fait même des nombreuses privatisations qui ont marqué le tournant des années 1980. Par ailleurs, au-delà du moment historique, le rôle du designer est aussi à envisager dans sa différence culturelle : la définition des termes design et designers est beaucoup plus large dans son acception anglo-saxonne que dans la conception française. En 52. < http://www.internetactu. effet, le terme designer dans les pays anglo-saxons net/2008/05/29/catherine-fieschiva regrouper toutes les formes de créateurs et de demos-changer-la-facon-dont-lesconcepteurs, incluant de ce fait les stylistes de mode, gens-vivent-la-democratie/ > 78


des informaticiens capables de gérer des architectures d’information, ou des coiffeurs visagistes. Par conséquent, le terme de designer tel qu’il est employé par les acteurs institutionnels britanniques est moins marqué par l’héritage industriel et matériel que du côté français. En outre, si l’on compare l’histoire politique anglaise à celle de la France par exemple, il n’est pas en soi étonnant de voir que l’idée d’un acteur du monde de l’entreprise tel que le designer, lié historiquement à des principes de rentabilité et de productivité fasse irruption dans la construction de l’État : en effet, l’histoire anglaise est globalement marquée par un libéralisme plus fort qu’en France. C’est probablement pour cette raison que, côté français, l’intégration du designer dans les structures publiques n’est pas aussi avancée qu’en Grande-Bretagne. Si des projets (à l’initiative des designers, le plus souvent) commencent à émerger en France, la culture de ce qu’est un designer n’est pas du tout la même qu’outre-Manche et celui-ci reste bien souvent cantonné, dans l’imaginaire collectif, au dessin d’objets et de mobilier. Malgré ces divergences culturelles, les initiatives anglo-saxonnes ouvrent une voie pour le designer au sein de la construction publique. Le Design Council fait ainsi figure d’exemple, en tant qu’organisme public pour la promotion du design : preuve que la Grande-Bretagne a intégré le design comme prérogative de l’État déjà depuis les années cinquante. Cette organisation a été fondée par le gouvernement britannique pour promouvoir la place du design dans les entreprises britanniques et les services publics. Par cette initiative, celui-ci entendait démontrer que le design « peut jouer un rôle vital dans le renforcement de l’économie et dans l’amélioration de la société53 ». L’idée d’un organisme d’État visant à la promotion du design en Grande Bretagne n’est pas nouvelle : en 1944 Hugh Dalton, président de la Ligue du Commerce, avait créé le « Council of Industrial Design » dans le but de « promouvoir par tous les moyens possibles l’amélioration du design des produits dans l’industrie britannique54 ».. Au début des années 1960, sous l’influence d’un nouveau

53. < http://en.wikipedia.org/wiki/ Design_Council > 54. < http://www.designcouncil. org.uk/en/Design-Council/1/Whatwe-do/ > 55. < http://www.designcouncil. org.uk/en/Design-Council/1/Whatwe-do/The-good-design-plan/ >

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directeur, Sir Paul Reilly, le « Council of Industrial Design » élargit ses perspectives vers des problématiques d’organisation du travail, jusqu’à changer de nom au début des années 1970, pour devenir le Design Council. Cette fondation articule aujourd’hui son activité autour de cinq objectifs majeurs pour 2011, organisés au sein du « Good Design Plan55 ». Il s’agit de : • Promouvoir les capacités britanniques en termes d’innovation et de création de marques, de produits et de services à une échelle internationale. Cela passe par l’accompagnement et l’intégration du design aussi bien au sein des entreprises que du secteur public (Innovation dans l’entreprise et les secteurs publics) • Inviter au développement de réponses innovantes pour les défis sociaux et économiques de la Grande-Bretagne ; et impliquer les acteurs locaux dans le développement des services de proximité (Engagement public et communautaire) • Développer des outils d’excellence dans le domaine du design pour promouvoir une économie de la création compétitive et un marché du design britannique florissant (Développement d’une maîtrise du design). • Défendre la valeur d’un design de qualité et son importance dans une réussite économique et sociale (Définition de stratégies et promotion du design) • S’imposer comme une institution de référence dans le domaine du design, de par son influence, ses résultats et son esprit d’initiative (Organisation en interne, mise en application des précédents principes). La Grande-Bretagne montre ici un exemple frappant de l’intégration du design dans la sphère publique et à travers elle, dans le monde politique. Ne serait-ce qu’en développant un organisme de soutien à l’échelle nationale gouvernementale, le pays reconnaît en somme au design une certaine utilité publique. Comme présenté dans les cinq points du « Good Design Plan », on voit que celle-ci est double : le design s’avère aussi bien utile économiquement par l’élaboration de produits de qualité à forte valeur ajoutée, que dans le domaine social par l’intégration de cette recherche de qualité et de valeur ajoutée à des échelles plus larges. Cette manière d’envisager les 80


qualités formelles d’un produit comme vecteur d’un progrès social rejoint les théories de William Morris, pour qui le créateur se devait de réaliser des belles formes et de chercher la meilleure qualité possible afin d’élever l’esprit des usagers. En un mot, de leur fournir un environnement plus propice à une émancipation intellectuelle. Parmi ses activités, le Design Council développe de nombreux partenariats avec des agences privées, dans le cadre de projets institutionnels. On peut citer par exemple de nombreuses collaborations avec l’agence Livework, sur des domaines aussi variés que la délinquance, le chômage ou la santé. La présence du designer sur ces questions a permis de développer des approches novatrices, avec une forte dimension humaine, comme le prouvent la plupar t des commentaires sur les sites Web des différents acteurs concernés56. En s’adaptant aux mutations du marché pour développer sa pratique professionnelle, le designer a su investir de nouveaux champs de création possibles, et nouer des relations professionnelles avec des acteurs inédits. Cette ouverture vers le domaine public notamment constitue un rapprochement fort entre les domaines du design et de la politique. En étant consulté par les services publics, le designer voit sa responsabilité engagée de façon évidente. Ainsi, dans le cadre du projet Make it Work, réalisé avec la ville de Sunderland pour réduire le problème des sans-emploi57, les bénéfices à tirer d’une telle entreprise sont clairement présentés dans la double approche du rationalisme économique et de la dimension humaine. Si les designers contribuent à réduire le nombre de chômeurs longue durée à Sunderland, non seulement ils améliorent la vie de milliers de personnes, mais en plus ils aident la ville qui n’aura plus à gérer les dépenses en termes d’aide sociale liées à cette crise de l’emploi. Travaillant comme dans un contexte de conception de produits marchands, les designers de LiveWork ont tout d’abord développé une première phase d’analyses, qui leur a permis de montrer que le problème de la réinsertion professionnelle ne se limitait pas à offrir des emplois ou à mettre en

56. <www.livework.co.uk/ourwork/Home-Office > et < http://www.designcouncil.org. uk/en/Live-Issues/Can-design-helpin-the-fight-against-crime/ > 57. < http://www.designcouncil.org. uk/en/Design-Council/Files/VideoTranscripts/Make-It-Work/ >

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contact les employeurs et les chômeurs. Il s’agissait plutôt, en amont de cela, de stabiliser la situation sociale des personnes en difficulté, par des initiatives visant à les réintégrer dans un groupe, ainsi que par un suivi psychologique et des formations. Ces étapes ont ouvert à différents services possibles, que les designers ont conçus dans leurs détails, mais aussi en interactions, pour que le projet global soit cohérent. Les membres de l’agence ont donc procédé en premier lieu à une analyse détaillée des besoins liés à la recherche d’emploi à travers une série d’études de cas. Par le suivi d’une douzaine de chômeurs longue durée, ils ont dégagé des axes problématiques révélant bien que le problème de la réinsertion professionnelle devait nécessairement s’accompagner d’une prise en compte de l’état psychologique, de stabilité et des compétences de ces personnes. Cette étude préliminaire leur a permis de développer une série de services, allant de la mise en relation des sans-emploi avec les entreprises, mais aussi des groupes de discussions pour les chômeurs ainsi que des programmes de formation ou d’information sur les aides publiques à destination des personnes en difficulté. Six événements au cours de la recherche ont permis aux designers de rencontrer les acteurs de services existants, tant du domaine public que dans la sphère privée, et de proposer des solutions en adéquation avec les compétences sociales sur place, et les besoins en termes de compétence des employeurs locaux. Ainsi, de 35 initiatives envisagées par l’équipe (scénarios), 5 projets furent retenus, avant d’être ré-élargis à 9 services définitifs (soit des améliorations de services existants, soit de nouveaux services directement élaborés à partir des analyses)58. Grâce à cette initiative, les acteurs de l’offre de services ont vu leurs compétences améliorées en termes d’ergonomie, de personnalisation, et de communication ; les employeurs ont pu exprimer leurs besoins propres et leurs attentes, et les chômeurs longue durée se sont vus épaulés de manière plus complète et personnalisée. Les designers de Livework ont procédé à toutes les étapes de l’analyse par allers-retours critiques entre les différents acteurs identifiés dans ce contexte, en confrontant à 58.<http://www.livework.co.uk/ourwork/Sunderland-City-Council> chaque moment les besoins des uns et des autres. 82


Les divers témoignages recensés dans la vidéo de présentation du projet mettent bien en évidence les atouts de cette démarche par rapport à une autre approche, et justifient par ce biais l’intervention du designer dans le service public. Les grandes avancées relevées dans le cadre du projet semblent essentiellement liées à l’approche méthodologique et à la capacité de communication de designers : • Capacité à analyser les barrières réelles et à les confronter aux barrières perçues par les différents acteurs en présence, tant du côté des sans-emploi, que du côté des employeurs et des services de réinsertion existants. On pourrait résumer cette compétence comme un regard global sur la situation. • Capacité à introduire des préoccupations de « confort », là où elles ne sont pas attendues a priori, en introduisant des termes tels que le « désirable » à chaque étape du projet, le designer permet ainsi de confronter les objectifs de chacun, et d’élaborer des solutions qui satisfassent autant l’usager que les acteurs en charge du service • Capacité enfin à communiquer en termes simples à chaque étape de l’élaboration du projet, de manière à pouvoir confronter les différents acteurs en présence, et à discuter avec eux des objectifs et des orientations du service. Ce dialogue, on l’a vu, passe par l’élaboration de scénarios simples, et par leur traduction visuelle. Ces compétences se rejoignent dans la création d’une sorte de "paysage" du projet, au travers duquel sont brossés les enjeux, les objectifs, et qui permet par ailleurs de sortir d’une vision "problématique". En essayant de développer des solutions en vue d’atteindre un objectif, le designer est, pour reprendre les termes d’Ezio Manzini, un optimiste : la dimension dramatique de la situation des sans-emploi, sans pour autant être niée, est prise sous l’angle d’un futur possible. En cela, le designer est aussi vecteur d’enthousiasme. Les cas d’études présentés par le Design Council sont nombreux, et chacun met en valeur l’intervention du designer dans les problématiques sociales. Ainsi, la Grande Bretagne est l’un des premiers pays à réellement intégrer cette profession au sein du secteur public.

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Cet exemple montre la capacité du designer à se placer "du point de vue de l’usager" pour proposer des solutions ergonomiques. Il peut donc servir de relais, de traducteur des attentes des usagers face à l’État. La figure du "designer de service public" semble bien plausible dans ce contexte, et semble apporter une vraie richesse aux solutions proposées. Mais il est intéressant d’étudier dans quel contexte cette démarche innovante s’inscrit : sorti du secteur industriel, le designer doit se confronter à d’autres compétences, d’autres métiers de la construction de projets. Comment se positionne-t-il par rapport à ceux-ci ? Quelles compétences propres a-t-il à offrir dans ce domaine ? Sur le projet Make it Work, les membres de LiveWork sont intervenus en tant que cabinet privé ; ils ont vendu un rapport à la municipalité de Sunderland, dans lequel ils développaient leur analyse, et une série de préconisations pour la suite de l’expérience. Cette démarche se rapproche tout à fait du type de prestations proposées par les cabinets de « conseil », plus répandus dans le domaine de l’action publique. Ces structures regroupent des professionnels du conseil, afin de fournir une expertise et des pistes stratégiques sur des sujets variés. Les consultants travaillent à différents niveaux, allant de la stratégie commerciale générale d’un produit ou d’une idée (voire même d’une personne, certains candidats électoraux se faisant accompagner par des consultants dans leurs campagnes), comme de la mise en place technique d’une innovation dans l’entreprise (en particulier en informatique). L’encyclopédie libre Wikipédia cite ainsi les raisons qui peuvent conduire une entreprise ou une institution à consulter un prestataire extérieur. Selon les cas et le type de prestation demandée, le consultant peut-être contacté pour son expertise dans un domaine précis, pour lequel l’entreprise cliente n’est pas qualifiée. Il peut aussi répondre à un manque de personnel compétent à un moment donné face à une question urgente ou encore être sollicité pour son objectivité d’acteur externe à l’entreprise. Enfin, dans certains cas, il est convoqué en tant qu’expert pour confirmer un point donné, ou choisi pour sa discrétion dans le cadre de problèmes 59. <http://fr.wikipedia.org/wiki/ Consultant> confidentiels59. 86


Ici, les designers de LiveWork sont intervenus sur le même plan que des consultants. Mais on est en droit de se demander si les mêmes résultats auraient été obtenus avec des consultants plus classiques. En effet, si les consultants tendent à développer des méthodes pour rendre service à leurs clients, les designers, eux, sont plus aptes à proposer des "modélisations", des mises en formes de l’information qui permettent au client de s’emparer de ses propres problèmes. Pour le designer, il ne s’agit donc pas directement de conseiller ou de consulter, mais plutôt de développer les moyens d’une construction commune des solutions. Il s’agit là encore de donner à voir ce qui pourrait être autrement. Dans le cadre de l’institution publique française, ce sont les qualités d’expertise et d’objectivité qui font du consultant un atout : en effet, celui-ci peut plus facilement, de l’extérieur, développer une vision globale à différentes échelles du système décisionnaire, et pousser les différents organismes de l’État dans des directions cohérentes à leur échelle. Par ailleurs les compétences techniques du consultant lui permettent de mêler différents aspects d’un problème posé : ainsi dans le cadre de projets d’aménagements d’une commune par exemple, le consultant en urbanisme va pouvoir confronter des réalités techniques liées à son domaine de compétences aux exigences politiques locales. Le designer quant à lui n’a pas l’expertise de la construction publique. Mais son approche de "non-expert" peut s’avérer un atout : en effet, il porte un regard neuf, transversal, sur les questions posées par l’acteur public. Son discours est orienté autour de l’expérience de l’usager, et, à ce titre, parlant pour tout le monde. Il propose des modélisations, des mises en forme, qui ont force d’emblèmes. En proposant des formes qui visent à permettre l’appropriation, il se caractérise alors par sa prise en compte de l’usager. De ce fait, il parle à chacun des acteurs de la construction de projets, en ce qu’ils sont eux aussi utilisateurs de produits et de services. C’est par sa capacité à raconter et à problématiser l’expérience de l’usager qu’il fait ainsi émerger le seul dénominateur commun entre des acteurs aux approches variées, et leur permet de communiquer entre eux. Par ailleurs, son expérience de la conception lui permet de faire le pont entre l’ambition projetée et le service tel qu’il pourrait être.

