Le Rhône Fantastique Une pièce de théâtre adaptée du roman Silmée, fille du Rhône écrite par Julie Palmier, Elsa Hellemans et Pierre Jegou
Scène d'exposition Sur l'écran apparaît une illustration fixe du Rhône avec les berges, qui traverse l'écran en diagonale. L'eau et les arbres bougent à peine. La lumière éclaire progressivement la scène et dévoile Silmée seule sur scène, en train de se déguiser en homme. Musique d'ambiance avec de l'eau l'ouverture Sons pendant le discours de silmée (rats, canards, mouettes, port, l'eau qui coule...) Silmée : Ça y est, je sais comment apaiser le Rhône ! Ma tante Zélie adore me raconter des histoires sur le fleuve, ses légendes... je vais souvent dans sa boutique sur les quais et elle m'a parlé d'une algue aux propriétés purificatrices qui pourrait être le remède aux maux de mon ami. C'est une plante rare et difficile à trouver mais, puisqu'elle ne viendra pas à moi... Une idée totalement incongrue a germé dans mon esprit torturé. On m’a souvent prise pour une enfant différente, un peu « dérangée » ou « fada » comme ont dit chez moi. Depuis toute petite, je vis à Pont Saint Esprit et je vais sur les berges du Rhône pour passer du temps avec lui. J'aime sa compagnie plus que celle des autres. Sa voix m'est plus familière que celle d'une mère. J’aime le regarder courir quand le soleil arase son eau, plonger mes yeux sur les étoiles éphémères qui illuminent sa surface avant de se brouiller puis se dissoudre dans le courant. J'aime l’entendre couler, respirer... discuter avec lui sur ce que nous vivons ensemble : les libellules à la belle saison, les martins pêcheurs, les écureuils, les rats, les chats qui poursuivent les rats... Je sais aussi qu’il aime ma présence tout près de lui. Si on ne fait que le regarder, il vous renvoie votre regard. Il faut le pénétrer pour savoir qui il est, autrement il se déguise en ciel, en nuage, en colline, en arbre, en homme, il a le visage de tout le monde et de personne. Pourtant en dessous, caché par cette peau qu'il est inutile de gratter, parce qu'elle se referme aussitôt, il y a tout un monde. Un monde qu'il ne livre qu'à moi ! C'est mon meilleur ami. Mais depuis quelque temps, je ne le reconnais plus et il ne se reconnaît plus non plus. Sa part sombre et imprévisible surgit de plus en plus souvent comme quelqu'un qui d'un coup changerait d'humeur et prendrait un regard noir et inquiétant. Silmée finit de s'attacher les cheveux et met son sac sur le dos En discutant avec les mariniers, j'ai compris pourquoi il était si mal en point ; en un siècle à peine, les hommes ont tellement transformé les berges, qu'ils ont dévié le cours du fleuve ! Mon oncle, qui est pêcheur m'a même dit que certains poissons disparaissaient ! L'activité humaine et les aménagements sont incessants, les eaux ne dorment jamais. De puissants
chevaux et les mulets tirent des tombereaux de gravier sur les rives. Et, il y a aussi les bateaux à vapeur qui remontent le fleuve en recrachant leur épaisse fumée noire. » Transition: bateau qui klaxonne et l'image sur l'écran se déplace, comme si on avançait sur le Rhône
Scène 2 L'image arrête de bouger. Silmée pose son sac, la lumière éclaire un nouvel espace sur la scène qui découvre un décor de bateau (Balustrade, cordage, seau en bois, balais, brosse...) On comprend qu'elle a embarqué. Elle prend un balais, balaye, récure le sol... Nimbus voix-off T’es quand même pas bien gaillard mon p’tit ! ! Qu’est ce que j’vais faire de toi ?