Silence, ça tourne !

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Silence, รงa tourne !

Un cadeau pour Carole



Gildas Chevalier

Silence, ça tourne !

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Pour ma sister Carole; une femme qui gagne a être connue et reconnue et qui mérite au centuple d'être l'héroïne d'un roman ! Bon anniversaire ma sister : je t'aime ! Cécily


Chapitre 1

Il y a ceux qui s’en remettent au destin, confiants pour certains, fatalistes pour les autres. Il y a les convaincus du caractère fortuit de toute chose. Il est vrai que les événements, les rencontres que l’on fait au cours d’une vie peuvent paraître hasardeux. Il est évident que nous ne maîtrisons pas les circonstances nous mettant au cœur des situations les plus inattendues. D’aucuns s’abandonnent à la providence, à une instance supérieure d’ordre divine, acceptant le monde tel qu’il est. Les adeptes du déterminisme, au contraire, sont persuadés que le moindre petit détail est programmé, écrit à l’avance sur un coin du ciel, mettant leurs déboires sur le compte d’un mauvais sort. À l’inverse, les heureux événements sont le résultat d’un bon karma. Pour les adeptes du hasard comme pour ceux du scénario inscrit dans les étoiles, il paraît vain de lutter contre ce qui se présente puisque, de toute façon, on n’y peut rien. Heureux sont ceux qui acceptent, sachant se couler dans le courant de la vie. Malheur à celui qui rue dans les brancards, engendrant souffrance et frustration. Parmi les insurgés, on trouve aussi les volontaires, les décideurs aux manches retroussées et autres self-made-(wo)men, s’élevant au-dessus de la masse à la force des bras. Persuadés de maîtriser leur vie, ils se bercent d’illusions et sont les plus démunis lorsqu’une tuile leur tombe sur la tête. Le danger est

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partout, au ras des pâquerettes aussi, chaque pas est périlleux, la peau de banane n’est jamais loin… Carole n’était pas une convertie de l’astrologie. Il lui arrivait, comme tout un chacun, de lire son horoscope, dans la salle d’attente du docteur Sheperd par exemple, lorsqu’elle le consultait à cause de ses névroses. Généralement, elle s’amusait de la rencontre imminente annoncée pour les célibataires, des conseils de prudence quant aux éventuelles dépenses envisagées par le lecteur ou de la future promotion se profilant à l’horizon. Mais elle n’attachait guère d’importance à ces futilités, préférant se plonger dans un article plus sérieux. En feuilletant les revues les unes après les autres, elle finissait toujours par trouver quelque chose d’intéressant. Carole n’était pas non plus fataliste. Si le hasard était un facteur incontournable dans les événements jalonnant l’existence, elle pensait maîtriser tout de même certaines choses dans sa vie. Pour elle, il était plutôt question d’un dosage comprenant une part d’imprévu et une autre sur laquelle elle agissait. C’était une question d’équilibre. Ainsi, elle n’avait pas choisi de passer son enfance à Annemasse, en Haute-Savoie. Elle avait ensuite accepté de son plein gré de travailler dans une pharmacie. Elle était magasinier de formation et aimait l'organisation. Ses enfants, Benjamin et Baptiste, la comblaient. Carole ne se plaignait pas. Elle était entourée d’amis prévenants, d’une famille aimante. Elle aurait pu, évidemment, vivre mieux, être très riche, posséder une villa au bord de la mer, une autre à la montagne, une Audi dans le garage. Elle aurait pu voyager, faire le tour du monde, aller aux Seychelles ou Honolulu pour les vacances. Pour tout ça, il lui faudrait au moins qu’elle gagne au loto. Elle aurait pu aussi être un people du show bizz, une chanteuse

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populaire, une actrice adulée par le public… mais elle n’avait pas la voix de Patrick Bruel ni le talent de Sophie Marceau. Ses prestations vocales se limitaient à fredonner le Zizi de Pierre Perret sous la douche et elle doutait de ses capacités à déclamer un texte sur scène. Et puis, elle savait bien que même les gens talentueux avaient du mal à percer. Les bars et les couloirs de métro des grandes villes étaient peuplés de chanteurs formidables, de musiciens virtuoses… d’illustres inconnus. Nombre de salles communales accueillaient sur scène de véritables artistes, citoyens ordinaires de Trifouilli-les-Oies ou de Montfion-sur-Evre, jouant des pièces de théâtre à la perfection devant un public rural ébahi… plus proches des stands du salon de l’agriculture que des marches du Festival de Cannes. Quant aux émissions de téléréalité, pour Carole, elles ne vendaient que du rêve, de la poudre aux yeux pour téléspectateur angoissé en période de crise. Non, Carole ne serait jamais une vedette internationale et alors ? À quoi bon ? Si elle était courageuse, ambitieuse quand il le fallait, elle était sage aussi. Elle savait apprécier ce qu’elle avait sans forcément vouloir décrocher la lune. Carole était une femme raisonnable. Pourtant, alors qu’elle se rendait en ville ce jour-là, au volant de son opel corsa, elle ne soupçonnait pas que le destin tricotait une des ces facéties inattendues, lui réservant une surprise incroyable !

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Chapitre 2

Carole trouva une place sans trop de difficulté. Celle-ci était éloignée d'Ikéa où elle se rendait pour acheter un nouveau canapé. Qu’importe, elle savait que se garer en plein centre était la croix et la bannière. Il faisait beau et marcher un peu lui ferait le plus grand bien. En descendant de son véhicule, Carole se rajusta brièvement devant la vitrine encombrée d’un magasin. Elle portait un jean bleu slim, une blouse noire et un trench. Elle avait un peu le look décontracté. Comme elle se penchait sur la vitrine pour observer de plus près son visage, elle croisa le regard d’une femme entre deux âges à l’intérieur de la boutique. Sa bouche pincée, ses sourcils froncés exprimaient la réprobation. C’est alors que Carole vit les mannequins de plastique en vitrine, les bustes aux jambes coupées ornés de sous-vêtements affriolants, soutiens-gorge pigeonnants et autres culottes en dentelles. Carole supposa que la cliente faisant son choix à l’intérieur lui reprochait tacitement son indiscrétion. Elle devait la prendre pour une sans-gêne faisant preuve d’une curiosité éhontée, d’une insolence irritante. Haussant les épaules, elle décocha son plus charmant sourire à la dame coincée qui en réponse serra un peu plus les mâchoires. Amusée, Carole resserra son sac contre elle et s’en fut d’un pas nonchalant au gré des trottoirs.

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Elle n’était pas pressée. Aussi, prit-elle plaisir à flâner au gré des rues assez fréquentées déjà. C’était un samedi matin, il était 10h30. Si le trafic automobile n’avait rien de comparable à ce qu’il peut être en semaine, il y avait tout de même du mouvement. Carole se félicita de ne pas s’être engagée plus en avant avec sa voiture. Au fur et à mesure qu’elle approchait du centre-ville où elle se rendait, les piétons se faisaient plus nombreux. Elle s’amusa à détailler les passants qu’elle croisait. Une femme âgée traînait derrière elle un caddie. Un caniche excité, tirant sur sa laisse, remorquait une vieille dame. De temps en temps le chien s’arrêtait, levait une patte pour arroser d’une pichenette un poteau, une roue de voiture. La femme se soulageait elle aussi, non pas comme le caniche urinant sur le trottoir, mais toussant et soufflant bruyamment. Puis le canidé marathonien l’entraînait à nouveau, truffe au sol, dans sa course olfactive. Un jeune homme en short et tee-shirt bouscula Carole en passant. Il courait avec grâce, à longues enjambées, les écouteurs de son MP3 sur les oreilles, absent aux bruits extérieurs. Un groupe d’adolescents tapageurs se chamaillaient à un carrefour. Ils n’étaient pas d’accord sur le nom du chanteur d’un groupe à la mode dont Carole n’avait jamais entendu parler. Le feu du passage piétonnier venait de passer au rouge. Carole s’arrêta. Prenant son mal en patience, elle fouilla machinalement dans son sac, en sortit un briquet, son téléphone portable et quelques feuilles de papier toilette soigneusement pliées. Carole était une femme prévoyante. Elle replaça son butin là où elle l’avait pris, rassurée. Elle commençait à s’impatienter. Pour tuer le temps, elle laissa filer son regard au-dessus du flot des véhicules défilant incessamment devant elle. C’est alors qu’elle fut agacée par deux femmes superbes, de l’autre côté, jouant de la crinière et hennissant à pleines dents en levant la tête. Les deux créatures semblaient sortir tout droit d’un long métrage hollywoodien. Blondes platine, des cheveux longs, la silhouette gracile aux formes généreuses, elles étaient vêtues de façon pour le moins légère et provocatrice. En dépit de la 12


fraîcheur de ce matin là, elles portaient toutes deux un manteau de fourrure largement ouvert sur un bustier au décolleté vertigineux. Un legging ultra moulant fuselait les longues jambes de la première alors qu’une mini-jupe serrée laissait le bas des fesses de la seconde à moitié dénudé. Distraite par les deux sirènes, Carole en oublia la marée des voitures ronflantes et s’engagea sur le boulevard. Un coup de klaxon furieux la sortit de son agacement. Elle prit subitement conscience qu’elle était à présent au beau milieu de la chaussée, obligeant les automobilistes à de savants slaloms pour l’éviter. Dans un crissement de pneus, une grosse berline roulant à vive allure pila brusquement devant elle. Carole crut sa dernière heure arrivée. En une fraction de seconde, des souvenirs furtifs affluèrent : le jour où sa sister l'avait emmené dans un cimetière en plein milieu de la nuit par exemple, ou les froids matins d'hiver dans la cour d'école. Tout cela arriva en vrac, en un éclair, alors qu’elle faisait un bond en arrière. Elle sentit le souffle de la mort la frôler et s’étala de tout son long sur la chaussée. Puis elle s’enfonça dans un gouffre sans fin. Il faisait noir, froid. Des voix lointaines lui parvenaient et elle mit un certain temps avant de réaliser que quelqu’un lui parlait : - Madame, vous m’entendez ? Une main l’agrippa à l’épaule, la secouant doucement. Carole comprit qu’elle était bien vivante. Elle ouvrit les yeux. Le visage inquiet d’un inconnu était penché sur elle. - Dieu merci, vous êtes consciente. Je suis l’automobiliste qui vous a évité de justesse. Avez-vous mal quelque part ? La question valant la peine d’être étudiée, Carole se releva avec précaution. Lorsqu’elle fut assise, elle constata que les dégâts étaient limités. Elle avait un coude endolori, mais en retroussant sa manche elle ne vit rien d’anormal. Elle se sentait fourbue et en se mettant debout, elle devina quelques contusions aux fessiers. Rien de très méchant non plus. Enfin, elle fit quelques pas. Apparemment, tout fonctionnait. 13


- Souhaitez-vous voir un médecin ? questionna l’automobiliste, un homme bien vêtu et amène. Carole n’avait pas programmé une consultation dans sa journée, qu’elle espérait agréable. Ce petit incident n’entamait en rien son moral. Elle remercia l’homme qui avait bien failli l’expédier ad patres et celui-ci remonta dans sa voiture garée à quelques pas. En se secouant, Carole se remit en marche. La scène avait duré quelques minutes seulement. Elle se fustigea pour le manque de concentration qui aurait pu lui coûter la vie. C’est alors qu’elle se souvint des deux créatures à l’origine de sa distraction. Elle n’eut pas à les chercher du regard plus longtemps, car elles étaient toujours sur leur bout de trottoir, la regardant avec des yeux ronds, ébahies. Visiblement, elles n’avaient rien perdu de la scène et comme Carole finissait de traverser la chaussée, elle se retrouva face à elles. - Oh ! My dear ! Are you fine ? Embarrassée, Carole ne répondit pas. Elle n’aimait pas se faire remarquer, du moins, pas de cette manière. Elle se sentait un peu ridicule devant ces femmes au profil d’actrices de cinéma la dévisageant effrontément. Si elle avait voulu se donner en spectacle, elle n’aurait pas fait mieux. Bravo l’artiste ! songea-telle avec irritation. L’une des deux filles posa une main sur son épaule. - Excusez-me darling ! Do you speak english ? Carole parlait un peu anglais, mais elle n’eut pas à le préciser à la créature en mini-jupe. Celle-ci enchaîna. - Moi Américaine, mais parler un peu français, bonne langue, very nice, really. Vous faire belle cascade ! Waouh ! Isn’t it Kristy ? L’autre femme répondit avec un air malin : - Hum… Fantastic ! You are too much ! Ce disant, elle forma un cul de poule avec ses lèvres siliconées et un baiser bruyant claqua dans le vide, à quelques centimètres du visage de Carole. De plus en plus gênée, celle-ci chercha à s’esquiver, bousculant légèrement la fille pour filer sans demander son reste. Mais au même moment, une voix masculine l’interpella 14


: - Vous ! C’est vous ! Surprise, Carole fut stoppée dans son élan. L’individu s’adressant à elle se tenait juste derrière les deux sirènes. Il était petit, chauve, ventripotent et vêtu d’un costume griffé Armani. - Comment vous appelez-vous, chère amie, poursuivit l’inconnu avec un fort accent texan. - Heu… Carole, répondit l’intéressée en se demandant en quoi cela regardait l’homme au sourire enjoué. - Carole… fucking name, c’est un peu trop… frenchie. Il faudra revoir ça, mais c’est un détail. Puis l’homme se mit à tourner autour d'elle en la détaillant de la tête aux pieds. Lorsqu’il eut terminé, il se planta face à Carole qui le dominait d’une bonne tête. - Incredible ! Incroyable ! Vous êtes la femme que je cherche depuis des mois ! Ne comprenant pas un traître mot de ce qu’évoquait son interlocuteur, Carole dit : - Vous m’en voyez ravie, mais je ne vois pas en quoi je puis vous être utile. Et qui êtes-vous donc ? - Comment ? Vous ne m’avez pas reconnu ? - Heu… pas vraiment, je devrais peut-être ? - Je suis Mariano Lucciano. -… - Mariano Lucciano, répéta l’homme à une Carole pour qui ce nom était totalement inconnu. - Ravie de l’entendre, monsieur, on se connaît peut-être ? - Je suis LE Mariano Lucciano, insista l’inconnu en affichant une mine contrariée. Comme il prononçait ces mots, les deux filles vinrent se blottir contre lui, une de chaque côté, en posant la tête sur les épaules de Lucciano. - Mariano is a movie producer… heu comment dites vous… cinéma producteur, fit la créature au legging nommée Kristy. - C’est lui qui a découvert Jonnhy Deep, renchérit celle à la mini15


jupe. - Et aussi Matt Damon ! surenchérit sa consœur en faisant cligner ses faux cils. Carole n’était pas particulièrement cinéphile. Le dernier film qu’elle avait vu était Dragon 3. Lucciano ne lui disait décidément rien. Cependant, en y réfléchissant un peu, elle trouva quelque chose de familier au nom du producteur. Sans doute en avait-elle entendu parler à la télévision ou la radio de temps en temps, sans y prêter attention. Peut-être avait-elle lu son nom dans Closer ou une autre revue qu’elle feuilletait chez le médecin ? Tout à coup, Carole se sentit un peu bête de ne pas avoir reconnu l’homme qui visiblement était un personnage public. Pour se donner une contenance, elle dit alors : - Oh ! Mariano Lucciano ! Évidemment ! Pardonnez-moi pour ma réaction tardive. Ce doit être l’accident, le choc. Je suis étourdie encore. Enchantée. Le producteur saisit dans sa pogne potelée et moite la main que lui tendait Carole. - Nous allons faire affaire, vous et moi. Vous êtes vraiment celle que j’imaginais ! Ne comprenant toujours pas où Lucciano voulait en venir, Carole demanda : - Mais, enfin, de quoi parlez-vous ? En quoi puis-je vous être utile ? La réponse fut tellement inattendue que Carole crut cette fois-ci qu’une voiture la percutait de plein fouet. Elle subit un deuxième choc et dû reprendre son souffle plusieurs fois pour ne pas suffoquer. - Je vous offre le rôle principal de mon prochain film ! fit Lucciano toujours radieux.

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Chapitre 3

- Trinquons ! Lucciano brandissait son verre de Whisky devant le nez de Carole assise juste en face. Les deux nymphes s’étaient installées de chaque côté du producteur-réalisateur, riant à chaque fois qu’il s’essayait à une plaisanterie. L’hôtel de Lucciano comprenait un bar luxueux au rez-de-chaussée et c’est là que Carole s’était laissée entraîner malgré elle. Elle avait bien essayé de protester lorsque l’Américain insistait pour qu’elle l’accompagne, mais elle n’en avait tout simplement pas eu le temps. À peine commençaitelle à décliner poliment l’invitation qu’une superbe limousine s’était garée devant elle. Le chauffeur avait ouvert la porte et les deux filles sulfureuses avaient saisi Carole, l’une par le cou, l’autre par la taille, pour la contraindre à s’asseoir sur la banquette de cuir. Carole tendit le bras, entrechoquant son verre de champagne contre celui du producteur. - Vous habitez ce pays ? demanda celui-ci. - Oui, j'ai grandi à Annemasse. - Je ne connais pas, dit Lucciano, mais j’aime beaucoup votre pays… Ah ! La France et ses moulins… ses tulipes ! Strasbourg et la Tour Eiffel ! Marseille et ses fromages ! La cathédrale de Brest ! Les châteaux de la Saône… Oui vraiment, vous vivez dans

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un pays fantastique ! Marvelous ! - Heu… si je puis me permettre, l’interrompit Carole, que faitesvous dans notre région ? Pour votre fameux rôle, vous ne pouviez pas avoir recours à une actrice célèbre, même française ? Lucciano balaya l’idée d’un revers de la main. - Non ! Pas question. J’ai déjà des vedettes pour les seconds rôles. Je tiens à offrir le rôle principal à une inconnue. Vous savez, je suis un découvreur de talents… - Alors, pourquoi ne pas organiser un casting en règle ? Autre geste de la main, autre contestation : - Bah ! Aucun intérêt ! Je les connais les rêveuses qui se présentent pour un casting. Elles jouent déjà un rôle pour essayer de retenir l’attention du jury. Aucun naturel, pas la moindre spontanéité. Cela ne m’intéresse pas. En revanche vous… Je veux une personne lambda, voyez-vous, vivant comme tout le monde, dans un endroit que personne ne connaît. Elle ne doit pas avoir le profil d’une actrice, justement, ne pas être trop belle ni paraître particulièrement intelligente… quelqu’un comme vous quoi ! - Comment ça, moi ? Je vous préviens tout de suite, c’est non. Il n’est pas question que je m’exhibe devant une caméra, alors que je n’ai même jamais fait de théâtre. Enfin, je suis incapable de réciter une page de texte sans cafouiller… non, vraiment, ce n’est pas pour moi ! - Pour le texte, ne vous en faites pas, nous avons des techniques… et des souffleurs au besoin. Quant à vos talents d’actrice, faitesmoi confiance. Vous êtes douée. C’est inné chez vous, ça se sent. Croyez-moi, je ne me trompe jamais. J’ai du flair, un bon blair comme dirait Tony, le célèbre footballer anglais, Tony Blair… Vous savez, celui qui est marié à Victoria Adams, l’ex Spice girl. Sur ces mots, il s’esclaffa, tandis que les filles, toutes dents dehors, hennissaient à l’unisson. Carole quant à elle poursuivit son argumentaire : - Et puis, j’ai une famille, des amis, mes activités. Je ne peux pas devenir actrice comme ça, du jour au lendemain. - Passionnant, en effet… et combien gagnez-vous ? 18


- Cela ne vous regarde pas. - Allez, ne faites pas la timide, dites-moi ! insista Lucciano. Comme Carole se renfrognait, le producteur essaya : - Vous gagnez deux mille euros par mois ? Trois mille ? Quatre mille, cinq ? Carole écarquillait les yeux, se demandant si l’Américain avait une quelconque notion de l’échelle des salaires locaux. Lucciano dut prendre l’étonnement de son interlocutrice pour une réponse car il poursuivit : - Cinq mille euros, c’est ça ? Fucking boss ! Vous vous faites exploiter ma chère ! Savez-vous combien je paye une nuit dans la suite de cet hôtel ? Plus de cinq mille euros. Votre salaire mensuel n’y suffirait même pas ! À quoi bon s’échiner au travail si on ne peut même pas se loger ? Carole ne trouva rien à répondre. Elle était tout simplement estomaquée. Elle n’en avait pas fini avec les surprises pourtant, car Lucciano annonça : - Je vous offre vos cinq mille euros pour le tournage, par jour naturellement ! Qu’en dites-vous ? Rien. Carole était muette. - Je pense boucler les scènes dans lesquelles vous interviendrez, c'est-à-dire la plupart, en six semaines environ. Dans le cerveau de Carole, les euros se mirent à trébucher : cinq mille euros multipliés par une quarantaine de jours. Cela représentait deux cent mille euros. Carole déglutit. Malgré elle, elle se mit à rêver. Avec une telle somme, elle pourrait voyager autour du monde, s’acheter une maison insolite, un appartement sur la côte… - Les frais de bouche et d’hôtel sont à ma charge naturellement, ainsi que le billet d’avion. - Le billet d’avion ? - Oui, nous tournerons aux Antilles, à Saint-Martin, une île francohollandaise. Vous connaissez ? Les palmiers, le sable fin, un lagon turquoise, un verre de ti-punch 19


posé sur une table par un serveur musclé au teint mat et parlant créole. Elle y était déjà ! - Vous aurez comme partenaire, des acteurs et actrices célèbres… Tom Cruise et Patrick Dempsey pour les Américains, Ryan Bensetti du côté français, puis Scarlet Johanson et Bradley Cooper ! - Scarlet… Bradley… Carole ne put terminer. Elle dut boire une gorgée glacée. Ses yeux glissèrent derrière le producteur, vers une terrasse au bord de la mer. Elle se vit un instant en compagnie de Bradley Cooper, marchant main dans la main sur une plage au coucher du soleil. - Hé bien ! Il faut vous réveiller, ma jolie ! Tenez, lisez le scénario. De la mallette qu’il avait jusque-là gardée sur ses genoux, Lucciano sortit un manuscrit relié par une spirale. Hébétée, Carole s’en saisit machinalement. - Vous prendrez le temps de le lire bien sûr, ne vous précipitez pas. Nous allons démarrer le tournage dans un mois, si vous acceptez ma proposition. Vous pouvez toujours lire le pitch, là, maintenant, pour vous faire une idée.

*** Un riche milliardaire, Neal Kate, réunit sa famille, ses amis, des industriels et financiers, acteurs et autres vedettes du show bizz pour la plupart, à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire. Il a réservé pour cela un hôtel luxueux sur une île des caraïbes, interdite à toute personne extérieure le temps des festivités prévues sur plusieurs jours. Neal Kate est un financier excentrique qui a vécu pour son travail exclusivement. Il ne s’est jamais marié, mais depuis quelques mois, il vit une idylle passionnée avec Paul Forest, un people du

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cinéma de 30 ans, rencontré lors d’un safari en Afrique. La fête promet d’être merveilleuse et les amours de l’acteur et du financier prometteuses. On mange, on boit plus que de raison, on s’amuse. Les noceurs sont insouciants, ivres souvent, de vin, de drogue, d’amour… Neal Kate est comblé. Seulement, une autre star d’envergure internationale, Louise Fisul, ne devant pas sa fortune au cinéma mais grâce à l’invention d’un papier hygiénique révolutionnaire, va tomber amoureuse de Paul. Le milliardaire parviendra-t-il à déjouer le plan des deux amants projetant de s’enfuir au cours de la dernière nuit de festivité sur l’île de l’Ostentation ? Au cœur de cette intrigue sentimentale, un autre acteur va entrer en scène, la dernière nuit justement. Un psychopathe, ivre lui aussi, Nick Tamer va accoster clandestinement sur une barque de fortune. Il est armé jusqu’aux dents et s’est juré de débarrasser le monde des cloportes capitalistes. Après avoir rendu inutilisable le bateau des invités, il commence à les éliminer, les uns après les autres, froidement. C’est un massacre. S’ils veulent que leurs amours survivent à cette nuit d’enfer, Louise et Paul vont devoir neutraliser le tueur fou.

*** - Charmant ! fit Carole en posant le manuscrit sur la table. Comment se nomme ce futur film culte ? - Picrate des Caraïbes, pardonnez-moi, je ne vous avais rien dit. Je craignais que vous ne deviniez. - Que je… devine ? - Ben oui ! Picrate comme le vin rouge, rouge comme le sang, c’est évident ! - Évident oui, où avais-je la tête ? ironisa Carole. Et vous comptez sur moi pour endosser le rôle du personnage central d’un tel navet ? Au fait, qui suis-je censée incarner ?

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- Un chef-d'œuvre, n’est-ce pas ? Et vous n’avez pas encore lu le scénario, vous verrez, de l’action, du sexe, de l’hémoglobine, en veux-tu en voilà. Un carton ! Ce film va remplir les salles, nous allons être primés à Cannes avec un tel scénario. Du béton ! Comment ? Vous n’avez pas pressenti le rôle que je vous réserve ? Mais celui de la créatrice de génie naturellement. Vous allez arrêter le tueur fou alors qu’il aura éliminé tout le monde et qu’il ne restera que vous, le riche milliardaire et Paul. - Ah bon ? Il ne meurt pas le compagnon de Paul ? Mais alors, ça se termine mal cette histoire. Les deux amants ne pourront même pas finir ensemble ! - Ta ta ta. Tout est prévu. Neal Kate n’est pas assassiné par le tueur, en effet, mais ça ne veut pas dire qu’il ne meurt pas. Il va mourir, rassurez-vous. Et de la pire façon ! En tentant de s’enfuir avec la barque du psychopathe, il va se faire attaquer par un grand requin blanc. On va faire une séquence version les dents de la mer ! Avec un bras arraché, des tripes flottant sur le lagon, du sang qui gicle partout. Un régal. Le scénariste est un génie ! - Ah ! Voici qui me rassure ! - Et ce n’est pas tout. Vous avez le beau rôle. Vous êtes l'héroïne, la bienfaitrice de Paul, et je ne vous cache pas que vous aurez aussi à tourner avec lui des scènes d’amour… - Non… je… - Don’t like making love ? fit la jeune femme nommée Kristy en clignant des yeux. - I’m sure you’re une good, very good girl. Is’t it ? renchérit le producteur. - Merci, non… enfin si… laissez-moi réfléchir, lâcha Carole en s’essuyant le front. Elle devinait le pourpre sur ses joues. Elle sentait une chaleur cuisante lui monter au visage. - Oui… laissez-moi un peu de temps, reprit-elle. Il faut que j’en parle avec mon compagnon, mes amis. - Ok ! Ok girl ! dit l’Américain. Fourrageant les poches de sa veste, il en sortit une carte. 22


- Si dans deux jours vous ne m’avez pas appelé, je propose le rôle à quelqu’un d’autre.

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Chapitre 4

- À notre actrice préférée ! Salvatore leva son verre. Leticia fit de même. Mathieu et Cécily suivirent et enfin Nicolas, les yeux rivés dans ceux de sa compagne, sourit en ajoutant. - À l'héroïne de ma vie ! C’était samedi soir et Carole avait réuni ses proches pour leur annoncer la nouvelle. Ils prenaient l’apéritif dans le salon. La pièce était meublée sobrement, un koala en peinture ponctuaient les espaces vacants. Carole avait pris une décision. Elle téléphonerait dès le lendemain matin à Lucciano. Elle acceptait sa proposition. En dépit de l’aspect caricatural de l’Américain, de la pauvreté du scénario, Carole était prête à jouer le jeu. Celui-ci, en effet, en valait la chandelle avec ses deux cent mille euros de rémunération ! Avant d’arrêter son choix, Carole en avait longuement parlé avec Nicolas. Ce dernier l’avait écoutée sans l’interrompre, pour lui dire, au final, qu’il ne souhaitait pas l’influencer dans sa décision. Il la laissait libre, conscient que si sa compagne répondait favorablement à Lucciano, elle le quitterait pour six longues semaines. En même temps, ce n’était pas insurmontable et la somme d’argent offerte pour ce travail peu ordinaire méritait bien quelques sacrifices. De plus, le caractère particulier de la

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proposition était pour le moins original. Il comprenait que Carole pût être tentée par l’expérience. Nicolas était un homme pragmatique au fond. Il avait aussi les qualités reconnues de douceur, de bienveillance et de générosité. Il avait cinquante ans, une chevelure grisonnante et des yeux rieurs. Carole était bien avec lui. Ils se connaissaient depuis trois ans et leur relation était torride et respectueuse des besoins de chacun. - Je reprendrais bien un verre, fit Mathieu, quelqu’un m’accompagne ? Plusieurs voix répondirent. La joyeuse bande en était à son troisième apéritif et l’ambiance se réchauffait au fur et à mesure que Carole revenait sur les circonstances de sa rencontre avec Lucciano. Elle avait décidé d’annoncer son prochain départ pour Saint-Martin à la fin du repas, après avoir laissé entendre plusieurs fois qu’il lui arrivait une chose incroyable. Seulement, après le premier verre, elle fit une gaffe qui l’obligea à en dire plus. De fil en aiguille, ses amis la cuisinèrent et elle finit par raconter son aventure dans les moindres détails. - Moi je viendrais bien avec toi passer quelques jours au soleil, évoqua Salvatore en hochant la tête. - C’est vrai ça ! enchaîna Mathieu, pourquoi on ne t’accompagnerait pas ? - Oh ! En voilà une bonne idée, ajouta Leticia. Moi je pose des vacances dès lundi si nécessaire. - Tu pars dans un mois, ça nous laisse un peu de temps pour nous organiser, en effet, fit Cécily. - Oui, enfin, pour ma part, il n’est pas question de partir six semaines. J’ai des obligations, tempéra Salvatore qui était professeur de tennis. - Une semaine serait déjà bien, dit Leticia et probablement possible à caler pour tout le monde, non ? On se concerta du regard. Nul n’émit d’objection. Subitement, le visage de Salvatore s’éclaira. Il était très proche de Carole, qu’il connaissait depuis récemment. Ils partageaient quelques souvenirs 25


ensemble, bons ou mauvais. - Et pourquoi ne pas demander à ton producteur de nous payer le séjour, dit alors Salvatore en souriant. - En voici une bonne idée ! S’il est prêt à débourser cinq mille euros par jour pour payer notre vedette nationale, une semaine de vacances toutes charges comprises pour ses groupies préférées ne va pas le ruiner, lança Cécily. Cécily était bienveillante et avenante. Elle aimait les animaux et le cinéma. C’était une amie fidèle. Elle était aussi dotée d’un fort caractère et quand elle se mettait en colère, on évitait de l’interrompre ! - Bravo ! fit Mathieu en applaudissant. Appelle tout de suite ton prod ! Impose tes conditions, ma vieille. Mathieu était le beau-frère de Carole. Ils s'appréciaient beaucoup et aimaient toujours passer du bon temps ensemble. Carole n’avait rien prévu de tel. Prise au dépourvu, elle se tourna vers Nicolas dont elle espérait une aide. Celui-ci se contenta de hausser les épaules en souriant. - Tu peux toujours essayer. Carole, cela n’engage à rien après tout. Comme elle ne se décidait pas, Leticia se leva pour aller chercher le téléphone abandonné sur la table de la salle à manger. - Tu me donnes le numéro ? - Heu… je ne sais plus où il est… dans la poche de ma veste, je crois. Salvatore à son tour quitta son siège. Il se dirigea directement vers la patère à l’entrée. Il savait que son amie accrochait là son trench quand elle rentrait. Il connaissait jusqu’à ses moindres manies. Salvatore colla la carte de Lucciano entre les mains de Leticia. Sans attendre, elle composa le numéro. Sitôt qu’elle eut établi la communication, elle tendit l’appareil à Carole. L’Américain décrocha immédiatement. - Mariano Lucciano, i’m listening you. - Bonjour… Carole Defer, je vous rappelle pour le rôle… - Carole, my friend ! Alors ? Vous allez m’annoncer une bonne 26


nouvelle, j’espère ? - Oui, j’accepte le rôle. - Amasing ! Bravo, fantastic. Ma secrétaire va prendre contact avec vous dès lundi, pour le contrat. Vous lui transmettrez un RIB et je vous ferai virer un acompte de vingt mille euros. Ça ira girl ? - Oui… enfin, non… je voudrais vous demander quelque chose… - Ok ! girl ! Tout ce que vous voulez ! Nous sommes des partenaires de travail à présent. - J’aimerais que mon homme me suive, commença Carole timidement. - Mais bien sûr, aucun problème, il suffira de le préciser à ma secrétaire, c’est un détail. - J’ai aussi des amis, quatre exactement, qui souhaiteraient se joindre à moi… pour une semaine seulement. - Allons-y pour les amis, girl ! Pas de problème. À condition qu’ils ne traînent pas dans mes jambes pendant que nous travaillerons. J’ai l’habitude avec les stars et leurs caprices. Une fois, pour un tournage à Hollywood, j’ai eu un acteur inuit. Il ne voulait pas dormir ailleurs que dans un igloo. J’ai dû louer une chambre froide, remorquée par un semi-remorque, durant tout le tournage pour que la maison de l’énergumène ne dégèle pas. Autant dire que le gus était givré ah ! Ah ! Ah ! Lorsque son accès de rire fut calmé, il reprit : - Remarquez, c’était un bon investissement au fond, parce que l’esquimau a trouvé le moyen de casser sa pipe le dernier jour. Il s’est empoisonné en buvant de l’huile de phoque périmée ! Le semi équipé de la chambre froide nous a permis de le réexpédier chez lui à moindres frais… Tout ça pour dire que quelques amis pour une semaine, ce n’est vraiment pas un souci. Du moment qu’ils ne me claquent pas dans les pattes… Ah ! Ah ! Ah ! Autre chose ? - Oups… Non… je… - Alors, à bientôt girl. Vous aurez tous les détails par ma secrétaire. Elle se chargera aussi des réservations. Nous commencerons à tourner dans quelques semaines. 27


- Wouah ! Une semaine au soleil en plein hiver… et aux frais de la princesse ! s’exclama Mathieu alors que Carole tenait encore le téléphone dans sa main. - Vite ! Arrosons ça, lança Leticia. - Honneur à notre star préférée, proposa Cécily, qu’est-ce que tu bois, Audrey Hepburn ? - Je reprendrai un porto, répondit l’intéressée. - Bien et après ça, il faudra peut-être songer à manger les amis, non ? dit sagement Nicolas. Sinon, gare au mal de tête demain matin ! - Tu as raison, fit Leticia, que nous as-tu concocté ? - Des lasagnes de légumes. - Et qu’est-ce qu’on boit avec ça, interrogea Salvatore en riant ? Il ne s’agit pas de se dessécher non plus ! - J’ai débouché un Saint-Emilion 2003, dit Carole. La soirée fut mémorable. Le vin coulait à flot, les rires fusaient de part et d’autre de la salle à manger. Naturellement, Leticia, Cécily, Salvatore et Mathieu dormirent sur place. Lorsqu’à trois heures du matin, les dernières lumières s’éteignirent dans l'appartement, les noceurs sombrèrent immédiatement dans les bras de Morphée. Repus, légèrement éméchés pour certains, ils firent des rêves tout aussi euphoriques, où se mélangeaient vedettes du show bizz, cocotiers, plages ensoleillées, piscines et cocktails fruités… Pas un ne fit de rêve prémonitoire. Leur séjour pourtant allait être bien plus mouvementé qu’ils ne l’imaginaient.

