BOMBAY Arrivée dans la nuit
Mon avion s’est déposé le 2 novembre au petit matin, 4:30 am sur le sol indien. La douane passée, je sors enfin du dédale des couloirs de l’aéroport et respire l’air. Il y a une foule incroyable dans l’aéroport, on se croirait en plein jour ! La chaleur est moite. L’air étouffant. Tuntun, le chauffeur de Max, m’attend à la sortie au milieu de la foule des autres réceptionnistes, avec dans ses mains une feuille blanche où mon prénom est écrit. Tuntun m’amène chez Max, où je vais rester quelques jours avant de trouver mon propre appartement. Bombay m’apparaît pour la première fois dans la nuit à travers les fenêtres de la voiture. La ville semble ne pas dormir. Des impressionnants buildings éclairés se dressent vers le ciel, des chantiers gigantesques se débutent, des déchets jonchent les rues. J’admire Bombay par la Sea Link, le grand pont sur la mer… Bombay me frappe par sa modernité nocturne… Max habite au 7ième étage d’un immeuble sur le front de mer. Il m’accueille rapidement et on va se
coucher. Demain matin, Bombay s’ouvrira au grand jour ! Avant de dormir, je jette un coup d’œil par la fenêtre, je ne distingue que l’écume de l’eau, quelques rochers et un chemin en front de mer. Je dors mal. Conséquence de la chaleur étouffante, du sifflement permanent du ventilateur, du bruit de l’eau et surtout du croassement des corbeaux. Et de mon excitation d’être arrivée. C’est le début d’après-midi quand je me lève, mon premier réflexe est de regarder par la fenêtre. C’est sale. Les détritus font parti intégral du paysage : des piles d’immondices, de plastique, de bouteilles, de papiers flottent sur la mer. Le bord de mer est habité par une rangée de bidonville, coincée entre un mur qui sépare les immeubles de la mer. De nombreux indiens errent. Le ciel est brumeux, blanc-gris, « sous cloche » ; je ne vois pas l’horizon, la mer et le ciel se fondent dans cette nappe floue.
BOMBAY est une
jungle
Les signes de vie sont partout, une vie énergique, stimulante, bruyante et colorée. Les lumières qui clignotent, les guirlandes scintillantes, les banians qui poussent dans les murs, la végétation qui s’infiltrent dans la pierre et le béton, les palmiers, les mauvaises herbes qui profitent de l’humidité de la mousson ; la circulation comble et bruyante, les voitures, les autorickshaws, les taxis jaunes et noirs, les motos, les scooters, les vélos, une vache, les chariots, les camions multicolores, les triporteurs, les piétons, les bus, les autocars, les vélos, les piétons ; les bouis-bouis aux odeurs alléchantes, les échoppes des Street vendeurs à chaque de rue : chai, vada pavs, anda pavs, bhel puri, cheese vèg sandwich, pan, burger… cigarettes en paquet ou à l’unité, recharge vodafon, chips en tout genre et toutes marques, tabac à chiquer, bonbons, friandises, gâteux secs, boissons, glaces, journaux ; les barbiers de rue, les réparateurs de chaussures esquintées dans de minuscules boîtes sur les trottoirs ; les marchés où les légumes et les fruits s’ouvrent devant mes yeux, à même le sol ou sur tes tables à grandes roues, des piles de coriandre savoureuses, les marchés couverts aux échoppes débordantes et dégoulinantes de produits : du shampoing l’Oréal aux fruits secs dans des bocaux, sans oublier les poulets déplumés les uns sur les autres dans des bassines ; les docks, le village « Worli Village » de petits pêcheurs les premiers habitants de Bombay ; l’aéroport en plein centre de la ville ; les pharmacies, les restaurants « family veg restaurant », les cafés, les boutiques, les magasins traditionnels de saris aux boutiques Nike, les banques, les supermarchés, les boulangeries (rares !), les concepts stores des nouveaux créateurs et designers, les centres commerciaux, les hôtels et les magasins de luxe, les galeries d’art moderne ; les arrêts de bus, les trottoirs en travaux, les poubelles éventrées, les ordures qui s’accumulent, s’empillent et pourrissent ; les immenses panneaux publicitaires en anglais ou en hindi peints ou imprimés, les affiches sur chaque parcelle de mur ; les chiens et chats errants, les corbeaux, les aigles, les pigeons, les vaches, les gros rats qui fouinent, les moustiques à la