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Karma de Cocagne

Le voyage de papou en Inde


Gildas Chevalier

Karma de Cocagne

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A mon papou, pour rire un peu. Ta fille qui t'aime Viana


Chapitre 1

Il est un peu plus de dix-neuf heures quand Dev sort de la boulangerie. En refermant la porte, il se contemple dans la vitre. À cinquante-six ans, il peut se vanter d'être un bel homme : une silhouette svelte, avec une belle peau mâte d'indien et une longue barbe de sage indou. Ce matin, il s'était décidé pour un vieux jean et un gros pull en laine. Une paire de chaussures de sécurité noires avait complété l'ensemble et le résultat était plutôt satisfaisant. Son pain sous le bras, il remonte machinalement de sa main libre le col de sa veste. La nuit hivernale est chargée d’humidité et il presse le pas. En traversant la rue, il peste contre le vent qui lui fouette le visage. C'est alors qu'il aperçoit de loin, dans Pomme et sarrasin, la brasserie qu'il connaît bien, son meilleur ami, François Kaczmarek. Malgré le temps, il consent alors à faire quelques mètres de plus. Il a l’impression qu’il pleut depuis des mois, ce qui n’est pas loin de la vérité à vrai dire, tant ce début d’année est épouvantable. Non sans consternation, Dev prend brusquement conscience que du premier janvier à ce jour, le quinze février, les journées ensoleillées ont dû se compter sur les doigts de la main. Il plisse les yeux pour percer les nappes de brume éparses. Il passe une main sur son front pour en chasser les gouttelettes de pluie qui lui brouillent la vue. Tout en marchant, il pense à son activité d'employé par P&O Ferries. Au quotidien, il aime répondre aux

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attentes de ses clients et discuter avec eux. Cependant, il arrive parfois que la routine lui semble ennuyante. Les jours qui passent se ressemblent. Il pense également à son cadre de vie quotidien. Il habite à Calais : une maison, avenue des amoureux. C'est une petite maison à la façade blanche. Tout cela est très bien, mais, pourtant, il aimerait parfois changer d’air. Comme il arrive enfin devant la porte de la brasserie, il hésite avant d'entrer. Il n'a pas pour habitude de traîner mais il se dit qu’après tout, il est encore tôt. Il a besoin de se détendre et puis personne ne l’attend pour dîner. Après avoir salué la serveuse, il met une grande tape sur l'épaule de François, par derrière. Celui-ci se retourne avec vivacité. C’est un monsieur qui ressemble à Michel Onfray. Ils ont partagé des tas de moments inoubliables bons ou mauvais. Ils seront toujours là l'un pour l’autre. Paul, un ami de François, le salue chaleureusement. - Eh bien, Dev, il ne manquait plus que toi pour remplir les verres, lance François en guise d’accueil. Après avoir fait signe à la serveuse de satisfaire à la requête de son ami, Dev s’installe avec ses camarades, sur un tabouret, au comptoir. Puis la conversation s’anime autour du thème des vacances de février qui commencent dans une semaine. - Il y en a qui n’ont pas franchement besoin de partir, puisqu’ils voyagent toute l’année, fait François en glissant un regard entendu en direction de Paul. Ce dernier, qui doit partir pour une semaine aux sports d’hiver, répond très sérieusement qu’il y a une grande différence entre les plaines poussiéreuses du sous-continent indien, les rues grouillantes et bruyantes de New-Delhi et une paisible station du Val d'Isère. Pour Dev, cela n’est pas franchement évocateur. Il a un peu voyagé, à l'île Maurice par exemple, mais il ne connaît pas l’Inde. Il a passé ses dernières vacances en Espagne. Toutefois, ce

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qu'il aimerait vraiment, ce serait partir visiter le Cambodge. Mais pour ça, il faudrait au moins qu’il gagne au loto. Il pourrait aussi en profiter pour s’offrir une villa à l'île Maurice en bord de plage. Cependant, Dev se dit que l'Inde c'est peut-être bien aussi et il se prend à rêver. Il faut dire que François lui raconte souvent les nombreux voyages de Paul, et parfois ils lui font envie. Bien loin de mener une vie insipide, Paul, travaillant pour une assurance, passe une grande partie de l’année à parcourir le monde. Azur’assure utilise ses compétences (il est psychologue de formation) pour le rapatriement des voyageurs en difficulté psychologique. François a un jour expliqué à Dev que l’Inde est, tout particulièrement pour les Français, l’un des endroits du monde où les voyageurs perdent le plus facilement leurs repères. Il n’est en effet pas rare dans ce pays qu’un individu se trouve brusquement atteint de bouffées délirantes, de délire mystique ou paranoïaque et qu’il faille de toute urgence le faire rapatrier. Le phénomène est si fréquent que l’Ambassade de France à NewDelhi a tout spécialement créé un service dans le but de gérer ce genre de problème ! - Bon, je file. On se voit dans deux semaines ? La voix de François sort Dev de sa rêverie. Il reprend peu à peu contact avec le monde qui l’entoure. Après avoir consulté sa montre, il refuse le verre que la serveuse s’apprête à remplir et accompagne amis vers la sortie. Devant la portière de la voiture, ils échangent quelques plaisanteries. - Si tu ne te casses pas une jambe ou pire, tu m’appelles en rentrant, on se fera une bouffe ? fait Dev d’un ton jovial. - Arrête tes jérémiades, tu veux ? Tu vas me porter la poisse. Moi, j’ai déjà skié un peu, mais Paul a beau avoir fait plusieurs fois le tour du monde, ce sera pour lui la première fois. L’intéressé sourit et s’installe près de François. Les yeux rivés sur les feux de la voiture qui s’éloigne, Dev ressent un pincement au cœur. La vie trépidante de Paul lui renvoie cruellement la vacuité de la sienne. Il a bien des vacances à prendre mais il n’a aucune idée du moment où il le fera et puis, si 10


c’est pour rester à la maison et approfondir ménage et ennui, à quoi bon ?

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Chapitre 2

C’est un mardi soir ordinaire, Dev grignote devant le poste de télévision. Sur France 2, David Pujadas commente le dernier discours d'Emmanuel Macron devant les salariés d’une quelconque usine en voie de délocalisation. Dev écoute d’une oreille distraite en lisant L'Equipe. Lorsque sonne le téléphone, il lui faut un certain temps pour réagir. Après plusieurs sonneries et non sans lâcher un juron, il se lève précipitamment. Quand il décroche l’appareil il reconnaît immédiatement la voix à l’autre bout du fil. Il écoute avec attention, lâchant quelquefois une exclamation. La conversation est brève mais lorsqu’il raccroche, il est dans un état second. Il n’en revient pas. Le destin d’un seul coup vient de le propulser vers une opportunité dont il n’aurait pas même rêvé dans ses fantasmes les plus fous. Il est très excité et devine qu’il ne va pas dormir de la nuit. Ne sachant trop comment gérer sa subite exubérance, il se met à faire les cent pas dans le salon. Mû subitement par l’envie de partager sa joie avec quelqu'un, Dev décide d'en parler avec Rosine, sa femme. - Tu ne devineras jamais, lance-t-il en dansant d’un pied sur l’autre. Rosine comprend que Dev est fébrile. Elle le connaît

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parfaitement, jusqu’à ses moindres manies. Au bout du fil, son interlocutrice a tout juste le temps de lever un sourcil que Dev enchaîne : - C’est François, au ski. Il a voulu fanfaronner devant le moniteur et s’est lancé sitôt descendu du télésiège sur une piste noire ! Il s’interrompt, jaugeant l’impact de ses propos sur son interlocutrice, avant de poursuivre : - Il est descendu sans problème, mais, ne sachant comment s’arrêter, il s’est emmêlé les guiboles pour finalement chuter et se faire vraiment mal ! D’un ton prolixe, il raconte les détails à Rosine qui, après une légère inquiétude, finit par rire de la mésaventure de François. Une épaule luxée, certes c’est embêtant, mais ce n’est tout de même pas la fin du monde. - C’est tout à fait lui ça, fait Dev en souriant. Le plus drôle dans l’affaire, c’est qu'il a entraîné dans sa chute son ami Paul. La voix au téléphone grogne de surprise, elle a bien sûr déjà entendu parler de Paul mais ne voit pas où Dev veut en venir. - Il est plus sérieusement blessé. En fait, il s’est cassé une jambe. - C’est bête. - Oui, surtout qu'il devait partir dans trois jours en Inde, pour chercher un gus qui a pété un plomb. Son interlocutrice pressent que la suite réserve quelque rebondissement. - Et là, devine ce que m’a demandé François ? -Il t’a demandé de partir à la place de Paul ! - Eh bien, oui. Lui-même étant mal en point, il ne peut le faire. C’est exactement ça. Dev se tait. À l’autre bout du fil, c’est le silence total. Il espérait une réaction plus enthousiaste et s'interroge. Enfin, celle-ci se fait entendre : - Tu lui as répondu par l’affirmative j’espère ? Surpris, Dev répond que non. Il est embarrassé. Pour tout dire, il a peur de s’embarquer seul dans une telle aventure. Et puis, il suppose qu'en Inde il vaut mieux être accompagné. Bien que cela 13


soit improbable, il espère secrètement que Rosine va se proposer pour l’accompagner mais n’ose pas le formuler. - Eh bien, cours immédiatement décrocher le téléphone et appelle François pour lui dire qu’on est d’accord. Dans trois jours, nous partons en Inde ! Dev ouvre tout grand la bouche, ses yeux se figent sous l’effet de l’émotion qui le submerge. Il est si heureux qu’il a du mal à prononcer : - Nous… Nous partons ! - Eh bien oui, nous partons, toi et moi, tu ne crois tout de même pas que je vais te laisser seul sur un coup pareil ? - Mais les papiers, les vaccins… Il va falloir faire vite ! - J’espère bien ! Cela tombe à pic car j’ai envie de dépaysement, de soleil. Pour le reste, j’en fais mon affaire. D’ailleurs, je vais moi-même régler ça avec François ! Et puis, je me débrouille en anglais moi aussi, n'est-ce pas ? Dev acquiesce d’un hochement de tête que son interlocutrice évidemment ne peut pas voir. Il n’en revient pas. S'il avait craint un moment que cette dernière ne se fasse prier pour l’accompagner, le voilà rassuré. Sa volonté d’agir en revanche ne le surprend guère. Toujours prête à foncer, tout comme lui ! Rosine lui fait parfois penser à sa collègue, Dorothée Sanson. Lorsqu’elle souhaite quelque chose, elle remue ciel et terre pour l’obtenir. Le visage de cette femme extravagante vient gâcher un instant la joie qu'il ressent, mais bien vite il le chasse de son esprit. Après tout, il n’est pas mécontent de lui échapper à celle-là, ne serait-ce qu’une semaine ! Elle qui a pour habitude de lui coller aux basques dès qu'elle en a l'occasion. Elle ne viendra certainement pas les embêter en Inde !

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Chapitre 3

Deux jours plus tard en effet, tout est réglé. Paul, via Azur’assure, s’est occupé de leur procurer passeports et visas. Deux places sur un vol d’Air France Paris-New-Delhi ont été réservées et les sacs de voyage n’attendent déjà plus que le départ. Dev et Rosine, qui l'a depuis rejoint dans sa maison, s’impatientent aussi. Comme ils discutent avec enthousiasme, le téléphone sonne et Dev se lève pour décrocher. C’est Dorothée qui appelle pour faire quelques recommandations de dernière minute. L’envie de lui raccrocher au nez le démange mais il fait semblant d’écouter, poliment. Après cela, il évoque avec Rosine les démarches qu'ils devront faire selon François quand ils arriveront en Inde. Ils se rendront à l’arrivée directement à l’ambassade de France qui leur fournira le nom de l’hôtel dans lequel ils résideront dans la capitale. Puis on leur donnera des précisions sur la mission qui les attend et le dossier du voyageur qu’ils devront aller chercher dans le nord du pays. - Je retourne à la pharmacie, jette Rosine tout à coup. Dorothée m’a rappelé le nom d’une pommade anti-moustiques qui… Il n’entend pas la suite. La porte d’entrée claque et des pas précipités résonnent à l’extérieur. Puis le téléphone sonne à nouveau. La maison est en pleine effervescence, Dev soupire. Il a hâte de partir.

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- Allo allo, allo allo, c’est toi Dev ? Tu n’es pas encore parti ? C’est moi, c’est moi. Dis donc, pour les moustiques, j’ai regardé sur internet… - C’est encore toi, Dorothée. Je suis très occupé. J’ai plein de choses à faire ! - Oh ! Tu dois être débordé. Ne t’en fais pas, j’arrive te donner un coup de main. - NON ! Ce n’est pas la peine ! hurle Dev. Mais il est trop tard. Elle a raccroché. Il comprend avec consternation que Dorothée ne doit pas être loin. Elle va certainement arriver d'une minute à l'autre. Pour se détendre, il ouvre le réfrigérateur, attrape un yaourt, se sert un thé à la vanille avec de la crème et s’assied. Il ferme les yeux. Il s’imagine posant fièrement devant le Taj Mahal ou longeant à l’aube les ghâts embrumés de Bénarès. Sa rêverie est de courte durée. La sonnerie du téléphone à nouveau le tire de sa douce torpeur. « Si c’est encore cette bourrique je l’envoie sur les roses », songet-il en décrochant rageusement. Mais ce n’est pas Dorothée. La voix de Rosine le surprend tant elle paraît affolée, au bord des larmes. Au fur et à mesure qu'elle s’exprime, Dev sent sourdre en lui l’inquiétude. Il a du mal à comprendre les propos saccadés dans le combiné mais il retient l’essentiel. Rosine a glissé sur une plaque de verglas, s’est méchamment tordu la cheville et ne peut plus marcher. - Où es-tu ? Je viens te chercher ! - C’est inutile, j’étais au téléphone avec Dorothée lorsque je suis tombée. Elle arrive d’un instant à l’autre pour me conduire aux urgences ! Ils n’ajoutent rien. Ils savent bien l’un et l’autre ce que cela signifie. En raccrochant le téléphone, Dev voit un avion qui décolle sur l’écran de ses paupières closes. Puis le bel oiseau de métal s’évanouit dans le ciel comme un rêve au réveil mais lui reste là, les pieds bien ancrés sur le plancher des vaches.

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Un peu plus tard ils sont tous réunis dans le salon. La pièce est sympathique, Dev regarde comme il ne l'a plus fait depuis longtemps la télé immense, la petite cage des mandarins et le vieux canapé vert. Dorothée est assise près de Dev, sur le sofa. C'est une femme de soixante-sept ans, gentille et serviable mais super angoissé et très fainéante. Physiquement, elle est grande, obèse avec des yeux globuleux. Sur un fauteuil, la jambe droite en extension et arborant ostensiblement un plâtre encore frais, Rosine affiche une mine déconfite. Après avoir attendu trois heures aux urgences, elle est tout de même passée en radiologie et le verdict est tombé : fracture de l’astragale et froissement des ligaments externes ! Elle n’a depuis cessé de gémir et de s’excuser auprès de Dev pour sa maladresse qui la contraint à l’immobilité pour un certain temps. Elle ne pourra pas l’accompagner en Inde mais elle l’exhorte à partir quand même. Dev refuse. Ce ne sera pas pareil. Il ne veut pas la laisser seule. Rosine s’énerve, arguant que c’est pour Dev une chance inespérée qu’il ne peut ignorer. Ce dernier proteste. Ce ne serait pas raisonnable. Il parle bien l'anglais mais ce n'est pas une raison. Il n'a pas envie de se lancer seul dans cette aventure. Dorothée, curieusement, n’est pas encore intervenue, mais à l’écoute de ce dernier argument, elle esquisse un sourire : - Si je peux me permettre, je parle couramment la langue de Shakespeare ; n’oubliez pas que j’ai pris des cours pendant des années. Ses yeux sont animés par une lueur de malice qui, pour Dev, brusquement paraît malsaine. Il ignorait que Dorothée parlait l'anglais. Il est aux abois et redoute la tournure que semble prendre la conversation. Lorsque Rosine saisit la corde au vol, étayant joyeusement les propos de Dorothée, Dev commence à vraiment s’inquiéter. - Mais, j’y pense, pourquoi n’accompagnerais-tu pas Dev à ma place ? Ce dernier rentre sous terre, tandis que Dorothée naturellement s’enthousiasme : 17


- En voilà une bonne idée ! Qu’en penses-tu mon petit Dev ? L’intéressé se rembrunit, l’envie un instant le prend de protester, de trouver un prétexte pour dissuader Dorothée. Il songe aux vaccins, mais rien n’est obligatoire pour l’Inde. Il pense à la chaleur mais la vieille carne ressortirait vivante d’un haut fourneau ! Alors, faute d’argument solide, il se tait. - Bien, qui se tait consent. Ah comme je suis heureuse ! Quelle chance nous avons, mon petit Dev ! - Je le suis tout autant, Dorothée, renchérit Rosine. Nous te remercions de tout cœur, n’est-ce pas Dev? Lui voudrait hurler son désaccord, quitter la pièce en claquant la porte après avoir collé un uppercut à cette harpie de Dorothée qui ose à présent lui prendre les mains. Pourtant, il reste muet. Il sait que le combat est inutile car perdu d’avance. Seul contre Rosine et Dorothée, il n’a aucune chance. Il a toujours été faible au fond. C’est ainsi, il n’y peut rien. Alors il baisse les yeux et, dans un murmure, il lâche : - Merci, Dorothée. Puis il quitte la pièce. Il s’en veut. Il voudrait disparaître.

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Chapitre 4

À l’enregistrement des bagages à l’aéroport Roissy-Charles-deGaulle, Dev est renfrogné. L’exubérance de Dorothée l’exaspère. Sous prétexte qu’elle part à la découverte du mythique pays des tout aussi légendaires hippies des années soixante, elle arbore une tenue vestimentaire pour le moins excentrique. Elle a réussi l’exploit, en quelques heures, d’exhumer de quelque vieille malle secrète sans doute, la panoplie complète d’une soixante-huitarde sur le retour. La longue jupe verte ostensiblement imprimée de grosses fleurs jaunes remplace la voiture balai. La tunique indienne, trop large, lui tombe sur les épaules et un foulard bariolé lui enserre la chevelure. Après avoir laissé sa valise à l’enregistrement, elle balance sur son dos le vieux sac de toile rapiécé qu’elle compte conserver en cabine. Elle interpelle bruyamment Dev qui, mal à l’aise, se tient à distance : - Allez, il nous reste un peu de temps. Allons prendre un verre. Donnons-nous du bon temps, que diable, jouissons sans entrave ! Un groupe de voyageurs se retourne sur leur passage. Dev n’est pas sans remarquer les sourcils levés et les sourires moqueurs. Rentrant la tête dans les épaules, il suit docilement en se demandant tout de même un peu ce qu’il fait là. Lorsqu’une voix incite les voyageurs à boucler leur ceinture en

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vue de l’atterrissage, Dev ouvre les yeux. Cela fait un moment qu’il est éveillé mais, afin d’éviter le bavardage intempestif de Dorothée, il a longtemps fait semblant de dormir. Il la regarde maintenant discrètement tandis que, penchée sur le hublot, elle contemple New Delhi en dessous. Elle a dénoué le foulard qui lui couvrait les cheveux pour le passer autour de son cou, dévoilant ainsi un aspect de son relookage qu'il n’avait pas encore eu le loisir d’admirer. Une teinture rouge au henné remplace la discrète coloration habituelle ! Si Dev croyait être au bout de ses surprises, le voici détrompé. Elle regorge de ressources et d’imagination, sa compagne de voyage. Qu’il se le dise une bonne fois pour toutes ! Lorsqu’ils sortent de l’aéroport, il n’est que neuf heures mais la touffeur ambiante immédiatement les enveloppe. Une foule hétéroclite se disperse autour d’eux. Des Indiens plutôt bien vêtus, portant valises et sacs de voyage, se précipitent vers un bus rouillé. D’autres prennent d’assaut les taxis Ambassador. Un nombre incalculable de vendeurs à la sauvette les assaillent. Dorothée, dans un anglais fluide et sans accent, les renvoie l’un après l’autre. Pour la première fois, Dev commence à se dire que cette femme qui ne se laisse pas marcher sur les pieds pourra peutêtre lui être utile. Il lui emboîte le pas vers un taxi, subitement pris de vertige. Un singulier effluve s’exhale de toute la ville. Avec Sonia Loret, le médecin psychologue responsable du service spécial de rapatriement à l’Ambassade française, les présentations se font très simplement. Sonia est une femme sans âge qui a grandi à Paris et travaille en Inde depuis longtemps déjà. Elle a connu des situations incroyables, rencontré les gens les plus improbables et semble ignorer l’étrange accoutrement de Dorothée. Elle s’amuse des soupirs de Dev qui, à peine entré, s’effondre sur une chaise essuyant son front perlé de gouttes de sueur : - Bienvenue à New Delhi. Il va falloir vous acclimater. Ce n’est pas très difficile et puis, nous ne sommes pas encore en saison

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chaude. Puis elle leur expose le cas de Lucas Abdel. C’est un homme de trente-six, arrivé en Inde six mois plus tôt et qui présente certains troubles inquiétants. - La police l’a trouvé errant nu dans la rue. Il est hospitalisé depuis une semaine à Bénarès. - Bah ! Un attentat à la pudeur. Il n’est pas très original votre client, fait Dorothée d’un ton magistral en haussant les épaules. - Détrompez-vous, madame, c’est plus sérieux qu’il n’y paraît. Lorsque la police l’a interpellé, il se trouvait au centre d’une foule de badauds éberlués contemplant un individu en pleine crise mystique. Sonia leur explique que le singulier individu effectuait alors de grands mouvements désordonnés, une sorte de danse burlesque inspirée probablement de quelque obscur art martial. Elle a pu dialoguer avec lui, car elle a fait le voyage jusqu’à Bénarès pour évaluer la pathologie affectant le patient. - Savez-vous ce qu’il m’a dit quand je l’ai interrogé sur les raisons de son comportement ? Ses interlocuteurs la regardant avec impatience, elle poursuit : - Il m’a dit être possédé par des démons qu’il s’évertuait à chasser, d’où cet étrange combat solitaire auquel il s’est adonné sans vergogne, en plein cœur d’une rue marchande d’une des villes les plus sacrées de toute l’Inde ! Puis elle ajoute que, en surimpression de son délire mystique, l'homme présente en plus une fâcheuse propension à la paranoïa. Il se plaint d’être l’objet d’un complot, d’être pourchassé par des individus qui en veulent à sa vie. - Il serait, selon ses dires, en relation directe avec je ne sais quelle divinité et détenteur de certaines vérités qu’on voudrait lui faire taire ! Bref, je m’arrête là. Je suppose que cela vous suffit pour cerner le personnage. Je vous le dis tout net, il est complètement frappé ! - Merveilleux, lance Dorothée. Sûrement un garçon passionnant qui n’a pas réglé son complexe d'Oedipe. Ce n’est pas rare chez 21


les hommes, vous savez ! Pas peu fière d’avoir fait étalage de ses connaissances psychanalytiques, elle toise Sonia d’un air affecté. Cette dernière jette un regard navré à Dev qui renchérit : - Le pré-Moi corporel est un précurseur du sentiment de l’identité personnelle et du sens de la réalité, qui caractérise le Moi psychique proprement dit et … - Si vous voulez, coupe Sonia exaspérée. Puis elle se lève et ouvre la porte. D’un geste, elle hèle un taxi et les pousse gentiment à l’intérieur. Usant d’un sabir local, elle négocie la course avec le chauffeur, un homme corpulent coiffé d’un turban qui se fend d’un large sourire lorsqu’elle lui remet quelques billets froissés. - Je préfère régler la course, fait-elle à l’intention de ses protégés. Il vous aurait demandé trois fois le prix à l’arrivée. C’est comme ça ici avec les touristes. Elle remet deux billets de train à Dev. - Deux places pour Bénarès. Vous partez demain à huit heures. Le même chauffeur viendra vous chercher à l’hôtel où il va vous conduire. Profitez bien de votre premier jour en Inde et reposezvous. Voyager ici peut être éprouvant. La portière claque, la voiture démarre et s’engage dans un courant hétéroclite. Une des vitres à l’arrière est manquante et Dev passe la tête à l’extérieur. L’air brûlant est chargé de particules d’ozone. Le spectacle qu’il contemple est ahurissant. Les rues qu’ils parcourent sont bondées. Des piétons circulent en tous sens, sans se soucier du trafic anarchique des scooters, motos, bus qui embrayent, accélèrent ou rétrogradent dans un vacarme apocalyptique. De temps à autre, un camion s’arrête, bloqué par une charrette chargée de sacs et tirée, à la force des bras, par un homme émacié aux yeux profondément enfoncés dans leurs orbites. Il repart après quelques secondes. Il crache un épais nuage de fumée noire pour stopper à nouveau quelques mètres plus loin,

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laissant passer cette fois-ci un cyclo-pousse alourdi par toute une famille entassée sur le siège arrière. Et puis il y a les vaches qui se promènent, le port altier, sans se soucier aucunement de la cohue environnante. Des hommes, des femmes aux saris multicolores, des mendiants vêtus de haillons et les triporteurs qui slaloment à toute allure, se croisent et s’entrecroisent sans collision. Et tout cela se fait dans un concert tonitruant de klaxons, des dernières musiques de films à la mode vomies des autoradios déglingués ou des portes ouvertes des magasins. Dev subitement prend conscience que la ville est vivante. Tous ces électrons qui tourbillonnent dans un désordre apparent font en réalité partie d’un seul corps. Il est lui-même un élément de cette entité monstrueuse et brusquement il se sent oppressé. Il a du mal à respirer. Son cœur s’accélère. Il se sent pris de nausée et rentre la tête dans la voiture. Dorothée le regarde avec étonnement. Elle lui fait remarquer qu’il est livide. Dans le rétroviseur, il croise le regard du chauffeur sikh. - Welcome to India, lâche l’homme avant de s’esclaffer dans sa barbe.

