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Hotel California

PrĂŠparez-vous Ă frissonner !


Luce SĂŠnes

Hotel California

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A mon fils, qui m'inspire et m'invite Ă toujours m'amĂŠliorer.. Je t'aime. Maman


Ils passèrent devant la pompe à essence sans même la voir. Ils avaient mis la radio à fond, une station de tubes des années 80 et 90 et les Eagles les régalaient de leur fameux Hotel California. « But you can never leave...» Il entendit leurs rires et le chant, les phares trouant l'obscurité de la nuit. Puis, plus rien. Ils étaient rares, ceux qui osaient s'avancer ainsi dans les Everglades. Il soupira, haussa les épaules. Des touristes, sûrement. Qui ne savaient pas.

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Il rentra dans la station, éteignit les lumières une à une, ressortit et verrouilla la porte sur l'obscurité derrière lui. Plus personne ne viendrait ce soir. Il n'était pas nécessaire d'attendre plus longtemps. Les ténèbres l'engloutirent.

*** Miami Beach, lundi matin blogsphere.doc.com/happydays/Gaspard Hello tout le monde ! Et oui, nous voilà à Miami !!! Et je peux vous dire qu'il fait chaud, trèèèès chaud ! Nous n'avons pas traîné depuis la dernière fois où nous avons eu l'occasion de jeter quelques mots sur le blog. Boston, New York, DC, Philadelphie... et cap sur la Côte de nouveau, descente en ligne droite - ou presque ! - pour arriver ici, temple de la branchitude absolue. On vous a déjà raconté le nord, alors, voilà quelques brèves sur le sud ! Paul a aimé Savannah pour son côté Autant en emporte le vent. Toujours aussi romantique, Paul. Arno a préféré Daytona pour son côté course automobile, plages où l'on peut rouler en voiture au lieu de porter rabane et parasol. 9


Tian a préféré Palm Beach pour son côté snob, propre, clinquant et ses palmiers étirés. Et moi... et bien moi, j'ai préféré cafés noirs cubains, les pancakes du News Cafe sur Ocean Drive, South Pointe et le spa du Fontainebleau. Pas de doute, Miami Beach est MA ville. Et comme vous pouvez le voir sur les photos, je me fonds parfaitement dans le paysage avec mes lunettes de soleil Versace, mon tee-shirt Abercrombie et mes Havainas ! I am a beach girl !!! Il faut dire que la ville est absolument incroyable, je ne sais pas comment certaines personnes arrivent à y travailler alors que tout invite à flemmarder : les trottoirs de Collins Ave, le Mall de Lincoln Road, le grand ponton de bois qui court le long de la mer et promet des balades merveilleuses à étudier les reflets de l'Océan et les cabanettes des sauveteurs en mer. Cette ville a un charme fou, avec ces habitations Art Deco d'un étage aux couleurs improbables, le cri des perroquets qui nichent dans les palmiers alentour, les vols majestueux des pélicans... Je pourrais m'y balader des heures, noyée dans ses odeurs, ses langues diverses, sa faune étonnante, entre filles aux jambes d'une longueur folle et mémés avec leurs chiens en poussette ! Le spectacle est permanent, varié, drôle, bigarré. Mais il nous faut quitter la ville, nous arrivons au terme de notre voyage. Nous touchons effectivement presque au but : Everglades City...

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Demain, nous repartons donc. Adios l'Atlantique et à nous le golf du Mexique ! Nous sommes parés : anti-moustiques, lampes torches au cas où nous tomberions en panne au milieu de nulle part, provisions en eau... En même temps, il n'y a qu'une route pour y arriver et devinez quoi ? Elle va tout droit ! Direction, donc, le coeur de alligator land, attention aux panthères (non, je ne souffre pas d'insolation), il y a bien des panthères dans les Everglades, une espèce endémique, on s'en serait douté, et en voie de disparition... On s'en serait douté aussi !), aux reptiles de toutes sortes, à cette faune et flore pas vraiment hospitalières. Mais on se l'est promis : on volera audessus de 10 000 Islands, on verra les requins de haut pour leur tirer la langue, on repérera les îlots à vendre... bref, du rêve, du rêve, du rêve... à vous faire partager à notre prochaine connexion depuis le milieu de nulle part ! Jamais nous n'aurions pu imaginer que ce voyage serait aussi fantastique et plein de surprises lorsque nous avons pris les billets. Paul s'impatiente par-dessus mon épaule, bises à toutes et tous et à très bientôt ! Bye ! See you later... alligator ! Comme on dit ici...

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*** - Gaspard ! Ralentis ! - Pourquoi ? Tu vois bien qu'il n'y a rien ! Ni personne ! Tian soupira, levant les yeux au ciel. Gaspard était vraiment incapable de reconnaître qu'elle avait tort, ne serait-ce qu'une fois dans l'année. Arno vint à sa rescousse, prenant le relai. Gaspard était une femme fantastique. Jolie femme à la chevelure châtain et aux yeux verts, elle menait tambour battant sa carrière. Être collégien lui plaisait. Mais côté caractère, il était évident qu'elle n'avait jamais appris à mettre de l'eau dans son vin. Il renchérit donc. - Tu as vu les panneaux, non ? Ils signalent que des panthères peuvent traverser. Excuse-moi, mais écraser une panthère ne fait pas partie de mon programme du jour, je te rappelle qu'ils ne sont pas franchement détendus les flics américains ! T'as pas vu ce reportage sur celui qui... - « Arrêtez tous les deux ! » Paul était à deux doigts d'exploser. Il trouvait Tian pénible, mais pénible ! Depuis le début de leur virée américaine, il ne ratait pas une occasion de lui porter sur les nerfs. L'arrêt de QUATRE heures à Palm Beach avait été le pompon. La ville était... sans âme et sans intérêt ! Enfin, en même temps, Arno avait raison, il en fallait un peu pour tout le monde. Lui, il avait adoré Savannah et si cela n'avait tenu qu'à lui, ils

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auraient poursuivi vers Key West plutôt que de s'enfourner au milieu des Everglades. Parce que Key West, quand même ! La ville avait inspiré de nombreux auteurs américains, dont Hemingway et Tennessee Williams pour ne citer qu'eux. Cela lui aurait plu, à Paul, de se promener sur Duval Street, d'aller voir le soleil se coucher depuis Mallory Square, de traîner en ville en regardant les belles maisons de type colonial qui racontaient tant d'histoires derrière leurs persiennes mi-closes. Au lieu de cela... les marais des Everglades à perte de vue. Il eut un frisson involontaire.Il n'était pas un froussard, ce n'était pas la question. Mais le côté nature hostile des lieux ne l'inspirait pas. C'était tout. Non, vraiment, cette route était trop déserte, Gaspard roulait trop vite, et Paul avait le sentiment qu'ils n'arriveraient jamais nulle part. Ca semblait ne jamais devoir finir.

*** Jérôme avait renoncé à convaincre Gaspard, il savait que cela serait peine perdue. Les yeux écarquillés, le nez collé à la fenêtre il s'était replongé dans la contemplation de la route dans le vague espoir de voir un crocodile, une panthère, ou même un raton laveur, mais un animal, un truc vivant quoi !

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Evidemment, ils étaient partis trop tard. Gaspard s'était avérée incapable de quitter le spot de surfeurs de South Pointe. On aurait cru que la ville lui avait jeté un sort. Lui-même n'avait rien contre le sport, mais il n'y avait quand même pas que cela dans la vie. En plus, quand on voyageait en groupe, il fallait quand même ne pas toujours faire passer ses propres envies en premier. Arno essayait de ne pas perdre cet axiome de vue. Luimême aurait adoré passer plus de temps chez Books and Books, la librairie de Lincoln mais il avait pris sur lui et avait retrouvé les autres à l'heure dite. Paul s'accrochait alors désespérément à sa serviette de plage et il lui avait fallu alterner promesses et menaces pour qu'il finisse enfin par lâcher prise. Bref, le temps qu'il râle un moment au pied d'un palmier, qu'il se console avec un frapuccino chez Starbucks et qu'ils passent chez CVS faire les courses, il était déjà plus de cinq heures. Ils s'étaient bien un peu perdus pour trouver la bonne route, chacun arrachant la carte à son voisin, excédé, jusqu'au moment où le doute n'avait plus été possible : un casino moche comme tout marquait l'entrée sur le territoire des Indiens qui vivaient dans les Everglades. Il faisait déjà presque nuit. Maintenant, même la lune semblait être allée se coucher. Hotel California passait à la radio. Cela lui rappela cette fille, Alexandra, qu'il avait embrassée sur ce slow à une

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soirée, un siècle plus tôt. Ils passèrent à toute trombe devant une station à essence qui semblait tout droit sortie d'un mauvais film de Tarantino. Sur le seuil, Arno eut le temps d'apercevoir un vieil Indien immobile. On se serait vraiment cru dans un film, pensa-t-il alors. Mais pas le genre de film qui finit bien. Il réprima un frisson involontaire et essaya de se moquer de lui-même. Il n'était pas le genre qui a peur la nuit de son ombre, pas le genre à regarder des films de zombie. Il n'était pas le genre à trouver une route mal éclairée impressionnante. Il haussa les épaules. La fatigue, l'abus de soleil, une légère déshydratation... voilà ce qui devait expliquer ces frissons. Il se pencha à la recherche d'une bouteille d'eau dont la fraîcheur n'était plus qu'un lointain souvenir. « Bon, Gaspard, on arrive bientôt ou quoi ? »

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Gaspard ne répondit pas. Le regard fixé sur le bitume qui défilait dans la lumière des phares, elle se concentrait sur la route. Depuis qu'ils avaient dépassé la station service, quelques kilomètres plus tôt, elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver un sentiment de malaise qu'elle n'arrivait pas à s’expliquer. C'était un peu comme si, après, la nuit était devenue encore plus sombre. Ce qui, évidemment, était absolument ridicule et impensable. La radio se mit alors à grésiller, la musique disparaissant pour réapparaître, hachée, inaudible. Arno, à ses côtés, commença à tripoter le bouton à la recherche d'une autre station. En vain. Il n'y avait plus que le silence. Les ondes s'étaient tues. Il allait renoncer lorsqu'un rire sardonique s'échappa du poste. Ils poussèrent tous un cri. Gaspard sentit les poils de ses bras se hérisser. - Mais... 16


Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'un flot de musique hispanique se déversa dans l'habitacle, où la tension était encore montée d'un cran. - Arno ! Baisse le son ! Ce n'était rien donc, rien d'autre qu'une émission radio... Et pourtant... Il lui avait semblé sentir un souffle sur ses genoux nus avant que le rire ne retentisse. Puis, le brouillard se mit à tomber.

*** - Gaspard, arrête-toi, on ne voit plus rien. Paul avait raison. Gaspard ne parvenait même plus à discerner le bout du capot de la voiture. Elle mit son clignotant et se rangea sur le bas côté, espérant ne pas tomber dans l'espèce de canal qui le bordait depuis leur entrée dans les Everglades. Il n'aurait plus manqué que cela, plonger dans cette eau saumâtre en tentant de ne pas finir en chair à croco. Personne ne pipait mot. La radio s'était de nouveau tue, d'elle-même semblait-il. Arno frissonna derechef. - J'ai froid, déclara Tian d'une voix atone alors que le thermomètre de bord annonçait plus de 90° F. Personne ne lui répondit. Ils avaient tous froid. Ils avaient tous peur. 17


Par réflexe, Gaspard agrippa son Iphone. Pas de réseau. Evidemment. Ce fut alors que les cris se firent entendre. Comme des ricanements. Non, plutôt comme on imagine ceux que pousseraient une bande de sorcières réunies pour une nuit de fête. Des cris qui n'avaient rien d'humains mais qui ne pouvaient non plus appartenir à aucun animal connu. Paul se recroquevilla sur lui-même, claquant des dents. Tian, autant pour le protéger que pour se rassurer luimême, se rapprocha de lui. Gaspard, les mains crispées sur le volant, écarquillait les yeux, mais le brouillard s'était encore épaissi. Les cris semblaient se rapprocher. Arno, nerveusement, feuilletait son guide de Floride à la lumière de la veilleuse. - Marrant, grommela-t-il, ils ont pas l'air de dire que le brouillard est un risque climatique de la région et de la saison... Un hurlement strident les fit tous sursauter. - C'... est quoi ? » souffla Paul, agrippé à un Tian qui n'en menait pas large. - Je sors, je vais voir ! » décida soudainement Arno. - Non ! - Tu n'y penses pas ! - Tu es fou ! - N'y vas pas, je t'en prie ! Les interjections fusaient, entrecoupées par les mots

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d'Paul et Gaspard. Mais plus la panique les gagnait, plus Arno se montrait inflexible. - Ca suffit ! finit-il par lancer, d'un ton froid que personne ne lui connaissait. J'y vais. Et il descendit de voiture. La portière se referma dans un claquement sinistre derrière lui. Il n'avait pas fait deux pas que le brouillard l'avalait.

*** Everglades City, mercredi blogosphere.doc.com/happydays/Gaspard Hello everybody ! Et nous revoilà! Everglades City c'est... Etonnant ! Impossible de le dire autrement ! Imaginez une large avenue, toute droite, au milieu des marais, qui finit par déboucher sur une sorte de gros village endormi. Une route, deux rues, voilà Everglades City. Et l'eau, partout. Celle des marais, celle des canaux, celle de la mer... Elle est omniprésente, sans être amicale. Car il est absolument impensable d'y plonger un doigt, un pied. D'un côté, les crocos, de l'autre, les requins ! Côté habitations... Les maisons sont pratiquement toutes construites sur de hauts pilotis, ça a l'air d'être le style du coin. Dessous, les gros pick-up somnolent. 19


Dedans, les habitants vivent à l'abri des serpents, qui, pour la plupart, ne partiraient pas à la conquête des piliers de bois. Enfin, je crois... Il semble n'y avoir ni ordre ni méthode dans la manière où tout cela est assemblé et aucun grillage ne délimite un terrain d'un autre. L'hiver, il paraît qu'il y a plus de monde. L'été... la ville est assoupie, étalée sous la morsure du soleil et la gifle presque quotidienne que lui inflige la pluie. Alors, que faisons-nous là, me demanderez-vous ? Et bien... nous glandons ! Il y a un motel - sur pilotis, évidemment - qui nous plaît et où nous bivouaquons pour le moment. Après tout, personne ne nous attend ailleurs, n'est-ce pas? Paul râle bien un peu, en relisant un vieux livre d'Allison Lurie qui se passe... à Key West ! Il a pris quelques coups de soleil, à force de ne pas faire grandchose au bord de la piscine, mais cela commence à passer et son teint hâlé lui va à merveille. Tian ronchonne comme à son habitude. Cette fois-ci, il n'aime pas la nourriture locale. Il faut dire que les portions sont généreuses, mais que tout cela nage dans la friture. Je crois que je n'aurais plus envie de nuggets ou de frites pour le reste de ma vie après ce séjour ! Le plus étonnant, ça reste Arno. Depuis notre arrivée, il se comporte bizarrement. Il évoque des bruits, qu'aucun autre de nous n'entend, tient des conversations imaginaires avec des femmes invisibles et... pâlit ! Incroyable, non, sous ces latitudes ? On dirait qu'il n'a

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pas quitté son quartier depuis au moins six mois ! Je ne suis pas vraiment inquiète. Je pense qu'il joue à faire le fou pour pimenter nos journées. Car c'est cela le plus étonnant : il n'y a rien à faire ici mais nous n'arrivons pas à en partir... Comme si une main invisible nous avait conduit jusque-là et nous fermait maintenant la route. Je joins des photos des lieux pour les plus curieux d'entre vous. Et oui, oui, l'alligator est un vrai ! Et non, non, la photo n'a pas été prise au zoo ! Il était à moins d'un mètre de moi, tenant la pause, lorsque je me suis approchée. Ah, une dernière chose : côté faune, c'est étrange, il y a ici beaucoup de chauve-souris.

*** Il avait repris son poste devant la station essence. Le soleil plombait sévèrement entre deux averses. Le ciel était noir, en colère. Il l'entendait gronder. Deux nuits plus tôt, la brume avait recouvert le monde et avalé les touristes. Ils n'avaient pas eu conscience de vivre là une nouvelle naissance. C'était souvent comme cela. Les touristes ne

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comprenaient pas ce qui se passait ici. Ils le subissaient. Puis disparaissaient. C'étaient des étrangers à ce monde, à cette région, à sa magie. Ils ne comprenaient pas parce que leurs yeux n'étaient pas ouverts. L'obscurité intérieure qui leur rongeait le corps et l’âme ne faisait que finir de les absorber. Ils y étaient dissous. Et d'autres prenaient leur place.

