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numéro 13 - L’Identité


la culture vous

r e g a r d e George Sand


~ édito ~

Je suis/ « Vous êtes un enfant de l’univers. Pas moins que les arbres et les étoiles. Vous avez le droit d’être ici. » – Jean d’Ormesson

J

e suis l’eau qui ruisselle, s’infiltre et dans laquelle la vie est apparue. Elle me constitue. Je suis l’air qui circule, souffle et qui est essentiel à l’existence. Je le respire. Je suis le feu qui s’embrase, s’attise et qui réchauffe les corps. Il me consume. Je suis la terre qui accueille, tremble et qui sur laquelle les êtres cohabitent. Je la cultive. Je suis un élément parmi des milliards d’autres. Je suis un élément né d’une conjoncture de circonstances rares et exceptionnelles à l’échelle de notre système solaire. Je suis un élément fini qui vit sur une planète avec des ressources, elles aussi, finies. Je suis un élément qui a un début et une fin, une naissance et une mort. Nous ne passons qu’un laps de temps sur Terre et si l’on prend conscience de cela, il est question de trouver sa place sur le chemin de la vie. Nous nous construisons sur des mémoires qui ne nous appartiennent pas ; sur des mémoires que l’on nous transmet, de générations en générations. Nous sommes des compositions multiples qui passent par le regard que l’on porte sur soi mais aussi par l’effet miroir que l’autre peut avoir sur nous. Nous sommes, avant tout, des singularités. Il nous faut vieillir pour nous souvenir. Il nous faut apprendre sans cesse. Il nous faut enseigner à notre tour. Il nous faut faire face aux changements. L’essentiel ne se situe pas dans l’apparence, le matérialisme, la consommation. L’essentiel ne se situe pas dans la violence, le mépris, la fracture. L’essentiel n’est pas dans le trouble de la vie mais dans la paix de nos cœurs. L’essentiel est juste à côté de nous. Saisissons-le. Kristina D’Agostin, Rédactrice en chef.

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S O M M A I R E

Penser 8

Vert de bordeaux

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Un train pour nulle part

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Faux trésor

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Try again, fail better

Réf  léchir

Dossier 36

Le bateau de Thésée

38

Le défi du métissage

42 Heimatlos 46

Vues fausses de la personnalité

18

L’autre soi

22

Qui être après Sappho

26

Un jeu complexe

30

Rassembler les morceaux


Rencontrer 51

Sa ïef Remmide

55

Aminata Aidara

59

Koffi Mens

63

Milo Rau

Raconter 68

Les tours de Babelwesh

70

Le Volcan

72

Le Code de Manon

76

Ahava mon amour

78

Diane au bain

82

Sept notes

Prescriptions 87

Musée Faure • Johan Barthold Jongkind

99

Théâtre des collines • Ah ! La Belle saison

89

Musées d’Annecy • Awena Cozannet

101

Théâtre des collines

91

La Turbine • Tic Tac Temps

103

Galerie Ruffieux-Bril • Lucie Geffré

93

Impérial Annecy Festival

105

Espace Malraux

95

Bonlieu Scène nationale

107

Abbaye d’Hautecombe • Ducs des Alpes

97

L’Auditorium Seynod

i d e n t i t é


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Penser


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Yellow Labyrinth. Techniques mixtes sur toile, 90 cm x 90 cm (2018) © Nadia Zouari.


Vert de bordeaux/

Quand on est binational, les passages de frontières peuvent constituer des moments de flottement identitaire, nuancÊs, selon la couleur du passeport. Souhir Saadaoui Photographie de Rim Laredj

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E

nfant, je voyageais avec mes parents, et uniquement pour me rendre en Tunisie pendant les grandes vacances. La balance au milieu du salon pour la pesée des valises signalait un départ imminent, à ma plus grande joie ! À cette époque, je ne me souciais pas de savoir quelle était mon identité, d’ailleurs je n’en avais pas la moindre idée. Le vert paradis de l’insouciance identitaire. La première expérience de questionnement s’est produite lors d’un voyage scolaire en Angleterre. J’étais au collège, en classe de 5e et je n’avais pas encore ma nationalité française, obtenue quelques mois plus tard quand j’atteignis l’âge de 13 ans. C’est donc avec un passeport vert, tunisien, assorti d’une « autorisation de sortie du territoire » que je me présentai aux douaniers. Alors que tous mes copains passaient le poste frontière, on me demanda de patienter. On me fit comprendre que « sans visa » : « no way ». L’Angleterre, si proche, me parut alors très lointaine. Après d’âpres négociations entre mes professeurs et les douaniers, je finis par rejoindre ma classe dans le ferry. C’était en 1988, le tunnel sous la Manche sera inauguré six ans plus tard. Quand je me rendais en Tunisie, sans mes parents, il fallait montrer mon passeport vert et baragouiner en tunisien pour gagner ma place au soleil. Si j’avais le malheur de répondre en français, le visage du douanier tournait vite au vinaigre. Par contre, au retour en France, c’est mon passeport bordeaux que je devais présenter. Patte blanche.

Un passeport dit ce que vous êtes à toute la nation dans laquelle vous vous apprêtez à fouler le sol. Lors de mon premier voyage en Égypte, alors que, naïvement, je présentai mon passeport français, on me demanda mon origine et si j’avais bien mon passeport tunisien avec moi. Accompagné d’un rappel à l’ordre du douanier égyptien : « N’oublie pas que tu es arabe et musulmane. Bienvenue en Égypte ma sœur ! ». Quelle allait être mon identité pendant cette année universitaire au Caire ? Franco-Tunisienne ? Française ? Arabe, musulmane ? Un peu de tout cela, dans un subtil et savant dosage, en fonction des circonstances ; parmi elles, ce passage de frontière entre l’Égypte et Israël. Là, je n’étais pas française ni même « bi » mais d’abord tunisienne… donc possiblement pro-palestinienne étant donné que la Tunisie a été le pays d’accueil de l’Organisation de Libération Palestinienne. Même si on m’interrogea longuement sur mes raisons d’être ce que je suis : étudiante en langues orientales « arabe-hébreu  », je finis par être «  libérée  ». Les douaniers israéliens gardèrent mon sèche-cheveux, comme un souvenir… Allez savoir s’il ne constituait pas une menace ? Found in translation ! Noir, vert, bleu, rouge, bordeaux… Le passeport en dit toujours plus long que toutes les questions philosophiques ou psychanalytiques se rapportant à la question de l’identité. Un passeport dit ce que vous êtes au douanier à qui vous le présentez et, plus largement, à toute la nation dans laquelle vous vous apprêtez à fouler le sol. Je repense avec émotion à ce jeune malien de 14 ans retrouvé mort sur une plage italienne. En guise de passeport, il avait cousu son bulletin de notes dans le revers de son pantalon. Avec quelles attentes avait-il, avec tant de soin, caché ce document si précieux pour son futur, qui montrait ses qualités, ses aptitudes scolaires, dont il pensait qu’il lui ouvrirait les portes d’une école italienne ou européenne, et désormais réduit à quelques pages imbibées d’eau ?

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Un train pour nulle part/

Il arrive que l’on soit sur le quai d’une gare à espérer secrètement que le train n’arrive jamais. On croise les doigts, mais il finit toujours par s’arrêter devant nous. Las, on grimpe à l’intérieur et il nous emmène loin des autres, ne laissant que des souvenirs s’étiolant au fil de l’éloignement. Benjamin Lecouturier – Journaliste Photographie de Rim Laredj

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J

e tenais vraiment à vous raconter la personne fabuleuse qu’était ma grand-mère. À peu près au milieu de son visage délicatement ridé, se trouvaient deux yeux bleus vifs, avec ce je ne sais quoi de mélancolique en eux. Elle a d’abord connu la faim, à laquelle s’est greffée la guerre, puis de nouveau la faim, quand les hommes ont cessé de s’entretuer. Malgré le manque et la dureté de la vie, ma grand-mère a toujours porté sur elle cette fierté de vivre. Vraiment, elle avait de l’allure. À chaque fois que nous nous rendions chez elle avec mes parents, nous la trouvions toujours dans la même posture. Installée dans son fauteuil à bascule, qu’elle faisait osciller d’un mouvement très léger, mais régulier, avec un pied en dessous de l’assise et l’autre qui imprimait le mouvement. Ses yeux étaient toujours tournés vers la fenêtre, laissant entrapercevoir ce soupçon de tristesse infinie qui se reflétait dans ses pupilles. Elle avait cette attitude dramatique propre aux grandes actrices de cinéma, et moi, j’adorais cela. Quand vous croisiez son regard, l’espace d’un instant, c’est comme si elle vous indiquait qu’elle ne se plaindrait jamais, tout en vous dévoilant juste assez de faiblesse pour vous signifier l’immense tristesse, héritée d’une vie de dur labeur. Malheureusement, l’horloge du temps est implacable, et peu à peu, son regard s’est voilé. Aujourd’hui, il ne reste que deux billes bleues un peu ternes. Quel terrible sentiment que de voir un proche devenir peu à peu un étranger. Son identité, ce qui faisait d’elle une femme à la fois forte et fragile, une battante qui pleurait seule et en silence quand la maison était vide, a disparu au fil de la maladie. Auparavant, il ne se passait pas un jour sans qu’elle n’évoque ses racines, cette terre ancestrale qu’elle a travaillée comme ses aïeux avant elle et sa fierté d’avoir une si belle famille autour d’elle. Je me souviens des soupes à l’oignon dont l’odeur emplissait la ferme des heures avant le repas, des rires de la famille, de la manière dont elle s’emportait, un peu pour l’exemple, c’est vrai, quand mon grand-père s’amusait à la faire enrager, tout en me lançant des clins d’œil complices avant de passer à l’acte. Je me souviens aussi des contes russes qu’elle me lisait le soir pour m’endormir. Elle mettait un point d’honneur à faire les voix de chaque personnage, même si elle butait parfois sur les mots. J’ai en mémoire le vent dans ses cheveux grisonnants, toujours aussi beaux et légers malgré les années passées, et la manière dont elle s’habillait, faisant de son mieux pour paraître impeccable. Il m’arrive encore aujourd’hui de repenser immédiatement à elle, quand je sens un parfum de fleurs fraîches dans l’air environnant. C’était son odeur, son identité olfactive, et elle me ramène tout de suite en enfance. C’est ma madeleine de Proust à moi. Malheureusement, ce qu’elle a été s’est étiolé, au fur et à mesure de la progression du mal et de l’écoulement du temps. Très vite, il n’est resté que des traces fugaces de la femme qu’elle fut.

L’horloge du temps est implacable, et peu à peu, son regard s’est voilé. Aujourd’hui, il ne reste que deux billes bleues un peu ternes. Malgré les années, j’ai fait en sorte d’aller la voir le plus souvent possible dans sa vieille ferme, puis dans sa maison de retraite, qu’elle avait dû intégrer la mort dans l’âme, faute d’autonomie suffisante. Puis est arrivé ce jour tragique, celui tant redouté où elle ne m’a plus reconnu. Pourtant, en entrant dans sa chambre, c’était son regard mélancolique qui m’avait accueilli, celui qui a accompagné mon existence jusque là. Elle m’avait souri et spontanément, m’avait demandé si je connaissais son petit-fils, Alexei. Sans me laisser le temps de répondre, comme presque consciente du train de la maladie qui allait l’emmener à nouveau loin du réel, elle avait enchaîné, en m’expliquant à quel point elle était fière qu’il s’en soit sorti malgré la vie dure, ici, en Russie. Fière et les joues légèrement rougies par le fait de partager une indiscrétion avec un inconnu, elle m’avait décrit la manière dont il passait la main dans ses cheveux en râlant lorsqu’elle le taquinait sur ses relations amoureuse. Elle m’avait ensuite montré une photo de lui, insistant bien pour que je la regarde en détail, et en me disant que je gagnerais peut-être à le rencontrer tant il était bon avec les autres. Vraiment, il m’est très difficile d’exprimer l’immense douleur que j’ai ressentie à ce moment-là. Devoir continuer à faire semblant, tout en retenant d’énormes larmes dans mes yeux, m’était tout bonnement impossible. Lâchement, j’ai prétexté un appel pour prendre congé, et je ne suis jamais retourné dans la chambre de son hospice. C’était clairement au-dessus de mes forces de voir ce qu’elle a été disparaître définitivement dans les limbes d’un cerveau en déliquescence totale. J’envie les certitudes de ceux qui savent d’emblée ce qui est bien ou mal en jugeant les actions des autres. Mais je sais au fond de moi que l’identité de ma grand-mère restera celle qui est gravée dans ma mémoire. Jusqu’à ce qu’elle aussi s’effrite, faisant alors disparaître à jamais le souvenir de ma tendre baboulia.