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Chapitre 5

À cinq heures trente le lendemain, Dev est debout. En dépit du vrombissement des pales du ventilateur au plafond, dignes d’un rotor d’hélicoptère, il a plutôt bien dormi. Bien que Dorothée soit venue le réveiller au beau milieu de la nuit, afin qu’il évacue un cafard de la taille d’une boîte d’allumette de sa chambre, il se sent parfaitement dispos. Après une douche rapide, il sort dans le patio. Le soleil est déjà levé mais la température est agréable. Il balaie d’un regard distrait la terrasse vide à cette heure matinale, avant de s’asseoir tranquillement sur une chaise. Il ferme les yeux et s’étire paresseusement. De l’autre côté de l’enceinte du jardin, la ville gronde crescendo. Cet hôtel, en plein cœur de Delhi, est un havre de paix. La cour verdoyante, les grands arbres qui ombragent les tables, le calme régnant à cette heure procurent à Dev un sentiment de paix. Cependant, il redoute l’instant où il devra à nouveau se jeter dans la foule grouillante à l’extérieur. Soudainement, un bruit derrière lui le surprend. Il se retourne vivement mais ne voit rien. Il n’a pas le temps de replonger dans ses pensées qu’il entend le feuillage bruire au-dessus de sa tête. Tendant le cou pour regarder en l’air, il croise le regard curieux d’un singe rhésus assis sur une branche tout près de son épaule. Par crainte d’effrayer l’animal, il n’ose pas bouger. Mais sa délicate intention est sans compter le tempérament effronté du

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singe qui, avec des cris aigus, appelle ses congénères. D’un seul coup, une dizaine de petits corps simiesques prennent d’assaut l’arbre sous lequel il est assis et commencent à se chamailler dans une farandole enfiévrée. La lumière filtre entre les frondaisons, éclairant ça et là le panache d’une queue argentée. Les feuilles scintillent au gré du balancement des branches. Une brise tiède glisse entre les tables et Dev à nouveau ferme les yeux. Lorsqu’il les rouvre, il trouve dans son champ visuel le visage sévère de Dorothée. - Mon pauvre ami, quelle nuit j’ai passée ! Cet hôtel grouille de vermine et ce ventilateur, quel bruit ! Dev soupire. Le charme est rompu. L’humeur acariâtre de Dorothée n’est pas pour le rassurer. La journée promet d’être joyeuse ! Dorothée s’assied face à Dev. Les rhésus, effrayés sans doute, détalent à la queue leu leu. Un peu plus tard, ils prennent le petit déjeuner au même endroit. Les toasts sont appétissants, le thé brûlant et les singes sont revenus. Dorothée, toujours morose, se tait et Dev reprend confiance. Si Dorothée garde ainsi sa mine renfrognée, si elle persiste dans son mutisme boudeur, elle devrait être supportable. Mais brusquement, elle pousse un cri en se levant d’un bond. De l’arbre au-dessus d’elle coule un jet dynamique qui éclabousse le dessus de son crâne pour ruisseler ensuite sur ses épaules, imbibant ainsi tout le haut de sa tunique. Lorsque Dev lève les yeux, il voit un singe accroupi sur ses pattes arrière, exhibant sans vergogne son anatomie, tandis qu’il termine tranquillement de se soulager dans le vide. - Ah, ah, ah, Monkey is a joker ! C’est un jeune Indien, tenant un plateau de jus de fruits. Dorothée le foudroie du regard, mais Dev lui adresse un large sourire. Finalement, la journée ne s’annonce peut-être pas si mal qu'il ne l’avait craint. La gare de New Delhi est bondée. Des familles entières campent

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sur les quais, on boit, on dort, on se restaure à peu près n’importe où. Des vendeurs ambulants circulent en tous sens. Le bruit, les couleurs et partout cette odeur à laquelle Dev commence à s’accoutumer, faite de relents d’huile frite, d’épices, de gaz carbonique, miasmes en provenance des égouts, excréments, bouses de vache, tout cela se mêlant dans une singulière alchimie pour, au final, composer un subtil parfum, envoûtant sans doute mais pas non plus désagréable. C’est du moins le sentiment de Dev. Depuis l’incident du petit déjeuner, il n’est pas certain que Dorothée partage son avis ! Lorsque le train entre en gare, ils attendent depuis deux heures. Le temps en Inde s’étire à l’infini. Paradoxalement, la foule se jette sur les wagons, comme des fourmis carnivores sur une proie. C’est effrayant à regarder et Dev hésite à suivre le mouvement, par crainte d’être piétiné. Mais Dorothée est d’humeur belliqueuse. Elle a une revanche à prendre et quand elle plonge dans la marée humaine qui de toute façon les aurait submergés, il n’a pas d’autre choix que de la suivre. Emportés par le courant impétueux, ils se maintiennent tant bien que mal à la surface. Ils doivent, pour cela, faire usage des épaules, des coudes, tout en baissant la tête afin de fendre le flot des passagers qui cherchent à descendre des wagons. Après une véritable bataille rangée, ils sont à bord et, par Dieu sait quel miracle, ils sont entiers. Monter dans un train en Inde tient du combat pour la survie. Il n’y a généralement pas assez de place pour tout le monde, alors, forcément, c’est chacun pour soi ! Dev pense avec regret au TGV à moitié vide qu'il lui arrive de prendre de temps à autre. Peu à peu pourtant, la frénésie ambiante s’apaise. Ils doivent encore se faire aider d’un contrôleur pour trouver leur place et Dev est forcé de reconnaître que c’est Dorothée qui a pris l’initiative. L’homme semble la comprendre, ce qui signifie que son anglais est intelligible. C’est toujours ça ! Ils ont enfin trouvé leur place, deux banquettes superposées, mais une violente altercation éclate entre le contrôleur et les passagers qui s’y étaient illégalement installés. Quand les belligérants se 26


calment, le train roule déjà depuis une demi-heure. Dorothée s’installe en bas, Dev prend la banquette du haut. Ils ne se sont pas adressés la parole depuis l’hôtel. Dev s’allonge sur le ventre et contemple la plaine qui défile par la fenêtre. L’air maintenant chaud passant à travers la grille remonte jusqu’à lui. C’est agréable. Il se remémore les mots de Sonia Loret, la veille. Il prend pleinement la mesure de ce qu’elle voulait dire lorsqu’elle a prévenu que voyager en Inde pouvait être pénible. Il est épuisé et ne tarde pas à s’endormir.

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Chapitre 6

Bénarès, ville d’eau, assise au bord du Gange. Bénarès, sanctuaire de l’hindouisme, qui chaque année voit passer des millions de pèlerins venant de toute l’Inde pour se purifier dans le fleuve sacré. Bénarès, Varanasi pour les Indiens, la ville aux mille temples, habitée par la spiritualité, par la vie qui grouille en son sein, mais par la mort aussi. En ce lieu les jours sont rythmés par les bûchers funéraires sur les ghâts au bord du Gange. On vient ici pour prier, pour célébrer l’une ou l’autre des nombreuses fêtes hindoues mais souvent, celui qui s’arrête là n’en repart plus. Mourir à Bénarès, c’est la garantie d’une incinération réussie, de savoir ses cendres dispersées dans le Gange. Pour les Hindous, c’est l’assurance de la libération, la fin du cycle infernal des incarnations successives auxquelles ils sont soumis à l’infini. Pour Dev qui vient de frapper à la porte du Ganga Guest House, Bénarès, c’est le début des ennuis. Il est vingt et une heure, le taxi qui les a conduits de la gare à l’hôtel a, sitôt ses clients éjectés, pris la poudre d’escampette. Il a beau frapper du poing sur le battant fendu, nul ne répond. La rue est plongée dans l’obscurité. De la lumière brille derrière des portes closes et une meute de chiens aboie furieusement à une proximité inquiétante. - Namasté, y a-t-il quelqu’un ? C’est Dorothée qui a parlé. Dev la regarde d’un air étonné.

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- C’est de l’hindi mon petit Dev. J’ai eu le temps d’apprendre quelques phrases durant le trajet. Il faut dire que tu ne m’as d’ailleurs pas adressé un mot de toute la journée. Est-ce que c’est terminé maintenant, Monsieur a fini son caprice ? - Elle est bien bonne celle-là ! Alors vraiment, tu es d’une mauvaise foi ! - Attention, Dev, n’aggrave pas ton cas. Je savais qu’avec toi ce serait difficile. Un vrai caractère de cochon ! N’oublie pas que je suis venue pour te faire plaisir, uniquement ! L’intéressé sent monter l’orage. Une boule de feu gonfle sa poitrine. Il tente de se maîtriser mais la colère est plus forte que sa volonté. Il explose. - Eh bien fiche-moi le camp, allez, je ne te retiens pas. Allez ! Du vent ! Du balai ! Et ne m’appelle plus jamais « mon p’tit Dev », tu m’entends ? Vieille bique ! Dorothée ne se fait pas prier. Valise à la main, sac en bandoulière, elle toise son compagnon d’un regard venimeux et s’enfonce dans la pénombre de la rue. Dev la laisse filer, affichant une indifférence affectée. Il commence tout juste à se calmer lorsque les chiens se font plus présents. Puis brusquement c’est un concert d’aboiements féroces, de grognements rageurs et les hurlements de Dorothée qui déchirent la nuit. Dev se précipite, tête baissée, au secours de Dorothée. Il s’imagine déjà rentrant à Paris, seul dans la cabine de l’avion, avec en soute le corps déchiqueté deDorothée dans un cercueil. Les cris se faisant tout proches, il ralentit. L’obscurité est telle qu’il n’y voit pas à trois mètres. Un gémissement, à quelques pas devant lui, l’arrête subitement. Et puis ce sont des pleurs. Curieusement, les aboiements proviennent d’un endroit en amont de la rue. Les chiens se sont-ils enfuis à son arrivée, laissant leur proie à demi dévorée ? Du moins, si elle pleure, c’est qu’elle est en vie, se dit Dev en découvrant enfin Dorothée, assise sur le sol, se massant une cheville d’une main et tendant vers lui une sandale à la bride arrachée. - Ces maudits chiens m’ont fait une telle peur ! Je me suis tordu la cheville et ma sandale est cassée… Elle n’achève pas sa phrase mais recommence à sangloter. Dev 29


n’y croit pas. Il se tient la tête entre les mains, respire un grand coup, puis demande : - Tu peux marcher ? - Ben, je crois oui. Il lui tend la main, l’aide à se lever puis, voyant qu’elle tient parfaitement sur ses deux jambes, il s’en va : - Je retourne à l’hôtel. Il va bien falloir que quelqu’un ouvre, lâchet-il entre ses dents. Lorsque Dorothée le rejoint en claudiquant, il en est à taper du pied contre la porte. Celle-ci finit par s’ouvrir sur un petit homme décharné qui, le torse nu, le pantalon trop large lui tombant sur les genoux et des écouteurs sur les oreilles, tient une console de jeux entre les mains. - Namasté ! I’m sorry, fait-il en retirant son casque. Dev le bouscule sans ménagement pour rentrer. Comme l’hôtelier demande à voir leurs passeports, il lui jette un regard assassin mais l’autre n’en tient pas compte. Il sourit et répète : - No passeport, no key ! Comprenant que la patience de Dev est à bout, Dorothée prend les choses en main. Cela dure une bonne demi-heure mais elle finit par avoir raison du zèle administratif de l’Indien. Enfin, elle fait un signe à Dev, agitant gaiement une clé et celui-ci la suit sans poser plus de questions, fatigué. Quand elle ouvre la porte cependant, il lui demande la clé de la sienne. - Ah oui, je ne t’ai pas dit mon petit Dev, il y a eu une erreur dans les réservations. Il ne reste qu’une chambre. Comme Dorothée l’invite à rentrer, il jette un regard angoissé dans la pièce. Ses craintes aussitôt se confirment. Il n’y a qu’un lit à deux places. Le vacarme de la rue le réveille et quand il ouvre les yeux, la lumière inonde la chambre. En s’asseyant, il masse sa nuque douloureuse. Il a dormi à même le sol. Il s’étire lentement. Il est fourbu et commence à en avoir marre de ce pays. Il n’aspire

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désormais qu’à une chose : aller sans tarder récupérer le cinglé à l’hôpital et rentrer chez lui au plus vite. C’est en se levant qu’il remarque que le lit est vide. Dorothée sans doute ne l’a pas attendu pour le petit déjeuner. Mais lorsqu’il la cherche sur la terrasse, il ne la voit pas. Il demande l’heure au petit homme qui leur a ouvert la veille. Il est dix-heure trente ! Lorsqu’il s’enquiert de Dorothée, l’autre lui répond qu’elle est sortie très tôt et qu’elle n’a pas depuis donné signe de vie. « Allons bon, où peut-elle bien être maintenant ? » se demande-til en regagnant la chambre. Quand elle refait surface, il est plus de quatorze heures et Dev commençait à se faire du mauvais sang. - Cette ville est fantastique ! J’ai fait réparer ma sandale, me suis fait coudre un sari sur mesure et je ne parle pas de la cuisine locale, un délice ! Et tout ça pour une poignée de roupies ! Si tu ne lambinais pas au lit, tu aurais pu en profiter, toi aussi ! Dev à nouveau manque de répondre vertement. Lui qui, inquiet, n’a rien pu avaler depuis la veille sent son estomac se serrer sous l’étau de la colère. Il arrive cependant à garder son calme lorsqu’il dit : - Tu as erré comme ça pendant des heures, seule dans les rues ? Il n’en revient pas. Il se dit que, finalement, ils ont peut-être de la chance puisqu’elle en est revenue vivante. - Évidemment ! Tu sais, mon petit Dev, les Indiens ne sont pas des barbares. Ce sont même des gens charmants. - Soit ! Et cet accoutrement ? interroge-t-il, en désignant le sari pourpre, les cheveux tirés en arrière et le tilak au milieu du front. Elle répond qu’ici, nombre de femmes sont vêtues de la sorte et que le tilak se met après la prière. - Ah bon ? Tu t'es convertie à l’hindouisme maintenant ? - Exactement et je suis même allée faire mes ablutions dans le Gange ce matin aux aurores, quelle ambiance ! Non sans effort, Dev lui explique qu’ils ne sont pas là pour faire du tourisme, ni pour s’adonner à quelque pratique spirituelle exotique, mais pour accomplir un travail. 31


- C’est sérieux ! - Mais la libération de mon âme aussi, c’est du sérieux, mon petit Dev ! Je crois que je viens de vivre une expérience unique en me baignant dans le Gange. Depuis, je ne suis plus la même ! Je t’assure, tu devrais t’empresser de faire pareil ! En voici une bonne nouvelle ! songe l’intéressé. Eh bien, il ne manquait plus que ça ! Il commence, non sans une certaine inquiétude, à douter de l’équilibre psychique de Dorothée. Puis il décide que la plaisanterie a assez duré. Plus vite il agira, plus il aura de chances de limiter les dégâts ! - Bien, finissons-en ! Allons récupérer notre client ! Puis il ouvre la porte de la chambre et lance avec ironie : - Si swami Annibaba veut bien me suivre ! Le hall de l’hôpital n’a rien à envier à une gare ferroviaire. Là aussi une foule bigarrée se presse et se bouscule pour accéder aux différents services. Toutefois, Dorothée fait des merveilles. Après quelques balbutiements, ils atterrissent en psychiatrie et sont rapidement reçus par le docteur Swarnagiri qui leur parle brièvement de son patient. - Je crois inutile d’entrer dans les détails. Vous jugerez par vousmême, conclut-il avec un sourire entendu. La chambre dans laquelle ils pénètrent est plongée dans la pénombre. Il explique en poussant la porte que le patient leur interdit d’ouvrir le rideau. - Il a peur qu’un sniper soit embusqué dans un bâtiment, en face, et qu’il lui tire dessus, ajoute-t-il non sans laisser échapper un petit rire narquois. La pièce exiguë sent le renfermé. Le mobilier comprend, en tout et pour tout, une chaise et une petite table encombrée. Le lit se trouve au milieu. Celui-ci est occupé par un homme à la peau métisse très claire, mince aux yeux verts et qui semble dormir profondément. Mais lorsqu’ils s’approchent, il se dresse brusquement en faisant valser le drap qui recouvrait son corps. Il

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s’apprête à se mettre debout, visiblement sur ses gardes. C’est alors qu’il reconnaît le médecin et finit par s’asseoir calmement sur le bord du lit. - Bonjour Lucas, dit le spécialiste d’une voix rassurante. Excuseznous de vous avoir surpris. Je vous présente monsieur Naïdu et madame… Simpson. - Non, Sanson, corrige-t-elle d’un air irrité. - Je vous prie de m’excuser. Lucas, ces gens sont envoyés par la compagnie d’assurance à laquelle vous avez souscrit avant de partir en voyage. Il explique clairement au patient qu’à partir de cet instant, il n’est plus sous sa responsabilité mais que celle-ci désormais incombe aux nouveaux arrivants. Il doit préparer ses affaires et passer par son bureau avant de quitter l’établissement, pour raisons administratives. Dev s’inquiète de la rapidité avec laquelle se déroulent les choses. Il veut poser quelques questions au médecin mais celui-ci déjà quitte la pièce : - Bon, je vous laisse faire connaissance. J’ai du travail. Puis il glisse à l’oreille de Dev : - Je ne suis pas mécontent que vous me débarrassiez de cet énergumène. Je vous souhaite bien du courage ! Dans la chambre, le silence se fait embarrassant. L’homme ne bouge pas du lit. Dev l’étudie plus en détail. Il semble être maniaque et bourré de tics : il se gratte les deux oreilles en même temps tout en observant les nouveaux arrivants d’un air méfiant. C’est Dorothée qui la première brise la glace : - Bon, mon petit, vous comptez que je vous prenne par la main ? Ces quelques mots ont un effet d’électrochoc sur l’intéressé qui d’un coup se jette à genoux aux pieds de son interlocutrice. - Mâ Anânda, répète-t-il en baisant les pieds de Dorothée à travers ses sandales. Je savais que vous viendriez. Je le savais. - Oui, si vous voulez, et bien maintenant il faut y aller, répond-elle lucide. Elle se débarrasse tant bien que mal de l'homme qui s’agrippe à ses basques. 33


- Pour commencer, on va ouvrir ce rideau. On n’y voit goutte ici ! - Non ! Je vous en prie, ne faites pas ça ! Comme elle ne tient pas compte de ses suppliques, le pauvre garçon se jette à plat ventre derrière le lit. - Fermez, je vous en supplie ! Ils vont nous tirer comme des lapins ! Non contente d’avoir ouvert, elle reste un long moment à la fenêtre. Elle commente l’animation de la rue en dessous. Dev, lui, n’ose pas bouger. Il garde un œil circonspect sur l'homme qui, après un certain temps, se décide à s’asseoir prudemment. Il jette régulièrement des regards inquiets en direction de la fenêtre puis, constatant qu’il ne se passe toujours rien, il se redresse à nouveau pour reprendre sa place sur le lit. - Bien, ils ne sont pas là. Nous n’avons pas une minute à perdre. Il faut partir. D’ailleurs je n’ai aucune confiance en ce médecin qui me surveille depuis une semaine ! - Vous avez des bagages ? lance Dev, profitant de cette subite volonté de coopération. L’homme désigne d’un geste un amas de chiffons dans un coin de la pièce qui pourrait ressembler à un sac. - Attendez ! Fait-il. Il explique d’un ton saccadé qu’il ne peut pas sortir comme ça. « Ils vont me reconnaître. Ils m’ont forcément suivi jusqu’ici ! » Il semble à nouveau très agité. Ses yeux apeurés roulent dans leurs orbites. - Mais de qui avez-vous peur ? interroge Dorothée non sans une curiosité affichée. - Mais, de Sri Rajhinah et des siens, lâche-t-il comme s’il s’agissait d’une évidence. - Ah ! Et peut-on savoir qui sont ces charmants personnages ? - Je crains que vous ne le sachiez bien assez vite ! conclut-il énigmatique. Un peu plus tard, ils sont tous les trois installés sur la banquette d’un rickshaw à vélo, en plein cœur des rues bondées de Bénarès.

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Lucas a catégoriquement refusé de prendre un taxi, sous prétexte que les chauffeurs sont indignes de confiance. Ils sont selon lui si corrompus qu’ils vendraient père et mère pour quelques roupies. Il voulait rejoindre l’hôtel de ses accompagnateurs à pied. En se mêlant au flot de la population, il pensait se rendre invisible. Après une longue discussion, il a tout de même accepté la proposition de Dev. Enroulé dans une couverture mitée, la tête entièrement recouverte par un foulard crasseux qui ne lui laisse qu’une fente pour dégager les yeux, il se tient à présent tranquille. Assis entre Dorothée et Dev, il baisse la tête, craignant sans doute de croiser au cours du trajet la silhouette de quelque tueur à gage lancé à ses trousses. Les rues de la ville sont étroites et les vaches sont peut-être ici plus nombreuses qu’ailleurs. À proximité du Ganga Hôtel se trouve le quartier des artisans. La foule y est si compacte que le malheureux tireur de rickshaw a bien du mal à se frayer un passage. Dev a tout le loisir d’observer les couturiers, les barbiers, les tailleurs, tout ce petit monde ayant directement pignon sur rue et travaillant devant les passants sans se soucier le moins du monde de l’agitation environnante. Assis dans leurs échoppes de quelques mètres carrés, ils coupent, cousent ou rasent consciencieusement, accomplissant les gestes millénaires propres à leur caste. Ici, c’est un homme qui par terre a étalé des montres recyclées qu’il propose pour quelques pièces. Là, un autre possède pour seul outil de travail un pèse-personne. La pesée coûte une roupie, explique Dorothée à ses compagnons. Il y a aussi les confiseurs ou les bouchers et leurs étals couverts de mouches. Les nombreuses gargotes exhalent des relents de vieilles huiles maintes et maintes fois réchauffées et partout s’exposent des vendeurs de fruits et légumes colorés. Et puis, bien sûr, par peur d’être engloutis par tout cela, les automobilistes ou les deux roues klaxonnent désespérément. Encore une fois, Dev se sent oppressé. Trop de monde, trop de bruit et toutes ces couleurs lui explosent la rétine. L’étrange sentiment d’être absorbé par un monde fascinant, un monde qui 35


l’envoûte et qu’il ne connaît pas le submerge. Il doit fermer un instant les yeux pour se ressaisir, mais le bruit devient alors plus présent. Il se bouche les oreilles, mais cet effluve auquel il a fini par s’accoutumer l’enivre et puis les images reviennent sur l’écran de ses paupières closes. L’Inde le possède. L’Inde est en train de le dévorer. Son souffle s’accélère. Il suffoque. Il a l’impression d’être emporté par un tourbillon géant. - It’s OK. This is Ganga Guest House ! Le tireur de rickshaw est descendu de sa machine. Comme Dorothée lui glisse un billet dans la main, il sourit de toute sa bouche édentée. Il est d’une maigreur à faire peur et Dev se demande comment il a pu remorquer comme ça leurs trois corps bien nourris sur plusieurs kilomètres. Le pire, c’est que l’homme semble à peine essoufflé. Joignant les deux mains sur la poitrine en guise de salut, il repart aussitôt avec le gros homme au regard hautain qui vient de les remplacer à l’arrière de l’engin. Combien de courses fait-il comme cela au cours d’une journée ? Et pour quel maigre salaire ? Comment fait-il pour nourrir sa très probable nombreuse famille ? Il n’a pas le temps d’y songer davantage. Déjà Dorothée les pousse vers l’hôtel. Dans la chambre, elle exhorte leur nouveau compagnon à se débarrasser de ses frusques et à prendre une douche. Mais ce dernier refuse. Il veut se baigner dans le Gange : - Mâ Anânda, vous comprenez, vous qui êtes libérée, je suis moimême sur le chemin. Je dois faire mes ablutions dans le fleuve sacré ! Dev regarde Dorothée du coin de l’œil. Elle ne paraît pas vraiment comprendre le singulier langage de leur protégé mais ne s’en soucie guère : - Je ne vois pas de quelle liberté vous me parlez et ne connais pas non plus de Mâ je ne sais qui, mais en revanche, je m’aperçois que vous empestez comme un putois. C’en est insupportable ! Alors content ou pas, vous allez passer sous la douche ! Le dénommé Lucas n’entend cependant pas s’en laisser conter ainsi. Lorsque Dorothée tente de le pousser vers la porte de la 36


salle de bain, il résiste. Elle fait appel à Dev pour l’aider et celuici, à contrecœur, vient lui prêter main forte. Avec véhémence, il tire sur la chemise trouée de l'homme et quand Dorothée lui ordonne de faire preuve de plus d’énergie, le vêtement se déchire. Entraîné par son propre poids, Dev s’étale de tout son long dans la salle de bain dont la porte est ouverte. Lucas hurle à pleine voix, en appelant à une intervention divine, à l’armée, à la police alors qu’en même temps, Dorothée lui crie dessus afin qu’il se taise. Tout ceci bien entendu provoque un véritable branle-bas de combat et il ne faut pas longtemps avant que la porte de la chambre s’ouvre sur le maître des lieux, suivi par nombre de curieux. Ceux-ci s’arrêtent tout net en voyant Dorothée tirer en vociférant sur le pantalon de Lucas, tandis que ce dernier, le torse nu et roulant des yeux fous, se met à cet instant à crier à l’attentat à la pudeur ! - What’s happening ? Is there any problem ? demande l’hôtelier non sans gêne. Dans un curieux jargon, mêlant tour à tour l’anglais, l’hindi et le français, Lucas se lance dans des explications confuses. Il y est question de crazy spice woman, de karma et de viol et quand Dev apparaît à la porte des toilettes, avec à la main la grosse tringle à rideaux qu’il a décrochée lors de sa chute, tout le monde recule brusquement. - Oh, my god ! fait l’hôtelier en poussant toute sa troupe vers la porte. Il ajoute une phrase que Dev ne comprend pas entièrement, mais dont il retient que l’homme est choqué. Il ne veut visiblement pas savoir ce qui se passe dans cette chambre mais ne veut plus entendre un bruit. Cela perturbe les honnêtes clients. Il menace d’appeler la police à la moindre alerte à venir avant de refermer la porte avec délicatesse, comme pour mettre un peu d’ordre dans un monde qui se délite et qu’il ne comprend pas. La nuit tombe tout juste lorsque trois silhouettes furtives quittent

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le Ganga Guest House. Elles se faufilent à travers les ruelles en direction des gâths, éloignés de quelques centaines de mètres tout au plus. La ville est encore animée en ce début de soirée mais on est loin toutefois de l’effervescence de la journée. L’Inde se lève à l’aube. Ici on travaille beaucoup pour gagner peu, les jours sont longs, alors on se couche tôt. On mange au coin de la rue, profitant de la trêve solaire et de la relative fraîcheur qui descend sur le fleuve. Des familles entières sortent leurs matelas qu’elles posent à même le trottoir, fuyant ainsi la touffeur des habitations. Partout des brûlots s’allument. Ce sont les flammes des réchauds, pour cuire les chapatis, des vendeurs de samosas, ou les lampes à huile qui tremblotent dans les habitations éclairées par des ampoules trop faibles. Ici, c’est un poste de télévision posé sur une fenêtre, avec autour un attroupement qui se bouscule afin de voir, à chacun son tour, un petit bout du film. Mais peu importe l’image en vérité, du moment que la musique inonde la rue ! Comme Dorothée tente de se mêler à la foule, Dev la retient par le bras. - Ah non, on n’est pas là pour s’amuser ! Que l’autre débile prenne son bain et qu’on s’en retourne à l’hôtel ! Ce disant, il fait un signe de tête en direction de la femme qui se déhanche devant lui. À contrecœur, Dorothée lui emboîte le pas. Les marches qui descendent vers le fleuve sont désertes. On aperçoit au loin quelques bûchers funéraires qui n’en finissent pas de se consumer. Des ombres furtives se dessinent par moment et Dev prend conscience que, en dépit des apparences, la vie ne s’arrête pas tout à fait en ce lieu sacré. Ici, une famille campe sur des couvertures. Là, se profile le fantôme d’un mendiant. Un vieux sadhu, assis par terre, psalmodie un mantra incompréhensible. Une chose velue soudainement se faufile entre les jambes de Dev et, lorsqu’il comprend qu’il s’agit d’un gros rat, il frissonne. - Bon, si la grande folle veut bien se mettre à l’eau maintenant ! - Non mais dis-donc, en voici des manières, répond Dorothée indignée. 38


- Tu n'es pas obligée de te sentir concernée à chaque fois que quelqu’un parle ! C’est à l’autre énergumène que je m’adresse. - Oh quel caractère ! Et puis notre ami mérite un peu plus de considération. Elle ajoute que les vêtements de femme lui vont très bien. En tout cas, il est plus présentable sans la barbe de trois jours qui lui mangeait la moitié du visage. Dev observe avec consternation Lucas qui, sans même les regarder, retrousse le sari qui lui couvre le corps jusqu’aux genoux et descend les premières marches en direction du fleuve. L’idée de ce travestissement burlesque évidemment vient de Dorothée et, bien que son compagnon l’ait trouvé inutile, il n’a pu la convaincre d’y renoncer. Après l’épisode non moins ridicule de la douche, ils ont été contraints de renoncer à l’initiative, Lucas menaçant de crier au viol à la moindre approche. Bien que l’idée du bain dans le Gange ait paru saugrenue à Dev, Dorothée l’a trouvée romantique. Le problème cette fois encore est venu de l'énergumène qui, dans un accès de paranoïa aiguë, a refusé tout net de sortir sans avoir au préalable modifié son apparence. Dorothée a alors saisi l’occasion de laisser libre cours à son imagination créatrice et, en moins d’une heure, elle a relooké leur protégé. Les cheveux teints au henné, rasé de près et vêtu du même sari que Dorothée, l'homme peut désormais passer pour cette dernière… de loin. C’est en se faisant cette funeste réflexion que Dev décide d’en finir. - Bien, je crois qu’il est temps de rentrer maintenant, fait-il sèchement. Lucas s’immerge encore une ou deux fois dans l’eau sombre avant de les rejoindre. Non sans prendre le soin de se couvrir la tête avec le foulard de Dorothée, il maugrée contre l’empressement de ces occidentaux qui ne savent pas prendre le temps de vivre. Dev lui rappelle qu’il est français et qu'ils sont là pour le ramener au pays. Dorothée reproche à nouveau à Dev la brutalité dont il fait preuve envers leur infortuné compagnon, puis elle ajoute subitement qu’elle-même prendrait bien un bain. C’en est trop 39


pour Dev qui fermement lui lance : - C’est hors de question ! Je ne veux pas traverser la ville en pleine nuit avec deux énergumènes, grogne-t-il, craignant surtout pour sa propre sécurité. - Tu as raison, on pourrait attirer les convoitises. Dorothée se passe une main dans les cheveux, séductrice. - Là, il n’y a aucun risque. Je ne vois pas franchement qui pourrait… À part peut-être un singe amoureux ! marmonne son compagnon en s’esclaffant. - Pardon ? Je n’ai pas compris. - Non, rien, allez ! Allons-y !