tombée de la nuit, les mouches, les blattes, les fourmis; les décorations de Diwali, les effigies aux dieux entourés de marigolds, ; les petits hôtels offrandes : une effigie de Shiva encadrée parée de colliers de pensées jaune et safran, un bâtonnet d’encens à ses pieds, suspendu sur le coin d’un mur ou au tronc d’un arbre ; les églises, les mosquées, les temples hindous, les temples jaïnes, les synagogues… et surement d’autres lieux de cultes ; les saris et les kurtas flamboyantes ; l’architecture semblable à la circulation : un mélange de tout ce qui peut exister, juxtaposé l’un à côté de l’autre, occupant tout l’espace possible : des buildings à 21 étages modernes et clinquants toujours plus grand, plus haut, plus imposant, des buildings inspiration des années 90 et 70, des buildings art déco, le linge aux couleurs vives suspendufs aux fenêtres et aux barrières, les appartements de plus en plus à l’étroit et les locataires de plus en plus nombreux, des villas coloniales aux jardins luxuriants et sauvages, les colonies parsis à l’abri de l’agitation de la ville, des villas délabrées qui s’effacent avec le temps nous laissant imaginer de belles heures de gloire jadis, des palaces luxueux, des bidonvilles où s’entassent familles se faisant une place dans d’infimes espaces, se recroquevillant tout s’épandant …
La pluie, la pollution et le temps ont noircis et assombris les façades. On aurait envie de donner un bon coup de karcher ! Ces couleurs vieillies et salies donnent un aspect plastique et une texture que je trouve splendide, comme une grande d’âme, de souvenirs et d’histoires inébranlables. Contrastant avec la modernité des buildings de verre. Cela laisse savourer un passé riche et un avenir extravagant et délirant.
La pollution enferme la ville, comme une cloche brumeuse. C’est magnifique, parfois je ne distingue pas nettement les buildings au loin. Bombay semble fantomatique, une apparition sortie de l’eau. Et les indiens partout, toujours partout. Les indiens sont partout, il n’existe pas de rues désertes à Bombay. Les indiens à l’allure calme, émerveillée et souriante ; aux yeux noirs si profond qui pourraient me faire frémir, m’inquiéter, ou me prosterner.
En construction ? En démolition ? En reconstruction ? Les travaux n’en finissent pas à Bombay. Des débuts de chantiers, des chantiers arrêtés, des chantiers en cours… Les chantiers sont partout ! Qu’est-ce que c’est ? Une construction pour le futur métro, une route à refaire, un nouveau fly-over à élever, un building qui grandit, un building qui s’agrandit… Bombay est une ville qui s’agrandit sans cesse, une ville en perpétuelle activité. Construction, démolition ou reconstruction, c’est souvent un mystère…
La tête de haut en bas : oui ; la tête de gauche à droite : non. Pour nous français. Les indiens, eux, ont un mouvement de tête assez énigmatique qui leur est bien spécifique. Le menton oscille de droite à gauche entrainant la tête. En permanence quand je pose une question ou demande quelque chose ! Quant à la signification… Oui le plus souvent, mais je ne suis jamais bien certaine. C’est aussi une marque de respect. J’ai du mal à ne pas trouver ce mouvement négatif et il reste encore bien étrange pour moi, comme si cette réponse exprime un oui pour faire plaisir qui veut dire un non à l’intérieur !
Les indiens aiment sourire. Un sourire et le cœur s’enchante. Les indiens sont emplis d’une joie de vivre pure à l’infini.
Les indiens ne peuvent pas vivre sans bruit : musique, ventilateur, klaxons, discussion, brouhaha… Le silence n’existe pas. Ils arrivent à dormir en plein vacarme. Même au bord des voies rapides tonitruantes de Bombay en pleine journée !
En six mois, je n’ai jamais vu un indien s’énerver…
ce n’est jamais la fin du monde en Inde.
Mughal-E-Azam, Taj Mahal, Agneepath, Bittoo Boss, The Dirty Picture, Kahaani, Desi Boyz, Delhi-6, Why this kolaveri di, Dhanush...
Les petits paquets de Parle G dans la portière de la voiture. Les petits paquets de biscuit à donner aux mendiants qui viennent taper au carreau de la voiture. Le réflexe de faire emballer le reste du déjeuner pour le donner après devient une belle habitude que je souhaite continuer.
