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VIRI, l’aventure textile

Pendant la courte période qui précéda le Hanoi Gift Show, la femme de Ngoc, Thoa, présidente de VIRI a rapidement fait appel à nos services. VIRI, Vietnam Rural Industries Research and Development Institute, soutient la production et le développement de l’artisanat du monde rural au Vietnam, tel que le travail du textile. Parce que Mathilde avait le titre de textile designer, nous nous sommes retrouvées, Maëlle et moi, embarquées dans cette aventure textile, d’abord par goût, puis par solidarité. A quelques jours du salon, Thoa nous pressait de dessiner des motifs d’écharpes, de lui donner notre avis de designer sur le choix des couleurs. Maëlle et moi étions un peu interloquées. Notre parole semblait valoir de l’or et, pour deux étudiantes comme nous, cette soudaine prise au sérieux nous déstabilisait. Nous étions d’autant plus déstabilisées que Thoa ne s’intéressait pas à notre cursus. Qu’importait d’être artisan métal ou vitrailliste, nous étions considérées comme des designers.


Pour ma part, j’étais plutôt satisfaite de travailler le textile pour VIRI. Comme il n’était pas tant question de savoir-faire technique mais plutôt de motifs et de bon goût coloré, je m’y retrouvais avec mes savoir-faire issus de mes années d’arts appliqués. Mais ce qui m’enthousiasmait davantage, c’était d’être en contact avec un artisanat du cœur du Vietnam. Les designs textiles de VIRI sont directement inspirés des ethnies minoritaires. Il s’agisssait de créer des designs originaux en utilisant les motifs traditionnels des Thai, des H’mongs. Nous devions nous émanciper de la tradition tout en la respectant. Les demandes étaient plutôt simples, essentiellement des écharpes, des décors de murs et des coussins. Nous travaillions à partir d’échantillons des motifs et de couleurs et créions nos designs directement sur logiciel, Photoshop ou Illustrator dans les bureaux de Vietcraft. Il y avait peu de rencontres pour mettre au point des produits, la plupart des échanges avaient lieu par mails : nouvelles demandes, accord, désaccord, ajustements… Suite à notre première semaine de travail pour VIRI, des écharpes et quelques coussins avaient été réalisés à temps pour le Hanoi Gift Show. Yen était ravie. Yen, c’était notre référent technique. C’est elle qui nous disait ce qu’il était techniquement possible ou impossible de faire. C’est avec elle que nous choisissions les couleurs au marché de tissu, avec elle que nous échangions le plus de vive-voix. C’était une petite femme adorable, une toute jeune maman qui disait tout le temps So many things to do… ! Nous pensions que notre travail pour VIRI allait toucher à sa fin mais nous avons enchaîner les missions. Thoa avait des grands besoins de designs et, le sourire de Yen, l’énergie que tous mettaient à la tâche nous touchaient, alors nous avons continué l’aventure. A peine sorties du Hanoi Gift Show, nous devions préparer de nouvelles collections pour un salon plus grand, le Lifestyle, qui aurait lieu à Ho Chi Minh City en Avril. Ngoc nous a d’abord envoyé dans les montagnes, à la rencontre des ethnies Thai et H’mongs afin d’observer leur savoir-faire. Le voyage n’a duré que deux jours mais il marquait notre première rencontre avec ces femmes merveilleuses des montagnes, et