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Chapitre 7

- Ah ! Quelle merveille ! Franchement, mon petit Dev, on ne pouvait quand même pas rentrer en France sans voir ce chef d’œuvre ! fait Dorothée en admiration devant le Taj Mahal. L’intéressé se renfrogne. Il ne comprend pas comment un vulgaire tas de pierres, tout blanc qu’il soit, puisse émouvoir ainsi des foules entières. Il se reproche d’avoir capitulé devant l’insistance qu’a mise la veille Dorothée pour le convaincre. Elle ne voulait pas rentrer directement à Delhi sans passer par Agra. Vues les circonstances, Dev trouve cette escale touristique pour le moins risquée. Bien que Lucas, toujours dans ses vêtements féminins, paraisse calme, il n’en reste pas moins imprévisible. Dev redoute un incident. Et puis, il n’a pas oublié la nuit dernière, au Ganga Guest House. L'homme en effet, se croyant purifié sans doute par ses ablutions dans le Gange, s’est laissé subitement emporter par une véritable envolée mystique. Assis en lotus au pied du lit, il a chanté des prières dans un jargon abscons durant des heures. Lorsqu’enfin il a fini par s’arrêter, c’était pour ronfler bruyamment jusqu’au matin. Bref, Dev n’a pas fermé l’œil de la nuit. Il est d’humeur acariâtre et de plus, il ne sait pourquoi, animé par un mauvais pressentiment. Quand brusquement Lucas lui serre le bras en lui murmurant à l’oreille, il commence à s’inquiéter.

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- Ne vous retournez pas tout de suite. Regardez discrètement, l’Indien à la casquette, à côté du groupe de touristes japonais, c’est un homme de Sri Rajinah. « Et voilà que ça recommence » songe Dev en jetant un regard circonspect derrière lui. L’individu dont parle Lucas est jeune, de type cachemiri, il doit être originaire du nord du pays. Il fume une cigarette en regardant le Taj Mahal dont les marbres blancs resplendissent sous le soleil de l’après-midi. Il suit les Japonais mais ne semble visiblement pas faire partie du groupe. Il se tient en arrière et Dev doit bien reconnaître que l’attitude de l’homme est singulière. Il semble nerveux et, effectivement, il regarde furtivement dans leur direction. Quand Dorothée propose de marcher un peu dans le parc, Lucas s’empresse de la suivre. Elle explique qu’elle veut s’éloigner du monument dont la démesure ne lui permet pas de le cadrer dans l’objectif de son appareil-photo. Volontairement, Dev reste en arrière. Il remarque clairement l’attitude de l’Indien qui se désintéresse de sa personne pour concentrer son attention sur les deux « femmes ». Serait-il vraiment sur la piste de leur compagnon ? Mais comme l’homme s’éloigne d’un seul coup, Dev se dit que tout cela n’a pas de sens. Il s’agit sans doute d’un pickpocket en quête d’un touriste à détrousser. Il ne va tout de même pas se mettre à croire aux délires de l’autre cinglé ! Il rejoint Dorothée qui de son sac sort un dépliant touristique. Elle se lance dans la traduction de la vie de l’empereur Chah Djahan qui, après avoir fait ériger le Taj Mahal en guise de mausolée pour son épouse Mumtaz Mahal, a fait crever les yeux de son architecte afin que nul ne puisse reproduire le chef-d’œuvre. L’histoire laisse Dev de marbre. En observant Lucas, il constate que l'homme est livide. Est-il bouleversé par la lecture de Dorothée ou se sent-il toujours menacé ? Dev est bien incapable de deviner le fond de ses pensées. En tout cas, il se tient tranquille. Demain matin, ils prennent le bus pour New Delhi et, si tout va bien, après-demain, ils seront dans l’avion qui les ramènera à Paris. Dev commence à se rassurer. Le calvaire touche à sa fin. Ce qu'il 42


ne sait pas, c’est que l’Inde est un pays dans lequel on a peu de prise sur les événements et où ce sont les événements qui vous façonnent. Les fils du destin sont tirés par des dieux facétieux qui prennent un malin plaisir à contrecarrer les projets des humains. Le soir, au Taj Mahal guest house, Dev se détend complètement. Le petit lodge où ils se sont installés figure en bonne place sur le Guide du Routard et il est donc rempli de touristes français. L’hôtelier, un homme bavard et charmant qui maîtrise à la perfection la langue de Molière, n’est sans doute pas étranger au phénomène. Attablé devant un thali, Dev est en pleine conversation avec un couple de jeunes Parisiens qui voyage à travers le sous-continent indien depuis plusieurs mois. Ils ont un tas d’anecdotes à raconter. Dorothée, en dépit de quelques troubles gastriques l’obligeant à de fréquents allers-retours aux toilettes, leur pose moult questions. Après son dernier passage à la salle de bains, Dev lui demande si elle a vu Lucas. Elle répond qu’il est dans sa chambre, assis sur son lit et qu’il a recommencé à chanter ses mantras incompréhensibles. Elle trouve ça très exotique. En revanche, elle se plaint de ne plus posséder de papier toilette. Se refusant catégoriquement à utiliser le petit robinet à côté des WC et sa main gauche comme le fait tout Indien civilisé, elle demande aux Français s’ils peuvent la dépanner. Gabin, un grand gaillard de vingt-cinq ans, lui dit que pour sa part il s’est fort bien accoutumé aux habitudes locales. Sylvie, sa compagne, avoue avoir eu quelques difficultés à s’acclimater. Néanmoins, elle est désormais aguerrie. Dev ne dit rien. Il est constipé. - Quelle horreur ! fait Dorothée avec une moue dégoûtée, jamais de la vie je ne m’abaisserais à une telle humiliation. Sur quoi, elle quitte la table pour s’enquérir auprès de l’hôtelier de l’objet de ses désirs. Gabin, qui vient de griller sa dernière cigarette, l’accompagne. - Je suis désolé, je n’ai plus de cigarettes et pas de papier toilette

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non plus, annonce l’Indien dans un français parfait. Regardant ostensiblement une grosse montre sophistiquée, il lui propose cependant de traverser la rue et de marcher quelques mètres sur leur droite en quittant l’hôtel. Ils devraient trouver encore ouverte, selon lui, la boutique de son ami Kumar et ce, malgré l’heure tardive. - L’heure tardive ! Il est tout juste neuf heures ! Ces Indiens se couchent comme les poules. Vous ne trouvez pas, jeune homme ? interroge Dorothée en suivant Gabin dans la rue mal éclairée. Celui-ci ne répond pas. Il a repéré la bicoque qu’il devine être la boutique en question mais, à sa grande déception, le panneau de bois de devanture est fermé. En s’approchant toutefois il remarque une lueur s’échappant par les larges interstices entre les planches. - Vous croyez qu’on peut frapper ? demande-t-il à Dorothée qui, sans même répondre, tape plusieurs fois sur le volet. N’obtenant aucune réaction elle répète avec exaspération : - Quand je vous dis qu’ils se couchent comme les poules ! Nulle réponse ne vient la contredire. La rue est presque déserte. Quelques ombres rasent les murs. Des chiens aboient quelque part en arrière. Un scooter passe de temps à autre et klaxonne. Pour une ville indienne, on peut dire que c’est le calme plat. Et puis soudain, d’une Ambassador blanche garée tous feux éteints à quelques pas de la boutique, sortent brusquement trois hommes qui se jettent sur eux. La voiture démarre, se range à leur hauteur et, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Dorothée se trouve brutalement propulsée sur la banquette arrière. Gabin, qui essaie d’intervenir, reçoit un méchant coup de poing qui le projette violemment contre le panneau de la boutique toujours fermée. Puis des portières claquent, les pneus crissent sur le bitume lépreux et l’Ambassador s’éloigne sans même allumer ses feux. Lorsque Gabin se relève, il est groggy. Un bruit sec derrière lui le fait se retourner brusquement et, comme il se croit nouvellement attaqué, il se retrouve en face d’un vieil homme bienveillant au sourire édenté. Il tient d’une main le battant du volet au-dessus de sa tête et marmonne dans un hindi inintelligible 44


pour le blessé qui se masse la tempe douloureusement. - Bienvenue la cavalerie, lâche alors Gabin dans son français natal que l’autre ne comprend pas plus. Lorsqu’il rentre à l’hôtel, il fait l’objet d’une curiosité excessive. L’hôtelier, le personnel, n’ont de cesse de le questionner sitôt qu’il franchit la porte. Il lui faut un certain temps pour s’en débarrasser. Quand il y parvient, avec l’assurance que la police va être informée de l’événement dans les plus brefs délais, il doit encore traverser toute la terrasse sous le regard éberlué des touristes. Sa compagne, en le voyant, pousse un cri. Il la prend par les épaules et la rassure. - Où est Dorothée ? s’inquiète Dev. - Enlevée ! Kidnappée sous mes yeux, sans que j’aie rien pu faire. Il se lamente. C’est de sa faute. Il n’a pas su la protéger. Sylvie, quant à elle, essuie sur son tee-shirt le sang qui s’écoule de la lèvre fendue de son malheureux compagnon. Puis elle masse délicatement la grosse bosse au-dessus de l’arcade sourcilière qui déjà commence à bleuir. Quand finalement il reprend ses esprits, il relate l’agression calmement, sans oublier un détail. Il devra recommencer nombre de fois avec les deux policiers qui, deux heures plus tard, viendront l’interroger. Lorsqu’ils s’en vont, il est presque minuit. Dev doit se fendre d’un coquet bakchich avant d’obtenir la promesse qu’ils remueront ciel et terre pour retrouver Dorothée. Il regagne la chambre, qu’il partage avec Lucas, non sans un regard douloureux en passant devant celle de Dorothée. L'aliéné est toujours sur son lit. Il chante à tue-tête. Sans l’interrompre, Dev s’allonge sur le sien. Le cinglé peut bien brailler toute la nuit, il s’en moque. De toute façon, il ne dormira pas. La peur le tenaille. Il est désespéré. Miretta et Gabin sont partis se coucher et il n’a personne pour le soutenir. Il se sent terriblement seul. Et l’autre à côté qui maintenant psalmodie d’une voix grave ! Il hésite à lui parler mais

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bien vite se ravise. Ce n’est sûrement pas celui-là qui lui viendra en aide ! Comme il regrette de ne pas avoir avec lui son écharpe "Allee les Verts" ou son vieux portable qui beugue ! Pourtant, après être resté longuement prostré dans le noir, en proie aux spéculations les plus sombres, il allume la lumière. Lucas ne chante plus. Il est toujours assis sur son lit, jambes croisées, mains posées sur les genoux, paumes tournées vers le haut. Visiblement, il médite. Dev se demande un instant quand cet énergumène trouve le temps de dormir. À moins que ce ne soit cette posture qu’il adopte pour se reposer. Quoi qu’il en soit, il décide de lui parler : - Excuse-moi de te déranger. Je ne sais pas si tu es en mesure d’évaluer l’ampleur du drame qui vient de se produire, commencet-il. Puis il se lance dans un monologue ininterrompu, durant de longues minutes, afin de relater les circonstances de l’enlèvement. Enfin il exprime ses états d’âmes : - Tu imagines ? Et si les flics ne la retrouvent pas, comment oseraije rentrer en France ? Comment vivrai-je avec ce poids sur la conscience ? Et il continue ainsi, augurant du pire, comme d’un final où Dorothée réapparaîtrait subitement, au bord d’une route, sous la forme d’un macchabée affreusement mutilé ! - Bon ! C’est vrai qu’elle n’était pas facile, la vieille bourrique, mais tout de même, lui arracher les yeux après l’avoir éviscérée ! Comment vais-je expliquer ça à sa famille ? Lui couper la langue aurait été suffisant ! - Hé là ! Ne t’emballe pas ! Elle est pour l’instant en sécurité, Dorothée. Tout à coup, Dev cesse son soliloque pour diriger son regard vers Lucas auquel il ne prêtait plus la moindre attention. L'homme, tout en se massant les genoux pour faire circuler le sang dans ses jambes qu’il avait gardées repliées durant des heures, paraît subitement fort lucide. - Je sais où elle se trouve, Dorothée. Dev ne comprend pas. Il croit à un nouveau délire de son compagnon et s’apprête à lui répondre vertement. Cependant, une 46


lueur d’espoir lui traverse l’esprit. Il dit simplement : - La situation est grave. Il ne s’agit pas d’en plaisanter. - Je suis tout ce qu’il y a de plus sérieux, je t’assure. Dev voudrait y croire. Contre toute logique, il ose : - Et où se trouve-t-elle, à ton avis ? Mais lorsque l’autre lui répond avec conviction qu’elle doit être désormais entre les mains du fameux Sri Rajinah qu’il ne cesse de ramener à la moindre occasion, Dev éructe : - Ah ! Non ! C’est trop ! Il est grand temps de remettre les pieds sur terre ! Mais qu’est-ce que je fais avec un débile pareil ? Franchement, c’est bien ma veine ! Puis il exprime avec courroux son ras-le bol de cette expédition hasardeuse, dans un pays de fous avec désormais pour seul guide un pauvre type tout aussi déjanté. - Dès demain matin, j’appelle les flics. J’espère que d’ici là ils auront retrouvé Dorothée, ou qu’ils auront au moins une piste sérieuse. Alors je te colle sous leur responsabilité et je rentre au pays ! - N’y compte pas ! - Comment ça ? Tu vas m’empêcher de rentrer chez moi peutêtre ? - Ce n’est pas ce que je veux dire. Je parle de la police. Ici, c’est le bakchich qui prime. Il lui explique que les représentants de l’ordre vont lui ponctionner jusqu’à ses dernières roupies, à grand renfort de promesses hasardeuses pour, au bout du compte, le menacer d’emprisonnement s'il ose se rebeller. Au souvenir de l’argent dont il a dû se délester au terme du premier interrogatoire, Dev se dit que l'homme sur ce point n’a sans doute pas tort. Il commence à le regarder autrement. Hormis ses divagations concernant cet individu dont Dev a oublié le nom et qui soi-disant le poursuit, il adopte parfois une attitude ordinaire. En ne tenant pas compte non plus de ses délires mystiques, il peut avoir des moments de lucidité qui le rendent temporairement supportable. Malheureusement, les éclaircies dans cet esprit perturbé se font 47


rares, mais comme il semble à cet instant raisonnable, Dev décide de poursuivre plus loin la conversation : - Alors, selon toi, que faut-il faire pour retrouver Dorothée au plus vite ? - Je te l’ai dit, je sais où elle se trouve. Je comprends que tu ne veuilles pas le croire mais, en vérité, tu n’as pas d’autre solution. Comme son interlocuteur à nouveau paraît sur le point de s’énerver, Lucas ajoute : - Il y a certaines choses qu’il faut que je te dise. Si tu veux bien me laisser parler sans m’interrompre, tu comprendras. Dev hausse les épaules. Au point où il en est, il est prêt à entendre n’importe quoi. Alors il écoute, d’abord avec consternation, puis avec un intérêt croissant les confidences de Lucas. Tout d’abord il lui parle de Sri Rajinah, un pseudo-gourou, maître d’un ashram du nord du pays dans lequel lui-même a longuement séjourné. - Il y a un mois encore, je me trouvais parmi eux. Cela faisait un certain temps que je souhaitais m’en aller, couper les ponts. Si je restais, c’était à cause de Maya. Et il parle d’une jeune Australienne, vivant à l’Ashram depuis de nombreuses années et dont il est très amoureux. Au fur et à mesure qu'il écoute, Dev se rend compte que Lucas s’exprime tout à fait normalement. La pathologie qui l’affecte semble curieusement l’avoir abandonné. Il s’apprête à lui en faire la remarque mais l’ex-illuminé poursuit son récit. - J’avais dans l’idée de la convaincre de me suivre. Elle était très attachée à sa vie à la communauté. Enfin, conditionnée est le mot le mieux approprié, précise-t-il. Il a fallu du temps avant qu’elle se décide. Lorsqu’il y était parvenu, ils avaient convenu d’une nuit de pleine lune pour s’enfuir ensemble. Ce choix tenait au fait qu’il est dangereux de voyager en montagne sans un minimum de visibilité. Ils comptaient ainsi rejoindre à pied une petite localité pas très éloignée de l’ashram, afin de prendre le premier bus en partance pour une grande ville. Mais entre-temps, une opportunité 48


inespérée s’est présentée à Lucas. Rajinah est en fait le chef d’une mafia locale très puissante et l’ashram lui sert de couverture pour ses activités illicites. Son implantation géographique, dans le nord du pays, lui permet de contrôler une grande partie de la circulation de l’opium en provenance de l’Afghanistan, via le Pakistan. À cela vient s’ajouter le hachisch, le fameux Malana Cream, cultivé un peu partout dans les vallées du nord, qu’il achète pour une poignée de roupies aux paysans de la région. - Un jour que je me trouvais seul avec Rajinah et Sri Joe Nathan, son bras droit, deux cachemiris sont arrivés. Ils leur ont remis une grosse somme d’argent dans un sac. Ils ont alors rangé les billets dans la chambre du gourou, dans une armoire généralement verrouillée à double tour. Le Français se trouvait là par hasard, venant renouveler les fleurs dans la salle de prière attenante. La porte communiquant entre les deux pièces étant ouverte, il avait assisté à la scène, que par ailleurs ni Sri Joe Nathan et encore moins Rajinah ne cherchaient à dissimuler outre mesure. Sûrs de leur emprise sur leurs disciples, ils n’auraient pu imaginer que l’un d’entre eux s’avise un jour de les trahir. Pourtant lorsque Lucas s’était aperçu, en jetant un coup d’œil furtif dans la chambre, que les deux associés avaient oublié la clé sur la serrure de l’armoire, il n’avait pas hésité un seul instant. - C’était la fin de l’après-midi. Je savais qu’ils allaient se retirer pour méditer avant le repas et sitôt qu’ils furent partis, sans réfléchir, je me suis emparé du sac. Il avait gardé la clé, priant afin que nul ne s’aperçût de sa disparition. Quoi qu’il en soit, il ne pouvait désormais différer son départ. Il avait informé Maya de son acte inconscient et décidé de fuir le soir-même. Malheureusement, le gourou avait pour fâcheuse habitude de choisir chaque soir une jeune femme pour passer la nuit avec lui. La malchance avait voulu que, ce jour-là, il jette son dévolu sur l’amie de Lucas. Ce dernier avait dû s’enfuir seul, après que Maya lui a promis de le rejoindre par ses propres moyens, trois jours 49


plus tard, à New Delhi. - Nous nous étions donné rendez-vous dans un petit hôtel discret où je l’ai attendue un certain temps. Elle n’est jamais venue. Au lieu de ça, ce sont les hommes de Rajinah qui, un beau matin, ont fait irruption dans ma chambre. Lucas, qui se tenait sur ses gardes, ne leur avait pas ouvert la porte. Le temps qu’ils la défoncent, il avait pu s’enfuir par la fenêtre, non sans emporter avec lui le précieux sac. Après ça, il avait quitté la ville au plus vite. Comprenant qu’il ne pouvait voyager longtemps avec un tel fardeau, il avait décidé de le cacher dans un petit temple isolé, près de la ville de Khajhuraho où il s’était terré quelques jours. - Seul un vieux sadhu venait y dormir, le soir. Il n’avait pas toute sa raison et ne me posa pas la moindre question. Cependant, c’est lui qui m’informa un jour que deux individus suspects interrogeaient la population au sujet d’un touriste qu’ils recherchaient. C’est ainsi que Lucas était arrivé à Bénarès. Il savait toutefois que les sbires de Rajinah ne tarderaient pas à le retrouver. Il fallait qu’il quitte le pays. - Pourquoi n’avoir pas tout simplement sauté dans un avion ? l’interrompt Dev. - C’est évident. J’ai un billet qui me permet de décoller de New Delhi uniquement. Il ne fait aucun doute que Rajinah a fait surveiller les abords de l’aéroport. Dev commence enfin à entrevoir la suite, qui d’ailleurs ne se fait pas attendre. - C’est ainsi que m’est venue l’idée d’un rapatriement sanitaire. N’ayant aucun handicap apparent, j’ai donc décidé de me faire passer pour fou. - Ainsi tu n’es pas… - Pas le moins du monde. - Eh bien ça alors… Mais pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt ? - J’ai tout de suite vu que j’avais affaire à des amateurs. Je craignais votre réaction. Je me serais dévoilé à l’ambassade, pas 50


avant. - Pourquoi n’y être pas allé plus vite, à l’ambassade ? - Pour les mêmes raisons que ce qui concerne l’aéroport, tout simplement. Dev commence à mesurer l’ampleur du problème. En revanche, il ne voit pas pour quelle raison il serait plus facile à Lucas d’approcher l’Agence Française accompagné, plutôt que seul. Quand Dev lui pose la question, il paraît embarrassé. - J’avais mon idée à ce sujet. - Et puis-je savoir laquelle ? - Peu importe. Quoi qu’il en soit, Dorothée n’est pas en danger. Rajinah va réclamer de l’argent pour la libérer. C’est sans doute moi qu’il souhaitait kidnapper. Ses hommes se sont trompés, à cause de mon déguisement sûrement. Pour leur chef, cela ne fait aucune différence. Il a un otage qu’il peut marchander. Il suffit de lui donner en échange ce qu’il réclame et il nous laissera tranquille. C’est bien ainsi que Dev conçoit aussi les choses mais, encore une fois, il relève une certaine incohérence dans les propos de Lucas. Il ne saisit pas en effet pourquoi celui-ci, comprenant la folie de son acte, n’a pas essayé de rendre l’argent à son propriétaire avant que les choses ne s’aggravent. - Bah ! J’ai paniqué, répond-il. Tu n’imagines pas de quoi est capable Rajinah. Dire que je craignais pour ma vie est peu dire en vérité. Et puis, sachant l’argent bien caché, je gardais au fond de moi l’espoir de trouver un moyen pour le récupérer. Il se tait. - Eh bien, nous voici dans de beaux draps ! - Je suis désolé. - C’est bien le moins que tu puisses faire. À part ça, une idée peutêtre pour sortir Dorothée du pétrin dans lequel elle se trouve ? Dev ne peut au fond de lui-même s’empêcher de se demander qui, des ravisseurs ou de Dorothée est le plus à plaindre. Lucas pense que le plus urgent est de récupérer l’argent. - Ne vaut-il pas mieux attendre ici ? Les zigotos qui ont enlevé 51


Dorothée ne vont sans doute pas tarder à se manifester. - C’est probable, mais je ne pense pas que ce soit la peine de rester là. Partons à Khajhuraho. Les sbires de Rajinah selon lui sauront bien les retrouver. Ils auront alors, en rendant l’argent, de quoi les satisfaire. Dev n’émet aucune objection. Il n’a de toute façon rien de mieux à proposer. Dehors le jour se lève. Les deux hommes décident de se reposer une petite heure avant d’agir.

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Chapitre 8

Ils ne sont pas très frais lorsqu’ils embarquent un peu plus tard à bord d’un bus déjà bondé. Ils s’installent comme ils peuvent parmi la foule matinale et souriante. Dev se dit qu’ils doivent détonner curieusement avec leur mine ternie par une nuit blanche. La femme qui s’assoit à côté de lui tient dans une main deux poules liées par une patte. Les volatiles battent des ailes un moment sur les genoux de leur propriétaire. Un nuage de plumes se répand autour d’eux, puis les malheureux gallinacés finissent par se calmer. Lucas est resté debout. Il serre dans une main les quelques samosas emballés dans du papier journal qu’il vient d’acheter. Le vendeur, un gamin d’une dizaine d’années, se démène dans l’allée centrale pour rejoindre la porte du véhicule. Celui-ci est déjà parti lorsqu’il parvient à sauter sur le bord de la route. Dev mange les beignets que lui offre Lucas puis, sans même s’en apercevoir, il ferme les yeux. Sa conscience se fait flottante. Sa tête ballotte au gré des nids de poule sur la route et il s’endort complètement. Lorsqu’il se réveille, il se sent courbaturé, engourdi. La femme aux volatiles près de lui s’est endormie. Les gallinacés sur ses genoux semblent faire de même. Il est tendu et masse sa nuque douloureuse. Enfin il se retourne en direction de Lucas et là, subitement, un vent de panique achève de le sortir de sa torpeur.

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L'homme ne se tient plus au milieu de l’allée centrale derrière lui. À sa place, une jeune femme portant un enfant sur son dos se démène pour garder l’équilibre. Dev se contorsionne afin d’embrasser du regard l’ensemble du bus. Il se penche, se lève, dans l’espoir d’apercevoir son compagnon qui pourrait être caché par l’un ou l’autre des nombreux passagers. Mais, rapidement, il doit se rendre à l’évidence. Lucas a disparu ! À mesure que cette pensée imprime son cortex, il sent une bouffée d’angoisse sourdre de son ventre. Il comprend d’un seul coup qu’il est désormais seul, livré à lui-même, dans un pays incroyable, parlant très bien anglais, certes, mais avec peut-être une bande de tueurs aux trousses ! En s’effondrant sur son siège, il se laisse aller totalement à la peur qui lui tenaille les viscères. À l’arrêt suivant, il descend et marche dans une rue poussiéreuse en essayant de rassembler ses idées. Il n’a aucune conscience de l’endroit où il se trouve. C’est une petite ville banale, dénuée de charme. Il va tout droit, perdu dans ses pensées et ne se rend même pas compte que le bus repart sans lui. Quand il s’en aperçoit, il est trop tard. Il comprend du même coup que son sac de voyage est resté sur le toit du véhicule. Il n’a plus rien. Plus de vêtements en dehors de ceux qu’il porte sur lui, ni d’affaires de toilettes. Heureusement, il a ses papiers et un peu d’argent qu’il compte machinalement. Il lui reste à peine trois cents roupies, de quoi tenir quelques jours pas plus. C’est à cet instant seulement qu’il réalise que c’est Dorothée qui a en sa possession le carnet de travellers chèques et une carte visa internationale. Cette fois-ci, l’aventure est réellement en train de se transformer en cauchemar ! Et, comme souvent, lorsqu’on croit être tombé au plus bas, qu’on s’imagine qu’il ne peut rien arriver de pire, un désagrément supplémentaire vient vous asséner le coup fatal. Celui-ci prend la forme d’une vache en délire qui, au détour d’une rue, surgit au pas de course, projetant le malchanceux au passage dans un nuage de poussière. Olé !!! Assommé, Dev se retrouve les quatre fers en l’air tandis que 54


l’animal, bien ancré sur le plancher des vaches sacrées, continue sa course folle sans même s’excuser. Quand il reprend conscience, il est allongé au même endroit. Un homme est penché sur lui et lui parle. Bien incapable de saisir ce qu’il dit, Dev ne répond pas. Comme l’autre lui fait signe de bouger, il se relève doucement. À son grand soulagement, il parvient à s’asseoir. Un étau lui enserre le crâne. Il a du mal à respirer et comprend qu’il doit avoir une côte fêlée. L’homme l’encourage à se mettre debout et il s’exécute. Une douleur fuse le long de sa jambe droite mais elle s’atténue peu à peu. C’est à ce moment seulement qu’il remarque le cercle de gens qui s’est formé autour de lui. Quand il amorce quelques pas derrière son sauveur, ils lui adressent des sourires généreux qui lui vont droit au cœur. Quelques voix dans l’assemblée répètent plusieurs fois le mot « doctor. » Il devine qu’il s’agit de l’homme qui l’a pris en charge. Déjà, il se sent mieux. Il l’a échappé belle ! En quittant le cabinet du médecin, il est à peu près remis. Chaque respiration lui déchire la poitrine, il boite un tantinet mais il a pleinement recouvré ses esprits. Il suit un gamin qui, selon ce qu’il a cru comprendre, le conduit dans un hôtel. Heureux de pouvoir enfin se reposer, il gratifie son guide d’un large bakchich. C’est en payant sa chambre à l’avance qu’il se souvient de ses maigres ressources. Il n’en commande pas moins un talhi pour se reconstituer puis il monte se coucher. Avant de s’endormir, il analyse une dernière fois sa situation. Il en conclut qu’il n’a pas d’autre alternative que de se rendre au plus vite à l’ambassade de France à New Delhi. Il se sait à une demi-journée de bus de la capitale. Les quelques roupies qui lui restent suffiront sans doute à payer le voyage. Un choc sourd en pleine nuit le réveille. Il cherche l’interrupteur en tâtonnant le long du mur avant d’allumer la lumière. Tout d’abord, il ne voit rien d’anormal. Il a l’impression que le bruit provenait de la fenêtre. Il pense immédiatement aux sbires de

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Rajinah. L’ont-ils déjà retrouvé ? Il est vrai qu’après son singulier accident, toute la ville doit parler de lui ! Cependant, les barreaux de la fenêtre le rassurent. Personne ne risque de pénétrer dans sa chambre pour l’égorger pendant son sommeil. À moitié rassuré, il s’apprête à éteindre lorsqu’il remarque, à quelques mètres du lit, sur le sol, une grosse pierre. Un bout de ficelle la relie à une enveloppe. Dev se lève et regarde à l’intérieur. Il en sort une feuille de papier zébrée de taches brunes. Il se rend vite compte qu’un poids anormal alourdit l’enveloppe qu’il croit alors vide. En la retournant, il en fait tomber quelque chose. Il se penche, ramasse l’objet et déplie le papier journal qui l’emballe. Il pousse alors un cri et lâche le tout dans un mouvement de panique. Puis, l’effet de surprise passé, il se baisse à nouveau. La chose ne bouge pas. Il récupère alors ce qui l’a tant effrayé. Ce n’est qu’un doigt, sectionné net au-dessus de la deuxième phalange. Le sang a séché sur la chair incarnate. Quelques éclats d’os à peine ont endommagé la peau. Il n’y a rien à redire. C’est du travail de pro. Rassuré, Dev le pose sur la table de nuit. Il avait un instant cru qu’il s’agissait d’un gros ver. Quand il déplie la feuille de papier qui accompagne le singulier présent, il constate immédiatement que les quelques paragraphes rédigés à la va-vite sont illisibles. En faisant un effort, il s’aperçoit que c’est écrit en français. Si la tâche n’est pas simple, il parvient tout de même à déchiffrer le message : «Pardonne-moi de t’avoir fait faux bond. Cela ne m’a pas porté chance. Les hommes de Rajinah m’ont rattrapé aussitôt. J’ai eu le temps de me rendre au temple où j’avais laissé l’argent. Il n’y était plus ! Seul baba Balepath peut l’avoir pris. Il n’y avait que lui à fréquenter les lieux lorsque j’y suis passé. Rajinah est dans une colère noire et ne me relâchera pas tant qu’il n’aura pas récupéré son bien. C’est bien lui aussi qui détient Dorothée. Rassure-toi, le doigt m’appartient. Il faut que tu retrouves Baba Balepath avant trois jours, sinon, ils continueront leur travail. Pour Dorothée, ils n’ont encore rien décidé mais, si tu ne trouves 56


pas l’argent, je crains le pire ! Un gamin m’a dit que Baba Balehpat est parti à Rishikesh. C’est une cité sacrée du nord du pays. Tu le trouveras un peu en dehors de la ville, le long du Gange. De nombreux Sadhu y vivent sous des tentes de fortune. De par ce que j’en sais, il est connu. Cela ne devrait pas être difficile. Prie pour qu’il ait l’argent. Quand tu l’auras, quelqu’un te fera signe. Bonne chance.» C’est signé Lucas. Si la lettre n’est pas un courrier d’agrément, elle a au moins l’avantage de clarifier les choses dans l’esprit confus de Dev. Si Dieu seul sait pour combien de temps, Dorothée est pour le moment en un seul morceau. Qu’il manque un doigt à Lucas n’est pas trop grave. Il se dit qu’à cet âge, cela doit repousser facilement. Enfin, lui-même sans doute est en sursis mais il peut au moins dormir tranquille. Rajinah ne tentera rien contre son illustre personne tant qu’il n’aura pas l’argent. Sûr de ce fait, il se recouche donc et se rendort rapidement. Lorsque la nuit qui vous reste peut être une des dernières, il ne sert à rien de la gâcher en stupides spéculations !