*** Paul se réveilla brutalement. Quelque chose l'avait tiré de son sommeil, mais il aurait été bien en peine de dire quoi. La nuit était silencieuse. Pas un bruit. Tous les quatre partageaient la même chambre. Il pouvait entendre Gaspard remuer en gémissant, comme troublée par un rêve. Et les petits ronflements de Tian. Il allait se rendormir lorsqu'il se rendit compte de l'absence de Arno. Il se redressa d'un bond, scrutant l'obscurité de ses yeux grand ouverts. Il ne se trompait pas, Arno n'était pas dans son lit. Il attendit en retenant son souffle. Peut-être était-il tout simplement allé aux toilettes. Il guettait le moindre bruit en provenance de la salle de bains. Rien. Il finit par se 22


lever pour aller regarder par la fenêtre. Le motel était comme tous les motels sur toutes les routes de tous les états américains. Construit en U, il comportait un seul étage. Les chambres étaient confortables, propres, dotées d'une petite cuisine, sans aucune originalité. La cuisine était quand même bien pratique, avait fait remarquer Gaspard. Mais jusque-là, elle s'était contentée d'utiliser le frigo pour stocker les litres de coca qu'elle buvait quotidiennement, et le micro-ondes pour faire réchauffer son bol de lait matinal. Leur habitation était située au premier et avait vue sur le canal qui longeait le bâtiment. Une rampe d'accès pour bateaux y était même prévue et de nombreux pêcheurs venaient là passer une nuit ou deux avant de mettre leur embarcation à la mer et de disparaître dans les mangroves et palétuviers. Peut-être Arno était-il allé faire un tour. Il était vraiment bizarre depuis leur arrivée ici. Le ponton avait l'air désert et Paul laissa ses pensées dériver au fil de l'eau noire qui s'écoulait devant ses yeux. Ce voyage aux USA était proprement fantastique. Jamais il n'aurait cru voir et découvrir tant de choses différentes. Les paysages étaient époustouflants, les villes si différentes de Bordeaux où il avait grandi. Les immeubles si hauts que vous ne pouviez les regarder qu'en vous tordant le cou, les school bus jaunes comme dans les feuilletons, les restaurants ouverts à n'importe

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quelle heure, les gens qui arrivaient à marcher, manger et parler dans leur téléphone en même temps, ces femmes en tailleur et baskets au pied, les boutiques si climatisées qu'on y avait froid rien qu'en passant devant... et puis les plages, infinies, incroyables, battues par les vagues à certains endroits, plus civilisées à d'autres, mais toutes, sans exception, ayant un charme qui leur était propre. Ah oui, ce voyage était proprement magique. Il en aurait des choses à raconter à la rentrée. Le nez contre la vitre qu'il embuait à chaque respiration, il se laissa aller à imaginer son récit. Devrait-il faire débuter leur aventure américaine dès l’aéroport ? Avec les trois heures de retard de l'avion ? Ou à l'arrivée aux USA, lorsque Gaspard s'était rendue compte qu'une valise manquait ? Ou à leur fou rire lorsque Arno avait tenté de se faire comprendre du chauffeur de taxi New Yorkais et que ce dernier, originaire d'Haïti, lui avait répondu en français ? Il se mit à glousser silencieusement à l'évocation de ce souvenir. Qui ramena ses pensées vers Arno. Où avait-il bien pu passer ? Il effaça la buée d'un geste de la main. Sur le ponton, comme sorti de nulle part, un gros chien noir regardait dans sa direction en remuant la queue. Il se recula vivement, retenant un cri. Son coeur battait à se rompre. Pourtant, il n'avait jamais eu peur des chiens.

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Il respira profondément, avança et se reprit son poste d'observation. Le chien avait disparu. Le brouillard s'était levé.

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Everglades City blogosphere.doc.com/happydays/Gaspard Hello everybody ! Toujours en direct d'Everglades City, nos dernières nouvelles. Nous avons fait la connaissance d'un type très sympa, un pilote qui travaille au minuscule aéroport de la ville. Hook vit la moitié de l'année ici et l'autre en Alaska, dont il est originaire. Il organise un samedi par mois une espèce de petit-déjeuner géant pour tous ceux qui le veulent et nous y sommes allés, il y a trois jours. Il y avait des pancakes à profusion, coulant sous le sirop d'érable, du café qui ne risque pas de réveiller qui que ce soit, des jus de fruits et des oeufs durs, bref, c'était très chouette. Arno et Hook ont tout de suite sympathisé au point que Arno a même repris quelques couleurs et a décidé de s'inscrire pour des leçons de pilotage. Ca semble un 26


peu ridicule parce que nous ne sommes pas non plus là pour des mois, mais au moins, nous retrouvons notre Arno, enthousiaste, plein de vie, rigolo et le teint hâlé ! Dès le premier jour, il s'est donné un mauvais coup à la nuque et se balade avec une méchante marque rouge purulente sous l'oreille. Evidemment, il refuse de se soigner ! Ah les hommes ! Hook a eu l'air surpris lorsque nous lui avons parlé du brouillard qui se lève parfois et des nombreuses chauvesouris qui traînent la nuit autour du motel. Paul s'est légèrement énervé, voyant qu'il n'avait pas vraiment l'air de nous croire et prenait un air suspicieux. Il l'a invité à venir un soir nous rejoindre au motel pour constater de ses propres yeux ce qui se passe. Il a accepté notre invitation pour demain. En attendant, nous sommes tous les quatre montés à bord de son avion pour une virée absolument merveilleuse au-dessus des Ten Thousand Islands. Je n'aurai qu'un mot : inoubliable ! Ces ribambelles d'îles, d'îlots qui se suivent, de toutes tailles et de toutes formes, la couleur de l'eau dans le golf du Mexique, c'était... magique, vraiment ! Et puis, nous avons survolé les Everglades. Je ne sais pas ce qui est le plus impressionnant : les voir depuis les airs, y vivre, les traverser... A ce sujet, c'est étrange, aucun de nous n'a de souvenir très net de notre arrivée en ville. Je me rappelle bien de m'être fait réprimander par Paul parce que je conduisais trop vite, d'être passée devant une pompe à essence et puis... Plus rien. Et il semblerait que

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cela soit pareil pour les autres. Enfin, l'essentiel n'est pas là ! Revenons à ce survol du parc national... Plat, on dirait qu'il s'étend ainsi à l'infini. L'eau, parfois, s'y fait oublier. On croirait survoler un simple champ d'herbes folles. Et puis, voilà que d'un coup, le ruisseau se fait plus large, les rives s'éloignent et on ne sait plus vraiment où s'arrête la mer, ou commence la terre et laquelle avale l'autre. C'est fou. Au milieu de nulle part, soudainement, une piste d'atterrissage immense, infinie, comme une plaie béante dans cette savane inhospitalière. On s'y est posé. Hook nous a expliqué que la piste, fut un temps, était la plus longue des Etats-Unis. Le projet était alors de développer un grand aéroport à cet endroit pour désengorger celui de Miami dont le trafic allait croissant. La piste a donc bien été faite. Mais pas l'aéroport. Les associations écologiques se sont battues pour empêcher la construction d'une ligne de chemin de fer qui aurait permis de relier Miami à cet endroit perdu. Ils ont craint de voir ainsi détruire cet écosystème si étonnant et fragile. Résultat, la piste est là, et notre petit avion semblait tout à fait ridicule perdu au milieu de son immensité ! Tout comme nous, d'ailleurs. Tian s'est éloigné un moment. Il marchait, seul, et très vite, il n'a plus été qu'un point dans la brume qui se levait de la piste à cause de la chaleur. On aurait dit une image de film, Top Gun peut-être ! On a presque cru

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qu'on ne le reverrait jamais ! On a crié comme des fous, et soudainement, il est réapparu, tranquille comme à son habitude, ne comprenant pas les raisons de notre emportement. Nous avons décollé de nouveau. Et rejoint Everglades City. Mais notre léthargie collective semble s'être secouée, cette fois, nous fourmillons de projets. Paul prends des photos. Tian s'est mis à la pêche. Arno ne quitte plus l'aéroport. Et moi.... je continue de lire à la piscine ! A très vite pour de nouvelles infos d'ici ou d'ailleurs !

*** Ce fut Tian, le premier, qui repéra l'Indien. Les autres n'avaient pas fait attention à lui. Tian lui-même aurait bien été en peine de dire depuis combien de temps l'Indien était installé sur le ponton. Le matin même ? La veille? Depuis plus longtemps encore? Cela avait-il de l'importance? L'Indien était capable de rester absolument immobile pendant très longtemps. Très très longtemps. C'est pour cela qu'on l'oubliait complètement. C'est pour cela qu'on ne le voyait pas. Il était là, comme le banc, comme le 29


distributeur de boissons, comme le jet-ski qui se balançait doucement sur son axe. Tian était curieux. Il savait bien qu'il y avait deux tribus indiennes qui vivaient dans les Everglades. Il savait bien que les Indiens avaient un lien avec cette nature, qu'elle leur parlait, se laissait apprivoiser par eux. Les hommes blancs ne parviendraient jamais à cela. C'était impossible. Leurs yeux n'étaient pas faits pour voir les mêmes choses. Mais il ne savait pas grand-chose d'autre. Et il était vraiment désireux d'en apprendre plus. Derrière le côté superficiel qu'il affichait parfois, Tian cachait une vraie âme d'esthète et d'explorateur. Cette culture hétéroclite lui servait en toute circonstances. Et jusque-là, cela lui avait paru largement suffisant. Mais face à cet Indien immobile, il lui fallait bien se rendre à l'évidence : il ne se sentait pas au niveau. Il s'était avancé, doucement, ayant presque peur que l'Indien ne soit qu'un songe, un mirage, un ami imaginaire. L'autre s'était tourné vers lui, souriant. Il était très pâle pour un Indien. Très. Tian avait souri à son tour. Il avait un peu peur quand même, n'arrivait pas à s'expliquer pourquoi. L'Indien n'avait pas l'air dangereux ou agressif. Vieux et pâle, c'était tout. Il avait hésité, avait franchi un pas de plus. - Bonjour. L'Indien parlait français.

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Tian n'avait pu cacher sa surprise. - Cela vous étonne, n'est-ce pas, que je connaisse votre langue ? l'Indien souriait, comme ravi du tour qu'il venait de jouer. Je suis allé en France, quand j'étais jeune. Et puis, vous savez, certaines parties de ce pays ont été colonisées par des Français. - C'était il y a longtemps quand même. Tian n'était pas excessivement calé en histoire, mais il doutait fort que l'occupation française de St Augustine, au nord de la Floride, ou de la Nouvelle Orléans, soit suffisamment récente pour que cet Indien à l'âge vénérable ait pu la connaître. Le sourire de son interlocuteur s'élargit. - Bien longtemps, effectivement. Puis il détourna le regard, comme s'il en avait déjà trop dit. Tian hésita, puis finit par s'asseoir à même le ponton, les jambes pendant dans le vide au-dessus de l'eau que ses pieds frôlaient presque. L'Indien restait silencieux. Ce n'était pas désagréable, mais Tian se sentait obligé d'entretenir la conversation. Le silence l'inquiétait toujours un peu plus que les mots. - Vous habitez à Everglades City ? - Oui. - Depuis longtemps? - Oui. Tian soupira. Ca n'allait pas être facile de nourrir la conversation si son interlocuteur ne pouvait pas faire mieux que de répondre par monosyllabes.

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Comme s'il avait lu dans son esprit, l'Indien poursuivit sans y être invité. - Je suis arrivé il y a tellement d'années que je suis incapable de me rappeler avec netteté des dates. En tout cas, c'était à une époque où la ville était bien moins étendue. Plus tassée. C'était le bout du monde ici. - Oui ? - Oui. Les moustiques, les alligators, les panthères... Rien de tout cela ne rendait les Everglades très attirants, avant que les Blancs ne décident de conquérir les lieux comme ils avaient déjà ravagés une bonne partie de ce pays. Ils creusèrent les canaux, les routes. Ils détruisirent, soumirent et avancèrent. Ils étaient contents. Les animaux disparurent, pour certains. Même les alligators furent menacés, un temps. - Vraiment ? - Parfaitement. C'est une espèce protégée maintenant. On la maintient à l'équilibre dans les marais. On tue des spécimens chaque année, pour éviter qu'il n'y en ait trop. Mais cette chasse est strictement réglementée. Tout comme tout ce qui touche à cet écosystème. Tian était fasciné. Les marais, devant ses yeux, se paraient de nouvelles couleurs, recelaient soudainement tout un univers dont l'Indien pourrait être la clé. Protéger une espèce en tuant certains de ses membres. N'est-ce pas proprement sidérant ? Comment les victimes étaient-elles choisies ? Comment la chasse se déroulait-elle? Qui était autorisé à traquer ces monstres au regard fixe et dont un simple coup de queue suffisait

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à vous assommer ? Mais l'Indien en avait fini avec le sujet. - Je tiens une station-service. A quelques kilomètres de la ville. Cela évoquait vaguement quelque chose au jeune homme. Une brume... des cris... Il secoua la tête. Son imagination lui jouait des tours. En fait, il n'avait aucun souvenir d'être passé devant une pompe à essence lors de leur traversée des marais. - Et ca marche bien ? fut tout ce qu'il trouva à demander à l'Indien qui ne prit pas la peine de répondre. Le silence retomba entre eux.

*** Le soir même, la petite troupe dîna avec Hook. Ils avaient prévu de se retrouver dans un petit restaurant cubain de l'île de Chokoloskee, dernier bout de terre habitée avant les 10 000 Islands et où Hook avait élu domicile. Puis, ils iraient boire un verre autour de la piscine du motel, espérant que chauve-souris et brouillard seraient au rendez-vous. Lorsqu'Paul et Gaspard arrivèrent, leurs compagnons de voyage étaient déjà attablés. Arno était en pleine forme et on avait peine à croire qu'il s'agissait du même homme qui, quelques jours à peine plus tôt, sortait à peine de son lit, marmonnait tout seul, et avait le teint hâve.

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Là, les yeux brillants d'excitation, il parlait en faisant de grands gestes de la main, mimant un avion virant un peu serré au-dessus de l'eau, pendant que Hook opinait, un léger sourire aux lèvres. Tian, pour sa part, avait attaqué son sandwich cubain et semblait ne pas être capable de se soucier de quoi que ce soit d'autre. Très vite, la conversation fut générale. Hook était un type charmant, qui avait l'art de raconter les anecdotes les plus folles avec simplicité. Résultat, tout le monde l'écoutait bouche bée, charmé et ravi, découvrant à travers ses histoires l'Alaska, ses étendues vierges, ses lacs, l'eau, partout, les hydravions et une population aussi dure que le climat qui l'entourait. Arno, conquis, était prêt à migrer immédiatement sur place. Gaspard souriait, contente de le voir de nouveau en pleine forme. Heureux, Arno débordait d’énergie et sa bonne humeur était toujours contagieuse. - Arno, dois-je te rappeler que tu as encore des exams à passer à la fac ? Il rit. Les remarques terre-à-terre de Gaspard n'avaient jamais été un frein à ses rêves. Jamais. Au contraire. Leurs joutes verbales n'étaient pour lui qu'un moyen de plus de déployer tout l'éventail de sa créativité, de tester de nouveaux arguments, de faire preuve, parfois, s'il le fallait, de mauvaise foi. Ils pouvaient passer des heures entières à se renvoyer ainsi la balle, à coups de « mais si... » et de « pourquoi alors... » Il n'y avait jamais ni vainqueur ni vaincu. Il n'y avait que, le temps d'une soirée, de nouvelles vies qui se dessinaient, dansaient en

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ombres chinoises sur le plafond blanc, volutes insaisissables et mystérieuses. Cette fois-ci ne fit pas exception à la règle. Gaspard et Arno se lancèrent chacun avec application dans leurs rôles respectifs. Gaspard prit un air tragique, leva les yeux au ciel, soupira, haussa les épaules, secoua la tête, à chaque nouvelle intervention de Arno expliquant combien la vie en Alaska était exactement ce qui lui fallait. Paul, comme de bien entendu, soutint Gaspard. Tian s'intéressa un moment au débat, avant de se replonger dans son sandwich. Hook, de son côté, essayait de suivre comme il le pouvait les private jokes et les éclats de rire de cet étonnant groupe de touristes, paumé à Everglades City, englué dans cette ville au bout de nulle part. Lui-même redécollait dans moins de dix jours pour l'Alaska. L'hiver, là-bas, touchait à sa fin. L'été, ici, avait déjà commencé à frapper.