avec le paysage lui-même. Nous étions au cœur du pays, nous sentions l’énergie de ces femmes, les rencontrer nous a donné envie de travailler pour elles, pour les faire vivre, car c’est là le but de VIRI, de développer l’activité des villages. Au l’issu de ce petit périple, j’avais appris beaucoup de choses sur le textile, les techniques de l’appliqué, du tissage et du batik. A partir de tout ça, Ngoc nous a demandé de développer des collections, beaucoup de collections, avec créativité, générosité. Ambitieuses, nous avons d’abord imaginé des assises originales utilisant les textiles H’mong et Thai mais, le patron et Thoa ont eu vite fait de nous rediriger vers des objets plus simples, comme des carnets, des coussins, et surtout des écharpes, car ce sont des produits plus faciles à vendre. Les réunions, les échanges de mails allaient bon train. Nous passions toutes nos heures sur l’ordinateur dans le bureau surchauffé de Vietcraft à composer des motifs les plus modernes possibles à partir de ceux traditionnels. L’ambiance est vite devenue pesante. Les demandes étaient pressantes et exigeantes : Thoa nous demandait une tendance des couleurs pour l’année à venir sans se rendre compte que nous n’en avions pas les compétences. Alors Mathilde, plus expérimentée en la matière, bien que stagiaire elle aussi, se chargeait de cette tâche. Petit à petit, Ngoc, nous soumettait des orientations qui s’approchaient plus d’une demande de copie qu’autre chose. Chaque design terminé était mis en page avec choix des couleurs, des matières, avec les cotations, puis envoyé au patron, puis à Thoa et, on se devait la plupart du temps d’y apporter des modifications de composition, de couleur. C’était un vrai travail de designer. Sauf que nous étions des stagiaires sans référent. Cela faisait presque deux mois que nous travaillions pour VIRI sans avoir pu, Maëlle et moi, mettre un pied en atelier. J’avais le sentiment d’être coincée dans ce bureau et j’étais remplie d’un ennui profond. Le titre de designer qui m’avait tant exalté au début du stage devenait pesant et, progressivement, Maëlle et moi, nous nous sommes faites plus insistantes auprès de Ngoc pour pouvoir accéder enfin aux ateliers. Nous abandonnions VIRI, assumant cependant toujours, jusqu’à la fin du stage, les modifications à apporter à nos propres designs déjà créés.


Ici, tout est première fois, jusqu’aux gestes les plus simples. Chaque sensation est différente. En voyage, je crois qu’on pourrait se contenter de contempler, de laisser le pays nous pénétrer. Et alors même, je crois que le temps du jour et de la nuit suffirait à peine pour tout décrire.


Mai Chau, les premières montagnes Sous prétexte du travail, nous voilà parties dans les montagnes. Peu informées de notre mission, on se laisse conduire par notre chauffeur et notre guide pour l’occasion, vietnamienne, «Appelez-moi Bella» nous dit-elle. Avec nous, un métier à tisser probablement emprunté au Laos, à confier à quelques femmes Thai afin qu’elles essaient la chose. Beaucoup de retard avant le départ, nous arriverons à destination la nuit. Combien de temps faut-il pour parcourir 140 kilomètres au Vietnam ? Environ quatre heures… Quatre heures de route. En quatre heures, on a le temps de faire connaissance avec Bella, une de ces rencontres qui t’émeuve jusqu’au trognon. Sous ses petites lunettes et ses gros vêtements de trekking, Bella pétillante et souriante. Du trajet, ce que je retiens, c’est cette sortie de la ville. Petit à petit le trafic désemplit, mais reste lent, parce qu’il ne faut pas croire que l’état des routes s’améliore en allant vers la campagne. Le paysage devient vert. Et la pollution de la ville est remplacée par la poussière des bas-côtés. On voit les montagnes de loin, mais il fait nuit quand on les atteint. Nous sommes toutes frustrées de manquer ce paysage qu’on imagine merveilleux. On a atteint notre but, l’inconnu, mais il nous échappe, se fait désirer encore. Alors on se fait la promesse de se lever tôt le lendemain matin, pour voir. Soudain, en pleine montagne, un bouchon. Et bien oui, on répare la route, il faut simplement patienter une demi-heure. Plus rien ne nous étonne des routes au Vietnam. Il suffit de s’attendre à tout. Parmi les camions, les cars de touristes à moitié plein, on se promène. Il fait chaud, les moteurs sont éteints, des musiques sortent par les fenêtres ouvertes, des hommes, tous debouts alignés contre un pan de montagne pissent un coup, d’autres, assis en cercle sur un semblant de trottoir, discutent et