La curiosité des indiens. D’où viens-tu ? Comment t’apelles-tu ? Est-ce que tu es mariée ? Pour combien de temps es-tu là? Es-tu seule ? Qu’est-ce que tu fais ? As-tu un petit ami ? Une photo avec moi ?
Les indiens prendront toujours le temps de te répondre, de t’aider, de te conseiller. Ils s’arrêtent, ils t’écoutent, ils réfléchissent. S’ils ne savent pas, ils appellent un ami, interpelle un passant. Car ils ne te laisseront jamais repartir sans te répondre et sans trouver une solution. A plusieurs, il y en aura bien un qui saura. Les indiens prendront toujours le temps de te répondre, de t’aider, de te conseiller. Dans le calme, dans la lenteur.
J’apprends L’Inde m’apprend la vie. L’Inde m’apprend à aimer la vie. L’Inde m’apprend à aimer les autres. L’Inde m’apprend à penser aux autres. A penser aux autres avant de penser à moi-même. L’Inde m’apprend à être attentionnée envers les hommes. L’Inde m’apprend à aimer manger, savourer, déguster, me goinfrer. L’Inde m’apprend à donner. L’Inde m’apprend à partager. L’Inde m’apprend à lever les yeux. L’Inde m’apprend à être calme, ne plus m’énerver pour un stupide problème sans valeur. L’Inde m’apprend que « ce n’est jamais la fin du monde ». L’Inde m’apprend à prendre mon temps. L’Inde m’apprend à regarder. L’Inde m’apprend à être curieuse. L’Inde m’apprend la broderie. L’Inde m’apprend la passion. L’Inde m’apprend la joie de vivre. L’Inde m’apprend à ne plus me plaindre. L’Inde m’apprend à être optimiste. L’Inde m’apprend l’amour. J’aime Yash. J’aime Alam. J’aime Abdul. J’aime Atiq. J’aime Imram. J’aime Mois. J’aime Tanyaop. J’aime Mukesh. J’aime Sonu J’aime Sandeep. J’aime Dampal. J’aime Rachid. J’aime Max. J’aime les karigars. C’est avec eux que j’apprend. Merci.
ARDY 2M DESIGN STUDIO
L’atelier se trouve à Thane, une petite ville à l’origine au nord de Bombay qui est aujourd’hui rattachée à la mégalopole. Du centre de Bombay, il faut environ une heure en voiture, ou plus selon le trafic, pour rejoindre Thane. Le premier geste en entrant est de poser ces chaussures. Nous sommes tous pieds nus. Les ateliers sont dans un petit immeuble de trois étages de couleur bleu roi quelque peu effacée par le temps. Au rendez de chaussée, une petite salle de coupe et de machines industrielles : seules les tâches techniques et précises de coupe et de finition ont leur place ici. A droite, la salle est réservée pour les travaux de broderie Hermès et les productions. Le premier étage est celui des brodeurs : ils sont 250, assis par terre face à leur métier, parfois plusieurs par métier, qui sont d’environ 2,5 mètres de large et surélevés d’une cinquantaine de centimètres. Ils brodent ainsi de 10h à 21h avec une pause déjeuner et deux « tea pause » une à 15h et l’autre à 18h annoncée par une atroce sonnerie d’école stridente. Les néons sont allumés et les ventilateurs tournent
sans cesse laissant entendre un constant brouhaha de fond. Une des salles est entièrement dédiée aux brodeurs et leurs métiers: c’est la salle de production. Sur les murs de hautes étagères supportent sacs et affaires personnelles, matières de broderie : des caisses en plastiques étiquetées combles de fils, de canetilles, des pots en plastiques remplis de perles, paillettes et sequins de toutes couleurs, plastique ou métal. La seconde est plus mélangée : des métiers et leurs brodeurs réservés pour la partie échantillonnage, une table de dessin (pour les calques des broderies), deux tables pour les ordinateurs, la logistique et l’administration ; deux autres pour les coupes, les finitions, des impressions et le contrôle qualité. Ici encore des étagères sont dédiées aux matériaux et aux archives « Hermès », « Hermès bags », « Combray », « IM jewels », « Isabel Marant», « Chanel » … Le dernier étage est l’impression à la planche avec des étagères où sont empillées des planches en bois sculptées. C’est l’atelier de Krishna Mehta, une créatrice indienne.
