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Joyeux Hannouca 45e année volume 3 – Décembre 2017 – Tichri 5778

ISSN 074-5352

LVSMAGAZINE.COM CULTURE SÉPHARADE

MONDE JUIF

VIE JUIVE CANADIENNE

2$


LA PHILANTHROPIE SÉPHARADE POUR QUE NOS ENFANTS SOIENT DES BÂTISSEURS

De gauche à droite

FRÉDÉRIC DAYAN Président de la Campagne de la Philanthropie sépharade 2017 SYLVAIN ABITBOL Président, Philanthropie sépharade

TZEDAKAH ET PHILANTHROPIE

La tzedakah, élan de générosité, est le fruit d’une conscience sociale et d’un esprit de mobilisation définis par nos valeurs traditionnelles. La philanthropie, c’est l’assurance que ces valeurs seront transmises aux générations futures.

DÉVELOPPONS NOTRE CULTURE PHILANTHROPIQUE

L’Appel juif unifié, depuis plus de 100 ans, est la référence en matière de philanthropie des particuliers et des familles. Le don annuel, le bénévolat et l’engagement social sont des gestes fondamentaux pour une philanthropie qui façonne les générations.

IL EN VA DE NOTRE IDENTITÉ. FAITES DÉCOUVRIR QUI NOUS SOMMES

Pour transmettre nos valeurs aux générations futures, mettez de la compassion au cœur de vos actions et donnez-vous le pouvoir de changer en mieux votre vie et celle de ceux qui vous entourent.


CRÉER UNE CULTURE PHILANTHROPIQUE À NOTRE IMAGE La culture juive est fondamentalement axée sur la nécessité d’aider son prochain. Elle va même jusqu'à codifier la façon d’aider tout comme elle le fait pour la façon de faire des affaires. Lorsque l’on voit des entrepreneurs tels Warren Buffet ou Bill Gates céder une immense part de leur fortune à des œuvres caritatives, on ne peut que se poser la question suivante : qu’est-ce qui pousse un individu, qui a construit un empire à partir de rien, à priver ses descendants d’une partie de son patrimoine? Je crois fermement que ceux qui décident de donner une partie de leur richesse ont compris que ce geste peut leur procurer une certaine influence. Ils sont par ailleurs conscients que cette influence peut servir à améliorer la société. Dans sa pyramide des besoins, Abraham Maslow suggère que le besoin ultime de l’homme consiste non seulement à être reconnu par ses pairs, mais aussi à exercer une influence positive sur les autres. APRÈS 50 ANS DE PRÉSENCE AU QUÉBEC, LA COMMUNAUTÉ SÉPHARADE EST ARRIVÉE AU PROCHAIN STADE DE SA CROISSANCE, APRÈS AVOIR FRANCHI, TOUT COMME DANS LA PYRAMIDE DE MASLOW, LES DIFFÉRENTES ÉTAPES DE SON ASCENSION. La première génération d’immigrants sépharades s’est concentrée sur deux choses en particulier en ce qui a trait à ses enfants : l’éducation et la transmission des valeurs religieuses. Le dernier recensement met en lumière le très haut niveau de performance académique des Sépharades de même que leur présence marquée dans les domaines de la médecine, de l’ingénierie et, bien sûr, des affaires. Quant aux synagogues, véritables lieux de regroupement identitaire, elles seraient de plus en plus fréquentées.

À l’occasion de son Centenaire, la Fédération CJA a honoré les bâtisseurs de la première heure, ceux qui se sont démarqués par leur présence continue dans toutes les sphères de la société et qui ont assumé la responsabilité de façonner une communauté admirée de tous. La Fédération CJA est, grâce à ces bâtisseurs, devenue l’adresse centrale des services communautaires juifs. Par ailleurs, vers la fin des années 1960, l’Allied Jewish Community Services et l’Association Sépharade Francophone ont créé le Comité Francophone de l’Appel juif unifié. Ce comité regroupait les forces vives du leadership de la communauté sépharade. Ainsi, de génération en génération, les leaders se sont succédé pour bâtir une Campagne qui sensibiliserait les Sépharades au don collectif. Aujourd’hui, la Philanthropie sépharade vise à mettre en place des stratégies à court, moyen et long terme pour façonner une culture philanthropique. De plus, elle sera un véhicule pour identifier les représentants des grandes familles philanthropes, afin que ceux-ci puissent exercer leur leadership et avoir une influence positive au sein de la Fédération CJA. La culture philanthropique est une expérience intergénérationnelle, qui favorise la transmission des valeurs et transcende les trois mois que dure la Campagne générale. IL NOUS INCOMBE DE RÉAFFIRMER NOTRE PRÉSENCE AU SEIN DE LA FÉDÉRATION CJA ET DE CONTRIBUER DAVANTAGE À EN DÉFINIR LES ORIENTATIONS. En somme, la philanthropie c’est l’ensemble des comportements, des attitudes et des moyens qui permet d’améliorer la qualité de vie de la communauté juive.

SYLVAIN ABITBOL | Président, Philanthropie sépharade

Pour plus de détails sur la Philanthropie sépharade, veuillez communiquer avec Robert Abitbol au 514-734-1526 ou par courriel à robert.abitbol@federationcja.org


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CLUB DU LIVRE

De façon conviviale, nous faisons un tour de table afin de donner un aperçu des derniers livres lus. Ces rencontres nous amènent à des discussions intéressantes et des échanges d’idées de lecture. Ce club est ouvert à tous les passionnés de lecture. Lundi 29 janv., 26 fév., 19 mars 13 h à 15 h • 4 $ membres / 5 $ invités Henriette Azuelos

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MOT DU PRÉSIDENT

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MONDE JUIF

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ÉDITORIAL

Éthique juive et agressions sexuelles Par Gabriel Abensour La journée commemorative des réfugiés juifs des pays arabes et d'Iran Tous les Juifs sont Noirs Par Natania Étienne Des artistes israéliens mizrahi en quête à Paris Par Miléna Kartowski-Aïach

Retrouvez tous nos articles sur

lvsmagazine.com

Par Marc Zilbert

VIE JUIVE CANADIENNE Entretien avec François Legault, chef du parti Coalition Avenir Québec Par Elias Levy Face à la campagne BDS sur les campus, CIJA-Québec mise sur le leaderhip étudiant

Par Eta Yudin

ÊTRE JUIF ET QUÉBÉCOIS La Spanich and Portuguese Synagogue fête ses 250 ans Par Annie Ousset Krief Les schtetlech du Québec : l'expérience rurale juive! Par Éric Debroise Entrevue avec l’écrivain et médecin Martin Winckler Par Elias Lévy Hommage à Irène Buenavida. Un départ sans retour. Bonnes feuilles Par Sonia Sarah Lipsyc

CULTURE JUIVE ET ISRAÉLIENNE

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L’accès des femmes ultra-orthodoxes israéliennes à la formation d’études supérieures et au monde politique

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Ces rires israéliens qui soignent

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Par Peggy Cidor

Par Sylvie Halpern

ITINÉRAIRES DE JEUNES SÉPHARADES D'ICI ET D'AILLEURS De Rimbaud à Rambam, parcours d’une femme sur les chemins de la connaissance

CULTURE SÉPHARADE Et la guerre arriva... Récit d'une famille juive tunisienne

Par Brigitte Dyan

Par Gaelle Hanna Serero

rs plus Et toujou recettes euses de délici 63 ! page

COUP DE PROJECTEUR SUR NOUS AUTRES Kelly Castiel, directrice générale des écoles Azrieli et Judith Privé, une thérapeute au service de nos aînés

Recettes

Par Annie Ousset Krief

JUDAÏSME Em habanim Semé 'hah - Comme une mère attend son enfant. Eretz Israël, redemption et unité. Entretien avec Shlomo Brodowicz, traducteur par Sonia Sarah Lipsyc

48 .com

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MAGAZINE LVS

À la recherche de la Ménora du Temple de Jérusalem Par David Bensoussan c Hanouca, l'initiation de la lumière par la lumière Par Georges Lahy c

VIE COMMUNAUTAIRE Jacques Saada, la fierté du judaïsme Par Annie Ousset-Krief Qu'est-ce qui mijote à la maternelle de l’École Maïmonide ? Par Martine Schiefer Découvrir les professionnels, bénévoles et constituantes de la CSUQ : Agnés Castiel Département jeunesse Projets CSUQ Associations CSUQ Elles et ils ont publié

DÉCEMBRE 2017

Par Martine Schiefer

.com: Articles disponibles exclusivement sur notre site LVSMAGAZINE.COM


MOT DU PRÉSIDENT MOT DU PRÉSIDENT

Le 25 du mois hébraïque de Kislev commence la fête de Hanouca. Outre le miracle de la petite fiole qui illumina 8 jours durant plutôt qu’un seul jour dans le Temple de Jérusalem la ménora (candélabre), Hanouca évoque aussi pour moi la sauvegarde du monothéisme, de l’influence néfaste de l’occupation helléniste et de sa force assimilatrice. Nous vivons perpétuellement cette menace. Hanouca évoque également à mes yeux la perpétuelle crise identitaire. À cette époque, au second siècle avant l’Ère courante, les références identitaires traditionnelles étaient confrontées au courant hellénisant avec son mode de vie, ses cultes, ses croyances… Fallait-il être « à la mode » et suivre ce courant ou alors demeurer attaché à nos points d’ancrage, qui constituent notre héritage, nos croyances, nos valeurs, qui font de nous ce que nous sommes et qui nous lient à travers une chaîne qui remonte à nos ancêtres ? Chaque époque, chaque génération a présenté un défi identitaire au peuple juif. En raison des conversions forcées, des persécutions, des pogromes, des différents courants d’influences et d’assimilation, bien des membres des communautés juives ont disparu. L’expression hébraïque de « Shéérit Israel » est le nom de certaines synagogues et signifie: ce qui reste du peuple juif, autrement dit le restant d’Israël. La dernière étude PEW 1 indique qu’aux É.-U., par exemple, près de 60 % de mariages sont mixtes et 30 % des enfants issus de ces mariages ne sont pas élevés comme juifs. À travers la diaspora, ce restant s’est toujours constitué en communauté. Pourquoi ? Une des raisons fondamentales de la mise en place d’une structure communautaire est de rassembler tous les points de repère, tous les points d’attache qui nous relient à notre identité. Que ce soit par des synagogues, le respect des lois alimentaires de la cacherout, des écoles juives, de l’étude, de l’aide aux plus démunis, ou de notre patrimoine cultuel et culturel. À ces éléments s’ajoutent toutes les activités sociales et récréatives qui ont pour but de rassembler nos gens ayant des intérêts communs. Notre identité est d’abord juive… Nous étions tous, au regard de la tradition juive, présents aux pieds du mont Sinaï pour recevoir la Thora. Ensemble nous étions exilés à Babylone où nos illustres maîtres ont écrit le Talmud qui est devenu le livre de référence du judaïsme de par le monde en restant fidèle à la Thora : - « lo yamoush mipikha », que ces paroles ne tarissent de ta bouche, Is.20-21 - « ve limadtem otam et benekhem », et tu les enseigneras à tes enfants, Deut.11.19 - « lemaan yirbou yemekem » – afin que tu existes pour l’éternité. Deut.11.21 Et si nous nous retournons vers Sion dans nos prières, c’est pour que cette terre reste gravée à jamais dans notre ADN. La Thora, dans son étude et sa pratique, et Sion, voilà déjà deux points d’ancrage du peuple juif. Ils ne sont pas exhaustifs et la conjugaison entre modernité et tradition est possible. D’un exil à un autre, d’une civilisation à une autre, nous tenons à ce que nos ancrages demeurent solides; en bâtissant des synagogues, en célébrant le shabbat, les fêtes, les évènements heureux, en suivant

l’enseignement de nos rabbins, et en participant à la vie et au bienêtre du pays d’accueil. Ces points de référence ne sont que quelques têtes de chapitres qui décrivent le pourquoi d’une communauté juive que nous voulons inclusive. Toutes ses institutions et activités doivent converger vers leur raison d‘être qui est la préservation de notre identité à court, moyen, long et très long terme. Quels sont les points de repère, les points d’ancrage aujourd’hui ? Les programmes comme celui de « Birthright » qui propose un voyage en Israël ? « The march of the living », visite de Auschwitz-Birkanau, la mémoire de la Shoah ? « Tikoun olam », la réparation du monde ? L’Appel juif unifié, la jeune chambre de commerce ? Les voyages identitaires, Espagne-Portugal-Maroc-Israël ? Faut-il se réinventer continuellement pour intéresser tous les groupes, tous les âges ? Qu’est-ce qui doit demeurer constant et que retenir des us et coutumes de notre époque pour garder une communauté vibrante ? Il y a quelque chose de remarquable dans notre communauté sépharade à Montréal aujourd’hui : on compte plus d’une trentaine de synagogues de tradition marocaine, qui sont relativement bien fréquentées et pour la plupart en mode expansion. Même les courants hassidiques Lubavitch et Braslev, commencent à offrir des services selon les coutumes sépharades. Autre réalité, les enfants sépharades représentent parfois la majorité des effectifs des écoles ashkénazes offrant un programme d’études juives orthodoxes. Ce sont ces élèves qui assurent la survie de ces écoles. De nature complexe, « l’entreprise » communautaire nécessite une réflexion continuelle, une préservation du constant, des points d’ancrage et de repère, qui doivent être renforcés continuellement tout en maintenant une communauté avec toutes ses tendances et ses particularités en harmonie, dans un esprit d’inclusion basé sur le respect de l’autre. Je crois fortement dans une communauté inclusive et je réitère mon invitation à tous ceux et celles qui veulent contribuer à l’édification de ce beau projet communautaire, qui est en constante évolution, de se joindre à nous. C’est avec plaisir que je recevrai vos idées que nous mettrons ensemble en chantier. Je suis convaincu qu’à travers la diaspora bien des communautés sépharades doivent se poser les mêmes questions et rencontrer les mêmes défis. Nous avons donc décidé de faire un recensement des organismes, institutions, et communautés sépharades à travers le monde dans le but de créer un réseau actif et interactif afin d’échanger sur nos défis respectifs, les éléments de solution à y apporter, et encore plus important de nous entraider et nous sustenter mutuellement. Le concept de réseau a eu bonne écoute de la part de Dany Amar, fils d’un de nos grands leaders juifs, David Amar (z’l)*, à qui la communauté a rendu hommage au cours du Festival Sefarad 2016. Depuis, cette idée d’un réseau mondial a fait son chemin. Sous le parrainage et le leadership de Dany Amar, une rencontre se tient à Jérusalem le 7 et 8 novembre au Centre mondial du judaïsme d’Afrique du Nord David Amar. Elle rassemblera des représentants de communautés, d’organismes et d’intellectuels sépharades de plusieurs pays. La communauté sépharade du Québec est l’initiateur de ce projet et « Kol Hakavod », félicitations à David Bensoussan qui est l’organisateur en chef de cet évènement. *Abréviation de l’expression hébraïque « zikhono liveracha », littéralement que sa mémoire soit une bénédiction.

Henri Elbaz 1 Pew Research Center, spécialisé sur les questions religieuses.

Voir http://www.pewresearch.org/topics/jews-and-judaism/ MAGAZINE LVS

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LVS PRÉSIDENT CSUQ Henri Elbaz

PRÉSIDENT LVS

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Joseph Amzallag

DIRECTEUR GÉNÉRAL Daniel Amar

DIRECTEUR GÉNÉRAL ASSOCIÉ Benjamin Bitton

RÉDACTRICE EN CHEF Sonia Sarah Lipsyc

COLLABORATEURS David Bensoussan Maurice Chalom Eric Yakov Debroise Brigitte Djian Carine Elkouby Sylvie Halpern Elias Levy Annie Ousset-Krief Martine Schiefer Marc Zilbert

RÉVISION DES TEXTES Martine Schiefer

lvsmagazine.com Wei Song

PUBLICITÉ ET VENTE Sabine Malka

ABONNEMENT Agnès Castiel

DESIGN ET GRAPHISME Élodie Borel

Prix de vente par numéro : 2 $ IMPRIMEUR/ PRINTER Accent impression Inc. 9300, boul. Henri Bourassa O. Bureau 100 Saint-Laurent H4S 1L5

DOSSIER SPÉCIAL MONDE JUIF VIE JUIVE CANADIENNE ITINÉRAIRES DE JEUNES SÉPHARADES D'ICI ET D'AILLEURS CULTURE JUIVE ET ISRAÉLIENNE DÉCOUVERTE DES FIGURES DU MONDE SÉPHARADE JUDAÏSME VIE COMMUNAUTAIRE COUP DE PROJECTEUR SUR NOUS AUTRES CULTURE SÉPHARADE RECETTES DE CUISINE POUR TOUS LES JOURS ET JOURS DE FÊTES

EXPÉDITION POSTALE TP Express Les textes publiés n’engagent que leurs auteurs. La rédaction n’est pas responsable du contenu des annonces publicitaires. Toute reproduction, par quelque procédé que ce soit, en tout ou en partie, du présent magazine, sans l’autorisation écrite de l’éditeur, est strictement interdite. Reproduction in whole or in part, by any means, is strictly prohibited unless authorized in writing by the editor. Convention postale 40011565 Retourner toute correspondance ne pouvant être livrée à : 5151, Côte-Sainte-Catherine, bureau 216 Montréal, Québec, Canada H3W 1M6 Le présent numéro est tiré à 6 000 exemplaires et acheminé par voie postale au Québec, en Ontario et aux États-Unis. Des exemplaires sont également déposés dans différents endroits stratégiques à Montréal.

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ÉDITORIAL Pas de dossier spécial pour ce numéro de décembre, mais une pléthore d’articles pour vous informer en français de l’actualité du monde juif ici au Québec, au Canada, en Israël et dans le reste du monde en mettant, bien sûr, l’emphase sur la culture sépharade. Nous inaugurons une nouvelle série, dans la rubrique Vie juive canadienne, des entretiens d’Elias Levy, avec des femmes et des hommes politiques, en les interrogeant sur leurs priorités et leurs liens avec la communauté juive. Pour ce numéro, une interview de François Legault de la CAQ (Coalition Avenir Québec). Nous accueillons également régulièrement le CIJA (Centre consultatif des relations juives et israéliennes) au travers de la voix de sa vice-présidente, Eta Yudin pour nous informer des défis auxquels est confrontée politiquement, au sens large, notre communauté. En l’occurrence, son combat contre l’antisémitisme et contre les actions anti-israéliennes de BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions) sur les campus universitaires. La plus ancienne congrégation du Québec, fondée en 1768, la Spanish and Portuguese, fête ses 250 ans. Annie Ousset Krief nous donne dans ce premier article, un aperçu de cette célébration qui se déroulera toute l’année 2018. Notre collaborateur, l’historien Éric Yaakov Debroise nous parle de ces communautés juives oubliées du Québec qui ont existé en Estrie (Sherbrooke), dans les Laurentides (Sainte-Agathe-des-Monts, Val-David ou Joliette) ou encore en Abitibi-Témiscamingue (Val-d’Or, RouynNoranda ou Cadillac). Et Elias Levy s’entretient avec Marc Zaffran, de son nom de plume Martin Winckler, un médecin et auteur à succès qui a posé l’ancre à Montréal et nous propose son dernier roman. Le tout dans la rubrique Être juif et québécois. Dans Monde juif, nous avons retenu trois moments de l’actualité de ces derniers mois. Beaucoup de femmes, dans les pays occidentaux, ont réagi, après l’affaire du producteur américain Weinstein, en dénonçant les agressions dont elles ont été les victimes. Nous avons donc sollicité Gabriel Abensour pour une réflexion sur « Éthique juive et agressions sexuelles ». Natania Étienne nous propose un premier texte sur « Être Juif et Noir » après les événements racistes l’été dernier à Charlottetown (É.-U.). Quant à la jeune chercheure et artiste Miléna Kartowski-Aïach, elle poursuit sa réflexion sur les migrants qu’elle croise dans son quotidien.

la « Révolution des femmes dans le monde ultra-orthodoxe en Israël » – aspects qui risquent de changer à terme le paysage sociologique israélien. Sylvie Halpern nous offre, elle, un reportage inspirant sur « Les clowns d’Israël dans le monde hospitalier ». La culture sépharade est au cœur de notre magazine avec quelques rubriques… Dans Culture sépharade, Brigitte Dyan signe un article sur « Les Juifs de Tunis durant la Shoah ». Itinéraire de jeunes sépharades d’ici et d’ailleurs donne la parole à toute une jeunesse qui s’exprime sur son parcours et son identité. Gaelle Sebag nous narre ainsi son retour à l’étude juive sans pour autant abandonner son goût pour la littérature. Deux femmes sont à l’honneur, Kelly Castiel et Judith Privé, dans Coups de projecteurs sur nous autres. La première pour son parcours communautaire remarquable, nouvelle directrice générale des écoles Azrieli de Montréal, la seconde pour son parcours de thérapeute au service des aînés et sa création artistique. Judaïsme présente un entretien avec le franco-israélien, Shlomo Brodowicz, sur la traduction d’un ouvrage qui offre toutes les sources juives sur la centralité d’Israël pour le peuple juif. David Bensoussan nous relate une quête intrigante, « À la recherche de la Ménora (chandelier) du Temple de Jérusalem. » Et le spécialiste en kabbale Gérard Lahy nous propose une réflexion sur la fête de Hanoucah (uniquement sur Internet). Le pari du LVS est à la fois d’être un magazine en français de référence au Québec sur le monde juif d’ici et d’ailleurs, mais aussi, bien sûr, de répondre à sa vocation communautaire. C’est pourquoi la rubrique Vie communautaire est toujours mise en valeur, notamment, dans le nombre de pages qui lui sont consacrées. Les activités des départements de la CSUQ y sont déployées : Camp Benyamin, Voyage Yahad, Semaine de relâche, Golf, Tournoi de Tennis et Soccer, Mission des Bar Mitsvot, ALEPH, Hessed, etc. Enfin, la rubrique Elles et ils ont publié met l’accent, en quelques mots, sur des livres qui peuvent attirer votre attention alors que les recettes de Gilberte Cohen Scali et Jennifer Benchetrit closent notre magazine. À moins que vous ne le commenciez de droite à gauche – ces saveurs inaugureront alors votre lecture. Bonne fête de Hanoucah et au plaisir de vous retrouver aussi sur la version Internet de notre magazine sur lvsmagazine.com sur laquelle vous trouverez d’ailleurs des articles accessibles uniquement en ligne. Et sur notre page Facebook LVS-La Voix Sépharade pour tout commentaire sur votre magazine.

Sonia Sarah Lipsyc

LVS en vente chez Renaud-Bray

La culture juive et israélienne a toujours une place privilégiée dans le LVS. La journaliste israélienne Peggy Cidor, qui collabore régulièrement avec nous, nous informe de quelques aspects de MAGAZINE LVS

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MONDE JUIF

Éthique juive et agressions sexuelles

GABRIEL ABENSOUR

Par Gabriel Abensour En Israël depuis neuf ans, Gabriel Abensour a étudié cinq ans à la Yeshivat Hakotel avant de poursuivre des études de philosophie, économie et science politique à l'Université hébraïque de Jérusalem où il poursuit aujourd’hui en Histoire juive une recherche sur le judaïsme nord-africain des derniers siècles. Il est le créateur du site modern orthodox (www.modernorthodox.fr) et a fondé le Beit Hamidrash indépendant Ta-shma à Jérusalem.

5 octobre 2017. Un article du New York Times révèle au monde la triste « affaire Weinstein ». Lecélèbre magnat d'Hollywood est un prédateur sexuel. Au fil des jours, la liste de ses victimes s'agrandit et avec elle se brise un tabou. Le mot-clic ou hashtag #metoo s'empare de Twitter et on réalise que les harcèlements et agressions sexuelles n'épargnent aucun peuple, aucune classe sociale, peutêtre même aucune famille. Face à cette déferlante, nous proposons de présenter succinctement quelques aspects de la réalité israélienne sur ces thématiques et d'interroger notre tradition. Le judaïsme a-t-il quelque chose à apporter au débat sur les agressions sexuelles ? Le respect de la Loi juive serait-il un moyen de s'immuniser contre ces agressions ? Existe-t-il une façon juive d'éduquer les futures générations à un respect des êtres humains et à un contrôle des pulsions ?

leurs corps. De plus, nous savons aujourd'hui que 85 % des agressions sont commises par des proches et des membres de la famille de la victime2. Autrement dit, par des personnes dont il est quasiment impossible de limiter la présence. À cela s'ajoute le taux effrayant d'enfants, filles ou garçons, abusés sexuellement par des proches, des connaissances et parfois des maîtres. En Israël, un enfant juif sur six aurait subi un abus sexuel, selon une étude des professeurs Zvi Eisikovits et Rachel LevWiesel en 2013. Selon cette même étude, aucun secteur de la société juive n'est épargné et les chiffres ne sont pas moins importants chez les orthodoxes3.

Le mensonge apologétique : aucun segment de la communauté n’est épargné. La halakha, la Loi juive, serait-elle le meilleur moyen d'éviter les agressions sexuelles, notamment grâce à la pudeur vestimentaire (tsnyout) ou à la séparation des sexes ? L’affirmer relèverait de l’apologie et si chaque culture aime se croire immunisée des maux les plus universels, cette attitude n'en demeure pas moins mensongère et dangereuse. Cependant, bien que la religiosité d'un groupe et son taux de ségrégation sexuelle ne soient en rien des garants contre les agressions, comme nous le verrons ci-dessous, nous croyons qu'il est possible de dégager des principes éthiques spécifiquement juifs, pouvant aider les rabbins et éducateurs juifs à combattre les agressions sexuelles. La démarche est donc anti-apologétique : il convient, dans un premier temps, de reconnaître que les communautés juives ne sont pas plus protégées que les autres. Nous proposerons ensuite une façon juive de lutter activement contre ce phénomène.

Rajoutons encore une dernière catégorie particulièrement douloureuse pour le monde juif et sur laquelle il n'existe malheureusement pas de statistiques : les agressions sexuelles commises par des figures spirituelles sur leurs fidèles. Plusieurs affaires ont défrayé la chronique ces dernières années. En 2011, Mordechai Elon, rabbin populaire et charismatique du monde sioniste-religieux était accusé d'avoir agressé plusieurs de ses élèves mâles, lorsque ceux-ci, encore jeunes adolescents, venaient lui confier naïvement leurs doutes sur leurs orientations sexuelles4. En 2015, Ezra Sheinberg, kabbaliste célèbre de Safed, était accusé d'avoir violé douze femmes. Toutes étaient venues le trouver pour obtenir sa bénédiction5. En 2016, c'est Eliezer Berland, l'un des maîtres contemporains du judaïsme. Breslev, qui rentrait en prison pour avoir sexuellement abusé, à de nombreuses reprises, des femmes et des enfants de ses élèves6. Ces cas ne sont que les exemples les plus célèbres (et récents) d'abus sexuels accompagnés d'abus de pouvoir, infligés par des maîtres à leurs élèves des deux sexes.

Commençons par les faits. La pudeur vestimentaire et la ségrégation sexuelle protégeraient-elles les femmes de leurs potentiels agresseurs ? Non, répond une étude menée en 2009 par le Dr Avigaïl Mor, une chercheuse à l'Institut Tel-Haï (Israël), qui a comparé le pourcentage de femmes harcelées et agressées sexuellement au sein des sociétés ultra-orthodoxes et arabes du pays à celui des femmes israéliennes laïques. Dans les deux cas, le taux tourne autour de 65 % de femmes harcelées ou agressées. Ainsi, ni la pudeur ni la séparation entre les sexes ne sont des garants1. C'est sous-estimer la violence d'une agression sexuelle que de la réduire à une simple attirance, de laquelle les femmes pourraient se protéger précisément en cachant

Une conclusion s'impose : si la loi juive peut ériger quelques barrières, celles-ci ne suffiront jamais à stopper les agressions sexuelles, pouvant prendre les formes les plus sournoises et dangereuses. Pire encore, l'omerta pouvant régner au sein des communautés, motivée par la crainte de « salir » l'image du groupe, est un terreau fertile pour les agresseurs, sachant d'avance que le silence de leurs victimes leur est acquis. L'heure n'est plus à l'apologie, mais à l'éducation et à la sensibilisation. Sur ces deux points, le Talmud a moult réflexions pouvant être exploitées par les rabbins et éducateurs soucieux de réduire au maximum le taux d'agressions au sein des communautés juives.

