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Aimer les yeux fermĂŠs


Anne Michel

Aimer les yeux fermĂŠs

CreerMonLivre.Com Histoires et livres personnalisĂŠs


©2020 Editions CreerMonLivre.Com – 462 Rue Benjamin Delessert - BP83 - 77552 Moissy Cramayel Cedex « Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que se soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayant cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.»


Joyeux Anniversaire mon amour !


Qui n’a jamais rêvé d’aimer au premier regard, de connaître une fois dans sa vie un coup de foudre ? Qui n’a jamais voulu avoir le sentiment d’être unique, important, vital pour l’autre ? L’amour occupe une place étrange dans notre vie. Célibataire, on rêve de rencontrer l’âme sœur, de voyages à deux, de moments partagés dans la douceur et la tendresse. En couple, le quotidien s’impose, avec la routine des jours qui se succèdent, la découverte de l’autre laissant bien vite la place à une certaine lassitude devant ses habitudes auxquelles on ne se fait pas, ses goûts qui ne sont pas les nôtres, ses besoins qui prennent le pas sur nos désirs. L’amour fait la une des magazines. On nous vend du bonheur en pagaille, des photos volées d’instants de complicité, des couples qui déambulent au soleil main dans la main. On nous propose des infidélités, des tromperies, des coucheries, de la jalousie, et ce malheur qui frappe les stars nous rassure toujours un peu : finalement, la souffrance n’est pas réservée qu'aux anonymes. Au moins, la nôtre n’a pas l’impudeur de s’étaler dans les vitrines des maisons de la presse, de se coller aux kiosques à journaux parisiens, de s’afficher dans les halls de gare et les aéroports. L’amour, l’amour, l’amour… On y pense. On en rêve. On le magnifie. On le rejette. On s’en

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détourne. On le pratique. Jamais on ne s’en moque, c’est impensable.

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Il faisait beau, ce matin-là. Le mois de mai s’étalait en grande pompe, éclatant, triomphant. Les arbres avaient retrouvé leur feuillage, les oiseaux s’en donnaient à cœur joie, les premières cerises se trouvaient sur les étals des marchés. Le printemps vacillait, laissant la place à un été précoce, rempli de promesses qui ne seraient pas toutes tenues, mais qu’importait ? Il faisait beau, la confiance revenait après un hiver difficile sur fond de crise économique, et les gens retrouvaient le sourire. Partout, cette détente était perceptible. En ville, bien sûr, la différence était particulièrement notable. Les terrasses des cafés étalaient des parasols aux couleurs vives, les femmes osaient les jambes nues, le maquillage léger et les premières robes courtes de l’été. Les hommes desserraient leur cravate, se laissaient aller à éteindre leur téléphone portable et prolongeaient leur pause déjeuner, une cigarette aux lèvres, observant les yeux mi-clos leurs voisines attablées. Dans les villages, on restait ensemble plus longtemps à la sortie de l’école, à bavarder entre mères de famille. On prolongeait le temps consacré au marché, découvrant les fruits de saison comme si c’était la première fois qu’on y goûtait. Les enfants jouaient le soir dans les jardins, leurs rires couvrant le cri des hirondelles qui rentraient au nid. Parfois même, les fenêtres restaient ouvertes

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toute la nuit, la fraîcheur matinale n’étant plus aussi vive que quelques jours auparavant. Il fallait bien le reconnaître, on était heureux. L’hiver avait été dur, froid, gris. Le printemps n’avait pris la relève que sur le tard, en grève lui aussi, aurait-on dit. Ce fut d’ailleurs un printemps chagrin, maussade, frais. Partout, il pleuvait. Certes, les bottes en caoutchouc étaient revenues à la mode, mais quand même ! Les Parisiens étaient restés enfermés dans leurs manteaux gris, noirs, et rien ne venait égayer leurs tristes mines. Ailleurs, le mois de mars n’avait pas été plus clément. Inondations, tempêtes… le pays entier avait été touché. Les gens restaient chez eux, grognons, et seuls les abonnements à des bouquets satellites avaient vu leur nombre progresser. Autant dire que cet éclatant mois de mai était une surprise des plus agréables. On avait envie d’arrêter le temps. On avait envie de traîner dehors et de ne plus jamais rentrer chez soi. On écoutait des chansons gaies tout en sirotant des menthes à l’eau glacée. La vie était belle. La saison était propice à l’éclosion de nouveaux sentiments. Les corps se réveillaient de leur torpeur hivernale. On avait envie de nouveauté, de découverte, d’autre chose. Il fallait bien le reconnaître, on avait envie d’aimer. Julie en avait d’ailleurs bien conscience tout en courant à son rendez-vous. Elle était en retard et n’aimait pas ça. Mais ce n’était pas entièrement sa faute. La journée avait commencé comme elle commence toujours. Le réveil avait sonné. Elle s’était étirée, s’était levée et avait mis en route la radio sur sa station favorite. Son petit-déjeuner avalé – un café, un jus de fruit et des céréales – elle avait filé prendre sa douche. Elle aimait particulièrement son nouveau gel douche à l’abricot et pouvait passer de longues minutes sous l’eau chaude, à en profiter. Une fois séchée, elle avait enfilé un ensemble de lingerie simple et élégant puis une jupe en laine, un chemisier ample et une paire de

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bottes à talons avaient complété l’ensemble. Il faisait beau, il faisait chaud, il ne fallait pas hésiter. Julie ne perdait pas son temps devant la glace pendant des heures. Elle coiffait avec soin ses cheveux, et se maquillait toujours très légèrement : un peu de rimmel, une touche de fond de teint, un rouge à lèvres discret… Elle était prête, et élégante. Mais son téléphone avait sonné alors qu'elle s’apprêtait à quitter l'appartement. Elle avait ouvert la porte et était sur le seuil lorsque la sonnerie avait retenti. Elle avait hésité un moment, ailleurs déjà. Puis, dans un soupir, elle était revenue sur ses pas pour décrocher. Une voix, inconnue, lui avait juste déclaré « Julie, tu es belle », après son « allô ? » interrogateur. Et voilà, c’était tout. Tu es belle. Et rien d’autre. Elle avait raccroché, un peu énervée. Le coup de téléphone l’avait retardée et s’avérait finalement plus frustrant que plaisant. Qui la connaissait assez pour avoir son numéro et s’en servir ? Qui l’observait ainsi pour se permettre des déclarations, même flatteuses ? Qui, qui, qui ? Y avait-il une personne inconnue, là, cachée derrière ses rideaux mi-clos, qui l’espionnait jour après jour ? Et à quoi pouvait-elle bien ressembler ? A la voix, il lui avait semblé avoir affaire à un homme. Mais comment en être certaine ? Le personnage mystère n’avait pas dit grand-chose.Elle soupira. Aimer au premier regard était une chose. Aimer tous les jours de sa vie en était une autre. Elle soupira de nouveau. Finalement, le quotidien était tellement usant qu’on était vite incapable de se souvenir du coup de foudre initial, de la naissance des sentiments, des premiers émois, du premier baiser, de la première fois. En tout cas, c’était son impression, nourrie par quelques milliers d’heures passées devant des feuilletons américains, des années de soirées entre amis à refaire le monde, des années de déceptions et de relations ratées. Aimer, dire à l’autre qu’on le trouvait beau, toujours beau, était un défi, un travail, une gageure. Bien sûr, les vacances étaient là pour briser cette routine étouffante, où les semaines succédaient aux semaines sans que personne ne s’en 12


rende compte, où septembre laissait brutalement la place à décembre et aux achats de Noël (on zappait facilement la Toussaint, personne ne trouvant ce férié-là particulièrement propice à quoi que ce soit de romantique), et à janvier avec sa première nuit sans sommeil et son sentiment de solitude, sentiment exacerbé pour tous les célibataires lors de la SaintValentin. Une fois cette dernière passée (fallait-il la fêter ou pas, la question restait ouverte), l’année caracolait vers Pâques et ses œufs, qui précédaient de peu les premières pages régimes des magazines, mai et ses RTT obligent. L’été s’installait avant même qu’on ait eu le temps de s’en rendre compte. Il fallait organiser les vacances, prendre des congés, s’engager dans des bouchons monstres vers la Côte d’Azur, surpeuplée, ou la Bretagne, baignée de pluie, et très vite, tout recommençait de nouveau, la rentrée, les impôts, le panier de la ménagère et les nouveaux programmes télé. Julie avait bien conscience de ne pas être la seule à courir ainsi. Cela ne rendait pas les choses plus faciles pour autant. Elle en souffrait. Elle voulait retrouver le plaisir d’un dîner préparé avec amour, d’un vin choisi par affinités. Elle voulait qu’on la trouve belle, oui, ça oui, et qu’on le lui dise. Ce qui la ramena vers son mystérieux interlocuteur. Julie, tu es belle. La phrase était comme une ritournelle qu'elle scandait au rythme de son pas qui battait comme un cœur sur les pavés de la ville. Elle était en retard ? Tant pis. Finalement, la journée ne commençait pas si mal. Un inconnu la trouvait belle. Elle eut un petit sourire et poussa la porte de CreerMonLivre.Com en chantonnant. Invincible. Séduisante. Sexy.

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A la fin de la journée, sa bonne humeur était retombée. Sa journée de travail avait été difficile et ne s’était pas déroulée au mieux. Bernard Pastier était des plus difficiles à satisfaire. Tatillon, méticuleux, minutieux, il était vraiment quelqu’un de très exigeant. Julie faisait de son mieux, mais sans toujours parvenir à combler ses attentes. Ce jour-là par exemple, à l’issue d’un rendezvous délicat, Bernard lui avait demandé de reprendre entièrement une tâche à laquelle elle avait déjà consacré de nombreuses heures. Et il n’était pas question de quitter son poste avant que cela ne soit fait. De toute manière, elle préférait travailler le soir plutôt que le matin aux aurores. Et elle éviterait ainsi l’heure de pointe. Elle alla se chercher un thé à la machine au bout du couloir, et reprit son travail. Il ne restait plus qu'elle dans l’entreprise. Un à un, ses collègues étaient partis. Même les plus vaillants étaient à bout. On était jeudi et ils étaient nombreux, célibataires, à sortir ce soir-là depuis la mode des seven-to-one, qui permettaient de rencontrer du monde, de boire un peu et de ne pas rentrer trop tard. Les mères de famille, elles, avaient depuis un bon moment déjà rejoint le cocon familial, retrouvé les cris d’une progéniture fatiguée par une journée d’école, et mis en route le dîner. Les hommes partaient toujours après leurs consœurs. Les mauvaises langues prétendaient qu’ainsi, ils n’avaient pas à assister au bain et au repas de leur progéniture, souvent déchaînée au moment du coucher. Quoi qu’il en soit, même eux avaient fini par quitter les lieux. Julie brancha son ordinateur sur une radio locale et se laissa entraîner par les accords de jazz qui s’échappaient des enceintes. Une fois sa tasse de thé terminée, elle se replongea dans son dossier. Elle appréciait particulièrement ce calme. Elle trouvait qu’il était alors plus facile de se concentrer à cette heure-là qu’en plein milieu de l’après-midi, où trop de choses sollicitaient son attention. Tout allait s’accélérant, elle devait être sur tous les fronts en même temps. Le soir, plus rien de tout cela ne la dérangeait. Elle était ainsi plongée dans sa tâche lorsqu’une sonnerie stridente la sortit brutalement de sa concentration. Elle 14


eut un sursaut. Son cœur s’emballa. Il lui fallut un moment avant de reprendre ses esprits et retrouver suffisamment de calme pour décrocher son téléphone. Elle se demandait bien qui pouvait l’appeler si tard. Une erreur, sûrement. « Julie ? Tu es tellement belle lorsque tu travailles comme cela, seule à ton bureau, face à la photo de ton neveu de un mois et demi. Tu es… » Elle raccrocha brusquement. Un frisson lui parcourut l’échine. Cette fois, elle ne trouvait pas cela charmant et romanesque. Cette fois, elle avait peur. Elle était seule. La personne qui venait de téléphoner avait l’air de connaître parfaitement les lieux où elle travaillait, puisqu'il savait ce qu’elle pouvait voir, ainsi assise à sa place. Par réflexe, elle se retourna brusquement. Il n’y avait personne. Evidemment. Elle ne put réprimer un frisson. Les cheveux dans le bas de sa nuque semblaient se dresser seuls sur sa tête, sensation des plus désagréables. Elle balaya la pièce du regard, toujours figée sur son siège. Les haut-parleurs de son ordinateur continuaient de diffuser une musique qu'elle aimait particulièrement, un air de Coldplay tout en douceur. Son cœur, lui, battait encore trop vite. Elle n’osait faire un geste. Les minutes passèrent, son trouble ne diminua pas. Reprendre son dossier dans ces conditions était impensable. Pourtant, il fallait bien qu'elle le rende dès le lendemain matin. Bernard Pastier n’admettrait aucun retard. Elle décida de rentrer chez elle et de se remettre au travail une fois là-bas. Elle se sentirait plus en sécurité dans son appartement. Dehors, la nuit était tombée depuis un bon moment. Elle éteignit l’ordinateur, se leva enfin, fourra ses affaires dans son sac et s’enfuit brusquement dans la rue. De bouger, de sentir le vent de la course sur son visage lui redonna confiance en elle. Deux cents mètres plus loin, elle s'arrêta, essoufflée. Soudainement, elle se demanda d’où lui était venue cette peur presque irraisonnée, comment elle, si cartésienne, avait pu se laisser aller ainsi à une terreur que rien ne justifiait. Ce devait être 15


un de ses interlocuteurs professionnels qui lui faisait une blague. Demain, il se moquerait d'elle et aurait bien raison. Elle s’était vraiment conduite comme une idiote. Elle reprit sa marche, cette fois à une allure plus raisonnable, profitant de la chaleur surprenante de cette soirée printanière. Les gens dînaient dehors, bavardant gaiement. Des ados grillaient leurs premières cigarettes, affichant une décontraction toute de façade. Leurs attitudes avaient le don de l’énerver ou de l’amuser, selon son humeur. Ce soir, elle se contentait de les observer. Les garçons prenaient des airs fanfarons, comme s’ils connaissaient tout de la vie et des femmes, et que rien, vraiment, ne pouvait encore les impressionner. Les filles, cheveux longs dans le nez et jeans ultramoulant, choisissaient de ressembler à leurs idoles du moment, sans même bien avoir conscience de leur mimétisme. Elles jetaient des coups d’œil aux garçons, condescendantes, mais leur curiosité ne faisait pas de doute. Certaines, dans le groupe, avaient déjà sûrement embrassé quelqu’un lors des dernières vacances. Elles bombaient leur poitrine, méprisantes face à ces mecs qui ne faisaient certainement pas le poids. Elles abreuvaient leurs amies de conseils, de réflexions sur la question. Et toutes partaient d’un éclat de rire vif, franc, rire qui amena un sourire sur les lèvres de Julie. Nicolas, lui aussi, allait bien se moquer d'elle. Lorsqu’elle franchit le seuil de l'appartement, une bonne odeur de cuisine se fit sentir. Nicolas était donc déjà là, et aux fourneaux. Julie et Nicolas se connaissaient depuis maintenant plus de cinq ans. Ils s’étaient rencontrés au cinéma, s’étaient plus, s’étaient revus. La suite s’était faite naturellement. Il y avait eu le premier baiser, la première nuit d’amour, les présentations à leurs amis respectifs. Ils s’entendaient bien. Nicolas aimait la cuisine épicée, les films de suspens et le foot. Julie aimait la cuisine bretonne, les films d'amour et la danse. Mis à part ces petites divergences, tout semblait aller pour le mieux entre eux. Mais Julie, certains jours,

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ne pouvait s’empêcher d’être un tout petit peu déçue. Bien sûr, elle s’interdisait immédiatement ce genre de pensées. Déçue ? Comment peut-on se dire déçue lorsque votre compagnon vous aime, prend soin de vous, est à votre écoute, apprécie vos amis et partage votre goût pour le zouk ? Elle se sentait injuste. Mais malgré toute sa bonne volonté, elle trouvait sa vie, leur vie, un peu ennuyeuse. Aux battements de cœur soudains, les premiers temps, lorsque le téléphone sonnait et qu'elle ne pouvait jamais être complètement sûre qu’il s’agirait de lui, succédait une période plus confortable, certes, mais dont les surprises étaient absentes. Et ces dernières lui manquaient. Elle avait la certitude de revoir Nicolas, la certitude de passer un bon moment en sa compagnie, la certitude de voir ses souhaits exaucés si elle avait envie de faire l’amour, et finalement, le bonheur avait vite laissé place à un certain confort un peu terne. Le train-train était agréable, là n’était pas la question. Ils se téléphonaient au moins une fois par jour, convenaient de se retrouver et de qui préparerait le prochain dîner. Il était devenu plus rare qu’ils aillent au restaurant ou au cinéma, mais ils continuaient à fréquemment sortir chez des amis. Rien de dramatique, donc, mais rien de très folichon non plus. Julie avait l’intelligence de reconnaître que Nicolas n’était en rien responsable de cet état des choses. Le bonheur, peut-être, est-il par essence même ennuyeux. Allez savoir…Elle vivait donc son bonheur (largement envié par de nombreux amis toujours en quête de l’idylle idéale) en bougonnant un peu, comme on râle en enfilant ses vieilles pantoufles avachies, qu’il faudrait penser à changer mais auxquelles on reste profondément attaché. D’autant qu’il n’était pas question de chercher à se faire plaindre chez les copains : Elise était en plein divorce, Allana venait de se faire plaquer une fois de plus par un type marié qui avait juste oublié de le préciser lors de leur rencontre et Béatrice ne faisait plus que virtuellement de nombreuses rencontres, par le biais d’un site Internet ou d’un autre. Laurence elle, poursuivait son chemin solitaire parsemé de rencontres épisodiques avec l’autre sexe. Autant dire que sa propre position était indéfendable : comment 17


pouvait-elle envisager de se plaindre de son sort une seule seconde, alors qu’elle vivait une relation parfaite avec un homme parfait ? Elle entra donc dans l'appartement, heureuse de se retrouver là, dans le confort et la sécurité qu’apportent les lieux familiers. Elle regardait comme elle ne l’avait plus fait depuis longtemps la table en palettes, le cadre photos, le canapé en cuir usé. Elle déposa sa veste dans la chambre. Elle aimait particulièrement son lit, recouvert d’un tissu bariolé qui tranchait avec les murs blancs. Un miroir ancien, des photos anciennes, une malle en osier… Son univers, cette douce intimité, l’apaisaient en un instant. Elle quitta la pièce dont elle avait entrebâillé la fenêtre pour laisser l’air printanier entrer et pénétra dans la salle de bain. Tout était également là, à sa place, et c’était réconfortant : ses produits préférés, les deux brosses à dents dans leur verre, le savon et le déodorant de Nicolas… L’intrus du téléphone ne pourrait jamais lui enlever cela, l’arracher à sa vie, juste en lui disant qu'elle était belle. Elle devait cesser de se comporter comme une idiote et de se laisser manipuler par ce type. Elle rejoignit donc son amoureux dans la cuisine pour lui dire bonsoir. La pièce, petite, était embuée. Lorsque Nicolas se mettait derrière les fourneaux, on avait l’impression qu’il s’agissait d’un véritable défi. Il s’investissait totalement dans sa tâche, plus rien d’autre ne comptait. Il émit un vague grognement en réponse à son salut, et ne prit pas la peine de se retourner. Son amoureux, ce soir-là, lui sembla particulièrement désirable. Lorsqu’il la rejoignit dans le salon, son tablier autour des reins et un torchon à la main, légèrement enfiévré par ce tour de force que représentait la cuisson du dîner, elle se blottit contre lui comme elle ne l’avait plus fait depuis longtemps. Il sentait bon, un mélange de parfum Guerlain et de la sauce épicée qu'il préparait. Il avait les mains douces et la caresse tendre. Il était attentif et protecteur, exactement ce dont elle avait besoin pour se remettre de ses

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émotions de la journée. Elle décida de ne pas lui parler de ces deux coups de fil, qui, dans la chaleur de l’appartement douillet, lui semblaient soudainement complètement ridicules. Mais Nicolas la connaissait bien, et avait toujours été très sensible à ses sautes d’humeur. « Il y a quelque chose qui ne va pas ? » lui demanda-t-il, soucieux, lui caressant doucement le visage. « Non, rien. J’ai juste un énorme dossier à terminer d’ici demain matin, et pas envie du tout de m’y remettre… - Ah, ça… - Hum… » soupira-t-elle sans entrain. « Et qu’as-tu préparé pour le dîner ? On peut savoir ? - Rien d’exceptionnel. Une pizza maison… - Tentateur ! » lança-t-elle en riant, alors qu'elle se levait du canapé. « Appelle-moi quand c’est prêt. » Il la laissa s’éloigner en échange d’un baiser. Il avait l’habitude de la voir rentrer fatiguée et tendue de son travail. Mais ce soir, il y avait quelque chose de différent. Il en était sûr.

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Il avait éteint toutes les lumières. Seule la télé éclairait la pièce de couleurs étranges. Il avait coupé le son et ne se préoccupait pas de ce qui se déroulait à l’écran. La nuit était calme. On n’entendait pas un bruit. Il était sur le canapé, à moitié avachi, sa tête reposant sur l’accoudoir. Il pensait à elle. Elle était belle. Très belle. Une princesse. Il l’observait sans qu'elle ne s’en doute. Souvent. Tout le temps. A chaque fois qu'il le pouvait. Les mouvements qu'elle avait pour se déplacer. Son geste de la main pour balayer une objection ou passer outre un conseil. Ses rêveries où il aurait aimé la suivre. Sa démarche si féminine. Son sourire qui parait ses yeux d’un éclat différent. Il était complètement envoûté par cette femme. Il le lui avait tu trop longtemps. Cela ne pouvait plus durer. Il n’avait qu’une envie, lui chanter sur tous les tons qu'elle était belle, qu'il l’aimait. Il lui arrivait parfois de s’imaginer des histoires dans lesquelles, bien sûr, elle tenait le premier rôle. L’une de ses rêveries préférées se déroulait sur une plage des

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Caraïbes. Julie était partie nager au large. Elle avait un crawl superbe, majestueux. Elle aimait aussi la plongée sous-marine. Elle avait participé à des missions de biologie marine où elle avait dû plonger pour attraper des tortues. Il s’agissait ensuite de prendre leurs mesures et de leur mettre un petit implant dans le corps qui permettait de reconnaître l’individu si jamais il était capturé de nouveau (il avait vu un documentaire là-dessus et trouvé cela fascinant. D’autant que la fille à la télé ressemblait vaguement à Julie. Elle était sublime dans un petit maillot noir une pièce). Bref, Julie nageait et lui, sur le sable, la regardait. Elle atteignait une bouée lointaine et revenait vers lui. Elle allait à bonne allure, sans jamais changer de rythme. Il voyait son bras sortir de l’eau, des gouttelettes tombaient sur le visage de Julie avant qu'elle ne remette la tête sous l’eau, puis le bras s’abattait à son tour près de son oreille. Et cela recommençait. Il pouvait jouer pendant des heures avec cette image d'elle. L’eau sur le corps, les gouttes, le contre-jour… Elle sortait de l’eau, majestueuse. Elle remontait le long de la plage vers lui. Sublime. Elle finissait par s’abattre à ses côtés sur sa serviette. Elle respirait vite. Sa poitrine se levait et s’abaissait. Le maillot dessinait parfaitement les courbes de son corps. Il n’avait qu’une envie, y porter la main. Julie se tournait alors vers lui et lui souriait. Elle se soulevait sur un coude et se penchait doucement vers lui. Leurs lèvres se trouvaient. Les siennes étaient fraîches et salées sur sa bouche. Très vite, elle roulait sur lui. Elle était encore mouillée de son bain. Il n’avait besoin que d’un geste pour lui arracher son maillot. Elle cherchait encore à retrouver son souffle après sa longue nage qu’il était déjà en elle. Il jouait à l’infini avec des versions plus ou moins érotisées de ce rêve tropical.

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C’était comme un film qu'il lui appartenait de diriger et où il tenait le premier rôle. Il zoomait sur ses yeux, sur ses lèvres humides. Puis sa caméra intérieure descendait le long de ce corps qu'il aimait tant. Certains jours, la scène était plus brutale qu’à d’autres. Mais toujours, elle s’achevait sur la jouissance de Julie. Et sur la sienne. Il éteignit la télé. Le désir l’envahissait, sans but, sans objet. Il quitta la pièce. Ailleurs, un chien aboyait.