… ! Tu sais tenir un balai au moins ? Silmée Il peut penser ce qu'il veut, moi je suis très vaillante ! Me faire embaucher sur une barque de halage par le capitaine Nimbus, était bien sûr un stratagème pour sauver mon ami le fleuve. C'était la première fois que je quittais mon petit monde. J’entrais dans la vie par la voie fluviale, et quoi de plus rassurant que d’être portée par mon meilleur ami, mon frère, le Rhône... Maître Nimbus ne m'avait pas menti, le travail est harassant ! Je n'avais jamais autant frotté, rangé, gratté, épongé, compté des trucs et des machins que je ne connaissais même pas ! Sans faire ce grand ménage à bord, il n'y aurait pas eu assez de place pour charger toutes les marchandises. À ce stade, on transportait déjà une importante cargaison de soieries lyonnaises à livrer en Arles . Lilian voix-off Bonjour c'est toi le nouveau ? Je m'appelle Lilian et toi !? Silmée Silm... Simon ! Je l'avais échappé belle ! J'avais faillis me trahir avant même d'avoir commencé ! La lumière éclaire une autre partie de la scène, qui dévoile des objets du bateau (Tonneaux de vin, caisse avec des bouteilles de vin, sac de lavande...) que Silmée commence à déplacer Lilian devait avoir à peu près mon âge. C'était un marinier lui aussi, il voulait que je l'aide à ranger les jarres d’huile d’olive, les sacs de lavandin du plateau de Sault, les tonneaux de vin de Châteauneuf du pape.... Silmée s'arrête, fatiguée, elle s'assoit et commence à vider son sac pour déjeuner Le moins que je puisse dire, c’est que batelier n’est pas un métier de tout repos ! Avec tous ces efforts, ce que j'avais faim ! Faï mangea ! Mais nous n'avions que trois pains par jour ! Heureusement que j'avais encore des restes... Silmée mange un bout de pain. Bande son des voix des mariniers, des oiseaux... Cette pause était une bonne occasion de faire connaissance avec les autres mariniers. Il y
avait le jeune Lilian, mais aussi Nimbus le capitaine roublard, Marius l’enfant de Marseille ou encore Luigi l’italien. Ils évoquaient les monstres légendaire du Rhône, et en particulier Le Drac. Ce coquin peut se transformer comme bon lui semble pour jouer de sales tours aux gens, et en particulier aux lavandières. Il les attire avec de l'or et les entraîne dans les profondeurs pour qu'elles s'occupent de sa progéniture. On dit qu'il existe un moyen efficace de s'en débarrasser. Il aurait un vice, une manie qu'il ne sait pas refréner. Quand il se met à dénombrer quelque chose il ne peut plus s’arrêter avant d’avoir fini, qu’il y en ait dix ou un million. Il suffirait de trouver un objet qu'on a en grande quantité autour de soi et de lui proposer de les compter pour pouvoir s'enfuir discrètement. Silmée baille, s'étire, s'allonge sur une natte, on entend le bruit de l'eau qui coule, elle s'assoupit Drac voix-off Silmée... Je sais ce que tu cherches. Regarde, Silmée, ces deux rochers à quelques mètres de toi. Vois cette algue argentée qui les effleure. Elle est très rare et utile à tes projets... Silmée se réveille, se lève et regarde au loin, s'avance et se met à genoux, se penche comme pour ramasser quelque chose. Lumière comme des reflets d'eau qui s'éteint d'un coup. Silmée pousse un cri. La lumière change (stroboscope ?), ombre des arbres et l'eau bougent sur l'écran. Bruit d'eau (quelqu'un qui cri sous l'eau), du vent, pendant ce temps, Silmée tourne, se débat contre une force invisible, essai de remonter à la surface,retombe au sol, s'enroule dans une cape verte. La lumière et le bruit s'arrêtent et se rallument. L'écran est devenu tout noir. Sur scène, Silmée est assise, les cheveux détachés, un grand collier autour du coup, avec une petite chose enturbanné dans ses bras, contre sa poitrine. Sur l'écran : personnage animé du Drac flottant possible Silmée D'où vient cet enfant ? Quelle est cette créature qui me fixe ? Le bleu profond de ses yeux est fascinant. Mais ce regard perçant est la pire des menaces. Sous ce visage si beau et si doux se tient un corps... qui n'a rien d’humain ! Il est couvert d'écailles, comme la chair d’un poisson. Ses