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Chapitre 9

Rishikesh est un peu la Bénarès de l’Himalaya. Les mêmes temples, le même fleuve, quoique plus agité, mais la même ferveur religieuse anime la ville. Assise sur les contreforts de la plus haute chaîne de montagnes de la planète, elle n’en est que plus proche des dieux. Lorsque Dev arrive à la gare routière, il ne sent plus ses membres. Les longues heures de trajet ont été pour lui une véritable torture. Il a du mal à s’extirper du siège inconfortable où il est assis. Sa jambe blessée est raide et le moindre mouvement lui provoque une douleur lancinante dans la poitrine. Malgré tout, il parvient à descendre du bus, non sans pester contre les gens pressés qui embarquent et le bousculent sans la moindre gêne. La température ici est plus clémente que dans la plaine. C’est pour lui un soulagement. Il se traîne tant bien que mal jusqu’au premier rickshaw à moteur qui lui fait signe et demande un « cheap » hôtel. À peine a-t-il le temps de s’installer que le chauffeur démarre sur les chapeaux de roue. Dev est projeté à l’arrière de l’engin et pousse un cri de douleur. - Hey ! Be careful, shit et shit ! Parisien Driver ! hurle-t-il pour couvrir la musique que crache le haut-parleur. Nullement touché par l’insulte, l’autre se retourne en arborant un large sourire, puis il remet les gaz. Il slalome dans le trafic

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hétéroclite, jouant du klaxon comme d’un tam-tam. Dev s’accroche comme il peut au siège du conducteur en priant pour qu’ils ne se renversent pas au premier carrefour. Après un temps qui lui paraît interminable, l’engin s’arrête dans une rue encombrée d’ordures. Dev ne se fait pas prier pour descendre, règle la course sans même en marchander le prix et se dirige vers le baraquement à l’enseigne indéchiffrable que le chauffeur lui a désigné comme étant l’hôtel. Un homme replet coiffé d’un turban l’accueille chaleureusement. Il lui tape sur l’épaule et lui parle dans un anglais tellement teinté d'indien que Dev ne le comprend pas pour autant. Quand il lui désigne une table en tapotant son ventre proéminent, le voyageur lui indique par gestes qu’il ne souhaite pas manger. « I want to sleep », fait-il L’homme paraît surpris. Il regarde les baskets de Dev d’un air curieux. Puis, en hochant la tête de gauche à droite, il s’anime. Il l’invite à le suivre dans la rue, s’arrête quelques mètres plus loin et interpelle un homme dans une échoppe. Avec un sourire radieux celui-ci lui montre toute une gamme de sandales de cuir et autres tongs en plastique en affichant le prix : Ten roupies. À Dev, qui comprend bien que son hôte a confondu to sleep et slippers (pantoufles), il faut faire comprendre aux deux individus qu’il n’a nullement besoin de chaussures. À grand renfort de gestes évocateurs, il parvient tout de même à se faire comprendre. Les deux autres alors éclatent de rire et, sans même s'excuser du malentendu, ils rameutent tout le quartier pour leur faire part de la blague du jour. Encore une fois, Dev fait l’objet de la curiosité des autochtones. Comme il rejoint l’hôtel, il peste contre ces foutus Indiens qui, si ça continue, vont finir par ériger une statue à son effigie ! Après s’être accordé quelques heures de repos, Dev se met en quête de Baba Balepath. Trouver le campement des anachorètes sur le bord du fleuve est chose facile. En revanche, alors qu’il

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longe les baraques et les tentes, qui ne sont en fait qu’un amas de bouts de bois et de bâches plastifiées, il se demande bien comment s’y prendre pour trouver son client. En effet, les lieux fourmillent d’individus hirsutes, barbus et pieds nus, les cheveux tressés en longues dreadlocks qui leur tombent jusqu’aux fesses. Certains sont vêtus de la robe orange des renonçants. D’autres vont le torse nu et, visiblement, quelques uns sont en tenue d’Adam. Il y en a des vieux et des plus jeunes, mais tous se ressemblent. S’ils sont pour les Indiens une sorte de saints vénérables, ils évoquent plus à Dev le souvenir du concert de Woodstock dont il a un jour vu des extraits à la télévision. Ils pourraient tout aussi bien être les clones de Jésus-Christ ou des orangs-outans échappés d’un zoo. Il imagine assez bien son directeur parmi eux ! Quoi qu’il en soit, ils sont toute une tribu et Dev se demande un instant s’ils sont dangereux. C’est qu’il n’aimerait pas se faire mordre par un de ces énergumènes ! Il se souvient avec inquiétude qu'il n’a pas eu le temps, avant de quitter la France, de faire son vaccin antirabique. Mais au fur et à mesure qu’il longe la berge, ses craintes se dissipent. Personne ne semble lui prêter la moindre attention. Ne sachant trop quelle démarche adopter, Dev s’approche d’un groupe au hasard. Ils sont une demi-douzaine, assis sous un abri de fortune, occupés à fumer une drôle de pipe qu’ils se passent à tour de rôle. - Bonjour… Hum… Hello, Dabasté, tente-t-il sans conviction. Un vieil homme lui répond sur un ton jovial : - Welcome, come on ! Il l’invite à s’asseoir parmi eux. Dev croit reconnaître de l’anglais et cela le met en confiance. Sous son apparence de clochard, l’homme doit avoir de l’éducation. Et puis, sa grande barbe blanche, sa peau tannée, lui confèrent une allure respectable. Après s’être installé, il est assailli de questions qu’il ne comprend pas, en dépit des efforts de traduction du vieux baba. Il ne peut guère plus répondre et, après s’être essayé à l'indien, il renonce. Il 60


se met à parler dans sa langue maternelle, ce qui visiblement ne dérange pas outre mesure ses interlocuteurs. Puis, rapidement, l’étrange pipe qui circule de main en main arrive devant lui. Il interroge du regard le vieux sadhu qui l’encourage à fumer. Celui qui lui tend l’objet lui montre comment on le tient. « Chilom » , fait-il. À la tonalité de la voix, Dev comprend qu’il s’agit d’une femme. Il remarque seulement alors qu’elle est seule à ne pas porter la barbe. En dehors de ce détail toutefois, elle ressemble tant aux autres qu’il est bien difficile de faire une quelconque distinction. Le vieux baba s’impatiente : - Go ! Go ! It’s good Ganja ! Afin de ne pas passer pour un débutant, Dev mime ses compagnons. Il aspire à pleins poumons l’âpre fumée qui lui déchire la gorge au passage. Il tente de la garder un instant mais des larmes lui brouillent la vue. Fichtre ! C'est sacrément plus fort que les cigarettes. Sa poitrine est en feu et il s’époumone dans une violente quinte de toux. Un coup de poignard lui déchire le dos. Il avait oublié sa côte fêlée. Cependant, face aux rires moqueurs de ses compagnons, il tire une nouvelle fois sur le chilom, et puis une autre, courageusement, comme s'il était un fumeur confirmé. Lorsque la pipe est terminée, un jeune ascète la vide soigneusement avant de la bourrer d’une herbe à l’effluve entêtant. Il propose à Dev de l’allumer. Après cela, les choses deviennent confuses. La pipe tourne longuement de main en main et Dev est bien incapable de compter le nombre de fois où il tire dessus. Toujours est-il qu’après un certain temps, il ne sent plus ses membres. Il a l’impression de flotter. Un léger voile se forme devant ses yeux et les choses lui paraissent irréelles. Les sons aussi sont différents. Il a l’impression qu’ils proviennent d’ailleurs, d’un monde lointain. Lorsque le vieux sadhu lui parle, il se rend compte que son accent devient maintenant parfaitement compréhensible. D’ailleurs, il maîtrise dès à présent tous les dialectes. Quelque chose remonte en lui de quelque part. Il a connu la tour de Babel. Il se souvient 61


de l’Atlantide. Il parle l’inuit et le swahili. Il est si sûr de lui qu’il n’hésite pas à demander à ses compagnons s’ils connaissent Baba Balepath. - Vous savoir, where is el signor Balepath ? Immédiatement, le visage du vieil ascète s’illumine. - Ha ! Balepath is a lord ! You’re looking for him ? Come with me ! Et il l’entraîne à l’extérieur de la tente. Dev a quelques difficultés à se lever. Trouver son équilibre n’est guère plus aisé mais il parvient tant bien que mal à suivre son guide au bord du Gange. Ils font ainsi un court trajet et s’approchent d’un homme qui, la tête en bas et les pieds vers le ciel, contemple leurs chevilles sans dire un mot. Le vieux sadhu précise : - Baba Balepath practices yoga. Puis, les deux mains jointes sur sa poitrine, il s’incline en direction du sol. Embarrassé, Dev fait de même. Dans cette position, il voit parfaitement le visage de Balepath. Il est congestionné à force sans doute d’être resté trop longtemps la tête en bas. Les deux Indiens conversent un moment ensemble puis le guide de Dev s’adresse à lui : - Baba Balepath speaks French. Just a problem, he is very old and his spirit is not clear. Good luck ! - Good fuck, répond Dev qui se croit toujours doté d'un humour sans faille. Il croit avoir retenu deux choses. Le vieux bonhomme parle français mais il n’est pas clair. Allez donc savoir ce que cela signifie ? Il se présente en perso-croate avant de retrouver sa langue natale. Comme l’autre ne répond pas, il décide d’adopter la même posture et c’est sur la tête et les pieds en l’air qu’ils font connaissance. Rapidement Dev constate que son interlocuteur tient des propos incohérents. Il a beau lui parler d’argent, celui-ci s’évertue à lui tenir un discours abracadabrant au sujet de ses intestins qu’il doit nettoyer régulièrement. Puis, d’un coup, Balepath ferme les yeux et tombe à la renverse. Avec un peu plus de délicatesse, Dev se redresse. Il se penche sur l’homme et 62


constate qu’il est inanimé. Pire, il semble mort ! Il le secoue doucement, puis énergiquement, sans provoquer la moindre réaction. Il balaie les alentours d’un regard inquiet. Persuadé de se trouver avec un cadavre sur les bras, il redoute qu’on lui reproche d’avoir tué le vieil homme. Comme il s’apprête à quitter discrètement les lieux, l’ascète reprend connaissance. - Excusez-moi, monsieur. J’oublie parfois que le temps passe quand je suis dans une posture. La nature se charge de me le rappeler et je m’évanouis. Dev commence à se demander s'il va obtenir quelque chose de cet individu mais celui-ci semble reprendre ses esprits : - Vous me parliez d’argent, je crois. Oui, je me souviens d’un Français à Khajhuraho… - C’est ça ! C’est lui qui m’envoie. Dev est très excité. Il est sur le point d’atteindre son but. Quand le vieillard ajoute qu’il a trouvé le sac par hasard dans une anfractuosité du temple, il se précipite sur lui. Il prend les deux mains décharnées dans les siennes et l’encourage à poursuivre. Malheureusement, à cet instant précis, l’étincelle de vie qui anime l’œil de l’ascète disparaît. C’est sur un ton monocorde et le regard vague qu’il demande : - Pardon, monsieur, mais qui êtes-vous donc ? Je ne crois pas vous avoir jamais vu. Ah non ! Se dit Dev. « Ce n’est pas possible ! Il faut que je tombe sur un Alzheimer ! » Il en pleurerait. C’est déjà le soir et il n’est pas plus avancé. Il a amené avec lui le vieil ascète dans la chambre de son hôtel miteux, pour le cas où ce dernier retrouverait la mémoire. Pour le moment, il n’a pas constaté la plus infime amélioration. Il en est à se demander s'il ne devrait pas retourner le vieillard la tête en bas afin de lui irriguer le cerveau lorsqu’on frappe à la porte. Un jeune garçon se tient sur le seuil, une enveloppe à la main. Dev se saisit du courrier et claque la porte au nez du gamin qui, bien décidé à ne pas s’en aller les mains vides, fait un tapage sur le palier. Craignant de se

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faire repérer, Dev ouvre brusquement la porte. L’enfant, tout sourire, tend la main avec les yeux pleins d’espoir. - Bakchich, baba, bakchich ? Piaille-t-il. Mais, en guise de récompense, il reçoit une double volée de gifles qui imprime une empreinte de mains parfaite sur ses joues brusquement inondées par les larmes. Débarrassé de l’importun, Dev ouvre l’enveloppe. Il est très énervé. Dev, c’est quelqu’un de très nerveux. Il se demande tout à coup, pourquoi il a agi de la sorte avec l’enfant. Sans surprise, il trouve dans l'enveloppe un doigt emballé dans du papier journal, accompagné d’un billet froissé. Il reconnaît sans difficulté l’écriture inintelligible de Lucas. «Deux jours se sont écoulés. Rajinah sait que tu as l’argent. Il commence à douter de tes bonnes intentions. Il ne reste que vingtquatre heures. Fais-vite, je t’en supplie ! PS : Dorothée se porte bien. Lucas» Dev est un instant contrarié par le post-scriptum. Il chiffonne le billet et le projette à travers la pièce. Il prend soin toutefois de ranger le doigt coupé avec celui qu’il a gardé dans une boîte à savon récupérée dans la salle de bain de l’hôtel précédent. Il comprend alors à l’odeur que déjà la nature a commencé son grand œuvre de putréfaction. S'il veut conserver les doigts, il n’a pas une minute à perdre. Il descend rapidement dans la rue et trouve une pharmacie où il achète un flacon d’alcool. Il y plonge les deux appendices et remonte dans la chambre. Il ne sait pas pourquoi il agit de la sorte. Il lui est difficile de se séparer d’un présent qu’on lui a offert. Il a toujours été sentimental. Enfin, il se dit qu’il est plus que temps de retrouver ce fameux sac de billets pour l’échanger contre Dorothée et quitter ce pays de dingues ! D’un pas décidé il traverse la chambre. Il attrape par la peau du dos le malheureux ascète qui s’était endormi puis, le saisissant aux jambes, il le soulève et le retourne complètement. Heureusement, il ne pèse guère plus qu’un sac d’os, mais dès qu'il le lâche, le vieillard retombe de tout son long. « Ce n’est pas possible, se dit Dev, le pauvre diable en a oublié 64


jusqu’à la notion de l’équilibre. » Eh bien, qu’à cela ne tienne, il a bien l’intention de lui remettre les idées en place ! Il positionne à nouveau l’homme tête en bas, sans le lâcher cette fois ; puis, à l’aide d’un drap, il l’attache par les pieds et le suspend à la poutre centrale. Au moins, il est sûr qu’il restera comme ça le temps qu’il le souhaitera. Le malheureux se débat un instant en couinant d’une voix fluette puis, résigné, il finit par se calmer. Satisfait, Dev décide d’aller se restaurer avec la menue monnaie qu’il lui reste, priant pour que son traitement de choc porte ses fruits. Quand il revient, le vieil homme ne bouge plus. Dev le secoue et il constate avec étonnement qu’il s’est de nouveau endormi. Il n’en revient pas. Cet énergumène est une véritable chauve-souris. Il ne semble pas le moins du monde importuné par son inconfortable posture lorsqu’il s’adresse à lui : - Ah ! Je vous reconnais. Vous êtes la personne venue chercher l’argent de Lucas. Une onde d’espoir traverse le corps de Dev. Par crainte de casser le fil ténu qui relie l’ascète à la réalité, il n’ose intervenir. - J’ai laissé ce sac dans la grotte où je vis, un peu plus haut que le campement des sadhus. Cela fait longtemps déjà. Je ne sais plus. J’ai perdu la notion du temps. L’inconscient ! Un sac rempli de billets de banque, dans une grotte, à côté d’un squat de cloches ! Dev doute qu’il y soit encore. Cependant, il n’a pas d’autre choix que vérifier. Il aimerait se mettre immédiatement en route, mais la nuit est maintenant tombée. L’entreprise, déjà hasardeuse, en deviendrait périlleuse. Bien qu’il fourmille d’impatience, il décide sagement de remettre l’expédition au lendemain matin. Il se couche donc sans plus attendre, non sans avoir au préalable reposé le vieil ascète sur son socle, assis en lotus au beau milieu de la pièce.

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Il dort depuis quelques minutes à peine quand un hurlement continu l’arrache brutalement au sommeil. Il met un certain temps avant de réaliser qu’il s’agit de son compagnon. Après avoir allumé la lumière, il comprend que celui-ci n’est pas en train de se faire trucider mais qu’il chante, d’une manière fort étrange certes, mais il chante. - Ah non ! C’est une maladie dans ce pays où quoi ? fait-il exaspéré. Sans même réfléchir, il bâillonne et ligote le malheureux avant de le suspendre à nouveau à la poutre, à l’endroit cette fois-ci. Satisfait, il contemple un instant le corps saucissonné qui se balance doucement. Il ne sait pas pourquoi mais il a l’impression d’avoir déjà vu ça quelque part. Puis il se recouche et se laisse aller avec bonheur aux appels de Morphée.

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Chapitre 10

Dev pousse un cri de joie. Le sac est bien là, au fond de la grotte, à peine dissimulé derrière une grosse pierre. Il se jette dessus sans tenir compte des mises en garde de Balepath qui l’accompagne. Il s’apprête à dénouer le lien qui le maintient fermé lorsque le mot cobra l’arrête tout net. Son élan quelque peu réfréné, il écoute ce que le vieil homme a à lui dire. - Les gens qui vivent par ici ne s’intéressent pas à l’argent mais, par sécurité, j’ai glissé un cobra à l’intérieur du sac. Si par malheur un inconscient avait ouvert, il n’aurait plus jamais quitté cette grotte. Prudemment, Dev repousse le sac du bout du pied. Aussitôt, quelque chose se met à bouger. La toile de la besace s’anime comme si un gros cœur battait à l’intérieur. - Bien, c’est une bonne idée, fait-il alors. Mais comment désormais se débarrasser de cette sale bestiole ? - Je n’en ai aucune idée, malheureusement. - Mais, comment ça ? Il a tout de même bien fallu le rentrer dans le sac, ce foutu serpent ! - Oui, je l’ai charmé avec une flûte. - Eh bien, il faut faire la même chose pour le faire sortir. - C’est impossible, je ne peux pas. J’ai oublié les notes qu’il faut jouer. C’est une question de vibrations. La moindre fausse note et

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le serpent peut devenir fou furieux. Allons bon ! pense Dev, voilà encore autre chose ! Comme Balepath semble à nouveau se perdre dans les limbes de son esprit, il décide de lui faire porter le sac pour rentrer à l’hôtel. La petite grotte se trouve à une heure de marche de la ville. D’ici à ce qu’ils y arrivent, le vieil homme aura complètement oublié ce qui se trouve à l’intérieur. La descente par le chemin sinueux est plus difficile que ne l’a été l’aller. Le soleil est haut déjà et la chaleur les incommode. Ils doivent aussi faire attention à ne pas rouler sur les pierres qui parsèment la sente. Cependant, le paysage est époustouflant. Tout n’est que nature sauvage et végétation luxuriante. Des pentes escarpées aux ravins vertigineux, sur fond de hauts sommets enneigés, tout est fait pour renvoyer le voyageur à son humble condition humaine. La douce fragrance des fleurs sauvages, le murmure des ruisseaux ou les gazouillis effrénés des oiseaux incitent à la paix de l’âme. Mais Dev ne goûte pas à cette paix. Il n’a de cesse de surveiller Balepath qui peine sur les sentiers escarpés. Lorsqu’ils doivent s’engager sur le pont suspendu qui enjambe un large torrent, il se résigne à se charger en personne du précieux sac. De l’autre côté de la rive, en observant le vieil homme chancelant au dessus des remous, il ne regrette pas son initiative. Il est plus que probable que le pauvre diable aurait laissé choir son fardeau au beau milieu de la rivière. Dev n’ose pas imaginer les conséquences d’une telle perte. Quand l’anachorète le rejoint, il lui rend le sac et reprend sa marche. Ils abordent la ville en longeant le fleuve bouillonnant. Dev doit reprendre l’argent afin de décharger Balepath qui commence à donner quelques signes de faiblesse. D’ailleurs, à la première échoppe qu’ils trouvent sur leur chemin, ce dernier s’effondre sur le banc devant la porte. Ils commandent deux chais bouillants qu’ils boivent à petites gorgées en silence. Et puis, comme Dev tente de marchander le prix des verres de thé à l’intérieur de l’échoppe, il est soudainement alarmé par la voix de son 68


compagnon : - Mais qu’y a-t-il donc là-dedans qui remue de la sorte ? Il n’a que le temps de se précipiter à l’extérieur pour repousser in extremis le vieil inconscient qui déjà s’acharne sur le lien refermant le sac. - Mais enfin, ça ne va pas ? Savez-vous ce qui se trouve à l’intérieur ? - Calmez-vous, monsieur. Nous n’avons pas gardé les vaches sacrées ensemble ! répond Balepath offusqué. Dev prend brusquement conscience que confier l’argent à cet énergumène comporte tout de même quelques risques. Il décide donc de s’en charger personnellement sur le chemin de l’hôtel. Ils n’ont guère longé plus de quelques ruelles que brusquement un éclair velu se jette sur son épaule. La chose court le long de son bras et arrache d’un coup le sac qu’il tenait. Ce n’est que lorsque la chose disparaît au coin d’une rue qu’il comprend qu’il s’agissait d’un singe. Il se met à courir derrière lui, bousculant un mendiant au passage, renversant un étal de fruits sous les injures du vendeur, avant d’apercevoir l’animal loin devant lui. En dépit de sa jambe douloureuse, il clopine tant bien que mal sans perdre de vue son objectif. Lorsqu’enfin celui-ci saute le mur d’un petit temple encastré au fond d’une ruelle grouillante, Dev se permet de souffler un instant. Son souffle est court. Sa poitrine lui fait un mal de chien. Lui qui est plutôt en bonne santé, a une pensée pour son médecin traitant, le docteur Bourgeon. Il faudra qu'il le consulte après cette aventure. Si sa femme le traite parfois de chochotte, il est tout de même capable d'endurer les pires épreuves. Il est tout fier d’un coup de se découvrir de telles capacités physiques. Finalement, il est plus solide qu’il ne le pensait ! Après ce petit aparté narcissique, il se concentre sur le temple. Ceint d’un mur bas, bien que de modestes dimensions, il dépasse les habitations qui l’entourent. Dev contourne l’enceinte pour se trouver devant l’entrée qu'il franchit. Un bassin glauque devance les quelques marches conduisant à l’édifice. Une première salle, 69


dont le plafond est soutenu par des colonnes, est ouverte sur chaque côté. Elle permet sans doute de contenir les fidèles lors des cérémonies importantes. Ne voyant nulle part la trace de son voleur, Dev la franchit allègrement. L’intérieur du temple est sombre et exigu. Une impressionnante statue de la déesse Kali, ornée de son funeste collier de crânes, est adossée contre le mur du fond. À côté, d’autres effigies de moindre importance se serrent les unes contre les autres. Le sol à leurs pieds est recouvert d’offrandes fleuries. Elles sont les seules traces de vie dans ce caveau minéral. Les murs épais atténuent les bruits à l’extérieur. Les statues, vivement colorées pourtant, n’en dégagent pas moins une inquiétante rigidité, une froideur désagréable. En dépit du calme sépulcral régnant dans le temple, Dev pressent une présence. Il suppose que le singe est caché quelque part et qu’il l’observe dans la pénombre. Seule la petite porte derrière lui diffuse un peu de clarté sur l’autel. Celle-ci ne lui permet pas de voir clairement tout autour. Soudain, l’animal surgit d’un recoin obscur et se faufile entre ses jambes tout en poussant des cris moqueurs. Dev fait brusquement volte-face et la lumière du soleil l’aveugle un court instant. Quand ses yeux se sont enfin accoutumés à ce trop rapide changement d’intensité lumineuse, une vague de terreur se diffuse depuis son ventre. Face à lui, deux hommes armés de bâtons lui bloquent le passage. L’un est grand, avec le teint plutôt clair pour un Indien. L’autre, râblé, beaucoup plus petit, a la peau bistre et un sourire mauvais sur les lèvres. Dev est coincé. S'il fait un pas en arrière, il rentre dans le temple et il n’aura alors pas d’autre issue que la mort, après une longue agonie sûrement. Il se trouve bien trop près de ses adversaires pour tenter la moindre fuite. Il comprend d’un seul coup que la seule façon pour lui de s’en sortir est de se battre. Puisant au fond de lui une force qu’il ignorait jusqu’à cet instant, il respire profondément afin de calmer son cœur qui bat la chamade. Puis, l’œil gauche rivé dans l’œil gauche du petit, le droit faisant de même avec le grand, il se prépare au duel. Alors qu’un strabisme 70