Les Ateliers Ardy 2M sont spécialisés dans la broderie de mode dédiée aux créateurs de haute couture français et américains. Production d’échantillons de broderie, de partie brodée de vêtement, ils réalisent parfois la conception entière d’une pièce (une veste Isabel Marant brodée par exemple, qui est créée entièrement au sein de l’atelier).
« S’intégrer. Je suis debout. Ils sont assis au sol attelés devant leurs métiers. Les premiers jours sont difficiles. D’être debout et eux assis, j’ai l’impression qu’une différence tragique et non voulue « supérieur inférieur » se crée. Je suis la nouvelle. L’étrangère. Leurs grands yeux noirs profonds me fixent et suivent chacun de mes mouvements. J’ai beau me faire toute petite et discrète, c’est impossible de passer inaperçue. Je suis une bête curieuse. Je m’assois. Idris et Alam sont les premiers à venir me parler, faire exploser leur curiosité. Qui je suis, d’où je viens, qu’est-ce que je fais… Ce sont les premiers à me dévoiler les secrets de leur broderie. Je mets un mois à m’intégrer au sein des brodeurs. Un mois à retenir leurs noms, qui est qui, qui fait quoi. Deux mois pour me sentir parfaitement à l’aise dans l’atelier et communiquer librement avec tous. Le dernier mois, ils sont enfin venus se confier à moi (ou répondre clairement à mes questions), à me donner leurs avis personnels sur l’atelier, leurs conditions de travail, ce qu’ils pensent au fond d’eux. Du premier au dernier mois, ils ont été souriants, généreux, accueillants, prêts à m’aider quelque soit le problème. J’étais une princesse ! »
Max et Yash sont associés, créateurs et chefs de l’atelier. Ils gèrent la communication entre les créateurs de mode et la production à réaliser à l’atelier. Max est orienté création, Yash administration. Francis est le manager, Gauri la marchandiser, Sandeep chargé des matériaux et des tissus (quantité, qualité en temps besoin). Gori et Servan, qui se partagent le temps, sont à l’entrée. Ils gèrent les arrivées et les sorties, autant des personnes que des colis. Sonu, Pablu et Rukesh (qui est aussi le serveur) sont chargés du contrôle qualité et d’empaqueter les échantillons à envoyer en temps et en heure. Deepty est designer. Dampal et Mukesh sont les artistes. Assis sur la table lumineuse, ils élaborent les calques. Mois et Sadju sont chefs d’atelier, Rachid second chef d’atelier. Master et son équipe est chef de coupe, de montage et de finition.
Les brodeurs sont soit karigars, soit zardozis. Les karigars brodent à l’aide d’un aari : une mince baguette métallique se finissant par un petit crochet. Les zardozis brodent à l’aiguille. Karigars et zardozis, bien que tous sachent manipulés aari et aiguille, restent exclusifs sur leur propre technique. Assis tailleur sur une mince carpette à même le sol, ils brodent avec concentration, discrétion, minutie et rapidité. Le métier de brodeur est exclusivement masculin en Inde. Celui-ci se transmet de père en fils à chaque génération. Ils descendent des Perses qui sont venus en Inde pour la construction du Taj Mahal et se sont dispersés le long du Gange après. C’est pourquoi ils sont tous musulmans et d’originaire de Calcutta, du Bihar de l’Uttar Pardesh… Et sont venus travailler à Bombay quittant parfois leur famille.
Apprendre à broder
Le créateur commence par communiquer ses idées et ses inspirations à l’atelier. Parfois un thème « minéraux, roches », parfois un visuel « une image de fleurs », parfois un croquis « un bracelet aux rayures de couleurs », « une veste brodée de coquillages ». L’atelier est en charge de les interpréter et de produire des échantillons en équation avec ce qui est demandé. Dampal et Mukesh élaborent les dessins sur les calques ; Sandeep part à la recherche des matériaux ; Mois fait monter un métier, choisit qui travaillera sur ces échantillons ; Tayab imprime les calques sur le tissu (à l’aide d’une solution de white spirit et de craie) et les karigars se mettent au travail. Pour tous conseils, doutes, besoin de matériaux, les karigars appellent Mois. Mois est le lien entre Max et les brodeurs. Les karigars ne parlent pas anglais. Mois est chargé de gérer le bon déroulement des créations pour éviter toutes erreurs ou malentendus.