épaules donnent naissance à deux tentacules. Ces deux cuisses musclées semblent prêtes à bondir. Le Drac m'a tendu un piège avec ses algues ! Drac voix-off Bienvenue Silmée, te voici chez toi. Tu vivras dans cette grotte, jusqu’à ce que mon enfant ait grandi. Oublie cette algue argentée, elle existe, mais pas ici. Elle est plus au sud, au cœur des eaux sans liberté. Mais elle est bien gardée, très bien gardée... et elle doit être mélangée à... peu importe, de toute façon la fureur du Rhône marquera bientôt les mémoires à tout jamais et tu ne pourras pas le sauver. Reste ici, avec moi tu seras plus éblouissante que la plus belle des fées. Pendant la tirade du Drac, Silmée dépose l'enfant, se lève, l'écoute, se déplace avec précaution, soulève un objet, découvre un collier étincelant qu'elle relève à son cou avant de le jeter à terre. Silmée Mais comment puis-je vivre ici ? Il n’y a rien dans cette grotte ! Rien qu’un tronc d’arbre et les ténèbres ! Et puis, je ne supporterai pas de ne plus voir le ciel étoilé. Je mourrai d’ennui
et de tristesse dans cette prison sous l’eau ! Des étoiles illuminent l'écran noir. Silmée est fascinée. Les pouvoirs magiques du Drac étaient immenses. Je me demandais comment m'enfuir.... Je me souvins alors du conseil des mariniers. Il fallait qu'il me compte chacune des étoiles. Et surtout me dire combien j’en possède puisqu’elles sont à moi maintenant, non ? Drac voix-off Tu crois que cela est difficile pour moi ? Et bien sache que c’est un jeu d’enfant... Écoute bien : voici d’abord Drapé, la plus proche de nous, puis Sirius, la plus brillante, Vega, bien visible les soirs d'été, Hadar, de la constellation Centaure, Canopus, la plus éloignée, Rigel, de la constellation d'Orion ... La voix du Drac s'estompe progressivement. L'écran noir s'éclaire petit à petit pour laisser place à l'image du Rhône et des berges. Silmée retire sa cape verte, la dépose, puis se dirige vers le décor du bateau qui s'éclaire doucement. Silmée Et ça fonctionnait ! À chaque nom d’étoile énoncé par le Drac, l’entrée de la grotte s’agrandissaient un peu plus et les parois disparurent complètement, pour laisser place au vrai ciel. J'étais libre, même si j’entendais encore la voix du monstre nommer inlassablement les étoiles. Lilian voix-off Ah, te voilà ! … Mais qu'est -ce qui t'est arrivé ? Tes cheveux ? C’est pas un Simon ça ! Pourquoi cette mascarade ? Tu fais tout ça pour devenir batelier ? Silmée surprise et hésitante, réalisant qu'elle n'a pas eu le temps de se rattacher les cheveux Lilian m'avait l'air d' être quelqu'un de confiance, il valait mieux que je lui dise la vérité. Je ne fais pas ça pour moi mais pour le Rhône. Il va très mal. Les villes y déversent leurs eaux souillées, les gens s’en servent de dépotoir. De mauvaises herbes se développent en masse. Parfois, des poissons immenses agressent les baigneurs. J'ai embarqué pour trouver un moyen d'aider le fleuve en étant au plus près de lui. Le voyant acquiescé, je lui donnais mon vrai prénom. Silmée ! Il était d'accord pour m'aider. D'abord il fallait que j’en sache plus sur une algue qui aurait la propriété de filtrer l’eau, de la rendre plus limpide. Elle serait argentée, pousserait en Camargue, près de la roche, en eau peu profonde... Mais elle serait... très bien gardée... Cette algue devrait être mélangée à autre chose pour sauver les eaux du fleuve... mais je ne savais pas encore quoi. Lilian n’en savait pas plus que moi, mais au moins il me croyait et à nous deux, j'étais sûre que nous pourrions réussir ! Transition: bateau qui klaxonne et l'image sur l'écran se déplace, comme si on avançait sur le Rhône. Silmée reprend le rangement sur le bateau avant de charger une nouvelle marchandise qu'elle joute aux autres: des pots de miel.