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Faux trésor/

Il me renvoie à semblable, puis de semblable, il me propose pareil, identique… Pierre Fleury – Enseignant Photographie de Rim Laredj

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L’

identité serait ce qui fait de nous des semblables, des identiques en niant ce qui nous est propre… comme aimer les pulls en laine, ou les profiteroles au caramel, ou encore les promenades hivernales dans le lit d’un torrent glacé… Non, je m’insurge ! Que dis-je ! Je m’indigne alors… Je respire un petit peu, me calme, reprends mon souffle. Littéral, textuel, mot pour mot, conforme, le même, ressemblant, tout craché… Tout craché retient soudain mon attention : une petite voix me hurle à l’oreille : « Tu es le portrait craché de ta mère ! ». Bizarrement, cela m’irrite que l’on me compare sans arrêt à ma mère. Oui, je lui ressemble, et alors. Je suis son fils. Il n’y avait pas de doute avant même que l’on constate que, effectivement, je lui ressemble et que, par conséquent, je suis bien le fils de ma mère. Je poursuis. Mon identité me paraît en contradiction ! Ce qui fait mon identité serait davantage ce qui me différencie, au lieu de ce qui me fait semblable. J’ai une identité kabyle, comme des millions, et normande, comme des milliers. Cependant, même ce métissage demeure plutôt commun : je pourrais citer Isabelle Adjani ou Arnaud Montebourg, pour ne prendre que les plus célèbres. Nous sommes nombreux. Ainsi, même mon arbre généalogique n’est pas atypique. C’est d’un déprimant ! Que faire ?

Trop diverse, trop changeante, trop éphémère, qu’elle est, je ne peux lui donner un autre nom. Ressemblance, identité, parité, réassortiment, similitude, affinité… Peut-être que je tiens enfin la clef de l’identité ! Ce qui me caractérise serait assurément mes affinités, mes amis, mes passions, mes hobbies, mes amours. Je deviens un tantinet fleur bleue tout à coup ? Étonnant ! De plus, cela me paraît bien volatile comme approche, vu que je me passionne à peu près, et je dis bien à peu près, pour tout… et que mes centres d’intérêt changent souvent… Rapprochement, rapport, conformité, analogie, imitation… Jamais ! Enfin, si au début de toute activité, l’imitation est un très bon exercice. En effet, quel peintre débutant n’a pas rêvé d’imiter un jour Raphaël et d’égaler sa belle Fornarina ? Mais le modèle, il faut ensuite s’en éloigner. Image, copie, simulacre, double, duplicata. Je pense au photocopieur, cet objet emblématique des préfabriqués, ce symbole de bureautique, ce distributeur acharné d’identité identique. Jus vert et verjus, bonnet blanc et blanc bonnet, imitateur, contrefacteur, moutonnier, mouton de Panurge. Ah  ! Vision d’horreur  ! Je suis au bord du gouffre  ! Victor Hugo me poursuit, me course, me rattrape, brandissant sauvagement ses Contemplations. L’identité est un abîme paradoxal qui s’habille de noir. Dès qu’elle me semble être à ma portée, elle se cache, me trompe, m’évite. Elle réside à côté de moi, pourtant je ne peux la toucher ! Proche et éloignée, multiple et unique, pareille et différente. C’est un faux trésor. Une merveille insondable. Elle résiste… Trop diverse, trop changeante, trop éphémère, qu’elle est, je ne peux lui donner un autre nom, puisqu’elle m’apparait telle une conjonction ou un adverbe qui se multiplie à l’infini… De même que, comme, selon que, ainsi que, semblablement, pareillement, tout comme… À ma mère.

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Try again, fail better/

Si on partait du principe que notre identité n’est pas ce à quoi nous ressemblons mais ce que nous sommes. Si on partait du principe que les choix que nous faisons chaque jour sont plus importants qu’une nationalité, une couleur de peau ou une orientation sexuelle. Si on fermait les yeux pour mieux se voir ? Anaïs Andos – Chargée de médiation culturelle, Cie Jabberwock Œuvre de Rim Laredj

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J

e suis humaine de naissance. Ne me regardez pas comme ça, je ne l’ai pas choisi, vous êtes marrants vous ! Humaine ou petit oiseau d’Amérique centrale… ce qui est sûr c’est que j’y aurais réfléchi à deux fois si on m’avait laissé le choix. Je ne sais pas ce que j’aurais finalement décidé, ce n’est pas si simple, il aurait fallu faire un tableau des plus et des moins. Mais la question ne s’est pas posée. Adieu donc, immensités tropicales, je ne comprendrai jamais le langage du quetzal resplendissant… En tout cas pas dans cette vie. Dans cette vie, j’ai un prénom (non, deux même !), un nom de famille, une date de naissance, un arbre généalogique, une nationalité, un numéro de carte d’identité, un numéro de carte de sécurité sociale et encore tout un tas de numéros que je ne connais pas mais qui sont rien qu’à moi, il paraît. La chance. J’ai un sexe aussi, une couleur d’yeux, de cheveux, de peau, un grain de beauté juste là, un corps qui est comme il est et un cerveau. Vous allez me dire : « Oui bon, tout le monde en a un ! » et je suis tout à fait d’accord (même si dans certains cas, admettez qu’on est vraiment en droit de se questionner). Bref, ce que je voulais dire, c’est que ce cerveau est à la fois unique et universel. Ce que je veux dire, c’est qu’on est tous pareils parce qu’on en a un, mais tous différents, je crois, par l’utilisation qu’on en fait. C’est là que ça se passe, il me semble.

Un lever de soleil sur la mer, une pluie d’étoiles filantes un soir d’été, une mélodie, des émotions qui font chavirer le cœur. Qui suis-je ? Quelle est mon identité  ? Et d’abord qu’est-ce que ça veut dire  ? Certains éléments de réponse se trouvent peut-être dans ces énumérations, mais ce serait bien réducteur de s’en contenter pour savoir qui on est. Moi, pour définir un concept difficile, j’ai une technique secrète de dingue : je commence par réfléchir à ce qu’il n’est pas. C’est comme pour choisir ma filière au lycée, j’y suis allée par élimination plutôt que par choix. Oui, ce n’est pas fou comme début dans la vie mais on fait ce qu’on peut. Et puis ce n’est pas le sujet, alors arrêtez de m’égarer ! Je disais donc… Mon identité, ce n’est pas une page sur un réseau social, ce ne sont pas non plus les avis, plus sûrs les uns que les autres, qu’on a sur moi. Ce n’est pas des notes qu’on me donne, une courbe sur laquelle on me place, le nom d’une maladie qui m’aurait choisie, un corps, une case à remplir, un numéro. Mon identité ne se résume pas à une classe ni à une catégorie de la population définie par des gens dans une certaine société à un moment donné. Oh que non. Mon identité à moi c’est un lever de soleil sur la mer, une pluie d’étoiles filantes un soir d’été, une mélodie, des émotions qui font chavirer le cœur. Mon identité c’est ma compassion, un sourire donné, un service rendu, une oreille attentive aux personnes et au monde ; c’est qui je choisis d’être chaque jour, pas ce que m’impose la vie ou la société. Mon identité, c’est des valeurs solides qui avancent main dans la main avec le monde qui bouge et surtout, c’est impossible de la définir précisément. Je sais bien que nous, les humains, pour mieux comprendre le monde plein d’énigmes dans lequel nous vivons, depuis toujours nous classons, catégorisons, enfermons… Ranger un peu pour essayer d’y voir plus clair, pourquoi pas. Mais nous cloisonner volontairement, nous et notre liberté d’être pour « simplifier » les choses et tenter de leur donner une identité et une définition parfaite, alors ça, permettez-moi de vous dire le fond de ma pensée, c’est con. Pourquoi on n’accepterait pas plutôt que le monde est multiple, complexe et parfois sans réponse, sans définition ? Pourquoi on ne déciderait pas maintenant qu’on peut avancer plus librement sans schémas ni idées préconçues ? Si les valeurs, petites lumières sur le chemin, sont les bonnes et qu’elles sont solides, alors on ne peut pas se perdre, on peut même se permettre d’inventer des couleurs en route ! Par contre, si l’égoïsme et la peur s’imbriquent dans un vieux squelette de traditions immuables, alors la lumière s’éteindra, le chant des oiseaux s’envolera pour toujours et nous n’aurons plus qu’à admettre que nous nous sommes trompés. Mais ce sera trop tard. L’Homme a tellement peur de l’inconnu et de l’Autre qu’il en arrive à se priver de ses libertés et à priver l’Autre des siennes. J’aimerais qu’identité puisse rimer avec acceptation et respect plutôt qu’avec jugement. La route paraît mal éclairée ces temps-ci mais j’aimerais qu’on puisse enfin comprendre que notre identité se définit par les choix que nous faisons à chaque minute de chaque jour qui passe. Et c’est une merveilleuse nouvelle car demain est un nouveau jour…

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Réf léchir


Cité onirique. Techniques mixtes sur toile, 120 cm x 120 cm (2017) © Nadia Zouari.


Roberta’s Construction Chart #2 par Lynn Hershman Leeson (1975) © Yerba Buena Center for the Arts, San Francisco.

L’autre soi/ Sur nos papiers d’identité : un nom, un prénom, la couleur des yeux, notre taille, notre lieu de naissance. Voilà qui nous sommes, propre à nous-même et différent·e d’une autre personne. Emma Nübel – Étudiante en Genre, Littérature et Cultures 18


~ arts visuels ~

D

u latin « idem », le mot « identité«  nous renvoie au Le premier se construit un personnage féminin qu’il va utiliser même. Mais qu’est-ce donc que ce même  ? Penser au point de signer des œuvres sous son nom (Fresh Widow, La l’identité c’est imaginer quelque chose d’immuable Boîte verte). Duchamp va même jusqu’à poser pour Man Ray, au fond de nous, notre essence, qui ne bougerait jamais au fil travesti en femme, maquillé et chapeauté. Bousculant les de notre vie. Mais dire son identité, est-ce par rapport à ce que normes de genre, son travail artistique s’infiltre dans sa propre l’on pense être ou est-ce par rapport à ce que les autres disent identité, comme les deux faces d’une même pièce. Les fronde nous  ? Qu’est-ce qui fait que je suis moi plutôt qu’un·e tières entre Duchamp et Rrose Sélavy se brouillent dans l’acte autre  ? Est-ce les souvenirs et les expériences, l’apparence de multiplier cette identité dans cette performance. L’autre physique ou bien encore les convictions qui définissent une devient soi-même, prenant racine dans ses propres méandres personne dans son essence ? Tout cela est mouvant, changeant de l’inconscient. Cet·te autre qui devient soi se retrouve plus au fil du temps et des accidents. L’identité paraît alors n’être fortement chez le personnage fictif qu’est Roberta Breitmore qu’une histoire que l’on se construit, pour soi-même et pour (1973-1978) de Lynn Hershman Leeson. Cet aspect d’une idenles autres. Chaque interaction sociale croisée durant notre tité qui se multiplie dans le tangible, dans le réel, n’est peut-être que l’acceptation d’une existence nous modèle. multiplicité d’identités qui Le rapport à nous-même se niche en chacun·e et qui paraît fugace, multiple et Des questionnements qui renversent ressort de façon palpable. parfois étranger, comme Le quotidien s’immisce le dit si bien Rimbaud avec les conventions pour jouer avec dans les pratiques, cette sa fameuse expression  : performance privée ques«  Je est un autre  » faisant une réalité parfois dure à bousculer. tionne la définition même ici référence à la création poétique qui ferait sortir de l’identité puisque par les mots l’inconscient créateur. Il est intéressant d’appo- l’artiste s’amuse avec ce personnage inventé. Elle lui fait ser cette réflexion sur l’acte même de créer. Comment les vivre une « vraie » vie, que ce soit pour ouvrir un compte en pratiques artistiques se sont-elles emparé des questionne- banque, mettre une annonce pour louer son appartement, ments quant à l’identité ? Avec l’art, qu’est-ce que les artistes voir un psychiatre ou même obtenir un certificat de permis ; racontent d’eux-mêmes ? Comment remettent-ils en question Breitmore peut tout faire sous couvert d’exister par un nom et les fondements mêmes qui serviraient apparemment de base un prénom dans un registre administratif. Le physique propre à la notion d’identité, à savoir  : son apparence, son sexe, sa à soi n’existe pas et l’identité se retrouve dans les interstices de sexualité, son genre ou tout simplement l’autre ? Pour sortir ce corps transformé d’une autre. de la simple notion d’identité au sens personnel et social  : comment l’identité artistique construite autour de la figure de L’identité artistique ou comment créer un mythe autour de la personne. l’artiste joue-t-elle sur notre identité culturelle ?

Revêtir l’autre pour devenir soi.

L’individualité se dissimule sous la croyance d’une pérennité portée par un prénom/nom et une apparence physique, mais tout cela est bien évidemment faux. L’art permet de questionner ce qui se dissimule sous cette roche lourde de sens dans nos sociétés occidentales pour voir qu’il suffit de la renverser pour aussitôt changer sa personne aux yeux des autres. Penser l’identité c’est se différencier des autres pour finalement reconnaître quelques fragments de sa personne chez eux ; permettant ainsi la reconnaissance, les groupes mais aussi la mise à distance. Parler d’identité c’est faire un choix dans le discours que l’on exhibe aux yeux de tous. Ainsi, les pratiques de Cindy Sherman, Marcel Duchamp et Lynn Hershman Leeson questionnent la notion même d’identité au sens personnel mais aussi au sens artistique : qu’est-ce qui fait la « marque » de l’artiste ? Avec les deux dernier·e·s on se rend bien compte que l’art peut se mêler au quotidien, brouillant les lignes entre vie privée et performance.