*** Ils étaient tous de très bonne humeur lorsqu'ils arrivèrent en vue du motel. Ils finirent par s'écrouler dans les transats de plastique autour de la piscine, après s'être aspergés de spray antimoustiques. Ces derniers n'avaient pas l'air plus importunés que cela par l'odeur, mais cela donnait aux

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humains l'illusion de faire quelque chose dans cette lutte absolument inégale qu'ils menaient contre ces minuscules agresseurs, chez eux dans cette nature luxuriante. - Bon, alors, ces chauve-souris ? s'enquit Hook lorsque les fous rires se furent calmés. Immédiatement, tout le monde retrouva son sérieux. - Elles arrivent par groupe, toujours tard, la nuit. Et viennent cogner à nos fenêtres. Tian interrompit Gaspard. - C'est dur de voir combien il y en a exactement parce que si tu allumes la lumière un peu vivement, elles disparaissent immédiatement dans un cri. - Mais elles reviennent si tu éteins, renchérit Paul. Seul Arno ne dit rien. Renversé sur le transat, les yeux clos, il semblait de nouveau très pâle. Il grattait sa cicatrice au cou sans même s'en rendre compte. Hook, pour sa part, s'était au contraire redressé. Il était des plus attentifs. - Et c'est arrivé souvent ? - Et bien... Oui. Je ne pourrais pas affirmer que cela s'est produit toutes les nuits, mais en tout cas, plusieurs fois, j'en suis sûr. - Ce qui est étrange, fit remarquer Gaspard d'une voix songeuse, c'est que je serais incapable de dire si je me réveille et donc, vois les chauve-souris, ou si, au contraire, ce sont leurs cris qui me tirent du sommeil. Sa réflexion plongea tout le monde dans un silence méditatif. Personne n'avait pensé jusque-là à se poser la

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question. Cela changeait-il quelque chose ou pas au phénomène? Ils auraient été bien en peine de le dire. Ce fut Hook qui relança la discussion. - Et le brouillard? Tous se mirent à parler ensemble. Arno, lui, une fois encore, resta silencieux. - Il est très épais ! - Il n'y en a pas la moindre trace et soudainement, tu ne vois plus rien, c'est la purée de pois ! - Même ta main ! Je te jure, Hook, c'est hallucinant ! Puis ils se turent, penchés vers Hook comme des enfants devant leur mère, suspendus à ses lèvres comme elle leur lit leur conte préféré. Ce dernier se grattait le menton, perplexe. - C'est bizarre. Une chose est sûre, la combinaison des deux phénomènes n'est jamais bon signe. Il faudrait en parler à l'Indien. Arno ouvrit alors un oeil. Son regard était dur. Le bleu de ses yeux était tranchant comme l'acier - Non. Son intervention prit tout le monde par surprise. Mais avant même que quiconque ait pu réagir, il s'était levé et sans autre forme de procès, avait planté là le petit groupe et était parti en direction de sa chambre. - Mais qu'est-ce qu'il a, à la fin ! explosa Gaspard après avoir entendu la porte de cette dernière se refermer dans un claquement. - C'est vrai, quand même, il est bizarre Arno, ajouta

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Paul d'une voix agacée, avant de se tourner vers Hook : - Pardon, il se comporte très étonnamment depuis que nous sommes ici. Il est comment avec vous, dans l'avion ? Hook haussa légèrement les épaules. - Normal, je dirais, mais je ne le connais pas depuis assez longtemps pour en juger. En tout cas, il a un vrai don pour le pilotage, c'est certain, et le regard perçant ! Il arrive à deviner des choses incroyables, de cette hauteur. - Arno ? Ah bon ? - Oui, vraiment. Le silence retomba. Hook alluma une cigarette. Paul ouvrit une nouvelle canette de jus de coco. Gaspard sirotait un soda. Tian semblait assoupi dans sa chaise longue. - Il faudrait quand même parler à l'Indien, conclut Hook en se redressant. Sur ces mots, il disparut à son tour dans la nuit.

*** Gaspard et Paul ne tardèrent pas à rejoindre la chambre. Lorsqu'ils en poussèrent la porte, la pièce était plongée dans le noir. Ils ne distinguèrent qu'une forme immobile sous le drap du lit de Arno et firent le moins de bruit possible pour se coucher.

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Tian était resté seul dehors. Il avait sorti son iPhone, ses écouteurs, et lancé son album préféré du moment. Louane. La musique pulsait à ses oreilles. Les yeux fermés, il se laissait habiter par le rythme, les sons, les basses. Il se moquait des paroles. Cela n'avait pas d'importance de vraiment comprendre le texte. C'était l'atmosphère générale qui importait. Oui, l'atmosphère générale. L’intrigue importait peu. Les détails ne comptaient pas. Les détails comptent rarement. Les chansons s'enchaînaient. Il restait impassible, ni ne fredonnant, ni ne tapant du pied la mesure. On aurait pu le croire endormi. Ou pire encore. Pire ? Mais qu'est-ce qui pourrait être pire que le sommeil ? Rien.... La mort n'était qu'un stade éphémère. La mort ne durait pas. Pas toujours. Il eut un renvoi. Cette nourriture mexicaine ne lui avait pas réussi. Il avait senti, en entrant dans le petit restaurant, que ce lieu n'était pas pour lui. Mais il était trop tard, les autres, déjà, s'étaient bruyamment installés. Il avait donc pris son mal en patience. La musique marqua une pause. Il sentit une main sur son épaule. - Il est temps. - Enfin ! Répondit-il. Tu as été bien long ce soir.

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Le soleil se levait à peine qu'Paul ouvrit un œil. Un bruit l'avait tiré de son sommeil, dérangé. Il aurait bien été en peine de dire lequel. Il essaya de discerner les ombres qui peuplaient encore la chambre, renonça et se retourna pour se rendormir tranquillement. Mais... Quelque chose ne tournait pas rond. Il rouvrit les yeux, tentant de se concentrer plus, mieux. Gaspard dormait encore, en travers du lit, déployée comme une étoile de mer, un bras pendant au sol. La position lui était habituelle. Arno donnait l'impression de ne pas avoir bougé d'un cil depuis le moment où ils l'avaient découvert après sa sortie indélicate de la veille. Le lit de Tian était en pagaille. Surtout... Il poussa un cri, faisant sursauter Gaspard qui, d'un bond, se dressa. - Paul ! Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? - Là... répondit Paul d'une voix tremblotante en désignant d'un doigt guère plus vaillant le lit de Tian. Là.... 40


Gaspard se frotta les yeux, regarda dans la direction indiquée et poussa un hurlement à son tour. Une chauve-souris s'était empêtrée dans les draps où l'on devinait des traces de sang. Elle tentait de fuir, n'y parvenait pas, retombait lourdement sur une aile, puis sur l'autre. Terrorisés, Gaspard et Paul assistaient, impuissants, à ses tentatives désespérées pour s'en sortir. - Arno ! Arno ! Finit par hurler Gaspard, en désespoir de cause. Mais rien ne semblait devoir déranger Arno, qui ne bougea pas plus. Gaspard finit par secouer la forme inerte. Seul un coussin lui resta dans la main. Arno, pas plus que Tian, n'était là. Paul, toujours tétanisé sur son lit, semblait incapable de reprendre ses esprits dans son pyjama rayé. Gaspard se précipita vers la fenêtre pour l'ouvrir. - Paul ! Aide-moi ! Faut qu'on se débrouille pour que cette bestiole trouve la sortie et s'envole de là ! Le soleil n'était pas encore complètement levé. Une aube pâle annonçait son arrivée, préparait la nature à sa brûlure. La nuit traînait un peu ses guêtres, ne semblant pas trop pressée de s'en aller. Gaspard finit par venir à bout de l'espagnolette que visiblement, personne ne manipulait trop souvent, air climatisé et moustiques obligent. Le voilage claqua contre le mur lorsque, enfin, le vent s'engouffra dans la chambre.

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La chauve-souris poussa alors un cri perçant, lutta de plus belle. Mais ses efforts étaient vains. Plus elle battait des ailes, moins elle parvenait à se sortir des draps entortillés. Paul fut enfin tiré de sa léthargie par le cri de l’animal. A son tour, il bondit de son lit. Il courut vers celui où la bête se débattait farouchement, attrapa le drap et tira dessus pour tenter de la dégager. Maintenant entièrement visible, la chauve-souris poussa un dernier hurlement, battit frénétiquement des ailes et finit par décoller pour disparaître par la fenêtre. Soudainement, le silence tomba sur la chambre. Encore sous le choc, ils entendaient leur cœur marteler à leurs oreilles. Le soleil avait pris sa place, au-dessus des marais des Everglades. Paul finit par s'asseoir, comme essoufflé. Tout était allé tellement vite ! Quelle heure est-il ? Où étaient Tian et Arno ? Les questions se bousculaient dans son esprit, sans qu'il n'ait la possibilité d'y apporter la moindre réponse. Gaspard, de son côté, restait accrochée au voilage un peu vieux et mité qui virevoltait autour de la fenêtre. Elle tournait le dos à la pièce, comme si elle était encore en train de suivre des yeux le vol de l'intruse indélicate. Mais il n'y avait plus rien à voir. Le ciel était vide, l'aube morne, la chaleur humide. Un peu plus loin, un chien se mit à hurler. Gaspard frissonna et referma enfin la fenêtre.

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*** Deux heures avaient passé. Gaspard et Paul étaient maintenant à côté de la piscine, lavés, habillés, prêts... A quoi ? Pourquoi ? Ils n'en avaient aucune idée. Depuis l'incident de la chauve-souris, ils avaient agi comme en pilotage automatique. Ils avaient avalé leur petit déjeuner, s'étaient brossés les dents et avaient enfilé maillots et robes de plage. Paul avait choisi sa chemise avec soin, comme s'il pouvait ainsi conjurer le sort qui semblait les poursuivre lors de ce voyage pourtant si bien commencé. Il avait donc enfilé comme on met un talisman à son cou la jolie chemise rouge qu'il avait toujours particulièrement aimée. C'était cellelà qu'il portait lors de soirées d'anniversaires ou pour des rendez-vous importants. Gaspard, elle, s'était contentée d'agripper le premier short et le premier débardeur venus. Son attention était concentrée sur d'autres soucis, d'autres priorités. Où étaient les autres ? Comment se sortir de ce trou, de ce bout du monde qui les happait, les avalait, les digérait lentement ? Que son short vert ne se marie absolument pas à son tee-shirt violet était définitivement la dernière de ses préoccupations. Ils avaient fait semblant d'agir comme si tout était normal, mais leurs répliques sonnaient faux, leur ton était emprunté. Paul faisait comme si rien d'étrange ne

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se passait. Gaspard faisait tout pour qu'Paul ne remarque pas l'angoisse qui lui tordait les entrailles. Et ils n'avaient maintenant plus rien à faire. Plus rien à se dire non plus. Il n'y avait qu'à attendre le retour de leurs compagnons de voyage.

*** Sans pouvoir vraiment s'expliquer pourquoi, ils avaient préféré ne pas toucher au lit de Tian. Ce sang, épars, leur donnait des frissons dans le dos. Ils se sentaient incapables de faire face à cela. Ne serait-ce que d'y poser les yeux leur soulevait le coeur. D'un tacite accord silencieux, ils avaient donc fait comme si le lit n'existait pas et avaient passé leur matinée à le contourner en prétendant ne pas le voir. Ils étaient donc maintenant dehors, bras ballants. En état de choc. Qui prévenir ? Comment procéder ? Gaspard ne pouvait s'empêcher de penser que tout cela était un peu ridicule. Ou plutôt, elle se disait qu'elle devrait penser que tout cela était un peu ridicule, au lieu de paniquer comme une gamine. Les autres étaient probablement tout simplement sortis tôt ce matin, voilà tout. N'avaient-ils pas évoqué la possibilité de partir pêcher ? Sûrement, il fallait alors démarrer avant le lever du soleil pour s'épargner sa brûlure. C'était

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certainement l'explication logique à leur absence. Ils étaient partis pêcher. Peut-être même en avaient-ils parlé hier au dîner. Ou avant. Et elle n'avait pas dû y prêter attention. Elle était vraiment trop distraite ces derniers temps. Il fallait qu'elle se ressaisisse. Elle était par exemple complètement incapable de se souvenir de l'intrigue du livre qu'elle avait fini pas plus tard que la veille. Cette ville devait l'avoir envoûtée. On y était hors du temps, hors de tout. Paul, à ses côtés, ne se ressemblait plus non plus. Le regard vide, ses cheveux châtains mal coiffés, ses tongs dépareillées... Non, il fallait que ça cesse. Gaspard se secoua. - Viens, allons chercher Hook.

*** Cela avait commencé alors. Il l'avait senti. La nuit n'était plus la même. La nuit l'avait réveillé. Il s'était dressé, les yeux grands ouverts sur l'obscurité. L'aube était encore loin. Elle ne ressemblerait pas aux précédentes. Cela avait commencé. Les ténèbres affirmaient leur emprise. 45


Il était de retour. Le mal était de retour. Un chien hurlait dans le lointain. La nuit allait tout avaler sur son passage. Fuir n'était pas une option. Ne l'avait jamais été. Il sourit. Ce combat serait le dernier. Peut-être.

*** L'aéroclub était désert lorsqu'ils y arrivèrent. L'avion de Hook était pourtant bien là, arrimé, sous sa bâche. On aurait dit un jouet. Le vent qui s'était levé jouait dans ses pales, paresseusement. La carcasse de fer gigotait légèrement sous cette caresse. - Lui aussi a disparu ! grommela Gaspard. Mais c'est une histoire de fous. Les deux amis scrutaient le bureau désert derrière la porte vitrée où se balançait le signe « closed ». Tout avait l'air en ordre. Les cartes postales, vues aériennes des 10 000 Islands reposaient sagement sur leur présentoir. La machine à café était éteinte. La climatisation ronronnait faiblement. Tout était en place, familier, normal. Et pourtant, rien ne semblait l’être. Rien. Gaspard sentit sa gorge se serrer. C’était toujours comme cela dans les films d’épouvante : de la 46


normalité naissait la monstruosité. Du quotidien venait l’épouvante. Et ce bureau, si calme, si paisible, ne respirait finalement à ses yeux que l’angoisse, la mort, la disparition. Elle essaya de chasser cette étrange prémonition qui lui coupait le souffle, sans parfaitement y parvenir. A cet instant précis, elle était sûre d’avoir franchi une frontière invisible et que le chemin sur lequel elle avançait ne pouvait mener qu’aux ténèbres. Elle eut un frisson et se détourna. Paul soupira. « On aurait dû aller à Key West. Je l'ai toujours dit. » Et il s'assit sur l'une des marches de l'escalier qui menait au parking, sous l'immeuble qui abritait le petit aéroport. Gaspard lui décocha un regard meurtrier. Elle préférait la colère à la peur, se sentait plus armée pour lutter contre ce sentiment. « Ah ça, ce genre de réflexions, ça fait bien avancer les choses, c'est sûr ! On s'en fout de Key West, Paul, mais alors, complètement ! Le problème est de savoir où sont passés les autres, pas de se demander à quoi ressemblent de vieilles baraques pseudo coloniales et trois bars à artistes ! Franchement, secoue-toi un peu au lieu de geindre ! » Le discours brutal eut exactement l'effet inverse que celui souhaité. Paul se mura dans le silence. Gaspard leva les yeux au ciel, refoula une légère envie de planter son copain là, et s'assit finalement à ses côtés. Sa rage lui avait enfin permis de passer outre l’angoisse qui l’habitait. - Allez, Paul, détends toi ! Pardon si j'ai été brutale, je

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m’excuse… Mais Paul semblait ne pas décolérer. Il restait fermé à tout dialogue. - Paul, arrête ! Arno et Tian ne peuvent pas être bien loin ! Ils sont probablement avec Hook, partis faire un truc de touristes comme jouer au casino ou pêcher des alligators. Ils n'ont même pas pris la voiture ! Ils vont rentrer ce soir et bien rigoler s'ils voient de quelle humeur tu es devenu par leur absence ! Tu les connais, ils ont dû décider cela hier et oublier de nous en parler, c'est tout. - Gaspard, Gaspard.... Paul semblait incapable d'articuler autre chose que le nom de son amie, litanie lancinante. - Arrête, s'il te plaît ! Voilà ce que nous allons faire : nous allons rentrer bien tranquillement au Motel, nous installer à la piscine avec des frites, un hamburger et du coca et les attendre bien sagement. Si tu veux, nous finirons enfin la partie de scrabble commencée le soir de notre arrivée ! Nous irons aussi alimenter notre blog des derniers potins du séjour et tu verras, je suis sûre qu'ils seront là avant même de nous manquer vraiment. Le mutisme d'Paul commençait à s'estomper. Gaspard reprit : - Paul... Je t'assure qu'il n'y a pas de quoi s'inquiéter ! Mais au fond d'elle-même, Gaspard était loin de ressentir l'assurance qu'elle affichait. C'était quand même bizarre que leurs amis n'aient même pas laissé un mot, quelque chose. Et puis, elle avait beau être tête en

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l'air, s'ils avaient mentionné une partie de pêche, elle s'en serait souvenue, elle devait bien se l'avouer quand même. Arno était fatigué. Elle était sûre qu'il y serait allé à reculons, en rechignant, qu'il en aurait parlé avec elle, se serait fait plaindre, prier, supplier... Il était impensable qu'il ait pu organiser tout cela sans lui en toucher un mot. Elle s'imaginait très bien la discussion qu'un tel projet aurait suscitée. Elle, insistant, démontrant à Arno combien Tian serait content qu'ils fassent un truc pareil ensemble, à deux. Arno, soufflant, soupirant, râlant, mais au fond ravi d'une virée en petit comité. D'autant que dans les marais, certes, il y avait des moustiques, mais côté navigation l'eau était plate comme une rivière tranquille. Non, plus elle y pensait, moins elle trouvait cela plausible. Mais que faire ? Elle n'allait quand même pas se conduire comme une hystérique et à la première absence de leurs proches, doublée de l'apparition d'une chauve-souris dans la chambre - elle en avait encore des frissons - se mettre à prévenir la garde nationale, les Troopers, les shérifs et je ne sais quoi encore ! Il fallait quand même essayer de se montrer raisonnable. Ce coin paumé leur portait sur les nerfs, voilà tout. Tout cela prouvait juste qu’il était temps de reprendre la route. Paul ne boudait plus. Il leva ses yeux rougis vers Gaspard. - Je déteste cet endroit. Oui, vraiment, je le déteste. Paul n’ajouta rien. Il évita de préciser que le bureau d’Hook semblait plus mort que calme. Oui, c’était cela.