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Le réveil tira Julie d’un rêve mouvementé, où elle courait sur un grand boulevard, poursuivie par une meute de journalistes qui criaient « Julie, tu es belle ! Julie, tu es belle ! ». Elle était en nage dans sa chemise de nuit. Nicolas était déjà parti. Il était rare qu'elle l’entende quitter le lit et l'appartement. Il était très silencieux, se déplaçant comme un chat, prenant surtout soin de ne pas la réveiller. Il avait été plus discret que jamais ce matin-là, car il savait qu'elle était au bord de l’épuisement. La veille au soir, elle était venue se coucher particulièrement tard. Son dossier lui avait demandé plus de temps qu'elle ne le pensait. Nicolas sommeillait déjà, la lumière encore allumée. Son livre avait glissé par terre. Elle éteignit sans faire de bruit. Malgré ses précautions, il se réveilla. « Viens là » lui murmura-t-il à l’oreille avant de l’enlacer tendrement. Il lui déposait de doux baisers dans le cou, tout en caressant lentement son corps. Il savait comment la détendre, l’amener petit à petit sur le chemin du plaisir. Une main sur ses seins, l’autre dans ses cheveux, il la touchait avec tendresse. Julie se laissait faire, attentive aux sensations que les doigts de Nicolas faisaient naître. Même épuisée, même à moitié endormie, elle n’arrivait pas

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à lui résister. Il allumait comme des milliers de petites bougies sous sa peau. Leur baiser se fit plus passionné. Julie, à son tour, se mit à caresser le corps de son amant. Elle aimait particulièrement ses cuisses. D’un doigt, elle suivait le contour de ses courbes. Nicolas, une main sous ses fesses, l’attira plus contre lui. Très vite, il fut sur elle, en elle. Elle s’offrait à lui, dans ce vertige du désir et de la fatigue qui fait que l’on n’est jamais vraiment sûr d’être bien là. Les mains sur la nuque de Nicolas, elle l’accompagnait alors qu’il entrait en elle, toujours plus loin. Leur rythme s’accéléra. Julie se savait au bord de l’orgasme. Le souffle de Nicolas se faisait plus court alors que son plaisir montait. Il jouit avant elle en criant, un peu décalé, et resta sur elle un long moment après cela, l’embrassant doucement sur tout le visage. Il roula enfin sur le côté, lui glissa un doux « bonne nuit Juju » à l’oreille et s’endormit. Juju… le surnom qu'il ne lui donnait que dans les moments d’intimité et de tendresse. Elle remit sa chemise de nuit, se tourna de son côté du lit et sombra à son tour dans le sommeil, non sans se souvenir avec une pointe de regret de l’époque où ils parlaient la nuit entière, ne s’interrompant que pour faire l’amour de nouveau, et où ils s’endormaient lovés dans les bras l’un de l’autre. Même si tout le monde avait bien conscience que ces phases-là, d’amour fusion, n’étaient pas faites pour durer, elle ne pouvait s’empêcher d’en avoir la nostalgie. Certes, il continuait de l’appeler Juju et de la désirer… Mais on en veut toujours plus, n’est-ce pas ? Au matin, donc, Nicolas n’était plus là, son rêve l’avait épuisée, et elle se sentait encore plus lessivée que la veille. Bref, la journée ne commençait pas si bien que cela. Elle finit par s’extirper du lit en grommelant, les traits tirés et le teint couleur papier mâché. Son rituel matinal ne varia pas. Il était de toute manière

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impensable qu'elle puisse commencer la journée sans ses habitudes quotidiennes. C’était son énergie, un moment auquel elle prenait plaisir. Elle écoutait les infos à la radio, répondait fictivement au journaliste qui parlait dans le poste, lui posait des questions qu’il n’entendait évidemment pas mais qui lui semblaient, à elle, d’importance. Parfois, d’ailleurs, il arrivait que l’émission prenne une nouvelle direction, comme si effectivement les personnes présentes dans leur studio d’enregistrement parisien avaient pu l’entendre, elle, grommelant dans sa cuisine. Ce jour-là, elle consacra moins de temps à son café et plus à son miroir. Il lui fallait cacher les traces que le manque de sommeil avait imprimées sur ses traits. Et comme la veille, elle était déjà sur le pas de la porte lorsque le téléphone sonna. Elle s’immobilisa, indécise. La peur était de nouveau là, teintée d’un certain plaisir. Qui ? Qui téléphonait à la minute même où elle quittait les lieux, comme pour la retenir là ? Qui était capable de déterminer avec cette précision parfaite le bon moment pour cela ? Ou était-ce un pur hasard ? On aurait dit un rendez-vous… La curiosité, aussi, mâtinait ses sentiments. Qu’allait-on lui déclarer cette fois-ci ? L'homme serait-il par exemple capable de décrire ses vêtements (idée tout aussi excitante qu’elle était terrifiante !) ? Elle comptait les sonneries. On en était à huit, et elle n’avait toujours pas bougé d’un pouce. Elle n’arrivait pas à se décider. Finalement, avec un soupir exaspéré, elle finit par repousser la porte de l'appartement et rentrer chez elle. Le temps qu’elle arrive enfin au téléphone, on avait raccroché. Seul un long bip aigu se faisait entendre. Elle reposa violemment l’appareil sur son socle. Mais quelle perte de temps que toute cette histoire ! Et, claquant furieusement des talons sur le sol, elle sortit. Au travail, les choses ne s’arrangèrent pas. Bernard Pastier ne la

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remercia absolument pas pour le temps passé sur le dossier. Il y jeta à peine un coup d’œil. En revanche, il lui donna d’emblée de nouvelles tâches, toutes à accomplir, bien sûr, dans les délais les plus brefs. Certains matins, elle ne prêtait absolument pas attention à son comportement, auquel elle était de toute manière habituée. Mais parfois, elle trouvait difficile et frustrant de ne pas lui lancer ses quatre vérités à la figure. Elle prit sur elle une fois de plus, et se mit à l’ouvrage. Ce n’est qu’à l’heure du déjeuner qu'elle s’aperçut n’avoir pas accordé une seule pensée à son inconnu. Personne n’avait fait d’allusions qui auraient pu la mettre sur une piste, si jamais un de ses confrères était impliqué dans ce jeu. Son travail avait été trop prenant pour qu'elle prête vraiment attention à ce qui l’entourait, mais si les couloirs avaient bruissé de rumeurs étranges, elle l’aurait su. A l’heure du déjeuner, elle sortit pour aller chercher un sandwich. Une fois de plus, il n’était pas question de prendre le temps de discuter tranquillement en terrasse avec des collègues et de profiter de ce climat printanier merveilleux. Sa frustration allait grandissant. Le soleil brillait, tout le monde semblait s’accorder le droit de flâner, tout le monde sauf elle. Elle aurait vraiment donné beaucoup pour se détendre, un Perrier à la main, le journal dans l’autre, dans le bruit des enfants qui riaient en se pourchassant sur les trottoirs. Au lieu de cela, elle regagna son bureau, où elle s’obligea à manger devant son ordinateur, limitant au minimum le temps consacré à sa pause. Pour adoucir un peu ses soucis, elle s’était offert un brownie, l’un de ses desserts préférés, et essayait maintenant d’en récupérer les miettes qui s’étaient collées un peu partout sur son dossier. D’un œil, elle regardait son écran, où, pour rêver tout éveillée, elle avait affiché un site de voyages promotionnels. Les prix, pour des séjours aux Maldives ou à l’île

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Maurice, restaient malgré tout complètement hors de sa portée. Mais la description de ces lieux enchanteurs, les commentaires des touristes ayant déjà choisi de séjourner là, tout l’emmenait loin de ce bureau étroit et de son quotidien. C’était sa manière à elle de voyager. L’ordinateur émit un bip, annonciateur de l’arrivée d’un mail. Un bout de dessert collé au doigt, elle appuya sur une touche pour en avoir lecture. Une photo d'elle s’afficha. Il lui fallut un moment pour s’apercevoir que la photo avait dû être prise le matin même. Son sang se glaça. L’image était un peu floue. Julie marchait, vite devinait-on au mouvement des jambes. Son pantalon collait à ses cuisses. Son teeshirt à sa poitrine. Elle avançait tête baissée, le sourcil froncé. Son grand sac fourre-tout battait sur son flanc. En bas de l’image, une légende : « Julie, tu es belle ». Elle repoussa son siège, s’éloignant de l’ordinateur comme si le côtoyer pouvait être dangereux. Une fois encore, ses sentiments étaient mêlés. Mais la peur la dominait. Elle se sentait comme violée dans son intimité et n’aimait pas cela. Qui pouvait ainsi se permettre de la prendre en photo dans la rue ? Elle avait donc affaire à un homme qui non seulement connaissait ses habitudes, mais qui en plus n’avait pas peur de la suivre et de voler son image. On était proprement dans le harcèlement. Si Julie était une star, elle aurait même pu poursuivre ce photographe amateur pour atteinte à la vie privée… Elle inspira profondément et se força à réfléchir posément. Une étude plus approfondie du message s’imposait. Mais ce dernier ne lui apprit absolument rien. L’expéditeur apparaissait sous un nom complètement incongru. Elle essaya de répondre, mais son texte lui revint immédiatement avec la mention « destinataire inconnu. » Ses connaissances informatiques ne lui permettaient pas de pousser beaucoup plus loin son investigation. Devait-elle porter plainte ? Changer de numéro de téléphone et 27


d’adresse mail ? Non, c’était impensable, elle les utilisait aussi bien pour des raisons professionnelles que personnelles. Et de toute manière, son inconnu connaissait son adresse et l’endroit où elle travaillait. Elle n’allait quand même pas changer d’identité juste à cause de lui ! Elle ne voyait vraiment pas comment se sortir de cette situation. Elle décida d’en parler à Nicolas le plus vite possible. Il était rationnel. Il saurait la calmer et faire taire ses peurs. Elle était probablement stupide de s’inquiéter comme cela. Si son admirateur la suivait depuis un moment, il devait de toute manière bien se rendre compte qu'elle avait quelqu’un dans sa vie. Mais elle n’eut pas l’occasion ce soir-là de discuter avec Nicolas. Laurence, sa meilleure amie, lui téléphona vers 17h pour lui rappeler elles devaient dîner ensemble. Les deux amies se retrouvèrent dans un restaurant qui avait leur faveur, à mi-chemin de leurs domiciles respectifs. Elles étaient devenues amies des années auparavant et partaient régulièrement en week-end ou en vacances ensemble, juste toutes les deux, ce qui ne les empêchait nullement de se voir avec leurs amis respectifs. Laurence était une femme simple et naturelle, qui n’aimait pas faire de chichis. Sincère, honnête, elle disait ce qu’elle pensait, au risque, parfois, de blesser ses interlocuteurs. Julie appréciait son franc-parler. Car Laurence savait écouter mieux que personne. Plus d’une fois, elle avait passé la soirée à consoler Julie après une rupture. Et plus d’une fois, elle lui avait ouvert sa maison, son canapé, son frigo… Julie se sentait toujours bien avec Laurence et la réciproque était vraie. Laurence, elle, admirait la capacité de travail de son amie, sa pugnacité et sa passion pour le gospel. Les deux amies ne s’étaient pas revues depuis quelques semaines. L’année filait encore plus vite que d’habitude. Laurence avait voyagé pour son travail et était souvent chez des amis à droite et à gauche le week-end. Julie avait aussi été très prise. Avec Nicolas,

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ils essayaient de garder au moins une journée et une soirée pour eux seuls durant les week-ends. C’était leur moment magique à eux, où ils avaient le sentiment de pouvoir enfin profiter l'un de l’autre en prenant leur temps. Il avait été plus difficile de maintenir ce rythme les deux derniers mois : petit à petit, leurs habitudes d’antan refaisaient surface et ils se retrouvaient l'un à lire dans un fauteuil pendant que l’autre regardait son émission préférée à la télévision. Laurence choisit le vin, un rosé de Provence au goût sucré. Elles se décidèrent ensuite pour un poisson. L’été était là… il fallait de nouveau prendre soin de son corps ! Elles en riaient, dévorant le pain mis à leur disposition et commentant les unes des derniers magazines people. Etre mince, être beau, être maigre… à l’heure où l’obésité gagnait sur la jeune génération, il y avait de quoi se poser des questions ! Sans grande originalité, elles conclurent que, de toute manière, tout le monde préférait largement les femmes ou les hommes avec des formes et que donc… les mannequins de papier glacé pouvaient le rester. La transition étant toute trouvée, la conversation glissa vers leurs amours. Laurence venait de rencontrer quelqu’un, mais c’était compliqué. Elle verrait bien où cela mènerait. Elle avait beau afficher un air détaché, Julie savait mieux que personne que Laurence souffrait de sa solitude assumée et aurait tout donné pour croiser la route du prince charmant. En amour, rien n’était jamais facile. Devoir en permanence séduire, plaire, espérer… C’était épuisant. Rencontrer un homme, se demander s'il rappellerait et quand, se demander quoi porter pour un premier dîner en tête à tête, se demander si on lui plaira jusqu'au lendemain ou si ses enfants vont nous aimer… Se dire, peut-être, que ce n’est pas encore le bon mais choisir malgré tout de s’en laisser aimer… Il n’y avait pas de règles, pas de recettes miracles. Il y avait des rencontres et des moments où elles semblaient évidentes. Il y avait des hommes qui charmaient et d’autres qui laissaient de marbre. 29


Julie se sentit encore plus coupable de ruminer ses sombres idées sur l’usure du quotidien, alors que, luxe suprême, elle avait dans sa vie un compagnon sur lequel elle pouvait compter. La confiance qui existait entre eux était réelle et essentielle. S'il devait s’absenter, il lui arrivait de ressentir une pointe de jalousie, mais jamais elle n’en venait à penser qu'il la trompait. Elle savait la réciproque vraie. Elle n’avait pas besoin d’argumenter pendant des heures si elle avait envie d’aller dîner avec une amie. Elle se contentait de prévenir Nicolas. Il était toujours heureux de la savoir en bonne compagnie, en train de passer une soirée sympa. Il ne posait pas de questions. Et c’était bien ainsi. Elle se rendit alors compte que cette confiance, qu’elle pensait inébranlable, vacillait malgré tout légèrement sur ses bases. En effet, en racontant à Laurence l’histoire de l'inconnu qui lui déclarait à tout bout de champ qu’elle était belle, elle s’aperçut que tout cela, finalement, l’excitait. D’une certaine manière, donc, n’avait-elle pas déjà commencé à trahir Nicolas ? Elle secoua la tête pour chasser cette pensée dérangeante. Laurence, elle, loin de s’inquiéter de l’intrusion de cet inconnu dans la vie de son amie, se montrait enthousiaste. « Quoi ! Il t’appelle, t’écrit, juste pour te dire que tu lui plais ? - Oui, je sais ! Ca doit être au pire un dingue échappé de l’asile, au mieux un collègue qui me fait une blague… - Arrête ! C’est tout toi. Il ne te viendrait pas à l’idée de croire ce que cet homme te dit ? - Enfin, Laurence ! Pourquoi accorderai-je le moindre crédit à quelqu’un que je ne connais pas ? Qui plus est, il ne souhaite visiblement pas me rencontrer ! Moi, cette histoire me fait quand même un peu peur. Pourquoi cet homme agit-il ainsi ? - Et que ferais-tu si cet inconnu en venait à lever le voile sur son identité ? » lui lança Laurence. Et les deux amies se mirent à imaginer les scénarios les plus fous, comme les deux midinettes qu’elles étaient restées au fond de leur cœur. L’inconnu était un riche émir, prêt à tout pour l’emmener avec lui et en faire une reine du désert où se trouvaient ses puits 30


de pétrole. C’était une star internationale, un acteur qu'elle avait croisé un jour sans même le remarquer. Lui, sous le charme, avait engagé un détective privé pour la retrouver. Il savait tout d'elle, son enfance à Lieusaint, sa scolarité, sa peur du vide… Mais il voulait être aimé pour lui-même et non parce qu’il était une star. Il hésitait à se faire connaître, ne sachant pas vraiment comment apparaître à ses yeux… Il était son voisin le plus proche, ébloui par elle depuis des années et n’osant lui déclarer ouvertement sa flamme. Il allait lui faire parvenir une invitation pour un dîner hyper romantique aux bougies et il l’enlèverait pour un séjour merveilleux sur une île paradisiaque. Il était...Bernard Pastier ! Là, Julie s'arrêta net. « Ah non ! Ne dis pas n'importe quoi, lui derrière mon admirateur ? C’est impossible ! Il ne me regarde même pas dans les yeux quand il me parle, c’est dire la considération qu’il me porte ! - Et alors ? Au contraire ! C’est sa timidité maladive qui l’empêche de déclarer directement sa flamme. Il attend que tu devines toute seule ! » Julie tournait sa cuillère dans son café. « Arrêtons ces délires grotesques et revenons à cet inconnu. Puisje me permettre de te rappeler qu’il y a Nicolas dans ma vie ? Pourquoi aurais-je envie de me jeter dans les bras du premier inconnu qui passe, avec un masque sur le visage en plus ? - Parce que si ce n’était pas le cas, tu aurais immédiatement tout raconté à ton chéri et nous aurions passé la soirée à parler de vos projets de vacances ! » rétorqua Laurence, faisant preuve une fois de plus d’une insolente spontanéité... et d’une grande lucidité. L’argument fit mouche. Julie resta tête baissée dans sa tasse, se sentant coupable d’une aventure qu'elle n’avait pas cherchée. Laurence, sentant la gêne de son amie, relança la conversation sur un terrain moins glissant. Elle parla donc du dernier film qu’elle avait vu, une super production hollywoodienne, qui ne l’avait pas convaincue. Il était tard. Le serveur débarrassait les dernières tables. Il 31


semblait pressÊ de rentrer chez lui. Les deux amies payèrent donc avant de se lever et de quitter les lieux. Derrière elles, le restaurant ferma.

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Il avait aimé la suivre. Julie faisait partie de ces gens qui vivent dans leur propre monde et ne prêtent pas attention à ce qui les entoure. Elle avançait tête baissée, concentrée sur ses pensées. Il l’avait prise en photo. Julie ne s’était rendu compte de rien. Il aurait tout donné pour voir sa tête lorsqu'elle avait reçu le message. Il sourit. Cette femme serait totalement sienne, il en était sûr. Il était prêt à tout pour la séduire et surtout, pour la garder. Elle était la femme de sa vie. Il ferma son ordinateur et sortit de la pièce.

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Il faisait tellement doux que Julie décida de marcher un peu. L’ambiance printanière qui régnait était des plus agréables. Elle aimait particulièrement cette saison, porteuse d’espoir et d’un sentiment de renouveau. Les arbres étaient en fleur, les premiers fruits de l’été découvraient leurs couleurs vives, l’herbe semblait plus verte. Le printemps donnait des envies de voyage, de tendresse, de découverte. Tout redevenait alors possible. Julie marchait lentement, humant les saveurs qui se mêlaient pour offrir un parfum léger et envoûtant. Elle n’était pas la seule à flâner ainsi. Les trottoirs accueillaient une foule hétéroclite et bariolée de vacanciers de la première heure, roses de leurs premiers coups de soleil ; de propriétaires de chiens marrons et gris n’arrivant pas à se résoudre à rentrer chez eux et poursuivant interminablement la promenade du soir ; de jeunes habillés en noir et mauve à la recherche d’un bar sympa pour continuer à boire des bières blondes et rousses en refaisant le monde. Il y avait aussi des couples, enlacés, qui marchaient sans prêter attention à qui que ce soit. Julie avait toujours été particulièrement émue par les couples de personnes âgées. Avoir envie, après des années de mariage, de vie commune, de drames et de bonheurs, avoir envie, donc, de continuer à avancer en se tenant la main, elle trouvait cela

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éblouissant. Elle ne pouvait s’empêcher de se demander si elle connaîtrait un jour ce bonheur. Souvent, lorsqu’elle croisait ces couples qui cheminaient à petits pas, se soutenant l’un l’autre, elle leur inventait une vie. Elle essayait d’imaginer tout ce qu’ils avaient pu traverser, comment ils s’étaient rencontrés, qui, le premier, avait reconnu son inclination pour l’autre. Le premier baiser, échangé le cœur battant. La demande en mariage, officielle, lui gants à la main, elle rougissante, baissée. Les fiançailles, un peu guindées. Puis le mariage et la découverte de l’autre, de son corps, de ses habitudes, de ses petites manies. Elle se représentait la femme, beaucoup plus jeune alors, enceinte, en train de préparer le repas de son mari et de l’attendre en brodant, près du foyer. Elle le voyait, lui, jouant aux cartes le samedi soir avec ses amis et rentrant un peu tard et fatigué. Ces couples avaient vécu la guerre, les bombardements, la fuite, l’exil. Certains avaient été séparés pendant des années, sans avoir aucune nouvelle l’un de l’autre. Cela semblait fou, aujourd’hui où tout nous reliait en permanence aux autres, où la sphère privée explosait à coup d’Internet et de téléréalité. Ses pensées prirent alors un autre tour. Si elle devait elle-même rester séparée de Nicolas pendant plusieurs mois sans aucune nouvelle de sa part, lui serait-elle fidèle ? Serait-elle capable d’attendre, sans même savoir s'il reviendrait ? Etait-ce cela, l’amour, le vrai ? Elle soupira. Elle n’avait pas la réponse. Le quartier où elle se trouvait alors était moins passant. Il n’y avait pratiquement plus qu’elle sur les trottoirs désertés. Le bruit de ses pas résonnait sur l’asphalte, comme une musique bien rythmée. Elle n’avait pas particulièrement peur. Elle se demandait bien un peu si son admirateur secret la suivait. S'il représentait vraiment une menace, le moment lui serait propice pour se dévoiler. Mais elle ne croyait pas vraiment à cette hypothèse. Sa conversation avec Laurence lui avait permis de voir les choses différemment. L'homme qui s’intéressait ainsi à elle devait réellement être tombé 35


amoureux, et était probablement trop timide pour se déclarer ouvertement. A ce stade-là, elle-même ne souhaitait pas vraiment savoir de qui il s’agissait. Dans l’air lourd de promesses du printemps, après avoir bu quelques verres de vin, elle trouvait finalement cette situation bien agréable. Il y avait un homme dans sa vie, un vrai, fait de chair et de sang, et un autre, une sorte de prince charmant qui la trouvait merveilleuse sans qu’elle ait le moindre effort à faire pour l’en convaincre. N’était-ce pas l'idéal ? Si Nicolas était grognon, ou de mauvaise humeur, elle avait toujours la possibilité de penser à son prince charmant. Cela allait rendre le quotidien beaucoup plus léger. Elle était désirée ailleurs, elle n’avait donc pas besoin de tout supporter. En cas de crise, il lui suffirait alors de se concentrer sur Prince (autant l’appeler comme cela) et de laisser couler le reste, comme l’eau coule sur les plumes du canard. Elle se souvint alors d’un de ses amis, Bertrand. Ils s’étaient connus au collège, puis perdus de vue et retrouvés elle ne savait plus vraiment comment. Bertrand avait toujours vécu avec deux femmes. Plus précisément, il avait, depuis son plus jeune âge, eu des copines officielles et des maîtresses. C’est comme cela qu’il fonctionnait. Il disait qu’il ne pourrait supporter les premières sans la présence des secondes dans sa vie. Il n’aimait pas particulièrement séduire ou draguer, ce n’était pas ce qui motivait sa démarche. Non, il n’arrivait tout simplement pas à se passer de la mise à distance que ce double jeu lui procurait. « Tu vois, » expliquait-il à Julie, « j’aime vraiment Bérénice. Nous nous entendons bien, j’aime faire l’amour avec elle et je ne pourrais pas vivre sans elle. Mais je sais aussi que notre vie commune ne serait absolument pas la même si je ne voyais pas Tamara en même temps. Certains hommes vont faire du sport ou se rendent à des matchs de foot avec leurs potes pour prendre un peu l’air. Eh bien moi, j’ai besoin de Tamara. » Julie avait alors rétorqué que Tamara, dans cette histoire, n’était donc qu’un objet qu’il utilisait à sa guise. Il la voyait ou pas quand lui en éprouvait l’envie. Avait-elle, elle, le droit de demander, de 36


prétendre à quoi que ce soit ? Elle n’était qu’une échappatoire bien confortable à la peur fondamentale de l’engagement que ressentait Bertrand. « Pas du tout ! » s’était-il offusqué. « J’aime aussi Tamara. Elle n’est pas interchangeable avec n’importe quelle autre fille, et lorsqu’elle me quittera (ce qui arrivera sûrement un jour et ce que je ne peux de toute manière que lui souhaiter), je serai très malheureux. Je partage avec elle des choses que je ne partage pas avec Bérénice. Mais je sais aussi que mon mariage avec Bérénice marche grâce à la présence de Tamara. Elle m’équilibre et donc, elle équilibre aussi mon couple. Le tête-à-tête m’angoisse, ce qui ne veut pas dire que je crains de m’engager. Le mariage n’est qu’une porte qui se ferme et non une qui s’ouvre vers autre chose. Et c’est d’ailleurs pour cette raison que tous les contes de fée s’arrêtent à cet instant précis. Personne n’a vraiment envie de savoir que Cendrillon ou Blanche Neige, après tout ce qu’elles ont morflé pour l’embrasser, sont profondément déçues par le Prince Charmant. Il est tout sauf charmant dans le quotidien, quand il rentre ivre mort de l’enterrement de vie de garçon de son meilleur copain et que jour après jour, il oublie de baisser la lunette des toilettes. » Julie se demandait ce que Bertrand avait bien pu devenir. Son système ne fonctionnait qu’à la condition expresse que Bérénice ne sut rien de ses infidélités auxquelles il restait… fidèle. Ou qu’elle les accepte. On ne partageait jamais l’intimité d’un couple. Il était stupide de prétendre y comprendre quelque chose. Quoi qu’il en soit, elle-même avait connu une phase de rejet de ces histoires qui avaient bercé son enfance. Cette attente, souvent poignante, du prince charmant avait, avec le temps, laissé la place à d’autres désirs, d’autres envies. Ou plutôt, l’image du compagnon idéal qu'elle s’était forgée avait doucement mais sûrement évolué, pour passer de la caricaturale représentation d’un bel Adonis au sourire resplendissant à celle d’un Monsieurtout-le-monde, mais un Monsieur-tout-le-monde qui lui offrirait un parfum et des roses pour son anniversaire. 37


Bien sûr, elle en demandait quand même un peu plus que cela. Mais comme bien d’autres, elle s’était rendu compte que d’établir la liste des qualités souhaitées chez votre partenaire en amour ne menait pas vers la félicité. Le candidat à une intimité partagée pouvait remplir toutes les conditions que l’on jugeait indispensables pour occuper le poste, parfois, cela ne suffisait pas. L’amour, malheureusement, ne se commande pas sur Internet (malgré tout ce qu’on veut nous faire croire). Julie était d’ailleurs toujours un peu effrayée par ces sites de rencontres, où l’on vous donnait l’impression que remplir une fiche en cochant des cases allait vous mener directement dans les bras de l’Elu. Une de ses collègues s’y était essayée. Elle avait effectivement rencontré plein d’hommes, passé de nombreuses nuits mouvementées, mais aucun d’entre eux ne s’était avéré être ce fameux Prince Charmant. « D’ailleurs, il est tellement en retard celui-là, que la première chose que je ferai le jour où il se pointera enfin, cela sera de lui coller une claque en pleine figure pour lui apprendre à vivre ! » avait-elle l’habitude de dire, non sans humour. Sa collègue avait fini par renoncer à ce mode de rencontres. Elle avait beau préciser sur sa fiche qu’elle recherchait une relation sérieuse, rien n’y faisait, on ne lui proposait que des nuits sans lendemain. Il y eut même un goujat pour lui déclarer à leur premier rendez-vous que sa photo sur le site la flattait trop et que c’était presque de la publicité mensongère. Il avait alors quitté le bar où ils s’étaient retrouvés sans même payer son café. La vraie classe, sans aucun doute. Bref, rencontrer l’âme sœur n’était vraiment pas facile. Nicolas avait quant à lui tout de l’homme idéal, en tout cas, idéal pour Julie. Il était tendre, gentil, attentionné. Il faisait – la plupart du temps – attention à ne pas laisser la salle de bains dévastée après son passage. Il n’oubliait pas de vider les poubelles ou de ramener du pain certains soirs. Il se souvenait de la date à laquelle ils s’étaient rencontrés et de celle de son anniversaire. Il savait quelle musique elle aimait écouter pour se détendre et quel magazine elle lisait lorsqu’elle voyageait. 38


Et pourtant, Julie avait toujours le sentiment que cela pourrait être un peu mieux, un tout petit peu mieux. Ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’étaient leurs rapports amoureux. Dès la première fois, cela avait été parfait. Nicolas savait lire en elle comme dans un livre ouvert. Il savait d’instinct où l’embrasser et ce qui la faisait vibrer. Il jouait avec la pointe de ses seins à l’en rendre folle. Il caressait son sexe lentement, délicatement, avant d’accélérer le rythme et d’y poser la bouche. Elle ne savait pas lui résister. Faire l’amour avec Nicolas était naturel, simple et… orgasmique. Leurs corps étaient faits pour se compléter. Alors, d’où venait ce vague sentiment d’ennui dont elle n’arrivait pas à se défaire ? L'inconnu qui la trouvait belle avait-il réveillé en elle d’autres envies ? Donnait-il un éclairage nouveau à une situation qui ne l’était pas ? Elle n’avait pas de réponse. Ce genre de questionnement introspectif ne l’avait jamais menée nulle part. Il était flatteur d’être trouvée belle et qu’on vous le dise. Il était flatteur d’être le centre de l’attention de quelqu’un. Mais cela devait-il aller plus loin ? Ne serait-elle pas déçue si elle rencontrait un jour ce bel inconnu ? Elle secoua la tête, comme pour éloigner ces pensées. Elle était presque arrivée chez elle. Il était tard. La fraîcheur du soir commençait à se faire sentir. Elle frissonna. Elle avait vraiment passé une bonne soirée. Le printemps était décidément une saison pleine de promesses.