Scène 3 Silmée À Arles, nous débarquions une partie du chargement de soies, avant de charger le miel d'un producteur en fond de cale. Nous étions bientôt au terme de la descente. Notre dernière étape serait aux Saintes-Maries de la mer où il faudra décharger toutes les marchandises. Elles partiront ensuite vers l’Orient et l’Asie, dont je n’ai qu’une vague idée, car mes connaissances du vaste monde s’arrêtent aux portes de la méditerranée. Sons des mariniers qui chantent et rient Une ambiance légère et joyeuse règne parmi les mariniers. Ils profitent de leur dernière nuit de tranquillité parce que bientôt, il faudra remonter le fleuve. Ce sera à eux, ainsi qu’aux chevaux, de produire le plus gros de l’effort pour tirer le bateau, pour le hâler. Nimbus voix-off: Simon, va avec Lilian pour récupérer une cargaison de sel chez un producteur. Il faut être au moins deux pour porter les sacs. Silmée se déplace doucement vers un autre coin de la pièce. La lumière la suit. Silmée Pour moi qui ne connaissais pas la Camargue, c'était un réel enchantement de l’aborder ainsi, dans une barque, en compagnie de Lilian et des chevaux. Son d'une barque glissant sur l'eau, bruit de la nature, des cheveux qui hennissent. L'ombre d'arbres/roseaux, apparaissent sur l'écran. La brise courait entre les tamaris, les rizières et les marais qui semblaient s’étendre à perte de vue. La terre de Camargue, si plate, embrassait le ciel, d’où que l’on soit. Sur le bord du chemin, le sol était jonché de petites plantes très charnues, ressemblant à de minuscules arbustes, formées d'épis. Silmée se met accroupi et ramasse une branche de salicorne. Ça s’est de la salicorne, m'expliquait Lilian. Elle peut avoir de multiples emplois, pour le savon ou le verre, mais elle est aussi très bonne simplement cuite à l'eau. Silmée range la salicorne dans sa besace et atteint un coin de la scène qui s'éclaire et dévoile une petite chaise avec une peau de vache ou un natte posée dessus. Elle s'assoit, enlève ses chaussures, prend la natte et l'étend au sol. Nous fîmes halte dans une cabane aussi ravissante que simple, entièrement faite de roseaux. J’avais vraiment besoin de repos. Je laissais Lilian s'occuper seul des chevaux. Silmée s'allonge et s'assoupit. La lumière diminue, les roseaux bougent, le bruit du vent augmente, l'ambiance lumineuse devient verdâtre, inquiétante, sombre. On entend un hennissement de cheval expirer très fort, les sabots frapper le sol, le vent vrombir, les murs de la cabane qui craquent. Silmée est réveillée par ce vacarme, inquiète, apeurée par le cri d'un cheval. L’instant d’après, silence. Un silence simplement troublé par le hululement fantomatique du vent. Lilian !? Lilian ?! Lilian !!!!!!!!