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Même dans un contexte industriel, auquel le designer est historiquement lié, il ne travaille pas seul : il fait le lien entre les analyses d’un service stratégique qui envisage les "espaces" de consommation, les usagers à toucher, et le service de production où des ingénieurs tâchent d’envisager le projet dans une logique de production en série. Le produit proposé est le fruit de ce va-et-vient entre ambitions et possibilités réelles. Le secteur des services peut s’envisager dans la même logique : le designer fait alors le relais entre l’ambition des décideurs politiques, et les compétences en place, qu’elles relèvent de la société civile, ou de branches institutionnelles. Dans l’exemple de Make it Work, les designers ont donc offert un accompagnement aux acteurs publics sans pour autant se substituer à l’expertise des consultants. Ils ont proposé un regard différent et innovant sur la construction de projets. Néanmoins, la limite de cet exemple réside dans son échelle : si les designers ont su proposer des réponses adaptées à un cadre donné (municipalité), la construction de l’Intérêt Général nécessite peut-être une démarche plus large. Incarner l’Intérêt Général à travers les services publics entraîne la nécessité d’une projection cohérente sur le long terme et à l’échelle de tout le pays. En effet, la réalisation de l’Intérêt Général ne peut se concevoir sans une réflexion globale autour des conséquences sociales, environnementales ou économiques des politiques mises en place. 60. L’écoconception est la prise en compte et la réduction, dès la conception ou lors d’une re-conception de produits, de l’impact sur l’environnement. C’est une démarche préventive qui se caractérise par une approche globale avec la prise en compte de tout le cycle de vie du produit (depuis l’extraction de matières premières jusqu’à son élimination en fin de vie) et de tous les critères environnementaux (consommations de matières premières, d’eau et d’énergie, rejets dans l’eau et dans l’air, production de déchets…).< http://fr.ekopedia. org/%C3%89coconception >

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Le débat écologique actuel est un signe de cette nécessaire prise en compte du futur : le développement durable est une théorie qui se fonde sur la prise en compte d’enjeux très larges lors de la conception de projets. Certaines solutions à court terme peuvent parfois s’avérer désastreuses sur le long terme, c’est ce que montre notamment le débat autour des énergies renouvelables. Ainsi, l’un des préceptes de ce courant de pensée se résume en ces mots : « Penser global, agir local ».


Avec l’émergence de l’éco-conception60, les concepteurs d’objets tentent d’envisager tout le cycle de vie d’un produit, jusqu’à son recyclage, dès le moment de sa conception. Si cette méthode s’applique aux questions écologiques, il serait intéressant de se questionner dans la même mesure sur les impacts sociaux, culturels ou politiques des produits et des services sur le long terme. Grâce à son expérience stratégique, sa capacité à se projeter dans les évolutions des usages et des techniques, le designer ne pourrait-il pas aussi proposer une vision prospective des services publics sur le long terme ? Ici encore, peut-être que les logiques de l’économie de marché vont à l’inverse de la prise en compte d’un "temps long". Jeremy Rifkin décrit comment les services privés ont su adapter leur offre aux moindres évolutions de la demande, à travers notamment la dématérialisation de l’économie, la disparition progressive des stocks, ou des phénomènes de sous traitance qui permettent une flexibilité toujours accrue61. De fait, les secteurs publics sont eux aussi contaminés par la pression du résultat, et les élus doivent jouer dans le temps de l’alternance des mandats, et faire preuve de "rentabilité" aux yeux de leurs électeurs. Comment alors penser une innovation politique détachée de la pression des mandats ? Le modèle du "bêta-permanent" peut apparaître de cette façon comme une solution permettant une souplesse accrue dans un monde qui change de plus en plus vite ; en ce qu’il permet les retours des usagers et une adaptabilité constante du prestataire de service. Que donnerait un tel modèle adapté au secteur des services publics ? Le designer, en tant que vecteur d’innovation, n’a-t-il pas particulièrement sa place dans cette réflexion ? Ne pourrait-il pas modéliser des visions d’avenir crédibles, afin de réellement impulser une dynamique sur le long terme ? Pour bien comprendre la capacité du designer à se projeter ou non dans ces logiques, il faut peut-être envisager à travers quels types de structures il intervient : l’approche d’un groupe de recherche subventionné comme le SEP diffère profondément de celle d’un cabinet tel que Livework qui intervient ponctuellement sur certains appels d’offres. Ainsi, on ne peut analyser concrètement le rôle du designer dans la réalisation de l’Intérêt Général, sans comprendre où, et à quel titre il intervient dans le domaine de l’innovation sociale.

61. Jeremy Rifkin, « une économie en apesanteur, » L’âge de l’accès, op. cit., p. 44 à 77

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L’unité d’innovation de Grande-Bretagne est un bon exemple d’une intervention du designer sur du plus long terme, très en amont de la conception concrète des services publics. Cet intermédiaire d’innovation dans les services publics a été créé en juin 2002 par le Premier Ministre Tony Blair, le professeur Sir Michael Barber et le secrétaire d’État à l’Éducation Estelle Morris. Elle a pour mission d’encourager l’innovation dans le domaine de l’éducation. Depuis sa création, elle a développé des actions en faveur de près de 26 000 écoles aujourd’hui. Le groupe Demos, qui réunit des chercheurs et des designers autour de problématiques d’innovation sociale, a participé à la création de cette unité d’innovation. Catherine Fieschi était alors directrice du groupe Demos, et a suivi le projet depuis ses débuts. Interrogée en Mai 2008 à ce sujet par Hubert Guillaud, journaliste pour Internet Actu62 elle raconte que la prise de risque était au cœur de l’idée de l’Innovation Unit. Il s’agissait, pour reprendre ses mots, d’une « unité dédiée à l’innovation qui avait mandat d’innover et permission de se tromper ». Cette approche a conduit l’unité d’innovation à nouer des partenariats inattendus, à rapprocher des acteurs a priori peu liés entre eux, tels que des fabricants de logiciels, des chaînes de télévision, des associations écologistes… L’unité a par ailleurs développé des projets à des échelles très différentes, autant globales que dans des contextes très spécifiques. En ce sens, l’unité a développé des projets de lois (Power to Innovate), permettant aux écoles de soumettre à l’État des nouvelles manières d’enseigner, afin de voir celles-ci reconnues comme innovantes, et soutenues. Aujourd’hui, l’Innovation Unit communique avec les écoles et les décideurs publics au travers de ses projets, mais leur fournit aussi une boîte à outils avec une douzaine de ressources qui visent à favoriser le travail d’équipe et à discuter des objectifs possibles à diverses échelles63. <http://www.internetactu.

62. net/2008/05/29/catherine-fieschidemos-changer-la-facon-dont-lesgens-vivent-la-democrati >

63. < http://www.innovation-unit. co.uk/about-us/toolkits/toolkits. html#delta6 >

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Ces outils prennent autant la forme de guides que de cartes ou même de plateaux de jeu : « the Leadership and Governance Landing Pad » (tapis d’organisation pour la direction et la gouvernance) invite au


dialogue en construisant celui-ci autour de cinq axes problématiques : contexte, action, objectif, direction et gouvernance. L’Innovation Unit ne propose donc pas une innovation « en interne », dans une branche gouvernementale détachée de toutes les réalités « du terrain » : il s’agit bien d’outiller les décideurs du terrain, de les accompagner et de co-construire avec eux. C’est pourquoi les diverses expériences menées jusqu’à présent ont eu tendance à se développer à partir d’écoles pilotes et de voir leur échelle s’étendre progressivement. Dans les objectifs de l’Unité, cette idée est très présente : l’Innovation Unit se donne pour mission de « stimuler, incuber et accélérer », ce qui implique plus un rôle de catalyseur, l’innovation se trouvant ailleurs, sur le terrain. Catherine Fieschi met en évidence l’importance de ce dernier point, lorsqu’elle raconte : « L’une des leçons tirées de nos travaux était qu’il était important de ne pas partir des problèmes d’un endroit et décider que les mêmes problèmes se posaient partout ailleurs. On a compris que l’innovation venait non pas du haut vers le bas ni du bas vers le haut, mais en réseau et de manière latérale. Si on arrivait à répliquer trois programmes pour enfants diabétiques en Grande-Bretagne, c’était déjà très bien. En général, le problème arrive quand on décide d’en faire cinquante. Car quand on décide d’en faire cinquante, c’est le centre qui le décide, alors que les problèmes se posent différemment d’une région à une autre, d’une ville à l’autre. » En cela, l’Innovation Unit fait figure d’exemple à l’échelle nationale mais aussi à l’extérieur de la Grande-Bretagne. Si les actions menées dans ce cadre parviennent à se pérenniser et à s’étendre plus loin que le seul secteur de l’Éducation, ce modèle différent des structures de décision publique classiques pourrait renouveler durablement la manière de penser l’Intérêt Général. On voit ici un moyen possible pour le designer de s’intégrer à la démarche de construction des services publics, et ce, à un autre niveau de construction que dans l’exemple du Design Council. En effet, si dans le cadre du projet « Make it Work » le designer proposait réellement des scénarios et décrivait des structures de services destinés directement aux usagers, il est ici intégré différemment, dans la création d’outils de discussion, de simulation. 93


Malgré cette différence d’échelle, autant le plateau de jeu de l’Innovation Unit que les méthodes de l’agence Livework pour le projet Make it Work (qui ont multiplié les rencontres entre les différents acteurs concernés par le problème de la réinsertion professionnelle) attestent bien d’une même volonté. Les designers dans ces deux exemples s’attachent à regrouper les différents acteurs de la construction des projets au sein d’une discussion commune. Et c’est peut-être en ce sens que la pratique de design rejoint celle de la politique dans ce contexte bien particulier, par l’importance du débat. Tout comme dans l’industrie, le designer se faisait le relais entre la définition d’un marché par les services marketing et la définition des possibles par les ingénieurs, il se fait aussi ici relais des habitants face aux décideurs, et sa mission consiste peut-être à offrir des pistes concrètes à la discussion, afin que celle-ci gagne en efficacité, et en pragmatisme. Les exemples de Livework et de l’Innovation Unit donnent à voir un champ d’interventions possibles très large pour le designer dans la construction des politiques publiques. Pour preuve, le secteur de l’innovation sociale en Grande-Bretagne est riche de jeunes agences et associations qui mêlent les compétences de designers, de sociologues, d’experts en communication, de consultants… Cer tains, comme Livework, interviennent ponctuellement sur des questions précises, offrant à la fois un accompagnement méthodologique aux institutionnels ; d’autres, comme les designers qui travaillent avec l’Innovation Unit sont dans des structures subventionnées. Le rapport s’éloigne alors de l’approche marchande, le fonctionnement de ce type de structure laisse peut-être plus de place à la réflexion théorique large, l’exigence de « rendus » y est moins pressante, ouvrant en cela sur la notion d’accompagnement. Ces structures se revendiquent alors d’une pratique de « recherche », comparable à celle du SEP. Néanmoins, le rôle réel et concret des designers au sein des services publics n’est pas encore acquis : les cas d’interventions se multiplient, mais la pratique n’est pas encore « établie », au sens où les institutionnels ne sont pas encore au fait des méthodes de travail des designers, et où ces derniers doivent encore faire leurs preuves pour s’assurer un rôle dans ce domaine. 94


Tout comme pour l’exemple du Storytelling, où la pratique des designers se rapprochait tant de méthodes managériales peu louables qu’il devenait difficile de distinguer vraie recherche et langue de bois, il semble important de s’attacher à distinguer les projets « effectifs » de designers avec les autorités publiques, de tentatives de communication davantage liées au développement d’une « tendance ». L’agence Think Public, par exemple, a travaillé à la demande de l’Alzheimer society autour de projets visant à améliorer le quotidien des malades d’Alzheimer64. Pour ce projet, les designers ont cherché à travailler directement avec les malades, et se sont mis en contact avec des patients souffrant de démences, et leur entourage, afin de réellement percevoir les problèmes posés par la maladie. L’ambition d’une telle collaboration était forte, et le caractère innovant de l’initiative a beaucoup joué pour rendre ce projet emblématique de l’intervention du designer dans le secteur des services publics. Concrètement, les membres de Think Public ont organisé des événements et ouvert un blog pour amener les malades et leurs familles à témoigner autour de la maladie. Ces récits leur ont permis de dresser une cartographie de la maladie et des services existants. Ainsi, ils ont mis en lumière la complexité du système administratif, des services proposés, et leur inadéquation avec la réalité de la situation vécue. Parce que le projet n’a pour le moment pas eu plus de suite, l’intervention des designers ici s’est purement limitée à du recueil et de la mise en forme de témoignages, afin que les acteurs de la construction de services puissent se l’approprier. Ici, on peut se demander si l’on est dans le domaine de la recherche, avec toute la difficulté de mettre en place des structures innovantes, des démarches ouvrant sur des projets, où si l’intervention du designer sur cette question relève plus de l’effet d’annonce. En effet, si l’intention dans la co-création est forte, l’absence de résultats, de conclusions ou même d’idées à l’issue de ces recherches nuit à la crédibilité de la démarche. On ne peut à ce jour savoir si cette absence est due à la lenteur des politiques, ou à un manque du côté

64. <http://www.dott07.com/go/ alzheimer100 >

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des designers. Néanmoins, il est frappant de constater que l’agence Think Public communique plus autour de ses méthodes, qu’autour de projets réalisés. Le problème des réalisations concrètes se pose ainsi dans beaucoup de cas, et seule une projection dans l’avenir permettra de donner une réalité complète à l’intervention du designer dans ce domaine. Pour reprendre le parallèle avec la création de produits industriels, on pourrait dire que l’intervention du designer tant dans le domaine de l’innovation sociale que dans celui de l’action publique en est au stade du prototype, et doit encore évoluer pour se banaliser et "passer en production". Ce changement d’échelle nécessite un travail de la part des designers d’une part, mais aussi des politiques, qui doivent en quelque sorte envisager la « chaîne de montage » de ce type de projets. C’est au niveau de ce passage vers le projet concret que se joue justement l’adéquation du service public avec les attentes des citoyens : c’est sur la forme de cette relation entre citoyen et État que peuvent s’exercer les compétences du designer : on en revient au fait que quelle que soit la « bonne intention » derrière ce type de projets, l’usager attend d’eux une certaine efficacité. Dans ce contexte, le designer semble limité à un rôle de proposition en ce qui concerne les politiques à mener. En effet, le décideur public est élu ou nommé par l’institution pour incarner l’Intérêt Général ; si le designer peut en proposer des modélisations, il n’a pas a priori vocation à décider, parce que cette part de la responsabilité revient à l’élu. Ce point montre bien la limite de l’intervention du designer, même très engagé, dans le secteur public : s’il a bien des compétences dans la mise en œuvre des projets, c’est aux élus que revient le rôle de décision concernant les grandes orientations de l’État. Là apparaît l’ambiguïté de la « mise en application de l’Intérêt Général » : le débat démocratique qui justement fonde toute la vie politique est basé sur les différentes manières d’appréhender cette notion. Que se passe-t-il si le designer propose des manières de l’envisager qui diffèrent de la conception qu’en ont les élus ? S’il peut offrir des modélisations qui ouvrent à la discussion sur l’Intérêt 96


Général, comment, pour autant, trouver des formes concrètes à une notion dont la définition reste un enjeu politique ? Quels seraient les autres espaces d’expérimentation pour le designer soucieux de s’engager au service du collectif ? Existe-t-il, hors de l’État dont il fonde la légitimité, des territoires propices à la réalisation de l’Intérêt Général ? Et, dans la mesure où cette notion reste un objectif évanescent, peut-on même parler de « mise en forme », de « concrétisation » de l’Intérêt Général ? Cette notion est-elle si inextricablement liée au rappor t de force politique qu’on ne puisse s’y intéresser sans tomber dans la simple prise de position ? Comment la détacher de sa dimension institutionnelle pour la revaloriser en tant qu’objectif philosophique ?

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3/ SUSPICION :

VERS D’AUTRES ESPACES ?