L’ambition de l’art est de pouvoir prendre toutes les formes, imaginer toutes les choses possibles pour s’engouffrer dans des questionnements qui renversent les conventions pour jouer avec une réalité parfois dure à bousculer. Ainsi, Cindy Sherman avec ses identités multiples incarne bien cette idée qu’une définition de qui l’on est, est totalement impossible. Les masques s’enchaînent, les ressemblances s’éloignent, Cindy Sherman n’hésite pas à jouer avec les codes du genre, endossant parfois des postures considérées comme masculines (dans Bus Riders, par exemple) à l’extrême inverse de sa féminisation exacerbée (dans Hollywood Hampton). Cette artiste ne reproduit pas le réel mais joue bien sur la limite floue où se nichent et s’entremêlent l’autre et soi-même. Elle devient photographe et modèle. L’identité est-elle interchangeable simplement grâce au physique ? Ce jeu sur l’apparence peut nous faire penser aux acteur·trice·s qui changent sans cesse de rôle. À la simple question : « Qui êtes-vous ? », on peut facilement s’imaginer se retrouver face à un visage déconcerté. La difficulté réside dans la non contextualisation : être qui, à quel moment et pour qui  ? Cindy Sherman joue avec une identité sociale et physique.

En se penchant sur les œuvres des débuts de Christian Boltanski, on se demande si l’éclatement de sa personnalité en différentes autofictions visuelles nait de ses expériences personnelles ou non. Jouant avec plusieurs personnages et plusieurs médiums, Christian Boltanski nous perd dans ses autofictions contradictoires : qui est qui  ? Sandrine Morsillo explique ainsi que l’artiste prend à contre-pied ses propres souvenirs  – qui sont plutôt des souvenirs collectifs sur l’enfance – pour questionner l’identité du sujet-artiste. Il ira même

Certain·e·s artistes vont plus loin, comme Duchamp et son alter-égo féminin, Rrose Sélavy ou encore Roberta Breitmore, personnage fictif né de l’imaginaire de Lynn Hershman Leeson. 19


~ arts visuels ~ jusqu’à écrire dans son livre La vie impossible de C.B. qu’« il avait tellement parlé de son enfance, tellement raconté de fausses anecdotes sur sa famille […], il ne savait plus ce qui était vrai et ce qui était faux […]. » Ainsi, les pratiques mises en place et les œuvres réalisées constituent ce que l’on nomme la « patte » de l’artiste, sa marque, son identité picturale. Mais alors, quand cette aura de reconnaissance artistique se repose seulement sur une signature, comment construire ce mythe autour de l’artiste  ? Banksy en est l’exemple parfait. Tout le monde reconnaît son empreinte, une aura énorme entoure ses œuvres et pourtant sa figure artistique ne peut prendre une forme identifiable dans l’imaginaire collectif. L’anonymat participe, peut-être d’une façon un peu paradoxale, encore plus à cette identité artistique.

après le cours des hommes. Mais maintenant que les écoles d’art sont ouvertes aux femmes et qu’elles ont le droit de regarder (et de dessiner) des nus, on pourrait penser que leur nombre sur le marché de l’art augmenterait considérablement. Pourtant, ce n’est toujours pas le cas. 65% des diplômé·e·s français·e·s d’école d’art sont des femmes mais ne représentent que 10% des artistes à recevoir des prix (chiffres du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes). Remettre en question notre conception de l’histoire de l’art et de l’identité culturelle artistique qui en découle, c’est interroger l’hégémonie masculine blanche de notre culture occidentale.

« Identitaire » : une critique lorsque cela sort de la vision « neutre » ? La démarche des artistes féministes débutée dans les années 1970 ne semble pas avoir encore atteint cette déconstruction. Ce mouvement d’art féministe se réunit non plus autour d’une unité picturale mais autour des questions posées, à savoir : qu’est-ce qu’être une femme dans le monde de l’art et dans une société à la culture patriarcale ? Ici l’identité peut s’apparenter au groupe et à une certaine unité qui découlerait d’une expérience vécue et partagée. En effet, des artistes comme Judith Chicago revendiquent un art féministe qui ferait voler en éclat l’hégémonie masculine blanche présente dans les milieux artistiques, en créant un art qui s’appuierait sur une supposée essence féminine commune. Bien évidemment ces œuvres essentialisantes qui ramèneraient les créations à un simple vécu féminin partagé par toutes est questionnable. La nature n’est pas ce qui nous amène à un vécu féminin mais bien les constructions sociales genrées qui régissent nos sociétés. Mais ce qui intéresse ici c’est de voir les critiques qui font face à ce mouvement. Qualifié de trop identitaire, trop narcissique et personnel, l’art féministe des années 1970 bouscule la vision universelle et neutre que pense être la création masculine. Pourquoi ne pas qualifier par ces mêmes termes les œuvres peintes par des hommes ? Déconstruire cette supériorité et le peu de modèles qu’elle propose c’est mettre sur le devant de la scène un kaléidoscope de facettes dans lesquelles chacun·e peut s’identifier et s’engouffrer. Le sentiment d’appartenance ne peut exister faisant donc disparaître l’idée d’une identité culturelle commune, ce qui amène l’exclusion de leurs œuvres dans cette pensée linéaire et chronologique qu’est l’histoire de l’art. Pourtant, lorsque les choses sont inversées nous pouvons voir que cette neutralité masculine est bien moins décriée.

Laugh now par Banksy (2002) © Phillips.

Le génie : une construction genrée ? Mais si l’on recule historiquement d’un pas, que l’on regarde cette grande entité qui se tient face à nous et qui se nomme « identité française » pour se pencher sur la question de l’identité culturelle et notamment sur les pratiques artistiques  : qu’est-ce que l’on y voit  ? Qu’est-ce qui constitue l’histoire de l’art telle qu’elle peut être enseignée aujourd’hui  ? Avec un regard superficiel, sans réelle remise en question, on peut se dire que la France est remplie de grands artistes – et si je n’utilise pas l’écriture inclusive c’est bien parce qu’il n’y pas eu de grandEs artistes (Linda Nochlin, Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ? ) au sens où l’on conceptualise le mot « génie ». Le « maître » excelle dans un domaine pictural alors que la « maitresse » est indubitablement renvoyée à une idée sexualisée (Griselda Pollock et Rozsika Parker utilisent le mot « mistress » dans la version originale de leur livre : Old Mistresses, Women, Art and Ideology). Sans mot pour qualifier, pas de possibilité d’exister. De Fouquet à Soulages en passant par David, Boucher, Delacroix, Renoir, Manet, Gauguin, Cézanne ou encore Degas pour n’en citer qu’une partie ; l’histoire de l’art se pense comme étant la succession d’artistes de talent dont le génie ne serait pas le fruit d’un dur labeur, mais bien d’un don inné qui attendrait simplement d’être mis en branle par le Grand Artiste.

Questionner la notion d’identité à différentes échelles permet de mettre en exergue que tout n’est que discours et choix. L’identité apparaît comme une construction et une contextualisation de ses propos. Le genre paraît être un outil d’analyse pour comprendre ce qui régit ces différentes conceptualisations de l’identité, qu’elle soit personnelle, artistique ou culturelle. Utiliser cet outil pour comprendre les injonctions genrées qui nous modèlent en tant que personne permet de prendre conscience de l’enfermement dans la binarité dans laquelle nous sommes tou·te·s. Ainsi, n’est-ce pas la sortie de tous ces stéréotypes – tant dans l’art que dans le quotidien – qui permettrait de se retrouver face à son essence véritable qui ne serait plus occultée par les filtres de la société ?

Imaginer que cela est vrai c’est oublier les conditions sociales, économiques et politiques dans lesquelles se créent les œuvres. C’est oublier que les femmes ne peuvent accéder à l’école des Beaux-Arts de Paris qu’à partir de 1896, sans avoir le droit de dessiner des nus. Ce n’est qu’en 1901 qu’elles accèdent à ce droit, mais dans un temps spécialement dédié, ayant lieu 20


Portrait de la poétesse Sappho, copie romaine d’après un original de l’époque hellénistique exposée au Musée archéologique d’Istanbul © Eric Gaba.

Qui être après Sappho/ Réveil des interrogations sur le genre, le sexe et l’être littéraire : parcours de lecture en deux temps et deux énigmes qui mettent pourtant à mal toute binarité. Laure-Hélène Tron-Ymonet – Doctorante en Lettres Modernes 22


~ littérature ~

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Destruction du genre, reconstruction de l’être.

n 2017 paraissait 9 histoires lumineuses où le Bien est le Mal, écrit par une jeune camerounaise pétillante, Jo Güstin. Le recueil présente des histoires qui laissent planer le doute à chaque instant  : qui parle  ? de qui  ? pour qui ? Neuf histoires où les femmes et les hommes n’existent plus à travers une identité sexuelle mais un nom, une forme, une caresse. Défaisant tous les codes et tous les pactes, Jo Güstin refonde les aperçus du lesbianisme et nous incite à repenser ses représentantes littéraires.

Les années 70 témoignent d’un renouvellement au sein de l’université française : les questionnements autour de l’identité qu’elle soit raciale ou sexuelle s’intègrent progressivement dans les cursus. Philosophes, historiens, sociologues, linguistes, anthropologues et autres intellectuels défont le présupposé d’une «  différence des sexes  » où un masculin et un féminin s’opposeraient sans cesse. S’il existe bel et bien une différence anatomique, le reste n’est que construction historique et culturelle (c’est «  le genre  »). Forte de ces nouvelles théories queer, la littérature repense elle aussi ses approches de l’existence humaine dans le cadre sociétal. Le roman qui jusque-là mettait en scène le perpétuel affrontement entre l’homme et la femme – l’essentialisme était la base de tout  – offre un nouveau dispositif où les genres tendent à ne plus se lire et, partant, à ne plus se voir. Les femmes lesbiennes mises en scène se détachent alors de ce qui leur avait jusque-là collé à la peau : si on supprime la différence des sexes et des genres, il n’est plus nécessaire de faire d’elles des tenantes d’un « féminin super viril » mais seulement des êtres de réflexion et d’amour. Prenons un premier exemple chez une écrivaine française qui a participé au mouvement de réveil des queer theories  : Monique Wittig. Expatriée aux États-Unis, elle publie de nombreux romans qui cherchent à décrire le monde non pas tel qu’il est montré à une femme mais tel qu’il y paraît. Son œuvre vise ainsi à nommer le point de vue lesbien tout en fonctionnant au-delà du genre : à elle revient l’invention d’un sujet transgenre ou, du moins, différemment genré.

Jo Güstin © Neg Mondor.

« Si Jupiter voulait donner une reine aux fleurs, la rose serait la reine de toutes les fleurs. Elle est l’ornement de la terre, la plus belle des plantes, l’œil des fleurs, l’émail des prairies, une beauté toujours suave et éclatante ; elle exhale l’amour, attire et fixe Paru en 1964, son premier roman, L’Opoponax, décrit un Vénus : toutes ses feuilles sont charmantes ; son bouton vermeil groupe de femmes dans une école, groupe désigné par un s’entrouvre avec une grâce infinie et sourit délicieusement « on » indifférencié. L’objectif est ainsi d’éviter que ce monde de aux zéphyrs amoureux.  ». Lorsque de la bouche de Sappho filles soit perçu comme un monde à part. Elle dira à ce propos découlent ces paroles, dans un entretien : « […] ce les roses se mettent à procédé très lourd, massif Un exploit révolutionnaire où embaumer et deviennent dans son application, m’a femmes conquérantes. En permis de faire tendre au la pensée des sens creux, sous le bouton général, à l’universel pour vermeil, se lit un érotisme tout un groupe qui, dans le subsume celle des genres. bourgeonnant qui ouvre langage, est relégué à une les portes de la tradition sous-catégorie. Avec ce aux habitantes de Lesbos  : pronom qui n’a ni genre ni le territoire de la poésie ayant été conquis, les lesbiennes nombre, je pouvais situer les caractères du roman en dehors entrent dans le chant/champ littéraire et se construisent une de la division sociale des sexes et l’annuler pendant la durée du livre.  ». Le temps d’une centaine de pages, les «  on dit  » place aussi belle que fascinante. et la doxa ne sont jamais que des résonances qui n’occupent Alors que les générations d’écrivaines qui suivent s’ac- guère la voix narratrice en quête d’identité. Ce qui constitue crochent à cette première incarnation, les récentes mises en cette petite fille amoureuse d’une autre petite fille, ce ne sont branle des canons patriarcaux et la naissance d’une pensée pas les élans poétiques d’une Sappho adulant une femme queer, validée par l’institution universitaire, chamboulent le cisgenre et straight, ni les bravades d’une Marquise Hérode, système de référence  : est-on obligé d’être une héritière de cavalière et pugnace telle qu’ont pu la peindre les décadents Sappho lorsque l’on est lesbienne et que l’on fait de la litté- de la fin du XIXe  siècle mais les indéterminations et la polyrature ? Si les genres et les sexes sont défaits, qu’arrive-t-il ? sémie. Pour incarner cela, elle portera le mystérieux nom Il y a quelques décennies, plusieurs romans ont tenté de d’« opoponax », à la base essence et parfum animal, ici, simple réécrire l’amour lesbien sans que l’on sache qu’ils en parlaient mot dans lequel résonnent l’inconnu et le neutre. La narrani qui en parlait, exploit révolutionnaire où la pensée des sens trice apparaît alors comme une figure du désir pour dire ce qui est irrésolu dans la naissance des identités et, plus encore, subsume celle des genres. 23


~ littérature ~ des identités sexuelles : elle marque de son nom l’inconnu de l’amour lesbien. Dans cette cour d’école, les personnages ne seront par ailleurs jamais féminisés, offrant une échappatoire à la détermination sexuelle.

rencontrée dans un bar, l’affublera d’un « mon oiseau » indécis. Plus tard, on se lancera dans une tournée des cabarets avec pour seul but « la contemplation des corps ». Mais quels corps ? Ceux des ballerines et des strip-teaseuses ou ceux des danseurs de cabaret et des drag shows ? Seule compte l’image et l’image n’a ici ni genre, ni sexe, elle a simplement le parfum de la cigarette et des paillettes de spectacle.

