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Publié par la société des publications du Daily, une association étudiante de l’Université McGill

Vendredi 7 avril 2017 | Volume 106 Numéro 19

gâche du papier depuis 1977


Éditorial

Volume 106 Numéro 19

Le seul journal francophone de l’Université McGill

rec@delitfrancais.com

Pardonnez mon français ikram mecheri

Le Délit

I

l y a de cela presque 40 ans, le 20 septembre 1977, naissait le Délit, dans un contexte de tensions sociales prononcées. Le Québec commencait alors à renouer avec son identité francophone et à s’affirmer au sein du Canada. En même temps, la «loi 101» pour la protection de la langue française voyait le jour. Depuis, le caractère politique du français a été un peu relégué aux oubliettes. Si bien qu’aujourd’hui, lorsqu’on parle de la place du français au sein de la province, le contexte qui a permis sa préservation est rarement évoqué. Le Québec n’aime pas les chicanes, ça ne date pas d’hier. Il y a dix ans, Laurence Martin, alors rédactrice en chef du Délit se demandait dans l’édition spéciale du 30e

anniversaire du journal, «les FrancoQuébécois ont-ils réglé leur compte avec McGill ou existe-t-il encore un malaise?». L’affaire Andrew Potter nous as démontré que ce ce malaise est encore présent, autant chez les anglophones que chez les francophones. Les deux solitudes se courtisent, fréquentent les mêmes universités, mais ne se comprennent pas. Peut-être qu’ils ne parlent pas le même langage? Seulement, depuis 1977, les Québécois ont appris le français, si bien qu’aujourd’hui 40,8% sont bilingues contre 17,5% dans le reste du Canada. La perception d’envahisseur de l’anglais s’est estompée, mais celle du francophone revanchard demeure. On nous accuse d’être beaucoup trop frustrés, trop à fleur de peau lorsqu’il est question du français. Mais peut être qu’ils comprendront si on leur disait qu’il y a 40 ans, CBC était venu voir de plus près ces étudiants insolents qui

ont eu le culot de commencer un journal francophone au sein de McGill. Ou bien de cette mère anglophone mécontente qui pris le soin d’écrire une lettre ouverte à ce sujet (voir page 24). L’identité québécoise est intrinsèquement liée au français. Cependant, vouloir arrêter cette identité à la célébration constitue une dilution majeure de notre histoire. Né sous le lys, en 1977, Le Délit célèbre les voix francophones qui bien trop souvent se perdent sous la rose. De cette rose, Le Délit a su bâtir à travers les années, les équipes, les cafés, les articles, les confrontations et les soirées de productions qui terminent à quatre heures du matin des bases solides sur lesquelles il a su construire ses racines. Nous ne sommes que de passage, mais sous le drapeau rouge de Mcgill et le ciel bleu du Québec, nous avons honoré et célébré l’héritage de nos prédécesseurs. Quarante ans c’est beaucoup, mais ce n’est que le début. x

rédaction 3480 rue McTavish, bureau B•24 Montréal (Québec) H3A 1X9 Téléphone : +1 514 398-6784 Rédactrice en chef rec@delitfrancais.com Ikram Mecheri Actualités actualites@delitfrancais.com Antoine Jourdan Sébastien Oudin-Filipecki Théophile Vareille

Culture articlesculture@delitfrancais.com Chloé Mour Dior Sow Société societe@delitfrancais.com Hannah Raffin Innovations innovations@delitfrancais.com Lou Raisonnier Coordonnateur de la production production@delitfrancais.com Baptiste Rinner Coordonnateurs visuel visuel@delitfrancais.com Mahaut Engérant Vittorio Pessin Multimédias multimedias@delitfrancais.com Arno Pedram Coordonnatrices de la correction correction@delitfrancais.com Nouédyn Baspin Sara Fossat Webmestre web@delitfrancais.com Mathieu Ménard Coordonnatrice réseaux sociaux reso@delitfrancais.com Louise Kronenberger

Sommaire

3 Bilan déliite annuel 4 McGill, retour sur 6 AÉUM, retour sur 8 Actualités 10 Société 16 Innovations

20 Culture 24 Histoire du Délit 26 Leur Délit à eux 30 Le Délit en photos 32 Journalisme étudiant, au futur? 33 Cahier Création 40 Remerciements

Événements evenements@delitfrancais.com Lara Benattar Contributeurs Léandre Barôme, Hortense Chauvin, Timothée Dulac, Evangeline Durand-Allize, Luce Engérant, Prune Engérant, Sofia Enault de Cambra, MarcAntoine Gervais, Côme de Grandmaison, Sarra Hamdi , Margot Hutton , Alexandre le Coz, Capucine Lorber, Lisa Marrache, Juliette-Aude Mamelonnet, Monica Morales, Matilda Nottage, Simon TardifLoiselle Couverture Evangeline Durand-Allize

bureau publicitaire 3480 rue McTavish, bureau B•26 Montréal (Québec) H3A 0E7 Téléphone : +1 514 398-6790 ads@dailypublications.org Publicité et direction générale Boris Shedov Représentante en ventes Letty Matteo Photocomposition Mathieu Ménard & Geneviève Robert The McGill Daily coordinating@mcgilldaily.com Sonia Ionescu

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éditorial

le délit · vendredi 7 avril 2017 · delitfrancais.com


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3,00$ cotisation semestrielle de chaque étudiant mcgillois au délit

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357 cafés

3124

Mentions j’aime sur la page facebook

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nuits passées au bureau

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Nombre de Mission Cendrillon Réussie

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214 749 pages vues

ans que le Délit existe

événements organisés

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~ 40 ~

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cigarettes fumées

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574 articles publiés

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145 contributeurs

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éditions publiées

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210,49% de plus de pages de vues

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~bilan annuel~

16 Personnes sur le conseil

Infographie réalisée par grégoire collet, arno pedram & Ikram Mecheri

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Le Délit et The McGill Daily seront de retour le mardi 5 septembre.

Passez un bel été !

By JKimMalo (Own work) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons

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BUREAU DES VENTES 445, AV. DU PRÉSIDENT-KENNEDY (PRÈS DE LA RUE DE BLEURY) MONTRÉAL 514 904-8855

LePeterson.com

bilan

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Retour sur l’année 2016 - 2017 La violence sexuelle à McGill antoine Jourdan

Le Délit

L’

année 2016-2017 a vu la résurgence des problèmes de culture du viol et d’aggressions sexuelles, particulièrement en milieu universitaire. À McGill, il y a eu des débats, des textes votés, des félicitations… avant que tout ne s’écroule face aux allégations à l’encontre de David Aird et Ben Ger. Retour sur une année mouvementée. En juillet dernier, après deux ans de travail, un groupe étudiant a proposé une première version d’une politique traitant des agressions sexuelles. Celle-ci avait pour vocation de combler les graves lacunes de celle en vigueur à l’époque. Suite à cela, l’administration mcgilloise a rejeté cette initiative en se justifiant par des raisons non fondées. En début septembre, cette même administration est revenue avec un projet sur lequel elle avait travaillé. Concrètement, celui-ci est une version épurée de la politique proposée en juillet par le groupe étudiant. La communauté étudiante exprime tout de même ses réserves. Les deux principales associations étudiantes mcgilloises, l’Association des étudiants en premier cycle de l’Université McGill (AÉUM) et celle

représentants les étudiants en cycles supérieurs (AÉCSUM, ou PGSS en anglais, ndlr), représentant plus de 30 000 étudiant·e·s à elles deux, s’inquiètent de ce document de travail qui «renforce les limitations actuelles des pratiques universitaires en réponse aux violences sexuelles». Toutes deux critiquent la politique de l’administration pour le manque de mesures concrètes et de délais raisonnables. De consultation en consultation, de débat en relecture, l’administration a fini par faire approuver la politique contre la violence sexuelle le 23 novembre 2016 par le sénat mcgillois. Les réactions furent mitigées: il y a eu la joie bien sûr, devant un pas, si petit soit-il, dans la bonne direction. Cependant, il y a aussi eu un goût amer mêlé à de l’incompréhension devant la difficulté à faire approuver la politique, notamment à cause de son aspect flou. Un problème toujours présent Le 21 février 2017, le réseau de Réseau de Divulgation Communautaire (Community Disclosure Network, NDLR), se présentant comme un groupe de soutien aux survivant·e·s, avait publié un communiqué accusant David

Mahaut Engérant Aird, vice-président aux Affaires externes, d’agressions sexuelles. Ce dernier remit prestement sa démission le lendemain. Par la suite, la presse étudiante a mené une enquête, s’est entretenue avec des survivantes, a contacté des associations, et a révélé dans les semaines suivantes l’ampleur des faits. Jeunes néo-démocrates du Québec (JNDQ) ainsi que McGill Against Austerity, des groupes où Aird avait milité, ont révélé qu’il avait été identifié comme un prédateur après que des survivantes eurent témoigné contre lui. Il fut également révélé que Ben

Ger, président de l’AÉUM, avait été mis au courant de certains comportements inappropriés de son collègue en septembre 2016, et avait décidé d’organiser des réunions régulières avec lui pour parler de consentement. Le 9 mars 2017, Ben Ger est lui aussi accusé de «violences sexuelles et genrées». Le président remet sa démission, sans que d’autres informations soient données concernant les allégations à son encontre. Enfin, lors des élections aux postes exécutifs de l’AÉUM pour l’année prochaine, une journaliste du McGill Daily a demandé

à Noah Century, candidat à la succession de David Aird, ce qu’il avait appris de la situation avec Aird. Ce à quoi il répond «ne pas se faire prendre». Fustigé de toutes parts, Century dut retirer sa candidature après avoir reçu une censure officielle de la commission électorale de l’AÉUM. L’année scolaire 2016-17 aura donc été la scène de multiples problèmes et scandales liés aux violences sexuelles; chose qu’on aurait souhaité appartenir au passé. Plusieurs choses ont été dévoilées. D’une part, la difficulté et la lenteur de questions — pourtant urgentes — liées aux violences sexuelles. D’autre part, le long et houleux débat concernant la politique contre la violence sexuelle a prouvé qu’une réelle remise en question était nécessaire par rapport à la capacité de l’administration mcgilloise à gérer ces situations de manière adéquate. Ensuite, les évènements entourant David Aird et Ben Ger ont montré les difficultés auxquelles doivent faire face les survivantes lorsque leur agresseur présumé se trouve dans une position d’autorité. Les femmes accusant Aird ont souvent témoigné de leur solitude face à l’AÉUM lorsqu’elles ont voulu agir.x

La francophonie à McGill sebastien oudin-filipecki

Le Délit

S

ituée dans une métropole bilingue au sein d’un Québec francophone, l’Université McGill apparaît souvent comme une «bulle anglophone». Le mot le plus adéquat pour résumer le bilan de la francophonie à McGill cette année serait le mot «mitigé». En effet, on se souviendra de l’absence totale de la Commission des affaires francophones (ou CAF) de l’Association des étudiants de premier cycle de l’Université McGill (AÉUM), dépendant du portfolio de l’ancien vice-président des Affaires

4 actualités

externes, David Aird, qui dut démissionner en février dernier suite à des allégations d’agressions sexuelles. Également, lors des élections annuelles des membres exécutifs de l’AÉUM, nous avons regretté le fait que seulement deux candidats aient traduit leurs programmes entièrement en français et aucun d’entre eux n’aient eu de projet sérieux concernant la francophonie sur le campus. Une candidate a émis le souhait de créer une semaine dédiée à la culture francophone, sans savoir que celleci existe déjà sous le nom de «Francofête». Cette dernière

Capucine Lorber

est organisée, entre autres, parLe Délit le Centre d’enseignement du français à McGill et le Département de langue et littérature françaises (DLLF). Cependant, la Commission aux affaires francophones de l’Association des étudiants de la Faculté des Arts (AÉFA, ou AUS en anglais, ndlr) a su se distinguer par son dynamisme. Celle-ci a animé de nombreux événements tout au long de l’année, réinstauré ses cercles de conversations hebdomadaires et s’est dotée d’une nouvelle page Facebook. Enfin, notons que 2017 marque le quarantième anniversaire du Délit, ainsi que celui de

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Les question environnementales à McGill mahaut engerant

lisa MARRACHE

Le Délit

E

n cette fin d’année scolaire, Le Délit vous propose de revivre les actualités les plus marquantes au sujet de l’environnement. D’une part, cette année on parle du développement d’oléoducs. Que ce soit chez Trump ou chez Trudeau, les pipelines étaient à la mode aux États-Unis et au Canada. En novembre, il est question de Kinder Morgan et de Line 3, des oléoducs visant à augmenter et faciliter la quantité de pétrole transportable. Cependant, leurs conséquences écologiques augmentant drastiquement les émissions à effet de serre, provoquent l’opposition d’à la fois les écologistes et des communautés autochtones. La création de ces deux pipelines a fortement contribué à la polarisation de Trudeau. Perçu comme

un manque de considération pour l’environnement de la part du premier ministre, elle a fortement fait descendre sa popularité. En janvier, il est question de l’extension de la Keystone XL, oléoduc permettant l’acheminement du pétrole de l’Alberta au Texas de manière plus facile. Étant l’une des premières mesures adoptées

par Trump, elle marque le début d’un mandat hostile à l’environnement. Encore une fois, elle annonce aussi un tournant pour le premier ministre canadien qui une fois de plus perd le soutient populaire. Même si cette décision illustre un certain pragmatisme au niveau financier, elle est critiquée pour son agressivité écologique.

De nombreuses manifestations ont aussi eu lieu pour protester contre la participation financière de banques canadiennes, telle la banque TD, au pipeline Dakota Access. D’une part, on parle des revendications continuelles de Divest McGill. L’association militante a marqué l’année scolaire de par son incessante lutte pour le désinves-

tissement des énergies fossiles de McGill. Alors que l’université commence l’année en mettant au point d’ambitieux «Plans et initiatives de McGill sur la durabilité», lors d’une rencontre jointe du Sénat et Conseil des gouverneurs mcgillois, et une Vision 2020 remise à jour, sans que les actes suivent de manière aussi manifeste, les membres de Divest McGill continuent de manifester pour le désinvestissement de l’université. Ils furent nombreux à se joindre à une manifestation particulièrement médiatisée à Ottawa devant le Parlement, où quatre-vingtdix-neuf manifestants se firent arrêter par la police, sans qu’aucune poursuite judiciaire ne soit engagée. Un désinvestissement inaccompli et un activisme qui risque fortement de reprendre dès la rentrée pour Désinvestissons McGill. Finalement, on note une certaine laxisme écologique, trop présent au Canada, au niveau mcgillois comme fédéral. x

Le syndicalisme à McGill LÉANDRE BAROME

Le Délit

C

es derniers mois furent agités pour la vie syndicale de McGill. Deux principaux sujets possibles viennent tout de suite à l’esprit: le combat du SEOUM pour un traitement plus juste des employés temporaires, et celui des floor fellows, coordinateurs des résidences. Il y a maintenant deux ans, le Syndicat des employé·e·s occasionel·le·s de l’Université McGill (SEOUM, AMUSE en anglais, ndlr) a initié des négociations avec l’administration de McGill afin de faire progresser la situation de leurs membres. Parmi les revendications du syndicat, une augmentation du salaire minimum à 15 dollars de l’heure, une meilleure protection d’emploi pour les contrats de remplacement, plus de sécurité pour les travailleurs manuels, une clarification des droits des employés et des périodes de repos, et de meilleurs avantages sociaux tels que les remboursements de soins hospitaliers. Devant la réticence de l’université et la lenteur des négociations, le SEOUM — composé à environ 85% d’étudiants — s’est mis en grève fin octobre. On a d’ailleurs pu apercevoir le piquet à l’intersection Sherbrooke et l’avenue McGill avenue pendant quelques

jules tomi jours. Ces manifestations ont atteint leur apogée le 3 novembre, le soir de la vidéo-conférence d’Edward Snowden dans l’amphithéâtre Leacock 132. Les grévistes, dont certains étaient censés travailler au soutien logistique de cet évènement, ont profité de la foule conséquente attirée pour tenter d’informer le public de leur combat, en formant un piquet de grève à l’entrée de l’amphithéâtre. Après des heures d’attente et du retard pris sur le début de l’évènement, l’exaspération de ladite foule s’est fait sentir, et des slogans fleuris tels que «fuck your strike!» se firent entendre.

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Un nouvel accord fut finalement signé en janvier, garantissant notamment un salaire minimum de 13,75 dollars de l’heure pour les employés de classe A, tandis que ceux de classes B et C verront leur rémunération augmenter graduellement au cours des prochains mois. Ces catégories distinguent les employés en fonction de la complexité de leur travail, de la précision de leurs instructions et du besoin ou non de formation. Les membres de la classe A doivent exécuter des tâches simples, et n’ont besoin que d’une formation minimale, tandis que les membres de la classe B ont des fonctions, et

plus complexes encore pour les membres de la classe C. Ce n’est cependant pas la fin des litiges entre le SEOUM et l’administration de McGill. Face à un véto du sous-comité des ressources humaines mcgilloises d’une proposition pour l’augmentation des salaires des floor fellows, le syndicat est reparti en campagne. En effet, bien que syndiqués, les floor fellows n’ont pas le statut d’employés ni de contrat de travail, et ne reçoivent donc pas de salaire. Ils bénéficient toutefois d’un logement et de repas gratuits. Une motion fut déposée en février à la Cour supérieure du Québec

requérant le paiement immédiat de ces étudiants qui participent à l’accueil à Montréal des premières années qui logent en résidence. Notons que l’injonction n’est pas collective, et devait être signée individuellement par chaque floor fellow souhaitant en faire partie. La moitié des intéressés ont participé. MUNACA, le syndicat des employé·e·s de soutien, a par ailleurs annoncé son soutien au SEOUM suite à ce recours à la justice. Les deux syndicats tentent de fusionner depuis 2012, mais le projet n’a toujours pas abouti, la procédure étant constamment retardée par le processus de fusion de syndicats qui prend souvent plusieurs années au Québec. Contrairement à la précédente situation, les négociations sont toujours en cours. Notons qu’Isabelle Oke, récemment élue aux Affaires universitaires à l’AEUM, représentait les floor fellows au sein du SEOUM et a participé aux négociations avec McGill, étant elle-même floor fellow. Le conflit a récemment été résolu avant l’apparition devant la justice, McGill proposant une rémunération de 13,15 dollars de l’heure aux floor fellows. SEOUM s’est montré satisfait, malgré les doutes de certains qui affirment que le salaire n’était qu’une revendication secondaire, et que la réelle raison derrière leur union était la protection de leur environnement de travail.x

actualités

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politique étudiante

AÉUM: Bilan de fin d’année

Alors que les membres exécutifs de l’Association étudiante des étudiants en premier cycle de l’Université McGill (AÉUM, SSMU en anglais, ndlr) finissent leur mandat le 31 mai prochain, Le Délit est allé à leur rencontre afin de faire leur bilan après une année bien chargée.

Vice-président aux Affaires Internes Sebastien Oudin-Filipecki

L

Le Délit

e vice-président aux Affaires internes est chargé des communications et de créer un esprit de communauté entre les étudiants sur le campus. Cette année, Daniel Lawrie annonce un bilan positif en terme d’événementiel avec un 4Floors des plus réussi affichant une balance excédentaire et près de neuf cents tickets vendus, un Faculty Olympic des plus

honorable avec huit cents participants, ainsi que l’annuelle semaine Frosh pour les nouveaux étudiants qui s’est déroulée sans encombre. Du côté de la communication, Daniel Lawrie revendique fièrement une augmentation de la portée de la listserv de l’AÉUM qui atteint désormais 40% des étudiants. Alors que la présence d’une publicité pour LA MARQ 515, une résidence étudiante privée située dans le centre ville de Montréal dans

la listserv du 20 Mars dernier avait suscité des interrogations, Daniel Lawrie l’explique comme une compensation due au fait que la compagnie sponsorisait l’événement Faculty Olympic. En ce qui concerne la refonte du First Year Council (FYC) et du First Year Undergraduate Network (FUN), Daniel Lawrie explique que ces instances sont un peu caduques du fait qu’elles s’ajoutent aux différents conseils présents au sein de chaque faculté qui sont déjà

Capucine Lorber

censés représenter les étudiants de première année. Cependant Lawrie espère que le FYC trouvera son créneau peut être en tant que ressource pour les instances étudiantes au niveau des facultés. Finalement, bien qu’étant conscient que la confiance des étudiants en l’AÉUM ayant été profondément ébranlée par les scandales du semestre, Daniel Lawrie reste optimiste en affirmant qu’il est tout à fait «possible de la regagner» bien que cela risque de prendre du temps. x

Vice-président aux Finances

SÉbastien Oudin-Filipecki

Le Délit

L 6 actualités

e vice-président aux Finances est responsable de la stabilité financière de l’AÉUM, fonction dans laquelle Nail Carolan semble avoir excellé, ayant redressé les fianances de l’association. Ce dernier a nottament facilité la procédure de

demandes de fonds pour les clubs et les services de l’AÉUM afin de la rendre plus accessible et moins bureaucratique. Nail Carolan a aussi inauguré le Fond d’investissement socialement responsable (FISR) avec le concours d’équipe d’étudiant·e·s, trié·e·s sur le volet de la faculté de gestion, Desautels. Il travaille actuellement sur l’élaboration d’un fonds d’investissements sur

la durabilité qu’il espère pouvoir inaugurer avant la fin de son mandat en mai. À la question du Délit sur la possibilité pour l’AÉUM d’augmenter le salaire minimum de tous ces employés·e·s à quinze dollars de l’heure, Nail Carolan a répondu que ce cas de figure était financièrement possible, tout en précisant prudemment que cette dépense se ferait «au détriment d’autres

départements» de l’association. Enfin, Nail Carolan à repris le siège de Ben Ger au conseil des gouverneurs après sa démission et assure aussi la liaison avec l’administration de l’Université. Cependant, son seul bémol réside dans le fait qu’il ne semble pas avoir été extrêmement accessible, donnant l’impression qu’il était toujours en retrait, bien que celà puisse être imputable à sa charge de travail. x

le délit · vendredi 7 avril 2017 · delitfrancais.com


politique étudiante

Vice-président aux Opérations Théophile Vareille

Le Délit

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a vice-présidence aux Opérations est une nouvelle position au sein de l’Association des étudiants en premier cycle de l’Université McGill (AÉUM). Elle résulte de la scission de la vice-présidence aux Finances et opérations, fonction jugée surchargée. Sacha Magder, en tant que vice-président aux opérations, est en charge de la gestion du bâtiment Shatner, du système de réservation de salles et des relations avec les locataires. Ses responsabilités comprennent aussi le thème de la durabilité, et les MiniCourses. Sacha Magder a entamé l’année avec des ambitions

réalistes, voulant apporter des améliorations modestes et court-termistes, mais pratiques, à l’édifice et à sa gestion. Il aura été occupé au-jour-lejour par la Cafétéria étudiante Sadie’s. Ayant essuyé des pertes de 120 000 dollars l’année passée, sa première année, elle perdra cette année dans le «meilleur scénario» 60 000 dollars, explique Magder. Le conseil législatif de l’AÉUM aura statué sur son sort ce jeudi 6 avril, au soir ou Le Délit sera dans les presses. Les déboires de la cafétéria étudiante contrastent avec la bonne santé de Gert’s, vers lequel Magder est satisfait d’avoir réussi à ramener Carnival, ainsi que les Science

games et les Engineering games. La réussite majeure de Sacha Magder est la revitalisation du programme des MiniCourses: ces cours pratiques, allant de l’apprentissage d’une langue étrangère à un atelier de danse ou de programmation, sont offerts à bas coût aux étudiants, en soirée ou fin de semaine. Nouvelle structure, nouveau site internet, offre diversifiée, et un franc succès aussi bien étudiant qu’économique. Autre réussite, pour Sacha Magder, ces crash pads mis à disposition des étudiants quatre nuits durant, pendant Frosh, permettant de dormir à l’AÉUM lorsqu’ils sont dans l’incapacité de rentrer chez eux.