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Le reste de la semaine se déroula sans que rien ne vienne troubler le quotidien de Julie. Son admirateur secret s’était volatilisé, comme s’il n’avait jamais existé. Son silence la surprit. Le matin, elle attendait que le téléphone sonne lorsqu’elle partait travailler. Mais il demeurait silencieux et sa boîte mail restait vide de messages. Elle s’en voulait d’être assez stupide pour espérer quelque chose de quelqu’un qu’elle ne connaissait même pas. Elle se trouvait ridicule. Mais cela ne changeait rien au fait qu’elle souhaitait ardemment que son prince réapparaisse. Au fil des jours, cette impatience se mua en une certaine résignation. Prince avait disparu. C’était comme cela. De toute manière, elle avait mieux à faire que de perdre son temps avec un type qui se jouait d’elle. Elle avait du boulot. Le vendredi soir, elle en était arrivée à se moquer d’elle-même en haussant les épaules. Cet interlude avait été distrayant, mais que diable, elle était une adulte, avait des responsabilités et n’allait pas perdre son temps à ces niaiseries. Nicolas, quant à lui, était en grande forme. Il lui proposa donc de sortir le vendredi, ce qu'ils n’avaient plus fait depuis longtemps. Au programme, un bon restaurant et une séance tardive de cinéma. Ils aimaient particulièrement dîner au restaurant Chez François,

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un bistrot typique du quartier, où l’on mangeait une copieuse cuisine familiale. Les tables de formica étaient recouvertes de nappes blanches à gros carreaux rouges, on se serrait un peu sur les banquettes dures, mais qu’on était bien là, dans le brouhaha des conversations et les rires des convives. Le patron trônait derrière son comptoir et sa voix de baryton lançait les ordres en direction de la cuisine où l’on s’activait ferme. Il râlait souvent, se plaignait de l’heure tardive à laquelle arrivaient les convives, critiquait leurs commandes en levant les yeux au ciel et leur posait d’office une bouteille de rouge de son choix sur la table. Il fallait donc accepter de se laisser faire. D’autant qu’en cuisine, sa femme prenait le relais : vous vouliez des tagliatelles fraîches avec votre carré d’agneau ? Elle en avait décidé autrement et vous vous retrouviez avec un gratin dauphinois maison. Et il n’était pas envisageable de faire renvoyer le plat. Ceux qui s’y étaient essayés n’avaient plus jamais trouvé de tables libres dans l’établissement. Les patrons étaient les maîtres incontestés du lieu, il ne servait à rien de s’opposer à leurs diktats. Julie et Nicolas venaient souvent dîner là. Ne pas choisir ne leur posait pas vraiment de problème. Le bruit alentour leur offrait, paradoxalement, le calme et l’intimité qu'ils recherchaient. Et le goût du patron en matière de vin était toujours très sûr. Ce soir-là, il leur fit boire un vin des côtes de Thongue absolument merveilleux, fruité et enchanteur, vin qui se maria parfaitement avec le magret de canard au miel qu’ils avaient tous deux choisis. Ils finirent leur repas par une mousse au chocolat, à l’onctuosité parfaite. Repu, Nicolas cala confortablement son dos contre le dossier de sa chaise avant de saisir sa tasse de thé, offerte par le patron. « Tu as l’air fatiguée, » fit-il gentiment remarquer à Julie. Elle opina. « Oui, la semaine a été difficile. Bernard Pastier a été particulièrement odieux. Je crois qu’il ne s’en rend même pas compte. Mais vraiment, au quotidien, c’est usant. - Je veux bien te croire. Pour oublier tout ça, je te propose une balade en vélo demain. Qu’en dis-tu ? 41


Julie était emballée. Elle adorait leurs sorties en vélo qui les menaient toujours dans des endroits superbes. Ils avaient ainsi traversé une partie de la forêt de Sénart, s’étaient rendus plus d’une fois dans la forêt de Fontainebleau. Bien souvent, leurs coups de pédales les ayant entraînés trop loin, ils finissaient par dégoter un petit hôtel au charme désuet, où ils passaient la nuit. Ils avaient alors l’impression d’être des Crusoé, des clandestins, des fugueurs adolescents, lorsqu’ils prenaient possession de la clé de leur chambre, n’ayant pour tout bagage que ce qu’ils portaient sur le dos. Ils s’engouffraient en pouffant dans la pièce, se ruaient sur le lit qui bien souvent grinçait, et faisaient l’amour, vite, comme si leur vie en dépendait. Nicolas sombrait alors dans le sommeil, terrassé par les heures passées à pédaler et l’ardeur déployée pour contenter Julie. Invariablement, la chambre était dotée d’un radiateur asthmatique, d’un couvre-lit en chenilles et de rideaux à grosses fleurs, très années 70. Le couple s’offrait un voyage romantique hors du temps. Nicolas à peine assoupi, Julie se relevait doucement, s’habillait sans faire de bruit, et sortait. Elle arpentait sans fin les rues du village où ils avaient atterri, à la recherche d’une pharmacie ou d’un petit commerce pour pouvoir au moins acheter une brosse à dents. Elle finissait par se retrouver attablée au bar du coin. Selon la saison et l’heure, elle y dégustait un chocolat chaud ou un âpre ballon de rouge en écoutant les conversations qui reprenaient après s’être tues un moment lorsqu’elle avait poussé la porte. Le bar comportait toujours un ou deux petits vieux, édentés, assis dans un coin, les yeux baissés sur la table et qui accordaient une attention presque totale à leur consommation. On y trouvait aussi un maçon du coin qui venait se débarrasser là de la dureté de sa journée de travail et la déposer comme un fardeau sur le comptoir rutilant. Il buvait une bière, l’engloutissait plutôt en quelques gorgées rapides, avant d’en commander une nouvelle. La patronne, une matrone à la poitrine généreuse, le servait en silence. Lorsque la chasse était ouverte, les bars de ce genre retrouvaient une plus grande animation. On y commentait la 42


battue du jour, la vélocité des chiens, la boue qui empêchait d’avancer vite. On riait grassement à des blagues machistes dont personne ne semblait s’offusquer. On racontait les souvenirs des années passées, entrés dans la légende. Julie aimait ces moments où elle traînait seule dans un café planté dans un village dont bien souvent elle ne connaissait même pas le nom. Elle aimait savoir que Nicolas l’attendait, qu'ils allaient dîner ensemble et de nouveau faire l’amour. Cette fois, cela serait plus lent et plus doux, elle couvrirait son corps de légers baisers, sa langue jouerait avec le nombril de son amant dont elle prendrait doucement le sexe dans sa bouche. Nicolas se laisserait faire un moment avant de l’attirer à lui et de venir en elle. Le plaisir, une fois encore, serait au rendez-vous. Donc, lorsque Nicolas proposa une sortie en vélo, elle fut emballée. Il faisait beau, il faisait doux, le temps était idéal. En plus, se promener ainsi lui permettrait de vraiment oublier la semaine passée. Elle en avait bien besoin ! Finalement, ils n’allèrent pas au cinéma mais rentrèrent tranquillement à la maison afin de préparer leur itinéraire. Le plaisir de ces sorties résidait aussi dans leur anticipation. Il était rare que le couple respecte les plans établis de si bon cœur, mais qu’importait. Les cartes étalées à même le sol, ils pointaient du doigt un itinéraire qu’ils n’avaient pas encore essayé ou un village au nom étrange. Il était plus de minuit lorsqu’ils allèrent enfin se coucher. D’un commun accord, ils décidèrent de ne pas mettre leur réveil. Après tout, les week-ends étaient aussi faits pour récupérer de la fatigue de la semaine. La sortie devait être un plaisir. Ce n’est que vers neuf heures que Julie ouvrit enfin un œil. D’un bond, elle fut levée. « Debout ! Nicolas ! Debout ! » Comme une enfant le jour de Noël, elle sautait tout autour du lit, excitée. « On va faire du vélo ! On va faire du vélo ! » Nicolas, le visage à moitié caché sous la couette, riait de son 43


enthousiasme. Il feignit d’en être outré. « Mais ce n’est pas comme ça qu’on réveille les gens voyons ! Où est mon café ? Où sont mes tartines ? Comment veux-tu que j’ai la moindre énergie pour pédaler si tu ne me nourris pas, femme ! - Oh ! Mais quel macho ce type ! Tu crois que je n’ai pas autre chose à faire ce matin ? Il faut que je retrouve mon pantalon spécial virée en vélo, que j’affûte mes baskets et que je n’oublie pas d’embarquer ma brosse à dents au cas où ! Cela m’évitera d’en ramener une 365ème à la maison. - Madame se plaint ? Madame n'apprécie pas l'aventure ? Madame a besoin de son petit confort ? » Leur dispute simulée avait ramené Julie dans le lit. Tout en argumentant sans fin, Nicolas la caressait sous sa chemise de nuit. Bientôt, elle fut nue contre lui. « Non ! Non ! Non ! Nous sommes déjà en retard ! » tenta-t-elle de plaider. « En retard pour quoi ? » rétorqua un Nicolas occupé à se rendre maître des lieux. Julie fit semblant de résister un moment. Mais son corps se tendait déjà à la rencontre de celui de son amant. Elle l’accueillit en elle avec reconnaissance. Il était tellement bon de le sentir sur elle, son souffle qui s’accélérait et ses mains qui lui enserraient le visage. Elle se laissa aller au bonheur de ce moment-là. Le couple reprenait à peine son souffle que la sonnette de la porte d’entrée se fit entendre. « A cette heure-là ? Un samedi ? » grommela Nicolas. Julie sauta du lit. « Laisse, j’y vais. » Elle enfila un tee-shirt qui traînait par terre et ainsi vêtue, se précipita à la porte. « J’arrive, j’arrive ! » lança-t-elle alors que la sonnette tintait de nouveau avec impatience. Elle ouvrit pour se retrouver face à un énorme bouquet de fleurs derrière lequel le livreur disparaissait presque totalement. « Oh ? 44


- Vous êtes Julie Durand ? - Oui, c’est moi. - Signez-là, s’il vous plaît, » lui demanda le jeune garçon en lui tendant de derrière la masse fleurie un bout de papier humide. Il disparut, la laissant sur le seuil avec dans les bras ce bouquet énorme, composé de ses fleurs préférées. Elle avait toujours eu une affection particulière pour les fleurs simples, odorantes. Là, les œillets se mêlaient harmonieusement à des roses aux teintes pastelles. L’odeur qui se dégageait de l’ensemble était enivrante. Elle rentra, repoussa la porte du pied comme elle put et alla dans le salon poser le bouquet sur le premier espace libre qui se présentait. « C’est quoi ? » hurla Nicolas depuis le lit. « Attends, j’arrive ! » lui répondit Julie. Elle voulait, avant de le rejoindre avec ce présent étonnant, trouver la carte qui devait l’accompagner. Si Nicolas le lui avait fait envoyer, elle tenait à le remercier. Mais lorsqu'elle mit enfin la main sur la carte, cette dernière ne contenait qu’un « Julie, tu es belle » qui, bien évidemment, n’était pas signé. Sous le choc, elle se laissa tomber dans le fauteuil le plus proche. « Alors ? » s’impatientait Nicolas. Elle se reprit. « Ce sont des fleurs. - Oh ? Et de qui ? - Bernard Pastier. » Elle se demanda immédiatement pourquoi elle avait menti. Mais il était trop tard. Elle entendait les pas de Nicolas derrière elle. « Waouh ! Quel bouquet magnifique ! Tu vois, finalement, il sait ce qu’il fait lorsqu’il se conduit mal. Et il sait aussi comment agir pour se faire pardonner… - Oui, enfin, bon… Je n’ai pas de vase assez grand pour ces fleurs. - Tu vas bien trouver quelque chose. Je file prendre ma douche. Si on veut partir avant la fin de l’après-midi, on a intérêt à se 45


dépêcher un peu. - D’accord. J’irai après toi. » Elle se retrouva seule face à la montagne de fleurs qui lui faisait face. Julie, tu es belle. Julie, tu es belle. Mais comment Prince pouvait-il savoir quelles étaient ses fleurs préférées ? Nicolas et Julie pédalaient côte à côte en silence. Pendant les premiers kilomètres, Nicolas s’était montré plein d’entrain et avait chanté à tue-tête des vieux tubes de Claude François et de Johnny avant d’enchaîner sur le répertoire complet des Beatles. Mais Julie n’entrant pas dans le jeu, il s'était lassé et lui aussi avait choisi de ne plus rien dire. Julie ne se rendait même pas compte de ce que son attitude avait d’étrange. Elle était si profondément plongée dans ses pensées qu’elle n’avait même pas réalisé que Nicolas s’était tu. Les fleurs… Le message qui les accompagnait… Son mensonge… Elle n’arrivait plus à démêler ses sentiments. Elle s’en voulait de cacher tout cela à Nicolas. Plus elle lui dissimulait de choses, plus il lui était difficile de revenir en arrière. Comment pourrait-elle maintenant lui dire qu’un admirateur secret la poursuivait de ses assiduités ? Mais le pire n’était même pas là. Le pire, c’est qu’elle était heureuse d’avoir reçu ce bouquet. Cela montrait que Prince existait vraiment, qu’il était toujours présent, quelque part, à veiller sur elle. Bien sûr, il était absolument terrorisant de penser qu'il puisse connaître ses fleurs préférées, mais Laurence avait raison : si Prince avait été animé de mauvaises intentions, ce n’est pas comme cela qu’il s’y serait pris. C’est elle, Julie, qui ne tournait pas rond. Elle avait un compagnon merveilleux et voilà qu'elle le trompait avec quelqu’un qu’elle ne connaissait même pas. Elle essaya d’imaginer un instant comment

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elle réagirait si Nicolas agissait de même et si elle découvrait un jour qu'il entretenait une sorte de liaison avec une femme invisible. L’idée était trop saugrenue pour qu’elle se penche dessus bien longtemps, mais elle eut malgré tout le temps de sentir les griffes de la jalousie se planter dans son cœur. Elle se reprit. Tromper était un mot trop fort. Elle n’avait jamais embrassé son Prince, ne lui avait même jamais parlé. Alors, pourquoi ce sentiment de culpabilité la taraudait-elle ? Elle n’arrivait pas à s’en débarrasser et chacun de ses mensonges ne faisait que le renforcer. Bref, elle n’était pas de la meilleure humeur, alors que le soleil brillait et que la forêt était absolument superbe ce jour-là. Le couple avançait à une allure paisible. Puis Nicolas stoppa net. Mais Julie, toujours pensive, ne s’en aperçut pas avant d’avoir franchi une centaine de mètres de plus. Elle n’entendait plus le bruit des roues du vélo de Nicolas à ses côtés. Ce silence finit par la troubler. Elle posa pied à terre. « Qu’est-ce que tu fais ? Ton vélo a un problème ? » Nicolas avait laissé tomber ce dernier sur le sol et se tenait campé les jambes écartées et les bras croisés juste à côté. « Non. C’est moi qui ai un problème. - Ah bon ? Tu as des crampes ? Mal quelque part ? » Julie n’était pas vraiment inquiète. Toute à son introspection, elle n’avait pas mesuré le degré d’énervement auquel était parvenu son amant. - Oui ! J’en ai plein le dos ! Tu n’as pas desserré les dents depuis qu’on est partis. Tu fais la gueule et je ne sais même pas pourquoi, vu que tout semblait aller parfaitement bien au réveil. Et lorsque je te pose des questions, tu ne réponds même pas. Si c’est pour pédaler tout seul, je préfère autant louer un VTT et m’attaquer à des chemins un peu plus costauds que ces lignes droites que tu aimes tant ! » Julie resta bouche bée devant cette attaque à laquelle rien ne l’avait préparée. 47


« Tu m’as parlé ? Ah bon ? Pardon, je n’avais pas entendu… » Puis, elle prit conscience de la teneur des propos de Nicolas. « Mais si tu t’ennuies à pédaler sur des routes de gonzesse, ne te gêne pas, hein, va-t-en te frotter à des sentiers plus à la hauteur de ton niveau de champion olympique ! Je ne voudrais surtout pas te faire perdre ton temps avec mes petits mollets de débutante ! Désolée, ô grand maître du deux roues, d’être si loin d’avoir votre maîtrise et votre classe ! » Elle était soudainement furieuse. Leurs escapades à bicyclette comptaient parmi les moments les plus heureux qu'ils aient partagés. Avait-il simulé son bonheur ? Ne s’était-il en fait qu'ennuyé ? Elle se sentait trahie et blessée. Nicolas haussa les épaules et se retourna pour soulever son vélo. « Tu le prends comme cela ? Très bien. » Il remonta en selle et fit demi-tour. Il disparut à sa vue au croisement suivant sans qu'elle ait esquissé un geste pour le retenir. Le même soir, Julie prit possession d’une petite chambre d’hôtel, seule. Elle s’écroula sur le lit à la courtepointe en chenille et resta allongée sans bouger un bon moment, les yeux fixés au plafond. Ce genre d’étapes n’avait plus rien de charmant sans Nicolas à ses côtés. La chambre romantique n’était plus qu’une pièce peu souvent habitée, à l’ameublement sommaire, à l’odeur tenace d’humidité et à la décoration vieillotte. Elle soupira. Il lui fallait aller faire un tour avant que tout ne ferme. Mais le village où elle avait fini par arriver, épuisée, après des heures passées à pédaler en se demandant si elle n’était pas perdue, n’avait absolument rien à lui offrir. Un écriteau poussiéreux se balançait à la porte de l’unique café des lieux, annonçant une fermeture annuelle qui devait bien remonter aux années 90. Il n’existait aucun commerce où acheter de quoi

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manger. Et la patronne de l’hôtel avait bien précisé qu’elle ne servait pas à dîner, puisque Julie était la seule locataire des lieux. Le comble était que sa brosse à dents, pour une fois soigneusement préparée, était restée dans le sac de Nicolas. Julie ne pouvait même pas se laver les dents. Elle finit donc par se rabattre dans sa chambre – sans télévision – et se lança dans une fouille systématique de toutes ses poches. Ses efforts portèrent leurs fruits : elle découvrit un vieux Mars un peu écrasé qui traînait dans l’une d’elles. Elle le dégusta comme s’il s’agissait d’un mets fin et raffiné. Elle n’avait que cela pour tout repas. Il n’était pas 21h30 lorsqu’elle éteignit la lumière, le moral dans les chaussettes. Son escapade romantique avait tourné à la scène de ménage sans qu’elle ne comprenne bien pourquoi. Nicolas se mettait rarement en colère. Elle avait dû dépasser la mesure. Elle ne s’était rendu compte de rien. Et dans les circonstances actuelles, nourrir de douces pensées pour Prince ne la menait nulle part. Seule sous la couverture, elle réalisa qu’elle était peut-être en train de perdre un homme qu'elle aimait, un homme qui se souciait profondément d’elle pour une chimère, un rêve, un fantasme. Comment avait-elle pu en arriver là ? C’était impensable. Elle se redressa d’un bond, alluma la lumière et se précipita sur son portable. Il lui fallait parler à Nicolas, s’expliquer, se faire pardonner. Mais comme de bien entendu, aucun réseau n’était accessible. Elle retourna se coucher, la mort dans l’âme. Le lendemain, il pleuvait. Julie eut un petit rire sans joie en ouvrant les rideaux de la chambre. Sa première impulsion fut de se recoucher et de ne plus bouger du lit pour une bonne dizaine d’années. Mais elle savait bien que c’était impossible. En traînant des pieds, elle se dirigea alors vers la salle de bain pour se préparer.

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A 18 heures, elle était enfin de retour chez elle, trempée jusqu’aux os, épuisée, le cheveu filasse lui dégoulinant dans le dos, bref, d’une humeur de dogue. L'appartement était vide. Pas de trace de Nicolas. Quant au bouquet, il resplendissait, insolent de beauté. Son parfum avait envahi toutes les pièces, il était impossible de lui échapper. Julie fut tentée de s’en saisir et de le jeter à la poubelle. Mais elle savait très bien que cela ne changerait absolument rien à la situation. Elle passa dans la salle de bain où elle se déshabilla, laissant ses affaires en plan à ses pieds. Elle entra dans la douche, régla cette dernière à une température des plus chaudes et laissa son corps se détendre sous le jet brûlant. Une heure plus tard, sans avoir vérifié ses messages sur son répondeur ou rebranché son portable, elle se glissait sous sa couette, vêtue de son pyjama le plus chaud. « Et dire que demain, c’est lundi » fut sa dernière pensée consciente avant qu'elle ne sombre dans un sommeil profond que rien ne vint déranger.

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Il avait passé le dimanche à ne rien faire. Tout d’abord, il s’était levé tard. Rien ne le pressait. Dans la nuit, il avait rêvé d'elle. Un rêve romantique, qui ne lui ressemblait pas vraiment. Julie y était apparue vêtue de simples voiles blancs. Ils soulignaient à la perfection les courbes de son corps. Elle flottait plus qu’elle ne marchait dans une pièce immense, à la voûte majestueuse. Une église, certainement. Elle avançait vers lui, souriante, et à chaque pas, un voilage tombait, disparaissait, s’évanouissait. Le temps qu’elle parvienne à sa hauteur, elle était nue. Il s’était éveillé avant de pouvoir porter la main sur son corps, et une certaine frustration le taraudait. Il choisit donc de traîner au lit un peu plus. Peut-être que ce doux fantôme reviendrait le visiter. Il sourit en repensant au bouquet de fleurs qu’il lui avait fait livrer. Un bouquet parfait, il en était sûr. Il avait choisi soigneusement les fleurs et décidé après moult réflexions de ce que serait la meilleure heure pour lui faire parvenir. Il aurait aimé voir son visage lorsqu’elle avait découvert la carte. Il finit par se lever vers 11 heures. Et la journée s’écoula lentement.

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Il s’ennuya un peu, légèrement, de cet ennui qui s’accompagne parfois d’un léger mal au cœur. Il fit semblant de ranger, puis semblant de regarder la télé. Il aurait pu sortir, mais, rien vraiment ne l’intéressait dehors. Il feuilleta un album de photos où Julie occupait une place prépondérante. Il y rangea ses derniers clichés, pris alors qu'elle se rendait au travail. Puis, la nuit finit par tomber. Alors, seulement, il sortit.