L’auteur opèrera le même mouvement dans son second roman, Les Guérillères. Ici, Wittig retrace l’épopée d’un « elles » qu’aucun «  ils  » ne vient affronter  : la communauté des femmes n’est plus qu’une simple communauté. Il ne s’agit pas de voir l’héroïsme des personnages comme un héroïsme au féminin mais comme un héroïsme du neutre. Dans un mouvement paradoxal, en féminisant, elle neutralise. L’entreprise de Monique Wittig révolutionne l’écriture du lesbianisme en ce qu’elle n’en fait plus une affaire de sexe ni de genre : il n’existe plus qu’une histoire, des histoires, où se croisent non plus des types mais des identités toujours en mouvement.

Par la suite, l’histoire se cristallise autour de cet étrange couple dont on connait tout sans ne rien savoir : « Notre apparition simultanée en tous lieux, l’attention réciproque que nous nous portions commença à faire jaser ; […] On me fit remarquer à l’Apocryphe et ailleurs la dissemblance du couple que nous formions, on me plaisanta sur le contraste de couleur de nos deux peaux, on souligna la différence de nos manières : sa folle exubérance et ouverture sur le monde, l’emportement de ses gestes et de sa voix, qui par comparaison accentuaient encore ma réserve et ma mesure. A*** pour sa part eut à supporter les incessants ragots qui couraient sur mon compte, mes origines religieuses, sociales. On lui dressait le tableau de mes incompréhensibles étrangetés  : mon isolement, mon goût pour la solitude cohabitant avec un plongeon à corps perdu dans le monde, cet abandon insolite, qui avait fini par se savoir, d’une carrière universitaire pour un office de disquaire improvisé. À défaut d’une cohérence intelligible, il devait y avoir là-dedans du vice ou de la perversion ». La psychanalyse a frappé et l’« inquiétante étrangeté » se lit dans ce qui dérange. Au mélange des peaux se mêle celui des genres et l’appel au « vice » fait de la relation quelque chose de déviant, qui déplait à la norme sociale et lectorale car le lecteur n’y comprend plus rien et s’énerve. Avant, les choses étaient simples, si l’héroïsme était incarné par un homme cisgenre, blanc et hétérosexuel, je m’identifiais à lui, s’il prenait corps dans une femme, quoi qu’elle soit d’autre, je m’éloignais d’elle et supprimais toute sympathie. Dichotomie aisée qui n’a plus le droit de cité. En tout cas, dans Sphinx, impossible de s’y résoudre, le choix est désormais libre. Tout comme l’identité.

Sande Zeig et Monique Wittig (1979) © Adele Prandini.

L’énigme irrésolue : pérennité du mystère. Le processus est enclenché et à l’énigme de l’opoponax s’ajoute celle du Sphinx d’Anne Garréta paru en 1986. Si l’on balaye d’un coup d’œil la fiche Wikipédia, celle-ci résume l’histoire du roman comme la description d’« une histoire d’amour entre deux personnes dont le sexe ne permet pas d’être défini au cours de sa lecture ». En effet, dès les premières lignes, le livre constitue une espèce de seuil où les frontières identitaires sont sans cesse brouillées : « Ses bras, douceur intense, série de scènes qui encore à ma mémoire font l’effet d’une illumination charnelle. A*** dansait : j’ai passé des soirées à guetter son apparition sur la scène de l’Eden, cabaret bon ton de la rive gauche. Et qui ne se fût épris de cette charpente élancée, de cette musculature comme modulée par Michel-Ange, de ce satiné de peau dont rien de ce que j’avais connu jusqu’alors n’approchait  ? J’officiais à l’époque cinq soirs par semaine comme disquaire à l’Apocryphe, boîte de nuit à la mode en ces années-là ».

L’énigme du Sphinx est alors tout autant celle que la chimère pose que celle qui est posée par l’être chimérique. Dans la mythologie grecque, le Sphinx se compose d’un corps fragmentaire où se croisent le lion et l’oiseau ainsi que d’une tête humaine. Si la légende œdipienne fige un Sphinx à figure de femme, d’autres sculptures témoignent d’une variation possible. C’est cette combinaison infinie qui fascine Garréta autant que son lecteur. Si dans un premier temps nous cherchons à savoir qui est quoi, le jeu n’en vaut presque plus la chandelle compte tenu de la tension narrative à l’œuvre. Ainsi, les deux œuvres présentées ne parlent pas tant de lesbianisme que de l’existence d’une autre forme d’amour et d’une autre forme de lecture de cet amour. L’identité est tout à la fois au cœur de la pensée et à son extrême limite : le processus d’identification cher à la littérature s’effondre, je peux et ne peux pas me reconnaître en ces mystères ambulants. Sappho a elle aussi disparu : évanouie dans les limbes de l’ancien temps, elle gouverne une île où la poésie est devenue plus importante que le genre, le geste scriptural plus beau que tout sexe.

Mais qui est donc ce·tte A*** qui met en branle la mémoire d’un·e « je  » nostalgique  ? Si la référence au sculpteur nous incite à pencher du côté du masculin, l’apparition, quelques lignes plus loin, d’une amazone masculine souligne l’objectif auctorial : les limites, dans ce monde de la nuit et du cabaret, sont abolies et ne cessent de se déconstruire. A*** n’est donc plus qu’un fantasme, un corps qui traîne le désir et la peine de « je ». Tout le roman se construit sur cette incertitude qu’aucun accord adjectival ne vient trahir. Une ancienne conquête, 24


Tomboy réalisé par Céline Sciamma (2011) © Pyramide Distribution.

Un jeu complexe/ « Je n’ai pas plusieurs identités, j’en ai une seule, faite de tous les éléments qui l’ont façonnée, selon un dosage particulier qui n’est jamais le même d’une personne à l’autre » – Amin Maalouf. Alain Laplante – Cinéphile 26


~ cinéma ~

T

out en construisant sa propre identité, le cinéma nous a montré et nous montre encore toutes les diversités qu’elles soient culturelles, ethniques ou physiques voire professionnelles afin que chacun de nous puisse s’y reconnaître. Il nous les restitue comme le ferait un miroir pour nous révéler ce que nous sommes mais aussi ce que nous voudrions être. Mais le regard du cinéma est porté par celui qui filme, il est donc avant tout une forme de représentation des lieux et des personnes sur lesquels se porte ce regard.

l’identifient à travers des mouvements de caméra, des personnages qui nous parlent encore aujourd’hui même s’ils datent de plus de cent ans. Le cinéma est toujours le reflet d’une culture. Il a une identité nationale reconnaissable dès les premiers plans. Le cinéma indien et ses films Bollywood à la mise en scène kitsch et élaborée, le cinéma de l’Union soviétique où Sergueï Eisenstein transcendait l’histoire de son pays ou encore les films français pétris d’humanité et de passions individuelles. Il existe donc autant de pays que de cinématographies, autant d’auteurs que de genres de films, autant de personnages complexes et c’est cette richesse que le 7e art nous restitue sur les écrans comme des miroirs de nos propres identités.

Une originalité identitaire.

Le média cinématographique possède en lui sa propre identité. Il se reconnaît à ses codes : sa grammaire, son langage, son rythme (24 images/seconde), sa construction, ses genres, ses emblèmes. Ainsi lorsqu’apparaît sur l’écran aujourd’hui encore D’une identité à une identification. le lion rugissant de la Metro-Goldwyn-Mayer, nous savons que nous allons entrer dans un film américain de la même façon L’illusion est dans l’ADN du cinéma. Le changement identique le coq de Pathé nous disait que nous allions visionner un taire des personnages hante bon nombre de films et souvent film français. La projection du générique nous dit aussi que ce que nous croyons voir et que les personnages croient l’on est au cinéma, elle découvrir entre eux n’est nous donne des références, aussi qu’un leurre. La Sirène Un miroir pour nous révéler induit le genre, identidu Mississipi (1969), réalisé fie les lieux. Par ailleurs, par François Truffaut, en est ce que nous sommes mais aussi lorsque les plans ou les l’un des exemples les plus séquences s’enchaînent et représentatifs. Il débute ce que nous voudrions être. que le film se déroule sous par une tromperie sur nos yeux, nous savons où l’identité de l’héroïne. Louis nous sommes et ce que attend Julie à l’arrivée du nous voyons, portés par la musique et les images. Ainsi une bateau. En fait, l’héroïne s’appelle Marion mais peu importe musique d’Ennio Morricone se reconnaît instantanément et car comme le déclarait le réalisateur : « La Sirène, c’est finalede plus, si nous avons sous les yeux quelques cow-boys armés ment l’histoire d’un type qui épouse une femme qui est exacde pistolets, des chevaux et un décor de rue vide, le film sera tement le contraire de ce qu’il voulait. Mais l’amour est apparu et il l’accepte telle qu’elle est ». Et nous, spectateurs, croyons forcément un western. à cette illusion, nous nous identifions aux personnages, nous acceptons cette tromperie parce qu’elle est le reflet même de nos propres vies. Le personnage cinématographique est lui-même une création qui sort du cerveau de son créateur qu’il a parfois transformé mais qui reste souvent son double. C’est le cas, une fois de plus, chez François Truffaut et son alter ego Antoine Doinel dans Les Quatre Cents Coups (1959) et cela peut aller jusqu’à ce que le visage du réalisateur se confonde avec celui de l’acteur. C’est ainsi que depuis Les Lumières de la ville (1931) jusqu’au Dictateur (1940) Charlie Chaplin joue lui-même son propre rôle mais joue aussi avec les sosies qui lui ont permis de poursuivre sur la voie de l’opposition entre cinéma muet et cinéma parlant. Le cinéma est par ailleurs une représentation, un spectacle d’identification et en même temps de projection d’ailleurs souvent influencé par la psychanalyse. Il projette ce qu’il y a en nous de plus mystérieux et de plus profond qu’il s’agisse du spectateur ou du réalisateur. Il a même quelque chose à voir avec une forme de voyeurisme, une pulsion qui prend l’autre comme objet. C’est pour cela que le spectateur se retrouve bien souvent au milieu d’une confusion intellectuelle prise entre le fantasme et la réalité. Le cinéma joue alors le rôle d’un miroir qui nous manipule entre notre propre identité et celle du personnage projeté sur l’écran. Et c’est ce jeu narcissique que nous propose justement Alfred Hitchcock dans nombre

Auguste (1862-1954) et Louis (1864-1948) Lumière.

Le cinéma, parce qu’il est depuis longtemps présent dans nos esprits, qu’il y a laissé des empreintes indélébiles, est un art mémoriel qui sait (re)construire les identités depuis ses débuts. C’est d’abord un cinéma très national voire régional. Lorsque les frères Lumière filment La Sortie de l’usine Lumière à Lyon (1895) ou encore L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat (1896), ils ne filment pas par hasard ces lieux géographiques mais les mettent en scène dans un contexte régional mais également social. Ce sont des lieux où ils vivent et qu’ils connaissent parfaitement. Ils montrent une réalité et 27


~ cinéma ~ de ses films mais particulièrement dans son chef d’œuvre Psychose (1960). Nous avons là un concentré de toutes les obsessions du maître de l’épouvante : alliance du désir et de la culpabilité, double maléfique, mère toute puissante. Et ce que nous croyons voir nous entraîne dans un trouble dont nous ne sortons pas intacts. Lorsque nous suivons Marion l’héroïne dans Bates Motel nous nous identifions à elle, nous entendons la voix de la mère de Norman morte sur les lèvres de son fils qui la fait revivre. L’illusion est alors totale. Mais au-delà du trouble, c’est la peur qu’Hitchcock instille progressivement dans notre cerveau dont l’acmé intervient avec la scène anthologique de la douche quand apparaît une forme féminine que l’on croit être la mère de Norman et qui poignarde Marion. Mais en la lacérant, c’est l’écran même qu’il lacère pour atteindre le spectateur.

retranchements de la farce tous les curseurs de la problématique identitaire. Il rejoint alors la comédie policière, le buddy movie, la satire sociale auxquels nous adhérons et auxquels nous nous identifions.

À l’instar de la psyché, le cinéma reste donc un jeu de miroirs qui se superposent y mêlant les différentes identités, parfois fantasmées, à la fois celles des personnages, du réalisateur et des spectateurs. Il est l’art de l’identification par excellence. Aucun art, autre que lui, ne permet une telle force d’identification. C’est l’image qui définit un rapport de l’homme au monde qui est aussi un rapport à soi.

BlacKkKlansman réalisé par Spike Lee (2018) © Universal Pictures.