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Chapitre 5

Le jour J, ce fut une troupe joyeuse et surexcitée qui prit d’assaut le terminal d’Orly. À l’enregistrement des bagages, les plaisanteries fusaient comme des feux d’artifice un 14 juillet. Alors qu’ils se dirigeaient vers la salle d’embarquement, ils furent arrêtés par un individu volubile : - Carole Defer ! Bonjour ! Bonjour ! Comment allez-vous, ma chère ? Heureuse ? Pas trop stressée ? Vous devez être dans un drôle d’état, non ? Étonnée, Carole ne répondit pas. Elle se contenta de regarder l’importun d’un air surpris. Pendant ce temps, Mathieu tentait de le repousser gentiment. Comprenant que sa proie risquait de lui échapper, l’inconnu reprit : - Ah ! Pardonnez-moi, je ne me suis pas présenté. Patrice Poivron d’Armorique. PPDA pour les intimes. Je travaille pour TV NIGO, Télévision nationale information grand ouest. Mon équipe nous attend là-bas. Ce disant, il désigna le bar, au fond de la salle, auquel étaient accrochés deux hommes, harnachés d’une caméra pour l’un et d’une guirlande de spots d’éclairage pour l’autre. D’un geste du bras, PPDA invita ses collaborateurs à les rejoindre. - Heu… je ne suis pas sûre de… commença Carole. - Ne vous inquiétez pas. Tout est prévu. Nous avons une

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autorisation de Mariano Lucciano. À partir de maintenant, nous allons vous suivre et filmer les moindres de vos faits et gestes. - Attendez ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? fit Salvatore irrité. Mon amie ne tient pas à ce que sa vie privée soit étalée sur la place publique. Nous l’accompagnons pour des VACANCES. Pas question d’avoir une équipe de télévision dans les pattes ! - Ne vous inquiétez pas, le rassura PPDA, nous serons discrets. Il ne s’agit pas de vous embêter évidemment. Nous souhaitons seulement faire un reportage sur l’avènement d’une étoile du cinéma. Nous tenons à ce que notre documentaire soit réaliste. C’est pourquoi nous avons contacté le producteur découvreur de talents dès que nous avons appris qu’il avait enfin trouvé la perle rare. - Comment l’avez-vous su ? demanda Leticia, nous n’en avons parlé à personne. - Nous avons nos sources, madame. Dans la télévision, il faut être à l'affût du scoop. Laissez-moi vous présenter mon caméraman, Boby Lépine. L’individu en question était vêtu d’une chemise à fleurs. Un bouton s’était défait au niveau de la protubérance où culminait un nombril que le vêtement entrebâillé laissait entrevoir par moments. Par-dessus, il portait une veste de costume claire et visiblement trop serrée pour qu’il puisse la fermer. - Et voici Marc Lépautre, poursuivit PPDA. Il est technicien son et lumière. Mes collègues sont charmants, vous verrez. Ils sont attachants, vous ne pourrez bientôt plus vous en passer. Le technicien n’était pas blond comme les blés, comme son nom aurait pu le laisser croire, mais plutôt couleur potimarron. Sa tignasse rouillée descendait sur ses épaules de façon anarchique. Il était dégingandé et vêtu d’un survêtement dépareillé, la veste à capuche paraissant récente tandis que le pantalon, d’un vert pâle douteux, était élimé aux genoux. - Bien, bien, mesdames, messieurs, les présentations étant faites, mettons-nous au travail. Allez Boby, mets-moi tout ce petit monde dans la boîte. Il nous faut des images du départ. 30


Durant une demi-heure, Carole subit les questions de PPDA. En dépit de ses protestations, le reporter ne la lâcha pas une seconde. Salvatore et Mathieu s’énervaient, alors que les filles, au contraire, s’amusaient de cette distraction imprévue. Lorsque, finalement, l’équipe de TV NIGO leur laissa un peu de répit, l’ambiance au sein du groupe s’était refroidie. Carole était lasse. Leticia et Cécily s’étaient lancées dans un débat sur les difficultés qu’ont les personnages publics à préserver leur vie privée. Salvatore affichait une mine sombre et Mathieu essaya de détendre l’atmosphère : - Bon. Il va falloir t’habituer Super Star, lança-t-il à l’intention de Carole. Bientôt tu auras les paparazzis aux fesses dès que tu mettras un pied dehors ! C’est la rançon de la gloire, ma vieille. - Ça ne va pas se passer comme ça ! répondit Carole furibonde. Attends un peu que je mette la main sur Lucciano ! Il ne m’avait pas parlé de son équipe de guignols. Ce n’était pas prévu dans le contrat ! - Oui. Tu as raison, renchérit Salvatore. Fais-lui bouffer son contrat à ton soi-disant découvreur de talents. Non mais ! - Comment ça ? Pourquoi soi-disant découvreur de talents ? Qu’entends-tu par là ? s’énerva Carole. - Allons ! Allons ! On se calme, intervint Cécily. On ne va pas faire tout un plat dès qu’on voit une caméra. On risque d’en voir d’autres pendant notre séjour, non ? Carole va tout de même jouer dans un film, ne l’oublions pas ! Pensez au soleil, au faste, aux paillettes, les réceptions, le champagne qui coule à flots. Songez aux acteurs et actrices que nous allons rencontrer. Au même moment, une voix rassurante annonça l’embarquement immédiat pour le vol en partance pour Philipsburg, la capitale de Saint-Martin, côté Hollandais, là où se trouvait l’aéroport. Comme un nuage dissipé par une brise printanière, l’irritation quitta le groupe. Cécily avait raison. Dans quelques heures, ils débarqueraient dans un autre monde, celui entraperçu dans les pages glacées des tabloïds, sur les photos aguichantes de la presse people. Qui n’a pas rêvé un jour de côtoyer, ne serait-ce qu’une 31


fois, l’élite hollywoodienne, les stars mythiques des affiches de cinéma ? Carole. Elle s’en moquait comme d’une guigne. Assise à côté de Nicolas, elle avait sorti de son bagage à main un roman signé Joël Dicker dans lequel elle s’était plongée sans plus se soucier du reste. Au bout d’un certain temps, des picotements aux yeux l’incitèrent à poser le livre sur la tablette devant elle. Son esprit flotta un moment entre souvenirs et réalité. Des images de son enfance firent surface. Elle se revit auprès de sa mère qui la comprenait comme personne ... Puis elle fut assaillie par les visages de Virginy et Patrick, ses collègues. Après cela, elle se retrouva au milieu d’une fête, le jour où Mathieu fêtait ses quarante et un ans. Elle était déguisée en homme. La chevelure rousse du pigiste flamboyait sur les épaules de Nicolas. Mariano Lucciano la conduisait quelque part, au volant d’une Cadillac rutilante… une tortue ninja courait derrière la voiture avec à l’épaule une énorme caméra… la conscience de Carole s’étiolait. Elle sombra dans un sommeil profond.

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Chapitre 6

À 7h30, le Boeing de la compagnie Air France atterrit à Phillipsburg. Les voyageurs longèrent à pied le tarmac. L’île de Saint-Martin était l’un des confettis composant les petites Antilles. Ses 75000 habitants se partageaient 93 km2 seulement, répartis essentiellement sur la côte. L’aéroport, en conséquence, était modeste. Franco-Hollandaise depuis 1648, Saint-Martin se trouvait à 250 km de la Guadeloupe. Carole savait tout ça pour s’y être intéressée avant le départ. Elle aimait savoir où elle mettait les pieds. Voyager pour elle était une occasion d’apprendre. Si PPDA ne s’était pas manifesté pendant le vol, il mobilisa ses acolytes afin qu’ils filment Carole et ses amis au sortir de l’aéroport. Cette fois-ci, personne ne s’y opposa. Un soleil radieux brillait dans un ciel azur. Il faisait déjà chaud. Les hommes tombèrent la veste. Cécily et Leticia avaient prévu leur coup en retirant pull et chaussures dans l’avion, elles arboraient désormais une tenue estivale. Un groupe de musiciens noirs jouait un air de zouk devant la porte principale de l’aéroport. C’est là que les images furent prises. Enfin, un homme en livrée rouge vint à la rencontre de Carole. - Madame Defer ? - Oui. - Je suis envoyé par Monsieur Lucciano. Veuillez me suivre, s’il

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vous plaît, vous et vos amis. Je vais vous conduire à l’hôtel. Impressionnée, la troupe monta à bord d’une limousine aussi longue qu’un bus, sous les projecteurs de Marc Lépautre et l’objectif de Boby Lépine qui ne perdaient rien de la scène. Enfin, le chauffeur referma la porte. Avant de démarrer, il leur montra le bar, les encourageant à se servir. - Il y a du champagne, du whisky, du vin français, australien, californien, énuméra-t-il. - Heu… c’est plutôt l’heure du café, non ? émit Nicolas. - Pas de problème, fit le chauffeur en collant un téléphone contre son oreille. Dans deux minutes vous serez servis. De fait, avec une rapidité extraordinaire, un serveur sortit de l’aéroport pour leur apporter un plateau composé de six tasses et de croissants frais. Sitôt qu’il fut parti, le chauffeur démarra. Durant le trajet, Salvatore lut un extrait d’un guide touristique qu’il avait dans son bagage à main. - L’île de Saint-Martin est divisée en deux parties : Grande-Terre et Terre-Basse, reliées entre elles par deux étroits cordons littoraux enfermant l'étang salé de Simsonbaai. Autour de l'île, ce ne sont pas moins de trente-sept plages de sable blanc qui vous attendent. On retrouve d'autres cordons littoraux où la plupart des villages se sont établis : Marigot, Grand Case, Philipsburg, Simsonbaai. Mis à part le petit village de Colombier, l'intérieur des terres est très peu urbanisé, ce qui permet d'apprécier un paysage verdoyant en haut du Pic Paradis (411 m) depuis lequel la vue plongeante sur la forêt tropicale et les côtes est de toute beauté... Carole écoutait d’une oreille distraite. Par la vitre teintée, elle contemplait le paysage défilant le long de la route côtière bordée de cocotiers et de palmiers luxuriants. De temps en temps, ils longeaient une baie étincelante de vert et d’émeraude. - Ne vous contentez pas uniquement des plages aménagées des hôtels, poursuivait Salvatore. Chacun pourra trouver son endroit de rêve avec des plages aux rochers formant des paysages impressionnants ou alors avec du sable blanc descendant 34


doucement dans une mer turquoise… Quelques noms de plages idéales : l’anse Marcel où vous pourrez louer une superbe villa, l’anse Saint-Martin est un fameux spot de surf, l’anse… - Oh là là ! J’ai hâte d’aller me baigner, fit Cécily. - Pour les sportifs, vous pourrez plonger dans un lagon extraordinaire ou pratiquer tous les sports nautiques imaginables… - Pourquoi ne pas s’essayer à la chasse sous-marine ? lança joyeusement Mathieu. - Moi je tenterais bien le jet-ski, dit Nicolas. - Ça c’est pour vous, les filles, poursuivit Salvatore en riant. Écoutez bien ! En tant que zone franche, Saint-Martin est le paradis pour les achats hors douane et hors taxe dans les Antilles. Philipsburg vous propose une multitude de boutiques de luxe… - Tenez, ça c’est pour vous, dit Cécily en se penchant sur Salvatore. Saint-Martin est réputée pour la variété, la qualité de sa cuisine. Vous aurez le choix entre la cuisine française traditionnelle exploitant à merveille les richesses de la mer, cuisine créole, indienne, chinoise. Partout des grands restaurants, mais aussi des gargotes toutes simples sur la plage… Eh bien, les mecs, vous n’êtes déjà pas des modèles au ventre plat. Ce n’est sûrement pas ça qui va arranger vos poignées d’amour ! - Et toc ! ponctua Leticia en riant. - Nous sommes arrivés, dit soudainement le chauffeur en garant la voiture. Tout à leurs chamailleries, les gais lurons ne s’étaient aperçus de rien. En descendant de la limousine, ils ouvrirent de grands yeux ronds. Ils se tenaient face à une large baie, parsemée de pavillons comme posés sur la plage. Devant chaque maison, l’eau claire d’une piscine reflétait le bleu du ciel. Devant, la mer turquoise s’étendait à perte de vue. - L’hôtel de l’anse Roquet est composé de pavillons individuels pouvant accueillir six à huit personnes, précisa le chauffeur. Vous serez logés dans le même. Je vous aide à descendre vos affaires. Installez-vous tranquillement. Monsieur Lucciano viendra vous 35


voir ensuite.

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Chapitre 7

- Whoaw ! Pour un pavillon de vacances, c’est classe ! s’exclama Carole en découvrant l’intérieur de la villa qu’ils allaient habiter durant leur séjour. Une vaste pièce commune, au sol pavé de marbre rose, était équipée d’un sofa en cuir blanc d’une longueur impressionnante. Des fauteuils en rotins, des étagères et une table au plateau de verre immense composaient l’essentiel du mobilier. Les filles poussèrent les portes donnant sur les chambres et des cris de joie en découvrant les lieux. Les baies vitrées ouvraient sur la mer, chaque salle de bains était aussi vaste qu’une salle à manger. Marbrées du sol au plafond, elles comprenaient chacune une baignoire pouvant accueillir un éléphant et son dresseur. Autour de la vasque du lavabo en forme de coquillage s’étalaient des flacons de produits cosmétiques luxueux et autres parfums de marque dont les femmes commencèrent à s’asperger sans retenue. Il fallut moins d’une heure aux joyeux drilles pour investir les lieux. Déjà, Carole avait déballé ses chemisiers à fleurs, ses shorts colorés sur le lit. Elle avait déposé une pile de bouquins dans un coin et des chaussures estivales, paires de tongs et sandalettes traînaient au pied du lit. Bref, elle reconstituait son univers. Les filles annoncèrent qu’elles allaient piquer une tête dans la piscine. Mathieu et Salvatore avaient peu dormi durant le vol. Ils optèrent

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pour une sieste sur les transats, sur la terrasse ombragée de palmiers verdoyants. Se trouvant seule, Carole se dévêtit rapidement pour enfiler son maillot de bain. Elle dédaigna les garçons s’ébattant dans la piscine, refusant d’un geste leur invitation à les rejoindre. Comme ceux-ci ne la quittaient pas des yeux, elle s’amusa à se déhancher de manière tout à fait comique et exagérée. Lorsque des éclats de rire fusèrent derrière elle, satisfaite de sa prestation, elle s’échauffa en sautillant sur place. Puis elle s’élança dans une foulée légère pour se jeter dans l’eau turquoise. Elle nagea plusieurs mètres, s’éloignant de la plage pour se retourner ensuite et faire un signe de la main aux garçons qui la regardaient toujours. Enfin, elle fit quelques brasses, longeant la bande de sable en direction de la villa voisine de la leur. Celle-ci était éloignée d’une cinquantaine de mètres tout au plus et Carole se retrouva bientôt face à la maison. Elle était semblable à la leur, exactement, et, bien que la baie principale fût ouverte, elle paraissait déserte. Curieuse, Carole s’approcha, adoptant un crawl chaotique. Elle n'était pas du tout sportive et s’essoufflait rapidement, manquant d’entraînement. Quand elle fut tout près du bord, elle comprit qu’elle pouvait arrêter de nager. Elle avait pied. Elle se redressa et fit un pas en avant. Une douleur insupportable lui vrilla la plante du pied droit. Déséquilibrée, elle retomba dans l’eau en hurlant. Mais elle était si près du bord que ses fesses sensibles entrèrent en contact avec la chose venant de lui mordre le pied. Cette fois-ci, la douleur fusa dans tout le fessier droit, lui arrachant un nouveau cri. N’osant plus bouger, Carole resta accroupie, regardant autour d'elle, cherchant des yeux son agresseur. De quoi s’agissait-il, un serpent marin ? Une méduse géante ? Un grand requin blanc ? Imprudente qu’elle était ! Elle s’était jetée à l’eau sans se renseigner sur les risques éventuels, sans tenir compte de la faune locale. Des images des 38


dents de la mer lui revinrent en mémoire. Le générique du 20h de TF1, extrait de la musique du film, résonna à ses oreilles. Le visage de PPDA se superposa à la mâchoire béante d’un monstre marin. Oui, elle était certainement victime d’une attaque de requin ! D’un bond, Carole se redressa. Mue par une terreur irraisonnée, elle ne prit pas cas des nouvelles morsures subies par ses pieds et sortit de l’eau en hurlant : - Un requin ! Au secours ! Je me fais bouffer par un grand blanc ! Elle courut plusieurs mètres sur la plage, mais le monstre à ses trousses n’avait pas dit son dernier mot. Il saisit Carole aux jambes pour la plaquer au sol. Se débattant comme un diable celleci mit un certain temps avant de réaliser que, si requin il y avait, le squale ne l’avait certainement pas poursuivie jusque sur la plage. Se calmant légèrement, elle se retourna et poussa un nouveau cri. Une armoire à glace à la peau d’ébène et à la mine patibulaire la ceinturait à la taille. Derrière lui, un autre homme, à l’allure tout aussi antipathique, se frappait la paume de la main avec une matraque. « C’est bien ma veine, songea Carole fugacement, je viens d’échapper aux dents du grand blanc pour tomber illico entre les mains d’un grand noir ! » - Lâchez-moi ! Je n’ai pas d’argent ! tenta-t-elle, réalisant après coup le ridicule de sa remarque. Une sueur froide coula dans son dos. Finalement, que savait-il des mœurs des autochtones ? Et s’ils en voulaient à son corps de rêve ? Elle trouva subitement au grand black à la matraque un regard libidineux. - Mais, enfin ! Allez-vous lâcher cette pauvre femme ! Cette voix, ce visage. Carole crut à une hallucination. Ce fut seulement lorsque Bradley Cooper se trouva à deux pas d'elle, qu’il lui tendit une main pour l’aider à se relever, qu’elle fut certaine de ne pas rêver. Les deux cerbères s’étaient légèrement éloignés. L’homme à la matraque l’observait toujours avec insistance. 39


- Veuillez excuser Joé et Martial, ils sont un peu nerveux. Ce sont mes gardes du corps. Nous ne sommes arrivés qu’hier à l’hôtel et ils n’ont pas encore pris leurs marques. Vous vous êtes égarée ? - Heu… non, fit Carole confuse. Je viens d’arriver. Elle désigna en pointant le menton, la villa d’à côté. - Ah ! Vous êtes ma voisine. Oh ! mais, alors, vous êtes Carole Defer ? Ravi de vous connaître, Carole. - Co… comment, vous connaissez mon nom ? - Bien sûr, voyons. Ici, tout le monde ne parle que de vous ! En arrivant, hier, j’ai rencontré Scarlet Johanson, elle a hâte de vous voir en chair et en os. Et que dire de Mariano Lucciano ! Il ne tarit pas d’éloge à votre sujet. Vous êtes déjà la coqueluche du tournage, Carole ! Pour ponctuer sa phrase, Bradley décocha un clin d’œil aguicheur à son interlocutrice. Impressionnée, pas franchement à l’aise, celleci se sentit rougir jusqu’aux oreilles. Afin de se donner une contenance, elle fit un pas en arrière. Une douleur fulgurante se réveilla dans ses talons. Comme elle se contracta, la même brûlure irradia son postérieur. - Aïe ! fit-elle en se massant le derrière. Elle ne comprenait pas. Elle avait toujours ses deux pieds. En y regardant de plus près, elle ne vit pas la moindre égratignure. Nulle trace de morsure, pas même la marque d’une dent de poisson rouge. En boitant, elle suivit Bradley jusqu’à la terrasse de sa villa. Il lui proposa de s’allonger sur un transat, ce qu’elle fit, en se positionnant sur un flanc. L’acteur entreprit ensuite d’examiner la plante de son pied droit. - Oh ! Ma pauvre ! Quelle horreur ! Passant au pied gauche, il fronça les sourcils en constatant les dégâts. - Joé ! Allez me chercher une pince à épiler, s’il vous plaît, et de la crème d’aloès aussi, dans la salle de bains, dans l’armoire, il y a une trousse de secours. Le garde du corps s’exécuta immédiatement. Il revint quelques minutes après et Bradley passa à la phase soins intensifs. 40


- Cette plage est infestée d’oursins, expliqua-t-il en retirant un à un les piquants urticants plantés dans les chairs d’une Carole grimaçante. C’est la raison pour laquelle chaque pavillon est équipé d’une piscine. On peut se baigner dans la mer, mais il faut être prudent. Mieux vaut s’équiper de sandalettes. Carole se sentit ridicule subitement. Elle qui se croyait attaquée par un requin. Heureusement, Bradley ne l’avait pas entendue lorsqu’elle hurlait en sortant de l’eau. Du moins, l’espérait-elle. Comme elle se massait le postérieur, l’acteur dit alors : - Ôtez votre maillot de bain ! - Pardon ? - Comment voulez-vous que je vous débarrasse des aiguilles, si vous gardez votre slip de bain ? - Mais… je… - Allez ! ma vieille ! Ne faites pas la timide ! Nous sommes entre collègues ! Nous aurons probablement l’occasion de vous voir en tenue d’Eve pendant le tournage. Non sans gêne, Carole baissa une petite partie de son maillot et Bradley passa la demi-heure suivante penché sur le derrière enflammé de sa patiente. Les joues de la même couleur que les fesses, Carole garda le silence durant l’opération. Après avoir tartiné le postérieur de la blessée d’une épaisse couche de crème d’aloès, il ordonna à Joé de leur servir un jus de fruits. L’acteur parla cinéma. Carole l’écouta, fascinée par son charisme.

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Chapitre 8

- Bonsoir… madame ? - Fisul, Louise Fisul, monsieur ? - Mike Harys, monsieur Harys, fils de Harold Harys, le fabricant de prothèses mammaires… vous connaissez, je suppose ? Carole et Nicolas répétaient une scène du futur tournage, dans la salle principale de la villa, devant leurs amis assis sur le sofa. Il s’agissait de la rencontre entre Louise Fisul, le personnage incarné par Carole, et Mike Harys, rôle réservé à Bradley Cooper. La conversation se déroulerait à la cérémonie d’ouverture de la grande fête organisée par le riche industriel invitant ses amis sur l’île de l’Ostentation. - Pas vraiment… répliqua Louise Fisul. Ce n’est pas mon domaine. - Et que faites-vous donc dans la vie, chère amie ? - Sans vouloir vous offenser, je m’occupe de fesses… - Rassurez-vous, vous ne me choquez pas. Vous êtes dans l’industrie du porno ? La production ? Il n’y a pas de honte à cela. Il faut prendre l’argent là où il est, n’est-ce pas ? - Certainement. Mais je ne suis pas dans le cinéma, non. Je m’occupe d’une autre matière. - Ah ! Et quelle est cette précieuse matière ? Vous êtes dans le diamant, l’or, les métaux rares ?

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- Non plus. La matière qui m’intéresse est moins noble, loin d’être rare, elle me rapporte pourtant des millions de dollars chaque année ? -… - La matière fécale, monsieur, voilà ce qui m’inspire. En fait, je suis créatrice. J’ai mis au point un papier hygiénique révolutionnaire. Il se présente en trois feuilles. La première est absorbante, la seconde imbibée d’un produit désinfectant nettoie et la troisième parfume. Nous utilisons un mélange de thym, de patchouli et de rose, pour la partie parfum. Une merveille. Ma société, Fesse-thym pèse aujourd’hui des millions de dollars. - Heu… le patchouli, la rose… je comprends, pour le parfum, mais pourquoi le thym ? - Ça, c’est mon côté gourmet. Le thym s’accorde parfaitement avec le jambon ! - Extraordinaire, vous êtes géniale… Trinquons. À votre invention alors. Les verres s’entrechoquèrent. Les regards se firent langoureux… À ce moment retentit le tintement de la sonnette à l’entrée. Salvatore se leva pour aller ouvrir. Lucciano entra en trombe. - Ah ! Carole ! My friend ! Je vois que vous êtes installée. Parfait, parfait. Bonjour à vous tous, ajouta-t-il à l’intention des autres. Nous commencerons à tourner à 14h, aujourd’hui, êtes-vous prête ? - Je ne sais pas, je répétais, justement. - Très bien. Reprenez donc devant moi. - Bonsoir… madame… Nicolas donna la réplique à Carole face au producteur qui ne prit pas même la peine de s’asseoir. Il n’attendit pas non plus la fin de la scène pour interrompre les acteurs en herbe. - Merveilleux. Vous êtes d’un naturel, ma chère Carole. C’est

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exactement ce que je cherchais. Je savais qu’avec vous ce serait facile. La sonnette tinta à nouveau. Lucciano ouvrit la porte et PPDA entra, suivi de ses deux acolytes. Un grand noir, semblable aux cerbères de Bradley Cooper les accompagnait. - Norbert, approchez, fit Lucciano, incitant le dernier rentré à venir vers lui. Carole, voici Norbert. C’est votre garde du corps. À partir de maintenant, il ne vous quittera pas d’une semelle. Il va vous coller à la peau, comme un deuxième corps ; il va être votre ombre, votre second souffle, votre… - Ah ! Non ! Ça suffit comme ça ! explosa Carole. J’en ai marre de vos coups tordus, Lucciano. À ce propos, j’avais deux mots à vous dire, au sujet de cette équipe TV qui ne nous lâche pas d’une semelle. Qu’est ce que c’est que cette histoire ? Vous ne m’aviez pas parlé d’eux quand vous m’avez fait miroiter le rôle pour le tournage ! Ce n’était pas stipulé dans le contrat ! Et maintenant, vous voulez en plus me coller un chien de garde dans les pattes. Ça ne va pas se passer comme ça, Lucciano. Non ! Moi aussi, je vous réserve un chien de ma chienne… - Allons, pas d’énervement. PPDA et son équipe sont mes invités. Quant à votre sécurité, je me dois de vous offrir le meilleur. Chacun de mes acteurs est protégé sur mes tournages. C’est comme ça. Je ne plaisante pas avec la vie des gens que j’emploie. Vous n’avez pas le choix. C’est moi le boss. - Et moi ça ne me plaît pas, Lucciano. Tenez le pour dit. Je ne me laisserai pas manipuler. Je ne suis pas méchante, mais méfiezvous de l’eau qui dort, Lucciano… Méfiez-vous ! - Fantastique, Génial, intervint PPDA. Allez, les gars, on a des images du tonnerre, on remballe. - C’est ça, foutez le camp, dit Mathieu que le journaliste exaspérait tout autant que Carole. On n’a pas besoin de vous ! - Soyez corrects avec mes amis, je vous prie, fit Lucciano en brandissant un index menaçant vers Mathieu. N’oubliez pas que c’est moi qui vous héberge et gracieusement. Vous avez de la chance d’être l’ami de mon actrice fétiche, sans quoi je vous 44


mettrais à la porte sans tarder. Puis, se tournant vers Carole, il dit : - Une voiture passera vous prendre à 13h30. Suivant l’équipe de télévision, il sortit en claquant la porte derrière lui. - Qu’est ce que vous faites encore là, vous ? demanda Mathieu au garde du corps resté à l’entrée. - Je suis payé pour veiller sur madame, répondit l’intéressé d’une voix calme avec un regard en direction de Carole. - Eh bien ! Vous irez veiller dehors ! répondit Mathieu en ouvrant la porte. - Comme vous voudrez, monsieur. Je reste devant la porte. Très professionnel, l’homme se posta en faction à l’angle de la villa. Quand ils furent seuls, les amis éclatèrent de rire. - Vous n’êtes pas très diplomates, fit remarquer Cécily, vous pourriez ménager un peu Lucciano. C’est quand même grâce à lui qu’on est là ! - Et c’est l’employeur de Carole, ajouta Leticia. - C’est vrai, mais il faut aussi qu’il comprenne qu’on souhaite être tranquille, répondit Salvatore. On ne va pas se laisser emmerder par un producteur à la noix, hein Carole ? Carole ne répondit pas. Elle songea aux six semaines qu’elle devrait passer ici, six semaines à supporter Lucciano et un garde du corps doublé d’une équipe de télévision. Elle commençait à regretter les matins calmes à la maison. Arriverait-elle à s’adapter à cette vie sans intimité ?

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Chapitre 9

La voiture passa devant la marina de Marigot, la ville française de Saint-Martin. Carole se perdit un moment dans la contemplation des voiliers et catamarans dont les filins vibraient sous la brise marine. Les coques étincelaient sous le soleil. Les terrasses des hôtels, des restaurants étaient pleines. Les toitures de taule imprimaient leurs couleurs vives sur l’azur du ciel. Après avoir parcouru quelques kilomètres encore, le véhicule stoppa devant un complexe luxueux niché au creux d’une crique. Le bâtiment comprenait un étage avec terrasse donnant sur la mer. Autour, sur la plage, des bungalows peints en bleu et blanc se dispersaient jusqu’au bord des gros rochers ceinturant la crique. Bien qu’il ne fût qu’à quelques minutes de Marigot, l’endroit paraissait perdu au bout du monde. En boitillant sur la plage, Carole laissa filer son regard sur l’eau claire du lagon. Plus loin, la mer se jetait furieusement sur la barrière de corail, formant une corolle d’écume blanche autour de la baie. Au-delà, le bleu infini des flots se fondant dans l’immensité du ciel donnait à cette anse repliée sur elle-même un aspect de terre perdue, arrachée à l’océan. L’endroit était parfaitement choisi pour donner l’impression d’un îlot isolé des caraïbes. Un groupe d’hommes et de femmes se dirigèrent vers Carole et le chauffeur, qui l’accompagnait. Carole reconnut Bradley Cooper,

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suivi de Lucciano et d’autres personnes. - Alors Carole, fit Bradley en souriant, vos blessures vous fontelles souffrir encore ? - Oui, c’est douloureux, mais je peux marcher heureusement. Ça n’a rien d’agréable, mais j’ai été soignée par un infirmier compétent. Ça va s’arranger, merci. - Carole, mon amie, que vous est-il arrivé ? s’enquit Lucciano pour qui, visiblement, l’altercation matinale était un lointain souvenir. Brièvement, Carole résuma sa mésaventure ce qui provoqua l’hilarité du réalisateur. Il semblait de très bonne composition en ce début d’après-midi. Carole se dit qu’il devait faire partie de ces gens à l’humeur versatile, changeant comme le temps en Irlande, au gré de leur transit intestinal ou au réveil de quelque vieux rhumatisme. - Bien ! Je vais vous présenter à vos partenaires. Je ne vous parle pas du merveilleux Bradley, puisque vous avez déjà fait connaissance. Voici donc, à ma droite, Brad Pitre, un comique vous verrez… Harison Toyota, anciennement Ford, un célèbre acteur américain racheté par les Japonais, vous savez ce que c’est… avec la mondialisation. Les acteurs, c’est comme les footballeurs… Scarlet Johanson ne vous est sans doute pas inconnue, Patrick Dempsey et Ryan Bensetti non plus j’imagine. Nous avons aussi la chance d’avoir sur ce tournage les frères Bogdanoff, Igor et Grichka. Ils n’étaient pas prévus au départ et ne sont pas comédiens, mais ils ont l’habitude des plateaux TV. Les scènes tournées par le psychopathe étant éprouvantes, j’ai pensé qu’il serait bien de pouvoir doubler l’acteur. Avouez qu’ils ont le profil de l’emploi ! Enfin, le personnage derrière, au fond, c’est Emmanuel Macron. Surprise, Carole se décala pour voir qu’effectivement, le triste personnage était là, caché derrière les stars, l’air renfrogné, et pour une fois, étonnamment silencieux. - Mais, que fait-il là, celui-là ? interrogea Carole. - C’est un acteur formidable ! Un fieffé menteur qui a su 47


embobiner des millions de français. Je suis un découvreur de talents et je sais où les dégoter. Le monde politique est un vivier de comédiens qui s’ignorent. Nous le savons, chez nous, aux USA. Nous avons eu Ronald Reagan à la Maison blanche. Avant d’être président des Etats-Unis, il a été acteur comme chacun le sait. Il fut meilleur dans le premier rôle que dans le second. Ce n’est pas comme ça qu’il faut s’y prendre. C’est le contraire qu’il faut faire. Plutôt que de choisir un bon acteur pour en faire un chef d’État médiocre, il est préférable de trouver un politique véreux, nous n’avons que l’embarras du choix, pour en faire un bon acteur. M. Macron est ce qui se fait de mieux dans le genre. Mon flair ne me trompe jamais ! Là, Carole était époustouflée. Le raisonnement de Lucciano ne pouvait être contesté. Finalement, le producteur était-il intuitif ? - Je ne vous ai pas présenté, Billy, là, derrière moi. C’est notre traducteur, pour le cas où l’anglais vous poserait problème. Il traduira aussi vos propos en français si besoin. Il manque encore deux comédiens, et pas des moindres. Il s’agit de Patrick Dempsey qui va jouer le rôle du riche milliardaire et de Paul Forest, l’acteur incarnant son ami. Ils sont ensemble en ce moment, dans la villa. En disant cela, Lucciano fit un signe de tête en direction du bâtiment principal. Carole n’avait jamais entendu parler du comédien. Elle savait seulement qu’il était d’origine Kényane et elle se l’imaginait grand et élancé, avec une peau ambrée ou d’ébène, ressemblant à un athlète… Rien que d’y penser, elle en était toute émoustillée. Elle avait hâte de le rencontrer, ce dieu africain. - Patrick Dempsey ne connaissait pas Paul. Ce sera la première fois qu’ils tourneront ensemble et la première approche n’a pas été simple. Paul est caractériel. Il faut l’amadouer, ne pas le brusquer. Cela prend du temps parfois. Vous savez… les stars ne sont pas toujours simples. Tout en parlant, Lucciano avait entraîné le groupe vers la villa. Ils n’étaient plus qu’à quelques mètres lorsqu’un hurlement les figea. 48