Si les services publics ont vocation à réaliser l’Intérêt Général, il apparaît que la manière d’y parvenir représente un enjeu politique en soi. Par le système de la représentativité, les citoyens sont d’ailleurs appelés à élire les candidats qui sont, selon eux, les plus aptes à prendre les bonnes décisions concernant cette question épineuse. De ce fait, si le designer peut proposer des voies, mettre en forme des pistes, il ne peut en aucun cas régler à lui seul cet enjeu politique complexe. Au titre de citoyen, il peut exprimer son opinion à travers le vote lorsqu’il en a l’occasion, voire même s’engager politiquement. Mais pour autant, il ne peut pas plus que quiconque donner une forme concrète, unanime, à l’Intérêt Général. Comme l’atteste la définition de Bruno Denis citée en introduction, l’Intérêt Général n’a pas de définition substantielle : il s’agit d’une idéologie. Ses formes ne sont pas définies et sa réalisation est un objectif philosophique qui a davantage une valeur de but inatteignable 99


Apparue en Europe au XVIIIe siècle, cette notion trouve dès son origine deux acceptions radicalement différentes qui perdurent encore aujourd’hui65 : l’idée avancée par Adam Smith en Grande Bretagne en 1776 selon laquelle l’Intérêt Général naîtrait de la somme des intérêts particuliers ouvre sur une manière assez libérale d’envisager l’intervention de l’État dans le pays. C’est celle qui sera retenue en Angleterre et qui a valeur encore aujourd’hui dans le pays. En France, Jean-Jacques Rousseau propose en 1762 dans son essai Du contrat social, une tout autre manière de penser l‘Intérêt Général : selon lui, celui-ci dépasse et transcende largement les intérêts particuliers, et pour être atteint, doit faire l’objet de certains renoncements à l’échelle individuelle afin de permettre des dynamiques de progrès humains plus vastes. Ainsi, l’Intérêt Général envisagé dans cette perspective émane de la collectivité en tant que telle. C’est le principe fondamental de l’idée de souveraineté du peuple, qui sera repris et développé pendant la Révolution Française et dans la Constitution française. Ces deux acceptions de l’Intérêt Général entraînent dans leur sillage des conséquences radicales : sur la Constitution, en premier lieu, et concernant la manière de penser l’intervention de l’État en politique. Ainsi, la réalisation de l’Intérêt Général est par essence au cœur du débat politique, tant en France que dans le monde, et sous-tend complètement la manière d’envisager l’intervention de l’État dans la vie du pays. À ce titre, par exemple, la construction de l’Europe a mis à mal l’idée d’Intérêt Général à la française, dans la mesure où l’Union Européenne a préféré adopter l’acception britannique de cette notion. Les conséquences directes de ce choix se manifestent alors en pratique : les lobbies, en tant que groupes d’influence, sont complètement intégrés à la Constitution, selon un principe visant à dire que si leurs intérêts particuliers sont satisfaits, cela produira, selon la théorie d’Adam Smith, de l’Intérêt Général. De ce fait, ces groupes d’intérêts sont officiellement 65. <http://www.vie-publique.fr/ reconnus et inscrits auprès des institutions decouver te-institutions/citoyen/ communautaires : ils ont le droit de s’exprimer approfondissements/interet-genedevant le Parlement et la Commission, et doivent ral-interets-particuliers.html > 100


être pris en compte dans le cadre des décisions qui peuvent d’une manière ou d’une autre les toucher (gestion de la concurrence ou du libre-échange par exemple). La France, au contraire, a développé depuis les Lumières, une grande méfiance face aux groupements d’intérêts. Dans cette acception volontariste de l’Intérêt Général, les groupes ont d’ailleurs été formellement interdits jusqu’en 1901, date à laquelle la loi régissant les droits d’association a été votée. Cet exemple démontre bien les conséquences très concrètes de la mise en application d’une notion philosophique problématique dans les faits. La pensée théorique de l’Intérêt Général se situe donc sur un autre plan que sa mise en application, même si ces deux dimensions sont liées. La définition de l’Intérêt Général tient plus de l’arbitrage quotidien que de la référence rigide et figée. Pour aller plus loin, on peut même envisager cette notion en permanente évolution « comme un indicateur de l’état de la société65 ». Le décalage entre la raison d’être théorique des services publics telle que l’a énoncée Bruno Denis et la gestion quotidienne de sociétés publiques telle que la SNCF ou EDF sont des preuves frappantes du décalage qui existe entre l’idée et sa mise en application. Ainsi, comment accomoder la notion d’Intérêt Général avec une gestion concurrentielle de l’entreprise digne du secteur privé ? Dans cette perspective, la notion de "Nouvelle Gestion Publique" (ou, selon le terme anglais New Public Management) se trouve au cœur de cette problématique : apparue au début des années 1980, alors que de nombreux Etats devaient faire face à un déficit important et un endettement élevé, cette thèse dénonçait l’absence de logique de marché dans la gestion des services publics comme cause principale de l’inefficacité de l’Etat-providence. Dans le contexte de crise économique des années 1980, la forme de l’Etat-providence est en effet remise en cause en ce qu’elle fait perdre de vue des valeurs fondamentales telles que l’effort, le travail, le sens des responsabilités66. La privatisation de certains secteurs d’activité de l’État ainsi que l’introduction de principes issus de la gestion des entreprises

65. Notes de présentation d’un rapport public, Conseil d’État, Réflexions sur l’intérêt général,1999, < http://www.conseil-etat.fr/ce/rappor/index_ra_li9902.shtml > 66. François Xavier Merrien, « La nouvelle gestion publique : un concept mythique », Lien social et politiques n°41, 1999, p 95 à 103 < http:// www.erudit.org/revue/lsp/1999/v/ n41/005189ar.pdf>

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privées semblent alors être la meilleure voie vers plus d’efficacité et plus de légitimité : avec la multiplication des missions de l’État, un État-providence centralisé ne serait plus suffisamment efficient pour piloter l’administration face à la complexification du monde. L’application de cette doctrine au cours des années 1980 et 1990 a entraîné l’ouverture de nombreux domaines à la concurrence, le passage progressif d’une logique de planification à une logique de contractualisation, la mise en place d’indicateurs de gestion dans les agences publiques, ainsi qu’un changement radical dans la manière d’envisager le statut du fonctionnaire. Un débat, toujours d’actualité, s’est alors instauré entre les partisans et les opposants à l’introduction d’une logique de marché dans le secteur public. Le développement ou l’apparition de notions nouvelles comme la flexibilité, l’efficacité, l’efficience, la gouvernance ou encore l’évaluation dans le secteur public soulève plusieurs questions « L’adaptation des méthodes de management privé au secteur public est-elle pertinente ? Jusqu’à quel point le transfert des méthodes de gestion privée est-il soluble dans le secteur public et dans quelle mesure participe-t-il à la satisfaction des citoyens et à la qualité des services publics67 ? » Quoi que l’on pense des principes de la Nouvelle Gestion Publique, celle-ci est un exemple des divergences qui peuvent exister entre différentes manières d’envisager la mise en application de l’Intérêt Général : à une vision centraliste héritée de principes philosophiques s’est opposée en période de crise une vision beaucoup plus rationalisante. Aux principes moraux s’est opposée une recherche d’efficacité. Si ce modèle est aujourd’hui plus que jamais remis en question au vu des récentes crises financières68, il n’en reste pas moins un exemple central de la difficulté qu’il y a à mettre l’Intérêt Général en pratique. 67. Anne Amar, Ludovic Berthier, Le Nouveau Management Public : avantages et limites, Revue du RECEMAP n°13, Université Paul Cézanne, Sophia-Antipolis, 2007 < http:// www.unice.fr/recemap/contenurevue/Ar ticles/Revue_Recemap13_ Amar_Berthier.pdf> 68. Marjorie Jouen, Vers une révolution du service public, Futuribles n°358, décembre 2009, p6.

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À l’inverse de ce mouvement de privatisation, l’engagement non-gouvernemental des activistes politiques est un autre exemple de mouvement de mise en pratique de l’Intérêt Général : là où la Nouvelle Gestion Publique voyait dans l’ouverture à la concurence une manière de remplir plus efficacement et rationnellement les missions d’Intérêt


Général de l’État, les activistes, eux, s’emparent de sujets à l’origine proprement gouvernementaux : gestion de camps de réfugiés, négociations militaires, réglementations,…69 Dès lors, la volonté de pratiquer un design d’Intérêt Général s’avère beaucoup plus complexe : entre une gestion désormais concurrentielle qui décentralise les enjeux philosophiques à l’origine, et un engagement de la part d’acteurs non-gouvernementaux, la simple participation à la construction des services publics ne semble pas à elle seule régler la question de l’Intérêt Général. Par ailleurs, la recherche d’un progrès social, telle qu’elle a pu s’énoncer à travers l’étude de William Morris et du Sustainable Everyday Project semble soudain moins corrélée à la seule notion d’Intérêt Général. Peut-on alors toujours parler de design d’Intérêt Général ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une préoccupation sociale qui relève de l’engagement personnel du designer ? Si l’idée d’un progrès de la société rejoint la notion d’Intérêt Général, il semble bien que le choix du chemin qui mène à ce résultat relève de l’engagement personnel. Ainsi, pour le designer comme pour le politique, l’Intérêt Général se pose comme un idéal, une finalité, une légitimation mais ne propose ni guide, ni conduite à tenir pour atteindre cet objectif. La définition de l’intérêt Général dans le champ du design tout comme dans celui de la politique, relève de la prise de position.

69. Michel Feher, « Les gouvernés en politique », Politique non gouvernementale, Vacarme n°34, ed. Amsterdam, hiver 2006, p.1

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TEMPS 3 RADICALISATION, PENSER EN TERMES D’ACTIONS 1 // PISTE De la construction à d’autres échelles

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2 // PISTE Penser l’autonomie de l’usager

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3 // PISTE Construire à plusieurs ?

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TEMPS 3

RADICALISATION, PENSER EN TERMES D’ACTIONS

70. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, (1835), Paris, Bouquins. Éditions Robert Laffont, 1986. 1 volume.


« Les associations n’ont pas le droit de faire la loi, mais ont le pouvoir d’attaquer celle qui existe et de formuler d’avance celle qui doit exister. » Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 183570


Dans la complexité de sa définition, l’Intérêt Général se pose comme une finalité de l’action de l’État sans pour autant guider cette action. Partant de ce principe, un design d’Intérêt Général pourrait effectivement se penser au service de l’action de l’État, à travers la construction des services publics ou l’outillage du débat démocratique. Pour autant, en design comme en politique, les choix censés mener à la réalisation de l’Intérêt Général relèvent de la prise de position personnelle. Dès lors, si les avis divergent quant aux actions à mener pour réaliser l’Intérêt Général, pourquoi cette mission relèveraitelle seulement de l’action publique, pourquoi d’autres acteurs ne pourraient-ils pas s’impliquer dans une cause si vaste ? Dans cette perspective, cer tains mouvements se sont ainsi posés comme alternative à un Etat seul juge en la matière. Le phénomène des ONG (Organisations Non Gouvernementales) ouvre bien cette question de la réalisation de l’Intérêt Général audelà de l’action exclusive de l’État. Ces organismes basent ainsi la légitimité de leur action sur « des principes réputés universels ou des préoccupations peu récusables, telles que les Droits humains consignés dans la Déclaration Universelle, le devoir d’humanité protégé par la convention de Genève, ou le souci 71 Michel Feher, « les gouvernés de l’environnement notamment promu par des en politique », Politique non gouVacarme, n°34, hiver protocoles onusiens71 ». Ou, à l’inverse, sur une vernementale, 2006, p 2. « expérience singulière dont les gouvernants 109


peuvent néanmoins être tenus pour responsables : ainsi est-ce bien la singularité d’un état imputable à la manière dont ils sont gouvernés que les mouvements de patients, de consommateurs, d’administrés et d’usagers de services font valoir leurs revendications72 ». La politique n’est donc pas l’apanage des gouvernements, et ne fait pas toujours l’affaire des institutions, même si elle leur reste profondément liée : en effet, c’est par la critique des manques de ces institutions que ces actions trouvent leur légitimité. On peut alors envisager que la notion d’Intérêt Général appartienne au champ de la politique, plus largement qu’au seul champ institutionnel. Dès lors, la réalisation de l’Intérêt Général ne se cantonne pas à l’action de l’État. Pierre Rosanvallon appuie dans ce sens dans son ouvrage La légitimité démocratique, en affirmant : « L’affaissement de l’ancien système de double légitimité [légitimité par la représentativité et légitimité par l’intervention sous forme de services publics] et les divers changements qui l’ont à la fois provoqué et accompagné à partir des années 1980 n’ont pas seulement entraîné un vide. […] Une sorte de recomposition silencieuse s’est aussi engagée. De nouvelles attentes citoyennes sont d’abord apparues. […] Les valeurs d’impartialité, de pluralité, de compassion ou de proximité se sont par exemple affirmées de façon sensible, correspondant à une appréhension renouvelée de la généralité démocratique, et partant, des formes de la légitimité73 ». De cette manière, ce sont des formes moins institutionnalisées, moins établies peut-être qui apparaissent aujourd’hui comme des vecteurs d’Intérêt Général, ou, plus largement de progrès social. Dans son ouvrage du même titre, Pierre Rosanvallon désigne ces figures d’engagement sous le nom de « contre-démocratie ». 72. Ibid 73. Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique, op. cit., p. 15/16 74. Hubert Guillaud, L’innovation sociale pour nous sortir de la crise, InternetActu, 13 février 2009, < http://www.internetactu. net/2009/02/13/linnovation-sociale-pour-nous-sortir-de-la-crise/>

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L’innovation sociale dans son approche "à la française", qui prône des initiatives "par les gens, pour les gens"74, atteste de la même dynamique : l’engagement politique et social serait ainsi de plus en plus à l’initiative de la société civile et de structures moins institutionnelles. Néanmoins, ces formes sont plus que jamais dépendantes de l’institution, au sens où la


plupart, comme les ONG trouvent la légitimité de leur action dans la critique de l’État. On ne peut donc pas parler d’un simple glissement politique. Le rapport de forces qui est au cœur de la réalisation de l’Intérêt Général ne se limite alors plus aux mécanismes de la représentativité. De ce fait, l’idée de "réaliser l’Intérêt Général" peut s’envisager plus largement que dans le cadre institutionnel. D’autres formes émergent du collectif, et viennent par ticiper d’une sor te d’écosystème politique. Ce phénomène n’est pas nouveau, loin de là, il peut même sembler constitutif des systèmes démocratiques : Pierre Rosanvallon insiste même sur ce point et atteste « historiquement, la démocratie s’est en effet toujours manifestée comme une promesse et comme un problème75 ». L’historien propose une lecture renouvelée de cette tension, comme constitutive des diverses "expériences démocratiques" : « le fonctionnement et les problèmes des institutions électoralesreprésentatives d’une part, et la constitution de cet univers de la défiance d’autre part » formeraient ainsi un double mouvement nécessaire à la réalisation de l’Intérêt Général. La lecture que propose Pierre Rosanvallon offre bien une vision élargie de la construction de l’Intérêt Général et du débat politique. Par exemple, il envisage la « contre-démocratie » comme un « système d’organisation de la défiance » qui se pose en contre-forme de la démocratie dans son acception traditionnelle. En effet, le paysage de la construction politique est riche de nombreux "contre-pouvoirs", et ce, déjà depuis le XIXe siècle : la loi WaldeckRousseau institutionnalise par exemple en France les syndicats dès 1884, et on peut même remonter jusqu’à Alexis de Tocqueville, qui dans sa Démocratie en Amérique (1835), intègre la presse comme l’un des pouvoirs constitutifs de l’exercice démocratique. La critique, la dénonciation, la méfiance civiles seraient donc parties intégrantes de l’activité démocratique, et participeraient de son succès. On peut alors envisager que ce soit ce constat qui avait amené à l’avènement, ces vingt dernières années en Europe, de la notion de « services

75. Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie, Paris, ed. du Seuil, Points Essais, 2006, p.12

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d’intérêt général » détachés de la notion de services publics. Dans la dynamique libérale des années 1990, l’emploi d’une telle terminologie devait mener à ne pas forcément associer l’Intérêt Général à la puissance publique. L’histoire juridique de cette notion est encore un reflet de plus de l’extraordinaire ambiguïté de ce terme : « le champ d’application des règles de concurrence dans ce domaine reste très largement soumis au verdict de la Cour de justice des communautés européennes et à d’éventuels revirements de jurisprudence76 ». Un tel flou au niveau législatif laisse à penser finalement que la définition d’un organisme d’Intérêt Général n’existe pas de manière figée, et qu’il faut envisager chaque situation au cas par cas. Ainsi, si certaines formes sont relativement identifiables, comme les associations à but non lucratif, les fondations, les coopératives, les mutuelles,… ce champ se définit surtout au vu des résultats de leurs actions. Par ailleurs, l’émergence de figures telles que les entrepreneurs sociaux renouvelle ce débat, et éclaire les rappor ts entre préoccupations sociales et logique de marché sous un jour nouveau : l’entreprenariat social, dont l’exemple le plus connu aujourd’hui est l’entreprise de micro-crédit Grameen Bank77 fondée par le Prix Nobel de la Paix Muhammad Yunus, présume que l’on puisse envisager des modèles économiques rentables et pour autant soucieux d’un équilibre collectif. Le succès de l’initiative du microcrédit et le poids croissant de ce champ d’activité dans le monde économique attestent de l’efficacité de tels modèles. Dès lors, si le champ de l’action publique n’est pas le seul référent en matière de réalisation de l’Intérêt Général, si les structures préoccupées par ce type d’engagement peuvent prendre des formes extrêmement diverses et intervenir dans des domaines très variés, quelles seraient les pistes, les indices ou les critères permettant de participer à la mise en application de l’Intérêt Général ?