Le aari nécessite une dextérité entre les doigts et le pouce, un geste de glissement en va-et-vient du crochet entre les doigts. Il faut suivre la direction du crochet : crochet vers l’extérieur pour le planter dans l’organza, fixer le fil dans le crochet, faire glisser son aari vers l’intérieur, le faire tourner entre ces doigts et le ressortir de l’organza en tournant une dernière fois ! Le point classique est le point de chaînette. Il peut être exclusivement de point, mais c’est aussi avec cette même chaînette que les karigars réalisent des lignes de perles et de sequins, des applications diverses et variées de tissu, de ruban, de cordes… D’une unique chaînette se dévoilent milles idées ! Une fois les échantillons terminés, Sonu et Pablu contrôlent la qualité, coupent les fils, effacent les traits d’impressions, et les envoient au créateur. Celui-ci nous fait part de ses impressions, et nous guide sur de nouveaux échantillons afin de le satisfaire parfaitement. Les échantillons seront envoyés ensuite dans la salle de production.
« Je regarde. Je m’assois face aux karigars, me glisse entre eux. Je regarde. C’est époustouflant. Ils ne bougent pas, restent concentrés. Peu à peu, ils réalisent l’échantillon, sans éprouver de difficultés techniques. Leur aari ou leur aiguille s’agite avec rapidité, dans des gestes précis et juste. Précis et juste du premier coup. Ils suivent le dessin aux contours prêts, maîtrisent les distances et les espaces à l’œil parfaitement. Dans une rapidité impressionnante.
“Straight à coup d’élastique. Mon apprentissage du aari commence. Et est quelque peu laborieux. Je m’exerce au geste tous les matins pendant une heure avec un petit manche de aari entre mes trois doigts et mon pouce de la main droite. Le mouvement s’ancre, il me vient désormais plus facilement et bientôt instinctivement quand je brode. Alam, Abdul et Imram sont mes trois maîtres dans mon apprentissage. Ils examinent mes lignes et mes cercles de point.
Je suis ébahie. »
« Fast, Fast ».
« Echantillons après échantillons, les karigars m’ébahissent à chaque fois. Ils possèdent une connaissance de techniques inépuisables ! Je découvre à chaque moment une nouvelle façon de broder, le volume, le point, l’application… Je réalise que la broderie au aari ouvre une multitude de techniques que j’ai été loin d’imaginer. A Duperré, j’ai étudié l’aiguille uniquement, juste un cours d’apprentissage de crochet Lunéville. Le crochet Lunéville est un aari à la grande différence que le point se construit sur l’envers. Le aari, à l’opposé, reste à l’endroit, ce qui permet de réaliser une infinité de possibilité ! »
Le aari va vite. Le point se brode furtivement, et plus celui-ci est petit plus est facile d’exécution. Réfléchir au mouvement, à l’orientation de mon aari, où je pique où je sors, à quel moment je tourne… Et tout ça « fast, fast » ! « Straight ». Ils me reprennent très souvent car je ne tiens pas mon aari assez droit et perpendiculaire à l’organza ! Ce qui en engendre des nœuds pour ressortir le aari du tissu ! « Fast, fast » … « Straight, straight »… « Fast, fast » … « Straight, straight »… Je reçois parfois des élastiques, je lève la tête : c’est Alam qui m’interpelle deux métiers plus loin pour me dire « straight straight » !
Projets
Durant les quatre mois de stage, Max m’a fait travaillée sur les projets de recherche d’échantillons. Tout en apprenant les techniques indiennes, j’ai brodé avec les karigars les mêmes thèmes sur mes propres expérimentations. Certaines ont été approuvées et proposées aux créateurs, d’autres moins intéressantes pour une application mode. Parfois, ça a même été des erreurs totales. Les erreurs m’ont permi d’avancer et de me mieux comprendre les attentes de la broderie dédiée à la mode, comment construire ma pensée. Pour concevoir une broderie de mode, il faut d’abord penser à son application. Une bordure de manche, une bordure de veste ou de robe, une surface brodée, un motif appliqué… Réfléchir que le vêtement se porte, à qui il est destiné. Suivre le style du créateur. Et par dessus, cela doit faire de l’effet !