Un homme sortit en trombe et s’arrêta face à Lucciano. Carole reconnut immédiatement Patrick Dempsey. Il secouait sa main droite portant une vilaine trace bleuâtre sur le dessus. - Fucking ! Paul bite me ! - Putain ! Paul m’a mordu, traduisit le traducteur. - Vous manquez de patience, mon cher, dit Lucciano dans son Texan natal en haussant les épaules. Enfin ! De la délicatesse ! C’est un être très sensible… et une star, avec ses caprices ! - Fucking man ! répondit Patrick Dempsey en tendant sa main boursouflée. En voyant de plus près la blessure, Carole eut un haut-le-cœur. De toute apparence, l’acteur croquait la vie à pleines dents ! Il n’y était pas allé à crocs morts. Il avait la dent dure et devait être doté de canines redoutables pour infliger de tels dégâts, pensa-t-elle en levant les sourcils. C’est vrai que les vedettes du cinéma, pour la plupart, se faisaient refaire le râtelier pour des dents sur pivot. Visiblement, c’était du solide ! - Bien, allez vers les bungalows, là-bas, proposa Lucciano au blessé. Le numéro 5 sert d’infirmerie. Vous trouverez quelqu’un pour vous soigner. C’est fâcheux, cette histoire. Nous n’allons pas pouvoir tourner la première séquence, lorsque vous accueillez vos amis sur la plage. Qu’importe, nous allons faire jouer Carole en attendant. Comment vous sentez-vous, mon amie? Carole ne répondit pas. Elle fut prise en charge par une équipe de maquilleurs et, dans un autre bungalow, elle passa un moment bien agréable où les relookers la pomponnèrent comme elle n’imaginait pas que cela pût se faire. Lorsqu’ils en eurent fini avec elle, Carole eut l’impression qu’on lui avait frotté la face à la toile émeri. Elle fut surprise, en se regardant dans le miroir, de ne pas être boursouflée comme Coluche dans Banzaï tant l’épaisse couche de fard recouvrant son visage était importante. En prenant du recul face à la psyché, elle dut reconnaître qu’elle avait de l’allure. Elle avait enfilé une robe de soirée ceinturée et des ballerines assorties. Elle portait une perruque et sa chevelure avait la texture de la soie. Ma foi, cela méritait bien quelques 49


souffrances, songea-t-elle en suivant un homme en direction de la villa. Les équipes techniques étaient en place. Des caméras posées sur des chariots roulants ciblaient une table immense au fond de la salle. Partout des lampes, des spots, des éclairages divers mitraillaient les figurants rassemblés autour des victuailles appétissantes croulant sur des plats argentés. Des jeunes femmes à demi dénudées, portant des plateaux crénelés de coupes de champagne, circulaient entre les convives. Elles s’arrêtaient, tantôt devant un illustre inconnu, recruté à la journée pour le tournage, ou devant un acteur célèbre sur lequel les caméras s’attardaient. Ainsi, une conversation s’engagea entre Ryan Bensetti et Bradley Cooper. La scène durait quelques minutes dans le film, mais elle fut reprise plusieurs fois. Lucciano n’était jamais satisfait et Carole redouta le moment où elle allait remplacer l’acteur. Elle n’eut pas à se morfondre longtemps. - Parfait ! s’enthousiasma subitement le réalisateur. On emballe ça et on enchaîne. Carole ! Ma petite Carole, c’est à vous. Vous allez marcher parmi les convives, vous arrêter devant la belle femme blonde là-bas, celle avec le plateau. Vous prendrez négligemment une coupe de champagne en souriant poliment. Bradley est juste derrière, il va vous suivre des yeux tout le temps et, naturellement, vous accrocherez son regard… La suite, vous la connaissez… Carole sentit comme un poing lui enserrer la poitrine. Elle n’était pas certaine d’être à la hauteur. - Tournez ! Elle n’eut pas le temps de se laisser submerger par le trac. Elle fit un premier pas, puis un autre, et fut étonnée de se retrouver si rapidement, presque naturellement, devant la ravissante serveuse. Elle fut un moment embarrassée, ne sachant trop sur quel pied danser, mais elle se ressaisit, prit une coupe en souriant de toutes ses dents. En retour, la fille lui décocha son plus charmant sourire et Carole fut à nouveau indécise, ne sachant si elle devait reprendre sa marche ou rester quelques instants encore avec la 50


serveuse. Finalement, elle oublia Bradley Cooper et s’attarda si longuement que Lucciano intervint : - Coupez ! Puis, s’adressant à Carole : - Enfin, ma vieille, réveillez-vous ! Si vous prenez cet air ébahi devant chaque serveur ou serveuse rencontrée sur le tournage, on n’y arrivera jamais ! Ce ne sont que de simples figurants ! Allez, retournez au point de départ. On recommence ! Carole se demanda si l’appellation de « simple figurant » convenait à la jeune serveuse. Elle n’était pas certaine que les acteurs appréciaient la familiarité du producteur. Décidément, cet homme n’avait aucun savoir-vivre ! Contrariée, elle refit son numéro, souriant alors à la jeune femme avec commisération. Elle se laissa ensuite capter par les yeux de Bradley Cooper qui l’attiraient tel un aimant. - Bonsoir… madame ? - Fisul, Louise Fisul, monsieur ? ? - Mike Harys, monsieur Harys, fils de Harold Harys, le fabricant de prothèses mammaires… vous connaissez, je suppose ? - Pas vraiment… répliqua Louise Fisul. Ce n’est pas mon dada… - Coupez ! Les yeux de Lucciano semblaient prêts à sortir de leurs orbites, ses joues s’empourpraient. - Domaine ! Ce n’est pas mon domaine ! C’est ça la bonne réplique. Pas mon dada. Gardez vos canassons pour le tiercé. Fucking horses ! Allez ! On recommence ! -… Pas vraiment… répliqua Louise Fisul. Ce n’est pas mon domaine. - Et que faites-vous donc dans la vie, chère amie ? - Sans vouloir vous offenser, je m’occupe de fesses… - Rassurez-vous, vous ne me choquez pas. Vous êtes dans

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l’industrie du porno ? La production ? Il n’y a pas de honte à cela. Il faut prendre l’argent là où il est, n’est-ce pas ? - Certainement. Mais je ne suis pas dans le cinéma, non. Je m’occupe d’une autre manière. - Coupez ! Là c’est matière et non manière ! On recommence ! - Depuis le début ? s’enquit Carole ? - Non. Reprenez à « sans vouloir vous offenser, je m’occupe de fesses… » Carole s’exécuta, avant d’accrocher sur une autre réplique puis encore une autre. Il fallut reprendre la scène vingt fois. Enfin, la dernière réplique de Bradley Cooper sonna pour Carole comme les cloches de la délivrance : - Extraordinaire, vous êtes géniale… Trinquons. À votre invention alors. - Parfait ! Vous êtes parfait ! Bravo. Bradley, vous pouvez y aller. Carole vous restez là. Vous allez à présent faire la connaissance de Paul Forest. - Il faut vraiment que je continue ? Là, tout de suite ? Je n’en peux plus. C’est très éprouvant… je… - Pas de panique, ma vieille. Vous avez été excellente avec Bradley. Pour la scène suivante. Je ne vous demande pas grandchose. Paul va marcher vers vous, il sera distrait. Il cherchera sa compagne du regard. Vous allez le remarquer immédiatement et vous ne le quitterez plus des yeux. Vous adopterez l’attitude d'une adolescente éblouie par le corps d’un top model qu’elle découvre posant dans un magazine. Vous aurez un regard langoureux, gourmand. Vous serez littéralement pétrifiée sur place. Et Paul va marcher vers vous, vous allez sourire benoîtement et tendre une main vers lui. Mais il va vous dépasser sans même un regard pour vous. Alors, la flamme dans vos yeux va s’éteindre et vous vous retournerez sur son passage en soupirant. Simple, non ? - Si vous le dites. - La scène dure quelques minutes. Tout est dans le regard, ma

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vieille, n’oubliez pas. Après ça, je vous rends votre liberté, pour aujourd’hui du moins. - Faites entrer Paul ! Allez ! Tournez ! Une porte s’ouvrit et un homme franchit l’encadrement. Il tenait par la main un chimpanzé dont il gratta la tête avant de le lâcher dans la pièce. Il contourna ensuite l’animal par le côté pour se placer un peu en avant, hors du champ direct de Carole. Ainsi, les caméras filmèrent le singe marchant vers le nouveau talent sans que l’homme ne paraisse dans l’objectif. Le chimpanzé plongea ses yeux dorés dans ceux de Carole qui ressentit brusquement un profond malaise. Enfin, que lui voulait cet animal ? D’où sortait-il ? Comme le singe retroussait sa lèvre supérieure, découvrant une rangée d’incisives jaunes et saillantes, quelque chose dans son cerveau étincela. Ce fut comme un électrochoc. Un voile obscur se déchira, laissant subitement jaillir la lumière. Elle revit la marque de la morsure sur la main de Patrick Dempsey. Elle se remémora le pays d’origine de Paul Forest : le Kenya. Son nom de famille à lui seul aurait pu lui mettre la puce à l’oreille. D’ailleurs, à propos de puces, cette boule de poils en était peut-être bien infestée. Le singe n’était plus qu’à quelques mètres de Carole qui déjà subissait les relents de son haleine pestilentielle. En se déhanchant, séducteur, l’animal fit encore un pas en avant… et Carole deux en arrière. Les yeux écarquillés par la surprise, elle ouvrit la bouche béatement. - Coupez ! Enfin, Carole ! À quoi jouez-vous ? Où est votre regard amoureux, lascif ? Allons ! Ressaisissez-vous. Rappelezvous. Tout est dans le regard. D’autant qu’avec une telle attitude, vous risquez bien de froisser Paul. Il est susceptible, méfiez-vous ! Quelque chose en Carole céda et le flot de la colère déferla brusquement : - Ça suffit ! Lucciano ! À quoi jouez-vous ? Pour qui me prenezvous ? D’où sort ce chimpanzé ? - C’est un bonobo. Le bonobo partage 98,8 % de ses gênes avec 53


nous, les humains. Paul est plus intelligent, plus sensible, que bien des acteurs avec lesquels j’ai travaillé, vous pouvez me croire ! Et c’est un grand acteur. Il a tourné dans plusieurs films africains. Il faut dire qu’il a de qui tenir, c’est le petit fils de la célèbre Chita qui jouait dans Tarzan ! Sa tante, jouait quant à elle dans la célèbre série Daktari. Autant dire que notre Paul à nous a du sang de comédienne dans les veines. Nous sommes fiers de l’avoir pour le film. Ça n’a pas été simple, il est très demandé. Allez, on reprend ! Carole n’eut pas le temps de répliquer que le dresseur avait repris le gorille par la main pour le conduire à nouveau vers la porte. Comme dans un rêve, Carole vit la bête avancer à nouveau vers elle. Elle simulait une démarche lascive, en se déhanchant de façon ostentatoire. Croisant brusquement le regard noir de Lucciano, Carole plongea ses yeux dans ceux du gorille. Elle crut y lire une étincelle ironique. Est-ce que Paul se moquait d'elle ? Toujours sous le tir croisé des pupilles dilatées de Lucciano, elle s’essaya à un timide sourire, ressemblant plus à un rictus douloureux qu’à une expression extatique. La sentence ne se fit pas attendre : - Coupez ! Carole, my friend. Je vous demande de décocher un regard langoureux à Paul, pas d’écarquiller les yeux en plissant le front et tordant la bouche. Du singe ou de vous, on se demande lequel fait le mieux la grimace ! - Ah ! Non ! C’est trop ! s’énerva l’intéressée. Comment voulezvous que je lance un regard langoureux à un gorille ? Non ! Non et non ! C’est impossible ! - Vous n’avez qu’à imaginer quelqu’un d’autre à la place de Paul, un homme qui vous fait fantasmer par exemple, je ne sais pas moi… Jean-Pierre Foucault torse nu, DSK en peignoir ? Allez ! On recommence ! Stoïque, le dresseur fit sortir le chimpanzé. Carole quant à elle eut bien du mal à se contenir. La scène fut reprise trois fois. Au pas ridicule de l’animal, elle substitua la démarche majestueuse de 54


Nicolas. Elle revit Nicolas torse nu sur la plage, sa peau hâlée par le soleil. La technique fut payante et Carole n’eut aucun mal à se retourner sur le passage de Paul lorsqu’il la dépassa sans s’intéresser à elle le moins du monde. Elle s’imagina alors Nicolas s’éloignant, l’ignorant superbement et son visage se ferma, exprimant une vive souffrance. - Coupez ! - Non ! Je ne recommence pas ! se fâcha Carole. - Superbe ! Magnifique ! Vous avez été extraordinaire, Carole. Bravo. Nous avons l’intégralité de la scène, c’est bon pour vous. Il s’approcha de l’actrice et lui tapota l’épaule affectueusement : - Demain, vous tournerez à nouveau avec Paul. Patrick Dempsey va vous le présenter au cours d’une soirée et il vous entraînera, durant le cocktail, pour marcher avec lui sur la plage au coucher du soleil. C’est une séquence très romantique. La première scène intime que vous jouerez avec Paul. La dernière phrase mit Carole en alerte. - Intime ? Comment ça intime ? Vous ne croyez tout de même pas que je vais m’exhiber sur la plage, main dans la main avec un gorille, j’espère ? - Mais si, ma vieille, vous allez marcher avec lui en le tenant par la main, puis vous l’enlacez et vous l’embrassez tendrement ! - Pas question ! Je refuse ! Ce n’était pas dans le contrat. Et puis, jamais vous n’avez mentionné ce chimpanzé avant aujourd’hui. Vous vous êtes joué de moi Lucciano ! - Bonobo. Paul est un bonobo. C’est vrai, je ne vous avais pas annoncé la… particularité de Paul avant. J’avais peur que vous ne refusiez. J’ai pris un risque, espérant que vous alliez vous adapter. J’espère ne pas m’être trompé… fit le réalisateur en soupirant. - Pourquoi mettre un gorille dans le tournage ? questionna une Carole toujours remontée. C’est n’importe quoi ! Un riche milliardaire qui s’amourache d’un gorille. Il faut être débile pour pondre un scénario pareil ! - Détrompez-vous, c’est très subtil, au contraire. Le scénariste a eu cette idée lumineuse de rendre hommage à Michael Jackson à 55


travers son texte. Vous n’ignorez pas que le chanteur vivait avec un chimpanzé tout de même ? C’est un clin d’œil. Notre film est truffé de références cachées comme ça. Il cible un public cultivé. - Dites que je suis une imbécile aussi, tant que vous y êtes ! Bon, pour moi, c’est très clair, Lucciano ! Je vous plante là et je reprends l’avion dès demain. Votre contrat, vous pouvez vous le mettre où je pense. Vous vous moquez de moi, et bien vous aurez très vite de mes nouvelles. Fendant la foule comme un brise-glace l’eut fait de la banquise, elle se dirigea vers la sortie. Avant de franchir la porte, elle se retourna furieuse : - Je n’en ai pas fini avec vous, Lucciano ! On va se revoir ! La caméra de Boby Lépine suivit Carole alors qu’elle s’éloignait sur la plage. Patrice Poivron d’Armorique était aux anges. Son reportage promettait d’être l’un des meilleurs qu’il avait réalisés dans le genre. Un très bon cru.

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Chapitre 10

- Allons, Carole, tu ne vas pas nous lâcher ! Fais un effort, tiens bon ! dit Mathieu. Assise sur un transat, au bord de la piscine, Carole arborait une mine renfrognée. Elle n’avait pas touché à son cocktail rhum ananas, alors que les autres en étaient au second verre. Il était à peine 18h et le ciel écorché saignait en longues traînées de rouge et de pourpre, enflammant la mer à l’horizon. L’heure était à la méditation, aux douces confidences, à la détente. Mais Carole ne décolérait pas. Elle était rentrée de Marigot comme une furie, en taxi, et avait raconté d’une traite son aprèsmidi de tournage à ses amis. Parler l’avait momentanément soulagée. Puis elle avait fait sa valise et cherché sur Internet les horaires des vols du lendemain. Nicolas avait essayé de la raisonner, sans succès. Depuis, chacun tentait de désamorcer la crise, mais Carole restait cantonnée sur ses positions. - Carole, tenta Cécily, as-tu vu comme on est bien, là, tous ensemble ? Crois-tu que tu seras mieux si tu rentres en plein mois de janvier chez toi ? - C’est vrai ça. On vient juste d’arriver, enchaîna Leticia. Laisse sa chance à Lucciano. - C’est un manipulateur, il m’a menti pour ce singe ! - C’est vrai qu’il n’a pas été chouette, fit Salvatore. Mais, si c’est

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ce chimpanzé qui te dérange, pourquoi ne demandes-tu pas à Lucciano de trouver quelqu’un pour te doubler sur les scènes… compromettantes ? - Ah oui ? Par un jumeau des Bogdanov peut-être ? ironisa Carole. Comprenant que le terrain était miné, Salvatore ne répondit pas. - Bah ! Moi je trouve que tu fais bien la difficile, essaya Mathieu pour détendre l’atmosphère. Si ça se trouve, il est charmant ce gorille. Et puis, entre embrasser un chimpanzé ou un homme, il ne doit pas y avoir une grosse différence, n’est-ce pas les garçons ? Sur ce, il imita le rire d’un chimpanzé en se grattant sous les aisselles et retroussant la lèvre supérieure. - Très drôle ! rétorqua Leticia. - Dites donc, le chauffeur ne va pas tarder, intervint Nicolas. N’oubliez pas qu’on a prévu un resto et une soirée au casino. Il venait tout juste de finir sa phrase qu’une voiture se gara à quelques mètres de la plage. Norbert, le garde du corps, assis sur la terrasse et feuilletant distraitement un magazine, d’un coup se redressa. Il s’avança vers le chauffeur qui attendait près de son véhicule. Les deux hommes discutèrent un moment puis Norbert rejoignit le groupe. - Votre chauffeur vous attend. Il partira dès que vous serez prêts. Je vous accompagne naturellement. Il fallut une bonne demi-heure aux filles pour se préparer. En attendant, les hommes s’étaient servis un autre cocktail, à l’exception de Carole qui n’avait toujours pas touché au sien. Les femmes les exhortèrent à vider leur verre, impatientes à présent. Comme ils se dirigeaient vers la voiture, Carole resta à sa place. Nicolas revint vers elle. - Je ne viens pas avec vous, dit-elle. - Tu es sûre ? - Allez ! Ne reste pas là à broyer du noir, fit Mathieu revenu lui aussi. Sortir te ferait du bien. - Non ! Je suis bien là ! Laissez-moi, s’il vous plaît. Nicolas essaya bien de convaincre sa compagne, en vain. Mathieu laissa tomber. Au bout d’un moment, Nicolas fit de même. Il 58


embrassa Carole et monta dans la voiture. Norbert en descendit et reprit sa faction sur la terrasse.

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Chapitre 11

Le lendemain matin, Carole se leva aux aurores. Les autres étant rentrés tard dormaient encore. Elle prit son petit déjeuner sur la terrasse et accueillit le lever du soleil en s’étirant longuement. Elle avait bien dormi et, comme souvent, la nuit s’était avérée bonne conseillère. La mauvaise humeur qui l’affectait la veille était désormais derrière elle. Elle n’avait plus envie de quitter SaintMartin. Finalement, Mathieu avait raison. Lucciano n’avait qu’à trouver quelqu’un pour jouer à sa place les scènes qu’elle refusait de tourner elle-même. Puisqu’il n’avait pas été très honnête avec elle, le réalisateur lui devait bien ça. Carole était convaincue que Lucciano n’avait aucune raison de lui refuser cet arrangement. - C’est ça ! Il va accepter. Il n’a pas le choix de toute façon, n’estce pas, mon vieux ? - Pardon, madame ? Vous vous adressez à moi ? - À qui voulez-vous que je parle ? Venez près de moi, Norbert, ne restez pas planté comme un cocotier au coin de la terrasse. Allez, servez-vous un café. Carole était d’excellente composition. Elle avait l’intention d’appeler Lucciano, mais il était tout juste 7h00. Elle n’osait pas. Elle passa la demi-heure suivante à discuter avec son garde du corps qui s’avéra être un homme intéressant. Enfin, plus décidée que jamais, Carole sélectionna le numéro de Lucciano sur

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son Samsung. Elle attendit longuement avant de tomber sur le répondeur. Elle ne laissa pas de message, mais rappela quelques minutes plus tard, sans succès. Elle fit ainsi plusieurs tentatives au cours de l’heure suivante. Vers huit heures, elle demanda à Norbert s’il savait où résidait le producteur. Elle fut ravie de l’entendre répondre que Lucciano logeait aussi à l’anse Roquet. Il avait pris ses quartiers dans la première villa, côté Philipsburg. - Je peux vous y conduire, si vous voulez. J’ai ma voiture. Il vaut mieux y aller par la route et éviter de passer devant les autres pavillons sur la plage. Les gardes du corps sont nerveux quelquefois. Au souvenir de sa rencontre avec ceux de Bradley Cooper, Carole trouva sensée la remarque de Norbert. - Pourquoi pas ? Allons-y !

*** Quelques minutes plus tard, le 4x4 de Norbert se garait à l’autre bout de l’anse Roquet. Ils descendirent du véhicule et marchèrent en silence vers la villa dont les volets étaient baissés. Hésitante, Carole resta devant la porte d’entrée sans oser appuyer sur la sonnette. Après tout, il était encore tôt. Lucciano, certainement, devait être très occupé. Il était tout à fait possible qu’il se fût couché tard ? Il avait le droit de se reposer. Carole interrogea Norbert du regard, mais celui-ci fit une grimace en levant les bras, signifiant ainsi qu’il n’avait aucune suggestion à faire. Carole baissa son bras et la main qu’elle tendait vers la sonnette. Si elle voulait trouver un terrain d’entente avec le réalisateur, mieux valait sans doute ne pas risquer de le mettre de mauvaise humeur en le réveillant brusquement. Elle fit quelques pas en arrière et se retourna. Elle fut alors étonnée en voyant Norbert, accroupi, observant la terrasse. - Vous avez fait tomber quelque chose ?

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Le garde du corps ne répondit pas. En tournant lentement la tête, elle balayait le sol d’un regard circulaire. Carole comprit subitement que quelque chose n’allait pas. Elle réalisa le désordre régnant sur la terrasse. Les débris d’un pot de fleurs jonchaient le sol devant elle. D’autres étaient renversés. Un transat reposait sur le flanc, comme si quelqu’un l’avait fait valdinguer d’un coup de pied. Carole supposa que le réalisateur était rentré ivre mort, trébuchant sur tous les obstacles se trouvant sur son passage. Elle se félicita de ne pas avoir sonné. - Bon, notre ami devait en tenir une bonne cette nuit. Laissons-le dormir suggéra Carole. Elle commença à marcher vers le 4x4 puis, constatant que le garde du corps ne le suivait pas, elle se retourna : - Eh bien, mon vieux ! Vous rappliquez ou quoi ? - Attendez ! Venez voir ! Toujours accroupi, Norbert examinait les débris du pot cassé par terre. Lorsque Carole parvint à sa hauteur, elle se redressa, brandissant un morceau de faïence clair entre ses doigts. Des traînées sombres dessinaient des arabesques anarchiques tout le long. Désignant les autres parties du pot cassé, Norbert dit : - Il y en a partout, même sur la terrasse, à partir de l’endroit où nous sommes. Ne voyant pas où le garde du corps voulait en venir, Carole concentra son attention dans la direction indiquée par Norbert. Elle ne mit pas longtemps à comprendre. Si les tâches marbrant les morceaux de faïence n’étaient pas aisément identifiables, la façon dont elles s’étalaient sur le sol, en gouttes plus ou moins régulières, ne laissait aucun doute : - Du sang, lâcha Carole. - Cela y ressemble, en effet. Norbert avait remonté la piste jusqu’à l’angle de la terrasse où celles-ci s’arrêtaient. - On devrait peut-être sonner, finalement, suggéra-t-elle. - Vous croyez ? Il s’est blessé en tombant peut-être. S’il était ivre, ça n’a rien d’étonnant. Ce n’est peut-être pas grave. 62


- Je ne crois rien. Mieux vaut vérifier. Il a pu aussi se blesser plus gravement. - Vous avez raison, et tomber dans un coma éthylique sans avoir eu le temps d’appeler les secours. Allons voir ! Sans hésitation aucune, Carole activa la sonnette. Après une brève attente, elle sonna à nouveau puis recommença plusieurs fois avant de comprendre que personne ne viendrait ouvrir. Par acquit de conscience, elle fit jouer la poignée de la porte, persuadée qu’elle était fermée à clé. Elle fut donc surprise lorsqu’elle s’ouvrit sans résistance. Elle passa la tête dans l’entrebâillement et appela Lucciano. L’homme ne répondait pas. Carole entra, suivie de Norbert. Il faisait sombre à l’intérieur, mais suffisamment clair pour que les deux acolytes constatent le désordre. Carole se dirigea promptement vers les baies vitrées dont elle actionna la commande des volets électriques. La lumière inonda la pièce et les meubles renversés. La table de verre était cassée et la salle à manger sens dessus dessous. En quelques enjambées Carole fut dans la première chambre, tandis que Norbert se dirigeait vers la salle de bains. Cette dernière étant vide, il ouvrit la porte des deux autres chambres, constatant qu’elles étaient inoccupées depuis longtemps sans doute, les lits n’étant pas faits, une couverture posée au pied de chacun. Norbert vint rejoindre Carole. La chambre devait être celle de Lucciano. Une couverture était tombée par terre et un drap pendait, une moitié sur le lit, l’autre étalée sur le sol. Une table de nuit, côté porte, était renversée. La seconde n’avait pas bougé. - On dirait qu’il était pressé de se lever, non ? dit Norbert. - Oui. On dirait qu’on l’a tiré du lit précipitamment, de force ! - Vu le bazar, dehors et à l’intérieur, il semblerait aussi que Lucciano ne se soit pas laissé faire, ajouta Norbert. - Un enlèvement ? - Je ne sais pas. On devrait prévenir la police. Je m’en charge. En attendant l’arrivée des policiers, ils retournèrent sur la terrasse. 63


À l’endroit où les traces de sang s’arrêtaient, Carole remarqua deux profonds sillons dans le sable. Elle les suivit jusqu’au parking, en amont au bord de la route. Là où commençait le bitume, les traces s’arrêtaient. - Quelque chose de lourd a été traîné jusque-là, fit Carole songeuse. - Le corps de Lucciano ? suggéra Norbert. - Vivant ou mort ? lâcha Carole en frissonnant. Carole et Norbert racontèrent aux hommes en uniforme la manière dont ils avaient découvert l’absence suspecte du réalisateur. Ils relatèrent tous leurs faits et gestes depuis le premier coup de téléphone passé à Lucciano par Carole, jusqu’au dernier, quelques instants plus tôt à la police. On leur reprocha d’avoir pollué la scène de l’agression – car tout portait à croire qu’il s’agissait bien de cela – en laissant traîner leurs empreintes un peu partout. Ils durent répéter l’histoire dans les détails un nombre incalculable de fois. Carole songea que la police avait un peu les mêmes méthodes que les réalisateurs, faisant répéter incessamment leurs acteurs. La sonnerie de son portable vint troubler l’ordre de ce qui ressemblait à un interrogatoire. C’était Nicolas. Il s’inquiétait de l’absence de sa compagne. En deux mots, Carole résuma la situation sous l’œil désapprobateur du policier auquel elle parlait. Celui-ci la tança pour avoir divulgué des « informations » méritant, pour le moment, d’être tues. Enfin, les deux protagonistes furent laissés libres, avec toutefois l’ordre de ne pas quitter Saint-Martin dans les prochains jours. Ils devaient également se tenir à la disposition de la police pour d’éventuelles précisions. Carole n’était pas familière des entretiens avec les forces de l’ordre. Elle avait trouvé celui-ci pour le moins éprouvant et espérait ne pas être convoquée au commissariat.

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Le reste de la journée passa comme dans un rêve. Naturellement, le tournage fut suspendu. Parmi les résidents de l’anse Roquet, on ne parlait que de la disparition de Lucciano. Bradley Cooper rendit visite à ses voisins et Carole fut heureuse de le présenter à ses amis. Il était accompagné de Scarlet Johanson et de Ryan Bensetti. Les acteurs s’inquiétaient. Le tournage reposait entièrement sur le réalisateur. Tant qu’il ne réapparaîtrait pas, personne ne prendrait la décision de poursuivre, du moins, avant longtemps. - Et si on ne le retrouvait jamais ? suggéra Ryan Bensetti en jouant machinalement avec la rondelle de citron de son ti-punch. - Enfin, on ne disparaît pas comme ça ! fit Bradley Cooper. L’île de Saint-Martin est toute petite. La police est sûrement déjà sur une piste ! Scarlet Johanson se faisait traduire les propos des uns et des autres par le traducteur prévu pour le tournage. PPDA et ses acolytes étaient là aussi, se délectant des visages graves sur lesquels Boby Lépine zoomait sans vergogne. - L’ennui c’est que, de toute évidence, il s’agit d’une agression, dit Carole. Qui sait ce qui a pu arriver ? - Quelque chose a-t-il été volé ? demanda Leticia. - On ne sait pas encore. Les flics n’ont rien dit là-dessus, répondit Carole. - L’île est peut-être petite, dit encore Ryan Bensetti, mais la délinquance explose depuis quelques années, notamment à cause de la drogue, la coke, le crac… - J’imagine que des voyous en manque d’argent, drogués de surcroît, ne font pas de sentiments, ajouta Mathieu. Un silence pesant ponctua cette dernière réflexion. Chacun pouvait parfaitement imaginer, un ou plusieurs individus ivres ou drogués, pénétrant en pleine nuit chez Lucciano. Il était tout à fait envisageable qu’ils aient cherché de l’argent, en effet, et passé le malheureux producteur à tabac pour obtenir un numéro de carte de crédit ou de la monnaie sonnante et trébuchante. Du coup et à force de coups, justement, Lucciano lui-même se serait retrouvé 65


sonné, voire pire, et les voyous auraient traîné son corps jusque sur le parking pour le charger dans une voiture et s’en aller. Après un temps mort, ce fut Salvatore qui à voix haute évoqua ce scénario que tout le monde envisageait silencieusement. - Bah ! Ce n’est peut-être pas si dramatique que ça, tempéra Leticia. Votre producteur, visiblement, avait tout d’un reproducteur. À chaque fois que je l’ai vu, il était entouré de jeunes femmes à moitié dénudées. Aux regards qu’il lance à toute femelle croisant son chemin, il m’a tout l’air d’être un chaud lapin votre Lucciano. Peut-être a-t-il tout simplement eu à faire à un mari jaloux ? - Qui lui aurait cassé la gueule ? Oui, c’est possible, renchérit Mathieu. Mais pourquoi l’emmener avec lui, alors ? - Le fait qu’il ait disparu n’augure rien de bon, effectivement, dit Carole. Admettons qu’un mari jaloux ait tabassé Lucciano, il n’a pas dû y aller de main morte. Il pourrait tout aussi bien l’avoir tué et embarqué je ne sais où pour faire disparaître le corps. Le problème reste le même. Voyou ou mari jaloux, Lucciano, si ça se trouve, à l’heure qu’il est, flotte à la surface du lagon ou plus loin au large. Peut-être que les requins l’ont dévoré entièrement déjà et qu’on ne le retrouvera jamais. - Je vous trouve bien pessimistes, fit Nicolas. Évitons de nous torturer les méninges et laissons la police faire son travail. Il est possible aussi que Lucciano ait eu un malaise en pleine nuit, qu’il fût ivre ou se soit blessé en rentrant, en se levant pour aller aux toilettes peut-être ? Que sais-je ? Il est peut-être à l’hôpital, entre de bonnes mains, et la police n’a pas trouvé bon de nous en informer pour le moment ? - Moi je propose qu’on oublie cette histoire pour un temps, dit Cécily. La nuit tombe et je retournerais bien à Philipsburg au casino. - Bonne idée, enchaîna Salvatore, mais reprenons un punch ! Scarlet Johanson et Bradley Cooper déclinèrent l’invitation, ayant

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autre chose de prévu. Ryan Bensetti s’excusa à son tour. Carole suivit Bradley du regard. À l’intérieur de la villa, une lampe était allumée. Lorsque le comédien passa devant la baie vitrée diffusant un carré lumineux sur la terrasse de la villa, son corps magnifique fut éclairé sous un angle très romantique, diffusant un lourd parfum d’érotisme. Longtemps après qu’elle fût sortie de son champ de vision, Carole avait encore les yeux rivés sur l’image évanescente. - Tu as vu un fantôme, lança Nicolas ? - Heu… non, je rêvassais… - En tout cas, on n’entre pas si facilement dans le cercle privé de la jet set, coupa Mathieu. Nos amis nous laissent en plan pour la soirée. Nous irons donc seuls au casino. - Bah ! On s’en accommodera, conclut Salvatore. Pour ma part, tout ça m’a donné soif. On se le fait ce t-punch ? Philipsburg était la Capitale du duty-free. Sur Front Street et Back Street, les deux rues principales, on trouvait de nombreux magasins proposant des produits détaxés : bijoux, parfums, appareils Hi-fi et électroménager, vêtements... Les casinos n’étaient pas en reste non plus puisque l’île en comptait dix, tous à Philipsburg. Après avoir testé, la veille, le Coliseum de Front Street, les filles envisagèrent le Diamond Casino. Les hommes voulaient retourner là où ils avaient fait leurs armes sur les machines à sous du Coliseum. Leurs compagnes les soupçonnaient de craquer pour les jeunes serveuses dominicaines, ce qui donna lieu à quelques plaisanteries. Finalement, ils entrèrent au Casino Rouge et Noir et commencèrent par s’installer au bar pour déguster un cocktail. Carole n’avait pas accompagné ses amis la veille. Elle les laissa en pleine discussion sur la disparition de Lucciano, ramenée sur le tapis par Mathieu, pour découvrir les lieux en flânant distraitement. Norbert la suivit à distance. Carole fit le tour de l’établissement, son verre à la main, s’arrêtant devant les tables de