Magder reconnaît aussi sa «défaite»: son projet avorté d’exposer de l’art autochtone dans le bâtiment. Un mois de février chaotique, alors que l’AÉUM était en «mode crise», mit Magder dans l’incapacité de mener cette initiative à bien. Côté durabilité, Magder s’affaire encore à mettre en oeuvre plusieurs projets, tels qu’une semaine d’orientation durable, imprégnée d’une nouvelle «culture», et dont les tshirts distribués aux étudiants et étudiantes seront durables. Finalement, Magder ambitionne d’introduire une station de compost dans l’édifice et d’installer un petit potager dans l’arrière-cour de l’AÉUM.x

Vice-président aux Affaires Universitaires Théophile Vareille & Sebastien Oudin-Filipecki

Le Délit

L

e vice-président aux Affaires universitaire Erin Sobat est chargé de faire la liaison entre l’AÉUM et les instances administratives universitaires et de défendre les droits académiques des étudiants. Sur la politique interne de l’AÉUM pour lutter contre la violence sexuelle, Erin Sobat a confirmé que l’Association travaillait en étroite collaboration avec le Réseau de divulgation communautaire (Community

Disclosure Network ou CDN en anglais, ndlr). Lui-même a été fortement investi pendant la gestion de crise de l’AÉUM, suite aux démissions successives de David Aird et de Ben Ger. Cette année a été fort remplie pour Erin Sobat, il l’a débutée avec un ambitieux programme et a repris après la démission de David Aird la plupart de ses responsabilités de vice-président aux Affaires externes. Au Sénat, Erin Sobat a grandement appuyé la Politique contre la violence sexuelle, finalement adoptée le semestre pas-

sé. Il a aussi défendu de nombreux intérêts étudiants, notamment vis-à-vis de la Charte des droits des étudiant·e·s, amendée cette année, et du Code de conduite étudiant, qui sera renouvelé l’année prochaine. À l’automne, Erin Sobat a également mené la campagne Know your rights, et a commencé à alimenter le nouveau site dédié à la vice-présidence aux Affaires universitaires. Dans l’ensemble, Erin Sobat se sera attelé à des enjeux de long-terme, comme les accommodations académiques, un «système discriminatoire dans

son ensemble», pour faciliter l’obtention de notes médicales directement auprès des facultés, ou comme une semaine de relâche en automne, se heurtant actuellement à des difficultés de calendrier. Erin Sobat s’est aussi personnellement engagé pour la santé mentale à McGill, et contre la pratique des frais généraux, retirés unilatéralement par l’administration hors des frais ancillaires payés par les étudiants. Pour plus d’informations sur l’action d’Erin Sobat cette année, vous les trouverez sur le site dédié à sa fonction.x

Vice-présidente à la vie étudiante

Sebastien Oudin-Filipecki

Le Délit

L

a vice-présidente à la Vie étudiante Elaine Patterson sert de ressource pour les clubs et les services de l’AÉUM et supervise aussi les initiatives liées à la santé mentale. Alors qu’une motion avait été votée le semestre dernier sur la distribution de produits menstruel dans le Centre Universitaire Shatner, la mise en place du projet semble avoir pris du temps dans la mesure

le délit · vendredi 7 avril 2017 · delitfrancais.com

où l’AÉUM avait mis du temps à trouver un fournisseur adéquat. Cependant, Elaine Patterson annonce fièrement que l’installation de distributeurs ayant déjà commencé, les produits devraient être disponibles dès la rentrée prochaine. Le moratoire sur la création de nouveaux clubs, en vigueur tout au long de l’année, a été dû à un manque de fonds et de places disponibles dans le bâtiment Shatner. Elaine Patterson a déclaré qu’après une simplification du système de réservation des salles le moratoire sera levé

en début d’année prochaine. En effet, un réaménagement des espaces de stockages pour les clubs et la création d’un nouveau fond a été élaboré avec le concours du vice-président aux finances, Niall Carolan et destiné aux clubs Une nouvelle qui sera certainement appréciée par l’ensemble de la communauté étudiante mcgilloise. Pour finir, sur le plan de la santé mentale, Elaine Patterson a organisé tout au long de l’année des tables rondes portant sur l’intersectionnalité et la santé mentale afin de donner

la parole aux différents acteurs sur le campus comme Queer McGill ou l’Union for Gender Empowerment s’inscrivant dans une volonté de l’association étudiante de contribuer à dé-stigmatiser les troubles mentaux. Enfin, Elaine Patterson a dû, après la démission de Ben Ger, endosser le rôle de présidente de l’AÉUM par interim et de ce fait, assurer le rôle de porte parole de l’association et continuer la coordination de l’équipe exécutive jusqu’à la fin du semestre. x

actualités

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campus

Santé mentale, état précaire

Les services mcgillois sont de nouveau critiqués pour leur inefficacité. théOPHILE VAREILLE

Réorganisation urgente

L

Alors que les services mcgillois sont bien dotés en psychologues, conseillers, et psychiatres, le cas d’Amélie met en lumière plusieurs problèmes organisationnels. Le «triage», le fait d’aiguiller l’étudiant·e vers un conseiller ou psychologue, supposément éliminé alors que conseillers et psychologues sont désormais dénommés «Cliniciens au service-client» («Client Care Clinicians», ndlr), reste un problème. «Ils vous rentrent dans le système rapidement, mais le suivi continu est quasiment non-existant», explique Amélie. «Nous avons besoin d’un système central de triage qui peut mieux évaluer les besoins des étudiants et les référer dès le début à l’éventail complet de ressources disponibles.» continue Erin Sobat, qui espère convaincre amener McGill à faire un meilleur usage de ses ressources actuelles, à l’image du programme Wellness Recovery Action Plan qui soutient l’individu tout en l’encourageant à se «réapproprier son autonomie». Des ressources qui ne se limitent pas aux Services de conseil et à la santé mentale, mais incluent aussi les groupes de soutien étudiants, tel le Peer Support Centre, la McGill Nightline, ou la McGill Chatline. Des ressources étudiantes, comme universitaires, qui sont comprises dans la vision d’ensemble demandée par la lettre ouverte étudiante. Un Groupe de travail sur la santé mentale avait été constitué pendant l’année 2013-2014, il comprenait une vingtaine d’employé·e·s mcgillois·e·s pour une dizaine d’étudiant·e·s, et avait présenté ses conclusions pour une approche globale de la santé mentale à McGill. Ces recommandations n’auraient pas été suivies. Un nouvel effort similaire serait nécessaire, comme il serait nécessaire de toujours plus inclure les étudiant·e·s à ce travail de consultation et de réflexion. x * Le prénom a été changé.

Le Délit

es services mcgillois sont de nouveaux critiqués pour leur inefficacité. La fusion des services étudiants de Conseil (Counselling, ndlr) et des services à la Santé mentale, mise en place au semestre passé, s’est retrouvée cette semaine de nouveau critiquée par la gouvernance étudiante mcgilloise. Le Groupe de travail sur la santé mentale de étudiant·e·s de McGill a publié le 31 mars dernier une lettre ouverte intitulée «l’administration de McGill continue à faire défaut à la santé mentale étudiante». Pétition étudiante La lettre ouverte, co-écrite par Erin Sobat, vice-président aux Affaires universitaires de l’Association des étudiants en premier cycle de l’Université McGill (AÉUM), fait trois recommandations pratiques à l’administration: remettre en ordre les Services de conseil et à la santé mentale (Counselling and Mental Health Services, ndlr), supprimer les 650 000 dollars de frais généraux déduits du budget des services étudiants, mettre en place une stratégie pour la santé mentale complète et englobant l’ensemble du campus. Publiée en ligne sous forme de pétition, elle avait le 4 avril au soir recueilli 670 signatures sur 1000 souhaitées. La fusion de ces deux services étudiants en une seule entité était accompagnée d’une nouvelle approche thérapeutique, un modèle «étape par étape» («stepped care model», ndlr). Cette approche préconise une gradation des traitements les moins intensifs, une discussion de groupe par exemple, aux plus intensifs, comme une évaluation psychiatrique. Ce n’est pas cette approche «étape par étape» qui est critiquée, mais sa mise en place désorganisée, qui parait s’être faite au détriment des étudiant·e·s.

8 actualités

Bureaucratie dysfonctionnelle L’importante couverture qu’a fait de cette transition la presse étudiante permet de passer en revue nombreux disfonctionnements: notes médicales difficiles à obtenir, longue attente avant de pouvoir consulter, aide reçue inadéquate… Cette couverture médiatique fait aussi état de grandes confusion et déception étudiantes. Selon Giuseppe Alfonsi, directeur du Service à la santé mentale, l’attente pour rencontrer un psychologue ou un conseiller serait d’un mois. Une estimation possiblement à la baisse selon Erin Sobat, qui fait état d’attente entre un et deux mois, selon les témoignages recueillis. Selon M. Alfonsi, il ne faudrait attendre qu’une semaine pour consulter un psychiatre, et se voir prescrire des médicaments. Le témoignage d’Amélie*, étudiante à McGill, remet en question cette version. Amélie a un problème chronique de santé mentale: «Je me retrouve dans un très mauvais état de burnout

et d’anxiété deux fois par an. D’habitude quand cela se produit, j’ai juste besoin d’un petite dose de médicaments anti-anxiété pour calmer mes crises de panique et me permettre de fonctionner l’histoire d’une semaine.» Se rendant aux Services de conseil et à la santé mentale elle doit consulter un conseiller «inutile» pendant deux semaines, et paie un psychiatre externe afin de se voir prescrire les médicaments nécessaires. Afin de pouvoir consulter un psychiatre d’urgence, elle doit stipuler sur un formulaire être dans un état suicidaire, ce qui «dissuade de demander un rendez-vous» explique Amélie. Manque de suivi personnel Rencontrant une psychiatre, celle-ci la questionne sur son état suicidaire, Amélie lui confie alors involontairement certains éléments particuliers de son passé, liés à sa santé mentale, qui la catégorisent comme un «cas compliqué» aux yeux des services mcgillois. La psychiatre refuse alors de lui

prescrire des médicaments, «elle m’a dit qu’elle ne me prescrirait pas des médicaments car je pourrais me tuer avec». La psychiatre réfère alors Amélie à un autre psychiatre, qu’Amélie avait consulté il y a un an, avec lequel elle lui prend rendez-vous dans deux semaines. «Le docteur ne voulait simplement pas me prendre en charge…Alors elle m’a renvoyé sans ressource et un rendez-vous pris dans deux semaines…» Amélie ne se présente pas à ce second rendez-vous, pour voir si les services effectueraient un suivi de sa personne, elle n’est jamais recontactée. «Ils aiment mettre un pansement sur les cas compliqués jusqu’à ce que ces individus abandonnent», explique Amélie. «Bien que le modèle étape par étape permette un meilleur usage de ressources limitées, en ce moment le staff doit à la fois agir en tant que thérapeutes et gestionnaires de dossiers, ce qui n’est pas viable et signifie qu’il y a finalement moins de temps disponible pour de la thérapie spécialisée» abonde Erin Sobat.

le délit · vendredi 7 avril 2017 · delitfrancais.com


Campus

Objectif zéro carbone McGill organise des tables rondes sur l’environnement. Sébastien Oudin-Filipecki

Le Délit

A

u cours de la semaine, le Bureau du développement durable de l’Université McGill (McGill Office of Sustainability, ndlr) organisait un forum de consultation ouvert à tous les membres de la communauté mcgilloise sur le thème de la carboneutralité. Une vingtaine de personnes, tous âges et horizons confondus (professeur·e·s, membres du Bureau du développement durable, étudiant·e·s ou militant·e·s de Désinvestissant McGill) s’étaient donc présentées à l’événement afin de faire part de leurs réflexions. Son but: fournir à la communauté des données statistiques sur les émissions de carbone sur le campus, dialoguer avec la communauté sur la carboneutralité et identifier

les défis afin d’arriver à cet objectif. Le tout bien sûr faisant partie du plan de l’Université, baptisé «Vision 2020», afin de rendre l’institution plus «verte» et écoresponsable. Un premier plan d’action ayant été approuvé en

2014 et étant arrivé à expiration en 2016, le Bureau du développement durable est actuellement en train de préparer un nouveau plan d’action qui devra s’étendre jusqu’en 2020. Le défi reste de taille, en effet, selon le dernier

Luce Engérant

Bilan des émissions de gaz à effet de serre (Greenhouse gas report ou GHG report en anglais, ndlr) McGill aurait émis près de 54 062 tonnes de CO2 en 2015. Près de 65% de celles-ci seraient imputables directement à l’entretien des bâtiments (chauffage, maintenance etc.), le reste proviendrait majoritairement des déplacements (voyages à l’étranger notamment) des étudiants et des professeurs ainsi que des véhicules de l’université ou de la gestion des déchets. Cependant, bien que ce chiffre puisse paraître conséquent, l’Université a enregistré une baisse de 25% de ses émissions au cours des vingt dernières années. Lors des discussions entre les divers groupes présents dans la salle de nombreuses idées ont germé afin de faire du campus de McGill un endroit plus écologique: plusieurs participant·e·s ont

ainsi exprimé leur désir de voir plus de vélos sur le campus du centre-ville, l’installation de bornes permettant de recharger les véhicules électriques ou encore l’ajout de panneaux solaires sur le toit de certains bâtiments. L’administration a d’ailleurs annoncé hier dans un courriel à la communauté que, dès la semaine prochaine, le campus du centre-ville serait désormais un «espace partagé par les piétons et les cyclistes», mettant fin à une mesure instaurée en 2010 qui obligeait les cyclistes à descendre de leurs vélos afin de circuler sur le campus. Dans un court entretien avec Le Délit, le directeur du Bureau du développement durable, François Miller, invite les étudiants «à participer aux initiatives vertes, à s’engager et à continuer à s’informer» sur les questions du développement durable.x

Monde Francophone

De l’autre côté du miroir Le cri des Guyanais, maltraités par leur gouvernement. Margot Hutton

Le Délit

D

ifficile de s’imaginer qu’un département de la France est présente en Amérique du Sud, et pourtant, elle se nomme la Guyane. Un océan la sépare de la métropole, et cet isolement a des répercussions assez sévères sur la vie de ces habitants. Certains se plaignent souvent du coût des universités à Montréal, ou au Québec en général. Même si ce n’est pas donné, ils y ont accès. Ce qui n’est pas forcément le cas pour les Guyanais·e·s. Système éducatif déficient En effet, beaucoup moins de jeunes en Guyane ont un diplôme comparé à leurs homologues métropolitains, et même aux Québécois. Le Québec est pourtant la province canadienne fréquentant le moins les bancs de l’université (La Presse, 2012). Aussi, il n’y a pas assez de

personnel enseignant pour instruire les jeunes de ce pays. Alors qu’en métropole, les effectifs ont augmenté au cours des dernières décennies, la Guyane semble être laissée à l’abandon en termes d’éducation. Lors des manifestations d’ampleur historique ayant eu lieu la semaine passée, les Guyanais·es demandaient la construction d’établissement scolaires, l’ouverture de plus de classes, des structures plus adaptées, ainsi que la création de nouveaux postes de professeurs. Le département d’outre-mer étant dans une position de pauvreté extrême, le système scolaire en subit les conséquences. Le taux de délinquance et de criminalité est assez élevé, le taux d’homicide étant plus de dix fois supérieur qu’en métropole, joue aussi énormément sur le décrochage scolaire. Le mouvement lancé par le collectif des 500 frères, dénonçant l’insécurité et le crime trop présent en Guyane a été suivi de près par le Syndicat national unitaire des instituteurs professeurs des écoles

le délit · vendredi 7 avril 2017 · delitfrancais.com

et Pegc (SNUipp) et la Fédération syndicale unitaire (FSU), mobilisant ainsi les enseignants dans ces mouvements contestataires. La situation est urgente en Guyane. Beaucoup d’enfants n’ont pas accès à l’éducation, alors qu’ailleurs en France, ce problème est inexistant. Les Guyanais·es sont conscient·e·s de cette réalité, et c’est en cela qu’ils ou elles se sentent laissé·e·s à l’abandon par leur gouvernement. L’océan séparant la métropole de son territoire ultra-marin semble avoir creusé un fossé plus profond que de simples différences culturelles. «Nou bon ké sa» Beaucoup d’étudiants se sont déplacés pour les manifestations ayant eu lieu en début de semaine passée. Malgré la diversité culturelle qui divise la Guyane, tous ont marché ensemble, unis car tous sont dans la même situation, tous ont les mêmes revendications pour leur avenir, réclamant l’attention du gou-

SOFIA ENAULT DE CAMBRA vernement, ainsi que leurs excuses. Dans l’attente d’un futur incertain, ils ne peuvent que se rassembler sous ce qui les unis: le jaune, le vert, et l’étoile rouge. Le gouvernement français a promis un milliard d’euros pour

améliorer les conditions de vie en Guyane. Mais n’oublions pas ce que les Guyanais·es ont fait pour obtenir leur attention. Il aura fallu paralyser le département en entier pendant presque deux semaines pour que le cri se fasse entendre. x

actualités

9


la langue française

regards croisÉs

Alors que la grammaire prescriptive cherche à garder un registre de langue stricte et codifié, la grammaire descriptive évolue en fonction de la manière dont les individus utilisent la langue. Quelle est la version la plus légitime? Le Délit vous expose deux perspectives différentes sur la question.