Depuis longtemps le cinéma joue également avec tous les signes de l’identité sexuelle : hétérosexuel, lesbien, gay, transgenre, queer ou intersexe, il ouvre et élargit notre champ de vision, il lutte contre l’ostracisme pour nous montrer la richesse des minorités sexuelles, le but étant de redéfinir les frontières entre le masculin et le féminin et dire qu’il existe entre les deux un continuum avec une infinité de possibilités. De nombreux films ces dernières années ont abordé la thématique de l’orientation sexuelle et contribué à changer les mentalités. Ce fut le cas avec Tomboy (2011) de Céline Sciamma qui traitait d’une manière subtile la recherche de l’identité sexuelle chez une préadolescente et dans le film très émouvant de Xavier Dolan Laurence Anyways (2012) où un homme marié découvrait peu à peu son goût pour le travestissement et son désir de devenir femme. Enfin plus près de nous encore, la quête identitaire a trouvé en 2018 une de ses plus grandes réussites avec le film Girl de Lukas Dhont qui suit la transformation organique et la lutte d’un jeune danseur pour devenir fille. Le cinéma a donc besoin d’une identité collective liée à une remise en cause des références du passé et de celles à venir. Il est un puissant révélateur des tendances parcourant la société de même qu’un outil de transformation et de questionnements politiques et sociaux. C’est aussi un discours, un récit sur l’identité, un moyen de projection de l’identité collective.

Une mémoire collective. Le cinéma permet aussi la transmission d’une mémoire collective. Il représente à la fois le temps présent et le temps passé. Il est un véritable kaléidoscope de nos existences. Cependant, c’est d’abord par une mémoire individuelle qu’il va s’exprimer : celle du créateur qui va puiser dans nos sociétés et dans nos vies la substance de ses œuvres cinématographiques pour nous en restituer les moments tragiques ou heureux et c’est cette dimension universelle qui crée à partir de chaque protagoniste un type de personnage. Le cinéma italien des années 50 en est certainement le représentant le plus fidèle. Le néoréalisme porte en lui toute la dimension introspective et existentielle de nos vies. Il s’inscrit totalement dans la situation socioculturelle de l’Italie de cette époque. De Vittorio De Sica avec Le voleur de bicyclette (1948) jusqu’à Federico Fellini avec La strada (1954), le cinéma italien nous offre une représentation à la fois objective parce qu’il s’ancre dans le vécu et subjective parce qu’il transfigure nos identifications. Nous voyons donc projeté sur l’écran ce que nous sommes ou ce que nous pourrions être et nous passons ainsi d’une représentation individuelle à une représentation collective voire universelle. Le cinéma est un art des foules qui s’est construit pour donner du plaisir au plus grand nombre. Il lui faut donc prendre en compte toute notre diversité humaine qu’elle soit sociale, ethnique, culturelle ou politique. Lorsque nous entrons dans une salle de cinéma nous avons, caché au fond de nous, le désir de nous identifier à ce qui nous sera proposé à l’écran, et bien que nous formions des publics de plus en plus différents, spécifiques, nous avons envie d’entrer en empathie avec les protagonistes qui nous sont proposés. Ainsi, lorsque Spike Lee nous propose son dernier opus BlacKkKlansman (2018), il le fait en renouvelant la représentation de la communauté noire aux États-Unis et il va bien au-delà de cette communauté en repoussant dans les ultimes

Girl réalisé par Lukas Dhont (2018) © Diaphana Films.

Enfin, le cinéma est le domaine de l’imaginaire et de spectacle imaginaire, le cinéma a vite fait de dériver en spectacle d’identification. Ce n’est pas pour rien qu’un film s’appelle une projection, c’est lié à quelque chose de fondamental et d’archaïque pour tout un chacun. 28


On s’en va mis en scène par Krzysztof Warlikowski (2018) © Magda Hueckel.

Rassembler les morceaux/ « À travers un spectacle, on peut dire quelque chose à quelqu’un, lui faire prendre conscience de quelque chose. Le plus important c’est que tu commences à penser à ce problème, qu’il entre dans le champ de ta conscience et tu peux alors travailler dessus tout seul. » – Malgorzata Szczesniak. Dominique Oriol – Spectatrice avertie 30


~ spectacle ~

S’

interroger sur le lien entre théâtre et identité, c’est s’atteler à un travail titanesque puisque le théâtre tout entier (l’art en général) cristallise en tous temps et tous lieux ce qui touche à l’humain. C’est aussi donner un sacré coup de pied dans la fourmilière puisque dans identité résonnent des termes comme crise, rejet, déracinement, déchirement… Et tant d’autres dessinant une galaxie théâtre qui jette ses lumières sur les turbulences.

très provocant d’Elfriede Jelinek, que du côté de la sensibilité généreuse de La petite fille de monsieur Linh, roman de Philippe Claudel. Par-delà leurs différences et leurs langages spécifiques, ces artistes, chacun entouré de sa famille de théâtre, pensent qu’ils ont une véritable responsabilité. « On ne se contente pas de monter de beaux spectacles, mais de repenser l’histoire et d’imaginer le futur » (Guy Cassiers). Et quoi qu’il se raconte sur scène, aussi proche ou éloigné de moi dans l’espace ou le temps, par les langues ou les spécificités des personnages ou des acteurs, je peux partager des expériences auxquelles la médiation scénique me donne accès, même si je n’ai aucune chance de les vivre telles quelles dans la vie réelle. C’est alors l’occasion pour chacun de dépasser, voire transgresser sa propre identité particulière, inscrite dans des catégories auxquelles nous sommes assigné·e·s. L’occasion aussi de se rendre compte que les problématiques identitaires creusées par ces artistes belges, flamands, roumains, polonais… s’inscrivent dans une démarche universelle qui interroge ce que nous sommes à l’aune d’un pays, d’une entité (l’Europe, par exemple) et à l’international.

Un regard vers ailleurs. « Tout ce dont tu as souffert peut produire de l’art  » selon Krzysztof Warlikowski. Ce metteur en scène polonais au parcours artistique chaotique, en raison des conjonctures politiques de son pays, est représentatif de ces trajectoires d’artistes marquées par les obstacles, interdits et autres ruptures. Ce genre d’itinéraire fortement marqué par la chute du mur de Berlin est particulièrement éclairant pour nous faire prendre conscience de ce qu’il y a de fluctuant derrière la notion d’identité. La Pologne fait certainement partie de ces régions qui, par leur histoire, proposent de fructueuses, à divers titres, possibilités d’exploration. Fructueuses à divers titres et pour tous. Ainsi d’un cas très flagrant pour nous : ce qu’il en est aujourd’hui du théâtre dit « de l’Est » auquel il est utile de nous référer pour de multiples raisons : la proximité, la porosité des frontières, l’histoire qui nous lie, les échanges de toutes natures, la production de tant d’œuvres mythiques ou avant-gardistes.

Porter notre regard vers ce qui a lieu ailleurs est une formidable opportunité d’appréhender plus subtilement notre « propre » identité culturelle par-delà des oppositions systémiques souvent obsolètes. Constater à travers les récits de vie et les choix spectaculaires d’artistes singuliers (Krzysztof La petite fille de monsieur Linh mis en scène par Guy Cassiers (2018) © Kurt van der Elst. Warlikowski, Guy Cassiers, Jan Fabre, Ivo van Hove et Tom Lanoye entre autres) que c’est souvent sur fond d’empêchement que le théâtre accède à des territoires inédits où l’on Chaque fois qu’elle s’empare, sous quelque forme que ce soit – rassemble ce qui se trouve dispersé, en miettes, ce qui a été narration, fiction, témoignage, documentaire, etc. – de la quesdésuni. Chacun, dans des processus très divers, cherche à tion de l’identité, la scène fait œuvre de (re)connaissance et « trouver des moyens pour joue un rôle prépondérant dire les choses imposde «  réparateur  » d’idensibles à dire ailleurs » (Félix Partager des expériences tité perdue, perturbée, Alexa, metteur en scène bafouée… Elle prend sa roumain). Or, si les moyens auxquelles la médiation place, intensément, dans le et les formes diffèrent d’un grand débat, international artiste à l’autre, bien des scénique donne accès. celui-ci. Existe-t-il un seul liens ou des approches les endroit au monde qui n’ait été ou ne soit traversé par réunissent. Tous croisent les problématiques et la quête de l’humain, avec l’Histoire – cette question ? Et loin de nous séparer, la portée universelle son passé ou son présent – dans le désir de se libérer de son potentielle de la notion d’identité et de sa quête, telle qu’on poids. Tous, bien que de façon plus ou moins explicite ou peut l’appréhender, nous rapproche. À preuve, la récurrence frontale, traitent des épreuves auxquelles l’être humain est de la thématique de l’étranger comme un sentiment éprousoumis aujourd’hui, du fait des violences actuelles : guerres, vé de l’intérieur et projeté sur scène. Par exemple, Krzysztof Warlikowski a témoigné de ce sentiment d’être «  étranger  » exils, migrations, violences… dans son propre pays après un retour d’exil passé à Paris en grande partie auprès de Peter Brook. La question du déchiTransgresser les frontières. rement associé au déracinement, entre autres, est alors un Ainsi du parcours remarquable de Guy Cassiers qui explore des éléments constitutifs de son théâtre. Sa récente mise en la question des réfugiés et des flux migratoires tant du côté scène de On s’en va à partir de la pièce de Hanokh Levin Sur de la violente accusation dans Borderline adapté d’un texte les valises confirme par les éclairages donnés par la scène, 31


~ spectacle ~ vécue d’être ballotté entre les rives de trois pays (le Liban, la France, le Canada) et de cultures séparées, dont il s’inspire certes, non pour exclusivement s’intéresser et s’interroger sur ses propres racines, mais pour engager ses personnages dans d’hallucinantes odyssées où bouillonnent histoires, origines, langues, identités, conflits, haines (tétralogie Littoral, Incendies, Forêts et Ciels). Mais quelle que soit l’histoire racontée, son origine et son contexte, au-dessus de tout plane un humanisme sans faille et la volonté inextinguible, « assoiffée » de « vaincre la bête ». Ses personnages d’ailleurs sont souvent des êtres de combat. Sa récente mise en scène Tous des oiseaux confirme l’attachement de l’artiste à dépasser voire refuser les regards et intentions que souvent l’on cherche à imposer à celui ou celle dont l’histoire recèle maintes ruptures. Dans cette pièce et son approche, le metteur en scène prouve son aptitude à pénétrer la subjectivité de «  l’ennemi  », ou censé l’être, ici à travers l’histoire d’amour entre un scientifique allemand d’origine israélienne et une chercheuse d’origine arabe, sur fond de conflit archaïque et pesant. À travers ce type d’histoire, bien des vérités, soi-disant établies chancellent au profit de sens tournés vers des perspectives plus ouvertes que les « niches » identitaires que le théâtre se doit de récuser.

la volonté d’interroger le mal de vivre dans le présent et le désir d’ailleurs de communautés malmenées par l’histoire et les guerres. Sur fond de souffrance et de dérision, le plateau de théâtre apporte sa pierre à l’édifice de la construction ou reconstruction difficile d’une identité – individuelle, collective, voire nationale  – qui loin d’être monolithique, résulte des couches successives que l’Histoire, ses soubresauts et ses combats, accumulent sur les hommes et leur destin. Le théâtre  – l’art en général  – apparaît aujourd’hui, comme un énorme champ d’investigation de la question identitaire, souvent traitée en termes de «  crise identitaire  ». Au travers d’histoires de ruptures, et de façon brûlante d’histoires d’exils, de nombreux spectacles contemporains s’engagent fortement dans les questionnements liés aux motifs du déracinement/enracinement. Ainsi Jean-Louis Martinelli dans J’aurais voulu être égyptien issu du roman de l’auteur égyptien Alaa El Aswani, Chicago, sur fond à la fois de printemps arabe, de traumatismes à vif aux États-Unis depuis les attentats du 11  septembre  2001 et du contexte égyptien de 2011. À travers les histoires de couples, de désirs, de pulsions d’un groupe d’égyptiens installés aux États-Unis, deux partis pris sont fortement soulignés au cœur de la mise en scène : on ne peut dissocier le politique de l’humain et c’est nettement l’humain qui l’emporte, l’œuvre d’art se gardant bien d’émettre un message politique partisan. L’autre fil rouge consistant en une interrogation prégnante : un ré-enracinement est-il possible ? En l’occurrence ici, des arabes, hommes, femmes, peuvent-ils réellement s’intégrer dans une société occidentale à partir de cette « Little Egypt » où ils ont atterri ?

Fragilité, humilité et humanisme. Du côté du Moyen-Orient, région particulièrement sensible à ces problématiques identitaires, confrontée aux conflits, guerres de toutes sortes, violences, migrations, exils… qui contribuent au démembrement et à l’éclatement des individus, familles, communautés, bien des artistes de générations différentes se saisissent de ces thématiques. Tout un théâtre politique fleurit, non pour livrer un programme ou une profession de foi, mais pour alerter, nous alerter, mais pas seulement et pas n’importe comment. L’art n’a que faire de ces voies ni d’une subjectivité réductrice ou péremptoire. Ainsi que l’exprime Roland Barthes dans sa lettre à Antonioni, l’artiste est celui dont « l’art consiste à toujours laisser la route du sens ouverte, et comme indécise, par scrupule…  : ni dogmatique, ni insignifiant.  » Il ajoute alors un élément nécessaire de premier ordre  : la fragilité. L’artiste est en effet confronté à une incertitude face à un double changement temporel : le changement du monde autour de lui, mais aussi le changement de sa propre subjectivité. Comment faire la part de l’un ou de l’autre ? D’où cette fameuse indécision et un corollaire qui nous paraît tout aussi nécessaire pour atteindre la non moins nécessaire portée universelle de l’œuvre d’art quand elle touche au plus profond de l’humain : l’humilité.

Tous des oiseaux mis en scène par Wajdi Mouawad (2017) © Simon Gosselin.