Pour la future collection d’hiver 2012, la créatrice Isabel Marant souhaite, dans un premier temps, des bordures de 3 à 5 cm d’inspiration de visuels datant d’une collection précédente. Ce sont des bordures de métal géométriques, uniquement en argent, vieil argent, argent noir et strass. Je travaille avec Alam et Mohammed. Une fois les échantillons terminés, Max nous fait par de son compte rendu, positif dans l’ensemble, il nous indique les parties intéressantes techniquement, dans le mélange et l’utilisation des matériaux; en sélectionne lui-même quelqu’uns. Ces échan-
tillons seront envoyer à Isabel Marant. Les autres, je les conserve précieusement dans ma boîte. La prochaine étape du projet consiste à s’inspirer, à réutiliser ce qu’on fait pour créer un plastron. Mêmes couleurs, mêmes matériaux, même esprit. Seul le dessin change. La broderie devra être chargée sur le centre et sur le pourtour du décolleté. 3 plastrons sont en cours d’élaboration : Mohammed et moi travaillons chacun un plastron sur organza noir, Alam sur un coton gris beige qui comportera des bordures couleur rouille.
“Are you hungry ?
« Work. Relax.
« Are Deux tions Yash,
« Marie… Work… Relax… Work… Relax… » Alam est le « Messie » parmi les karigars. Il est le meilleur brodeur de l’atelier selon Max. Tous les karigars lui demandent son avis. Alam est patient, toujours généreux de bons conseils et de commentaires constructifs. Un conseil auprès d’Alam s’avère une évidence quand on est en doute, en manque d’inspiration ou en questionnement technique. Avant d’interpeller Deepty la designer ou Mois le chef d’atelier.
« «
you hungry ? » ; « Lunch completed ? ». petites phrases. Deux petites quessimples. Que chaque jour les karigars, Max, Gori, Rukesh, Dampal me posent.
What did you eat yesterday ? » ; What did you eat this morning ? ».
Manger en Inde c’est aller bien. Demander si tu as mangé, qu’est-ce que tu as mangé, c’est leur façon te demander si tu vas bien. Quand tu manges, tu vas bien ! »
à l’atelier « Mi Mango. Une mangue fraiche rebrodée de paillettes suspendue en pendentif. Un cadeau d’Idris. Mi Mango.»
« Nuit noire Incident fréquent à Thane : la coupure d’électricité. Les lumières s’éteignent, la connexion internet saute, les ventilateurs s’arrêtent. Impossible de broder, les karigars ont le nez en l’air. Quand le soleil s’est couché, c’est la nuit noire dans l’atelier. »
« L’école est finie ! 21h. Thane. Stridente sonnerie de la fin de journée. Les karigars, surexcités, courent vers la sortie à saut de cabris se précipiter dans le bus qui les ramènera chez eux. C’est finiii ! »
« Marie… Work… Relax… Work… Relax… » Alam travaille depuis six ans aux ateliers Ardy 2M et, depuis six ans, il perd ses cheveux! A la façon d’une calvitie avancée ! Calvitie qui fait beaucoup rire Mohammed. Oui, entre brodeurs, on est assez taquin et on aime se moquer… Tiré de la poche ou de la trousse, passé discrètement sous le métier à la sauvette, nous savourons de temps à autre le réconfort d’un bonbon ou d’un caramel, le parfait remontant. « Marie… Work… Relax… Work… Relax… » Alam et Abdul travaillent avec moi sur les recherches d’échantillon pour Oscar de la Renta. L’ambiance est joyeuse. Je me sens désormais à l’aise avec eux. Ils m’ont acceptée. J’ai pu nouer le dialogue, poser quelques questions (faufiler parmi les nombreuses qu’ils me demandent !) « Marie… Work… Relax… Work… Relax… » Alam vient de Calcutta, il rentre un mois « at home » pour le mois de janvier. La façon dont il exprime ce retour est très émouvante, c’est un vrai retour au pays auprès de sa famille. Marié, il ne dira pas son âge, deux jeunes garçons de 4 ans et 10 ans. Il en est très fier, il m’a montrée des photos. Abdul est jeune, 25 ans, très consciencieux sur son travail, avec un souci de bien faire et de réussir. Il est très appliqué. Il vient de la région du Bihar. « Marie… Work… Relax… Work… Relax… » Alam, définitivement le plus moqueur, aime aussi rigoler des habitudes de Max :« continue like this… Chalo… Fast fast … ». «
Marie…
Work…
Relax…
Work…
Relax…
»
:
le
leitmotiv
d’Alam.
»
« Ca hurle.
« Quand le chat est parti, les souris dansent.