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Julie n’entendit pas sonner le réveil. Lorsqu’elle finit par ouvrir un œil, le soleil brillait haut dans le ciel et il était… plus de 11 heures ! Non, c’était absolument impensable ! Elle se redressa, jeta un nouveau coup d’œil à son réveil, qui, imperturbable, confirma bien qu’il était très exactement 11h03. Elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller en gémissant, anéantie. Elle était très très très en retard, indécemment en retard, même. Une idée lui vint alors : pourquoi ne pas prétendre être malade et profiter de cette journée pour faire l’école buissonnière ? Un frisson d’excitation la parcourut à cette perspective. Une journée volée, une journée cachée… C’était vraiment tentant. Avant d’avoir le temps de se raviser, elle attrapa son téléphone et composa le numéro d’une de ses collègues avec laquelle elle s’entendait bien. « Angy ? Salut, c’est Julie. » Quinte de toux pour donner plus de vraisemblance au mensonge. « Quoi ? Pardon, je ne t’ai pas entendue… Oui, je sais, je suis horriblement mal. Je ne pouvais même pas parler il y a encore 5 minutes, c’est pour cela que je n’ai pas appelé plus tôt. Je ne vais pas pouvoir venir aujourd’hui, je crois. » Angy compatit. Elle comprenait parfaitement. Julie ferait mieux de se reposer et de rester au chaud. Avait-elle besoin de quelque

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chose ? Parce que si c’était le cas, Angy pouvait passer entre midi et deux lui apporter une soupe ou n’importe quoi d’autre qui lui ferait envie. Il ne fallait pas se laisser aller quand on était mal. Manger était fondamental, Angy savait bien de quoi elle parlait, cela lui était arrivé de ne rien avaler pendant plusieurs jours à cause d’une méchante grippe et résultat des courses, il lui avait fallu quatre jours de plus pour s’en remettre. Donc, que Julie ne se gêne pas avec elle. Cette dernière sentit le rouge de la honte lui monter aux joues. Décidément, elle détestait mentir. « Non, merci Angy. Ca devrait aller. Tu peux juste prévenir Bernard pour moi ? - Mais bien sûr ! Ecoute, tu m’as l’air tellement mal en point que je vais lui dire de ne pas compter sur toi de la semaine. Ca te va ? - Oh, mais je devrais pouvoir revenir dès demain ! - On ne sait jamais. Il est plus prudent de faire comme ça. Ne tire pas sur la corde, cela ne servira à rien. Je te laisse maintenant, il faut que tu te reposes. - Merci encore Angy. Passe une bonne journée. » Et les deux collègues raccrochèrent. Julie s’étira dans son lit. Elle se sentait bien. Coupable d’avoir menti, certes, mais bien quand même. Elle allait avoir une vraie journée rien qu’à elle. Elle ne savait même plus quand cela avait été le cas la dernière fois. Elle pouvait commencer par aller chercher une tasse de café et se remettre au lit avec un bon livre. Ou allumer la télé et regarder l’un des DVD qu’elle avait acheté dernièrement et pas encore pris le temps de visionner. Ou elle pouvait aller se balader et boire un pot en ville. Le soleil était de retour, il serait agréable de déambuler ainsi dans les rues, sans but précis, de faire un peu de lèche-vitrines, d’aller acheter un magazine féminin ou deux. Elle roula sur le côté du lit qui était dédié par habitude à Nicolas. Son humeur s’assombrit brusquement. Nicolas. Il aurait quand même pu répondre à ses messages ! Il exagérait un peu. Certes, elle avait eu la tête ailleurs une grande 54


partie de leur promenade, mais fallait-il qu’il s’en offusque ainsi ? Non, franchement, il allait trop loin. Elle refusait d'avoir le mauvais rôle plus longtemps. Cela suffisait comme ça. Elle choisit de se lever et de sortir se balader. C’était trop tentant. Elle prit sa douche et attrapa une robe légère dans sa penderie. Elle n’avait plus porté cette dernière depuis l’été dernier. Elle était un peu froissée, mais tant pis. Julie l’avait achetée des années plus tôt et y tenait beaucoup. La robe, très colorée et légèrement décolletée, semblait indémodable. Le soir où pour la première fois Nicolas lui avait dit qu'il l’aimait, c’est comme cela qu’elle était habillée. Elle enfila une paire de ballerines légères, attrapa son sac et ses clés et sortit en sifflotant. Dehors, il faisait presque trop chaud. Les filles avaient raccourci leurs jupes et n’avaient sur le dos que de minces débardeurs. Les hommes étaient sans cravate, le col de chemise ouvert. Et les chiens tiraient la langue en lambinant au bout de leur laisse, accaparés par toutes ces nouvelles odeurs qui semblaient se multiplier à l’infini autour d’eux. Julie prit la direction du marché. A cette heure-là, la plupart des vendeurs seraient probablement en train de remballer leurs étals, mais qu’importe. Elle en aimait le brouhaha, les saveurs, la foule bigarrée et cosmopolite. Elle se complaisait à écouter les vendeurs s’interpeller d’un stand à l’autre, apostropher les clients potentiels en vantant les mérites de leurs produits ou en clamant les prix de leurs légumes qui défiaient toute concurrence, était-il besoin de le préciser. Il y avait notamment un vendeur d’épices qui avait sa préférence. On sentait son stand bien avant de le voir. Les couleurs y explosaient, des ors profonds, des pourpres, des rouges étonnants. Le vieil homme disposait aussi de savons d’Alep aux vertus bienfaisantes pour la peau, de verveine à infuser qui rappelait à la mémoire le souvenir de jardins méditerranéens dont les terrasses étaient léchées par la mer, de figues sèches vendues à la pièce, d’haricots secs tassés dans un sac immense et lourd, de badiane étoilée et de bien d’autres trésors encore. Il y avait 55


toujours du monde devant son stand. L’ambiance y était chaleureuse, les gens prenaient alors le temps d’écouter ses explications et ses conseils. Ils n’étaient plus pressés de passer à autre chose. Le temps s’écoulait différemment, comme par magie. Le vendeur semblait avoir toujours une histoire à raconter qui tenait autant du conte de fées que de la recherche scientifique. Julie, quant à elle, n’avait jamais osé s’arrêter et acheter quoi que ce soit. Elle avait peur d’être déçue, comme si une épice pouvait perdre de son pouvoir en s’éloignant de ses consœurs. Et puis, elle ne saurait qu’en faire. Elle cuisinait, ce n’était pas le problème. Mais elle n’imaginait pas se lancer dans l’élaboration d’un menu nouveau dont le goût harmonieux tiendrait au mélange savamment dosé d’épices exotiques. Elle se voyait déposer sur la table du dîner un plat à la couleur engageante mais à l’odeur trop forte qui indisposerait ses invités avant de leur donner des brûlures d’estomac. Elle n’avait pas assez confiance en elle et pas suffisamment le goût de l’aventure pour se lancer dans ce genre d’expériences. Elle se contentait donc de passer devant le vendeur en ralentissant l’allure, tous les sens en alerte pour se repaître au mieux de l’ambiance chaleureuse qui régnait là. Elle éprouvait toujours un petit pincement au cœur, comme si elle était exclue d’une communauté à laquelle pourtant elle aurait tant aimé appartenir. Mais elle était vraiment intimement convaincue que pour faire partie des acheteurs, il fallait comprendre des choses qui lui échappaient sûrement. De quelles choses s’agissait-il, elle n’en avait d’ailleurs aucune idée. Tout cela relevait plutôt du domaine des impressions. Rien ne pouvait prouver qu’elle avait tort ou raison. Ce matin-là, alors qu’elle s’approchait, elle remarqua que le vendeur était seul. Lui aussi, comme ses confrères, rangeait ses affaires. Elle se demanda comment il faisait pour s’y retrouver dans toutes ses senteurs et pour ne pas mélanger un sac d’épices avec un autre. L’homme leva la tête en la voyant approcher et lui sourit. Elle lui 56


rendit son sourire et ralentit le pas. « Bonjour. Je peux vous aider ? » lui demanda-t-il gentiment, toujours souriant. La peau mate, tannée par des années passées au grand air, il avait des yeux d’un bleu perçant qui semblaient lire jusqu’au plus profond de votre être. Elle fut prise au dépourvu. « En fait.. Je ne sais pas. Je n’ai pas de besoin particulier… - Quelle chance ! » Julie sourit à sa remarque. « Enfin, si, mais je ne suis pas sûre que vous vendiez ce dont j’ai besoin ! - Dites toujours, riposta-t-il avec un clin d’œil. - Eh bien, il me faudrait une pincée de lucidité, quelques grammes de clairvoyance, une traînée d’intelligence, le tout dans un grand sac plein de bonheur. - C’est comme si c’était fait ! » lui rétorqua le vieil homme en agrippant la petite pelle de la taille d’une cuillère à soupe qui lui servait à ramasser les épices. Et il lui prépara un mélange qu'elle aurait été bien en peine d’identifier, piochant de ci de là dans ses sacs aux couleurs de l’arc en ciel. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, elle se retrouva avec un sachet dans la main. « Mais… Heu… - C’est cadeau. Il y a un ingrédient que je n’ai pas ajouté à l’ensemble de votre commande, c’est la traînée d’intelligence. Vous n’en avez nullement besoin. Il y en a suffisamment en vous. » Julie rougit légèrement. « Si vous le dites… Et comment s’utilise votre potion magique ? - Le bonheur a toujours un petit goût sucré, ma belle enfant. Saupoudrez de mon mélange dans votre thé, votre café ou sur votre fromage blanc. Vous pouvez aussi le mêler au jus de cuisson d’un rôti ou d’un agneau. Le bonheur s’accommode à toutes les sauces », conclut-il dans un éclat de rire, avant de lui tourner le dos et de reprendre ses occupations de rangement comme si de 57


rien n’était. Julie remercia donc et reprit sa route, un peu ébranlée par cette rencontre. Une poudre du bonheur… Voyons ! Cela n’existait pas, même s’il était tentant d’y croire. Elle rangea soigneusement ce cadeau étonnant dans son sac. Vers 15h, elle était de retour chez elle. Elle avait déjeuné près du parc en feuilletant tranquillement le dernier numéro de Marie-Claire qui traînait là, abandonné sur une table voisine. Elle aimait particulièrement les reportages proposés. Ils lui semblaient toujours intéressants et bien faits, se concentrant sur le sort des femmes dans le monde sans être pour autant dans une sorte de revendication féministe revancharde. Son horoscope lui promettait un mois plein de surprises et de rebondissements, une promotion inattendue au boulot et la mettait en garde contre les maux de dos. Rien de très original donc. Quant au régime du moment, il revenait tout bonnement à s’affamer ! Qui pouvait décemment tenir une journée entière en ayant dans le ventre un demi-pamplemousse (petit déjeuner), un filet de loup de 150 gr (déjeuner) et un yaourt allégé (dîner) ? C’était tout bonnement scandaleux, se disait-elle en dégustant une mousse au chocolat recouverte d’une légère couche de chantilly. Non, vraiment, il y avait de quoi tomber malade ! En lisant ce magazine, elle n’avait pas accordé une seule pensée à Nicolas ou à son prince charmant. Elle n’avait pas envie de se questionner plus avant. Il ne servait à rien de se torturer sans fin pour essayer de comprendre la psychologie masculine. C’était vain. Nicolas rappellerait quand il serait calmé. Prince lui dirait de nouveau qu’elle était belle quand il en aurait le temps. Voilà. Elle avait mieux à faire que d’essayer de savoir qui se cachait derrière ces appels et ces bouquets de fleurs. Il y avait fort à parier que l'inconnu se lasserait avant elle de ce petit jeu. A 15 heures, donc, elle passait le seuil de son appartement. En

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fouillant à la recherche de ses clés, elle avait remis la main sur le sachet de poudre miraculeuse que son vendeur lui avait donné. Elle eut soudainement envie de l’essayer. Elle alla à la cuisine se préparer un thé. Pourquoi pas ? Il faisait chaud, mais un bon thé vert était toujours rafraîchissant. Elle mit l’eau à bouillir, ouvrit le sachet et y plongea le nez : cela sentait merveilleusement bon, et, étonnamment, l’odeur qui s’échappait du sac ne ressemblait à aucune autre. C’était doux, on avait envie d’y planter un doigt humide pour le ressortir de là teinté de rose, et de le lécher alors lentement, avant de recommencer. Julie eut un frisson de plaisir. Elle se redressa, remit en place la bretelle de sa robe qui avait glissé sur son épaule et attrapa une tasse. Une fois son thé prêt, elle y ajouta une cuillère du curieux mélange. Le thé se teinta d’un rose fuchsia déroutant. Mais étonnamment, son odeur ne semblait pas modifiée par les épices. Julie alla déguster sa boisson au salon. Elle s’installa confortablement dans son fauteuil préféré, sa tasse à la main. Elle alluma la télé. Durant les dix minutes qui suivirent, elle passa d’une chaîne à l’autre, sans que son attention ne soit retenue par quoi que ce soit. Elle se sentait étrangement épuisée, vidée. Elle bâilla en avalant une dernière gorgée de thé. Elle avait rarement été aussi détendue et calme. Elle ferma les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, la nuit était tombée. Elle avait fait un rêve étrange. Elle était chez elle, en train de passer l’aspirateur, lorsqu’on avait sonné. Elle était allée ouvrir. Zac Efron se tenait sur le seuil, un bouquet à la main : de magnifiques ses fleurs préférées. Sans une hésitation et avec un naturel désarmant, il lui déclara : « Julie, tu es belle. » Elle le fit entrer, très à son aise. Elle n’était même pas surprise par sa venue. Ils s’installèrent au salon.

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« Alors Zac, c’était toi ! J’aurais dû le deviner ! » L'objet de tous les fantasmes de Julie dégustait un expresso en lui souriant en coin. Ses rides d’expression et son regard coquin, ses mains dont la peau avait l’air si douce, sa barbe mal rasée… Tout chez lui était désirable. Cet homme était doté d’un fort potentiel érotique. Julie en avait bien conscience, évidemment, mais pour autant, elle ne se sentait pas troublée par sa présence, comme s’il était complètement normal de le trouver sagement assis dans le canapé de son salon. Où d’autre pourrait-il être que là ? « Tu sais que je te trouve irrésistible », lui dit-il de sa voix de basse à la mélodie envoûtante. Il posa sa tasse et l’attira à lui par un doigt glissé à la boutonnière de sa robe. Il jouait avec, doucement. Ils se rapprochèrent lentement l’un de l’autre. La minute suivante, elle était nue contre lui. Une musique douce, probablement du Chopin, avait envahi la pièce. Zac était encore habillé, comme un gangster des années 30 à Chicago. Il portait des chaussures en croco vertes. Il se laissait faire pendant que Julie partait à l’assaut des boutons de son complet trois pièces. Elle lui retira ses vêtements en premier, dévoilant un caleçon avec de gros pétales de roses. Elle en sortit son sexe, déjà tendu. Zac la regardait faire, toujours souriant, toujours immobile. Elle se pencha vers lui pour l’embrasser. Ses lèvres étaient douces et son baiser ressemblait à s’y méprendre à ceux de Nicolas. Elle s’installa à califourchon sur son sexe. Il pénétra lentement en elle. Elle était bien. C’était comme si leurs corps se connaissaient depuis toujours. Elle était là à sa place, c’était l’évidence même. Ils avaient trouvé un rythme qui leur convenait à tous deux. Julie pouvait sentir chaque millimètre de la peau de Zac qui était en contact avec la sienne, c’était proprement incroyable. Elle n’avait jamais vécu cela, une telle perfection immédiate. Elle ferma les yeux et rejeta la tête en arrière alors que Zac accélérait la cadence. Elle sentait le plaisir monter en elle, comme une vague de fond prête à la renverser, à la déborder, à l’emporter. Elle retenait son souffle, attendant la vague, prête à l’accueillir. Les Beach boys 60


jouaient, Chopin s’était tu. Le salon avait disparu pour laisser la place à une plage de sable blanc. La vague de plaisir tant attendue fut brusquement là. Elle avait soulevé Julie, qui se retrouvait à son sommet, en équilibre. Et puis, très vite, tout fut fini. La vague déferla, transportant Julie dans son sillage. Zac poussa un cri. Julie sentit son sexe se contracter en elle. Il avait joui. Elle ouvrit alors les yeux. Elle était dans les bras de Nicolas, qui lui caressait doucement le visage. Ils étaient au lit et Nicolas souriait tendrement. « Crois-tu vraiment qu’il puisse y avoir un autre prince charmant que moi dans ta vie ? » Elle entendit alors un chameau blatérer. La tente bédouine où ils se trouvaient s’envola et elle fut seule et nue sur le sable du désert qui brûlait sa peau. La lumière était aveuglante. « Sans amour, la terre a soif, » lui dit le vendeur d’épices. « Sans amour, la terre est stérile. » Elle opina, l’air sérieux. Oui, il avait raison. Cela tombait sous le sens. La minute suivante, elle dansait devant un feu immense et des hommes à ses pieds tentaient par tous les moyens de la toucher. Leurs bras se levaient vers elle, elle entendait leur supplique mais ne pouvait s’arrêter de danser. Sa vie en dépendait. Puis la porte claqua et elle ouvrit les yeux. Elle était complètement désorientée. Elle n’avait aucune idée de l’heure qu’il pouvait être ni de combien de temps elle avait dormi. Ses vêtements gisaient en tas par terre, au pied du canapé. Elle n’avait pas souvenir de les avoir enlevés. « Nicolas ? » Mais l'appartement était silencieux. Elle avait aussi dû rêver le bruit de la porte qu’on fermait. Elle se leva en titubant et prit la direction de sa chambre. Sur le lit, une photo d’elle endormie nue dans le salon qui ne pouvait avoir été prise que quelques minutes plus tôt. La barrant,

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cette inscription : « Julie, tu es belle ».

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Il était entré sans faire de bruit. Elle dormait profondément sur le canapé du salon, la respiration calme. Son souffle soulevait légèrement sa poitrine à chaque expiration. Il trouvait ce mouvement fascinant. Il avait résisté à la tentation de remettre en place une mèche de ses cheveux qui avait glissé sur son visage dans le sommeil. Il l’avait contemplée longuement. Elle était belle. Son visage, dans le sommeil, était très calme, apaisé. Ses cils dessinaient comme une ombre sur sa joue. Il aurait pu passer la journée comme cela, à veiller en silence sur son repos. Mais il avait des choses à faire. Sans bruit, il avait pris ses photos. Elle n’avait pas bougé d’un cil. L’opération s’était donc déroulée très simplement. Il avait déposé l’image sur le lit, était repassé par le salon pour la regarder encore un peu, puis avait pris la porte, toujours aussi silencieusement. Il quitta les lieux sans se retourner. Mon dieu que cette femme était belle. Il souriait en marchant dans les rues que le soleil égayait. Il chantonnait un air de Souchon, un truc sur la vie, qui ne vaut rien, mais quand même « rien ne vaut la vie », disait le chanteur...

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Julie était toujours bouche bée devant son lit lorsque le téléphone se mit à sonner. Elle sursauta avant de décrocher. « Allô ? - Julie ? C’est moi. » C’était Nicolas. Elle se laissa lourdement tomber sur le lit, tournant le dos à la photo impudique. « Oh, Nicolas ! » Il était la normalité, la douceur, le confort. L’entendre était un soulagement. Tout allait rentrer dans l’ordre. Il viendrait ce soir, l’emmènerait au restaurant. Ils riraient de leur dispute, une coupe de champagne à la main. Il y aurait des bougies sur la table et des violons en arrière-plan. Ils rentreraient à la maison pour faire l’amour, lentement, doucement et il lui murmurerait de doux ‘Juju’ à l’oreille en lui caressant le corps jusqu’à ce que la jouissance les entraîne. Il… « …pars pour quelques jours en déplacement. Je vais être difficilement joignable. Je ne voulais pas que tu t’inquiètes. » Son ton de voix était un peu sec, distant. Professionnel, quoi. Julie était décontenancée. « Mais… On n’a pas le temps de se voir avant ton départ ? Tu

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sais, j’aurais aimé qu’on parle à propos de ce week-end. Je ne sais pas si tu as eu mes messages, mais… » Il la coupa. « Oui, oui, je les ai eus. Ecoute, je dois vraiment y aller ou je vais rater mon vol. Je t’appelle très vite. De toute manière, on ne va pas passer l’année à discuter de vélo et de balades à la campagne. Je t’embrasse. A bientôt. » Et il raccrocha. On était loin d’un romantique dîner aux chandelles. Julie regardait son téléphone comme si un génie allait finir par en sortir et lui proposer d’exaucer tous ses vœux. Que se passait-il donc dans sa vie ? Elle qui la trouvait parfois un peu ennuyeuse regrettait déjà le rythme des jours qui se ressemblent. Là, en moins d’une semaine, elle se retrouvait traquée par un malade obsédé qui arrivait même à s’introduire chez elle ; son boulot devenait plus insupportable que jamais ; son amoureux prenait la poudre d’escampette… Où, pourquoi, comment les choses avaientelles commencé à échapper à son contrôle ? Elle se leva en soupirant. Il était près de 22 heures. Elle n’avait plus sommeil, mais pas vraiment envie non plus de regarder la télé. Elle attrapa la photo qui traînait encore sur le lit, la déchira en petits morceaux et alla la jeter dans la poubelle de la cuisine, résolue à ne plus se laisser intimider par un tel comportement. Elle en profita pour attraper un yaourt dans le frigo, sans grande envie. Elle ne tenait tout simplement pas à aller se coucher le ventre vide. Elle mangea rapidement, debout devant l’évier, le regard perdu dans le vague. Nicolas partait. En déplacement, certes, mais il partait. Son absence devenait plus palpable, plus réelle. Cela faisait mal. Elle n’arrivait pas bien à se l’expliquer, mais c’était un peu comme si paradoxalement cette absence prenait corps et la suivait dans ses moindres mouvements.

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Jusque-là, Julie avait eu le sentiment que non seulement tout cela n’était pas si grave, mais qu’en plus, c’était elle qui avait la situation bien en main. Elle s’était visiblement trompée et le découvrait brutalement. Mais ce n’était pas tant cela qui la faisait souffrir. Ce qui la blessait vraiment, c’était de voir Nicolas s’éloigner, ce qu'elle n’aurait pas cru possible. Le silence de son amoureux, puis son ton froid, détaché et maintenant son absence pour un temps indéfini, tout cela lui laissait un profond sentiment de malaise et une envie urgente de s’expliquer, de lui expliquer. De plus, elle ne supportait pas de voir les gens se séparer sur un malentendu. Peut-être était-ce de la superstition, mais l’idée que Nicolas puisse par exemple être victime d’un accident, ne jamais revenir, ne jamais plus lui parler et que cela puisse se produire sans qu'il sache quels sentiments profonds elle nourrissait pour lui, cela la rendait malade. Elle aurait aimé discuter avec lui. Mais que pourrait-elle bien lui dire ? Elle n’avait pas pipé mot sur ce type qui la harcelait (et qui, à la minute présente, n’avait plus rien d’un prince charmant mais tout d’un briseur de ménages, de surcroît psychopathe). Elle s’était enfoncée dans des mensonges ridicules, stupides, dignes d’une adolescente mal dans sa peau et elle se retrouvait à la minute présente dans une situation qui échappait à son contrôle et qui ne ressemblait pas du tout à ce dont elle avait rêvé. Soudainement, Nicolas n’était plus le mec sympa, sérieux, mais un peu ennuyeux dont elle parlait à ses amies. Au fil des minutes, il redevenait ce type séduisant, drôle, amoureux qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être. Si elle ne se ressaisissait pas très vite, les souvenirs allaient commencer à affluer. Elle avait plus d’une fois remarqué que lors d’une rupture, on réagissait comme lors d’un accident : on voyait les moments vécus à deux défiler à grande vitesse, du premier baiser au terrible « c’est fini ». Et elle ne pouvait se permettre de glisser sur cette pente, d’autant qu’à aucun moment Nicolas n’avait annoncé qu'il mettait fin à leur relation. Elle choisit donc de rêver à ce que pourraient être leurs 66


retrouvailles, lorsqu’il reviendrait. Car il reviendrait et tout recommencerait comme avant, en mieux même, puisqu'elle avait craint un instant de le perdre. Ils iraient donc au cinéma. Ils seraient assis côte à côte, tendus, dans le noir. Elle se demanderait s'il l’embrasserait avant la fin du film ou pas. Elle n’oserait peut-être pas laisser ses mains sur les accoudoirs, de peur qu’il ne s’en saisisse. Pire, que se passerait-il s’il ne la touchait pas, s'il pensait juste faire d’elle une amie ? Elle resterait le regard sagement rivé sur l’écran, le cœur battant trop vite. Nicolas serait mal rasé, sa chemise aurait eu besoin d’un bon coup de fer et cette désinvolture, ce je-m’en-foutisme l’attirerait ce soir-là comme il l’avait attiré lors de leur première rencontre. Elle s’interrogerait malgré tout : cette indifférence à sa tenue serait-elle la preuve qu'il ne cherchait plus à la séduire, qu’il avait tourné la page ? Ou était-ce peut-être juste le contraire : il savait qu’ainsi il lui plairait. Sur l’écran, les images défileraient et elle n’y comprendrait rien. Elle veillerait aux moindres gestes de Nicolas. Elle donnerait tout pour qu'il l’embrasse. Elle tremblerait du désir de retrouver le goût de ses lèvres. Mais il n’aurait pas un geste dans sa direction. Il lui faudrait donc à la sortie de la salle commenter le film et cela serait une torture. Lui serait emballé, notamment par le jeu des acteurs. De toute manière, expliquerait-il, il avait été de tout temps un grand admirateur de Woody Allen qui savait rendre drôle des choses qui ne l’étaient pas, et se moquer des autres tout en se moquant d’abord de lui-même. Elle opinerait, en murmurant de vagues appréciations. Elle serait déçue. Elle voulait juste être embrassée. Il aurait pu la mettre devant n’importe quel écran dans n’importe quelle salle obscure, c’était pareil. Le film et le talent de Woody étaient les moindres de ses soucis. Elle aurait proposé un dernier verre, qu’il aurait refusé sous prétexte qu’il devait se lever tôt le lendemain matin.

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Elle lui aurait accordé un vague salut de la main avant de tourner les talons et de rentrer chez elle. Elle ne tenait pas à lui claquer une bise amicale. Elle en voulait plus. Elle serait obligée de penser qu'il ne l’aimait plus, ne la désirait plus. Pire, peut-être était-il soulagé que leur relation soit terminée. De toute manière, ils n’avaient jamais aimé les mêmes films. Nicolas devait vivre bien mieux sans elle pour l’obliger à regarder La Villa des Coeurs Brisés lorsqu’il y avait un autre programme à la télé qui l’intéressait plus que cela. Elle n’avait été qu’une sale égoïste et elle en payait maintenant le prix. C’était normal. Elle l’avait perdu, elle devait s’y faire. Mais il finirait par rappeler et par proposer un dîner au restaurant. Julie hésiterait un peu avant d’accepter. Elle ne voulait plus souffrir et se nourrir de faux espoirs. Il lui manquait. Le soir en question, il arriverait en retard à leur table. Elle serait sur le point de partir, déçue. Nicolas réussirait à la convaincre de rester en la faisant rire. Il avait une bonne excuse pour ne pas être arrivé à l’heure : il avait essayé de repasser une chemise. Un désastre. Il avait failli mettre le feu au quartier. Julie se détendrait et se mettrait à pouffer. Elle ne parviendrait pas à lui faire croire à sa mauvaise humeur très longtemps. Elle se réinstallerait à table, en faisant un peu semblant de lui accorder une faveur. Le dîner serait merveilleux. Détendus tous les deux, naturels, heureux d’être ensemble et d’avoir des choses à partager, ils discuteraient sans fin. Le restaurant fermerait derrière eux. Quand Nicolas l’embrasserait après l’avoir raccompagnée, Julie trouverait cela complètement normal. Elle aurait oublié combien, quelques heures plus tôt encore, elle doutait que cela se reproduise un jour. Tout naturellement et très vite, ils se retrouveraient enlacés dans son lit. Julie devait l’admettre, elle se sentait bien dans les bras de Nicolas et aimait partager sa vie avec lui. Peut-être que si, avant de le

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rencontrer, on lui avait demandé de décrire l’homme idéal, elle n’aurait pas pensé pour le rôle à quelqu’un comme lui. Mais plus ils passaient de temps ensemble, plus sa présence à ses côtés s’imposait comme une évidence. Par exemple, Nicolas aimait lui tenir la main dans la rue et ce geste lui paraissait des plus naturels, alors que tant de fois avant lui, il lui avait déplu. Il lui arrivait parfois de l’enlacer brusquement avant de la faire pivoter vers lui pour l’embrasser follement. Elle riait alors, reprenant son souffle la tête rejetée en arrière, les yeux rieurs, le corps tendu vers le sien. Ils faisaient de bons amants. Nicolas savait comment s’y prendre pour lui donner le sentiment qu’elle était belle, unique, désirable. Il ne se privait pas de lui dire qu’il aimait son corps, qu’il le trouvait harmonieux, magique. Il vouait un culte païen à ses seins, ne se lassant jamais de les toucher, de les caresser, de leur donner vie. Elle-même adorait jouer à suivre du doigt les contours de ses muscles, à se rendre maîtresse de son corps, à exciter son désir. Plus d’une fois elle l’avait interrompu lorsqu’il regardait un tournoi sportif. Il commençait par prétendre ne pas être ému. Et puis, au fur et à mesure des caresses, son attention pour le jeu faiblissait. En moins de cinq minutes, il était tout à elle. Son équipe pouvait marquer, égaliser, remporter la compétition, il s'en moquait éperdument. Il était le souffle court, les yeux clos, pendant qu'elle le prenait dans sa bouche avec une délicatesse extrême qui ne faisait que renforcer son excitation. Tendu, prêt à jouir, il renversait les rôles pour laisser durer le plaisir. A son tour, il lui écartait les jambes pour la lécher. Puis, il la pénétrait là, sur place. Ils ne tardaient pas à jouir. Seulement alors, Nicolas éteignait la télé, l’invitait jusqu’au lit et recommençait à lui faire l’amour. Cette fois, c’était lui qui commandait, menait la danse. Elle se laissait faire au gré de ses envies, le suivait sur les chemins qu'il avait choisis de prendre. La nuit tombait et les trouvait là, enlacés, somnolents, comblés. L’un ou l’autre finissait par se lever en frissonnant dans la fraîcheur de la pièce pour se précipiter à la cuisine et en revenir 69


chargé de victuailles, quiches, brioches, fromages, gâteaux secs, yaourts, bonbons, cochonneries en tout genre, de quoi improviser un pique-nique sous les couvertures. Ils discutaient alors pendant des heures, de tout, de rien, tout en grignotant leurs provisions. Le lit se couvrait de miettes, mais ils ne s’en rendaient pas compte. Ils s’assoupissaient pour se réveiller dans le crissement d’un paquet de chips, ouvraient un œil pour le jeter au sol, et retombaient endormis, épuisés par l’amour, les émotions, le plaisir. Parfois, un simple effleurement ravivait leur passion et ils faisaient de nouveau l’amour, se demandant au matin s’ils avaient rêvé ces étreintes. Julie avait fini son yaourt depuis un moment déjà mais restait là, dans sa cuisine, figée. Elle avait le sentiment que rien, plus jamais, ne serait pareil, qu’elle avait été assez stupide pour casser à coups de mauvaise foi et de mauvaise humeur une relation qui lui apportait tout ce dont elle avait besoin. Elle se sentait coupable d’avoir cru que les princes charmants existent et que leur charme consiste à ne pas paraître. Elle aurait tout donné pour que Nicolas soit là et l’enlace par derrière en lui posant délicatement un baiser dans le cou, avant de la pousser gentiment vers la chambre, le lit, l’amour… Mais elle était seule, désespérément seule et elle avait le sentiment que cela allait durer comme cela pour un bon moment. Elle soupira de nouveau, essuya ses yeux où les larmes perlaient et ramassa le petit sac d’épices qui se trouvait à portée de main sur son plan de travail. Elle le jeta à la poubelle avant de regagner sa chambre, où elle se coucha en boule sous les draps, sans plus réfréner les sanglots qui lui nouaient la gorge.