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La mort rĂ´dait. Il frissonna de nouveau.

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La journée se déroula lentement. Gaspard prenait sur elle pour ne pas vérifier toutes les trente secondes l'heure qu'il était. Paul semblait plus calme, mais Gaspard avait le pressentiment que la moindre petite anicroche pouvait pousser son ami à une véritable crise de rage. Elle faisait donc son possible pour le distraire et l'occuper, espérant à chaque instant entendre les rires de leurs amis sur le ponton, le claquement d'une portière de voiture, le ronronnement du moteur d'un bateau, n'importe quoi qui annoncerait leur arrivée, qui prouverait combien il avait été ridicule de s'inquiéter. Mais rien, il ne se passait rien. Leur chambre avait été faite, toute trace de la chauvesouris maintenant effacée. La fenêtre était bien hermétiquement fermée, la clim à fond, comme il se devait. Gaspard s'était discrètement livrée à une petite fouille de la pièce pendant qu'Paul était aux toilettes, histoire de voir ce que les autres avaient pu emporter. C'était difficile à dire. Porte-feuilles et papiers d'identité 51


étaient là. Côté vêtements, rien ne semblait non plus manquer. Bref, fouiner n'avait pas appris grand-chose à la détective en herbe. Car, après tout, s’ils étaient effectivement partis pêcher - version à laquelle elle s'accrochait désespérément - il était évident que cartes de crédit et passeports n'étaient d'aucune utilité pour attirer leurs proies. Logique, donc, de les retrouver dans la chambre. Tout interminable que cette journée lui ait semblé, elle avait bien fini par tirer à sa fin. Il commençait à faire légèrement - mais vraiment légèrement - moins chaud lorsque l'Indien fit son apparition. Ils étaient alors sur le ponton, le scrabble entre eux. Paul gagnait haut la main. - Bonsoir, lança l'Indien. Ils sursautèrent. Il semblait être sorti de nulle part, comme s'il venait d'apparaître soudainement devant eux. - Oh ! Bonsoir, vous nous avez fait peur ! répondit Gaspard en se levant pour venir saluer l'homme. Paul resta assis, souriant, la main devant les yeux pour les protéger des rayons du soleil. - Vos proches ne vont plus tarder, leur déclara-t-il de but en blanc. Gaspard en resta bouche bée. Paul fut plus rapide pour réagir, mais il n'eut pas le temps de finir de formuler sa question que le vieil homme l'arrêta d'un geste. - Ils ont loué un petit bateau ce matin. Ils étaient curieux de découvrir le cimetière de Shark River.

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Ils pâlirent. Un cimetière dans une rivière de requins ? Mais qu'est-ce que c'était que cette nouvelle histoire maintenant ? Paul haïssait ces vacances ! Si ça n'avait tenu qu'à lui, il aurait de toute manière plutôt choisi de rester dans la maison familiale. Là, rien de tel ne serait jamais arrivé ! Pas de chauve souris, d'Indiens étranges, de requins ou crocodiles affamés. Pas de chaleur humide à vous étouffer et de clim à vous geler. Pas de nuggets et frites à chaque repas. Pas ce sentiment de solitude qui vous égratignait l’âme à chaque respiration. Juste les longs déjeuners du dimanche et les comparaisons obligées entre les températures de cette année et de la précédente à la même saison. L'Indien sentit leur trouble et se hâta de les rassurer. - Le cimetière de Shark river est très connu. C'est un cimetière sous-marin. C'est là que pendant longtemps les Indiens ont enterré les leurs. Ils pensaient que les requins veillaient sur les âmes des disparus et que les plus vaillants d'entre eux revenaient à la vie sous cette forme. C'est pour cela que les Indiens ne chassent pas les requins. Et que les requins n'attaquent jamais les Indiens. Les alligators, c'est une autre histoire. Il eut un gloussement qui plissa tous les traits de son visage, le parant paradoxalement d'une nouvelle jeunesse. - Mais... Quand les autres sont-ils partis ? Ils ne nous ont rien dit. L'Indien retrouva son sérieux. - C'est étonnant. Je les croyais plus responsables que cela. Ils ont largué les amarres avant le lever du soleil.

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Mon fils est avec eux, il connaît parfaitement tous les marais des Everglades. Ils ne devraient plus tarder. - Ils nous ont inquiétés, avoua Paul. Il y a eu cette chauve souris dans la chambre ce matin et du coup... - Une chauve souris ? l'interrompit l'Indien, le visage de nouveau sérieux. - Oui, s'emballa-t-il. Ce n'est pas la première ! On en a discuté hier soir avec Hook et il voulait vous consulter à ce sujet, mais... - Alors, cela a bien commencé, murmura le vieil homme qui ne l'écoutait plus. Et sans prendre le temps de les saluer, il se détourna et partit. - Ca devient une habitude de se montrer grossier dans ce bled, marmonna Gaspard. Mais elle haussa les épaules. Quelle importance ? Les autres allaient bien. Ils seraient là ce soir. Elle sourit et plaça sur le damier aux étoiles roses et bleues : « REQUINS » - Scrabble !

*** Everglades City, samedi blogsphere.doc.com/happydays/Gaspard Hello guys ! Comment va la vie chez vous ? 54


Ici, et bien... Ca suit son cours tranquillement ! Arno et Tian ont passé une journée en mer incroyable avec le fils d'un vieil Indien du coin qui connaît marais, canaux, bras de rivières comme sa poche. Et selon eux, cela vaut mieux car il est pratiquement impossible de se repérer dans ces joncs et autres plantes qui vous dépassent d'une tête ! Où s'arrête la terre, où commence l'eau... A l'oeil nu, impossible de trancher. Ils se sont donc retrouvés à Shark River - la rivière aux requins, pour ceux qui ne seraient pas fluent in English ! - où, non seulement se trouvent des requins, mais aussi... un cimetière sous-marin indien ! Une histoire incroyable, folle, merveilleuse. Il y a très longtemps - trop de lunes pour les compter, m'a-t-on dit - une tribu indienne avait élu domicile dans ces marais. Les hommes chassaient les panthères et les alligators. Les femmes pêchaient. La fille du chef était une beauté. Yeux en amande, bouche cerise, des cheveux comme de la soie liquide... Nombreux étaient les garçons du village à se battre pour la conquérir. Mais ils avaient beau rivaliser d’attentions, la jeune fille les repoussait tous les uns après les autres. Aucun n'était capable de la séduire, de faire battre son coeur plus vite. Elle le regrettait, elle aussi, ayant bien conscience des merveilleuses prouesses auxquelles ils se livraient pour elle. Mais c'était ainsi. Un jour qu'elle se désolait sur son embarcation, le courant la fit dériver loin du village, sans qu'elle s'en

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rende compte. Lorsqu'elle finit par s'en apercevoir, il était trop tard, elle était perdue. Un aileron, puis un autre, firent leur apparition aux côtés de sa fragile pirogue. Elle rama plus fort, tenta bien d'éloigner les prédateurs à coup de rames, mais rien n'y fit. Ils étaient de plus en plus nombreux. Alors, elle se mit à prier. « Mon Dieu, mon Dieu, je promets d'épouser celui qui me sortira vivante de là, je promets, promets de me vouer à lui corps et âme. » Elle n'avait pas fini son incantation qu'un fabuleux coup de queue l'éclaboussa, la trempant de la tête aux pieds et menaçant de renverser son esquisse. Elle poussa un cri et s'essuya les yeux que l'eau de mer piquait. Un formidable crocodile blanc, d'une taille impressionnante, se lançait à l'attaque de ses rames, de sa pirogue, dont il avait déjà la moitié entre les mâchoires. Alors, les requins firent corps et se ruèrent sur le monstre aux écailles couleur sel. Très vite, l'eau devint rouge, la mer sang. La jeune femme était terrorisée. D'un côté, le crocodile gigantesque ouvrait une gueule béante dans sa direction, menaçait de lui dévorer les orteils, les jambes, le corps enfin. De l'autre, un requin tentait de grimper dans la pirogue, comme pour l'en sortir et la tirer à sa suite dans la rivière où ses frères grouillaient, affamés. Ne sachant que faire, elle pria de nouveau les yeux fermés. « Mon Dieu, mon Dieu, celui qui me sauvera, je

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l'épouserai. » Il y eut alors un craquement à rendre sourds le ciel et la terre, et la pirogue se fendit. La jeune femme coula sans un cri. Son destin était scellé. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle était sur le rivage de la plage de sable blanc qui jouxtait son village. Ses pieds étaient encore dans l'eau et elle se retourna juste à temps pour découvrir qu'un requin la repoussait délicatement hors des vaguelettes qui venaient lécher le sable immaculé. Le chef organisa une fête gigantesque pour célébrer le retour de sa fille que tout le monde croyait morte. Elle avait disparu en mer pendant plus de trente jours et trente nuits. Elle avait déclaré qu'elle annoncerait le nom de son époux à la fin de la soirée et tous les jeunes hommes du village attendaient ce moment avec impatience, le coeur battant. « J'ai fait une promesse, dit-elle quand l'instant fut venu. J'ai promis que j'épouserai celui qui me sauverait des eaux. Et j'ai été sauvée. Le grand requin gris m'a ramenée, vivante, au village. Il sera mon époux. » Et sur ces mots, n'écoutant ni les cris de supplication de son père, ni les pleurs de sa mère, elle s'avança dans l'eau claire et y disparut à jamais. Voilà pourquoi les Indiens chassent les alligators mais pas les requins. Car ceux-ci pourraient être les descendants de la fille du chef du village.

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Et dans la mort, tous viennent la rejoindre dans cette demeure où elle avait choisi de vivre : la mer. A bientôt, peuple d'incrédules...

*** Cela avait commencé. Cela ne pouvait pas être arrêté. Les ténèbres allaient recouvrir le monde, une fois encore. Elles allaient l'avaler, le digérer, puis le vomir. Rien ne pouvait ne serait-ce que les retenir. Les signes, il y avait eu les signes. Il avait su que cela allait recommencer lorsqu'il avait vu la voiture passer devant la station service. La tentation était trop grande. Leur innocence trop merveilleuse. L’autre ne saurait pas y résister. Eux ne savaient pas. Tian, Arno, Gaspard, Paul, des égarés qui s’ignoraient. L'ignorance n'était qu'une mort lente, une mort sans conscience.

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Ils ne savaient pas. On ne pouvait plus rien y faire.

*** La soirée avait été houleuse. Gaspard avait dit leurs quatre vérités à Tian et Arno. Ce qu'ils n'avaient pas franchement bien pris. Ce qui lui était égal, complètement égal. Non mais franchement, pour qui se prenaient-ils à la fin ? Se conduire comme des mal élevés avec Hook, disparaître au petit matin sans un mot, sans laisser un post-it pour les informer de leurs projets ! Mais qu'est-ce que c'était que ces manières ? Ils avaient quand même choisi tous les quatre de partir ensemble en vacances ! Ca n'obligeait pas à rester coller les uns aux autres vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais à un minimum de correction serait la bienvenue. Elle avait eu peur, Gaspard, et n'était pas prête à le reconnaître. Ses proches la connaissaient suffisamment pour laisser passer la tempête. D'autant qu'au fond d'euxmêmes, ils reconnaissaient qu'elle avait raison. Mais voilà, Arno était persuadé que Tian avait parlé de leurs projets au reste du groupe. Tian, de son côté, aurait mis sa main à couper que Arno en avait discuté avant de réserver le bateau. Bref, en toute bonne foi, ils étaient sortis sur la pointe des pieds le matin, prenant surtout soin de ne réveiller personne. Et puis la journée avait passé, au fil de l'eau et des histoires du fils de l'Indien.

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Il n'y avait eu qu'un seul sujet que cette dernière avait absolument refusé d'aborder, malgré l'instance de Tian et Arno : les chauve-souris. Tian, en toute innocence, avait évoqué les petits animaux et leur présence étrange, à l'heure du déjeuner, alors qu'ils se régalaient d'un sandwich et de chips bien grasses. Le visage de l'Indien s'était alors fermé, avait blanchi à en devenir gris. Il avait craché une bile amère par-dessus bord, fait un signe de croix et s'était détourné des deux touristes pour rejoindre son poste à la barre de leur embarcation. Arno et Tian avaient échangé un regard surpris mais n'avaient pas poussé plus loin leur investigation. Après tout, ces histoires de chauve-souris devenaient lassantes. D'accord, le volatile n'était pas la bestiole la plus sexy de l'univers et la mythologie qui lui était associée pouvait donner froid dans le dos aux âmes sensibles, mais de là à passer les vacances entières à tenter d'expliquer leur présence dans cette région du monde... Franchement, il y avait mieux à faire ! Et sur cette conclusion qui leur permettait de passer une excellente journée sans plus s'inquiéter de rien, ils rejoignirent leur guide à la proue du bateau et échangèrent des blagues sur les accidents de chirurgie esthétique et les prouesses sportives des différentes équipes de football européen. A leur arrivée, l'accueil de Gaspard et Paul les avait donc pris de cours. Mais pas au point de leur gâcher le plaisir qu'ils avaient

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pris à cette escapade tranquille, à la découverte des Everglades par l'eau. Arno avait hâte de retrouver Hook pour pister depuis les airs les canaux empruntés la veille. Tian, de son côté, souhaitait discuter plus avant toutes ces légendes et traditions avec le vieil Indien. Ils allèrent donc tous se coucher assez tôt, chacun faisant semblant de dormir dans un silence lourd de reproches.

*** Elle ne se sentait pas bien. Vraiment pas bien. Il y avait d'abord eu ce rêve étrange. Elle était dehors, sur le ponton et la lune, énorme, blanchâtre à en être écoeurante, semblait prête à l'avaler. Elle avait du mal à respirer, d'ailleurs. L'air n'était qu'une couverture oppressante sur sa poitrine et chaleur et humidité ne suffisaient pas à expliquer ce sentiment. Elle en avalait de petites goulées, tentait de reprendre son souffle. C'était comme de se noyer en plein ciel. C'était impossible. Puis un nuage vint couvrir la lune et ce fut comme si ce poids, soudainement, lui était retiré de la poitrine. Elle inspira profondément. Comme c'était agréable. Une légère brise dérangeait sa chevelure châtain agitée par le mouvement de l'air. Elle ferma les yeux sous la douceur de cette caresse inattendue. Lorsqu'elle les rouvrit, le chien était devant elle, 61


retroussant ses babines, dévoilant ses crocs d'une blancheur spectrale en un sourire démoniaque. Etonnament, elle n'avait pas peur. Le chien était un ami, un frère, un amant, un compagnon. Le chien était comme elle, avec elle. Elle le savait. L'avait toujours su. Elle s'accroupit pour avoir la tête à son niveau. Il vint enfouir la sienne dans son cou. Tendrement. Et mordit. Deux perles de sang coulèrent le long de sa nuque. Elle ferma les yeux. Plaisir, peur, douleur... Elle ne savait pas, elle ne savait plus. Le monde changeait de forme, le monde basculait sur son axe. Elle ne s'appartenait plus et cette nouvelle liberté finit de dissiper les derniers voiles de peur qui, quelques minutes plus tôt encore, assombrissaient son coeur. Il y avait eu ce rêve, donc. Et ce sentiment de fatigue, immense, écrasant, qui l'avait saisie au réveil. Elle ne se sentait même pas capable de se lever. L'effort était impossible à fournir. Elle entendit les autres remuer, sortir des draps, s'habiller rapidement avant de quitter la chambre. Elle perçut des murmures, des « tu crois qu'elle fait semblant? » et la réponse ferme de Arno : « Pas son genre ! Elle dort, elle est crevée, elle n'a jamais vraiment bien supporté de telles chaleurs. » Elle garda les yeux fermés. Oui, dormir. Derrière des persiennes closes, des portes fermées. Dans le noir. L’obscurité était un réconfort.

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La porte de la chambre se referma derrière eux. Elle soupira d'aise. Dormir.