nous regardent passer. De retour à la voiture, c’est l’heure de l’apéro. On boit de l’eau, mais on grignote des cacahuètes et des crackers imprévus pour l’occasion. Enfin on arrive à Mai Chau. Mai Chau est une route qui traverse les montagnes et, de part et d’autre, des bouis-bouis qui servent des trucs à manger, des trucs à boire. On s’arrête dans un boui-boui mieux que les autres, parce que le chauffeur a sûrement reçu la consigne de prendre bien soin de nous. Avant de se mettre à table bancale, on va choisir nos bouts de viande dans la cuisine. On ne se prive pas de la «bière Hanoi» qui est arrivée jusqu’ici, et on profite des haricots verts frais délicieusement cuisinés qui accompagnent le poulet frit. On n’imagine pas où l’on arrive, c’est comme un rêve quand on passe la grande entrée du village Thai dans lequel on va passer la nuit. Après avoir déposé nos sacs sous la moustiquaire, on rejoint rapidement les touristes à l’étage de la maison en face. Car c’est là que la musique chante. On danse. « Mot, Hai, Ba, Zou ! » Et on boit de l’alcool de riz coupé à l’eau, à l’aide d’une longue paille de bambou, avec des Vietnamiens du sud, bruyants et très joyeux.


Le matin. Je comprends la photographie, s’il s’agit du désir de saisir, de donner corps à une émotion indescriptible. Comment décrire les montagnes. Imaginez-vous rencontrer ce qu’il y a de plus beau, d’infini et d’inconnu. Une idée d’univers à portée de vue que les yeux embrassent sans pouvoir le saisir entièrement. Les montagnes majestueuses et tendres de tous leurs arbres verts, bienveillantes. Captivantes. De nuit comme de jour, sous les étoiles, sous l’orage, au lever et au coucher du Soleil, les montagnes m’ont bercée. Je les ai vues se réveiller, je les ai vues s’endormir. Un seul jour, omniprésentes. C’est la tête ailleurs et le ventre à plat que je me suis laissée conduire jusqu’au métier à tisser d’une maison Thai pour une démonstration de belles choses : tissage et étoles colorées, raffinées. J’ai vu de la soie dans tous ses états, et une femme souriante, agile. Lors de cette visite, on a pénétré un monde. On croirait une mise en scène tant cette réalité est éloignée de la nôtre, en France, et même à Hanoï. J’étais en dedans des photographies que j’avais vu du Vietnam. Même si j’étais actrice de cette réalité à laquelle le stage me liait, je ne pouvais pas m’empêcher


d’avoir mes yeux du recul. Ces yeux écarquillés, cette tête qui me disait «Pince-moi je rêve.» Ce n’est plus qu’une photographie ou un panneau d’explication dans un musée, cette femme aux dents laquées de noir, non, elle est juste en face, elle me montre ses bobines de fils de soie, mais n’en a que faire de moi. Et elle retourne à ses petites affaires sur son lit d’à côté, pendant que le coq en liberté dans son entrée grignote des restes sur le sol collant. Les oiseaux piaillaient dans leur cage. On jette un œil à l’énorme pomelo qui pend on ne sait plus comment à l’arbre du portail. On ferme la porte, on quitte un monde, on longe la ruelle, on repasse par le marché où des hommes assis devant leur étalage de poissons rougeoyants, agitent un sac plastique pendu à un bâton pour éloigner les mouches. Ça ne sent pas très bon tous ces mélanges. On n’en finit pas de voyager. Ça ne s’arrête jamais. Etait-ce possible d’aller plus loin ? On s’enfonce dans les montagnes. On grimpe par une route étroite. On espère ne croiser personne parce que, de toute façon, il n’y aurait pas la place. Il y a un tel décalage entre cette route qui monte et moi ce soir qui raconte sur mon ordinateur. Je les vois rentrer de l’école ces jeunes filles,