divergeant lui brouille la vue, une mélodie d’Ennio Morricone lui traverse l’esprit. La plainte sinistre d’un harmonica fait vibrer ses tympans. Curieusement, il n’a plus peur. Si les vautours déjà sont perchés sur le toit du temple, cela le laisse indifférent. La mort va frapper dans un instant. Une poussée d’adrénaline lui parcourt l’échine. Ce n’est pas désagréable. Alors, lentement, il remonte ses deux mains vers les hanches. Il est prêt à dégainer. Surtout, ne pas brusquer les choses. Il faut tromper l’adversaire, à plus forte raison s'ils sont deux. Toujours leur faire croire que vous êtes moins rapide qu’eux pour, d’un coup, se saisir des colts, appuyer sur la gâchette et tirer. Tirer jusqu’à vider les deux barillets, un pour chaque homme, six balles dans chaque corps ! C’est quand les mains de Dev se referment sur le vide qu’il se souvient qu’il n’est pas armé ! Les choses ensuite se déroulent très vite. Le petit homme lève son bambou au-dessus de sa tête alors que l’autre déjà amorce un large moulinet avec le sien. Dans un éclair, Dev retrouve une image de Jacky Chan, qu’il avait dû voir au cinéma avec des amis. Il fait un bond en l’air, un bras tendu, l’autre près du cœur. En même temps, il pousse un cri aigu et d’une jambe frappe la tête du petit homme qui s’effondre. Enfin, il balance son poing gauche dans le ventre mou du plus grand qui, en hurlant, se jette au sol et se contorsionne douloureusement. De nouveau en posture de combat, Dev vagit encore pour fêter sa victoire. Et puis, respectueusement, il joint les deux mains sur sa poitrine et s’incline au-dessus de ses adversaires. Pas peu fier de son exploit, il ferme les yeux. Des images de cinéma défilent derrière l’écran de ses paupières closes. Il se croit dans Devdas… Puis Aishwarya Rai se jette dans ses bras. Il enlace Al Pacino. C’est alors qu’il se rend compte que l’harmonica d’Ennio Morricone joue encore. En ouvrant les yeux, il remarque qu’il s’agit en fait d’une flûte dont le bec est à moitié absorbé par la bouche baveuse de Baba Balepath. À ses pieds, un cobra d’un bon mètre de long ondule en sifflant. Le vieil homme joue sur 71


quelques notes uniquement, un air qu’il répète incessamment. À côté de lui un panier tressé est ouvert. Il fait signe à Dev de saisir le serpent pour l’enfermer à l’intérieur. En dépit de son aversion pour ce genre de bestiole, celui-ci s’exécute. La peau de l’animal est lisse, froide. Le long corps gigote entre ses mains mais le reptile se laisse faire. Dev se demande bien comment il va pouvoir s’y prendre pour le bourrer dans le panier trop petit. À son grand étonnement pourtant, le cobra s’y enroule docilement et il n’a qu’à fermer le couvercle, ce qu’il s’empresse de faire. C’est au même moment qu’il remarque le petit corps agité de soubresauts derrière Balepath. Il s’agit du singe voleur de sac, victime sans doute du serpent. Il se dit qu’il a eu de la chance ! Quand l’ascète arrête de jouer, le cobra commence à s’agiter dans le panier. Il siffle, crache, furieux certainement d’être privé de sa berceuse favorite. - Je vois qu’il était temps que j’arrive, monsieur ! - Comment m’avez-vous trouvé ? - Rien ne peut passer inaperçu en Inde, surtout pas un étranger courant derrière un singe. La réponse est d’une telle évidence qu’elle peut bien se passer de commentaire. Dev écoute plutôt Balepath lui expliquer comment, en pénétrant dans l’enceinte du temple, il a trouvé le malheureux singe étendu près du sac qu’il venait d’ouvrir. Le reptile était furieux. Lorsque l’ascète a compris que son compagnon allait très certainement se faire assassiner par les hommes qui le menaçaient, il a sorti sa flûte. - Je sais comment rendre folle ce genre de bestiole. Je connais les vibrations. Je l’ai excité et il s’est jeté sur tes adversaires. Que Dieu bénisse ce vieillard sénile, se dit Dev. Et que le tout puissant lui-même soit encensé pour avoir rendu une étincelle de lucidité à ce pauvre diable au moment opportun ! Toutefois, il comprend que si le serpent a mordu ses ennemis, il n’est donc plus le valeureux héros qu’il croyait être devenu. Il est évident que sans cette intervention rampante, il se trouverait en ce moment même étalé sur le dallage du temple, certes sans soucis, mais sans vie non plus. Ravalant son orgueil blessé, il joint ses deux mains 72


sur sa poitrine pour remercier son sauveur. Après tout, il ne s’en sort pas si mal. Ils ont récupéré l’argent et sont désormais débarrassés du cobra. Seul petit bémol dans cette histoire, ils se trouvent à présent avec deux cadavres sur les bras, trois en comptant le singe. Si les hommes n’ont pas encore passé l’arme à gauche, cela ne saurait tarder. Quant au petit animal, il ne bouge plus et se trouve déjà au royaume d’Hanuman. - Vite, filons d’ici ! fait brusquement Dev en poussant son vieux compagnon vers la porte de l’enceinte. La nuit tombe sur Rishikesh. Dev vient de lire le dernier billet que Lucas lui a fait parvenir, par l’intermédiaire du patron du lodge cette fois-ci. Toujours accompagné d’un doigt, le message est concis. Un lieu, un autre temple en bordure du fleuve selon Balepath et le chiffre vingt-deux, pour indiquer l’heure du rendezvous, sont griffonnés sur un bout de papier déchiré. C’est tout. Aucune explication sur le propriétaire du doigt, que Dev suppose être le même. Pas de précision sur l’état de Dorothée, mais ce détail lui importe peu. Il a hâte d’en finir avec cette histoire. Ce qui compte pour lui désormais, c’est de sortir vivant de ce cauchemar. Tout le reste lui semble dérisoire. Il se demande qui pouvaient bien être les deux hommes qui l’ont attaqué dans le petit temple et si leurs cadavres s’y trouvent encore. C’est peu probable en vérité. À l’heure qu’il est, la police doit certainement enquêter sur cette étrange affaire. Elle ne tardera pas à entendre parler d’un étranger courant derrière un singe aux abords du lieu du drame. D’un instant à l’autre, il risque de se faire embarquer et jeter au fond d’un cachot où il croupira le restant de ses jours. La pensée soudaine de ne plus jamais revoir ses amis, sa famille, lui déchire le coeur. Un sursaut de révolte le submerge alors. Non ! Cela ne se passera pas comme ça ! Il reste environ quatre heures avant le rendez-vous de la dernière chance. Il se doit de rester libre de ses mouvements jusque là. Pour ce faire, il n’a pas

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une minute à perdre. Il faut quitter au plus vite cet hôtel où forcément la police le trouvera. Tirant brusquement Baba Balepath de la méditation dans laquelle il semble être plongé, il l’entraîne à l’extérieur. Ne sachant trop que faire, ils marchent au gré des ruelles sombres. En pleine effervescence à cette heure, elles palpitent de vie. C’est rassurant. L’agitation des villes indiennes, qui au début oppressait Dev, a maintenant tendance à l’apaiser. La foule surtout le rassure. Il risque peu de se faire agresser en présence d’autant de monde. Et puis, la dynamique qui anime les rues le porte. C’est un fleuve tumultueux, mais qui charrie la vie. Enfin, en se fondant dans la masse, marchant tranquillement devant l’ascète qui l’accompagne, il a l’impression de devenir invisible. Il n’est plus un pauvre diable traqué mais une toute petite partie d’une entité monstrueuse, l’espèce humaine. Tout à ses réflexions, Dev commence à se dire que l’Inde a sur lui une certaine influence. Quelque chose en lui est en train de changer. Ici, la spiritualité est tangible. Serait-elle en train de le transformer à son insu ? Soudain, le hurlement d’un klaxon l’arrache à ses spéculations. Un camion Tata déglingué arrive trop vite au bout de la rue. Une vache affolée traverse devant lui, échappant de peu aux roues du monstre. La foule se fend instinctivement devant la machine fumante et Dev se précipite pour éviter l’engin. Seul Balepath semble ne pas l’avoir vu. Il continue à traverser paisiblement la chaussée, dans un état second, comme s'il marchait sur un fil, ignorant le monde autour de lui. La dernière image que gardera Dev du vieil homme vivant, c’est un visage serein, lumineux, comme tout à coup touché par la grâce. Deux secondes après, c’est le choc ! Dans un grincement de freins apocalyptique, le camion passe sur le corps de l’ascète pour s’arrêter vingt mètres plus loin. Un attroupement se forme aussitôt autour du corps et quand Dev arrive à s’approcher, il n’y a plus rien à voir. Le malheureux est aplati comme une crêpe. Il n’y a plus rien à en tirer, pas même en l’essorant. Il était sec comme une trique. C’est tout juste s’il 74


pouvait encore servir de paillasson pour vaches sacrées, se dit Dev en s’éloignant prudemment. En effet, la foule va à coup sûr attirer la police dans les parages. Mieux vaut pour lui déguerpir sans attendre. Avec philosophie il se dit que, vu son âge, Balepath de toute façon n’aurait pas fait de vieux os sur cette bonne vieille terre. Le vieil adage promettant le royaume des cieux aux simples d’esprit lui revient en mémoire et le réconforte. En voilà un qui y sera logé à bonne enseigne ! À vingt-deux heures tapantes, il se trouve au pied du temple indiqué par Lucas. Il est situé un peu en dehors de la ville. L’endroit est apparemment désert. C’est une nuit sans lune et, en dehors des incontournables aboiements nocturnes, pas d’autre bruit ne se fait entendre. Autant dire que Dev n’est pas franchement rassuré. Mais il est du signe du poisson et c'est un fonceur qui sait agir quand il le faut. Il porte le sac de billets sur son épaule et il espère s’en débarrasser au plus vite. Il est un peu impressionné d'être en possession d'une telle somme. Il n'a pas compté mais il y a plusieurs centaines de millions de roupies. Même convertie en euros, la somme est colossale. Mais l'argent ne lui appartient pas et puis, le garder serait décidément trop dangereux. Il prie pour que les choses cette fois-ci se déroulent sans accroc, pour que Dorothée soit présente, que la transaction se fasse et qu'ils puissent tous les deux quitter la ville avant l’aube. Comme il se demande avec inquiétude s'il doit pénétrer dans l’enceinte du temple, un sifflement le fait sursauter. Il croit tout d’abord qu’il s’agit d’un oiseau nocturne, mais lorsque les stridulations se répètent, il comprend que quelqu’un l’appelle. De toute façon, cela provient de l’intérieur. Non sans angoisse, il franchit la porte. Il distingue plus qu’il ne voit la forme massive du temple droit devant lui. Il est beaucoup plus grand que celui qu’il a eu le loisir de visiter dans l’après-midi. Le parc autour aussi est plus vaste. Les contours fantomatiques d’une rangée d’arbres impriment des ombres crénelées sur le ciel plus clair. Le

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vent fait frémir les feuilles des bosquets dont il devine les formes anarchiques et éparses. En avançant vers le temple avec circonspection, Dev se dit qu’il aura vraiment tout fait dans ce foutu pays. Lui qui d’ordinaire ne met pas un pied dans une église, en dehors des mariages et des enterrements, est en train de devenir un véritable dévote hindou. Franchir par deux fois les portes d’un lieu de culte dans une même journée ne lui est probablement jamais arrivé avant. C’est tout de même un comble ! Un chuchotement le ramène à la peur qu’il essaie de déjouer par ses réflexions anodines. - Baba ! Come on, come on ! C’est une voix de femme. Elle provient d’un buisson touffu sur sa gauche. Dev s’y dirige prudemment. Il est sur ses gardes, balayant régulièrement l’espace autour de lui. C’est qu’il ne tient pas à se faire surprendre cette fois-ci. Un homme averti en vaut deux, c’est bien connu. Il n’est plus qu’à quelques mètres de l’arbuste lorsqu’un mouvement s’y dessine. Puis une ombre apparaît, marchant lentement vers lui. C’est seulement quand elle se matérialise enfin devant lui que Dev comprend qu’il s’agit d’un enfant. Celui-ci n’ose pas s’approcher. Il tend la main vers le sac qu'il porte toujours en bandoulière sur son épaule, gardant une distance prudente. Rassuré, Dev fait un pas en avant mais l’enfant, visiblement apeuré, fait un bond en arrière. - Eh bien, n’aie pas peur bonhomme, je ne vais pas te manger. Le garçon à nouveau s’approche, non sans afficher une inquiétude ostensible. Dev ne sait que faire. Il n’a bien évidemment aucune intention de donner l’argent à ce gamin qui aura vite fait de disparaître avec sans laisser d’adresse. En même temps, il n’est pas mécontent que Rajinah lui ait envoyé un gosse comme émissaire plutôt qu’une bande de sicaires. Il doute fortement que l’enfant parle français mais il tente le coup : - Speak French ? - Sorry, Baba only English. A little bit, précise-t-il. 76


Le dernier mot interpelle Dev qui, encore sous les effets de la Ganja, comprend tout de travers. Il se demande un instant si le gamin n’est pas en train de lui faire une proposition malhonnête. Déjà qu’il encourt une peine de prison à vie pour double meurtre, il n’a pas besoin en sus d’une condamnation pour pédophilie ! Il saisit brutalement l’insolent par l’épaule et se met à le secouer vivement : - Non mais dis-donc, espèce de vaurien ! En voici des manières ! Ce n’est que lorsque l’enfant se met à pleurnicher que Dev le reconnaît. Le gamin n’est autre que celui qui, la première fois, lui a apporté le message de Lucas à l’hôtel. Au souvenir de la manière dont il l’avait alors chassé, en le giflant violemment, il comprend la terreur qu’il lui inspire. Pris subitement de remords, il relâche son étreinte : - C’est rien bonhomme, oublie ça et conduis-moi à Rajinah, fait-il en tapotant gentiment la tête du garçon. Il a tout juste terminé sa phrase que l’enfant s’empare du sac qu’il avait déposé à ses pieds. Puis il disparaît à nouveau derrière le massif dont il était sorti et Dev se retrouve seul. Il est estomaqué. Il s’est fait avoir comme un bleu. Le voici dans de beaux draps ! Alors qu’il se met à la recherche du vaurien, il ne peut s’empêcher de faire le lien avec la poursuite du singe qui s’est si mal terminée au cours de l’aprèsmidi. Il se demande par quel miracle il va réussir à mettre la main sur le gosse, dans un endroit pareil et par une nuit d’encre. Ne percevant pas le moindre mouvement, il suppose toutefois que l’enfant doit être toujours tapi derrière l’arbuste. Il le contourne sans bruit, misant sur l’effet de surprise pour surprendre le voleur. Mais quand il surgit brusquement de l’autre côté, il n’y a personne. Le petit voyou doit être plus rapide qu'il ne le pensait. Il aurait dû s’en douter. En balayant le parc d’un coup d’œil désespéré, il comprend qu’il n’a plus aucune chance. Si ça se trouve, l’enfant est déjà loin en dehors du temple. Il doit être habile comme un singe et ce n’est sûrement pas pour lui un problème d’escalader le haut mur d’enceinte. Sans conviction, Dev se dirige vers la sortie. Il a l’intention d’attendre là un 77


moment. Si toutefois le gosse tente de passer par cette issue, il pourra toujours l’intercepter. Il sait qu’une telle probabilité est bien faible mais que peut-il faire d’autre ? À ce moment précis, il entend une cavalcade sur sa droite et puis un cri presque aussitôt étouffé. La plainte était brève mais il est certain d’avoir reconnu la voix de l’enfant. Sentant l’espoir renaître en lui, Dev se précipite dans la direction d’où provenait le bruit. Il s’imagine alors que peut-être le petit voleur dans sa course a fait une mauvaise chute. Avec un peu de chance, il ne peut plus courir. Encore une fois, un froissement le met en alerte. Il ne lui faut pas longtemps pour localiser une haie à quelques mètres devant lui. Il est désormais certain que l’enfant se cache derrière. Prestement, Dev s’approche. Le chasseur qui en tout un chacun sommeille, se réveille en lui. Le prédateur s’apprête à fondre sur sa proie. La fièvre de la chasse le grise. Il croit entendre le bruissement d’une respiration inquiète. Il sait précisément d’où elle vient. Tendu, les muscles bandés comme un arc, il se tient prêt. Quand son instinct lui murmure que le moment d’agir est arrivé, il bondit ! L’enfant se laisse prendre sans même chercher à fuir. Comme Dev le ceinture fermement, il se tortille en-dessous de lui comme un ver au bout d’un hameçon. Curieusement, il ne pousse pas le moindre cri. Il relâche alors un peu son étreinte et, à son grand désarroi, il constate qu’un bâillon lui ferme la bouche. En y regardant de plus près, il s’aperçoit que ses mains sont liées derrière le dos et que, près de lui, un autre corps est étendu. Quoique plus grand, son compagnon d’infortune semble être soumis au même traitement. En s’approchant, il reconnaît le visage de Lucas et il comprend soudainement qu’il est tombé dans un traquenard. Il n’a pas le temps de se retourner qu’un violent coup sur la tête l’expédie au royaume des songes.

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Chapitre 11

Quand il reprend ses esprits, c’est encore la nuit. Il est allongé sur une surface dure et poussiéreuse. Cela ne lui paraît pas stable et il se demande un instant s'il ne va pas à nouveau s’évanouir. Le sol se dérobe sous son corps qui roule de droite à gauche sans qu’il puisse en contrôler le mouvement. Une douleur lancinante lui taraude le crâne. Il éprouve quelque difficulté à respirer en raison d’un bandeau qui lui rentre dans la bouche. Ses poignets sont à moitié tailladés par la corde trop serrée qui les lie derrière son dos et un grondement incessant lui bourdonne dans les oreilles. Il met un certain temps avant de comprendre qu’il s’agit d’un moteur diesel, celui d’un camion sans doute. Un brusque soubresaut de la machine le projette contre une paroi d’acier et, lorsque son corps roule de l’autre côté, il heurte quelque chose de mou qui se contracte sous l’effet du choc. En relevant un peu la tête il distingue une forme humaine allongée sur le sol à côté de lui. Puis, en dirigeant son regard vers l’arrière du véhicule, il distingue deux silhouettes, assises face à face. Elles se profilent au fond du camion, sur un ciel pâle. Dev réalise alors qu’il se trouve à l’arrière d’une camionnette bâchée, ligoté comme un saucisson et visiblement sous bonne garde. S'il en croit la lueur naissante à l’horizon, le jour est sur le point de se lever. Il doit être environ cinq heures. Dev effectue un bref calcul mental. En

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supposant qu’ils aient quitté Rishikesh sitôt qu’il a été estourbi, ils ont depuis eu le temps de faire un sacré bout de chemin. Dans quelle direction ? Il l’ignore, bien qu’il ait à ce sujet une petite idée. Les deux hommes à l’arrière, qui jusque-là semblaient somnoler, s’animent soudainement. Dehors, le jour commence à poindre. Ils allument des cigarettes qui rougeoient dans la pénombre régnant encore sous la bâche et se mettent à plaisanter sans se soucier outre mesure de leurs prisonniers. Cependant, la clarté est désormais suffisante pour que Dev puisse reconnaître son compagnon d’infortune qui n’est autre bien sûr que Lucas. En revanche, il n’y a nulle trace du gamin qu'il poursuivait dans le parc. Le trajet est interminable. Les innombrables secousses qui jalonnent le parcours en font un véritable chemin de croix pour le couple allongé par terre. En dépit de la bâche, la poussière pénètre jusqu’au fond de la plate-forme. Rapidement, avec le concours de la température qui s’élève sans cesse, elle rend l’air irrespirable. Le nez de Dev se bouche. Il a de plus en plus de mal à respirer et commence à suffoquer. Mais, bien pire, il est pris par de violentes coliques qui lui tenaillent le bas du ventre. Il se demande avec angoisse si le véhicule va bientôt s’arrêter. Il redoute de ne pouvoir retenir très longtemps le magma en ébullition qui bout dans son bas-ventre et qui, à tout instant, risque d’avoir raison de la résistance de ses sphincters. Encore plus inquiétantes, il remarque alors, maintenant que le soleil est haut, les deux Kalachnikovs posées aux pieds de leurs geôliers. « Cette fois-ci mon vieux, c’est du sérieux », se dit Dev en se tortillant tant sa posture lui est inconfortable. Enfin la camionnette semble ralentir. Depuis un moment déjà ils roulent sur un chemin défoncé. Mais, de toute évidence, le chauffeur ne s’en est pas trouvé incommodé car il n’en a pas pour autant diminué son allure. Dev a d’ailleurs l’impression qu’il a conservé sa vitesse durant tout le voyage, aussi ce soudain ralentissement lui paraît de bon augure. Quand les deux gardiens 80


jettent leurs armes sur l’épaule, il comprend qu’il a vu juste. D’ailleurs, quelques minutes plus tard, ils sautent du camion en pointant leurs canons vers les prisonniers pour les inciter à faire de même. À côté d’eux, d’autres engins du même acabit et quelques véhicules tout terrain flambant neufs sont garés dans un champ. Un peu plus loin, des bâtiments épars, fabriqués avec les briques de terre locales, du bois pour les moulures et couverts de pierres plates, dorment sous le soleil de l’après-midi. Un petit temple se dresse au milieu du hameau bucolique, sur fond de sommets enneigés. Le fracas d’un torrent gronde un peu plus loin et Dev devine qu’il doit traverser la vallée de part en part. Guidés par leurs geôliers, les prisonniers marchent jusqu’au village. Ils pénètrent dans une maison basse où un homme de soixante- quatre ans environ, de taille moyenne, blond à l'air hébété, les accueille. Il parlemente un instant avec leurs gardiens qui lui remettent le sac de billets. Il se fend alors d’un large sourire et, tapotant de la main la joue de Lucas, il lui dit quelque chose que Dev ne comprend pas. Cependant, lorsqu’un nuage d’inquiétude traverse le visage de son compagnon, il devine qu’en dépit du sourire ostentatoire de l’homme, la teneur de son discours contient une menace bien réelle. Ils sont ensuite conduits vers un baraquement à la toiture de tôle ondulée dans lequel leurs gardiens les jettent sans ménagement. Avant de les enfermer, ils ont tout de même la présence d’esprit de défaire leurs liens et de leur ôter le bâillon qui les muselle. La porte claque, une clé verrouille la serrure et ils se retrouvent enfin seuls. Dev inspire goulûment l’air vicié qui règne à l’intérieur. La pièce est sombre, exiguë. Une unique et trop petite fenêtre, protégée par de gros barreaux d’aciers, dispense une faible clarté sur la cellule. En effet, c’est bien de cela qu’il s’agit. Il n’y pas d’autre mot pour désigner l’endroit. De courtes phrases sont inscrites sur les murs nus. Des bâtonnets, probablement gravés à l’aide d’un éclat de pierre, témoignent du passage d’un malheureux qui a dû compter le temps passé ici. À moins que ce 81


ne soit celui qu’il lui restait à vivre, se dit brusquement Dev avec angoisse. Après un bref comptage, il déduit que le pauvre diable est resté enfermé dix-huit mois. Si cette constatation dans un premier temps se veut rassurante, elle n’en est pas moins fortement désagréable pour autant. Dev n’a pas le temps de se laisser aller au désespoir car une vague fulgurante lui ravage les entrailles. À son grand soulagement, il remarque un seau renversé dans un coin de la cellule. Il n’a que le temps de s’y asseoir avant que son ventre se vide dans un vacarme digne d’une cataracte. Plusieurs spasmes consécutifs le secouent violemment avant qu’il puisse se relever. Soulagé mais exténué, il s’allonge sur une paillasse à même le sol, à côté de Lucas qui déjà semble s’être endormi. Lucas est réveillé le premier. C’est le bruit de la porte qui s’ouvre qui le sort de sa torpeur. Dev à son tour ouvre les yeux. Un homme qu'il n’a jamais vu se tient dans l’encadrement. Il est armé mais ne semble pas animé d’intentions belliqueuses. Il pose un plat devant eux, à même le sol, avec une cruche d’eau. Sans leur adresser la parole, il ferme derrière lui et s’en va. Lucas commence à geindre : - C’est bien la peine de nous donner à bouffer. Ils vont nous tuer de toute façon. Dev frémit, mais il n’a pas le temps d’analyser plus en détail cette funeste prophétie. Une nouvelle colique l’oblige à se lever. Il a fait ça toute la nuit et se sent patraque. Le seau qui lui sert de WC est déjà à moitié plein mais ses intestins n’en ont pas fini de se vider. Lorsqu’il s’est soulagé, il se jette littéralement sur la cruche et boit à longues gorgées. Il est complètement déshydraté : - Il faut absolument que je voie un médecin, lâche-t-il dans un souffle. À cette cadence, je ne vais pas tenir longtemps. - À quoi bon ? Puisque je te dis qu’ils vont nous liquider. - Tu en es sûr ? - Evidemment ! Que veux-tu qu’ils fassent de nous désormais ? Ils

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ont leur argent. Moi, je les ai trahis et quant à toi, tu ne vaux guère plus cher que la chemise que tu portes sur le dos. Dev blêmit : - N’exagère pas ! Ce n’est qu’un banal dérangement intestinal, la turista, il n’y a pas de quoi en faire un plat. Sur quoi son compagnon se met à rire d’une manière sinistre : - La turista ! Mais pauvre andouille, j’en ai vu d’autres, des comme toi. C’est bien pire que ça. C’est une bonne vieille dysenterie que tu te trimbales et encore, estime-toi heureux s’il ne s’agit pas du choléra. D’après lui, la dysenterie c’est plus rapide. Au mieux, il en a pour deux jours, trois s'il est solide ! Ne semblant pas s’inquiéter de l’impact de ses propos sur son compagnon d’infortune, il se met à manger avec les doigts le riz peu ragoûtant formant un amas gluant sur le plateau. Dev l’observe, le regard vide de toute expression. Quand Lucas l’exhorte à l’imiter, il ne réagit pas. - Tu ferais mieux de bouffer. Tu auras au moins quelque chose de solide à vider quand ils vont te coller une balle dans la peau. Il finit tout de même par s’approcher. Sans motivation, il plonge une main dans la tambouille. C’est alors que la première bouchée lui reste en travers de la gorge. Lucas, se servant allègrement de ses dix doigts, semble se régaler. - À qui appartiennent les trois doigts que j’ai reçus ? L’autre cesse de manger. Il le regarde avec consternation. - Tu ne crois tout de même pas que je suis assez stupide pour me mutiler moi-même ! Dev ne comprend pas. Il l’interroge du regard. - C’est vrai, il faut que je t’explique, commence-t-il. Quand j’ai vu que tu dormais, dans le bus qui nous menait à Khajhuraho, je t’ai fait faux bond. J’avais alors changé d’avis, pour l’argent. J’avais décidé de le récupérer pour moi finalement. - En somme, tu m’as doublé ! - Si tu veux. On peut voir les choses ainsi. - Encore heureux que les hommes de Rajinah t’aient mis la main 83


dessus. Sans quoi tu disparaissais avec le fric et je n’aurais pas eu la moindre chance de récupérer Dorothée. C’était ça ton plan ? Lucas reconnaît que telle était bien son idée. - Salaud ! souffle Dev. Lui qui pensait que Lucas était un gars généreux qui avait même sacrifié ses doigts pour sauver Dorothée. Son compagnon ne relève pas l’insulte. Il se contente de poursuivre : - En revanche, pour les hommes de Rajinah tu te trompes. Ils ne m’ont en fait pas intercepté. C’était aussi le but de la manœuvre, faire diversion. Il voulait voir si ses poursuivants allaient se lancer sur sa piste ou s’ils choisissaient plutôt Dev dont ils détenaient la collègue. - Et alors, que s’est-il passé ensuite ? - J’ai vite compris qu’ils étaient encore derrière moi. Ils savaient que moi seul pouvais les conduire à l’argent. Ne renonçant alors pas à faire cavalier seul, il avait imaginé une mise en scène. Il avait ainsi fait croire à Dev qu’il s’était fait capturer par Rajinah afin de l’inciter à aller, lui, récupérer le fameux sac. - Comme tu as pu le lire dans mon premier message, j’avais appris par un gamin que Balepath était parti pour Rishikesh. Je t’ai donc envoyé là-bas. Bien entendu, le risque que Dev soit lui-même filé n’était pas totalement exclu. Il y avait toutefois une chance pour que ce ne soit pas le cas. Aussi, Lucas espérait-il que son compagnon réussirait là où lui-même n’avait aucune chance. - Admettons, fait Dev qui commence à comprendre. Mais tout de même, il fallait bien que tu me reprennes l’argent, n’est-ce pas ? Les hommes de Rajinah s’en seraient forcément aperçus ! Il se demande de quelle manière ce traître comptait s’y prendre. - Le singe, répond-il en affichant une certaine satisfaction. Dev ne comprend pas tout de suite : - Eh bien quoi, le singe ? - Celui qui t’a dérobé le sac. L’animal était dressé. Je l’ai loué pour une poignée de roupies à un vieil Indien qui s’en servait pour 84


détrousser les touristes. Lucas devait récupérer son associé dans la chambre de l’hôtel qu’il louait à deux pas du temple où Dev l’avait débusqué, aux yeux et à la barbe de Rajinah. - Je ne sais pas ce qui a poussé ce stupide animal à se cacher là où tu l’as retrouvé. Le fait d’être pourchassé sans doute l’aura affolé. - Mais alors, qui étaient les hommes qui m’ont agressé ? demande naïvement Dev. - Je n’en sais rien, mais quand j’ai compris ce qui s’était passé, j’en ai déduit que mon évaluation était fausse. Il faut croire que, toi aussi, tu étais surveillé. - Pourquoi n’ont-ils pas essayé de négocier un échange avec Dorothée, à ton avis ? - Alors ça, je l’ignore, lâche Lucas en haussant les épaules. Dev se renfrogne. Il redoute qu’il soit arrivé quelque chose de fâcheux à Dorothée. Et puis, comme son compagnon recommence à manger, la question qui était à l’origine de cette conversation lui revient à l’esprit : - À qui sont les doigts que tu m’as envoyés ? - Bah ! Laisse tomber ! Ceux à qui je les ai empruntés ne viendront pas les réclamer. Ils n’en ont plus besoin. Devant l’insistance de son codétenu, il doit expliquer que les doigts proviennent de cadavres destinés à la crémation. - Je les ai moi-même amputés, avec l’accord des familles bien entendu. À cela il ajoute que, pour quelques roupies, il a trouvé sans difficulté les candidats dont il avait besoin. - Ces Indiens souvent sont si pauvres qu’ils accepteraient n’importe quoi pour quelques pièces. Et puis, un doigt en moins n’est pas un frein à la libération de l’âme, que je sache ? - Tu es vraiment un beau salaud ! Et avec le gosse, tu comptais faire comme avec le singe ? Lucas ne cache pas sa dernière tentative pour récupérer l’argent. Celle qui les a conduits dans cette cellule. - C’était stupide, je le reconnais. Mais je voulais tenter le tout 85


pour le tout, je n’avais plus une roupie en poche et j’avais un billet de bus pour Katmandou. Je croyais réussir à fuir par le Népal. - Eh bien, c’est réussi ! fait Dev avec consternation. À mon avis, on se trouve plutôt du côté du Pakistan. - Nous sommes au Cachemire. - Ça me fait une belle jambe. Et le gosse qu’ils ont capturé en même temps que nous, où est-il ? - Ils n’ont pas cru bon de s’embarrasser avec lui, ils l’ont laissé dans le parc du temple. Que veux-tu qu’ils fassent de lui ? Certes mais Dev voudrait bien connaître leurs intentions en ce qui les concerne. Une nouvelle colique lui déchire le bas ventre, interrompant provisoirement ses sombres pensées. Malheureusement, il n’a cette fois-ci pas le temps de se rendre jusqu’au seau. Ses intestins se vident d’un coup dans son pantalon. Dev est vraiment dans la mouise ! Bien plus tard, c’est encore l’homme qui leur apporte le même plateau repas que le matin qui le réveille. Il ne sait pas à quel moment il s’est endormi. Il n’a aucune notion du temps. Lucas échange quelques mots avec le nouvel arrivant. Celui-ci, en passant régulièrement une main sur son crâne rasé, répond sans animosité apparente. Quand il s’en va, Dev interroge son compagnon du regard. - Il va revenir, avec des vêtements pour toi. Un sage guérisseur l’accompagnera. On dirait qu’ils ont l’intention de te conserver en vie ! Dev sent l’espoir renaître. Il mange cette fois-ci avec un réel appétit. Quand leur geôlier pénètre à nouveau dans la cellule, un petit homme sans âge lui emboîte le pas. Tassé sur lui-même, il est vêtu d’un seul longui et porte un petit sac qu’il pose devant Dev. Il en extrait des boîtes rouillées et un bocal renfermant un scorpion vivant. Il commence à ouvrir un à un ses récipients qui semblent contenir diverses concoctions odoriférantes. Il en jette quelques