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jeux, observant les visages tendus des joueurs de black jack ou de poker. - Vous voulez vous joindre à nous ? Un homme en smoking s’adressait à elle. Il souriait aimablement. Carole ne savait pas jouer au poker. Elle déclina l’invitation pour se diriger vers les fameux bandits manchots. Elle joua quelques pièces, gagna plusieurs fois, s’excitant à chaque gain qu’elle reperdait ensuite. Au final, elle dépensa 80 dollars sans avoir eu le temps de s’en apercevoir. Grimaçant devant sa machine, elle ne remarqua pas immédiatement l’homme qui l’observait à quelques mètres derrière elle. Ce ne fut que lorsqu’elle recula, cherchant ses amis du regard, qu’elle croisa celui d’un grand échalas moustachu et curieusement attifé d’une veste de costume à carreaux démodée et d’un pantalon trop large. - Hum… cette machine est-elle chanceuse ? demanda le curieux individu. - Pas vraiment, non ! répondit Carole en se renfrognant. Elle nota que l’homme n’était pas doté d’un sens aigu de l’observation. La façon dont elle venait de se faire dépouiller par le bandit manchot lui restait en travers de la gorge. Aussi, Carole n’avait-elle pas besoin du reflet des nombreuses glaces murales pour deviner son expression dépitée. - Bah ! La chance, ça va ça vient, n’est-ce pas ? Carole vit que Norbert, toujours en second plan, détaillait l’homme avec intérêt. Sans répondre, Carole fit de même. Le cheveu filasse et gras, la raie sur le côté, le visage oblong et émacié n’avaient rien d’attrayant. N’importe où, dans la rue, l’homme serait passé inaperçu, en dépit de sa grande taille et de son allure filiforme. Mais dans cet endroit fastueux, parmi tous ces gens tirés à quatre épingles, le mauvais goût vestimentaire qui le caractérisait n’en paraissait que plus déplacé. Lissant d’un doigt l’épaisse moustache poivre et sel lui barrant la lèvre supérieure, il semblait absorbé dans une profonde réflexion. - Vous venez souvent ici ? questionna-t-il subitement. Carole commençait à trouver à cet homme des manières pour le 68


moins importunes. De toute apparence, il souhaitait entamer la conversation. Carole venait de repérer Nicolas et Leticia au bout de la rangée de machines. Elle était plutôt désireuse de se débarrasser au plus vite de l’individu continuant de l’observer avec un intérêt surprenant. - C’est la première fois que je viens, et la dernière sans doute. Je ne suis guère chanceuse, j’en ai peur ! La machine est libre, je vous souhaite bonne chance. Cherchant à s’esquiver, Carole amorça un pas en avant, mais l’homme comprit que sa proie risquait de lui échapper. - Ah ! Je vous reconnais ! Vous êtes Carole Defer ! Surprise, Carole fut stoppée dans son élan. L’inconnu mit à profit ce moment d’hésitation pour ferrer son poisson : - Vous tournez dans le prochain film de Mariano Lucciano. C’est vous qui avez découvert sa disparition, n’est-ce pas ? Il s’agirait d’un enlèvement paraît-il, qu’en pensez-vous ? Cette fois-ci, les jambes de Carole refusèrent de la suivre. Elle voulait s’en aller, mais les questions de l’homme la clouèrent sur place. Comment savait-il que Lucciano avait disparu ? À sa connaissance, la police n’avait pas communiqué l’information. Certes, l’île n’était pas grande et la nouvelle pouvait bien ne plus être un secret en ce début de soirée. Mais de là à ce qu’un illustre inconnu sache que Carole avait la première remarqué la disparition, qu’il soupçonne un enlèvement, il y avait tout de même un pas. - Comment savez-vous cela ? ne put s’empêcher de questionner une Carole dont la curiosité ne demandait qu’à être assouvie. - Oh ! J’ai mes sources… fit l’homme évasif. De par mon métier, je ne pouvais qu’être au courant. - Vous êtes journaliste ? - Non. Je suis le capitaine Laverge, de la brigade criminelle d’Aubusson, dans la Creuse. - Je ne comprends pas… Quel rapport y a-t-il entre la police criminelle métropolitaine… de… la Creuse… et cette affaire ? Que faites-vous ici ? 69


- Rassurez-vous, je n’ai pas été mandaté pour enquêter à SaintMartin. Lucciano est célèbre, mais pas au point de mobiliser des enquêteurs de renom, expliqua le capitaine avec fatuité. Non. Je suis là en vacances, simplement, par hasard. - Et vous n’avez rien d’autre à faire que reprendre du service ? - Allons ! Allons ! Reprendre du service ! Comme vous y allez ! Je ne suis pas officiellement sur l’enquête, du moins pas encore. J’avoue tout de même que cette affaire tombe à point nommé. Je commençais à m’ennuyer. Nous sommes arrivés il y a trois jours, avec ma femme, mais elle a été hospitalisée. Elle est en soins intensifs, en Martinique. - Je suis désolée. Je… - Bah ! Ne vous en donnez pas la peine ! Elle est très bien où elle est ! - Ah bon ? Que lui est-il arrivé ? - Un accident bête, mais on ne peut plus courant sous ces latitudes. Elle a glissé sur une peau de banane et s’est cassé le col du fémur. Rien de très grave, comme vous voyez, elle s’en remettra bien assez vite ! - Si vous le dites… - Hum… savez-vous ce que j’apprécie le plus chez ma femme, madame Defer ? - Eh bien… je ne sais pas… non. - Ce sont ses absences ! Lorsqu’elle est avec moi, je me languis de la voir partir loin, très loin. Et je n’ai de cesse d’attendre le jeudi après midi, lorsqu’elle s’en va pour deux trop courtes heures, à son atelier de couture. Le soir, dans notre chambre, mon cœur saigne de la savoir si proche, alors qu’elle pourrait être dehors, sortie avec des amis, au cinéma ou, pourquoi pas, en compagnie d’un autre homme ? Mais, je ne vais pas vous embêter avec ma vie. Assez de sentimentalisme. Revenons à cette disparition. Il y en a qui ont de la chance, soit dit en passant ! Ce n’est sûrement pas ma Simone qui se ferait kidnapper ! Car il s’agit d’un enlèvement, n’est-ce pas ? - Écoutez, monsieur Latrique… 70


- Laverge ! Capitaine Laverge, s’il vous plaît ! reprit le policier avec irritation. Je n’apprécie guère qu’on déforme mon nom. - Certes, si Laverge est déformé, c’est embêtant, ironisa Carole. - Pardon ? - Rien, je pense à voix haute. Écoutez-moi, capitaine Laverge, si vous êtes dans la police vous devez être mieux informé que moi au sujet de cette affaire. Oui, j’ai bien découvert la disparition du producteur, mais depuis vos collègues se sont bien gardés de nous donner des nouvelles. Nous ignorons s’ils l’ont retrouvé, ni même s’il est encore vivant et, pour votre gouverne, sachez que j’aimerais bien le savoir. Au cas où vous l’ignoreriez, nous avons un film à tourner. Je ne suis pas en vacances, moi ! - Du calme, chère amie. On ne me parle pas sur ce ton ! Vous m’irritez, madame Defer. - Après la déformation, une irritation de Laverge est sûrement inconfortable, s’amusa Carole qui commençait elle-même à s’emporter. Sur ce, capitaine, je vous laisse à votre machine, Bonsoir. - Attendez ! Vous admettez qu’à l’heure qu’il est, Lucciano pourrait ne plus être de ce monde. C’est bien ce que vous avez dit, n’est-ce pas ? Encore une fois, Carole eut un temps d’hésitation. Elle ne s’arrêta pas complètement, mais ralentit tant et si bien que le capitaine la rejoignit en quelques enjambées. - Bon ! Ça suffit maintenant ! Je suis avec des amis que j’ai l’intention de rejoindre. - Je ne vais pas vous retenir longtemps. Seulement, votre réflexion a déclenché en moi une certaine… curiosité. Vous savez, l’intuition du flic… Il se lissa la moustache d’un air grave, sans quitter Carole des yeux, guettant la moindre de ses réactions. - « Nous ignorons s’ils l’ont retrouvé, ni même s’il est encore vivant… » De la manière dont vous avez prononcé cette phrase, madame Defer, on dirait que vous en êtes persuadée. Le ton que vous avez employé ne laisse aucune place au doute. On dirait que 71


pour vous, de toute façon, Lucciano a bel et bien été refroidi. Qu’en savez-vous, madame Defer ? - Heu… rien… je disais ça comme ça, fit Carole troublée. En fait, je n’en sais rien. Je… - Si ! Vous savez ! Vous en savez plus que vous ne voulez bien le dire. - Mais non… je vous assure… - Moi je vous affirme le contraire. Il y a des signes qui ne trompent pas. Vous êtes mal à l’aise en ce moment et je le sais. - Mais non. Je ne suis pas mal à l’aise. C’est juste que vos questions me surprennent… - Et vous font peur ! Ah ! Je le savais ! - Pas du tout, je n’ai pas peur. Qu’est-ce que… - Si vous avez peur ! Je le vois à votre regard fuyant, vos mains que vous ne cessez de triturer. Vous n’avez pas la conscience tranquille, madame Defer. - Oh ! Mais vous allez me lâcher la grappe oui ? Vous commencez à me courir avec vos questions. C’est quoi le problème ? C’est un interrogatoire que vous me faites subir ? Je vous rappelle que vous n’êtes pas en service. Vous l’avez dit vous-même. Alors, laissezmoi tranquille ! Bonnes vacances, inspecteur Gadget ! Sur ces mots, Carole planta là le capitaine dont les joues viraient au rouge écarlate. Elle ne s’arrêta pas cette fois-ci lorsqu’il dit d’une voix tremblante de colère : - Inspecteur Gadget ! Savez-vous à qui vous vous adressez au moins ? Je vous promets que nous nous reverrons, madame Defer. Je… Carole n’entendit pas la suite. Elle avait perdu Cécily et Leticia de vue. Elle les retrouva assises avec les autres sur une banquette. Salvatore lui fit un signe de la main et Carole vint s’asseoir à côté de lui. Elle remarqua immédiatement le regard brillant et le sourire jusqu’aux oreilles qu’il affichait au moindre mot. Il tenait un verre à la main. Carole comprit que, durant son absence, ses amis n’avaient pas perdu de temps. Salvatore semblait un peu ivre. Cécily était agitée par un fou rire incontrôlable, tandis que 72


Leticia et Nicolas discutaient avec forces gestes et éclats de voix. Mathieu avait le regard dans le vide comme son verre qu’il contemplait tristement. - Alors championne ! As-tu gagné le jackpot ? s’enquit Salvatore. Au souvenir des 80 dollars qu’elle avait stupidement perdus, Carole fronça les sourcils. Semblant enfin remarquer sa présence, Mathieu quitta son verre des yeux. - Ah ! Notre comédienne préférée est de retour, dit-il. - Et pour Carole hip hip hip, lança un Salvatore hilare. - Hourra ! répondirent les filles d’une seule voix.

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Chapitre 12

Le lendemain matin, Carole fut encore la première à se lever. Nicolas vint la rejoindre sur la terrasse où elle s’était installée avec son petit-déjeuner : un verre d'eau. En voyant Nicolas s’asseoir près de sa compagne, Norbert, qui discutait avec elle, s’éclipsa poliment. Le couple profita ainsi d’un de ces moments d’intimité devenus rares ces derniers temps. Ils évoquèrent Benjamin et Baptiste, comme le manque était difficile à gérer ! Ils parlèrent de projets, de tout et de rien. Sans qu’ils ne s’en rendent vraiment compte, la conversation s’orienta sur la disparition de Lucciano. Carole n’avait pas parlé de sa rencontre avec le capitaine Laverge. Elle était sur le point de le faire au moment où Cécily et Mathieu s’attablèrent avec eux. Peu après, Leticia et Salvatore firent une entrée remarquée, Leticia plongeant dans la piscine sitôt après avoir salué l’assemblée, Salvatore grimaçant, les yeux rouges, un verre contenant un antalgique effervescent à la main. Le petit déjeuner expédié, tout le monde s’immergea avec Leticia et les éclaboussures se mêlèrent aux éclats de rire durant longtemps. Norbert était au bord de la piscine, sérieux, droit comme un I. - Allez ! Mon vieux ! Ne restez pas là comme un pot de fleurs, venez vous joindre à nous, l’encouragea Nicolas.

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- Je ne suis pas payé pour m’amuser, monsieur. Je travaille. - Bah ! Prenez du bon temps. Allez donc dans la chambre à gauche en rentrant, le placard au dessus du lit, il doit y avoir un ou deux maillots de bain qui vous iront probablement, fit Salvatore. On doit être taillé à peu près pareil. Finalement, après s’être longuement fait prier, le garde du corps s’exécuta. Il revint en trottinant, engoncé dans le maillot de Salvatore, trop petit pour lui. - Dis donc, tu n’es pas un peu prétentieux ! fit Carole à l’intention de son ami dont la carrure paraissait insignifiante à côté de Norbert. - Et tu ne parles que du tour de poitrine ! plaisanta Mathieu. Quand Norbert plongea, une gerbe éclaboussa tout le monde. Les rires fusèrent. Ils jouèrent comme des enfants, à s’enfoncer la tête sous l’eau, s’aspergeant à tour de rôle. Cela dura longtemps et personne ne remarqua la silhouette furtive se glissant sur la terrasse pour pénétrer dans la villa. Nicolas sortit le premier. - Je vais prendre ma douche, lança-t-il. Peu après, Cécily et Leticia s’en allèrent, laissant les hommes seuls. - Qu’est ce qu’on va faire aujourd’hui ? questionna Salvatore. Mathieu n’avait rien à proposer. Sans nouvelles de Lucciano, Carole était libre. - J’ai envie de marcher, dit-elle. Avez-vous quelque chose à nous proposer ? demanda-t-elle à Norbert. - Pourquoi n’iriez-vous pas à Pic Paradis ? C’est le point culminant de Saint-Martin, 400m. De là, vous avez une vue splendide sur toute l’île, c’est magnifique. - Heu… je ne sais pas si je vais pouvoir, fit Salvatore dont la migraine s’était tout juste estompée. - Après tout ce que tu t’es enfilé comme rhum hier soir, ça ne peut que te faire du bien, dit Mathieu. Transpirer un peu te fera éliminer. Je cours prévenir les filles. Une heure plus tard, ils étaient tous sur la terrasse, prêts pour l’expédition. 75


- Qui appelle un taxi ? s’enquit Carole. - Vas-y-toi, puisque tu proposes, répondit Leticia. Se souvenant que son portable était resté sur la table du salon, Carole rentra dans le pavillon. Elle repéra immédiatement l’appareil, posé sur une feuille de papier pliée en quatre. Elle ne se souvenait pas avoir vu le feuillet auparavant et empocha le téléphone sans s’en soucier. Elle amorça un demi-tour et s’arrêta. Peut-être que quelqu’un avait noté quelque chose sur ce qui ressemblait à une page de cahier déchiré, une liste de fournitures pour la journée ? Il s’agissait probablement de noms barbares pour une crème solaire ou une lotion hydratante pour la peau. Ce serait bien un coup des filles ça, pensa Carole en souriant. Elles seraient parties en oubliant la feuille et les auraient trimbalés ensuite de pharmacies en boutiques pour retrouver la marque qu’elles auraient oubliée. Carole prit le papier et le fourra dans sa poche avec le téléphone. Suivant les conseils de Norbert, les touristes firent escale au Fort Louis, un édifice érigé en 1765 pour protéger Marigot des Anglais. Le site offrait une vue exceptionnelle à 180° sur Marigot et les baies environnantes : Simpson Bay, le lagon, Anguilla, la baie de Marigot, Baie Nettlé jusqu’aux Terres Basses. Carole s’essaya à quelques photos avec son appareil numérique Canon. Les filles posèrent devant les canons braqués sur la mer. Ils quittèrent les lieux par un chemin aménagé pour retrouver Marigot et son marché. Ils flânèrent un moment parmi les étals de fruits, légumes, poissons et autres épices avant de retrouver les deux taxis attendant sur le front de mer. Pic Paradis se situait à mi-chemin entre Marigot et Grand Case, un village typiquement créole. Courageux, les aventuriers décidèrent de gravir les 400m de dénivelé à pied. En dépit des protestations que proférait Salvatore qui aurait préféré y aller en taxi, ils suivirent un chemin serpentant parmi les broussailles. Quand ils arrivèrent au sommet, ils transpiraient à grosses gouttes. Cécily

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extirpa une bouteille d’eau de son sac à dos qu’ils échangèrent à tour de rôle. Lorsque Leticia s’en saisit, Nicolas remarqua : - Hou ! Ton bras ! Tu es rouge comme une écrevisse, ma pauvre. Je parie que tu as oublié la crème solaire ! L’intéressée n’eut pas le temps de répondre, Cécily déjà fourrageait dans son sac. - J’ai ce qu’il te faut, dit-elle en tendant un tube vers Leticia. Indice 50. Ça devrait aller ? C’est à ce moment que Carole se souvint de la feuille de cahier qu’elle avait empochée sans plus s’en soucier. Elle avait complètement oublié d’en parler dans la précipitation du départ. Elle se dit que cela n’avait sans doute guère d’importance, mais la curiosité lui fit enfoncer une main dans la poche de son sac. Elle déplia le papier pour le lire, s’attendant à quelque futilité rédigée à la hâte par l’une des filles. Elle se réjouissait à l’avance de s’en moquer gentiment, mais dès les premières lignes, son humeur badine s’estompa, cédant la place à une angoisse croissante au fur et à mesure de sa lecture. Remarquant son expression tourmentée, Mathieu lança : - Eh bien Carole, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu ne te sens pas bien ? Tu nous fais un malaise ou quoi ? Bois un coup, ma grande, fais quelque chose quoi ! Carole leva les yeux sur son ami, pour voir arriver, derrière lui, à l’emplacement réservé aux véhicules, un taxi d’un autre modèle que ceux qu’ils avaient empruntés. De toute façon, ils avaient ordonné aux chauffeurs d’attendre en bas. Ils n’avaient aucune raison de les rejoindre. Le moteur de la voiture stoppa et un grand échalas en descendit. Il avait troqué sa ridicule veste à carreaux marron et blanche pour une chemisette aux fleurs fanées. Le pantalon trop large dans lequel Carole l’avait vu la veille cédait désormais la place à un bermuda frangé. Les mollets du singulier individu, blancs et maigres, ressemblaient à des pattes de poules. « Rien d’étonnant pour un poulet », se dit Carole en souriant. Laverge portait des sandalettes aux lanières lâches et il était coiffé d’un bob « Ricard » du plus mauvais goût. Son visage s’éclaira 77


lorsqu’il croisa le regard de Carole. - Madame Defer ! Je vois à votre sourire que vous m’avez reconnu. Quel hasard de se retrouver là ! Il faut dire que l’île n’est pas grande, n’est-ce pas ? Comment allez-vous ? Laverge paraissait sincère, mais Carole n’y croyait pas, pas plus qu’elle n’adhérait à l’idée d’une rencontre fortuite ce jour-là. D’ailleurs, en y songeant bien, elle se demanda si le capitaine n’avait pas aussi provoqué la rencontre de la veille au casino. Cet homme la poursuivait. Pourquoi ? - Vous ne me présentez pas à vos amis ? reprit Laverge tout sourire ? - Ben oui, quoi, fit Mathieu. Ne fais pas la timide ! - Heu… commença Carole, le capitaine Laverge. Je l’ai croisé hier soir au casino. Cécily et Leticia pouffèrent. Nicolas simula une quinte de toux pour masquer son envie de rire. - Pour vous servir, mesdames, fit le capitaine sans se démonter. Carole désigna un à un ses compagnons d’un geste en énumérant leurs prénoms respectifs. - Vous êtes bien entourée, madame Defer. Vous ne devez pas vous ennuyer. Je vois que vous avez eu la même idée que moi en venant ici. Quelle vue, n’est-ce pas ? C’est à couper le souffle ! Carole réalisa qu’elle n’avait pas eu vraiment le temps d’admirer le paysage. Absorbée par la lecture du billet mystérieux qu’elle tenait toujours à la main, elle était encore sonnée par son contenu quand Laverge avait débarqué. Elle replaça furtivement le feuillet dans sa poche. Son geste n’échappa pas au policier : - Qu’est-ce donc ? Un plan des lieux ? - Heu… non… une liste de courses. C’est sans importance. - Elles ont l’air de vous bouleverser vos courses, vous en faites une tête ! On aurait retrouvé le cadavre de Lucciano que vous ne seriez pas plus pâle ! - Oh ! Il est… Nicolas n’osa pas terminer. - Vous… vous avez des nouvelles, demanda Carole. 78


- Hum… Laverge se lissait la moustache en étudiant scrupuleusement les traits du visage de Carole. Il semblait attendre d'elle une quelconque réaction. - Sa mort vous arrangerait peut-être, madame Defer ? - Comment ça ? réagit celle-ci. - Je me suis laissé dire que vous n’entreteniez pas des rapports sereins avec votre producteur, je me trompe ? Comme l’intéressée ne répondait pas, il sortit un calepin d’une poche de son bermuda et lut : - « Et maintenant, vous voulez en plus me coller un chien de garde dans les pattes. Ça ne va pas se passer comme ça, Lucciano. Non ! Moi aussi, je vous réserve un chien de ma chienne… » Ce sont vos propres paroles, madame Defer. Vous étiez en colère contre Lucciano qui vous soumettait un garde du corps, vous vous souvenez ? Mesurant l’impact de ses mots sur sa proie, Laverge savoura un instant silencieux et reprit : - Vous avez dit ensuite ceci : « Et moi ça ne me plaît pas, Lucciano. Tenez le pour dit. Je ne me laisserais pas manipuler. Je ne suis pas méchante, mais méfiez-vous de l’eau qui dort, Lucciano… Méfiez-vous ! » Ceci ressemble fortement à une menace, non ? - Des paroles en l’air, sous l’effet de la colère, se défendit Carole. - Soit ! Vos colères contre Lucciano sont fréquentes visiblement. Vous avez, la veille de sa disparition, proféré d’autres menaces. - Certainement pas ! - Ah bon ? Ce qui est bien, avec vous, c’est que vous êtes filmée en permanence par le célèbre PPDA et son équipe. C’est grâce aux enregistrements que j’ai pu noter mot pour mot ce que vous avez dit. Le visage de Carole se contracta. Cet enquêteur, qui par ailleurs n’était soi-disant pas sur l’affaire, commençait à sérieusement l’agacer. Elle s’apprêtait à le rappeler au capitaine, mais celui-ci la devança. 79


- « Dites que je suis une imbécile aussi, tant que vous y êtes ! Bon, pour moi, c’est très clair, Lucciano ! Je vous plante là et je reprends l’avion dès demain. Votre contrat, vous pouvez vous le mettre où je pense. Vous vous moquez de moi et bien vous aurez très vite de mes nouvelles. » Vous aviez effectivement réservé une place sur un vol de la compagnie Corsaire. J’ai vérifié, précisa Laverge. Quant au choix des mots, il est ambigu : «… je vous plante là… », l’expression pourrait être interprétée de différentes manières. On plante sa victime avec un couteau, par exemple… Et ce n’est pas terminé ! Vous avez dit ça aussi : « Je n’en ai pas fini avec vous, Lucciano ! On va se revoir ! » Lucciano a disparu la nuit suivante. Avouez que c’est troublant. Ce n’est pas de chance pour vous, madame Defer ! - Qu’est-ce que vous insinuez ? intervint Mathieu. Vous êtes en train de dire que notre Carole pourrait y être pour quelque chose dans la disparition de Lucciano ? Vous délirez, mon pauvre ! Revenez sur terre ! - Je n’insinue rien du tout, dit le capitaine. Je ne fais qu’exposer des faits. C’est mon travail. Ah oui ! Je ne vous l’ai pas dit encore. Je suis désormais chargé officiellement de l’enquête. Un coup de téléphone en France, à l’un de mes amis hauts placés, a suffi à destituer les flics locaux de l’affaire. C’est aussi bien. Ils ne sont pas sérieux ces Antillais... Le soleil, la chaleur, les femmes, le rhum, le farniente, on sait ce que c’est. Ils n’ont plus aucun intérêt pour le travail, c’est bien connu. Et puis, d’après les propos de notre ministre de l’intérieur, les délinquants sont, la plupart du temps, des gens de couleur ou issus de l’immigration. Comment voulez-vous que des flics noirs arrêtent des voyous de même couleur ? - Des flics blancs arrêtent bien des blancs, à ce que je sache, dit Carole choquée par les propos de Laverge. - Hum… Tiens donc ! C’est vrai ça. Je n’y avais pas songé. Les flics blancs arrêtent les délinquants blancs aussi, cela arrive sans doute quelquefois… Est-ce une prémonition, madame Defer ? Votre subconscient vous trahirait-il ? Enfin, nous n’en sommes 80


pas là, n’est-ce pas ? Quoi qu’il en soit, je n’ai aucune confiance en ces Antillais. Désormais, l’affaire est entre de bonnes mains. Avec Laverge, le coupable a toutes les chances de se faire prendre ! Ce disant, Laverge redressa fièrement la tête, bombant le torse et bandant… les muscles de ses bras. Norbert fronça les sourcils, mais le capitaine fit mine de ne pas voir. Il attaqua à nouveau sa cible : - Comment se fait-il que ce soit vous, madame Defer, qui avez découvert la disparation de Lucciano ? - Le hasard, que voulez-vous que je vous dise ! - Un hasard… arrangeant, non ? Vous traînez avec votre garde du corps… antillais, soit dit en passant, sur les lieux du crime, laissant vos empreintes partout. Idéal pour brouiller les pistes, non ? C’est une technique fréquente chez les assassins. Faire semblant de découvrir une scène de meurtre, en laissant des traces, pour le cas où on aurait mal effacé celles laissées au moment du crime. - Seriez-vous en train de dire que je suis coupable ? Et de quoi ? s’énerva Carole. Vous n’avez d’ailleurs pas répondu à ma question tout à l’heure. Avez-vous du nouveau ? - Non, avoua le capitaine. Pour le moment, rien de plus que ce que je viens d’énoncer. À savoir que, à ce jour, toutes les pistes convergent vers vous. - Vous soupçonnez Carole ? s’exclama Nicolas. C’est impossible. Vous ne la connaissez pas, monsieur Lagaule. - Laverge, monsieur, s’il vous plaît. Je déteste qu’on déforme mon nom. Et ce n’est pas monsieur, mais capitaine ! Je suis en service. Pas de familiarité entre nous, voulez-vous ? - Capitaine, reprit Nicolas. Carole est un ange. Elle ne ferait pas de mal à une mouche. Elle est plein de bonnes intentions… Elle est… - Tss… Ne vous fiez pas aux apparences, monsieur. J’ai vu des cas étonnants où époux et enfants ont vécu pendant des années auprès d’une femme modèle le jour, bonne mère de famille, 81


estimée de ses voisins, ses collègues de travail et qui, la nuit tombée, sortait voler, torturer et harceler des vieilles dames ! - Mais enfin, Carole… essaya encore Nicolas. Laverge ne le laissa pas finir. - Ta ta ta. Les psychopathes, c’est comme les voleurs, les assureurs, banquiers, politiciens et autres percepteurs. On ne les voit plus tant il y en a, mais le danger guette. Un tueur sanguinaire se cache à chaque coin de rue, dans le magasin où vous faites vos courses, un pédophile joue avec vos enfants sur la cour de l’école… Un tortionnaire est tapi dans l’ombre, la vôtre peut-être, monsieur. L’insécurité règne. Regardez le JT de TF1 et vous ne dormirez plus de la nuit. Les fous avides de sang sont partout ! Puis se tournant vers Carole, il ajouta d’une voix sifflante : - Jusque dans votre propre lit peut-être… - Assez, capitaine ! trancha Nicolas. - Je vous demande pardon, monsieur. Je ne souhaitais pas vous effrayer. Je voulais juste vous mettre en garde. Quant à vous, madame Defer, je crois que nous allons nous voir souvent dans les prochaines heures. Je sais que vous avez annulé votre départ pour la métropole, mais ne vous avisez pas de vous envoler hein ? Consultant sa montre, il s’excusa : - Je vous quitte à présent. Je dois envoyer un rapport à mon commissaire. Mesdames et messieurs, au plaisir. Madame Defer, réfléchissez, au cas où vous auriez envie de vous confier, appelezmoi. Il tendit sa carte à Carole qui l’ignora. Le capitaine la remit dans sa poche et retourna vers le taxi dans lequel il monta sans un regard en arrière. La voiture démarra puis s’éloigna lentement. - Quel mufle ! fit Nicolas. - Le portrait de l’imbécile parfait ! renchérit Mathieu. - Un facho oui ! surenchérit Norbert. - Un flic ! conclut Salvatore. - Heureusement, ils ne sont pas tous comme ça, tempéra Leticia, mais là, c’est vrai qu’on a affaire à un beau spécimen. Ma pauvre Carole, te voici dans de beaux draps avec un tel énergumène aux 82


trousses. - C’est tout juste s’il ne t’accuse pas d’avoir trucidé Lucciano, dit Cécily. - Tu parles ! C’est lui le psychopathe ! ajouta Nicolas. Ce type est complètement malade oui ! - Bah ! Oublions-le, suggéra sagement Carole. Je suppose que vous ne me prenez pas pour une meurtrière, alors profitons de notre séjour. Visez un peu le panorama ! - OK, Hannibal Lecter, plaisanta Mathieu, succombons aux charmes du paysage avant que tu ne profites de notre distraction pour nous égorger et nous jeter en pâture aux vautours. - Mathieu ! Tu n’es pas drôle ! reprocha Nicolas. Penchée sur la table d’orientation, Leticia guida ses compagnons dans leur contemplation : - Voyez, à l'ouest, les Terres-Basses et le grand étang de Simsonbaai. Au nord, la campagne aride et vallonnée, les maisons aux toits rouges, les cocotiers, puis les plages de la baie orientale. Toujours au nord, on voit nettement l'île d'Anguilla… Légèrement en retrait, Carole n’écoutait plus. Elle avait à nouveau ressorti la feuille de papier qu’elle avait juste eu le temps de lire avant l’arrivée de Laverge. Comme à la première lecture, elle fut assaillie par une sourde angoisse dès les premiers mots. La réalité dépasse parfois la fiction et si vous connaissez ce scénario, vous n’aurez aucun mal à imaginer la suite : … Au cœur de cette intrigue sentimentale, un autre acteur va entrer en scène, la dernière nuit justement. Un psychopathe, ivre lui aussi, Nick Tamer, va accoster clandestinement sur une barque de fortune. Il est armé jusqu’aux dents et s’est juré de débarrasser le monde des cloportes capitalistes. Après avoir rendu inutilisable le bateau des invités, il commence à les éliminer, les uns après les autres, froidement. C’est un massacre…

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Voici ce qui vous attend. Lucciano n’était que le premier… Il n’y avait pas de signature. Carole avait reconnu la fin du scénario du film dans lequel elle tournait. Elle se demanda s’il s’agissait d’une plaisanterie. Sans la disparition de Lucciano, elle n’aurait pas pris le texte au sérieux. Cependant, les circonstances étaient favorables aux spéculations les plus sombres et une peur sournoise diffusait son venin dans ses veines. Celle-ci lui enserrait les entrailles à la façon d’un étau bloquant sa respiration. Elle entendait les exclamations de ses amis toujours en admiration devant le paysage. Elle se reprocha de ne pas avoir parlé du feuillet à Laverge. En même temps, elle venait tout juste d’en prendre connaissance quand le capitaine les avait abordés et Carole était encore sous le choc. La succession de questions posées par le capitaine, la façon dont il la suspectait à mots couverts l’avait empêchée de réagir objectivement. - Quelque chose ne va pas Carole ? interrogea subitement Nicolas. Surprise, l’intéressée fourra machinalement le papier dans sa poche. Nicolas n’y prêta pas attention. Il la dévisageait. - Tu as vraiment mauvaise mine, que se passe-t-il ? - Rien. La fatigue, la chaleur sûrement… Ça va passer. - Ah ah ah ! On te croirait sur le point de trépasser, plaisanta Mathieu. Un macchabée a plus de couleurs aux joues que tu en as ! - Je crois qu’elle a besoin d’un petit remontant, lança Salvatore, et moi aussi d’ailleurs. Et si on redescendait ? Il doit bien être l’heure de l’apéro, non ? Carole suivit le groupe, sans vraiment participer à la conversation. Elle ne savait que faire du message dont elle était détentrice. Elle n’osait pas en parler à ses amis, par crainte de les effrayer. Elle ne voulait pas gâcher leur séjour ni les alarmer avec ce qui n’était peut-être qu’une mauvaise blague. Elle regretta de ne pas avoir pris la carte de Laverge. Elle aurait au moins pu lui remettre le

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billet. Peut-être devrait-elle appeler le commissariat de Marigot ? Au fond d'elle, Carole savait que c’était sans doute la démarche à suivre, mais elle ne doutait pas que la police vînt les importuner sans tarder, posant leurs questions et mettant la maison sens dessus dessous, comme il l’avait vu faire chez Lucciano. Du coup, ses amis seraient au courant de la situation forcément, ce à quoi elle avait du mal à se résigner. Carole était seule avec son lourd fardeau. D’un coup, elle se sentit lasse, assommée par le poids d’un secret qu’elle n’oserait révéler à personne.