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Arno et Hook venaient de décoller. Au loin, vers le sud, un mur de nuages menaçants bouchait l'horizon. Il en était de même au nord. La veille, le pilote avait été obligé de faire un allerretour jusqu'à Miami en voiture. Une pièce de l'avion à aller chercher. Il détestait Miami. Les centres commerciaux qui s'étendaient sur des kilomètres, les fast food identiques à perte de vue, les feux verts, les voitures par milliers, la route droite, si droite. Une uniformité dérangeante, qui annihilait toute particularité, toute différence. En plus, il faisait chaud, et les gens étaient tous de mauvaise humeur. La saison cyclonique n'était jamais la meilleure pour les affaires, c'était connu. Il était rentré tard, après la nuit, mais content de retrouver le semblant d'état sauvage des Everglades. Son refuge. Mais voilà que s'élevaient ces murs nuageux et cela ne lui disait rien qui vaille. 64


- Bizarre, murmura Hook pour lui-même en vérifiant une fois de plus les cartes météo et son radar. Bizarre. Les nuages semblaient résister aux vents contraires. Plus étonnant encore, on aurait presque pu croire qu'une sorte de main géante les maintenaient au loin, préservant les Everglades de leur arrivée. Hook vérifia une fois de plus ses calculs avant de mettre le cap vers Ten Thousand Islands. Cette configuration lui rappelait quelque chose. Mais quoi ? Dans son casque, il entendait un Arno heureux et surexcité lui raconter son excursion de la veille, mêlant expressions argotiques et aphorismes indiens. Il l'écoutait d'une oreille distraite, souriant devant l'enthousiasme de son jeune copilote pour la région, ses légendes, ses secrets. Lui aussi avait toujours été sensible au charme particulier des marais, de sa faune mystérieuse parce que cachée. Avec les Indiens, c'était autre chose. On aurait pu croire que le vieil Indien servait de trait d'union entre deux populations. Les Blancs, d'un côté, avec leurs œillères et leur manière de ne voir que profit personnel ou désagrément dans ces lieux. Les Indiens, de l'autre, qui s'en étaient rendus maîtres, qui connaissaient comme leurs poches les marais inhospitaliers, les animaux qui y vivaient, leurs habitudes et leurs secrets. Hook n'était pas vraiment curieux de leurs coutumes, de leurs légendes. Il acceptait et reconnaissait que ce territoire était le leur, et pas uniquement parce que le signe « réserve de Big

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Cypress » l'annonçait sur le bord de la route. Il l'acceptait parce que c'était ainsi. Mais il avait compris que jamais la moindre intimité ne serait possible avec ce peuple discret, silencieux et qui évitait autant que possible le moindre contact avec les Blancs, sauf à leur adresser d'hypocrites sourires dans les casinos qui bordaient la frontière entre leur territoire, et où ces mêmes Blancs arrivaient par cars entiers de Miami pour perdre de l'argent dans ses salles si climatisées qu'un pull y était pratiquement obligatoire. Hook regardait tout cela de haut, et pas uniquement parce que son job consistait à voler par-dessus les marais. Il regardait de haut parce que ne pas s'impliquer était la meilleure des solutions. Il n'était pas responsable de la faute de ses pères, ces Blancs arrogants qui avaient volé leur pays à ces Indiens heureux jusque-là. Il gardait ses réflexions pour lui la plupart du temps. D'ailleurs, avec le vieil Indien, il leur arrivait de passer des heures assis devant la pompe à essence, à siroter une bière devenue chaude et à ne pas échanger plus de trois mots en deux heures. Cela leur suffisait. Ce qui le ramenait à ces nuages. Il avait déjà vu ça, avant. Mais quand? -... et la fille est alors rentrée dans l'eau, malgré les supplications de ses parents qui avaient le cœur brisé, comme tu l'imagines ! Les requins... Shark River... C'était cela, il y avait quelque chose à Shark River, quelque chose de différent.

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Il fit virer l'avion sur son aile gauche, prenant cette direction, sans plus se soucier des nuages. Ces derniers semblèrent alors sortir de leur immobilité. Ils se remirent en route, en ordre de marche. Plus menaçants que jamais. Une armée prête à tuer. Dans le cockpit, Arno semblait ne s'apercevoir de rien. Hook, quant à lui, repensait aux chauve-souris. Les chauve-souris.... Les nuages... Oui, tout cela lui rappelait quelque chose. Tout cela s'était déjà produit. Il poussa l'avion au maximum de sa puissance, un mauvais pressentiment lui étreignant soudainement le cœur. La réponse se trouvait à Shark River. Peut-être...

*** Sur le ponton, Tian attendait patiemment le vieil Indien. L'homme lui rappelait son grand-père maternel qui avait une manière merveilleuse de raconter les histoires. A chaque fois, il transportait le jeune homme dans un monde fantastique, merveilleux, enchanté. Tian pouvait passer des heures à l’écouter, bouche bée, heureux. C’était comme de voler avec Wendy et Peter Pan vers Wonderland. Le jeune garçon tenait à remercier l'Indien pour la journée de la veille qui avait été tout simplement merveilleuse. Ils avaient même eu la chance de pouvoir

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apercevoir un pélican blanc. Normalement, ces derniers repartaient l'été au Canada. Bien plus puissants et imposants que leurs confrères de couleur beige, ils pouvaient parcourir des distances folles, d'un bout à l'autre de l'Amérique du Nord. Adeptes - comme de nombreux touristes ! - du climat ensoleillé de la Floride durant les rigoureux mois de l'hiver, ils profitaient des Keys et plus particulièrement des îles du golf du Mexique pour nicher. Celui-là avait choisi de ne plus repartir une fois l'été venu. Fini, pour lui, les grands lacs et les cabanes en rondin. Shark River était devenue sa résidence principale, il n'en bougeait plus. Comme tout retraité qui se respecte, il accueillait pendant la saison hivernale sa famille venue du Nord. Puis les regardait s'en aller un à un sans regret à partir du mois d'avril. Lui seul restait. Heureux de sa solitude retrouvée. Comment vivait-il une fois l’été venu ? Que faisait-il ? Personne n’en savait vraiment rien. Le pélican était là, comme une pensée inachevée, comme la clé vers un autre monde, une autre histoire. Porteur d’un savoir mystérieux, détenteur d’une vérité oubliée. Il observait les bateaux qui osaient franchir les limites de son territoire d’un regard noir, à donner des frissons dans le dos. Puis s’envolait pour disparaître sans un bruit dans les marais. Leur jeune capitaine ne se souvenait même plus depuis combien d'années il en était ainsi. Longtemps. Toujours. Avant cela, même. Il l'avait toujours vu à cet endroit, en

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avait toujours entendu parler. Peut-être n'était-ce pas le même, depuis le temps. Peut-être était-ce un frère, un cousin, du premier à avoir choisi la Floride pour résidence principale. Cela n'avait finalement que peu d'importance. L'oiseau veillait à l'entrée de la rivière. Gardien d’un Styx américain. L'oiseau était le fossoyeur du cimetière sous-marin. Le vieil Indien n'arrivait pas. Tian jetait des gravillons dans l'eau sombre du canal, bercé par ses clapotis contre le bois des pylônes du ponton. Il était bien, détendu. Ces vacances étaient vraiment exceptionnelles, bien plus riches que celles qu’il avait passé l’année précédente à la maison. A ses pieds, l'eau chantait, un chant étrange et magique, lui semblait-il. Clarinette? Flûte? Une adaptation de... Polnareff ? Brel ? Non, les références, ici, ne pouvaient être qu'américaines. Pearl Jam ? Madonna ? L'air, malgré tout, lui semblait étonnamment familier. Il se mit à fredonner... - hum... hum.. lalala.. leave... But you can never leave.... Hotel California. Les Eagles. Cela lui revenait. La voiture, la nuit. La pompe à essence. 69


Cette chanson. Puis, le brouillard, la peur. Les cris. Il eut un frisson involontaire, se recula vivement du bord de l'eau, comme si un monstre blanc à la mâchoire énorme pouvait soudainement en surgir pour le dévorer. Son clapotis n’était plus qu’un ricanement grinçant, haineux. Son chant, strident. Le cœur de Tian battait à tout rompre. Il se sentait glacé malgré la brûlure du soleil. Une violente envie de fuir, de partir pour toujours de ces marais infestés d'histoires, de monstres, de légendes et de moustiques, l'empoigna de manière incontrôlée. Par réflexe, il leva les yeux vers la fenêtre de leur chambre. Il faudrait y courir, se saisir de ses affaires, tout jeter dans son sac et détaler. Il faudrait s’arracher à l’envoûtement des lieux, néfaste, il n’en doutait plus une seule seconde. La fenêtre était fermée, les rideaux encore tirés. Une chauve-souris voletait devant, semblant y frapper avec insistance, régularité.

*** Elle dormait. Elle dormirait à jamais lui semblait-il. Il ne pouvait en être autrement. Et dans son rêve, elle n'était pas seule. Le chien était parti. Avalé par les 70


ténèbres. Mais l'homme avait pris sa place, comme sorti de nulle part. Il était... Différent. Parlait une langue qui n'était ni le français ni l'anglais, ni même l’espagnol mais, qu'étonnamment, elle connaissait. Parlait doucement, tendrement presque. Parlait de neige et d'hivers éternels, de la nuit et des danses des ombres, de ceux de son espèce et de la fin d'un monde. Parlait de l'écarlate du sang, seule lumière dans ces ténèbres obscures. Parlait de tombeaux sous la mer et d'un pélican blanc. Blanc... Blanc... La neige et le crocodile... Les dents du chien.... L'éblouissement de la lumière du soleil... L'Indienne vierge... Noire... Noir... Le pelage de l'animal... La nuit dans les marais... Les yeux de l'homme qui avaient vu tant de lunes blanches se lever... Noir et blanc. Et rouge, ces deux gouttes de sang qui n'en finissaient plus de couler. Le rouge avala le noir et le blanc. Le rouge avala le monde. Elle ouvrit les yeux. Et sourit. Ses dents avalèrent le peu de lumière que la pièce contenait encore. L'avalèrent et s'en nourrirent. Ses canines étincelaient. Il avait faim. Il avait soif. 71


Elle revivait.

*** Les nuages poursuivaient leur route plus vite, semblaitil à Hook. Arno s'était tu. Il transpirait. Sa chemise verte était trempée. Son short blanc lui collait aux cuisses. Il avait vraiment trop chaud. Il se passait quelque chose de bizarre, mais il n'aurait pas su dire quoi. Hook était silencieux depuis un bon moment déjà, et Arno n'osait pas briser le silence. Le pilote avait l'air extrêmement concentré. Sourcil froncé, cartes sur les genoux, regard rivé sur les indicateurs de vol, il semblait même avoir complètement oublié la présence de Arno à ses côtés. Ce dernier se contentait donc de transpirer en silence. Il se passait quelque chose. Mais quoi ? Il n'y avait pas de raison d'avoir peur. Hook était un pilote accompli, s'il décidait de mettre le cap sur ces nuages, c'est qu'il n'y avait aucun danger. Aucun dont il ne saurait se rendre maître, en tout cas. Les hélices broyaient l'air et les premiers nuages, fins comme des fils de barbe à papa. Arno se concentra sur le bruit rassurant des pâles. Un bruit qui lui rappelait quelque chose. Une chanson... Un air connu... Moby ? Non...

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Il fouilla dans sa mémoire, énervé maintenant que le souvenir lui échappe. Un baiser. Un slow... Welcome to the Hotel California...

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Il faisait étrangement sombre pour cette heure de l'après-midi. Trop sombre. Il releva la tête de son magazine, étalé sur la caisse enregistreuse. Il s'était plongé dans la lecture de cette histoire folle de pêcheur de tarpons, parti à la recherche du plus gros tarpon du monde. Sa baleine blanche à lui, en quelque sorte. Chacun poursuivait ses propres rêves en ce bas monde. Et personne n’était prêt à y mettre le même prix. Tuer le monstre ou être englouti par lui. Aucun de nous n'avait vraiment le choix. C'était l'un ou l'autre. Le ciel était noir. Le silence avalait la terre, la recouvrait. On aurait dû entendre tonner. On aurait dû percevoir l'ultime souffle du vent avant que les cieux n'explosent

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en un rugissement de colère. Mais il n'y avait rien que les ténèbres et le silence. Il ferma le magazine, laissant le pêcheur et le tarpon à leurs destins. Croisés ou pas. Il s'approcha de la vitrine. Nuit. Noir. Et soudain, la chauve-souris vint frapper la glace. Son cœur s'emballa mais il resta immobile. Depuis le premier jour, il l'avait su. C'était en route. Le cours des choses ne pourrait être dévié. Il recula en éteignant les lumières. L'obscurité l'engloutit.

*** Paul ouvrit les yeux. Le silence, paradoxalement, lui perça les tympans. Il n'y avait plus rien d'autre que ce silence. Il resta immobile un instant, à l'écoute des battements de son propre coeur. Il était calme, posé. Il n'avait pas

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peur. D'ailleurs, y avait-il quelque chose à craindre ? Le silence n'avait jamais été un ennemi. Le silence était naturel. Il avait faim. Combien de temps avait-il ainsi dormi ? Quelle heure pouvait-il bien être ? Il s'agita sur sa chaise longue. Le ciel semblait bien sombre. Impossible, lui semblait-il, que la nuit soit déjà tombée. Il n'était venu à la piscine que vers 16h, une fois les grosses chaleurs passées. Il ne pouvait pas être déjà 21h ou plus ! Et puis, les autres ne l'auraient pas laissé là, tout seul, sans venir le chercher pour le dîner. Impensable. Il se redressa, froissant sa serviette de plage jaune. Agrippa sa Swatch. 17h. Il fixait le cadran du regard, perplexe. 17h. Tout autant impossible. Trop sombre, trop noir, trop calme. Alors, quoi ? Sa montre était en panne ? Il y avait une éclipse dont on avait oublié de lui parler ? Il essayait vaguement de se ressaisir, las, incapable de se concentrer, incapable de raisonner. Et comprenant encore moins que le reste cette fatigue qui lui étreignait le coeur et l'âme.

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Il soupira, fut tenté un moment de s'allonger de nouveau et de fermer les yeux. Mais résista. Où étaient les autres ? Que se passait-il donc ? Etait-ce un cyclone qui s'annonçait ? Pourtant, il lui semblait que ces derniers s'accompagnaient généralement de pluies battantes et de grands vents. Quelque chose le frôla alors en passant. Une aile de chauve-souris. Il hurla. Et son cri déchirant se répercuta contre les murs du motel qui semblait désert. Abandonné. Il n'y avait plus que lui.

*** C'était l'obscurité qui l’avait trompée. Elle avait cru la nuit arrivée. Elle était sortie de son lit, était allée vers la fenêtre cherchant une issue, une sortie discrète. Elle l'avait ouverte et s'était envolée. Comme cela. Cela aurait dû, aurait pu le surprendre. Mais il trouva cela naturel. Il volait, en quête d'un dîner, d'un repas, d'un ami. Le chien, l'homme... Ils devaient bien reposer quelque part, ils devaient bien l'attendre pour lui montrer le

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chemin. Elle frôla Paul au passage, s'amusant des hurlements de son ami. Puis elle s'éloigna à tire d'ailes. Manger. Trouver le sang qui lui était nécessaire. Manger, vite. Mordre dans la chaire tendre d’un cou tendu, frêle, fragile. Y planter ses crocs, se repaître de la chaleur du liquide vermillon dans sa bouche. Sa vue était perçante, rien ne lui échappait. Elle plongea vers sa proie. Cette dernière n'eut pas le temps de crier lorsqu'elle planta ses canines dans la peau de sa victime.