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pincées savamment dosées dans une petite écuelle en bois. Puis, ouvrant une dernière boîte, il en sort de gros vers blancs grouillant au bout de ses doigts qu’il dépose sur l’étrange mixture avant d’écraser le tout à l’aide d’un pilon. Enfin, il prend un seul et unique ver qu’il laisse tomber dans le pot contenant le scorpion. Celui-ci immédiatement se jette dessus pour le piquer. Le petit homme récupère alors le ver à l’aide d’une petite pince et, après l’avoir aussi écrasé, le mélange à sa peu ragoûtante mixture. Il tend l’écuelle à Dev, l’invitant à manger. L’intéressé devient blême. Une espèce de pâte jaunâtre et visqueuse lui colle aux doigts. Il en fait une boulette qu’il met dans sa bouche. Il ferme les yeux et avale. Son estomac se contorsionne mais le premier réflexe de rejet surmonté, il coopère. Lorsqu’il ingurgite la dernière boulette, il reconnaît que l’épreuve était surmontable. Evidemment, cela ne vaut pas une galette de sarrasin au boudin noir et aux pommes ! Mais ce n’était pas si mauvais finalement, en comparaison de ce que certains essaient parfois de lui faire avaler lorsqu’il est invité. Leur geôlier, qui avait momentanément quitté la pièce, ouvre la porte et fait signe à Dev de le suivre. Non sans inquiétude, celui-ci s’exécute. Ils traversent ensemble l’espace conduisant à la maison où ils ont été reçus la veille. L’homme qui avait alors récupéré le sac est absent mais deux autres, jeunes, avec aussi le crâne rasé, l’invitent à les suivre. Ils sont bizarrement vêtus d’une longue robe blanche et portent aux pieds des sandales de cuir. Ils paraissent totalement inoffensifs. Pour tout dire, Dev leur trouve même un petit air débile qui le rassure. Ils sourient sans cesse et il se demande s’ils savent où ils vont. Ils s’arrêtent devant une porte et l’invitent à entrer, ce qu’il fait naturellement. Il se retrouve alors dans une pièce exiguë, au sol cimenté et aux murs nus. Il se retourne vers les deux hommes mais il n’en reste qu’un. L’autre revient peu après avec un seau d’eau, un broc et une boule grise et sale que Dev suppose être du savon. L’homme lui remet aussi un vêtement similaire au leur, quoique de couleur différente, avant de refermer la porte. L’eau 87


est froide et le savon rugueux. Cependant, pour quelqu’un qui n’a pas pu se laver depuis longtemps et, qui plus est, a trouvé le moyen de déféquer dans son pantalon, c’est tout simplement divin ! Dev s’apprête à sortir lorsque, de l’extérieur, une curieuse plainte lui parvient. Au-dessus de sa tête, il y a une petite fenêtre grillagée. En montant sur le seau il parvient à regarder dehors. Un étrange spectacle alors s’offre à lui. Une bonne vingtaine d’individus, vêtus tout comme lui de longues robes blanches ou jaunes, marchent en cercle les uns derrières les autres. Pour ne pas déroger aux coutumes locales, ils psalmodient des mots étranges qui arrivent jusqu’aux oreilles de Dev comme une longue et sinistre plainte. Eh bien, me voici chez les fous, pense-t-il avec consternation. Il s’apprête à descendre de son perchoir lorsqu’il remarque que l’un des protagonistes de cette scène si singulière se démarque peu à peu du groupe. Il se place au centre du cercle et se met à danser de façon obscène, roulant des hanches comme une danseuse du ventre, en se contorsionnant vulgairement. On le dirait possédé subitement par un démon lubrique. Impassibles, les autres continuent leur manège, ne se souciant nullement de l’illuminé qui maintenant se met à hurler. Dev, lui, se raidit. Cette voix, si désagréable ! Il la reconnaîtrait même si on lui crevait les tympans ! Il comprend en même temps que les robes blanches sont réservées aux hommes, les jaunes aux femmes et que l’hystérique qui se déhanche vulgairement sous ses yeux n’est autre que Dorothée. Cette dernière poursuit ses simagrées encore un moment puis, comme si rien ne s’était passé, elle réintègre le cercle tranquillement. D’un seul coup, le groupe se scinde en deux rangées entre lesquelles Dorothée passe en silence. Ses compagnons la suivent alors religieusement en direction du temple où ils échappent à la vue de l’observateur. Lorsqu’il quitte la petite pièce, les deux innocents l’attendent sagement. Le regard bovin, la bouche arrondie par un sourire niais, ils n’ont rien à envier aux illuminés qui viennent de se 88


donner en spectacle à l’extérieur. Ils remettent à Dev une paire de sandales de cuir et le raccompagnent jusqu’à la grande salle où son geôlier l’attend en fumant. Quelques minutes plus tard, la porte de la cellule se referme à nouveau derrière lui. Lucas ne peut réprimer un sourire lorsqu’il le voit attifé de la sorte : - Eh bien, te voici devenu un fidèle adepte de l’Atman Sahaj à ce que je vois ! - Ce qui veut dire, en français ? - L’âme paisible, c’est ainsi que se nomme la fondation de Rajinah. Dev trouve ça bien gentil mais il n’a pas franchement l’impression que l’âme de Dorothée ait atteint la plénitude. Certes, il est heureux qu’elle soit physiquement en bonne santé mais, pour le reste, rien n’est moins sûr ! - Dorothée est ici, parmi les disciples de l’ashram, dit-il. Il raconte en détail la scène à laquelle il a assisté. Cette fois-ci, son compagnon se met à rire franchement. - Décidément, elle est plutôt douée Dorothée ! Il lui explique que si Dorothée se trouve avec les disciples de Sri Rajinah c’est qu’ils l’ont reconnue comme l’un de leurs membres à part entière. Elle a dû certainement passer les rites initiatiques en vigueur et surmonter les différentes épreuves avec succès. Dev ne voit rien d’étonnant à cela. Lorsqu’il s’agit de se démarquer avec des âneries, il sait Dorothée nantie de facultés exceptionnelles ! - Là où elle est incroyable, ajoute Lucas avec une lueur de malice dans les yeux, c’est qu’elle est déjà la favorite de Rajinah ! - Favorite ? Que veux-tu dire par là ? Il commence à s’inquiéter. - Ben, elle partage sa couche si tu préfères. Elle est sa maîtresse. Celle qui entre en transe au cours des prières est toujours celle sur qui Rajinah a jeté son dévolu. Dev est offusqué. C’est difficile à avaler mais il accuse le coup. Il

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se dit que décidément ce Rajinah est un singulier personnage et que, surtout, il fait preuve d’un mauvais goût qui n’est pas pour lui faire honneur. Il préfère ne pas faire part de ses réflexions à son compagnon mais, à son air renfrogné, celui-ci devine qu’il est soucieux. - Sois heureux qu’il en soit ainsi. C’est un honneur que de partager le lit de Rajinah et puis, cela pourrait te servir. Il lui explique alors que si Dorothée est proche du gourou, elle n’aura aucun mal à plaider en sa faveur si les choses venaient à mal tourner. - Sitôt qu’elle saura que nous sommes ici, je suis certain qu’elle œuvrera pour qu’on nous sorte de là. D’ailleurs, en ce qui te concerne, je pense qu’ils ont l’intention de te libérer rapidement. Dev lui demande ce qui lui permet d’avancer une telle hypothèse. Son compagnon répond que leurs ravisseurs n’auraient pas pris la peine de le soigner et de l’habiller comme ils l’ont fait s’ils n’avaient pas quelque projet à son égard. - Et de quel genre de projet s’agit-il, à ton avis ? - Je crois tout simplement qu’ils comptent faire de toi un nouveau disciple. Comme l’idée ne semble pas enthousiasmer son codétenu, il ajoute : - Bah ! Ne te plains pas. On n’est pas mal traité ici. On mène une vie paisible et le cadre est plutôt agréable. Dev veut bien l’admettre mais cela ne le convainc pas pour autant. - Il y a juste un petit problème dans l’histoire, renchérit Lucas. S’ils te choisissent comme ils l’ont visiblement fait pour Dorothée, ils te feront passer les rites. - Ce qui signifie ? - C’est très difficile mais surtout, après cela, jamais plus tu ne pourras quitter l’ashram ! Cette perspective assombrit encore l’humeur de l’intéressé. Tout à coup, ses pensées s’envolent vers son pays et ses amis. À l’idée qu’il ne les reverra peut-être jamais, son cœur se serre. Il s’en remettra forcément mais, eux, retrouveront-ils un jour un 90


compagnon de route, un camarade attentionné comme lui ? Et puis, existe-t-il sur cette pauvre terre un ami fidèle et sympathique pareil à lui-même ? La réponse est claire : non, ça n’existe pas ! Lucas vient l’arracher à ses spéculations : - Il y a une chose que je ne comprends pas, fait-il perplexe, ils t’ont habillé avec la mauvaise couleur. Le jaune ici est seulement porté par les femmes. La virilité de Dev est piquée au vif. Il se disait bien depuis un certain temps que quelque chose ne collait pas. Il adopte une mine sombre et ne répond pas. Le lendemain matin, dès l’aube, on leur apporte un plateau de nourriture. Des légumes accompagnent le riz cette fois-ci et quelques fruits secs, dans un bol à part, leur permettent d’améliorer l’ordinaire. - C’est aujourd’hui un grand jour on dirait, lance Lucas sur un ton cynique. A ton avis, festin en vue d’une grande cérémonie ou repas du condamné à mort ? Dev ne daigne pas répondre. Il dévore. Les nausées et les coliques se sont totalement dissipées et il a recouvré un appétit normal. Il faut croire que la mixture du vieux chaman est efficace. Ils ont à peine le temps de terminer les plats que leur geôlier ouvre la porte. Il dit à Lucas de rester là mais indique à Dev de le suivre. Il l’emmène cette fois-ci vers une belle maison, sise entre le temple et un long bâtiment d’où s’élèvent des chants semblables à ceux qu'il a entendus la veille. Un portail de bois, savamment sculpté de nombreuses effigies du panthéon hindou, garde l’entrée de l’imposante demeure. Le guide de Dev frappe aux battants polis et un portillon s’ouvre sur deux hommes armés. Ils pénètrent dans une vaste pièce aux murs de pierre. De luxueux tapis recouvrent le dallage et ils doivent ôter leurs chaussures. D’une petite porte dérobée surgissent les deux hommes à l’air imbécile qui l’ont conduit à la douche la veille. Cette fois encore, ce sont eux qui prennent Dev

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en charge. Ils parcourent un sombre corridor avant de déboucher sur une salle immense aux murs tapissés de tentures évoquant des scènes du Mahâbhârata. Sur un sol dallé, des tapis et des coussins disposés en demi-cercle indiquent à Dev qu’il doit s’agir d’un lieu de réunion. Au centre trône une drôle de chaise, large et basse, sur laquelle est posé un épais coussin. Les deux hommes font signe à Dev d’attendre et s’éclipsent comme ils ont surgi. Avec appréhension il commence à faire les cent pas. Il parcourt ainsi la pièce durant un certain temps et commence à s’impatienter lorsqu’un mouvement se fait entendre derrière la porte. Elle s’ouvre alors sur les deux innocents, suivis de l’homme qui les a reçus le jour de leur arrivée à l’ashram et d’un puissant gorille à dos argenté. Derrière la bête, Dorothée ferme la marche. Deux gardes armés se postent de chaque côté de la porte, tandis que tout ce petit monde se dirige vers les tapis. Ébahi, Dev regarde le quadrupède marcher tranquillement vers le drôle de siège qui avait retenu son attention. S’aidant de ses membres supérieurs, il avance, majestueux, s’arrêtant parfois pour se dresser sur ses deux pattes arrière et bomber fièrement le torse. Un moment, ses yeux ronds plongent dans les siens. Il en éprouve une étrange sensation, comme si l’animal lisait dans son esprit. Enfin, la bête vient s’asseoir sur le fauteuil. Elle replie ses jambes devant elle, façon yogi, alors que les deux simplets lui couvrent les épaules d’une couverture blanche. Une fois ce singulier protocole accompli, chacun s’installe sur un tapis face à l’animal. Dev est estomaqué. Ainsi cette maison de fous serait dirigée par un gorille ! Il croit rêver ! Et puis son attention est captivée par Dorothée. Avec son crâne rasé et sa longue robe jaune, elle est méconnaissable. Elle a aussi perdu pas mal de poids, ce qui en soit n’est pas une mauvaise chose, pense-t-il avec mauvaise foi. Il faut croire que le régime que lui impose Rajinah lui convient. C’est alors que, soudain, la petite conversation qu’il a eue la veille avec Lucas lui revient en mémoire. Il regarde successivement Dorothée, puis le singe, et il se met à rire. 92


Dorothée serait donc la maîtresse d’un gorille ! Eh bien, on peut dire qu'il va de surprise en surprise ! Il n’a pas le temps de se gargariser plus longtemps de ses conjectures car l’homme au visage sévère, celui qui a récupéré l’argent, le foudroie du regard. Il dit quelque chose que Dev n’entend pas. Cependant, il comprend que c’est à Dorothée qu’il s’adresse. Après un temps silencieux, elle se tourne vers Dev : - Bonjour, Dev. Bienvenue à l’Atman Sahaj. Quelque chose surprend l’intéressé. Dorothée ne semble pas dans son état normal, du moins telle qu'il la connaît. - Sri Joe Nathan me demande pourquoi tu ris, Dev. Il croit que tu te moques de sri Rajinah. Ce n’est que lorsqu’elle s’exprime une seconde fois que Dev s’aperçoit qu’elle parle calmement et non de façon volubile, à tort et à travers, comme elle a l’habitude de le faire. On dirait qu’elle n’a plus le haut débit, mais il est vrai que dans un endroit aussi isolé, ce n’est pas surprenant. Et puis, le plus étonnant, c’est qu’elle ne l’a pas affublé de son fameux « mon petit Dev» qui l’exaspère tellement. En dépit des apparences, serait-elle finalement sur la voie de la sagesse ? Comme il ne répond pas, Dorothée répète sa question et il comprend qu’il n’a pas intérêt à contrarier l’individu dont il est question. Celui-ci en effet a les yeux rivés sur les siens. Son visage ne laisse transparaître aucune émotion, mais de sa personne toute entière s’exhalent l’assurance et l’autorité. Il attend. Il se sent mal à l’aise. Il bredouille : - Non, je ne me moque pas, bien sûr que non. J’ai été très malade. Je suis fatigué. C’est nerveux, je suis désolé. Dis-lui bien que je suis désolé, Dorothée. Cette dernière adresse à Dev un sourire ironique puis soumet ses propos à l’homme qui l’écoute sans sourciller. Il prend le temps d’étudier soigneusement Dev avant de répondre. - Il accepte tes excuses, traduit Dorothée. Il dit que tu es très résistant et aussi très fort. Il sait que tu as tué deux de ses hommes à Rishikesh. 93


Le cœur de Dev s’arrête de battre. C’est donc pour cette raison qu’on l’a conduit ici. Cette bande de cinglés lui impute la mort des hommes qui l’ont agressé. Il commence à trouver à cette singulière assemblée une allure de tribunal de fortune. Ils sont là pour décider la manière dont ils vont l’exécuter. - Il ne faut pas se méprendre, je ne suis pas responsable. C’est le serpent qui… Il n’a pas le temps de finir. L’homme parle à Dorothée. Il ne fait plus attention à lui. Lorsque Dorothée se tourne vers lui, elle a franchement l’air de s’amuser. Elle se moque de son teint blême avant de le rassurer quant aux intentions de Sri Nathan. Il ne lui en veut pas. Il est même plutôt satisfait qu’il l’ait débarrassé de deux bons à rien. Ils ont échoué dans leur mission et ils ont eu ce qu’ils méritaient. - En revanche, tu l’intéresses. Il serait heureux de travailler avec toi mais, d’abord, il veut que tu passes les rites initiatiques, que tu deviennes membre à part entière de la communauté. Nous y voilà, se dit Dev, en se rappelant les sombres présages de Lucas. Il danse d’un pied sur l’autre pour se donner une contenance. Sri Nathan, pour la première fois, se fend d’un sourire. Dorothée dit : - Il attend une réponse. Il dit qu’il ne sert à rien de collaborer avec quelqu’un qui n’y consent pas. L’intéressé pousse un long soupir de soulagement. Cet homme au fond est intelligent. D’ailleurs, avec le singe, il doit bien être le seul de toute cette vallée. Rassuré, Dev lui rend son sourire. - Eh bien, voyez-vous, si vous me laissez le choix, j’aimerais autant m’en aller. C’est que je ne voudrais pas déranger. Tout en gardant un visage impassible, Dorothée traduit, mais elle n’a pas terminé que celui de Sri Nathan se ferme comme une huître. Une ride se creuse au milieu de son front et ses yeux s’emplissent d’une lueur malsaine. Il dit quelques mots, sèchement. - Il dit qu’il ne sert à rien de s’embarrasser avec une personne qui ne peut le servir. Tu seras exécuté dans une heure, avec Lucas. 94


- Non ! hurle Dev. Ce n’est pas ce que je voulais dire. J’accepte bien sûr, j’accepte avec plaisir. Mais l’autre fait la sourde oreille à la traductrice. Il dit quelque chose qu’elle répète aussitôt : - Il dit que la première intention est celle du cœur. Le tien a parlé. C’est ton choix. Si tu changes d’avis une fois, tu recommenceras et tu finiras par le trahir. Sri Nathan ajoute quelques mots. - Il n’a qu’une parole, traduit Dorothée, tu seras exécuté dans une heure !

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Chapitre 12

De retour dans sa cellule, Dev informe son codétenu de sa courte espérance de vie. Celui-ci n’en est pas surpris. Visiblement, il est résigné. - Je te l’avais dit. Il n’ajoute rien. C’est tout juste s’il esquisse un haussement d’épaules, mais quand Dev lui parle du gorille, il veut bien se fendre de quelques explications. - Rajinah, le vrai, a été tué à la frontière du Pakistan au cours d’une rixe avec une autre bande de trafiquants. C’était il y a trois ans. Les hommes qui l’accompagnaient n’ont pas pu ramener le corps à l’Ashram. Ils se trouvaient alors à plusieurs jours de marche de la vallée et ont dû improviser une cérémonie funéraire en pleine montagne. Le soir de leur retour, un bébé gorille, comme venu de nulle part, attendait devant la maison de Rajinah. Il n’en a pas fallu plus pour que l’animal soit immédiatement reconnu par ses disciples comme étant une probable incarnation du maître. Que celui-ci ait choisi cette forme plutôt qu’une autre leur importait peu. Au contraire, ils se sont imaginés que Rajinah souhaitait ainsi les mettre à l’épreuve et se sont empressés de choyer le nouvel arrivant. D’ici à ce qu’ils en fassent leur nouveau gourou, il n’y avait alors qu’un pas, qu’ils ont franchi allègrement dès les

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premiers jours. - Sri Nathan les y encourageait bien évidemment, car en réalité c’est lui qui désormais dirige l’ashram. - Il n’y a pas de gorilles en Inde ! D’où venait ce foutu singe ? - Certains disent qu’un cirque, en route pour le Pakistan, serait passé dans les parages à cette période. Je suppose que l’animal s’est échappé d’une cage mal fermée. Une question taraude l’esprit de Dev : - Mais, ce gorille, lorsqu’il choisit une maîtresse, c’est vraiment lui qui… - Absolument. Il paraît même que c’est un sacré phénomène ! En dépit de la gravité de la situation, Lucas ne peut réprimer un sourire. Dev est époustouflé. Il est en train de se rendre compte qu’il avait jusque là sous-estimé Dorothée. Elle doit avoir, en matière d’érotisme, des facultés qu'il ne lui soupçonnait pas. Car, pour satisfaire une telle force de la nature, il faut tout de même être au meilleur de sa forme ! Lucas le ramène brusquement à la triste réalité : - Vingt minutes, lâche-t-il dans un soupir en regardant sa montre. Dev comprend que c’est le temps qu’il lui reste à vivre. C’est bien court. Il se demande ce qu’il pourrait faire dans la vie ordinaire en un quart d’heure. Il lui en faut trois fois moins pour boire un thé à la vanille avec de la crème. Il arrive à doubler cette durée pour quitter le travail plus tôt que ce qu’il est censé faire quand son chef n’est pas là. Il ne fait jamais de sport. Il peut peut-être encore courir vingt minutes, mais il n’en est même pas certain. Rapidement, il s’aperçoit qu’il n’a plus le temps de se poser des questions aussi futiles. À la place ce sont les souvenirs qui envahissent son esprit. Il se revoit lorsqu’il était enfant avec sa tête d’ange. Il se souvient des jeux auquels il participait avec ses amis d'enfance par exemple, ou de la cour de l'école les froids matins d'hiver. Et puis, ce sont les soirées avec les copains, les bougies de ses anniversaires successifs défilent devant ses yeux. Brusquement, Dev est au bord des larmes. Ce n’est que par l’intervention de leur 97


geôlier qu'il arrive à conserver sa dignité. La porte de la cellule est ouverte. Deux hommes armés attendent à l’extérieur et déjà Lucas les rejoint. Courageusement, Dev les suit. Il s’est ressaisi. Il est bien décidé à mourir dignement ! La tête haute, le buste en avant, il se met à chanter les paroles d’une chanson qu'il affectionne tout particulièrement : «Presque rien, juste un pas Et venir plus près D'autres liens d'autres voies Au moins essayer L'étincelle qu'on reçoit » La sueur coule le long du dos de Dev. À côté de Lucas, adossé au mur pelé contre lequel on les a poussés, il regarde les Kalachnikovs braquées sur eux. Il a cessé de chanter. Ses bourreaux ne l’ont pas supporté. Excédés, ils lui ont ordonné de se taire sous peine de l’exécuter sur place, devant leur cellule. En ce moment, il comprend que cela n’aurait pas fait une grande différence. Mais, tout de même, lorsqu’on arrive au bout du rouleau, on s’accroche aux derniers millimètres, même si l’espoir est vain. Cela s’appelle l’instinct de conservation. Il n’y a que face à la mort qu’on en mesure vraiment le sens. Lucas se met à trembler. Dev sent que son ventre s’apprête à nouveau à lui jouer un tour. Ce sera le dernier. Comme les deux hommes chargés de les exécuter se mettent en position de tir, il ferme les yeux. Il attend. Ce n’est pas difficile de mourir finalement. Il n’y a qu’à attendre. C’est pour tout le monde pareil de toute façon, cela arrive forcément un jour où l’autre. Quand il comprend qu’il a eu le temps de penser à tout ça, il se demande pourquoi les balles ne l’ont pas encore déchiqueté. Et puis, des voix lui parviennent. Il perçoit un mouvement anormal devant lui. Par crainte de regarder la mort en face, il n’ose encore ouvrir les yeux. Au bout d’un moment pourtant, n’y tenant plus, il s’y risque. La première chose qu’il remarque, c’est que leurs bourreaux ont baissé leurs armes. Il pousse alors un long soupir. Ensuite il voit le singe qui se tient en arrière plan, avec Sri Nathan et Dorothée. Appuyé sur ses poignets retournés, l’animal regarde dans leur direction en retroussant ses babines sur des incisives 98


impressionnantes. Dorothée est pâle. C’est bien le moins qu’elle puisse faire, se dit Dev qui n’abandonne cependant pas l’espoir qu’elle trouve le moyen de le tirer de cette fâcheuse situation. Toutefois, contre toute attente, elle s’assoit tranquillement à côté du gorille et s’apprête à assister à l’exécution sans sourciller. Sri Nathan dit quelques mots aux deux bourreaux qui aussitôt se remettent en position de tir. Cette fois, c’est la fin ! Dev ferme à nouveau les paupières. Comme il entend déjà le staccato des armes automatiques, qu’il imagine son corps criblé de balles, un hurlement terrifiant retentit. Surpris, il ouvre encore une fois les yeux sur, cette fois-ci, une scène pour le moins singulière. Le gorille court en tous sens, comme s’il avait le feu aux fesses, en poussant de longs cris douloureux. Puis, comme devenu fou, il fonce sur les deux hommes armés qu’il projette en passant sur plusieurs mètres. Enfin, il disparaît derrière le premier baraquement mais ses hurlements résonnent encore pendant longtemps. Sri Nathan se précipite sur ses hommes et les aide à se relever. Dorothée n’a pas bougé. Elle écoute la conversation qui s’est engagée. Dev croit comprendre que Sri Nathan souhaite que les bourreaux terminent leur tâche mais ils refusent vivement. Ils ont l’air terrifié et lorsque le gorille reparaît aussi subitement qu’il avait disparu, ils se prosternent devant lui. Excédé, leur chef éructe quelques mots et tourne les talons. Quand il est hors de sa vue, Dev commence enfin à se détendre. Tout sourire, Dorothée se dirige vers lui : - Vous êtes graciés, mes amis. Sri Rajinah a décidé que vous deviez rester en vie. Les deux pauvres bougres qui devaient vous tuer sont terrifiés à l’idée de désobéir au maître. Pas un disciple de cet Ashram ne voudra s’en charger. - Tu m'en vois ravi, Dorothée. Elle ne prend pas la peine de répondre. En femme amoureuse, elle se précipite vers son tendre amant qu’elle cajole en lui grattant le cou. 99


Ce n’est que bien plus tard que les prisonniers sont libérés. Leur situation tout de suite devient plus confortable mais Dev, qui se voyait déjà quitter cette communauté de dingues, voit ses aspirations contrariées. En effet, il n’est pour eux pas question de s’en aller. Certes, ils sont relogés dans un dortoir avec les autres disciples, ce qui est toujours mieux que le baraquement crasseux qui jusque là leur a servi d’abri. Ils n’ont toutefois pas d’autre choix que de se conformer aux règles de la communauté. Un simple tapis de roseaux tressés leur sert de lit. Pour tout bien personnel, ils ont droit à une écuelle en bois pour le riz, et une couverture afin de se couvrir la nuit. Si Lucas est accoutumé à cette vie de renoncement, Dev n’en a pas l’habitude. Tout à sa joie d’avoir échappé à la mort, il ne s’en formalise toutefois pas pour l’instant. Au cours du premier repas qu'il partage avec ses compagnons, il comprend vite que, pour la plupart, ils n’ont rien à envier aux deux innocents qui depuis le début se sont occupés de lui. Nombre d’entre eux sont européens et il y a une femme, d’origine espagnole, qui parle couramment le français. Elle végète dans cet endroit depuis une quinzaine d’années. Elle ne semble pas pour autant s’ennuyer et ne paraît pas plus malheureuse, au regard du sourire stupide qu’elle arbore constamment. Dev se rend vite compte que cet air niais ici est une généralité et que Dorothée ellemême est atteinte de cette caractéristique irritante. Une bande de têtes à claques qu'il se plairait à gifler à tour de bras, voilà tout ce que ce que lui inspire cette fratrie d’imbéciles heureux ! En début d’après-midi, ils étudient des sutras tirés de divers textes hindous et, bien que Dorothée se charge d’en faire la traduction à Dev, il n’y comprend rien. Il fait aussi la connaissance d’une jeune femme au visage criblé de taches de rousseur que Lucas lui présente comme étant Maya, la jeune fille australienne avec laquelle il avait projeté de quitter l’ashram avant qu’il ne s’empare du sac de billets. Elle est tout sauf gracieuse et Dev se demande bien ce qu’il peut lui trouver. Au sourire idiot qu’elle affiche et vu l’étincelle bovine qui brille au fond de ses yeux, il se dit que ce 100


n’est pas non plus pour la finesse de son esprit que son compagnon a dû la choisir. Lorsqu’elle s’exprime, dans un français exécrable et, surtout, d’une voix criarde fortement désagréable, il se dit que si l’amour est aveugle il est certainement tout aussi sourd : - Bonjour, moi appeler Maya et vous ? - Dev. - I am très heureuse rencontrer vous, monsieur. Il ne peut pas en dire autant. Il espère que Lucas va emmener ce pot de colle loin de sa vue. Mais lorsque celui-ci lui explique que son amie est à l’origine du coup de folie du gorille qui leur a valu la vie sauve, il daigne faire un effort de tolérance. - Maya est très astucieuse. Elle s’était cachée derrière un fourré, juste en retrait des spectateurs rassemblés pour notre exécution. Dev ne voit pas en quoi cette initiative mérite qu’on y attache la moindre importance. Le fait qu’elle ait souhaité assister à leur mise à mort en cachette prouve au contraire un certain penchant malsain chez cette jeune personne. - Elle avait fabriqué une sarbacane avec un bambou, poursuit Lucas, et une flèche à l’aide d’une aiguille de seringue hypodermique. Elle a appris cet art avec les aborigènes du bush australien, précise-t-il fièrement. Enfin, avec le concours de Dorothée, elle avait ramassé des plantes urticantes autour du village, dont elle avait enduit sa pointe. Il ne lui avait ensuite pas été difficile de viser les fesses proéminentes du gorille qui s’était immédiatement senti le feu au derrière. Dorothée avait, après, discrètement retiré l’aiguille plantée dans le muscle de la bête. L’opération ainsi était passée inaperçue et avait été, de surcroît, couronnée de succès. Dev accorde un vague sourire de reconnaissance à la jeune fille qui s’éloigne tranquillement accrochée au bras de Lucas. Il ne peut cependant pas s’empêcher de se dire au fond de lui que, quand bien même elle lui a sauvé la vie, elle n’en reste pas moins l’un des pires laiderons qu’il ait jamais vu au cours de son existence.