Il faut soigner notre emploi de la langue française. marc-antoine gervais Gagnant du 3ème prix de la Francofête a langue française constitue un élément incontournable de la culture québécoise. La Charte de la langue française reflète les efforts mis de l’avant pour la protéger contre son voisin hégémonique: l’anglais. Pourtant, bien peu de mesures sont prises pour maintenir et, a fortiori, pour rehausser la qualité d’expression des Québécois en français. Les anglicismes sémantiques et les barbarismes abondent, mais l’opinion populaire tend vers l’indifférence sur cette question. À terme, la société pâtira de cette indolence, car la Charte n’offre qu’une protection très lacunaire relativement à la

relève d’une mentalité bourgeoise. Dufour résume bien la situation: «Ce qu’il faut désormais, c’est défendre l’ignorance. C’est la meilleure façon d’ignorer les «chichis» [de la langue française].» (Le Divin Marché, p. 252) Les chichis correspondent ici à la recherche d’élégance, une élégance vaine aux yeux de ceux qui conçoivent la langue tel un marché. La novlangue française, qui est définie par Dufour comme «une manière de parler destinée à rendre impossible l’apparition de toute pensée» (Le Divin Marché, p. 254), découle directement de la défense de l’ignorance. Elle mène à la décadence du français, qu’elle remplace petit à petit au sein du peuple. Elle séduit les locuteurs, car elle s’apparie harmonieuse-

qualité de la langue. Elle peut faire obstacle à l’évolution inopportune de la langue française à laquelle on assiste. Le raffinement de l’expression doit non seulement être défendu, mais également encouragé. Dany-Robert Dufour, dans Le Divin Marché, expose le rôle prépondérant du libéralisme dans les valeurs actuelles de notre société. Cette doctrine s’étend cependant bien au-delà de l’économie et de la politique: le concept de marché est aujourd’hui appliqué à la langue, tantôt consciemment, tantôt aveuglément. Pour Pierre Bourdieu, le langage se réduit à un «marché linguistique» dont la recherche de profit se justifie par l’appétit de la distinction sociale (Le Divin Marché, p. 250). Les conséquences sont lourdes: la langue et la culture, dans leur quête d’esthétique, deviennent alors futiles; le raffinement des auteurs ne saurait que témoigner de leur ambition de se distinguer par rapport à la masse. La frivolité suggérée de la littérature donne à penser que la langue française n’est qu’un outil de communication, et que toute tentative d’élévation

ment avec la démocratie de marché, ce concept mis sur un piédestal par les libéraux. En somme, le libéralisme est si profondément ancré dans nos mœurs qu’il s’est infiltré là où il n’a pas lieu d’être: la langue. Les répercussions de la novlangue, fière représentante du laisser-faire typiquement libéral, sont lourdes. D’abord, le pragmatisme prime: la limpidité est de rigueur dans son discours, alors que la place qu’occupe l’interprétation est nulle. Il faut être compris rapidement, dissiper toute incertitude, être si direct que son interlocuteur n’ait point besoin de réfléchir. La clarté excessive a pour effet d’appauvrir la langue, car la compréhension ne doit requérir aucun effort. Il faut s’en tenir à un vocabulaire et à une syntaxe simples; tout écart à la convenance établie par la novlangue est mal perçu. La médiocrité

L

prescriptive

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société

règne, comme l’élévation est réprimée. Il s’agit d’un milieu hostile à la création littéraire et artistique: le raffinement, synonyme de bourgeoisie méprisable, est tari par notre société où la novlangue domine. La littérature, par opposition, fait appel à des images transcendantes qui requièrent l’union de la réflexion et de la pensée critique du lecteur. C’est donc dire que la littérature peut obvier à la prolifération de la novlangue, mais cela nécessite, d’une part, la maîtrise de la langue française et, d’autre part, un environnement propice pour «assurer aux aptitudes de chacun tout le développement dont elles sont susceptibles.» (Le Divin Marché, p. 262)

En outre, la novlangue, ayant envahi le système d’éducation, mène à la «médiocrisation» de l’expression des locuteurs. Les enseignants sont complaisants à l’égard des élèves qui s’expriment en évitant de soigner leur emploi de la langue française. «Si l’école

Capucine Lorber

est en faillite, la langue […] tombera irrémédiablement en décadence.» (Le Divin Marché, p. 243) La défense de l’ignorance étant devenue légitime, la novlangue de la démocratie de marché se développe: toute forme d’expression se vaut. L’importance de la langue réside alors uniquement dans le fait de communiquer, et il s’ensuit nécessairement une égalisation dans la perception de la qualité de la langue française. Ce nivellement étouffe l’ambition des élèves de se dépasser, et change leur attitude lorsqu’ils achoppent sur des textes de plus grande complexité. Un nouveau réflexe s’est développé face à l’impuissance provoquée par l’incompréhension: c’est l’auteur qui est en cause, à lui de faire preuve de plus de clarté! L’ignorance est légitime; pas question de se questionner sur ses propres habiletés! Plutôt que de tirer profit de leurs lumières, les étudiants ont tendance à condamner les textes insuffisamment référentiels et pragmatiques à leurs yeux. Le rejet du raffinement étant partagé par la majorité, il se forme des «troupeaux ego-grégaires» (Le Divin Marché, p. 288). La novlangue, trop fruste, ne permet pas de se distinguer foncièrement de la masse. Conséquemment, toute tentative de se démarquer se fait horizontalement: «plus chacun est soi-même, mieux tout le monde est pareil.» (Le Divin Marché, p. 290) La liberté employée sans encadrement aboutit ainsi à des styles dont la variété est factice: les différences ne font, au fond, pas de différence. En contraste, l’enseignement qui contraint l’élève à utiliser un vocabulaire approprié et à s’exprimer adroitement produit l’effet inverse. L’étudiant acquiert ainsi des outils qui lui permettent de s’élever, de se distinguer verticalement de ses semblables, bref de mieux jouir de sa liberté. La propagation de la novlangue élimine la beauté du français et le réduit à un simple moyen de communication à partir duquel aucune culture ne peut prospérer. x

le délit · vendredi 7 avril 2017 · delitfrancais.com


regards croisÉs

descriptive ou prescriptive? Contre l’essentialisation de la langue française. baptiste rinner

Le Délit

C

es derniers temps, au Québec et ailleurs, nous entendons un chorus de voix s’alarmant du déclin de la langue française (ouvrez une édition du Journal de Montréal, vous aurez de bonnes chances d’y trouver un tel discours). Ce constat n’a rien de nouveau; en fait, «cette inquiétude sur l’état du français n’est pas une nouveauté mais un discours stéréotypé qu’on nous assène» et qui prend ses sources «dans les années 1930 vraisemblablement chez Charles Bally, un linguiste», comme le soulignait le professeur Arnaud Bernadet dans nos pages en 2014 (Le Délit, 1er avril 2014). L’une des mesures — forcément approximative — pour évaluer cette régression du français en est la contamination par d’autres langues. Ici, au Québec, l’anglais bien sûr. C’est une réalité de la langue, et bien loin d’y voir un danger, nous aimerions plutôt considérer l’apport d’autres langues comme un signe de vitalité. La langue française n’est pas en danger. Il n’y a, d’ailleurs, pas la langue française, mais bien des usages différents de la langue. N’importe quel néo-mcgillois·e fraîchement débarqué·e de

descriptive France vous le dira. Allez parler français à Dakar, à Cayenne, à Port-au-Prince, ce n’est pas la même langue. Il n’y a donc pas une langue

le délit · vendredi 7 avril 2017 · delitfrancais.com

française essentielle, normative — quoi qu’en disent les dictionnaires ou les règles du Scrabble — mais différentes réalités à observer, et par là des apports histo-

riques d’origines très diverses. La majorité du fond lexical français est hérité du latin et du grec, héritage qu’il ne faut pas confondre avec des emprunts plus récents, et qui participent de la vitalité de la langue. Si certains usages de mots étrangers s’attirent tous les jours les foudres des tenants de l’essentialisme du

langage, personne n’ose contester l’emploi de paquebot, canette, déodorant ou encore panorama, tous hérités de l’anglais. Autre cas assez cocasse, le phénomène d’aller-retour: des mots empruntés au français il y a quelques siècles, et qui repassent dans la langue de Molière sous leur forme étrangère. Combien de pleureuses s’alarment de l’emploi de challenge par exemple, en ignorant que la langue anglaise a emprunté au moyen français la forme chalonge — contestation, défi, réclamation en justice — dont nous avons, de façon ironique, hérité. Il en va de même pour bacon, budget, cash, coach, denim, flirt, pedigree, stress, thriller. Au-delà des exemples, forcément anecdotiques, il convient de rappeler que la langue française, à l’instar de toutes les autres, n’est pas tombée du ciel avec son stock de mots, mais est en perpétuelle interaction, via l’inventivité de ses locuteurs. Et un mot n’a pas besoin «d’entrer dans le dictionnaire» pour entrer dans la langue — du moment qu’un groupe de locuteurs se l’approprie et l’utilise. À nous de décrire la langue et son histoire sans juger; cela contribue plus à sa défense que n’importe quel discours décliniste, et autre «tout-fout-le-camp». x

société

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Sémantique

«Littéralement»

Dix anglicismes sémantiques courants à proscrire, voire à honnir. pamphlets à l’égard de Trump n’ont pas fait pencher la balance du côté de Clinton. Certains souligneront que l’alternative entre Trump et Clinton illustre l’opprobre actuel des États-Unis.

marc-antoine gervais

Le Délit

L’

environnement bilingue de McGill comporte bien des avantages. Il permet notamment aux étudiants de s’exprimer dans leur seconde langue et de travailler aussi bien en anglais qu’en français, une fois sur le marché du travail. Toutefois, les fruits des inexorables échanges entre les langues sont souvent impropres. La protection du français, bien commun québécois, incombe aussi à la communauté mcgilloise. La connaissance des tares linguistiques permet d’obvier à l’altération de la langue. Je vous présente donc, avec un brin d’humour, dix des anglicismes sémantiques que j’entends le plus couramment. Ils sont souvent difficiles à repérer, car il s’agit de faux amis: c’est le sens employé, et non le mot en soi, qui est propre à l’anglais.

A

lternative

Une alternative est un dilemme, c’est-à-dire une situation avec seulement deux issues possibles. Le mot anglais alternative représente l’ensemble des solutions possibles, ou une solution différente, mais ce ne sont pas des sens qu’on attribue à son homonyme français. On entend souvent que «l’énergie solaire est une alternative au pétrole», ce qui illustre à quel point l’anglais carbure la confusion. Je suis persuadé que vous saurez discerner le sens correct de l’anglicisme.

C

A

onfiant

cadémique

Employé au sens de «scolaire», académique est un anglicisme. L’expression «résultats académiques» est donc fautive. On l’emploie plutôt pour ce qui est «relatif à une académie (comme l’Académie française)», ou, péjorativement, pour ce qui est formaliste (soit ce qui se rapproche trop des conventions). Dire que plusieurs diplômés ignorent cette distinction!

Ê

tre gradué et graduation

Au bout de trois ans et demi de droit, je serai (espérons-le!) diplômé de McGill, et non gradué de cette université. En français, on peut dire qu’un bécher est gradué imprécisément, car il comporte peu de traits pour mesurer le volume (les graduations). Voilà une utilisation opportune du mot!

O

pportunité

C’est probablement l’anglicisme sémantique que je rencontre le plus fréquemment. Opportunity signifie, je crois, une occasion à saisir. En français, le

12 société

mot opportunité est plutôt utilisé pour qualifier le caractère convenable d’une chose. L’opportunité d’un discours de Donald Trump, par exemple, peut être remise en question: on doute de l’adéquation, de la convenance de ses propos (qui sont peu à propos!). J’aurais souhaité qu’il ne soit jamais éligible pour les élections.

É

ligible

Il ne faut pas confondre les adjectifs éligible et admissible. Les candidats qui remplissent toutes les conditions exigées par la Faculté de droit de McGill, par exemple, sont admissibles au programme. Éligible ne doit être employé que dans un contexte d’élection, où un candidat est éligible lorsqu’il est apte à être élu. Trump

était donc éligible à l’élection présidentielle américaine, et c’est regrettable qu’un tel personnage ait été choisi pour assumer les lourdes responsabilités associées à la présidence.

A

ssumer

L’utilisation du verbe assumer au sens de «présumer» ou «supposer» est fautive, comme dans la phrase suivante: «J’assume qu’il sera de retour avant le crépuscule.» Assumer signifie plutôt «prendre sur soi», ou «accepter sciemment» quelque chose. Ainsi, on peut assumer les conséquences, ou assumer un trait de personnalité. Si c’est impossible, il faut sans doute s’adresser à un psychologue.

Être confiant, c’est avoir confiance en soi, en quelqu’un ou en quelque chose. On peut être confiant au point d’être infatué, ou confiant en son avenir, par exemple. Par contre, on ne peut pas utiliser confiant au sens de «persuadé». En conséquence, l’adjectif est un anglicisme dans la phrase suivante: «Je suis confiant que nous triompherons.» Le billet s’étire; voici donc l’anglicisme définitif que j’exposerai aujourd’hui.

A

dresser

En français, on peut s’adresser à quelqu’un, on peut adresser une lettre à quelqu’un (l’envoyer), on peut adresser un commentaire, ou encore adresser quelqu’un à un spécialiste (diriger vers la personne adéquate). Cependant, «adresser un problème» (l’aborder, voir à sa résolution) est un anglicisme. Devinez à qui s’adressera mon prochain pamphlet.

P

amphlet

Le pamphlet est un court écrit qui pourfend, qui met à mal, qui critique sévèrement une opinion ou l’autorité en place. Les dépliants publicitaires ne sont pas des pamphlets. Les innombrables

D

éfinitivement

L’emploi de l’adverbe définitivement est correct quand il signifie «irrévocablement, une fois pour toutes, décisivement.» On l’utilise couramment dans le but d’affermir sa position: «L’élection de Trump est définitivement le pire désastre de la décennie.» Il s’agit là d’un sens fautif emprunté au mot anglais definitely. En terminant, je tiens à souligner que personne n’est à l’abri des anglicismes. Il est néanmoins de notre devoir de nous assurer de maintenir, voire de hausser la qualité de notre expression afin de préserver la langue française. x

le délit · vendredi 7 avril 2017 · delitfrancais.com


histoire

Du français du roy au français québécois Petite histoire de la langue française au Québec. hortense chauvin

Le Délit

C’

est à l’époque de la colonisation française, de 1608 à 1763, que le français s’est développé au Québec. Alors que subsistaient en France de nombreux patois, au Québec le français est rapidement devenu un vecteur d’unification de la population. Langue des «filles du Roy», des orphelines spécialement envoyées pour peupler la colonie, mais aussi de l’administration, des tribunaux, et de l’éducation, le français s’est rapidement répandu dans la vallée du Saint-Laurent, comme en témoignent les voyageurs de l’époque. Bien que similaire à la langue parlée à la Cour de France, le français québécois a cependant connu sa propre évolution, influencé par les langues amérindiennes, puis l’anglais à la suite de la guerre de Sept Ans. En France, le français de la bourgeoisie est préféré au «français du Roy» à partir de la révolution, ce qui explique les évolutions linguistiques distinctes du Québec et de la France. La situation du français au Québec a radicalement changé une fois la province devenue colonie britannique, à partir de 1763. L’élite économique et politique parlait désormais anglais, au détriment du français, qui perdit donc sa place centrale dans l’espace public.

Vittorio Pessin À cette époque, il n’est pas rare pour les Québécois parlant français en public d’être sommés de parler anglais. L’insulte «Speak white» (parle blanc, ndlr), qui a d’ailleurs inspiré un poème militant du même nom de Michèle Lalonde, illustre cette dépréciation du français. Quant à l’élite québécoise, elle dénigre progressivement la prononciation québécoise à partir du milieu du 19e siècle, lui préférant la prononciation parisienne. Dès sa création en 1936, Radio-Canada diffusait ainsi des programmes parlés dans une lan-

gue axée sur le français de France. Ce n’est que dans les années 1970, sous l’impulsion de la révolution tranquille, que la radio a changé sa politique, alors que le français québécois commençait à occuper une place plus importante dans l’espace public. Révolution francophile La révolution tranquille, au début des années 1960, a en effet radicalement changé la place du français au Québec. C’est une pério-

de de renouveau, à la fois sur le plan économique, culturel, et politique. Le nationalisme québécois se développe, et le français s’affirme. Avec la progression socio-économique des francophones, le rapport de la population au français québécois se métamorphose. La publication de la pièce Les belles-sœurs de Michel Tremblay en 1968, une des premières œuvres québécoises écrites en joual, français populaire teinté d’anglicismes, témoigne de ce changement de perception de la langue. «[Ce mouvement] a eu

Un fédéralisme européen?

pour effet de nous forcer à réfléchir à notre rapport à la langue et à notre identité: sommes-nous fiers d’être Québécois? Sommes-nous fiers d’être distincts des Français? Est-ce normal que notre français soit différent de celui qu’on parle en France? [...] Ce fut un exercice collectif d’interrogation et de prises de position qui a permis de s’approprier le français, avec ses particularités et son américanité propres», expliquait ainsi Chantal Bouchard, linguiste et professeure au Département de langue et de littérature françaises de McGill, dans un entretien avec la revue Relations. Cette transformation de la perception du parler québécois a été suivie par l’adoption de lois promouvant l’usage du français au Québec. En 1977, année de création du Délit, le gouvernement péquiste de René Lévesque fit adopter la Charte de la langue française, plus connue sous le nom de «Loi 101», définissant le français comme seule langue officielle du travail, de l’administration, du commerce et de l’éducation des immigrants. Aujourd’hui amendée, la «loi 101» conserve cependant sa mission de protection du français dans l’espace public, tout comme le Délit conserve sa mission de promotion du français dans l’espace mcgillois. x

La relation politique entre le Québec et le Canada est ambiguë. juliette mamelonnet

L’

histoire du Québec est profondément lié à la recherche d’une reconnaissance: depuis la conquête de la Nouvelle-France en 1763 par les Canadiens anglophones, suite à la bataille des plaines d’Abraham, il n’a cessé d’être question pour les «canadiens français» — aujourd’hui québécois — de faire valoir leurs droits et leur culture. Cependant, la seule province francophone étant le Québec, il a toujours été difficile de faire entendre la voix québécoise. Celle-ci, a toujours couru le risque d’être submergée par celle des anglophones,

ces derniers voulant davantage servir leurs propres intérêts. Cependant, à partir de 1960, les choses changent au Québec et le contexte dans lequel s’inscrit la Confédération canadienne est transformé. Le Québec n’est plus une province composée de canadiens français pauvres, catholiques et cultivant la terre; dans les années 1960 commence la Révolution tranquille: après le «baby boom», la population francophone grandit. L’ouverture de l’Université de Montréal et de l’UQAM permet la formation d’une élite intellectuelle francophone : 70% de la population québécoise est désormais urbaine.

le délit · vendredi 7 avril 2017 · delitfrancais.com

Par conséquence, en parallèle à cet essor démographique urbain et culturel, nait une nouvelle idéologie populaire: celle du développement. Le Québec — après avoir longtemps réclamé son indépendance — désire le respect et la conservation de sa culture singulière. Cette idéologie est un nationalisme considéré comme modéré. Conscient de son histoire, le Québec, tient à ses origines et à sa culture pour laquelle il s’est tellement battu. Néanmoins, le Québec tient à son ouverture d’esprit et est partisan de l’interculturalisme. Les québécois pensent que la préservation de la culture ne doit pas entraver le développement

économique et l’accomplissement du rayonnement québécois. Depuis les années 60, le Québec a pris conscience de sa valeur, de ses capacités, et ne veut en aucun cas régresser vers un conservatisme rural catholique. Par contre, comme le Québec est une province ayant une culture minoritaire au sein de la fédération, le gouvernement fédéral canadien pourrait aller à l’encontre des intérêts des québécois. Ainsi, le premier ministre du Québec, en 1980, a tenu à demander à ce dernier l’octroi de droits en raison de son statut particulier. Le Québec veut pouvoir faire ses lois, percevoir ses impôts, établir

ses relations extérieures (avec l’immigration, par exemple), tout en maintenant une association économique comprenant l’utilisation de la même monnaie que le Canada. La Révolution tranquille a permis au Québec de s’affirmer en tant que nation et culture. Contrairement au reste du Canada, qui perçoit le fédéralisme à la manière de Pierre Elliott Trudeau ou MacDonald, les Québécois conçoivent le fédéralisme à la manière de l’Union Européenne: ce n’est rien d’autre qu’une entente entre gouvernements et cultures fortes dans un but de développement économique. x

société

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enquête

vs le reste du Canada? Enquête sur la perception du Québec dans les autres provinces et territoires. décalage entre le Canada anglophone et le Québec. Meghan, étudiante à McGill originaire de l’Ontario, témoigne: «Le Québec veut protéger le français et les droits de la langue à tout prix, ce que je respecte énormément. Cependant, il y a peu de soutien pour les communautés francophones dans les autres provinces, ce que je trouve dommage». Pour les canadiens anglophones, la barrière de la langue peut être intimidante, en particulier en dehors de Montréal où le bilinguisme est moins courant.

matilda nottage

Le Délit

Q

ui dit Québec dit une histoire et une culture qui se distinguent des autres provinces. Le mouvement indépendentiste en est la preuve: selon le sondage Léger de mai 2016, 41% des Québécois voteraient pour la souveraineté du Québec si un nouveau référendum était organisé. De nombreux québécois ressentent donc que le Québec est assez différent du reste du Canada pour devenir un pays à part entière. Cependant qu’en est-il des canadiens des autres provinces et territoires? Que pensent-ils du Québec?