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Le besoin d'une éthique juive Maïmonide nous apprend que la teshouva, la réparation morale à la suite d'une faute commise passe par quatre étapes : l'aveu, le regret, l'abandon de la faute et la prise de responsabilité pour le futur. L’introduction de cet article se focalisait sur l’importance de l'aveu et du regret. Acceptons les faits, ne les fuyons pas. Une fois ces étapes franchies, tentons de dégager quelques grandes lignes pour une éthique juive responsable, nous permettant de ne pas retomber dans les affres du passé. a) Réalisme : les pulsions sexuelles n'épargnent personne C'est un principe essentiel dans le Talmud : nul n'est digne de confiance en ce qui concerne les pulsions sexuelles7. Lucides sur la nature humaine, les sages du Talmud estiment que le désir sexuel est si fort, qu'aucun homme, aussi grand soit-il, ne peut prétendre le maîtriser complètement. Bien loin de déculpabiliser les agresseurs, ce principe vient mettre en garde les hommes en leur rappelant leur faiblesse et, par conséquent, l'importance de prendre ses gardes et d'éviter toute situation ambiguë ou glissante. Pareillement, si nul n'est digne de confiance, cela inclut également les éducateurs, les rabbins, les maîtres, aussi charismatiques soient-ils. Le judaïsme ne croit pas à la sainteté intrinsèque des hommes et nous rappelle que tous peuvent fauter. Anticipant le concept freudien de sublimation, le Talmud nous enseigne déjà que « tout celui qui est plus grand que son prochain, son mauvais penchant est aussi plus grand.8 » Le pouvoir du savoir, de l'enseignement, n'est pas un garde-fou, c'est au contraire un créateur de passions qu'il convient de connaître et de gérer au mieux. b) Éloge de la responsabilité masculine Une pratique tristement répandue est l'accusation de la victime. Bien loin d'être anecdotique, le psychologue américain Melvin Lerner a prouvé que celle-ci était avant tout un biais cognitif visant à nous rassurer9. Appelé « l'Hypothèse du Monde-Juste », ce biais cognitif traduit en fait notre volonté de croire que notre société ne souffre ni d'injustice ni de violence gratuite. Dès lors, comment accepter qu'un homme lambda puisse subitement agresser une parfaite inconnue? Pour se défendre, notre psyché procède à l'inversement des rôles : plutôt que d'accepter qu'un homme « normal » puisse être un agresseur, n'est-il pas plus simple d'imaginer que la victime » l'a bien cherché » ? Là encore, le Talmud a bien des principes éthiques à nous livrer. Il n'y a pas « d'érection masculine involontaire » nous dit le traité Yévamot10. Les puritains s'offusqueront de ces mots, nous y voyons au contraire une exigence totale de prise de responsabilité masculine. Bien que « nul ne soit digne de confiance » en ce qui concerne les pulsions sexuelles, chacun est capable de prendre ses responsabilités et ne peut jamais s'autoacquitter en invoquant des circonstances atténuantes. Rien chez la victime, que ce soit son habillement, sa conduite ou la situation, ne peut être une circonstance atténuante. L'homme est responsable en permanence de ses désirs et de ses pulsions. c) Briser l'omerta Si le rôle néfaste de l'omerta n'est plus à prouver, la briser demeure souvent bien difficile pour les victimes issues des communautés les plus soudées. À la peur du hiloul hashem, la profanation du Nom divin liée à l'opprobre que subirait la communauté, s'ajoute les réticences à se tourner vers les instances civiles, pourtant les seules capables de juger et punir les criminels11. Si ce double bâillon ne suffisait pas, il faut lui ajouter la punition, inconsciente ou pas, que bien

des communautés font porter aux victimes. Là encore, l'Hypothèse du Monde-Juste n'est pas absente et on préfère accuser une victime de diffamation injuste plutôt que d'accepter qu'une figure respectable et respectée, peut-être même le leader communautaire, ait pu agir de la sorte. Les mécanismes de défense psychologiques sont nombreux et nous ne prétendons pas les régler en un simple article. Cependant, à l'omerta ambiante nous proposons d'opposer l'injonction biblique « tu éradiqueras le mal qui se trouve en ton sein » (Deut. 17:7). Face au danger que représente un prédateur sur ses potentielles futures victimes, le hiloul hashem consiste justement à le laisser agir impunément et à blâmer sa victime. Étouffer un témoignage, faire taire une victime, c'est participer directement au prochain crime de l'agresseur. Vu sous cet angle, briser l'omerta devient un impératif religieux et moral catégorique, quel que soit l'identité de l'agresseur. Pour conclure Un texte talmudique connu des Maximes des Pères (4:2) enseigne : « Fuis la mauvaise action, car une bonne action en entraîne une autre et une mauvaise action en entraîne une autre ». Dans le cas des agressions sexuelles, cette règle est une réalité confirmée : étouffer une agression, protéger un agresseur ou faire taire une victime ne protège pas l'image de la communauté, mais au contraire, entraînera inévitablement une détérioration de la situation. Ainsi, de la façon la plus littérale qu'il soit, une mauvaise action en entraîne une autre. Nous ne sommes pas dupes quant à la possibilité de vivre au sein d'une société totalement protégée et épargnée par les crimes sexuels. Mais dénoncer, agir, éduquer restent les meilleurs moyens de réduire le phénomène autant que possible. Plus les membres d'une communauté s'y adonnent, plus la protection augmente et ainsi, une bonne action en entraînera une autre12.

1 Les résultats ont été publiés dans le volume numéro 7 du journal Souguyot 'Havratiot

Bé-israel, pp. 46-65. L'article est disponible par le lien suivant : https://lc.cx/NQc2 2 Ce chiffre est fourni par le centre israélien d'aide aux victimes d'agressions sexuelles.

Lien : https://www.1202.org.il/centers-union/info/statistics/general-data 3 Les résultats ont été publiés sur le site de la Knesset et sont disponibles par le lien

suivant : http://k6.re/ye2OW 4 https: //www.haaretz.com/israel-news/.premium-1.540216# 5 https: //www.haaretz.com/israel-news/.premium-1.706623 6 https: //www.haaretz.com/israel-news/.premium-1.734170 7 Traité Houlin 11b du Talmud de Babylone (T.B) 8 Traité Soucca 52a du T.B. 9 Melvin J. Lerner, Responses to victimizations and belief in a just world. Springer,1998. 10 Traité Yévamot 53b du T.B. 11 Notons le changement positif d'une partie du leadership ultra-orthodoxe, encourageant

les victimes à porter plainte. Le Rabbin Haïm Kanievsky, leader du monde lituanien israélien, a récemment souligné que porter plainte n'entravait en rien la loi juive. Lien : http://jewishcommunitywatch.org/blogSingle.php?id=124 12 Dans cette optique, à l'heure où nous bouclons cet article, nous avons le plaisir d'apprendre que la célèbre revue juive orthodoxe Tradition a consacré son dernier numéro aux agressions sexuelles. Le numéro peut être consulté en libre accès à : http://www.traditiononline.org/.

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La journée commémorative des réfugiés juifs des pays arabes et d’Iran

MARC ZILBERT

Par Marc Zilbert Avocat et traducteur, Marc Zilbert collabore actuellement comme enseignant et recherchiste à Aleph – Centre d’études juives contemporaines de la CSUQ

Le 30 novembre 2017, l’État d’Israël et des communautés juives du monde entier marqueront la 4e Journée de commémoration de l’exode et de l’expulsion des Juifs des pays arabes et d’Iran. Des quelque 900 000 Juifs vivant en terre arabo-islamique au début du siècle dernier, il ne reste aujourd’hui que moins d’une dizaine de milliers. Ces émigrés et leurs descendants, qui ont élu domicile aux quatre coins du globe, constituent cependant environ la moitié de la population de l’État d’Israël. Pendant des décennies, cet exode n’a fait l’objet d’aucune reconnaissance officielle. Enfin, le 24 juin 2014, le Parlement israélien (la Knesset) adopta une loi instituant cette journée de rappel et de commémoration, dans le but d’encourager une prise de conscience internationale1 quant au sort de ces émigrés juifs oubliés. Or, d’un point de vue juridique et politique, le nerf de la guerre concernant ces émigrés est la question de leur statut de réfugié. La question du statut de réfugiés des émigrés juifs La question du statut de réfugiés des émigrés juifs des pays arabomusulmans a été soulevée pour la première fois, dans les années 1970, par l’Organisation mondiale des Juifs des pays arabes (WOJAC), fondée à Tel-Aviv en 19752. WOJAC avançait que la Résolution 242 du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies, dont l’article 2 (b) affirme la « nécessité de réaliser un juste règlement du problème des réfugiés » se réfère à tous les réfugiés impactés par le conflit, Juifs et Palestiniens, d’où la nécessité de revendiquer le statut de réfugié pour les émigrés juifs. En 1999, WOJAC a mis fin à ses activités. Trois ans plus tard, Justice pour les Juifs des pays arabes (JJAC) vit le jour à New York. Lors de la Conférence d’Annapolis en 2007, JJAC présenta des documents onusiens qui, selon elle, démontrent que les pays de la Ligue arabe avaient, depuis 1947, planifié et appliqué un programme de persécution des communautés juives locales. Est un réfugié selon l’article 1 (A) (2) de la Convention du 28 juillet 1951 de l’Organisation des Nations Unies relative au statut des réfugiés : « [toute personne] qui, craignant avec raison d'être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette 20

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crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays; ou qui, si elle n'a pas de nationalité et se trouve hors du pays dans lequel elle avait sa résidence habituelle, ne peut ou, en raison de ladite crainte, ne veut y retourner. 3 » Ainsi, en raison notamment de la persécution étatique que ces émigrés juifs ont subie, JJAC avance qu’il convient de leur conférer le statut de réfugiés en vertu de cet article. Toutefois, l’Assemblée générale (AG) de l’ONU n’a jamais adopté de résolution leur conférant ce statut. En 2008, à la suite des efforts de lobbying de JJAC, la Chambre des représentants des États-Unis adopta une résolution non contraignante4 affirmant la nécessité de conférer aux émigrés juifs le statut de réfugiés selon la Convention relative au statut des réfugiés, et d’établir un fonds d’indemnisation visant à compenser les réfugiés palestiniens et juifs pour toute perte ou dommage matériel qu’ils auraient subi. En mars 2014, le gouvernement canadien a reconnu aux émigrés juifs, déplacés depuis 1948, le statut de réfugiés, et ce, afin « d’assurer la reconnaissance juste et équitable de toutes les populations de réfugiés découlant du conflit israélo-arabe »5. Afin de mieux saisir le bien-fondé de cette reconnaissance, et les causes de l’exode des Juifs des pays arabo-musulmans, un aperçu historique s’impose. Nous ne développerons toutefois que deux exemples (l’Égypte et l’Irak). Le 30 novembre 1947 Le 29 novembre 1947, l’AG de l’ONU approuva le plan de partage de la Palestine prévoyant la division de celle-ci en trois entités distinctes, soit un État juif, un État arabe et une zone (Jérusalem et ses banlieues) internationale. Le lendemain, il y eut perpétration, dans certains pays arabes, d’actes de violence populaire prenant pour cible les communautés juives locales, ainsi que profération, par certains leaders politiques arabes, de menaces à l’encontre de ces mêmes communautés. Ainsi, si la date du 30 novembre a été retenue par la Knesset, c’est pour évoquer le souvenir des événements de cette journée, qui entraînèrent l’intensification de l’exode des Juifs des pays arabo-musulmans, notamment de l’Égypte, du Maroc et de l’Irak. L’Égypte Vers 1922, l’Égypte comptait quelque 75 000 Juifs. L’antisémitisme en Égypte a des racines profondes : par exemple, en 1844, 1881 et 1902, des Juifs d'Alexandrie ont été accusés de crimes rituels. Au cours des années 1940, avec la montée du nationalisme, la situation des Juifs égyptiens se détériora.


MONDE JUIF

Dès 1945, les Juifs d’Égypte ont fait l’objet de mesures discriminatoires, dont leur exclusion de la fonction publique et la mise sous surveillance des écoles juives pour égyptianiser et arabiser leurs programmes. En 1947, le gouvernement exigea des sociétés commerciales que 75 % des employés soient de « véritables » Égyptiens (arabes ou musulmans) et conséquemment, une majorité d’employés juifs perdirent leur emploi. En 1950, les Juifs tentant d’émigrer se sont vus retirer leurs passeports. Entre 1945 et 1952, dans plusieurs villes égyptiennes, des émeutes, des agressions et des attentats à la bombe prirent pour cibles les Juifs, causant la mort de dizaines d’entre eux. Et des milliers de Juifs furent internés. Suivant la création de l’État d’Israël en 1948, il y eut des attentats à la bombe et des émeutes dans des quartiers juifs qui tuèrent plus de 70 Juifs et en blessèrent plus de 200. En juin 1948, il devint illégal pour les Juifs de quitter l’Égypte pour Israël et des saisies de propriété eurent lieu. En 1956, à la suite de la campagne de Suez, une proclamation fut publiée affirmant l’adhésion au sionisme de tous les Juifs du pays et promettant de les expulser sous peu. Dans le sillage de cette proclamation, quelque 25 000 Juifs quittèrent l'Égypte, certains involontairement, d’autres volontairement, à condition d’avoir d’abord signé une déclaration affirmant le caractère volontaire de leur départ et acceptant la confiscation de leurs biens. Après la guerre de 1967, l’État égyptien effectua de nouvelles confiscations. Résultat : de nos jours, la communauté juive égyptienne compte moins de cent membres. L’Irak Dans la première moitié du siècle dernier, l’Irak comptait quelque 135 000 Juifs. Dès les années 1930 se manifestèrent au sein du gouvernement et d’une partie de la population des tendances pronazies, ultranationalistes et antisémites qui affectèrent très sérieusement les Juifs irakiens. Durant ces années, le roi d’Irak développa des rapports cordiaux avec l’Allemagne nazie. En 1937, le chef des Jeunesses hitlériennes, alors qu’il était reçu par le roi, invita une délégation irakienne au congrès du parti nazi de septembre 1938. En 1940, le premier ministre Rachid Ali négocia son soutien à Hitler contre celui de l'Allemagne à l'indépendance des États arabes. Il dut démissionner en 1941. En avril 1941, un coup d'État chassa le régent d'Irak. Rachid Ali reprit alors le pouvoir. Entre la fuite de Rachid Ali et le retour du régent, au mois de juin, les Juifs profitèrent du fait d’être rassemblés le jour de la fête juive de Chavouot pour célébrer également la chute

du gouvernement proallemand de Rachid Ali et le retour du régent Abd al-Ilah. En réaction à cette célébration, il y eut un pogrom (le farhoud) à l’occasion duquel, en plus des viols et des pillages, 135 à 180 Juifs périrent et plus de 500 furent blessés. Un millier de Juifs quittèrent alors l'Irak, la plupart pour l'Inde. À partir de 1947, de nouvelles mesures anti-juives furent appliquées : interdiction d'acheter des terres aux Arabes et dépôt de 1 500 livres sterling pour voyager à l'étranger. À la suite de la création de l’État d’Israël en 1948, les fonctionnaires juifs furent congédiés et les Juifs perdirent le droit de voyager à l’étranger et de transférer des devises. En 1950, une loi de dénaturalisation fut promulguée, ce qui permit aux Juifs d'émigrer. L’année suivante, les Juifs « dénaturalisés » furent privés de leurs biens. L'État d'Israël organisa alors une opération par laquelle la majorité des quelque 110 000 Juifs irakiens trouva refuge en Israël. Dès 1952, il ne restait que quelques milliers de Juifs en Irak qui durent faire face à une hostilité étatique et populaire croissante. Résultat : de nos jours, il y a moins de 50 Juifs en Irak. La morale de cette histoire Dans ces pays, il y eut victimisation des Juifs par l’État et une partie de la population, tous deux motivés par un antisémitisme ou un nationalisme ou un antisionisme qui a précédé la création de l’État d’Israël et que le conflit arabo-israélien est venu exacerber. Conséquemment, si la vaste majorité des Juifs égyptiens, et irakiens ont quitté leur pays natal, c’est probablement, dans bon nombre de cas, qu’ils craignaient, avec raison, d’être persécutés du fait de leur religion (Judaïsme) ou de leur appartenance à un groupe social (communauté juive) ou de leurs opinions politiques (sionisme). Ces émigrés juifs auraient donc de bonnes raisons de ne pas vouloir rentrer vivre dans leur pays d’origine, même s’ils le pouvaient. Ainsi nous paraît-il raisonnable de leur reconnaître le statut de réfugiés au sens de la Convention de l’ONU relative au statut des réfugiés. Bien que l’Égypte et l’Irak figurent parmi les cas les plus flagrants et que l’expérience des communautés juives a varié d’un endroit à l’autre, il n’en demeure pas moins que les Juifs connurent des difficultés comparables dans l’ensemble des autres pays arabo-musulmans. Ainsi ces pays se sont-ils vidés, eux aussi, de leurs Juifs : Vers 1948, Aden comptait 8 000 Juifs, l’Algérie 140 000, le Liban 5 000, la Libye 38 000, le Maroc 265 000, la Syrie 30 000, la Tunisie 105 000 et le Yémen 55 000. De nos jours, le Liban ne compte plus que 40 Juifs, le Maroc 3000, la Syrie moins de 50, la Tunisie 1 000 et le Yémen 100. Pour ce qui est d’Aden et de la Libye, ils n’en comptent plus un seul.

1 Shmuel Trigano, « Réfugiés juifs du monde arabe : Que célèbre-t-on en ce jour du souvenir ? », The Times of Israel, 21 décembre 2014,

http://frblogs.timesofisrael.com/refugies-juifs-du-monde-arabe-que-celebre-t-on-en-ce-jour-du-souvenir/. 2 Voir : Yehouda Shenhav, « Ethnicity and National Memory : The World Organization of Jews from Arab Countries (WOJAC) in the Context of the Palestinian National Struggle »,

British Journal of Middle Eastern Studies, Vol. 29, No 1 (Mai 2002), p. 27-56. 3 Voir : http://www.unhcr.org/fr/4b14f4a62 4 H.Res. 185 (110th) : Expressing the sense of the House of Representatives regarding the creation of refugee populations in the Middle East, North Africa, and the Persian Gulf

region as a result of human rights violations, 1er avril 2008, https://www.govtrack.us/congress/bills/110/hres185/text#. 5 Réponse du gouvernement – 8512-412-3 – Chambre des communes du Canada, Réponse du gouvernement au premier rapport du Comité permanent des affaires étrangères

et du développement international intitulé « La reconnaissance des réfugiés juifs du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord » http://www.noscommunes.ca/DocumentViewer/fr/41-2/FAAE/rapport-1/reponse-8512-412-3

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NATANIA ÉTIENNE

Tous les Juifs sont Noirs Par Natania Étienne Natania Étienne, née Feuerwerker, a fait son « alyah » sa montée en Israël en 2015 et vit à Bat Yam. Elle continue de diriger les Éditions du Marais à Montréal, veuve de l'écrivain judéo-canado-haïtien Gérard Étienne, elle est journaliste, blogueuse, écrivaine, enseignante, membre de la synagogue TBDJ (Montréal), elle a cinq petits-enfants.

Le titre fera sursauter certains. Cela d’autant plus que la prospérité aidant, quatre générations après la Shoah, l’image que les Juifs ont d’eux-mêmes a changé, oubliant leur statut millénaire de minoritaires. Comme l’Histoire n’est plus étudiée avec un sens critique, les jeunes sont plus préoccupés par les modes et les derniers cellulaires. On ne peut pas les blâmer, puisque c’est ce que les adultes leur offrent.

permettait de surmonter mon angoisse (une grande partie de ma famille proche avait été tuée par les nazis) : « Que faisait votre père ou votre grand-père pendant la guerre ? » Jusque-là, je n’avais reçu que des réponses surprenantes, tous, selon leurs descendants avait été atteints de problèmes de santé divers et n’avaient pas participé aux massacres.

Qu’ils s’appellent Samuel Goldbloom (le grand-père de l’ancien ministre Victor Goldbloom) ou Fiby Bensoussan (l’auteure de Marrakech à Montréal), la génération qui est venue au Québec a su s’intégrer avec courage, a su lutter et a voulu que ses enfants reçoivent ce qu’il y a de mieux. Le choc est arrivé soudain cet été : Charlottetown (É.-U.), la rue qui soudain publiquement associe Juifs et Noirs avec la vieille haine ancestrale hurlant des propos racistes et vociférant « les Juifs ne nous remplaceront pas », à Berlin l’arrivée de 80 députés aux relents hitlériens du parti d’extrême-droite l’AfD au Bundestag. Sur les réseaux sociaux, c’est l’étonnement généralisé. N’avait-on pas répété la formule Jamais plus. Pensait-on vraiment que cela suffirait ? L’effort généralisé a été l’intégration (nous dirons l’assimilation).

Je parle yiddish une langue proche de l’allemand et comprends que la dame ne traduit pas. Je demande pourquoi. Elle répond énervée : « Parce que je vis ici, toi tu ne fais que passer. » J’ai répondu : « Je parlerai yiddish, la langue du peuple décimé dont je suis l’une des survivantes, lui parlera allemand, nous nous comprendrons. » Quand il a entendu ma question, il a ri : « Madame, dit le frère de l’hôte, les grands peuples ont anéanti les petits peuples, et le fait que nous ayons massacré les Juifs et les ayons pratiquement fait disparaître est la preuve de la grandeur de l’Allemagne. Les Romains ont détruit les Gaulois, les Mayas eux l’ont été par les Espagnols, nous nous sommes chargés des Juifs. » (La dame respirait péniblement) et moi obstinément, j’ai reposé ma question : « Que faisait votre père durant la Deuxième Guerre mondiale ? » Il m’a répondu calmement : « Il est mort pour Hitler dans la Wehrmacht durant la retraite de Russie. » Ayant retrouvé mon sourire, je dis : « Je sais qui a tué votre père. » Déstabilisé, mais ironique il clame : « Comment pouvez-vous le savoir ? » J’ai répondu : « Ma tante Rose Gluck (train 72) était à Auschwitz la chef d’un groupe de femmes chargées de tricoter des chaussettes pour les soldats allemands, elle s’assurait que toutes faisaient des noeuds dans le fond. Votre père a porté les chaussettes de ma tante, il est mort sur le bord d’un chemin, les pieds gelés. Monsieur, il ne faut pas sousestimer les petits peuples même au plus profond de la souffrance, il leur reste leur génie. »

Au siècle de la technologie, quelles que soient les tendances religieuses, l’influence du monde extérieur est ultra présente avec ses ouvertures et ses préjugés. Ironiquement, grâce au vieil antisémitisme latent, sans s’en rendre compte, les Juifs de la nouvelle génération continuent à garder fermement des liens entre eux, les portes du ghetto sont invisibles, mais présentes. Souvent ils tiennent à montrer leur générosité au monde extérieur, ce que l’on appelle le Tikoun Olam, on a pu voir le travail dévoué de l’association humanitaire israélienne, Zaka en Haïti en 2010. Le soir rentrés chez eux satisfaits, ils oublient que la barrière est là. C’est en Allemagne, en 1990, que j’ai personnellement compris qu’il ne suffisait pas que le Hohschule fur Judische Studien (le Centre d’Études juives de Heidelberg) avec pour recteur le Professeur Julius Carlebach ait ouvert ses portes. Celui-ci nous avait d’ailleurs régalés d’un Shabbat inoubliable, avec des zemirotes1, chantées avec une ferveur jamais retrouvée depuis. Pourtant le monde extérieur n’avait pas vraiment changé, mais pris les couleurs du nouvel environnement. Il y avait ce qui se dit en public et en privé. Au cours d’une réception offerte en Allemagne en l’honneur de l’écrivain Gérard Étienne, alors que je parlais à l’un des invités, l’hôte de la réception a demandé à sa compagne Évelyne Lied s’il devait chasser son frère de la fête. Connaissant ce dernier, il craignait qu’il fasse des affirmations risquant de me choquer. Une Française a alors accepté de traduire la question, qui me 22

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C’est aussi à Heidelberg en Allemagne que Frauke Gewecke la professeure qui nous avait invités nous a reçus chez elle. Elle faisait étudier à ses étudiants La Reine Soleil Levée de Gérard Étienne. Le souffle court, les yeux exorbités, elle m’a confié : « Mon père était SS, il est dans la chambre contiguë, il reçoit encore des journaux pros nazis; chaque matin je le lave, mais je ne le rase plus. Je lui apporte un miroir, lui montre son visage en lui disant : Père, regarde ta longue barbe, tu ressembles à tes victimes. Assis en fauteuil roulant, il ne peut réagir. » À cet instant, j’eus la certitude que je préférais être une fille de victimes plutôt que de coupables. Il y a eu ma découverte des boutiques d’antiquité qui vendaient des bougeoirs en argent, évidemment, fruits de pillages durant l’époque


MONDE JUIF

« Notre langue et notre culture auraient eu le sort de la pierre de la Rosette, n'eussent été nos sacrifices, notre langue notre culture, notre foi serait devenue des hiéroglyphes »

de la Shoah. Plus tard, j’ai croisé la jeune fille qui s’est enfuie quand elle a su que nous étions Juifs, son oncle était réfugié en Amérique latine. Et la vieille dame de 92 ans qui a pleuré en nous emmenant sur les ruines d’une synagogue encore debout. Au coin de la rue, les commerçants prétendaient ne pas savoir qu’elle existait. Elle nous a dit que petite fille, elle allumait la lumière à la synagogue les jours de Shabbat. Mais partout, il suffit que le temps passe pour que l’oubli s’installe. À Sousse, en Tunisie, un jour de shabbat, les jeunes dans la rue ne pouvaient pas nous aider à trouver la synagogue, ils ne connaissaient pas ce mot et se sont tournés vers un vieillard qui a expliqué que c’était à deux pas de là. Une civilisation éradiquée en l’espace d’une génération. Alors que la petite Jérusalem du sud, l’ancienne Salonique a vu détruire son cimetière et des siècles de culture juive riche et vivante par les nazis, l’on s’est dépêché de mettre au musée quelques pierres tombales brisées et de construire l’université sur ce lieu. Et en Amérique n’a-t-on pas été épargné ? Voyons, dans les années soixante dans l’Ohio il y avait des affiches proclamant : « Interdit aux Noirs, aux Juifs et aux chiens. » Et les universités canadiennes et américaines avaient des quotas empêchant les Juifs de faire des études dans des carrières professionnelles. Certains changeaient de noms, d’autres se convertissaient ou partaient à l’étranger étudier pour surmonter les barrières. Le sociologue André-Marcel D’Ans a écrit que les Noirs étaient les colonisés de l’extérieur, par contre à l’intérieur les Juifs subissaient le même sort. C’était évident à l’époque des Mellahs ou des Ghettos. Cela confirme le fait que les Juifs n’ont jamais été Blancs, un concept inventé pour justifier toutes les exploitations. Et le Juif a endossé longtemps le choix de sa différence pour exister. Il faut visiter le ghetto de Bologne en Italie dont la ruelle principale du ghetto juif s’appelle via Del Inferno (le nom ne nécessite pas de traduction en français). L’entrée débouche sur le parvis d’une église. On imagine que les chauds dimanches d’été les Juifs ne pouvaient pas sortir du ghetto. Une des meilleures illustrations du courage que représentait le choix de rester fidèle aux traditions ancestrales ou de quitter le costume ridicule et l’étouffant ghetto et de s’agenouiller pour jouir de l’espace et être intégré. Le respect de soi, le courage pour la continuité de l’Alliance a été ce qui a préparé la création de l’État Israël et la possibilité de l’affirmation de

notre foi dans la modernité. Notre langue et notre culture auraient eu le sort de la pierre de Rosette, n’eussent été nos sacrifices, notre langue, notre culture, notre foi seraient devenues des hiéroglyphes. En Israël, surtout et aussi dans la diaspora les différences s’estompent. Il y a deux générations, les jeunes gens de Meknès étaient encouragés à épouser des jeunes filles de leur milieu, celles venues d’une autre ville étaient considérées comme des étrangères. Heureusement, les mouvements de population et le côté positif des nombreux exils ont commencé à gommer les incompréhensions. Les juifs algériens, brésiliens, égyptiens, éthiopiens, français, grecs, haïtiens, hongrois, indiens, italiens, iraniens, marocains, ouzbèques, polonais, russes, sud-africains, tunisiens, turcs, ukrainiens pour ne citer que quelques-unes des nations représentant le peuple qui s’est retrouvé enfin. Avec eux, tous ceux qui se sont joints au peuple d’Israël célèbrent leurs différences et ce qui les unit. Il y a à peine deux générations, un mariage entre Juifs français et Juifs polonais était improbable. Est-il trop tôt pour affirmer que tous les Juifs sont Noirs? Le train 73 a emmené mon oncle le docteur Salomon Gluck et le père et le frère de Simone Weil vers un des destins les plus atroces, seul train parti vers Kaunas ou Kovno en Lituanie. Dans le fort IX de cette cité, quelques-unes des pires exactions ont été commises. Eve Line Blum a recueilli les documents sur les près de 900 Français qui ont subi cette tragédie, seuls 23 survivants ont pu témoigner. Parmi les victimes on découvre qu’elles sont d’origine de Salonique, de Pologne, d’Alsace, de Lorraine, d’Autriche, d’Allemagne, de Turquie, du Maroc, d’Algérie, de Suisse, d’Irak. Les nazis ont maintenu méticuleusement en détail les informations sur leurs victimes. Ainsi sont connus les adresses, les métiers et les lieux de naissance des hommes qui ont fait partie de ce convoi. La désolante liste, témoigne que religieux ou non, riches et pauvres, de partout ashkénazes et sépharades, ils sont partis dans le même train dans la même direction. Alors que le métissage devient la norme, nous sommes des Juifs Noirs parce que nous assumons nos différences, ce qui nous rassemble et fait de nous un peuple riche grâce à sa diversité.