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Chapitre 13

Carole observait les mats tendus vers le ciel. Le pêcheur antillais étirait ces quelques mètres de terrasse face à la marina. En ce milieu de journée, la lumière était aveuglante. Cette impression était renforcée par les coques des voiliers reflétant vivement les rayons du soleil et Carole chaussa ses lunettes de soleil. En dépit de son tourment, elle appréciait la langouste préparée par le cuisinier du pêcheur antillais, un homme jovial quittant sans cesse ses fourneaux pour venir plaisanter avec les clients. La marche avait creusé les estomacs et tout le monde, oubliant régimes et autres diktats de la ligne parfaite, dévoraient à belles dents. La conversation était légère. Oubliés Lucciano, Laverge et ses suspicions, les hommes envisageaient d’aller plonger l’aprèsmidi, les femmes programmaient une séance de bronzette sur la plage. Seule Carole restait préoccupée. - Ah ! Y a pas ni problem’… ce qu’il vous faut c’est du r’um, du bois bandé ! Ça r’éveille les sens ! Un véritable aph’odisiaque ! Carole se tourna en direction du cuisinier s’adressant à un groupe de jeunes attablés à sa droite. C’est alors qu’elle remarqua un homme seul, juste derrière, assis devant une assiette à peine entamée. Elle eut la nette impression que l’individu l’observait. Quand il s’aperçut que Carole le regardait, il détourna la tête, trop rapidement. Tout en faisant semblant de s’intéresser à la

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conversation de ses amis, Carole l’examina plus en détails. De taille moyenne, un peu rond, avec un visage poupin et des lunettes de soleil sur le nez, l’homme était vêtu simplement, d’un short et d’un tee-shirt. Il pouvait avoir entre quarante et cinquante ans et, s’il n’avait paru s’intéresser à elle, Carole ne l’aurait probablement pas remarqué. Il était insignifiant. L’air de rien, Carole l’observa longuement du coin de l’œil et après un moment, elle n’eut plus le moindre doute. L’homme n’avait de cesse de tourner la tête dans leur direction, de façon discrète mais évidente. Chaque fois que Carole regardait vers lui, il se penchait sur le contenu de son assiette qu’il semblait avoir du mal à terminer. Carole en était là de ses réflexions quand son téléphone vibra dans sa poche. Une voix au fort accent américain l’interpella : - Bonjour, madame Defer. Je suis Dean Kidor, l’assistant de Monsieur Lucciano. Avec les partenaires du tournage, les financeurs, nous avons décidé de poursuivre. Nous ne pouvons nous permettre d’attendre le retour de Mariano. Avec tous ces acteurs à payer, la location des locaux, chaque jour, plusieurs milliers de dollars s’envolent. Nous tournons cet après-midi à 16h. Soyez à l’heure ! Carole tenta d’en savoir plus, mais Dean Kidor avait déjà raccroché. Elle expliqua la situation à ses amis, s’excusant de devoir les quitter peut-être avant la fin du repas. Il était presque quatorze heures. Elle souhaitait prendre une douche avant de se rendre sur le lieu du tournage. La nouvelle fut accueillie avec enthousiasme. Il était préférable pour tout le monde que le projet du film fût mené à son terme, avec ou sans Lucciano. Carole avait terminé sa langouste. Elle s’apprêtait à partir lorsqu’elle vit le mystérieux inconnu se lever à son tour. L’homme se dirigea vers l’intérieur du restaurant. Il ouvrit une porte, au fond, que Carole avait dans son angle de vue. Il devait s’agir des toilettes et, sans vraiment savoir pourquoi, elle décida de lui emboîter le pas. La porte des WC était close, mais le lavabo était libre. Carole entreprit de se laver les mains, surveillant la 87


porte dans le miroir. La chasse d’eau fit un bruit de cataractes et le corps de l’homme s’encadra subitement derrière elle. Elle croisa le regard fuyant de l’inconnu. Celui-ci paraissait réellement surpris. De toute évidence, il ne s’attendait pas à être suivi jusquelà. Adoptant une posture décontractée, sur un ton détaché, Carole l’apostropha : - Belle journée, n’est-ce pas ? À cette saison, les Antilles, c’est pas mal non ? Vous êtes un habitué de Saint-Martin peut-être ? Savez-vous ce qu’il y a d’intéressant à faire ici ? Avec mes amis, nous venons d’arriver, nous sommes un peu perdus. Si l’inconnu avait été étonné de croiser Carole dans les toilettes, il le fut plus encore en l’entendant s’adresser à lui. Son premier réflexe fut de se précipiter vers la porte pour éviter toute confrontation. Alors qu’il tirait sur la poignée, semblant réaliser l’incongruité de son comportement, il répondit : - Je viens pour la première fois… pour mon travail. Pas le temps pour les loisirs… ni pour bavarder. Désolé. Il ouvrit la porte et se précipita de l’autre côté. Il avait une voix mal assurée. L’homme était embarrassé, Carole en était convaincue. Pourquoi ? Elle se lança derrière lui, ne sachant pas exactement ce qui la poussait à agir de la sorte. Son intuition lui disait que cet individu n’était pas là par hasard. Il fallait qu’elle le rattrape, qu’elle l’interroge. Mais comme elle s’engageait sur la terrasse, elle fut interpellée par Nicolas : - Eh bien ! Tu es encore là ? Je te croyais partie. - Quand il s’agit d’aller au boulot, notre Carole n’est jamais pressée, c’est bien connu ! plaisanta Salvatore avant de vider le verre de vin qu’il levait devant lui. À la tienne, ma grande et bon courage ! Carole échangea deux ou trois mots avec ses amis, durant quelques minutes seulement, mais cela suffit à l’inconnu pour disparaître. Lorsqu’elle le chercha des yeux dans la rue, Carole ne put retrouver sa silhouette parmi les nombreux touristes flânant sur la marina. - Merde ! lâcha-t-elle entre ses dents. 88


- Oh ! On plaisante ! fit Mathieu faussement froissé. Pas la peine de le prendre sur ce ton ! Dean Kidor ne ressemblait pas à Lucciano. Il ne devait pas avoir beaucoup plus de trente ans. Grand, d’allure sportive, il était doté d’une belle carrure et d’un visage aux traits fins. Une mèche de ses cheveux blonds tombait régulièrement devant ses yeux et il la repoussait régulièrement d’un geste insolent. Il n’avait rien à envier aux créatures de rêves réunies pour le tournage, Carole incluse. Cette dernière fut accueillie avec tous les honneurs, mais Kidor ne s’étala pas en formalités. Il avait hâte de poursuivre le travail. Carole redoutait qu’il ne la fît travailler avec le chimpanzé comme le lui avait promis Lucciano avant de se volatiliser. Elle posa clairement les choses : - Avant de commencer, je voulais vous demander… pour ce chimpanzé… ne pourriez-vous pas trouver quelqu’un pour me doubler, concernant les scènes un peu trop… rapprochées ? Je ne tiens pas à embrasser un gorille, aussi charmant soit-il, voyezvous ! - Je suis au courant de vos différends avec Mariano. Les acteurs m’ont raconté votre altercation. J’ai par ailleurs rencontré un drôle de policier, un frenchie au nom bizarre… le capitaine Lestick ou quelque chose comme ça. - Laverge, rectifia Carole. - Oui ! C’est ça. Il m’a beaucoup parlé de vous ! J’ai décidé de remettre à plus tard ces fameuses séquences qui vous posent problème. Je vais réfléchir à votre proposition. En attendant, vous tournerez avec Bradley Cooper et… Il marqua une pause, cherchant un nom sur une liste. À l’évocation du comédien, un sourire éclaira le visage de Carole. -… Ah ! Comment s’appelle-t-il celui-là… marmonna Kidor. J’ai son visage ingrat dans la tête… On ne peut que s’en souvenir quand on l’a vu une fois ! Qu’il est vilain ! My god ! Ah ! Voilà ! Macron ! Vous jouerez avec Emmanuel Macron ! La scène de

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ménage sur la plage, vous voyez ? Le sourire sur les lèvres de Carole s’effaça. Elle ne voyait que trop. C’était encore un coup fourré de Lucciano. Si elle avait su qu’elle se trouverait avec Emmanuel Macron, Carole n’aurait probablement pas signé le contrat. - Si vous n’avez pas de questions, je vous laisse vous préparer. Nous nous retrouverons sur la plage. L’équipe des maquilleurs fondit sur sa proie. Carole fut rapidement opérationnelle puisque la séquence devait être tournée au bord de la piscine, avec le lagon en arrière-plan. Ce fut donc en maillot de bain qu’elle fit son entrée sur l’aire de tournage. Les caméras la suivirent comme elle marchait avec nonchalance en direction de la piscine. Bradley Cooper, dans le rôle d’Hugh Bogart, un homme trahi par son épouse, était assis sur un transat près de Scarlet Johanson. Cette dernière, Lida Mackenzi pour le film, se tenait allongée sur un flanc, la tête appuyée sur un coude. À gauche de l’américaine, Emmanuel Macron, un magnat de la presse et son mari dans le scénario, feuilletait nerveusement une revue. Les deux femmes discutaient joyeusement, tandis que Macron, dans la peau de Kurt Mackenzy, un verre à la main, semblait s’ennuyer fermement. Pour le film, la scène se déroulait vers midi, à l’heure de l’apéritif et Mackenzy avait abusé du rhum. Louise Fisul, incarnée par Carole, arrivait près de lui au moment où il interpellait une serveuse en bikini : - Hep ! Vous ! Donnez-moi un autre verre ! - Enfin, chéri ! Tu en es à ton sixième cocktail ! Le soleil et l’alcool ne font pas bon ménage ! Ce n’est pas ce qui va améliorer tes performances érotiques ! dit Scarlet sur un ton sarcastique. - Est-ce de ma faute si ma femme est frigide ? rétorqua Macron en prenant à partie la jeune serveuse. Sans tenir compte des recommandations de sa femme, il saisit un verre sur le plateau qu’il avala d’une traite. Il rota ostensiblement puis, embrassant du regard les figurants disséminés autour de la 90


piscine, il lança d’une voix forte : - Savez-vous combien de temps met ma femme pour atteindre l’orgasme ? Les conversations s’arrêtèrent. Tous les regards convergèrent vers Macron. - Plus longtemps qu’un fonctionnaire au chômage pour répondre à une offre d’emploi ! - On ne peut pas en dire autant de toi, mon cher, fit Scarlet en se redressant sur son transat. Pendant nos ébats, je n’ai pas le temps de réciter une prière que monsieur en a déjà terminé ! - Assez ! Tu n’as jamais rien eu d’intéressant à dire ! Je vis auprès d’une gourde, dit Macron toujours de façon à être entendu du public ! Il se tut quelques instants, ses yeux semblaient avoir du mal à se fixer sur un point. Il loucha en direction des seins de la serveuse, claqua une main sur les fesses de la malheureuse et se dirigea en titubant vers la piscine. Il se jeta à l’eau dans une gerbe d’éclaboussures. - Pardonnez mon mari, mademoiselle, s’excusa Scarlet auprès de la serveuse. C’est un mufle, un bon à rien, un menteur, un voleur. Il boit, il joue, il me trompe et j’en passe… À ce moment, Carole entra en scène : - Je suis désolée, madame, une femme comme vous ne mérite pas d’être traitée de la sorte. - Madame Fisul, quel plaisir ! J’aurais aimé vous faire la conversation, mais mon crétin de mari m’a mise hors de moi. Je crains de ne pas être de bonne compagnie. Je vous laisse en compagnie de mon ami… veuillez me pardonner. Mais asseyezvous. Prenez la place laissée vacante par mon imbécile de mari. - C’est que… je ne voudrais pas déranger… - Vous ne me dérangez pas, s’empressa Bradley, au contraire, je déteste la solitude. Venez près de moi ! Carole s’installa sur le transat vide. - Eh bien ! Nous sommes en tête à tête, ma chère Louise, enchaîna Bradley. Vous permettez que je vous appelle Louise ? Vous 91


pouvez m’appeler Baby, tout simplement. C’est comme ça que m’appellent mes amis, ainsi que mes amants. - Mais je ne suis pas… - Non, bien sûr, pardonnez-moi… j’ai de nombreuses aventures, vous savez, avec des femmes… et même des hommes quelquefois… Me trouvez-vous séduisant ? - Hum… oui… certainement… enfin, ne vous méprenez pas… et vous êtes marié, je suppose. - Oui, si on veut, mais vous savez, cela fait 20 ans… l’habitude, l’ennui, nous ne partageons plus rien, nous vivons comme le feraient deux étrangers. - Comme votre amie et son mari tout à l’heure ? - Ah non ! Ce n’est pas à ce point là ! Kurt Mackenzy est désespérant ! Savez-vous ce que m’a confié Linda ? - Non. - Vous savez ce qu’on dit des hommes, qu’ils ont un sexe à la place du cerveau ! Dans le cas de son époux, c’est différent. Pas de sexe ! Pas plus dans le caleçon que dans la tête. Quant au cerveau… il est vide. Rien ! Le désert ! Pas la moindre étincelle ! Il a le QI d’une huître lobotomisée. - Ce n’est pas très valorisant… - En effet. Ma June est moins navrante, mais elle est indifférente. Elle ne m’écoute plus, ne me regarde plus. Et j’ai tellement besoin de tendresse… La scène durait un quart d’heure. Les comédiens discutaient en se rapprochant l’un de l’autre. Bradley posa sa main sur celle de Carole qui eut un léger recul mais se laissa faire néanmoins. Puis Bradley se leva brusquement. - Je suis dans la suite numéro 5, Louise. J’y retourne. Venez me rejoindre… La séquence s’achevait sur la silhouette de Bradley marchant sur la plage en direction de la villa. Satisfait, Dean Kidor vint féliciter les comédiens.

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- Bravo Bradley ! Carole ! Vous êtes exceptionnels ! Mariano m’avait prévenu. Une grande actrice ! Quant à vous, monsieur Macron, vous êtes épatant ! Vraiment ! Mais cela n’a rien d’étonnant, au fond, avant de vous lancer dans le cinéma, vous étiez… comique, je crois. Je ne suis guère les chaînes de TV française, mais je vous ai vu une fois, par hasard, vous faisiez un one man show sur une tribune, le public vous huait et sifflait, certains même vous lançaient des tomates. C’était excellent, plus vrai que nature ! Haussant les épaules de façon convulsive, l’intéressé ne répondit pas. Un tic nerveux parcourait son visage tendu. Il paraissait sur le point d’exploser, mais il réussit tant bien que mal à se maîtriser. Carole se sentait bien lorsqu’un taxi la déposa à l’anse Roquet. Le soleil se diluait dans la baie, infusant le ciel et la mer d’ocre et de pourpre. Carole resta quelques instants sur la plage, tranquille, goûtant la paix de cet instant féerique. Elle n’était pas pressée de rentrer. Le tournage s’était bien déroulé. Dean Kidor paraissait raisonnable. Le souvenir de la main de Bradley Cooper sur la sienne la mettait en émoi. Bien sûr, c’était pour les besoins du tournage, pour de faux, mais tout de même, le corps de l'acteur blotti contre le sien, son haleine fraîche, son sourire, la lumière de ses yeux… Carole avait le cœur léger. Naturellement, elle était une femme intègre. Pas un instant elle n’envisageait de tromper Nicolas. Il était l'homme de sa vie. Elle se rappela le jour de leur rencontre et ce fut l’envie de le rejoindre qui décida Carole à rentrer. Elle parcourut rapidement les quelques mètres le séparant de la villa. Poussant la porte de façon dynamique, elle lança : - Salut la compagnie ! Déjà rentrés ? Elle s’arrêta net. D’un coup son humeur joviale le quitta. Ses compagnons étaient assis sur le sofa, arborant une mine sombre. Face à eux, sur un siège en rotin, assis sur le bout des fesses, le

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capitaine Laverge fronçait les sourcils. - Madame Defer. Nous vous attendions. Comment allez-vous ? Vous avez repris le tournage paraît-il ? Vous n’avez plus besoin de Lucciano ? - Non. Du moins, provisoirement, fit Carole en prenant place sur un fauteuil à droite du capitaine. Son assistant le remplace en attendant. - Il risque bien de diriger la fin du tournage, dit Laverge. - Comment ça ? - Un corps a été retrouvé cet après-midi au large, côté Atlantique. - Lucciano ? interrogea Carole. - Il a été envoyé immédiatement à Fort-de-France, à l’institut médicolégal. Nous saurons très rapidement s’il s’agit de notre… client. C’est en tout cas un homme, de race blanche, mais c’est tout ce qu’on peut avancer pour le moment. Je l’ai vu et… ce n’est pas beau. Les yeux ont été bouffés par les oiseaux de mer, les oreilles, les doigts par les barracudas. Il lui manque une jambe et la moitié d’un bras et il est si gonflé que la peau de son ventre, tirant sur le verdâtre, est craquelée par endroits… - Nous nous passerions des détails, dit Nicolas avec irritation. - Pardonnez-moi, j’ai vu tant de choses dans ma brillante carrière. Je suis aguerri. J’oublie que les femmes ont une âme sensible… surtout en vivant près de la mienne… - Pardon ? interrogea Nicolas. - Rien, je m’égare. Revenons à nos moutons… ou notre poisson plutôt. C’est un pêcheur qui justement l’a pris dans ses filets. Laverge marqua un temps d’arrêt, observant Carole du coin de l’œil. Puis il l’apostropha : - Vous ne semblez pas surprise, ni affectée par la nouvelle, madame Defer. - Laissez Carole tranquille, s’insurgea Mathieu. Elle n’a aucune raison d’être surprise ni affectée par ce que vous dites. Elle ne connaît guère plus Lucciano que nous-mêmes. De plus, rien ne prouve pour l’instant qu’il s’agisse de lui ! - Rien ne le prouve, non. Pas encore… 94


- Arrêtons de tirer des plans sur la comète ! s’énerva Salvatore. Dites-nous plutôt si vous avez avancé dans votre enquête ! - Je n’ai pas à communiquer avec n’importe qui, répondit le capitaine non sans outrecuidance. Lorsque je fais une déclaration, c’est devant la presse, cher monsieur. Mais je peux tout de même vous dire qu’il n’est pas question de tirer des plans sur la comète, comme vous dites… mais sur un homme. Notre client a été plombé. Il s’agit d’un meurtre, pas d’une simple noyade. De ça, nous sommes certains ! - Merde, lâcha Mathieu. - Bah ! temporisa Carole, ce n’est pas pour autant Lucciano. - Vous avancez bien vite cette hypothèse, Madame Defer, rebondit Laverge. Moi j’en ai une autre, que je vais vous raconter. L’assassin se rend la nuit chez Lucciano. Il a avec lui une conversation… mouvementée et le frappe violemment. Peut-être que le producteur est tué sur le coup. Paniqué, le meurtrier le charge dans une voiture… il n’est sans doute pas venu à pied et peut-être n’est-il pas seul non plus. Il dissimule le corps quelque part, où même, le laisse-t-il dans le coffre du véhicule le temps de trouver un moyen pour se débarrasser du cadavre. Nous sommes sur une île, la mer est vaste, les bateaux nombreux. Il opte pour la facilité… - Et que faites-vous des balles ? C’est nul votre raisonnement, rétorqua Carole. - J’y viens. Notre meurtrier est un petit malin. Il sait bien qu’on retrouvera le corps un jour où l’autre. Il le crible de balles avant de le jeter à la mer. - Mais il est déjà mort ! s’écria Leticia. - Peut-être ou peut-être pas. C’est sans importance. Notre assassin veut faire croire en tout cas que sa victime a été refroidie par une arme à feu. - Quel intérêt ? demanda Salvatore. - Pour que cela ressemble à un règlement de compte. Pour que les enquêteurs s’orientent vers le milieu, la drogue, le proxénétisme… C’est très bien vu ! 95


- Mouais… fit Carole sans conviction. Ce ne sont là que pures suppositions. - Ne me sous-estimez pas, madame Defer. J’ai fait mes preuves et je suis un véritable prof à l’heure. - Un quoi ? demanda Leticia. - Un prof aïl l’heure, répéta le capitaine comme s’il mâchait un chamalow. D’où sortez-vous ? Vous n’avez pas lu l’aliéniste ? Moi non plus d’ailleurs… c’est un mauvais exemple ! Vous n’avez pas vu le Silence des anneaux. Je l’ai vu vingt-cinq fois celui-là, c’est mon film fétiche, avec la soupe aux choux… dans un tout autre genre, j’en conviens ! - Le Silence des agneaux, reprit Cécily en riant. Et le Seigneur des anneaux. - Tout ça, c’est du pareil au même. Du cinoche. Mais avec moi, c’est pas du ciné ! Je suis un pro faille leurre exceptionnel, rétorqua le capitaine en articulant toujours aussi péniblement le mot anglophone. - Ah ! Un profiler ! comprit enfin Carole. Pourquoi ne pas le dire en Français tout bonnement : un profileur. Ainsi, vous dressez le profil psychologique des assassins. De mieux en mieux ! Décriveznous donc le portrait du meurtrier ! - Je l’ai cerné, madame Defer, ne riez pas. - Vous avez fait de la psycho ? fit Nicolas curieux. Lacan ou Freud ? - Non. Je suis autodidacte. À mon époque, on apprenait des choses sérieuses à l’école de police, monsieur, comme les différentes techniques pour faire cracher ses dents… enfin… le morceau à un suspect, par exemple, ou l’art de fabriquer… heu… de faire parler des preuves. On ne se torturait pas les méninges avec des bêtises… Ce sont les suspects que nous torturions. Ah ah ah ! - Mais, vous êtes odieux ! s’exclama Nicolas. - Je plaisantais, se reprit Laverge. C’est sur le tard que je me suis intéressé à l’esprit humain. - Bravo ! dit Carole et quelles sont vos références ? - J’ai lu Johnny Halliday, dont je suis fan par ailleurs. 96


- Ah bon ! Johnny a écrit des livres ? s’étonna Cécily. - Ah ! Que oui ! Bien sûr ! Vous ne connaissez pas Johnny s'en vat-en guerre ? - Si, mais c’est un roman de Dalton Trumbo, corrigea Carole et pas tout jeune. Il date des années quarante, je crois. Un film en a été tiré, qui remonte aussi évidemment. - Je dirais les années soixante-dix pour le film, intervint Nicolas en riant. Mais quel rapport avec la psychologie ? - Aucun, répondit Laverge, mais c’est le seul livre que j’ai jamais lu. Ainsi, Johnny Halliday n’en est pas l’auteur ? J’aurais pourtant juré… mais revenons à notre assassin dont je vais vous dresser le portrait. Tenant son auditoire en haleine, Laverge se lissa longuement la moustache. Puis il commença. - Notre homme est futé comme vous l’avez compris. Il doit avoir entre 30 et 50 ans je dirais. - Pourquoi ? le coupa Carole. - Mais les statistiques tout simplement. Il est dans la force de l’âge, puisque capable d’estourbir Lucciano et de le traîner en dehors de la maison, et la plupart des hommes de 30 à 50 ans, normalement, sont en mesure d’assommer ainsi l’un de leur semblable et de tirer un corps sur plusieurs mètres. - Pourquoi un homme ? questionna Nicolas. - Lucciano était enrobé. Il faut de la force pour traîner un tel poids sur plusieurs mètres et le charger dans une voiture. - Une femme pourrait avoir commandité l’agression, insista Nicolas. - Bien sûr, mais là encore, les statistiques parlent d’elles-mêmes. Il est très rare qu’un meurtre soit commis par une femme. - À condition qu’il s’agisse bien d’un meurtre, dit Carole. - Vous ! Ne m’interrompez pas ! Je poursuis, nous avons donc un homme entre 30 et 50 ans et c’est un blanc. - Qu’en savez-vous ? demanda Cécily. - Ah ! Cessez de me couper sans arrêt. Comment voulez-vous que j’y arrive ? Pourquoi un blanc ? Parce que Lucciano l’est aussi. 97


Les noirs règlent leurs histoires entre noirs… Les statistiques… - Ah ! Oui ! Les statistiques, évidemment, ironisa Carole, mais encore ? - Notre homme connaît Lucciano. Pour tuer quelqu’un, il faut un mobile sérieux, sauf si on parle d’un crime crapuleux, mais dans ce cas, l’assassin serait probablement noir et j’ai éliminé cette hypothèse ! Pour en vouloir à quelqu’un au point de le tuer, il faut donc bien le connaître. - Lucciano ne doit pas manquer d’ennemis, lança Leticia, dans le milieu dans lequel il évolue… - Il a sûrement de nombreux ennemis, en effet, approuva Laverge. Mais je sais que celui qui l’a rectifié le connaît depuis peu. Laissant son hypothèse en suspens, il passa un doigt sur sa moustache et repris : - Comme vous allez me demander ce qui me permet d’avancer cela, je vais vous le dire tout de suite. Si Lucciano avait une ancienne connaissance suffisamment remontée contre lui pour l’occire, celle-ci n’aurait pas attendu la saint Glinglin pour le faire. Elle l’aurait trucidé depuis belle lurette ! C’est donc quelqu’un qu’il a rencontré récemment… et qui plus est, quelqu’un se trouvant à Saint-Martin en ce moment. - Il y a des milliers d’hommes blancs entre 30 et 50 ans sur cette île, fit Nicolas. Les acteurs susceptibles d’endosser le rôle de votre assassin sont légion. - Hum… grogna Laverge en se lissant la moustache d’un air énigmatique. Ceux ayant rencontré Lucciano récemment le sont moins. Mais, vous avez raison en parlant d’acteurs. Il est fort à parier que le coupable se trouve parmi les acteurs justement. - Pourquoi donc ? interrogea Mathieu. - On tue plus souvent dans sa propre corporation que dans une autre. Comme on devient facilement boucher de père en fils, un cordonnier tuera plutôt un cordonnier qu’un pharmacien, vous me suivez ? - Toujours les statistiques ? ironisa Carole. - Exactement. 98


- Admettons, dit encore Carole. En suivant votre raisonnement, les hommes blancs entre 30 et 50 ans sur le tournage et qui connaissent Lucciano depuis peu sont peu nombreux. L’étau se resserre, mais encore ? - Vous ne croyez pas si bien dire ! En comptant les trois journalistes de TV NIGO, vous et vos amis masculins, ainsi que Brad Pitre et Ryan Bensetti, quelques techniciens et cameramen cela fait douze. - Comment découvrir le coupable ? questionna Leticia passionnée. - C’est très simple, par élimination. - De quelle façon ? fit Carole. - Mais, en vérifiant les alibis des uns et des autres, tout simplement. - Ce que vous avez fait, j’imagine ? poursuivit Carole. - Oui, enfin, presque. Pour onze d’entre eux, c’est réglé. Ils ont un alibi incontestable. Je n’en ai plus qu’un à vérifier. - Lequel ? s’enquit Salvatore. Vous ne nous avez pas interrogés. - Je sais que vous étiez au casino avec vos amis, vous avez été aperçus à maintes reprises… Norbert, le garde du corps de madame Defer, vous a vu rentrer à deux heures du matin. Patrick Dempsey dort dans la villa la plus proche de celle de Lucciano. Il a entendu des éclats de voix et du bruit en provenance de chez son voisin vers deux heures trente. Vraisemblablement, c’est à ce moment-là que la victime s’est faite agresser, ce qui vous met donc hors de cause. Plongeant son regard inquisiteur dans les yeux de Carole, il ajouta : - En revanche, madame Defer, je ne sais rien de ce que vous avez fait la nuit de la disparation. - J’étais là, je n’ai pas bougé… j’ai dormi. - Pouvez-vous le prouver ? - Norbert dormait sur la terrasse, dans le hamac… s’aventura Carole. Il pourra vous assurer que je ne suis pas sortie. - Me prenez-vous pour un imbécile ? - Non… je… 99


- Vous auriez pu quitter la villa à son insu, par une autre ouverture, sans passer par la terrasse. Le fait qu’il vous croit dormant dans votre chambre ne prouve rien. Votre garde du corps pourrait aussi être le parfait complice, votre homme de main en quelque sorte ! Comprenant qu’elle n’avait aucun moyen de prouver le contraire, Carole se tut. Laverge en profita pour asséner son dernier coup : - Ainsi, madame Defer, vous êtes, jusqu’à preuve du contraire, mon suspect numéro un dans cette affaire. Sachez que pour meurtre avec préméditation, vous encourrez jusqu’à 30 ans de réclusion. - Pré… méditation ? - Oubliez-vous les propos que vous avez tenus au sujet de la victime ? Propos qui, par ailleurs, ont été enregistrés, souvenezvous ! - Mais, je n’ai pas tué… - Rien ne le prouve, en effet. Nous ne sommes pas encore certains que le corps retrouvé ce matin est celui de Lucciano. Pas de cadavre, pas de crime… pour l’instant. Aussi, rassurez-vous, vous n’êtes pas encore inculpée de meurtre. Pour le moment, vous êtes suspectée d’enlèvement, avec peut-être coups et blessures, cela coûte moins cher, cinq ou six ans avec un bon avocat. - Mais vous n’avez aucune preuve ! s’énerva l’intéressée. - Pas encore ! Pas encore ! Maintenant que tous les soupçons convergent vers vous, et que cela est clairement vérifié, je vais me concentrer sur la collecte des preuves, et croyez-moi, je vais trouver. Quand Laverge a ferré un poisson, il le sort de l’eau à coup sûr ! Sur ces derniers mots, le capitaine se leva. - Mesdames et messieurs, je vous souhaite bien le bonsoir. Quant à vous, madame Defer, au plaisir de vous revoir… très prochainement je n’en doute pas ! Avant que quiconque ait eu le temps de rétorquer, Laverge rejoignit la porte qu’il referma dernière lui. Un silence pesant suivit son départ. 100


Chapitre 14

La piste de l’Arawak était bondée. Des filles à demi-nues se déhanchaient lascivement sur un podium. Au bar, les serveuses, à peine plus couvertes, dégainaient les cocktails sur le comptoir à un rythme effréné. Leticia et Cécily dansaient un zouk endiablé. Elles étaient à l’origine de cette sortie improvisée, idée qu’elles avaient lancée après le départ de Laverge, espérant détendre l’atmosphère pour le moins assombrie par les propos du capitaine. Elles entendaient bien profiter de la chaude ambiance du nightclub et s’étaient immédiatement immergées dans le flot des danseurs. Leurs compagnons, accompagnés de Norbert, moins enclins aux gesticulations débridées, sirotaient un verre de « Bois bandé » sur une banquette molletonnée. Ils ne contredisaient en rien les habitudes de l’homme en discothèque, qui généralement bavait devant le corps des femmes se trémoussant sur la piste en s’enivrant au bar, attendant un slow pour passer à l’offensive. La sono crachait ses décibels des nombreuses enceintes dispersées dans la salle, rendant toute conversation impossible. De temps à autre, Salvatore hurlait quelque chose à l’oreille de Carole. Cette dernière le faisait alors répéter pour crier sa réponse sans être certaine d’être entendue puis elle essayait de répéter ce qu’elle avait retenu à Nicolas assis près d'elle. De son côté, Mathieu se penchait régulièrement sur l’oreille de Norbert, lequel levait

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fréquemment les bras pour signifier à son interlocuteur qu’il ne comprenait pas. Au bout d’un moment, les yeux glissant dans le vague au-dessus de la piste, découragés, les hommes finirent par s’enfermer dans un mutisme rêveur. Tout à ses souvenirs, Carole ne remarqua pas immédiatement l’homme qui l’observait tapis derrière un pilier, dans un angle de la piste de danse. Des rythmes incohérents avaient remplacé le zouk. Carole écoutait plutôt de la variété, Queen… Elle ne goûtait pas particulièrement la musique qui était diffusée, mais bon, si c’était pour s’éclater une fois en passant, pourquoi pas ? Ce fut lorsque Norbert se leva pour rassembler les verres vides et les rapporter au bar qu’elle quitta brusquement sa douce rêverie. Elle suivit un instant son body guard des yeux, se penchant vers Salvatore hurlant que Norbert allait revenir avec des verres pleins. Puis elle balaya la piste d’un regard circulaire, dans l’espoir de repérer les filles auxquelles elle ne prêtait plus attention depuis un moment. C’est alors qu’elle fut interpellée par un homme semblant se rétracter derrière la poutre contre laquelle il s’appuyait de façon décontractée. S’il n’avait esquissé ce geste de retrait, il est probable que Carole ne l’aurait pas remarqué. Cette attitude éveilla sa curiosité et elle observa scrupuleusement l’individu. Ce dernier n’était pas sans lui rappeler quelqu’un, mais la pénombre régnant à l’endroit où il se tenait ne lui permettait pas un examen précis. Les spots au plafond éclairaient de temps à autre un crâne dégarni. De toute évidence, l’inconnu était quelque peu replet. Du moins, n’était-il pas un modèle à l’abdomen parfaitement plat et son ventre rebondi dépassait du pilier quand il cherchait à s’y dissimuler. Plus elle l’observait, plus la silhouette de l’homme paraissait familière à Carole. Celle-ci, se sentant frustrée de ne pas y voir clairement, se leva soudainement avec l’intention de se diriger négligemment vers le pilier dissimulant son observateur. A ce moment précis, un jeu de lumière éclaira la piste comme le soleil en plein midi. Cela dura quelques secondes tout au plus mais cela permit à Carole d’identifier l’inconnu. Il s’agissait de l’homme qu’elle avait repéré l’après-midi même au 102


restaurant sur la marina. L’éclairage intensif fit place à la pénombre. Les yeux de Carole mirent un certain temps à s’accoutumer et elle crut un instant avoir perdu de vue son homme qu’elle retrouva néanmoins, bien qu’elle se fût décalée de quelques mètres. Un second pic de lumière envahit l’espace. Carole croisa le regard de l’inconnu la dévisageant sans vergogne. Cette fois encore, l’obscurité succéda au balayage des lasers laissant les danseurs aveuglés quelques secondes. Quand elle recouvra une vue à peu près normale, Carole chercha l’homme du regard, sans succès. Il avait disparu. En quelques enjambées, elle fut à l’emplacement où elle l’avait vu pour la dernière fois. Elle scruta les danseurs autour d'elle, en vain. Elle se déplaça vers la droite, la gauche, puis fendant la vague des danseurs à grands coups de coudes, elle se dirigea vers la sortie. Là, elle le vit. Sans un regard pour les armoires à glace en faction devant la porte, l’homme franchit le hall et s’éclipsa. Il se retourna brièvement afin de s’assurer qu’il n’était pas suivi et Carole eut tout juste le temps de se plaquer derrière un pilier. Lorsqu’elle jeta un coup d’œil en avant, l’inconnu avait filé. Carole se précipita à son tour vers la sortie pour se jeter dans la rue. Son premier regard fut pour celle montant vers sa droite. Elle était déserte. Elle se tourna donc vers la gauche et aperçut l’homme, marchant prestement, droit devant lui. Encore une fois, il se retourna. Carole plongea derrière une voiture espérant ne pas avoir été repérée. Risquant un regard vers la rue, elle vit que l’homme emboîtait une sombre venelle qu’elle s’empressa de rejoindre à son tour, aussi discrètement que possible. L’individu se retourna encore à plusieurs reprises, laissant tout juste le temps à Carole de s’engouffrer sous un porche ou de se plaquer contre un mur. Elle n’était pas coutumière de la filature, mais elle s’en sortit aussi bien qu’un privé sur les pas d’un mari adultère puisqu’elle parvint à ne pas éveiller les soupçons de 103


l’inconnu. Peu à peu, ce dernier se détendit. Persuadé d’être seul désormais, il ralentit son allure et progressa sans plus se retourner. Cela permit à Carole de se rapprocher en toute sécurité, limitant ainsi le risque de le perdre. L’homme marcha longuement, s’éloignant des quartiers chics pour s’enfoncer progressivement dans un dédale de ruelles sans éclairage, bordées d’habitations de bric et de broc, recouvertes de vulgaires tôles ondulées et chancelantes. L’endroit où ils se trouvaient à présent s’apparentait plus à un amas de matériaux hétéroclites, typiques des bidonvilles, qu’à un quartier bien distinct. Carole songea brièvement aux brochures publicitaires vantant les plages et les hôtels fastueux, se gardant bien d’évoquer ces zones d’ombre. Elle fut étonnée de ne pas avoir soupçonné que derrière les apparences se cachait une pauvreté d’un autre temps, ignorée des touristes fréquentant les beaux quartiers. Des chiens aboyaient sauvagement à quelques rues de là. Carole crut apercevoir des corps étendus devant une maison et elle supposa que certains indigents dormaient à même la rue. Au bout d’une venelle déserte se dressait un bâtiment en dur comprenant quelques étages. L’homme franchit le hall sans porte et disparut dans la pénombre. Carole le suivit mais elle n’osa pas entamer l’escalier. Il faisait si noir à l’intérieur qu’elle ne voyait pas où elle posait les pieds. Craignant de tomber et de se faire repérer, elle préféra attendre. Elle entendait le pas alerte de l’individu enjambant les marches quatre à quatre. Carole se demanda s’il était équipé d’une lampe de poche. Il devait être familier des lieux pour évoluer ainsi sans éclairage. Les bruits de pas stoppèrent brusquement. Une porte claqua et le silence tomba comme un voile venant épaissir l’obscurité. Carole comprit que si le bâtiment comportait deux ou trois étages, son homme avait dû s’arrêter au premier. Mais quelle était donc cette bâtisse ? Elle ressortit, prit un peu de recul et scruta le hall d’entrée. Elle devina qu’il avait dû être équipé d’une porte, mais celle-ci avait disparu depuis longtemps sans doute. Elle distingua une enseigne au-dessus du trou béant et sombre qu’elle venait de 104


quitter. Plissant les yeux, elle devina plus qu’elle ne lut un mot ressemblant à hôtel. « Eh bien ! J’espère que tu ne payes pas cher pour loger là ! » songea-t-elle en pensant à son mystérieux inconnu. Pour rien au monde elle n’aurait voulu dormir dans ce quartier. Bien qu’il ne fût pas éclairé, la faible clarté nocturne permettait de distinguer des cases de guingois, des impasses encombrées d’objets imprécis. Les narines de Carole captaient des effluves d’eaux usées, le sol poussiéreux n’était pas goudronné et les hurlements des chiens se battant allègrement en arrière-plan ajoutaient à l’atmosphère une note de désespoir. Carole frissonna. Elle fit un pas en arrière, amorça un demi-tour avec la ferme intention de s’en aller au plus vite. C’est alors qu’elle rencontra un obstacle derrière elle. Une main se posa sur son épaule et Carole fit un bond pour faire face à un individu titubant, s’accrochant à elle comme l’eut fait un noyé à une bouée de sauvetage. L’homme était grand, noir, et souriait béatement. En dépit de la pénombre, Carole remarqua les dreadlocks lui conférant une allure hirsute. La dentition clairsemée et les relents d’alcool qu’il exhalait en parlant ajoutaient à l’impression de négligence qu’il dégageait : - Yo sister ! Tu veux boire un coup avec moi ? Il tenait une bouteille à la main. Comme Carole tentait de le repousser, l’homme s’agrippa plus fermement encore à son bras. - Tu veux pas fumer un peu de marijuana avec Jimmy, sister ? - Merci bien, non. Je me suis égarée… je dois m’en aller. - T’es qui toi ? Qu’est-ce que tu viens faire ici ? Ne sachant que répondre, Carole dit machinalement : - Je cherchais un ami qui habite dans le coin, mais je n’avais pas son adresse précise… Je me suis un peu perdue… - T’es une pote du blanc de l’hôtel, là ? L’homme désignait le bâtiment où s’était engouffré l’individu qu’elle filait. Le fait que le fameux Jimmy semblât le connaître piqua la curiosité de Carole. Elle voulut en savoir plus : - Vous connaissez cet homme ? Qui est-il ? 105