La belle province

Andrew Potter et le «malaise social» Difficile de parler de l’opinion des canadiens sur le Québec sans parler de la récente controverse liée à l’article d’Andrew Potter. Directeur de l’Institut d’études ca-

«Avec ses universités, son patrimoine historique et la réputation de Montréal comme capitale culturelle, le Québec attire» nadiennes de McGill depuis 2016 et originaire du Manitoba, Potter écrit un article pour Maclean’s à la suite de la récente tempête de neige qui a paralysé la province intitulé «Comment une tempête de neige a exposé le vrai problème du Québec: un malaise social». Dans cet article, Potter critique sévèrement la société québécoise, qu’il accuse d’être «pathologiquement aliénée». Il cite aussi le manque de solidarité entre les habitants, le manque d’implication de la population dans la vie civique, ou encore le manque de professionnalisme des policiers et des pompiers qui expriment leur mécontentement vis-à-vis du gouvernement québécois suite au conflit «Libre Négo». Si Potter ne reflète évidemment pas l’opinion de tous les canadiens des autres provinces, ses remarques ne sont néanmoins pas extraordinaires: Il y a bel et bien un décalage social et politique entre le Québec et les

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autres provinces. Le Nouveau Parti Démocratique (NPD), parti socialdémocrate, a eu plus de soutien au Québec que dans les autres provinces aux dernières élections fédérales, avec 16 de leurs 44 sièges fédéraux obtenus dans la province. La question de l’identité nationale divise: selon Statistique Canada, près de 90% des répondants canadiens ont dit être fiers de leur pays, contre 70% des québécois. La question de la religion Un autre débat qui a récemment divisé le Québec et les autres provinces est celui du sécularisme. Le Canada est un État séculaire: il n’y a pas de religion officielle. Cependant il est important de faire une distinction entre deux différents types de sécularisme. Le sécularisme

capucine lorber «positif» -au sens philosophique du terme, sans jugement de valeur- est l’équivalent de la laïcité «à la française»: l’État et la religion sont entièrement séparés. Le sécularisme «négatif», par opposition, implique que l’État n’a pas de religion officielle, mais qu’il confère sa place à chaque religion qui existe dans la société. Le gouvernement fédéral canadien se rapproche plus de ce dernier, alors que le Québec semble pencher pour la laïcité. Ceci a été illustré en particulier par la «Charte des valeurs québécoises», fameux projet de loi du Parti québécois (PQ), qui voulait, entre autres, interdire le port de signes religieux et les habits couvrant le visage dans la fonction publique. Bien que la Charte ait échoué de pair avec le PQ aux élections d’avril 2014, le fait qu’elle ait été suggérée montre qu’il y a une place pour la laïcité à la française dans la culture québécoise qui n’existe pas dans le reste du Canada. Selon une enquête du Devoir de 2015, 45% des québécois disent avoir une perception négative de la religion. L’aumônière ontarienne Diane

Weber Bederman dénonce dans son article «Le Québec est-il digne du Canada?», le «sécularisme fondamentaliste» de la province. Elle accuse l’engouement du Québec pour la laïcité et la francophonie de créer un environnement antimulticulturaliste avant de longuement décrire l’historique xénophobe du Québec; une conclusion rapide basée sur des préjugés douteux contre le Québec. La francophonie Enfin, on ne peut parler de l’écart entre le Québec et le reste du Canada sans parler de l’écart linguistique. Selon le Centre de la francophonie des Amériques, les francophones sont majoritaires au Québec, mais ne représentent que 4,5% de la population de l’ensemble des autres provinces canadiennes. Si l’enseignement du français est obligatoire à l’école dans certaines provinces et territoires –Ontario, NouveauBrunswick, Terre-Neuve-etLabrador, Nouvelle-Écosse, et Île-du-Prince-Édouard–cela n’est pas suffisant pour remédier au

Bien que certains Canadiens se soient exprimés de manière critique vis-à-vis du Québec, et qu’il y ait des différences indéniables entre cette province et le reste du pays sur les plans politique, social, religieux et linguistique, il n’est pas possible de résumer en quelques phrases l’opinion des Canadiens envers le Québec. La population du pays est variée et les opinions varient d’individu en individu. Une étude Léger montre que 43% des Canadiens hors du Québec pensent que le Québec est un fardeau pour le pays, mais

«Les francophones sont majoritaires au Québec mais ne représentent que 4,5% de la population [...] des autres provinces canadiennes» seulement 39% pensent que le Québec est un atout: l’écart n’est pas large. De plus, avec ses universités, son patrimoine historique et la réputation de Montréal comme capitale culturelle, le Québec attire: en 20152016, près de 20,000 personnes d’autres provinces ont immigré au Québec. Peut être alors sommes-nous trop enclins à retenir les remarques négatives que l’on entend, en oubliant que beaucoup de Canadiens apprécient grandement la belle province. x

le délit · vendredi 7 avril 2017 · delitfrancais.com


opinion

Entre

et

Le Canada et le Québec ont une interprétation différente de la notion de laïcité. utilisé de la sorte. Ahmet Kuru, un chercheur à l’Université de San Diego, s’est penché de manière brillante sur la question, marquant une différence majeure entre laïcité assertive et passive. Lorsqu’un pays applique une politique assertive vis-à-vis de la laïcité, c’est qu’il adopte une position stricte en tentant d’éliminer tout signe religieux ostentatoire des lieux publics. À l’inverse, Kuru démontre qu’une laïcité passive relève de la simple

alexandre le coz

Le Délit

L

orsque Samuel de Champlain fonde la ville de Québec en 1608, une alliance d’ancien régime est mise en place entre l’Église catholique et l’État. C’est alors le clergé qui prend part dans les décisions sociétales, en marginalisant certains groupes au sein de la société, mais surtout en faisant valoir des intérêts personnels aux dépens d’un peuple, soumis. Une telle influence religieuse reste en place au sein du Québec jusqu’en 1759 lors de la Conquête britannique de Québec. C’est cet évènement clé de l’histoire du Québec qui initie le Traité de Paris dans les années qui suivent, d’après lequel la France renonce à sa colonie francophone. Bien entendu, l’Acte de Québec de 1774 garantie par la suite la liberté de conscience à tout citoyen québécois, ainsi qu’à toute personne vivant sur le territoire provincial. De plus, cet acte octroi la gestion spirituelle des français-canadiens à l’Église, qui demeurent sous une telle doctrine jusqu’à la fin de la Grand Noirceur. C’est néanmoins aux 19è et 20è siècles que le processus de laïcisation assertive de la société se concrétise. À travers l’Affaire Guibord, le public prend alors conscience de l’importante influence de l’Église catholique, qui refuse d’enterrer Joseph Guibord au sein de cimetières catholiques pour la simple cause de son affiliation à l’Institut Canadien, qui promouvait une idéologie libérale. Dans les années 60, la Révolution Tranquille permet au Québec de se moderniser. Un grand nombre d’institutions sont alors laïcisées, et l’Église perd définitivement son rôle privilégié. De plus, Éric Bélanger, professeur à l’Université McGill, note également que c’est à cette période que le nombre de québécois se rendant à l’église chute de près de 70% en 1961 à 30% dix années plus tard. Cette tendance n’a fait que s’accentuer avec la signature de la Charte des droits et libertés de la personne en 1975.

institutions religieuses de l’État (chose que le Canada respecte bien évidemment), mais également la non-reconnaissance des communautés religieuses de telle sorte à ce qu’elles soient toutes égales. La loi de 1905 en France, qui a donné naissance au terme laïcité, stipule: «la République ne reconnaît […] aucun culte» (Article 2). Dans un pays laïque, l’appartenance communautaire passe donc après l’appartenance nationale. Au Canada

«Dans un pays laïque, l’appartenance communautaire passe donc après l’appartenance nationale. Au Canada cependant, c’est cette appartenance communautaire qui forme l’appartenance nationale.»

capucine lorber La liberté aux dépens de l’égalité Les principes, jugés trop conservateurs, de la Charte des valeurs (autrement dit, la loi 60 de 2013), étaient cependant jugés incompatibles avec l’approche libérale que le Canada entretient vis-à-vis des religions. En effet, la proposition de loi émise par le gouvernement Marois en 2013 stipule qu’«un membre du personnel d’un organisme public ne doit pas porter, dans l’exercice de ses fonctions, un objet, […] marquant ostensiblement […] une appartenance religieuse ». (Chapitre II, 5). De plus, le projet de loi 60 appelle également à ce qu’« un membre du personnel d’un organisme public exerce ses fonctions à visage découvert » et que cette personne ait « le visage découvert lors de la prestation d’un service qui lui est fourni par un membre du personnel d’un organisme public

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» (Chap III, 6 et 7). C’est donc une laïcité assertive, ou stricte, que le Parti Québecois souhaitait mettre en place en 2013. Cependant, une telle démarche s’apparentait à une cause perdue pour la province francophone du Canada. En effet, au niveau fédéral, une liberté totale est accordée aux employés, qui peuvent donc profiter de cette absence de règle pour revendiquer leur appartenance religieuse. Si certains considèrent cette liberté comme fondamental au sein d’un pays si ouvert, d’autres plus conservateurs considèrent en revanche que cette liberté ouvre la porte au prosélytisme religieux. Ils suggèrent donc que la foi religieuse devrait uniquement relever du privé. Une laïcité passive plutôt qu’assertive Le terme «laïcité» me semble trop vague et complexe pour être

politique de neutralité de l’État face aux religions. Une laïcité passive constitue donc une approche libérale qui correspond à celle que le Québec entreprend de nos jours. En effet, si la proposition de loi 60 n’a finalement pas été votée, le Québec n’est pas pour autant une terre d’anarchie religieuse, comme l’est le Canada au niveau fédéral depuis 1971. En employant le terme «anarchie religieuse», je fais référence au fait que le Canada ne reconnaît officiellement pas, sous son parapluie multi-culturaliste, les communautés religieuses, ce qui incite de manière informelle la pratique des cultes au sein de la société. Par ce biais, les religions au Canada sont néanmoins apercevables en public, et les cultes reconnaissables. Il est donc important de faire une distinction entre le Canada et le Québec lorsqu’on parle des relations religio-étatiques. Il est même possible de décomposer davantage cette comparaison en prenant le cas de la France, où l’habit religieux est de plus en plus décrié dans l’espace public, et ce depuis la loi de 2004 qui interdit le port de tenues et de signes religieux ostensibles à l’école. Pour reprendre les mots d’Ahmet Kuru, la France est une terre où la laïcité est appliquée de manière quasi-assertive, alors qu’elle y est instaurée de manière passive au Québec, et qu’elle n’existe pas en pratique au niveau fédéral. Car oui, la laïcité c’est non seulement la séparation des

cependant, c’est cette appartenance communautaire qui forme l’appartenance nationale. En effet, la politique de multiculturalisme qu’y est suivie empêche la nonreconnaissance de telles communautés: «Le Canada est plus fort et plus riche grâce aux contributions des nombreuses communautés» déclarait encore Justin Trudeau le 23 mars dernier, à l’occasion de Norouz. De l’autre côté, le Québec suit son principe de laïcité passive en garantissant la neutralité de l’État vis-à-vis des religions, tout en autorisant aux individus le droit de revendiquer leur religion dans l’espace public. Serait-ce alors le bon juste milieu entre une France souvent jugée trop stricte, et un Canada trop désinvolte? Quoi qu’il en soit, Pauline Marois aura donc incarné pendant deux ans, l’espoir de compléter le processus de sécularisation assertive de la province francophone du Canada. Pourtant si bien enclenché au 19e et 20e siècles, ce processus de sécularisation a été rapidement abattu par la remontée au pouvoir d’un libéralisme trudeauiste, ravivé au niveau provincial en la personne de Philippe Couillard. Aujourd’hui appliqué de manière passive au sein de la province, la laïcité au Québec aurait pu être appliqué de manière plus assertive si la province avait en effet suivi le sentier que lui indiquait son histoire. Seulement, le Parti libéral du Québec en a décidé autrement. x

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innovations

MCGILL

innovations@delitfrancais.com

Souriez, Le Délit se fait pirater!

Théophile connaît bien les bails («la chose», ndla). NOUÉDYN BASPIN

I

Le Délit

l est souvent délicat d’aborder le sujet de la sécurité informatique, ce pour plusieurs raisons. Au début de l’ère informatique, manipuler un ordinateur relevait du défi, il fallait comprendre de manière très précise ce qui se passait, afin de pouvoir effectuer ce que l’on voulait. Avec le temps les innovations graphiques et pratiques ont permis d’élargir la base d’utilisateurs, tout en réduisant les connaissances nécessaires et abstrayant les processus complexes du regard de l’utilisateur. La conséquence est qu’aujourd’hui ces processus sont perçus comme étant plus complexes par les utilisateurs, rendant plus difficile leur vulgarisation. La seconde difficulté majeure est d’attiser l’intérêt chez l’auditoire: «À quoi bon me protéger personnellement si je n’ai rien à cacher?» Cette question précise ayant déjà été abordée maintes et maintes fois, je me contenterai de vous renvoyer à l’article d’Hortense Chauvin Parole sous surveillance; adoptons plutôt une perspective globale: que se passe-t-il si les autres ont une sécurité défaillante? Car il est bien beau d’être un citoyen sans peur ni reproche faisant des recherches google, mais, à l’ère des «fausses nouvelles», et autres épouvantails (straw men), quand la qualité et l’indépendance des médias est capitale sur fond de context politique troublé, qu’adviendrait-il si la sécurité informatique d’un journal fût compromise? Hacker: accessible ? Mon but, vous l’aurez compris sera de tenter de dépasser ces deux difficultés, de vous montrer que pour hacker — ici, récupérer des mots de passe sans y être autorisé — il faut surtout être attentif plus que connaisseur, et que les conséquences

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vittorio pessin peuvent être dramatiques, à une échelle perceptible par tout étudiant de McGill. La première étape est de résumer ce que l’on sait de la cible: bien que les bureaux de la SPD aient une serrure, des personnes vont et viennent la journée et la semaine, laissant donc parfois la porte ouverte, aussi, lors des soirées de production, tout le monde y est admis, ce qui représente une bonne occasion pour accéder au matériel informatique. Une fois sur les lieux, on peut commencer la collecte d’informations sensibles: tout indice qui puisse nous aider. On remarque rapidement que l’un des tableaux du bureau recèle énormément d’information accessible à toute personne dans la salle: le mot de passe de l’imprimante, celui des sessions du Délit sur les ordinateurs, ainsi que l’adresse du serveur sur lequel sont tous les fichiers des deux journaux, et le mot de passe pour y accéder.

En somme, toute personne étant rentrée une fois pendant une soirée de production pourrait accéder à distance — voire de chez elle — à ce serveur et en supprimer l’entièreté du contenu, ce qui entraînerait probablement l’arrêt de la publication du Délit pendant plusieurs semaines. De lourdes conséquences Toutefois, ceci n’est peutêtre pas la conséquence la plus grave. Le Délit a un site internet sur lequel sont postés les articles après leur publication papier; aussi, comme la très large majorité des site internets, ce site est géré grâce à un logiciel, Wordpress, qui permet de prendre facilement en charge la sécurité et la publication des articles. Ce système est en théorie tout à fait sécurisé, sauf lorsque le mot de passe pour accéder au Wordpress est lui-même laissé dans un endroit non-sécurisé:

c’est comme laisser la clef d’un coffre-fort juste devant celui-ci. Délit de fuite Si l’on veut accéder à ce mot de passe, il nous faut nous poser quelques questions: est-ce que l’équipe du Délit accède à Wordpress depuis les ordinateurs du bureau? Si oui, est-ce qu’il y a moyen de récupérer ce mot de passe depuis ces ordinateurs? Essayons. En premier lieu, il arrive que quelqu’un se soit connecté à Wordpress en oubliant de se déconnecter de l’ordinateur, nous donnant alors le champ libre. De plus, si la boîte courriel ou le Facebook de l’un des éditeurs est ouverte, nous pouvons récupérer autant d’informations que possibles sur les contributeurs, voire sur des sources anonymes puis les révéler. Si ce n’est pas le cas, grâce aux mots de passe trouvés plus haut on peut ouvrir une ses-

sion sur chaque ordinateur du bureau, puis on peut vérifier pour chaque ordinateur les mots de passe enregistrés par Google Chrome: allons dans «Paramètres», puis «Paramètres avancés», puis «Gérer les mots de passe» puis nous obtenons la liste des mots de passe enregistrés, y compris ceux de Wordpress, ce qui nous permet ensuite de modifier à volonté le site internet: inclure de nouveaux articles, modifier d’anciens, etc. De simples mesures à prendre Pourtant de simples mesures permettraient de limiter ces riques. Ces failles simples, silencieuses, dangereuses sont la parfaite arme politique: qu'adviendrait-il si de fausses accusations — d'agressions sexuelles par exemple — étaient publiées? Probablement la simple destruction de l'accusé·e ainsi que de la crédibilité de la publication. x

le délit · vendredi 6 avril 2017 · delitfrancais.com


Entreprenariat

Filles d’aujourd’hui, entrepreneuses de demain Les femmes sont encore sous-représentées dans les milieux de la finance. Pour ce qui est des risques, les femmes ont tendance à prendre des décisions sur le long terme, alors que les hommes se concentrent sur le court terme. Les investisseurs font donc plus confiance aux compagnies qui promeuvent les femmes dans leurs conseils d’administration. Pour ce qui est de la gestion du risque, d’après l’étude norvégienne évoquée plus haut, les femmes sont plus efficaces pour gérer les crises que les hommes.

timothée dulac

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epuis le soir du 8 mars 2017, la statue d’une jeune fille défiant sans peur le célèbre taureau de Wall Street a été érigée à Wall Street en l’honneur de la journée internationale des femmes. C’est l’un des plus grands gestionnaires de fond de Wall Street, State Street Global Advisors, derrière ce geste d’une forte symbolique. Cette compagnie, gérante de plus de 2,5 billions de dollars, veut attirer l’attention sur le manque de diversité homme-femme dans les conseils d’administration ainsi que sur les écarts de salaire entre les sexes dans les secteurs financiers. Les faits parlent d’euxmêmes: gravir les échelons dans le commerce est plus dur pour une femme que pour un homme. Si l’on regarde la liste de «Fortune 500 CEOs», seulement 55 femmes sont PDG des 1000 entreprises profitables aux États-Unis. Même la compagnie ayant posé la statue de la petite fille n’a, ironiquement, que trois femmes sur onze postes de son conseil d’administration. Pourtant, les femmes seront le futur de la finance et cette statue en est la parfaite allégorie. Les inégalités de genre au Canada Cette réalité est similaire au pays censé représenter le «progrès social». Les femmes canadiennes gagnent toujours 73 sous pour chaque dollar qu’un homme gagne. Ceci veut dire qu’une femme gagne 18,6% de moins qu’un homme, bien qu’elles soient plus éduquées et diplômées que les hommes dans notre pays. Si l’on regarde les postes de cadres-dirigeants, elles n’en occupent que 35,5%. Enfin, elles n’ont que 22,8% des places dans les conseils exécutifs. Rien d’étonnant jusqu’à présent: nos entreprises sont dirigées par les hommes, et nous le savons: les inégalités de salaire, ou les phénomènes tels que le plafond de verre ne sont pas nouveaux. Pourtant, des études continuent de démontrer qu’avoir de la diversité au sein d’une équipe augmente le rendement

prune engÉrant

Une meilleure gouvernance morale

sur l’innovation et la réussite dans les affaires. Or, les organisations sous-exploitent et sous-évaluent les meilleurs potentiels et talents féminins au plus haut de la hiérarchie managériale. Enfin, un dernier exemple est représentatif du système financier canadien: seulement une des 60 PDG des compagnies recensées à la Bourse de Toronto (TSX) en 2014 était une femme! Ces chiffres interpellent car ils prouvent la réalité d’une situation sexiste: il serait maintenant judicieux de démontrer et quantifier le véritable impact positif de la présence des femmes dans les conseils exécutifs. D’après une étude de Catalyst réalisée en 2004, reprise par le journal Harvard Business Review, recruter des femmes apporterait de la diversité non pas parce que ce sont des femmes et qu’elles pensent différemmnent, mais discriminer systématiquement les femmes diminue statistiquement les chances de trouver la personne la plus compétente car cela réduit le porté de l’offre de travail.

le délit · vendredi 6 avril 2017 · delitfrancais.com

La diversité: la clef du succès Premièrement, dans un monde où la mondialisation s’accélère à chaque instant, le multiculturalisme est une opportunité. En effet, nous avons la chance qu’au Canada, la variété des talents, des cultures, des connaissances et des points de vue soit considérée comme une force et un avantage. La diversité est aussi importante dans notre société que dans les équipes de gestions. Le président du Groupe SSGA qui a commandé la statue, M. O’Hanley, affirme que le contributeur clé pour un conseil exécutif indépendent et efficace est «la diversité de pensée» puisqu’elle «exige des directeurs avec des compétences, des formations et des expertises différentes». Une autre étude conduite en Norvège montre que la refonte forcée des conseils d’administration pour plus de parité a changé l’ordre traditionnel du système de gouvernance des entreprises. Cela a donc bouleversé les hiérarchies de pouvoir et de privilèges au sein des institutions, il y a eu une redis-

tribution des cartes. Ainsi, avoir plus de femmes dans les conseils d’administrations crée une nouvelle dynamique dans les directions et les manières de diriger. En effet, si vous voulez obtenir une diversité de pensée, vous devez recruter les meilleurs talents. Vous ne pouvez donc pas fermer la porte à 50% de la population, puisque vous ne pouvez pas réussir lorsque vous ignorez la moitié de la planète. Plus de profits et d’efficacité Nombre d’études économiques prouvent que les femmes dans des positions de cadres-dirigeants donnent de meilleurs résultats financiers, toujours d’après l’étude de Catalyst Lorsque l’on examine la rentabilité des firmes, il s’avère que passer de 0% de femmes dans les conseils d’administration à 30% donne une augmentation de 15% en profitabilité. Ceci n’est pas négligeable, l’étude stipule que les entreprises avec le plus de femmes dans leurs comités exécutifs ont les meilleures rentabilités de capitaux propres.

Ajouter des femmes dans les conseils agit positivement sur la réputation d’une compagnie, car elles poussent les autres entreprises à agir de même. Toujours selon l’étude norvégienne, faire entrer des femmes dans les conseils amènent des changements positifs dans le milieu et le domaine des conseils. De plus, d’après le Harvard Business Review, plus de femmes dans une équipe augmente l’intelligence collective du groupe et la diversité engendre une meilleure gestion des responsabilités sociétales d’une entreprise. Il semblerait en effet que les femmes soient plus éthiques, et responsables. Au final, il est important de donner l’opportunité aux femmes de réussir pour montrer que les trajectoires des femmes ne s’arrêtent pas à cause du fameux plafond de verre. Nous avons donc besoin d’exemples, et de modèles pour que les petites filles puissantes rêvent de réussir dans le commerce ou la finance! Nous avons besoin de femmes qui montrent la voie, mais pour cela, il faut leur en donner l’opportunité et l’occasion. L’avenir de la finance est donc déterminé par la place donnée aux femmes dans le monde de l’entreprise. Cette statue d’une petite fille défiant courageusement le taureau le montre avec insolence et brio: elle affronte ici le symbole d’un monde où les femmes sont encore les premières discriminées. x

innovations

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mcgill

Construire pour l’avenir Pourquoi y a-t-il autant de chantiers sur le campus à l’heure actuelle? es cônes oranges, les échafaudages et les engins de chantier font partie intégrante du paysage mcgillois. Entre la rue Sherbrooke éventrée, les Roddick gates et McTavish une fois de plus en rénovations, sans parler des nombreux chantiers sur le campus, on ne sait plus où donner de la tête.