1 Zemirotes : chants folkloriques, psaumes, poèmes.

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Des artistes israéliens mizrahi* en quête à Paris : le marché place de la Réunion ou le chemin d'un monde perdu

MILÉNA KARTOWSKI-AÏACH

Par Miléna Kartowski-Aïach Miléna Kartowski-Aïach, est diplômée en philosophie, socioanthropologie des religions, de l’école des arts politiques de Sciences Po Paris et poursuit un doctorat en anthropologie. Artiste, metteure en scène, auteure et chanteuse, elle développe depuis plusieurs années un théâtre laboratoire engagé en relation avec ses recherches. Elle sera en résidence au SenseLab de l’Université Concordia à Montréal à partir de janvier 2018. Ces derniers mois, le dimanche en matinée, près de chez moi, la même scène s’est reproduite. L’ai-je provoquée ? Est-elle venue à moi ? Est-ce un éternel recommencement ? Comment interpréter ce retour du même ? Toujours sur le fil de l’émotion... Place de la Réunion, à quelques rues de là où j’ai fait mes premières classes, au cœur d’un quartier populaire et mixte du 20e arrondissement de Paris, qui se gentrifie à grands pas, se tient tous les dimanches un marché cosmopolite. Les marchands haranguent les foules pendant que les voisins et familles se délectent de leurs victuailles au café, sur un coin de table durement gagné, en terrasse, toujours un œil sur les mets mitoyens. Le poulet fermier côtoie les accras antillais, les msemmens 1 marocains et la burrata 2 italienne. Un vent de paix délicieux souffle sur ce marché où le corps et l’esprit ne font plus qu’un, au cœur de cette cartographie réconciliée des trésors gustatifs du monde. Un havre éphémère où j’aime errer, car il n’y a plus de frontières et les empêchements sont rares d’un étal à l’autre. C’est là que j’aime donner rendez-vous à des amis israéliens de passage, qui souhaitent découvrir la ville lumière dans toute sa multiplicité. Nous nous asseyons en terrasse, au coude à coude avec les autres affamés, et nous commandons un premier café. Attirés par les mélopées des commerçants, mes amis reconnaissent immédiatement les accents voluptueux venus d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Ils s’empressent alors d’aller au-devant de ces voix familières. Les mangues sautent, disparaissent, s’ouvrent et se dégustent, juteuses à souhait. Le marchand magicien lance ses trophées tout en entonnant un mawwal 3 entrecoupé du prix, qui devient lui aussi délicieux. Mon ami, un sac de Haïfa en bandoulière où il est écrit « je t’aime » en arabe, ne résiste pas au marchand et succombe aux fruits. Je demande à l’interprète d’où vient-il et il me répond d’Égypte. Mon ami se hâte d’ajouter en français que lui aussi est Égyptien. Et le marchand de lui demander « d’où en Égypte » ? Silence. J’entends ces questions fuser dans la tête de mon ami : « Que faut-il lui répondre ? Que mes parents sont d’Alexandrie et du Caire, mais qu’ils n’ont jamais pu retourner chez eux ? Que je rêve de l’Égypte sans n'y être jamais allé ? Que je ne suis pas véritablement Égyptien ? Mais une partie de moi vient de là-bas… Et s’il me demande de quel quartier je viens, je serai alors bien incapable de lui répondre. Et s’il reconnaît mon accent. Ai-je un accent israélien lorsque je parle français ? Mon arabe est trop brisé pour que je m’y risque. Suis-je pris au piège de mon désir ? Jusqu’où puis-je aller ? Qu’ai-je fait de mal ? D’où vient cette peur qui me saisit ? Et si, et si… »

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Je tente de briser la glace en demandant au commerçant d’entonner Oum Kalthoum, mais les ventes s’enchaînent et le répertoire de la diva sacrée demanderait plusieurs heures devant nous. Forts de nos premiers achats, nous retournons toujours à la même terrasse où les huîtres, cette fois, se mangent par panier. Mon ami, qui a trouvé en connaissance de cause un logement à Belleville, voudrait explorer, non pas le centre historique parisien, mais les derniers soubresauts du quartier juif tunisien de Belleville. Il a déjà tenté d’aller dans le bouiboui cacher djerbien de Château-Rouge, chez Guichi, et je me demande comment il en a appris l’existence, puisque seuls les connaisseurs et les nostalgiques connaissent cet antre. Sa carte Google sous les yeux, je lui soumets un parcours qui débute rue Dénoyez où se trouve la piscine Alfred Nakache. Tout d’abord, à côté du restaurant « Le soleil de Tunis » qui vient de fermer et où les brunchs musicaux en judéo-arabe faisaient la joie du quartier; il faut aller visiter le « local ». Le « local », c’est quelques tables et un bar où les vétérans juifs de la goulette jouent aux cartes tout en s’insultant en arabe. Il y a encore quelques années, la boukha y coulait à flots et les femmes chantaient et dansaient, puis scandaient des youyous qui ébranlaient la rue. Aujourd’hui, ils ont le projet d’ouvrir le local au public boboisé de la rue, en y commercialisant de l’hydromel. Mon ami marque d’une étoile jaune sur son plan digital les hauts lieux de la tunisianité et évoque déjà les étapes de son périple rue Dénoyez. La Tunisie, il aimerait la visiter, mais il me dit qu’avec son passeport israélien, c’est impossible. J’évoque le pèlerinage de la Ghriba 4 à Djerba chaque année, où les visas sont plus facilement accordés aux Israéliens. Il s’empresse de vérifier les dates et de les noter, toujours sur son agenda digital. Il vient d’achever son dossier en vue de l’obtention du passeport portugais. Il espère que ce sésame lui ouvrira les portes du Maghreb et du Moyen-Orient. Si seulement il pouvait avoir un autre passeport… Si seulement il pouvait traverser le Moyen-Orient du nord au sud, comme ses grands-parents syriens et irakiens le faisaient naguère en train. Ce voyage, il le fait dans ses dessins, qui n’ont pas de limites. Il les territorialise où il veut sans risquer sa vie. Son coup de crayon agite les lignes de démarcation et il fait parler avec brio ses personnages en judéo-arabe. Il a soif de cette partie du monde qui lui est interdite, et il tente de la peupler autrement. Mais la tristesse l’emporte sur la création. Jusqu’à quand sera-t-il refoulé du sol où les siens sont nés? Pour lui, ce n’est pas du passé, mais un besoin vital et impérieux du présent. Il doit aller dans ces terres interdites pour comprendre qui il est. Presque midi. Il me demande où déjeuner. J’énumère les multiples options à commencer par les trésors du marché. Mais il m’arrête lorsque je parle d’une cantine perse où des amis réfugiés iraniens chantent


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« Ma chance d’être née dans un pays, dans un quartier, où le monde était à ma porte, sans qu’aucune langue et culture ne soit prohibée. »

Dessins de Dotan Moreno

chaque semaine. Je l’y conduis, et retrouve avec plaisir la patronne qui, elle aussi, a dû quitter son pays au moment de la révolution. Mon ami jubile, un bout d’Iran, un bout de ce monde qui ne se révèle que par bribes et souvent loin d’Israël. Une terre gustative qui ne demande qu’à être embrassée, et qui s’offre à défaut en dépit des frontières et des interdits. Dans cette petite cantine iranienne, j’ai souvent conduit des amis israéliens artistes,originaires du Moyen-Orient et du Maghreb, après de longues discussions passées place de la Réunion. Je me souviens d’une amie qui arpentait le marché avec bonheur en parlant arabe brillamment avec les commerçants à défaut de parler français. Puis, toujours à cette même terrasse, elle évoquait sa grand-mère perse qui vivait sûrement ses derniers jours en Israël et éclatait en sanglots. « Safta (mamie), ne retournera jamais au pays natal… ». Cette phrase la déchirait, car elle savait qu’elle aussi ne pouvait fouler le sol iranien. Son Iran, c’était celui des plats de sa mère en Israël, des Iraniens rencontrés à Paris, des berceuses en écho sur le bout de la langue. Sur la place du marché, des amis artistes Mizrahi israéliens se sont succédé, et sur cette terrasse protégée, en buvant un allongé, ils ont pleuré les lignes de séparation qui les empêchent d’advenir. Ces pays interdits et pourtant si proches, ils les pénètrent par les territoires de l’art, mais aussi par la chair des mets. La place de la Réunion, seraitelle un lieu de révélation, où la fontaine, tarie depuis bien longtemps, recueille les larmes des jeunes âmes blessées qui se sentent exilées? Ces dimanches matin-là, j’ai compris la chance que j’avais. Celle de vivre malgré tout dans un pays libre et ouvert, d’où je peux aisément traverser les frontières. Ma chance aussi en tant que juive de posséder un passeport français et de pouvoir ainsi explorer le Maghreb et le Moyen-Orient. Ma chance d’être née dans un pays, dans un quartier, où le monde était à ma porte, sans qu’aucune langue et culture ne soit prohibée. La chance d’avoir grandi proche de l’Afrique du Nord et d’avoir toujours entendu la langue arabe, sans qu’elle ne devienne l’idiome de l’ennemi. La chance de pouvoir être multiple sans qu’aucune limite ne me soit imposée. La chance de pouvoir choisir en toute liberté qui je veux être, et d’épouser les paradoxes de l’identité. Cette chance, mes amis mizrahi israéliens la cherchent, tentent de la créer pour un jour pouvoir la provoquer. Ils sont juifs et parlent arabe, ils sont israéliens, mais aussi iraniens et égyptiens. Ils sont des Levantins et réclament ce droit. Un pied en Irak et un autre à Paris, tout en vivant à Jérusalem. Et si cela devenait possible? Peut-être que cela commence place de la Réunion, face au marchand-chanteur égyptien tout en refaisant le monde autour d’un café noir sans sucre.

Larmes noires

* Mizrahi : Terme utilisé en Israël pour désigner les Juifs originaires du Moyen-Orient et du Maghreb.

1 Msemmen : Sorte de crêpe feuilletée, spécialité culinaire du Maghreb. 2 Burrata : Fromage italien fait à partir de mozzarella avec un cœur crémeux,

originaire des Pouilles. 3 Mawwal : Il s'agit dans la musique arabe traditionnelle d’une improvisation vocale

non rythmée qui précède la chanson. 4 Pèlerinage de la Ghriba : La Synagogue de la Ghriba, située sur l’île de Djerba,

fait l'objet d'un pèlerinage annuel, à l'occasion de la fête juive du Lag Ba’Omer, rassemblant plusieurs milliers de pèlerins.

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Entrevue avec François Legault, chef du parti Coalition Avenir Québec (CAQ)

ELIAS LEVY

Par Elias Levy François Legault, fondateur et chef de la Coalition Avenir Québec (CAQ), a accordé une entrevue à La Voix sépharade. Entretien à bâtons rompus avec une figure incontournable de la scène politique québécoise dont la formation politique est sur les chapeaux de roues ces jours-ci.

D’après les résultats d’un récent sondage (réalisé pour le journal Le Devoir par la firme Léger entre le 23 et le 25 octobre derniers), la CAQ a le vent en poupe. Ce coup de sonde place votre parti en tête en engrangeant 34 % des intentions de vote. Un résultat qui vous permet même d’espérer une majorité à l’Assemblée nationale du Québec. On suppose que vous exultez ? Les sondages, qui sont aléatoires, me rendent dubitatif. La prudence est de mise, surtout quand on sait que les prochaines élections générales n’auront lieu que dans onze mois. Cependant, je pense que les résultats de ce dernier sondage envoient un message explicite au gouvernement libéral de Philippe Couillard et au Parti Québécois (PQ). J’interprète ces résultats comme un signe d’appréciation de la part de la population du Québec du travail accompli par la CAQ, et aussi comme une sanction à l’endroit du gouvernement libéral et du PQ. Le gouvernement libéral au pouvoir depuis quatorze ans, à l’exception d’une parenthèse de dix-huit mois, est vraiment usé. Dix-sept ministres du gouvernement Couillard faisaient déjà partie du gouvernement de Jean Charest. Du côté du PQ, quand j’étais membre de ce parti, je suis arrivé à la conclusion que les Québécois ne souhaitent pas la souveraineté du Québec. Le problème du PQ, c’est vraiment l’article 1 de son programme, qui préconise ardemment la souveraineté du Québec. Nous, à la CAQ, l’article 1 que nous avons adopté est très clair : jamais un gouvernement élu de la CAQ ne tiendra un référendum sur la souveraineté du Québec. Je pense que c’est ce que souhaitent aujourd’hui la grande majorité des Québécois. Notre seule priorité doit être de mieux faire en économie, en éducation et en santé. Je pense que les Québécois apprécient nos propositions dans ces trois domaines fondamentaux. Ce sont donc vos trois grandes priorités. Absolument. Nous devons tabler sur l’économie, pour remettre plus d’argent dans le portefeuille des familles, l’éducation, on veut instaurer des maternelles 4 ans gratuites, et la santé, en permettant à chacun des 8,3 millions de Québécois d’avoir accès à un médecin de famille qui sera disponible lorsqu’ils seront malades. Que propose concrètement la CAQ pour attaquer de front les problèmes qui sévissent dans notre système de santé ? La mesure la plus importante que la CAQ a proposée depuis sa fondation, il y a six ans, pour régler les problèmes récurrents du réseau de la santé est une remise en question de la place et de la responsabilité professionnelle des médecins de famille. 80 % des problèmes dans notre système de santé proviennent du rôle déficient de ces derniers.

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Actuellement, environ 25 % des Québécois n’ont pas un médecin de famille. Et, parmi les 75 % qui en ont un, beaucoup n’ont pas accès à celui-ci, dans un court délai, lorsqu’ils sont malades. Il faut absolument revoir l’organisation de ce qu’on appelle la première ligne. Il est impératif que les médecins de famille travaillent au sein de groupes de médecine familiale (GMS) et qu’ils délèguent davantage d’actes médicaux aux infirmières pour éviter la situation critique qui prévaut actuellement dans les urgences des hôpitaux : 40 % des patients sont des cas légers qui auraient dû être traités préalablement par leur médecin de famille. Pour atteindre cet objectif, il faut modifier le mode de rémunération des médecins de famille. À la CAQ, nous sommes résolument convaincus qu’ils doivent être rémunérés annuellement par patient et non par acte médical. Cette mesure incitative favorisera certainement une véritable prise en charge en première ligne, qui permettra d’éviter que les patients qui auraient pu être examinés par leur médecin de famille n’engorgent les urgences. La CAQ a annoncé que si elle accède au pouvoir, elle abrogera la loi 62 sur la neutralité religieuse, promulguée récemment par le gouvernement libéral de Philippe Couillard, et adoptera une « véritable Charte de la laïcité ». Pourquoi êtes-vous farouchement opposé à la loi 62 ? Notre position sur cette question sensible est très claire : le port de signes religieux doit être interdit aux employés de l’État en position d’autorité coercitive. Dans le cadre de l’exercice de leurs fonctions, aucune exception ne doit leur être accordée pour des motifs religieux. C’est la mesure, incontournable à nos yeux, qu’appliquera un gouvernement dirigé par la CAQ. La loi 62 adoptée par le gouvernement Couillard est broche à foin et crée énormément de confusion. À la CAQ, on pense que pour des raisons d’identification, il faut absolument que le visage ne soit pas couvert entièrement lorsqu’on reçoit des services, mais une fois qu’une personne se sera identifiée, par exemple dans un autobus, ça devrait être suffisant, elle pourra donc se recouvrir le visage. Quelles sont les priorités de la CAQ en matière d’immigration ? Le Québec a des défis énormes au chapitre de l’intégration des nouveaux arrivants. C’est inacceptable que le taux de chômage chez ces derniers soit de 15 %, c’est-à-dire environ le triple de la moyenne au Québec. Des efforts considérables doivent être faits pour mieux intégrer à l’emploi les nouveaux arrivants. Évidemment, des efforts soutenus doivent être réalisés aussi en ce qui a trait aux cours de français et de citoyenneté que les nouveaux immigrants devront suivre.


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À la CAQ, on préfère l’action plutôt que de faire, comme Philippe Couillard, de la petite politique. Je ne comprends pas que les libéraux, après quatorze années au pouvoir, soient encore en train de consulter pour savoir ce qu’ils doivent faire. Il n’y a pas de panacée miracle pour s’attaquer à ce problème. Il faut tabler sur l’emploi, l’enseignement du français aux nouveaux immigrants, leur adhésion aux valeurs québécoises, ainsi que sur des ressources supplémentaires pour mieux les accompagner dans leur processus d’intégration socioprofessionnelle. Au chapitre de l’éducation, un gouvernement élu de la CAQ mettrait-il fin, comme le préconise le PQ, au financement du réseau des écoles privées confessionnelles ? Dans ce dossier, la CAQ propose le statu quo, c’est-à-dire aucun changement dans le financement du réseau des écoles privées québécoises. J’ai été ministre de l’Éducation pendant trois ans. J’ai eu alors l’opportunité de visiter plusieurs écoles de la communauté juive et de rencontrer souvent des leaders et des membres de celle-ci. J’ai été très impressionné par l’École Yaldei, une institution scolaire qui accueille des enfants handicapés ou ayant des besoins particuliers. Cette école accomplit un travail admirable. Pour moi, les écoles juives constituent un modèle qui devrait être une référence pour toutes les autres écoles du Québec. Le taux de diplomation des écoles juives, qui est de l’ordre de 99 %, est fantastique. C’est à faire rêver n’importe quel ministre de l’Éducation. Ce modèle éducatif très fructueux est la résultante de la grande valorisation de l’éducation par les membres de la communauté juive. L’éducation a toujours occupé une place centrale dans le peuple juif. On ne change pas une formule gagnante. Et, dans le cas des écoles juives du Québec, on peut dire, sans le moindre doute, qu’on a là une formule gagnante, qui fonctionne à merveille. Celle-ci devrait servir de modèle à l’ensemble des écoles du Québec. La CAQ a-t-elle des relations avec la communauté juive ? Oui. Nous rencontrons souvent le CIJA (Centre consultatif des relations juives et israéliennes). Je connais aussi assez bien Ziv Nevo Kulman, consul général d’Israël à Montréal. L’année dernière, il nous a invités, mon épouse Isabelle et moi, à un souper à l’occasion de la célébration de la pâque juive. Nous avons grandement apprécié cette soirée. Ziv, tout comme mon épouse, est un grand amateur de peinture et d’art. Un député de la CAQ, Benoit Charette, est très proche de la communauté juive. Par son intermédiaire, j’ai eu l’occasion de rencontrer des membres de votre communauté. J’ai aussi rencontré des membres de la dynamique communauté sépharade francophone. Nous avons eu des échanges chaleureux et des plus intéressants.

Quelle est la position de la CAQ face à la campagne BDS, qui prône le boycott économique d’Israël ? La CAQ condamne et dénonce vigoureusement la campagne BDS. Nous sommes en profond désaccord avec ce regroupement qui préconise des mesures punitives contre Israël. Sous la gouverne de Philippe Couillard, les relations entre le Québec et Israël ont connu un essor important. Si vous êtes élu premier ministre du Québec, continuerez-vous à œuvrer au renforcement de ces relations ? Absolument, surtout au chapitre économique. Je vous ai dit tantôt que j’ai trois grandes priorités : l’économie, la santé et l’éducation. Celle qui me passionne le plus, c’est l’économie. J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’excellent livre Start-up Nation. The story of Israel’s Economic Miracle de Dan Senor et Saul Singer. Israël est le pays qui compte le plus de start-ups (entreprises en démarrage) et celui qui a le taux mondial de brevets le plus élevé pour mille habitants. En l’espace de soixante-neuf ans, Israël a bâti une économie très performante dont le moteur principal est la haute technologie. Au Québec, nous avons des difficultés dans le domaine de l’innovation, et surtout au chapitre de l’enregistrement des brevets. Les Québécois ont beaucoup à apprendre du modèle économique israélien. Ce que je souhaite, c’est qu’on diversifie nos échanges économiques, car ils sont actuellement très concentrés sur les États-Unis. Il faudrait accroître davantage nos échanges commerciaux avec Israël, et aussi avec certains pays d’Europe. Avez-vous un message à transmettre aux membres de la communauté juive à l’aube d’une année électorale ? Je tiens à leur dire que j’ai beaucoup de respect et d’admiration pour la communauté juive. Celle-ci a toujours contribué d’une manière remarquable au développement économique, social et culturel du Québec. Comme je vous l’ai dit, deux de mes grandes priorités sont l’éducation et l’économie. Durant ma carrière professionnelle dans le monde des affaires, j’ai eu l’occasion de travailler souvent avec des membres de la communauté juive. J’ai côtoyé des hommes et des femmes d’affaires qui excellent dans leur créneau professionnel ainsi que des entrepreneurs visionnaires qui se soucient d’efficacité. Ces derniers ont été pour moi une source d’inspiration. La communauté juive valorise beaucoup l’éducation. Ça transparaît dans le travail que les parents accomplissent quotidiennement auprès de leurs enfants à la maison. Le travail et l’éducation sont des valeurs cardinales auxquelles j’adhère entièrement.

« Les écoles juives devraient servir de modèle à l’ensemble des écoles du Québec »

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Face à la campagne BDS sur les campus, CIJA-Québec mise sur le leadership étudiant Québec-Israël

ETA YUDIN

Par Eta Yudin Eta Yudin est vice-présidente du Centre consultatif des relations juives et israéliennes-Québec, CIJA.

Le climat sur les campus québécois a bien changé depuis les années difficiles de la Seconde Intifada à partir de l’an 2000 et qui furent en quelque sorte le coup d’envoi d’une campagne d’activisme anti-israélien acharné qui allait instaurer, sur plusieurs campus québécois et canadiens, un climat intimidant pour les étudiants juifs et pro-israéliens.

Or, depuis quelques années, la campagne anti-israélienne de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) ne semble que récolter des défaites. Les résolutions en soutien à BDS sont la plupart du temps défaites aux assemblées générales des associations étudiantes, tandis que l’écrasante majorité des étudiants font la sourde oreille à la propagande anti-israélienne disséminée par une petite minorité agissante.

À titre d’exemple, les « Semaines de l’apartheid israélien », qui, à la fin des années 2000 suscitaient d’importantes controverses sur les campus, se déroulent désormais dans l’indifférence générale et peinent à attirer davantage qu’une poignée d’étudiants déjà convertis à la « cause », dont les organisateurs eux-mêmes. En outre, les universités québécoises, dont l’Université McGill, l’Université Concordia et l’Université de Montréal, multiplient depuis quelques années les accords de coopération avec leurs contreparties israéliennes, et participent à des missions commerciales en Israël. Que ce soit sur les campus ou dans la société civile, au sein de la classe politique ou dans les milieux d’affaires, l’objectif de la campagne BDS de transformer Israël en État paria est un échec fracassant.

Les mauvaises fortunes de la campagne BDS s’expliquent en partie par le développement d’un leadership étudiant juif favorisé par des programmes de formation offerts par le Centre consultatif des relations juives (CIJA) à l’échelle du pays en collaboration avec divers partenaires locaux. Alors que nos étudiants se sentaient autrefois isolés sur les campus, ils participent désormais pleinement à la vie étudiante, font du travail de rapprochement avec d’autres groupes estudiantins et forgent des alliances stratégiques. Ainsi, la campagne BDS n’a plus le champ libre comme aux premiers temps de son déploiement et rencontre une résistance accrue sur les campus.

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L’accumulation des défaites et l’incapacité de BDS de mobiliser en masse les campus semblent radicaliser le mouvement. Les derniers événements sur le campus de l’Université McGill en sont une illustration. Au cours des trois dernières années, trois résolutions en soutien à BDS ont été défaites à l’assemblée générale de l’Association étudiante de l’Université McGill (SSMU en anglais). De plus, dans une décision sans précédent, la commission juridique de SSMU a déterminé en 2016 que la campagne BDS est une forme de discrimination fondée sur l’origine nationale et contredit directement le mandat de SSMU de représenter l’ensemble du corps étudiant. Cette décision a été ratifiée par le conseil d’administration de SSMU en septembre 2017. Bloquant la possibilité de présenter de nouvelles résolutions en soutien à BDS, la décision de la commission juridique est le reflet du consensus parmi les dirigeants de l’Université de McGill, les membres du corps professoral et les étudiants, qui opposent à la campagne de BDS une fin de non-recevoir.

Toutefois, ces multiples victoires contre la campagne BDS ne se traduisent pas automatiquement par un déclin des tentatives d’intimidation et d’exclusion des étudiants juifs et pro-israéliens sur le campus. Ainsi, dans la foulée de la ratification de la décision anti-BDS de la commission juridique, les militants BDS sont parvenus à destituer Noah Lewn, un étudiant juif, du gouvernement de l’association étudiante de McGill. Noah, qui a participé au programme de leadership Chai offert par le Centre consultatif des relations juives et israéliennes-Québec (CIJA-Québec) et notre partenaire Hillel/GenMTL, a livré un vibrant et éloquent témoignage de l’incident qui a fait le tour du monde au travers des médias. Il y écrit : « On m’a empêché de participer dans mon gouvernement étudiant parce que je suis juif, parce que j’ai été affilié à des organisations juives et parce que je crois au droit à l’autodétermination juive ». Deux autres étudiants, non juifs, mais connus pour leurs positions anti-BDS, ont également été destitués. La présidente de SSMU, Muna Tojiboeva, opposée elle aussi à BDS, a également fait l’objet de tentatives (avortées) de destitution.