*** Aussi soudainement qu'ils avaient semblé engloutir les Everglades, les nuages disparurent. Paul, le cœur battant à tout rompre, était encore en train d'essayer de se remettre de ses émotions quand Tian le rejoignait, l'air troublé. - Paul, ça va ? Je t'ai entendu crier. - Oh, Tian, j'ai dû faire un cauchemar... Je me suis réveillé en sursaut, tout était sombre, je ne savais plus où j'étais et j'avais faim ! Si tu savais comme j'avais faim ! Bref, je n'ai pas vraiment eu le temps de vraiment reprendre mes esprits qu'une chauve-souris m'a volé 78


dessus et j'ai eu la peur de ma vie. Tian lui tapota le dos pour le rasséréner. - Mon pauvre, tu parles d'un réveil brutal ! Il faut dire que ce temps est vraiment trop bizarre. Il faisait presque nuit noire tout à l'heure et regarde maintenant ! - Tu étais où, toi ? - Sur le ponton. J'espérais voir le vieil Indien pour le remercier, mais il n'est pas venu. Tian haussa les épaules avant de passer la main dans ses cheveux, geste qui lui était habituel. Et puis, j'ai eu une espèce de... flash-back, je ne sais pas. C'était vraiment bizarre. Paul s'était rassis sur son transat. Il s'enroula dans sa serviette, essayant maintenant d'échapper à la brûlure du soleil. Agressif. - Oui ? - Oui... Je ne sais pas si tu te souviens du soir de notre arrivée ici. Personnellement, c'est très flou dans ma mémoire. Je me rappelle bien d'avoir quitté Miami, puis ensuite, d'être arrivé dans les Everglades, mais c'est à peu près tout. Il y a comme un grand trou noir. Une minute, je suis dans la voiture, et on vient de dépasser le casino à l'entrée de la réserve indienne. La suivante, nous sommes le lendemain matin et je me réveille au motel. Paul l'interrompit. - Oui... C'est vrai, je n'y avais pas vraiment fait attention jusque-là, mais tu as raison, moi non plus je n'ai pas trop de souvenirs de notre arrivée. Tian s'installa à son tour sur une chaise longue, faisant

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face à Paul. Ses yeux marron étaient plus sombres qu'il ne les avait jamais vus. Si sombres que l'iris et la pupille semblaient se mêler. Il frissonna. Il ne sembla pas remarquer son trouble. - Et bien tout à l'heure, juste avant que les nuages ne se déchirent, des choses me sont revenues. Mais cauchemars ou réalité, je serai bien en peine de le dire. - Raconte. - J'ai cru me rappeler une musique, tu sais, ce slow des Eagles, Hotel California ? Paul avait toujours aimé cette chanson. Impossible de ne pas se mettre à la fredonner. - Oui, dit-il entre deux notes, je vois... - Et bien, voilà, cette chanson et puis du brouillard, des cris...Et la voiture arrêtée sur le bas côté. Il fronça les sourcils. - Attends... Ca m'évoque quelque chose... Tu peux être plus précis ? Tu te souviens de plus de détails ? Tian soupira. - Pas vraiment en fait. Le brouillard, la chanson, des cris... Non, j'ai beau tout essayer, cela ne va pas plus loin. Ils restèrent tous deux silencieux, chacun plongé dans ses propres souvenirs. Paul repartait en arrière. Se voyait à Miami dans le cyber café avec Gaspard, se rappelait de leurs discussions sans fin pour savoir s’il était vraiment judicieux ou pas d’embarquer des gâteaux au chocolat dans cette chaleur. Puis la voiture, avec Tian à ses

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côtés. Les engueulades pour cause de cartes routières mal lues. La chaleur de la fin d'après midi, étouffante. Les milliers d'insectes écrasés sur le pare-brise. Le silence qui s'était peu à peu installé dans le véhicule. Ses pensées qui s’égaraient vers le dernier roman qu’il venait de lire. L'entrée dans les Everglades à la nuit tombante. Cette route, droite, infinie, sombre où seule la lumière des phares était visible. Puis plus rien. Il se réveillait le lendemain à Everglades City. - C'est drôle, je ne me souvenais même pas avoir tout oublié, fit-il remarquer à Tian. - Oui. C'est étrange, approuva ce dernier. La transpiration goutait de son front, marquait d'auréoles blanches son tee-shirt préféré acheté l'été précédent. Jamais il n'avait eu aussi chaud. Il était au bord du malaise, découvrit-il soudainement avec surprise. - Paul, tu aurais du coca ? Il lui tendit la bouteille, perdu dans ses pensées. Il l'attrapa comme on agrippe une bouée de sauvetage et avala en trois gorgées le liquide chaud et sucré, avant de se renverser sur sa chaise longue. Elle craqua sous son poids, sortant Paul de sa torpeur. - Tian ? Ca va ? Tu es tout blanc. Il respirait avec difficulté, la main sur le cœur, livide, les yeux clos. - Pas vraiment... J'ai dû prendre un coup de chaud. D'un bond, il fut à ses côtés, lui tapotant les joues, essayant de le rafraîchir en lui faisant rouler la bouteille

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sur le corps. Mais cette dernière avait passé depuis longtemps le stade de la fraîcheur - Tian ! Tian ! Réponds-moi ! Mais Tian était pâle comme un linge et ne répondait plus aux sollicitations d'Paul.

*** Hook avait posé l'avion sans problème au retour. Les cieux s'étaient ouverts, avalant ces mystérieux nuages. Il n'y comprenait rien. Rien de rien. Et il avait beau interroger ses souvenirs, il n'y trouvait trace de nuages capricieux associés à des vols de chauve-souris. Peut-être avait-il tout simplement rêvé tout cela. Il haussa les épaules et arrêta le moteur de l'avion. Il faisait de nouveau une chaleur de four, plus rien ne semblait respirer dans les marais. Ils n'avaient pas pu atteindre Shark River malgré sa volonté d'y parvenir coûte que coûte. Les nuages avaient fait barrage. Il aurait été vraiment trop dangereux de lancer le petit bimoteur à leur attaque. Suicidaire, même. Il avait jugé plus prudent de rebrousser chemin. Arno n'avait plus dit un mot sur le trajet retour. Il était comme prostré sur son siège, pâle. - Ca va ? lui demanda Hook, secouant ses pensées et se 82


tournant vers lui. - Oui. C'est juste que... - Quoi ? - Je ne sais pas. J'ai cet air dans la tête, Hotel California, je nous revois sur la route, arrivant du côté de la jonction qui mène à Everglades City, et puis plus rien. Le trou noir. Mon souvenir suivant est de m'être réveillé au Motel. C'est tout. Hook l'observa attentivement. - Tu sais, les Everglades sont un lieu étrange. Les Indiens pourraient t'en dire beaucoup sur la magie des marais. - Je n'en doute pas. J'ai eu un aperçu, hier, avec cette histoire de cimetière sous-marin. Mais là, je ne sais pas, c'est encore autre chose, et cela me met à l'aise. Hook lui asséna une claque sur le genou. - Viens boire une boisson fraîche, ca te remettra dans l'axe. Arno sourit. - Tu as raison. Et puis si les Everglades sont comme l'Hôtel California, le problème n'est pas vraiment d'y entrer, mais plutôt d'en sortir. Sans qu'il puisse s'expliquer pourquoi, l'assertion de son passager fit frissonner le pilote. S'en sortir. Oui, c'était cela qui importait. Toujours. S'en sortir.

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Les deux amis étaient tranquillement en train de siroter leur apéritif - bière pour Hook et soda pour Arno lorsqu'ils virent arriver Paul en courant. Essoufflé, en nage, il se précipita vers eux en criant. - Hook ! Arno ! Venez vite ! Vite ! D'un bond, ils furent debout. - Paul ! Mais que se passe-t-il ? - C'est Tian ! Il ne va pas bien du tout ! Vite. Ils se mirent à courir à sa suite, abandonnant leurs verres sur la terrasse du restaurant. Tian gisait là où Paul l'avait laissé, sur son transat. Son pouls était régulier, mais lent. Sa peau d'une blancheur telle qu'on aurait pu la croire transparente. Arno s'accroupit à ses côtés, l'appelant : - Tian ! Tian ! Reviens ! Paul, au fur et à mesure que montait l'angoisse, s'accrochait à Hook. Ce dernier, les sourcils froncés, observait les efforts que faisait Arno pour sortir de sa torpeur, de son évanouissement, un Tian mou comme une poupée de chiffons. - Il faudrait qu'on le porte dans la chambre, qu'il soit au moins au frais, fit remarquer le pilote. Arno acquiesça. A eux deux, ils soulevèrent l'homme blême et le portèrent vers la chambre, Paul ouvrant la marche et faisant en sorte de retirer de leur chemin chaises longues et tables basses. il les guida dans l'escalier et arriva avant eux à la porte de la chambre. 84


Cette dernière était entrebâillée. Paul la poussa. Gaspard, debout près de son lit mais lui tournant le dos, eut alors un mouvement dans leur direction. Sur son cou, deux marques rouges. Elle les regardait les yeux vides, comme incapable de les reconnaître. Puis aperçut la forme allongée et poussa un cri avant de se précipiter enfin à leur rencontre, rajustant prestement un foulard autour de sa gorge. - Tian ! Sans un regard pour Paul, Arno ou Hook, elle agrippa la main de Tian qui pendait vers le sol et y posa les lèvres, avant de répéter, plus doucement, le prénom : - Tian... Il battit des paupières. Eut un léger sourire. Un rayon de soleil, le dernier de la journée, vint souligner la blancheur d'une canine étincelante.

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Tian fut enfin allongé sur son lit. Ses amis l'entouraient, inquiets. Il était très pâle. De grands cernes noirs soulignaient son regard éteint. Son large front était moite, ses joues s’étaient comme creusées, soulignant la ligne droite de son nez. Gaspard s'était à moitié allongée à ses côtés, soutenant sa tête sur sa cuisse, lui soutenant le visage. Le crépuscule s'annonçait et Paul eut un geste pour aller ouvrir les rideaux qui, toute la journée, avaient maintenu la chambre dans l'obscurité. Gaspard l'arrêta d'un cri. - Non ! Paul suspendit net son geste, surpris. - Mais enfin, Gaspard, un peu de lumière... - Non, l'interrompit Gaspard. Non, la lumière lui ferait mal, j'en suis sûre. Hook ne la quittait pas du regard. Dans ses yeux, une question, et, déjà, l'ébauche d'une réponse. Paul revint gentiment à la charge. 86


- Gaspard, même toi, voyons, tu es restée toute la journée terrée dans la chambre, ce n'est pas bon. Tu es toute pâlichonne, regarde-toi dans un miroir ! Gaspard sembla s'enfoncer encore plus profondément dans les draps à cette simple idée. - Paul, s'il te plaît, n'insiste pas comme ça. Je te demande de laisser les rideaux tirés tant que le soleil n'est pas complètement couché. Paul finit par hausser les épaules et faire demi-tour pour rejoindre le lit où Tian, les yeux toujours fermés, reposait. Sa respiration était régulière. Son souffle léger. C'était un peu comme s'il dormait, ne pouvait s'empêcher de penser Arno. Ou comme s'il jouait à être mort. Il chassa cette pensée à peine l'avait-elle effleuré. Tian n'avait rien, rien de plus qu'une mauvaise réaction à une chaleur excessive après avoir passé des heures sur ce stupide ponton ! C'était tout. Cela arrivait tout le temps, à tout le monde. Arno soupira. Que pouvaient-ils bien faire de plus ? Hook, qui avait quelques connaissances médicales de base comme bien des pilotes, leur avait assuré qu'il ne servait à rien d'appeler un médecin. Il fallait hydrater Tian et le veiller. Arno gratta sa plaie au cou qui ce soir-là s'était remise à le démanger. Quelle histoire quand même ! - Et toi, Gaspard, ça va mieux ? Cela faisait la troisième fois qu'on lui posait la question mais plus personne ne savait que faire d'autre pour

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animer la conversation. - Oui, répéta-t-elle avec patience. Oui. J'ai dormi toute la journée ou presque. Cette chaleur est plus accablante qu'il n'y paraît. Hook opina, mais son regard restait dubitatif.. - Et ce sommeil t'a fait du bien ? finit-il par lui demander. Elle lui lança un regard perçant. - Oui. Pourquoi cette question ? - Oh, par curiosité. Il arrive que l'on fasse aussi de drôles de rêves lorsqu'on est sujet à un coup de chaud. Le chien... Noir et blanc... Et le rouge, le rouge vermillon pour avaler le monochrome. L'homme... Le brouillard... I was running for the door... - Non, je n'en ai pas souvenir. Merci de t'en inquiéter. Elle se détourna. Puis un soupir s'échappa de sa poitrine. - Paul, tu peux ouvrir les rideaux maintenant. La nuit était tombée. Tian ouvrit les yeux.

*** D'un commun accord, toute la petite bande avait décidé d'aller dîner dans le restaurant le plus proche. Gaspard et Tian avaient argué qu'ils se sentaient encore faibles et n'avaient pas envie de prendre la voiture pour aller jusqu'au Cubain. Certes la nourriture ne serait pas aussi

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bonne, mais qu'importait. On se rangea à leurs arguments. L'ambiance était pesante. Hook n'arrivait pas vraiment à détacher ses yeux de Gaspard et son regard n'avait rien de vraiment amical. Il l'observait comme un chercheur se penche sur son sujet : avec curiosité, intérêt, et non sans une certaine méfiance. Son insistance, qu'il ne dissimulait pas, finit par mettre tout le monde mal à l'aise, sans que personne n'ose pourtant en parler ouvertement. Paul, épuisé par toutes ces émotions, racontait pour la cinquième fois combien il avait eu peur lorsque Tian était pratiquement tombé évanoui à ses pieds. Il mangeait sans entrain son plat local préféré, des fajitas. Plus personne ne l'écoutait vraiment. Arno, lui, avait commandé des frites, Hook s'était contenté d'un poulet frit et Gaspard et Tian faisaient semblant de toucher à leur salade Ceasar aux crevettes. En fait, ils se contentaient de déplacer d'un bout à l'autre de l'assiette croûtons et crevettes, en des circuits compliqués aux dessins tarabiscotés, mais rien ne franchissait leurs lèvres. Pourtant, leurs joues retrouvaient quelque couleur et ils s'animaient un peu plus au fil des minutes. Plus la nuit se faisait profonde, mieux ils se portaient. - On dirait que vous reprenez du poil de la bête, fit remarquer Hook. - Oui ! C'est normal, il fait beaucoup moins chaud, répondit Gaspard sans le regarder franchement.

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Tian se contenta d'esquisser un sourire. Il mâchouillait un bout de pain que Rita, la serveuse, avait bien consenti à lui apporter après maintes requêtes infructueuses. Ici, on ne mangeait pas le pain comme ça. Ou on le trempait dans l'huile en début de repas, ou il n'y en avait pas, ce n'était pas plus compliqué que cela. Ce dîner pénible finit par prendre fin. Arno avait bien essayé de détendre l'atmosphère en racontant comment lui-même s’était senti au bord du malaise l’après-midi même dans le cockpit du petit bimoteur, personne ne s'était même forcé à sourire. L'addition n'était pas réglée que Tian et Gaspard se levaient de table et s'excusaient en bredouillant auprès des autres avant de disparaître dans les ténèbres qui les engloutirent comme s'ils n'avaient jamais existé. Aussitôt, les trois rescapés du dîner s'adossèrent en soupirant aux dossiers de leurs chaises. - Mais que se passe-t-il donc ici ! Ne put s'empêcher de s'exclamer Paul, au bord de l'épuisement nerveux.

*** L’Indien pouvait le sentir, le percevoir dans sa chair, dans son corps. L’Autre avait faim. Il était avide d'eux. 90


Les goûter lui avait ouvert l'appétit. Leur sang, doux et sucré. Leur peau, délicate, et immaculée. Leur peur, aphrodisiaque. Oui, leur peur. Qui pimentait leur goût. Qui lui donnait cet arôme délicat, suave, doux-amer. Que c'était bon. Cela n’avait pas de prix. L’Indien en était persuadé. Jusque-là, l’Autre avait oublié, presque, tout cela. Il avait dormi si longtemps. La mer était un tombeau lourd, épais, dont on avait du mal à émerger. La mer vous étouffait petit à petit. L’Autre détestait l'eau, bleue. Il n'aimait que le rouge. Il avait déployé ses ailes et s'était envolé, perturbant les marais assoupis dans leur premier sommeil. Oh, combien il avait hâte de rejoindre ses bébés, ses nouveaux nés. Il était si délicieux d'avoir à nouveau des disciples. Et de s'en nourrir. L’Indien sentait cette impatience et la craignait. Qui, cette fois-ci, rentrerait vainqueur d’un combat si inégal ?

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*** Le vieil Indien resta longtemps silencieux une fois que Hook eut fini son récit. Les yeux clos, assis devant la pompe à essence maintenant fermée, on aurait pu croire qu’il s'était endormi. Mais Hook savait qu'il n'était rien. Le vieil homme plongeait dans ses souvenirs, les siens et ceux de sa race, les siens et ceux du monde. Il savait. Il savait tout, et plus encore. Il avait connu des guerres, trop nombreuses. Des guerres pour libérer, disait-on, mais qui finissaient toujours par asservir l'un ou l'autre des combattants. Des guerres où les vainqueurs ne gagnaient pas toujours. Des guerres qui désolaient et dévastaient, ruinaient et massacraient. Il avait connu une époque où l'anglais ne se parlait pas de ce côté-ci de l'Atlantique. Il avait connu d'autres langages, d'autres mots, d'autres esclavages. Et d'autres libertés. Il se taisait, le vieil homme, et son souffle, si léger, était presque inexistant. Derrière ses paupières closes, un pélican blanc s'envolait, battait violemment de ses grandes ailes puissantes. Il s'éloignait de la rivière aux requins, il abandonnait son poste et le cimetière marin.

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Sans un regard en arrière, il mettait cap vers le nord, vers l'hiver, vers la vie. L'oiseau n'atteindrait jamais le Canada. Mais cela importait peu. L'oiseau ne pourrait survivre jusqu'à être en sécurité. Il était trop tard. - Ca a commencé, Hook, soupira l'Indien. - Je sais. - Ca a commencé. Rien ne pourra l'arrêter. - Je sais. - Tu étais là, la dernière fois... Le silence retomba. Longuement. L'Indien n'avait toujours pas ouvert les yeux. - Oui, finit par avouer le pilote. Oui, j'étais là.