- Bah, je ne sais pas… Bois un coup avec moi ! répondit Jimmy en offrant à nouveau le goulot de la bouteille à Carole qui refusa. - Tant pis pour toi, sister ! Si tu trinques pas avec Jimmy, t’es pas une sister, alors Jimmy parle pas ! En désespoir de cause, avide d’en savoir plus, Carole céda. Elle arracha la bouteille des mains de son interlocuteur, renifla timidement le contenu, détectant clairement l’odeur du rhum, et porta le goulot à ses lèvres. Elle avala une petite gorgée, prudemment. Elle s’attendait à un alcool brut à moitié frelaté et capable d’exploser à la moindre étincelle. Elle fut agréablement surprise en constatant que le breuvage était doux et sucré. Comme elle rendait la bouteille au rasta, celui-ci insista pour qu’elle boive encore. Après tout, le cocktail était agréable au goût et ne paraissait pas très fort. Carole s’exécuta sans inquiétude. Si cela pouvait amadouer Jimmy... - Bien, dit-elle ensuite, ainsi, vous connaissez le blanc de cet hôtel ? - Un peu… comme ça… Tout le monde le connaît par ici. - Ah ! Il est si célèbre que ça ? - Non, c’est juste qu’il est le seul blanc du coin, alors, forcément, il a été vite repéré ! - Il est là depuis longtemps ? Que fait-il ici ? - Bois un coup, sister ! Carole hésita. - Bois avec moi si t’es une vraie girl, sinon je parle pas. Et Carole ingurgita encore du singulier cocktail, une gorgée d’abord, puis devant l’insistance du rasta, une autre, plus longue et encore une autre… - Ton mec, il est là depuis une dizaine de jours peut-être. On sait pas bien ce qu’il trafique. Au début, on pensait qu’il venait pour la came, le crack ou la Marijuana, mais ça ne l’intéresse pas apparemment. Le sexe non plus. Des frangines l’ont branché et même des mecs. Il en veut pas. Pas même des bombes dominicaines girl, tu peux comprendre ça toi ? Tout en parlant, Jimmy avait entrepris de rouler un joint. Tâche 106


qu’il exécuta avec un grand art, malgré son apparent état d’ébriété et l’obscurité environnante. - Il est peut-être en vacances ? suggéra Carole. Le rasta s’esclaffa : - Ici ? Même un rat ne viendrait pas séjourner ! Il est le seul client de l’hôtel ton pote ! Personne ne vient dans le coin, surtout pas les blancs. Regardant soudainement Carole avec suspicion, il poursuivit : - Mais dis-moi, t’es qui pour poser des questions comme ça ? Bon ! T’es pas un flic, ça se voit ! T’as pas l’air d’une mauvaise fille d’ailleurs. Mais si c’est ton pote, pourquoi tu sais rien de lui ? Comprenant qu’elle n’avait rien à gagner à mentir, Carole lâcha une partie de la vérité. Elle expliqua à Jimmy que l’individu en question avait par deux fois croisé sa route et qu’il semblait la surveiller. Elle avoua l’avoir suivi jusqu’ici, ce qui déclencha à nouveau l’hystérie du rasta : - Ah ! ah ! ah ! Il t’aurait aussi bien conduite en enfer ton pote, parce qu’ici c’est dangereux, surtout pour un blanc ! T’as de la chance de ne pas avoir fait de mauvaise rencontre, sister ! Allez ! Bois un coup ! Avec Jimmy tu crains rien. Autant pour se donner du courage que pour ne pas froisser son interlocuteur, Carole obéit. Elle commençait à se sentir particulièrement bien. Elle ne savait pas si c’était à cause de l’alcool ou de la fatigue, mais elle ressentait, dans tous les muscles de son corps une agréable détente. Bien qu’elle fût parfaitement lucide, elle avait l’impression que son cerveau baignait dans un cocon moelleux. - Tu veux que je te dise, dit Jimmy en tendant le joint à Carole, pour moi, ton pote, il se planque. Il veut pas qu’on le remarque dans les beaux quartiers… - Tu crois ? interrogea une Carole de plus en plus détendue. - Je vois que ça ! Il se cache peut-être des flics ? En plus, il a négocié je ne sais quoi avec Léopard. - C’est qui cette bête-là ? - Un chef de gang. C’est lui qui fait le beau temps et la pluie sur le 107


quartier. Pas facile à approcher. Y doit avoir du pognon ton pote. Pour amadouer Léopard, y a que les dollars… À moins de lui proposer un travail intéressant, dans la came par exemple. Mais comme je te l’ai dit, ton pote, ça a pas l’air d’être son truc. En tout cas, Léopard l’a à la bonne, ça c’est sûr. C’est pour ça qu’ici personne le touche ! Carole commençait à avoir la bouche pâteuse. Puis elle fut étonnée en remarquant un papillon aux ailes fluorescentes sur l’épaule du rasta. - Tiens ! fit ce dernier. Et Carole but la dernière gorgée de la bouteille. Une matière épaisse et amère stagnait au fond. Elle en avala une partie et recracha avec une grimace : - Pouah ! C’est quoi cette merde au fond ? - C’est rien, sister. Psilocybe mexicana. Même mixés et dilués dans l’alcool, il en reste toujours des morceaux qui forment comme une purée au fond de la bouteille. - Les psilo mexica quoi ? Qu’est ce que c’est ? - Psilocybe mexicana. Un champignon hallucinogène mexicain, l’un des plus puissants au monde. Avec ça, tu décolles, sister. Tu vas rencontrer tes ancêtres au paradis comme je te parle là en ce moment. Y a pas mieux ! Sur l’épaule de Jimmy, un second papillon vint se poser, vert celuici, puis un autre mordoré et un rose fuchsia aux yeux projetant des faisceaux lumineux sur le sol. Le rayon de lumière s’étira pour se transformer en une rivière d’argent. - Ouah ! lâcha Carole dans un souffle. Une rivière de mercure. Sur le fleuve argenté surgit un vaisseau fabuleux, un trois mâts aux voiles immenses. Sur le pont, des amazones agitaient les mains en guise d’invitation. Carole embarqua sur le navire. Les amazones se transformèrent en naïades, les voiles du bâtiment devinrent des ailes. Un flash lumineux zébra le ciel et le vaisseau s’éleva dans les airs.

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Carole marchait dans une forêt luxuriante. Des oiseaux voletaient de branche en branche, traînant dans leur sillage de longs panaches aux couleurs d’arc-en-ciel. Elle arriva dans une clairière au centre de laquelle, suspendue entre ciel et terre, une femme vêtue d’un voile diaphane jouait de la harpe. Ses doigts couraient sur les cordes avec dextérité. Elle était aussi munie de deux ailes blanches, pendant de chaque côté de son corps. « Un ange, c’est un ange », songea Carole. La mélodie voluptueuse s’égrenait dans la brise parfumée de mille senteurs. Irrésistiblement captivée par le son de la harpe, Carole marcha vers elle. Elle n’était plus qu’à quelques pas lorsqu’un son synthétique et strident lui écorcha brutalement les tympans, effaçant d’un coup la magie de la scène. Elle n’entendait plus la harpe. La femme disparut subitement tandis que l’affreuse sonorité persistait. Elle se fit alors si prégnante que Carole eut l’impression qu’elle provenait de l’intérieur de son crâne. Elle se frappa la tête dans l’espoir de stopper cette horreur puis elle localisa enfin le son situé plutôt vers la hanche, dans la poche de son sac. En tâtonnant d’une main frénétique, elle entra en contact avec un objet qui lui parut familier. Elle l’extirpa machinalement et, toujours avec des gestes automatiques, elle activa son Samsung. - Carole ! Où es-tu ? Tout d’abord surprise, Carole sursauta, puis un sourire angélique éclaira son visage. Elle avait retrouvé la mélodie rassurante de la harpe. Elle était là, tout près, sa voix merveilleuse coulait dans son oreille comme une source rafraîchissante. - Carole ! C’est Nicolas. - Où es-tu ? . On te cherche partout depuis deux heures. Réponds ! Merde ! - Nicolas… - Nicolas… je… enchantée de vous rencontrer Nicolas… Je… vous salue Nicolas… vous êtes… Mais qui était-il au fond ? N’était-elle pas en train de faire une expérience mystique ? - Carole ? Tu es certaine que ça va ? 109


- Oui, Nicolas ! - Enfin ! Carole ! Que se passe-t-il ? - Vous êtes le phénix de ces lieux, Nicolas. Si votre ramage se rapporte à votre plumage… - Ça suffit ! Dis-moi où tu es Carole ! Le ton péremptoire dégrisa momentanément l’intéressée qui parcourut brièvement la rangée de maisons pouilleuses bordant le trottoir sur lequel elle était assise. Sur sa droite, à l’angle de la rue, elle aperçut une plaque vers laquelle elle se dirigea en titubant. Case matelot articula-t-elle tant bien que mal. - Ne bouge pas ! On arrive ! Carole ? Tu m’entends ? Carole ? Mais Carole avait lâché son téléphone. Un éléphant caparaçonné d’or arrivait au bout de la rue. Il était cornaqué par un prince vêtu d’un long manteau pourpre perlé de pierres scintillantes. Derrière elle, en rangs serrés, marchaient des hommes armés d’arcs et de lances à la pointe étincelante…

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Chapitre 15

Carole se réveilla avec un terrible mal de crâne. Elle ouvrit brièvement les yeux, mais la luminosité était si vive qu’elle les referma aussitôt. - Elle revient à elle ! Carole ? La voix était rassurante. Elle ne lui était pas inconnue. Puis elle se souvint de l’éléphant marchant sur elle. Il allait l’écraser lorsqu’elle avait perdu connaissance. Un cri s’échappa de sa gorge. - Allons Carole, tout va bien. Calme-toi ! Clignant des yeux, elle put les garder suffisamment longtemps ouverts pour reconnaître le visage souriant de Nicolas penché sur le sien. En tournant un peu la tête, elle vit Leticia, Cécily, Mathieu, Salvatore et Norbert assis sur des chaises près de son lit. D’un bon, elle se redressa. - Où suis-je ? - À l’hôpital, répondit Nicolas. Dans l’état où on t’a récupérée cette nuit, on n’a pas pu faire autrement. Carole avait le souffle court. La tête lui tournait. Sa langue pesait une tonne. Sa bouche était si pâteuse qu’elle crut un moment ne pas pouvoir articuler. Sur son palais, un goût amer lui souleva un haut-le-cœur. Une violente colique irradia son ventre. Elle se tourna vers le bord du lit.

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- Vite, la cuvette ! lança Salvatore. Carole eut tout juste le temps se pencher sur le bassin d’inox qu’elle vomissait tripes et boyaux. Un second spasme la submergea, la laissant haletante durant un moment. - Eh ben, ma vieille ! Tu nous as fichu une sacrée frousse ! dit Mathieu en posant une main sur son épaule. - Qu’est ce qui a bien pu se passer, Carole ? questionna Nicolas. Comment se fait-il que tu aies subitement disparu de la discothèque ? Et, enfin, que faisais-tu dans ce quartier mal famé où on t’a retrouvée errante et délirante ? Il fallut un certain temps à Carole pour recouvrer un soupçon de lucidité. Son estomac semblant lui accorder un peu de répit, elle fouilla dans sa mémoire, mais seulement des lambeaux de souvenirs flottaient à la surface embrumée de son esprit. De temps à autre un nuage se déchirait, laissant un instant percer la lumière, mais elle n’arrivait pas à se rappeler la soirée de manière cohérente. Enfin, à force de concentration, les choses se mirent en place suivant un ordre chronologique se déroulant de l’instant où elle avait repéré l’homme qu’elle avait suivi dehors, jusqu’à sa conversation avec Jimmy le rasta. Elle fut tentée de raconter ses déboires en détail, mais elle comprit qu’elle risquerait, au mieux, de ne pas être prise au sérieux, au pire, d’inquiéter ses compagnons. D’autant qu’elle n’avait pas parlé du mystérieux message trouvé dans leur villa. Carole était embarrassée. Elle s’apprêtait à inventer quelque fable improbable lorsque la porte de la chambre s’ouvrit brusquement. Un jeune noir en blouse blanche se présenta : - Messieurs dames, je suis le docteur Dieumadi. Nous avons eu les résultats des tests toxicologiques de madame Defer. Regardant Carole d’un air de reproche, il ajouta : - Vous étiez sous l’emprise d’un puissant hallucinogène, le psilocybe mexicana, l’analyse de sang a aussi révélé des traces de tétrahydrocannabinol, la substance active du cannabis. Avec ça, vous aviez une alcoolémie de deux grammes cinq ! Continuez comme ça et vous ne passerez pas l’année ! Vous êtes fière de 112


vous ? - Mais je… - Oh ! Après tout ! C’est votre affaire. Vous pouvez sortir en tout cas. Veuillez signer à l’accueil avant de partir. Messieurs dames…. Après avoir salué d’un signe de tête, il referma la porte derrière lui. - Tu as été droguée à ton insu ! fit Cécily. - Et l’alcool, on l’a forcée à le boire ? ironisa Salvatore. - Vous aviez tous bu plus que de raison, répondit Leticia. Il faut croire que les compositions locales sont plus fortes qu’on l’imagine. Vous feriez bien désormais de vous en méfier ! Interpellant vivement Norbert, elle ajouta : - C’est aussi valable pour vous, cher monsieur. N’êtes-vous pas censé veiller sur Carole ? On dirait que vous préférez trinquer avec vos nouveaux amis, dit-elle encore en désignant du menton Salvatore et Mathieu qui baissèrent brusquement la tête. Il semblerait que vous ayez failli à votre mission ! Vous avez de la chance que Lucciano soit absent. Il vous aurait certainement mis à la porte ! Contrit, Norbert adopta la même attitude que ses compagnons de boisson. Il piqua du blair et se renfrogna. Enfin, Mathieu se ressaisit : - Et le cannabis, ça se fume non ? - Pas nécessairement, répondit Salvatore. Un petit malin peut très bien s’amuser à concocter une mixture à base de champignons hallucinogènes et de cannabis et en verser dans les verres des clients de la discothèque. On a déjà vu des choses comme ça. - Oui, mais dans quel but ? - Vous ne connaissez pas la drogue du violeur ? poursuivit Salvatore. À ce propos, Carole, as-tu vérifié qu’on n’avait pas abusé de ton corps de rêve ? - Ça va, je te remercie, répondit Carole en blêmissant. - Tu n’es pas drôle, fit Nicolas. Si tu crois que c’est le moment de plaisanter. Des gens mal intentionnés peuvent aussi droguer des 113


touristes dans le but de les détrousser. - Où pour trousser les veuves esseulées, renchérit Salvatore. Personne ne releva la boutade, Mathieu dit : - Es-tu certain qu’on ne t’a rien volé, Carole ? - Non, je ne crois pas. - En tout cas, heureusement qu’ils t’ont laissé ton portable et que, par miracle, tu as eu suffisamment d’esprit pour répondre. On t’a appelé au moins trente fois. - Une chance, si on veut… conclut Carole qui se sentait à peu près bien à présent. Bon, en tout cas, je n’ai pas envie de moisir ici. On rentre à l’hôtel ? À peine formulait-elle sa question qu’on toqua à la porte. Poivron d’Armorique entra en souriant, suivit de ses acolytes portant micros et caméras. - B’jour la compagnie. On vient mettre la convalescente en boîte… annonça PPDA jovial. - Vite ! Foutons le camp ! lâcha Carole en sautant du lit. Non sans avoir dû se fendre d’une déclaration à l’équipe de TV NIGO, Carole et ses amis parvinrent à quitter l’hôpital. Ils espéraient retrouver le calme lorsque le taxi les déposa à l’anse Roquet, mais ils constatèrent rapidement qu’il n’en était rien. Et de loin ! Une demi-douzaine de véhicules de police était stationnée sur le bord de la route longeant la baie. - Qu’est-ce que c’est encore que ce bordel ! fit Mathieu avec humeur. - Je ne sais pas mais cela n’augure rien de bon, répondit Carole en descendant de la voiture. Comme ils rejoignaient leur villa, ils furent interpellés par Bradley Cooper discutant avec des gens que Carole ne connaissait pas. La star quitta le groupe et vint à leur rencontre. - Que se passe-t-il ? demanda Carole. - Comment ? Vous n’êtes pas au courant ?

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- Non. - On ne parle que de ça depuis 8h ce matin, quand ils ont été découverts. - De qui parlez-vous ? - Des gardes du corps évidemment. C’est Dean Kidor en personne qui les a trouvés. - Et alors ? fit Carole impatiente. Qu’est-ce qu’ils ont les gardes du corps ? - Ligotés sur la terrasse, ficelés comme des rôtis prêts à enfourner. - Mais de quels gardes parlez-vous ? - Ceux de Emmanuel Macron, enfin ! Ne faites pas l’ignare. Il a disparu. Vous le savez forcément. Kidnappé visiblement, envolé durant la nuit. Depuis, la police est en effervescence, les journalistes sont partout, interrogent tout le monde. Bon, je vous laisse, je discutais justement avec des gens d’un journal local. Ah ! Quelle histoire ! Carole s’apprêtait à rejoindre Bradley afin d’en apprendre un peu plus lorsqu’elle aperçut la silhouette dégingandée du capitaine Laverge se dirigeant droit sur eux. - Oh ! Merde ! Rentrons ! - Attends donc Carole, allons à la chasse aux infos, lâcha Leticia tout excitée. On est au cœur d’une véritable intrigue ! - Macron kidnappé ! Qui l’eut cru ? fit Salvatore en riant. Carole n’écoutait plus. Battant en retraite vers la villa, elle espérait échapper au policier. Mais le garenne a beau jeu face au flair du chien de chasse. Elle n’avait pas fait dix mètres que Laverge la talonnait : - Madame Defer, je ne pensais pas vous retrouver de si tôt. Je vous souhaite bien le bonjour. Vous me semblez particulièrement pressée. J’espère que je ne vous dérange pas au moins. - Non… je… bonjour. - Dites-moi, les enlèvements semblent monnaie courante dans votre entourage ! - Vous faites allusion à l’autre guignol ? - Monsieur Macron est un homme politique, chère amie, à ce titre, 115


il mérite toute notre considération. - Excusez-moi, mais pour moi il n’est qu’un imposteur. - Ah ! On dirait que vous ne l’aimez pas, comme Lucciano par ailleurs. Deux hommes que vous n’appréciez pas et qui, curieusement, disparaissent. Tous deux ont été enlevés dans leur villa durant la nuit. Vous le savez bien sûr. - Eh bien non, justement, j’ignore comment Macron a été enlevé. - Ses gardes du corps ont été neutralisés et ligotés sur la terrasse. - Je sais… - Tiens, vous vous contredisez, ma chère ! Je croyais que vous ignoriez la façon dont cela s’est passé ! - Je sais cela, c’est tout. - Hum… Vous savez sûrement aussi que les agresseurs se sont introduits dans la villa de Monsieur Macron pendant son absence. Ils l’attendaient derrière la porte. Lorsque les gardes du corps sont entrés, ils ont été assommés. Une fois ceux-ci immobilisés, il n’a pas dû être difficile d’embarquer notre politicien, n’est-ce pas ? - Comment voulez-vous que je le sache ? - C’est une évidence. Ce qui l’est aussi, c’est que cette fois-ci, je suis certain que l’agresseur n’était pas seul, il a bien des hommes de main. Lucciano n’avait pas de gardes du corps. N’importe qui pouvait lui régler son compte sans trop de difficulté, mais pour venir à bout des sbires du politicien, il fallait au moins deux hommes et pas n’importe lesquels… des hommes aguerris au combat. - C’est peut-être une affaire politique, d’espionnage ? suggéra Carole, - Hum… peut-être, mais j’en doute. L’affaire ressemble trop à celle de Lucciano. J’opterais plutôt pour de la… racaille, des gens du milieu, des bas quartiers, vous voyez ? - Non, pas vraiment. - Ah ! Je me suis pourtant laissé dire qu’une ambulance serait venue vous chercher cette nuit à Case matelot. Vous étiez, paraîtil, droguée jusqu’aux yeux ! Vous devez fréquenter des gens pas très recommandables, madame Defer. 116


Carole en eut le souffle coupé. - Co… comment êtes-vous au courant ? - Laverge voit tout, Laverge entend tout, Laverge sait tout, chère amie ! - Enfin, nous rentrons tout juste de l’hôpital et nous n’en avons parlé à personne ! dit Nicolas qui avait rejoint Carole. - Nous sommes sur une île, une petite île, répondit Laverge. J’ai été prévenu immédiatement de la disparition de l'homme politique, par Dean Kidor en personne. Il était 7h30. Dès 9h j’ai cherché à vous joindre, je voulais vous poser quelques questions. Comme vous ne répondiez pas, je suis venu jusqu’ici. Il n’y avait personne, j’ai demandé à votre charmante voisine si elle vous avait vue, laquelle m’a répondu que vous étiez sortis hier soir à l’Arawak, avec vos amis, et que vous n’aviez pas donné signe de vie depuis. Le capitaine s’arrêta un instant, lissant d’un doigt sa moustache : - J’aurais pu me contenter de ça et attendre, mais Laverge est toujours sur le qui-vive. J’ai subodoré une aiguille sous la roche. J’ai donc contacté le patron de l’établissement en question. Il se trouve qu’il se souvenait très bien d’une bande d’excités ayant perdu l’un des leurs et semant la zizanie parmi la clientèle pour le retrouver. - Nous étions très inquiets, approuva Nicolas, nous avons effectivement interrogé les serveuses, certains clients et les gardiens, à l’entrée, qui nous ont appris que Carole était sortie. Enfin, après avoir essayé de l’appeler un nombre de fois incalculable, nous sommes entrés en contact avec elle. - Vous l’avez donc rejointe dans ce quartier mal famé ou vous l’avez trouvée délirante et à moitié inconsciente, poursuivit Laverge. - Oui. Nous ne savions que faire. Le patron de l’Arawak, un homme charmant, nous avait laissé son numéro de portable, avec comme consigne de l’appeler si besoin. C’est ce que nous avons fait. - Et il vous a envoyé une ambulance, conclut le capitaine. Il me 117


l’a dit. De là, j’ai appelé l’hôpital et on m’a expliqué le triste état dans lequel se trouvait madame Defer lors de son admission. Il paraît que vous hurliez après un éléphant qui menaçait de vous écraser ! Jaugeant Carole avec un œil réprobateur, Laverge asséna : - J’avais remarqué que vos amis avaient une certaine aisance pour lever le coude et vos 2,5 grammes d’alcool dans le sang ne m’ont guère surpris. En revanche, j’ignorais que vous consommiez des stupéfiants ! - Mais je ne… j’ai été droguée à mon insu… - Ta ta ta ! Et moi j’ai vu la Sainte Vierge en string ! Ne me prenez pas pour moins bête que j’en ai l’air ! On n’apprend pas à un vieux linge à faire la grimace ! Enfin ! C’est votre santé, après tout ! Et cela ne m’intéresse pas. En revanche, je trouve étrange que vous traîniez dans un quartier où pas un blanc n’oserait mettre les pieds… un endroit où l’on trouve facilement de la drogue… à condition de connaître les bonnes personnes. Comme vous étiez vous-même sous l’emprise de stupéfiants, je me demande si vous ne connaissez pas ce genre de personnes. Vous suivez mon raisonnement ? - Carole a été droguée sans le savoir, à l’Arawak certainement, affirma Nicolas. Quelqu’un aura mis un produit quelconque dans son verre sans doute. Après, elle a perdu la tête. Elle a peut-être été entraînée malgré elle vers Case matelot. - Dans quel but ? - Pour la détrousser, l’agresser, que sais-je ? fit Nicolas non sans exaspération. - Hum… Selon toute évidence, notre amie n’a pas été agressée. L’avez-vous été, madame Defer ? Vous a-t-on volé quelque chose ? - Je ne crois pas. - Alors ? questionna Laverge en fixant Nicolas avec insistance, comment expliquez-vous cela ? - Je ne sais pas, les voyous ont peut-être été dérangés, peut-être ont-ils été appelés ailleurs. Ils ont alors abandonné leur future 118


victime là où elle était. - Possible oui, dit le capitaine sans conviction, je vais explorer cette piste. En tout cas, madame Defer, vous avez disparu entre 2h et 4h30 du matin. Selon les gardes du corps du politique, ils auraient été agressés vers 3h. Quelqu’un peut-il prouver ce que vous faisiez à cette heure ? - Oui. Jimmy ! - Laverge et Nicolas levèrent en même temps les sourcils - Qui est ce Jimmy ? demanda le capitaine en devançant la question de Nicolas. - Craignant d’en avoir trop dit, Carole se fit évasive. - Ca me revient subitement. Avec les effets de l’alcool, de la drogue, je ne m’en souvenais plus. J’ai rencontré un certain Jimmy qui m’a fait boire et avec lequel j’ai longuement conversé. - À quelle heure ? Combien de temps ? De quoi avez-vous parlé ? mitrailla le capitaine. - Je… ne sais pas. Je suis incapable de vous en dire plus. Je me rappelle d’un black, un rasta et qu’il s’appelle Jimmy. - Vague, très vague ! N’est-ce pas un peu léger comme alibi ? Ou tout simplement un autre de vos délires ? demanda Laverge suspicieux. N’oubliez pas qu’à l’hôpital vous étiez sujet à une attaque d’éléphant ! Vous avez aussi parlé d’un bateau volant, je crois, et d’une harpiste tout aussi aérienne. Avouez que la crédibilité de vos souvenirs laisse à désirer ! Alors Carole décrivit au mieux le rasta dont, elle dut bien se l’avouer, elle n’avait qu’un vague souvenir. - Je vais chercher cet individu, dit Laverge sans afficher un grand enthousiasme. Il s’apprêtait à dire autre chose quand la sonnerie de son portable l’interrompit. - Allô ! Capitaine Laverge, oui ! Non ! Pas Lavergne, Laverge. Je déteste qu’on écorche mon nom ! Oui, pour vous servir, madame ! Il écouta brièvement son interlocutrice et raccrocha après un bref remerciement. - L’institut médico-légal. Le corps à moitié bouffé par les poissons n’est pas celui de Lucciano. 119


- C’est une bonne nouvelle, non ? interrogea Nicolas. - Hum… - Et qui était ce malheureux ? demanda Carole par curiosité. - C’est sans intérêt, du moins pour ce qui concerne notre affaire. Il s’agit d’un homme connu des services de police locaux. Un caïd du milieu, un dealer de coke. C’est certainement un règlement de compte. - On dirait que vous auriez préféré qu’il s’agisse de Lucciano ! releva Nicolas. - S’il avait été bien rangé, au frais, dans un tiroir de l’institut médico-légal, il n’en aurait plus bougé. L’un des disparus était au moins localisé. Restait à trouver le second et le meurtrier. Maintenant, allez savoir où est ce foutu producteur ? Quant à notre politicien… il va falloir marcher sur des bœufs. Bien qu’il se soit reconverti dans le cinéma, il a des amis influents, aux plus hauts sommets de l’état. L’affaire devient sérieuse, très sérieuse ! Le capitaine arborait une mine préoccupée. Carole en profita pour s’éclipser. - Bon, si vous n’avez plus besoin de nous, nous allons prendre congé, capitaine. Au revoir. - Hum… Et ne vous avisez pas de prendre la tangente, j’aurais certainement besoin de vous prochainement. Etonnée de la facilité avec laquelle ils s’étaient débarrassés de l’enquêteur, Carole entraîna Nicolas vers la villa. Le capitaine Laverge suivit le couple d’un œil évasif. Un pli soucieux barrait son large front. Cette affaire prenait une tournure déplaisante. Il savait d’expérience que désormais l’enquête allait être l’objet de tous les regards. Il lui fallait au plus vite trouver le coupable. Il en était là de ses spéculations lorsque son portable sonna à nouveau.

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Chapitre 16

- Qu’en pensez-vous ? interrogea Dean Kidor. - C’est… surprenant, en effet, répondit Carole. - Avouez que, dans la pénombre, on s’y tromperait. - Tout à fait… mais, vous croyez que… - J’en suis sûr. Votre nouveau partenaire fait illusion. - Venez ! Je vais vous le présenter. Carole suivit le réalisateur avec inquiétude. De là où elle se tenait, à une vingtaine de mètres de l'homme désigné par Dean Kidor, celui-ci ressemblait, sinon à un singe, à un être velu et courbé tenant plus de l’animal que de l’être humain. Le réalisateur avait précisé que la personne en question était sensée remplacer le bonobo pour les scènes sentimentales. Ce n’était pas de cette manière que Carole avait envisagé les choses. Elle aurait souhaité être doublée, elle, pour le tournage des scènes sentimentales avec le bonobo. En aucun cas, elle n’avait projeté que le singe pût être remplacé par cet homme qui, il fallait le reconnaître, n’avait rien d’un être humain. - Carole, je vous présente Mario Sanchez, célèbre dans la péninsule ibérique, au Portugal, mais aussi au Brésil et dans quelques pays du continent sud-américain. Il est surtout connu sous le nom de « l'homme à barbe » … Mario, voici Carole, la grande actrice dont je vous ai parlé.