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L’administration de l’Université de McGill n’a pas tardé à réagir à ces incidents. La principale et vice-chancelière de l’université, Suzanne Fortier, a annoncé l’« ouverture d’une enquête visant à faire la lumière sur les faits dans cette affaire ». Il s’agit d’un premier pas dans la bonne direction qui doit rapidement être suivi par d’autres mesures pour assurer que le campus soit aussi accueillant pour les étudiants juifs que pour le reste de la communauté de McGill. CIJA-Québec va continuer de surveiller de près la situation et d’offrir aux étudiants tout le soutien nécessaire. Signe du changement de climat sur les campus, plusieurs clubs étudiants ont condamné les destitutions discriminatoires et dénoncé l’antisémitisme dans les instances du gouvernement étudiant. Au moment d’écrire ces lignes, les résultats de l’enquête menée par l’administration n’étaient pas encore connus, mais la commission juridique avait déjà suspendu les destitutions des trois étudiants. Sur les campus, les organismes communautaires juifs ne peuvent se substituer aux étudiants pour livrer le combat contre la campagne BDS. Personne ne comprend mieux le milieu de vie sur les campus que les étudiants et c’est à eux de déterminer les meilleures stratégies pour défendre leurs intérêts et leur droit inaliénable à participer pleinement à la vie universitaire. Toutefois, la communauté peut les aider à développer leurs qualités de leadership et à bénéficier des immenses talents et de l’expertise en matière de lutte contre la discrimination dont dispose notre communauté. C’est pour cela que CIJA-QC et Hillel/GenMTL ont mis sur pied le programme de formation Chai qui donne aux étudiants les outils nécessaires pour s’impliquer activement dans la vie étudiante, la condition sine qua non, pour tenir tête à la campagne BDS et la faire échouer. La campagne BDS n’a pas encore été vaincue sur nos campus, mais elle est clairement en perte de vitesse. Radicalisée par ses revers, la campagne BDS multiplie les gestes et paroles discriminatoires et peine à dissimuler son caractère ostracisant, aux antipodes de la culture étudiante. Épaulés par la communauté et bénéficiant d’un renouveau du leadership étudiant, nos étudiants sont mieux outillés que jamais pour faire reculer la campagne BDS et restaurer, en collaboration avec leurs camarades et les administrations universitaires, un environnement accueillant et respectueux de tous sur les campus.

Programme de formation CHAI : Renouveler le jeune leadership sur les campus

Session de formation CHAI avec l’ancien maire de Montréal, Denis Coderre Offert conjointement par CIJA-Québec et Hillel/GenMTL, le programme de formation CHAI a pour objectif de préparer des étudiants juifs à assumer un rôle de leadership sur les campus. CHAI propose une occasion unique d’acquérir une compréhension approfondie de la politique, de développer des compétences en matière de leadership et de se préparer à relever des défis politiques sur les campus et au-delà. Encadrés par un vaste réseau de professionnels, les participants nouent des relations avec certains des plus talentueux acteurs politiques au Québec et acquièrent une expérience pratique pour faire une différence dans la vie politique sur les campus. Le programme est ouvert aux étudiants qui fréquentent un cégep ou une université québécoise. Pour de plus amples renseignements, veuillez contacter Dan Abécassis : dabecassis@cija.ca

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La Spanish and Portuguese Synagogue fêtera ses 250 ans en 2018

ANNIE OUSSET-KRIEF

Par Annie Ousset-Krief

Annie Ousset-Krief était Maître de conférences en civilisation américaine à l’Université Sorbonne Nouvelle à Paris. Elle réside maintenant à Montréal.

En 1768, une vingtaine de Juifs nouvellement installés à Montréal décidèrent de créer une congrégation, la Portuguese Congregation. Les familles fondatrices – Hart1, Benjamin, Jacobs, Solomons, Hays, Judah – érigèrent la première synagogue dans le Vieux-Montréal, à l’angle des rues Saint-Jacques et Notre-Dame. Cet acte marque la naissance de la communauté juive canadienne, dans la nouvelle colonie conquise par les Britanniques en 1760 – conquête qui permit aux Juifs d’immigrer sur une terre qui leur avait été jusqu’alors interdite par la monarchie française. La population juive va croître, ses besoins augmenter, et la Portuguese Congregation va changer de locaux : un nouvel édifice fut construit rue Chenneville en 1832, puis en 1892, la congrégation ira s’installer rue Stanley, où elle demeurera jusqu’en 1946. Elle se déplacera dans le quartier Côte-des-Neiges en 1947 – ses bâtiments actuels. La congrégation a changé son nom en 1890, pour devenir la Spanish and Portuguese Synagogue, Shearith Israel. 2018 marquera les 250 ans de ce qui fut la toute première synagogue sur le sol canadien, un événement essentiel pour l’ensemble de la judaïcité canadienne, mais également pour le Canada, tant l’histoire des Juifs canadiens est partie structurante de l’histoire nationale. Les différents organismes communautaires interviendront aux côtés de la Congrégation : la Fédération juive CJA, la Communauté Sépharade Unifiée du Québec (CSUQ), participeront aux événements commémoratifs et culturels. Edmond Elbaz, président de la Spanish and Portuguese Synagogue, accompagné de Rose Simon Schwartz, coordinatrice du projet, et Arlène Abitan, coprésidente du comité du Gala avec Ron Marshaal, ont développé pour La Voix Sépharade la programmation du 250e anniversaire.

elle a intégré des segments irakien, syrien, égyptien, libanais, marocain – sans oublier la Congrégation Hevra Shaas, la partie ashkénaze. Un total de 750 familles, à 80 % sépharades, qui se rassemblent au sein d’une même communauté, tout en préservant leurs spécificités culturelles. Pendant les dix dernières années, le rabbin Schachar Orenstein a été l’un des rouages essentiels de la Congrégation. Il a achevé son mandat et a été remplacé temporairement par le rabbin Avi Feingold. Pour l’avenir, la synagogue souhaite recruter un rabbin bilingue, et sépharade. Aux côtés du rabbin, Yehuda Abittan remplit les fonctions de hazzan, de chantre, depuis 1984. Il est l’un des piliers de l’institution congrégationnelle. Il est secondé par Ariel Krispin.

« Évoquer le 250e, ce n'est pas seulement célébrer un anniversaire, c'est aussi entrevoir le futur. » Edmond Elbaz.

« Évoquer le 250e anniversaire, déclare Edmond Elbaz, c’est évoquer en même temps la naissance de la communauté juive à Montréal. Et cette naissance a donné lieu à un dynamisme extraordinaire qui s’est répandu non seulement à travers toute la ville de Montréal, mais aussi à travers le reste du Québec et de tout le Canada ».

« Évoquer le 250e, ce n’est pas seulement célébrer un anniversaire », ajoute Edmond Elbaz, « c’est aussi entrevoir le futur. Qu’allons-nous faire pour nous assurer que notre congrégation va continuer à s’enrichir, offrir ses services au reste de la communauté, garder et préserver son héritage ? C’est là le mandat que nous nous sommes donné. C’est un peu le slogan de notre 250e anniversaire : honorer le passé, mais aussi regarder vers l’avenir. »

Il s’agit de faire de cette commémoration un événement exceptionnel, à la hauteur de l’importance historique de la Spanish and Portuguese Synagogue. Célébrer une communauté qui se distingue par son caractère dynamique et inclusif, sa diversité culturelle. En effet, depuis les différentes vagues d’immigration de la deuxième moitié du XXe siècle, la composition de la communauté s’est modifiée :

C’est le 22 mars 2018 que sera lancée la commémoration des 250 ans, avec un cocktail d’ouverture à l’Hôtel de Ville de Montréal, en présence des autorités municipales et provinciales. Une exposition rassemblant photos, documents d’archives, pièces de collection sera inaugurée à l’Hôtel de Ville avant d’être présentée dans différents lieux à Montréal, puis d’être installée dans les locaux de la synagogue.

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La deuxième grande activité du 250e sera le Gala, prévu pour le 10 mai 2018. Un hommage sera rendu à Howard Joseph, rabbin émérite de la synagogue, et à sa femme, Norma Joseph. Le rabbin Joseph servit la congrégation pendant près de 40 ans et sa femme joua un rôle essentiel au sein de la communauté. Le premier ministre Justin Trudeau et tous les dignitaires au niveau fédéral, provincial et municipal seront invités. Un spectacle est prévu avec Enrico Macias. Au cours de l’année, des conférences seront organisées, portant sur l’histoire de la Congrégation et son tissu unique de communautés différentes. Une fois par mois, entre mai et septembre, aura lieu une soirée consacrée à chaque communauté. Des conférenciers issus des groupes marocain, libanais, irakien, égyptien, éthiopien et ashkénaze, interviendront pour mieux faire connaître la Spanish and Portuguese et pour célébrer cette diversité qui est la marque de la synagogue. « Évoquer notre histoire, c’est aussi évoquer des gens d’une stature extraordinaire, tels que Aaron Hart, Abraham de Sola2, Howard Joseph, et évoquer tous nos illustres présidents, qui furent de véritables visionnaires », affirme Edmond Elbaz. « C’est grâce à leur travail, à leur vision, que nous avons une congrégation aussi belle, aussi riche et aussi dynamique. Aujourd’hui, nous voguons sur leurs ailes. » Des historiens – parmi eux, Pierre Anctil et Denis Vaugeois – ont été pressentis pour dresser des portraits de la communauté dans la presse écrite et électronique. Un livre portant sur les 50 figures marquantes du séphardisme québécois et canadien est en cours de préparation. Dans le cadre du partenariat avec la CSUQ, le Festival Sefarad 2018, événement d’une envergure majeure, sera placé sous le signe du 250e anniversaire. De nombreux concerts auront lieu, notamment un concert avec des hazzanim – (chantres) d’origine marocaine, libanaise, irakienne, égyptienne… Le volet jeunesse est également très important : les jeunes adultes sont en train de préparer une soirée pour novembre, avec pour thématique l’avenir de la synagogue et de la communauté. Les enfants ont aussi leur part dans les célébrations : ils préparent une pièce de théâtre sur l’histoire de la synagogue.

Un Shabbaton3, qui coïncidera avec le Gala, sera organisé avec les synagogues sœurs de la Spanish and Portuguese : les synagogues Shearith Israel de Londres, d’Amsterdam, de New York, de Philadelphie, de Newport (Rhode Island). Des membres du clergé et de l’administration seront invités à Montréal pour célébrer ensemble la naissance de la Spanish. Ils seront tous présents au Gala. Autre projet d’envergure : le Sefer Tora, un Rouleau de Torah, du 250e. Un Sefer Tora sera écrit avec la même calligraphie que celle du premier Sefer Tora de la Spanish and Portuguese qui se trouve aux archives nationales à Ottawa. Chaque membre de la communauté juive canadienne va avoir la possibilité d’acheter un verset. À intérieur du boîtier, il y aura les noms des souscripteurs. Le projet est piloté par le rabbin Feingold. Cette réalisation clôturera la fin des célébrations. La CSUQ et le CJA offrent leurs services au niveau politique : signature du Livre d’Or de la ville de Montréal en présence du maire, et mission parlementaire à Ottawa. Selon l’article SO31, intitulé « Déclarations de Députés », le député Anthony Housefather prononcera en fin d’année une déclaration à la Chambre des Communes portant sur l’existence et la célébration de la première synagogue du Canada. Cette déclaration sera approuvée par l’ensemble du Parlement, inscrivant ainsi de manière pérenne la reconnaissance de la Spanish and Portuguese Synagogue. Comme toute déclaration, celle-ci figurera dans le compte-rendu officiel parlementaire, le Hansard. La liste des événements n’est pas close, d’autres manifestations culturelles se rajouteront sans doute à l’ensemble déjà prévu. La Spanish and Portuguese Synagogue veut faire de cette commémoration un événement majeur, qui honorera l’ensemble de la judaïcité canadienne. Cet anniversaire est porteur de messages, car, comme l’explique Edmond Elbaz, la création de la Spanish and Portuguese Synagogue a tracé la voie de la communauté juive au Canada, en lui donnant vitalité et dynamisme, et une vision. Elle est plus qu’une synagogue, elle est un centre de vie, qui accueille et reçoit avec chaleur toutes les personnes en quête d’une communauté. « La Spanish est une michpaha, une grande famille », conclut Edmond Elbaz. Nous leur souhaitons « vida larga », une longue vie !

1 Aaron Hart (1724-1800). Né à Londres, il partit pour le Canada en 1761 et s’installa

Arlène Abitan, Edmond Elbaz et Rose Simon Schwartz (de gauche à droite).

à Trois-Rivières. Homme d’affaires prospère, il fut à l’origine de la fondation de la Spanish and Portuguese Synagogue. Il est considéré comme le père de la communauté juive canadienne. 2 Abraham de Sola (1825-1882), Juif britannique d’origine sépharade, fut le rabbin de la Spanish and Portuguese Synagogue de 1847 jusqu’à sa mort en 1882, à l’âge de 57 ans. Son rayonnement s’étendit bien au delà de la communauté, car cet érudit était également professeur de littérature hébraïque à l’Université McGill, écrivain et historien. Sa notoriété dépassa les frontières : c’est à lui qu’incomba l’honneur d’ouvrir par la prière la séance de la Chambre des Représentants américaine le 9 janvier 1872. 3 Organisation d’un shabbat avec des activités collectives.

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Les schtetlech* du Québec : l’expérience rurale juive !

ÉRIC YAAKOV DEBROISE

Entretien avec Éric Yaakov Debroise

Éric Yaakov Debroise. Maître en science de l’information de l'Université de Montréal (UdeM), candidat à la maîtrise en histoire de la criminalité et de la justice (UdeM) et candidat à la maîtrise en gestion à l'École Nationale d'Administration Publique (ENAP), il publie régulièrement dans le Huffington Post Québec et France et le Times of Israël.

En 1901, la population juive canadienne est de 16 000 individus, elle atteint en 1931 près de 150 000 personnes. L’effervescence migratoire des Juifs d’Europe de l’Est est due aux nombreux pogroms et plus spécifiquement, aux persécutions russes. Pour beaucoup de ces Juifs, ils n’avaient connu que la réalité des schtetlech. Arrivés au Québec, nombre d’entre eux transitèrent par les lieux de quarantaine obligatoire comme à Grosse-Île, proche de Québec ou l’Île aux Noix en Montérégie. Leur voyage aboutit pour la plupart d’entre eux à Montréal. En 1931, les Juifs à Montréal sont environ 60 000.

Toutefois, cette forte prédominance montréalaise jusqu’à récemment ne doit pas nous faire oublier ces nombreuses communautés juives qui ont existé en Estrie (Sherbrooke), dans les Laurentides (Sainte-Agathe-des-Monts, Val-David ou Joliette) ou encore en Abitibi-Témiscamingue (Val-d'Or, Rouyn-Noranda ou Cadillac) et le reste du Québec. Partons à la découverte de quelques-unes de ces communautés rurales.

Les communautés juives du nord minier Au-delà des communautés juives urbaines de Québec, Sherbrooke ou encore de Montréal, il existe de Gaspé à Rouyn-Noranda des îlots de présence juive au Québec. Entre autres, au temps de la colonisation du nord du Québec et du développement minier, deux communautés sont parvenues à notre connaissance.

Rouyn-Noranda Les premières familles juives de Rouyn-Noranda arrivent avec le chemin de fer (1924-1925). Juifs de l’Ontario, ils accompagnent les pérégrinations des travailleurs itinérants de mine en mine. Au cours des années 1930, d’Europe de l’Est, de Russie et de Pologne, les Juifs se lancent dans le commerce de détail comme à Québec. La première synagogue en bois ouvre en 1932, une seconde en brique en 1949. Le rabbin Katz y était chargé de l’enseignement religieux et de la cérémonie du culte.

Fragments d’un livre de prières en hébreu. Artefacts trouvés au cours de fouilles archéologiques menées à l’Île aux Noix 1

En 2011, 97 % des Juifs québécois résidaient à Montréal ou à proximité 2. À tel point que l’on peut affirmer que la communauté juive québécoise se confond avec Montréal. Quant à la communauté juive en dehors de la métropole, elle est résiduelle à quelques rares exceptions telles que la communauté hassidique de Tosh installée à Boisbriand depuis 1963 et le reste du Québec. 32

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Pour une quarantaine de familles, il y avait trois sections religieuses qui se côtoyaient : Orthodoxes, les Massorti et les réformés. Dans le sous-sol de la synagogue se tenaient les activités sociales des associations Hadassah (The Women’s Zionist Organization of America) et du B’nai Brith ou encore l’école du dimanche pour les enfants. Peu à peu, la migration rurale asphyxie cette communauté. Les jeunes partent à Montréal ou quittent la province. La communauté juive de Rouyn-Noranda s’éteint peu à peu dans les années 1970. Dès 1972, la synagogue de Rouyn-Noranda n’est plus. En 1982, il ne restait plus dans cette ville que 2 familles juives.

Val-d’Or Des recherches avec Judith Miller, native de Rouyn-Noranda, pour promouvoir l’histoire juive de cette ville a conduit une lectrice du Canadian Jewish News à la contacter pour l’informer qu’à une centaine


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de kilomètres de Rouyn-Noranda, durant les années 1940-50 il y avait entre une dizaine et une trentaine de familles juives à Val-d’Or. Cette petite communauté a su tirer profit de sa force communautaire pour ouvrir une synagogue pendant 2 ans. À ce jour, la Magen David, l’étoile de David, serait encore visible sur le bâtiment de l’ancienne synagogue. Peu documentée, l’histoire de cette communauté nous a permis de retracer que la mémoire locale indiquerait aussi une présence juive à Cadillac, canton à la croisée des villes d’Amos, Rouyn-Noranda et Val-d'Or. Ce qui ne serait donc pas impossible !

Joseph et Bertha Dinovotzer de la Ville de Québec assis avec leurs bicycles dans un champ de Chicoutimi, le 4 août 1900. Source : Bibliothèque publique juive de Montréal.

Les « Alpes juives » du Québec, la Canada’s Bortsch Belt :

Littéralement la « ceinture du Bortsch3 », région touristique dans les montagnes Catskill dans les comtés de Sullivan et d’Ulster de l’État de New York. Très fréquentée dans les années 1920 jusqu’aux années 1970 par les Juifs de la ville de New York. À l’instar des ÉtatsUnis, le Québec a ses « Alpes juives » : Canada’s Bortsch Belt. Située au nord de Montréal, on y retrouve des communautés juives à Joliette, Sainte-Agathe-des-Monts, Val-David ou Val-Morin. À Joliette, il y avait le centre de villégiature des Schwartzman. Nous vous partageons quelques récits de cette famille, provenant d’une exposition de David Schwartzman sur le sujet à Joliette (2009), pour en dégager l’ambiance des « Alpes juives » du Québec. Les familles passaient leur été en campagne, « Les vendredis soirs, les pères arrivaient pour passer la fin de semaine avec leur famille, apportant avec eux le pain traditionnel du Shabbat […] » dans La vie était simple, Marjorie Schwartzman Black (manuscrit de récits familiaux). Profiter de la nature, « Je me souviens du feu de camp gigantesque lors des fins de semaine lorsque les pères étaient présents. Je me souviens d’aller à la rivière les après-midi de grande chaleur […] plusieurs familles apportaient leurs paniers de pique-nique, s’installant au long de la plage pour se régaler les après-midi. » - Mémoire sur la ferme, Leslie Lauer (manuscrit de récits familiaux). Les « Alpes juives » du Québec étaient pour les familles montréalaises, le moyen de profiter de la nature non loin de la métropole. Les pères pouvaient continuer leur activité professionnelle et rejoindre leur famille pour le Shabbat. Bien que la popularité de ces activités a diminué depuis les années 1970, il reste aujourd’hui des communautés juives structurées dans les Laurentides, notamment le séminaire Loubavitch à Sainte-Agathe-des-Monts ou encore les Belz installés à Val-Morin depuis 1930.

Les colonies agricoles Seuls 4 % à 6 % des Juifs canadiens vivaient en milieu rural dans les années 1920, les trois quarts étaient des marchands et moins souvent des fermiers. Cependant, la Jewish Colonization Association fondée par le philanthrope le Baron Maurice de Hirsch offrit des terres à ceux qui voulaient tenter l’expérience. C’est grâce à ce soutien qu’en 1900, 50 familles juives fondèrent dans les Hautes-Laurentides une colonie fermière à La Macaza. Cette colonisation rurale juive entrait en concurrence avec la colonisation canadienne-française prônée par l’Église catholique de l’époque. L’historien Jean-Paul Bélanger dans son manuscrit « Aperçu historique de la colonie juive » de La Macaza note que le Curé Labelle, prêtre promoteur de la colonisation canadienne-française du nord du Québec, cherchait à interdire la colonisation « des citoyens d’une autre race ou d’une autre religion ». L’expérience fermière juive était perçue comme une « invasion »4. Loin de la paisibilité des villégiatures, la vie rurale pour ces Juifs russes et roumains sans expérience fermière auparavant était l’occasion de sortir de la misère de l’Europe de l’Est. Les communautés juives rurales au Québec sont plus nombreuses que nous pourrions le croire. Certaines vivent dans des villages en pleine croissance économique comme celles du nord minier du Québec, d’autres s’établissent en pleine nature pour la période estivale dans les « Alpes juives » du Québec; quant à d’autres, elles fuient la misère économique des villes ou les pogroms en expérimentant la vie fermière. L’expérience rurale juive au Québec est encore très peu historicisée. C’est dommage! Des fragments historiques du Québec et de notre communauté se perdent. C’est une mémoire à préserver. N’hésitez pas à nous faire part de vos témoignages.

* Schtetlech [pluriel] du terme yiddish schtetl : une petite ville, une bourgade juive à forte prédominance agricole 1 Jean-Yves Pintal, Jean Provencher et Gisèle Piédalue. Air, archéologie du Québec.

Territoire et peuplement. Paris. 2015. Les Éditions de l’Homme, p. 204 2 International Jewish Population, CJA Federation,

https://www.federationcja.org/en/isreal-and-overseas/jewish_world/ 3 Dérivé d’un potage de betterave populaire en Europe de l’Est. 4 « Gare à l’invasion juive », Le Pionnier de Nominingue, 28 avril 1908.

Famille devant l’hôtel Westerman. Source : La Macaza, Québec et the Jewish Colonization Association

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Entrevue avec l’écrivain et médecin Martin Winckler Par Elias Levy

Né en 1955 à Alger (Algérie) et médecin de formation, Marc Zaffran a exercé en France comme médecin de famille en milieu rural et en milieu hospitalier. Comme romancier et essayiste, il est connu sous le pseudonyme de Martin Winckler. Il est l’auteur d’une quarantaine de livres de différents genres : romans, récits autobiographiques, contes, recueils de nouvelles, articles scientifiques, analyses filmiques de séries télévisées, essais sur le soin, manuels médicaux pour le grand public. En 1998, son roman « La Maladie de Sachs » (Éditions P.O.L), traduit en une quinzaine de langues, rencontre un très grand succès public. Martin Winckler vit depuis 2009 à Montréal, où il se consacre pleinement à l’écriture et à l’enseignement en milieu universitaire. Il anime des ateliers d’écriture de fiction aux Facultés de médecine de l’Université McGill et de l’Université d’Ottawa, où il a participé à la mise sur pied d’un programme d’humanité médicale. « Je ne cesse de rappeler à mes élèves, futurs médecins, que l’écriture, c’est 5 % d’inspiration et 95 % de transpiration ! », lance-t-il en entrevue sur un ton goguenard. Martin Winkler vient de publier « Les Histoires de Franz » (P.O.L.), le deuxième volet de la suite romanesque inaugurée en 2016 par « Abraham et fils ». Un récit fascinant relatant les parcours insolites du Docteur Farkas, médecin rapatrié d’Algérie, et de son fils Franz, âgé d’une dizaine d’années, arrivés en 1963 à Tilliers, petite ville de la Beauce, région agricole de France. Dans la deuxième partie de cette trilogie des plus captivantes, Martin Winkler évoque avec brio la France de la fin des années 60-début des années 70 à travers d’autres voix que celles qui façonnent habituellement les livres d’Histoire. Quand la petite histoire se mêle à la grande Histoire, des mythes historiques tenaces sont déboulonnés. Une saga historique et romanesque remarquable.Elias Levy est journaliste à l'hebdomadaire The Canadian Jewish News (CJN).

Dans Les Histoires de Franz, vous interpellez, d’une manière plutôt abrupte, la mémoire des Français. Le deuxième volet de cette trilogie suit la famille Farkas entre 1965 et 1970. Au fil de leurs engagements, les Farkas croiseront des fantômes — les disparus de la guerre d’Algérie, les laissés-pour-compte de l’empire colonial français…— et vivront intensément des moments charnières de l’histoire de la France de la fin des années 60 : Mai 68, un cataclysme social dévastateur, le combat homérique mené par le mouvement de libération des femmes… Ce roman m’a permis de revisiter une époque que j’ai vécue, mais sans me rendre compte de ses répercussions énormes parce que j’étais alors trop jeune. C’est aussi une manière de raconter la France de la fin des années 60 d’une façon non complaisante. En effet, la France, qui se targue d’être le pays des droits de l’homme, de la liberté et des valeurs républicaines, n’est en réalité qu’un pays fondamentalement inégalitaire, sexiste et colonialiste, non seulement à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur. Force est de rappeler que le premier colonialisme, c’est celui que les femmes, qui, regrettablement, sont toujours majoritairement des prolétaires, subissent quotidiennement. Je suis très en colère d’avoir été élevé dans un pays où on nous a tout le temps rabâché que c’était le pays de la culture et des droits de l’homme. C’est un grand mensonge. Pendant ma jeunesse, j’ai été témoin d’inégalités sociales effarantes. Cette amnésie historique des Français vous est insupportable ? Absolument. Les Allemands font des films sur l’embrigadement nazi pendant la Seconde Guerre mondiale, les Anglais réalisent des téléséries qui abordent crûment la question sulfureuse du racisme des Britanniques à l’égard des Allemands, des Russes… pendant la dernière Grande Guerre, les Américains font des films sur l’internement des Japonais dans des camps pendant la guerre…

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Or, les Français ont passé entièrement sous silence les crimes, et autres atrocités, qu’ils ont commis pendant leurs croisades coloniales. Quand j’étais un gamin, ça ne m’empêchait pas de sentir un tas de choses qui me paraissaient anormales. C’est ce sentiment d’injustice profond que j’ai voulu exprimer dans ce roman. Au nom de quoi on nous demandait à tous de penser la même chose ? Au nom de quoi on interdisait à des adolescents de s’exprimer ? Mon but était de faire revivre au héros de mon livre, Franz, une époque que j’ai traversée de façon beaucoup plus tranquille que lui afin de l’inciter à ouvrir les yeux sur une réalité hideuse que la France a toujours occultée. Comme il lui manque un bout de son passé, il est amnésique, Franz est très branché sur le présent, qui le tracasse de plus en plus. Votre essai Les bruts en blanc. Pourquoi y a-t-il tant de médecins maltraitants ? (Éditions Flammarion, 2016) est une charge vitriolique contre le système médical français qui a suscité un immense tollé. Ce livre a provoqué de vives polémiques et déclenché contre moi un mouvement de protestation dans les milieux médicaux français. Je démontre, moult exemples patents à l’appui, que dans le système médical français, la maltraitance des patients est une réalité quotidienne ostensible. En France, on m’a empêché d’enseigner la médecine à l’université parce que je suis très critique du système médical hexagonal. La critique du système médical français, qui, selon moi, est très autocratique, j’ai commencé à la faire il y a quarante ans, quand j’étais étudiant en médecine. À cette époque, je publiais régulièrement des textes pamphlétaires dans lesquels je dénonçais vigoureusement le comportement autoritaire des médecins. Quand j’ai publié, en 1998, La maladie de Sachs, j’ai commencé à avoir une plus large audience. Que les choses soient claires. J’étais très heureux durant les années où j’ai pratiqué la médecine dans


ÊTRE JUIF ET QUÉBÉCOIS

un centre de planification familiale à l’Hôpital du Mans. Je n’ai jamais été en colère contre mon métier, je le suis contre la société française. La France est un pays où les relations entre les médecins et les patients sont essentiellement des relations de domination et de pouvoir, qui commencent à la faculté de médecine, là où les étudiants sont formés. La culture médicale française est profondément sexiste. C’est ce ras-le-bol qui m’a poussé en 2009 à quitter la France pour m’installer au Canada. J’en avais marre de la société française. La détérioration de la situation socioéconomique en France ces dernières années m’a donné raison. Êtes-vous aussi critique du système de santé québécois ? Le système de santé québécois recèle aussi son lot de ratés, me rapportent des confrères médecins. Mais je peux vous assurer que celui-ci est bien plus démocratique, et plus flexible, que le système médical français. Par contre, il y a un problème dans le système médical québécois. Un médecin ne devrait jamais assumer un portefeuille ministériel. À partir du moment où un médecin devient l’élu du peuple, donc susceptible de devenir un politicien important, en l’occurrence un ministre, il favorisera les médecins. Gaétan Barrette et Philippe Couillard illustrent exactement ce que je dis. On ne peut pas être un représentant du peuple et un médecin parce que, de toute façon, on finira par favoriser les médecins. Dans un roman bouleversant, En souvenir d’André (Éditions P.O.L., 2012), vous abordez frontalement la grave question du suicide assisté. C’est une problématique médico-sociale qui vous taraude profondément . C’est une question fondamentale qui m’interpelle fortement. La réflexion sur cette problématique est infiniment plus avancée au Canada qu’en France. Le Québec, et surtout le Canada anglophone, sont, malgré des points de rigidité qui subsistent encore, beaucoup plus évolués que la France sur la question de la fin de vie assistée. Dans les pays protestants anglo-saxons, la liberté individuelle, ça ne se discute pas. Celle-ci peut même prendre des caractères excessifs, comme aux États-Unis. Fondamentalement, au Québec, un patient lucide est beaucoup plus maître de sa destinée qu’en France. Je connais le comportement des médecins au Québec et en France. Au Québec, et aussi au Canada anglais, un patient souffrant d’un cancer qui refuse la chimiothérapie, ou la radiothérapie, on essayera de le convaincre pour qu’il revienne sur sa décision. Mais s’il est résolu à refuser le moindre traitement, on prendra alors toutes les dispositions médicales pour rendre sa souffrance plus supportable. En France, au contraire, on le culpabilisera, on exercera des pressions lancinantes sur sa famille pour le contraindre à changer d’avis. C’est ça la méthode française !