Silmée se redresse, pieds nus. Son de hennissement de cheval très fort. Sur l'écran, la silhouette des chevaux dans l'obscurité. L’un ventre au sol, statique, tête dressée. L’autre, également immobile sur ses pattes. Une silhouette se cache derrière sa croupe, sa tête ornée de longues cornes sans savoir s’il s’agit d’une bête ou d’un être humain. Par un courage que je ne m’explique toujours pas, le cœur prêt à exploser, je m'avançais, passais devant le premier cheval, puis j'arrivais à là hauteur du second. Sa croupe avait été dévorée Silmée voit quelque chose au sol, se penche, pose sa main, la relève, la regarde, elle est rouge. Silmée comprend que c'est du sang et s'affole. Ça sent terriblement mauvais ! Quelque chose d’âcre et de puissant, comme le relent d’un bouc. Une créature est là, à seulement cinq mètres de moi, dans une posture voûtée, jambes arquées et bras ballants. L'effluve animale est portée vers moi par une brise d’air et me prend à la gorge. La créature me regarde, la tête penchée de côté, comme le font parfois les chiens en signe d’incompréhension. Va t'en !! Mais la bête est indifférente à mes ordres, elle fait deux pas vers moi et me révèle son visage sous ses grandes cornes. Il a des traits humains mais monstrueux et recouvert de sang. Bête vaccarès voix-off d'un ton plaintif, presque désespéré Faim... Seul ... Silmée : Je veux bien croire qu’elle meurt de faim. Sa maigreur au flanc est épouvantable. Je devrais peut être lui donner quelque chose à manger ? Son torse est celui d’un homme, noueux et musclé. Ses jambes par contre sont poilues et prolongées par des sabots fendus. Une incroyable mélancolie se dégage de sa personne. Bête du vaccarès : Ne me laisse pas... la faim n’est pas le pire de mes tourments... La solitude... Je suis seul... toujours. Ne pars pas... je suis seul... Viens avec moi... Silmée Frappée par l'immense tristesse de son regard, je discerne que la bête n’est pas une menace pour moi. Sans trop comprendre ce qu'elle me veut, je décide de la suivre. Nous avançons vers un marais entouré de roseaux, non loin. Nous n’échangeons pas un mot alors que nous marchons côte à côte. Cette proximité est troublante. Sur l'écran, l'image disparaît progressivement Silmée L’étang du Vaccarès se tenait là, devant moi. Plus vaste que ce que je n'avais jamais vu. Il se confondait avec le ciel, une mer, un océan peuplé de mille oiseaux, grenouilles et plantes diverses. Je ne savais pas qu’un si bel endroit pouvait exister. La bête vivait là seule, tellement isolée sur cette terre magnifique. Autour de nous il y avait un parterre de ces plantes biscornues que Lilian appelait « salicorne » et je me souvins de la raison principale de notre halte en Camargue. Je demandais à la bête si elle connaissait cette algue très rare qui purifie les eaux ? À cette question, elle s'accroupît, plongea ses bras poilus dans l’eau et les retira, les mains chargées
d’algues argentées. Elle déposa deux guirlandes ruisselantes à mes pieds en disant qu'il suffisait de les brûler et de les mélanger à... Silmée À quoi ? J'avais besoin de savoir ! Les eaux du Rhône étaient malades et dans peu de temps le mal allait s étendre au Vaccarès et ce territoire unique serait perdu... Bête du vaccarès : À la salicorne... Brûle-la aussi et disperse les cendres dans le cours d’eau pour le purifier. Silmée se sent soudain très faible. Une bouffée de chaleur l’envahit. Elle est émue, s'allonge, le regard dans le vague, ses forces l'ont quittées. Elle défaillit. Tombe, se roule au sol, où elle se mouille ses vêtements La lumière clignote, frénétiquement avant de revenir au calme et de reprendre une teinte chaleureuse. Lilian voix off Silmée, réveille-toi ! Je t’ai cherchée pendant deux heures ! Qu’est ce qu’il t’est arrivé ? Tu as vu ton état ? Tu es trempée ! Tu as l'air malade. Il ne faut pas traîner ! Je dois aller récupérer les sacs de sel, ensuite nous irons chercher cette algue. Silmée ouvre les yeux, ne comprend pas grand-chose, tremble de froid, ne reconnaît rien de l’endroit où elle se trouve. Reprend progressivement ses esprit, se redresse
Scène 4 Silmée La salicorne ! La mélanger avec l'algue argentée, et tout brûler ! Je devais tout expliquer à Lilian. Il irait ramasser la salicorne en allant dans les marais salants pendant que j'amasserais les algues. Je n’avais aucune idée de la quantité nécessaire pour amorcer la purification des eaux, mais un sac d'algue argentée et un de salicorne devraient suffire. Silmée ramasse des bois secs et des brindilles et enflamme (ou alors effet de lumière ) un brasier dans lequel elle jette les algues. fumée artificielle. Elle chante et danse autour du feu? Une fois le brasier éteint, elle ramasse les cendres d’algues et de salicorne, les mets dans un sac, et va le déverser sur le devant de la scène, tout en long. Nous espérions qu’avec le courant une petite quantité de cendre se déposerait au fil de l’eau, au fond du fleuve au fur et à mesure de la remonte. Si le procédé donnait quelque résultat, nous pourrions recommencer par la suite sur les portions du fleuve qui n’en auraient pas bénéficié. Nous avions réussi ! Je n'y serais jamais arrivée sans l'aide de Lilian et de la bête du Vaccarès. J'étais fière de pouvoir commencer à soulager le Rhône. En espérant que ça fonctionne !