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L'homme tendit une patte velue en direction de Carole. Celle-ci ne vit guère de différence entre la main de son nouveau partenaire et celle de Paul. Elle la serra néanmoins poliment, remarquant tout de même avec soulagement que, question dentition, l'homme à barbe était moins bien garni que son rival chimpanzé. De fait, Mario Sanchez n’était pas dans la fleur de l’âge, ce qui expliquait le dos voûté, la démarche simiesque et la mâchoire aussi lisse que celle d’une poule de basse-cour. « En voici un qui ne risque pas de me mordre ! » songea Carole pour le coup rassurée. Bien qu’elle ne se réjouît pas à l’idée d’avoir à enlacer la créature velue lui souriant de sa bouche édentée, elle ne put s’empêcher d’éprouver une certaine admiration pour la barbe impressionnante lui mangeant la moitié du visage et descendant jusqu’au milieu de la poitrine. - Mario n’est pas un novice dans le cinéma, précisa Dean Kidor. Il a joué dans « La Guerre du feu » de Jean-Jacques Annaud. Il était aussi présent sur le tournage de « 2001, l'Odyssée de l’espace » de Stanley Kubrick et, naturellement, dans « La Planète des singes » de Franklin J. Schaffner. Bref ! Des références cinématographiques ! Vous allez vous entendre. Bien ! Ne perdons pas de temps ! Allez vous préparer ! Nous commençons à 15h. Comme l’acteur se dirigeait vers les chalets servant de loges, Carole interrogea Dean Kidor. - Mais, dites-moi… cette… pilosité… c’est naturel ? - Oui… si on veut. Il y a quelques années Mario Sanchez était un homme ordinaire, comme vous et moi. Il vaquait à ses occupations quotidiennes, bien loin d’imaginer que sa vie allait changer brusquement. Il travaillait chez Clean propre, une société de nettoyage à Nantes. Il a deux enfants, Juan et Carlos. Bref, il menait une existence normale jusqu’à ce qu’il contracte malencontreusement le pilus expandere, une maladie rare, se traduisant par un développement de la pilosité incontrôlable, accompagnée d’un vieillissement prématuré. - Ce n’est pas contagieux au moins ? s’alarma Carole. - Non. Rassurez-vous. Il s’agit d’une maladie génétique qui par 122


ailleurs n’est pas mortelle. - Ah ! fit Carole peu convaincue. - Comme je vous l’ai dit, la vie de Mario a changé après cela. Plutôt que de divorcer, pour épouser un homme glabre et plus jeune, comme l’eût fait toute femme sensée, son épouse s’accrocha comme un pou aux poils de son compagnon qu’elle exposa dans des foires. Il séjourna tout un été au zoo de Vincennes à Paris et aussi à Madrid et à Lisbonne où il fit un tabac ! Le cirque Zavata le loua pour des spectacles et il se fit cette réputation d'homme à barbe indétrônable dont il jouit aujourd’hui. - Ce n’est pas banal, commenta Carole. - N’est-ce pas ? Quel parcours ! Et tout ça, grâce à l'épouse du vilain qui a su tirer profit de ce qui, pour certains, aurait été considéré comme un handicap. Par amour, elle a propulsé son mari au-devant de la scène. Grâce à elle, il fait la une de revues aussi célèbres que trente millions d’amis ou Le monde animalier ! Bon ! Avec tout ça, le temps presse ! À tout à l’heure devant la caméra, my friend. Le réalisateur planta là une Carole ahurie. Lentement, elle se dirigea vers sa loge, se demandant laquelle, entre le gorille et son nouveau partenaire, elle avait envie de serrer dans ses bras. Les prochaines scènes promettaient d’être difficiles. En fin d’après-midi Dean Kidor libéra une Carole fatiguée mais rassurée. Une partie des scènes qu’elle redoutait étaient désormais bouclées. Pour oublier le surprenant physique de son partenaire, elle avait très fortement pensé à Nicolas. Elle avait eu recours à cette technique déjà avec Paul et celle-ci lui avait été d’un grand secours. Enfin, les séquences où elle devait enlacer Mario avaient été tournées dans la pénombre lui permettant ainsi de garder une distance raisonnable. Finalement, elle s’en était plutôt bien sortie. Lorsqu’elle rentra à l’Anse Roquet, la villa était vide. Elle en fut

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surprise et mit quelques instants avant de réaliser qu’elle avait laissé son portable sur le mode silencieux. Sur sa messagerie, Nicolas la prévenait qu’ils étaient allés faire du jet-ski à l’Anse Marcel et qu’ils iraient dîner ensuite à Marigot. Carole envoya un SMS en réponse, exprimant un après-midi pénible. Elle était lasse et préférait se reposer. Elle avait grignoté avec les acteurs à la fin du tournage et n’avait pas vraiment faim. Surtout, elle éprouvait le besoin d’être seule. Il lui fallait mettre de l’ordre dans ses idées. Depuis qu’ils étaient arrivés à Saint-Martin, rien ne se déroulait comme prévu. Tout d’abord, il y avait eu cette équipe de télévision qui les importunait même depuis leur départ de Paris. Il y avait eu ensuite les non-dits de Lucciano et ce choix ubuesque d’un gorille dans le scénario que le réalisateur s’était bien gardé de lui annoncer. Celui-ci avait disparu dans des circonstances inquiétantes et cette disparition était bien le fait d’un ou plusieurs malfaiteurs. Carole n’en doutait plus. Si le billet qu’elle avait trouvé dans leur villa avait pu, dans un premier temps, passer pour l’œuvre d’un mauvais plaisantin, l’enlèvement de Macron ne faisait que renforcer sa crédibilité. Carole relut encore les quelques lignes qu’elle connaissait pourtant par cœur. La réalité dépasse parfois la fiction et si vous connaissez ce scénario, vous n’aurez aucun mal à imaginer la suite : … Au cœur de cette intrigue sentimentale, un autre acteur va entrer en scène, la dernière nuit justement. Un psychopathe, ivre lui aussi, Nick Tamer, va accoster clandestinement sur une barque de fortune. Il est armé jusqu’aux dents et s’est juré de débarrasser le monde des cloportes capitalistes. Après avoir rendu inutilisable le bateau des invités, il commence à les éliminer, les uns après les autres, froidement. C’est un massacre…

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Voici ce qui vous attend. Lucciano n’était que le premier… Le billet lui était-il destiné ou avait-il été déposé dans leur pavillon par hasard ? Quelles étaient les motivations de l’auteur de ce texte et qui était-il ? L’image de l’homme qu’elle avait suivi jusque dans les bas-fonds de Philipsburg lui traversa l’esprit. Cet individu avait-il un rapport quelconque avec cette histoire ? Quelque chose laissait penser à Carole qu’il n’y était pas étranger, mais comment le prouver ? Il fallait retourner à l’Anse matelot et questionner cet homme sans tarder. Bien sûr, elle pourrait aussi remettre le billet au capitaine Laverge, mais celui-ci aurait vite fait de l’accuser d’en être elle-même l’auteure, de chercher ainsi à détourner l’attention ou quelque autre ineptie du genre. Celui-là, ce n’était pas un cadeau ! Ce Laverge était un véritable pot de colle, et ce n’était rien de le dire ! D’une fatuité éhontée, il avait réponse à tout et il était en plus d’une mauvaise foi incroyable. « Il semble me considérer comme un suspect de choix dans son enquête, cet imbécile ! » lâcha Carole à voix haute. Mais que venait-il faire là celui-là ? Par ailleurs, Carole se demandait bien par quel miracle le capitaine, soi-disant en vacances, avait pu s’imposer sur une affaire dans laquelle il n’aurait pas dû intervenir. Cette histoire se déroulant à Saint-Martin concernait les autorités locales. La victime étant américaine et célèbre, Carole aurait compris que des policiers de même nationalité interviennent, pourquoi pas ? Mais qu’un petit flic, de la Creuse qui plus est, ne brillant pas par son intelligence, se retrouvât du jour au lendemain sur le coup n’avait aucun sens. Qui était donc ce Laverge ? Carole n’avait pas les réponses aux nombreuses questions qu’elle se posait. Néanmoins, elle n’avait pas l’intention de laisser ce flic de bas étage l’ennuyer plus longtemps. Il lui fallait agir. Toute à ses réflexions, elle s’était assise sur le canapé de cuir blanc. En levant les yeux devant elle, elle remarqua l’écran éteint du

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téléviseur. Carole réalisa qu’ils ne l’avaient pas allumé une seule fois depuis qu’ils étaient installés à l’Anse Roquet. Elle se demanda quels imbéciles s’enfermaient pour regarder des bêtises quand la mer, le soleil et les délices de l’île vous appelaient à l’extérieur. Pourtant, du fait que la maison fût vide, le silence lui parut pesant tout d’un coup. Machinalement, Carole se leva et alluma le poste. La télécommande à la main, elle zappa quelques secondes avant de tomber sur une chaîne d’informations. Carole n’avait pas levé les yeux sur l’écran que le nom de Macron avait été prononcé deux fois. Un présentateur résumait les circonstances de l’enlèvement et de celui de Lucciano quelques jours plus tôt. Les propos du journaliste furent interrompus par une page publicitaire, mais cela avait suffi à éveiller la curiosité de Carole. Elle se dirigea vers l’ordinateur qu’elle mit en route pour consulter les titres de la presse en ligne. Naturellement, l’île de Saint-Martin était à la une. Carole survola quelques chroniques sans rien apprendre de nouveau. Elle fut étonnée cependant de voir cité le nom de Laverge à plusieurs reprises. Le capitaine était-il célèbre ? Intriguée, elle tapa le nom de l’enquêteur dans Google. Le moteur de recherche trouva instantanément plusieurs articles de presse, entre autres, parlant d’une ancienne affaire, Thanato thérapie, sur laquelle avait officié le policier. Il s’agissait d’une série de meurtres, dans un centre de balnéothérapie breton, dont s’était occupé le capitaine alors qu’il faisait partie de la police criminelle de Vannes. Sans approfondir, Carole comprit qu’au cours de cette enquête, Laverge s’était illustré par un manque de professionnalisme évident qui lui avait valu une mutation dans un commissariat de campagne à Trifouillisles-Oies, une commune de la Creuse comprenant plus de vaches que d’habitants. Hochant pensivement la tête, Carole coupa la connexion. Ce qu’elle venait de lire ne faisait que conforter son opinion sur le capitaine Laverge qu’elle considérait comme incompétent. En revanche, cela n’expliquait toujours pas de quelle façon un flic 126


blâmé et muté au fin fond de la brousse avait pu se voir confier une enquête à Saint-Marin. Et qu’il ne fut pas destitué alors que l’affaire prenait une tournure politique, était tout bonnement inconcevable ! Renonçant à se torturer plus longuement les méninges, elle consulta l’heure sur son portable. Il était 19h. La fatigue l’empêchait de réfléchir. Elle se déshabilla et fila sous la douche. Elle se passa du Tahiti douche sur tout le corps, faisant mousser la crème avant de se rincer longuement sous les jets tièdes. C’était délicieux. Une fois séchée, elle sourit à son reflet dans le miroir. Quand elle quitta la salle de bains, elle était revigorée. L’idée de rejoindre les autres l’effleura brièvement, mais elle fut chassée par la silhouette du capitaine Laverge qui tel un oiseau de mauvais augure planait au-dessus de sa tranquillité. Elle ne pouvait se prélasser avec insouciance alors que le rapace attendait le moment propice pour fondre sur sa proie. Elle n’avait pas le temps de s’amuser. Carole supposait que ce foutu capitaine bénéficiait des plus hautes protections pour être encore dans la police après ses exploits dans l’affaire Thanato thérapie. D’ici à ce qu’il vînt l’embarquer, sinon pour une arrestation définitive, faute de preuves, tout au moins pour une garde à vue guère plus attrayante, il n’y avait qu’un pas. Carole n’avait nullement envie de goûter à ce genre de réjouissances. Si elle voulait s’éviter quelques soucis supplémentaires, elle avait tout intérêt à réagir. Rapidement. Elle sortit. Elle appela un taxi qu’elle attendit quelques minutes sur le parking devant la villa. En montant à bord, Carole se sentait oppressée. Elle ne savait pas vers quoi elle se dirigeait, mais elle devinait qu’elle vivrait prochainement des heures dangereuses. Une onde de peur se diffusa dans son ventre. Carole referma la porte du taxi qu’elle regarda s’éloigner comme

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le dernier bateau en partance pour la terre ferme. Elle enfila ensuite les premières rues de Case matelot avec l’impression de s’enfoncer peu à peu dans des sables mouvants. Elle éprouva quelques difficultés à se repérer dans ce dédale de ruelles enchevêtrées, encombrées de détritus et encore animées à cette heure. Les gens qu’elle croisait, pour la plupart, l’ignoraient totalement. Cependant, elle rencontra quelques regards curieux et lut même au fond de certains yeux, de la détresse, du dégoût, voire une évidente animosité. Lorsqu’elle tomba nez à nez avec une bande de jeunes rastas visiblement défoncés, elle s’écarta brusquement. Elle perçut quelques bribes de phrases en Créole, des rires moqueurs et n’eut pas besoin de se retourner pour comprendre que les jeunes s’étaient arrêtés, l’observant et commentant sa présence improbable en ce territoire qu’ils devaient considérer comme conquis. Carole craignit un instant qu’ils ne la rattrapent pour lui chercher des noises, mais la bande devait avoir mieux à faire. Elle se retrouva seule à nouveau, remontant un flot de passants hagards et vêtus pauvrement. Sur les trottoirs, des brasiers couvant dans des fûts en acier éclairaient la nuit. Des vendeurs de rues y faisaient cuire des brochettes. Le quartier était enveloppé d’odeurs de friture, de viande grillée et d’un patchwork d’effluves moins agréables. Carole marchait depuis un moment. Elle commençait à se demander si elle n’était pas déjà passée près d’une enfilade de baraques de taules ondulées devant lesquelles jouaient des enfants en haillon. Elle avait la fâcheuse impression de tourner en rond et redoutait de se perdre. Elle se sentait seule aussi. Elle aurait apprécié la présence de Jimmy, le rasta rencontré la veille. Il aurait pu lui servir de guide et sans doute aussi de rempart contre les éventuelles mauvaises rencontres. À force de traîner comme elle faisait, elle allait forcément finir par se faire repérer de personnages dotés d’intentions douteuses. Carole commençait à désespérer lorsqu’elle aperçut un amas de planches et de taules effondrées à l’angle d’une rue. Sans savoir vraiment pourquoi, elle se rappela ce carrefour déliquescent qui 128


pourtant ne différait guère de ceux qu’elle avait traversés jusquelà. Toutefois, elle s’engagea dans une impasse qu’elle reconnut instantanément. Parcourant une centaine de mètres, elle fut bientôt devant l’hôtel où l’avait conduit son inconnu la nuit précédente. L’endroit paraissait aussi désert que la veille. Le hall était toujours plongé dans une obscurité totale, mais cette fois-ci, Carole s’était munie d’une lampe torche. Balayant le sas sans portes de son faisceau lumineux, elle s’arrêta quelques instants sur les boîtes aux lettres défoncées. Si elle avait espéré lire un nom, trouver là une quelconque information sur son mystérieux inconnu, elle en fut pour ses frais. Elle dirigea le cône lumineux sur les premières marches de l’escalier dans lequel elle s’engagea non sans inquiétude. Sur le premier palier, elle fit une pause. En observant rapidement les lieux, elle comprit que celui-ci était exigu et qu’elle ne comprenait que deux portes. Aux bruits de pas entendus la nuit précédente, elle lui semblait que l’inconnu s’était arrêté là. Il n’avait pas pu monter plus haut, car le martèlement des chaussures sur les marches avait été bref. Carole éteignit sa torche. Elle repéra immédiatement un rai de lumière au bas de la porte du premier appartement. L’autre n’était pas éclairé et probablement vide. Elle se rapprocha donc de celui d’où provenait le faible éclairage et colla une oreille contre le bois vermoulu du vantail. Un fond musical était entrecoupé de bruits de voix plus ou moins audibles. Carole eut beau essayer de suivre la conversation, c’était impossible. Une certitude cependant s’imposa à elle. Il y avait plusieurs personnes dans l’appartement, de sexe masculin. Pour le reste, elle était incapable d’avancer la moindre supposition. Forte de cette détermination, Carole s’éloigna de quelques pas, descendant deux marches en gardant les yeux rivés sur le trait lumineux glissant sous la porte. Au cas où quelqu’un s’en approcherait, elle serait certainement alertée par l’ombre des pieds modifiant l’éclairage. S’armant de patience, elle dirigea toute son attention sur l’interstice au bas du vantail pourri. Elle n’eut pas le loisir d’attendre longtemps. 129


Elle aurait mieux fait de surveiller ses arrières, à coup sûr, car celui qu’elle reçut brutalement sur la tête l’envoya illico dans les choux. Elle ressentit une vive douleur derrière le crâne. Des étoiles papillotèrent devant ses yeux et elle sentit ses jambes flageoler sous son poids. Elle glissa dans un gouffre sans fond. Un univers sombre et froid.

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Chapitre 17

Le capitaine Laverge fulminait. À 6h ce matin là, le commissariat de Marigot l’avait appelé pour lui signaler une nouvelle disparation. L’enquêteur avait mis un moment avant de comprendre clairement les explications de son collègue antillais. Il lui fallait toujours un peu de temps pour émerger après une nuit de sommeil et il avait fait répéter son interlocuteur. Croyant rêver en entendant plusieurs fois le nom de Carole Defer, il avait enfin saisi que le personnage en question était bien celui dont le compagnon avait signalé la disparation tard la veille dans la soirée. Cette nouvelle avait été comme un électrochoc et il n’avait pas fallu plus de quelques minutes à Laverge pour sauter du lit, avaler un café et filer à l’Anse Roquet. Pour satisfaire sa curiosité, il s’était rendu sur le champ à la villa des Français encore endormis. À son grand regret, les propos de Nicolas Megève ne l’avaient guère éclairé. Carole Defer n’ayant pas partagé le dîner en ville avec ses amis, ces derniers ne s’étaient aperçus de son absence que très tard en rentrant. Patients, pensant que Carole avait finalement décidé de prendre l’air, ils avaient attendu longtemps avant d’appeler la police. Nicolas Megève était très inquiet. Carole ne répondait pas aux nombreux messages qu’il laissait depuis toutes les demi-heures

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sur son portable. Cela ne lui ressemblait pas et il ne pouvait s’empêcher de songer à la soirée en discothèque, où ses appels téléphoniques étaient restés sans réponse longtemps avant que Carole ne décroche enfin. L’évocation de son séjour dans le quartier de l’Anse matelot interpella l’enquêteur qui se dit qu’il lui faudrait creuser de ce côté au plus vite. Il s’était promis de le faire de toute façon, mais n’en avait pas eu le temps. Avant de quitter l’Anse Roquet, Laverge fit le tour des villas pour vérifier si par hasard l’un ou l’autre des acteurs aurait quelque information à lui fournir. Cela ne l’avança guère dans son enquête et lui fit perdre un temps précieux. Il se rendit ensuite au commissariat pour régler quelques formalités avant de prendre des nouvelles de sa femme devant atterrir deux jours plus tard à SaintMartin. Son hospitalisation en Guadeloupe arrivait à terme et Laverge appréhendait ce retour. Il voyait déjà Simone, équipée de béquilles et ne pouvant se déplacer, le sollicitant pour le moindre geste, nécessitant un accompagnement au quotidien pour plusieurs semaines. Cette perspective finit d’assombrir l’humeur du capitaine que les dernières nouvelles avaient déjà pas mal altérée. La disparition de son principal suspect n’arrangeait pas ses affaires. Il savait son enquête hyper sensible et il était bien conscient de sauter en cas d’échec. Il n’était pas convaincu de la culpabilité de Carole Defer, mais avec un peu de savoir-faire, il aurait trouvé le moyen de la faire inculper. Pourquoi chercher un meurtrier à Tataouine-les-ombrelles quand on en avait une sous la main ? « Ne cherche pas le Bon Dieu en dehors, c’est au plus près que tu le trouveras, au fond de ton cœur, » lui disait sa chère maman prématurément disparue. S’il n’avait pas franchement hérité de la foi de sa mère, Laverge n’en avait pas moins retenu la consigne. Dans une enquête, il allait droit au but, évitant les élargissements risquant de l’embrouiller, il resserrait au contraire son étreinte vers un suspect… retenu selon des critères basés sur le libre arbitre. Il choisissait tout de même quelqu’un dont la culpabilité était crédible, se moquant bien en revanche que celle-ci fût avérée ou non. 132


Une enquête devait impérativement se solder par une arrestation. Que l’interpellée fût ou non l’assassin était sans importance et cela ne regardait qu'elle. Laverge, pour sa part, ne souffrait d’aucun état d’âme. Il était toujours satisfait. Le principal n’étaitil pas de faire du chiffre en rassurant la population par des mesures concrètes et symboliques ? Cette fois-ci, l’objet de son dévolu lui échappait. Il se trouvait en effet face à trois possibilités. La première était que sa suspecte était bien coupable et qu’elle s’était enfuie, ce qui était ennuyeux, car le capitaine avait naturellement vérifié que Carole Defer n’avait pas pris l’avion dans les heures précédentes. Il avait même visionné les images prises par les caméras de surveillance de la salle d’embarquement, pour le cas où la suspecte aurait voyagé avec de faux papiers. Laverge avait la certitude que Carole Defer n’avait pas quitté l’île par les airs. Cela ne prouvait pas qu’elle fût encore là malheureusement. On pouvait s’embarquer discrètement sur un voilier sans se faire remarquer et la destination de la fuyarde était alors bien difficile à déterminer. Il pourrait se passer des semaines, voire des mois avant que le nom de Carole Defer n’apparaisse à nouveau ! Laverge avait passé tout l’après-midi à interroger les plaisanciers et autres skippers de la marina, étayant ses questions d’une photo de la suspecte, sans obtenir le moindre renseignement. Personne n’avait vu Carole Defer. Il se pouvait aussi que la suspecte ne fût pas coupable mais qu’elle ait pris peur. Elle s’était peut-être enfuie, gouvernée par un excès de panique, auquel cas Laverge saurait utiliser cette faiblesse pour en faire une preuve de culpabilité. À condition de la retrouver, et là, il était confronté aux mêmes inconvénients que dans la première hypothèse. La troisième possibilité était celle que le capitaine redoutait le plus. Carole Defer était innocente et s’était bel et bien faite enlever à son tour. Mais alors par qui ? C’était là tout le problème, car Laverge n’avait pas l’ombre d’une piste. Il ne comprenait rien 133


à cette affaire et ne nourrissait que très peu d’espoirs de la résoudre. Le temps était compté. Dans tous les cas, à moins d’un miracle, il lui serait impossible de boucler son enquête pour le lendemain, dernier ultimatum accordé par son ministre d’oncle. Avec ça il était attendu en fin d’aprèsmidi pour une conférence de presse, à son hôtel. Il avait en effet cédé à la pression des journalistes, qui depuis l’enlèvement de Macron n’avaient eu de cesse de le harceler. Le moment venu, face aux caméras, le capitaine n’en menait pas large. Il n’avait pas même un os à donner à ronger aux chiens enragés qui l’encerclaient. Il prit sur lui cependant et tint un discours convaincant : - Mesdames et messieurs, les besoins de l’enquête ne me permettent pas de divulguer certaines informations. Sachez toutefois que je suis sur une piste sérieuse et que cette série d’enlèvements touche à sa fin. - Les victimes sont-elles encore en vie ? interrogea un journaliste. - Rien ne prouve qu’elles ne le sont pas, fit Laverge laconique. - Une rançon a-t-elle été réclamée ? demanda un autre reporter. - Vous rigolez ? Vous n’êtes pas sans savoir que Monsieur Macron fait partie des victimes. Croyez-vous qu’il y ait une seule personne au monde désireuse de payer pour le récupérer ? Allons, un peu de sérieux ! L’argent n’est pas la motivation des ravisseurs, c’est une évidence ! - Ils sont donc plusieurs ? Qu’est-ce qui les motive ? - Je ne peux répondre… ces informations sont confidentielles, mais je vais m’adresser en direct aux kidnappeurs. Laverge s’éclaircit la voix avant de poursuivre sur un ton solennel : - Qui que vous soyez, fou solitaire ou groupe organisé, vous n’avez pas de chance, car Laverge est sur le coup ! Je vais démêler les chevaux de cette affaire, soyez-en sûr. C’est une question d’heures. - Merci inspecteur Laberge… vous… 134


- Laverge, capitaine Laverge. Je déteste que l’on déforme mon nom. À présent, laissez-moi, l’enquête m’appelle. Mesdames et Messieurs… Le capitaine se leva et quitta le salon dans lequel se déroulait la conférence de presse. Les flashes crépitèrent lorsqu’il se dirigea vers les ascenseurs sans se retourner. Quand les reporters eurent déserté la place, Laverge redescendit discrètement. Il prit le temps de vérifier qu’il n’y avait plus le moindre objectif en vue et se faufila à l’extérieur de l’hôtel. Il avait pris soin d’appeler un taxi dans lequel il s’engouffra précipitamment. Il se fit conduire au cœur du quartier de Case matelot où il flâna un moment afin d’en éprouver l’atmosphère. Préciser qu’elle lui parut détestable est peu dire. Après avoir parcouru quelques rues, Laverge n’avait qu’une seule envie. S’en aller au plus vite. Il avait toutefois une enquête à mener et se résigna. Il n’avait pourtant aucune idée de la façon dont il allait procéder. Il avait peu d’éléments sur ce fameux Jimmy décrit de façon tout à fait sommaire par Carole Defer. Il se demandait bien où trouver son client, d’autant que les noirs coiffés de dreadlocks foisonnaient dans le secteur. Le prénom de Jimmy étant courant, ses chances de le retrouver étaient minces. - Mon vieux Paulo, autant chercher une anguille dans une meule de foin, dit-il pour lui-même. Plus il s’enfonçait dans les ruelles tortueuses et très fréquentées en ce début de soirée, plus il se sentait oppressé. Il était le seul blanc dans le quartier et il réalisa qu’il lui serait plus facile de chercher Carole Defer que Jimmy. Le première n’étant certainement pas passée inaperçue si ses pas l’avaient conduite jusqu’ici. Au bout de la rue qu’il enfilait sans but précis, il remarqua une enseigne lumineuse qui retint son attention. Et pour cause, elle était la seule qu’il voyait depuis une demi-heure qu’il errait dans le secteur. Par curiosité, il s’en approcha et comprit immédiatement qu’il

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s’agissait d’un débit de boisson. Le capitaine réalisa alors qu’il avait soif. La chaleur, la poussière de ces rues pas toujours goudronnées, la nuit tombant qui l’oppressait, tout l’incitait à faire une pause. Une bonne bière fraîche, voilà ce dont il avait besoin. Et puis que pouvait-il espérer de mieux qu’un bar pour poser des questions sur les gens qu’il recherchait ? Laverge enjamba des caisses vides encombrant le trottoir devant l’estaminet et se faufila par une porte branlante et entrouverte. L’intérieur de l’établissement était mal éclairé par des ampoules nues et de faible ampérage, suspendues aux cloisons de planches. Le bar occupait toute une partie de la salle dans laquelle il fit quelques pas. Plusieurs jeunes femmes, noires et à moitié dénudées, se balançaient lascivement sur des tabourets. Quelques-unes étaient en compagnie d’hommes avec lesquelles elles flirtaient ostensiblement. Ils se retournèrent pour le détailler des pieds à la tête. Les hommes affichant un air hostile, les femmes une curiosité intéressée. De part et d’autre de l’allée centrale dans laquelle le capitaine s’était arrêté, des planches posées sur des tréteaux, des fûts de bière vides, encombrées de bouteilles et de verres, étaient occupées par des hommes assis sur des chaises dépareillées où des caisses de bois. Ils jouaient aux cartes ou aux dominos avec force vocifération, fumant et tapant du poing sur les tables. Ils mirent un moment avant de remarquer le nouvel arrivant, après quoi un silence pesant s’installa parmi les joueurs. Ils levèrent des yeux vitreux vers le capitaine, arborant des visages renfrognés ou contrariés. Laverge se sentit subitement terriblement seul. Il s’apprêtait à faire demi-tour lorsqu’une des femmes assises au comptoir se leva et se dirigea vers lui : - Bonjour beau gosse ! Tu viens che’cher l’amour ? Comme elle entraînait le capitaine vers le bar, les têtes plongèrent à nouveau vers les brelans et les carrés abandonnés momentanément. Les rires et les cris repartirent et la présence du capitaine fut oubliée. Rassuré, celui-ci s’installa sur un tabouret 136


aux pieds chromés du plus mauvais goût. La fille, une métisse au nez épaté et aux lèvres charnues qui ne devait guère avoir plus de vingt ans, vint s’asseoir à côté de lui. - Tu me payes à boir’ beau gosse ? Détaillant un peu plus son interlocutrice, le capitaine ne répondit pas immédiatement. Il se perdit un long moment dans le décolleté vertigineux, ses yeux glissèrent sur les bras nus de la jeune femme. Il s’attarda sur la peau dorée de son abdomen que son haut ne recouvrait pas le moins du monde puis son regard ébahi descendit sur les cuisses, longues et fuselées, que la jupe extra courte laissait voir jusque très haut, vers une région qu’il devina lorsque la belle écarta les jambes. Laverge en eut le souffle coupé. En altitude, c’est connu de tous les alpinistes, on manque vite d’oxygène. Le capitaine n’était guère entraîné à ce genre d’ascension visuelle avec Simone et il fut pris de vertige. - Que… que désirez-vous prendre, mademoiselle ? articula-t-il avec difficulté. - Du r’um chéri, un planteu’. - Hum… Un planteur et une bière, commanda-t-il à l’homme se tenant derrière le bar et qui s’était approché dès que le couple s’était installé. - À nos amours, fit la fille en levant son verre. Comment tu t’appelles ? Moi c’est Cora. - Capi… Heu… Laverge, Paul Laverge, se reprit le capitaine réalisant brusquement que son état de flic risquait fort d’être mal apprécié dans ce tripot. - L’Asperge ? C’est un drôle de nom. Je préfère Paul. - Laverge, mademoiselle, s’il vous plaît, je n’apprécie guère qu’on déforme mon nom. Mais appelez-moi Paul si vous voulez, Paulo ou Popol, c’est comme ça que m’appellent mes amis. - Oui Popol, c’est mignon. Et toi aussi t’es mignon. Dis-moi, tu es tout seul ? Pas de femme ? - Heu… c'est-à-dire… Cora lui décocha un regard brûlant et le capitaine eut bien du mal 137


à garder tous ses esprits. - Je suis marié, mais ma femme est absente, elle a eu un accident et… - Oh ! Rien de grave au moins ? - Non ! Elle est hospitalisée en Guadeloupe, une fracture du fémur. Elle rentre demain malheureusement. - Tu me payes un autre verre, beau gosse ? Le capitaine venait de terminer sa bière. Il commanda une autre tournée. Cora avait posé une main sur sa cuisse. Il n’esquissa pas le moindre geste pour la retirer. Il en fut gêné durant quelques minutes puis il s’habitua à ce contact doux et caressant. Quand la fille l’invita à le suivre, il n’hésita pas un instant. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas eu l’occasion de tromper Simone. Elle allait revenir sous peu et ne manquerait pas de lui compliquer l’existence, il en était bien conscient. Autant en profiter un peu avant, songea-t-il sans l’ombre d’un remord. Laverge emboîta le pas de la jeune femme vers une zone sombre en retrait du bar. Il n’avait pas remarqué le rideau crasseux que Cora souleva pour le laisser passer. Avant de s’engager derrière lui, elle lança un regard interrogateur à l’homme derrière le comptoir. Celui-ci lui fit signe d’attendre. Il s’approcha de la jeune femme et lui glissa quelques mots à l’oreille. Elle inclina la tête en signe d’assentiment et rejoignit son client attendant sagement de l’autre côté du rideau.

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Chapitre 18

Carole marchait sur un chemin bordé d’arbres fleuris. Elle vit une fleur devant elle et se baissa pour la cueillir. C’était une rose… en sucre. Le tronc des arbres était en chocolat et le sentier sur lequel elle posait ses pieds était en sucre glace. Ses pieds ! Elle n’en avait plus. Elle avait à la place des pattes velues et elle réalisa que tout son corps l’était aussi. Une main gigantesque s’abattit sur elle et elle s’envola instinctivement pour se poser un peu plus loin sur une rivière de crème, échappant de justesse au membre du géant qui revenait à la charge. Cette fois-ci elle n’eut pas le temps de s’échapper. La main la projeta sur l’assiette où elle retomba à moitié étourdie. Elle se leva encore… Carole sursauta. La gifle l’extirpa du lourd sommeil dans lequel elle était plongée. Un homme la secoua sans ménagement et Carole tenta de se redresser mais elle ne pouvait bouger les pieds. Ses mains ne réagirent pas plus lorsqu’elle tenta de les ramener vers elle. Elle était ligotée. Pieds et poings liés. Alors elle se souvint. Le coup sur la tête qui l’avait littéralement assommée. Le réveil dans cette pièce sombre et malodorante. Le verre qu’on la forçait

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à boire et la plongée à nouveau vers l’inconscience. Elle n’avait pas d’autres souvenirs que celui des deux hommes qui l’avaient portée jusqu’ici, pour la jeter sur un matelas humide après l’avoir droguée. Elle avait tout juste eu le temps d’apercevoir deux silhouettes allongées près d'elle avant de sombrer dans un sommeil fiévreux. - Allez les gars ! Réveillez-moi les deux autres et conduisez-les au camion. Les deux noirs s’exécutèrent, secouant et giflant les compagnons d’infortune de Carole. L’homme qui semblait être le chef se tenait en retrait. La pièce était sombre et Carole ne le voyait pas très bien. Elle était encore abrutie par le psychotrope qu’on lui avait fait ingurgiter et elle entendit la voix de Lucciano avant d’avoir mis un nom sur la silhouette de l’individu s’approchant d'elle. Lorsque Macron s’exprima, vociférant et hurlant à la vengeance, elle comprit qu’elle était la troisième victime des ravisseurs qu’elle poursuivait. Elle reconnut alors l’individu qu’elle avait suivi jusqu’à l’hôtel où elle s’était faite piéger. - Bonjour, madame Defer. On se connaît un peu, mais la dernière fois que vous m’avez adressé la parole j’étais… pressé. Je n’ai pas beaucoup plus de temps à vous consacrer aujourd'hui, car nous avons un rendez-vous, mais je vais tout de même me présenter. Je suis Denis Evequoz. - Qu’est-ce que vous voulez ? Pourquoi sommes-nous là ? demanda Carole tandis que Macron en était aux insultes. - Ne vous en faites pas, nous avons un peu de trajet à faire ensemble… je vous dirai qui je suis. À la seconde question, je peux répondre cependant. Vous êtes là pour faire ce que vous êtes venu faire : l’actrice. - Comment ça ? - Eh bien, disons que vous allez reprendre votre rôle, mais sous mes directives désormais. Je trouvais que le scénario de monsieur Lucciano manquait un peu de réalisme. C’est pourquoi j’ai pris les commandes. Bon ! Emmenez-les ! Les deux noirs empoignèrent un Lucciano couinant comme un 140


porc. Ils ne durent pas aller bien loin car ils revinrent aussitôt. Macron criait de plus belle et l’un des deux hommes lui asséna une mandale qui le renvoya illico au royaume de Morphée. Ils délièrent ensuite les pieds de Carole pour la conduire sans ménagement vers la porte. Ils enfilèrent un couloir sans éclairage et montèrent quelques marches pour déboucher dans une arrièrecour dans laquelle était garé un fourgon au moteur ronflant et fumant. La lumière du jour aveugla momentanément Carole qui s’arrêta brusquement. L’individu se tenant derrière elle la repoussa brutalement et la jeta à l’arrière de la camionnette dont la portière était ouverte. Les deux noirs montèrent après elle et leur chef s’installa à l’avant. Il passait une vitesse quand la sonnerie d’un portable le stoppa dans son élan. - Oui ! Quoi ? Laverge ? Merde ! Bon ! J’attends ! Le moteur fut stoppé. Evequoz se retourna vers ses acolytes. - Un petit contretemps. On nous amène un nouveau client. Il n’était pas prévu sur le tournage celui-là, mais puisqu’il s’est invité, nous allons l’accueillir. Deux de vos gars arrivent. Ils en profitent pour apporter les gadgets dont j’ai besoin. Ils devaient me livrer sur la plage, mais ce sera chose faite ! En attendant, je peux répondre à vos questions, madame Defer. Les deux autres savent pourquoi ils sont là. Macron venait de se réveiller et commençait à se lamenter. - Oh ! Bâillonnez-le, celui-là. Il n’y a vraiment pas moyen de le faire taire ? Le plus grand des deux noirs ramassa un bout de chiffon récupéré dans un coffre traînant sur le plancher de la camionnette. Il en fit une boule qu’il enfonça dans la bouche du politicien, avant de faire plusieurs tours autour de sa tête avec un rouleau de scotch pour emballage qu’il trouva sur une étagère comprenant un bric-àbrac d’outils et d’objets divers. Carole supposa que le fourgon était un véhicule de chantier et cela l’étonna, car les deux complices de Denis Evequoz avaient plus l’allure de voyous que d’honnêtes artisans. 141


- Enfin tranquilles ! fit Evequoz. S’il avait su tenir sa langue celuilà, il aurait sûrement fait une belle carrière ! Vous vouliez savoir qui je suis, madame Defer. Avez-vous d’autres questions ? - Pourquoi ces enlèvements ? Où comptez-vous nous conduire ? - Je crois qu’il faut que je vous raconte mon histoire pour que vous compreniez. Ce sera plus simple. Il n’eut pas le temps d’en dire plus. Un pick-up entra en trombe dans la cour et se gara en effectuant un dérapage digne d’une série TV. Le conducteur sauta au sol tandis qu’un autre en extirpait un troisième qu’ils poussèrent devant eux sans tenir compte de ses protestations : - Lâchez-moi ! Je suis capitaine de police ! - Ah ! Voici notre acteur improvisé, fit Evequoz en accueillant le nouvel arrivant. Vous vous intéressez au cinéma, monsieur L’asperge ? - Laverge. Capitaine Laverge ! - Capitaine ! ironisa Evequoz, mais on ne pouvait attendre mieux. J’allais justement vous proposer de faire un tour de bateau. Chargez-moi cet énergumène avec les autres ! Le capitaine fut bousculé par les hommes de main de Evequoz. Il fut poussé violemment à l’arrière de la camionnette où il atterrit à plat ventre devant Carole qui elle, était assise contre une cloison du véhicule. - Capitaine Laverge, le salua Carole non sans sarcasme. Je vois que vous êtes sur la piste des ravisseurs ! Bravo ! - Vous ça va, hein ! Nous n’avons pas gardé les vaches ensemble ! Carole ne répondit pas. Elle entendait les hommes discutant à l’extérieur avec Evequoz. La conversation fut courte. Un seul homme était resté dans le fourgon, surveillant les prisonniers. Deux autres montèrent alors, portant à l’épaule des armes automatiques et plusieurs chapelets de munitions. Avant de refermer la portière, ils récupérèrent encore une arme de poing et des chargeurs. Carole n’eut pas besoin de précisions pour comprendre que ces armes n’avaient rien de factice. Elle se rappela le message qu’elle avait trouvé dans leur villa, 142


billet rédigé certainement par Evequoz. - Que comptez-vous faire avec ça ? interrogea-t-elle d’une voix blanche. - Du cinéma, chère. C’est du cinéma, répondit Evequoz en démarrant. Comme le fourgon quittait la cour, le rire démoniaque du conducteur glaça le sang des otages recroquevillés à l’arrière. Ce type est complètement fou, songea Carole en fermant les yeux. Durant le trajet, elle essaya à plusieurs reprises d’interroger le conducteur. Celui-ci, en effet, n’avait pas eu le temps de raconter son histoire. Mais le moteur de la camionnette était si bruyant qu’il était difficile de se faire entendre et Evequoz renonça aux explications promises. Les questions affluaient au cerveau de Carole et elles lui permirent de maîtriser la panique qu’elle sentait sur le point de l’envahir. Elle ignorait combien de temps elle avait été retenue dans la cave avec Lucciano et Macron. Elle n’avait évidemment plus de portable et son cœur se serra en pensant à Nicolas. Il l’avait certainement appelée incessamment depuis sa disparition et devait se faire un sang d’encre. Carole se demandait pourquoi Laverge se trouvait parmi eux. Elle se rappela alors la surprise non feinte de Evequoz quand il avait appris l’arrivée du capitaine. - Comment vous êtes-vous fait prendre ? demanda-t-elle à l’enquêteur effondré à côté d'elle, autant pour occuper son esprit angoissé que par réel intérêt. - Bah ! L’amour ! J’ai été trahi par une femme. Encore une ! Pour les besoins de mon enquête, j’interrogeais une jeune et charmante dame. Comme souvent, celle-ci est tombée sous mon charme et nous avons… enfin, vous voyez ! Je ne vais pas vous faire un dessin ! J’ai baissé ma garde et j’ai été agressé par des voyous de sa connaissance. Elle a agi par appât du gain je suppose. Laverge ne tenait guère à s’étaler sur les circonstances réelles de cette agression qui en réalité était un piège dans lequel il était