76.. Marjorie Jouen, « Vers une révolution du service public ?», Futuribles n°358, op. cit., p.10 77. <http://fr.wikipedia.org/wiki/ Grameen_Bank>

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1/DE LA CONSTRUCTION

À D’AUTRES ÉCHELLES

Si le fait d’agir en faveur du collectif, du "vivre-ensemble" n’est pas le seul fait de l’acteur public, il convient de s’interroger quant aux espaces les plus propices à un tel engagement. Quels mécanismes dans la construction des services publics permettent de garantir la recherche d’un "mieux-vivre ensemble" ? En quoi les retrouve-t-on dans d’autres systèmes émanant de la société civile ? Qu’est-ce qui caractérise les lieux de la réalisation de l’Intérêt Général ? Le fait même de parler d’espaces, de lieux de réalisation de l’Intérêt Général traduit peut-être une des conditions de sa concrétisation : penser l’Intérêt Général dans l’absolu ne permet pas de créer des pistes quant à sa réalisation possible. L’ancrer dans un espace précis ne pourrait-il pas déjà offrir des prises plus concrètes sur cette question ? 113


Que l’on envisage l’Intérêt Général comme l’intérêt du plus grand nombre, selon l’acception britannique, ou comme l’intérêt du groupe, selon la vision française, cette notion reste, de fait, complètement liée à l’échelle du groupe en question. Ainsi, une décision d’Intérêt Général en France (soit l’expression d’une volonté collective destinée, selon la logique Rousseauiste, à produire du mieux-vivre ensemble) pourra s’exercer au détriment de systèmes à plus grande échelle (européenne ou mondiale, par exemple). L’intérêt Général ne peut donc se penser qu’au sein d’un système et par rapport à d’autres systèmes. Ce thème est d’ailleurs central en politique à l’heure des regroupements régionaux : la question se pose régulièrement entre intérêt national (intérêt du pays par rapport aux autres pays), intérêt public (intérêt général à l’échelle du pays, en interne), intérêt moral (qui fait primer certaines valeurs fondatrices au détriment d’avantages à court terme…). On peut en ce sens envisager l’Intérêt Général comme un écosystème vertueux, où chacun des membres du groupe trouve sa place et son compte au milieu des autres. Dans cette perspective, on peut presque se représenter l’Intérêt Général comme un cycle qui, pour pouvoir continuer à exister, implique que chacun soit tour à tour amené à prêter attention au groupe pour que le groupe même puisse subsister. Dès lors, l’État, en tant que garant de l’Intérêt Général a pour mission de négocier constamment entre l’intérêt collectif et les aspirations individuelles, et ce afin que la société même perdure. Ne peut-on pas alors envisager son rôle comme un rééquilibrage ? C’est en quelque sorte ce qu’on peut lire à travers Le Contrat social de Rousseau : celui-ci expose en effet comment, en renonçant à ses libertés individuelles, l’Homme échappe à la tyrannie de l’"état de Nature" pour exister au sein du peuple émancipé. L’idée qui semble traverser l’essai pourrait ainsi se résumer à la démonstration selon laquelle chacun doit renoncer à ses droits naturels pour obtenir la liberté que procure la société. Cette aliénation de chaque sujet de l’État est ce pacte qui offre à chacun l’égalité : « Les clauses [du pacte social] se réduisent toutes à une seule : l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté : car premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale 114


pour tous ; et la condition étant égale pour tous, nul n’a intérêt de la rendre onéreuse aux autres78 ». L’État, dans cette perspective, a alors effectivement un rôle de médiateur, d’arbitre, entre la tentation des intérêts particuliers et la nécessaire réalisation de la volonté générale. Au-delà de la dimension idéologique de l’Intérêt Général, l’action visant à réaliser celui-ci peut s’envisager comme un travail de négociation au sein d’un système destiné à le rendre vertueux. Pour le philosophe des Lumières, sans ce renoncement le peuple n’existe plus en tant que tel, mais seulement sous forme d’agrégation. Ce point rejoint bien l’idée d’écosystème, qui ne fonctionne que s’il trouve son équilibre, si chacun au sein du cycle trouve sa place et son rôle. Dès lors, on ne peut envisager d’action en faveur de l’intérêt Général sans l’ancrer dans un contexte précis, sorte de paysage de la décision dans lequel chaque élément, même infime, devrait être pris en compte. Comme l’on ajuste les poids d’une balance jusqu’à ce qu’elle trouve son équilibre, il s’agit alors pour l’autorité gouvernante d’ajuster son intervention jusqu’à ce que le système trouve lui aussi une forme de stabilité. Ce type d’approche revient à avoir sans cesse à l’esprit la question du destinataire, mais aussi de prêter attention à tous les éléments du système : « A qui profite ce choix ? Quelles conséquences aura-t-il sur mon entourage ?» ou, plus systématiquement encore « Que se passerait-il si tout le monde agissait comme moi ? ». À ce titre, la notion de protection sociale apparaît comme un exemple du rôle de rééquilibrage de l’État : son intervention à travers des organismes tels que la sécurité sociale est désintéressée financièrement. Il s’agit de travailler en faveur d’une solidarité entre les citoyens, d’une durabilité de la vie qui ne porte pas directement ses fruits, au sens marchand. En ce sens, la pensée de l’action de l’État dans ce cadre est orientée vers le profit de l’utilisateur, du bénéficiaire, et non pas vers un profit de chacun des acteurs en présence. Le système ici est en quelque sorte déséquilibré, comme en attestent la dette de la sécurité sociale et les nombreuses voix qui s’élèvent aujourd’hui contre la manière dont 78. Jean-Jacques Rousseau, Du elle est organisée, mais ce déséquilibrage se fait en Contrat social, Livre I, Chapitre 6, cité dans l’encyclopedie libre faveur des plus faibles. Même s’il est déséquilibré en Wikipédia, < http://fr.wikipedia.org/ soi, pris comme un phénomène économique isolé, il wiki/Du_contrat_social> 115


apparaît à une échelle plus globale du fonctionnement de la société comme un rééquilibrage en faveur d’un meilleur tissu social, d’une plus grande cohésion. Agir en faveur de l’Intérêt Général peut donc s’apparenter à déplacer des curseurs, à décaler des points de vue, à rééquilibrer des situations au sein d’un système donné et identifié. La notion d’échelle ou de lieu devient dès lors prépondérante, dans la mesure où l’on est bien ici dans un travail "de terrain", où chaque situation est radicalement différente et ne peut être généralisée. Ainsi, de plus en plus de projets publics se créent à des échelles plus locales, dans une idée forte de construction à destination d’un bassin de vie. Le travail de l’Innovation Unit en Grande-Bretagne est à l’image de cette volonté, comme le montre la place prépondérante de la notion de pilote dans leurs actions. Cette tendance s’applique à l’échelle publique, mais aussi à l’échelle de la société civile. Elle confirme le phénomène décrit par Pierre Rosanvallon dans La légitimité démocratique, lorsqu’il écrit : « La délégitimation du pouvoir administratif doit être comprise dans le cadre de cette évolution d’ensemble. Dans une société de la particularité, la notion même d’administration comme gestion de règles intangibles perd de sa centralité. D’où le succès qu’a rencontré, dans sa confusion même, la notion de gouvernance79 ». Ce terme aujourd’hui très présent sur la scène politique désigne justement toute une série de principes et d’exigences concernant la meilleure manière de s’organiser, de prendre des décisions pour permettre à un système complexe de subsister et de se développer. Apparu dans le courant des années 1970 dans le milieu des entreprises, il désigne un glissement progressif qui a conduit les dirigeants des entreprises à « tenir compte des intérêts et des points de vue de toute une série de parties 79. Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique, op. cit., p.111 prenantes autres que les actionnaires lors de décisions stratégiques80 ». Derrière la notion de 80. Guillaume Duval, rédacteur en chef d’alternatives économigouvernance se cache l’idée de ne pas confier de ques dans un entretien réalisé par décision importante à des personnes dont la seule Laurence Duchêne et Michel Feher, « De la responsabilité sociale des fonction soit de décider, mais bien de partager cette entreprises », Politique non gouresponsabilité avec les principaux concernés par vernementale, Vacarme, n°34, hiver 2006, p 55. cette décision. Dans l’entreprise, la gouvernance 116


revient à faire intervenir un représentant des ouvriers dans une décision concernant le remaniement d’une chaîne de production par exemple. Il ne s’agit pas là de défendre les droits des ouvriers, mais de faire entendre leur voix en tant qu’"experts" de la chaîne. Ainsi, la gouvernance en tant que nouveau mode de gestion des décisions dans une organisation est censée aider celle-ci à mieux assurer ses fonctions primordiales sans se disperser. Depuis les années 1980, la pensée politique et administrative a emprunté cette notion au monde du management, d’abord en Grande-Bretagne puis progressivement en France. Dans une approche libérale d’abord, la gouvernance a émergé dans les pays anglo-saxons à travers le New Public Management, qui repose sur une vision minimaliste de l’État selon laquelle celui-ci doit décentraliser sur d’autres secteurs les décisions qui ne relèvent pas directement de la prise de décision politique. Puis, au cours des années 1990 s’est développée une réflexion plus profonde sur le rôle de régulation de l’État, qui l’a amené à évoluer dans sa centralité, dans ses institutions et dans sa manière de piloter la régulation politique. Les problématiques écologiques et l’émergence de la question du développement durable ont largement participé à remettre en question les modes de décision segmentés par États et par types d’acteurs, dans la mesure où les problèmes posés par la pollution dépassent largement le cadre législatif et ne connaissent pas de frontière géographique. Cette théorie a permis de repenser la légitimité du fonctionnement politique, les relations de l’administration avec le corps politique, et les rapports entre le secteur industriel et le pouvoir politique, la société et le monde économique, et ce, à toutes les échelles de gouvernement. On parle ainsi de gouvernance locale, de gouvernance urbaine, territoriale, mondiale… dans l’idée que la gouvernance est plus une série de systèmes qu’un modèle unique. Ce terme s’est banalisé au tournant du XXe siècle, envahissant le langage économique, politique, associatif, managérial, au point de créer certaines confusions et d’avoir été assimilé à des tendances très diverses. Par exemple, le recours dans les pays scandinaves et anglo-saxons à des autorités administratives indépendantes et à des 117


agences privées dans la gestion de certaines questions publiques a été vécu comme un désengagement de l’État, au point que l’on a pu parler de décomposition de l’État. D’autres conceptions, à l’inverse, présentent la gouvernance dans une perspective nettement moins politique, comme « un mode de gestion d’affaires complexes dans lequel les acteurs principaux répudient la seule hiérarchie verticale pour se déployer sur un plan plus horizontal, voire égalitaire81 ». Vision qui pourrait alors ouvrir sur un renouvellement des modes de décision en politique, et qui de ce fait propose d’envisager la notion de gouvernance comme une opportunité pour la démocratie. En général, on peut envisager la gouvernance comme un mouvement général de décentralisation des décisions. La réduction de l’échelle de décision ne doit pas se comprendre dans sa seule dimension géographique (sinon comment expliquer l’idée d’une gouvernance mondiale ?), mais aussi dans une perspective thématique. Si la notion de gouvernance va de pair avec la décentralisation de cer taines décisions qui relèvent désormais de la compétence des régions, on peut aussi lui associer la création de commissions telles que la Cnil (Commission Nationale Informatique et Liber tés) qui réunit des exper ts de différents domaines au sein d’une autorité administrative indépendante chargée de protéger la vie privée et les liber tés dans un monde numérique 82. Cette formation présente les caractéristiques principales de la gouvernance : • pluridisciplinarité, qui conduit à une prise en compte de points de vue plus variés sur la même question, • réduction (ici thématique) des échelles de décision qui permet d’éviter la formation d’une "autorité décidante" peu au fait des problèmes posés, • et indépendance de fonctionnement afin d’éviter les pressions politiques et économiques. 81 Philippe Ryfman, « Pratiques de gouvernance », Politique non gouvernementale, Vacarme, n°34, hiver 2006, p 86. 82. <http://www.cnil.fr/la-cnil/quisommes-nous/ >

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Par ailleurs, le système de fonctionnement moins hiérarchique de la Commission, permet à celle-ci de développer des mécanismes propres à remplir en toute liberté sa mission de contrôle et de protection du citoyen.


L’idée de gouvernance renouvelle la manière de penser la prise de décision, par le fait de constituer des systèmes délibératifs chaque fois différents selon le problème posé. Cette démarche implique par ailleurs de réellement évaluer la dimension de la question, et ses implications à toutes les échelles. Dans la même perspective d’articulation des points de vue à différentes échelles, l’activiste Peter Lurie cite deux points fondamentaux, selon lui, de l’action militante : il recommande en premier lieu de choisir une cible de taille adéquate, « ce qui signifie souvent qu’il faut se concentrer sur un problème plus restreint que celui auquel on voudrait réellement s’attaquer ». Et ajoute : « Mon expérience m’a appris que l’on ne peut s’engager sérieusement dans l’activisme sans s’intéresser toujours davantage aux détails techniques. C’est le chemin suivi, me semble-t-il, par toutes les organisations sérieuses : elles sont d’abord motivées par des principes, mais elles ne perdurent que si elles parviennent à se développer en discutant des points extrêmement précis et techniques83 ». Il s’agit donc d’articuler des idéaux ayant valeur d’objectif général, et des questions concrètes sans perdre de vue ni l’un ni l’autre. Ces conseils d’un activiste politique tendent donc à nous conforter dans l’idée que la prise en compte de tous les aspects du problème en commençant par les plus infimes et les plus pragmatiques conduit bien souvent à des solutions apparemment humbles mais concrètement plus en adéquation avec les grands idéaux qui les sous-tendent. En France, le développement du rôle des régions comme échelle de décisions et de projets confirme bien ce phénomène. En effet, alors que l’idée de New Public Management faisait son chemin dans les pays anglo-saxons dans les années 1980, Gaston Defferre était nommé en France « Ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation ». En 1982, la loi Defferre marque en quelque sorte l’acte de la décentralisation de la République, en promulguant (entre autres mesures) la région comme collectivité territoriale à part entière. Si l’État français semble assez en retard par rapport à ses voisins européens « sur le souci d’intégrer les réflexions et les attentes des citoyens, les démarches de co-production, la consultation des usagers, la participation des agents et des administrés à

83. Peter Lurie, dans un entretien réalisé par Emmanuelle Cosse et Gaëlle Krikorian, sous le titre « le think tank citoyen », Politique non gouvernementale, Vacarme, n°34, hiver 2006, p 73.