Une méthode coercitive Tout à fait. En France, on part du principe qu’une personne qui demande à mourir n’a pas toute sa raison. C’est le raisonnement radical de ceux qui s’opposent farouchement au suicide assisté. Sur cette question très sensible, la pensée française est très dogmatique, comme le catholicisme, qui ne cesse de proclamer que la seule vérité, c’est celle prônée par l’Église. En France, dans le domaine éthico-médical, l’empreinte du catholicisme est toujours omniprésente. C’est le fondement du paternalisme français, c’est-à-dire, c’est toujours les autres qui doivent décider à votre place. Il y a toujours au-dessus de vous quelqu’un qui sait ce que vous devez penser et faire. Quel rapport entretenez-vous avec la culture sépharade ? Je suis un Juif foncièrement athée. Le monde sépharade de mes parents et grands-parents je ne le connais qu’à travers les récits familiaux qui m’ont été relatés. Je regrette que la culture sépharade ne nous ait laissé que des écrits religieux et très peu de fictions descriptives sur ce qu’a été la vie des Juifs en Afrique du Nord. La culture sépharade est essentiellement orale. J’aurais beaucoup aimé, à l’instar de la culture ashkénaze, qu’elle nous ait légué plus de traces écrites de cette grande civilisation. Sur le plan littéraire, les Sépharades ont été beaucoup moins prolifiques que les Ashkénazes, non pas parce qu’ils ne savaient pas écrire, mais tout simplement parce qu’ils sont les héritiers d’une culture orale plutôt qu’écrite. Chez les Sépharades, la fiction, c’était quelque chose qui se racontait oralement. On m’a relaté beaucoup d’histoires sur ce qu’a été la vie juive dans les pays du Maghreb. Je suis aussi un héritier de cette tradition orale millénaire. Je regrette que celle-ci n’ait pas été plus conservée, car c’est une culture très riche.

« La culture sépharade nous a laissé très peu de fictions descriptives » Martin Winckler

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ÊTRE JUIF ET QUÉBECOIS

Départ sans retour par Irène Buenavida. Bonnes feuilles. Par Sonia Sarah Lipsyc Mme Irène Rina Buenavida nous a quittés en septembre dernier, la veille de la fête de Roch Hachana (nouvel an hébraïque). Membre du Conseil d’administration de la CSUQ (Communauté Sépharade Unifiée du Québec), et Présidente durant des années des « Sisterhood » de la Congregation Spanish and Portuguese de Montréal, Mme Buenavida était une grande dame engagée dans de multiples initiatives communautaires tournées vers le bien-être des nécessiteux et le souci de la défense de l’État hébreu. Originaire d’Égypte, elle avait fondé à Montréal, l’AJOE (Association des Juifs originaires d’Égypte) dont elle était jusqu’à présent la coprésidente. Nous avons souhaité honorer sa mémoire au LVS en présentant un extrait de son autobiographie « Départ sans retour », édition du Marais, Montréal, 2015. Dans cet ouvrage, Irène racontait l’exode forcé de sa famille qui dut, comme tant d’autres familles juives, quitter brusquement sa terre natale et souvent dans des conditions extrêmement difficiles. Cet extrait (p. 117-119) relate sa venue à Montréal. Irène Buenavida

« C’était l’automne de 1966, par une fraîche journée d’octobre, je me promenais dans le quartier de Westmount à Montréal. Les rues étaient bordées d’arbres qui jetaient leurs feuilles mortes. Elles s’écrasaient sous mes pas, comme une douce mélodie. Une brassée multicolore de feuilles encore vivantes restées sur les branches m’accueillait en cette nouvelle vie qui allait commencer dans mon pays adoptif. J’ai beaucoup de gratitude envers le gouvernement du Québec et celui du Canada qui nous ont acceptés comme citoyens. Ils nous ont offert la possibilité de nous affirmer et de nous épanouir en nous donnant du travail, nous permettant d’étudier et de pratiquer notre religion, le judaïsme, de conserver nos traditions et notre culture, notre patrimoine et la liberté de nous exprimer. Du fond du cœur, je remercie la JIAS, un organisme juif, qui aide les nouveaux réfugiés. Ils nous ont soutenus financièrement jusqu’au moment où nous avons pu subvenir à nos propres besoins. Enfin la famille était réunie sous le même toit dans un appartement du quartier de Ville St-Laurent. Nous avons changé par la suite pour nous rapprocher de la famille dans le quartier de Côte-des-Neiges. Nombre d’immigrants y habitaient à cette époque. L’intégration de mon père a été difficile. Il fallait qu’il s’adapte à la rude température, à la langue française, à la mentalité différente de la sienne, au manque de travail et surtout à la solitude. Quand il demandait des renseignements au téléphone, il commençait dans un français boiteux, et continuait avec des gestes de la main, comme si l’autre personne au bout du fil le voyait faire, et il finissait sa phrase en arabe. 36

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Une autre habitude qu’il a conservée longtemps ; il marchandait, même dans les supermarchés Steinberg de cette époque. Tout le monde le trouvait sympathique et tolérait sa façon de faire. Quand il s’est fait faire des lunettes, il a demandé si on pouvait lui installer des essuie-glaces sur la monture ! La pluie et la neige brouillaient sa vision; il devait les essuyer constamment. J’entends encore les éclats de rire de l’opticien à cette demande. Jusqu’à présent quand je vais le voir, il me fait attendre pour que nous ayons le plaisir de nous remémorer des moments amusants que nous avons vécu du vivant de mon père. […] Après le décès de mon père, ma mère toute jeune encore s’est mise à la recherche d’un travail comme vendeuse dans plusieurs sortes de commerce et même dans un cinéma. Le soir, au souper, lorsque nous étions tous réunis autour d’elle, elle nous racontait comment elle avait passé sa journée. Elle avait toujours des petites anecdotes. La cruauté de son veuvage ne l’a pas empêché d’assumer son rôle de mère. Elle était un modèle exemplaire et elle veillait au bien-être de ses enfants. Partout où elle travaillait, on l’estimait et on l’adorait. […] Au bout de quelques années, elle a été obligée de s’arrêter de travailler à cause de ses problèmes de santé; elle s’était beaucoup affaiblie. Elle avait le don de nous consoler quand nous avions des difficultés, sa formule de réconfort était la devise suivante : « Eh bien ma fille ! Réfléchis au plus grave de la situation! Que peut-il arriver ? Tout va bien se passer » et au fond elle n’avait pas tort, car il y a toujours une solution à chaque problème. Elle a eu quand même un peu de joie dans sa vie quand elle put nous marier tous les trois et qu’elle a tenu dans ses bras ses trois petits-enfants. La maladie ne l’a pas épargné. Elle ne se plaignait jamais de son sort, et a su conserver un bon moral jusqu’au dernier jour. Elle s’est éteinte à l’âge de 66 ans et a été enterrée à côté de mon père à Montréal. Nous avons eu beaucoup de mal à traverser cette seconde perte. Nous étions tellement attachés à notre chère mère, mais j’ai retrouvé du courage quand ses paroles de réconfort résonnaient dans mes oreilles. Elle est partie juste quelques mois avant la Bar-mitsvah de mon fils Ron. Je souffrais tellement de son absence qu’une nuit avant la fête, elle m’est apparue en rêve, dans sa chaise roulante, au milieu de la piste de danse. J’ai compris alors que d’en haut, elle célébrait aussi avec nous » (p. 117-119).


CULTURE JUIVE ET ISRAÉLIENNE

L’accès des femmes ultra-orthodoxes israéliennes à la formation d’études supérieures et au monde politique

PEGGY CIDOR

Par Peggy Cidor Journaliste, notamment au Jerusalem Post et Jerusalem Report. Spécialiste des affaires de Jérusalem – de la société haredit, ultra-orthodoxe et du secteur arabe de la ville. Peggy Cidor nous propose ci-dessous un éclairage sur un phénomène nouveau du côté des femmes dans le monde ultra-orthodoxe. Michal Tchernovitzki, raconte que, depuis son enfance, elle s’est sentie attirée par la politique, « le terrain des Grands ». Née à Elad, une petite localité ultra-orthodoxe dans la région de Jérusalem, Michal est ce que l’on nomme ici une féministe haredi – c’est à dire une féministe ultra-orthodoxe. Ce qui est presque un oxymore. Aujourd’hui, après presque dix ans d’activisme politique dans sa communauté et en dehors aussi, Michal a réussi à créer une cellule haredit, donc ultra-orthodoxe, au sein du parti travailliste israélien. Pour Michal, la solution n’est pas particulièrement dans une participation de femmes ultra-orthodoxes dans les partis ultra-orthodoxes par exemple au sein du parti Unifié pour la Tora ou au parti sépharade Chass – où elles n’ont d’ailleurs pas le droit de se présenter comme candidates – mais au contraire, dans une activité politique au sein de tous les partis. Michal n’est pas la seule, aujourd’hui, dans le secteur ultra-orthodoxe en Israël, à exprimer ou militer pour des positions que l’on peut qualifier de féministes, bien que la plupart d’entre elles hésiteront, voire refuseront d’endosser ce qualificatif de féministe, qui est loin d’être en vogue dans les milieux haredi. D’autres femmes ont poussé le plus loin possible, et souvent dans des conditions très difficiles, les murailles de l’exclusion et de la coupure d’avec le reste de la société israélienne, surtout en ce qui concerne les positions féministes. Dans des communautés où le terme même de « féministe » est une injure, connaître, apprendre et éventuellement se joindre à des initiatives de caractère féministe n’est pas une mince affaire pour des femmes haredi. Cependant cela arrive de plus en plus et elles font preuve de courage. Les études universitaires ont été la première clé qui a permis ces ouvertures. Mais, pour nombre d’entre elles, le fait de sortir du cercle étroit de leur société et développer une occupation professionnelle à laquelle elles peuvent aujourd’hui avoir le droit d’accéder grâce à leurs études de haut niveau, commence à créer un changement profond. Esty Shoshan est née dans une famille haredi, d’origine marocaine. Elle est mariée et mère de 5 enfants. Elle fait ce qu’elle considère comme une vraie carrière dans le domaine de la publicité. Mais elle est aussi à la tête d’un mouvement relativement récent dans le secteur haredi : des femmes qui refusent de continuer à voter pour les partis haredi, sans avoir le droit d’être elles-mêmes éligibles sur leurs listes. D’où leur slogan « pas éligibles, pas de votes ! ».

Esty explique que ces changements avancent à pas de géants; et qu’en fait, plus rien ne peut vraiment les arrêter. « Ce n’est plus qu’une question de temps nous avons atteint un point de non-retour. » « Dans la société haredi, une femme ne travaille pas pour développer une carrière, ajoute Esty, mais parce que son premier devoir est de permettre à son mari de se consacrer à l’étude de la Tora… Quand les rabbins autorisent une femme à faire des études, c’est uniquement pour qu’elle puisse trouver un travail bien rémunéré. Ils lui disent tout de suite : « ne t’imagine pas que tu vas développer maintenant une carrière. Non! Tu travailles pour que ton mari puisse passer jours et nuits à la yeshiva (académie talmudique), pendant que toi, avec ton travail, tu gagneras assez pour nourrir tes enfants. Rien de plus » Dans la courte histoire de ce réveil dans la société des femmes, dans le secteur haredi, une place importante est réservée à Adina Bar Shalom, la fille de feu le Grand Rabbin sépharade Ovadia Yossef (1920-2013). Elle fut la première, en 2014, dont le nom a été associé à une éventuelle candidature à la Knesset. Une possibilité qui n’a pas fait long feu. Elle a été très rapidement plus ou moins remise à sa place. Mais les dés étaient jetés. Désormais, l’idée d’une place pour les femmes du monde haredi dans le monde de la politique avait fait son chemin. Après Bar Shalom, vint le tour de Raheli Ebenboim, jeune femme de Mea Shearim, quartier ultra-orthodoxe de Jérusalem, mariée à un avrekh – étudiant à vie dans une yeshiva – et mère de 3 enfants, de relever le défi. Mais elle aussi finit par y renoncer, pour se concentrer sur la préparation de cadres de jeunes femmes haredi, ayant pour objectif de développer des carrières universitaires. « Peu importe si c’est moi ou une autre, explique Ebenboim, mais il y aura des femmes haredi à la Knesset et plus vite qu’on ne se l’imagine ! Il n’y a plus moyen de faire marche arrière et les rabbins le comprennent aussi. C’est probablement pour cela qu’il y a une si forte réaction. Mais c’est trop tard pour revenir en arrière. » La révolution des femmes haredi ne ressemble pas du tout à celle des femmes dans la société religieuse sioniste. Car contrairement à elles, les femmes haredi ne demandent absolument pas de participer au culte. Ici on ne veut pas de lecture de la Thora par des femmes, ni châles de prière (talith) ni tefillin (phylactères). Ces femmes veulent des solutions pour leurs problèmes spécifiques de femmes haredi, mais ouvertes à une certaine modernité : la situation de femmes divorcées; de familles monoparentales, d’enfants à besoins spéciaux. « Des sujets auxquels, explique Esty Shushan, les parlementaires ultra-orthodoxes ne portent aucune attention. » MAGAZINE LVS

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CULTURE JUIVE ET ISRAÉLIENNE

Ces rires israéliens qui soignent

SYLVIE HALPERN

Par Sylvie Halpern

Sylvie Halpern a été toute sa vie journaliste en presse magazine, notamment pendant 20 ans à l’Actualité. Elle a récemment créé Mémoire vive, une entreprise de rédaction d’histoires de vie : à la demande des familles, elle rédige des livres en publication privée racontant la trajectoire de leurs parents. Des thérapeutes d’un nouveau type font des miracles dans les hôpitaux d’Israël. Et le monde entier y déferle pour s’inspirer des Dream Doctors, ces clowns engagés qui ont l’art de faire oublier la douleur et ravaler les larmes. Comme dans tous les hôpitaux d’Israël, à Jérusalem les clowns d’Hadassah Ein Kerem ont une pièce qui leur est réservée. C’est là qu’ils entreposent leurs vêtements et leurs accessoires, se préparent psychologiquement, se métamorphosent pour l’horaire de travail que l’hôpital leur a assigné. Ici, guère de nez rouges, surtout pas de maquillage, mais beaucoup de reguishout (sensibilité) et de courage. « Comme chez tous les membres de l’équipe médicale », dit modestement Jérôme Arous, qui a été Dream Doctor dès les tout débuts : « On est tous artistes, mais on ne vient pas là pour chercher des applaudissements. Notre travail, c’est de créer une autre atmosphère à l’hôpital, d’être très à l’écoute du patient et d’apporter ce qu’en situation de détresse, on oublie : la joie de vivre, le rêve. » L’idée de faire venir des clowns à l’hôpital pour distraire les jeunes patients est loin d’être nouvelle. Tsour Shriqui, le directeur de Dream Doctors, a d’ailleurs dans son bureau la photo d’un article du Petit Journal de novembre 1907 qui était consacré aux clowns des hôpitaux de Londres et de Paris. Et bien plus tard, dans les années 80, on a vu se multiplier dans les hôpitaux – aux États-Unis, au Canada, en Europe, en Amérique latine – les apparitions du Big Apple Circus, toujours mues par cette belle idée : puisque les enfants malades ne peuvent pas aller au cirque, c’est le cirque qui ira à eux. Avec ses ballons, ses cadeaux et ses éclats de rire. Les clowns, membres des équipes médicales « Nous, en Israël, on n’est pas meilleurs que les autres, dit Tsour Shriqui, mais on a vu les choses autrement. Est-ce une question de chutspah (culot), est-ce parce que nous sommes moins hiérarchisés ou qu’on a la peau un peu plus épaisse ? Mais on a voulu aller plus loin. Ici, on ne se contente pas de distraire, on a résolument choisi l’approche thérapeutique : la centaine de clowns qui travaillent dans les hôpitaux du pays ne relèvent pas d’un organisme extérieur. Les Dream Doctors sont membres à part entière des équipes médicales et chacun travaille dans un hôpital bien précis où on lui indique à son arrivée le service où il doit se rendre. Ils viennent certains jours de la semaine, à des heures précises – tout comme les anesthésistes ou les orthopédistes. Et ils ont réussi à se rendre indispensables. » 38

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Des intrus passés dans le paysage Le programme Dream Doctors a germé en 2002 dans la tête de Yaakov Shriqui – le père de Tsour, originaire de Casablanca, grand sioniste devant l’Éternel : il avait vu des clowns dans les hôpitaux d’Europe et en a voulu pour son pays. « Quand Yaakov m’a contacté, raconte Jérôme Arous qui était tout juste diplômé de l’École Lecoq de Paris, il a bien insisté sur le fait qu’il cherchait des clowns de métier et pas des amateurs ». Pour une première année-test, Jérôme a démarré sur le tas avec deux autres clowns à Hadassah, le premier hôpital israélien qui leur a fait confiance : dans un univers médical totalement inconnu pour eux où ils ont commencé par… déranger tout le monde. « C’est sûr que nous étions des intrus et qu’on nous regardait un peu de travers, dit-il. Les parents étaient surpris de nous voir débarquer dans la chambre de leur enfant, bien des médecins nous ont fermé la porte de leur service. Mais assez rapidement, nous sommes passés dans le paysage. » Ça s’est fait petit à petit, en douceur. Un matin à son arrivée, Jérôme s’est fait envoyer par une cheffe de service réputée au chevet d’un enfant qui hurlait et se plaignait de maux de ventre. Médicaments, compresses, elle avait tout essayé, mais rien ne le soulageait. « Elle m’a dit : tu peux faire quelque chose, Jérôme ? Bon, j’étais flatté : à moi le clown, ce grand médecin me demandait mon avis ! Alors je suis allé dans la chambre du petit, j’ai demandé à sa maman de sortir, j’ai gonflé un ballon pour établir un contact avec lui, je lui ai lancé un coussin qu’il m’a tout de suite relancé, et je lui ai parlé en clownesque – en dibrish, un jargon enfantin imaginaire qui permet de communiquer dans toutes les langues du monde et sur toute la gamme des émotions. Il a complètement oublié ses bobos… jusqu’à ce que sa mère revienne. C’est là que j’ai compris que ce gosse avait tout simplement besoin d’attention et qu’il s’était inventé une maladie pour qu’on s’occupe de lui. J’en ai vu beaucoup comme ça ». Pas de vedette, pas d’ego C’est loin d’être toujours aussi simple. Quand ils ont passé des heures en oncologie, ou auprès d’enfants handicapés, ou au service des grands brûlés, quand ils sont les premiers à se faire dévoiler un cas d’inceste ou qu’ils se retrouvent au chevet d’une petite fille en phase terminale, les Dream Doctors se mettent souvent à faire des cauchemars. Mais ils vont de l’avant, comme tous les autres membres de l’équipe. « On est là pour aider, dit Jérôme, pour rentrer dans l’univers du patient : que ce soit un enfant qui aime jouer, un ado passionné de foot ou une vieille dame atteinte d’Alzheimer. On ne vient pas à l’hôpital pour faire un spectacle, pour être la vedette.


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Nimrod Eisenberg and Keren Asor-Kliger during their annual army reservist training with the Field Hospital Unit of the IDF Nimrod Eisenberg and Keren Asor-Kliger during their annual army reservist training with the Field Hospital Unit of the IDF Alexey Gavrielov in Dana Dwek Children's Hospital at Tel Aviv Medical Center

Il faut ranger son ego d’artiste, c’est le patient qui est le roi et qui doit être plus fort que toi : quand je fais faire des bulles de savon à un enfant qui a du mal à respirer, il est important que ce soit toujours lui qui gagne. » Parlant de roi d’ailleurs, c’est à grands sons de trompette que Jérôme se souvient avoir annoncé un jour l’arrivée, dans la salle à manger de l’hôpital, d’un jeune de 18 ans qui refusait de se nourrir depuis qu’on lui avait annoncé qu’il avait le sida : « Tous les regards se sont tournés vers lui, il avait retrouvé un statut, et il s’est mis à dévorer ! » Les piqûres qui font si peur C’est toute l’atmosphère – lourde, stressante, douloureuse – de l’hôpital que la présence du clown contribue à changer. Aussi bien quand il fait rire tout le monde en enfermant les femmes de ménage dans le local des balais. Quand il passe et repasse, silencieux, mais si solidaire, dans le cabinet médical où des parents sont en train de se faire annoncer que leur petit a un cancer. Quand il accompagne, de la salle d’endormissement jusqu’au bloc opératoire, un enfant anesthésié en le faisant rigoler. Quand il demande à la mère bouleversée d’une petite fille gravement brûlée comment elle lui prépare ses boulettes du vendredi soir. Quand il apporte sa chaleur et ses sourires pendant les séances de chimio, les dialyses, les piqûres qui font si peur. « Rapidement, dit Tsour Shriqui, le personnel médical a vu à quel point la présence du clown peut l’aider. Souvent, il a pu diminuer la dose des médicaments. Et au lieu d’ausculter avec difficulté un enfant en souffrance qui évidemment se braque, le médecin peut plus facilement faire son examen. Quant aux parents, inutile de dire qu’ils sont beaucoup moins tendus ! » Dans 29 hôpitaux israéliens Du coup, dès 2003, le test d’un an s’est avéré concluant et il ne cesse de l’être depuis : en Israël, la présence réconfortante des clowns est devenue une prestation régulière que 29 hôpitaux du pays offrent aux patients et à leur famille. Et, alors que la première année, l’association Dream Doctors (qui vit de dons et en a bien besoin !) payait ses artistes thérapeutes, à présent chaque hôpital paie la moitié du salaire des clowns qui sont à son service et – très symboliquement, pour que chacun sente bien qu’ils sont membres à part entière des équipes médicales – c’est le total de leur rémunération qui leur est versé par chaque établissement. Ce qui est unique au monde, tout comme le fait que chaque clown travaille toujours seul, même s’ils sont plusieurs par hôpital : « Ils ne sont pas là pour faire un spectacle entre eux, dit Tsour Shriqui. Leurs partenaires de jeu, ce sont les enfants, leurs parents, le personnel médical. Et c’est très important ! » D’ailleurs, fort des demandes pressantes et renouvelées des hôpitaux,

Tsour Shriqui se bat depuis des années pour que la profession de clown médical soit officiellement reconnue par le ministère israélien de la Santé. Car la présence bénéfique de ces thérapeutes d’un nouveau type dépasse de loin aujourd’hui les services de pédiatrie. Les Dream Doctors apportent aussi soutien et réconfort aux patients adultes en oncologie, en gériatrie : ils sont notamment à l’hôpital Herzog de Jérusalem, auprès de patients atteints de Parkinson et près de Pardes Hanna, auprès de survivants de l’holocauste hospitalisés au Shaar Menashe Mental Health Center. Ils s’occupent aussi des enfants autistes, comme des prématurés auxquels ils jouent de la musique. On les voit de plus en plus souvent dans les salles d’accouchement. Et plus souvent qu’autrement à l’urgence. Une référence internationale « La force du clown, dit Jérôme Arous, c’est qu’il peut aller partout et se permettre de dépasser les limites. À un patient qui était cloué dans son lit, un de mes collègues a pu lancer : « Tu ne peux plus marcher ? Alors, nage ! Et il y en a un autre qui pendant ce temps se promenait au département d’oncologie avec un filet de pêche rempli de crabes-cancers en peluche ». Autant d’autodérision et d’autres regards sur soi et sur sa maladie qui soignent parce qu’ils permettent de s’échapper. Alors du coup, avec le temps, le rêve de Yaakov Shriqui a non seulement pris forme, mais la petite association israélienne des débuts est devenue une référence internationale. Réservistes dans Tsahal et reconnus par l’OMS Aujourd’hui, Dream Doctors n’assure pas seulement chaque année 200 heures de formation continue à ses clowns, mais depuis 2006, à son instigation, un BA en Nursing & Clowning a démarré à l’université de Haïfa. L’association multiplie les conférences à l’étranger et a récemment été reconnue par l’OMS comme spécialisée en urgence et en santé mentale. Car depuis des années, il n’y a guère eu de drame ou de crise humanitaire quelque part dans le monde – hier en Haïti, en Thaïlande, en Indonésie, lors du tsunami au Népal; ou tout récemment au Texas ou en Floride – sans que les Dream Doctors n’accourent. « Le monde a souvent d’Israël l’image d’un pays en guerre et de son armée, dit Jérôme, et voilà qu’ils nous voient débarquer chez eux avec des clowns ! » Parlant de l’armée israélienne d’ailleurs, les clowns thérapeutes font depuis 2016 partie de l’unité humanitaire de Tsahal : reconnus comme réservistes, ils sont assurés, en cas de catastrophe, d’avoir deux sièges dans l’avion. Et bien évidemment, pendant l’opération Bordure protectrice à Gaza en 2014, on en a vu beaucoup dans les abris… « C’est dans notre ADN d’Israéliens assure fièrement Jérôme, et notre histoire nous a contraints à manier l’humour. Vous saviez qu’il y avait des clowns dans le ghetto de Varsovie ? » MAGAZINE LVS

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ITINÉRAIRES DE JEUNES SÉPHARADES D'ICI ET D'AILLEURS

De Rimbaud à Rambam*, parcours d’une femme sur les chemins de la connaissance.