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tombé comme un débutant. À peine l’entraîneuse l’avait-elle conduit dans une chambre exiguë, à l’étage du bar, qu’elle lui avait demandé de prendre une douche dans une salle de bains sombre et humide. Laverge n’en avait pas vraiment envie, mais à force de charme et de promesses alléchantes, elle l’avait convaincu. Pendant qu’il s’exécutait, la belle avait fouillé dans les poches de son pantalon et trouvé sa carte de police. Elle avait eu le temps de prévenir son employeur par SMS et, avant même que le capitaine ne sorte de la douche, deux blacks à la mine peu engageante l’en sortaient par la peau des fesses. Laverge était heureux qu’il n’y ait eu aucun témoin de cette scène humiliante qu’il avait bien l’intention de ne jamais raconter à quiconque. Il s’était fait avoir comme un bleu ! Les pensées du capitaine, comme celles de Carole, furent interrompues par l’arrêt brutal du véhicule. Le conducteur descendit en claquant la portière. Deux des hommes à l’arrière le rejoignirent. Le troisième resta avec les victimes sur lesquelles il braquait une mitraillette. Carole n’y connaissait rien, mais elle supposa qu’elle s’agissait d’une Kalachnikov, l’arme des révolutionnaires devenue aujourd’hui celle du grand banditisme. Un temps assez court passa sans que nul ne prononce la moindre parole. Carole se demanda si elle ne devait profiter de l’absence des trois autres pour tenter quelque chose. Mais leur gardien se tenait suffisamment loin d’eux pour qu’elle puisse intervenir avant de se faire plomber, d’autant qu’elle avait toujours les poings liés. Au mieux, aurait-elle pu donner un coup de pied dans les jambes de l’homme qui n’en aurait probablement pas été déstabilisé. C’était inutile et dangereux. En tâtonnant avec les doigts derrière elle, elle réalisa qu’elle était appuyée contre une étagère et que celle-ci contenait des objets divers qu’elle ne pouvait identifier au toucher. Discrètement, elle explora ce qui ressemblait à une caisse en bois, veillant à ce que leur gardien ne remarque pas le mouvement de ses bras. Heureusement, celui-ci avait allumé une cigarette et regardait fréquemment par la portière entrouverte, se contentant de jeter de 144


temps à autre un œil sur les prisonniers. Au bout d’un moment, les doigts de Carole entrèrent en contact avec un objet dur et râpeux. En passant son index dessus, elle comprit qu’il devait s’agir d’une lime. Celle-ci était sans manche et très courte, cassée probablement. Elle réussit à s’en saisir de sa main droite. En refermant le poing, elle tenait entièrement au creux de sa paume. Elle la fit glisser entre son pouce et son index et, à force d’une gymnastique dont elle ne se serait jamais crue capable, elle réussit à l’approcher de la cordelette lui sciant les poignets. Celle-ci était épaisse et il faudrait un moment sans doute avant qu’elle ne parvienne à la rogner, mais ce n’était pas impossible. Elle espérait seulement avoir suffisamment de temps. L’absence de Evequoz et ses sbires fut courte. Carole les entendit avant que la porte du fourgon ne s’ouvre en grand. - Descendez ! ordonna le blanc encadré par les deux noirs armés jusqu’aux dents. Carole referma le poing sur le bout de lime et sauta du véhicule. Ses yeux balayèrent les alentours, en quête de repère. Ils se trouvaient en pleine nature et la camionnette avait suivi un sentier de terre sur quelques dizaines de mètres au sortir de la route. Il se terminait en cul-de-sac, sur une sorte de terrain vague entouré de buissons. L’endroit était désert et le fourgon invisible de la route. Les otages furent poussés en avant sur une sente serpentant entre les broussailles. - Où allons-nous ? demanda Carole. - Je vous l’ai dit, faire un tour en bateau, répondit Evequoz. Ils marchèrent quelques centaines de mètres avant de déboucher sur une crique encerclée de hauts rochers. Une barque assez large était amarrée à quelques mètres du rivage. À côté, une autre, un peu plus grande et tout aussi vide se balançait mollement au gré du faible courant. Sur la plage, plusieurs corps étaient étendus. - Vous les avez tués ? interrogea Lucciano paraissant sortir brusquement d’une torpeur protectrice. - Ce ne fut pas nécessaire, dit Evequoz. Ils se sont montrés très coopératifs. Mes amis les ont ficelés comme des saucissons. 145


Remarquez, je ne voyais aucun inconvénient à les liquider mais nos joujoux sont bruyants. Il aurait été regrettable de se faire remarquer. L’anse où se déroule le tournage se trouve juste derrière ces rochers. Ce disant, il désignait d’une main une direction vers leur gauche. - Vous allez vraiment faire comme dans le scénario ? Vous allez arriver par la mer avec des armes pour massacrer tout le monde ? fit encore Lucciano - Je vois que vous avez compris, mon ami. - Vous êtes complètement fou ! lâcha Carole. Pourquoi ? - Que vous êtes impatiente, ma chère ! Embarquons d’abord. Il faut un petit quart d’heure pour passer de l’autre côté des rochers où nous serons alors loin de la plage. Il faudra encore une dizaine de minutes pour accoster. Je me demande quand tous ces imbéciles, acteurs et techniciens, comprendront que Grichka Bogdanov n’est pas à la barre. C’est lui qui devait jouer la première scène. Il est désormais ligoté avec les cameramen sur la plage. Ils auraient dû utiliser l’autre bateau, amarré à côté de la barque, et suivre celle-ci à distance pour filmer l’acteur en mouvement. - Qu’allez-vous faire de nous ? demanda Laverge en s’installant sur un des bancs longeant la coque de l’embarcation. Ils avaient dû faire quelques pas dans l’eau pour rallier le bateau. Evequoz laissa aux autres le temps de s’installer. Ses acolytes montèrent à bord pour déposer armes et munitions. Le bateau était propulsé par un moteur à l’arrière, pareil à un hors-bord et c’est là que vint s’installer Evequoz. De là où il était, il pourrait diriger la barque tout en gardant un œil sur les prisonniers. - Pourquoi nous emmener avec vous ? demanda Carole. - Mais pour que vous assistiez au carnage, ma chère. Vous serez ainsi aux premières loges. Et, je vous préviens, au moindre mouvement, je vous arroserais comme les autres ! - Qu’allez-vous faire de nous ? interrogea à nouveau Laverge. - Je ne sais pas encore. L’inspiration me viendra sûrement pendant l’action. Mais j’ai ma petite idée, conclut-il en jetant un regard au 146


bidon de gasoil à ses pieds. - Merde ! Allez-vous enfin nous dire pourquoi vous agissez ainsi ? s’énerva Carole. - Je crois que monsieur Lucciano va pouvoir vous fournir une partie des explications, répondit Evequoz en lançant le moteur. Ses hommes de main descendirent. Evequoz se carra fermement sur ses deux jambes, tenant la barre du moteur dans une main, la Kalachnikov dans l’autre. - Je vous appelle dès que tout sera terminé, dit-il à ses acolytes. Vous viendrez me chercher avec le fourgon. La barque recula doucement. Evequoz prenait son temps. Il ne semblait pas pressé de mettre les gaz. - Lucciano ? On t’écoute ! dit Evequoz en pointant le canon de son arme vers l’intéressé. - Eh bien je… Voilà ! Il n’y jamais eu de film. Pas de tournage non plus. - Comment ça ? questionna Carole. - Les scènes que vous jouez sont bien filmées, no problem ! Mais pas pour un long métrage. Le scénario est bidon. Les acteurs sont bien les vrais acteurs, mais ils ne sont pas là pour faire un film, mais parce qu’une chaîne de télévision les paye pour participer à une mise en scène. C’est la chaîne américaine Chanel 45 qui dirige l’opération. - Enfin ! Je ne vous suis pas. Nous avons bien tourné plusieurs scènes ! Les acteurs connaissent tout de même leur rôle ! - Oui. Ils sont payés pour vous donner la réplique et vous faire croire que vous tournez dans un film, mais tout est faux ! - J’avoue que je comprends de moins en moins. Soyez clair ! - Fucking ! Ce n’est pas mon idée. C’est Chanel 45 qui m’a demandé de mettre en place une émission de téléréalité. L’idée était simple : écrire un faux scénario, trouver de vrais acteurs et les mettre dans le coup, et un pigeon, une femme ordinaire, à qui on ferait croire qu’elle obtenait le premier rôle dans un film. La chaîne se chargeait du reste, le lieu du tournage, l’hébergement… - Je suis donc le pigeon en question ! Ainsi, tout est truqué et je 147


suis la seule à y croire ! éructa Carole. Vous vous moquez de moi, Lucciano ? - No. Really. I’m sorry. - Vous êtes un beau salopard ! lâcha une Carole ayant le plus grand mal à contenir sa colère. Je comprends mieux maintenant la stupidité du scénario, l’équipe TV nous suivant partout. C’était pour m’exposer aux regards de millions de téléspectateurs, me ridiculiser en public ? C’était ça l’idée ? Mais je ne vois pas l’intérêt pour le public justement. Généralement, dans ce genre d’émission débile, on présente plusieurs candidats qui sont soumis au vote des téléspectateurs ? Où sont les autres ? - C’est là que j’entre en scène, mon ami, intervint Evequoz. Vous n’étiez pas la seule. Quelques semaines avant vous, j’ai endossé le rôle, ignorant tout comme vous les manœuvres de ce salopard ! Je ne l’ai appris qu’après avoir joué les scènes prévues au programme. Les organisateurs m’ont fait ensuite signer une décharge confidentielle, afin que je me taise. Tout le succès de l’opération reposait sur le silence des participants naturellement. - Et vous n’avez rien dit ? - Non. Et ceux qui sont passés avant et après moi non plus. Ces fumiers nous on fait miroiter une somme d’argent dans le premier contrat. Celui que vous avez signé avant le tournage. Bidon, ça aussi ! Ils vous en font signer un second après le tournage, stipulant que vous ne toucherez le fric que quand ils auront passé les quinze participants sélectionnés ! J’étais le troisième. Il y en a eu deux après vous. Vous êtes la sixième. Les autres n’ont pas bronché. Moi j’ai décidé de me venger ! - C’est stupide, intervint Laverge. Vous ne gagnerez rien dans cette affaire. Vous ne pourrez quitter l’île. Vous serez arrêté et condamné à la prison à vie. Foi de Laverge ! - Tiens ! Le flic de choc se réveille ! Ce n’est pas vous qui me passerez les menottes en tout cas ! - Pourquoi n’avez-vous pas prévenu vos recrues Lucciano ? interrogea Carole. C’eut été plus simple. - Certainement, mais ce qui donnait du piment à l’émission c’était 148


que, justement, la personne recrutée y croit. C’est cette note de sincérité qui devait accrocher le téléspectateur et l’encourager à voter pour l’un ou l’autre. Si l’actrice avait joué elle aussi un rôle, cela n’aurait guère présenté d’intérêt. Carole était abasourdie. Elle avait toujours trouvé les émissions de téléréalité insipides. Elle savait que les chaînes de télévision ne s’embarrassaient pas avec des considérations éthiques, mais cette fois-ci cela dépassait les bornes ! Elle était animée d’une telle rage qu’elle comprenait les sentiments de Evequoz. La façon dont celuici voulait faire payer les organisateurs lui semblait cependant quelque peu excessive. - Mais pourquoi en arriver à une telle extrémité ? Vous auriez pu balancer toute l’affaire à la presse et faire capoter le plan de Chanel 45, dit Carole. - Pour qu’ils recommencent à la première occasion, ces fumiers ? Non. Ils m’ont détruit. Ils doivent payer chèrement. Lorsque Lucciano m’a proposé son baratin, j’étais dans une situation financière catastrophique. J’habite une commune rurale des DeuxSèvres où j’élevais des poulets. Mes parents sont décédés récemment et la ferme familiale était lourdement endettée. Je me débattais au quotidien, seul à 45 ans, sans femme et sans enfants pour essayer de sauver les meubles, mais la faillite était inévitable. Le regard de Evequoz courait sur l’étendue d’eau vers le large. Le moteur tournait au ralenti et le bateau faisait du sur place. Carole avait recommencé à jouer de la lime, profitant de l’inattention de leur ravisseur égaré dans ses confidences. - Un voisin m’avait proposé de racheter l’affaire à plusieurs reprises et j’avais toujours refusé, poursuivit celui-ci. La somme qu’il me proposait n’aurait pas même couvert le quart de mes dettes. Quand j’ai signé le contrat avec Lucciano, il y a quelques mois, j’ai cru m’en sortir. J’ai vendu immédiatement. Je pensais que l’argent du tournage, en plus de celui de la vente, me permettrait de rembourser mes créanciers et de repartir à zéro. Je croyais que le film marcherait, que je deviendrais célèbre. Pour la première fois de ma vie, j’ai pensé être en mesure de trouver une 149


femme peut-être… Hochant tristement la tête, le regard toujours planant sur un horizon lointain, il dit d’une voix chargée d’émotion : - Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que d’être un agriculteur ayant toujours vécu avec ses parents malades ! C’est pour eux que je suis resté à la ferme. Moi, je rêvais d’autres choses, la ville, un travail dans le milieu du spectacle. Depuis l’école maternelle, je rêvais de devenir un jour comédien. J’ai toujours fait du théâtre dans ma commune. Mais à la campagne, quand on est fils d’agriculteur, on choisit rarement son destin. J’avais tellement de travail que je n’avais pas le temps de sortir. Je ne suis pas allé au bal ni en discothèque. À 40 ans, je me suis inscrit sur des sites de rencontre sur Internet, mais à chaque fois, lorsque j’évoquais ma profession, on me repoussait gentiment. Certaines femmes se sont même moquées de moi ! Semblant brusquement se rappeler la présence de ses otages, il regarda Carole qui venait d’un coup de libérer ses mains. - Quelle femme, aujourd’hui, a envie de vivre avec un pauvre cul terreux inculte et vivant aux fins fonds d’une campagne bouseuse ? Alors, vous pensez, quand Lucciano m’a offert un premier rôle dans un long métrage ! En plus de me sortir d’une situation financière désastreuse, il m’offrait la réalisation de mon projet le plus fou. J’étais libre puisque mes parents n’étaient plus là. J’y ai cru. Oui, vraiment, j’y ai cru ! Carole avait gardé les mains derrière le dos comme si elles étaient toujours liées. Elle bougeait discrètement ses poignets ankylosés pour les dégourdir, attendant le moment propice pour agir. Elle ne quittait pas Evequoz des yeux, espérant un moment d’inattention de sa part pour se jeter sur lui. C’était risqué. Le ravisseur aurait peut-être le temps d’utiliser son arme, mais Carole était décidée. Elle n’aurait peut-être pas d’autre chance. Décidément prolixe à présent, Evequoz poursuivait son récit : - Avec l’argent de la ferme, je me suis payé un billet d’avion pour Saint-Martin. Mon idée première était de tuer Lucciano, tout simplement. Une fois sur place, je l’ai suivi discrètement, 150


l’observant à son insu. Il préparait le prochain tournage et c’est là que l’ébauche d’un plan s’est constituée. Je me suis dit alors que je pourrais en profiter pour faire payer les autres. Macron, puisque c’est un politique, il cautionne forcément ces émissions de téléréalité détruisant l’individu ! J’ai pris contact avec un chef de gang local, un certain Léopard, connu ici comme le loup blanc si j’ose dire. J’avais gardé une somme importante de la vente de la ferme. Moyennant finance, il mit à ma disposition ce dont j’avais besoin, hommes de main, matériel, véhicules… c’est lui qui m’a fourni les armes naturellement. S’adressant directement à Carole, il dit : - J’étais jaloux de vous, madame Defer, avec vos amis, moi qui n’ai pas même un copain d’enfance ! Je n’avais pas l’intention de vous enlever. Je voulais seulement vous faire peur. C’était l’objet du billet que j’ai laissé dans votre villa. Et puis vous êtes venue vous jeter dans la gueule du loup. De toute façon, ça n’aurait rien changé. Je vous aurais sûrement tuée sur la plage. - Pourquoi avez-vous enlevé Macron et Lucciano ? Vous les auriez aussi liquidés au cours de votre opération commando ? demanda Carole espérant retarder le départ. - Évidemment, mais ils n’auraient alors pas eu le temps de comprendre ma vengeance. Ils seraient morts sans explications. Je tenais à les avoir avec moi quelque temps. Je voulais lire la peur dans leurs yeux. - Cela ne vous suffit pas ? tenta Carole. Il est encore temps de tout arrêter. Laissez tomber, mon vieux. Vous allez tuer des innocents et gâcher votre vie. Pensez-vous être plus heureux entre les murs d’une prison ? - Je suis déjà prisonnier de ma solitude. Depuis toujours. Les barreaux ne me font pas peur. De toute façon, ils ne m’attraperont pas vivant. Je suis déjà mort. Il est trop tard. En disant cela, Evequoz avait tourné la tête, légèrement, balayant l’espace autour de lui d’un regard désespéré. Carole détendit ses muscles. D’un bond, elle fut sur le ravisseur, mais au même instant, celui-ci 151


avait poussé les gaz du moteur. Le bateau fit une embardée et Carole perdit l’équilibre. Elle tenta de s’accrocher à l’épaule de Evequoz et y parvint momentanément avant que celui-ci ne la repousse violemment, lui faisant du même coup perdre définitivement l’équilibre. Les bras de Carole firent quelques moulinets dans le vide et elle passa par-dessus bord. Elle avala une bonne goulée d’eau salée, toussa et regarda le bateau s’éloigner. Elle s’attendait à recevoir une rafale de Kalachnikov, mais Evequoz semblait pressé d’en finir. Il avait mis le cap au large abandonnant Carole à son sort. Celle-ci jura entre ses dents. C’était trop bête. Elle avait failli réussir. Elle fit quelques mouvements de bras pour se maintenir à la surface et c’est alors qu’elle vit l’autre barque, à quelques brasses en arrière. Elle crawla prestement dans cette direction, agrippa le rebord du bateau dans lequel elle se hissa. Elle n’y connaissait rien en moteurs hors-bord, mais l’urgence de la situation lui permit de le lancer avec succès au troisième essai. Elle manœuvra pour orienter le nez de l’embarcation vers le large et poussa les gaz au maximum. La barque fit un bond en avant. L’accélération fut beaucoup plus violente que celle du premier bateau et Carole en déduisit que le moteur devait être sacrément plus puissant que celui du ravisseur. Elle avait des chances de le rattraper. De fait, elle vit rapidement le bateau de son adversaire se rapprocher. En moins de dix minutes, elle l’avait presque rejoint. Elle s’étonna que Evequoz ne l’ait pas encore repérée. Sur le point de contourner les rochers donnant accès à l’autre baie, il était si concentré sur la navigation qu’il ne se souciait pas de regarder derrière lui. Au moment où il disparaissait derrière les blocs de pierre, Carole comprit en frôlant une pierre affleurant à la surface que le ravisseur avait dû ralentir. Le passage était dangereux et elle baissa elle-même le régime du moteur. Trop tard. 152


Le fond de la barque venait de frotter quelque chose en dessous. Elle fit une embardée sur le côté et Carole trébucha. Le moteur d’un coup s’emballa et le bateau partit sur le côté dans une gerbe d’écume. Au même moment, le staccato d’une arme automatique retentit. Carole réussit à redresser l’embarcation alors qu’elle menaçait de chavirer. Elle sentit le souffle des balles passer au ras de sa tête et comprit qu’elle avait eu de la chance. Sans le sursaut du bateau, elle serait probablement morte dès la première rafale. Elle avait elle aussi franchi les blocs de roche séparant les deux baies. Elle vit, droit devant, l’hôtel sur la plage du tournage, les acteurs et figurants groupés sur la plage. Dans quelques minutes, ils se trouveraient à la portée des balles de Evequoz. Mais celui-ci, pour le moment, braquait à nouveau son arme en direction de sa poursuivante. Carole donna de grands coups de barre de gauche à droite et son bateau se mit à faire des zigzags comme une seconde rafale arrosait le lagon. Quelques balles percutèrent la coque derrière laquelle Carole s’était jetée. À plat ventre, elle perdit encore le contrôle de la barque qui fit un demi-tour sur elle-même alors qu’une autre salve arrosait les environs. Carole prit le risque de se redresser et relança le bateau en direction de celui du ravisseur. Elle était si près désormais qu’elle espérait le rattraper avant qu’il ne tire une nouvelle fois. La plage aussi se rapprochait et les gens qui avaient entendu les coups de feu s’agitaient. Un mouvement de panique parcourut les rangs des figurants. Ils se mirent à courir en tout sens et Evequoz comprit qu’il n’avait plus le temps de s’occuper de sa poursuivante. Se retournant, il commença à tirer désespérément en direction de la plage, ce qui eut pour effet d’accélérer la fuite de ses cibles. Des cris retentirent et tout le monde se dispersa vers l’hôtel dans lequel les premiers acteurs commencèrent à se regrouper. Carole avait les pieds dans l’eau. En heurtant les rochers, son bateau avait subi quelques dégâts. Le fond éraflé et fendu n’était plus étanche. Elle arrivait à présent à hauteur de l’autre barque qu’elle accosta brutalement. Le choc déséquilibra Evequoz alors qu’il pointait son arme vers Carole. Profitant de l’élan provoqué 153


par l’accostage, cette dernière sauta dans la barque voisine. Elle heurta Evequoz de l’épaule et celui-ci tomba en perdant sa kalachnikov. L’arme glissa devant Laverge et le capitaine, d’un coup de pied, l’éloigna de la main de Evequoz cherchant à la récupérer. Mais le ravisseur était alerte. Il roula sur le côté quand Carole se jeta sur lui et parvint à se remettre debout. La barre du bateau était bloquée par le bidon de gasoil et elle filait droit devant. Fermement campée sur ses deux jambes, les genoux fléchis, Carole subit l’assaut de son adversaire sans faillir. Elle se protégea le visage pour éviter un coup de poing et saisit le bras de Evequoz qu’elle tordit brutalement. De son bras libre, elle lui entoura le cou et le fit agenouiller avant de lui envoyer un coup de genou au visage. Evequoz partit en arrière et s’effondra. Recroquevillé, il tenait dans ses mains son nez dont le sang s’était mis à couler abondamment. Carole l’enjamba prestement et récupéra l’arme qu’elle braqua sur son adversaire : - Allez Evequoz ! C’est fini ! Reste où tu es et tout ira bien. Sans quitter l’intéressé des yeux, elle se précipita à l’arrière de l’embarcation pour couper les gaz. Le bateau ralentit brusquement, mais il était trop tard. Lorsqu’elle se retourna, Carole vit la plage se diriger vers eux à une vitesse vertigineuse. Le bateau parut voler quelques instants au-dessus du sable blanc puis il y eut un bruit sourd quand il toucha le sol. Il glissa sur plusieurs mètres. Carole perdit l’équilibre, réussissant tout de même à se rattraper in extremis. Les otages avaient roulé sur le plancher d’où Evequoz n’avait pas bougé. Quand le bateau s’immobilisa enfin, Carole bondit à l’extérieur, toujours l’arme à la main. Elle la laissa choir brusquement en voyant les policiers courant vers elle, armés jusqu’aux dents, équipés de gilets pareballes et hurlant : - Au sol ! Couchez-vous ! Vite ! Carole s’exécuta. En quelques secondes, elle fut immobilisée et menottée. Elle tenta de s’exprimer, mais les deux hommes la plaquant au sol lui enfonçaient le visage contre le sable. Elle 154


perçut une forte agitation autour de la barque, des protestations, des éclats de voix et il se passa encore quelque temps avant que les hommes la maintenant ne desserrent leur étreinte. Patrice Poivron d’Armorique et ses acolytes venaient d’arriver. Ils étaient aux premières loges pour filmer la scène de l’arrestation. - Lâchez-moi ! ordonna Laverge qui avait retrouvé toute sa superbe. - Bien sûr, capitaine ! - Et libérez aussi cette pauvre victime, ajouta-t-il en désignant Carole. Elle m’a rendu un grand service dans cette affaire et m’a secondé dans cette opération d’arrestation. - Arrestation ? interrogea l’un des hommes du groupe d’intervention. Vous venez de nous dire que vous aviez été enlevé. Et, n’aviez-vous pas les mains liées ? - Pfff… Vous êtes bien jeune… mon cher ! Vous ne connaissez pas toutes les ficelles du métier. Je me suis laissé volontairement capturer pour approcher le ravisseur. Cela s’appelle l’infiltration. Avouez que ça paye ! - Et vous, madame, qui êtes-vous ? demanda le jeune lieutenant à Carole. - Cette femme est actrice sur le tournage de Lucciano ici présent, répondit Laverge sans laisser le temps à l’intéressée de s’exprimer. Il tendit un bras vers le réalisateur et présenta aussi Macron, pour le cas où les policiers ne l’auraient pas reconnu. Ce dernier, toujours bâillonné, semblait se désintéresser de la scène. Puis Laverge revint à Carole : - J’ai utilisé madame Defer pour parvenir jusqu’au suspect. Je me suis arrangé pour qu’elle suive sa trace et se fasse elle aussi kidnapper. C’est grâce à elle que j’ai pu approcher Evequoz. Madame Defer m’a aussi donné un coup de main pour maîtriser le ravisseur. Carole faillit s’étouffer et répliquer, mais le capitaine ne lui en laissa pas le temps. - Messieurs, dit-il en se plaçant ostensiblement face à la caméra, vous ne pourrez sans doute rien faire des prises de vue en rapport 155


avec l’émission de téléréalité que vous étiez censé réaliser. En revanche, vous pourrez certainement revendre cette séquence à prix d’or. Les chaînes de télévision vont s’arracher le scoop. Vous recueillez à chaud les propos du grand capitaine Laverge au moment même où il vient d’interpeller le coupable de la série d’enlèvements troublant la paisible île de Saint-Martin. Considérez cet entretien comme une conférence de presse improvisée, messieurs. Posez-moi toutes les questions que vous voudrez, j’y répondrais volontiers. Mais avant tout, je tiens à rassurer le peuple français. Monsieur Macron, monsieur Lucciano et l’actrice Carole Defer ont été libérés. Ils sont en bonne santé et j’ai personnellement mis le ravisseur hors d’état de nuire… Les deux hommes qui immobilisaient Carole avaient fini par lui ôter les menottes. Lucciano et Macron avaient retrouvé l’usage de ses mains pour le premier et de la parole pour le second dont le bâillon avait été enlevé. Attiré par la caméra comme un papillon de nuit par un lampadaire, l’homme politique se joignit à Laverge et rivalisa avec lui en propos fats et incohérents. Tout à coup, Carole se sentit fatiguée. Elle s’éloigna vers l’hôtel devant lequel une foule de curieux s’était rassemblée. Un petit groupe se précipita vers elle et Carole subit l’assaut affectueux de ses amis. - Enfin ! Te voici ! fit Nicolas en se jetant dans ses bras. Salvatore, Mathieu, Leticia et Cécily l’accueillirent avec effusion tout en la mitraillant de questions. Ils ne goûtèrent pas longtemps la joie des retrouvailles dans l’intimité, car PPDA et ses associés arrivaient. Laverge les accompagnait et, par souci de se débarrasser au plus vite du journaliste, Carole s’en tint à la version du capitaine. Elle n’avait rien à ajouter. Le capitaine Laverge était le héros de cette arrestation. Ainsi, Carole et ses amis purent s’éclipser, laissant Laverge parader devant la caméra, bientôt rejoint par l’insatiable Macron. Lucciano, quant à lui, ne cherchait pas la lumière des projecteurs. Le portable à la main, il résumait la situation au directeur de 156


Chanel 45. Les fucking et autres bird’s names se répandaient en tirs groupés.

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Chapitre 19

Une boule à facettes trônait au plafond de la salle du restaurant. Les invités à cette soirée dédiée à notre personnage principal se composaient des acteurs présents sur le tournage, des élus de Marigot, de quelques notables de Saint-Martin et autres propriétaires hôteliers. Carole, Nicolas et leurs amis étaient attablés avec Bradley Cooper et Ryan Bensetti. Ils s’étaient installés sur la terrasse et regardaient le soleil se couchant sur la mer. - C’est drôle de fêter ton anniversaire aux Antilles, fit Nicolas rêveur. - On ne risque pas d’avoir de la pluie en tout cas ! dit Carole. - Oui, on est bien ici. Malheureusement, après demain, il nous faudra affronter à nouveau les aléas du continent, lâcha Salvatore en vidant son cocktail avant de prendre un autre verre sur le plateau abandonné sur la table. - Tout à une fin, dit Leticia avec philosophie. - En tout cas, je suis heureuse que cette magouille soit terminée, enchaîna Carole. J’espère bien que la chaîne qui organisait ça va être lourdement condamnée ! - Bah ! Ils paieront quelques milliers d’euros et ils recommenceront, tu peux en être sûre, fit Cécily. - Sans doute, renchérit Salvatore. Mais ne lui jetons pas la pierre.

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Après tout, c’est grâce à Chanel 45 qu’on est là. Et puisqu’ils prennent notre séjour en charge malgré tout, de quoi se plaint-on ? - Oui, mais notre Carole, elle ne va pas toucher le salaire prévu pour le tournage, ajouta Leticia en faisant la moue. - J’espère que tu vas toucher le pactole avec le procès, vous serez plusieurs à porter plainte. Il faut les plumer ces salauds ! expectora un Mathieu rageur. - Bah, quelle importance ? répondit Nicolas. L’essentiel c’est d’être là, ensemble, avec notre Carole. Allez ! Trinquons ! - Joyeux anniversaire Carole ! On t’aime tous très fort ! fit la joyeuse bande en chœur. Le tintement des verres de cristal passa inaperçu, couvert par la musique, jouée par un orchestre local. - Ah ! Mes amis ! Je vois qu’il reste de la place à votre table, pouvons-nous nous joindre à vous pour ce réveillon particulier ? Carole se retourna brusquement. Le capitaine Laverge, accompagné d’une femme rondelette s’appuyant sur des béquilles, tirait une chaise vers lui. - Je vous présente madame Laverge, mon épouse. Carole crut un instant que le capitaine allait offrir la chaise à sa femme, mais il n’en fit rien. Il se laissa choir brusquement, s’approcha de la table, et sans plus se soucier de sa moitié, il prit un verre sur plateau. - Au succès de notre enquête, fit-il en clignant de l’œil à l’intention de Carole. Puis s’apercevant subitement que sa femme était toujours debout, il se leva. - Oh ! Ma Monette, pardonne-moi, je t’ai oubliée. Viens te joindre à nous. Il tira une seconde chaise vers son épouse et l’aida à s’asseoir. - Bien, revenons à nos boutons, madame Defer. J’ai beaucoup apprécié la façon avec laquelle vous m’avez assisté dans cette enquête et je disais encore tout à l’heure à Monette qu’on formerait une bonne équipe tous les deux quand nous travaillerons ensemble. 159


- Pardon ? interrogea Carole. Qu’entendez-vous par… nous travaillerons ensemble ? - Eh bien, voyez-vous, je commence à m’ennuyer dans la police où je me sens à l’étroit, trop encadré, si vous voyez ce que je veux dire. Il leva un sourcil pour appuyer sa phrase, mais Carole ne voyait pas pour autant où son interlocuteur voulait en venir. - Mes talents d’enquêteur ont besoin de plus de liberté pour s’exprimer. Aussi, j’envisage de quitter la police. - Mais c’est très bien monsieur Latrique, lança Carole, et vous voulez vous reconvertir peut-être ? - Laverge, s’il vous plaît. Attention, ma femme n’aime pas qu’on déforme mon nom. Elle aime Laverge, n’est-ce pas Monette ? Il ne laissa pas le temps de répondre à l’intéressée qui dut se contenter d’un sourire d’acquiescement. Il poursuivit : - Me reconvertir… oui, en quelque sorte. En fait, j’envisage d’ouvrir ma propre agence et de passer de capitaine à détective, privé naturellement. - Hum… enquêteur privé, fit Carole dubitative. Puis, songeant que la police française avait tout à gagner en perdant un tel énergumène, Carole approuva. - C’est une très bonne idée ! - N’est-ce pas ? Je savais qu’elle allait vous plaire et vous m’en voyez ravi. D’autant que j’ai une proposition à vous faire. - Une… proposition ? interrogea Mathieu en alerte. - Eh bien, un détective de renom n’opère jamais seul. Il lui faut une assistante. À l’image de Watson, l’assistant du célèbre Sherlock Holmes, vous serez mon assistante, madame Defer. Qu’en dites-vous ? - Hum… Me permettez-vous d’y réfléchir ? fit Carole en riant. - Ouah ! Quelle équipe ! ironisa Mathieu, je vois déjà l’enseigne « Laverge investigation ! » - À propos d’investigation, je vais aller enquêter du côté du plateau de fruits de mer, fit Nicolas pour couper court. Un serveur venait de poser un plat sur la table. Sur un lit de 160


feuilles de palmiers, des langoustes rivalisaient avec des crabes farcis. Des acras et un pain de poisson coupé en fines tranches détournèrent l’attention des convives. Oubliant le capitaine et ses élucubrations, Carole croisa le regard de son cher Nicolas. Elle y lut toute l’admiration et l’amour qu’il lui vouait. Nicolas s’approcha pour l’embrasser furtivement sur le coin des lèvres. - Joyeux anniversaire, mon amour. Je t’aime.

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