Côté positif De l’extérieur, le campus semble bien amoché. Or, il est impossible de nier l’emphase ayant été faite sur l’amélioration et la modernisation des salles de classe depuis près de quinze ans. Alors que l’Université avait accumulé un certain retard par rapport à ses homologues dans la ville, ces travaux lui ont apporté un vent de fraîcheur. Les espaces verts sont mieux entretenus, et il est plus facile d’y circuler qu’avant.

Retour en arrière

Le regard tourné vers l’avenir

Il y a quarante ans, la plupart des bâtiments du campus que nous connaissons étaient déjà construits. Il faut dire que l’Université est reconnue pour ses édifices patrimoniaux assez anciens, alliés à d’autres constructions plus modernes. Cependant, ces bâtisses plus anciennes n’ont pas reçu l’entretien qu’elles méritaient ces dernières années. Les rénovations étaient prévues, mais reportées d’années en années, accélérant la détérioration. C’est pour cela que les chantiers sont si nombreux: les bâtiments s’effondrent, on n’a plus le choix.

Les chantiers actuels ont pour but de préserver l’Université, mais celle-ci ne ferme pas les yeux quant à son développement. De nombreux projets sont en cours d’élaboration, principalement sur les bibliothèques Redpath et McLennan, avec le projet Fiat Lux. Si l’on regarde plus loin, il y a également le projet de rachat de l’ancien hôpital Royal Victoria qui vise à déménager la faculté de science, et à y installer le département de politique publique. Il est difficile de savoir à quoi ressemblera le campus d’ici quinze ans. x

margot hutton

Le Délit

Evangeline durand-allize

L

Petite explication Cpendant, comment l’Université a-t-elle pu cautionner une telle mise de côté? L’accent était plutôt mis sur le développement des programmes faisant rayonner McGill que celui des infrastructu-

res prévues à cet effet. Même si ce problème touchait déjà plusieurs universités au Québec, McGill est en tête de liste, avec un budget reporté prévu à cet effet dépassant largement le milliard de dollars. Si les travaux avaient été faits en temps et en heure, leur ampleur

aurait probablement été moindre à l’heure actuelle. De plus, les inondations occasionnelles provoquent d’importants dégâts. Certains bâtiments, faisant partie du patrimoine national, sont devenus trop pesants pour l’Université, qui se voit obligée de les vendre.

Au collège néoclassique

Rencontre avec le cofondateur et conseiller municipal Guillaume Lavoie. simon tardif-loiselle

Le Délit

D

ans un petit restaurant à deux pas de l’Hôtel de Ville de Montréal, s’est déroulée ma rencontre avec Guillaume Lavoie, conseiller municipal de la Ville de Montréal et co-fondateur du Collège néoclassique. Nous y avons discuté philosophie, politique municipale et projets de société, mais surtout, du Collège néoclassique. Le Collège néoclassique s’est construit autour de cette croyance que la philosophie, de par son héritage de la pensée critique, puisse apporter à de jeunes gens des éléments essentiels à leur vision du monde. Comme le formulait si bien Guillaume Lavoie, nous sommes sans cesse confrontés à des

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questions que nous nous posons depuis l’Antiquité. De surcroît, cette impression constante de nouveaux défis ne serait en fait que notre propre défaite face à des considérations beaucoup plus holistiques de problèmes qui nous suivent depuis déjà bien longtemps. Pensons notamment aux débats sur la Charte des valeurs québécoises. Nous pouvons remonter jusqu’à la Magna Carta–et même plus loin encore- pour constater que les questions entourant la relation entre les droits des minorités et de ceux de la majorité sont étudiées depuis bien longtemps. C’est de cette manière que les enseignements offerts par le Collège néoclassique peuvent être d’une importance cruciale pour de jeunes professionnels; ils leur permettent de s’ouvrir à l’aide d’une perspective beaucoup plus large. Il

exemplifiait la chose en exprimant que «l’enseignement des collèges classiques venait [autrefois] avant celui des médecins, avocats et ingénieurs», qu’il s’agissait d’une formation préparatoire. Il poursuit par la suite en insistant sur le caractère premier que devrait avoir la formation classique. La formation technique devrait, selon lui, se construire au-dessus de la précédente. Conséquemment, l’enseignement prodigué par le collège a pour but de susciter la réflexion chez de jeunes professionnel·le·s impliqué·e·s. Par exemple, lorsqu’il est temps de se questionner sur les moyens pouvant entraîner un système ou des lois pour prévenir la corruption, il peut être fort utile, voire crucial, de comprendre les multiples tentatives qui ont été tentées au courant de l’histoire. Voilà

l’une des forces de l’enseignement classique. En ce sens, le Collège néoclassique n’arbore pas la prétention d’offrir à ses membres un enseignement d’une philosophie dite académique. Bien au contraire, il entend leur offrir une philosophie pratique et condensée. Alors qu’il sera parfois question de formations concernant la rhétorique (divisées en trois niveaux), les participants auront d’autres fois affaire à des journées organisées autour de Machiavel, la corruption, la justice, la gouvernance étatique ou même la vie démocratique. En outre, la formation est majoritairement assurée par Allard, lui-même professeur titulaire aux facultés de philosophie et de théologie du Collège universitaire dominicain et grand pédagogue, selon les dires de Guillaume Lavoie.

Par ailleurs, il tenait à raconter une petite anecdote cocasse concernant l’origine du collège: durant les années 1990, alors que Maxime Allard et Guillaume Lavoie étaient à l’étranger, à chacune des fois où ils se sont retrouvés ensemble, le projet d’un établissement semblable à celui du collège refaisait surface. C’est ainsi qu’après un bien long moment à en parler, et après des centaines d’heures consacrées au projet, que ce dernier a pris forme en 2010. Comme quoi, il aura fallu bien des années pour qu’il puisse enfin aboutir. En fin de compte, c’est un projet profondément humaniste que nous aurons offert Maxime Allard et Guillaume Lavoie. Gageons qu’il gagnera en notoriété avec la multiplication des succès qu’il suscite déjà.x

le délit · vendredi 7 avril 2017 · delitfrancais.com


IJD-U

McGill X-1 Accelerator

Retour sur la dernière innovation sociale de l’Université McGill. louisane raisonnier

Le Délit

L

e Délit a fait un partenariat avec d’autres universités à travers le monde, le IJD-U. Le but étant de partager les innovations sociales des différentes universités. Voici, la dernière en date de l’Université Mcgill : McGill X-1 Accelerator. Le Centre Dobson au coeur des initiatives Le Centre Dobson d’entreprenariat de McGill concentre toutes les activités entrepreneuriales de l’université. Son objectif est de faire des élèves mcgillois les leaders de renommée mondiale de demain et de les former dans le but de poursuivre une vie entrepreneuriale positive et ambitieuse. Ce centre n’inclut pas que la faculté de gestion Desautels, mais est ouvert à toutes les autres facultés, afin de rendre accessible à tous la valeur sociale et économique de la création. Le centre a déjà collaboré

avec des firmes telles L’Oréal, et a permis aux start-ups les plus prometteuses de visiter la fameuse Sillicon Valley à San Francisco. Epauler les futurs entrepreneurs La dernière innovation sociale mcgilloise du centre est le projet « McGill X-1 Accelerator », un programme estival intensif de dix semaines conçu pour accélérer la processus de lancement de start-ups en cours de création. Du 5 juin au 11 août 2017, les start-ups obtiendront l’accès au réseau de mentors et d’entrepreneurs du Centre Dobson, afin de les convaincre de financer leurs projets. Les start-ups qui bénéficieront le plus de ce programme seront celles qui auront identifié un problème quant à leur rapport au marché. Celles-ci seront épaulées afin d’obtenir un produit approprié au marché ciblé. Pour percer dans le milieu de la finance, ce programme est clé. x

vittorio pessin

Les scientifiques de Princeton renouvèlent l’engagement civique Retour sur la dernière innovation sociale de l’Université Princeton. Katie Peterson

The Daily Princetonian

L

e groupe s’est formé peu après les élections de Novembre, lorsqu’il « était clair qu’un renouveau de l’engagement civique était nécessaire.» L’organisation est dite organique, et promet de trouver des procédés pour avancer et trouver des solutions durables. Leur initiative sociale se base donc sur cette idée.

«Nous, scientifiques, avons des contributions importantes à ajouter au débat public et à la discussion publique de législation scientifique,» déclare Michael Hepler, un étudiant de troisième cycle d’année en Ingénierie Mécanique et Aérospatiale et co-fondateur des Citoyens Scientifiques. En fait, il y a une très longue tradition de cette sorte de

« On ne peut pas parler de science en temps que généralité, on doit la relier avec les problèmes sociaux qui nous divisent en temps que nation.» le délit · vendredi 7 avril 2017 · delitfrancais.com

contribution à l’Université. En 1946 l’Université a commencé une organisation appelée le Comité de Secours de Scientifiques. Le comité a été fondé par Albert Einstein et d’autres scientifiques dans l’intérêt d’avertir le public des dangers d’armes nucléaires. Aujourd’hui, les Citoyens Scientifiques de Princeton cherchent à sensibiliser la population à ces questions de sécurité nucléaires, aussi bien qu’aux questions comme le changement climatique. Hepler dit «on ne peut pas parler de science en temps que généralité, on doit la relier avec les problèmes sociaux qui nous divisent en temps que nation et en temps que communauté internationale». x

katie peterson vittorio pessin

innovations

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Culture articlesculture@delitfrancais.com

Où ça? Où ça? Spéciale Été

Le cirque itinérant

À

l’occasion du 375e anniversaire de Montréal cet été, la métropole sera rythmée par de nombreuses activités qui vous permettront de varier les plaisirs après votre énième sieste au Parc Jeanne Mance. L’un des événements majeurs de ce programme sera la tournée des arrondissements du cirque Éloize : pendant 19 fins de semaine la troupe va s’emparer de 19 quartiers de la ville et, du soir au matin, va les animer de performances intermittentes. Le cirque Éloize est une véritable institution québécoise. La troupe a été formée en 1993 et produit des spectacles qui s’inscrivent dans la lignée du nouveau cirque, de véritables performances artistiques poussées loin du sensationnalisme du cirque traditionnel. Les moments clés à ne pas rater seront les samedis soirs où, dans la lumière du coucher du soleil, la troupe donnera un spectacle divisé en sept tableaux qui s’articulent autour de lettres d’amour écrites à, de et pour Montréal. Un moment qui s’annonce, en somme, plein de magie et d’émotion.x dior sow

Le Délit

Festival mural de Montréal

B

ientôt le début des beaux jours, bientôt la fin des finaux. Pour ceux et celles qui ne partent pas, ce sera l’occasion de découvrir ou redécouvrir l’agglomération de Montréal. Le Délit vous propose un petit périple facile à prévoir sur une journée. Le point de départ: le marché Atwater. Pas loin de la station Lionel-Groulx et de la résidence Solin Hall de McGill, allez faire un tour à ce marché public qui est l’un des plus grands de Montréal. On aime déambuler entre les parterres colorés des nombreux stands de fleuristes, et acheter des produits locaux (bonne halte pour les piques-niques) auprès des divers commerçants situés dans l’édifice art déco du marché. Continuez ensuite le long du Canal Lachine, direction ouest, sur une piste accessible aux piétons et aux vélos. Considérée comme l’un des plus beaux circuits urbains du monde, la piste du canal Lachine s’étend sur 14,5 km, et ce depuis la naissance du Délit en 1977! Le circuit avait notamment été élu au troisième rang mondial des circuits urbains par le magazine Time en 2009. Vous aurez l’occasion de vous arrêter pour piquer-niquer en bordure du canal ou encore de profiter des services de location de vélos.

T

out au long de l’année, les passants s’émerveillent devant la créativité des artistes de rue montréalais. Tags et peintures murales tapissent les briques et font de la ville une galerie atypique. Du 8 au 18 juin 2017, les œuvres seront mises à l’honneur sur le boulevard Saint-Laurent, perdant pour une semaine leur rôle de simple décor. À l’occasion de la cinquième édition du festival, le boulevard sera transformé en véritable musée à ciel ouvert. Les sens des participants seront tous sollicités. Leurs yeux se poseront sur les murales au cours de leur déploiement et leurs papilles découvriront de nouvelles saveurs. Ce voyage visuel et gustatif sera rythmé par les notes de groupes de musique locaux et internationaux. Les curieux pourront parcourir la rue seuls ou accompagnés d’un guide qui leur présentera les œuvres. N’hésitez-plus, montréalais, ce sera l’occasion pour vous de découvrir des artistes venus des quatre coins du monde pour célébrer l’art urbain! x lara benattar

Le Délit

D’Atwater au Musée de Lachine

À pied pour les plus courageux, vous atteindrez la fin du canal Lachine qui débouche sur le lac St-Louis. Au bout du chemin se trouve également le Musée de Lachine, auparavant ancien poste de traite et point stratégique commercial. Composée de bâtisses du 17e siècle et d’une collection archéologique qui témoigne de l’époque de la traite des fourrures, le Musée ré-ouvre le 3 mai et propose des activités particulières pour les 375e de Montréal. Enfin, l’histoire côtoie le contemporain grâce au Musée plein air de Lachine qui expose plus d’une cinquantaine d’œuvres contemporaines. À découvrir! x chloé mour

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Le Délit

le délit · vendredi 7 avril 2017 · delitfrancais.com


Entrevue

Du Délit à la bande-dessinée Michel Hellman, auteur de BD, revient sur ses années au Délit et ses projets.

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e Délit (LD): Pouvez-vous vous présenter brièvement et nous expliquer ce que vous faites? Michel Hellman (MH): Je suis auteur de bande dessinée, illustrateur et je fais aussi de l’art visuel , des expositions… Ça fait récemment que je fais juste ça, que je vis de ça. Quand j’ai terminé McGill en fait, j’ai fait une maîtrise à McGill, j’ai travaillé en tant que journaliste pigiste, critique d’art parce que j’avais étudié en histoire de l’art et petit à petit je me suis lancé à faire du dessin, à faire de la bande dessinée. LD: Et quelle a été votre expérience au Délit? MH: Au Délit, j’ai commencé par proposer des dessins pour illustrer les articles, c’était quand je faisais mon bac à McGill. En fait ça s’appelait encore le McGill Daily Français, enfin c’était l’année où il y a eu un vote pour savoir si on allait le changer de McGill Daily Français à Le Délit français. Donc j’ai travaillé là bas quelques années et j’étais là dans la salle de rédaction, il y avait des articles, je faisais des dessins et on s’occupait de la mise en page. Je faisais aussi des illustrations de temps en temps pour des couvertures. Donc voilà c’était vraiment une bonne expérience, en tout cas, j’en garde un bon souvenir. LD: Et comment se passaient les illustrations en 2000? Parce qu’aujourd’hui notre illustratrice a une tablette graphique, Photoshop, etc MH: Je me rends compte que pour moi ça ne me semble pas il y a si longtemps que ça, mais c’était vraiment plus compliqué! Je faisais les dessins en direct puis on les scannait. Le scanner était lent et il y avait toujours la question du poids des images. Tout allait super lentement et pour la mise en page c’était toujours un peu problématique (rires). Mais à part ça j’imagine qu’il n’y a pas énormément de différences, si ce n’est pour le format. J’étais là au bureau et on voyait un peu comment tout le monde s’activait. Et à la fin on donnait la maquette à l’imprimeur et voilà! Ah oui, et je proposais une bande dessinée aussi c’est vrai ça. Il y avait une bande dessinée que je faisais à l’époque et qui était publiée toutes les deux semaines je crois ou du moins régulièrement. Donc j’avais un petit espace pour faire ma BD. D’ailleurs c’est drôle car elle s’appelait Montréal 2017 (rires)!

LD: Votre expérience au Délit vous a-telle influencée dans votre décision de devenir BD-iste? MH: Ah oui c’est sûr. J’aimais bien illustrer les articles, mais faire cette BD c’était vraiment une expérience nouvelle pour moi. Après lorsqu’elle était publiée dans le journal j’étais toujours fier et ça m’a vraiment motivé à me lancer de manière plus professionnelle. Donc oui, Le Délit a vraiment eu une grande influence!

La BD de Michel Hellman dans lE DÉLIT du 10 novembre 1998 la bande dessinée autobiographique. En fait, c’est de l’autofiction et je fais des chroniques du quotidien. Mile End, c’est mon quartier et Nunavik c’est aussi des chroniques mais avec les enjeux du Grand Nord, mais ça reste ancré sur des expériences personnelles de voyage que j’ai fait là-bas. Sinon je fais de la BD plus expérimentale. Ça, il y a un côté peut-être plus politique. Il y en a une que j’ai sorti il y a deux ans, qui s’appelle Le petit guide du Plan Nord

«Au Délit, j’ai commencé par proposer des dessins pour illustrer les articles» BD?

LD: Et que racontez-vous à travers vos

MH: J’ai fait deux genres de BD. Il y a la bande dessinée traditionnelle avec des cases et des bulles. Il y a Mile End et Nunavik qui viennent de sortir récemment. C’est de

le délit · vendredi 7 avril 2017 · delitfrancais.com

et c’est fait avec des sacs poubelles que j’ai découpé, et avec des bouts de papier ligné. Graphiquement c’est différent, peut-être d’une certaine manière le propos se rejoint, mais il y a quand même une dimension engagée, voire presque journalistique dans les deux genres de BD.

LD: Quels sont vos projets futurs? MH: Là je travaille sur un prochain projet de BD. C’est encore le début, je suis en train de regarder des idées, choisir, construire le scénario donc je n’ai pas trop envie d’en parler encore car c’est à ses débuts. Mais ça devrait sortir bientôt. LD: Et comment était l’ambiance de l’équipe éditoriale à l’époque? MH: On faisait des cabanes à sucre, c’était génial! Une bonne communauté aussi. On se retrouvait, il y avait déjà beaucoup de Français de France qui venaient à Montréal, et c’était une manière pour eux de se retrouver, de rencontrer des Québécois car c’était vraiment mélangé entre les francophones, qui pouvaient se sentir isolés dans tout l’univers de McGill. x Propos recueillis par dior sow et chloé mour

Le Délit

culture

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opinion - Musique

Pop champagne

Depuis quelques années, toute une vague de musiciens français se réapproprie sa langue natale pour faire danser les foules et narrer le monde qui l’entoure.

mahaut engérant Côme de grandmaison

Le Délit

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ls sont jeunes, ils sont beaux, ils chantent en français. Affranchis de l’anglais, ils disent les mots bleus d’une langue qui n’a pas toujours été confinée à l’hexagone et aux terres francophones, et qui revendique sa musicalité et son pouvoir évocateur. Ces groupes de rock et de pop français tentent, depuis un peu plus de cinq ans, de s’émanciper de la langue

noms? Feu! Chatterton, La Femme, Radio Elvis, Bagarre, et Dieu sait qu’ils ne sont pas seuls. Se revendiquant de Bashung, Gainsbourg, ou encore Noir Désir, qui ont su faire sonner la langue de Prévert sur des guitares et des claviers, ils renouvellent le paysage musical français en profondeur. Bien sûr les «Sacrebleu» et autres «Camembert» n’avaient pas déserté la production pop-rock française, mais ce renouveau a été suffisamment remarqué par la presse et le public pour qu’il semble justifié

«Comment expliquer la résurgence du français chez toute une génération de musiciens?» de Shakespeare que leurs glorieux aînés de la French Touch avaient contribué à imposer dans leurs frontières. Bien sûr, les héritiers directs de Daft Punk, Air et autre Etienne de Crécy ne sont pas morts: Justice, Rone, ou Nicolas Jaar seront à Osheaga cette année. Mais, quelques semaines avant, d’autres groupes feront battre, entre nos blanches côtes, du sang rouge et bleu. Leurs

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de s’y attarder. Souvenons-nous: il y a quelques années, Phoenix, qui a conquis les States et glané un Grammy Award pour Wolfgang Amadeus Phoenix, était emblématique d’une certaine pop française, née au début des années 2000. Celle-ci pensait, en partie à raison, qu’elle mettrait le monde à genoux à coup de «I love you», et jugeait l’anglais plus facile, plus mondial,

plus direct. Mais, alors comment expliquer la résurgence du français chez toute une génération de musiciens? «Sing white»? Non merci! Depuis quelques années, dans le sillage de Fauve notamment, une nouvelle scène française a explosé. Venue de Bordeaux, Toulouse, Paris ou Marseille, des artistes aussi divers que Lescop, Grand Blanc, Paradis ou Aline, en plus de ceux cités précédemment, ont entrepris de donner un nouveau souffle au français. Romain Guerret, chanteur d’Aline, explique dans Versatile Mag qu’«en chantant en français, les gens comprennent tout de suite ce qu’on raconte, cela crée une immédiateté. C’est une façon de se mettre à poil. Beaucoup de groupes français ont peur de franchir cette barrière, ils craignent de trop se dévoiler». Le français, dans ce cas, est presque un instrument. La langue ajoute à la mélodie et les mots sont d’abord choisis pour leur musicalité. Que ceux qui en doutent écoutent «Je bois et puis je danse» … D’autres groupes assument, plus encore, une

naïveté certaine. The Pirouettes ou La Femme, par exemple, naviguent entre spleen et joie de vivre, préférant évoquer un mystérieux escalier ou le mois de septembre que Rimbaud ou Léo Ferré. Chez d’autres, au contraire, la naïveté cède le pas à une démarche que d’aucuns jugerait plus grave. Fauve ou Grand Blanc, par exemple, s’acharnent sur la noirceur d’un quotidien trop grand pour eux. Au risque d’apparaître comme verbeux, ils chantent les cendres qui les étouffent sur «Montparnasse» (Grand Blanc) ou «Azulejos» (Fauve), et l’on se sent presque de trop, comme si l’on se trouvait soudain face au journal intime d’un inconnu. Poètes, à vos guitares Toutefois, le français peut aussi, chez certains, prendre une dimension toute littéraire. Chez Feu! Chatterton, on se demande presque si la musique n’est pas qu’un prétexte à faire exister des histoires de gospels et de catastrophes maritimes… On sent chez ce groupe le poids des parrains, Ferré, Brel, Gainsbourg, tous ciseleurs

de mots devant l’éternel. Ces cinq musiciens sont les porte-étendards d’une certaine scène française qui, aujourd’hui, a quelque chose à dire. La langue, chez eux, est devenu le médium pour exprimer un sentiment d’urgence, et ces dandys à la fibre romantique crient dans la nuit leur désir de survivre: «Du ciel tombent des cordes / Faut-il y grimper ou s’y pendre?», se demandent-ils sur Côte Concorde. Jouant sur les sonorités, les images, ils veulent retrouver la vie à nu, se sauver, mais aussi dire créer des mondes et évoquer les mythes de siècles oubliés. En cela leur démarche peut se rapprocher de celle de certains rappeurs, qui content plus que leurs quotidiens et s’inscrivent dans une démarche d’écriture singulière. Mais le sujet est trop vaste. On constate aujourd’hui que quelle que soit leur démarche, tous ces groupes, fers de lance d’une scène française et francophone en ébullition, rencontrent un public nombreux dans les salles de concerts et les festivals. Et nous rappellent qu’au-delà des débats sur la licéité de l’usage de la boîte à rythme après 1983, leur patrie c’est la langue française. x

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opinion - Musique

Le français, frein aux artistes?