GAELLE HANNA SERERO

Par Gaelle Hanna Serero

Originaire de France, Gaelle Hanna Serero, née Sebbagh, 35 ans, enseigne en Israël où elle vit avec son mari et ses deux enfants. Dans ce texte, elle retrace son parcours dans l’étude juive conjuguée à la littérature et la philosophie. Une quête incessante. Je suis née en posant des questions. La phrase que j’ai le plus entendue étant petite, c’est « Gaelle tais toi ! ». Et aussi : « n’oublie pas que tu es différente ». Née à Lyon en 1981, je suis allée à l’école de mon quartier, à Vaise. Entre la Saône et les monts du Lyonnais. Entre la rivière et les chants de coucous. Quand je suis née, ma mère a décidé d’arrêter de travailler pour s’occuper de moi. Je suis allée très tard à la maternelle. J’ai grandi dans les livres, les chansons, les balades en forêt et les siestes dans l’herbe fraîche. Nous habitions une petite maison de deux étages, en bas mes parents, en haut mes grands parents et au rez-de-chaussée, l’atelier de mon grand-père, tapissier. J’ai connu l’odeur du crin, le bruit de la cardeuse, le rebondi des clous dorés et tous les styles de fauteuils en bois à recouvrir. J’ai manqué, la plus grande partie de ma scolarité, la classe le samedi matin. J’étais la juive de l’école, je faisais chabat, je rattrapais les cours le lundi matin. Extravertie à la maison, complexée dehors. Mais dans ma tête, toujours libre. Je n’avais peur de personne, seulement de Dieu. Je lui parlais le soir dans mon lit, pleurais pour qu’il me pardonne. Je lui en voulais toujours terriblement quand ça n’allait pas. Je voulais tout comprendre. Effrontée et impertinente. Les profs m’aimaient bien parce que je voulais savoir, j’étais curieuse de tout. J’ai commencé par la bibliothèque du quartier, d’abord la section enfant, puis les bibliothécaires ont fait semblant de ne pas me voir me cacher au fond des rayonnages pour lire ceux de la section adulte. C’est là-bas que j’ai découvert la Shoah, dans un livre qui décrivait les abat-jours en peau de juif… J’ai étouffé de rage et de peine. J’ai passé des jours et des nuits à lire tout Zola, tout Hugo, tout Balzac et tout Tolstoï. Le chabat, quand on était chez les parents de mon père, à Villeurbanne, dans la communauté du Grand Rabbin Maman (z’l’)**, il n’y avait qu’un seul livre en français, la bible illustrée, je l’apprenais par cœur. Je vivais avec les prophètes. Quand on était à la maison, on ramenait de la bibliothèque le caddie des courses plein de bandes dessinées. Et à la cave, il y avait tous les bouquins de science-fiction de mon père… les parents de ma mère venaient de Turquie et parlaient le ladino. Loukoum, confiture de rose, yaprak et bimoelos1. Chants et danses espagnoles. Ceux de mon père de Colomb-Béchar, un petit village aux portes du Sahara, à la frontière du Maroc, en Algérie française. Pépé et mémé étaient arrivés en France avant la guerre et avaient vécu l’occupation, la peur, les restrictions, la faim, les rafles et les rigolades entre cousins sur les pentes de la Croix-Rousse, à Lyon. Mais il fallait cacher qu’on était juifs, ne pas le dire. Seuls les rituels de Pessah, Kippour et Roch Hachana subsistaient, le sens des valeurs, celui de la famille. Mon grand-père avait vu son oncle fusillé sur 40

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la place des Terreaux, on n’allait pas l’embêter avec ça quand même ! De l’autre côté, on était partis en hâte quand les Arabes ont commencé à jeter des pierres et à crier « mort aux Juifs », on a fermé la porte de la villa et du magasin sous le soleil et les palmiers, et mon grandpère a mis le trousseau dans sa poche. Ils sont partis sans rien, famille nombreuse chaude et souriante sortie du désert et débarquée du bateau à Marseille, froide, grise, HLM… et puis Lyon. Ils avaient pour tout bien, leur fierté, leur piété, les traditions et le soleil du désert dans leur cœur. Baba Salé2, de Colomb-Béchar, étendait sa bénédiction sur eux, ils retroussèrent leurs manches et ouvrirent une épicerie… et moi j’étais tout ça, née sur les pavés de Lyon, familière du quartier de Saint-Jean à l’ombre de la Basilique, j’allais au Lycée Ampère Bourse, la chapelle à côté, la place des terreaux, la rue de la République, les lampadaires tarabiscotés et les jardins secrets du musée… j’en étais à l’étape suivante, Platon, Kant, Nietschze, Shopenhauer, Pascal, Rimbaud, Baudelaire et Gide. Le théâtre, l’anarchisme. Je lisais Proudhon, Marx, Freud et Bakounine. J’écrivais des tracts pour La plume noire3. Je sortais avec des garçons et j’écrivais des poésies pleines de sang, de violence et de mélancolie. Mais j’étais toujours seule dans ma tête, jamais attachée, toujours en quête. Dans les livres, sur les lèvres, je cherchais quelque chose sans savoir quoi. Je buvais, je fumais et pleurais avec Dieu comme témoin. Je m’amusais bien, je découvrais mon corps, la force des mots, j’écrivais les miens, je me perdais dans un langage qui signifiait plusieurs mondes à la fois et je cherchais encore. Écartelée. Gentille fille à la maison, folle dehors. Bavarde, muette. Lectrice. Et tous les dimanches matin au Talmud Torah, dans la classe d’enseignement de l’hébreu et de la tradition juive des garçons du Rabbin Malka (z’l’), à la Duchère, parce que j’étais la seule fille. On apprenait la prière par cœur et à lire l’hébreu sans les voyelles.

Étape suivante, la fac. Lyon 2. Lettres modernes. Deleuze, Derrida, philologie, grec et latin… et moi je descendais aux enfers, Bukowsky, Kerouac, Lawrence, Sade, Sacher-Masoch, Maiakosky, Kundera, Bataille, Nabokov, Anaïs Nin et un premier amour, pas juif. Je me sentais couler. Je devenais mots, je devenais le pur produit de tous ces livres que j’avais si bien assimilé, j’étais la culture française torturée par un je ne sais quoi juif qui me rivait à ma condition d’être et m’empêchait de lâcher totalement prise. J’aimais tout ça. Dieu que la France était belle, que je chantais sous la pluie, que je riais avec mes amis ! Et puis je suis partie, je me suis arrachée, d’un mouvement brusque, presque de force, comme on arrache une dent, ou une mauvaise herbe…


ITINÉRAIRES DE JEUNES SÉPHARADES D'ICI ET D'AILLEURS

« Et ma vie bascule. Séminaire. Découverte. Baba Salé rigole dans son tombeau, juste en face, en me tendant un verre d’Arak. Maïmonide, André Neher, Abrabanel, Rachi, le Kuzari, le Maharal de Prague… j’en pleure de frustration devant ces rayonnages en hébreu que je ne peux pas déchiffrer ! J’ai trouvé ! Il me semble, quelque chose bouge, pousse à l’intérieur de moi… »

Autre étape. Israël. Mes parents s’étaient rencontrés à l’Hachomer Hatsair4, on leur donna un nouveau prénom. Moi j’allais au Bétar5, je revins à mon prénom d’origine. Hanna. Sionisme de gauche et de droite, amour d’Israël. Fusion avec la terre. Fulgurance du soleil. Retour. Je devais aller faire ma classe d’hébreu à l’oulpan Etsion à Jérusalem, et puis sur ma route, une rencontre. Un Rabbin, un ami, un maître, un père. Elie Kling avec un chapeau de cow-boy sur la tête et des mélodies plein son sourire. La chaleur de sa mère, Madame Kling. L’enseignement de son père et l’héritage de la yeshiva, école talmudique pour garçons de Montreux. On passe un contrat. Je viens dans sa Midracha, séminaire pour filles où l’on s’initie aussi au Talmud, perdue à Nétivot dans le désert du Néguev, mais je garde mes jeans sous la jupe obligatoire… « tu ne le regretteras pas » me dit-il avec un clin d'œil après que je lui ai dit que je cherchais à acquérir les richesses « qui jamais ne s’altèrent » dont parlait Goethe… Et ma vie bascule. Séminaire. Découverte. Baba Salé rigole dans son tombeau, juste en face, en me tendant un verre d’Arak. Maimonide, André Neher, Abrabanel, Rachi, le Kuzari, le Maharal de Prague… J’en pleure de frustration devant ces rayonnages en hébreu que je ne peux pas déchiffrer ! J’ai trouvé! Il me semble, quelque chose bouge, pousse à l’intérieur de moi… Université. Littérature juive française. Albert Cohen, Romain Gary. Midracha. Des femmes étudient le Talmud, portent les rouleaux de la Torah. Dehors les roses et les montagnes de Emek israel6. Le Jourdain. La lumière. Je m’occupe de convertis. Je leur apprends les prières par cœur, je parle des fêtes juives. Elie et Dvora Kahn, André Neher et Manitou. J’apprends l’hébreu de l’intérieur. Je lis l’Âme de la vie. Le Chemin des justes. Le Guide des égarés. Je fais la paix avec les deux parties de moi-même, celle qui veut savoir et celle qui veut vivre. Amour. Chants. Mariage juif : houpa (dais nuptial). Réunion de deux âmes esseulées et nouvelle mélodie. Je donne la vie, je vis à deux, puis à trois. Je travaille, j’enseigne, je renais. Judith Kaufman entre rire et résistance illumine Bar Ilan. Elle est prof de littérature, ancienne élève des Neher. C’est avec elle que je me lance dans l’aventure, hélas pas pour longtemps… atteinte de la maladie, bien trop tôt, son rire s’éteint et seule, je dois continuer. Autre étape. Doctorat. Dr Hanoh Ben Pazi, spécialiste à la fois de Lévinas et du Rav Kook devient mon directeur de thèse. Je saute le pas. Je rencontre le Pr Elisheva Revel qui cherche justement quelqu’un pour travailler sur l'œuvre d’André Neher, son oncle… Philosophie et pensée juive, en hébreu. Talmud, en araméen avec le dayan, juge au tribunal rabbinique, Rav Michael Avrahams. Je me sens bien. Mon esprit vibre. Mon âme chante. Je donne à nouveau

la vie, j’enseigne et je transmets. Je rencontre des jeunes filles, elles ne savent pas qui elles sont, ce qu’elles veulent, mais quand je leur parle de ce que je cherche, leurs yeux s’allument, elles s’arrêtent de parler, elles écoutent, se perdent, se retrouvent… Je dis Hillel et Chamay, Sarah et Rivka, l’effronterie de Hanna. Je dors avec Scholem, Buber, Lévinas et Rosenzweig. Je dévore Mopsik, Soloveitchik, Heschel et Herman Cohen. J’écoute Beno Gross et Ephraim Méir. À la Midracha, c’est moi à présent qui tourne les pages du traité Sanhédrin puis Baba Batra du Talmud de Babylone. Abel et Caïn continuent de s’entretuer, mais Eliane Amado Levy Valensi me conte la poétique du Zohar 7 et Ruth Reichelberg me conduit dans le ventre du poisson avec Jonas et Don Quichotte8. Je suis Sancho Pança. Je suis la fiancée du Cantique des Cantiques et tout se remet en place. Rimbaud et Verlaine ne me font plus souffrir. Ils ont leur place dans l’économie de la création comme j’ai la mienne. Pourtant, certaines nuits, quand mes enfants et mon mari dorment, que le frigo ronronne, je me lève et je regarde la lune. Quelque chose brûle toujours en moi. Je Lui parle encore. Je Le harangue. Je Le tanne. On débat. Je cherche encore, je cherche toujours. Je crois que ça fait partie de moi, c’est ma liberté, ma part indomptable, l’amour de l’incertitude, du danger, du feu, de savoir, de trouver, de chercher, de toucher ce qu’il y a derrière, ce qu’il y a plus haut. Pourquoi les hommes courent, chantent, dansent, aiment ? Qu’est-ce-qui les meut ? Qu’est-ce que Dieu attend de moi ? Que je cherche ? Et qu’est-ce que je cherche ? Ma vie, peut-être, et je suis toujours en quête, alors je tourne les pages et j’écris…. *Rambam ou Maimonide, (1135-1204), l’un des plus grands maîtres de la pensée juive. **Abréviation de l’expression hébraique : zikhono livrakha (que sa mémoire soit une bénédiction). 1 Spécialités culinaires des juifs de Turquie : yaprak, feuilles de vigne farcies au riz

et à la viande hachée. Bimoelos, galettes frites au pain azyme et à l’oeuf. 2 « Baba Salé de Colomb-Béchar, le sultan du Sahara » : Rabbi Israel Abouhassira,

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fils de Aaron, enterré à Colomb-Béchar en Algérie, cousin de Rabbi Israel Abouhassira, fils de Rabbi Messaoud, enterré à Nétivot en Israël. La Plume Noire : librairie et repère anarchiste sur les pentes de la Croix Rousse à Lyon. Hachomer Hatsair : mouvement de jeunesse juif sioniste de gauche. Bétar : mouvement de jeunesse juif sioniste de droite. Emek Israel : vallée du Jourdain, entre Afoula et le Mont Tavor. Eliane Amado Levy Valensi, La poétique du Zohar, Édition de l'Éclat, 1996 Ruth Reichelberg, L’ Aventure prophétique : Jonas, le menteur de Vérité, Albin Michel, Paris1995 et Don Quichotte ou le Roman du Juif masqué, Éditions du Seuil, Paris, 1999.

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CULTURE SÉPHARADE

Et la guerre arriva… Récit d’une famille juive tunisienne

BRIGITTE DYAN

Par Brigitte Dy an

Brigitte Dyan est née en Tunisie de famille sfaxienne, mais a vécu en France dès l’âge de cinq ans. Journaliste et auteur, elle nous relate dans ce texte, un épisode de l’histoire de ses parents, durant la Deuxième Guerre mondiale. Rappelons que les Juifs vivaient en Tunisie depuis plus de 2 000 ans. Ils étaient 95 000 en 1941 et 105 000 en 1948. Il ne reste plus aujourd’hui que 1 000 Juifs environ en Tunisie.

Mon père Louis durant la guerre À Sfax avant la guerre, Juifs, musulmans, chrétiens orthodoxes ou catholiques partageaient leurs fêtes sans craindre de ne rien perdre de leur identité : tous les magasins fermaient à Kippour, le Noël orthodoxe était très populaire, les processions du 15 août attiraient les curieux des trois religions et tout le monde mangeait les gâteaux tout chauds vendus au poids le soir de l’Aïd1. Les enfants jouaient ensemble et se côtoyaient à l’école publique comme dans les équipes sportives. La Deuxième Guerre mondiale allait miner cette capacité à vivre ensemble. Louis Dyan, mon père, avait 19 ans à peine au moment de la déclaration de guerre. La défaite, les lois de Vichy et les décrets de l’occupant allemand resserrèrent bientôt l’étau autour des Juifs, provoquant un véritable choc et un changement profond dans la vie tunisienne. De 1940 à 1943, par chance, les lois antijuives de Vichy furent appliquées très modérément ou pas du tout. Moncef Bey2 refusa d’y collaborer, considérant tous ses sujets comme égaux. De son côté, le Résident3 général de France Jean-Pierre Esteva, alors représentant de l’autorité française en Tunisie, ralentit autant qu’il le put la mise en œuvre de ce dispositif, avec le soutien actif de son entourage. Il en résulta une situation complexe où le pire côtoyait le meilleur : les mouvements de jeunesse juifs dissous depuis juin 1941 continuaient de se réunir discrètement. De nombreux enfants juifs étaient chassés de l’école publique, mais les cours d’hébreu avaient un vif succès. Une proportion importante des médecins étant juifs, l’interdiction d’exercer la médecine fut peu appliquée. Plus étonnant encore : les journaux juifs étaient interdits, mais deux titres continuaient de paraître : La Dépêche tunisienne, qui relayait les informations de l’administration du Résident, et Le Petit Matin, qui n’avait pas de contenu juif, mais appartenait à un Juif et publiait toutes les annonces de la communauté. Rebaptisé Le Journal Israélite, il créa une nouvelle rubrique « Jeunesse » consacrée à la tradition et à la littérature d’Israël qui publia jusqu’en 1942 des articles insufflant l’espoir à ses lecteurs, sans aucune censure. Louis Dyan avait 20 ans seulement le 2 avril 1941 lorsqu’il fut enrôlé de force dans les Chantiers de Jeunesse, un mouvement de jeunesse pétainiste. Coiffés d’un ample béret et vêtus de l’uniforme de la milice, les jeunes Juifs, logés dans des campements, étaient occupés à des travaux de force, abattage des arbres, débroussaillage, etc. 42

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Grâce à ses aptitudes physiques exceptionnelles, Louis put traverser sans dommage ces six mois de travaux pénibles avec une nourriture médiocre et insuffisante. Les photos qu’il rapporta, prises dans des conditions difficiles, témoignent de travaux durs, mais aussi d’une énergie de vie et d’une fraternité qui ont permis au camp de Sfax de limiter, semble-t-il, les brimades et les sévices qui ont parfois été la règle dans d’autres camps de Tunisie4. Libéré en octobre 1941, car il était soutien de famille, Louis retrouva l’appartement familial et son emploi à la Banque de Tunisie, qui lui permit de faire vivre sa mère et sa sœur malgré le rationnement. L’occupation de Sfax par les troupes italiennes de Mussolini en novembre 1942 ne donna lieu à aucune persécution. Les soldats italiens exprimaient même le regret, en privé, d’être contraints par la destinée à opprimer des familles, comme me l’a raconté ma grand-mère maternelle. Mais un coup de tonnerre éclatait aussitôt dans le ciel tunisien pour les 95 000 Juifs : en novembre 1942, peu après l’armée italienne, l’armée allemande entrait en Tunisie, avec l’intention affichée d’en finir avec les Juifs. L’entourage du Résident, jugé trop favorable à la communauté, fut arrêté ou expulsé en janvier 1943. Toutes les lois de Vichy, les interdictions professionnelles, la censure des journaux juifs, le recensement des Juifs allaient désormais être brutalement appliqués par les nazis pour mettre en œuvre la solution finale en Tunisie. C’est, du moins, ce qui était programmé. Trois semaines plus tard, le 6 décembre 1942, les jeunes Juifs recensés, dont mon oncle Émile, furent envoyés au STO, le service de travail obligatoire institué par l’Allemagne pour réquisitionner la force de travail des vaincus. Ce fut une sombre période pour tous. Rançonnant la communauté avec de fortes amendes, les Allemands tentèrent de déporter en avril 1943 un large groupe d’hommes jeunes réunis dans l’usine Halfon5. Heureusement, le bateau qui devait les emmener n’arriva jamais, et le projet fut abandonné. Ma mère Yvette Si les Juifs de Tunis ne portèrent jamais l’étoile jaune, ceux de Sfax n’eurent pas cette chance. Ma mère Yvette Nataf, alors âgée de 12 ans, dut porter cette marque discriminatoire et fut aussi renvoyée de l’école française et des cours de dessin qu’elle suivait aux Beaux-Arts. Les Nataf, ma famille maternelle, vivaient alors dans le quartier de Moulinville à Sfax. Sur la route de Mahdia, mon grand-père Albert


CULTURE SÉPHARADE avait fait construire une belle villa assez spacieuse pour héberger ses sept enfants, ainsi qu’une dépendance assez grande pour la famille juive venue de Djerba, jardinier et cuisinière, dont les enfants étaient attachés à ma grand-mère comme à une deuxième maman, ainsi qu’ils me le racontèrent quarante ans plus tard. Le jardin, attenant à celui de mon grand-oncle David, qui occupait la villa voisine, est resté dans les mémoires comme un véritable coin de paradis. Planté de nombreuses essences de citronniers, d’orangers, de bougainvilliers, de chèvrefeuille, il avait une tonnelle couverte de fleurs et de vignes grimpantes, où se déroulaient les dîners d’été. Cette villa s’appelait « Mon rêve Yvette », témoin de la joie d’Albert d’avoir vu naître sa première fille après trois garçons. Hélas, ce jardin magique fut rapidement réquisitionné par la Gestapo, ainsi que plusieurs villas de membres de notre famille, telle celle de la famille Azria, selon le récit que m’en a fait Dolly Azria, la cousine de ma mère, qui a écrit toute sa vie dans la revue « La diaspora sfaxienne ». Mon grand-père, qui était propriétaire d’oliveraies et exportateur d’huiles d’olive, décida de mettre à l’abri sa famille, non seulement sa femme et ses enfants, mais aussi une partie de sa propre fratrie, sept – ou était-ce huit? – frères et sœurs, qu’en aîné responsable, il avait entièrement élevée après le décès de leurs parents. Il loua alors, à la campagne, une ferme assez grande pour une soixantaine de personnes. Faisant discrètement pratiquer l’abattage rituel, achetant les denrées très chèrement cédées par les fermiers voisins, il permit à sa large famille de traverser les six mois d’occupation allemande, craignant sans cesse les dénonciations – mais elles n’eurent pas lieu. Les rares souvenirs que ma mère m’a racontés de cette période tournaient autour du manque de nourriture qui énervait, les préadolescents perpétuellement affamés. Circonstance aggravante, on exigeait d’eux qu’ils cèdent leurs rares friandises aux deux femmes enceintes de la famille, elles aussi tourmentées par les envies de nourriture. La libération de Sfax Le premier bombardement aérien de Sfax eut lieu le 29 novembre 1942 et le 44e et dernier, le 8 avril 1943. Un peu plus de quatre mois de bombardements quotidiens et nocturnes qui donnaient lieu à des réjouissances discrètes pour ma mère et ses frères, juchés sur le toit pour applaudir la pression des troupes américaines sur les occupants allemands.

Avril 1943 : la surprise arrive sous la forme d’un régiment écossais en kilt qui entre le premier dans la ville au son des cornemuses. Ma mère s’en est souvenue toute sa vie! Fous de joie, mes oncles, ramènent à la maison des soldats anglais qui viennent déguster la cuisine de ma grand-mère. Le 23 avril 1943, Louis Dyan, âgé de 22 ans, avec son jeune frère Émile, qui avait juste 20 ans, s’engage dans les Forces Françaises Libres. Représentées par le Général Giraud en Tunisie, ces unités françaises manquant de moyens et de commandement sont rattachées aux troupes anglaises. En France pendant ce temps, un brillant général vient de s’évader de prison et rejoint le Général de Gaulle à Londres avec le projet de créer une armée française en Afrique du Nord pour se battre aux côtés des Alliés. C’est le Général De Lattre de Tassigny, qui finit par aboutir dans de difficiles négociations avec l’Armée américaine pour créer la 1re Armée française. Le reste appartient à l’Histoire avec sa grande hache, comme l’écrivait l’auteur Georges Perec. À l’exception de la 2e DB du Général Leclerc où se trouvait mon oncle Émile, choisie par De Gaulle pour libérer Paris avec les troupes américaines, la 1re Armée de Delattre participa à toute la Campagne de France et occupa l’Allemagne jusqu’à recueillir la capitulation de l’Allemagne à Berlin. C’est le long chemin de batailles que suivit mon père. Il conduisait une Jeep appelée Vouloir. Être chauffeur, conduire jour et nuit en dormant à peine fut sa façon de servir la France et la liberté en risquant sa vie sans ôter celle des autres. Cela ne le protégea pas de la vision d’horreur des camps de concentration libérés par son unité, notamment Vahingen et Dachau. Par les centres de secours de la 1re Armée, il rencontra des survivants de Buchenwald, Mauthausen et Auschwitz. Il rentra à Sfax changé. Soucieux de relever l’honneur des Juifs, il créa une équipe de basket juive, le Sion’s Club, qui parvint en finale des championnats de Tunisie. Attraction de nombreux jeunes Sfaxiens, cette équipe attira plusieurs frères et cousins Nataf et Haddad. C’est ainsi, une chose en entraînant une autre, que Louis épousa le 23 avril 1946 la jeune Yvette, aînée des filles d’Albert Nataf, dans sa dix-huitième année. Mais ceci est une autre histoire.

Pour mon père, à l’inverse, les bombardements sont restés un souvenir pénible. Tous les matins, en traversant la ville de Sfax pour se rendre à son bureau, il découvrait les décombres et les destructions sévères de la nuit.

Louis en uniforme 1 La plus grande fête musulmane commémore l’épisode du sacrifice du mouton

substitué par Ibrahim (Abraham) à celui de son fils. 2 Mohamed el-Moncef Bey, né le 4 mars 1881 à Tunis et mort le 1er septembre 1948

à Pau, a été bey de Tunis du 19 juin 1942 à sa destitution le 15 mai 1943. Au départ simples gouverneurs désignés par l’Empire ottoman, les beys de Tunis ont transformé le Beylicat au XVIIIe siècle en une sorte de monarchie avec la dynastie husseinite. 3 Représentant de la France dans le protectorat de Tunisie, cet homme de confiance de Pétain joua un « double jeu » selon sa défense, à son procès pour collaboration à la fin de la guerre. 4 Il y eut 27 camps en Tunisie avec un effectif total de 4 104 internés au 27 décembre 1941, Juifs ou prisonniers politiques ou de droit commun (voir Jacob Oliel, Les camps de Vichy Maghreb-Sahara, Éditions du Lys, Montréal, 2005). 5 Relaté dans le site très documenté de Gérard Bacquet et Christian Attard http://www.sfax1881-1956.com/

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COUP DE PROJECTEUR SUR NOUS AUTRES

Kelly Castiel,

directrice générale des écoles Azrieli

Judith Privé, une thérapeute au service de nos aînés Par Annie Ousset-Krief

Elle n’est en fonction que depuis deux mois, mais elle incarne déjà l’institution qu’elle dirige : Kelly Castiel est la nouvelle directrice générale des écoles Azrieli de Montréal (école primaire Talmud Torah et école secondaire Herzliah), qui scolarisent plus de 750 élèves. C’est à la fois par amour de l’éducation et sens d’une appartenance sans faille à la communauté juive qu’elle a accepté ce poste, après plus de vingt années passées au sein de la Fédération CJA, où elle fut notamment directrice adjointe de la planification et des allocations communautaires. Elle évoque à peine son brillant parcours professionnel, préférant se concentrer sur sa nouvelle mission et le rôle essentiel des écoles Azrieli, mais chacun connaît la richesse de son expérience et la force de son expertise – comme gestionnaire et dirigeante. Kelly Castiel est arrivée enfant au Québec, en 1969 : après avoir quitté le Maroc pour la France, où la famille passa quatre années un peu difficiles, son père, Judah Castiel, professeur d’hébreu et d’études juives dans les écoles de l’Alliance Israélite, fut pressenti pour créer une école juive francophone à Montréal – où une partie de sa famille s’était déjà installée. L’ Association sépharade francophone (ancêtre de la CSUQ) avait décidé de promouvoir et protéger la culture sépharade, et de franchir l’obstacle éducatif qui empêchait les enfants juifs d’être scolarisés dans le système francophone géré par la Commission scolaire catholique. Les dirigeants de la communauté sépharade profitèrent des ouvertures permises par la Révolution Tranquille : le projet d’une école juive de langue française se concrétisa en septembre 1969 avec la fondation de l’école Maïmonide, sous la direction de Judah Castiel. Kelly fut ainsi parmi les premiers élèves de cette institution scolaire. Son père eut depuis cette période une place essentielle dans la communauté, et devint pour elle un modèle à suivre. Kelly poursuivit son cursus secondaire et supérieur dans le système anglophone. Parfaitement bilingue, mariée à un ashkénaze, elle est à la jonction des communautés ashkénaze et sépharade. C’est cette connaissance intime qui lui permet de jouer un rôle clé au sein de la communauté juive montréalaise, qu’elle souhaite voir unie et inclusive. Elle qui a hérité de son père la nécessité de s’investir pour la communauté, évoque Maïmonide, « l’aigle de la synagogue », qui avait prôné l’instauration de Talmud Torah dans chaque communauté – l’éducation, clé de voûte du judaïsme, est l’une des valeurs auxquelles elle est particulièrement attachée. Kelly Castiel a aussi fait sienne cette petite phrase souvent incluse dans les prières, L’dor va’dor, « de génération à génération » : il est du devoir de chacun de transmettre l’héritage culturel qui lui a été légué afin de bâtir la communauté et garantir la continuité du judaïsme. Fidèle à ses convictions et à son engagement, elle a aujourd’hui mis son savoir et ses compétences au service de la communauté éducative, à laquelle elle a toujours été liée. Une belle mission à la tête de l’un des fleurons de la communauté, qu’elle assume avec enthousiasme, efficacité et passion.