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Julie se réveilla avant que le réveil ne sonne. Elle avait de nouveau fait un rêve érotique. Cette fois-ci, elle était engagée dans une relation voluptueuse avec Nicolas et Prince. Ce dernier n’apparaissait plus sous les traits de Zac Efron mais de Jean Dujardin. Les deux hommes entraient dans sa chambre alors qu’elle dormait comme une bienheureuse. Elle se réveillait sous leurs caresses. Ils s’étaient partagé son corps de telle manière qu’à aucun moment leurs mains ne se touchaient. Ils évitaient même de se regarder dans les yeux. Ils ne s’adressaient qu’à elle. « Tu veux savoir qui est ton prince, demandait Nicolas en lui souriant gentiment. Tu veux savoir ? Parce que moi, je crois que tu sais déjà. » Et il descendait le long de son corps en la léchant pendant que Jean faisait de même en remontant. Il atteignait sa bouche pendant que Nicolas suçait ses orteils, faisant naître des frissons sur toute sa peau. Jean Dujardin l’embrassait doucement, sa langue se mêlant à la sienne. Une de ses mains dessinait le tour de son téton et s’amusait avec sa pointe dressée vers le ciel. « Julie, tu es belle, belle, belle, » lui murmurait-il entre deux baisers. Elle soupirait de plaisir, ne savait lequel accueillir en elle. Ce fut Nicolas qui prit l’initiative. Elle était toujours couchée sur le dos, à embrasser Jean à pleine bouche lorsqu’il la pénétra. Elle était prête et se tendit

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pour qu’il puisse aller loin en elle, le plus loin possible. Jean se recula alors légèrement pour voir le couple faire l’amour. Julie avait agrippé le sexe du belâtre dans sa main et dès que Nicolas accélérait le rythme, elle faisait de même avec Jean. Ce dernier finit par se dégager avant que la jouissance ne le submerge. Il s’allongea de nouveau à côté de Julie et lui caressa doucement tout le corps, augmentant le plaisir que lui procurait déjà Nicolas. Lui avait de plus en plus de mal à se contrôler. Il accéléra le rythme avant de jouir dans un cri. Nicolas roula sur le dos, essoufflé, laissant sa place à Jean, qui, à son tour, emplit Julie de son sexe dressé. Elle ne se lassait pas d’être ainsi possédée. Cela aurait pu durer encore longtemps, mais l’orgasme la saisit sans qu’elle ne puisse se maîtriser. Puis, Jean, à son tour, explosa en elle. Et elle se réveilla avant d’avoir à faire face à ses deux amants, troublée. Etait-ce un effet secondaire de la poudre de perlimpinpin du marchand d’épices ? Quand même, elle n’avait bu qu’un thé et ce, dans l’après-midi du jour précédent ! En tout cas, elle se sentait étrangement détendue et se surprit même à avoir le sourire aux lèvres. Le plaisir que lui avait procuré son rêve était réel. Elle s’étira longuement avant de finir par se lever. Il n’était pas question de rater une nouvelle journée de travail. En sifflotant « are you lonesone tonight » de son artiste préféré, elle entra dans la salle de bain. Elle se doucha longuement, effaçant les dernières traces de cet étrange rendez-vous amoureux auquel elle s’était laissé aller. Elle passait la main sur son corps, ses hanches, sa poitrine, le redécouvrant. Elle ne savait plus quand elle s’était vraiment regardée pour la dernière fois. Là, elle n’était pas pressée de mettre fin à ce moment d’intimité où elle se retrouvait elle-même, à nue, dans tous les sens du terme. Elle finit malgré tout par arrêter l’eau. La salle de bain était tout embuée. Elle sortit de la douche dans un nuage de vapeur. Elle attrapa sa serviette et s’enroula dedans en avançant vers le miroir de la pièce. En s’approchant, elle remarqua qu’un message y avait 72


été tracé avec le doigt. C’était comme si la vapeur du jour ravivait les mots posés là depuis un moment, car ils étaient peu lisibles. Malgré tout, elle réussit à déchiffrer de nouveau cet obsédant « Julie, tu es belle » qui la suivait partout depuis maintenant une semaine. Elle resta face au miroir, immobile. Elle n’avait plus peur. Un vague sourire flottait à ses lèvres. Pour la première fois depuis longtemps, elle était en passe d’acquiescer. Oui, elle était belle, puisque c’était telle qu’on la voyait. Elle sortit de sa rêverie et d’un geste de la main effaça le message. Son visage perdit alors dans le miroir ses contours flous. C’était bien elle, là. Ses rides d’expression, ses cernes légers. Sa bouche, toujours prête à s’ouvrir sur un sourire, ses cheveux mouillés. Son visage s’était marqué au fil des ans de souvenirs, de coups de soleil, de bonheurs violents et de pages de tristesse. Il racontait tout cela. Finalement, il ne s’agissait pas de vieillir mais de vivre. Tout simplement. Si l’on pouvait dire. Elle se sourit donc avec une tendresse qu’elle éprouvait rarement pour elle-même, et sortit de la pièce pour aller s’habiller. Elle se sentait sereine et aurait bien été en peine de s’expliquer pourquoi. Au cas où il pourrait en être tenu pour responsable, elle alla cueillir sur le dessus de la poubelle le petit sachet d’épices et le rangea précieusement dans le tiroir aux couverts. On ne savait jamais. Lorsqu'elle arriva sur son lieu de travail, Angy l’attendait et se montra d’une grande sollicitude avec elle. Julie, une fois encore, se sentit coupable de mentir. Elle décida donc de travailler encore plus pour compenser la journée d’hier. Elle n’aurait pas à travailler avec Bernard Pastier aujourd’hui et elle en fut soulagée. Bien que très zen, elle n’était pas sûre que sa bonne humeur aurait pu résister à une nouvelle salve de cris et de hurlements de Bernard, qui, vraiment, perdait facilement son self-control. Elle repensa à l’idée saugrenue que Bernard Pastier pouvait se

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cacher derrière les messages de son admirateur secret, et se prit à rire. Laurence n’en manquait pas une ! Bernard ? Sûrement pas ! Il aurait été bien en peine de dire si elle était un homme ou une femme, ou de décrire la couleur de ses cheveux ! Il ne voyait que lui-même, ne pensait qu’à lui-même et n’était absolument pas capable de s’intéresser profondément à un autre être humain. On ne lui connaissait ni femme, ni enfants et il ne donnait pas non plus l’impression d’être gay. Julie alluma son ordinateur. Une pensée se fit alors jour dans son esprit. Et si le comportement de Bernard ne cachait en fait qu’une timidité maladive ? S’il était odieux parce que troublé et incapable de gérer l’attirance qu’il éprouvait pour elle ? Si elle s’était entièrement trompée sur son compte ? Elle secoua la tête, comme pour chasser ces pensées inopportunes. C’était proprement impossible. Et puis, comment serait-il rentré chez elle ? D’ailleurs, au lieu de bayer aux corneilles et de sourire comme si tout allait pour le mieux dans le plus parfait des mondes, elle ferait bien de s’inquiéter de cette nouvelle intrusion à son domicile. D’abord la photo et maintenant le message sur la glace de la salle de bain... Tout en allumant son ordinateur et en déplaçant quelques dossiers de manière à laisser penser qu’elle était débordée, elle se concentra sur cette question. Visiblement, le message datait. Il n’avait certainement pas été tracé le jour même alors qu'elle prenait sa douche, car on le voyait à peine. C’était comme s’il avait été mis là bien plus tôt et que chaque douche ou bain un peu chaud permettait de le remettre en lumière. Mais quand, alors, avait-il été écrit ? Elle soupira. Elle n’avait rien de l’inspecteur Gadget ou de Maigret. Elle n’avait aucune idée de comment procéder pour découvrir l’identité de ce prince charmant et n’était pas sûre d’en avoir envie. Elle ferait mieux de penser à son boulot et à la manière de se faire pardonner par Nicolas, dont la colère, elle, était bien réelle. Lui envoyer des fleurs ? Elle se rendit compte 74


alors qu’elle n’avait même pas la moindre idée du lieu où il était. Il ne le lui avait pas dit. Elle s’étonna de ne pas s’en être aperçue plus tôt. Elle devait vraiment être à côté de ses pompes avec toute cette histoire. Nicolas avait bien dit qu'il serait peu joignable, mais rien n’empêchait Julie de lui laisser un message sur son portable. Il l’aurait quand il l’aurait. Et puis, quitte à devoir attendre telle Pénélope pour une durée indéterminée, elle ferait bien d’en profiter pour se ménager des moments de plaisir et rappeler quelques amies pour sortir. Elle agrippa donc son téléphone et commença par Nicolas. Comme elle s’y attendait, elle tomba directement sur sa messagerie. « Chéri, bonjour, c’est moi. J’espère que tu as fait bon voyage et que tout va bien. Tu me manques, je t’embrasse. Appelle-moi vite. » Ce n’était pas vraiment original mais cela avait le mérite d’être clair. Et en plus, c’était sincère. Puisque Nicolas avait décidé de faire comme si rien ne s’était passé dans la forêt, elle allait adopter le même comportement. Larmoyer pendant des heures sur sa messagerie ne changerait pas la situation. Hauts les cœurs et allons de l’avant ! Elle aussi devait redevenir la belle et talentueuse femme qui avait su le séduire. Son coup de fil suivant fut pour Laurence. Cette dernière non plus ne répondit pas. Julie lui laissa donc un message en lui proposant de venir dîner chez elle le soir même et en lui promettant de nouveaux rebondissements dans son aventure avec son mystérieux admirateur. Puis, elle se mit enfin au travail, le cœur léger et en sifflotant. A l’heure du déjeuner, comme Bernard n’était pas là pour la harceler, elle décida de s’octroyer une vraie pause. Angy n’était pas libre. Elle proposa alors à une nouvelle collaboratrice, Johanna, de se joindre à elle. Cette dernière occupait là son

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premier emploi. Elle était arrivée quelques mois plus tôt dans la structure et Julie la connaissait mal. Les deux collègues prirent la direction d’une brasserie proche où Julie aimait bien déjeuner lorsqu'elle en avait le temps, ce qui était rare. Il faisait toujours aussi beau et chaud et elles s’installèrent en terrasse. Julie devait se souvenir de feindre une convalescence certes rapide mais encore un peu douloureuse. Cela lui était difficile tant elle se sentait heureuse, sans, une fois de plus, réussir à identifier les raisons qui la poussaient à sourire ainsi. Le départ impromptu de son compagnon aurait dû au contraire la plonger dans les affres d’un questionnement sans fin sur l’évolution de leur relation, mais il n’en était rien et elle profitait pleinement de ce sentiment de bien-être qui l’habitait. Johanna semblait dans le même état d’esprit. La jeune femme vivait depuis plus de trois ans avec son amoureux et il venait de la demander en mariage. Elle était donc sur son petit nuage et avait beaucoup de mal à parler d’autre chose que de robes blanches, location de salles pleines de charmes et faire-part. Elle avait déjà lassé un bon nombre de ses copines avec cette discussion – qui tenait plus du monologue que d’autre chose – et elle était ravie de déjeuner avec Julie, qui paraissait prête à porter une oreille attentive à tous ses propos. Elles commandèrent deux salades du Sud-Ouest. Toutes les deux étaient friandes de foie gras et autres douceurs de la région. Elles s’autorisèrent même le luxe d’un dessert gargantuesque. Johanna alimenta la conversation pendant la plus grande partie du repas. Elle était intarissable : Qui inviter au vin d’honneur ? Qui garder pour le dîner ? Où faire la réception ? Que penser des wedding-planners ? Etaient-ils maintenant indispensables à la réussite de la fête ? Où trouver un bon photographe ? Etait-il plus conseillé de faire un mariage discret (son mec avait déjà divorcé deux fois et avait bien 15 ans de plus qu’elle) ou au contraire, s’afficher et montrer au monde entier (sa famille en l’occurrence) que le bonheur n’était pas une question de convenance (enfin, pas seulement) ? Julie tentait de suivre les méandres dans lesquels 76


s’égarait la jeune femme et de répondre à quelques-unes de ses interrogations. Elle comprenait particulièrement bien les inquiétudes de la mère de Johanna. La différence d’âge en ellemême n’était pas un problème. Mais s’engager avec quelqu’un qui avait déjà tant vécu… Il était normal que ses parents aient souhaité autre chose pour elle. La jeune femme se rebiffa. Elle avait l’arme absolue en main : « Mais je l’aiiiiime ! » gémit-elle. Julie sourit. Johanna ne devait pas avoir 23 ans. Son compagnon, Hubert, en avait presque 50 et était papa d’une adolescente de 17 ans. En son for intérieur, elle comprenait parfaitement les parents de la jeune fille. Ils ne pouvaient certainement pas s’empêcher de voir en leur futur gendre un vulgaire don Juan de bas étage. Leur réaction était des plus naturelles pour des parents qui chérissaient leur fille unique. En plus, que se passerait-il s’il voulait un enfant ? Johanna était jeune pour être mère. Et s’il n’en voulait pas ? Fallait-il condamner au nom de l’amour cette femme à ne pas connaître les joies – et les peines – de la maternité ? Le choix devait-il absolument reposer sur une question d’âge ? Julie tapota le bras de Johanna. « Je sais, je sais. Mais ce sont tes parents. Leur job est de se poser ce genre de questions. Tu verras, le jour du mariage, tout se passera bien. » Johanna faisait la moue en tournant sa cuillère dans son café. Elle accentuait son côté Lolita sans même en avoir conscience. « Si tu le dis… » Elles ne tardèrent pas à reprendre le chemin du bureau. A l’accueil, la standardiste tendit une énorme boîte de chocolats à Julie. « Tiens, c’est arrivé pour toi. T’en as de la chance que ton mec te fasse des surprises pareilles ! Ce n’est pas à moi que ça arriverait… » commenta la jeune femme, un téléphone coincé entre l’épaule et l’oreille. Julie eut un soupir blasé. « Oh, mais ce n’est pas lui qui me les envoie. Il n’aurait jamais 77


une telle idée… - Ah bon ? Pourtant, il ne s’appelle pas Nicolas, ton mec ? » s’enquit Johanna, qui tenait à la main la carte accompagnant le présent. Julie s’en saisit, étonnée. Dessus, elle put lire : « Julie, pardon pour ce week-end. Je t’aime, à très vite. Nicolas. » D’étonnement, elle laissa les gourmandises glisser au sol. Johanna et la standardiste échangèrent un regard interloqué. « Parce qu’à part Nicolas, il y a beaucoup d'hommes qui te font livrer des cadeaux de cette taille ? » s’enquit la future mariée. Julie ne prit pas la peine de répondre, agrippa la boîte et prit le chemin de son bureau sans plus dire un mot. Ce ne fut qu’une fois réfugiée aux toilettes qu’elle prit le temps de méditer sur l’incident. Mais que lui avait-il pris de laisser ainsi échapper qu’il pouvait y avoir plus d’un homme dans sa vie ? C’était stupide ! Elle détestait prêter le flanc à la rumeur dans les couloirs du boulot. En plus, elle trouvait cela particulièrement inélégant envers Nicolas. Mais surtout, le geste la laissait sans voix. Nicolas n’était pas du genre à faire des choses pareilles. Elle en était très émue. Il devait vraiment avoir compris qu’il était allé trop loin en la laissant comme cela, seule, au milieu de nulle part sur son vélo. Elle était très touchée par son attention. Les choses allaient peut-être pouvoir reprendre entre eux comme si de rien n’était, et sa petite « infidélité » aurait eu le mérite de lui montrer combien elle tenait à lui. Tout allait donc aller mieux. Elle rejoignit son ordinateur le sourire aux lèvres. La vie était belle, cela ne faisait aucun doute.

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Il tournait en rond. Que pourrait-il faire pour lui faire ouvrir les yeux ? Il avait le sentiment absurde qu'elle lui échappait, qu’il ne contrôlait plus la situation, alors qu’il avait tout fait pour que rien ne lui échappe. Ce déjeuner au soleil, par exemple, ne lui ressemblait pas du tout. Que faisait-elle dehors, à bavarder gaiement avec une collègue ? D’habitude, rien ne parvenait à l’éloigner de CreerMonLivre.Com et de son poste de travail, il était bien placé pour le savoir ! Et voilà que soudainement, elle pavoisait en terrasse, en balançant la jambe négligemment, comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Se serait-il trompé ? Sa tactique ne serait-elle pas la bonne ? Il avait besoin de se détendre, de mettre fin à cette obsession. Cela ne pouvait pas durer comme cela. Il devait prendre plus de risques, se faire connaître, se rendre aimable, qu'elle voit quel homme il était vraiment. Au lieu d’avancer à visage caché, il devrait affirmer haut et fort les sentiments qu’il éprouvait pour elle. Souvent, il imaginait ce que serait leur première nuit d’amour après qu'elle ait compris qui il était. Elle s’offrirait à lui comme elle ne l’avait jamais fait auparavant avec quiconque. Son cœur,

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surtout, serait sien. Car c’était cela qu’il souhaitait plus que tout : toucher son cœur avant de mettre la main sur son corps. Il avait envie d'elle.

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Julie se remit au travail. La journée passa vite. Elle arrivait à mieux se concentrer lorsque Bernard Pastier n’était pas sur son dos en permanence à vérifier ses moindres faits et gestes. Elle avança donc sans même s’en rendre compte, en sifflotant un air de sa composition et sans lever les yeux. Bientôt, les bureaux commencèrent à se vider. Angy passa la voir en partant, lui conseillant de ne pas traîner pendant des heures car elle devait être encore souffrante. Il fallait qu’elle se ménage. Johanna arriva quelques minutes plus tard et se pencha sur les chocolats dans l’espoir de s’en faire offrir un. La bouche pleine, elle expliqua qu’elle était sûre d’avoir enfin trouvé sur Internet la robe de mariée qu’il lui fallait et espérait bien que ses parents n’allaient pas se remettre à tempêter sous prétexte qu’elle était en vente sur ebay. Qu’importait que cette robe ait peut-être été portée par une autre. « Y a bien d’autres nanas qui ont touché mon mec avant moi, non ? » avança-t-elle comme argument, faisant preuve d’un esprit logique qui laissa Julie songeuse. Il était de toute manière difficile de prétendre le contraire, dans la mesure où Hubert était déjà papa. Julie finit elle aussi par se préparer à quitter l’immeuble. Elle prit tout son temps pour ranger son bureau, mettre en pile bien nette ses dossiers pour le lendemain, vérifier qu’elle avait répondu à

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tous ses emails. Rien ne la pressait vraiment, et ce sentiment lui était d’ailleurs agréable. Bien sûr, elle savait que de rentrer dans une maison vide parce que votre compagnon était en voyages n’avait rien à voir avec le fait d’être seule, soir après soir et de ne partager le quotidien qu’avec soi-même. La boîte de chocolats tentateurs qui se trouvait cachée dans un tiroir était là pour en témoigner. Un homme, ailleurs, l’aimait, la désirait. Et le savoir avec certitude avait suffit à lui faire passer une meilleure journée. Laurence devait venir la rejoindre dans la soirée pour un dîner tardif, ce qui promettait une bonne soirée en perspective. Les deux copines se feraient livrer des pizzas car le frigo de Julie était vide et cette dernière n’avait aucune envie de mettre fin à sa bonne humeur en passant des heures à la caisse d’un supermarché quelconque. Elle était sûre d’avoir encore une ou deux bouteilles de vin qui traînaient quelque part, et l’option pizza serait parfaite. Elle enfila donc son léger gilet, attrapa ses clés et sortit. Dehors, une fois encore, la soirée était douce. Julie choisit donc de marcher un peu. Elle le faisait aussi souvent que possible. Elle trouvait un peu illogique de prendre soin de son alimentation, de s’inscrire à la gym et de ne se déplacer qu’en voiture ou transports en commun. Pour elle, une bonne hygiène de vie commençait par 30 minutes de marche à pied par jour. Tout en cheminant, elle agrippa son téléphone portable. Elle allait essayer de joindre Nicolas pour le remercier de son geste. Rien que d’y penser, le sourire revenait à ses lèvres. Elle préparait déjà le message qu’elle allait lui laisser, persuadée qu’une fois encore il ne décrocherait pas. Elle fut donc surprise d’entendre sa voix. « Nicolas ? Ca va ? - Oui, et toi ? - Le téléphone marche ? C’est super parce que… - Oui, j’ai dû aller faire une course, mais je conduis et j’ai bien peur que cela ne coupe.

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- Bon, bon, je ne vais pas te retenir, je voulais juste te remercier. - Me remercier ? Mais de quoi ? » Il avait vraiment l’air surpris. « Eh bien, pour les chocolats. - Les quoi ? J’entends mal, la ligne est vraiment mauvaise. - LES CHOCOLATS ! » Le couple de retraités qu'elle croisait alors lui lança un regard interloqué. Certes, parler dans son téléphone au milieu de la rue repoussait les limites de l’intimité, mais là, si les gens se mettaient carrément à hurler… Julie ne les vit même pas passer. « LES CHO-CO-LATS ! » s’égosilla-t-elle une fois de plus. - Mais quels chocolats ? » hurlait Nicolas à son tour. - Ceux que tu m’as fait livrer… - Pas… cho..lats… rien… marche… merd…. » fut la seule réponse à laquelle Julie eut droit avant que la conversation ne s’interrompe définitivement. Elle s’immobilisa bouche bée sur le trottoir, ayant complètement oublié où elle se trouvait. Pas de chocolats ? Comment ça, pas de chocolats ? Et si Nicolas ne lui avait pas envoyé les gourmandises, alors qui ? Elle s’ébroua lorsqu’un jeune en roller la bouscula légèrement. Voilà qui allait plaire à Laurence. Elle n’essaya même pas de rappeler Nicolas. Après tout, il le ferait bien, lui, s’il retrouvait une connexion, une ligne téléphonique, un pigeon voyageur, ou n’importe quel autre moyen de renouer la conversation. Elle se prépara un drink en attendant Laurence, elle qui ne buvait jamais d’apéritif aussi fort en semaine. Mais là, elle en avait besoin. Jusqu’à présent, son admirateur secret se présentait comme tel. Aujourd’hui, pour la première fois, il avait prétendu être un autre… que se passait-il donc ? Qui la faisait ainsi tourner en bourrique ? Lorsque Laurence sonna, Julie était déjà un peu somnolente. Elle

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avait déjà attaqué son deuxième verre pour patienter jusqu'à l'arrivée de son amie. « Viens, entre vite ! Comment vas-tu ? » salua-t-elle son amie tout en la débarrassant de sa veste et de la bouteille de vin que cette dernière tenait à la main. « Bien ! Et toi ? - Pas mal du tout. Enfin, un peu paumée mais… - Encore ton prince charmant ! Il ne s’est toujours pas dévoilé ? » Tout en précédant son amie vers le salon, Julie la mit en peu de mots au courant des derniers rebondissements. Laurence pouffait. « Tu trouves ça drôle, toi ? - Franchement, oui ! La plupart des hommes et des femmes autour de moi se plaignent de solitude, du manque d’empressement de leurs conjoints, de la banalité de leur vie quotidienne. Alors que toi… On ne peut pas dire que tu t’ennuies ! - Mais arrête de te moquer de moi ! En plus, je fais des rêves étranges et je me demande si je n’ai pas été droguée… - Non !? Là, il va falloir que je m’assoie ! C’est trop pour moi ! » Laurence accepta un verre de vodka et le sirota lentement pendant que Julie lui racontait sa rencontre au marché et le rôle que – peutêtre – le sachet d’épices avait joué dans l’apparition de ses rêves érotiques. La curiosité de Laurence fut piquée à vif. « Dis donc, ça a l’air super ton machin aux fines herbes ! Tu m’en passeras ? J’en aurais bien besoin ! - Mais je croyais que les choses allaient plutôt bien avec Eric sur ce plan-là… - Oh oui, quand nous nous voyons, » commenta Laurence d’un ton sarcastique. « Je crois que dernièrement, il juge sa femme plus sexy que moi. Disons que notre rencontre lui a permis de réaliser combien il tenait à son couple et que… - C’est fini ? Oh non ! Mais pourquoi ne me l’as-tu pas dit ! » Julie s’assit aux côtés de son amie sur le canapé. « Et moi qui te bassine avec mes histoires ridicules… - Mais non ! Ecoute, je me doutais bien qu’Eric n’allait pas tout lâcher pour moi comme cela, et d’ailleurs, je ne suis même pas 84


sûre de l’avoir souhaité. Il a deux enfants, jeunes. Cela peut sembler stupide, mais c’était un frein à mes yeux à notre relation. Bien sûr, je savais qu’il était marié quand on s’est rencontré mais… Les enfants, c’est encore autre chose. Julie opina. « Ecoute, on commande la pizza et on s’installe tranquillement pour bavarder. » Trois heures plus tard, il ne restait sur la table que les reliefs de leur festin. Julie avait jugé utile de commander une glace et des gâteaux secs pour accompagner les pizzas. Les deux femmes avaient aussi fait un sort à la bouteille de vin et le niveau de celle de vodka baissait dangereusement. Laurence était allongée sur le canapé, Julie avait pris possession de son fauteuil préféré. Un disque de jazz à la mélodie mélancolique passait en boucle sans qu’elles n’y prêtent la moindre attention. « Eric… pfuff… Il téléphonait à sa femme en cachette depuis ma salle de bains. Cela me rendait malade… - Et Nicolas qui ne m’envoie pas de chocolats… C’est nul. » Elles opinaient, sentencieusement, plongées dans un malheur alcoolisé sans grande profondeur, ne s’écoutant plus vraiment l’une l’autre. Julie qui s’était imaginée passer une soirée rigolote, s’était finalement laissée contaminer par la légère dépression de son amie, et voyait soudainement tout en noir. Laurence, qui d’habitude jugeait de toute situation avec humour, n’arrivait pas cette fois à prendre sur elle pour accueillir d’un simple haussement d’épaules le départ de son amant. Il lui avait plu, malgré sa couardise et ses faiblesses, ou peut-être à cause d’elles. Leurs retrouvailles volées au temps, leurs ébats arrachés au tic-tac du cadran, les mystères, la dissimulation, tout cela la poussait à vivre au fil du rasoir, à retenir sa respiration à chaque fois que le téléphone sonnait. Oui, elle aimait cela, le déshabiller rapidement, leurs étreintes dans sa voiture au fond d’un parking sombre, leurs

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caresses au cinéma, cachés au dernier rang, leurs codes pour se dire qu’ils avaient envie l’un de l’autre par sms… Lorsqu’Eric apparaissait, la vie allait s’accélérant. Et puis, il s’évanouissait de nouveau à l’horizon, et elle vivait suspendue dans l’attente de sa venue, de ses appels. Dans ces moments où elle était seule, Laurence inventait son amant. Elle essayait d’imaginer ce qu’il faisait, ce qu’il pensait, à quoi ressemblait sa maison. Mais, pour éviter de souffrir, elle n’allait jamais jusqu’à la chambre à coucher qu’il partageait avec une autre. Ni dans la chambre des enfants. Elle s’arrêtait à la cuisine, où elle le voyait attraper un verre et le remplir d’un vin rouge à la robe sombre. Elle le regardait sortir dans le jardin et vérifier la taille des rosiers. Elle le peignait entrant dans son garage et montant dans sa voiture, heureux de venir la rejoindre dans quelques heures, dans quelques minutes. Eric avait le pouvoir d’enflammer ses sens. Au fil des semaines, le Eric qu’elle inventait devint finalement plus réel que celui qui franchissait son seuil, l’embrassait fougueusement et était nu contre elle avant même qu’elle n’ait pu lui demander de ses nouvelles. Elle n’était donc pas malheureuse, puisqu’elle se sentait accompagnée. Puis l’équilibre se rompit : le vrai Eric se fit plus distant, et elle n’arriva plus à alimenter ses rêveries. Elle comprenait l’angoisse qui saisissait Julie, cette crainte de n’être plus capable un jour de faire la différence entre fiction et réalité, entre l'homme qui vous embrasse et celui que vous fantasmez. Peut-être même mieux que son amie, elle mesurait le trouble dans lequel cette dernière se trouvait. Et c’était pour cela qu’elle ne se moquait pas d’elle, avec son bouquet de fleurs (qui continuait d’ailleurs d’embaumer la pièce), ses chocolats fondants et ses messages non signés. Son histoire n’avait rien de dramatique. Julie avait fermé les yeux, la tête lui tournait trop. « Ca va, demanda-t-elle d’une voix mal assurée à son amie. » Seul un grognement lui répondit. Elle souleva une paupière pour jeter un coup d’œil en direction de 86


Laurence. Cette dernière s’était mise en boule sur le canapé et ne bougeait plus. Julie se leva en traînant des pieds, alla dans le placard de sa chambre chercher une couverture et revint en couvrir son amie. Puis, elle éteignit en quittant la pièce.