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la formulation des réformes84 », l’idée que certaines décisions et certaines dynamiques puissent émerger à l’échelle locale, dans une logique plus horizontale de gestion de projet vient nuancer notre vision très institutionnelle du rôle de l’État. Dans son mémoire de fin d’études, Romain Thévenet montre bien l’émergence de ces formes de construction publique après la Seconde Guerre Mondiale. S’il s’attache en particulier à la problématique des territoires ruraux, il explique néanmoins comment la notion de région est venue en quelque sorte "en réaction" contre une reconstruction très inégale, qui tendait à négliger les territoires moins dynamiques économiquement que les grands centres urbains. L’apparition d’instances de décisions plus réduites, de dynamiques régionales, communales, ou encore de l’idée de pays serait donc apparue pour échapper à une logique assez hiérarchique et descendante (venue de Paris) pour émerger des aspirations et des besoins des habitants sur le territoire85. Les régions apparaissent donc comme le lieu d’une vision renouvelée des pratiques d’Intérêt Général, d’une vision plus prospective de la construction publique, d’une cohérence peut-être plus "dans les détails techniques", pour reprendre les mots de Peter Lurie. Ce qui n’exclut pas d’échanger, au niveau national, autour de ces expériences menées à des échelles locales : les régions françaises sont ainsi liées à travers l’association des Régions de France qui leur permet de partager leurs expériences respectives. De nouveau, ce système de fonctionnement n’est pas sans évoquer la question des pilotes que Catherine Fieschi décrivait au sujet de l’Innovation Unit. La 27e Région s’inscrit dans cette même perspective : ce projet né en 2007 a accompagné et suivi la rédaction de l’ouvrage collectif Le défi Numérique des territoires- Réinventer la construction Publique, porté par la Fing et l’Association des Régions de France. Dans une visée assez centrée sur la question des 84. Marlorie Jouen, « Vers une rétechnologies numériques, l’ouvrage montre la forme du service public », Futuribles manière dont ces évolutions technologiques ont n°358, op. cit., p18. un tel impact sociétal qu’elles ne peuvent être 85. Romain Thévenet, Design et développement local/ cahier 1 : terrinégligées par les politiques publiques ; et interroge toires de projet en milieu rural, Paris, ces technologies comme moyens de renouveler la mémoire de fin d’études, Ensci Les Ateliers 2008, p.37-45. construction publique elle-même. 120


« Les Régions françaises et européennes ont souvent été leaders dans la mise en œuvre de politiques numériques, des infrastructures aux usages. Mais pour préparer l’avenir, l’enjeu ne se résume plus à "mettre plus de numérique dans les politiques publiques", mais bien à "concevoir autrement, des politiques publiques différentes". C’est pourquoi il nous paraît vital d’organiser un meilleur dialogue entre la culture numérique, et les autres chantiers d’innovation : développement durable, éco-production et design de services, architecture et urbanisme, participation et démocratie locale, etc.86 ». Émergée de ce constat, la 27e Région est donc un laboratoire d’innovation qui vise à étudier de nouvelles voies pour l’action publique. Cette initiative, portée par Christian Paul, Député, Viceprésident de la Région Bourgogne et président de la commission Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) à l’Association des Régions de France (ARF) revient à l’ARF. Néanmoins, celle-ci a préféré en confier l’animation à une structure souple, facilitant la démarche expérimentale et la coopération entre le plus grand nombre de participants. Elle est donc portée par la Fing, qui joue ici un rôle d’incubateur ; mais dépend du financement croisé de l’ARF, de la Caisse des Dépôts, de l’Union Européenne et d’associations d’élus, autant de partenaires avec lesquels elle travaille au quotidien. Cette structure est intéressante, car elle se pose en parallèle de l’exemple anglo-saxon comme la preuve même qu’à partir d’une même idée d’innovation publique souple et relativement indépendante de la pression des mandats, chaque pays, chaque culture, chaque situation exige ses réponses propres. Si le fond défendu est relativement similaire, ce sont les formes adoptées qui varient radicalement : dans la perspective d’un État plus interventionniste, et d’un secteur public fort, l’exemple de l’innovation publique à la française est un projet d’Intérêt Général qui se définit en négatif : « nous ne sommes pas un cabinet de conseil, pas un cercle d’experts, pas un département de l’ARF…87». Finalement, ce qui est frappant dans la 27e Région, c’est qu’elle se définit beaucoup moins par ce qu’elle est, son statut ou sa raison sociale, mais bien par ce qu’elle fait et par les méthodes qu’elle

86. <http://la27eregion.fr/-A-propos-> 87. < http://la27eregion.fr/-FAQ-

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cherche à mettre en place. En cela, elle entre en résonance avec les ONG, qui, selon l’encyclopédie participative Wikipédia, ne sont pas définies par des critères de nature : « En l’absence de critères objectifs de la nature d’une ONG, la plupart des organisations intergouvernementales internationales (ONU, Union européenne, etc.) ont dressé une liste des ONG qu’elles reconnaissent comme des interlocuteurs valables88 ». Tout comme la 27e Région, les ONG se définissent "en négatif" : « Une organisation non gouvernementale ou ONG est une organisation d’intérêt public qui ne relève ni de l’État ni d’une institution internationale. Les ONG n’ont pas le statut de sujet de droit international. L’habitude est de réserver le terme aux personnes morales à but non-lucratif financées sur des montants importants par des fonds privés. Grâce à l’apport de la sociologie des organisations, les principaux critères définissant une ONG sont les suivants : • l’origine privée de sa constitution • le but non lucratif de son action • l’indépendance financière • l’indépendance politique • la notion d’intérêt public89 ». On le voit à travers cette définition aussi, ce qui caractérise ce type d’organisme se définit par ailleurs par sa capacité à dialoguer avec d’autres institutions. Ainsi, l’ONU se reconnaît des « interlocuteurs valables », preuve que la construction de l’Intérêt Général peut prendre des formes variables selon les convictions, le statut, la légitimité reconnue aux acteurs qui s’en emparent, mais que, dans tous les cas, le dialogue reste probablement une condition sine qua non de cette réalisation. Marjorie Jouen, conseillère à Notre Europe (organisme de réflexion dédié à l’unité européenne) et observateur privilégié de l’évolution des politiques publiques européennes, va dans ce sens : « Nous devons remettre en cause notre conception [française] de l’Intérêt Général, ce qui implique de revisiter les processus 88. < http://fr.wikipedia.org/wiki/ que nous avons mis en place pour le réaliser. Dans Organisation_non_gouvernementale > notre héritage des Lumières, l’Intérêt Général trouve 89. Ibid. sa traduction dans la loi. Celle-ci est votée par les 122


élus qui représentent le peuple, puis, est appliquée de manière uniforme pour tout le monde. Aujourd’hui, nous continuons d’appliquer ce même schéma. Or, cela ne fonctionne plus ! Il existe de nouveaux sujets transversaux, des lois non appliquées, et surtout, des citoyens plus formés et mieux informés… qui entendent jouer un autre rôle. Ils n’acceptent plus un intérêt général qui "tombe du ciel", sans explication sur la démarche qui a abouti à tel ou tel résultat. Nous devons donc aller vers des processus de décision publique différents. Il s’agit de passer de la pratique de l’arbitrage à la recherche du consensus, d’un processus linéaire à un processus itératif, en boucle, avec des discussions et des négociations au cours desquelles les citoyens et les pouvoirs publics se considèrent comme des partenaires, chacun doté de compétences, et qui trouvent des solutions ensemble90 ». Ainsi, il ne s’agit ni de prendre des décisions de manière descendante, ni non plus de chercher à appliquer des aspirations locales à tout prix mais bien d’envisager les processus de réalisation de l’Intérêt Général comme des mises en relations de différentes échelles, de différents systèmes et "curseurs" pour ouvrir sur une intelligence générale et collective de l’idéal et de ses formes possibles. La question de l’échelle est donc complètement prépondérante dans la réalisation de l’Intérêt Général : tant au niveau de la prise de décision, qui n’est plus l’apanage d’un État centralisé, que de la réalisation du projet. Une même idée générale va ainsi se traduire très concrètement en des solutions différentes d’un territoire, d’un domaine à l’autre. Pour effectuer un parallèle avec la création industrielle et la production rationalisée en usine, l’Intérêt Général n’est peut-être justement pas un produit de série : aucun exemplaire ne serait semblable. De fait, le caractère peu reproductible d’une situation à l’autre induit pour le designer un rôle assez différent de celui qu’il peut adopter dans l’industrie : il ne s’agit plus de rationaliser un objet à partir d’une idée, d’une maquette d’un prototype pour le rendre sériel, mais bien justement d’extraire d’une "expérience 1" ce qui est reproductible de ce qui ne l’est pas.

90. Marjorie Jouen, dans un entretien réalisé par Anne Daubrée relayé sur le blog de la 27e Région, Novembre 2009 (extrait d’un ouvrage à paraître en Avril 2010) < http://la27eregion.fr/Commentse-debarrasser-de-l-ex >

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À ce titre, le travail du SEP est encore une fois porteur de perspectives intéressantes pour le designer : leur activité consiste en effet à croiser la recherche, le recensement d’initiatives innovantes, l’édition d’ouvrages autour de la question du développement durable et la diffusion de ce travail dans le cadre d’événements et d’expositions. Mais cette plateforme n’est pas en elle-même initiatrice de projets au même titre qu’un cabinet de design de service ou qu’une ONG. Leur rôle se limite au recensement d’initiatives existantes et émergées de la société civile, et à sa traduction sous forme de scénarios réappropriables. On est donc en droit de se demander quelle place prend le designer dans ce type d’initiatives, en quoi elles sont porteuses d’avancées concrètes, d’une pratique au quotidien ? Interrogé à ce sujet lors d’une conférence à l’Ensci dans le cadre des Rencontres des Ateliers en Novembre 2009, François Jégou, membre fondateur de la plate-forme, propose une résolution de cette question problématique dans l’articulation des différentes échelles de l’innovation sociale91 Expliquant la mission de recensement d’initiatives émergentes et innovantes que s’est fixé le SEP, il insiste fortement sur l’importance du local dans le succès de ces initiatives : c’est parce qu’elles émergent de la société civile, de gens qui ont pallié, à un moment donné à un endroit donné, un manque, qu’elles ont pu s’établir dans la durée. Ce caractère hyper-local induit que souvent l’investissement de départ est très faible, du moins en termes d’argent. On est davantage dans le domaine de l’associatif ou de l’auto-entrepreunariat que dans des grosses échelles de développement, ce qui implique peu de capital de départ, et souvent une certaine forme de gratuité pour les usagers, ou du moins un profit établi sur la durabilité de la relation davantage que sur des retombées marchandes. Cette question de l’échelle devient primordiale lorsqu’on prend en compte les enjeux du développement durable : lorsqu’il s’agit de réseaux de distribution, de transports ou d’économie solidaire, la réduction de l’échelle géographique se pose comme une alternative à la globalisation de l’économie et aux gaspillages énergétiques qu’elle entraîne.

91. < http://www.ensci.com/lecole/ evenements/conferences/conference/article/1051/473/ >

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Prenant l’exemple des Amap, Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne, François Jégou explique comment une certaine forme d’"écologie" régit les mécanismes de telles associations. Basées sur


la réunion d’un groupe de consommateurs autour d’un agriculteur sans intermédiaires, ces associations permettent de rétablir des liens de confiance entre le consommateur et le producteur, débouchant sur un engagement du consommateur dans une logique de la durée (je m’engage à t’acheter ta production à l’année, quelle qu’elle soit), et du producteur dans une logique de la qualité en retour (je m’engage à produire selon des critères d’écologie que nous avons définis ensemble). Typiquement ici, le fonctionnement de l’Amap tient à son caractère local : le producteur est identifié, le consommateur entretient de vraies relations avec lui, le système a une dimension humaine. Si le nombre de consommateurs augmente, le producteur est obligé de faire appel à son voisin pour satisfaire tout le monde. Jusqu’au moment où l’échelle devient telle que l’on retombe dans un schéma impersonnel, avec des intermédiaires qui prennent en charge la gestion du transport de la re-distribution des paniers… bref, un supermarché. De fait, l’expérience des Amap est intéressante : en étudiant la manière dont celles-ci évoluent, les membres du SEP ont constaté qu’elles naissent, se développent jusqu’à une sorte de "seuil de saturation" où certains membres insatisfaits vont quitter l’Amap pour en refonder une deuxième. Ainsi, ces initiatives régies par une recherche de durabilité dans la relation trouvent rapidement par elles-mêmes leur propre échelle et parviennent à demeurer très locales. Dès lors, il devient compliqué de saisir le rôle du designer là-dedans : pour parler crûment, il peut bien sûr dessiner les supports qui vont rendre un système de bibliothèques partagées plus attractif, plus efficace, ou le site qui va servir de base à un système de covoiturage, ou encore dans le cadre des Amap, l’outil de communication le plus adapté entre producteur et consommateurs, mais si ces initiatives sont gratuites, qui le paye ? Comment le designer peut-il développer une activité exclusivement tournée vers ce type de pratiques ? Comment peut-il en vivre au quotidien ? C’est là, selon François Jégou, que pourrait se jouer une articulation entre les différents acteurs de la construction sociale, et les différentes échelles de projets : peut-être que c’est alors l’acteur public qui se montre intéressé par les opportunités de réplication 125


d’un service de proximité. Il cite ainsi en exemple comment certaines communes se sont emparées d’initiatives recensées dans l’ouvrage Creative Communities92 et ont cherché à soutenir des initiatives similaires dans leur circonscription. Le designer serait dès lors le relais qui permettrait d’envisager le projet non seulement dans sa réplication, mais aussi dans son implantation locale, en lui fournissant les outils adaptés à la situation précisément (identité du service, ressources propres à la situation,…). Il s’agirait alors de réfléchir d’une manière assez comparable au projet Make it Work à Sunderland. L’échelle du projet peut donc permettre de penser l’Intérêt Général, ou du moins l’impact qu’un projet va avoir sur le contexte dans lequel il s’inscrit : comprendre ce contexte, c’est comprendre les besoins des usagers, les ressources à disposition, les complexités propres à la situation, afin de penser du mieux-vivre ensemble pour les différents acteurs. Penser des solutions à une échelle plus réduite permet de répondre plus en finesse aux complexités d’un système donné, de ne pas proposer de réponse unique, de s’adapter justement aux attentes de personnalisation de la société. Enfin, penser à des échelles réduites permet aussi de rétablir des équilibres de dynamismes entre les territoires, de re-porter son attention sur des leviers moins évidents dans la construction publique : la finesse des réponses proposées est ainsi à l’image de l’attention portée aux publics concernés. Dans cette finesse, le designer serait alors un atout, de par sa capacité à croiser des échelles, et à envisager un projet dans les différentes logiques qui le traversent. Quelle que soit l’échelle d’intervention, si réduite ou si globale soit-elle, le designer a peut-être aussi un rôle à jouer pour favoriser l’échange entre ces différents acteurs, entre les différents aspects. Communities,

92. Creative ouvrage co-écrit par l’équipe du programme EMUDE (Priya Bala, Paolo Ciuccarelli, Luisa Collina, Bas de Leeuw, François Jégou, Helma Luiten, Ezio Manzini, Isabella Marras, Anna Meroni, Eivind Stø, Pål Strandbakken, Edina Vadovics), édité par Anna Meroni, Poli design, Milan, 2007

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On a vu à travers les figures de William Morris, de Le Corbusier ou de Jean Prouvé combien il peut être compétent pour développer au sein de son approche une forme de technicité, sans pour autant perdre de vue les grandes intentions à l’origine de l’initiative. Outiller les échanges autour de la construction


publique, aider chacun des acteurs tant du côté institutionnel que du côté civil à trouver sa place dans la construction du vivre-ensemble permettrait ainsi de faire avancer concrètement la construction commune de l’Intérêt Général, et de favoriser un élan collectif en faveur de cette construction. Mais est-ce réellement possible ? Est-ce réellement souhaité ?