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Judith Privé, une thérapeute au service de nos aînés. Judith Privé est assistante sociale, thérapeute, peintre… Cette femme aux multiples talents vous embarque avec bonheur dans son histoire, sa vie, son métier et ses passions. Du Maroc au Canada, en passant par la France et le Liban, Judith a cumulé compétences et expériences. Sa jeunesse au Maroc a forgé en elle la nécessité d’apprendre, toujours, et de s’impliquer socialement. Issue d’un milieu familial marqué par l’ouverture et la tolérance – son père, né protestant, est un fervent sioniste et célèbre le Shabbat par respect pour le judaïsme de sa femme – elle se remémore les repas festifs, où une assiette était toujours mise pour le mendiant du quartier, les week-ends à Casablanca chez sa tante, qui les régalait de dafina et de gâteaux au miel… Une vie foisonnante d’activités, d’apprentissages : son père, fondateur de l’École d’Architecture de Rabat, assura son éducation en peinture, sculpture et architecture. Sa mère, qui dirigea pendant 30 ans la Chambre d’Agriculture à Rabat, lui enseigna l’importance du savoir et le sens du partage. À l’âge de 18 ans, Judith partit étudier l’archéologie à la Sorbonne. Mais c’est au Canada, où s’était installée sa sœur, qu’elle décide de poursuivre d’autres études. Deux années à HEC Montréal lui permettent d’embrasser une carrière dans le marketing – au Liban tout d’abord, où elle a suivi son mari. Dix années dans le secteur bancaire qui l’amenèrent à voyager dans les pays du Golfe. En 2002, elle repart avec ses enfants au Canada. Elle poursuit sa carrière au sein de la Banque Royale du Canada, avant d’opérer un changement total dans sa vie professionnelle. Elle décide d’embrasser une voie radicalement différente : la thérapie auprès des personnes atteintes d’Alzheimer. Nouvelle formation en psychologie (baccalauréat à l’UQAM), et création d’outils thérapeutiques. Judith travaille dans des maisons de retraite et au Centre Cummings, et intervient à domicile auprès de patients nécessitant un réapprentissage cognitif. Elle a élaboré deux cahiers d’exercices pour les aidants naturels francophones – cahiers qu’elle compte publier l’année prochaine. Sa méthode repose sur le respect absolu de la personne, le refus de l’infantilisation des patients âgés. Réactiver la mémoire, faire appel à la culture française et sépharade également : Judith utilise les Fables de La Fontaine, apprises sur les bancs des écoles de l’Alliance Israélite au Maroc, les poètes Apollinaire et Ronsard, mais aussi les récits bibliques, ou les légendes juives. Redonner dignité et joie, tels sont ses buts, et c’est avec émotion qu’elle évoque les progrès de ses patients, leur bonheur de pouvoir se souvenir de morceaux de vie qu’ils croyaient oubliés à jamais. Sensible et généreuse, Judith est également une artiste, qui évoque dans ses toiles légendes et histoires où transparaît le monde méditerranéen qui l’a bercée. Certaines de ses toiles sont dans trois ambassades en France, en Italie et au Maroc. C’est avec impatience que nous attendons l’exposition prochaine de ses œuvres à Montréal.


COUP DE PROJECTEUR SUR NOUS AUTRES

Kelly Castiel et Judith Privé ont bien voulu répondre au mini-questionnaire de Proust à la sauce juive et sépharade qui caractérise également cette rubrique. Kelly Castiel

Judith Privé

• Parmi tous les textes de la littérature juive, de la Bible en passant par le Talmud jusqu’aux auteurs contemporains, quel est le texte ou l’auteur qui vous inspire et pour quelle raison ? Kelly Castiel – Les piyoutim. Ces poèmes chantés sont une des richesses de la liturgie sépharade. Ils apportent aux offices une grande émotion. Et Or HaHayim (synagogue dont mon père est l’un des fondateurs) a un chantre d’une voix exceptionnelle… Judith Privé – Retrouver le sens de la vie – Victor Frankl. Formé par Freud, avec lequel il entretient une longue correspondance, Victor Frankl, psychiatre et philosophe, rescapé d’Auschwitz, se confronte à ce qui devait devenir sa pensée propre : quel sens trouver à la vie pour nous donner l’envie, le courage, de continuer ? Chaque sujet doit se donner une raison d’exister, une raison unique et singulière. Elle seule comble l’exigence existentielle et spirituelle de l’âme humaine. • La personnalité du monde juif, tous siècles confondus, qui vous a le plus marquée K.C. – Puisqu’il faut faire un choix, je choisirai Leonard Cohen, à cause de son impact incroyable sur la communauté montréalaise. Il a d’ailleurs passé quelques années dans notre Talmud Torah. Tous les Montréalais sont fiers de Leonard Cohen, il est un pont entre nous, Juifs, et les Québécois non juifs. Grâce à lui, les Québécois ont pris conscience que les Juifs étaient partie intégrante de la culture montréalaise depuis 250 ans. J.P. – Ezra. C’est lui qui le premier, comprit l’importance du savoir et de la transmission. Le Talmud dit qu’il « aurait mérité de recevoir la Loi si Moïse ne l’avait précédé ». Ezra réorganisa le culte juif au retour de l’exil de Babylone. Les prêtres cessent d’être les gardiens exclusifs de la Loi, les Juifs, tous ensemble, deviennent alors le peuple du Livre. En ancrant les Juifs dans le Livre, Ezra posait la première pierre de ce que Freud appellera « l’édifice invisible du judaïsme ». • Y a-t-il une citation de la culture juive qui vous viendrait à l’esprit ? K.C. – Tsé Oulemad : « sors et apprends ». C’est la leçon de Pessah. Cette phrase de la Haggada enjoint de se confronter à la réalité du monde, et de s’ouvrir à de nouvelles vérités. C’est pour moi, avec L’Dor Va’Dor, le précepte fondamental de l’éducation. Apprendre, toujours, et transmettre. J.P. – « Qui est sage ? C’est celui qui apprend de chaque homme… Qui est fort ? C’est celui qui domine ses penchants… Qui est riche ? Celui qui se réjouit de son sort… Qui est honorable ? C’est celui qui honore ses prochains ». Ben Zoma, Pirkei Avot, 4,1.

• Quelle est la fête juive qui vous touche particulièrement ? K.C. – Pessah. Nous commémorons la sortie d’Égypte, la liberté. C’est aussi la fête de la famille. La maison, le foyer, en est le centre. J.P. – Pessah. C’est une fête qui symbolise le souvenir de notre histoire, mais aussi le renouveau et la renaissance. • Le trait de la culture sépharade que vous mettriez en avant ? K.C. – L’ouverture d’esprit, la chaleur, la convivialité. Les Sépharades, parce que francophones, ont jeté un pont avec la société québécoise et permis l’ouverture. J.P. – L’humour, la joie de vivre, la générosité et le devoir d’aider. • Après les nourritures spirituelles, les nourritures terrestres… Quel est votre plat préféré de la cuisine juive ? K.C. – Le mouton, qui est cuisiné pour les plats des fêtes. C’est une tradition culinaire uniquement sépharade ! J.P. – Les millions de salades…

Sagesse, tableau de Judith Privé

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JUDAÏSME

Em Habanim Semé’hah – Comme une mère attend ses enfants. Eretz Israël, rédemption et unité du Rav Issachar Shlomo Teichtal . 1

Entretien avec le traducteur Schlomoh Brodowicz, par Sonia Sarah Lipsyc

Schlomoh Brodowicz a fait une carrière d’ingénieur informaticien. Il s’est également consacré à l’écriture et à la traduction. Il est notamment l’auteur d’une biographie du Rabbi de Loubavitch intitulée « L’Âme d’Israël », préfacée par Elie Wiesel.

Que signifie le titre cet ouvrage : « Comme une mère attend ses enfants ? » Le titre original hébreu est « Em Habanim Semé’hah », emprunté à un verset des Psaumes 113; 9 (« une mère fertile heureuse »). Il fut inspiré à l’auteur par un épisode tragique lors duquel ses filles furent raflées par la police slovaque et furent miraculeusement libérées. La joie de son épouse, au retour de ses filles, après des moments d’angoisse et de terreur, fut pour lui comme un écho de ce verset. Il choisit d’en faire le titre de son ouvrage, car la mère heureuse du retour de ses enfants est une métaphore de la terre d’Israël qui aspire au retour des Juifs de l’exil. Son auteur, le rabbin Issachar Shlomo Teichtal (1885-1945) était un Juif slovaque. Quand et dans quelles circonstances a-t-il écrit ce livre, une véritable somme de travail ? Il faut tout d’abord comprendre la place très particulière de la Slovaquie dans la Shoah. Alors même que la Slovaquie n’était pas envahie par l’Allemagne, elle demanda que les Juifs soient déportés et paya 500 marks par Juif déporté afin d’avoir l’assurance qu’aucun ne revienne. Les Juifs de Slovaquie (plus de 75 000 sur 90 000) furent les premiers Juifs gazés à Auschwitz. Le Rav2 Teichtal et sa famille échappèrent miraculeusement à une rafle en se cachant dans le grenier d’une synagogue. Cet événement lui inspira un revirement de conscience. Il avait fait partie de ce judaïsme orthodoxe sous l’égide du parti Agoudat Israël3, qui s’était opposé au mouvement sioniste d’inspiration laïque. Voyant que des Juifs tentaient désespérément de rejoindre la terre d’Israël dont la reconstruction par des pionniers avait été tant vilipendée par de nombreuses autorités religieuses, il prit l’engagement solennel de publier un ouvrage dans lequel il exalterait le retour en Terre sainte et la valeur de ceux qui la rebâtissent, en sollicitant les ouvrages les plus attestés de la tradition juive. Dès lors, sans rien renier du patrimoine de Torah dont ses prestigieux maîtres l’avaient nourri, il décida d’en revisiter la teneur à la lumière du lien qui unit le peuple juif à sa terre d’élection.

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Avec sa famille, il passa en Hongrie où, tapi dans des refuges de fortune à Budapest et privé de tous les ouvrages de la tradition, il rédigea son essai monumental dans lequel il fait référence, de par sa seule mémoire à tout l’horizon de la tradition juive, textes bibliques, talmudiques, exégétiques, codes de lois, kabbale, ‘hassidisme… Le Rav Teichtal fit d’abord le triste constat que les Juifs qui avaient tant contribué à l’épanouissement économique et culturel des pays où ils résidaient étaient à présent vomis par eux. En échange de leur loyauté, ils étaient spoliés de leurs biens et exterminés. Il n’y avait donc plus rien à attendre de ces pays. Il prédit que même si les Juifs y connaîtraient un répit après la défaite de l’Allemagne, la haine foncière et irrépressible de ces pays finirait pas se réveiller. Il défend énergiquement l’idée que le retour en Israël est un devoir (une mitsvah) et que les maîtres de la Torah se sont fourvoyés en condamnant sans réserve ceux qui se consacrent à bâtir et à fertiliser la Terre Sainte. Il fait valoir que la distanciation de toute pratique religieuse manifestée par les pionniers qui sont à l'œuvre en Israël est due au fait qu’ils ont été nourris de la culture des pays de l’exil. Ils sont tels des enfants enlevés à leurs parents et éduqués par des étrangers qui leur ont inculqué des valeurs étrangères à la tradition du peuple dont ils sont issus. Ils ne sont donc en rien coupables de n’être pas pratiquants. En même temps, il affirme le devoir des Juifs orthodoxes de monter en Israël et qu’il est impérieux pour eux de sensibiliser ceux qui ne pratiquent pas selon l’héritage de la Torah et de ses commandements. L’auteur fait référence plus d’une fois aux difficultés qu’il a rencontrées pour exprimer son message au sein des communautés orthodoxes. Quel était ce message ? Pourquoi s’est-il heurté parfois à tant d’hostilité ? Et qui l’a soutenu ? C’est pendant son séjour en Hongrie que l’auteur rencontra de vives oppositions. C’est dans ce pays que se trouvaient les autorités rabbiniques les plus virulemment opposées au sionisme et plus généralement au retour en Israël avant l’arrivée du Messie. Les Juifs


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« L’auteur exalte la vertu de l’union entre les Juifs, par-delà les différences, et met vigoureusement en garde ses frères contre ceux qui fomentent les dissensions, quand bien même ils seraient de grands érudits et le feraient au nom de la Torah. » Schlomoh Brodowicz, traducteur

de Hongrie (pays allié de l’Allemagne) avaient été épargnés jusqu’en 1944. Nombre d’entre eux ignoraient l’étendue du désastre subi par leurs frères jusqu’alors et ceux qui en avaient eu vent affirmaient qu’ils devaient leur survie au fait de n’avoir pas adhéré au sionisme, ce qui mettait le Rav Teichtal au comble de la douleur. Ce qu’on ne peut que comprendre quand on connaît le sort effroyable qui attendait les Juifs de Hongrie. En quoi ce livre est-il remarquable ? En premier lieu, cet ouvrage est quasiment le seul de la bibliographie juive à exalter la grandeur du pays d’Israël à la lumière de la seule Torah et en sollicitant pour ce faire l’horizon le plus large de la tradition juive. C’est ainsi que par-delà le plaidoyer qu’il se veut être pour le retour en Israël, c’est pour tout lecteur un véritable trésor d’enseignements et de citations issus d’ouvrages écrits par les plus grands maîtres de la tradition talmudique et post-biblique jusqu’à la période moderne. En outre, la noblesse de l’auteur ressort du fait qu’il professe ses idées en se préservant de toute intention polémique et en manifestant la plus grande déférence envers les maîtres dont il ne partage pas les opinions. Enfin, et c’est peut-être l’essentiel, l’auteur exalte la vertu de l’union entre les Juifs, par-delà les différences, et met vigoureusement en garde ses frères contre ceux qui fomentent les dissensions, quand bien même ils seraient de grands érudits et le feraient au nom de la Torah.

Quel a été son destin après la mort tragique de son auteur ? En 1944, le Rav Teichtal fut déporté. Dans le train qui le conduisait à Auschwitz, il fut pris à partie par des détenus ukrainiens qui le torturèrent à mort. Quant au destin de l’ouvrage, je nourris un avis mitigé. En Israël, le monde orthodoxe l’a en grande partie ignoré, sans toutefois le mettre à l’index – eu égard à la dimension spirituelle de l’auteur. Cependant en se refermant sur elle-même et en se divisant en factions, la plus grande partie de la communauté orthodoxe ne semble pas avoir vraiment fait écho aux exhortations du Rav Teichtal. Lors des présentations que j’ai faites de l’ouvrage en Israël, j’ai cru comprendre que beaucoup y voyaient davantage un « mea culpa » de l’auteur face au dénigrement de l’idéal sioniste tel qu’il fut incarné par les laïques qu’une invitation à revisiter – sans idées préconçues – la place que tient Erets Israël, terre d’Israël dans la vocation spirituelle du peuple juif. Pourquoi vous êtes-vous attelé à cette traduction ? « Prête ta bouche au muet » affirme un verset des Proverbes 31 ;18; je me suis fait la réflexion qu’un homme emporté par la Shoah après avoir consacré ses derniers mois de vie à exalter le pays d’Israël méritait d’être entendu quand sa voix s’était éteinte. Comment se procurer cet ouvrage d’étude ? En le commandant sur le site www.em-Habanim-semehah.com

1 Édition ICS, Jérusalem 2016 avec le soutien de la Fondation de la mémoire de la Shoah. 2 Rav, maître s’entend aussi ici comme rabbin. 3 Fondée en 1912 pour fédérer les différentes communautés orthodoxes d’Europe centrale et orientale dans le but de préserver le mode de vie religieux face à certains

mouvements juifs de tendance laïque, cette organisation comportait diverses mouvances religieuses, et connut plusieurs évolutions à l’égard du sionisme. L’Agoudat s’opposa initialement au sionisme, car pour elle, l'idéal national ne pouvait remplacer l'idéal religieux sur lequel était gagé après tout la revendication du pays par le peuple juif. Après la Shoah, l’Agoudat Israël accepta de ne pas s’opposer à la création de l’État d’Israël – sans la cautionner ouvertement. Et sous certaines conditions consenties par les dirigeants du nouvel État à l’organisation des institutions religieuses (le fameux statu quo) l’Agoudat Israël participa à la vie du pays dans le cadre d’une position « a-sioniste ». Les années 80 virent un éclatement de cette organisation en divers partis politiques, dans le sillage du clivage entre Séfarades et Ashkénazes, des changements de gouvernement et divers enjeux politiques…

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JUDAÏSME

À la recherche de la Ménora du Temple de Jérusalem

DAVID BENSOUSSAN

Par David Bensoussan

David Bensoussan est ingénieur, écrivain et blogueur sur Huffingtonpost et Times of Israel, en version française. Ancien Président de la CSUQ, il est notamment récipiendaire du prix Haïm Zafrani (2012).

L’un des monuments les plus visités au forum à Rome est l’arc de Triomphe de l’empereur Titus consacré par son frère Domitien pour marquer la prise de Jérusalem en l’an 70. On y trouve l’inscription : « Dédié par le Sénat et le peuple de Rome à Titus Vespasien Auguste, fils de Vespasien. » Le butin pris au Temple de Jérusalem, dont la Ménora ou candélabre à sept branches1, y figure sur un bas-relief. La Ménora est décrite par le détail dans le livre de l’Exode (25-31 à 25-38): c’était un candélabre en or pur, tout d'une pièce, avec sa base et sa tige centrale. Six branches sortaient de ses côtés : trois branches d’un côté et trois branches de l’autre. Chaque branche comportait trois calices avec bouton et fleur. Au cours des âges, la Ménora a pris une valeur symbolique, voire mystique auprès des exégètes de la Bible. On la retrouve dans plusieurs ornements architecturaux de la période du Second Temple, dans des bas-reliefs de cathédrales ainsi que dans de nombreux manuscrits et enluminures hébraïques. Tout comme l’Arche de la Loi contenant les tablettes des Dix commandements, la Ménora était conservée dans le Temple de Salomon. La quête de la Ménora et de l’Arche de la Loi est également un des grands défis que les archéologues de plusieurs générations ont tenté de relever. Des romans fascinants tel Le chandelier du Vatican d’André Soussan ou même des films d’action comme À la recherche de l’Arche perdue du cinéaste Steven Spielberg ont suscité la curiosité du grand public. Beaucoup pensent que la Ménora est entreposée au Vatican dont les caves regorgent d’artefacts et de documents historiques que la papauté a préservés des siècles durant. Pour ce qui est de l’Arche de la Loi, le second livre des Macchabées rapporte qu’elle aurait été cachée par le prophète Jérémie au mont Nébo en Transjordanie – lieu où Moïse fut enseveli – peu avant la destruction du Temple de Salomon par les Babyloniens en 586 avant l’ère courante. Selon les sources talmudiques, l’Arche contiendrait les Tables de la Loi (Tables de l’Alliance) et probablement une copie de la Torah de Moïse ainsi qu’une fiole d’huile consacrée2. D’autres légendes situent l’Arche de la Loi en Égypte ou même en Éthiopie.

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Les théories relatives à l’emplacement de la Ménora sont multiples et beaucoup n’ont pas d’assise historique solide. Il y a cependant un document de l’époque byzantine qui en parle de façon explicite. Une contextualisation historique en facilitera la présentation. L’Empire romain devint si étendu qu’il finit par être divisé en Empire romain d’Occident et en Empire romain d’Orient (l’Empire byzantin). L’Empire romain subit les attaques successives des Huns, des Visigoths, et des Vandales. En 429, sous la conduite de leur roi Genséric aussi surnommé bâton de Dieu, ces derniers conquirent l’Afrique du Nord et Carthage dans l’actuelle Tunisie. Ils firent une expédition contre Rome qu’ils pillèrent et les légendes rapportent qu’ils auraient ramené avec eux à Carthage la Ménora du Temple de Salomon. Étant donné que les Vandales étaient adeptes de l’arianisme, doctrine qui refusait de reconnaître la divinité du Christ, ils devinrent la cible des Byzantins qui reprirent Carthage en 529. Cette période fut probablement l’ère de l’apogée de l’Empire byzantin : l’Empereur Justinien tenta de reconstituer l’Empire romain en agrandissant son empire à l’ouest de la Méditerranée. L’historien Procope de Césarée (1er siècle) qui a publié un ouvrage sur la guerre des Vandales a laissé un témoignage écrit intéressant (Histoire des guerres, livre IV, chapitre 9:6-9) « Au nombre de ceux-là (les objets du butin ramené par Bélisaire) se trouvaient les trésors des Juifs que Titus, fils de Vespasien, de concert avec d'autres avait ramenés à Rome après la prise de Jérusalem. Et l'un des Juifs, voyant cela, approcha l'une des personnes de l'entourage de l'empereur et lui dit : « Je pense qu'il n'est pas approprié de transporter ces trésors dans le palais de Byzance. En vérité il n'est pas possible pour ceux-ci de se trouver ailleurs que dans le lieu où le roi Salomon, le roi des Juifs, les y a placés par le passé. Car c'est à cause d'eux que Genséric avait capturé le palais des Romains et que maintenant l'armée romaine (byzantine) a fait captifs les Vandales. » Lorsque cela fut parvenu aux oreilles de l'empereur (Justinien), il en fut effrayé et retourna le tout dans les sanctuaires des Chrétiens à Jérusalem. »


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« Les théories relatives à l'emplacement de la Ménora sont multiples et beaucoup n'ont pas d'assise historique solide »

Ainsi, craignant que Constantinople ne subisse le sort de Jérusalem, de Rome et de Carthage qui avaient connu des désastres, l’empereur Justinien décida d’envoyer ces objets sacrés à Jérusalem. Il y fit construire une des plus grandes églises de l’antiquité : la Néa Ekklesia ou Theotokos ou encore Nea qui est décrite par Procope dans son ouvrage De Aedificiis. Cette construction colossale – à nulle autre comparable selon Procope — a pu être conçue pour abriter un objet de valeur tel que la Ménora. Bâtie en 543 durant le règne de l’empereur Justinien, cette église figurait sur la mosaïque du VIe siècle trouvée à Madaba en Jordanie. Dans la mosaïque de Madaba, on distingue clairement le Cardo, ensemble de deux allées bordées de colonnes qui débutent à la porte de Damas et traversent Jérusalem en direction du mont Sion. La Nea est située le long de l’allée Est un peu au sud du mont du Temple. Son entrée est dirigée vers l’Ouest et fait face au mont Sion. On peut se promener au Cardo aujourd’hui et également voir la base des murs de la Nea exhumée par l’archéologue Nachman Avigad. Tout récemment, ce dernier y a découvert une inscription en langue grecque : « Dédié au très pieux empereur romain Flavius Justinien et au prêtre abbé le plus aimant de Dieu Constantin pour l’érection de l’édifice dans lequel cette mosaïque est placée durant la 14e indiction (quatorzième année de l’indiction de 15 ans). » Une inscription similaire a été trouvée près de la porte de Damas. Le sanctuaire de la Nea a été détruit par les Perses sassanides en 614 et la dynastie arabe des Omeyyades a utilisé ses ruines comme pierres de construction. Lors de la destruction de Jérusalem par les Perses, la relique de la Croix fut ôtée du Saint-Sépulcre et emportée à leur capitale Ctésiphon. Elle fut ramenée à Jérusalem en 628 au temps de l’empereur byzantin Héraclius. Toutefois, les écrits chrétiens de cette époque ne font pas mention de la Ménora. Il y a de faibles chances que la Ménora ait quitté les lieux durant l’invasion perse ou même durant la conquête arabe. Il devient cependant utile de continuer les fouilles de la Nea, ou encore continuer les recherches dans les documents qui évoquent l’invasion perse sassanide

dans la première moitié du VIIe siècle. Durant la période d’hégémonie perse, la souveraineté sur Jérusalem avait été confiée pendant trois ans aux Juifs alliés des Perses. La résidence à Jérusalem avait été interdite aux Juifs pendant 400 ans par les autorités byzantines. De fait, il est possible que la Ménora ait été récupérée par les Juifs à cette époque, car certains récits du VIIe siècle tels Otot Hamashiah, et Séfér Zérubabel3 conjuguent le messianisme avec la restitution des objets de culte du Temple. Par ailleurs le motif de la Ménora apparaît dans des linteaux du VIIe siècle et un médaillon frappé à l’effigie de la Ménora date de cette époque. Cela pourrait constituer un point de départ pour la recherche de la Ménora du Temple de Salomon. La Ménora figure dans les armoiries de l’État d’Israël, entourée de deux rameaux d’olivier (cf. Zacharie 4-2 à 4-3). Beaucoup de croyants espèrent qu’elle devienne un symbole de paix universel dans les temps futurs comme le présageait Isaïe (60-3) pour la ville de Jérusalem : « Et les peuples marcheront à ta lumière, les rois à l'éclat de ton aurore. »

1 À ne pas confondre avec le chandelier à 8 branches traditionnellement en usage

pour célébrer. 2 Selon l’Épitre aux Hébreux (9-4), l'arche renfermerait une urne d'or renfermant la manne,

Armories de l'État d'Israël

le bâton d'Aaron qui avait fleuri (Nombres 17-25) ainsi que les tables de l'Alliance. 3 John C. Reeves, Trajectories in Near Eastern Apocalyptic, A Postrabbinic Jewish

Apocalypse Reader, Brill, 2006

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Jacques Saada, la fierté du judaïsme Par Annie Ousset-Krief JACQUES SAADA

Il a été enseignant, traducteur, député, ministre… Jacques Saada a connu un parcours exceptionnel, et a vécu dix vies en une ! Mais c’est avec une grande modestie qu’il évoque sa carrière, en insistant sur les immenses opportunités que le Canada a offertes au jeune immigrant qu’il était, il y a plus de quarante ans. C’est d’ailleurs une des raisons qui l’a poussé à se lancer en politique : par reconnaissance pour le pays qui lui avait tant donné. Il fut élu président du parti libéral pour le Québec en 1991, député pour Brossard-La Prairie en 1997 et réélu jusqu’en 2006. Il fut le premier (et le seul) Juif sépharade à occuper des postes ministériels fédéraux : il fut ministre de la Réforme démocratique et leader du gouvernement à la Chambre des Communes (de décembre 2003 à décembre 2004), puis ministre du Développement économique pour le Québec et ministre de la Francophonie (2004-2006). Il se souvient avec émotion de sa première réunion au Cabinet du premier ministre, à Ottawa, lorsqu’il réalisa que lui, petit immigrant juif tunisien d’origine modeste, se retrouvait faire partie de l’histoire canadienne et allait contribuer à l’écrire. Il fait l’éloge du Canada, ce pays d’immigration qui incarne tout ce en quoi il croit : l’ouverture, la diversité, le respect de l’autre. Le Canada, me dit-il, accepte les individus avec leur histoire, leur culture, leur langue, sans leur demander de tout abandonner. Ce pays est sa patrie de cœur, celle qui lui a le plus donné, mais il n’oublie pas ses autres patries : la Tunisie, son pays natal, où il vécut une enfance heureuse, la France, sa patrie culturelle, où il passa son adolescence, et Israël, sa patrie idéologique, l’ultime refuge pour tout Juif dans le monde. Il revendique sa judéité avec fierté – pas avec arrogance, insistet-il, mais avec la conscience que le peuple juif a beaucoup apporté à l’humanité, et qu’il est du devoir de chacun de se souvenir et de transmettre. Retiré de la politique, il se consacre désormais à sa famille, mais également aux activités communautaires : il est depuis cinq ans le président de la Communauté juive de la Rive-Sud, un organisme aujourd’hui intégré à la CSUQ. La Communauté juive de la Rive Sud, c’est l’association d’une centaine de familles, de toutes origines et de toutes tendances. Cette petite organisation fut fondée il y a 23 ans, par Walter Lee, aujourd’hui décédé. Jacques Saada s’est associé à ce projet d’une communauté inclusive, car lui qui souhaitait retrouver ses racines, voyait là l’opportunité d’offrir à tous les Juifs qui le souhaitaient, un cadre ouvert et rassembleur. Tout individu qui peut attester d’une affiliation – même lointaine,

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non dictée par la matrilinéarité – avec le judaïsme, est accueilli au sein de cette communauté. Sépharades, Ashkénazes, couples mixtes, chacun a sa place. Ce n’est pas un organisme religieux, la vocation est communautaire, culturelle. « Nous faisons œuvre constructive pour le judaïsme quand nous permettons aux gens de se reconnecter à leur histoire, à leurs racines », affirme-t-il. La Communauté n’est affiliée à aucune synagogue. La raison en est simple, m’explique Jacques Saada : les membres de la communauté appartiennent à toutes les tendances religieuses. Il faudrait être affilié à cinquante synagogues ! Certains sont proches du mouvement Reform et du Temple Emanu-El, d’autres sont proches des synagogues plus traditionnelles, ou bien du mouvement Conservative, et il y a même des membres proches du mouvement Chabad. En dépit de son orientation essentiellement culturelle, la Communauté organise des soirées religieuses : par exemple un seder de Pessah, Rosh Hashana, Kippour… Pour respecter l’éventail des sensibilités religieuses, des compromis sont mis en oeuvre. Ainsi, l’office de Rosh Hashana, du nouvel an hébraïque, a été animé par une femme rabbin, tandis que c’est le rabbin Chabad qui est venu officier pour Kippour, le jour du Grand Pardon. Des aménagements identiques sont pris concernant la séparation entre les hommes et les femmes : certains tiennent à la mehitsa, barrière de séparation, d’autres s’y opposent totalement. La salle est donc divisée en deux : il y a une mehitsa dans les premières rangées, mais aucune dans les rangées à l’arrière de la salle. Chacun se place où il le désire. La Communauté organise des manifestations pour Yom HaShoah, Yom Haatsmaout, tête de l’Indépendance de l’État d’Israël, des conférences historiques, des « bagel breakfasts » : le prochain sera consacré aux Juifs exilés des pays arabes. Dimanche 12 novembre a eu lieu le 23e gala annuel, rassemblant autour des membres de la Communauté les présidents des deux associations musulmanes de la Rive-Sud, des représentants de la communauté chinoise… L’organisation se veut un pont entre les différentes populations. C’est cette vocation d’ouverture et de rassemblement qui caractérise la Communauté de la Rive-Sud. « Car il est important d’expliquer ce que nous sommes », conclut-il, « expliquer la fierté de notre judéité, une fierté qui ne rejette pas, qui n’exclut pas, mais qui s’affirme dans la sérénité et la détermination ». Un message résolument optimiste et humaniste.