*** Il semblait qu'elle n’avait plus besoin d’épices pour se lancer dans une vie érotique débridée dans ses rêves. Cette nuit-là, elle se vit attachée aux montants de son lit. Nue. Il faisait un peu froid dans la pièce et elle frissonnait légèrement. Il lui fallut un moment avant de se rendre compte qu’elle avait les yeux bandés. Elle ne voyait rien, mais cela ne lui faisait pas peur. Elle savait qu’elle était chez elle et que rien de mal n’allait lui arriver. C’était comme si cette position lui était tout à fait familière. Elle entendit le pas lourd d’un homme sur le plancher. Une main, soudainement, se plaqua entre ses jambes. Elle écarta les cuisses plus largement et la main se mit à la caresser doucement. Cette dernière était fraîche, plus que froide, sur sa peau. Elle aimait cela, le mouvement, la douceur, la fraîcheur. Elle se tendit sur la main. Elle en voulait plus. La question de savoir à qui appartenait cette main ne se posait pas. Elle pouvait sentir chaque doigt, leurs mouvements, les dessins qu’ils gravaient sur son corps. Elle était déjà prête à jouir. Brusquement, il ne se passa plus rien. Elle reprit conscience de son corps nu et attaché, du bâillon sur ses yeux. La main avait disparu. Elle frissonna. Mick Jagger chantait ‘you can’t always get what you want’. Elle avait froid. Et puis, tout changea de nouveau. La lumière était aussi vive et tranchante que l’obscurité avait été totale. Pourtant, ses yeux

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étaient toujours bandés. En fait, elle n’y voyait pas plus qu’auparavant, elle avait juste conscience de cette luminosité intense. Et puis, un homme fut en elle. Elle ne sentait pas son poids sur son corps, mais juste son sexe qui l’emplissait. Très vite, elle épousa son rythme. Le plaisir lui venait. Sa jouissance semblait ne jamais devoir finir. Et l’homme ne cessait pas de la travailler. Sans transition, elle se retrouva assise à côté de Johanna et Hubert, qui célébraient leur mariage. Johanna portait un soutiengorge pigeonnant et un porte-jarretelles et Hubert n’avait qu’un loup autour des yeux pour tout vêtement. Toute leur famille et leurs amis étaient nus autour d’une grande table sur laquelle le couple faisait l’amour. Hubert regarda Julie droit dans les yeux. « C’est beau, non ? » lui dit-il. Elle seule pouvait l’entendre. Il se transformait par intermittences en un diablotin sexy à la langue bien pendue et Julie se prenait à imaginer ce que cette langue pourrait lui apporter comme plaisir. La minute suivante, elle gisait sur un lit de papier de chocolats, habillée d’un style très années 30, les bras en croix sur la poitrine et les mains fermées sur un énorme godemichet. « Te voilà arrivée au bout du chemin. Le monde merveilleux des plaisirs va enfin t’être révélé. Mais il te faut prendre époux. Les vierges n’ont pas le droit de franchir cette porte, » lui expliquait un honorable vieillard à la longue barbe blanche, qui n’était pas sans rappeler un druide des temps anciens. Trois hommes déguisés en loups firent alors leur apparition. Il était impossible de les distinguer les uns des autres. « Je suis Prince » murmuraient-ils en cœur. « Tu es mienne maintenant. » Et elles commencèrent à danser autour d'elle en chantant « à la pêche aux moules, moules, moules, je n’veux plus y al… » « Julie !! » Elle se réveilla brutalement. « Détachez-moi, détachez-moi… » lança-t-elle avant de se rendre compte que Laurence était assise au bord du lit. 88


« Quoi ? » interrogea cette dernière, perplexe. Julie se ressaisit. « Heu.. pardon, j’étais en train de rêver. Il est quelle heure ? Il se passe quoi ? » Elle avait encore du mal à quitter l’univers étrange de la nuit. « Il est 8 heures, ton café est prêt, j’ai pris ma douche et je suis allée nous acheter des croissants. Dépêche toi de te préparer ou tu vas être en retard, et moi aussi ! » conclut son amie avant de se lever et de rejoindre le salon, où elle alluma la télé pour suivre les infos du matin. Julie s’étira. Mais que lui arrivait-il pour faire des rêves pareils ? Etait-elle malade ? Non, vraiment, les épices ne pouvaient être tenues pour responsables de ce nouveau délire des plus étranges. Et qu’arrivaitil à sa libido ? Trois partenaires, maintenant, tentaient de se partager son corps ! Elle secoua la tête, comme pour éparpiller les dernières réminiscences de son fantasme, sauta hors du lit, et s’engouffra dans la salle de bain. Seule une bonne douche pouvait la sortir complètement des limbes et la remettre sur pied. « N’importe quoi » marmonna-t-elle en réglant la chaleur de l’eau, avant de se glisser sous le jet.

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Cette nuit-là, il fit un rêve étrange. Il était devenu une bête sauvage, féroce. Lorsqu’il tentait de parler, seuls des grognements à faire hérisser les poils de peur sortaient de sa gorge. Il faisait nuit, il faisait sombre. Il avançait dans la neige, seul, perdu. Mais sans hésitation. Il parvint à une clairière et s’arrêta à sa lisière. Au centre, une cabane de rondins se dressait. De la fumée s’échappait de sa cheminée. Il grogna sourdement. Il n’avait qu’une envie, entrer se réchauffer au feu qui brûlait là, se vautrer sur un vieux tapis élimé devant les flammes dorées, offrir son ventre velu à la braise. Sans même s’en rendre compte, il avança jusqu’à se trouver sur le seuil de la maisonnette. Il poussa la porte. Devant le foyer, une femme nue se baignait. Debout dans une grande bassine d’émail, elle aspergeait son corps aux proportions parfaites d’une eau chaude qui s’échappait d’un pichet. Elle ne l’avait pas entendu entrer. Ce fut le courant d’air qui la fit frissonner et la poussa à se retourner. Lui se tenait toujours dans l’entrebâillement de la porte. Immobile. Traversé de vagues de désir. La femme lui sourit, sortit de sa baignoire et avança vers lui en

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s’enroulant d’une épaisse couverture qui traînait là. « Viens. Je t’attendais depuis longtemps. » Elle attrapa sa patte et l’emmena à sa suite vers la cheminée. Tout l’attirail qui avait servi à son bain avait maintenant disparu. Elle s’allongea, offerte, étendue là comme pour un ultime sacrifice. Il la prit. Lorsque leurs sexes entrèrent en contact, il se sentit changer. Il s’était transformé en prince charmant sous les caresses de la Belle. Il se réveilla brusquement, toujours brûlant de désir. Il lui fallut un moment pour reprendre contact avec la réalité. Il faisait nuit noire. Une nuit à ne pas mettre un ours dehors. Il se retourna sur le côté et se rendormit un sourire aux lèvres. Elle serait sienne, il n’y avait pas de doute.

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Le portable de Nicolas ne répondait toujours pas. Julie avait essayé de l’appeler plusieurs fois avant d’atteindre son bureau. Bureau où, en revanche, l’ombre de Bernard Pastier planait à nouveau, ce qui ne l’arrangeait vraiment pas. Elle avait une sérieuse migraine due à ses excès de la veille, les yeux cernés, la bouche pâteuse et absolument pas envie de travailler. Laurence avait à peine l’air plus fraîche lorsqu’elles s’étaient quittées quelques heures plus tôt. Ce qui n’était pas une consolation, mais quand même… Julie s’était fait café bien fort et le sirotait face à son ordinateur, le regard dans le vague, lorsque Bernard Pastier se dressa soudainement à ses côtés comme un diable sort de sa boîte et lui ordonna en hurlant de se concentrer toute affaire cessante sur le dossier qu’il lui avait confié. Il attrapa une chaise et s’y installa sans lui demander si cela la dérangeait ou pas. Elle ferma les yeux, désespérée. Il ne manquait plus que ça. Lorsqu'elle les rouvrit, moins de cinq secondes plus tard, Bernard avait étalé un peu partout ses propres documents de travail. Il devenait difficile de s’y retrouver. Malgré tout, elle se concentra sur sa tâche. Elle devait faire au

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mieux, même si elle savait qu’il était globalement impossible de contenter l’irascible personnage. Régulièrement, il l’interrompait pour lui souligner une erreur ou un oubli. Il le faisait d’une manière froide, bourrue, sans y mettre de sentiments. Bien sûr, il n’allait pas jusqu’à lui déclarer qu'elle était stupide, mais c’était néanmoins l’impression que son comportement lui donnait. Il soupirait, levait les yeux au ciel d’un air excédé, maugréait… Il était vraiment difficile dans ces conditions d’avoir l’impression d’être une collaboratrice exceptionnelle ! Exceptionnelle de médiocrité, peut-être, mais rien de plus. Sa migraine tambourinait à ses tempes. Elle avait mal au cœur. Cela n’en finissait plus. « … pour vous remercier. » Elle mit un temps à réagir. Elle avait cessé de l’écouter pour éviter d’être trop blessée par ses remarques. Comme en pilotage automatique, son cerveau filtrait les informations désagréables pour ne laisser passer que celles utiles à son travail. Mais malgré tout, par moments, elle était prise d’une furieuse envie de lui jeter l’ordinateur à la figure. Bref, elle n’était vraiment pas sûre d’avoir bien entendu. « Pardon ? - Je vous demandais ce que je pourrais faire pour vous remercier de votre aide. Sans vous, cela n’aurait jamais marché. Je n’ai trouvé personne avant vous qui soit capable de travailler comme cela. Je tenais donc à vous remercier. » Julie en resta bouche bée. Dans un vague éclair de lucidité, elle se demanda si on était le premier avril ou si une caméra cachée la filmait quelque part à son insu. Mais non, Bernard avait l’air très sérieux. Il tenait vraiment à faire quelque chose pour elle. Elle se secoua, tenta de retrouver une attitude plus professionnelle que cet ébahissement qui devait la faire ressembler à un poisson tout juste sorti de l’eau. « Mais Bernard, je n’ai fait que mon travail. Que vous soyez content du résultat est la seule chose qui compte. C’est ma plus 93


belle récompense. » Et elle lui sourit de toutes ses dents, en espérant sembler la plus sincère possible. Une fois Bernard parti, elle s’affala sur son bureau. Elle était presque prête à s’y endormir, comme à l’époque du lycée où il lui arrivait de s’assoupir au fond de la classe, collée au radiateur, les matins d’hiver quand le cours semblait ne pas devoir finir. Mais on n’était plus au lycée. Pas question de se laisser aller comme cela. En premier lieu, il fallait à tout prix qu'elle mette la main sur une aspirine, un doliprane, n’importe quoi qui pourrait tenir ce méchant mal de tête éloigné. Bernard Pastier serait-il en train de devenir humain ? se demandait-elle en farfouillant dans ses tiroirs à la recherche du remède miracle. Décidément, cette semaine-là, elle allait de surprises en surprises ! Ce qui la ramena à Nicolas. Où diable pouvait-il bien être ? Elle tentait d’avaler le cachet qu’elle avait enfin trouvé lorsque son portable fit entendre le bip annonciateur de l’arrivée d’un message texto. « Tiens, quand on parle du loup… » Nicolas lui avait écrit. « Julie. Rien compris à ton histoire de chocolats, peu claire. Etaient-ils bons, au moins ? Je devrais rentrer en fin de semaine. Il faut qu’on parle. N. » Le message doucha immédiatement la petite lueur de joie que Bernard Pastier avait allumée en elle en la félicitant. Un « il faut qu’on parle » n’était jamais très bon signe. Surtout lorsqu’il ne s’accompagnait d’aucun « je t’embrasse fort », « baisers doux » ou même d’un idéal « je t’aime ». Alors, parler, certes, mais de quoi ? Car à y bien réfléchir, tout se passait très bien entre elle et Nicolas avant cette balade en forêt stupide où elle avait eu un peu la tête en l’air. Pour autant qu’elle le savait, Nicolas ne connaissait pas l’existence de Prince et n’avait d’ailleurs pas besoin de la

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connaître. A quoi cela pourrait-il bien servir ? Alors, sur quoi Nicolas se basait-il pour lui lancer un « il faut qu’on parle » aussi froid ? Serait-il possible qu’il se soit ennuyé autant qu'elle ces derniers mois, voire plus, et qu'il ait rencontré une nouvelle femme, plus drôle et fun, le genre qui brillerait des mille feux de la nouveauté ? Une femme qui se passerait la main dans ses cheveux lumineux en riant, la bouche ouverte sur des dents d’un blanc éclatant comme dans une mauvaise publicité pour pâte dentifrice. Une femme qui aurait de longues et belles mains, et elle jouerait avec sur la table du restaurant avant que Nicolas ne s’en saisisse et les porte à sa bouche. Une femme qui porterait un micro-short blanc sur de longues jambes minces, musclées et bronzées ? Sans bien savoir pourquoi, Julie imaginait des scènes qui auraient tout à fait trouvé leur place dans Alerte à Malibu ou tout autre feuilleton du même acabit, où les filles sont blondes, peu vêtues, attirantes, et où le soleil brille de tous ses feux. Bien évidemment, ces mêmes filles ne souffrent d’aucun problème d’allergie solaire, leurs cuisses sont fines et musclées et leur bronzage plein de charme. Elles ne pèlent pas de manière disgracieuse, ne sortent pas couleur écrevisse d’une après-midi à la plage, et leur crawl a l’élégance de celui d’un champion olympique de natation. Bref, des filles énervantes. « Ridicule. » Elle devenait ridicule. Pourquoi tout de suite imaginer ce genre de choses ? Mais à choisir, si Nicolas devait la remplacer pour une autre, autant qu’elle soit belle et intelligente. Si en plus sa rivale était vieille et moche… Mais où allait-elle chercher des choses pareilles ! Une rivale ! Enfin, ce n’était quand même pas comme si Nicolas lui avait envoyé un faire-part avec la date de ses prochaines noces ! Elle effaça le message de ce dernier sans prendre la peine de lui répondre. On parlerait quand cela serait possible. Cela arriverait toujours bien assez tôt à son goût. Elle évacua les spams et autres publicités qui envahissaient sa boîte mail, répondit à quelques courriers d’ordre professionnel, 95


écrivit un bref message à Laurence pour la tenir au courant des derniers rebondissements que connaissait sa vie ô combien mouvementée et se replongea enfin dans ses dossiers. Il était près de 14h30 lorsqu’elle releva enfin la tête. Elle s’était tellement laissé absorber par son boulot qu’elle ne s’était pas rendu compte que le temps filait. Elle s’étira. Une pile de lettres avait été posée sur son bureau sans même qu’elle ne le remarque. Elle s’en empara. Factures, prospectus, lettres administratives, rien de tout cela n’éveilla sa curiosité lorsqu’elle feuilleta le tas. Elle ouvrit les enveloppes une à une, triant, rangeant, jetant quand il le fallait. Elle en était arrivée à la cinquième lettre. Elle déplia le papier blanc. « Julie, Tu es belle. Merveilleuse. Impatiente. Captivante. Insouciante. Envoûtante. Tu me plais. Plus je t’observe, plus tu me plais. Plus je te regarde, plus tu m’attires. Plus je t’écoute, plus tu me séduis. Accepterais-tu de dîner avec moi ? » Elle venait à peine de reposer le papier sur son bureau et n’avait pas eu le temps de se remettre de sa surprise que la voix de stentor de Bernard Pastier se fit entendre. « Julie ! Accompagnez-moi au bar en bas. Je vous offre un café. » La tête, soudainement, lui tournait de tant d’inattendu. Elle se leva d’un bond et rejoignit Bernard qui l’attendait en trépignant déjà. Mais d’où sortait-il donc ? Elle était pourtant persuadée de l’avoir vu partir. Vraiment, elle était complètement à côté de ses pompes aujourd’hui. Une demi-heure plus tard, elle était déjà de retour. Bernard avait été absolument charmant. Une véritable métamorphose, à croire

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qu’elle avait devant elle son frère jumeau au caractère diamétralement opposé à celui de Bernard. Il s’était montré courtois, avait vanté ses mérites professionnels, avoué qu'elle était à ses yeux un mystère. Sans se montrer indiscret, il avait malgré tout tenté de savoir si elle avait quelqu’un dans sa vie, si elle était heureuse, ce qu’elle faisait de ses week-ends. Julie avait réussi à esquiver toutes questions un peu trop personnelles, mais devait reconnaître en son for intérieur qu’elle avait passé un moment bien agréable et qu’elle n’avait pas été pressée du tout de reprendre le chemin du bureau. Bernard l’avait laissé passer devant lui à la sortie du bar en lui effleurant légèrement l’épaule. Elle en avait frissonné de surprise. Alors, Laurence aurait-elle eu raison ? Bernard serait-il ce prince charmant qui venait juste de se dévoiler à travers sa lettre – sans pour autant la signer ni même proposer de date et de lieu de rendez-vous. Elle sourit en se pinçant les lèvres à cette idée. En pensant à ce dîner, elle était d’ailleurs sur des chardons ardents. Un dîner avec Prince ! Elle en avait rêvé ! Et il le lui proposait. Evidemment qu'elle mourait d’envie de découvrir son visage. En même temps, fantasmer comme cela était bien agréable, et, il lui fallait le reconnaître, lui suffisait amplement. Aller plus loin, doter Prince d’un corps fait de chair et de sang rendrait sa trahison envers Nicolas bien plus grave. Et Nicolas… Qu’en était-il de lui ? Allait-il rentrer pour lui signifier que tout était fini, que cette histoire, leur histoire, ne l’intéressait plus ? Allait-il se perdre en explications ou, au contraire, se contenter de lui tendre la liste des affaires qu’il tenait à récupérer ? Rien que d’y penser, elle en avait une boule au ventre. Vivre sans Nicolas ? Non, cela semblait tout simplement impossible. Le reste n’avait tenu que du jeu, rien de plus. Et puis, elle n’avait pas cherché cette relation avec ce Prince ! Relation complètement à sens unique, d’une part, parce qu’elle n’avait rien fait pour la provoquer et d’autre part parce qu’elle n’y répondait pas, ne pouvait pas y répondre. Ce n’était quand même pas 97


comme si elle mettait des photos d’elle nue sur Internet en espérant rencontrer ainsi de beaux étalons. Nicolas ne pouvait rien lui reprocher. Son cœur se serra. « Il faut qu’on parle. » Peut-être devrait-elle lui répondre après tout. Mais alors, quel ton adopter ? Lui envoyer un petit mot sec et distant ? Lui fixer rendez-vous et prétendre être absolument débordée ce week-end ? L’inviter dans un bon restaurant, chez Big Fernand par exemple, sa table préférée pour les grandes occasions, et lui sortir le grand jeu ? Refuser, tout bêtement, de le voir ? Bref, fallait-il séduire ou punir ? Fallait-il laisser parler son orgueil ou son cœur ? Elle soupira. Elle avait partagé tant de choses avec Nicolas. Leur premier Noël après s’être rencontrés, lorsqu’ils étaient allés réveillonner ensemble. Leur première Saint-Valentin, si romantique. Leurs vacances au ski, dans une petite station des Alpes. Les raclettes qu’ils avalaient avec gourmandise, et les chocolats chauds sur les pistes. Leurs soirées télé, à dîner tranquillement devant l’écran tout en suivant une émission ou une autre. Elle était particulièrement fan de séries américaines, notamment Cold case ou Les experts. Elle aimait la manière dont les intrigues étaient menées et ne se lassait pas de découvrir ainsi la vie à l’américaine. Nicolas ne disait jamais non à leurs séances télé. Il semblait y prendre autant de plaisir qu'elle. Il y avait eu aussi l’été et sa chaleur qui invitait au farniente. Une journée à la plage, plus particulièrement, était restée gravée dans sa mémoire. Tout, alors, était absolument parfait. L’eau était bonne, le sable chaud, la mer d’huile. Ils avaient déjeuné sous les parasols d’une gargote en parlant de tout et de rien. Pourquoi ce jour-là plus qu’un autre s’était-elle sentie si heureuse ? C’était difficile à dire. Le matin, ils avaient fait l’amour avant que la chaleur ne les prenne de court. Leurs gestes étaient doux et lents. Elle avait eu un véritable sentiment d’abandon dans ses bras, sur les draps déjà humides de leurs sueurs mêlées. Nicolas était sur 98


elle, leurs ventres collés, leurs respirations hachées… L’orgasme la prit par surprise. Nicolas n’était pas prêt. Il sortit son sexe dur de son ventre pour le lui offrir. Doucement, elle le mit dans sa bouche. Son amant gémissait incontrôlablement à chaque petit coup de langue qu’elle portait à son sexe. Il jouit dans un dernier râle et tomba à ses côtés sur le lit. C’était ce même jour, donc, qu'ils déjeunaient sur la plage et que tant de perfection la renversait. Elle comprit alors à quoi le bonheur pouvait ressembler. Il y avait tant de bons moments, tant de soirées chez des amis ou des proches, tant de retours dans la nuit à discuter et échanger leurs points de vue sur les uns et les autres qu’il ne servait à rien de tous les énumérer. Il y avait tant de complicité entre eux. Il était impossible que cela prenne fin aussi brusquement. Elle se remit au travail, mais le cœur n’y était plus. Elle avait joué avec cette histoire de Prince et elle avait l’impression qu’on lui présentait maintenant la facture. Mais malgré sa tristesse à l’idée de peut-être perdre Nicolas, elle ressentait une vive curiosité envers son Prince. Quand allait-il de nouveau donner signe de vie ? Comment se passerait ce dîner (car elle n’envisageait pas un instant de ne pas s’y rendre !) ? Auraient-ils des choses à se dire ? Elle tenait surtout à avoir des réponses à ses questions : comment avait-il réussi à mettre la main sur ses coordonnées personnelles et professionnelles, comment faisait-il pour s’introduire chez elle, comment connaissait-il ses fleurs préférées, son goût pour les chocolats noirs, bref, comment avait-il enquêté ainsi sur son compte ?! Puis, elle lui expliquerait fermement que rien n’était possible entre eux, même si elle était terriblement flattée de l’attention qu'il lui portait. Elle était avec quelqu’un et n’envisageait pas de mettre un terme à sa relation actuelle. Voilà. Elle joua un instant avec l’idée que l'inconnu soit Bernard Pastier. Oui, même cet homme. Elle arriverait en retard à leur rendez-vous et l’observerait un bon moment de derrière la vitre du restaurant. Il serait seul à table et ferait semblant d’être absorbé par la lecture du menu pour ne pas donner l’impression qu’il l’attendait. Mais 99


son anxiété serait perceptible, même de là où elle se trouvait. Ensuite, elle ne savait pas trop. Partirait-elle ? Ou entrerait-elle en souriant ? Une pensée affreuse lui traversa l’esprit : elle se voyait arriver à la table de Bernard. Et lui, bouche bée, lui demanderait alors ce qu’elle faisait là. Avant qu’elle ne puisse réaliser son erreur, il lui expliquerait qu’il attendait sa femme qui ne devrait plus tarder. La honte lui ferait monter le rouge aux joues. Elle quitterait sa place dans les éclats de rire de l’impétueux bonhomme, mortifiée. A cette simple évocation, la migraine la reprit. Il était 17h30. Elle renonça à en faire plus ce jour-là. Elle éteignit son ordinateur sans même jeter un dernier coup d’œil à ses messages, prit ses affaires et quitta le bureau. Elle était épuisée.