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C’est déjà le soir et toute la bande est sortie pour la fameuse prière à laquelle Dev a eu l’occasion d’assister dans le local où la veille il a pris sa douche. Il n’y participe pas. Comme il s’apprête à suivre docilement le groupe d’illuminés, qui d’ailleurs n’a pas attendu pour se mettre à geindre leur plainte ridicule, il se voit refuser la sortie par un garde armé. Il attend donc sagement dans le dortoir, finalement pas mécontent d’échapper à de telles inepties. Il s’est bien demandé un moment pour quelle raison sa présence au sein du groupe n’était pas désirable et il en est rapidement arrivé à la conclusion que son manque d’éducation philosophique devait en être la cause. Il ne se voit en effet pas chanter des chants qu’il ignore totalement et qu’il ne comprend pas plus. Il est évident qu’il aurait été pour ses compagnons une source de gêne. Il trouve que c’est très bien ainsi et lorsque les deux innocents qu’il connaît bien désormais viennent le chercher, il les suit en toute confiance. Ils le conduisent à une salle de bain, une vraie cette fois-ci, avec une baignoire qu’ils remplissent d’eau fumante. Ils y jettent des poignées de pétales de fleurs et autres huiles essentielles à la douce fragrance. Dev est ravi. Il ne sait pas ce qui lui vaut cet honneur mais il entend bien profiter pleinement de la situation. Il ignore combien de temps il se prélasse dans l’eau brûlante mais quand les deux hommes reviennent, il s’est endormi. Ils enroulent son corps dans un peignoir spongieux et le conduisent dans une petite pièce attenante. Au milieu se trouve une table sur laquelle ils l’invitent à s’allonger. Le temps qu’il s’exécute, ils ont disparu. Dev est seul. Il commence à trouver à ces gens des mœurs finalement pas si désagréables que ça et quand deux jeunes femmes superbes viennent le rejoindre, il croit rêver. Elles lui ôtent son vêtement. Nu comme un ver, il se sent un peu ridicule. À cause de ses jambes, qu'il trouve trop maigres, Dev est un peu complexé. Il sait bien pourtant que nul n'est parfait ! Cependant, lorsque leurs mains commencent à parcourir son corps, il en oublie toute notion de pudeur. Après avoir huilé tout son buste, elles se mettent à le pétrir comme de la bonne pâte. Les 102


doigts s’enfoncent par endroits, dénouant ça et là une tension que jusqu’alors il ignorait. Les deux femmes sont vraiment très belles. Elles sont vêtues d’un simple voile diaphane, enroulé autour de leur corps souple. Étrangement, elles n’ont pas le crâne rasé et arborent toutes deux de longues chevelures brunes. Elles dansent autour de Dev, piaillant comme des oiseaux au printemps. Leurs voix, qui s’accordent parfaitement, sont douces, presque sensuelles. De temps à autre, l’une d’elle éclate d’un rire frais qui s’envole vers le ciel. Leurs vêtements trop fins laissent à Dev tout le loisir de se faire une idée du galbe de leurs corps. À des années-lumière de sa petite vie à Calais, oubliant jusqu’au souvenir de ses plus torrides aventures, il se laisse aller aux mains expertes. Il est au paradis. S’il a vécu toute cette épopée pour cet unique instant, cela en valait bien la peine. Il commence à se demander s’il ne va pas au final s’installer ici plus longtemps qu’il n’en avait l’intention. Quand les femmes s’en vont, Dev a l’impression de flotter. La détente de tous ses muscles est parfaite. Jamais auparavant il n’a connu un tel bien-être. Ses deux anges gardiens masculins viennent à nouveau le chercher. Après lui avoir laissé le temps de remettre sa robe et ses chaussures, ils lui passent un collier de fleurs autour du cou. Quand il s’assied avec les autres pour dîner, il n’est pas sans remarquer les regards admiratifs de ses condisciples. Les femmes surtout ne le quittent pas des yeux. Elles sont impressionnées, presque envieuses. Dorothée seule paraît l’ignorer, du moins affecte-t-elle ostensiblement de ne rien remarquer. Le repas est censé se dérouler en silence mais Lucas trouve le moyen de lui glisser à l’oreille : - On dirait que Dorothée est jalouse. Dev n’en est pas surpris. Cette bourrique s’est toujours cru le centre du monde. Il n’est pas surprenant qu’elle n’apprécie pas qu’il soit en ce moment l’objet de toutes les attentions. À peine a-til fini de manger que les deux imbéciles apparaissent. Ils ne lui laissent pas le temps de laver son écuelle avec les autres mais l’invitent à les suivre. Comme il interroge Lucas du regard, celui103


ci lui explique : - Ils te conduisent à Rajinah. Dev sent ses tripes se nouer. - Comment ça, pour quoi faire ? - J’ignore ce que vous ferez tous les deux mais tu as de la chance, répond Lucas d’un air amusé. Tu es l’élu, celui qui a l’honneur de partager sa couche pour la nuit. L’intéressé sent que son cœur s’arrête de battre. Il est soudain pris de vertige. Ainsi tout s’explique. Le bain, le massage, tout cela n’était qu’une préparation pour le mettre en condition. Et la mine boudeuse de Dorothée n’est en fait rien d’autre qu’une crise de jalousie. Enfin, une idée le rassure. Il y a certainement eu méprise. Après tout, il n’est pas une femme, cela certainement le met à l’abri des convoitises du grand singe. Avec un air embarrassé, il dit à Lucas : - Bah ! Il y a erreur sur la personne. Je suis un homme tout de même. - Crois-moi, mon vieux, pour Rajinah cela ne fait aucune différence. Bonne chance. Et il le plante là, avec les deux imbéciles qui s’impatientent. Comme il tarde à les suivre, ils font appel à un homme armé qui le pousse, gentiment mais fermement, avec le canon de son arme. Alors Dev se met en marche, lentement, la tête basse. La célèbre chanson « Gare au gorille » de Georges Brassens s’empare de son esprit. Si il avait su qu’un jour une telle horreur lui arriverait ! Dorothée mange en silence. Près d’elle, Lucas et Maya font de même. Il est sept heures du matin et, comme chaque jour après la méditation, les membres de l’ashram prennent ensemble le petit déjeuner. Lorsque Dev apparaît, tous les regards convergent vers lui. Il a les traits tendus, la peau de son visage est terne. De gros cernes sombres foncent le dessous de ses yeux et il semble de fort méchante humeur. Comme il s’installe avec les autres, il fait

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l’objet de sourires moqueurs qui l’irritent particulièrement. Il se contente de quelques bouchées. Il n’a pas faim. Et quand Dorothée lui demande innocemment s'il a bien dormi, il la foudroie du regard. Il n'a pas fermé l'œil et il se garde bien de raconter à Dorothée qu'il a dû gratter le dos du grand singe durant des heures avant que celui-ci ne finisse par s'endormir. C'est vrai qu'il avait redouté pire ! En dehors de l'odeur pestilentielle dégagée par l'animal et les grognements qu'il a supportés durant toute la nuit, il n'a pas été malmené comme il l'avait craint. Mais il ne voit pas en quoi cela concerne Dorothée et décide de la laisser à ses spéculations. Encore une fois ses deux maudits anges gardiens viennent le chercher. Il sait qu’il est inutile d’essayer de se dérober. Il ignore ce qu’ils lui réservent cette fois-ci mais il leur emboîte le pas. Heureusement, nul gorille en mal de tendresse ne l’attend mais c’est au coiffeur qu’il a à faire. Sans offrir la moindre résistance, il se laisse raser le crâne. Il est si fatigué qu’il s’endort avant que l’homme chargé de la tâche ait terminé son ouvrage. Pour le réveiller, ce dernier lui tapote une joue tout en le secouant par l’épaule. Dev regarde son nouveau visage dans le miroir. Cela ne lui va pas si mal, mais il s’en moque. Il se dit que, désormais, il est réellement membre de l’ashram et cette pensée le désespère. Il n’aspire qu’à se reposer mais il n’est pourtant pas au bout de ses peines car, après ça, on le dirige vers une petite cour à l’arrière du temple. Des brindilles finissent de brûler par terre. Elles forment comme un long couloir de flammèches qui s’étend jusqu’au pied du bâtiment. Lorsqu’elles faiblissent, pour finalement s’éteindre complètement, des braises rougeoyantes jonchent le sol. C’est à ce moment-là qu’arrivent Sri Nathan et le gorille, encadrés de deux hommes armés. Ils se postent de chaque côté du tapis incandescent. Dorothée est absente mais c’est Lucas qui cette foisci est chargé de jouer les interprètes. - Sri Nathan est satisfait, commence-t-il, tu as visiblement apporté beaucoup de joie à Sri Rajinah cette nuit. C’était la première épreuve. 105


Il lui explique que la seconde était la tonte de ses cheveux, nécessaire selon les principes de l’ashram, afin qu'il perde tout repère pouvant l’attacher à sa propre personne. Dev s’en moque comme de l’an quarante. En revanche ce qui suit le terrifie : - Tu dois maintenant franchir le chemin de braises jusqu’au temple. Si tu t’y prends bien, ce ne sera pour toi pas un obstacle. Dev transpire à grosses gouttes. Il comprend que Sri Nathan n’a pas renoncé à son projet de lui faire passer les différentes étapes nécessaires à son admission définitive dans cette école de fous. En approchant un tout petit peu des braises, il sent la chaleur se répandre jusqu’à son ventre. Il voit mal comment il pourrait marcher sur des charbons ardents sans se brûler grièvement la plante des pieds ! - Mais, c’est impossible ! Sri Nathan éructe quelques mots que Lucas traduit en affichant un air navré. - Le disciple qui échoue n’est pas digne de suivre l’enseignement de Sri Rajinah. Dev voit mal ce que ce gorille lubrique pourrait bien lui apprendre encore mais il pressent tout de même qu’il n’a pas droit à l’erreur. Aussi, fait-il un premier pas en avant. Il sait bien que ce genre d’épreuve n’est qu’une question de concentration et que des novices parfois la surmontent avec brio. Il a vu un jour une émission à la télé. Une entreprise quelconque imposait à ses cadres un traitement similaire afin de renforcer leur volonté. Il se rappelle bien un gars qui disait au journaliste qu’il avait pensé à sa fiancée durant toute la traversée. Cette simple idée l’avait selon lui porté de l’autre côté sans même qu’il ne s’en aperçoive. Avec ferveur Dev se dit que, s’il en est ainsi, n’importe quel imbécile peut marcher sur des braises. Il quitte ses sandales et le voici qui se lance, ni trop vite ni trop lentement, avec en tête un souvenir en total décalage avec ce qu'il est en train de vivre. Mais c'est ce qui à cet instant afflue à son cerveau et il s'en sert pour oublier les braises incandescentes sous ses pieds. Il se rappelle des bons petits plats de son enfance. 106


Ce souvenir permet à Dev d'arriver sans s'en rendre compte au bout du parcours ! Le gorille pousse un cri et Lucas applaudit. Sri Nathan quant à lui reste impassible. Dev comprend qu’il aurait sans doute préféré qu'il échoue. Cet homme ne l’aime pas. L’aversion qu’il lui voue est palpable et n’a rien de rassurant. L’épreuve suivante est sans conséquence. Dans le temple, une sorte de prêtre baragouine en dansant autour de lui avec une cassolette d’encens. Puis il lui enduit le visage de cendres, qu’il a mélangées au préalable à un liquide tiède et clair. Ce n’est que lorsque Lucas lui apprend qu’il s’agit d’urine de vache qu'il ressent tout de même un léger dégoût. La suite en revanche s’annonce plus pénible. Toute la troupe, le singe inclus, monte dans un pick-up qui quitte l’ashram sur les chapeaux de roue. Ils longent le torrent qui coule dans la vallée jusqu’à une cascade qui se jette dans un déversoir en forme de conque. Là les hommes de main ligotent fermement Dev puis, d’une grosse pierre qui surplombe la vasque, ils le jettent dans les flots tout en le maintenant tout de même au bout d’une longue corde. Le corps du malheureux tout d’abord coule à pic mais, porté par les remous, il remonte à la surface et ballotte en tous sens jusqu’à ce qu’on le tire de là. Quand il touche la terre ferme, il est à moitié inconscient et Sri Nathan esquisse un sourire. Mais comme Lucas secoue la victime à moitié noyée, il reprend peu à peu connaissance. - Eh bien, on peut dire que tu as le cœur solide, mon vieux ! Enfin, voilà, c’est terminé. L’épreuve de l’eau est la dernière. Bravo ! Dev comprend surtout qu’il vient tout juste d’échapper à l’hydrocution dans cette mare gelée. Il suffoque encore quand il demande : - Pourquoi ça ? J’ai bien failli y rester ! - L’eau purifie, répond Lucas. Celui qu’elle ne peut totalement laver du péché n’en ressort pas ! Quelle chance, se dit l’intéressé en grelottant, me voici désormais assuré d’une place au chaud chez Saint Pierre ! 107


Quand ils rentrent à l’ashram, un groupe d’hommes armés se précipite vers eux. Ils sont très agités. Ils parlent tous en même temps et Sri Joe Nathan doit hausser le ton pour les faire taire. Enfin, il désigne un barbu qui semble être le chef de la bande et lui demande de s’expliquer. Bien sûr Dev ne comprend pas ce qui se dit mais, aux traits du visage du maître de l’ashram qui se durcissent, il saisit que l’homme n’est pas porteur de bonnes nouvelles. Quand le silence tombe, personne n’ose plus bouger. Le temps paraît s’étirer comme ça longuement jusqu’à ce que Sri Nathan prenne la parole. Sans se départir de son flegme il donne quelques ordres brefs et les hommes armés sautent dans un gros véhicule tout terrain. Dans un nuage de poussière la voiture disparaît. Sans plus s’intéresser à Dev et Lucas, Sri Nathan s’en va, suivi par le gorille qui semble lassé par tout ce chahut. - Je crois qu’il y a du rififi dans l’air, fait Lucas l’air inquiet. Dev l’interroge du regard. Il poursuit alors : - Ils parlent un dialecte local, l’ourdou je pense, et je n’ai pas tout saisi mais j’ai cru comprendre qu’il est question d’une altercation avec une bande rivale. Visiblement, il y a du dégât. - C'est-à-dire ? - Je crains que les hommes de Sri Nathan n’aient tué plusieurs de leurs concurrents. - Et alors ? - Il y a des survivants qui leur ont échappé. Ils craignent des représailles. Dev apprend ainsi qu’il y a des blessés dans leur propre camp et que Sri Nathan a envoyé ses hommes à la poursuite des survivants. Ils ont aussi pour consigne de récupérer les cadavres de leurs rivaux restés dans la montagne. Il espère ainsi faire disparaître les traces du combat et éviter qu’une expédition punitive investisse l’ashram dans les heures qui viennent. Dev prend brusquement conscience que l’encadrement militaire de l’ashram n’est pas du folklore et que Sri Nathan se livre à une véritable guérilla dans ces montagnes. - Les conflits entre trafiquants par ici sont fréquents, ajoute Lucas. 108


En plus des indépendantistes cachemiris, qui défendent vaillamment leur territoire, la toute proche frontière avec le Pakistan permet des incursions fréquentes de bandes armées en provenance de ce pays. Bref, l’endroit est dangereux et Dev qui se croyait désormais en relative sécurité comprend qu’il n’en est rien. Le soir tombe sur la vallée lorsque les hommes de Sri Nathan reviennent. Ils se sont chargés de faire disparaître les corps des combattants qu’ils ont tués mais n’ont pas pu mettre la main sur les survivants. C’est Dorothée qui annonce la nouvelle à Dev. Ce dernier ne sait pas d’où elle tient cette information mais, lorsque par hasard il croise Sri Nathan au cours de la soirée, il devine que cela doit être vrai. En effet, le maître de l’ashram a l’air soucieux. Il se fait accompagner partout par le chef du commando que Dev a eu l’occasion de voir au cours de la journée. Les deux hommes sont nerveux. Dans le dortoir, même les sourires niais ont disparu. Pour la première fois les disciples de Rajinah arborent un air grave. Si Dev se réjouit qu’en de telles circonstances il n’a pas cette fois-ci l’honneur d’être invité dans la couche du gorille, il n’en est pas rassuré pour autant. Il règne une telle tension qu’elle en est presque palpable. En jetant un coup d’œil par une fenêtre, il constate que des hommes en armes sont postés tout autour des bâtiments. C’est dans cette atmosphère surréaliste qu’il se couche ce soir-là. Un calme inquiétant règne sur la vallée, comme l’étrange temps mort qui précède un cyclone !

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Chapitre 13

C’est au beau milieu de la nuit que retentissent les premiers coups de feu. Tout d’abord une salve lointaine qui brusquement déchire le silence. Et puis d’autres suivent, sporadiques, éloignées encore, bien qu’elles semblent se rapprocher. Après cela, il y a un temps mort, des cris, et puis c’est un tonnerre de feu qui éclaire jusqu’à l’intérieur des bâtiments comme au cours d’un orage. Dans le dortoir c’est l’affolement. Des femmes se mettent à hurler. Tout le monde s’allonge au sol en prenant bien soin de s’éloigner des fenêtres. Dehors le déluge de feu continue longtemps. Un silence inquiétant le suit. Enfin une cavalcade se fait entendre et des portes claquent. Les occupants du dortoir n’ont pas le temps de comprendre ce qui se passe que celle du bâtiment qu’ils occupent s’ouvre brutalement. Une ombre pénètre dans la pièce. Quand la lumière s’allume Dev s’aperçoit que c’est un homme et qu’il vient de défoncer la porte d’un coup de pied. D’autres le suivent et il ne faut pas plus de quelques minutes pour que tous les disciples de Rajinah se retrouvent alignés à l’extérieur. Il fait froid et le jour commence à poindre. Au loin, un véhicule qui flambe éclaire la scène d’une lueur tremblante. Dev aussi tremble. Serré contre Dorothée qui s’accroche désespérément à son sac de voyage, il tente de se réchauffer. Il se demande où sont

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passés Sri Nathan et les siens. Des bâtiments proviennent des bruits de casse. Leurs ennemis sont en train de mettre l’ashram à sac. Il se dit que s’ils sont encore en vie, ils ont dû prendre la poudre d’escampette sans demander leur reste. Puis un homme jeune et barbu vient rejoindre le groupe qui les tient en joue. Il porte sur sa tête la galette des moudjahidin afghans. Il détaille le groupe longuement, jetant de temps à autre un regard perplexe à la Kalachnikov qu’il porte en bandoulière sur le flanc. Soudainement, ses yeux s’arrêtent sur Dev qu’il dévisage scrupuleusement. Ce dernier voudrait disparaître. « Non mais quelle poisse », se dit-il, « sur toute la bande d’allumés ici présents, c’est sur moi que s’arrête cette espèce de Che Guévara d’opérette ». L’homme s’approche doucement. Il semble hésiter. Et puis, soudain, son visage s’éclaire. - Harmedhalla, s’exclame-t-il en ouvrant les bras pour enlacer les épaules de Dev. Pendant que l’homme se mouche dans son dos, en évoquant le ciel dans un jargon impossible, il ne comprend plus rien. C’est un de ses condisciples, un Indien cachemiri, qui donne les premières explications dans un anglais succinct que Dorothée s’empresse de traduire. - Le grand Kaliber Khan, fils d’Abdhul Kaliber Kahn, lui-même fils de Tasah Ali Mabe Kanh, fier combattant d’Allah, remercie le miséricordieux qui dans sa largesse t’a fait revenir du royaume des morts, le macchabéstan. Dorothée s’arrête là. L’Indien ne sait pas comment traduire la suite. Il regarde tour à tour Dev et Dorothée d’un air navré. Puis, il hoche la tête de gauche à droite. Il a compris. - Brother, fait-il en retrouvant son sourire innocent. Brother ! Brother !, répète-t-il bêtement en bavant et se tapant le front du poing, pareil à un demeuré. Pour Dev, le message est clair. Le révolutionnaire d’opérette le prend pour son frère. Voici bien de quoi le ravir ! Il ne voit pas vraiment quel lien de parenté il pourrait bien avoir avec cet individu mais il se dit que, finalement, pourquoi pas ? Nous avons tous, on le sait, un ancêtre commun avec le singe alors, d’ici à ce 111


que son arrière-arrière-grand-père ait eu quelque aventure extracontinentale, il n’y trouverait rien à redire. Et puis surtout, il devine que son pseudo parent travaille lui aussi de la toiture. Il ne paraît guère en meilleur état psychologique qu’une bonne partie des gens qu’il côtoie depuis le début de cette aventure, aussi, prudemment, préfère-t-il ne pas le contredire. Lorsque Kaliber Kahn le traîne par le bras jusqu’au pick-up boueux qui visiblement l’a conduit jusqu’ici, Dev réussit à lui faire comprendre qu’il n’est pas seul. Par le truchement des traductions douteuses du cachemiri, il arrive à le convaincre d’emmener avec eux Dorothée. Cette dernière alors fait des pieds et des mains pour que Lucas et sa copine Maya fassent aussi partie du voyage. Les moudjahidin s’entassent quant à eux dans des véhicules semblables et ils désertent les lieux en laissant le reste de la communauté qui, fidèle à Rajinah, préférerait passer par les armes plutôt qu’abandonner son maître. Kaliber Khan conduit à tombeau ouvert. Dev, Lucas et un autre homme sont avec lui, à l’avant du véhicule. Les autres femmes, quant à elles à l’arrière sur le plateau, avec les chèvres que les rebelles ramènent comme butin de guerre. Si Dev n’est pas rassuré par le comportement de ses nouveaux protecteurs, il doit cependant reconnaître qu’ils sont civilisés ! L’homme qui les accompagne, et qui visiblement doit être le premier lieutenant de Kaliber Khan, parle un peu anglais. Les quelques phrases qu’il échange avec Lucas ont pour avantage, outre de distraire leur attention des ravins qu’ils frôlent dangereusement, d’éclaircir un peu la situation. Le chef des moudjahidin est très jeune. Il combat dans les montagnes depuis sa plus tendre enfance. Il avait jusqu’à peu une sœur jumelle, vrai garçon manqué, qui s’est fait tuer au cours d’une des nombreuses batailles rangées auxquelles se livrent les gens du cru sans bien savoir pourquoi. Il se réclame aujourd’hui d’un mouvement pour un Cachemire Pakistanais mais à cette

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époque, il se battait pour l’indépendance de ce même Cachemire. Toujours est-il que depuis la mort de la jumelle, il a complètement perdu la boule, s’adonne à l’opium et l’héroïne et ne sait au final plus très bien ce qu’il fait. Si ses hommes le suivent encore, c’est uniquement par fidélité. Dans ce pays, la loyauté, c’est à la vie à la mort, plus fréquemment à la seconde soit dit en passant. Cela fait de longues heures qu’ils roulent lorsqu’ils s’arrêtent à un premier village. Les hommes descendent pour boire le thé. Les femmes sont consignées à bord. Dorothée a beau protester, elle n’a pas raison des lois ancestrales qui régissent ces contrées. Kaliber Khan conduit son « frère » et Lucas dans une baraque où ils mangent quelques chapatis accompagnés d’un thé très sucré. Mais lorsque le moudjahidin, après avoir mélangé au fond de sa cuillère de l’eau et une poudre jaune, leur fait un clin d’œil, l’appétit les quitte brusquement. Ils regardent alors avec dégoût l’homme qui, à l’aide d’une seringue crasseuse, s’injecte sa petite mixture dans le bras sans sourciller. Lorsqu’il relâche le garrot qui stoppait l’acheminement de la drogue dans ses veines, celle-ci d’un coup remonte à son cerveau. Il reste un long instant sans bouger, le regard fixe, avec l’aiguille encore plantée dans le bras. Puis, très lentement, il la retire et range son matériel dans la poche de sa veste. Enfin il se lève et fait signe aux Français de le suivre. La récréation est terminée et il faut reprendre la route. Dev le regarde avec appréhension se diriger d’une démarche chaloupée vers le 4 x 4, et avec angoisse reprendre le volant comme si de rien n’était. Cette fois-ci, l’homme qui avant la pause leur avait fait un brin de conversation se tait. Pour tout dire, il est totalement muet. Tétanisé, il regarde la petite route devant lui qui serpente le long de la montagne, serrant les fesses à chaque virage. Dev, quant à lui, ferme les yeux. Depuis qu’il a vu la carcasse d’un camion disloquée au fond d’un ravin, il sait ce qui les attend. Même avec la meilleure volonté du monde, il n’aura pas le temps d’apprendre à voler alors il préfère attendre la chute en priant, résigné. À l’arrière, femmes et chèvres bêlent à l’unisson et cette plainte 113


parvient à Dev comme les chœurs d’une marche funèbre un jour d’enterrement. C’est terrifiant. En dépit du sombre pronostic que les dieux avaient émis sur cette équipée sauvage, elle arrive saine et sauve quelques heures plus tard dans un autre village. La même scène se produit dans le teashop précédent et il en sera ainsi jusqu’au soir. Dev se demande par quel miracle ils s’arrêtent enfin pour la nuit, dans un endroit désolé et minéral où seuls quelques baraquements couverts de tôles ondulées longent la route. C’est pourtant ici que le chef a décidé de se reposer. La nuit tombe et personne bien entendu n’ose imaginer de continuer cette course folle en nocturne ! Comme il suit les hommes vers ce qui s’avère être un relais de montagne, Dev sursaute lorsqu’une main lui pince le flanc. - Dis-moi, tu sais conduire un 4x4, mon petit Dev, fait Dorothée visiblement de fort méchante humeur. Tiens ! La voici qui se réveille, se dit Dev. Quelle mouche encore l’a piquée ? - Écoute-moi bien, grand benêt, sitôt que tout ce petit monde dort on prend la tangente. Sans parler de cette espèce de chauffard qui à coup sûr va nous tuer, je refuse de passer un jour de plus avec des individus aussi mal élevés ! En dépit des circonstances, Dev esquisse un sourire. Il reconnaît bien Dorothée. Il est heureux de la retrouver comme elle est et la remercie secrètement de le sortir du désespoir dans lequel il sombrait. Il sait bien que de toute façon elle a raison. S’ils restent avec Kaliber Khan, ils n’ont aucune chance d’arriver vivants là où il les emmène. De plus il ne sait d’ailleurs pas où ils vont et se demande même si le moudjahidin lui-même le sait. En lui faussant compagnie, rien ne dit qu’ils s’en sortiront mais il trouve que c’est de loin la meilleure chose qu’ils aient à faire. Il fait un clin d’œil à Dorothée. Cette nuit même, ils agiront ! Cela fait bien longtemps que tout le monde ronfle lorsque Dev