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2/PENSER L’AUTONOMIE DE L’USAGER Si à une vision très hiérarchique de la construction publique s’oppose un idéal d’échange entre élus, activistes, et citoyens autour d’une vision commune, rien ne dit pour autant que le rapport entre gouvernants et gouvernés ne soit pas tendu au quotidien. Évoquant ce rapport qui est à la fois condition et difficulté d’être de l’activisme non gouvernemental, les rédacteurs de la revue Vacarme décrivent ainsi le discours des gouvernants soucieux d’échapper aux nuisances que peuvent leur causer les militants. « D’une part, ils se drapent dans leur dignité de responsables pour dénier aux gouvernés le droit de leur demander des comptes — déni tantôt fondé sur les privilèges régaliens qu’ils s’arrogent et tantôt sur la pure technicité dont ils parent les mesures qu’ils veulent soustraire aux regards indiscrets. Mais d’autre part, ces mêmes gouvernants, en particulier lorsqu’ils se targuent d’être des démocrates, protestent au contraire de la parfaite identité de leurs préoccupations et celles des gouvernés et affectent par conséquent de s’offenser du soupçon infondé dont ils sont l’objet93 ».

93. Miche Feher, Introduction au chapitre "Manières", Politique non gouvernementale, Vacarme, n°34, hiver 2006, p 83.

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Si, dans certains projets, comme par exemple ceux de l’Innovation Unit, le designer a su justement donner prise à chacun des acteurs, outiller le débat démocratique, faire participer les "non-experts", on peut se demander à la lecture de cette critique gouvernementale s’il serait réellement le bienvenu dans la construction publique. S’il est bien celui qui "donne à voir ce qui pourrait être autrement", il peut alors devenir un adversaire redoutable pour les politiques frileux. À l’inverse, il peut s’avérer un allié idéal dans la conception de mécanismes décisionnels ou de solutions riches face à des problèmes aussi complexes que la construction à plusieurs, ou « démocratie participative ». Le philosophe Bernard Stiegler présente ainsi la démocratie participative telle qu’elle a fait débat en France lors de la campagne présidentielle de 2007 comme un paradoxe : « Une démocratie est participative ou n’est rien. C’est ce que j’ai appelé le pléonasme de la démocratie participative […] [La vraie question serait plutôt :] Pourquoi la démocratie actuelle n’est-elle plus participative, et tend-elle à être perçue du même coup comme une fiction, où les hommes et les femmes politiques ne représentent plus, du même coup, les citoyens ?94». Il ajoute, posant peut-être une manière renouvelée d’envisager la construction collective : « Ma réponse est que c’est parce que le modèle industriel qui domine comme opposition des producteurs et des consommateurs est ce qui détruit toute possibilité de participation, et installe ce que j’ai appelé des milieux dissociés, là où les milieux humains constituent des milieux associés, au double sens que Simondon donne à cette expression. Ce qui changerait, par conséquent, si était relancé un projet démocratique tel que nous l’appelons de nos vœux, c’est-à-dire tel qu’il reconstituerait de la participation non seulement dans la vie politique, mais dans la vie économique et sociale dans tous ses aspects, ce serait la réapparition d’un processus de sociation, c’est-à-dire d’un processus d’individuation psychique et collective ». 94. Bernard Stiegler, "Trois questions à Bernard Stiegler : dépasser l’opposition des producteurs et des consommateurs", Dossier Démocratie Participative, entretien réalisé pour la revue Transversales, 24 avril 2007, < http://grit-transversales.org/dossier_article.php3 ?id_article=170 >

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Pour résumer le propos de Bernard Stiegler, celui-ci envisage que l’un des principaux freins à la participation politique populaire aujourd’hui soit le fait que nous avons trop été confortés dans un simple rôle de


consommateurs, sans possibilité de se détacher, même critiquement, de cette fonction sociale. Replacer le consommateur, le citoyen, face à des systèmes tels qu’il puisse développer un recul critique, s’approprier l’objet et en développer ses propres usages lui permettrait ainsi d’être mieux armé pour définir ses propres besoins, d’être plus actif dans sa consommation, d’adopter un esprit de participation. « Face à une mutation qui devrait conduire à un véritable changement de modèle industriel, la reconstitution d’une capacité de projection à long terme est indispensable. Elle suppose, d’une part de lutter contre les tendances spéculatives toujours "court-termistes" qui dominent en ce moment le capitalisme du fait de son extrême financiarisation, et d’autre part, de reconstituer une puissance publique. Mais qui sache s’agencer étroitement avec les initiatives privées en leur donnant de la visibilité à long terme, et ce, précisément en posant que la démocratie participative n’est pas seulement un projet politique, mais aussi et sans doute d’abord un projet économique fondé sur un changement de société industrielle95 ». Le rapprochement effectué par Bernard Stiegler entre société industrielle, mécanismes de consommation et dynamiques politiques ouvre bien sur le rapport que le designer pourrait entretenir avec la construction démocratique. Dans le fond, l’idée ici est de permettre, dans le cadre de la consommation de biens et de services comme dans la construction politique, de redonner une certaine autonomie à l’usager, une indépendance suffisante pour permettre un recul critique construit. Dans un rapport d’obligation, de non-choix où l’on ne donne pas au citoyen les moyens d’envisager d’autres alternatives, le gouvernant s’expose de fait, soit à un processus d’acceptation (« je suis d’accord parce que je ne sais comment cela pourrait être autrement »), soit à un rejet de la part du citoyen (« ce sont tous des pourris »). Le choix de la liberté et du recul critique met forcément plus en danger le gouvernant, l’expose à plus de contrôle de la part des gouvernés, mais assoit par ailleurs sa légitimité de représentant. On peut ainsi effectuer un rapprochement entre les réflexions de Bernard Stiegler et celles de Pierre Rosanvallon. Celui-ci met l’accent sur la difficulté de réintroduire une pensée de la

95. Ibid.

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construction collective à l’heure de l’émergence d’une « société de la particularité ». Ces deux idées sont finalement assez liées, dans la mesure où l’une des critiques qui a pu émerger à l’encontre d’un État-providence distributeur d’aides sociales depuis les années 1970 dénonçait une forme d’assistanat presque infantilisant pour la société, qui finissait par encourager l’émergence de l’individualisme. Ainsi, les deux penseurs semblent se rejoindre sur l’idée que ce n’est pas le principe de l’aide qui est à remettre en cause, mais bien la manière dont celle-ci est dispensée. Le problème qui se pose ici est finalement : quelle attitude adopter pour l’acteur public dans la relation entre citoyen et État ? Comment aider le citoyen sans pour autant l’infantiliser, le réduire à des fonctions de consommateur ? Comment lui offrir les moyens de se faire créateur, responsable, sans non plus se désengager au risque de retomber dans un système libéral largement critiqué pour son "non-interventionnisme" ? Si ce paradoxe touche tout l’organisme politique, on en a vu un exemple particulièrement frappant dans la question des services publics : face à la demande croissante de personnalisation de la part des usagers, la position de l’État est de plus en plus délicate, comment fournir un service davantage personnalisé et pour autant égalitaire ? Parce que derrière la question du service se cache la question de l’aide, l’une des grandes questions du service public pourrait ainsi s’exprimer : Comment aider, sans pour autant créer des situations d’assistanat ? À travers cette question se re-pose en demi-teinte le nœud complexe entre les impératifs d’égalité et de liberté qui fondent la pensée de l’Intérêt Général en France. Comment aider, tout en favorisant une forme de liberté, une possibilité d’émancipation, en somme ? Si l’on s’en réfère à la définition proposée par l’encyclopédie libre Wikipédia, la notion d’autonomie de l’usager semble se trouver au cœur de la question posée. « L’analyse sociologique et l’intervention sociale utilisent beaucoup la notion d’autonomie pour définir dans un sens restreint l’aptitude d’une personne à s’intégrer de manière individuelle dans la société ; par opposition à la situation d’assistance de la part de tiers et des pouvoirs publics : autonomie des personnes âgées, des personnes en situation de handicap, des 96. <http://fr.wikipedia.org/wiki/ Autonomie> personnes en situation précaire, etc.96 ». 132


En un certain sens, la question soulevée par cette notion d’autonomie revient à demander : Comment aider sans pour autant déposséder l’usager ? Comment conserver la pleine maîtrise de ses choix pour la personne ainsi "assistée" ? Penser l’autonomie de la personne, c’est penser sa liberté. Une manière d’envisager l’aide dans ce contexte pourrait peut-être passer à travers la notion d’accompagnement : il s’agit alors de lui faciliter un accès à ces choix, une forme de visibilité du processus. Penser l’autonomie de l’individu au sein de l’aide revient en quelque sorte à l’informer au sujet de cette aide, à lui fournir les clés de compréhension nécessaires pour choisir la manière d’être aidé, pour accepter l’aide proposée. Cet aspect particulier de la construction des services pourrait justifier l’intervention d’un designer, tel qu’il a été défini plus haut. La démarche de design est souvent décrite comme une manière de se focaliser autour des solutions, plus que des problèmes, (c’est ce que revendique Ezio Manzini du SEP, mais qui a aussi été remarqué par les membres du conseil de Sunderland dans le cadre du projet Make it Work) ; c’est un petit peu de cela qu’il s’agit dans l’accompagnement. Ici aussi la notion de contexte est primordiale : envisager d’aider une personne face à un problème, c’est aussi considérer avec elle les causes et les conséquences de ce problème pour réfléchir à des solutions adaptées. À ce titre, l’exemple de l’action humanitaire est assez intéressant : pour la plupart des organismes, il s’agit davantage d’aider les pays en crise à trouver les ressources sur place, plutôt que de régler ponctuellement le problème. Construire une école dans un village défavorisé règle certes certains problèmes, mais la solution durable serait de former les populations sur place pour qu’elles soient mesure de construire l’école par elles-mêmes. On est bien ici dans le "faire avec", et non pas dans le "faire à la place de". Tout comme le designer a pu se faire, dans les exemples précédents, "outilleur du débat démocratique" (dans le cadre de l’Innovation Unit, par exemple), ne pourrait-il pas de même intervenir dans 133


la construction de l’Intérêt Général en proposant des services "outils" susceptibles de fournir une aide, mais aussi un recul par rapport à celle-ci ? Une compréhension des mécanismes de cette aide ? À titre d’exemple, on peut citer l’organisation à but non lucratif In Control, repérée par la 27e Région. Cette structure travaille avec les collectivités britanniques pour proposer des budgets aux personnes âgées ou handicapées afin qu’elles gèrent librement leurs prestations sociales. Concrètement, ces personnes définissent un programme où elles précisent leurs besoins à l’aide des services sociaux, et se voient attribuer un budget. Bien évidemment, la collectivité dispose de leviers de contrôle sur cette gestion, allant jusqu’à la suppression définitive du budget, mais depuis le lancement de l’opération en 2003, il semble que cela n’ait jamais été nécessaire. Dans leur article paru à ce sujet, les membres de la 27e Région précisent : « Le projet met en lumière la distorsion importante entre les prestations choisies par les usagers, et celles dans lesquelles investit le plus largement le "social care". Le deuxième poste des dépenses publiques, dans ce cadre, sont les "days center" ( qui dispensent des prestations sociales ou de santé, dans des lieux en général publics). Ils ne sont quasiment pas demandés par les usagers qui effectuent leurs propres choix, qui optent prioritairement pour des loisirs, et de l’aide à domicile97 » Dans ce contexte, l’autonomisation de l’usager ouvre directement sur sa responsabilisation : il s’agit ici d’aider, mais aussi de responsabiliser la personne ; et à travers cette démarche, peut-être en conséquence, de revaloriser l’aide. En effet, l’usager est désormais responsable de la gestion des prestations qui lui sont versées, il est ainsi au centre du système, se sent à ce titre pris en compte par la collectivité. La limite de ce système réside bien évidemment dans les risques qu’elle comporte : l’usager ainsi doté de budgets publics pourrait se retrouver la cible marketing d’un secteur commercial dépourvu d’intérêt pour la santé publique. C’est pourquoi la liste des prestataires auxquels les usagers peuvent faire appel dans le cadre de cette aide est rigoureusement triée et sélectionnée. À travers ce projet, chacun des acteurs trouve ainsi son compte : de l’acteur public qui voit sa gestion diminuée 97. <http://www.la27eregion.fr/Incontrol-propose-aux-citoyens-de > à un suivi et une qualité de vie augmentée (« les 134


études révèlent que 47 % des personnes concernées se sentent en meilleure santé, et 76 % d’entre elles considèrent que leur qualité de vie s’est améliorée ») ; aux entrepreneurs privés partenaires qui voient ainsi leur clientèle assurée, et aux usagers du service qui se sentent revalorisés par le système. Bien évidemment, ce type de démarche nécessite de la part de l’acteur public de profondément redéfinir ses domaines de compétences et sa manière de prodiguer de l’aide. Mais une telle attitude force par ailleurs le bénéficiaire d’aides à se placer dans une position active, d’être en mesure de définir ce dont il a réellement besoin. Ainsi responsabilisé, il ne peut adresser une critique globale à l’acteur public qui lui a laissé une part de liberté dans ses choix. Ce genre d’approche ne doit pas non plus conduire à un désengagement de la part de l’État (on a vu combien le recours systématique à des agences privées a pu mettre à mal l’idée d’un État capable de gérer l’Intérêt Général dans les pays anglo-saxons). Néanmoins, cet exemple est assez remarquable, au sens où la puissance publique britannique montre ici sa capacité à reconnaître qu’elle n’a pas toujours toutes les réponses aux aspirations des habitants et les rend acteurs de leur propre prise en charge. Cet exemple rejoint bien ce que Bernard Stiegler appelle de ses vœux, lorsqu’il évoque le clivage entre producteur et consommateur : il s’agit de rendre une telle visibilité à l’utilisateur qu’il puisse s’emparer d’un objet pour le détourner et l’améliorer en confiance. Cette idée est très récurrente, preuve de sa centralité ; elle apparaît par exemple dans les milieux du numérique, avec la possibilité pour les usagers de fabriquer leurs propres contenus, et plus radicalement à travers la communauté du logiciel libre. Celle-ci regroupe des programmeurs et des utilisateurs convaincus que les formats propriétaires (c’est-à-dire dont le code de programmation est protégé contre la copie et contre les modifications) sont des freins au développement sain de l’informatique tant en termes de technique que pour des raisons éthiques.

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Cette idée est aussi présente dans le design : à titre d’exemple, le designer Tord Boontje propose une gamme d’objets, intitulée Rough and Ready98, destinés à être construits directement par l’usager à partir de matériaux de récupération. Le designer met ainsi les plans et instructions de montage d’une chaise, une lampe et une étagère en accès libre sur Internet et encourage l’appropriation par chacun en fonction de ses besoins. Ce travail s’inscrit dans toute une réflexion issue des milieux culturels, et qui a donné lieu à des projets dans de nombreux domaines artistiques, de la musique au cinéma en passant par les Beaux-Arts. Les projets, souvent réunis sous l’appellation Do It Yourself questionnent la place de l’initiative libre, du partage de connaissances, du recyclage et plus largement du "bricolage" et autres "bidouillages" dans la société. Au-delà de la dimension manifeste de ces projets, ils traduisent une réflexion profonde qui semble avoir été de pair avec le développement de la société industrielle. Comme en attestent les débats actuels autour du partage et du piratage de la musique, l’outil numérique a placé ces enjeux de production et de distribution au coeur des grandes questions économiques. Dans le domaine de la production d’objets, la notion de FabLabs renouvelle cette utopie de l’usager créateur : ces ateliers de prototypages rapides (FabLab est la contraction de fabrication laboratory) permettent d’envisager de pouvoir produire à peu près n’importe quelle forme, en toutes petites séries, à moindre coût. Ils renouvellent ainsi l’idée d’une production locale, où le modèle général, le plan, serait échangé en ligne, et l’objet produit à la demande par l’atelier de quartier, révolutionnant ainsi les modèles de distribution de masse99. 98. Studio TordBoontje, Rough &Ready, 1998 < http://www.tordboontje.com/> 99. A ce sujet, le designer et enseignant à l’Ensci Jean Louis Fréchin propose une réflexion plus argumentée sur son blog : <http:// www.nodesign.net/blog/index.php/ post/2009/06/24/Du-FabLess-auFabLAb-: >

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Tous ces exemples tendent donc à confirmer un besoin d’émancipation, de reprise de contrôle de cer tains usagers sur leur consommation. L’outil numérique a, on le voit tant dans le cas du FabLab que dans celui des médias à l’initiative des internautes (comme les blogs), outillé cette aspiration, et fourni des formes simples pour des échanges générés par les utilisateurs.