*** La nuit est une amie. La nuit est douce comme un manteau de velours. Elle apporte joie et sécurité, bonheur et tendresse. Il fallait être fou pour craindre la nuit, pour craindre la lune et le chant froid des étoiles. La nuit est une libération, la nuit est notre domaine et notre lumière. A nous, peuple des ténèbres. La nuit, la mer et le ciel s'épousent, s'unissent et se joignent et les morts voyagent d'une rive à l'autre de ces 93


deux mondes. La nuit est fille de Chaos et mère du ciel et de la terre. La nuit est le ventre de notre matrice, à nous, peuple des ténèbres. La nuit nous offre le confort que le jour nous vole. La nuit nous donne le bonheur dont le jour nous prive. La nuit nous nourrit de son sein généreux quand le jour nous affame à sa poitrine flétrie. Sage est le fou qui hurle dans la nuit, les entrailles à vif, prêt à dévorer le monde. Ils le savaient, l'avaient toujours su, alors qu'ils volaient en rase-mottes au-dessus des marais où seuls brillaient comme des diamants étincelants les yeux des alligators immobiles, la lune s'y reflétaient avec une coquetterie de cocotte. Ils volaient vers leur rendez-vous, leur maître, leur guide. Ils étaient attendus. Ils étaient aimés. Un chien hurla, très loin, au-delà de la ville, au-delà de la vie. Et les nuages vinrent étouffer jusqu'au dernier rayon de la lune. La nuit était noire comme les enfers. Il n'existait plus le moindre espoir.

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Paul pleura longuement dans les bras de Arno, impuissant à le rassurer. Il n'en pouvait tout simplement plus. Comment en étaient-ils arrivés là ? Comment ? Il se perdait dans les souvenirs, les cauchemars, les légendes, ne sachant plus discerner ce qui était vrai de ce qui ne l'était pas. Son chalet avec les rideaux neufs, sa valise à roulettes toute neuve, l'aéroport, l'arrivée à New York, le Starbucks de la 55ème et le zoo de Central Park, la route vers le sud, toujours plus au Sud, un Starbucks encore, une plage, un motel, un tee-shirt perdu, un coup de soleil sur l'oreille, la mer encore, Daytona, peut-être, l'US1, le Sud, le Sud et au bout du chemin, les marais étouffants des Everglades, la désolation d'une ville écrasée d'orages et de chaleur, au bout du chemin, les ténèbres et la mort. Ses lamentations reprirent de plus belle. Arno se contentait de l'apaiser doucement, comme on le fait d'un enfant qui vient d'égarer son jouet le plus cher. 95


Il n'avait aucune consolation à lui proposer, rien. Luimême était perdu, ne reconnaissait plus Gaspard, qu'il croyait pourtant si bien connaître. Où était passée la femme drôle, pleine d'humour, qu'il appréciait tant ? La personne au sourire froid qui lui avait fait face au dîner n'en était qu'une pâle copie. Ce n'était pas sa Gaspard, ça non ! Quant à Tian.... Il semblait si faible, si fragile, plus tôt, sur son lit. Si pâle, aussi. On aurait dit que leurs malaises les avaient rapprochés, Gaspard et Tian, qu'ils étaient devenus complices de quelque chose et que Arno et Paul, eux, étaient leurs ennemis. Mais pourquoi ? Comment ? Tian, qui aimait écouter de la pop en boucle et les romans d'horreur, Tian, qui aimait lire la presse locale et ne jurait que par Oui FM, vraiment, Tian ne pouvait s'être transformé en un parfait étranger dont les yeux marron ne reflétaient plus rien. Rien d'autre qu'un vide inquiétant, un abîme dans lequel vous craigniez de plonger tant il semblait impossible d'en ressortir. Le simple fait d’évoquer ce souvenir faisait courir des frissons dans le dos de Arno. Paul semblait se calmer un peu. Ses pensées suivaient une route parallèle à celles de son compagnon de voyage. Lui aussi se demandait comment Gaspard pouvait, soudainement, être devenue si froide, alors qu'ils s'étaient toujours bien entendus. Et Tian... Oui, il l'avait énervé à Palm Beach, mais

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aujourd'hui... Il avait eu si peur en le voyant s'écrouler sur son transat. Peut-être n'avait-il pas réagi comme il l'aurait fallu ? Peut-être tout cela était-il de sa faute ? Il sentit à nouveau l'angoisse lui serrer la gorge. Non, il ne fallait céder à la panique. Il fallait agir, cela suffisait ! Il n'allait pas passer la nuit entière à pleurnicher dans les bras de Arno sur la terrasse de ce restaurant nul où, en plus, ils étaient maintenant dévorés par les moustiques ! Cette ville n'était qu'un trou pourri dont on pouvait quand même se tirer. Il y avait la route, la mer, l'avion de Hook ! Cela devenait complètement stupide de rester là les bras ballants en attendant que quelque chose se passe, qu'une pseudo puissance divine les prenne en charge, où je ne sais quoi encore. Il redressa la tête. - Bon, maintenant, ça suffit ! On rentre, on fait les valoches, et demain, on se casse ! Arno sourit, surpris par l'attitude soudainement combative d'Paul - Tu as raison, Paul. On a assez traîné ici. Demain, on part pour Key West.

*** La fenêtre de la chambre était grande ouverte lorsqu'ils arrivèrent au motel. Le voilage voletait dans la pièce où les moustiques s'en donnaient à coeur joie. Arno se précipita pour la fermer avant qu'Paul n'allume la

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lumière. Tian et Gaspard n'étaient pas là. Aucune trace de leur passage. Et toutes leurs affaires les attendaient bien sagement. Paul ne perdit pas une minute. A peine l'espagnolette tournée, il appuya sur l'interrupteur et se rendit dans la salle de bains pour ramasser slips et maillots en train de sécher. - Je vais commencer tout de suite à ranger. Ils n'auront plus qu'à faire leur sac en rentrant. Franchement, s'ils veulent rester pour je ne sais quelle raison étrange, ça m'est égal, moi, je pars ! Hook me déposera à Miami, Naples, Key West ou n'importe où ailleurs qu'ici. Ça m'est égal ! Je veux juste partir ! Sa détermination ressemblait presque à de l'hystérie, mais Arno trouvait que c’était un moindre mal après l’avoir vu prostré, en larmes, terrifié. L'action avait toujours été sa ligne de conduite préférée. Il le laissa donc se mettre à quatre pattes sous les lits à la recherche d'hypothétiques chaussettes tout en soliloquant contre cette ville « nulle », « pourrie », « abjecte », « minable » et plein d'autres choses encore, tout aussi agréables. Quant à lui, il s'installa confortablement contre ses oreillers après s'être badigeonné d'anti-moustiques et se lança dans la lecture d'un vieux numéro de la presse locale emporté dans ses bagages, magazine qui lui plaisait particulièrement, notamment pour son style. En une demi-heure, Paul avait réussi à réunir et entasser

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toutes ses affaires. Il agrippa sa valise et commença à les déposer dedans l'une après l'autre. Avoir le sentiment de reprendre un peu le contrôle de sa vie lui faisait un bien fou. Il chantonnait un air de Maitre Gims, heureux à l'idée de quitter le motel et Everglades City le lendemain matin, et se demandant comment il avait réussi à faire pour rester aussi longtemps dans ce trou sans penser à s'en enfuir. Arno somnolait, le magazine ouvert sur les genoux. Sa plaie au cou le démangeait de plus en plus, l'empêchant de complètement sombrer dans le sommeil. Il se grattait, les yeux fermés, bercé par le fredonnement d'Paul. Lorsqu'une chauve-souris vint finir sa course contre la fenêtre de la chambre, la frappant de plein fouet. - Aaahhhhh ! Paul hurla, incapable de s'en empêcher. Il n'y pouvait rien, l'animal lui faisait courir des frissons dans le dos. Il ne se souvenait qu'avec horreur de la bête ensanglantée, piégée dans le lit de Tian. Arno bondit de son lit. - Paul, cool ! Mais Paul était parti en courant se réfugier dans la salle de bains. Arno lui lança à travers la porte qu'il avait claqué derrière lui. - Je m'en occupe, ne crains rien ! Trente minutes plus tard, Paul pointait le bout de son nez par l'entrebâillement de la porte.

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- Elle est partie ? Il en avait profité pour prendre une douche. Tout ce bruit, ces bestioles, ce motel, les nuits où l'on dort mal, lui portaient violemment sur les nerfs. Seul le silence lui répondit. La pièce était vide. Plus de chauve-souris et plus de Arno. Désemparé, il alla s'asseoir en caleçon sur le bord de son lit et prit sa tête entre ses mains. Ses cheveux courts et châtains étaient encore humides et l'eau coulait sur ses épaules. Il eut un gémissement. - Je hais les Everglades !

*** Paul finit par se coucher. Le sommeil le fuit longtemps. Il se tourna et se retourna entre les draps blancs, rugueux de trop nombreux lavages. Les heures passaient lentement. Ses amis ne revenaient pas. Il n'avait aucune idée d'où Arno avait bien pu aller et ne comprenait rien à sa désertion. La colère, par moments, prenait le pas sur la peur. C'était dégueulasse de le laisser ainsi, tout seul, au milieu de la nuit, dans ce motel pratiquement désert ! Arno savait que les derniers évènements l'avaient suffisamment chamboulé pour ne pas en rajouter. Et pourtant, à son tour, il l'abandonnait là, sans un mot, sans lui expliquer quoi que ce soit. Si cela se trouvait, ils étaient tranquillement tous

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ensemble en train de boire un verre il ne savait où. En train d'écouter une bonne vieille musique country. Pendant qu'il crevait de trouille sous les draps. Il se retourna de nouveau sur le lit. Trop chaud. Il repoussa les couvertures. Trop froid, avec la clim. Il alluma, attrapa le roman qu'il était en train de lire - Percy- mais il n'arrivait pas à se concentrer sur l'intrigue. Trois heures du matin. Il se leva, alla à la fenêtre. Nuit noire. Pas une étoile, pas de lune, rien. Le ponton était bien évidemment désert. L'eau coulait, sombre, à vous donner des frissons. Inhospitalière, pensa-t-il, tout comme le reste de cette région étrange et maléfique. Voilà, c'était ça, tout ce coin était forcément hanté par les forces du mal, il ne pouvait en être autrement. Il eut un frisson, serra plus fort le voilage en mauvais état et laissa ses pensées dériver au fil de l'eau obscure. Il avait beau essayé de se concentrer sur d'heureux souvenirs, seuls les derniers jours revenaient facilement à sa mémoire, ses éclats de rire sur un mot ridicule et complètement inventé par Gaspard sur le scrabble; la soirée au bord de la piscine avec Hook, la découverte, avant cela, de l'aéroport... Tout s'emmêlait, rien n'était très net, sauf un sentiment diffus de mal être, de malaise, qui ne le quittait pas au fil des réminiscences. Comme si, depuis le début, tout les avait conduits à cela, à ce moment, à cette nuit terrible qui n'en finissait plus. Trop épuisé pour échafauder de nouvelles théories, il finit par rejoindre son lit et éteindre la lumière. Il se mit sur le dos, position qui lui était

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habituelle. Mais bizarrement, cette nuit-là, elle ne lui apportait aucun réconfort. Il était plus de quatre heures du matin quand il finit enfin par s'endormir. Son sommeil fut lourd et sans rêve. Un trou noir, un abysse dans lequel il fut englouti, totalement. Au réveil, il n'était plus la même. Mais ne le savait pas encore.

*** Hook le trouva le lendemain matin en train de boire son chocolat quotidien sur un transat de la piscine. Il semblait étonnamment calme, apaisé. - Bonjour Paul, comment vas-tu ? Comment vont les autres ? Il leva la tête vers lui et lui sourit d'un air absent. - Oh, Hook ! Quelle bonne surprise ! Et il se replongea dans le silence. - Heu.. Paul ? Où sont les autres ? Il continuait de fixer sa tasse, les paupières un peu lourdes, comme s'il ne l'entendait pas. Il insista. - Paul ? Il parut sortir légèrement de sa torpeur. - Hook ? Oh ! Pardon ! Bonjour ! Ce fut au tour de Hook de rester silencieux. Carrément inquiet cette fois-ci.

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- Paul ? Mais il avait de nouveau disparu dans un monde parallèle, absent à tout, à tous. Une heure plus tard, Hook était de retour avec le vieil Indien. Paul n'avait pas bougé. Et son chocolat avait refroidi dans sa tasse. Il avait juste dissimulé son regard derrière une épaisse paire de lunettes de soleil, comme si le ciel, pourtant nuageux ce jour-là faisait trop mal à regarder. - Paul ? Interrogea le vieil Indien d'une voix douce. Il se retourna vivement, comme si sorti d'un songe et en voyant qui se tenait près de lui eut une réaction qui ne lui ressemblait pas : il cracha aux pieds du vieil homme avant de se pelotonner sur son transat, secoué de sanglots déchirants. Très délicatement, l'Indien souleva sa tête, dévoilant sa nuque. Deux point rouges y étaient clairement visibles, traces d'un coup de dents. Il avait été marqué. Hook se rapprocha de lui. - Paul, lui dit-il très doucement, comme pour ne pas l'effaroucher, Paul, je vais te porter à ta chambre. Il faut que tu te reposes. Le soleil est mauvais pour toi. Le vieil Indien restait en retrait, comme pour ne pas les perturber. Mais il emboîta le pas à Hook lorsque ce dernier, lesté d'Paul, se dirigea vers la chambre de ce dernier. Hook y entra, déposant son fardeau sur un des lits. Paul 103


semblait comme évanoui, ne réagissant plus à rien. Il était effroyablement blanc et lorsque Hook lui retira ses lunettes de soleil, les deux hommes découvrirent les lourds cernes noirs qui soulignaient ses yeux. Le vieil Indien était resté sur le seuil de la pièce, où Hook vint le rejoindre, une fois Paul installé. - C'est grave ? s'enquit le pilote. Le vieil Indien ne prit pas la peine de répondre. La question était toute rhétorique. Bien sûr que c'était grave. Très grave. Il était plongé dans un état de catharsis total, inquiétant. Mais le pire était que la bête qui avait pris possession de lui ne laisserait pas approcher le Bien sans lutter. Le vieil homme allait avoir du mal à le soigner. Si une telle chose était encore possible. - Hook. Il soupira. Hook, il va falloir que tu m'aides. Sans toi, sans nous, il est perdu. Je sais, je sens qu'ils vont venir le chercher ce soir. Ils ont faim. Ils ont besoin de lui. Sans lui, ils sont incomplets. Sans lui, la chasse n'a pas le même goût. Il est celui capable de les guider. Il s'arrêta un long moment. Hook se taisait toujours. Il savait que le vieil Indien n'en avait pas fini. - Hook... Il a encore pris des forces. Il est plus puissant que jamais. Mais pour se rendre maître du monde, il a besoin de lui. Il est la clé, l'alpha et l'oméga. Il est le début et la fin. Il est toutes les autres, toutes. A travers lui, le monde vivra ou périra. Nous devons empêcher qu'il puisse l'atteindre. Nous devons empêcher qu'il

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parvienne à le rejoindre. Hook opina. Cela allait sans dire. Ce n'était pas pour rien qu'il survolait le pays en long et large et en travers. Il savait reconnaître les signes lui aussi, à défaut de pouvoir les guérir. Il savait que la dernière heure était arrivée. Tout, depuis des jours, les conduisait vers cet instant inéluctable. Ce moment où, arrivé sur le bord de l'abime, le moindre geste mal mesuré pouvait les précipiter au fond des ténèbres. Leurs destins, à tous, scellés. Leurs fins, une, unique. Leurs vies, unies, liées. Ces touristes venus se perdre au centre des ténèbres... Il sentit son coeur se serrer. Ce pays n'était même pas le leur. Cette histoire, étrangère à leur monde, et qui les avalait... Il soupira. Puis avança vers Paul. Le dernier. Celui qui pouvait tout faire basculer. Celui qui ne savait même pas qu’il détenait entre ses mains le destin du monde.

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Il sentait que l'homme tenait sa main. Mais il était trop fatigué pour bouger ne serait-ce qu'un doigt. L'homme, le pilote... Où voulait-il le conduire ? Son épuisement dépassait l'entendement. Il ne se reconnaissait pas. En lui, les souvenirs, les images tourbillonnaient. Toutes ne semblaient pas lui appartenir. Ainsi, le goût de cette chair, l'odeur de ce parfum, cette touche métallique que donnait le sang... Non, ce n'était pas lui, cela, c'était impossible. Tian lui assénant une claque sur l'épaule, Gaspard les yeux rivés sur une route que le brouillard avalait, Arno claquant la portière de la voiture et disparaissant dans la nuit... Et puis ce rire, si sardonique et les battements d'ailes de la bête, le Monstre, le Maître, comment fallaitil le nommer, comment le reconnaître? Sa main, toujours immobile et si froide. La voix de Hook, la voix...Il ne comprenait pas vraiment les mots, n'était pas sûr de les reconnaître. Que racontait-il, pourquoi venait-il troubler ainsi son repos ? 106


Et l'autre, l'Indien... Il se tendit, frissonna, soudainement nauséeux. Il était là, il goûtait sa présence, s'il se concentrait assez, il pouvait reconnaître son odeur putride, dangereuse. Oui, c'était cela, il était dangereux. Quelque chose en lui se recroquevilla. Il était double, il était autre. Un Paul de lumière voulait répondre à cet appel. Un Paul des ténèbres n'avait qu'un désir : aller planter ses crocs dans la nuque usée et ridée du vieux, la déchirer, en faire couler le sang à gros bouillons. Et s'en repaître. Il eut un sursaut, un râle et la main de Hook raffermit sa prise sur la sienne. Le pilote, qui tentait de le conduire vers la lumière, vers le jour. Il ne voulait pas. Il s'y refusait. De toutes les fibres de son corps, il pouvait deviner que le crépuscule approchait. Il l'appelait de ses voeux. Ils allaient venir le chercher, venir le prendre, l'emmener avec eux. Il les retrouverait, et à eux quatre, sous les directives du maître, ils dirigeraient le monde. Les ténèbres gagneraient enfin cette lutte menée depuis des millénaires, depuis que le monde est monde. A plusieurs reprises, déjà, elles avaient bien failli y parvenir. Cette fois, plus que jamais, le but était proche, à portée de mains, à portée de crocs. Il eut un nouveau sursaut, puis retomba comme privé de vie sur son matelas. - Son pouls s'est ralenti, constata Hook. L'Indien hocha la tête. - L'heure approche, ne peux-tu le sentir ?