Scène 5 Silmée La remonte. Je ne m'étais jamais rendu compte de l'entreprise folle que c'était. C'était une chose que de naviguer en décize avec tout ce monde à bord, mais c'en était une autre de voir les convois tirés par des chevaux sur le bord du fleuve, comme des forçats sur les câbles. Nous avions réuni une quinzaine de barques, plus de quatre-vingt chevaux, dix charretiers, deux maréchaux-ferrants, enfin tout un tas de gens affectés soit aux chevaux pour les nourrir ou les soigner, soit à la confection des repas. Ambiance sonore de la remonte, les hommes qui crient, chevaux qui hennissent, fouets, pluie qui commence Nimbus FA TIRA ! Fa Tira Silmée Nous n'avancions presque pas. En une journée, nous avions à peine dépassé Arles. Il faut dire que depuis notre départ des Saintes, la pluie ne nous facilitait pas la tâche. Bruit de pluie s'intensifie, Bruit de La pluie et du vent de plus en plus forts J'étais très inquiète pour le Rhône. Ce que je ressentais de lui était chaotique, comme le sommeil agité de quelqu’un de fiévreux. Une odeur désagréable flottait dans l'air. Je sentais qu'il voulait me parler. D'un coup ses eaux enflent, se tordent, oscillent comme pour former ces mots : Lorsque la pestilence haranguera les eaux Dans un tohu-bohu de mistral en furie, Le fleuve – alors saumâtre – écorchera ses peaux D’où tu verras surgir la bête d’infamie. Prends garde au grand roc nu Et noir comme charbon ; Prends garde au grand roc nu : La bête faramine ! Est-ce que je devenais folle, ou est-ce que le Rhône me mettait en garde ? Bruit de la pluie diminue Entre la pluie qui martelait rageusement le pont et la pestilence, la tête me tournait. Quelle est cette créature « plus forte qu’un dragon » ? Cette bête qui « faramine », ce « grand roc nu » ? Une odeur empestait sur le fleuve. La pluie formait un rideau si épais à présent qu'on n'y voyait pas à dix mètres. Le Rhône gonflait à vue d'œil, son niveau devenait alarmant. L'orage et les éclairs se répondaient en déchirant le ciel. Le vacarme était assourdissant. Bruit des éclairs, de l'orage ... La boue s'étalait sur tous les chemins et les obstacles étaient nombreux. Par endroit la berge était déjà submergée. Les chevaux halaient parfois avec de l'eau jusqu'au jarret. Le ciel
intensément sombre ne laissait pratiquement pas filtrer la lumière. Une tension se lisait sur tous les visages. Je réalisai pour ne rien arranger que nous n'avions qu’une très vague idée du temps qui passait. Il aurait pu tout aussi bien être l’heure du crépuscule, nous n'en savions rien. Et les hommes disaient des choses. Les mariniers sont des gens superstitieux, parfois leur nature crédule prend le pas. Il y en a qui parlent de mauvais œil, de malédiction, de légendes, de dragons, de chimères... Tout un bestiaire d'apocalypse... On a déjà assez à lutter contre les orages et le Rhône, sans y ajouter des bestioles farfelues ! Mais c'est sûr qu'avec ces eaux boueuses et un pareil courant, on peut voir de drôles d'ombres : un tronc d’arbre à la dérive devient vite un serpent géant. D'ailleurs c'est ce que... Cri de la Tarasque À quelques mètres à l’arrière, un rocher