«Que voy hacer, Je suis perdu»: de Manu Chao à Cheb Khaled, en passant par l’internationalisation du français. sarra hamdi

Le Délit

L’

industrie mondiale de la musique, oh so 21e siècle, produit en chaine et sans relâche des hits d’un jour, ou ce que ma mère préfère appeler les «chansons sandwich». Notre attention étant d’une milliseconde, nous dévorons tout ce qui est nouveau, et aussi tout ce qui est différent (ou qui parait l’être). Cette fringale auditive se reflète aussi dans le milieu de la chanson elle-même: assoiffée de formules à deux sous, elle multiplie les invectives et les bons mots. Et vis-à-vis de ce public grandissant et inassouvi, la chanson francophone a trouvé sa rétorque: chanter en anglais. French is the new sexy Depuis l’épique reprise de la Marseillaise par les Beatles dans «All you need is love», plusieurs artistes ont tenté le pari d’insérer des éléments français dans leurs chansons. L’exemple de Lady Gaga et son Bad Romance utilisent intelligemment cet engouement pour la langue de Racine, la langue du non-dit et du sous-entendu, du dévoilement lascif et sensuel. Et c’est bien ça le problème: certains artistes francophones contemporains préfèrent la punch line rapide et frappante de l’anglais, celle qui fait du buzz. Pourtant, d’autres font le pari du français. L’artiste lauréat de la grande médaille de la francophonie décernée par l’Académie française, Stromæ prétend que toute langue, si bien utilisée, est dansante. Et il a pour lui les succès de«Alors on danse», «Papaoutai», «Ta fête» et autres tubes déjà légendaires. Dans une interview accordée à Tv5Monde, il

«Les chanteurs francophones doivent-ils chanter forcement en anglais pour s’internationaliser?»

«Les artistes francophones qui chantent en anglais entrent dans le piège tendu de l’imitation, entre fadeur et manque de créativité» joue de son succès pour lutter contre les préjugés du milieu musical. «Il n’y a pas de langues plus musicales que d’autres, il faut arrêter avec ces clichés à deux balles». «Ça sonne carrément faux» Les chanteurs francophones doivent-ils forcément chanter en anglais pour s’internationaliser? Stromæ le dément. Phénomène international qui dépasse les limites du monde francophone, Stromæ reste à ce jour un des seuls à ne pas avoir «vendu son âme au diable». Juste une once peut-être, puisqu’il

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a concédé à mettre des sous-titres en anglais à ses vidéos les plus vues sur Youtube. Cependant, il est vrai qu’il est carrément impossible de résister à la déferlante de la mondialisation. Prenons à titre d’exemple «La Bohème» D’Aznavour, traduite en cinq langues, ou la chanson d’Imany «Don’t be so shy», remixée sans l’accord de la chanteuse. Le collectif Les Yeux Dla Tête a pris un autre parti. Dans sa chanson «I don’t speak English», l’artiste chante en anglais son dépit... de ne pas pouvoir parler anglais. À portée humoristique,

la chanson ridiculise ceux qui, parlant en anglais, «sonne(nt) carrément faux». Incapables de faire aussi bien que leurs prédécesseurs et contemporains anglophones, les artistes francophones qui chantent en anglais entrent dans le piège tendu de l’imitation, entre fadeur et manque de créativité. Le clash des anciens et des postmodernes Robert Charlebois disait à juste titre: «Quand je vois des groupes francophones qui chantent en anglais et qui ne sont pas capables

de demander leur chemin dans le métro de New-York...». En effet, plusieurs chanteurs français et québécois se laissent tenter par l’attrayante marche de la musique anglophone, mais faudrait-il pour autant crier haro sur eux? La controverse de l’édition de 2010 du Festival d’été de Québec (la présence de plusieurs artistes anglophones, ndlr) reflète bien les tensions qui existent encore entre les artistes «anglicisés» et les artistes «authentiques». «Pourquoi en anglais?» est la question la plus posée aux artistes québécois qui utilisent la langue de Shakespeare. Certains expriment leur envie de ne pas dévoiler leurs sentiments et de se cacher derrière l’apparât d’une langue qu’ils maitrisent moins bien. D’autres déclarent que leurs influences sont anglo-saxonnes de base, et, au lieu de «trahir» l’univers musical d’un genre comme le blues ou la salsa, ils préfèrent s’en tenir à la langue d’origine. C’est le nouveau chouchou de la chanson québécoise (*différente de française), Bobby Bazini, qui se hisse en porte-drapeau de cette révolution linguistique. Et ça marche: son album Better in Time est disque d’or…au Québec! Il déclare au journal l’Express: «J’aime mon coin de pays, mon accent, la langue. Chanter en anglais est une étape, mais je suis et je me sens québécois». Est-ce le début d’une révolution? «Eh, monsieur, (la musique) est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route». On pourrait piquer à Stendhal cette citation: la musique de nos jours est bien un miroir de la réalité, notre réalité. Que reflète alors le paysage musical contemporain? Luttes intestines entre l’industrie musicale anglophone et francophone, luttes politiques sur l’agenda de festivals et autres représentations culturelles, luttes hégémoniques pour monopoliser les oreilles (et le porte-monnaie) du plus grand nombre d’auditeurs·trices possible, mais c’est la vie. Mais ça ce n’est pas moi qui le dit, mais le seul et l’unique Cheb Khaled. x

culture

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édition spéciale 40 ans Crée dans le contexte de la Loi 101 — après presque dix ans de contestation sur le campus, datant du mouvement McGill Français de 1969 — Le Délit n’a été pas moins qu’une révolution dans l’histoire de l’Université McGill. En témoignent ces quelques documents d’archives, édifiants à plus d’un titre. La veille de la première édition française du McGill Daily, le journal publie cette lettre d’une «mère irritée» manifestement attachée à l’intégrité linguistique de l’Université. (McGill Daily, vol. 67 no. 7, lundi 19 septembre 1977)

Le lendemain, la riposte s’organise dans le premier numéro du McGill Daily publié en langue française, à l’initiative du rédacteur en chef de l’époque, Daniel Boyer, et de la rédactrice de l’édition française, Marie Poirier. A gauche, l’éditorial militant de l’équipe de rédaction, déterminée à faire entendre «le fait français à McGill». Ils prévoient les hostilités à leur égard, espérant que leur démarche ne soit pas reçue comme une «déclaration de guerre.» A droite, la réponse d’une étudiante francophone à la lettre — qui a fait date dans notre histoire —de la mère irrité. (Le McGill Daily, vol. 67 no. 8, mardi 20 septembre 1977)

24 spéciale 40 ans

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Logos à gogo Quarante années et presque autant de logos, Le Délit se sera cherché pendant ses jeunes années. 1977

Beaucoup de logos, plusieurs petits noms: Le McGill Daily, Le McGill Daily français, Le Délit français, et Le Délit. Une émancipation identitaire, jusqu’à arborer la fleur de lys, et puis le tournant du millénaire.

1981

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1987

1992

1990 1997

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2017

2012 le délit · vendredi 7 avril 2017 · delitfrancais.com

spéciale 40 ans

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Témoignages

Marc-Antoine Godin Rédacteur en chef - 1997 / 2017 - La Presse - Journaliste Je vais vous faire une confidence. S’il y a le même nombre de lecteurs du Délit qu’à l’époque, je suis sûr qu’il s’agit d’une confidence. Lorsque j’ai été embauché à La Presse, je n’ai même pas eu besoin de justifier le fait que je n’avais jamais étudié en journalisme. «À nos yeux ton expérience au journal étudiant vaut bien un bacc en journalisme.» Woah, ok! Ce n’est pas vrai que l’Université McGill n’a aucun programme en journalisme; c’est juste qu’on n’y trouve aucun cours, aucun professeur et aucune théorie. Le programme du Délit français est entièrement pratique ! Je vous assure que ça recèle plus d’avantages que vous ne le croyez. Car si les grands principes du journalisme demeurent, les façons de faire, elles, changent continuellement. Apprendre les façons de faire sur les bancs d’école peut s’avérer une perte de temps si, au moment d’entreprendre le boulot, l’industrie est déjà passée à d’autres métho-

des. C’est en tout cas ce qu’ont dit certains collègues qui, du bout des lèvres, regrettaient leurs études. De mon expérience au Délit, il n’y a rien à regretter. C’est un laboratoire dont il faut savoir profiter. Au départ, c’est la chronique qui me venait le plus aisément. Je voulais teinter mes articles de mon point de vue. Je me prononçais pompeusement sur des sujets que je ne maîtrisais pas tout à fait. Je cherchais le style d’abord et le sujet ensuite. Tsk tsk tsk. Mais il a fallu passer par là pour me rentre compte que plus on en sait, plus il nous en reste à apprendre… Ça fera bientôt 20 ans que j’ai quitté McGill. Ma cohorte a été parmi les dernières à faire ses études sans internet. Saint-Wiki n’était pas là pour nous sauver. Les choses n’ont changé qu’en apparence. Aujourd’hui, autant dans les cours qu’au journal, il y a certes un fond d’informations facilement accessible, un Astroturf de savoir qu’on étend sur le plancher de nos sujets. Mais après ça? Après il

reste la vraie histoire à raconter, celle pour laquelle il faut fouiller, questionner… Il faut sortir, parler aux gens — les faire parler surtout — et être les porte-voix d’une réalité pas toujours belle mais néanmoins réelle. Là où il y a de l’authenticité il n’y aura pas de fake news. J’ai appris à McGill deux conseils qui ne me quittent plus. Tout d’abord cette citation d’Yvon Deschamps: «on ne veut pas le savoir, on veut le voir». Rien à ajouter! Et puis cette riche idée que mon directeur de mémoire m’a transmise: «le plus petit contient le plus grand». En d’autres mots, inutile de vouloir décrire une réalité dans son ensemble, en trop de mots et en trop de façons de s’y perdre. Trouvez un petit exemple probant et, si vous l’exprimez bien, il va irradier une vérité beaucoup plus grande. Sur ce, je vous laisse. Vous avez un monde à changer et moi une fille à aller chercher à la garderie. x

David Groison Chef de section Culture - 1998 2017 - Phosphore - Rédacteur en chef Je parle souvent du Délit car cette expérience a été pour moi un tournant. J’ai créé un journal quand j’avais 11 ans, je savais déjà que je voulais être journaliste. Mais arrivé au lycée, j’ai abandonné l’idée. Ça me semblait irréalisable. Depuis ma ville de Lyon, en France, ne connaissant aucun journaliste, cela me semblait un délire inatteignable. J’ai fait alors une école d’ingénieur, un an à McGill. J’ai assez peu bossé mes cours d’informatique,

mais j’ai pu m’investir dans une troupe de théâtre et la vie du journal. Et j’ai adoré ça. J’ai découvert celui qui était encore un metteur en scène peu connu, à la tête du théâtre de Quatre Sous, Wadjdi Mouawad. Une claque que j’ai voulu partager d’abord avec Maude et les copains de la rédaction... et puis avec tous les lecteurs du Délit. J’ai aussi pris un café — après l’avoir renversé de stress sur la table du bistrot — avec Gad Elmaleh. J’ai rencontré

des artistes, réalisé reportages critiques et interviews. Et puis un jour, en mars, L’Oréal m’a proposé une mission d’ingénieur à New York. Je suis allé passer les entretiens, mais dans le bus qui m’a ramené la nuit vers Montréal, j’ai fait mon choix. Je leur ai dit non et ai postulé à l’École de journalisme de Lille. Je dois beaucoup au Daily et au Délit (c’est cette année là qu’on a changé de nom). Bel anniversaire à vous. x

Julianne Bertrand Chef de section Culture - 1998 2017 - UQÀM - Professeure À l’époque où j’étais étudiante à l’Université McGill, c’était un bonheur de lire chaque édition du journal et ce fut une fierté d’y écrire pendant quelque temps. Grâce au Délit, la communauté francophone et francophile de l’université avait un cœur bien vivant. Pour moi, ma participation au journal m’a aidée à mieux saisir l’esprit de communauté universitaire. Je n’étais pas seulement une étudiante anonyme dans la masse, j’étais quelqu’un qui avait la chance de mettre en pratique ses apprentissages concrètement.

Bien sûr, ce fut seulement une brève chronique sur la télévision québécoise, mais c’était toute une fenêtre pour apprendre à exprimer son opinion de façon respectueuse envers les créateurs et à débattre de manière constructive avec les lecteurs qui me parlaient de mes articles. Maintenant, en tant que maître de langue à l’Université du Québec à Montréal, j’essaie de créer des opportunités semblables pour que mes étudiants – des immigrants qui se sentent souvent exclus de la structure officielle – trouvent progressivement leur place en tant

Alexis Chemblette Secrétaire de rédaction Culture 2011 / 2017 - Vice - Journaliste Mon passage au Délit, il y a quelques années, a coïncidé avec mes premiers pas dans le journalisme. Je me suis ainsi retrouvé commentateur politique à un moment où j’envisageais plutôt une carrière dans les cabinets ministériels. Au Délit, j’ai intégré d’emblée une équipe de rédaction animée par sa modeste mais intangible ambition de produire et diffuser un hebdomadaire en langue française au sein d’une université anglophone. Car le Délit c’était avant tout cette exigence d’offrir une tribune aux étudiants de tous horizons qui avaient en commun de s’exprimer en français : Québecois, Français, Maghrébins, tous réunis autour d’une appartenance linguistique et,

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plus largement, d’une empreinte culturelle. Nous revendiquions une sorte de dissidence malgré les critiques et railleries que nous essuyions de nos confrères du McGill Daily et du McGill Tribune convaincus qu’il n’y avait point de salut en dehors du canon de pensée libéral anglo saxon. Au Délit, j’ai pris le goût de l’écriture journalistique, celui de toujours adopter un regard original et critique sur les événements du monde. J’y ai saisi aussi, sur un plan plus pratique, le poids des contraintes et des échéances que suppose la publication d’un journal papier. Je publiais des éditos sur la politique et les affaires internationales, mais j’officiais aussi en tant que secré-

taire de rédaction de la section art et culture. Un ensemble de responsabilités qui me convenait parfaitement. Mon expérience au délit m’a également appris à maîtriser l’art de l’interview, consistant à concevoir et poser des questions incisives et déstabilisantes en vue d’obtenir des réponses aussi sincères et spontanées que possible. Je me remémore aujourd‘hui les soirées interminables de bouclage du journal, le lundi… Ces chroniques qu’il fallait relire cent fois, ces articles de nos correspondants qu’on attendait fébrilement, ces mises en page laborieuses sur Indesign, mais aussi les bières à trois heures du matin lorsque l’édition du lendemain était enfin

envoyée à l’impression. Cette expérience a sans aucun doute guidé mes choix ultérieurs ; mûri mon goût pour le journalisme. J’ai notamment mis en avant cette expérience pour être embauché aux Echos à Paris où j’ai d’ailleurs renoué avec cette atmosphère indescriptible et unique des salles de rédaction: le désordre permanent, le bruit des claviers, les appels incessants des attachés de presse, et les centaines de pages de journaux qui jonchent le sol. L’ironie de l’histoire a fait qu’aujourd’hui j’écris à NY et en anglais pour VICE, un média d’origine montréalaise qui se rapproche du Délit à de nombreux égards. Je retrouve, avec des nuances, cette

ligne éditoriale progressiste, cet esprit alternatif et cet engagement pour la diversité qu’incarne le Délit. Mon premier article au Délit portait sur le polémiste Eric Zemmour et l’amorce de la radicalisation de la droite française. Un article qu’il serait nécessaire d’actualiser tant les idées défendues par Zemmour sont devenues majoritaires en France et dans d’autres pays occidentaux. C’était il y a cinq ans, à l’aube de l’élection de François Hollande … Une éternité ! Il n’y a rien de plus gratifiant que de publier un article en son nom propre. Le Délit m’a donné cette première opportunité. Je lui en serai toujours reconnaissant. x

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témoignages

Du Délit à ICI Musique Radio-Canada

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Entrevue avec Josée Bellemare, rédactrice en chef du Délit en 1991.

lors qu’elle était étudiante à la faculté de gestion à McGill, Josée Bellemare a découvert Le Délit, alors le Mcgill Daily Francais. Son expérience l’a incitée à se lancer dans le journalisme et aujourd’hui elle est la directrice des émissions à la radio d’ICI Musique de Radio-Canada. Le Délit s’est entretenu avec elle pour parler de son expérience au sein du journal. Le Délit (LD): Comment avezvous entendu du Délit quand vous étiez à McGill? Josée Bellemare (JB): J’ai dû voir Le Délit traîner dans un local, et je m’y suis intéressée. J’étais dans la faculté de gestion, impliquée dans diverses associations en commerce, et j’avais le

LD: Est-ce qu’il avait-il un certain contexte à McGill autour de la langue française, du Québec? JB: Oui, c’est sûr. Il y aura toujours ce contexte dans cette université anglophone au milieu d’une province majoritairement francophone. Mais cette réalité était vécue différemment d’une

LD: Quel était le fonctionnement du journal à cette époque-là? JB: Je me rappelle que nous étions assez autonome. On fréquentait quand même l’équipe du journal anglophone. Ce qui me marque encore aujourd’hui, c’est à quel point nous avions le sens de la critique entre nous. J’ai rarement rencontré une équipe aussi franche et aussi droit au but dans ma carrière. Le journal était publié le mardi

faculté à l’autre. Moi, ce n’est pas par souci de me retrouver entre francophones que je suis allé au journal étudiant. C’était plus pour m’intéresser à des questions d’actualités, à la vie étudiante.

matin, et le mardi soir on faisait le slash: c’était de passer en revue le journal et les articles de tous le monde, en plus de préparer la production du prochain numéro. Les critiques étaient toujours constructives, j’ai vu

goût de faire autre chose. C’est pour ça que je me suis intéressée au journalisme étudiant.

«J’ai rarement rencontré une équipe aussi franche et aussi droit au but dans ma carrière»

qu’on pouvait vraiment améliorer un article. LD: On voit que les traditions n’ont pas changées! JB: Je vous en parle parce que c’est vraiment ce qu’il me reste de mieux, vingt-cinq plus tard (rires)! De se mettre en équipe, regarder le journal, critiquer et se faire critiquer. LD: Quel est votre meilleur souvenir au Délit? JB: Ah mais il y en a trop (rires)! D’un point de vue personnel, je me souviens du moment où je me suis dit que je serai journaliste dans la vie. J’écrivais un article sur l’école alternative et je me suis dit : «Un jour on va peut-être me payer pour que j’apprenne davantage et que je cultive ma curiosité». Cette idée-là me séduit encore aujourd’hui. Il y a eu d’autres

moments, des bons et des plus difficiles. Et je me souviens des moments difficiles, parce qu’ils ont été formateurs. LD: Quelle chanson mettriezvous pour motiver votre équipe du Délit un lundi soir? JB: On avait une chanson fétiche JB notre gang, c’était «Le phoque en Alaska» [de Beau Dommage, ndlr]. On ne la mettait pas en production, mais on finissait tous nos partys avec ça! Si je la mettais au bureau, c’est sûr que tout le monde comprendrait que c’est le temps de se serrer les coudes! x

Propos recueillis et mis en forme par IKRAM MECHeRI

Le Délit

Les 40 ans, vus par les âmes du Délit Réflexions de Boris Shedov, directeur d’affaires et chef de publicité, et de Letty Matteo, cadre de la publicité pour le bureau publicitaire de la Société des publications du Daily.