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Hook ne répondit rien. En Paul, la mort et la vie tourbillonnaient, intimement liées, unies. La mort, éblouissante, ses crocs blancs scintillants sous l'éclat de l'astre mort. La vie, la vie, ce pouls qui battait encore, même faiblement, même si doucement qu'on le percevait à peine, la vie, ce sang qui circulait dans ses veines, la vie. Paul étouffait. Il voulait dormir, il voulait qu'on l'oublie. Mais en lui, deux voix, deux discours, s'affrontaient. Les autres, les autres, cherchaient à le rejoindre, l'appelaient à venir à eux. Les autres seraient là à la tombée du jour, ils avaient besoin de lui. L'Indien, l'Indien qui ramenait à la surface de sa mémoire des souvenirs de joie, de vie, de bonheur, l'Indien qui réveillait des souvenirs enfouis depuis longtemps, les froids matin d'hiver sur la route de l'école, les cours d'équitation le mercredi après-midi, le silence de la maison familiale sous le soleil de l’été. La vie, la vie, la lumière. Un gémissement lui échappa. Il ne savait plus. En lui, un animal affolé tentait de trouver une sortie, une échappatoire. Mais il n'y en avait pas, il le savait bien. Il lui faudrait suivre une voix ou une autre, une voie ou une autre, il n'y avait pas un millier d'alternatives. Il n'y aurait qu'un chemin. Et de son choix dépendait l'avenir du monde. Il gémit de nouveau. L'heure approchait.

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*** Ils dormaient. Tout était si léger, tout était si doux. Tout flottait dans ce cimetière marin, l'eau les berçait doucement, délicatement. Ils dormaient, sans souci, sans souvenirs. L'appel du sang se chargerait de les réveiller. Ils dormaient. Les yeux ouverts, les pupilles fixes. Les canines étincelantes. Le pouls arrêté. Ils dormaient, les cicatrices à leur cou rappel de ce qu'ils étaient devenus. La mer et le ciel. Le brouillard et la nuit. Les nuages et les ténèbres. Loup, chien, chauve-souris. Leurs crocs acérés. Leurs crocs qu'un sourire cruel dévoilait. Ils dormaient. N'ayant aucunement conscience de la lutte qui se préparait. Le nouvel affrontement entre un Indien qui en savait trop et un homme venu d'ailleurs désireux de dévorer le

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monde. Leurs pouls se mirent à battre plus fort, plus souvent. Il allait être temps. L'heure du dîner approchait. Ils se réveillèrent dans un sourire, dans un désir.

*** La journée s'écoulait lentement. Le vieil Indien ne quitta pas le seuil de la porte. Hook ne lâcha pas la main d'Paul. Ce dernier semblait assoupi la plupart du temps, respirait calmement. Mais par instants, ses traits se tendaient, sa bouche se tordait, révélant des canines démesurées et il poussait alors des soupirs à fendre l'âme. Quels tourments traversait-il ? Quels rêves venaient agiter cette pauvre âme en détresse? Hook, resserrait dans ces moments-là sa prise sur la main exsangue, tapotait les cheveux courts et châtains d'Paul et murmurait des mots qui se voulaient rassurants. Comptines enfantines, histoires tirées de contes et légendes, des Mille et une nuits, références universelles pour le ramener à la vie, à sa vie, à ce côté du monde, celui où les monstres des ténèbres n'avaient pas lieu de résidence. Paul gémissait, se tordait en tous sens, comme exorcisé 110


par les mots de Hook, par cette mémoire collective à laquelle il appartenait et qui lui appartenait. Le vieil Indien psalmodiait alors dans une langue étrange, gutturale, en se balançant d'avant en arrière. Paul tremblait en entendant les premières notes, tentait d'échapper encore plus à la poigne de Hook avant de progressivement se détendre, et de trouver enfin l'apaisement tant recherché. Le vieil Indien faisait alors claquer sa langue contre son palais avant de hocher la tête avec tristesse. Il était fragile, le Mal savait bien à qui s'attaquer. La pression qu'il lui faisait subir n'allait pas tarder à être trop forte pour qu'il puisse y survivre. Cela inquiétait énormément le vieil homme. Mais, d'un autre côté, il savait combien Paul était une pierre d'angle de l'édifice. Et sans lui... Il ne pourrait atteindre son but. Sans lui... Pour sauver le monde de l'emprise du mal, faudrait-il le sacrifier ? L'Indien sentait son coeur se serrer à cette idée. Il l'aimait bien, cet étranger. Il était doux et calme, posé. Il avait une manière de regarder les autres qui prouvait sa générosité. Quelle tristesse d'avoir à envisager sa mort. Quel dommage... Il l'avait su lorsque la voiture était passée devant la pompe à essence. Il l'avait senti. Ils avaient réveillé la Bête, qui n'attendait pas grandchose pour mettre fin à son exil marin. Ils avaient réveillé la Bête et elle avait repris des forces. Les cadavres de requins étaient là pour le prouver.

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Personne, ici, n'aurait osé s'attaquer aux requins. Personne. Les requins étaient bénis, les requins étaient à part. Les requins soutenaient les faibles, ne s'en prenaient qu'à ceux capables de se montrer des adversaires à leur taille. Mais très vite, ils n'avaient plus suffi à la soif de sang du monstre. Très vite... Cela avait recommencé.

*** Paul soupira de nouveau, plus pâle que jamais. La peau presque translucide. Les crises se rapprochaient la journée avançant. Au crépuscule, ils ne seraient pas trop de deux pour le tenir. Mais il y avait un risque. Sa présence à lui avait toujours eu des répercussions inattendues chez les victimes. Sans qu'il parvienne à se l'expliquer. Il s'appuya contre la porte, les yeux fermés. Il revoyait des temps qui n'existaient plus dans la mémoire de personne. Il sentait des odeurs disparues. Il savait ce que tout le monde cherche depuis toujours à oublier. Il se remit à fredonner. Doucement. Puis plus fort. Paul se tordit sur le lit, en sueur. Cela ne pourrait plus durer trop longtemps. Il porta la main au crucifix qu'il avait autour du cou, 112


dissimulé sous sa chemise sombre. Paul poussa un cri déchirant. La fin était proche. L'Indien n'ouvrit pas les yeux.

*** Avant, avant que les ténèbres ne recouvrent tout et que le monde coule sous elles comme un corps enroulé dans une étoffe de velours pesante, avant, avant, pensait Arno, avant, la vie était autrement. L'été dernier, il était parti chez ses grand-parents. Et il se souvenait très bien de tous les moments doux de ses vacances. Mais cette année, cette année... c'était le goût du sang qu'il pouvait sentir sur sa langue, goûter sur ses dents. Un goût étrange, un goût... rouge. Oui, rouge. Ridicule, qu'un goût puisse avoir une couleur ? Non... C'était ainsi. Il sourit. Cette année, il y aurait du rouge, et cette chanson maudite. You can never leave. Hotel California Motel Everglades City. Le bout de la route, le bout du chemin. L'obscurité recouvrait tout. Elle était de plus en plus pesante au fil des minutes. Il allait être temps de se 113


lever et de partir enfin chercher Paul. Pauvre Paul. Il devait s'inquiéter, se demander où ils étaient passés ! Pire, il pourrait croire qu'ils étaient partis sans lui. Ce qui était absolument inenvisageable. Ils étaient venus à quatre. Ils n'étaient complets qu'ensemble. Un seul d'entre eux manquait à l'appel et l'équilibre du monde vacillait. C'était ainsi. Il sourit, se souvint d'une soirée lors de laquelle Paul lui avait expliqué ne pas croire aux fantômes, et passa une langue gourmande sur ses canines acérées. Leur pointe, surtout, excitaient sa curiosité. Il n'avait pas souvenir qu'elles aient été si tranchantes avant. Comment lui disait-on toujours ? Tu as un sourire charmant. C'est ça, charmant. Son sourire s'épanouit encore plus. Mais il n'avait rien de charmant. C'était celui d'un prédateur, à la recherche de sa proie. Il bailla, tendit la main, et repoussa sans effort la lourde pierre qui fermait le caveau sous-marin. Gaspard somnolait encore. Paresseusement. Dans un étrange état de bien-être. Comme si elle venait juste de faire la sieste la plus merveilleuse qui soit, que tous ses rêves s'étaient soudainement réalisés. Voilà, c'était exactement cela. Elle n'était plus Gaspard, collégien, mais Gaspard, dompteur de lions. Un rêve d'enfant. Quoi qu'il en soit, l'état dans lequel elle se trouvait à présent lui rappelait le plaisir qu'elle prenait à ces rêves de grandeur. Elle eut un soupir de bien-être et s'étira lentement. Pas de courrier à traiter, pas de voisin à remercier, pas de courses à faire... Non, rien d'autre que

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le chaud battement de son sang dans ses veines, rien d'autre que la douceur d'un drap de soie sous son corps, rien d'autre que la puissance de sa mâchoire... qui s'ouvrit alors pour se refermer dans un claquement. Elle ouvrit brutalement les yeux. Elle avait faim. Elle voulait une nouvelle ration de sang. Tian fut le dernier à s'éveiller. La fatigue le retenait encore dans ses bras. Une lassitude qui ne lui ressemblait pas. Il se sentait anémié. Affaibli. Peu désireux de faire autre chose que de poursuivre cette sieste. Mais une force inconnue semblait conspirer à l'en empêcher. Quelque chose, quelqu'un, le tirait vers l'éveil, vers la nuit qui tombait pour l'aider, le dissimuler, le consoler. Il soupira, tenta d'ignorer l'appel. Mais son coeur se mit à battre plus vite. Son pouls martelait à ses oreilles. Il battit des paupières, ouvrit les yeux. Le caveau était ouvert. Il fallait aller chercher Paul. C'était l'heure du dîner. C'était l'heure de mener la danse. Gaspard lui tendit la main. Il l'agrippa et se dressa sur son séant. Arno était déjà prêt à s'envoler. Il se résigna donc à suivre ses amis.

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Le vieil Indien put sentir le tombeau s'ouvrir, là-bas, plus loin. Ce fut comme une légère brise dans ses cheveux, une brise glacée. - Cela sera bientôt fini, souffla-t-il alors à Hook qui tenait toujours les mains d'Paul dans les siennes. Cela faisait plus d'une heure que ce dernier n'avait plus bougé du tout. Sa pâleur, son pouls presque inexistant... On aurait presque pu penser qu'il reposait sur son lit de mort. Ou qu'il posait pour un tableau d'un genre douteux. En lui, le calme s'était fait. Il avait remonté le cours du temps, jusqu'aux premières années de son enfance, se souvenant de tout comme si on avait projeté un film sur les murs de sa mémoire, film qu'il suivait avec intérêt mais sans passion. Lui, partout, au centre, avec ce creux, ce vide dans le ventre. Alors que maintenant... L'homme lui tenait toujours la main mais il avait oublié son nom. Il allait s'envoler, allait épouser la nuit et les ténèbres et ne serait jamais plus seul. Jamais plus. Il frémit. Ils arrivaient. Ils venaient le chercher. Oh que c'était bon d'appartenir enfin à un groupe, de n'être plus qu'un membre d'un même corps. Au loin, un chien hurlait. Il ouvrit les yeux. L'Indien n’avait pas fait un pas dans la pièce. Hook crut qu'il ne pourrait pas le retenir. L'être faible et doux, en un instant, était devenu d'une violence implacable, terrifiante. Il n'avait plus rien d'humain. C'était un fauve qu'il tentait avec efforts de maintenir 116


sur le lit. L'Indien se précipita, mais dès qu'il posa la main sur Paul, ses soubresauts et ses hurlements ne firent qu'augmenter. Il tenta de lui mordre la main, babines retroussées, canines pointées en avant, un son guttural s'échappait entre ses lèvres. Hook en avait la chair de poule. Jamais il n'aurait pu imaginer une chose pareille. En être témoin, acteur, était tout simplement abominable. Et pourtant, il ne relâchait pas sa prise, tentant de ne pas craindre de blesser Paul, ne pensant pas aux bleus qui risquaient de marbrer sa peau livide. Il le tenait, yeux grands ouverts, la peur au ventre. Que deviendrait le monde si tous les Paul se transformaient un jour en ce monstre assoiffé de sang ? Dans un claquement de tonnerre, la fenêtre s'ouvrit alors, ce qui sembla décupler les forces du jeune européen. Hook faillit laisser échapper son bras. L'Indien se remit à psalmodier, ne semblant pas craindre les coups qu'Paul tentait toujours de lui asséner de ses crocs puissants. Rien ne le déconcentrait, rien ne le détournerait de sa tâche, sauver cet être, sauver les siens. Et anéantir la Bête. A tout jamais. Son chant se fit plus guerrier. Son ton monta. Son grondement enfla, envahi tout l'espace alors que les rideaux claquaient violemment contre l'huis de la fenêtre comme autant de serpents déchaînés. L'aboiement du chien semblait se faire plus proche.

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Le brouillard tombait sur les Everglades, avalant tout et dissimulant à la vue des habitants la cavalcade sauvage de la meute meurtrière qui poursuivait sans faiblir sa course à travers marais. Formes étranges, formes inconnues... Chauve-souris, chiens, loups, c'était difficile, impossible à dire. Les ténèbres savaient prendre des formes méconnaissables. Les habitants s'étaient claquemurés derrière leurs persiennes closes et les ronrons des climatiseurs leur épargnaient d'entendre la rumeur qui habitait la nuit. Les ténèbres étaient en route. Les ténèbres allaient recouvrir le monde. Et rien, jamais, ne serait plus pareil.

*** Dracula - car c'était bien lui - se leva de son fauteuil pesamment. Il était particulièrement fatigué ce soir. Il passa devant un miroir qui ne refléta rien, et alla ouvrir la fenêtre de l'autre côté de la pièce. Le ciel de Transylvanie était clair, parsemé d'étoiles lumineuses. Il haussa les épaules. Ces histoires de fantômes et de vampires, mixées à la sauce américaine, faisaient recette, certes, mais étaient franchement ridicules. Franchement, qui pourrait croire qu'un vieil Indien puisse connaître suffisamment le monde et la vie pour

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tenter de s'attaquer à lui ? Une deuxième fois en plus ! Il avait trouvé plutôt amusante la première saison de « Un vampire dans les Everglades » mais là, franchement, les scénaristes avaient abusé. Il en avait assez d’être tourné en ridicule ainsi. En plus, qui pouvait croire que des touristes soient assez crétins pour s'éterniser dans un lieu aussi paumé qu’Everglades City quand Miami Beach n'était qu'à une encablure de là ? Et puis, qui pouvait décemment avoir peur que la nuit gagne sur le jour, que les ténèbres recouvrent le monde ? Il eut un sourire qui dévoila ses crocs d'une blancheur d'ivoire. Non, vraiment... Imaginer qu'un vampire puisse survivre dans un cimetière sous-marin, ou se nourrir du sang des requins... Des idées pareilles ne pouvaient naître que dans le cerveau bourré de cocaïne ou autres dopants de ces crétins d'Hollywood. En revanche, les Everglades.... La région semblait attirante, prometteuse. Ces marais lui plaisaient. Cela le changerait des Carpates et de leurs monts enneigés. Certes, il craignait le soleil, mais un peu de chaleur ne lui ferait pas de mal. Oui, cela méritait d'y réfléchir. Il faudrait qu'il vérifie un peu tout ça sur Internet - pas de raison que ces types derrière leurs ordinateurs à Hollywood soient plus doués pour décrire la Floride qu'ils ne l'étaient pour imaginer des vampires - mais cela valait peut-être le

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coup d'aller y faire un tour.... D'un puissant coup d'aile, il s'éloigna du château, la lune maintenant dissimulée derrière un nuage sombre et menaçant, et mit le cap vers l'Ouest en sifflotant Hotel California. Last thing I remember, I was running for the door.... But you can never leave.... Never....

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Derniers ouvrages du même auteur : Ma voisine est une sorcière, CreerMonLivre.Com, 2020

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