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Voilà. Ca y était. Il avait osé. Il lui avait fait parvenir une invitation à dîner. Il avait longuement hésité. Fallait-il, dès ce premier courrier, lui imposer un lieu et une date ? Son premier élan avait été de répondre positivement à cette interrogation. Oui. Il la convoquerait dans un restaurant où elle n’avait jamais mis les pieds, pour être sûr que ce choix ne lui donne aucun indice sur son identité. Puis, il s’était ravisé. S’il était encore si peu enclin à lui offrir la moindre piste, c’est qu’il n’était probablement pas prêt à se dévoiler entièrement. Il choisit donc de l’informer dans un premier temps de son désir de rencontre et de lui préciser ultérieurement comment elle devrait être habillée. Il lui faudrait porter sa petite robe verte. Il adorait cette robe. Elle allait très bien à Julie, la mettant parfaitement en valeur sans que pour autant cette tenue soit trop tape-à-l’œil. Il avait passé un long moment à se remémorer la première fois qu’il l’avait vue dans cette tenue. Elle était absolument éblouissante.

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Bien sûr, il lui donnerait là une indication. Mais le fil était trop mince pour qu’elle le remonte. Comment allait-il maintenant opérer ? Quand aurait lieu ce dîner ? Il avait jusqu’au soir pour se décider. Il aimait rester ainsi à la lisière de sa vie, l’effleurer du regard, y participer sans vraiment être là. Il appréciait de pouvoir inventer cette femme tous les jours, de l’utiliser, aussi un peu, pour assouvir ses fantasmes. Il était sûr de pouvoir continuer encore ce petit jeu pendant quelque temps. Mais elle, n’allait-elle pas se lasser et disparaître définitivement ? A quel point pouvait-elle être attirée par un homme mystérieux ? Et ne serait-elle pas déçue une fois son identité révélée ? Riraitelle de sa personne ? Non, le jeu avait probablement assez duré. Il fallait maintenant lever les masques.

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Une fois chez elle, Julie commença par jeter à la poubelle l’énorme bouquet que Prince lui avait envoyé. Il avait vite fané. Elle en tenait la chaleur étonnante en cette saison pour responsable. Puis, elle s’installa confortablement sur son canapé, la télécommande dans une main, un grand verre de limonade dans l’autre. Les fenêtres étaient ouvertes sur la fraîcheur relative du début de soirée. Elle entendait les oiseaux qui chantaient, s’offrant un dernier vol avant de rejoindre leur nid. Le bruit de la circulation s’adoucissait. Le ciel virait au bleu sombre, avec de grandes traînées pourpres qui s’étalaient sans méthode, bariolant le décor sur lequel se reposaient des arbres centenaires. Julie aimait particulièrement cette heure-là, toute mélancolique qu’elle puisse être. C’était l’heure où tout s’apaise, ou plus rien, finalement, ne compte vraiment. L’heure à laquelle on aspirait à plus de tendresse. L’heure aussi à laquelle tout semblait de nouveau possible, où l’avenir s’offrait largement à nos désirs. Mais ce soir-là, Julie était trop fatiguée pour souhaiter quoi que ce soit. La télé était allumée avec le son au plus bas, elle suivait les images d’un journal télévisé anglo-saxon en écoutant le cri des oiseaux, et, finalement, elle dut reconnaître qu’elle se sentait bien. Elle s’assoupissait quelque peu lorsque le téléphone sonna. Il lui

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fallut un moment pour réaliser que ce bruit n’avait rien à voir avec la publicité pour une marque de lingerie qui passait alors à l’écran. Elle se secoua et alla décrocher. « Oui ? - Bonsoir, Julie. Je t’attends samedi soir, à 20h30 précises à l’Auberge. Le restaurant est situé à deux pas de ton travail, tu dois connaître. - Hein… heu… oui, mais… » La surprise la clouait sur place. Elle avait un million de questions à poser et ne trouvait trace d’aucune dans son cerveau encore ensommeillé. Son correspondant ne lui laissa pas le temps de réagir. « Sois à l’heure et porte ta petite robe verte, c’est ma préférée. » Et la conversation fut coupée. Julie reposa lentement le combiné sur son socle. La petite robe verte… Peut-être que Prince venait de commettre sa première erreur. Elle n’avait plus porté cette robe depuis l’été dernier. Son admirateur l’avait donc à l’œil depuis un bon moment. L’hypothèse de Laurence prenait corps : il ne pouvait s’agir que de Bernard Pastier ! Qui d’autre ? La voix ne lui avait rien appris. Le numéro de téléphone de son correspondant ne s’était pas affiché. Oui, il était malin, cela ne faisait pas de doute. Mais parler de cette robe… Et s'il voulait justement lui donner un premier indice ? Julie prit le chemin de sa chambre et de son placard. Une rapide inspection lui confirma ce qu’elle savait déjà : elle n’avait pas ressorti la robe des sacs où elle rangeait ses affaires d’été. Elle devait s’y trouver depuis le mois d’octobre dernier. Elle s’assit sur son lit, songeuse. Il lui restait 48 heures avant de découvrir qui était Prince. En avaitelle vraiment envie ? Elle s’était couchée tôt et aucun rêve sensuel n’était venu

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perturber sa nuit. Elle se réveilla de bonne heure, reposée, prête à attaquer cette nouvelle journée de travail. En chemin, elle s’arrêta à la boulangerie pour s’offrir un pain au chocolat. Il lui arrivait de se permettre ce genre de petits plaisirs. Elle trouvait que c’était bien souvent plus agréable que de sombrer dans des habitudes de type « je ne m’offre des croissants que le week-end. » Elle aimait les vendredis. Généralement, tout le monde était plus détendu et le travail était du coup bien plus agréable. Sa bonne humeur fut malgré tout un peu douchée lorsqu’elle se rappela que la journée du samedi ne se passerait pas avec Nicolas. Elle n’avait pas plus de nouvelles de lui. Peut-être rentrerait-il dès ce soir, mais s’il voulait parler sérieusement, il prendrait son temps avant de venir frapper à la porte. Nicolas agissait rarement dans la précipitation. Julie finit d’engloutir son pain au chocolat. Elle balaya les miettes qui parsemaient le devant de son tee-shirt d’un geste de la main avant d’entrer chez le coiffeur qui se trouvait en face de son bureau : le week-end allait être chargé, elle tenait, quelle qu’en soit l’issue, à donner la meilleure image d’elle-même. Son coiffeur habituel étant en congés, elle accepta de confier sa tête à une petite nouvelle qu’elle n’avait jamais vue là auparavant. Mathilde devait avoir à peine 20 ans, était toute menue et avait un sourire engageant. Très vite, Julie se sentit en confiance. D’autant que Mathilde commença par vanter la texture de ses cheveux bruns en tripotant sa tête d’un air connaisseur. Puis la jeune coiffeuse lui proposa plusieurs coupes, même avec des cheveux de cette longueur, au cas où elle souhaiterait changer un peu de look. Sans s’accrocher à la dernière tendance du moment (souvent démodée à peine la porte du coiffeur franchie), Julie pouvait rafraîchir et rajeunir son « environnement capillaire » comme le lui expliqua gentiment Mathilde. Tout était possible ! Julie hésita en feuilletant le catalogue. Sur les photos, tous les cheveux tenaient toujours merveilleusement en place. Les coupes les plus saugrenues semblaient d’une facilité déconcertante à 105


coiffer. Des mèches prenaient des poses incroyables sans avoir l’air d’y toucher. Tout le monde sait qu’il n’en était rien : pour supporter ce genre de choses sur le crâne jour après jour, il fallait y consacrer du temps et de l’énergie malgré ce que lui affirmait une Mathilde très sûre d’elle. Elle opta donc pour la carte sécurité : la coupe habituelle, juste plus court. Mathilde, un peu déçue de ne pas pouvoir faire montre de l’ampleur de son talent, se consola lorsque Julie acquiesça à l’idée d’avoir un soin. Oui, sûrement ses cheveux et sa tête, stressés après l’hiver, en avaient besoin. Il faut dire que le désespoir de Mathilde était tel que Julie ne s’était pas sentie le cœur à lui refuser encore quelque chose. Elle pencha donc la tête en arrière sur le bac et se laissa shampouiner. Non, l’eau n’était pas trop chaude. Ni trop froide, d’ailleurs. Le masque fut appliqué puis rincé après trois minutes. Et Julie fut enfin emmenée vers un grand miroir. Derrière elle, elle pouvait voir Mathilde s’activer. Ils parlèrent donc cheveux. Mathilde avait de tout temps rêvé de faire ce métier. Elle aimait vraiment cela, caresser les cheveux des gens, deviner leur vie et leurs envies en soupesant simplement leur chevelure. C’était un peu comme de tirer les cartes, expliqua-telle à une Julie dubitative. « Je vous montre ? » offrit-elle devant la moue de sa cliente. Julie haussa les épaules. Quel risque y avait-il ? « D’accord. » Mathilde stoppa net son ciseau et ramassa au sol une mèche de cheveux encore humide. Elle ferma les yeux, comme pour mieux se concentrer. « Vous êtes perdue. Vous ne savez pas quelle direction prendre. Votre vie actuelle vous comble mais vous ne pouvez pas vous empêcher de penser que peut-être, en vous y prenant autrement, ça pourrait être mieux. » Julie commença à se sentir mal à l’aise. Etait-elle si prévisible que cela ou Mathilde était-elle une sorte de sorcière ? « Vous êtes aimée, très aimée. Vous ne réalisez même pas à quel 106


point vous l’êtes. » Julie toussota. « Si, si, je sais. J’ai de la chance. » Mathilde ouvrit enfin les yeux. « De la chance ? Etre aimée n’a rien à voir avec la chance. Vous êtes aimable, voilà pourquoi vous êtes aimée ! C’est pas plus compliqué que cela ! - Enfin, c’est vous qui le dites ! J’ai beaucoup d’amies très aimables et qui pourtant sont seules ! - Parce qu’elles ne savent pas utiliser leurs yeux comme il faut. Elles ne regardent pas dans la bonne direction. » C’était aussi un peu le sentiment de Julie. Elle n’ajouta donc rien. Mathilde reprit ses ciseaux. « Votre week-end va être décisif, » affirma-t-elle. Julie se figea. Elle commençait vraiment à trouver les commentaires de la demoiselle dérangeants. « Heu… comment ça ? » ne put-elle malgré tout s’empêcher de demander. « Ben décisif quoi ! Vous connaissez ce mot, non ? Décisif, décision, décider… - Oui, oui ! J’ai compris ! » l’interrompit Julie. Tenait-elle vraiment à en savoir plus de toute manière ? Mais elle n’eut pas vraiment le choix. Mathilde poursuivit : « Vous allez devoir faire face au vrai amour. » C’est donc une Julie bien coiffée mais légèrement désarçonnée qui quitta le salon de coiffure. Lire dans les cheveux… On ne lui avait jamais fait une chose pareille ! Cette petite Mathilde à l’air si fragile était décidément bien étonnante. L’essentiel était qu’elle n’avait pas raté sa coupe. Pour le reste, on verrait bien si les divinations de la demoiselle seraient justifiées ou pas ! Julie était donc en retard lorsqu’elle franchit le seuil de son bureau. Et elle comprit très vite qu’elle avait dû dépasser la mesure lorsqu’elle entendit de l’autre bout de la pièce les

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rugissements d'un Bernard Pastier plus en colère que jamais. Elle n’avait aucune chance de l’attendrir en lui secouant ses cheveux dans le nez. L’état dans lequel il se trouvait devait sûrement nécessiter un traitement de choc. Elle s’arma donc de courage pour lui faire face. « Mais vous vous foutez de ma gueule ! Vous avez vu l’heure ! » éructa-t-il en la découvrant devant lui, l’air penaude. « J’ai été retardée et… - Vous me prenez pour qui ? Votre prof de maternelle ? Je vous ai vu vous faire tripoter le cuir chevelu chez le coiffeur en face ! Vous croyez que je vous paie à aller faire des teintures ? » Ce dernier commentaire la blessa particulièrement. Des teintures ? Mais enfin ! Quel goujat ! Comment osait-il ! Mais Bernard ne semblait pas d’humeur à écouter ses récriminations. Elle choisit donc de se taire et de baisser la tête. Il finirait bien par se lasser de hurler ou par perdre sa voix. Il fallut malgré tout plus de 17 minutes à un Bernard que la colère avait rendu rouge brique pour arriver au bout de sa diatribe. Il était vraiment, absolument, complètement hors de lui. Il ne lui laissa d’ailleurs pas le temps de répondre quoi que ce soit et sortit en claquant la porte, maugréant qu’on ne le reprendrait plus à féliciter qui que ce soit, vu le résultat. Julie se laissa tomber sur sa chaise une fois qu’il fut parti, éreintée. Son week-end allait peut-être être décisif mais une chose était sûre : elle allait dès à présent s’occuper de poser des vacances et partir vite très loin pour se ressaisir ! La journée passa très vite. Nicolas n’avait toujours pas donné de nouvelles, mais elle n’avait pas eu le temps de se pencher sur la question. A 17h, Angy et Johanna montrèrent le bout de leur nez. « On va prendre un verre. C’est vendredi ! Tu viens ? » Julie promit de les rejoindre, elle avait un dernier dossier à

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terminer. Lorsqu'elle arriva au bar où se trouvaient les filles une demi-heure plus tard, ces dernières attaquaient déjà leur deuxième tournée. Détendues, elles plaisantaient en évoquant leurs pires souvenirs de vacances. Pour Angy, il ne faisait pas de doute qu’il s’agissait d’un été en Grèce, lors de ses 18 ans. Elle était partie avec son petit copain de l’époque et toute une flopée d’amis. Ils campaient, dormaient sur les plages, passaient d’une île à l’autre en bateau… La vie était belle et l’insouciance était leur seule guide. Jusqu’au jour où Angy était entrée dans la tente qu’elle partageait avec son petit copain pour découvrir ce dernier en pleine action avec sa meilleure amie. « Je suis restée comme une andouille, à quatre pattes, séchée sur place ! Elle était sur lui et j’avais les genoux de mon mec au niveau de mon nez ! J’étais à moins de dix centimètres des fesses de ma copine ! - Et qu’est-ce que tu as fait ? » s’enquit une Johanna curieuse. « Je me suis mise à hurler ! Je ne sais pas ce qui m’a pris ! Je n’arrivais plus à m’arrêter. Du coup, eux ont bondi et essayé de se couvrir. Mais la tente était vraiment minuscule… » Angy s’interrompit et partit dans un grand éclat de rire. Elle en pleurait presque, pendant que ses deux collègues restaient suspendues à ses mots, un sourire hésitant aux lèvres. « Et… la tente… ha ha ha… la tente s’est fendue en deux ! » A leur tour, Julie et Johanna éclatèrent de rire. Ils imaginaient sans mal le couple nu, essayant désespérément d’agripper un bout de vêtement ou de drap et se retrouvant soudainement exposé aux yeux de tout le camping. Les trois collègues mirent un moment à se calmer. Angy reprit son souffle la première. « Sur le moment, ce n’était pas drôle du tout, vous pouvez me croire ! - Moi, je crois que je me serais jointe à eux, » déclara Johanna tout en décortiquant une pistache. - Tu l’as déjà fait à trois ? » demanda Julie, surprise. Johanna était 109


quand même très jeune ! - Ben oui, bien sûr ! Pas toi ? Avant d’être avec Hub, j’étais avec une fille, Louise. Elle était super chouette. Mes parents faisaient semblant de croire que c’était ma meilleure copine, mais bon. Louise avait 25 ans. C’était la grande sœur d’une copine à moi. Bref, avec Louise, on aimait bien de temps en temps se draguer un mec. Remarque, y en a pas beaucoup qui refusaient ! Tu parles d’un fantasme de voir deux nanas faire l’amour ! Tous les mecs adorent ça, non ? Hub comme les autres d’ailleurs ! » Angy et Julie échangèrent un regard. Vraiment, cette fille était étonnante ! Mais Julie n’avait aucun mal à l’imaginer en compagnie d’une fille un peu plus âgée. Johanna farfouilla alors dans sa besace immense qui l’accompagnait partout et en sortit une photo abîmée. « Tenez, là, c’est moi avec Louise à nos vacances au cap d’Agde. » Les deux filles étaient entièrement nues. Louise était un peu plus forte que Julie ne l’avait imaginée. De longs cheveux blonds lui descendaient jusqu’aux fesses. Elle entourait d’un bras Johanna et l’un de ses doigts venait jouer avec la pointe dressée du sein de la jeune fille. « Jolie. » Julie ne voyait pas trop ce qu'elle pouvait dire d’autre. « Ouais. On se voit encore de temps en temps, » poursuivit Johanna comme si tout cela était d’une banalité affligeante. Ses deux collègues ne commentèrent pas l’information. Mais Julie, en elle-même, eut une pensée pour les parents de Johanna : et eux qui s’offusquaient du passé tumultueux de leur futur gendre ! Ils finirent leur verre en parlant de choses et d’autres et ne tardèrent pas à se séparer. Johanna devait aller goûter des petits fours en prévision de son mariage, Angy était attendue pour une séance de cinéma et Julie… eh bien, Julie n’avait rien d’autre à faire que d’attendre le lendemain. Et pour cela, elle devait absolument remettre la main sur sa petite robe verte.

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Voilà. C’était chose faite. Il avait téléphoné. Elle n’avait pas reconnu sa voix. Ils dînaient ensemble demain. Il avait un trac fou. Plus fort que lors de son tout premier baiser. Plus intense que lors de sa première fois. Plus dévastateur que tout ce qu’il avait pu connaître. Le bonheur, aussi, se mêlait à cette angoisse qui lui nouait le ventre et il avait du mal à dissocier l’un de l’autre. Julie…. Il sourit. Dans moins de 24 heures, elle saurait tout.

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Julie n’avait pas envie de rentrer chez elle. Le silence de la maison, le calme, ce vide en l’absence de Nicolas, tout cela l’oppressait à l’avance. Elle n’avait rien à faire chez elle de bien intéressant. Il serait toujours temps de repasser la fameuse robe demain. Laurence était prise ce soir-là, elle avait pris la peine de le préciser à son amie. Et Julie ne voyait pas trop qui elle pourrait appeler ainsi au débotté. Et puis, passer la soirée à parler pour ne rien dire… Non, vraiment, ce n’était pas tentant. Elle décida brusquement d’aller au cinéma. Autant elle n’aimait pas tellement dîner seule au restaurant, où elle se sentait exposée aux regards des autres convives, autant elle ne rechignait pas devant une séance en solitaire. Elle trouva son bonheur à quelques centaines de mètres de son boulot. Un multiplexe s’était installé quelque temps auparavant, et même si elle avait peu de chance d’y trouver des perles du cinéma d’art et d’essai de l’après-guerre, elle était assurée de pouvoir enfin découvrir un film sorti récemment. Les horaires des séances lui laissèrent peu de choix : ou elle attendait deux bonnes heures pour voir le film qui l’attirait le plus, ou elle pouvait attraper la séance de Madagascar 2 qui débutait dans quelques minutes. Elle se résigna donc. Elle aimait beaucoup

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les films d’animation et avait vraiment apprécié de découvrir sur son petit écran Némo ou Ratatouille, mais de là à payer pour aller voir ce genre de choses en son dolby stéréo, il y avait un pas. Pas qu’elle franchit allégrement en achetant son billet. La salle était presque vide. A cette heure-là, les plus jeunes spectateurs étaient déjà rentrés chez eux, même si on était un vendredi soir. Ne restaient donc sur les fauteuils que quelques ados venus se réfugier là pour se bécoter, un ou deux pères divorcés avec leur fillette de dix ans qu’ils ne savaient probablement pas quoi emmener voir, et quelques spectateurs parsemés d’un bout à l’autre de la petite salle. Julie choisit un siège en milieu de rangée, vers le haut de la pièce. Et elle s’installa confortablement pour suivre les tribulations de ces animaux rigolos échappés du zoo de New York et livrés à euxmêmes au fin fond de la brousse africaine. Autant dire que les pingouins étaient quand même là bien loin de chez eux ! Comme souvent avec ce genre de fictions, les adultes trouvaient leur compte avec les jeux de mots et les références qui leur étaient destinés. Julie ne s’ennuyait donc pas du tout, contrairement à ce qu’elle avait craint. Au bout d’un quart d’heure, elle était complètement prise par l’intrigue et les tribulations de ces héros peu ordinaires. Soudainement, elle sentit une main se poser sur sa cuisse. Elle sursauta. Son premier réflexe fut de se tourner vers l’intrus. Mais elle fut stoppée net dans son élan par le vindicatif « Ne te retourne pas » que lui lança une voix masculine. Elle ouvrit la bouche, et prit son souffle, prête à hurler. Mais là encore, l'inconnu la devança. « Julie, non… » Cela la stoppa net dans son élan. L'homme la connaissait donc. Elle reprit son souffle et tenta de retrouver le contrôle de sa respiration. L'homme se pencha vers elle.

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« Julie, je sais que nous devons dîner ensemble demain mais je n’ai pas pu résister et attendre jusque-là. Ne dis rien. Continue de regarder le film. » Elle était figée sur place. Elle avait du mal à reconnaître la voix qui lui parlait, mais était sûre qu’elle appartenait à quelqu’un de sa connaissance. Bernard Pastier ? Un des livreurs du bureau ? Un ami de Nicolas ? Non… Elle cherchait frénétiquement, pendant que l’homme, lui, avait reposé sa main sur sa cuisse. Le geste était doux, tendre, tout autant qu’il indiquait une prise de possession. Le contact, se rendit compte Julie, n’était en tout cas pas désagréable. « Julie, si tu ne veux pas de ma main sur ton corps, tu n’as qu’un geste à faire et je m’en vais. » Elle fut tentée de le prendre au mot et d’agripper sa main pour l’envoyer promener plus loin. Mais elle se contint. Elle n’avait plus peur. La curiosité prenait le dessus sur la crainte. Qu’allait ensuite faire la main ? Quel serait son prochain mouvement ? Elle se détendit légèrement sur son fauteuil, ce que son adversaire sentit. Il affirma sa caresse. Cette fois, la main s’enhardissait. Elle remontait à chacun de ses passages plus près de l’entrejambe de Julie. Cette dernière avait bien conscience de ce qui se tramait et ne savait plus quelle attitude adopter. Se lever, finalement, coller une claque au goujat et partir ? Laisser venir pour voir ce qui se passerait ensuite (ce qu’elle n’avait aucun mal à imaginer, elle était là un peu hypocrite) ? Elle resta immobile sur son siège, essayant de saisir tout ce qu’elle pouvait de l’homme assis à ses côtés. Elle n’arrivait pas à reconnaître son parfum, ni même son haleine. Elle gardait le regard fixé devant elle, comme il le lui avait ordonné, mais tous ses sens étaient en éveil et les mésaventures d’une bande de pingouins paumés au milieu de la jungle ne l’intéressaient plus du tout. Elle aurait bien été en peine de raconter ce qui leur arrivait, d’ailleurs ! La main continuait de gagner du terrain, millimètre par 114


millimètre. Julie suivait son cheminement, attentive à cette progression lente qui la mettait sur des charbons ardents. Elle rêvait d’agripper la main pour la poser brutalement entre ses jambes. La caresse aurait alors été plus ferme, et la main aurait fini par se rendre maître de son sexe, qui, avide, n’attendait maintenant que cela. Julie ne comprenait pas ce qui lui arrivait : comment acceptait-elle ainsi de se livrer à un inconnu, de lui offrir ses soupirs et son désir, de se laisser toucher par quelqu’un qu’elle ne connaissait pas, qu’elle n’arrivait pas à reconnaître malgré tous ses efforts ? Elle ne se contrôlait plus, ne se reconnaissait plus. La main s’éloigna du haut de sa cuisse pour redescendre vers son genou. D’un bond, Julie se leva alors. « Ça suffit, siffla-t-elle, en se tournant pour récupérer ses affaires. Ça suffit. Je ne vous connais pas, pour qui… » Mais l'homme avait déjà disparu sans qu'elle puisse l’identifier. Il n’avait pas demandé son reste et à peine avait-elle esquissé un mouvement qu'il avait sauté de son siège dans la rangée devant eux et prit la poudre d’escampette. Julie le vit disparaître à l’autre bout de la salle où se trouvait une issue de secours. La porte se referma sur une ombre. Elle avait le souffle court, son cœur battait à toute vitesse. Elle se rassit lentement, accrochée à ses affaires. Certes, faire l’amour à un inconnu dans une salle de cinéma était un fantasme assez banal. Mais s’y laisser aller était une tout autre affaire. Elle était encore partagée entre l’émoi que la caresse avait su faire naître, et le dégoût de s’être laissé aller. Se livrer, ainsi, à un inconnu ! Perdre le contrôle de son corps, de ses émotions ! Mais que lui arrivait-il enfin ! Et cette fois-ci, elle ne pouvait en aucun cas rendre responsable le paquet d’épices du marché. Elle n’y avait plus goûté depuis cette première fois étonnante. La lumière ne tarda pas à s’allumer de nouveau dans la salle et Julie aurait bien été en peine de dire ce que, finalement, les pingouins avaient inventé pour se sortir de là. Elle suivit le maigre flot de spectateurs et se retrouva dans la rue, 115


légèrement désorientée. Il faisait nuit maintenant, mais le quartier était encore animé. Elle hésita à entrer dans un bar pour commander une bière ou un verre de vin. Elle avait soif et envie de lâcher un peu prise. Elle finit par porter son dévolu sur une petite brasserie qui faisait l’angle avec la rue menant à CreerMonLivre.Com. L’endroit était typique : un grand bar, de hauts tabourets, des tables en formica où quelques consommateurs dégustaient de grandes assiettes de charcuterie ou de crudités avec leur verre de vin. Elle s’installa au bar et après avoir longuement consulté la carte des vins proposés, commanda un verre de Chinon. Le barman lui sourit gentiment en déposant devant elle sa boisson. Il avait un regard malicieux et l’air de comprendre pourquoi elle se trouvait là, seule, un vendredi soir de printemps. Elle répondit à son sourire avant de porter son verre à ses lèvres. Le vin était bon, charpenté. « Il vous plaît ? » s’enquit le barman. Elle opina, l’air gourmand. « Oui, c’est un bon cru. Il a une grande tenue. Je le conseille souvent à mes clients. - Vous travaillez là depuis longtemps ? - Non, depuis moins d’un an. J’avais ma propre boutique auparavant, mais l’affaire n’a pas marché. C’était trop difficile de faire concurrence aux grandes enseignes, et même si vous offrez un bon service, il est presque impossible de rivaliser avec elles en termes de gammes de produits. J’ai dû fermer. - C’est dommage. Quand on s’investit comme cela, devoir renoncer… » Il haussa les épaules. « Oui. Mais je ne me plains pas. Je connaissais Richard, le patron, et dès qu’il a appris que je déposais le bilan, il m’a offert de bosser avec lui. Il me fait une confiance totale pour le choix des vins. Et du coup, je m’éclate vraiment bien ! Et vous ? Vous faites quoi ? » Julie sourit. Elle n’avait pas vraiment envie de parler de son 116


travail. Elle était bien, ce barman était sympathique sans être trop empressé, le vin avait une tenue parfaite… et elle était heureuse d’entendre se confier à elle quelqu’un de passionné par son métier. Elle n’eut pas à répondre car la porte de l’établissement s’ouvrit et un nouveau client fit son entrée. « Bonsoir ! » Elle se retourna. Bernard Pastier venait de franchir le seuil du bar.