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our Boris et Letty, qui n’étaient pas encore impliqués au bureau publicitaire en 1977, cette année conjure toutes sortes de souvenirs: une scène musicale effervescente et le succès des Sex Pistols pour l’un, et un parcours d’études tout juste amorcé pour l’autre, la tête pleine de rêves et d’aspirations académiques. Tous deux se rappellent le climat politique bouillonnant de l’époque, dont le mécontentement vis-à-vis de la représentation francophone à McGill, que certains souhaitaient transformer en institution complètement anglophone. À cet égard, le lancement d’une édition francophone du McGill Daily joua sans aucun doute un rôle influent dans la représentation de la voix francophone sur le campus. Cette initiative rappelle l’importance du McGill Daily comme institution d’avant-garde, au diapason avec le climat politique, prête à consacrer ses ressources pour soutenir le développement du point de vue francophone sur le campus. Au fil des années, ce projet a continué de grandir pour pren-

vittorio pessin dre une forme semblable à celle d’aujourd’hui: un conseil de rédaction complètement distinct du journal anglophone, qui réussit à travailler de façon harmonieuse et collaborative avec ses confrères du Daily, pour partager une perspective unique de l’actualité étudiante, locale, nationale et internationale. Cette croissance ne s’est pas fait

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sans défis : certaines années, le recrutement de collaborateurs et le maintien d’un conseil de rédaction s’est avéré difficile; de plus, la production de contenu a grandement changé au fil des décennies, passant de plaques d’impressions à des fichiers numériques, sans oublier le développement du site web et du contenu multimédia.

Durant les dernières décennies, la composition du conseil de rédaction du Délit a évolué, reflétant le développement de la communauté étudiante internationale de McGill. Le conseil de rédaction représente une véritable célébration de la diversité francophone de McGill, et continue de produire du contenu unique et sophistiqué – et

non pas une traduction directe du contenu anglophone, une perception erronée qui perdure depuis la création du Délit! Au final, Le Délit demeure non seulement un point de rassemblement et d’échange pour les francophones, mais également (tout comme The McGill Daily!) une formidable école de journalisme pour la communauté de McGill et pour sa population francophone, soit 20% des étudiants. Plusieurs anciens ont poursuivi leur carrière médiatique dans des publications et institutions prestigieuses, Radio-Canada par exemple. Le bureau publicitaire de la Société des publications du Daily souhaite longue vie au Délit, et espère que son succès pourra inspirer l’apparition de médias étudiants dans d’autres universités, pour représenter des communautés et des voix qui seraient autrement laissées dans l’ombre. x Propos recueillis et mis en forme par Mathieu ménard

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Témoignage

Sophie Durocher Co-rédactrice en chef - 1985 / 2017 - Journal de Montréal - Chroniqueuse Le Délit (LD):Comment avezvous connu/entendu parler du Délit? Sophie Durocher (SD): C’était le journal étudiant, tout le monde le lisait et le commentait. LD: Qu’est-ce qui vous as convaincu de rejoindre l’équipe et de continuer à vous impliquer? SD: Je voulais me lancer en journalisme. J’ai rencontré l’équipe, j’ai aimé le leadership de Richard Latendresse et j’ai embarqué. J’étudias en Études Nord-américaine. C’était une super activité parascolaire. Et en plus, j’y ai rencontré mon chum de l’époque! LD: Quelle était la place du français et des francophones à ce moment-là à McGill? SD: On était un «mal nécessaire». Incapables d’avoir des services en français, nous n’étions pas pris au sérieux par l’administration.

LD: Est-ce que votre contribution au Délit a influencé vos choix professionnels? SD: Non, je savais déjà que je voulais faire du journalisme. Dès que j’ai fini mon bac à McGill, j’ai commencé à travailler dans la salle des nouvelles de Radio-Canada. LD: Quel est le meilleur souvenir que vous conservez du journal? SD: Les soirs où l’on finissait de coller les articles à la cire sur le mock up et que l’on envoyait les épreuves à l’imprimeur. On partait faire la fête chez Ben’s , une institution montréalaise qui a depuis été démolie. LD: Quel est la leçon la plus importante que vous avait apprise grâce au Délit? SD: Toujours garder en tête les intérêts des lecteurs. Nos collègues du Daily anglais parlaient de politique étrangère, mais ne s’intéressaient pas à ce qui se passait dans

les corridors de l’université… LD: Est-ce que vous vous rappelez de vos premiers textes? SD: Je me souviens que j’étais allé voir Girerd, caricaturiste à La Presse (le Chapleau de l’époque) et que je lui avais demandé de nous faire une caricature. Il avait dessiné son chien emblématique en train de pisser sur la statue de James McGill. On a tellement ri!

SD: Je n’ai jamais, JAMAIS eu l’impression de travailler dans un boys club. LD: Finalement, disons que vous êtes en train de produire le

journal, il est très tard, le moral de l’équipe est à plat, quelle chanson est-ce que vous mettrez? SD: Gigi Lamoroso chanté par Dalida! x

LD: Vous avez commencé à écrire à une époque où la profession de journaliste était dominé par les hommes, comment avez-vous réussis à tailler votre place dans ce boys club?

Jeffrey Edwards Co-rédacteur en chef - 1985 / 2017 - Juge à la cour supérieure J’ai des souvenirs exceptionnels de mon passage au Délit (à l’époque Le McGill Daily français). Je me rappelle du partage des tâches et de la collaboration intense entre tous les membres de l’équipe. Et quelle équipe! Daniel Weinstock, plus tard professeur de philosophie (Université de Montréal) et maintenant de droit (McGill), Richard Latendresse (correspondant de TVA à Washington), Sophie Durocher (chroniqueuse-animatrice et passionnée de la culture québécoise) et tellement d’autres collaborateurs dotés d’immenses talents et venant de presque toutes les facultés. À l’époque, le nom du journal n’était pas Le Délit. C’était The McGill Daily, Édition française. Nous avons francisé le nom du journal en ajoutant «Le» au début et «français» à la fin. Ce changement de forme faisait écho et marquait dans les faits un changement de fond. L’équipe responsable du McGill Daily français était en effet devenue un regroupement distinct d’individus dédiés exclusivement à la production du numéro francophone. Le ou la «responsable» de «l’édition française» est devenu(e) le

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rédacteur ou rédactrice en chef d’une équipe comprenant des rédacteurs distincts en matière culturelle, politique et autres domaines pour le journal de langue française. Autre développement: le numéro francophone comprenait dans ses pages son propre bloc technique. Nous nous considérions une fenêtre de McGill sur la société québécoise et du même coup, une fenêtre du Québec francophone sur l’université. Fiers de notre appartenance à la Presse étudiante du Québec, et branchés sur le monde francophone d’ici et d’ailleurs, nous faisions état des actualités politiques et culturelles pouvant intéresser les étudiants de McGill. Quel lieu de stimulation intellectuelle et d’apprentissage! En plus de la planification du journal, notre pain quotidien était fait de débats d’idées et de société. Et on apprenait de tout: le métier de journaliste et celui de réviseur de textes, la gestion avec peu de ressources, la mise en page, le travail sous pression et l’accommodement des approches de chacun, ainsi que le respect des dates de tombée qui nous imposaient des choix ultimes et de l’efficacité.

J’ai particulièrement apprécié l’apprentissage de deux habiletés inhérentes au journalisme que j’utilise encore régulièrement: la synthèse et la vulgarisa-

tion. J’y ai recours dans le but de rendre des jugements clairs et donc à la portée de tous. Hormis le contexte particulier, je me garderais, en rai-

son de mes fonctions actuelles, d’employer une certaine formule de souhait. Mais ici, c’est tout à fait approprié: longue vie au Délit! x

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témoignages

Pierre Nguyen Contributeur et bédéiste - 1996 / 2017 - Avocat La solitude vaincue! C’est ce fameux moment angoissant, le moment OÙ on se fait violence, OÙ le conscient crie «recule»! Mais ça y est, je viens de rentrer dans le local du Daily français, dans un recoin du Shatner. Je me retrouve face à face avec le rédacteur culture, Loïc Bernard. C’est en grande partie par solitude que je me suis aventuré au Daily français. Jeune homme d’action, la fin de la saison des Redmen au soccer creusait un grand vide dans mon agenda, et mes études de génie ne rassasiaient pas mes envies de culture et de vie communautaire universitaire. Il m’en fallait plus de McGill.

Après avoir été mandaté d’un article sur le déménagement du cinéma de Paris, je suis devenu membre de la famille du Daily français: d’abord accidentellement, en tant que caricaturiste, puis volontairement, comme bédéiste. On se tapait de chouettes soirées de rédaction, le lundi soir. Jérôme s’appropriait le système de son pour cracher Discotheque de U2. Emmanuelle donnait des ordres à qui voulait l’entendre. Martine passait en coup de vent nous donner son article politique avant le long retour à la maison en Montérégie - c’était avant le courriel! Marc-Antoine, malgré sa grande culture, me jasait des problèmes du

Canadien qui, incidemment, vivait les années les plus noires de toute son histoire. Et puis il y avait cette fameuse pizza! Il me reste de ces jours certains des meilleurs souvenirs de mon temps à McGill. Les valeureux collaborateurs de l’époque étaient en fait un regroupement de gens d’un talent rare et d’une ambition certaine. C’est ce que j’ai pu et que je continue d’apprécier en suivant les péripéties professionnelles de mon groupe. Jérôme Lussier a été un proche collaborateur de Christiane Charette, chroniqueur radio et recherchiste, avant sa carrière de cadre en médias pour la Caisse. Emmanuelle Latraverse est chef de pupitre à Ottawa pour Radio-

Canada. Martine Durocher habite toujours plus loin, plaidant devant les tribunaux de guerre, maintenant à partir de l’Europe de l’Est. Marc-Antoine Godin a suivi sa passion, et est journaliste pour La Presse, attitré... au Canadien. Il y a 20 ans, mon premier article parlait donc du déménagement du cinéma de Paris et, avec ce déménagement, de son nouveau nom: le cinéma du Parc. À ce jour, le cinéma du Parc est bien vivant en tant que lieu culte du cinéma de répertoire à Montréal. Et de la rédaction de l’époque, il me reste mon ami, Loïc, producteur de film, que j’aurai vu se marier en Bohême à Martina, rencontrée en tournage à Prague. Il est ma preuve que j’aurai vaincu ma solitude. x

David Drouin-Lê Rédacteur en chef - 2005 2017 - Avocat et enquêteur Le Délit (LD): Comment avez-vous entendu parler du Délit? David Drouin-Lê (DDL): À l’automne 2003, en tombant par hasard sur un présentoir du Daily et du Délit, je n’ai pu m’empêcher d’esquisser un sourire en comprenant le jeu de mots. LD: Quelle était la place du français et des francophones à ce moment-là à McGill? DDL: Les francophones à McGill constituaient une importante minorité silencieuse (20%) ne souhaitant pas faire de vagues et qui se fondait à la masse anglophone. Le sentiment d’appartenance des francophones à McGill était beaucoup moins prononcé que celui des anglophones et des étudiants étrangers pour qui la vie sociale semblait évoluer autour du campus. Cela s’explique assez facilement. Pour les anglophones, McGill représentait une de leurs institutions historiques à laquelle ils étaient profondément attachés. En ce qui concerne les étrangers, l’université représentaient la raison de leur

présence à Montréal. La situation était différente pour les francophones, pour la plupart issus du cegep. Ceux-ci avaient déjà une vie sociale développée dans la région de Montréal avant leur arrivée à McGill et pour qui fréquenter McGill, ce n’était que fréquenter une université, aussi prestigieuse soit-elle. La place du français était conséquente à ce sentiment d’appartenance et rare étaient les francophones qui insistaient pour y parler leur langue ou exiger d’être servis dans celle-ci. LD: Est-ce que votre contribution au Délit a influencé vos choix professionnels? DDL: Certainement. Paradoxalement toutefois, le fait d’y avoir travaillé pendant 2 ans et demi m’a poussé vers d’autres métiers que celui du journalisme. Pas nécessairement parce que je n’ai pas apprécié l’expérience, bien au contraire, mais plutôt, parce que j’avais envie d’essayer autre chose. LD: Quel est le meilleur souvenir que vous conservez du journal?

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DDL: Les rencontres que le journal m’a permis de faire à l’extérieur et à l’intérieur de la salle de rédaction. Grâce au Délit, j’ai noué plusieurs belles amitiés que j’entretiens encore à ce jour dont celle avec une collaboratrice qui est devenue ma colocataire avant de me succéder à la tête du journal et pour qui j’ai fait office de témoin de (relative) dernière minute à son mariage à Londres. LD: Comment percevezvous l’avenir des journaux étudiants? DDL: Dix ans après être sorti du monde universitaire, il serait un peu prétentieux de me prononcer sérieusement sur cette question. Toujours est-il, j’estime que les étudiants auront toujours besoin de quelque chose à lire de facilement accessible pour passer le temps entre deux cours soporifiques (ou bien pendant ceux-ci). x

Propos recueillis et mis en forme par Lara Benattar

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Dépoussieré en 2017 par vittorio pessin

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futur du journalisme étudiant La presse étudiante se retrouve à la croisée des chemins, à marcher sur un fil. theophile vareille

Le Délit

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a presse papier étudiante est aujourd’hui un anachronisme. Cela ne remet cependant pas en question ses raisons d’être. Maintenir une édition papier, distribuée à travers le campus, permet à un journal étudiant de demeurer visible, de soigner son image et sa légitimité, son profes-

netteté. Kelsey Litwin, rédactrice en chef du Link, nous explique le raisonnement du journal: «Le lectorat des journaux descend, c’est indéniable. Beaucoup réduisent leur distribution et rythme de publication. Les magazines, par contre, demeurent pertinents à travers tout ceci. Il y a quelque chose de particulier avec les formats magazine — que ce soit le design, le style d’écriture, les éléments visuels — qui ne rendent pas aussi bien en ligne.»

«Maintenir une édition papier, permet à un journal étudiant de demeurer visible, de soigner son image et sa légitimité, son professionnalisme, de rester à proximité d’un public qui lui est exclusif soit son public» sionnalisme, de rester à proximité d’un public qui lui est exclusif soit son public. Si l’édition papier est fondatrice pour le journal, elle lui permet de s’étendre vers de nouvelles plateformes et de nouveaux lectorats. The Link, un des deux hebdomadaires de l’Université Concordia, aux côtés du Concordian, imprime 8000 copies parsemées chaque semaine en plus de 100 lieux hors-campus, un réseau de distribution unique à Montréal pour un périodique étudiant. The Link fait néanmoins nouvelle peau, et a récemment décidé de «transiter d’un journal hebdomadaire à un média en ligne avec un magazine papier mensuel.» Site internet d’abord, magazine en dur ensuite, The Link envisage de compenser le ralentissement de son rythme de publication papier par une présence digitale réactualisée «au quotidien». Une grande première dans le journalisme étudiant Pari inédit, le futur proche du Link sera scruté par le microcosme journalistique étudiant au Québec, comme a pu l’être le grand déménagement de La Presse il y a peu. «Les journaux étudiants ont leur pertinence et leur légitimité en version papier» note toutefois Laurence Poulin, rédactrice en chef du Collectif, le journal étudiant de l’Université de Sherbrooke. Face à une logique économique incitant à un «virage obligatoire uniquement vers le web», le papier reste attrayant. Il faut apprécier l’audace du journal concordien, alors que tout journal étudiant ne réduit d’habitude sa présence physique que lorsqu’il en est forcé. The Link a ici décidé d’anticiper des tendances se dessinant avec de plus en plus de

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Les objectifs divers de la presse papier Ces mêmes tendances nous sautent aux yeux chaque semaine, lorsque les piles du Délit ou du McGill Daily semblent rester intactes partout sur le campus, et qu’elles grimpent à chaque nouvelle édition, pour nous donner en fin de semestre le spectacle d’un macabre gâchis. L’interrogation du lectorat n’est toutefois pas une hantise. Tantôt taboue, tantôt opportunément évacuée, elle s’efface devant d’autres préoccupations. Celle de remplir son rôle et son mandat, celle de former des journalistes néophytes et intéressés, celle de retrouver dans les bacs, chaque mardi matin, seize pages de qualité.

(TVMcGill) y compris, fait office de formation de circonstances: tout nouveau ou nouvelle venu·e se retrouve directement sur le terrain, à découvrir par soi-même les réalités du métier, guidé·e par les plus ancien·ne·s, porteurt·euses d’un savoir institutionnel. Espace de libre expression L’atout premier du journal étudiant est l’espace dont il dispose et qu’il peut offrir aux étudiant·e·s. Selon FélixAntoine Tremblay; ancien rédacteur en chef de L’Heuristique, journal étudiant de l’ÉTS, un journal étudiant «doit être une plateforme permettant à tout·e·s les étudiant·e·s de diffuser de l’information.» Une plateforme ouverte à tous, et aux voix qui ont d’habitude du mal à se faire entendre, Kelsey Liwtin nous définit le mandat du Link, «de défendre les communautés marginalisées et couvrir des enjeux qui ne sont pas typiquement couverts par la presse généraliste.» Dans un monde du journalisme professionnel soumis à plus en plus de contraintes, la liberté de ton, de sujet, de format, propre à certains journaux étudiants, est une grande richesse. La presse étudiante complète la presse professionnelle, contribue à la diversité du paysage médiatique, amène de nouvelles perspectives et enjeux, un rôle d’avantgarde, d’équilibre. C’est via sa presse que la population étudiante peut s’investir dans le débat public. À Québec plus que nulle part ailleurs dans la province, Impact Campus, le journal de l’Université

«Le Délit, îlot francophone en mers anglophones, se doit de remplir une mission qui lui est propre: promouvoir la francophonie, sa langue et sa culture, au sein de la communauté mcgilloise» Le Délit, îlot francophone en mer anglophone, se doit de remplir une mission qui lui est propre: promouvoir la francophonie, sa langue et sa culture, au sein de la communauté mcgilloise. À cette obligation s’en ajoute une autre, incombant à tout journal étudiant, celle d’agir en contre-pouvoir, de tenir responsable de leurs actes les multiples institutions étudiantes et universitaires. Autre particularité déliite, qu’il partage avec ses confrères mcgillois le journal forme autant qu’il informe. En l’absence d’école de journalisme, la presse étudiante, radio (CKUT) et vidéo

Laval et seul journal étudiant de la ville, s’est imposé comme un acteur respecté de la vie publique. À la faveur d’évènements sur et autour du campus — agressions sexuelles en résidence, attentat à Sainte-Foy, grève des employés de l’université — Impact Campus a pu gagné en visibilité, nous explique Henri Ouelette-Vézina, chef de pupitre Actualités du journal. Il invoque aussi un plus grand accès aux sources officielles, avec le Parlement sur place, et une compétition médiatique moins présente. À plus grande reconnaissance et plus grand lectorat, plus grande responsabilité et plus

grand investissement requis, souligne-t-il toutefois. En cherchant à être légitime, à se professionnaliser, la presse étudiante devrait-elle s’accommoder de ces contraintes dont elle est d’ordinaire libre? Pour remplir ses tâches, pour en avoir la liberté et la capacité, il faut tout de même à un journal étudiant une certaine sécurité financière, lui permettant de s’inscrire et réfléchir dans la durée. Peu de journaux étudiants évoluent dans de telles conditions aujourd’hui. L’Heuristique a cette année failli disparaître, journal interne de l’association étudiante de l’ÉTS, il s’est retrouvé en danger quand l’association a voulu le dissoudre. L’Heuristique a dû s’en émanciper, et devenir un journal étudiant financé par sa propre cotisation étudiante, pour obtenir une indépendance conditionnelle à son bon fonctionnement. Une cotisation étudiante apporte une bienvenue garantie de revenus, qui s’ajoute à des fluctuants revenus publicitaires, mais peut elle-même prendre fin. Le Collectif a failli perdre sa cotisation étudiante cet automne, faisant face à une campagne Fuck le Collectif, lors d’une Assemblée générale de l’association étudiante. Laurence Poulin, rédactrice en chef, en a tiré des enseignements: «Nous sommes toutefois conscients que l’on ne peut pas plaire à tous les lecteurs, mais assurer une représentation qui soit la meilleure possible.» Un journal étudiant doit être remis en question par son public étudiant, qui le lit et le finance. Cependant, exister dans un état permanent de précarité et d’incertitude est néfaste au développement organique du journal. À McGill, la Société du publication du Daily, encadrant le Délit et le Daily, doit voir sa cotisation étudiante renouvelée tous les cinq ans lors d’un référendum. Sur un campus régulièrement en proie à de clivantes tensions politiques, cela ajoute à la vulnérabilité conjointe du Daily et du Délit. L’Organe, trimestriel francophone logé à l’Université Concordia, a tout récemment récupéré une cotisation étudiante qu’il avait perdu il y a deux ans, faute d’activité. Un journal étudiant peut faillir, chancelant, et se rétablir sur ses pieds, avec le soutien de l’Université, qui elle aussi bénéficie d’une presse étudiante dynamique. Quarante ans plus tard, la versatilité du Délit, de la presse étudiante, surprend, entre papier et internet, avec une liberté de format, de ton, et de contenu, affranchie de toute pression économique, la presse étudiante a à portée de main des outils pour rester présente et avant-gardiste.x

le délit · vendredi 7 avril 2017 · delitfrancais.com


Cahier de CrĂŠation


Prologue Samuel Ferrer

Le Délit

C’est le début, C’est la fin. Premières esquisses d’une pelouse brûlée par la neige. Le soleil réchauffe enfin mes joues blanchies par le froid. Les températures flottent, montent et descendent comme sur un manège. Dehors, il fait bien plus chaud qu’on ne le croit.

Dès que l’on commence, On termine.

Enveloppé par mes souvenirs, Ces images pliées par le temps.

Les fioles de lumières sur mon mur, Ne sont plus hivernales.

Fondent goutte-à-goutte les montagnes de glace, Ruisselant sur mon chemin.

Le vent, son ballet, sa morsure, Entame son arabesque finale.

Ce Jeté, en grand, atterrir. Un drap bleu tapisse le Levant.

Je n’en puis plus d’attendre. Je suis tellement en retard.