dans leurs jupes magnifiques, plissées, colorées, brodées. Je suis dans mon gros 4x4, pendant qu’elles parcourent à pied sous la chaleur et sous leurs ombrelles de papier, un long trajet que j’imagine quotidien. De quoi on se plaint franchement ? Mais personne n’a l’air malheureux. La couleur a changé. La montagne est un peu plus ternie par la terre, la poussière : un vert ocré. Nous n’étions pas attendues, mais nous sommes accueillies dans la maison, invitées à s’asseoir à une table basse où la jeune femme nous sert un verre d’eau chaude. Sa mère arrive alors et commence à nous exposer le travail des H’mong. Commençons par le début. Il existe un arbre dont on peut transformer l’écorce en des sortes de fils qu’on enroule. La pelote a l’allure de chanvre. Le fil subit quelques traitements ensuite. On lui fait prendre des bains pour le blanchir, on le coiffe pour l’affiner. Il est prêt à être tissé. La toile qui en résulte est belle, solide, épaisse. Elle peut être teinte, travaillée. La méthode la plus étonnante est celle du batik . Pour cette technique, on dessine à la cire chaude le motif qui sera protégé de la coloration. Le tissu est ensuite plongé dans un bain de teinture deux ou trois fois. Le bleu caractéristique des tissus H’mong est obtenu à partir de feuilles d’indigo appelé « Lanh ». Enfin, on enlève la cire et le motif se révèle sur le tissu.. Le résultat est impressionnant, très fin, très raffiné. C’était émouvant, fascinant, de voir tout ce travail étalé sur le lit, sur le sol. On prenait des photos et d’autres femmes des maisons voisines arrivaient, avec de nouveaux motifs dans les mains. Les tissus H’mong étaient pour moi un mystère que je suis heureuse d’avoir pu percer. Il s’agit d’assemblage. Les femmes brodent de longues et plus ou moins larges bandes de tissus. Elles assemblent des bandes plus fines encore pour créer des rubans. Chaque détail de leur étoffe est fait main. Dans les montagnes, les femmes cumulent les travaux. Comme le travail


d’enseignant ne rémunère pas assez, la jeune femme que l’on a rencontré brode l’après-midi. Sans compter les travaux de ferme du village. Nous n’étions pas pressés par le temps, alors la femme nous a fait visiter son village. On a ainsi pu découvrir la fabrication du papier : c’est un travail très long. Les fibres sont battues à l’aide d’un manche en bois jusqu’à l’obtention d’une pâte la plus lisse possible. Cette pâte est ensuite séchée au soleil sur des sortes de grandes toiles tendues. C’est aussi lors de cette balade qu’on se rend compte des conditions de vie franchement modestes et isolées des ethnies des montagnes. Chaque repas pris dans un resto de bord de route est un voyage en soi pour les occidentales que nous sommes. C’est un peu comme une invitation chez nos hôtes car, au mur de la grande salle à manger, on peut voir l’unique photo de mariage grand tirage des restaurateurs. Et il n’y a que quelques toiles tendues qui dissimulent à peine les lits. Les repas sont


toujours très copieux. Toujours quelques assiettes principales : de viande, de riz, d’autres de légumes, une dernière de soupe, et puis chacun picore avec ses baguettes, remplit son petit bol de ce qu’il aime. Enfin, la lumière s’est couchée derrière les montagnes. C’était l’heure du retour, après une brève visite au musée Thai de Mai Chau. Et le guide, enthousiaste, qui manipulait avec si peu de délicatesse des céramiques et des manuscrits vieux de centaines d’années ! Sur la route, nous avons été une fois de plus coincés dans les montagnes à raison de travaux. L’occasion de se promener et de saisir quelques dernières images de la montagne. Nous sommes rentrés en musique. A l’aller, nous chantions les «Champs Elysées» de Joe Dassin ; au retour, nous avons mis la petite télé en route et ce sont les clips les plus kitsch des «Modern Talking» en passant par une reprise du «Voyage-Voyage» de Desireless qui ont rythmé le trajet. Ça n’a l’air de rien comme ça, mais écouter des tubes des années 80 en pleine montagne, au Vietnam, c’est franchement surréaliste !


13.01.13 Dans l’parc Lénine, on finit par trouver le silence dans la rengaine de la ville, des boulevards périphériques, des enfants qui pleurent, des vieux qui marchent, te regardent, des jeunes qui s’enlacent et s’embrassent, des pêcheurs qui sont là. Et on finit par vivre comme eux, sur un banc on s’assoit. On attend les mots en regardant l’eau.


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