Une caisse de résonance pour la prise de conscience. Dans la mesure où le théâtre par essence doit être mû par un principe d’universalité, condition sine qua non d’une authentique identification, il est l’adjuvant précieux de toute société qui désire avancer dans la réflexion et la prise de conscience de l’humanité et de ses possibilités. Un théâtre du repli identitaire qui ne ferait qu’être caisse de résonance des recoins sombres ou malsains de notre monde, ne passe pas la rampe et ne fait pas long feu. De même qu’un théâtre trop bien-pensant. Alors que les artistes contemporains, tout comme maints de leurs prédécesseurs ont à cœur de cibler les questionnements qui font progresser la cause humaine. « Faut-il à ce point s’attacher à nos identités perdues ? Qu’est-ce qu’une vie entre deux mondes ? Qu’est-ce qu’un migrant ? Qu’est-ce qu’un réfugié ? Qu’est-ce qu’un mutant ? » (Wajdi Mouawad). Toutes questions qui battent en brèche les conceptions sclérosantes tendant à ramener la notion d’identité à la seule origine. Or, ne faut-il pas plutôt se demander si ce qui constitue le plus ce que je suis à présent, c’est ce dont je suis porteur·euse, par mon histoire,

Un artiste réunit particulièrement ces caractères tant dans les éléments de sa biographie que dans l’ensemble des thèmes auxquels il voue son art de la dramaturgie et de la mise en scène : Wajdi Mouawad. Au-delà de sa propre expérience 32


~ spectacle ~ Brouiller les pistes.

mon héritage, mon origine, bref tout ce sur quoi j’ai peu de prise puisque cela appartient au passé. Ou bien mon être ne s’exprime-t-il pas davantage dans la façon dont je me projette vers l’avenir, dans mes intentions ? Et pour Pierre Bourdieu, toujours à l’affût de tous les processus de hiérarchisation de nos sociétés, la notion d’identité généralement entachée de jugements négatifs dans l’esprit collectif (les exemples sont légions aujourd’hui !), s’inscrit dans « une lutte des classements qui tend à se substituer à la lutte des classes ». Processus d’autant plus dommageable quand on constate que ce fameux esprit collectif est «  toujours prêt à hiérarchiser et créer des rapports de domination ».

Pour mieux brouiller les pistes, les arts de la scène offrent aujourd’hui une telle diversité que les voies suivies par les artistes passent rarement (quasi jamais) par la seule formation en école de théâtre. Tant d’entre eux, de tous pays et de toutes origines, se sont frottés à des univers variés en complément ou même à la place de ces écoles de théâtre. L’interdisciplinarité à l’œuvre, mêle aux arts de la scène, les arts plastiques, architecturaux, graphiques, audiovisuels, picturaux… Chacun selon sa pratique et sa personnalité. En faisant fi des classements hiérarchiques tels qu’ils ont marqué l’histoire du théâtre dramatique, l’univers théâtral contemporain ouvre à des spectacles très souvent hybrides, parfois même multimédiatiques appropriés à rendre compte du dialogue souhaité entre le spectateur et le monde.

Un véritable défi.

Il y a donc un véritable défi que l’art théâtral relève sous de multiples cieux : se défaire de tous les stéréotypes et se tourner résolument vers des ouvertures plus créatives, avides Or, de plus en plus, les spectacles viennent contribuer à notre de déploiement. À l’heure d’une mondialisation à tout va, réflexion sur l’identité, les identités, à travers des situations où la culture est souvent traitée comme une marchandise à très diverses traversées des ruptures et des reconstructions. commercialiser, où le droit de vie et de mort de tout produit/ Un type de personnage issu de la réalité devient de plus en production dépend de quotas ou autres graphiques, on aspire plus emblématique de notre monde : le/la « transfuge », pas à donner force et vigueur à des notions d’identité et d’ex- seulement sexuellement parlant mais sur tous les plans d’une ception non dans un sens élitiste, mais au profit de valeurs rupture effectuée par rapport à la famille, à une classe sociale affirmées, libres de contraintes réductrices. Ces valeurs ont d’origine, à un pays, à une culture. Ceci atteste d’un rapport souvent pour nom singuau monde qui change larité, inventivité et, au et évolue. Ce n’est plus risque de passer à côté des Se défaire de tous les stéréotypes et un monde à conquérir, «  trompettes de la renomun monde où la fortune mée  », ou des tentations se tourner vers des ouvertures plus sourit aux audacieux. du « Veau d’Or », de toutes Mais le théâtre tend à parts se développe le rejet créatives, avides de déploiement. faire une place de plus en d’une conception du specplus grande à ce qui est tacle comme objet fini, «  derrière le miroir  », ceux de l’œuvre comme produit. Règne alors ce qu’il est convenu qu’on appelle les invisibles, les laissés pour compte. Ceux pour d’appeler le « théâtre post-dramatique » qui se caractérise par qui leur identité, loin d’être un laissez-passer est un obstacle, la mise en avant d’une recherche en cours, un processus qui un empêchement. Ceux qui attestent par leur vie et leurs privilégie la création en direct. Sur ce fond d’intentions, autant expériences de l’existence d’un «  entre-deux-mondes  ». Par de modes différents de déconstruction du théâtre dramatique leur théâtre que l’on appelle parfois (et souvent à tort) du que d’artistes. Comment élaborer une photographie qui insti- théâtre documentaire, des metteurs en scène comme Didier tue une identité «  une et indivisible  » pour un champ aussi Ruiz ou Milo Rau nous obligent à voir frontalement la violence fluctuant que le théâtre. Au mieux pourrait-on proposer un sociale. Ainsi Didier Ruiz dans Trans (més enllà) se libère des «  instantané  » qui ne sera valide que pour un temps ou un codes établis de la représentation pour (trans)mettre en scène artiste et devra laisser la place à une autre image. Du moins les parcours de vie de transgenres issus de la société civile, qui faut-il l’espérer. Sinon gare à l’ankylose, à la sclérose. témoignent frontalement de leurs parcours et de leurs transitions. Il s’agit alors d’une approche ouverte et percutante sur Par essence, le théâtre « art vivant » est voué à la transforma- le thème de l’identité telle que les codes de la société mettent tion. Y compris s’agissant des éléments censés faire partie de le plus souvent à mal ceux qu’elle juge en porte-à-faux. son ADN. Cet art, comme tout ce qui touche à l’humain dans tous les domaines, ne peut se satisfaire d’être enfermé dans Autant d’exemples qui prouvent que le théâtre joue bien des cases, des catégories asphyxiantes. Bien au contraire il est ce rôle de «  réparateur  » d’identités perdues, bafouées, en avide de tout apport qui l’ancre dans son temps. L’infinie varié- morceaux. Il n’est pas question de thérapie, loin de là, mais té de la création artistique tourne le dos à la reproduction et à plutôt, à l’image des membres d’Orphée découpés et disperla référence à des « modèles » d’appartenance et donne accès sés, de recoller les morceaux pour redonner vie au monde et à l’inédit, l’inattendu au travers de formes souvent étonnantes. à l’humain. Les contours des champs artistiques perdent sensiblement de leur détermination. Ainsi le spectacle vivant tend à servir la cause de la (dé)hiérarchisation chère à Pierre Bourdieu qui depuis longtemps nous a alertés sur les rapports de domination liés à l’identité. 33


Dossier


Red Labyrinth. Techniques mixtes surCorruption toile, 90 cmIIIx–90 Immunity Squelette cm (2018) 3/3 ©© Hakim ©Nadia LiliaRézaoui. El Zouari. Golli.


Le bateau de Thésée/

« L’âme est une étincelle d’essence stellaire. » – Héraclite. Gilles Wauthoz – Auteur Œuvre de Kevin Cadoux

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N

ous sommes à l’instar du bateau de Thésée. Continuellement, nos membres se déplacent, planche après planche – et poutre et mât et fins cordages  !  – et nous nous transformons, identiques en nousmêmes – à ce grand feu miraculeux d’avoir été.

Nous sommes des poussières d’étoiles allumées dès demain. Astres lascifs, étincelles furtives parfois semblables à des soleils, nous façonnons des mondes pareils à des merveilles : Eldorados d’opale et de saphir vérifiés… Nous sommes vies et morts d’étoiles aux voiles roses, aux poudres blanches. Comme elles nous clignotons, de-ci de-là, par nos tourments tentés, gravides phares d’explosion et d’illumination triomphales dans l’espace déborné, ouvert aux ventriloques comme aux rites des futurs phénix.

L’homme est aurore permanente : lime perpétuelle au soleil refroidi et forge d’espérance. Nous sommes pulvérulences sidérales finalement recomposées, éléments capricieux, morceaux d’éternité dispersés dans l’espace  – agités en nous-mêmes comme en un clinamen à nous seuls familier, mais pour tous profitable… L’homme est aurore permanente  : lime perpétuelle au soleil refroidi et forge d’espérance. En quelque éclaircissement d’ailes, le monde se déploie. C’est un ferment heureux qui gravite en son cœur. Héliogabalement fulgure cet espace. Aux lunes démentielles, il donne son accord. À l’amour qui le porte, il destine son âme.

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Le défi du métissage/

« Cela va faire parler, mais l’objectif, c’est relever le défi du métissage ; défi du métissage que nous adresse le XXIe siècle. » – Nicolas Sarkozy. Thomas Lavorel – Assistant d’éducation Œuvre de Kevin Cadoux

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C

omme le pressentait Nietzsche, la culture européenne, occidentale, a sombré depuis plus d’un siècle dans une logique de contemplation morbide. Nous reconnaissons le mal dont nous avons été capables, notre responsabilité dans le malheur des peuples du monde, humains et animaux, et nous assumons pitoyablement ce mal, en baissant le front. Nous revendiquons les crimes dont nous sommes les premiers à nous accuser ; tout le mal présent et tout le mal passé, si cela peut soulager notre conscience. C’est que, toute cette violence, à la fois contenue et expulsée par les mécanismes subtils et archaïques de civilisation, nous revient à la figure en suivant tous les courants en même temps, sans qu’il n’existe plus aucun moyen de nous épargner l’ultime confrontation. Voilà l’Occident malade de son histoire, l’Europe en quête d’une rédemption ou d’un châtiment à hauteur de ses crimes et les Européens ne se pardonnent pas facilement l’état dans lequel ils ont trouvé le monde en arrivant. Ce qu’il y a de redoutable, ce n’est pas le souci des victimes, mais le ressentiment qui généralement le commande. Pendant des millénaires, nous nous voilions la violence fondatrice de nos sociétés ; nous ne faisions pas de cas de conscience de ces choses, comme le racisme par exemple, qui ne nous semblent plus acceptables aujourd’hui. Le « racisme », autrement dit cette tendance communautaire qui consiste à exclure l’Autre, l’Étranger, des catégories de l’humanité (le Sauvage) ou à le contenir dans les marges (le Barbare), n’est pas un mal blanc spécifique à notre civilisation judéo-chrétienne, mais une tendance naturelle, constitutive du processus de civilisation en tant que tel. La domination humaine, planétaire, était à ce prix et les puissants, les seigneurs, posaient dans cette discrimination un acte décisif ; en cela que le Bien, le Bon, le Juste – autrement dit l’Ordre Moral, s’enracine sur les bases de ce jugement primitif. Cette discrimination – qui est organisation du monde sur la base de nos mécanismes mentaux, des fonctions de l’entendement – ne commence pas avec ce que nous appelons le racisme  : il faut que la division soit déjà opérationnelle à l’intérieur de la communauté (division sexuelle et sociale du travail). C’est une division de l’être en lui-même, son essentielle négativité (dont Hegel, c’est son mérite, nous éclaire la puissance génératrice).

Dans la fraternité d’un regard, une amitié, à cet endroit du monde où nous nous trouvons, où il suffirait d’un souffle pour que tout se renversât. La violence que l’on inflige à l’Autre est d’abord une violence que l’on s’impose à soi-même. Mais cette violence originelle, cette contrainte sur soi exercée par la communauté organique dans son effort d’organisation, c’est cela qui nous est justement le mieux voilé, ce que nous avons oublié le plus longtemps. Au moment où cette réalité se dévoile, ce qui apparaît au jour, pour ainsi dire, dans toute sa pureté, c’est d’abord la violence que nous exerçons sur l’Autre, qu’il soit étranger ou différent. C’est cela qui nous frappe et nous émeut, nous scandalise ou suscite notre compassion. C’est ainsi que la conscience fait retour sur soi, qu’elle remonte progressivement aux origines du mal, de la souffrance éprouvée, et se libère des enchaînements qui la maintiennent entre les rails d’une conduite malheureuse, dans des cycles d’enfermements paranoïaques dont il est toujours très compliqué de sortir. Ce n’est que récemment, sur la Terre des Hommes, dans l’Histoire de la Civilisation, que les tendances comme le racisme apparaissent comme un problème, autrement dit que la violence constitutive de notre réalité historique profonde nous devient insupportable ; ce n’est que récemment que les fondements les plus reculés, non seulement de notre civilisation, mais de notre humanité même, nous sont dévoilés, ramenés au grand jour ; que nos conditionnements archaïques ne peuvent plus être ignorés. Ce dévoilement s’accompagne, nous en sommes les témoins, d’une crise, un certain chaos, qui nous fascine dans un premier temps – car nous comprenons que nous vivions constamment sous une pression formidable, que nous ne percevions pas auparavant  –, mais dont nous apprendrons à nous détourner radicalement, si nous voulons comprendre ce qui se joue réellement pour nous dans cette grande traversée.