Souci de production, souci de suivi, rush des dernières minutes. Il y a du remue ménage dans l’atelier en ce mois de janvier. Erreur et malentendu, qui a tort, qui n’a pas tort… Je ne comprends pas toujours tout ce qui se passe. Ca hurle. Ca crie. Ca s’énerve. Ca court. Ca s’existe. Ca hurle. Ca hurle. Ca hurle. Ca hurle tous les jours. Ca crie à prendre la voix. Deepty et Francis ne font désormais plus parti de l’équipe. Virés. Gouri démissionne. Je ressens des problèmes de communication entre Max, Moiz, les artistes, les karigars, les couturiers. L’ambiance est tendue en ce mois de janvier. L’ambiance est encore tendue en ce début février. »
« Alam est revenu. Après un mois et quinze jours de vacance, Alam est de retour à l’atelier ! Les karigars n’ont droit qu’à un mois de congé par an… Viré, il est tout de même revenu. Alam est l’un des meilleurs brodeurs, ce qui l’a sauvé d’un renvoi définitif… Il était rentré à Calcutta où il a profité de ses deux fils, de sa femme et de toute sa famille. Il me raconte ses vacances, j’en profite pour lui poser quelques questions vis à vis de son travail de brodeur. Les réponses sont effrayantes et alarmantes. Il considère son travail comme une obligation, un devoir. Il trouve qu’il ne gagne pas assez d’argent (il envoie tout son argent à sa famille chaque mois), et qu’il travaille trop d’heures par semaine. C’est pour ces mêmes raisons qu’il ne veut pas que son fils devienne karigar (les karigars indiens perpétuent le métier de père en fils). Aucun karigar ne veut que son fils devienne karigar, me confirme Alan. C’est triste. C’est triste, le métier va se perdre, c’est triste les karigars n’ont pas conscience qu’ils ont de l’or dans les mains, de leur savoir faire incroyable. C’est triste. D’un autre côté, il y a du bon car Alam
a conscience qu’il est exploité, et il a conscience d’être dans un des meilleurs ateliers d’Inde. L’herbe étant toujours plus verte chez le voisin, Alam a pour projet de partir à Dubaï où il sera mieux payé. (Intriguée, j’en parle à Yash qui me certifie que ce n’est qu’illusion. Il ne sera pas mieux payé à Dubaï ; mais c’est ce qu’on laisse croire… ) Je finis ma discussion en lui demandant s’il aime travailler avec Max. La réponse est courte et claire: non. Je suis étonnée. Pourquoi ? Car Max ne parle pas hindi et qu’il y a trop de problèmes de compréhension. Je ne suis plus étonnée. J’ai moi aussi ce sentiment qu’il est souvent difficile de comprendre ce que veux Max. Je parle pourtant la même langue que lui… Peut-être devrais-je en parler à Max. Au fond, ce problème peut être facilement résolu. Je me demande comment je pourrai, à mon niveau, aider Alam à prendre conscience de la beauté de son métier. »
Quand Max est à Paris, quand Yash est à Jaipur, les souris dansent en brodant. L’ambiance à l’atelier est totalement différente. Ca rigole, un petit fond de musique bollywood par moment, les karigars viennent se rendre visite plus aisément. Mois, pour la première fois, part un peu plus tôt. Il peut profiter de sa soirée. Quand il part il me dit je m’en vais discrètement avec dans la voix la terrible envie de partir tôt ! Nous sommes en retard avec Alam pour les échantillons Chanel qui doivent être envoyés ce soir au plus tard. Sonu a lui aussi une terrible envie de partir tôt aujourd’hui. « Fast » que nous crie Sonu de sa table toutes les 10 minutes. « Fast Alam ». « Fast Marie ». « Fast Alam ». « Fast Marie. » « Encore combien de temps pour finir cet échantillon ? » Toujours « fast » dans cet atelier ! Dans le même moment, il me faut guider un karigar pour la broderie de Yash sur une kurta. Je l’appelle pour savoir ce qu’il souhaite. Il n’a aucune idée. « Tu fais ce que tu veux ». Me voilà bien avancée ! Ca fait rire Mois ! Idris, Alam et Atiq s’attèlent tous les trois quelques minutes pour tenter de trouver une idée originale. On rigole, personne n’est d’accord sur la même chose. On décide d’attendre demain que Yash soit là pour choisir. Je suis ravie de cette communication, de ces choix que l’on prend ensemble. Je suis ravie que chacun ait pu donner son avis. Je suis ravie qu’ils aient pu exprimer librement leurs idées. Je suis ravie. Aujourd’hui, ils ont eu droit à la parole. »