Néanmoins, ce type d’approche remet en cause les systèmes de distribution de l’économie actuelle, tout comme le travail de In Control remet en cause la capacité de l’État à fournir une aide en rapport avec les besoins de ses usagers. Ces modèles nécessitent donc un apprentissage pour tous les acteurs, tant économiques que politiques, associatifs et citoyens ; une forme de remise en cause de la situation actuelle. Ce type de remise en question n’est pas évident, il peut faire peur, il reste un équilibre très fin à trouver : il est intéressant de s’interroger sur le degré de danger qu’une autonomisation du citoyen créerait pour un gouvernement. En quoi les décideurs politiques ont-ils intérêt à voir les citoyens développer un regard critique sur les rouages de la politique, voire des solutions alternatives quand un système ne semble pas adapté ? Les quelques lignes parues dans la revue Vacarme au sujet du double discours des politiques traduisent bien cette peur des gouvernants : on se cache derrière des approches techniques pour "désarmer" le citoyen, ne pas lui laisser exercer un contrôle sur l’action de l’État, ne pas être remis en cause dans sa capacité à traiter un problème. Pourtant, il semble que l’espace de la prise de position autonome est aussi réellement celui de la construction démocratique pour le citoyen. C’est en s’informant librement, en ayant suffisamment d’éléments de compréhension pour se forger sa propre idée qu’il participe de la définition de l’Intérêt Général. Cette dynamique d’autonomisation peut passer par de nombreux vecteurs : la presse a ainsi un rôle à jouer, comme le mettait en évidence la citation d’Alexis de Tocqueville au sujet du quatrième pouvoir. Mais cela peut aussi être l’affaire de l’éducation. L’étude croisée que mène Charlotte Nordmann à ce sujet met bien en évidence le rôle que pourrait jouer l’école dans l’émancipation des citoyens100 : elle propose en effet une comparaison entre le travail sociologique de Pierre Bourdieu et celui de Jacques Rancière. Pour ces deux auteurs, l’émancipation est la condition de la démocratie. Si pour Pierre Bourdieu l’école reste le lieu de la reproduction des inégalités dans une forme de fatalité sociologique, Jacques Rancière lui oppose une vision plus optimiste et postule que 100. Charlotte Nordmann, Pierre l’école puisse être le lieu de la réalisation personnelle Bourdieu/ Jacques Rancière, la poliet autonome. Ces deux visions s’accordent sur le tique entre sociologie et philosophie, fait que l’éducation est au cœur de la question Paris, ed. Amsterdam, Avril 2006 139


démocratique. C’est dès ce premier espace d’apprentissage que se joue la transmission d’un "vouloir politique", d’une conscience des enjeux du "vivre-ensemble". Ainsi, on peut se demander si le designer ne pourrait pas participer à son échelle au passage d’un débat "experts vs consommateurs passifs" à une construction collective. En favorisant des services qui prennent en compte l’usager dans sa capacité à prendre des décisions par lui-même, en participant à replacer le citoyen au cœur de l’action publique, le designer pourrait être un vecteur de cette émancipation. Dans ce type d’approches, par-delà l’usager, à travers lui, la communauté se trouve aussi revalorisée. Ce type de démarche peut alors ouvrir sur une confiance accrue envers le collectif, et permettre une nouvelle légitimité de l’État en tant qu’organisme vecteur d’Intérêt Général.

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3/ CONSTRUIRE À PLUSIEURS ? À travers l’étude des systèmes de gouvernance, le débat apparaît comme un pilier possible de la construction de l’Intérêt Général. Pour autant, la prise en compte d’un nombre accru de parties prenantes peut se révéler extrêmement complexe à gérer, et c’est d’ailleurs à cette difficulté que les systèmes représentatifs se proposent de remédier. Mais ceux-ci sont aujourd’hui remis en cause, comme en atteste notamment l’intervention de Bernard Stiegler101 : on a vu combien les gouvernants cultivent une forme de 101. « Pourquoi la démocratie acdistance aux représentés, en parant notamment tuelle n’est-elle plus participative, et tend-elle à être perçue du même les questions abordées d’une aura technique, d’une coup comme une fiction, ou les dimension d’exper tise. Pour tant, construire des hommes et les femmes politiques représentent plus, du même projets visant à favoriser une dynamique commune, ne coup, les citoyens ? » Bernard un progrès qui prenne en compte tout le monde Stiegler, Trois questions à Bernard semblerait au contraire nécessiter une intelligence Stiegler : dépasser l’opposition des producteurs et des consomcollective. Comment alors passer d’un simple débat mateurs, Dossier Démocratie où les idées s’opposent à des formes de conversation Participative, entretien réalisé pour la revue Transversales, 24 avril 2007, qui permettent réellement d’avancer dans une < http://grit-transversales.org/dossier_article.php3 ?id_article=170 > direction partagée ? 141


A priori, il semble que dans un débat, plus les parties prenantes sont nombreuses, plus les échanges sont complexes. Pour autant, on peut aussi envisager à l’inverse que le sacrifice de chacun soit un peu moins grand pour arriver à un consensus, que dans une conversation bilatérale où il resterait peu de place pour une troisième voie. Ainsi, même si l’expérience peut paraître malaisée, peut-être que l’une des conditions à l’élaboration de l’Intérêt Général passe par le partage de connaissances, de compétences, en un mot un travail d’équipe qui ne regrouperait pas que des experts d’une même question. Le philosophe Miguel Abensour propose ainsi une définition de la démocratie fondée autour du « désordre fraternel », il insiste beaucoup sur le caractère exceptionnel de celle-ci, en tant « qu’agir politique »102. Invité avec Jean Luc Nancy et Jacques Rancière à dépeindre une vision moderne de la démocratie, tous trois s’accordent à dire que l’essence de celle-ci repose davantage sur le mouvement collectif que sur sa représentation par des experts. Ainsi, il semble bien que la construction d’un "mieux-vivre ensemble" passe par la discussion collective, le croisement de regards et de points de vue. En ce sens, l’émergence de structures telles que le groupe Demos en Grande-Bretagne, ou même l’Innovation Unit reflètent bien, à une échelle plus limitée que dans la vision philosophique du Demos grec (le peuple un, indivisible), l’idée d’une construction basée sur le partage de visions. Ces organismes s’attachent en effet à croiser des professions variées autour de leurs programmes de recherche afin de développer une meilleure acuité sur les questions qu’ils abordent. Ces structures mêlent ainsi en leur sein des chercheurs universitaires, des consultants, des designers, sociologues, philosophes, autour de questions sociales ou politiques. Les divers exemples de structures de design de services abordées au cours de ce mémoire développent souvent la même approche "multifocale" de la pratique professionnelle. Faut-il y voir la preuve que le designer, dans sa capacité à générer de la transversalité, est un acteur privilégié d’une synthèse en vue d’une 102. Miguel Abensour, dans un entretien avec Jean-Luc Nancy réalisation de l’Intérêt Général ? et Jacques Rancière, « Insistances Démocratiques », entretien réalisé par Stany Grelet, Jérôme Lèbre et Sophie Wahnich, Pourquoi la Démocratie, Vacarme, n°48, été 2009, p8.

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Cette recherche de transversalité, de mise en commun des savoirs soulève autant les enthousiasmes que les doutes. L’outil Internet, entre autres, a ainsi renouvelé


le débat en permettant la massification de ces échanges de savoirs. Et l’émergence de modèles participatifs a mis à mal la notion même d’expertise : l’encyclopédie libre Wikipédia par exemple a permis très concrètement ce passage que Bernard Stiegler appelait de ses vœux d’un usager consommateur à un système basé sur la création. Cette encyclopédie est établie sur la participation des internautes, sur la discussion des articles par une communauté d’utilisateurs ouverte, non figée autour de diplômes ou de reconnaissance quelconque dans un domaine. De par la place centrale qu’elle a pu prendre ces dernières années sur le Web, elle ouvre dans une certaine mesure vers une "culture de l’amateurisme". En effet, dans l’exemple de Wikipédia, ce sont des contributeurs dont rien ne prouve qu’ils aient les connaissances nécessaires pour s’exprimer qui participent. D’où les attaques successives qu’a connues le projet, accusé de favoriser la copie, de risquer de fournir des informations erronées… Pourtant, il semble que la massification des participants ouvre sur une autorégulation de la part de ces rédacteurs improvisés : lorsqu’ils repèrent une erreur, certains vont simplement la corriger. Au-delà du débat sur la véracité des informations diffusées par l’Encyclopédie libre, c’est le symbole qu’elle représente qui est intéressant ici. Dans le cadre des Entretiens du Nouveau Monde Industriel en 2007, Florence Devouart, présidente de la Wikimédia Foundation (association à l’origine, entre autres, du projet Wikipédia), racontait que l’un des principaux reproches adressés à l’encyclopédie émanait de l’enseignement, et reposait sur le fait que de plus en plus d’élèves vont chercher de l’information sur ce type de médias sans même en vérifier la véracité ou recouper différentes sources. Les critiques de Wikipédia lui reprochent de favoriser une culture du plagiat, de ne plus valoriser la connaissance exacte et précise, sa recherche. En réponse à ces critiques, Florence Devouart propose d’envisager que ce soit notre rapport à la connaissance et à la transmission de celle-ci qui évolue : « On était auparavant dans un standard où les enseignants étaient propriétaires de la connaissance et la dispensaient aux élèves, mais ils sont démunis car ils ne sont plus les propriétaires de la connaissance. D’autres la dispensent peut-être même mieux qu’eux, ils doivent aujourd’hui apprendre aux élèves à chercher l’information, à la trouver, à l’analyser, finalement à estimer 143


ce qui a de la valeur pour eux. » Ainsi, le rôle des enseignants, selon Florence Devouart, consisterait plus alors à enseigner un arbitrage dans l’accès au savoir, une prise de recul, une capacité à douter de ce qui est écrit, à confronter ses sources et à envisager justement que la source puisse se tromper. Le problème n’est plus alors de détenir l’information, mais d’apprendre à y accéder et de développer une logique de prise de recul permanent, d’esprit critique pour se prémunir des erreurs et de la mésinformation. De façon corollaire, des forums d’échanges issus de communautés d’utilisateurs, comme par exemple Doctissimo, déstabilisent la communauté médicale en prodiguant des informations "de patient à patient". Face à ces phénomènes, JacquesFrançois Marchandise, directeur de développement de la Fing et enseignant, rejoint le constat de Florence Devouart en soulignant : « Cela fait longtemps maintenant que tout un ensemble de positions d’autorité, à commencer par celle du savoir, sont devenues intenables telles qu’elles étaient pratiquées ». L’exemple de Wikipédia met en relief un des grands enjeux qui se posent aujourd’hui tant au niveau de l’éducation qu’au niveau de la santé mais aussi dans le monde politique. Jacques-François Marchandise met ainsi en avant le caractère binaire de la situation dans le contexte de la démocratie participative : « On a d’un côté la légitimité absolue de la connaissance de tous, face à la légitimité absolue de la démocratie verticale, et ce face-à-face est peu fertile. Le chemin à parcourir serait de comprendre à quels endroits l’expertise peut trouver sa place, et à quels endroits l’adhésion et la fertilité sociale sont possibles. Ce qu’il faut, c’est ré-inventer de l’adhésion fertile103 ». 103. Entretiens du Nouveau Monde Industriel 2007, cycle de conférences autour de l’innovation au Centre Georges Pompidou co-organisé par l’IRI, Cap Digital et l’Ensci. Amateur, lien social et spécialisation, interventionde Florence Devouart suivi de celle de Jacques-François Marchandise. <http://amateur.iri. centrepompidou.fr/nouveaumonde/enmi/conf/program/2007>

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À la lumière de ces interventions, il semble que les difficultés posées par l’irruption du non-expert dans ces différents domaines relèvent plutôt du recul critique et de l’élaboration d’un rapport de confiance entre une structure, un usager et un contributeur. En effet, l’existence même d’une Commission Nationale du Débat Public en France laisse à penser que l’importance de faire participer les citoyens aux grandes décisions de l’État est déjà un point admis.


Pour preuve : « La réflexion sur les difficultés rencontrées pour décider de grandes opérations ou mener de profondes réformes (à l’occasion du "renouveau du service public"), ont conduit à initier de grands débats. Celui mené, en 1989, sous la responsabilité de Hubert Prévot a accompagné la transformation des services du Ministère des Postes et Télécommunications en deux entités : France Télécom et la Poste. Celui de 1992, (...) sur les infrastructures de transport esquisse un débat permanent pour éclairer les choix de localisation des infrastructures et les choix des modes de transports. Par ailleurs, la Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement durable, adoptée en juin 1992, déclare que "la meilleure façon de traiter les questions d’environnement est d’assurer la participation de tous les citoyens"104 ». L’idée de faire participer les citoyens aux grandes décisions de l’État à travers d’autres mécanismes que ceux de la représentativité ne pose donc pas de problème en soi. En revanche, toute la question réside dans la méthode adoptée pour mener ces "conversations démocratiques". Quelles sont les formes actuelles du débat public ? Sont-elles efficaces ? Pourraient-elles être améliorées et est-ce que l’intervention d’un designer dans ce domaine pourrait offrir des formes plus efficaces ? La conférence de citoyens, forme de consultation conçue au Danemark dans les années 1980 et utilisée en France depuis 1998 est particulièrement intéressante car elle synthétise bien le clivage entre experts et non-experts cité plus haut : elle consiste à réunir, pendant plusieurs jours, un panel de citoyens volontaires, et de les former aux différents enjeux problématiques posés par un sujet donné. La formation est menée par des scientifiques et des industriels sur des problématiques scientifiques et technologiques pour lesquelles il existe d’importantes incertitudes et divergences d’opinion. À l’issue de ces deux à trois week-ends de formation, les citoyens sont invités à un débat public, puis ils doivent se réunir en huis clos afin de rédiger un rapport de préconisations. Un autre type de consultation mérite qu’on s’y arrête, de par sa parenté très forte avec les outils du designer : il s’agit de l’atelier de scénario. Cette méthode de par ticipation 104. <http://www.debatpublic.fr/ citoyenne initiée pour la première fois en 1992 au debat-public/principes.html> 145