Je respire; fit du présent qui s’efface. C’est le printemps, au moins jusqu’à demain. x

Diptyque «Dans la Nièvre en Bourgogne, quand j’attends que ma grand-mère finisse de parler à tous les habitants du village, je capture la ruralité, le vieux, l’abandon.» Alexis FioCCo

Revelstoke, le 7 novembre Margot hutton

Le Délit

Coucou, J’espère que tu vas bien. Je m’ennuie de toi, tu sais. Tu as beau m’avoir dit qu’une fois que je quitterai la ville, tout serait différent, je ne le ressens pas, et ça fait déjà trois mois. Tu te rend comptes? Je n’ai pas grand chose à te raconter depuis la dernière fois que je t’ai écrit, mais bon. C’est la routine de la campagne on dirait. Je n’ai pas l’impression que les gens m’apprécient beaucoup ici. C’est vrai, j’ai tendance à parler trop fort, et à être un peu déconnecté du réel. Je ne

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Création

pense pas que les gens d’ici comprennent ce genre de réalité, ou même qu’ils y accordent de l’importance. Seul leur train de vie compte. Pour moi, ils passent à côté de quelque chose de magnifique, mais bon. Et toi, comment ça va? J’ai appris que tu avais adopté un chiot, c’est quelle race? Est-ce que tu lui as trouvé un nom? J’ai hâte de rentrer pour pouvoir le rencontrer. Bon, il sera adulte à ce moment là, ça sera différent, mais bon. La ville me manque beaucoup. Marianne, Roger, Aline, me manquent énormément. Et toi aussi, tu me manques. T’ai-je dit que c’était ce qui m’avait fait hésiter dans ma décision? J’aurais tellement aimé vous embarquer avec moi dans mes bagages,

le temps serait peut-être passé plus vite. Mais d’un autre côté, je me dis que les retrouvailles n’en seront que plus belles. J’ai parlé de vous à mes collègues, mais ça n’avait pas l’air de les intéresser. Ici comme je te l’ai déjà dit, la vie est plutôt simple, comme si nous étions programmés à être comme ça. C’est paradoxal. J’ai quitté la ville pour explorer de nouvelles libertés, et me voilà enfermé entre quatre murs! J’ai mon échappatoire, ma fenêtre sur mes rêves, c’est vous. Et surtout toi, qui m’as dit de ne jamais abandonner. Je n’en serais pas là si tu n’avais pas été là tu sais? Oui, je suis assez émotionnel aujourd’hui. J’espère que ça ne te dérange pas, mais j’ai

besoin de me libérer un peu de cet environnement étouffant. Alors j’écris. Ça soulage. Ça me rappelle que le meilleur reste à venir, si tu vois ce que je veux dire. Sinon c’est à peu près tout. Encore une fois, même si c’est vraiment pas facile, je ne regrette pas mon choix. J’avais besoin de voir autre chose. Ça me permet de voir ce que j’ai et que je chéris sous un autre angle. Bon, je pense que je vais m’arrêter là pour cette fois, je n’ai plus rien à ajouter. Embrasse les autres pour moi, s’il te plaît, et dis leur qu’ils me manquent. Bisous, Francis. x

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Charles Gauthier-Ouellette

Le Délit

I. Les heures les plus sombres Mon cellulaire vibre, je lis le message d’un œil discret. Le coffre de la voiture s’ouvre. À l’intérieur, des centaines de glaçons fondent lentement autour de la marchandise convoitée. Comme un boucher à la recherche de la parfaite pièce à apprêter, j’inspecte les produits illicites d’un regard méticuleux. Un long silence plane autour de nous. Les yakuzas perçoivent-ils mon manque de contenance face à cette scène? La respiration de l’homme à ma gauche commence à s’accélérer; sa cigarette se consume presque entièrement. Il expulse un nuage de fumée puis jette le mégot à mes pieds. Sa main glisse vers la poche arrière de son pantalon. Au moment même où il dégaine un revolver, je m’interroge: comment ai-je pu me laisser embarquer dans tout ça? Déposée sur la glace, parmi les poissons, l’arme de Bruce Lee dans Enter the Dragon. Enfin, presque. Une main à chaque extrémité, j’empoigne une anguille qui gît là, entre les fugus, et commence à la faire tournoyer. La viscosité du poisson serpentiforme ne m’empêche guère d’assommer les quatre hommes qui encerclent la Mercedes noire; leurs corps tombent au sol, aussi flasques que l’arme les ayant terrassés. La fumée de ma cigarette s’envole avec la brise des cuisines, puis se perd dans l’air de la ruelle. L’urne de madame Kimurai, déposée sur une étagère face à la porte de sortie de secours, me fixe d’un œil bienveillant. Selon les dires des autres plongeurs, Mme K. serait morte d’épuisement professionnel : elle aurait lavé et frotté les vêtements de son mari jusqu’à la tombe. Maitre Kimurai sort à son tour, le tablier empli d’écailles de poissons. – C’est une mauvaise soirée, me dit-il en allumant la Marlboro que je lui tends. – Pourtant, monsieur Kimurai, nous avons servi au moins 150 clients depuis le début de mon quart de travail et le restaurant déborde encore. Il se tait quelques instants, fixant le liquide abject qui coule du conteneur à ordures et se déverse dans l’égout. Pensivement, il caresse sa longue moustache blanche. – … Le goût n’y est pas, ce soir. Sans rien ajouter, il envoie valser

_SUSHI NOIR

les pointes de sa Fu Manchu et, d’une chiquenaude, propulse sa clope à peine entamée dans la flaque d’eau. En rentrant, il s’arrête une fraction de seconde devant les cendres de sa femme pour lui souffler quelques mots en japonais. En rentrant à mon tour, j’aperçois – par une fente entre les pots où macèrent toutes sortes de légumes – maitre Kimurai qui reprend son long couteau à sushi laissé en plan, version miniature des deux

sabres aux pommeaux d’argent accrochés au-dessus de son comptoir. Ses gestes m’apparaissent moins fluides qu’à l’habitude, les poissons flaccides offrant une étrange résistance à sa lame d’expert. Kyoki, dans son uniforme de serveuse, attend impatiemment que je débarrasse les dernières tables. À l’arrière d’elle se trouve l’un de ces aquariums typiques aux restaurants asiatiques, offrant aux clients le luxe de digérer leur repas tout en le regardant nager; de quoi faire retourner Schrödinger dans sa tombe. Par la porte de secours s’échappent les ultimes relents de nourriture. Une main maculée d’entrailles séchées tente, tant bien que

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ce soir et j’aurais besoin de ton aide pour aller me chercher la nouvelle cargaison. Vois-tu, je n’ai plus l’âge ni la forme pour sortir aux heures les plus sombres de la nuit… Évidemment, l’attrait d’une promotion immédiate avait réussi à me convaincre. Ses anciens collègues, des yakuzas travaillant principalement dans le Centre-Sud de Montréal, m’ont donné rendez-vous dans le stationnement de la maison d’édition du quartier. Un grand espace vide, deux portes métalliques coulissantes et de hautes grilles délimitent l’enceinte. Malgré l’heure tardive, les quatre hommes se tiennent bien droits, avec comme seule lumière la braise de leur cigarette. Cet éclairage leur donne un air belliqueux, couronné par les complets italiens et les voitures allemandes. Deux Mercedes noires. La page Wikipédia ne m’aura pas flouée en ce qui concerne les caractéristiques spécifiques de ces mafieux. – Bonsoir messieurs, maitre Kimurai m’envoie pour récupérer les poissons. – Bonsoir monsieur Olivier. Comme je peux le voir, le vieux maitre s’est trouvé une recrue pour faire ses basses besognes. Je le savais faible, mais je ne le croyais pas aussi craintif d’une éventuelle rencontre. – … Je suis totalement d’accord avec vous. C’est un plaisir de faire votre connaissance. Tenez, dis-je en leur tendant la valise d’une main tremblante, votre paiement. Sans plus de formalité, mon interlocuteur s’avance vers moi. La cendre de sa cigarette se tient en équilibre sur le mégot, qu’il tient comme un hameçon coincé entre ses lèvres. Il prend Dina Husseini la valise et la dépose sur le devant de la voiture, face à moi. En regaravec d’anciens… collègues du Japon. dant son contenu, un rictus lui traverse le – Le riz que vous utilisez provient des visage, quelque part entre le sourire et la États-Unis, les légumes du Mexique et la colère. sauce soya de Laval. Pourquoi se donner – Ouvre-lui le coffre arrière de la tout ce mal pour un simple poisson? voiture, dit le chef en se tournant vers ses – Ma chère Sakana pêchait cette collègues. La nuit s’annonce palpitante. espèce dans la rivière près de notre maiAlors qu’un yakuza s’approche de son, lorsque nous n’étions encore qu’un l’arrière de la Mercedes, mon cellulaire se jeune couple. Après ma… démission, elle met à vibrer. D’un œil discret, je regarde m’a appris à couper le poisson et à en faire des sushis. Elle tenait à ce que nous repar- les quelques mots qui apparaissent à l’écran : «Salut Isabelle, je suis en avant tions de zéro, loin de cette vie qui nous du bar si tu veux me rejoindre pour un causa tant d’infortunes. dernier verre chez moi». Mauvais numéro. – Et quel est mon rôle dans toute Désolé mec; au moins, tu n’es pas le seul cette histoire? qui s’est fait berner ce soir. à suivre... – J’ai épuisé mes dernières réserves mal, de chasser les chats errants attirés par ces effluves, avant de me faire signe d’approcher. – Olivier, ça ne fait que quatre mois que tu travailles ici, mais j’aurais une faveur à te demander. – Oui, maitre Kimurai? – C’est une tâche très simple; le seul poisson qui convient aux palais difficiles de notre clientèle ne s’achète pas en poissonnerie. J’ai dû négocier son importation

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L’ o r i g i n e 36

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Des souvenirs me reviennent de l’ange de l’innocence Et notre premier contact était de loin le plus long Je me souviens de la profondeur des images de ces jours Plein de soleil, de chaleur et d’amour Mais il m’a pas fallu longtemps pour trouver une autre amie La peur m’a trouvé sans difficulté Entre la lueur et les caresses Sous le fantôme des doutes et des ténèbres J’ai senti le frémissement d’une froide détresse Dans ma maison de famille, sans frères ni sœurs L’ennui m’a rejoint, un compagnon non voulu Qu’est-ce qu’on peut faire avec les temps nuls ? Seulement rester frustré et seul Au-delà de tout, restait la politique Dans une famille marquée par la révolution et le génocide Ce n’était pas un choix Une conscience d’injustice

Puis j’ai rencontré la manifestation politique. Je la voyais souvent, elle a eu beaucoup d’amis, Je croyais qu’elle devrait être mal vue Sans support, aliénée, seule Mais voilà qu’ici j’ai vu qu’elle n’était pas du tout Une personne inconnue

Je me jetai à l’eau Je voulais donner ma vie Jeune, un peu stupide et naïf Intoxiqué par les hordes de personnes, l’énergie collective Militants de la rue, sac de boxe de la police Les jeunes luttent, les jeunes se sacrifient Ils luttent pour ce qu’ils veulent abolir Et ils voient pas qu’ils reproduisent un ancien motif Sans rien à offrir, ils tombent trop vite Et le capital, lui, reste impassible

Depuis un très jeune âge, on nous présente des personnages Et on nous demande d’en choisir Ces pressions marchent bien pour nous maintenir Qui est-ce que je voulais devenir ? La question de notre vie Mais qui suis-je ? Et pourquoi faut-il choisir ?

À cette époque-là, pendant un certain temps J’échangeais mon âme pour une idéologie C’est dangereux de croire que tu connais la vérité Enfin j’ai réalisé qu’ils étaient trop naïfs Les dogmes sont simples Mais pas la vie

Il y avait l’homme cultivé, intelligent et riche Mais sans aucune conscience, un agent d’injustice Ou l’homme pauvre, dur et sensible Pour qui changer est presque impossible

Maintenant je suis plus libre Un peu plus léger Je marche dans la vie Avec les yeux ouverts Mais est-ce que je vais réaliser Que je prétends être un autre personnage ? Est-ce que ça c’est la vie ? De peler chaque pelure avant qu’on brise les cages ?

J’étais alors un enfant, ces trucs étaient loin Et j’ai voulu juste être aimé à la fin Et ça c’était moi Pendant quelques années Je me montrais bruyant et spontané Je croyais j’ai connu l’amour C’était un peu comme les films, On donnait des performances Pour construire des belles scènes Mais ce n’était pas facile En fait, c’était vraiment dur D’agir d’une façon Contre ma nature Alors je me suis senti fatigué Sans aucun but C’était parce que j’avais cru Que ce personnage était juste Et pour quelques années J’étais perdu

Je rêve de te retrouver Cher ange de l’innocence Mais cette fois, je pourrai nous protéger Et on va comprendre les autres Même nos ennemis Et on va rester ensemble Forts après avoir traversé Ces parcours dedans et dehors Forts après la journée On arrive à l’innocence

Azad Kalemkiarian

A l’occasion de la Francofête, Le Délit et le Centre d’enseignement de français de l’Université McGill ont organisé un concours d’écriture créative. Ce texte a remporté le premier prix de la catégorie francais langue seconde.

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beg | WRECK

La commode Esther Laforge Je suis une commode avec une infinité de tiroirs, que vous pourriez ouvrir ou bien fermer. Ceux de droite ont été sculptés dans un bois ancien: mes racines courent dans la terre — je suis une française en terre étrangère, qui rêve, les yeux éblouis par les souvenirs, de ce qu’elle a laissé derrière elle. Si vous saisissez l’une des poignées à tête de lion, vous sentirez l’air se remplir d’essences profondes et mystérieuses. Elles montent à la tête, enivrent l’esprit de celui qui a voulu savoir — trop vite — trop bien. Imprégnez-vous en d’une seule pour en connaître toute la singularité… la douce odeur de ma France.

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C

Les tiroirs de gauche sont en fer: vous pouvez poser la main sur leur surface froide et polie, mais si

j’étais vous, je ne m’y risquerais pas. Bouillonnant dans leur prison de métal, j’entends déjà gronder les

Arno Pedram

Le Délit

colères et les cauchemars. Objet que l’on touche en me touchant, je murmure les traces de ma vie. Si vous m’attrapez, peut-être vous parlerai-je de ces sombres tiroirs, de ces tiroirs de lys et de ces mots qui les construisent. Au centre du meuble que je suis, vous trouverez une fenêtre et un miroir. Je demeure les deux à la fois. À travers la vitre, je contemple le monde défiler, avec mes tiroirs palpitants de mémoire, puis mon regard curieux se porte sur le miroir. Tourné vers moimême, tournant obstinément le dos à l’univers tout entier, sur un carré blanc plane mon image. Un coup d’œil à travers le verre, une plongée dans mes yeux verts, enfin l’éclair fugitif d’un vers: pourrais- je enfin trouver les autres dans mon reflet?

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vers 4:38 mathilde chaize

Le Délit

Sauvée par ses cieux Léa Bégis

Le Délit La mue ne cache plus le hâle pourri par cette liqueur forte Toi en confit sur la table

En l’espace d’un regard, Le temps s’arrête; Le calme après la tempête. Car le bleu serein de ses yeux Apaise Le brun orageux des miens. Souvent naufragée, Mais toujours rescapée, Mon âme ballotée par les flots impétueux Échoue au rivage de ses prunelles. Mais le temps est changeant Sur l’océan des regards,

Et parfois j’observe Ce que je ne veux pas voir. Soudain le ciel limpide Se couvre d’embruns. Mais comme le beau temps après la pluie, La brume finit par se dissiper, Et l’azur se révèle à nouveau. Et lorsque j’ouvre les yeux Après une nuit mouvementée Et que j’aperçois ces cieux clairs, Je sais que je suis arrivée à bon port. x

Capucine Lorber

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Capucine Lorber

Le Délit

Un deuxième souhait Épilogue à L’Étranger de Camus.

Mackenzie J. Bleho J’ai fermé mes yeux, essayant d’imaginer ces gens. La foule, rancunière et sanguinaire. Ma mort serait un spectacle pour eux, un festin, et je n’y serais qu’un accessoire. L’origine et non la fin. Les gens aiment voir la mort et, dans ce cas-ci, il serait question de la mienne. Peu importe. Je me figurais les visages qui se trouveraient en avant, les braves qui pourraient assumer leur morbidité, qui oseraient frôler la mort de près, recevoir des gouttelettes de sang à la figure, entendre le son qui crisserait tout doucement lorsque ma tête tomberait dans le panier d’osier,

yeux ouverts ou peut-être fermés. Marie y serait probablement, avec son nouveau Meursault et sa robe à raies rouges et blanches. Elle ne pourrait pas supporter le spectacle, elle se plongerait le visage dans la poitrine de cet homme, qui la tiendrait par ses cheveux salés et qui détournerait son regard, lui aussi. L’aumônier viendrait, peut-être, cherchant l’absolution. Je ne savais pas s’il s’agirait de la mienne ou de la sienne. Peu importe, il n’y trouverait qu’un crâne séparé de son corps mais encore vêtu de chair, sourd et muet, reposant dans un panier qui pourrait servir à mille autres choses. Il partirait encore en pleurant, le col de sa soutane toujours froissée par

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l’action de mes mains. Ou peut-être pas, s’ils me feraient attendre longtemps. Raymond n’y serait probablement pas ; il manque de femmes à de tels spectacles. Masson non plus ; nous ne nous connaissions guère. Sûrement pas le vieux Salamano, mais peut-être des chiens, errants, qui se trouvent souvent rassemblés dans de tels endroits simplement pour leur apport symbolique. Je pensais que j’aurais aimé y voir Céleste, mais finalement, ça m’était égal, la foule. Tant que les cris de haine seraient lancés, je me moquais des lanceurs. Visages connus ou étrangers, il s’agirait de mes frères et de mes sœurs. Un grand rassemblement familial n’est rien sans ses absents.

Cependant, je me suis rendu compte, en considérant cette foule, qu’il y avait une absence qui m’atteindrait. L’origine causale de ma perte, qui était aussi coupable que moi dans cette affaire, devrait se présenter le jour de cet aboutissement. C’était nécessaire, essentiel. C’était insignifiant. Il pourrait ou ne pourrait pas se montrer ce jour, s’offrir comme dernière vision de ce monde que je devrais quitter. Il n’y avait que son absence qui pourrait gâcher le spectacle pour moi, sa vedette. Mon premier souhait: les cris de haine de la foule. Un deuxième: que je meure un jour ensoleillé. x

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Le Délit remercie tous ses contributeurs et contributrices de cette année! Ronny Al-Nosir

Natasha Comeau

Côme de Grandmaison

Lucas Mathieu

Xavier Richer Vis

Tarek Al-Nosir

Madeleine Courbariaux

Pierre Gugenheim

Adélaïde Marre

Baptiste Rinner

Marguerite Ansellem

Elisa Covo

Anthony Gutz

Lisa Marrache

Philippe Robichaud

Chloé Anastassiadis

Miruna Craciunescu

Sarra Hamdi

Sami Meffre

Auguste Rochambeau

Julie Artacho

Marina Cupido

Amandine Hamon

Ikram Mecheri

Amélie Rols

Clémence Auzias

Valentine Dalloz

Grace Hébert

Mahée Merica

Thais Romain

Léandre Barôme

Anna Dang

Sarah Herlaut

Gordon Milne

Marianne Rouche

Nouédyn Baspin

Julia Denis

Margot Hutton

Magdalena Morales

Maria Rueda Martinez

Vincent Beaulieu

Victor Depois

Dardan Isufi

Monica Morrales

Alexandra Sirgant

Léa Bégis

Gabrielle Dorey

Antoine Jourdan

Vincent Morréale

Andrew Somme

Lara Benattar

Inès Léopoldie-Dubois

Pedram Karimi

Catherine Mounier-

Kharoll-Ann Souffrant

Éléonore Berne

Anne-Gabrielle Ducharme

Louise Kronenberger

Desrochers

Nina Soulier

Siham Besnier

Timothée Dulac

Esther Laforge

Adèle Mour

Dior Sow

Clémence Betton

Antoine Duranton

Vincent Lafortune

Chloé Mour

Margaux Sporrer

Anna Bieber

Sofia Enault

Capucine Lambert

Mathilda Nottage

Louis St Aimé

Camille Biscay

Luce Engérant

Éléa Larribe

Eléonore Nouel

Vassili Sztil

Max Blinks-Collier

Mahaut Engérant

Alina Lasry

Angela Novakovic

Jessica Szarek

Joseph Boju

Prune Engérant

Capucine Laurier

Sébastien Oudin-Filipecki

Catherine Tajmir

Yves Boju

Carlotta Esposito

Éloïse Leblanc

Manon Paquet

Simon Tardif-Loiselle

Marie Boudard

Jean Baptiste Falala

Alexandre Le Coz

Arno Pedram

Paul Thulstrup

Bastien Carrière

Céline Fabre

Frédérique Lefort

Esther Perrin

Jules Tomi

Vincent Catel

Samuel Ferrer

David Leroux

Vittorio Pessin

Augustin de Trogoff

Mathilde Chaize

Sarah Fontier

Maxime Lhoumeau

Lisa Phuong Nguyen

Louis-Philippe Trozzo

Philippe Chassé

Sara Fossat

Luca Loggia

Murat Polat

Théophile Vareille

Alexis de Chaunac

Sasha Gabilan

Francis Loranger

Leyla Prézelin

Magali Vennin

Hortense Chauvin

Charles Gauthier-

Capucine Lorber

Hannah Raffin

Alyciah Vendryes

Gabrielle Colchen

Ouellette

Valentin Lucet

Louisane Raisonnier

Henri Ouelette-Vézina

Grégoire Collet

Marc-Antoine Gervais

Sabine Malisani

Éléa Régembal

Samy Zarour

Emma Combier

Colombe de Grandmaison

Juliette Mamelonet

Vivian Rey

Alissa Zilber

Édition du 7 avril 2017  
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