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Il reprenait difficilement son souffle. Il avait couru, couru, couru, aussi loin qu’il l’avait pu. Il avait vraiment cru qu'elle allait le reconnaître. Et à ce moment-là, il n’y tenait pas. Il avait été émerveillé de faire naître son désir, mais autre chose venait se mêler à ce sentiment. D’une certaine manière, cela l’avait déçu qu’elle ne lutte pas plus. Alors, quoi, n’importe quel homme se mettait à la caresser dans un cinéma et elle gémissait de plaisir ? Il était jaloux de lui-même. Jaloux qu’elle se laisse aller avec lui, alors qu’il jouait à être un autre. Jaloux, mais heureux. Il se redressa. Il avait récupéré. Il avait tellement hâte d’être au lendemain et d’enfin tout lui avouer. La soirée allait être grandiose. Il se remit en route, revenant prudemment sur ses pas. Il devait passer devant le cinéma pour rentrer. Il espérait juste ne pas tomber sur Julie et que la chance soit encore avec lui. Il avait chaud, il avait soif. Il souriait aux étoiles, aux passants, à la vie. Il était amoureux.

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Mais il ĂŠtait aussi pressĂŠ.

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« Tiens, vous ici ? » Bernard Pastier avait l’air surpris, et même un peu gêné de tomber ainsi sur sa collaboratrice. Julie n’était pas beaucoup plus à l’aise. « Oui. Je suis allée au cinéma et… » Bernard la coupa. « Je ne vais pas vous déranger, vous devez attendre quelqu’un… - Oui, non, enfin… » Mais déjà il s’éloignait vers l’autre extrémité du bar. « Comme d’habitude, » lança-t-il au barman qui s’était discrètement éclipsé au début de leur échange. Le jeune homme hocha de la tête et choisit une bouteille derrière lui avant d’en remplir un verre et de le déposer devant Bernard. Julie gardait les yeux baissés sur son propre verre, évitant la tentation de jeter un coup d’œil à Bernard dans le miroir qui leur faisait face. Lui aussi, d’ailleurs, semblait gêné de se trouver là. Il faisait tourner son verre dans sa main, tambourinait des doigts sur le comptoir, se trémoussait sur son tabouret… Peut-être attendaitil quelqu’un avec qui il ne souhaitait pas être vu. Ou peut-être était-il celui qui l’avait approchée dans le cinéma ? Julie ne savait pas trop quoi penser de la situation. D’un côté, elle avait envie de prendre la poudre d’escampette et

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de rentrer chez elle, au calme, en sécurité, d’y oublier les hommes et leurs lubies pour au moins le temps d’une soirée. De l’autre, elle était dévorée par la curiosité. Avec qui Bernard pouvait-il bien prendre un verre ? Une stagiaire ? Sa mère ? Un ami ? Elle donnerait beaucoup pour le savoir. Elle décida donc de rester un peu plus longtemps et commanda au barman un nouveau verre de vin. « Le même ? - Le même. - Vous n’êtes pas prête pour une nouvelle expérience ? » Elle sourit. Décidément, ce jeune homme prenait bien son rôle au sérieux. « D’accord. Je vous fais confiance. Un vin qui ressemblerait à celui que vous venez de me servir serait parfait. » Il lui fit un clin d’œil avant de se tourner vers les rangées de bouteilles qui cachaient presque entièrement le miroir. « Voyons, voyons… Là, je crois que j’ai trouvé ! Je vais vous faire goûter un petit rouge bien sympathique du Var. » Elle fit la grimace. « Non, non, je vous assure ! Leur production a énormément évolué ces dernières années et ils ont quelques cuvées vraiment exceptionnelles. » Et il lui remplit un nouveau verre. Julie y trempa les lèvres. Le barman avait raison : ce vin était un pur délice en bouche. Il attendait sa réaction, un torchon à la main, le regard pétillant. « D’accord, je l’admets, ce vin est parfait ! » Il éclata de rire. « Ah, vous voyez ! Buvez-le vite, je sais déjà ce que je vais vous proposer ensuite. - Mais je ne suis pas sûre de prendre un troisième verre ! Vous vous rendez compte ? Vous me poussez à l’alcoolisme ! » s’exclama-t-elle, faussement choquée. - Mais non, laissez-vous aller ! Je vous ouvre juste la porte vers d’autres petits plaisirs de la vie que vous ne connaissez pas ! » 121


Julie tiqua à l’utilisation du terme de « plaisirs ». Ce jeune homme serait-il en train d’essayer de la séduire ou était-il tout simplement un bon barman, capable de tenir conversation à une cliente esseulée tout en lui faisant goûter le fond de commerce ? Presque par réflexe, elle se tourna alors légèrement en direction de Bernard, qu’elle avait presque réussi à oublier. Ce dernier l’observait ouvertement. Elle se sentit rougir. Il lui sourit. « Profitez-en Julie, Bruno connaît parfaitement son métier. Il est le meilleur barman que je connaisse en ville. » Et il leva son verre à moitié vide en direction d’un Bruno rougissant, pour un toast silencieux. « Je te ressers, Bernard ? » lui demanda ce dernier. « Avec plaisir ! » Le bar commençait de se remplir. Plusieurs tables étaient maintenant occupées et Bruno était beaucoup moins disponible pour papoter avec sa cliente, mais cela indifférait plutôt Julie. Elle se sentait bien. Le vin lui faisait souvent cet effet-là. Elle flottait dans un univers doux, un cocon agréable, où, rien, vraiment ne pouvait l’atteindre. Elle commençait d’oublier la scène qui s’était produite au cinéma. Elle ne pensait pas vraiment non plus à ce qui allait arriver le lendemain. Cela ne servait à rien. Elle ne nourrissait plus aucune impatience à découvrir le visage de Prince et plus aucune anxiété à faire face à Nicolas. Elle profitait de l’instant présent tout simplement. Bernard s’était rapproché sans qu’elle ne le remarque. « Je peux vous offrir ce troisième verre ? Un apéritif ? » Elle sursauta. Il s’était installé sur le tabouret à ses côtés. « Heu… oui, bien sûr. » Ils attendirent en silence le retour de Bruno qui assurait le service en salle. Lorsque ce dernier se réinstalla derrière le bar, Bernard l’apostropha : « Bruno, une cuvée spéciale du patron pour Julie ! - Tu es sûr ? J’avais envie de lui faire goûter autre chose. Je 122


pensais à un… » Bernard le coupa. « Non, une cuvée spéciale, s’il te plaît. Ça sera parfait. » Bruno se tourna pour saisir la bouteille demandée. Il servit Julie. « J’espère quand même que vous ne rentrez pas au volant ! Si j’étais vous, je prendrais une assiette de petits fours , ça ne peut pas vous faire de mal ! » Julie acquiesça. « Je crois effectivement que cela serait plus prudent ! Bernard, vous partagez avec moi ? - Avec plaisir. Mais prenons alors une table. On sera mieux. » Et voilà comment elle se retrouva à dîner avec Bernard, tout simplement. Il était près de deux heures du matin lorsque Bernard et Bruno la déposèrent chez elle. Ils avaient attendu la fermeture du bar, car c’était là le secret que Bernard avait tenté de protéger : Bruno était son amant. Il faut dire qu'il avait bien été obligé de se dévoiler lorsque, de but en blanc, Julie lui demanda après quelques verres supplémentaires de la tournée spéciale du patron s'il n’était pas son Prince masqué. Bernard avait failli s’étouffer à cette seule idée avec le morceau de saumon qu'il avait alors à la bouche. « Quoi !? Pardon ? Mais qui vous a mis une idée pareille en tête ? - Ben, franchement, après vos lettres et votre attitude de ces derniers jours… et là, comme par hasard, je vous retrouve juste dans LE bar où je suis, alors que le quartier en pullule ! - Ma petite Julie, je ne voudrais pas être désagréable, mais je ne comprends rien à ce que vous me racontez ! Des lettres ? Quelles lettres ? Quelle attitude ? Et si je suis dans ce bar, c’est que j’ai une bonne raison pour cela. » Julie se sentit déstabilisée. Ses certitudes vacillaient. « Ah oui ? Je serai curieuse de la connaître ! - Bruno est mon amant. »

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Cette réponse qu’elle n’attendait absolument pas la coupa net dans son élan. « Ah… - Je vous choque ? - Non, non ! Vous faites ce que vous voulez. C’est juste que… - Que quoi ? Vous étiez tombée amoureuse de moi ? - Non ! Mais comprenez-moi, il y a une personne qui m’envoie des chocolats, des fleurs, me prend en photo, me dit que je suis belle… et cela ne peut être que quelqu’un qui m’est proche, qui me côtoie quotidiennement ou presque. Alors, la liste n’est pas si longue que cela ! » Bernard demanda des détails. Il trouvait cette situation d’un romantisme renversant. Toute l’histoire l’emballait. « Mais c’est merveilleux, ma petite Julie, ce qui vous arrive ! On se croirait dans un film avec Hugh Grant ou Julia Roberts, là, comme Coup de foudre à Notting Hill ou quelque chose du genre ! Petite chanceuse ! Essayons donc de deviner l’identité de ce mystérieux prince charmant ! » Ils avaient donc passé les heures suivantes à élaborer une liste des connaissances masculines de Julie et ils avaient doté chaque nom d’un pourcentage. « Votre boucher ? - 1% ! Il est marié à ma bouchère !! - Faut-il vous rappeler que cela ne veut rien dire ? - Je le sais bien, mais je me refuse à envisager cette possibilité ! Il a tout de la tête de veau ! - Dans ce cas-là, je n’insiste pas. - Votre facteur ? » Ils avaient beaucoup ri. Julie avait découvert une facette de Bernard qu'elle ne connaissait pas, ce côté sympa et bourru qu'il pouvait avoir. Elle avait passé une soirée bien agréable. Une fois chez elle, elle se traîna vers la chambre sans même

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prendre la peine d’allumer la lumière du salon. Elle était épuisée et avait un peu trop bu. Elle se jeta sur son lit, se déshabilla sous le drap et s’endormit instantanément. Ce n’est donc que le lendemain matin, après une nuit peuplée de rêves plus étranges les uns que les autres, qu’elle découvrit la boîte qui l’attendait sur la table de la salle à manger. Elle gémit en la voyant là. « Noooonnnn…. Encore ce prince ! » Elle avait trop mal à la tête pour s’enthousiasmer à l’idée de le découvrir le soir même. Elle ne demandait qu’une chose : qu’on la laisse tranquille ! Mais la curiosité la poussa malgré tout à ouvrir la boîte. Dedans l’attendait une superbe robe verte. Et les chaussures assorties.

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Il avait eu très peur d’être surpris. Mais il n’avait pas le choix. Il devait absolument déposer cette robe chez elle. Il s’était rendu au plus vite rue des papillons, espérant qu’elle était restée au cinéma jusqu’au bout de la séance, priant pour qu’une fois encore elle ait choisi de rentrer sans se presser, croisant les doigts pour ne pas tomber sur elle à un moment inopportun. Mais tout s’était passé comme sur des roulettes. Il avait même effleuré l’espoir de la voir de nouveau ce soir là, sans succès. Elle avait vraiment pris tout son temps après la séance. Il s’était d’ailleurs bien demandé où elle avait pu passer. Puis, avait décidé dans un haussement d’épaules que cela n’avait pas d’importance. Le lendemain, à la même heure, ils seraient ensemble pour toujours ou séparés à jamais. Il alla donc se coucher, impatient d’être au lendemain.

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Il était 18h15. Julie avait passé la journée à traîner, en pyjama. Elle avait toujours un peu mal au crâne. Mais là, il était temps de se préparer. Elle se sortit du canapé où elle était restée allongée une bonne partie de l’après-midi et prit le chemin de la salle de bains. Trois quart d’heures plus tard, elle était fin prête. La robe lui allait à merveille. Les chaussures, bien que neuves, ne lui blessaient pas les pieds. Elle se sentait belle, désirable même, ce qui était un vrai miracle compte tenu de son état d’esprit une heure plus tôt encore. Elle se regardait dans la glace, heureuse de son reflet. Le « Julie, tu es belle » était presque complètement effacé. Il n’en restait qu’une très légère trace. Quelqu’un qui n’aurait pas su que le message se trouvait là serait passé à côté. Elle fut tentée de l’effacer complètement, puis se ravisa. Quel qu’en soit l’auteur, elle connaîtrait son identité dans quelques heures maintenant, et peut-être qu’un jour, ils liraient ce message en se souriant dans le miroir, main dans la main. Elle fut tirée de sa rêverie par la sonnette de la porte d’entrée. Surprise, elle alla ouvrir. Elle n’attendait personne. A moins que … Nicolas ? Il n’avait toujours pas donné signe de vie et elle

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avait tenté de le joindre sans succès. Non, de toute manière, il avait sa clé. Sur le seuil se trouvait un chauffeur en livrée. « Oui ? » Il s’agissait sûrement d’une erreur. « Bonsoir Mademoiselle Durand. Je suis chargé de vous mener à votre rendez-vous. - Pardon ? Par réflexe, elle s’était reculée dans l'entrée et était prête à fermer la porte. Là, le jeu allait trop loin. Il n’était pas question qu’elle monte dans une voiture conduite par un inconnu pour aller je ne sais où. Les faits divers, cela n’arrivait pas qu’aux autres ! L’homme sur le palier sourit et tendit les mains devant lui en un geste rassurant. « Ne vous inquiétez de rien. Je comprends votre réticence. Nous allons téléphoner à quelqu’un qui vous rassurera. » Il composa un numéro sur son portable pendant que Julie patientait, toujours accrochée à la porte. « Allô ? Oui… Oui… Vous aviez vu juste. Je vous la passe. Merci encore Madame. » Madame ? Mais Julie n’eut pas le temps de réfléchir plus avant. Le chauffeur lui tendait déjà l’appareil. « Julie ? Salut ! - Laurence ! » La surprise la clouait sur place. Laurence ? Mais que venait-elle faire dans cette entourloupe ? « Oui ! Ecoute, tu peux y aller, il n’y a pas de problème. - Mais comment peux-tu dire cela ? On ne sait même pas qui est ce Prince et… - Si, moi, je le connais. Il m’a contactée. Vraiment, crois-moi, tu peux y aller en toute sécurité. » Et avant que Julie ait pu ajouter quoi que ce soit, Laurence raccrocha. Julie tendit le téléphone au chauffeur. « Alors, Mademoiselle ? Nous partons ? » Elle haussa les épaules. Si Laurence s’y mettait maintenant… « Oui. Donnez-moi une minute. » 128


Elle attrapa ses affaires et emboîta le pas au chauffeur. Devant chez elle stationnait une superbe Rolls. La voiture de ses rêves… Elle s’installa confortablement sur le cuir de la banquette arrière, goûtant le luxe de l’habitacle. Mais le chauffeur ne refermait pas la portière. « Une dernière chose, Mademoiselle. - Oui ? - Je vais devoir vous bander les yeux. - QUOI ! » Le chauffeur recula légèrement. « Oui. - Mais enfin ! Cela devient complètement ridicule ! - Mademoiselle, je ne suis pas celui qui fixe les règles du jeu. Je les applique, c’est tout. » Julie soupira, soudainement excédée par toute cette mise en scène. « Au point où nous en sommes de toute manière… Très bien. Allez-y ! » Et ce fut donc les yeux bandés qu’elle partit pour son premier rendez-vous avec son Prince. La voiture roula pendant ce qui lui sembla être des heures. Elle aurait été complètement incapable de dire où elle se trouvait. L’habitacle était parfaitement insonorisé et aucun bruit de circulation ne lui parvenait. Elle tentait bien de percevoir des sons, d’essayer, à la manière de conduire du chauffeur, de deviner s’ils étaient en ville ou à la campagne, sur de petites routes ou sur une autoroute. Rien, rien ne venait l’aider. Elle se concentra alors sur sa brève conversation avec Laurence, puis, très vite, renonça là aussi à y trouver quelque indice que ce soit. Prince avait juste pris contact avec Laurence la veille. Rien ne prouvait qu’ils se connaissaient depuis longtemps. En tout cas, Laurence lui faisait suffisamment confiance pour donner son feu vert à cette

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mascarade. Ils finirent par s’arrêter et Julie entendit le chauffeur descendre et lui ouvrir la portière. Elle porta la main à ses yeux, prête à en retirer le bandage. Une main arrêta son geste. « Mademoiselle… Non. Il vous faut le garder. - Encore ! Mais cela devient vraiment ridicule. - Ce n’est pas à moi d’en juger. » Elle soupira. « Bien. Aidez-moi alors. Dois-je vous rappeler que je ne vois rien ? » Elle sentit alors la poigne du chauffeur sur son bras, et se laissa guider. Sous son pas, le gravier bruissait. Cela lui rappelait des images de Provence, de grandes bastides baignées de lumière, de pins centenaires balançant leurs longues branches, négligemment, sous une douce brise marine. Un côté cliché, certes, mais si cher à la mémoire. Le chauffeur brisa net sa rêverie. « Attention, Mademoiselle, il y a des marches. » Elle en compta cinq, avant de mettre le pied sur une terrasse. Deux enjambées de plus, et le grincement d’une porte se faisait entendre. « Merci, Georges, vous pouvez disposer. » Brusquement, plus personne ne la tenait. Puis, une autre main se posa sur la sienne. Le contact en était doux. Elle n’avait pas reconnu la voix. Le masque qui lui couvrait les yeux débordait sur ses oreilles, étouffant les sons. Pourtant, le timbre lui avait paru vaguement familier. Mais peut-être se l’imaginait-elle pour contenir un reste de peur qu’elle ne maîtrisait pas. Elle se laissa guider. Elle avançait maintenant sur du plancher. Elle devait être dans une maison plus que dans un restaurant. De toute manière, quel établissement l’aurait autorisée à faire son entrée les yeux bandés ? « Si cela ne vous gêne pas, nous allons directement passer à 130


table. » L'hôte mystérieux l’installa sur une chaise des plus confortables. Elle continuait de se taire, cherchant par tous ses sens à s’imprégner du lieu, de l’homme. « Julie, ne soyez pas inquiète. Nous allons passer un agréable moment. » Elle entendit le raclement de la chaise de Prince. Il s’installait donc lui aussi. « Nous sommes dans la maison de l’un de mes amis. C’est une demeure du XVIIIème siècle, parfaitement entretenue et restaurée. Vous profiterez des dorures au plafond une autre fois, mon amie. En attendant, vous pouvez commencer à déguster votre entrée. » Maladroitement, elle se saisit de ses couverts et partit à tâtons à la découverte de ce qui pouvait bien se trouver dans son assiette. Elle piquait de droite et de gauche avec sa fourchette, incapable de savoir si elle s’attaquait à des huîtres ou à un vol-au-vent. « Attends, je vais t’aider. » Prince était passé au tutoiement. Sa voix avait quitté un peu de sa superbe et son ton était plus doux, plus chaleureux. Il s’installa à ses côtés et elle écouta patiemment le remue ménage des couverts. « Ouvre la bouche. » Elle obéit. Elle accueillit la nourriture avec réserve, de peur de ne pas apprécier le mets. Il n’en était rien. Cette tartinette de caviar d'aubergine était des plus exquises. Cela fondait dans la bouche, la saveur de l'aubergine se mariant avec bonheur à celle d’une confiture de figues des plus fines. Elle eut un soupir d’aise. « Tu vois, c’est exactement ce que je voulais : t’obliger à appréhender le monde autrement, sortir des chemins battus, redécouvrir le goût des choses simples… » Tout en l’écoutant, Julie avait instinctivement ouvert la bouche, dans l’attente d’une nouvelle petite tartine. Prince rit. « Je ne croyais pas que tu y prendrais goût si vite. Mais rien n’est 131


jamais acquis, ma chère, voilà ma deuxième leçon. » Et ce ne fut pas du caviar d'aubergine qu’on lui donna cette foisci, mais une bouchée de tartare de saumon. Ce fut ainsi que se déroula cet étrange repas. Prince la nourrissait, lui donnant la becquée, la surprenant à chaque bouchée. Et ainsi, il éveillait ses sens. Le chaud, le froid, le sucré, le salé se succédaient, sans que Julie ne puisse jamais savoir ce qui allait l’attendre. Et son plaisir s’en trouvait décuplé. Elle se tendait vers la fourchette, son corps la poussait vers celui de Prince qui l’enivrait sans qu’elle ne mesure l’enchantement dont elle était victime. Elle n’avait toujours pas prononcé un mot lorsque le dîner prit fin. Seuls ses gémissements de désir et de plaisir avaient interrompu le monologue dans lequel s’était lancé Prince. Il reposa enfin définitivement la cuillère. « Déshabille-toi. » Elle était prête. Elle ne chercha pas un instant à lui opposer la moindre résistance. Elle se leva, dégrafa sa robe et la laissa tomber sur le sol. Puis, elle enleva son soutien-gorge et sa culotte. Prince retenait sa respiration. Elle était sublime nue, offerte ainsi impudique à ses regards, sûre, soudainement, d’être belle, très belle aux yeux de l’homme qui la désirait. « Viens. » Il n’avait pas esquissé un geste. Il l’attendait, trop ému pour bouger. Elle s’approcha de lui. Il la laissa mettre ses mains sur ses épaules, caresser lentement son corps encore caché par ses vêtements. Il était toujours assis à table, incapable du moindre geste, paralysé par le désir et l’émotion. Elle s’installa à califourchon sur lui et ses lèvres cherchèrent les siennes. Il se laissa faire. Il avait envie d'elle comme il ne savait même pas qu’on puisse avoir envie de quelqu’un. Ce fut son tour

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de se laisser aller à gémir. Elle lui dégrafa son pantalon. Il était raide, déjà. Elle sortit son sexe et s’installa dessus, comme si de tout temps sa place avait été là. Courbée en arrière, le buste tendu vers Prince, elle se laissa emporter par le flot de désir qui la submergea alors. Dans un râle, elle jouit. Prince ne put se contenir. A son tour, il la suivit dans le plaisir. Mais cela ne suffisait pas. Il en voulait plus, il en voulait encore. Il se leva, la prit par la main, et l’emmena à sa suite dans l’une des chambres de la maison. Julie, les yeux toujours bandés, se laissa faire docilement. Prince l’allongea sur le lit avant de l’y rejoindre. Ses mains, sa bouche étaient partout à la fois. Il la léchait, la mordillait, l’embrassait, la caressait, et elle se laissait faire, heureuse d’être ainsi possédée. Il enfouit sa tête entre ses jambes, lui offrant un nouvel orgasme. Puis, il s’allongea sur elle et lui fit l’amour une nouvelle fois. Car tout, dans leurs gestes, leurs baisers, leurs effleurements, évoquait le sentiment amoureux. Il s’agissait de donner avant de prendre, de combler l’autre avant que de penser à soi, de s’oublier et de s’ouvrir totalement au désir de son partenaire. C’était comme de plonger dans un gouffre sans fin pour découvrir la lumière de l’autre côté du voyage. Le désir semblait ne pas devoir les quitter. Ils n’étaient jamais assez rassasiés l’un de l’autre. La nuit passa ainsi. Julie garda son bandeau sur les yeux tout le temps. Et ne dit pas un mot. L’épuisement finit par avoir raison des deux amants. Ils s’endormirent sans même le savoir, les membres emmêlés. Lorsque Julie se réveilla, elle était seule dans le lit. Il lui fallut un moment pour se souvenir de tous les événements de la soirée, pour comprendre qu’un nouveau jour s’était levé. Elle s’étira, émue de redécouvrir un corps, le sien, qui ne lui appartenait désormais plus vraiment. Elle sourit. Elle était heureuse. Elle était sur le point de repousser le bandeau qui lui fermait toujours les yeux lorsqu’elle entendit des pas sur le plancher. 133


« Voilà le petit-déjeuner, Julie. J’espère que tu as bien dormi. » Julie parla alors, pour la première fois. « Très bien, Nicolas, merci. » Elle entendit alors le bruit de la porcelaine qui se brise au sol, du plateau d’argent qui s’écroule et une forte odeur de café se répandit dans la pièce. Elle éclata de rire. « Mais, mais… » Elle retira son masque. « Tu ne crois quand même pas que j’irais me livrer à ce genre de turpitudes avec un inconnu ! » lança-t-elle en riant à un Nicolas déconfit. Et elle se jeta dans ses bras. « Tu n’as plus qu’à aller refaire du café… » Trente ans plus tard, Julie et Nicolas sont toujours ensemble. Et c’est bien souvent qu’ils évoquent cette folle semaine de leur vie. Nicolas en veut toujours un peu à Julie de lui avoir laissé croire qu'elle s’offrait ainsi à un inconnu. Il est surtout vexé que, malgré tous ses efforts, elle l’ait en fait reconnu dès qu’ils furent à table. « Mon masque avait bougé ! Il n’était plus sur mes oreilles ! J’ai fini par identifier ta voix, même si tu essayais de prendre ce ridicule accent de je ne sais où ! » Julie avait voulu poursuivre le jeu parce qu’il lui permettait, paradoxalement, de laisser tomber les masques. Et qu'elle savait bien que Nicolas avait raison : rien n’est jamais acquis, le bonheur s’invente tous les jours, et il faut être deux pour en tirer les plus beaux accords. Du jour où ils quittèrent la belle demeure du XVIIIème siècle, Julie et Nicolas s’employèrent à ne pas oublier la leçon apprise. En trente ans, Julie a, à son tour, su rendre la monnaie de sa pièce à Nicolas. Mais c’est une autre histoire…

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Derniers ouvrages du même auteur : Le magicien d'Oz, CreerMonLivre.Com, 2020 Peter Pan, CreerMonLivre.Com, 2020 Le fantôme de Canterville, CreerMonLivre.Com, 2020 Orgueil et Préjugés, CreerMonLivre.Com, 2020 Le Tour du Monde en 80 jours, CreerMonLivre.Com, 2020

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