grisâtre, constellé de boue, sort des flots de plus de dix mètres de haut. Le grand roc nu est là. C'est un visage. Un visage horrible, ridé, à la peau fripée, couvert de croûtes et de tâches violettes. Deux yeux sans paupières nous surplombent et nous fixent. Seuls la tête et le cou sortent des eaux. Leurs tailles laissent imaginer un corps monumental. Une ombre gigantesque s'étale sur tout le navire. La puanteur est si forte que j'en ai des nausées. C'est comme si nous naviguions sur une avalanche de déjections, de cadavres décomposés et que tout le fleuve n'était plus qu’un immense charnier liquide. La tête du monstre replongea sous la coque et nous vîmes se dresser au-dessus des flots une queue immense, de plusieurs mètres, terminé par un dard pointu comme une griffe effilée. Cette queue vrombît en fendant l'air et les eaux sombres, avant de s’abattre sur nous, brisant la coque. Sous le choc, je perdis connaissance.
Prologue
Nous ne fûmes que quatre survivants échoués et éparpillés sur la rive. Lilian et tous les autres avaient été dévorés par la Tarasque dans ce terrible naufrage. Cette crue de 1856 fût un cataclysme dans la région, le cours du fleuve en fut même dévié. Je ne savais pas combien d'années encore le fleuve se contiendrait. La salicorne semblait l'avoir apaisé, son eau semblait plus pure, on voyait à nouveau ici et là quelques jeunes esturgeons sauter à la surface. J'aimais à croire que tous ces efforts et ce grand malheur n'avaient pas été vains. Ma vie a bien changé depuis le naufrage. Je m'occupe d'un petite boutique sur les quais de Pont Saint-Esprit, où s'entreposent tout un bric à brac de fortune, des vanneries, du matériel de pêche, et Lili … Souvent je pose mon regard sur le Rhône et je pense à ces amis disparus dans le naufrage. Lilian, Nimbus, Marius et tant d’autres mariniers et hâleurs… Lilian, avec qui j’avais partagé de si bons moments et tant d' épreuves, auquel, sans m’en
rendre compte, je m’étais attachée si profondément… Lui qui, depuis le drame, m’était apparu si attirant, si beau à présent pour la jeune femme que j’étais ! Aujourd’hui je donnerai beaucoup de moi-même pour le retrouver vivant, et rester encore un peu à ses côtés. Beaucoup de choses se mélangent dans ma tête enfiévrée : Lilian, la bête du Vaccares et même le Drac pourraient être une seule et même personne ? Non , je divague, trompée par mes rêves, leurrée par le Rhône, qui sait ? En tout cas ce sentiment amoureux inconscient qui surgit en moi fait naître une colère irrépressible contre la Tarasque, la seule responsable de ces ravages, et qui me prive de tant de bonheurs… Mais ce soir, en fermant boutique, une bourrasque annonçant l’orage vient glacer mon corps. La puanteur des eaux s’infiltre dans mes narines. La pluie aussitôt s’abat violemment sur les quais, déserts à cette heure. Et soudain, venu du fleuve, un cri terrifiant déchire le silence. Je le reconnais tout de suite : la Tarasque, revenue des profondeurs du Rhône. Campée sur mes jambes dans la tourmente, je sais que le monstre va surgir et peut-être frapper. Je ne m’enfuis pas. Toi l’immonde Tarasque, où as-tu emporté ceux que j’aime ?