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secoue Dorothée qui finalement s’était endormie. Les gens qui vivent là leur ont alloué deux baraques sales en guise de chambres. La plupart des rebelles dorment dans la plus grande, en bordure de route. Kaliber Kahn s’est installé dans la seconde, adossée au flanc de la montagne. Il a tenu bien sûr à ce que son « frère » et ses amis lui tiennent compagnie, ainsi que quelques hommes dont son bras droit. Bien qu’ils soient moins nombreux dans cette cabane qu’ils ne le sont dans la seconde, ils n’en sont pas moins serrés les uns contre les autres car elle ne comprend qu’une seule et unique pièce. Aussi Dev redoute-t-il de réveiller quelqu’un lorsqu’il secoue Dorothée. La forme enroulée près d’elle dans une couverture se met à remuer puis soudain se redresse. Dev en est contrarié mais ne s’en inquiète pas car il sait qu’il s’agit de Maya. Il aurait préféré ne pas s’embarrasser avec elle, pas plus qu’avec Lucas d’ailleurs, mais puisque l’Australienne est réveillée, il voit mal comment l’empêcher de le suivre. Sous une apparence stupide, la jeune fille en effet a l’esprit vif et elle a vite fait de comprendre ce qui se passe et de réveiller son compagnon. C’est donc tous les quatre qu’ils franchissent la porte de la baraque qui grince en se refermant. Par chance, nulle sentinelle ne se trouve en faction devant l’entrée. En revanche, le rougeoiement d’une cigarette leur signale une présence près des véhicules. Heureusement que l’homme fume, sans quoi ils n’auraient sans doute pas remarqué qu’il se dirigeait vers eux. Ils n’ont que le temps de se tapir derrière un massif bloc de pierre, arrivé là sans doute à la suite d’un éboulement, qu’il se tient devant la porte. Il longe le baraquement en regardant autour de lui puis, devant l’imposant bloc de schiste, il s’arrête pour uriner. Enfin il retourne sur ses pas et un bavardage se fait entendre du côté des voitures. Dev pousse un long soupir. Ils peuvent dire qu’ils ont eu chaud ! - Quel dégueulasse, ronchonne Dorothée. Il ne pouvait pas aller uriner ailleurs ? 115


Dev ne répond pas. Il analyse la situation et, force est pour lui de constater qu’elle se présente mal. Il n’avait pas prévu que quelqu’un serait debout à cette heure. Jusqu’ici pourtant les choses se passaient plutôt bien. Son seul souci était, au cas où les clés ne se seraient pas trouvées sur le contact, de se débrouiller tout de même pour démarrer une voiture. Il doit désormais compter sur la présence d’au moins deux hommes pour contrecarrer son plan. C’est encore Maya qui apporte une solution. D’une poche cousue à l’intérieur de sa robe, elle sort un tube d’une vingtaine de centimètres de longueur. Puis elle plonge à nouveau sa main dans cette réserve secrète pour en extirper une fiole qu’elle débouche précautionneusement. Avec une délicatesse infinie elle en retire quelque chose qu’elle glisse dans le tube qui s’avère être, Dev le comprend alors, un court bambou. Voilà qu’elle s’apprête à nous refaire le coup de la sarbacane, se dit-il admiratif malgré lui. - Cyanure, chuchote-t-elle. Tout bas, elle explique à ses compagnons qu’ils devront trouver le moyen de faire revenir un homme par ici. - Il ne faut surtout pas qu’ils viennent tous les deux en même temps, précise-t-elle. Je n’aurais pas le temps de recharger mon arme que le survivant aura donné l’alerte. Sur quoi elle va se poster à l’angle de la baraque entre le bloc de pierre et la porte. Si une des sentinelles refait le même trajet que la fois précédente, elle passera alors à moins de deux mètres d’elle. C’est largement suffisant pour qu’elle lui plante une aiguille dans le cuir. Tapie dans l’ombre, elle attend. Une pierre qui roule sur le sol la surprend, puis une autre. Elle comprend que c’est de cette façon que ses compagnons comptent attirer l’attention des hommes. La nuit est claire et en sortant un peu de sa retraite elle distingue leurs deux silhouettes côte à côte. Soudain, l’une d’elle s’agite. Le factotum a entendu quelque chose et comme il se dirige vers la baraque, elle se dit que c’est gagné. Mais lorsque son acolyte lui emboîte le pas, elle sent une 116


vague de panique monter dans son ventre. Au bout de quelques pas, le premier s’arrête. Il dit quelque chose à son compagnon qui retourne vers les véhicules. Ils doivent certainement avoir pour ordre de n’en pas bouger. Maya respire. C’est dans la poche. Comme l’homme n’est plus qu’à quelques mètres d’elle, elle prend une profonde inspiration, qu’elle bloque le temps qu’il soit à sa hauteur. Alors, de toute la force de ses poumons elle souffle son poison. Elle a visé la nuque. C’est le meilleur endroit. Elle ne pouvait prendre le risque que sa flèche se perde dans l’épaisseur d’un vêtement et puis le cou est tout proche du cerveau. L’effet est instantané. D’ailleurs l’homme a tout juste le temps de pousser un cri de surprise qu’il s’effondre et se contorsionne sur le sol. Mais son compagnon a entendu et déjà il se précipite. Maya ne peut pas recharger sa sarbacane. Elle a juste le temps de s’enfoncer un peu plus profondément dans la pénombre qu’il est penché sur le corps de son camarade. Il le secoue et s’apprête à donner l’alerte lorsqu’un violent coup derrière la nuque l’envoie directement au tapis. Dev se masse le tranchant de la main droite. Il a fait exactement comme dans les films. Il n’en revient pas. C’est la première fois qu’il assomme un homme et il y arrive du premier coup. Décidément, dans cette histoire, il est en train de devenir un véritable héros ! Il ferme les yeux. Al Pacino court vers lui. Aishwarya Rai se jette à ses pieds… - Hey ! Tu dors ou quoi, mon vieux ? C’est Lucas. Il le secoue et l’invite à les suivre au plus vite. À l’aide d’un couteau, récupéré sur le corps d’un des deux hommes, il crève les pneus de toutes les voitures en dehors de celle de Kaliber Khan. Quelques secondes plus tard ils sont à bord du 4 x 4. Les clés sont sur le contact. Les véhicules étant gardés, personne n’aura trouvé utile sans doute de les retirer. Dev, qui a pris le volant, desserre le frein à main. Les chèvres, qui sont restées à l’arrière, commencent à s’agiter. Il faut faire vite. Le terrain est en pente et le pick-up entame lentement une descente 117


en marche arrière. Avant qu’il ait le temps de prendre trop de vitesse, Dev donne un grand coup de volant et amorce un demitour. Les autres descendent pour pousser l’engin et le mettre dans l’axe de la route, à l’endroit cette fois. Puis tout le monde remonte alors que la voiture commence à prendre de la vitesse en roue libre. Lorsque Dev estime être à une distance suffisante pour ne pas donner l’alerte, il met le contact. Cette fois-ci, ils sont libres. En route pour New Delhi, si le destin leur est favorable. Ils roulent comme ça pendant des heures. En dehors d’un bref arrêt pour libérer les chèvres, ils n’ont pas fait la moindre pause. Ils reconnaissent un à un les villages où ils se sont arrêtés la veille. Le jour depuis longtemps s’est levé et ils ont parcouru une grande distance quand ils osent enfin s’arrêter pour acheter de quoi se sustenter. Le repas se constitue de chapatis et de quelques beignets de légumes frits. Dev, qui conduit depuis des heures, propose le volant à Lucas. Celui-ci répond avec embarras qu’il n’a pas son permis avec lui. - Qu’est-ce que ça peut bien faire ? rétorque Dev en haussant les épaules. Sur des routes paumées de montagne, on ne va pas te demander tes papiers. De plus, ils roulent à bord d’un véhicule volé. Cela signifie qu’en cas de contrôle, ils n’auront de toute façon pas d’autre choix que la fuite. - C’est que je ne sais pas conduire ce genre d'engin, précise alors Lucas. Et puis, à cette altitude, je suis pris de vertiges et ma vue se trouble. Ce serait dangereux. À contrecœur le conducteur se tourne alors vers les femmes. Pour les même raisons que celles évoquées par son compagnon, Maya décline la proposition. Sans surprise Dorothée se jette sur l’occasion pour vanter ses talents de pilote, lesquels par ailleurs laissent Dev dubitatif. Il reconnaît toutefois qu’il serait inconscient de sa part de conserver le volant tant la fatigue le

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submerge. C’est ainsi qu’ils repartent avec l’espoir de rejoindre la capitale le lendemain soir. Bien que la façon de conduire de Dorothée l’inquiète, Dev finit par s’endormir et lorsqu’il se réveille, la nuit est tombée. En dehors de Dorothée, les autres ronflent. Lorsqu’il la voit soudainement piquer du nez, il l’interpelle : - Hey ! Fais attention ! Je crois qu’il serait mieux que tu te reposes. - Comment ça ? rétorque-t-elle. Je suis en pleine forme, mon petit Dev. Je pourrais tout aussi bien faire le Paris Dakar sans dormir, figure-toi ! - Oui, eh bien pour l’instant il s’agit d’aller à New Delhi et d’y arriver entier. Elle ne daigne pas répondre. Pour marquer son désaccord elle appuie sur le champignon, si bien que Dev en arrive à regretter de s’être emporté. C’est elle qui pour l’instant a les cartes en mains et si elle a décidé de balancer le 4x4 au fond d’un ravin, nul ne pourra l’en empêcher. Se résignant à ne pas aggraver les choses, Dev se tait. Au bout d’un certain temps, la voiture ralentit et il n’y pense plus. La tête contre la vitre, il regarde le paysage nocturne défiler devant ses yeux. Ils roulent sur une corniche et, par delà le vide sombre qu’il devine en-dessous, il distingue une chaîne montagneuse qui se profile sur le ciel plus clair. Quand brusquement celle-ci se rapproche, il se croit tout d’abord pris d’hallucinations. Puis il comprend que la voiture a fait le grand saut et qu’ils sont au-dessus du vide. Quelqu’un crie. Lui reste muet. C’est drôle comme le temps paraît long lorsqu’on est à quelques secondes de la fin. Il a l’impression qu’il s’étire à l’infini, que son corps déjà n’est plus, qu’il est pur esprit. Et puis un choc effrayant l’écrase contre le toit de la voiture. Le bruit est effroyable. Il est emporté dans un tourbillon sonore. Son corps est ballotté et il perçoit tout cela en même temps, comme si le monde entier tenait dans cet instant. Le dernier instant. Quelque chose lui serre la poitrine. Il expire et sa conscience s’évapore. 119


Il flotte un instant dans la nuit, puis une force inconnue l’emporte, très vite. Il a froid et, au fur et à mesure que la vitesse s’accélère cette sensation s’intensifie. Il est seul, perdu dans un univers vide et glacé. Pourtant, loin devant, il perçoit un point lumineux qui devient flammèche, puis lumière rayonnante. Elle vient de nulle part et de partout à la fois. Elle est comme une présence apaisante qui l’attire, irrésistiblement. C’est là qu’il doit se rendre. C’est là qu’il veut aller, se plonger nu dans cet océan d’amour. Mais, à l’instant où il se fond dans l’infini, un mur se dresse devant lui. Dessus, un sens interdit clignote. Une voix lui parle. Il ne l’entend pas vraiment mais il la perçoit plutôt comme une pensée qui s’adresse à lui, en personne. - Que fais-tu là ? Ce n’est pas encore l’heure. Enfin, puisque tu es là, fais-moi donc voir ce que tu as fait de ta vie. En une fraction de seconde, cinquante-six ans défilent devant lui. C’est très rapide mais il ne manque pas un événement. Il a volé des offrandes dans les temples tamouls... Il a jeté un papier sale dans le jardin de la voisine… Il a cassé mon fauteuil roulant en voulant le réparer… Bref, pas de quoi faire un saint ! Et puis de nouveau la voix résonne dans l’espace : - Hum ! Ce n’est pas glorieux tout ça. Ton âme ne vaut pas cher. Retourne donc d’où tu viens et reviens moi un peu plus tard et un peu plus pur. Alors c’est comme si le pôle de l’aimant qui l’avait irrésistiblement attiré jusque-là brusquement se modifiait. De positif il passe en négatif et le repousse encore plus rapidement qu’il ne l’avait capté. Une odeur nauséabonde éveille peu à peu ses sens. Des sons lointains lui parviennent et puis, il y a cette voix qu'il reconnaîtrait même en enfer. Brusquement, il ouvre les yeux et c’est bien chez Satan qu’il se croit lorsqu’il voit, penché juste au-dessus de lui, un visage criblé par la petite vérole, au milieu duquel deux lacs de soufre menacent de le brûler vif. Il esquisse un mouvement de répulsion mais il s’aperçoit qu’il est allongé. Enfin, ses neurones 120


lentement se reconnectent et il reconnaît dans le démon qui l’a tant effrayé le visage souriant et sans charme de Maya. La voix, qui déjà lui écorche les oreilles, n’est autre que celle de Dorothée. En ce qui concerne cette odeur persistante qui l’a ramené à la vie, il comprend en s’appuyant sur un coude qu’il s’agit du derrière de l’âne qui tire la charrette sur laquelle il est allongé. Sa tête se trouve à l’avant, à quelques centimètres du croupion de l’animal. En relevant joyeusement la queue, conscient sans doute de la surcharge que son maître lui impose, il n’a de cesse de larguer du lest derrière lui. Avec les quatre passagers qu’il a tirés à moitié inconscients du véhicule accidenté et qui occupent sa pauvre charrette, le propriétaire de la bête est contraint de marcher à côté d’elle. - Ah ! Mon petit Dev, quelle peur tu nous as fait ! J’ai bien cru qu’on allait devoir t’enterrer sur place. Décidément, Dorothée est toujours aussi délicate, songe l’intéressé qui néanmoins sourit. Il revient de loin et les propos de Dorothée finissent de le rassurer quant à sa condition. Il n’a plus rien d’un ectoplasme surfant sur les vagues célestes. Il est bien en vie et cette seule idée le comble de joie. Il apprend de ses compagnons que le paysan qui les conduit en ce moment vers son village les a récupérés au petit jour. Ils étaient blottis les uns contre les autres, un peu à l’écart de la voiture qui brûlait. Seul Dev était inconscient. Les autres, en dehors de quelques contusions ne souffraient d’aucun traumatisme. Lucas, avec l’aide de l’Indien, avait remonté le blessé jusqu’au bord de la route et ils l’avaient allongé sur la charrette sans qu’il donne le moindre signe de vie. - Toi resté longuement dormir, fait Maya dans son français approximatif. - Quelle heure est-il ? - Bientôt midi. Ainsi il serait resté inconscient une demi-journée. Il ignore à quel moment précis a eu lieu l’accident mais il n’est pas certain qu’il était plus de minuit. Qu’il ait eu le temps de faire un petit tour 121


jusqu’aux confins de l’univers ne l’étonne pas. Le souvenir de la singulière expérience qu’il a vécue le laisse perplexe. Il préfère toutefois ne pas en parler à ses compagnons. La spiritualité, après tout, c’est personnel. Il se demande d’ailleurs si c’est bien de cela dont il s’agit ou s’il a tout simplement rêvé. Pour tout dire, il préférerait qu’il en soit ainsi et que surtout jamais une chose pareille ne se reproduise. Il ne manquerait plus que la Vierge lui apparaisse et il n’aurait alors plus qu’à rentrer dans les ordres ! Ils ont depuis longtemps quitté la route et cheminent le long d’un sentier bordé de fougères arborescentes. L’âne, qui courageusement tire la charrette, donne quelques signes de faiblesse. L’homme qui le guide a beau lui frictionner l’échine avec une badine, il ne tarde pas à s’arrêter totalement. - Allons bon, fait Dev. Déjà que cette foutue bestiole passe son temps à crotter sur la route, voici que maintenant elle ne veut plus avancer. Comme le paysan s’acharne de son bâton sur la malheureuse mule, Dorothée intervient : - Non mais ça ne va pas ? Cessez immédiatement de martyriser cette pauvre bête ou j’appelle la SPA ! L’autre naturellement n’entend rien. Elle descend alors de la charrette et s’interpose entre l’animal et l’homme. Puis elle se met à caresser doucement l’encolure du premier tandis qu’elle regarde sévèrement le second. Elle parle avec douceur, tantôt flattant les flancs de la bête ou lui grattant le cou d’une main experte. Visiblement sa technique est efficace car le paysan se tient à distance. Il semble impressionné. Il regarde un endroit très précis de l’anatomie de l’animal qui prend des proportions inquiétantes et gratifie Dorothée d’un regard franchement admiratif lorsque la chose a atteint son paroxysme. Quand l’inconsciente tentatrice comprend de quoi il retourne, elle n’en est pas pour le moins gênée. Elle se met en marche devant l’âne qui, oubliant brusquement toute fatigue, se met à la suivre avec une motivation sans précédent. 122


C’est donc comme cela qu’ils parcourent les derniers kilomètres qui les séparent du village du paysan. Quand ils arrivent, des enfants se précipitent vers eux puis repartent aussi vite qu’ils sont arrivés. Quelques minutes plus tard, le village tout entier les entoure. Leur guide les conduit jusqu’à sa maison, une baraque de briques de terre séchée, où une vieille femme les accueille. À l’intérieur une autre, beaucoup plus jeune, est affairée autour d’une marmite qui bout sur un feu de bouses de vaches séchées. Une demi-douzaine d’enfants se pressent autour d’elle. Dev suppose qu’il s’agit là de la progéniture de leur sauveur. Un vieil homme vient les rejoindre et chahute avec les bambins. La façon dont on les reçoit est extraordinaire. Ces gens, qui visiblement possèdent à peine de quoi se nourrir, partagent avec eux leur riz sans hésitation aucune. Ils vont même jusqu’à emprunter un peu d’argent aux voisins pour acheter une poule qu’ils ont vite fait de plumer et cuisiner de façon exquise. - Vous ne trouvez pas que ça manque de sel ? demande Dorothée à ses compagnons. Dev la foudroie du regard. Cela ne l’empêche pas d’insister : - Par contre, on ne peut pas dire qu’ils y sont allés de main morte avec le piment. J’ai la bouche en feu ! En dépit de ces quelques inconvénients, sans conscience aucune de son ingratitude, elle bâfre à volonté. Lucas apprend que le village n’est pas très éloigné de la ville de Chandigarh. Un bus passe tout près vers quinze heures et, s’ils se dépêchent, ils pourront le stopper et être le soir même en ville. Dorothée en oublie brusquement la cuisse de poulet qu’elle vient de ravir au gamin qui se trouve à côté d’elle : - OK ! Pas une minute à perdre ! Filons d’ici au plus vite ! Ses compagnons reconnaissent qu’ils n’ont pas intérêt à traîner dans les parages. Ils ne savent pas ce qu’il est advenu de Kaliber Kahn et de sa bande mais plus ils feront preuve de rapidité dans leur fuite, plus ils auront de chances d’échapper à d’éventuelles poursuites. C’est encore l’homme qui les a sauvés qui les amène jusqu’à 123


l’endroit où doit passer le bus. Ils attendent longuement mais celuici finit tout de même par arriver. Il n’y a plus de place à l’intérieur et ils doivent s’installer sur le toit, avec d’autres voyageurs qui se serrent pour leur faire une place. Comme ils s’éloignent, le paysan leur fait de grands gestes en signe d’adieu. Dev le voit diminuer et devenir un point qui gesticule jusqu’à ce qu’il disparaisse au détour d’un virage. Le trajet se passe sans encombre. Au fur et à mesure qu’ils perdent de l’altitude, le paysage change. Les montagnes se font collines, qui elles même se transforment en plaine. Le Pendjab est le grenier de l’Inde. Le bus parcourt des kilomètres à travers les rizières et les champs cultivés où s’activent des femmes aux saris multicolores. Des hommes mènent des buffles attelés d’un soc et parfois, un tracteur surgit sur la route. Enfin, les faubourgs de la ville apparaissent et les voyageurs retrouvent le chaos d’un trafic anarchique. - Chandigarh est la capitale du Pendjab et a été construite sous la direction de Le Corbusier dans les années cinquante. C’est Dorothée qui a ressorti son guide touristique. Dev se sent rassuré. Les choses rentrent dans l’ordre. D’ailleurs, lorsqu’ils arrivent à la gare routière, ils n’ont pas longtemps à attendre pour sauter dans un autre bus en partance directe pour New Delhi. Lorsqu’ils quittent Chandigarh, quelques heures plus tard, il fait nuit depuis longtemps. Dev s’endort rapidement et quand il s’éveille, ils traversent les bidonvilles qui annoncent la capitale.

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Chapitre 14

- Bonjour, mesdames et messieurs, fait Sonia Loret. Que puis-je pour vous ? De toute évidence, la femme qui les avait accueillis à l’ambassade française le jour de leur arrivée en Inde ne les reconnaît pas. Il faut dire qu’ils ont tous, en dehors de Lucas, le crâne rasé et qu’ils portent encore sans exception l’étrange accoutrement des adeptes de Sri Rajinah. Lorsque Dorothée se présente, il faut encore à Sonia un certain temps pour qu’elle comprenne d’où sort cette bande d’allumés qui vient la déranger de si bonne heure. - Ah ! Oui, je me souviens. Je vois que vous vous êtes parfaitement intégrés, fait-elle en détaillant Dev avec ironie. Quand elle comprend qu’en dépit des apparences ils sont parvenus à leurs fins elle s’enthousiasme : - Je dois dire que je suis très admirative. Ainsi vous avez non seulement réussi à ramener jusqu’ici l'homme dont je vous avais confié la charge mais, en plus, vous l’avez visiblement ramené à la raison ! Félicitations ! Là, vraiment, je dis bravo ! Elle s’étonne légèrement du parcours épique qui les a promenés un peu partout en Inde du nord mais ne s’y attarde pas. Ce qui en vérité lui importe, c’est le résultat. C’est tout juste si elle interroge Lucas au sujet de Maya qu’il compte ramener avec lui en France. Après l’avoir écouté, elle les dirige tous deux vers le service des

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visas et règle avec Dev les formalités liées à leur rapatriement. Enfin, quand tout cela est terminé, elle les expédie tout comme le premier jour vers un chauffeur de taxi qui les conduit à l’hôtel. Ils décollent le lendemain, un peu avant midi. Ils sont fatigués et reportent l’achat de vêtements ordinaires aux quelques heures qu’ils auront dans la matinée avant le décollage.

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Chapitre 15

L’aéroport Charles de Gaulle leur paraît gigantesque en comparaison de celui de New Delhi. - Et dire que je n’ai pas pu ramener la moitié des souvenirs que j’ai achetés, se plaint Dorothée en récupérant sa valise bombée à en déchirer les coutures. Elle n’a pas digéré le gros sac de vêtements et bibelots dont elle a dû se séparer à l’embarquement à New Delhi. Dev s’en amuse et récupère le sien avant de suivre Maya et Lucas qui déjà se dirigent vers le guichet des vérifications d’identité. Ils passent ensuite un rapide contrôle douanier. Dev, qui voit que ses compagnons passent sans problème, leur emboîte le pas. Un homme en uniforme lui fait signe d’ouvrir son sac, ce qu’il fait naturellement. Mais lorsque le douanier contrôle celui qu’il avait conservé en cabine, il appelle immédiatement ses collègues. - À qui appartiennent ces doigts ? demande-t-il en tenant le flacon d’alcool à bout de bras. Il jauge Dev avec suspicion. - Je ne sais pas, répond celui-ci avec franchise. - Vous vous moquez de nous ? fait un autre fonctionnaire. - Mais non, pas le moins du monde. J’ignore totalement à qui appartiennent ces doigts. - Bon ! Suivez-nous ! rétorque le premier. Dev les suit. Après une fouille au corps en bonne et due forme, on

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le fait attendre longuement dans une pièce surchauffée. Enfin, le douanier qui le premier l’a interpellé revient. Il lui rend le flacon sans en avoir ôté le contenu. - Bon ! Ces doigts ne sont pas fichés au fichier des empreintes. Il n’y a donc aucun problème, vous pouvez y aller. Dev rejoint les autres qui l’attendent à l’entrée de l’aéroport. Il ne comprend toujours pas pourquoi on l’a embêté pour trois malheureux bouts de doigts coupés dans un bocal. Il doit y avoir, comme pour l’alcool et les cigarettes, une certaine quantité à ne pas dépasser, se dit-il en montant dans la navette qui doit les conduire à la gare. Comme il regarde défiler le terne paysage urbain par la vitre, il est subitement submergé par la nostalgie. Dehors le ciel est bas. Les immeubles sont trop hauts, trop froids. Les voitures sont lisses, muettes. Les rues sont mortes. Il n’y a pas de bruit, aucune couleur. Où est la foule bigarrée à laquelle il s’était finalement habitué ? En fermant les yeux il retourne un bref instant en Inde. Il ne réalise pas qu’une telle aventure lui soit arrivée. Quand il va raconter ça aux collègues et amis ! Soudain, une question lui traverse l’esprit. Cela fait un moment qu’elle tourne en boucle dans sa tête et il décide que le moment est venu de savoir la vérité. - Mais, dis-moi, demande-t-il à Dorothée qui est assise à côté de lui, avec ce gorille, tu as vraiment … - Vraiment quoi, mon petit Dev ? Il ne sait comment formuler la suite. Il est embarrassé mais, après avoir choisi ses mots, il se lance : - Ben, je veux dire, tu as vraiment fait l’amour avec ce monstre ? Dorothée éclate de rire. - Alors celle-là elle est bien bonne ! Non mais qu’est-ce que tu vas t’imaginer ? Bien sûr que non, enfin ! Je lui chantais des berceuses pour qu’il s’endorme et, une fois ou deux, c’est vrai, je lui ai gratté le cou mais c’est bien tout ! Elle paraît offusquée. Dev, lui, est rassuré. Il n’a évidemment dit à personne que lui-même a été contraint de tenir la patte du grand 128


singe pendant toute une nuit. Il a même fallu qu’il l’épouille durant des heures mais cela restera à jamais un souvenir de guerre. Cela aurait été vraiment surprenant si le gorille avait tenté de séduire Dorothée alors que lui-même ne lui avait servi que de Maman-singe… Ses pensées alors convergent vers sa femme, Rosine, qu’il adore et qu’il va rejoindre dans quelques heures. Comme il est heureux de la retrouver, ainsi que ses amis qu’il aime. Il espère que Rosine l’attend et il se réjouit en imaginant la tête qu'elle fera lorsqu’il lui offrira les doigts coupés comme gage de son amour.

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