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Je voudrais un instant considérer les choses d’un autre point de vue, de notre point de vue. On me reprochera d’être un peu trop optimiste, ou chrétien, qu’importe. Je voudrais donc considérer les choses d’un point de vue opposé à celui qui domine encore actuellement l’esprit occidental, la pensée selon laquelle rien de bon, définitivement, ne sortira jamais de l’Homme, autrement dit de l’Humanité en tant que Civilisation. Je voudrais considérer maintenant ce que nous avons réussi, ce que nous sommes en passe d’accomplir humainement sur la planète, dans cet espace de temps spécifique que nous sommes en train de traverser. Je dis « humainement » car cela échappe encore aux catégories historiques de toutes formes d’organisations possibles. Nous avons pacifié la Terre, dominé les Royaumes animaux et donné son sens à l’Histoire  – «  un sens humain  ». Plus jamais nous ne serons, sur la Terre, comme le furent nos lointains ancêtres  ; jamais avant nous la Terre n’avait été à ce point unifiée dans le courant d’une même pensée. Avec l’acquisition du Marché Mondial, le développement technocratique de la Guerre Planétaire (guerre totale ou guerre absolue), ce n’est pas seulement l’Occident, ce n’est pas seulement la Civilisation, c’est l’Humanité en général qui entre dans une nouvelle ère ; à tout le moins pouvons-nous dire que nous sommes entrés dans une séquence historique de transition où, si nous pouvons nous faire une certaine idée du monde ou de l’histoire que nous sommes en train de quitter, nous ignorons tout du nouveau monde dans lequel nous sommes en passe d’entrer. C’est à dessein que je parle de pacification, car c’est à grand renfort de guerre, de violence et de sang, que nous sommes parvenus à ce stade de développement de l’humanité  ; ce dont nous avons surtout fait la démonstration, c’est notre formidable potentiel de destruction, notre ignorance ou capacité d’aveuglement et de mensonge. Cette part sombre de l’humanité, increvable compagnon noir des lumières (la part du diable), est tant et si bien démontrée qu’on ne verrait plus que ça aujourd’hui, ce que la nature humaine a de fondamentalement mauvais, de pourri, de honteux, de coupable. Nietzsche avait raison de dénoncer ce « poison », l’esprit de contemplation morbide, la pitié, le ressentiment et la mauvaise conscience ; ce risque anthropologique majeur et décisif que nous courions il y a déjà plus d’un siècle et dans lequel nous n’avons eu de cesse, depuis, de nous enfermer. Cette posture, morale, politique, rend suspect quiconque voudrait considérer l’évolution et l’œuvre des Hommes sur la Terre d’un œil clairvoyant, et constitue le principal obstacle qui ne nous permet pas de comprendre ni de réaliser ce que nous accomplissons réellement sur la Terre, depuis des siècles et des siècles – et qui n’est pas, qui n’est déjà plus, la civilisation. Qu’allons-nous faire  ? Nous allons faire, nous allons bricoler quelque chose, mais nous n’avons aucun plan, aucun projet. Des idées, oui, des images, parfois très belles. Nous sentons confusément que nous sommes arrivés au bout de quelque chose, un concept, une séquence historique ; nous pressentons les mutations sociales en cours, dont nous ne verrons peut-être, de notre vivant, que les balbutiements. L’Histoire s’effondre lentement, mais plus rapidement encore qu’elle n’émerge. Agissons sans empressement. Comment les choses se passent ? Ce sont des cheminements intimes de l’âme, qui s’expriment très différemment chez chacun d’entre nous ; ce sont des épreuves, des engagements dans l’existence qui sont, dans l’absolu, sans rapport, sans mesure commune avec la superstructure qui gouverne nos ressentiments. C’est une façon de dépasser son drame personnel, pour entrer dans l’Histoire. C’est une relation de soi à soi, de soi au vivant, dans le silence d’une contemplation lucide : vous devrez confronter vos peurs et vos désirs, vos poisons. Puis c’est une relation de toi à moi, dans le cheminement d’une intimité partagée qui déborde les évènements du monde ; dans le silence, parfois,

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d’un dialogue profond, dont il se peut qu’il remonte aux étoiles, à la nuit des temps ; dans la fraternité d’un regard, une amitié, à cet endroit du monde où nous nous trouvons, comme si le monde n’était et n’avait jamais été que cet instant-là, où il suffirait d’un souffle pour que tout se renversât. Et que se passe-t-il réellement ? Nous sommes encore de vieilles roches, et les formes que nous abritons ne sont pas encore claires pour beaucoup d’entre nous. Qu’est-ce qui se dévoile exactement ? Un caractère, une empreinte nécessaire du temps ou une certaine érosion. Pour nous, la création d’un nouveau lignage, d’un nouveau réseau organique, l’émergence de nouvelles souches primordiales, de nouveaux foyers  : cela aussi est déjà commencé, est un effet du processus de déracinement, comme désir de la terre et des racines, comme ré-enracinement. Nomadisme universel et planétaire, autrement dit relocalisation de la production, de la circulation des échanges élémentaires, retour à une échelle humaine : ce qui implique l’abolition, « par la force des choses », autrement dit par la praxis, du Marché mondial. Cette refondation ou réforme de la famille comme souche ou comme foyer, ne procède pas d’une action politique ou d’une théorie autour de laquelle il conviendrait de légiférer. Nous sommes, pour ainsi dire, dans un flou artistique, qui conduit certains d’entre nous à accepter ce stade d’expérimentation absolue où nous sommes historiquement parvenus, chacun à travers la succession de ses drames personnels. Ce n’est pas un enjeu pour la civilisation, mais pour une vie humaine. Revenir à échelle humaine, c’est aussi redécouvrir l’animalité de notre praxis, de notre réalisation concrète. C’est ainsi que nous parlerons d’incarnation. Nous n’avons pas de modèle, mais un champ ouvert – que nous avons tant désiré ouvrir. Il est normal d’avoir peur : la réalité ne se dévoile jamais sans turbulence. Quant à ce qui nous vient « de l’autre côté », ce n’est pas toujours facile à encaisser. Les ouvertures que le temps nous propose ne sont pas toujours celles que nous attendions. Nous avions espéré… Mais qu’avions-nous espéré au juste ? Alors nous regardons ces trous béants dans l’Histoire, dans notre conscience, comme si nous ne comprenions pas, comme si tout ça n’existait pas réellement, nous passons à côté, nous faisons semblant de n’avoir rien vu, rien entendu, et nous parlons d’autre chose, du temps qu’il fait, des gilets jaunes ou du dernier film que nous sommes allés voir au cinéma et que nous avons beaucoup aimé. Les ouvertures sont souvent celles que nous n’attendions pas. La vérité, quand elle passe, le fait toujours à travers les mailles des filets pourtant toujours plus fins et perfectionnés que nous lancions sur la vie dans l’idée de la saisir. Nous saisissions autre chose, la vérité passait. Il n’y a pas beaucoup de « vérité » dans notre histoire. Les ouvertures, souvent, sont des portes étroites qui demandent que nous nous fassions humbles si nous voulons les franchir, que nous nous fassions petits, comme un enfant est petit, simple. Il faut se donner la peine d’entrer. Nous redoutons l’idée car nous lui trouvons associés des enfers glaçants, des déserts interminables peuplés de démons et d’épines, et nous trouvons que nous en bavons déjà assez comme ça sur la Terre pour ne pas avoir à en rajouter. La vérité, c’est que nous avons peur et, si nous avons peur, c’est que nous ne savons pas, non pas ce qui pourrait se trouver « de l’autre côté », mais comment allons-nous nous y prendre bon dieu… pour passer ? Par quel chemin, par quelle prière ? Et nous désespérons d’entendre la sagesse nous souffler que ce chemin que nous cherchons n’est certainement pas le bon puisqu’il n’existe pas et qu’il s’agit justement, pour nous, de passer à autre chose. La réalité n’étant pas déterminée par l’idée que nous nous en faisons : seule, notre expérience est déterminée par cette force.

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Heimatlos/

« C’était un résultat de l’abomination des temps » – Émile Zola. Yannick Bouquard – Auteur Œuvre de Kevin Cadoux

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S

urplombant la vasque de la salle de bain se trouve un miroir. Le visage qui s’y reflète est le sien, pourtant un autre pourrait l’être tout autant. Ce visage est une confusion sémantique de la « propriété ». Il n’est plus une caractéristique, il est une possession.

Rien ne rattache l’image à son origine. Il n’y a plus de lien, il n’y a plus d’intimité. L’émetteur est étranger à son portrait. Davantage curieux que terrifié, l’homme (s’)examine. Il retrouve les traits attendus comme s’ils suivaient un cahier des charges, un protocole ontologique, et pourtant il ne se les attribue plus, ils ne lui sont plus spécifiques. Caucasien et blond, les yeux bruns tirant sur le vert, la pâleur de la peau sont adéquats. La ressemblance est exacte. Quant à la fatigue dans le regard, elle est cette lassitude familière, de guerre lasse. Il conclut l’examen, s’écarte de la glace. Le reflet est correct, les lois de l’optique inversent mais ne peuvent mentir.

Éviter les écueils du langage paraît sage. Il accepte que « je » soit un murmure dans le « on ». Il n’a plus la volition d’identifier le dilué du diluant. Le physique n’a donc pas changé – l’âge ne l’a pas travaillé ; ce n’est pas non plus la mémoire victime de la maladie qui flancherait. Non, c’est l’identification qui s’est éloignée. La certitude d’être ce reflet s’enfouit, elle devient un souvenir agonique. Elle survit encore un peu à la lisière de l’oubli ; une pelletée et ce sera réglé. Et pas plus d’une pelletée parce qu’une rengaine ne mérite pas un surcroît de travail, qu’elle devienne une impression de déjà-vu. Il est rassuré. Son image, n’est pas une contrefaçon. Elle est authentique et rien n’est plus important que l’authenticité. Son image est une outrefaçon, à laquelle il convient d’appliquer un certain nombre de correctifs néanmoins. « Découverte de soi », « se révéler en elle, se révéler soi », « être soi-même », « travailler sur soi », « se déconstruire », « s’intégrer », « l’harmonie » sont les corrections de l’identité que l’on attend. Cela paraît accessible, facile. Il juge cet effort pour disparaître hors de soi insigne. D’abord, le haut du visage se perd, il tourne, c’est un mauvais picrate, il frelate. Plus bas, on suspecte encore un peu le menton puisque c’est le patrimoine génétique de la mère qui le donne – on le penserait plus solide. Il n’en est rien. Ce menton, cette mâchoire, sont cette connaissance perdue de vue depuis longtemps, on la recroise, fortuitement, concassée par les années ; on la salue sans conviction, on n’a pas trop le choix ; et, elle disparaît au coin de l’avenue, on ne se soupçonnera plus de l’avoir connue.

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Il s’écarte de la glace ; plan américain, plan italien. La forme générale du corps se dessine ; aussitôt la silhouette se perd ; le cou, la glotte, les épaules, le torse, les hanches, les cuisses, jusqu’à la généralité des proportions, l’ensemble se dilate dans le fantasme d’un standard. Plus tard, ce sont les mains qui deviennent étranges. Ce sont les sensations des mains sur le visage. La paume sur la joue, la joue sur la paume. Les sens sont là, le toucher réside, mais la caresse est lointaine. C’est la sensation qui est écartée, elle est dissociée, elle est une fonction à présent. Il ne dit plus « je » pour éviter une confusion supplémentaire, son manque d’assurance à l’affirmer confine à la prudence ; il pourrait se glisser dans cette audace des difficultés syntaxiques, linguistiques. Éviter les écueils du langage paraît sage. Il accepte que « je » soit un murmure dans le « on ». Il n’a plus la volition d’identifier le dilué du diluant. Il ne se reconnaît plus dans la glace mais l’imagination entre en résistance. Le miroir serait sans tain. Peut-être, se scrute-t-il derrière la surface, peut-être est-il le reflet de quelqu’un. Seraitce lui-même l’image ? Cette difficulté à se souvenir d’être soi procéderait d’une sorte d’usure du reflet, à la façon d’un photogramme que le temps et le nombre de copies estompent ? Le stratagème dure peu, il est éculé. La logique le brise, c’est tout le drame, la lucidité est là, campée, amoindrie par l’environnement et malgré tout active. Elle est une cellule dormante qu’il faut éradiquer par l’abandon. Il quitte le miroir, il reviendra s’y voir, il s’agira de s’y flatter. Lorsque l’identité est ôtée, que sa consistante fut insuffisante pour habiter son volume, l’environnement le comble. De monade, on devient vecteur. Le réseau prend le relais, il échafaude la nouvelle structure. L’identification devient schématique. L’attitude d’une star de la TV est la sienne, le style en vogue est le sien, le jargon est son jargon, il y participe, le nourrit, l’enfante, grâce à lui il survit, il se supplante ; le sourire du mannequin de cette affiche 4 par 3 est son sourire, le bon teint de cette starlette est tout à fait le sien. Une main glisse sur le volant de cette voiture, le véhicule caresse l’asphalte sur laquelle se laquent les lumières d’une ville ultra moderne ; cette main est sa main, elle sent le cuir du volant lorsqu’il la hume.