Danemark par l’Office Danois de Technologie, consiste à organiser plusieurs ateliers de travail regroupant chacun des élus, des experts, des représentants du monde socio-économique, des habitants. L’objectif est de permettre, à partir de plusieurs scénarios possibles sur une problématique du développement durable, l’échange de connaissances et d’expériences, le développement de visions communes et l’émergence d’un plan d’action. En 1994, un programme européen intitulé « European Awareness Scenario Workshops » a été mis en place afin d’encourager l’utilisation de cette méthode en Union européenne, mais il n’a pas encore officiellement fait l’objet d’expérimentations en France. Enfin, le développement des Agendas 21 locaux permet d’organiser de la concertation autour de questions à l’échelle des bassins de vie. À l’origine plan d’action pour le XXIe siècle ratifié par 173 chefs d’états au Sommet de la Terre de Rio en 1992, l’Agenda 21 offre un cadre de travail aux collectivités locales et à leurs habitants pour y mettre en œuvre les concepts de développement durable, d’espaces de débat autonomes, c’est-à-dire ni privés marchandisés, ni estampillés comme relevant d’une autorité publique mais simplement collectifs105. Les travaux de groupes pluridisciplinaires tels que l’Innovation Unit ou Ideo ont permis certaines avancées dans le cadre d’initiatives de concertation publique. On l’a vu avec le projet de plateau de jeu de la gouvernance ainsi que dans le cadre de Make it Work. On peut donc envisager qu’une intervention du designer sur ces sujets puisse réellement favoriser une richesse et un enthousiasme dans la concertation. C’est d’ailleurs avec cette conviction que la 27e Région a développé la méthodologie des "Territoires en résidence"106 en collaboration avec François Jégou. Cette opération consiste à envoyer des équipes pluridisciplinaires constituées de designers, d’innovateurs numériques, d’architectes, de sociologues et de chercheurs, dans les régions volontaires pour mener des projets à l’échelle locale au sein d’un équipement ou d’un espace public : un lycée, 105 <http://fr.wikipedia.org/wiki/ une université, une maison de service, une gare, un Agenda_21_local> parc d’entreprises, un écomusée, une pépinière, un 106. <http://la27eregion.fr/-Terriquartier, une intercommunalité, etc. La résidence toires-en-Residences,9-> se déroule en trois fois une semaine, et a pour but <http ://territoiresenresidences. de faire émerger des projets autant à très court wordpress.com> 146


terme pour développer une dynamique tangible, que des visions à beaucoup plus long terme. Le fait de résider sur le lieu du projet, permet aux membres de l’équipe de développer les différents projets directement avec les personnes qui les feront vivre par la suite, et de réellement intégrer les problématiques locales. Après une première expérience fructueuse au lycée de Revin, les résidences se sont multipliées un peu partout en France. Si derrière toutes ces formes de débat, de consultations et de projets la prise en compte réelle des préconisations par l’exécutif reste un point de doute pour les citoyens, ces initiatives participent néanmoins de la création d’un espace commun de discussion nécessaire à l’agir démocratique décrit par Miguel Abensour. Qu’il soit numérique ou physique, métaphorique ou matérialisé, l’espace du débat autonome, c’est-à-dire ni privé, ni marchandisé, ni estampillé par l’autorité publique mais simplement collectif est probablement l’un des points les plus essentiels à la construction de du "vivre ensemble". Ce sujet est éminemment politique et polémique, au sens où une telle idée pourrait se retrouver en danger si l’État n’est pas là pour y veiller. Jacques-François Marchandise souligne cette dimension lorsqu’en réponse à l’intervention de Florence Devouart, il rappelle au sujet du contexte dans lequel s’exercent nos pratiques d’amateurs : « Sommes-nous parties prenantes ou seulement locataires, clients du monde dans lequel nous vivons ? Est-ce que le réseau c’est nous, est-ce que la connaissance c’est nous, est-ce que la société c’est nous ou est-ce que nous sommes des gens qui n’ont rien et à qui on concède l’accès ? Des gens qui doivent s’adresser aux gens qui fournissent l’accès à la connaissance dans un monde marchandisé ? Cette question-là, c’est celle de la persistance ou non d’un Bien Commun, d’un espace public, d’un espace cher car démonétisé. » Si la préservation de tels espaces, tout comme la prise en compte de la conversation démocratique, semble dépendre de l’autorité publique, leur conception en revanche pourrait relever d’un vrai travail de design. La notion de tiers lieux, telle qu’elle émerge aujourd’hui recouvre assez bien ces espaces de construction collective, qu’ils soient numériques ou physiques. Les tiers lieux n’appartiennent en effet ni vraiment à la sphère privée, ni non plus 147


à la sphère publique. Cafés du coin, locaux associatifs, maisons de quartier sont autant d’espaces de construction collective, propices à se retrouver et à favoriser l’échange. « Ni bureau, ni domicile, ces lieux-transit offrent un confort, une accessibilité et une connectivité (exemples : Starbucks, McDo, parcs, gares, aéroports…). On s’y arrête entre autres pour se connecter et travailler, s’y donner rendez-vous et se réunir à plusieurs pour limiter les trajets des uns et des autres107 ». Aujourd’hui, de nombreux espaces108 ouvrent autour de cette idée, en cherchant, au contraire de Starbucks ou MacDo, qui restent avant tout des espaces de restauration, à centrer leur aménagement autour de ce besoin de se retrouver pour construire à plusieurs. L’idée intéressante dans l’émergence de ces tiers lieux, c’est la mise à disposition de moyens pour construire convenablement des projets, et pour se rencontrer. À la différence d’autres espaces, ils sont envisagés autant pour favoriser la concentration de celui qui cherche à s’isoler, que pour offrir des espaces de réunion, et bien souvent développent aussi un volet d’animation autour d’événements pour ouvrir sur des rencontres et de nouvelles constructions. Parce qu’ils sont les lieux d’articulation de besoins très différents, parce qu’ils doivent pouvoir être le support de tous types d’activités tout en invitant à la convivialité, ces espaces font souvent l’objet d’un travail profond d’aménagement, et de design. La Maison Ouverte109 est ainsi un exemple intéressant de ce type de réflexion. Cette initiative atypique, portée par Gisèle Bessac, a permis l’ouverture de deux lieux à Paris, un dans 107. Etude réalisée par le Master CCESE en marketing, en partenale XIVe, et un autre dans le XIIe. Elle vise à créer riat avec le cabinet de sociologie un espace privilégié pour les personnes âgées et rattaché au groupe Chronos, Paris, la favorisation de l’intergénérationnel. Si le principe Août 2009, <http://www.groupechronos.org/index.php/fre/projets/ même de l’existence de cette maison fait débat, le etudes/les-tiers-lieux-par-le-mastertravail autour de son aménagement est néanmoins ccese > un exemple frappant de l’enjeu du design dans ce 108. <http://www.la27eregion.fr/ type d’initiative. Gisèle Bessac est issue du milieu du Co-working-et-tiers-lieux-l > design ; elle a travaillé pour l’Apci, Association pour 109. <http://www.lamaisonouverte.fr/ > Nb : la Maison Ouverte la Promotion de la Création Industrielle pendant n’a pas trouvé son indépendance plusieurs années avant de se lancer dans ce projet. financière et a fermé ses portes à l’été 2009. De ce fait, elle a conçu les Maisons Ouvertes autour 148


de trois piliers : valeurs sociales, identité visuelle et aménagement d’intérieur. En effet, pour elle, l’initiative n’existe que par les valeurs qu’elle véhicule et les moyens mis en œuvre pour les véhiculer. La Maison Ouverte, comme son nom l’indique, vise à accueillir les habitants du quartier sans distinction d’âge ou d’activité. Par conséquent un café participatif y a été aménagé, où, comme dans une cuisine, chacun peut se servir par lui-même et profiter d’un espace d’accueil libre et gratuit : les enfants y passent après l’école pour faire leurs devoirs, les lycéens profitent des possibilités de connexion, et les retraités de l’animation. En plus de cette fonction d’accueil, la maison ouverte organise des activités à destination des personnes âgées visant à leur réapprendre le plaisir de bouger, de se rencontrer ou de pratiquer des activités en général. À cet effet, une seconde pièce a été aménagée pour accueillir des équipements destinés aux pratiques du corps (matelas, barres d’appuis, ballons…), mais aussi des projections vidéo, ou des ateliers créatifs (peinture, tables, chevalets,…). Lorsqu’elle fait visiter la maison ouverte, Gisèle Bessac raconte combien, selon elle, l’aménagement du lieu tenait une place primordiale dans la réalisation des objectifs : la pièce qui sert pour les ateliers doit être parfaitement aménagée pour chacune des activités qui s’y déroulent, sans pour autant se transformer en une "non-pièce", il s’agit de toujours véhiculer de la convivialité, du plaisir d’être ensemble. Chacun des éléments du lieu se camoufle, s’escamote pour laisser la place aux autres de vivre, mais pas un instant le lieu ne perd son identité. Qu’ils soient physiques ou numériques, ces lieux de la construction collective, du bien-être ensemble, de la discussion et de l’échange pourraient ainsi être une traduction de ce que peut être l’Intérêt Général. Parce que l’intelligence y naît de la rencontre et du partage, ces espaces s’opposent radicalement à une vision d’experts détachés du reste du monde. Le designer qui parviendrait à leur donner une identité sans pour autant les enfermer, à en faire des lieux identifiés d’initiatives libres, ce designer apparaîtrait alors comme expert de la transversalité. Qui ouvre des portes, outille l’initiative citoyenne ou collective. Qui donne vie aux espaces du Bien Commun.

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CONCLUSION


S’arrêter et regarder autour de soi Prendre conscience du chemin parcouru, Et de ce qu’il reste à découvrir. Réfléchir encore et encore au pourquoi des choses, Continuer à désirer. Exploration historique, thématique, personnelle d’un métier, Tentacules de raisonnements regroupées, chemins ébauchés Maillage de questions denses et serrées... Voir petit, cheminer pas à pas au milieu de vastes questions Regarder, prendre conscience, Ne pas résoudre, Observer et apprendre Raisonner ses idéaux romantiques, Comprendre, Que même les choses importantes sont l’affaire du quotidien... Sensation d’être seulement à la porte d’entrée. Cette réflexion a permis d’assurer les pas, Les arguments, les questions, Mais le sujet est encore devant, fuyant. Comme l’Intérêt Général. Elan collectif, fédérateur, contrat, Idéal, paradoxe, conscience,... Ce chemin s’achève sur un panorama, il reste le retour, La boucle de la pratique, de la mise à l’épreuve du réel.

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De l’analyse historique de l’engagement de designers tels que William Morris ou Walter Gropius jusqu’à l’étude de formes d’investissement plus contemporaines comme celle du Sustainable Everyday Project, cette étude a permis de montrer que le nœud problématique de la vocation sociale se joue autant dans l’intention du projet que dans la réalisation de celui-ci. Ainsi, c’est autour de ce travail d’articulation entre volonté globale, «désir de bien faire», pourrait-on dire, et le résultat final, que se joue la réalisation de l’Intérêt Général. C’est pourquoi, même si certains cadres, comme l’espace public et institutionnel, semblent particulièrement propices à la poursuite de cet objectif, il ne faut pas pour autant limiter les champs d’investissement possibles pour le designer à ces seuls lieux. Si la poursuite de l’Intérêt Général permet de légitimer l’action de l’Etat, cette notion reste néanmoins paradoxale et problématique : à la fois fondement et idéal, sa définition demeure un enjeu politique. L’opposition de deux conceptions radicalement différentes entre Grande Bretagne et France n’en est qu’un des indices les plus frappants, et l’étude comparée des services publics français et anglosaxon a permis de montrer l’impact de telles différences de vision sur l’organisation d’un pays. 155


Ainsi, entre débat d’experts politiques, théoriciens de la philosophie, magistrats,… l’Intérêt Général semble bien loin de l’héritage matériel du designer, de sa culture du «faire», du pragmatisme de concepteur dont on le pare souvent. Pourtant, les nombreuses initiatives d’innovation publique, d’innovation sociale, de design de service que nous avons étudiées visent à montrer combien le designer pourrait se faire l’artisan de l’Intérêt Général, comme l’ont prouvé l’engagement de concepteurs tels que Le Corbusier ou les membres du Bauhaus, mais aussi la diversité des initiatives qui émergent aujourd’hui de structures comme le Sustainable Everyday Project, la 27e Région, Live Work ou encore la Maison Ouverte. D’engagement personnel de concepteurs, en espaces de construction collective, l’Intérêt Général continue de s’échapper à travers ses paradoxes, et traverse des champs aussi variés que ceux de la construction publique, le militantisme politique, l’engagement associatif. Seules émergent finalement quelques pistes problématiques pour le définir : l’idée par exemple que le débat puisse être presque "constitutif" de l’Intérêt Général, comme si son caractère problématique entraînait nécessairement la conversation démocratique qui permet l’avènement du groupe, ou encore l’idée que le groupe se doive d’être ouvert pour produire des dynamiques «incluantes», qui prennent en compte chacun des membres de la communauté. C’est probablement cette dimension collective qui synthétise le mieux cette tension et cette étude : l’Intérêt Général n’était pas un terme choisi au hasard, et c’est là la découverte du temps du mémoire. Pourquoi ce choix précis, alors même que la définition de cette notion reste problématique ? Parce que résonne en elle la dimension collective et idéaliste que ne contiennent pas les termes d’« utilité publique », ou de « responsabilité sociale ». Parce que l’ambition ici se veut certes ambiguë, problématique, mais aussi fédératrice, porteuse d’une dynamique d’une forme d’idéalisme, comme Italo Calvino a pu parler du pouvoir des emblèmes « qu’on ne peut, les ayant vu une fois, ni oublier, ni confondre. »

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Cette vision problématique de l’Intérêt Général comme emblème d’une construction collective fournit un indice quant aux niveaux propices à l’intervention du designer. Il ne s’agit effectivement plus de chercher à tout prix à figer une forme et à «produire» de l’Intérêt Général, mais plutôt d’assumer cette notion dans ses fuites, son caractère protéiforme, ses porosités. De ce fait, donner forme à l’Intérêt Général conduirait plus à envisager les outils de collaboration, de débat, de cohésion nécessaires à sa construction collective. Si l’intérêt Général apparaît comme fondamentalement informe, le designer peut en revanche induire dans ses projets des formes de consommation, d’interactions, de «vivre-ensemble» favorisant le collectif, l’échange et le partage. Cette attention générale pourrait ainsi constituer une direction pour le designer, et apporter un certain sens à sa pratique.

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CONFÉRENCES Entretiens du Nouveau Monde Industriel : Évènement annuel, co-organisé depuis 2007 par l’IRI, Cap Digital et l’Ensci, Paris. Rencontres des Ateliers : Rencontre avec des personnalités autour de thématiques sociales autant que technologiques ou économiques... Évènement régulier organisé à l’Ensci • CADIX Alain, MARCHANDISE Jacques-François , Respectivement directeur de l’Ensci et directeur de développement de la Fing • JEGOU François , Strategic Design Scenarios, et membre du SEP • LATOUR Bruno Institut d’études Politiques Paris, Centre de sociologie des Organisations • MANZINI Ezio, Enseignant au Politecnico di Milano, section Design et Innovation • MINEUR Etienne, Graphiste, co-fondateur d’Incandescnece et des Designers Interactifs

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INDEX CITテ右S DES STRUCTURES


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MERCI ! Sophie Coiffier, pour son suivi et tous les à-côtés de celui-ci, ses 23 relectures, son coaching, son épaule, sa confiance... Jacques François Marchandise, pour son suivi de l’ombre, pour m’avoir retourné la tête puis aidée à tout reconstruire. Merci, Christine, pour ses relectures, son écoute, son enthousiasme malgré tout l’étonnement que suscitait chez elle mon monde étranger. Merci mes frères, pour toutes les discussions enflammées qui ont planté en moi les germes des questions ici traitées. Merci l’Ensci et les Ensciens : les politisés, les passionnés, les enthousiastes, les anciens, les nouveaux, les râleurs, la pédago, les copains et les plus lointains, pour... tout le bouillonement... Merci en particulier, Anne-Sabine Henriau, Sylvie Lavaud, Julien Gourbeix et Mathieu Foulet, pour leur enthousiasme à déplacer les montagnes, leur envie de construire et de donner tous les jours. Merci Charlotte Poupon, pour son aide, ses interlettrages de précision, et ses interlignages d’apothicaire... Merci Sarah Labelle, Francois Duport, Florian Daniel et le microcosme de Proposition pour toutes les grandes idées avec lesquelles ils m’ont appris à jongler. Merci la Fing de se poser tant de questions, de multiplier tant d’initiatives, et d’être toujours si accueillants. Merci Catherine Fieschi pour son temps, sa capacité à expliquer les choses, son regard. Merci à Jean-Louis Fréchin pour toutes les fois où il a dit les choses simplement alors que je n’y arrivais pas. Merci, Hanif, Thomas, Laura, Xavier, Yoan, Gaétan, et Simon qui ont été en première ligne pendant toute cette année de réflexions, de questions, mais de doutes aussi. Merci Baptiste en particulier ... 171


Charlotte DEPIN mémoire de fin d’études Ensci_les Ateliers Sous la direction de Sophie Coiffier Session de Mars 2010


État des lieux : de la rencontre du designer et de l'intérêt général