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Qu’est-ce qui mijote à la maternelle de l’École Maïmonide ?

MARTINE SCHIEFER

Par Martine Schiefer

Que se passe-t-il dans la tête d’une professeure de français qui décide un beau jour d’apprendre à ses bouts de choux l’art de la générosité (hessed)? Partant de ce thème et de celui des mitzvot (commandements de la Torah), il fallait sensibiliser chacun de ces bambins au fait que d’autres n’avaient pas leur chance et qu’ils avaient besoin de leur soutien. Michèle Sarfaty, professeure de français de la classe maternelle de l’École Maimonide (Campus Jacob Safra à Ville-Saint-Laurent) se lève un beau matin en se disant que rien n’est plus généreux que la cuisine! Tout le monde le sait et saisissant la tendance cocooning du moment, Michèle Sarfaty décide de créer avec l’aide de ses élèves en herbe, un livre de cuisine, en demandant à chaque enfant d’apporter la recette qu’il aime de la cuisine de Maman ou de Mamie. Elle leur explique aussi qu’ils en feront ensemble un livre qu’ils vendront et que les fonds recueillis grâce à leur participation seront remis à un organisme pour aider des enfants ou des familles dans le besoin. Enthousiasmés par ce savoureux projet, les enfants collaborent et arrivent tous armés de leur recette préférée. Michèle Sarfaty en fait un superbe recueil d’une cinquantaine de pages de recettes « personnelles » puisqu’elles viennent de chaque famille, accompagnées du nom de l’enfant. Elle assemble, compose, illustre, photocopie et spirale chacun des exemplaires et toute sa classe entreprend de vendre ce beau résultat, concocté en quelques jours à peine, au mois d’avril. Le bouche-à-oreille se met en marche, les parents s’en mêlent, Michèle ajoute une page de publicité sur Facebook et le tour est joué. À 18 $ seulement l’exemplaire, ils se vendent comme des petits pains. Une véritable aubaine pour avoir des recettes bien de chez nous, et un livre encore plus savoureux une fois que l’on sait que les sommes recueillies seront remises à un organisme de bienfaisance.

Michèle Sarfati, enseignante et Benjamin Bitton, directeur associè de la CSUQ

Michèle et ses enfants recueillent ainsi un total de 1 800 $, une somme qu’ils ont fièrement remise le jour de la graduation à Benjamin Bitton, directeur général associé de la Communauté Sépharade Unifiée du Québec (CSUQ). Ce montant a servi à financer les « paniers de fêtes » du département Hessed de la CSUQ que l’on remet aux familles de la communauté dans le besoin. Benjamin leur a donné en échange, de la part de la CSUQ, un certificat de remerciement qu’ils ont reçu fièrement. Michèle et ses jeunes élèves ne s’arrêtent pas là. Le deuxième livre est déjà sur la planche, les ingrédients s’assemblent et comme sa conception commence cette année plus tôt que l’an dernier, parions qu’il contiendra des recettes encore plus alléchantes. Il sera dédié à la mémoire de Michael Meir Avraham Wizman décédé du cancer au mois d’août dernier. Les fonds recueillis seront remis cette fois-ci à Chai Lifeline Canada, un organisme qui offre de l’aide aux familles d’enfants souffrant de maladies graves afin de les soutenir dans les moments de tristesse ou de leur apporter du soutien moral lorsqu’ils perdent un être cher.

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Agnès Castiel,

une adjointe de direction hors pair Par Martine Schiefer

Arrivée au Québec en 1994, Agnès, comme elle le déclare ellemême, est tombée sous le charme de Montréal… et de son conjoint. Heureuse maman de trois enfants qui refusent toute distinction entre Mimouna et cabane à sucre, cette puéricultrice de formation est aussi diplômée d’une école de secrétariat de Paris. Ce sont donc ses talents de secrétaire, d’organisatrice et son exceptionnel entregent qui lui ont valu d’accéder à la fonction d’adjointe de direction en 2004 à la CSUQ. Polyvalente, dynamique et sportive, elle ne compte pas ses heures. Vous la trouverez toujours au bureau, prête à vous trouver le renseignement dont vous avez absolument besoin. À l’aise dans les relations publiques et toujours d’excellente humeur, elle vous répondra avec

!

le même sourire, peu importe de quelle tâche importante vous venez de la tirer, car Agnès la polyvalence et les tâches multiples, elle connait ça ! Elle participe à tout ce qui touche la CSUQ et la communauté. Assistante de direction et bras droit de Daniel Amar, elle assure avec talent le secrétariat de la CSUQ, coordonne divers dossiers comme celui du FCIM (Festival du Cinéma Israélien de Montréal), gère celui de la citoyenneté espagnole et trouvera toujours le moyen d’aider d’autres personnes qui débordent, car l’environnement communautaire fourmille d’activités, de défis qu’elle aime relever et surtout de personnes aux attentes et besoins des plus variés auxquels elle répond sans l’ombre d’une hésitation.

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NOTRE DÉPARTEMENT

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VIE COMMUNAUTAIRE

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5 000 $

QUATUOR

Argent

4 billets VIP et sac cadeaux Annonce d’une pleine page dans notre livret souvenir Votre logo sur 3 trous

LIVRET

Souvenir

Annonce pleine page / 1 000 $ Annonce demi-page / 600 $ Annonce quart de page / 400 $

INFO : CSUQ 514 733.4998 poste 3135 acastiel@csuq.org


Jouez pour notre avenir LE TOURNOI ANNUEL DE LA CSUQ

TENNIS - SOCCER 2018 Dimanche 27 mai 2018 au Club Sportif Côte de Liesse

Le tournoi annuel de Tennis & Soccer de la Communauté Sépharade Unifiée du Québec vous offre une journée complète de compétitions dans ces deux disciplines, suivie d’une soirée inoubliable. Ce tournoi est reconnu pour offrir aux commanditaires une belle visibilité, avant, pendant et après l’événement. Votre contribution permettra d’aider notre jeunesse à développer son plein potentiel à travers différents programmes, tels que les camps d’été et d’hiver avec services spécialisés pour enfants handicapés, support aux enfants en difficulté d’apprentissage, programmes de tutorat, activités parascolaires, programmes éducatifs et bien d’autres. Nous devons agir maintenant pour améliorer leurs chances de réussir et pour faire de leurs rêves une réalité. C’est aussi notre rêve !! En leurs noms, un immense MERCI !

Co-Présidents 2018 Yann Bouzo

Dr. Yves Benabu

Président, Tennis

Président, Soccer

Info : Sarah Mimran Tél : 514 733-4998 ext. 8138 Email : smimran@csuq.org


PROJETS CSUQ

VIE COMMUNAUTAIRE

‫בס"ד‬

Mission de Solidarité Du 13 au 25 février 2018

Venez à la découverte de lieux inoubliables. Célébrez les Bar-Mitzvot et faire du bénévolat. Deux Shabbats inclus à : Jérusalem et Ashdod Prix 2 495 $ Billet d’avion en sus.

UNE EXPÉRIENCE UNIQUE !

JERUSALEM • TEL AVIV • TIBÉRIADE • TSFAT • MERON • BEER SHEVA • BETH SHEMESH • NETIVOT • MER MORTE • ASHDOD

©Photos Roland Harari

PLACES LIMITÉES

Contactez Sabine Malka au 514 733-4998, poste 8230

PANIERS DE FÊTES Tout au long de mes années de bénévolat, j’ai ressenti ce merveilleux sentiment d’aimer et de servir les plus démunis. Je n’ai jamais pensé qu’en exerçant ma part d’amour envers le prochain, même après plusieurs décennies de bénévolat, j’en retirerais la moindre récompense ou la moindre fierté. Rien n’est plus gratifiant que d’aller au-devant de ceux qui sont dans le besoin matériel ou spirituel. Car donner de son temps pour une noble cause, c’est recevoir en retour de l’amour d’une valeur inestimable. Je remercie le ciel de me faire ressentir ce que notre prochain ressent dans sa solitude, sa détresse et son insécurité. Voir dans les yeux de celles et ceux à qui l’on rend visite la gratitude et le bonheur qui les illuminent est unique. La solidarité, la compassion envers son prochain ne devrait être qu’une inclination naturelle, humaine, que chacun d’entre nous est en mesure de posséder. À bien y penser, nous sommes toutes et tous des nécessiteux en devenir. La solitude, la maladie, la pauvreté guettent chacun de nous, et nous ne savons pas ce que demain pourrait nous réserver. Quant à moi, la tendresse et la disponibilité que je voue à mes enfants et petits-enfants ne m’ont jamais empêchée d’en avoir aussi pour les démunis de notre communauté. Plus on donne et plus on a à donner, sans avoir le sentiment de priver nos proches. « Aime ton prochain comme toi-même », ce n’est pas un commandement, mais le rappel d’un principe humanitaire des plus naturels. Toute ma reconnaissance à la CSUQ de m’avoir donné l’occasion de développer en moi ce sentiment biblique : aimer et servir son prochain. Rachel Elbaz-Levy MAGAZINE LVS

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VIE COMMUNAUTAIRE

ASSOCIATIONS CSUQ

ALEPH fait sa rentrée « Astrologie et Judaïsme » était le thème de la conférence du Dr Sonia Sarah Lipsyc à l’occasion de la journée mondiale de l’étude juive, le dimanche 12 novembre. Cette journée initiée, il y a quelques années, par le rabbin Adin Steinsaltz à l’occasion de l’achèvement de sa traduction du Talmud de l’araméen à l’hébreu, a été organisée conjointement par ALEPH-Centre d’études juives contemporaines et Hélène Kaufman du BJEC (Bronfman Jewish Education Centre), au centre Gelber de la Fédération CJA. Marc Zilbert, collaborateur de ALEPH, a présenté une étude pour le public anglophone « Emmanuel Levinas and Aesthetics in Jewish Thought ». Pour la 4e année consécutive, depuis son adoption par la Knesset, ALEPH/CSUQ est fière d’organiser dans le cadre du Festival Sefarad de Montréal (FSM), « La journée commémorative des réfugiés juifs des pays arabes et d’Iran », le mercredi 29 novembre. Cette soirée, dédiée cette année, à la mémoire de Irène Buenavida, fondatrice de l’AJOE (Association des Juifs originaires d’Égypte) s’ouvrira par un discours de Ziv Nevo Kulman, Consul général d’Israël à Montréal qui rendra hommage à cette grande dame communautaire disparue en septembre dernier. Elle sera suivie des interventions de Eta Yudin, vice-présidente du Centre consultatif des relations juives et israéliennes-Québec, CIJA et de Rose Simon Schwartz, actuelle présidente de l’AJOE. « Raisons et motifs de l’exode des Juifs des pays arabo-musulmans au 20e siècle » est le titre de la conférence magistrale donnée par Denis Cohen-Tannoudji, normalien, agrégé de physique, spécialiste de l’histoire des Juifs d’Afrique du Nord. Ancien vice-président de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie (SHJT). Il est l’auteur de l’essai historique, Les Enfants d’Yishmaël, itinéraires séfarades maghrébins du Moyen Âge à nos jours, éd.Hermann, Paris, 2010. Toujours au FSM et dans le cadre du projet « Pour une citoyenneté réussie entre Juifs, Berbères et Arabes originaires d’Afrique du Nord au Québec », activité parrainée par le ministère du Patrimoine canadien, ALEPH a conçu une après-midi autour du thème « Engagement citoyen et diversité culturelle ». Elle débutera par un panel « Découvrir la diversité du Québec : rencontre avec les auteurs du livre Lettres aux femmes d’ici et d’ailleurs, éd. Fides, 2017, avec Dr Rachida Azdouz (UDM), Achraf Boutayeb, biochimiste, Rachida M’Faddel, écrivaine, Dr Sonia Sarah Lipsyc, directrice de ALEPH, Bernard Bohbot (discutant), étudiant en Histoire (UQAM) et modéré par la Professeure Françoise Naudillon (Université Concordia). L’auteur-compositeur kabbyle Hakim Kaci, accompagné de ses musiciens assurera un intermède musical. Jennifer Benoualid, enseignante à Maïmonide, avec « les références talmudiques sur l’Afrique du Nord » introduira la conférence de Dr David Bensoussan, « La Kahéna, reine judéo-berbère ». Cet événement est organisé en partenariat avec Amitié Québec Kabylie. Nous vous rappelons qu’il est possible de suivre le fil de l’actualité de ALEPH sur son groupe sur Facebook ou sur son site :

alephetudesjuives.ca

Conférence animée par

PR. GUILLAUME JOBIN Né en 1958, diplômé d’HEC, médecin, Guillaume Jobin est président de l’École supérieure de journalisme de Paris. Auteur de “Mohamed V, le Sultan”, il rappelle des faits peu connus, démonte certaines idées reçues et offre un éclairage nouveau sur de nombreux faits : - Lyautey a soutenu les nationalistes - Les luttes entre Français - La protection des Juifs marocains par Mohamed V L’indifférence de De Gaulle pour le Maroc - Le port de l’étoile jaune Le Sultan et les Allemands La tentative de coup d’état de 1942, etc….

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MAGAZINE LVS

DÉCEMBRE 2017

LE SULTAN MOHAMED V ET LES JUIFS MAROCAINS Mardi 17 octobre 2017 20h00 Congrégation Or Hahayim 5700, ave Einstein, Côte Saint-Luc, QC H4W 1V3 Entrée libre Modérateur : Charles Barchechath Thé & gâteaux marocains offerts gracieusement

COUP D’ESSAI – COUP DE MAÏTRE POUR LE COMITÉ NOUVEL ÂGE DE LA CSUQ LORS DE LEUR 1 ÈRE ACTIVITÉ. Plus de 250 personnes étaient présentes pour écouter Guillaume Jobin parler des liens qui unissaient le Sultan Mohammed V et la communauté juive. Salle comble grâce à l’exceptionnelle capacité de mobilisation de la présidente Gilberte Cohen-Scali et de son comité. Bravo à toute l’équipe.


ELLES ET ILS ONT PUBLIÉ

VIE COMMUNAUTAIRE

YEHUDAH LANCRY, Nadav, éd. L’Harmattan, Paris, 2017 Né au Maroc, Yehudah Lancry est titulaire d’un doctorat de littérature française. Diplomate israélien, il a été ambassadeur de l’État hébreu en France de 1992-1995 et aux Nations Unies de 1999 à 2002. Il est régulièrement invité au sein de la communauté juive sépharade de Montréal. Récit émouvant et pudique d’un père qui accompagne son second fils malade, de trente-six ans, vers sa fin de vie. Nadav mourra comme son frère Ran, une dizaine d’années auparavant, de la même maladie congénitale. « Tu ne vas quand même pas me jeter aux poubelles », lui dis-je dans ma déperdition. « Pourquoi aux poubelles, papa, je te laisse trois enfants ! ». Puis son fils lui dictera ses dernières volontés. Comme l’écrit l’auteur Ami Bouganim, dans sa préface : « Les mots de Lancry sont éloquents (…); il se plie au rite d’Israël. Il prononce le chéma. Il récite le kaddish. Il se garde de toute altercation avec Dieu (…). Lancry devait à la mémoire de Nadav de nous associer à la lecture de ce vibrant hommage d’un père amputé de ses deux fils… »

DOMINICK PARENTEAU-LEBEUF ET ELEONORE GOLDBERG, La demoiselle en blanc, Éd. Mécanique Générale, Montréal, 2016 L’auteure est dramaturge et scénariste et Elenonore Goldberg, la dessinatrice est également cinéaste de films d’animation. Son dernier film, Mon yiddish Papi est de 2017. Toutes deux vivent à Montréal. Cette bande dessinée fantastique raconte l’histoire d’une jeune fille sur le négatif d’une photo qui attend durant des décennies dans sa chambre noire de Berlin que son photographe vienne enfin la développer. Cette histoire singulière nous fait traverser une large partie de l’Histoire… la montée du nazisme, le swing des années cinquante, le Mur de Berlin et son effondrement jusqu’au dénouement aujourd’hui. Les illustrations en noir et blanc de Goldberg révèlent tout un univers qui laisse deviner de nombreuses autres créations. Un duo gagnant.

NATHANAËL. N’existe. Carnets 2007-2010, éd. Le Quartanier, Québec, 2017 Nathalie Stephens alias Nathanaël est née à Montréal. Elle est l'auteure d’une trentaine de livres écrits en français ou en anglais dont Sotto l'immagine (2014). Elle a traduit notamment en anglais Hervé Guibert, et Catherine Mavrikakis. Son œuvre a été reconnue par de nombreuses distinctions, comme la bourse du PEN American Center. Ses livres sont publiés en France, aux États-Unis et au Québec. Elle vit aujourd’hui à Chicago. Nathanaël publie ici des carnets déroutants, voire décousus dans l’excellente maison d’édition québécoise Le Quartenier. « Démente est la mer de ne pouvoir mourir d’une seule vague », cette citation du poète juif égyptien francophone Edmond Jabes, se lit au détour d’une phrase. Dans une autre page, elle relate ses rencontres familiales juives sépharades, à Montréal ou à Lyon, où manifestement elle ne trouve pas sa place. Mais laissons-lui le mot de la fin. « Depuis le jour où j’ai appris, assise devant les deux baffles posées discrètement sur ma table de travail, me reliant au monde, que le mot Birkenau voulait dire « petite prairie aux bouleaux », le peu de confiance (…), d’espoir que je versais dans ce geste (de la traduction ndr) (…) se sont résolument évaporés ».

ISABELLE COHEN, Un monde à réparer, Le livre de Job. Nouvelle traduction commentée. Albin Michel, Paris, 2015 Isabelle Cohen, docteure en histoire des religions et anthropologie religieuse, est chargée de mission à la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. Elle a notamment collaboré à Anthologie du judaïsme. 3000 ans de culture juive, Nathan, 2007. Dans ce livre d’érudition et de pensée juive, l’auteure convoque les commentaires antiques, médiévaux, modernes et contemporains de la tradition juive, mais aussi les apports de la philologie et de la critique biblique. « Le Livre de Job est peut-être le plus honnête des grands textes spirituels, car il se confronte directement à une question religieuse brûlante : si Dieu est bon et tout-puissant, pourquoi permet-il que les innocents souffrent ? (…) » Cette somme de travail propose d’abord une nouvelle traduction de ce livre biblique, une analyse de commentaires et n’évite aucune question ni les diverses tentatives de réponses pour comprendre les épreuves de Job… « Un gars » bien sous tout rapport à qui il arrive tous les malheurs de la vie.

MAGAZINE LVS

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RECETTES DE CUISINE POUR TOUS LES JOURS ET JOURS DE FÊTES

Sauce aux poivrons rouges et verts

Beignets à la ricotta

Recettes

Harira

Latkes à la harissa


Sauce aux poivrons rouges ou verts

Beignets à la ricotta par Jennifer Bitton *

par Gilberte Cohen Scali ** 454 g (1 lb) de fromage ricotta 3/4 de tasse de sucre 4 oeufs 1/2 verre de lait 2 tasses de farine 2 c. à thé de poudre à pâte Huile de pépin de raisin ou de canola, pour la friture 1/2 tasse miel

2 poivrons rouges ou verts crus 1 piment rouge ou vert piquant cru Huile d’olive Quelques gousses d’ail écrasé Sel au goût 1 citron mariné coupé en petits dés Coriandre fraîche ciselée Un peu de sauce Tabasco (facultatif)

Tapisser une plaque à biscuits de papier absorbant. Dans un bol, mélanger la farine et la poudre à pâte. Réserver. Dans un autre bol, fouetter au batteur électrique le ricotta, le lait, les oeufs, et le sucre. À l’aide d’une spatule, incorporer le mélange de farine.

Passer les poivrons au robot culinaire de manière à obtenir une purée grossière. Laisser égoutter dans une passoire fine pendant quelques heures au réfrigérateur. Mettre ensuite dans un bol, incorporer l’ail écrasé, l’huile, le sel, le citron, la coriandre et la sauce Tabasco au goût.

Dans une petite casserole faire réchauffer de l’huile d’une hauteur de 4 cm. À l’aide de deux cuillères à soupe former des boules de pâte et les déposer délicatement dans l’huile chaude. Cuire de 2 à 3 minutes ou jusqu’à ce que les beignets soient dorés. Égoutter sur le papier. Laisser tiédir. Servir accompagné de miel.

À l’occasion d’un buffet, faire les deux sauces (poivrons rouges – poivrons verts) et les présenter dans des bols distincts. Cette sauce accompagne idéalement les malaouah (pain traditionnel yéménite qui consiste en une épaisse galette de couches minces de pâte frites à la poêle), lesquelles peuvent également être servies dans une sauce piquante.

Pinterest et sur www.thecraveboss.com

Latkes à la harissa par Jennifer

Bitton ***

Pour 4 pers.

Pour 4 pers.

Pour 4 pers. et plus

Pour 4 pers.

4 larges pommes de terre ou 6 moyennes 2 oignons blancs 1 œuf 1 c. à thé de Harissa Sel et poivre au goût Crème sûre Râper l’oignon et les pommes de terre. Déposer le tout sur une passoire et laisser reposer 10 minutes pour égoutter. Disposer du liquide. Mettre le mélange dans un bol et ajouter l'œuf, la harissa et assaisonner de sel et de poivre. Dans une poêle faire chauffer environ 3 cm d’huile à feu moyenvif. Former de petites galettes avec les mains et les déposer dans la poêle et cuire jusqu’à l’obtention d’une belle couleur dorée des deux côtés. Retirer et déposer sur du papier absorbant. Dégustez avec de la crème sûre et/ou plus de Harissa.

** La cuisine sépharade marocaine des grands jours et du quotidien, édition Communauté Sépharade Unifiée du Québec, Montréal, 2011.

Harira

par Gilberte Cohen Scali ****

Découpez et collectionnez vos recettes préférées

* Voir thecraveboss sur Facebook, Instagram,

1 bouillon de poulet 1 boîte de tomates 1 céleri 8 oignons 3/4 t. de lentilles 3/4 t de pois chiches (trempés dès la veille) 1 bouquet de persil 1 bouquet de coriandre sel, poivre, curcuma 3/4 t. de jus de citron 1 poignée de vermicelles 6 c. a soupe de farine délayée dans de l'eau froide et passée au tamis (pour ôter les grumeaux) Émincer le céleri, les oignons, le persil et la coriandre. Mettre tous les ingredients dans la cocotte, a l'exception du citron et des vermicelles. Faire cuire pendant 30 minutes. Puis, vérifier la harira. Si elle est trop épaisse, ajouter de l'eau bouillante. Ajouter ensuite le citron et les vermicelles. Chauffer doucement la soupe. Quand elle commence a bouillir, la mettre à feu vif quelques instants et incorporer la farine délayée en remuant. Laisser sur feu doux jusqu'au moment de servir.

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**** La cuisine sépharade marocaine des grands jours et du quotidien, édition Communauté Sépharade Unifiée du Québec, Montréal, 2011.


Felicitations ! Les fiançailles d’Emmanuel Mimran et Belle Benlolo ont été célébrées le dimanche 8 octobre 2017 à Montréal. Emmanuel et Belle ont été impliqués dans les activités du département jeunesse de la CSUQ tel que le Camp Kif-Kef pendant plusieurs années et ensemble, ils ont accompagné le voyage Yahad, un groupe de jeunes en Israël durant l’été 2013. Étant encore impliquée, Belle a accompagné Yahad cet été en tant que responsable senior.

Un très grand mazaltov aux deux familles.

ABONNEMENT L’équipe LVS vous remercie pour votre soutien et générosité Trois dollars seront affectés annullement à l’abonnement

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C’est avec une immense tristesse que nous vous faisons part du décès de

Madame Linda Kakon z’’l., Fille de Madame Julie Kakon, sœur de Marc Kakon, ancien président de la CSUQ, Albert, Michel, Monique Hélène et Stella. Nous présentons aux familles endeuillées nos condoléances très émues et les assurons de notre affection et de notre soutien.

HEVRA KADISHA

de Rabbi Shimon bar Yohaï Confrérie du dernier devoir

Nous informons la population que la Communauté Sépharade Unifiée de Québec possède un cimetière communautaire à Beaconsfield avec des lots à prix très abordables.

URGENCE ?

Appeler M. David Benizri 514-824-7573

Pour toute information appelez 514-733-4998


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We golesout of our you. Ouvert samedis de way 10h àfor 16h. 3535, ch. de la Côte-de-Liesse Montréal, QC H4N 2N5 514 356-7777 | 1 866 499-8911 www.porscheprestige.com

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LVS décembre 2017  
LVS décembre 2017  
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