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Les hanches se redessinent, le menton pointe ou se retranche, le corps s’adapte aux exigences des situations sociales, les épaules se haussent ou se relâchent et ce sont les siennes, lorsqu’il en roule c’est toute la démarche qui devient sienne. Il se calque sur l’image que chaque image, chaque portrait, chaque corps qui n’est pas le sien lui renvoie. Il devient son désir. Il aime cette musique, elle le pénètre, aucun souvenir n’y est rattaché – mais cela se pourrait – et c’est pour cela qu’il l’aime ; elle est faite pour lui ; elle serait faite pour lui. Il l’accapare. Comme cette couleur, cette saveur, cette odeur, comme ce jeu de couleurs, ce mélange de saveurs, cet agrégat de nuances qui se déclinent. Il est une somme, une soustraction, le « résultat de l’abomination des temps ». Il est en réseaux, il est en son sein, il est son fruit sucré et son terreau gorgé, il est cette fertilité qui féconde la contemporanéité, il est ce réceptacle où ses semblables se vident. Il est cet onanisme. Il n’est plus central. Il n’a plus de centre ; quel soulagement ! Il passe dans les non-lieux, les échangeurs, les routes et les ponts, les halls et les escalators ; il les traverse et ils le pénètrent, ils l’indiquent et l’orientent. On attend, on patiente, peu, on ne tient pas en place, on frétille, on veut se rentabiliser ; on regarde les lumières horizontales, les trames, les pixels, qui strient le monde, qui le délimitent et centrent ses conduits, organisent les lignes de fuites et qui soudent les horizons. On est une ondulation de l’époque, elle ne mène nulle part, ne part de rien, un ruban de Möbius, ne vit pas, ne meurt plus. Elle se contente, on se contente. Il est intégré, c’est-à-dire périphérique et il trouve très agréable que ce soit ainsi ; il est parmi les insipides échangeurs, entre les axes qui se croisent, les images qui se juxtaposent, qui se synchronisent et se chassent en permanence ; il est les sons qui s’interposent, se couplent et se combinent  ; il est les odeurs artificielles, les couleurs publicitaires, les devenirs qui ne se réalisent jamais, les souvenirs d’agence de voyage qu’il ne vivra pas, les promesses exotiques de panoramas fantastiques imprimés sur le plastique bio d’un emballage de désodorisant de WC. Il est bouclé comme le photon du sujet au miroir. Ce miroir duquel surgit ce reflet qu’il ne reconnaît plus, cette ruine de lumière qui le fixe et s’écroule de fond en comble dans les recoins du mercure. Heureusement qu’il n’a plus besoin de se reconnaître, on l’assiste pour se mentir. Il est très heureux. On l’est tout autant.

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Vues fausses de la personnalité/

« L’esprit, comme la nature, a horreur du vide » – Victor Hugo. Thomas Lavorel – Assistant d’éducation Œuvre de Kevin Cadoux

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L

a recherche d’un « soi », d’une identité de l’existence et de l’essence, de l’expérience intime et de la réalité partagée, de la cause et de ses conséquences, de l’être et de la conscience, est la recherche d’un élément stable, atomique, d’une permanence de l’être dans le flux du devenir sans commencement ni fin. Ceci est ma vie, mon expérience. Elle a une date de naissance inscrite sur le calendrier, dont on doit certainement pouvoir trouver quelques traces dans les archives. Je dispose ainsi d’une existence officielle, légale, que je peux corroborer par tout un tas d’indices, de signes. Mais cette existence est aussi une trajectoire d’incarnation, qui est faite d’affections, de désirs, d’égarements, d’aveuglements, de recherches, de creusements, de souffrances, d’éveils, d’épanouissements. Cette intimité de mon expérience s’exprime comme ma volonté, mon être propre, par l’épreuve des résistances que le monde à l’extérieur de moi exerce, à la fois sur mon action et sur ma pensée, et de mes propres résistances à ce monde. Je m’apparais à moi-même, dans les rétroviseurs, comme une chose constante qui, d’une certaine manière, observe toujours la même expérience, sans avoir réellement changé de place. Cette expérience, certes, n’est jamais la même, et je trouve toujours que tout autour de moi est absolument changé, mais le sentiment de cette permanence de mon être demeure, comme un désir inassouvi qu’aucune réalité ne satisfait jamais. Toujours ce « moi », à qui il semble « n’être jamais né », se forme et se reforme (ce qui implique qu’il se déforme), à travers des jeux d’apprentissages et d’adaptations, en intégrant toujours de nouveaux environnements, de nouveaux corps, de nouveaux espaces d’incarnation (étant entendu que ces espaces sont aussi des moments). Et je m’éprouve moi-même, selon l’organisation de mes mémoires affectives, qu’elles soient de cette vie-ci ou d’une « autre vie », dans la pensée de cette permanence, comme identique à moi-même.

J’assure, pour mon esprit, une éternité possible aux phénomènes de la conscience, de l’émotion, de la sensation, qui constituent la chair passionnée de mon expérience. Mais l’identité, en tant qu’elle est « unité synthétique du divers rassemblé dans la sensation  », n’est possible que sur la base d’une accumulation d’expériences et de mémoires organisées, qui ne peuvent pas toutes être rapportées à une conscience ; par abstraction de tous les processus d’engendrement qui, de la naissance à la mort et de la mort à la renaissance, à travers la succession des individus, des phénomènes de conscience, permettent à l’être de continuer à se désirer « dans l’élément de l’être ». De ces processus de production, d’accumulation et d’organisation de « mémoires » (ou « formations karmiques »), en raison de la méconnaissance que nous en avons, se produit le phénomène de la conscience, auquel nous identifions la réalité de l’expérience affectivement vécue et sur la base duquel se produit la saisie « Je », l’ego. Comme cet ego se conçoit selon la pensée de la permanence et que le corps de cette expérience, semblable à toute chose, ne l’est pas ; autrement dit que je suis, en tant qu’individu, destiné à décliner et à périr ; par analogie, et pour ne pas perdre le fil, je vais transférer cet ego à l’esprit du monde ou de la création. Cet esprit absolu disposera d’une conscience éternelle, dont je n’aurais été, ma vie durant, qu’un fragment frappé d’imperfection ; en sorte que, par la mort, par la dissolution de mon corps d’expérience dans le tout organique du Monde vivant, ma conscience elle-même ira se dissoudre et se mêler à cette conscience universelle toujours égale à elle-même. Ainsi j’assure, pour mon esprit, une éternité possible aux phénomènes de la conscience, de l’émotion, de la sensation, qui constituent la chair passionnée de mon expérience. Car il s’agit toujours, pour l’esprit, qui pourtant jamais ne parvient à s’établir nulle part, de trouver quelque chose de stable, sur quoi il puisse fonder son éternel retour ou son développement perpétuel. Ainsi nous errons comme des « épaves circulatoires » à travers les territoires de la séparation infinie des mondes, où rien n’est stable, où la lumière et la clairvoyance sont un combat, à la recherche d’une réalité à laquelle nous pouvons nous raccrocher. Cette fin n’étant jamais atteinte, il est à craindre que l’expérience soit à jamais recommencée.

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Rencontrer


Yes/No. Techniques mixtes sur toile, 110 cm x 110 cm (2017) © Nadia Zouari.


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Sa ïef Remmide/ Le joueur

Chorégraphe et interprète, il compose avec nos différences afin de tisser des liens entre les êtres. À travers sa démarche, ce rebelle pacifiste explore avec tout autant de force que de douceur des sujets sociétaux faisant sens avec ce qui peut nous unir.

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Saïef Remmide © Laurent Cousin.


~ spectacle ~

Je veux voir au-delà des individus, au sein d’une espèce, d’une société, au sein des connaissances.

Dans votre parcours, quels ont été les jalons qui vous ont menés vers la danse contemporaine ? Adolescent, je faisais de la gymnastique. À cette époque, j’étais un peu en froid avec mes entraîneurs qui me poussaient à faire des compétitions et qui voulaient me faire entrer dans des dispositifs assez carrés. J’avais envie de casser cela. Quand j’ai découvert la danse hip-hop je me suis dit qu’elle était faite pour moi ; son aspect libre, avec de l’acrobatie, me parlait beaucoup et très vite j’ai commencé à faire des battles. Étant une personne curieuse, je me suis intéressé en parallèle à ce qui se faisait sur les plateaux de théâtre. Ce que j’ai pu voir m’a rapidement fait prendre conscience que je voulais être dans ce milieu, être sur scène pour pouvoir utiliser des mouvements afin de défendre des idées et des esthétiques chorégraphiques. J’ai rencontré Colette Priou, danseuse et chorégraphe, qui m’a initié à la scène avec une pièce contemporaine. Puis j’ai connu différents artistes dont les danseurs de Sidi Larbi Cherkaoui et le pédagogue David Zambrano. Ce sont des personnes qui m’ont beaucoup apporté car je me suis formé à leur côté en Belgique. Cette voie m’a permis de me nourrir d’une autre gestuelle. Par ailleurs, je commençais de plus en plus à travailler, scéniquement parlant, j’ai eu une proposition de Mourad Merzouki pour le spectacle Yo Gee Ti et j’ai par la suite été interprète dans la compagnie de Rachid Ouramdane sur deux pièces : Polices ! et Tenir le temps.

Comment s’est passé le glissement de votre position d’interprète à celle de chorégraphe ? En 2011, il y a eu ma rencontre avec le Japon qui a été un évènement déterminant que ce soit dans ma posture ou dans la manière dont je peux réfléchir

ou me comporter en tant que personne. À la base, l’objectif de ce voyage était d’étudier la danse hip-hop et la culture japonaise. J’ai rencontré des danseurs qui ne parlaient pas la même langue que moi et qui avaient une façon de bouger complètement différente. Ensemble, nous étions motivés pour expérimenter des choses, pas forcément pour construire des spectacles mais pour être dans une ambiance de laboratoire de travail. J’ai senti, dans cette différence qui était très marquée des uns par rapport aux autres, un lien qui, lui, était très fort, au point que nous n’avions pas besoin de parler la même langue pour nous comprendre. Plus tard, j’étais en tournée avec Tenir le temps au moment où il y a eu le Bataclan. La question s’est posée d’annuler ou pas le spectacle notamment pour des raisons de sécurité. Tous les débats qui ont suivi les attentats sur les questions de terrorisme, de confession religieuse, m’ont interpellé. Je me suis dit que l’on oubliait quelque chose de fondamental, notre part d’humanité ; qu’il fallait faire très attention à ne pas faire d’amalgame ou de généralité. Au Japon, j’ai vécu des expériences qui m’ont montré tout le contraire de ce que pouvait véhiculer les médias à ce moment-là. La différence est importante, elle permet de se nourrir les uns les autres et d’apprendre tout simplement. Il m’est donc venu l’idée de créer NaKaMa comme une nécessité. J’ai franchi le pas et je me suis mis à porter un projet avec tout ce que cela implique derrière. Sans être dans le militantisme ou la revendication, je voulais (re)partir de ce fait : on a des différences spécifiques et marquées mais comment peut-on faire, avec ces différences-là, ensemble ; et pas seulement vivre ensemble dans un contexte actuel où nos peurs ont tendance à créer de la distance entre les individus. C’est la problématique 52

Saïef Remmide © Laurent Cousin.

centrale de NaKaMa. Si je devais mettre une thématique sur ce qui m’anime, ce serait celle du lien : relier, être en lien avec les autres et questionner par rapport à cela. Je pense que c’est un axe de recherches que je vais éprouver durant les prochaines années.

Quel regard portez-vous sur cette première pièce chorégraphique ? Quand NaKaMa a été créé en 2018, j’étais un petit peu frustré. J’avais l’impression de ne pas avoir réussi à être allé au bout, je me suis laissé prendre par le temps. Mais le fait que cette pièce ait vécu m’a permis d’améliorer et de repenser certaines choses. Cela m’a aussi permis d’être en interaction avec le public car, quasiment sur chaque date, des rencontres étaient organisées. Je pouvais ainsi exposer ma démarche chorégraphique et ce que je souhaitais transmettre à travers ce spectacle. Je ne peux pas parler de lien si je ne le vis pas avec le public. Le plateau est un peu comme un prétexte pour créer et nourrir un échange avec l’autre. Il est important pour moi de savoir de quelle manière les gens peuvent être touchés.


~ spectacle ~ NaKaMa a des rapports assez différents selon les publics. Par exemple, les plus jeunes retiennent assez souvent un passage où il y a l’idée d’être en confrontation mais toujours avec les notions de bienveillance et de respect de l’autre ; dans ce duo, il y a des coups, des gifles. Cet aspect que l’on pourrait percevoir comme « violent » en tant qu’adulte est vu tout autrement par les enfants qui arrivent à se dire : tout va bien, ils sont comme deux lions en train de jouer, d’apprendre l’un de l’autre pour survivre dans un écosystème hostile. C’est ce type de paradoxes que j’ai notamment voulu donner à voir. NaKaMa est une pièce qui vit et qui me nourrit en fonction des différents jeux que nous avons.

Vous évoquez le lien que vous entretenez avec les publics. Plus largement, quelle place tient la médiation dans votre démarche ? Dans le cadre de mes actions de médiation, je vais à la rencontre de tous les publics  : des enfants aux seniors. Je passe par la dimension du jeu qui permet d’entrer en relation avec l’autre et qui ouvre la possibilité d’aborder les premiers touchers car il n’est pas évident pour quelqu’un qui n’a jamais fait de pratique en danse de prendre conscience de son corps ou du corps de l’autre. Le jeu permet d’apprendre de façon plaisante et de manière beaucoup plus efficiente. Je me pose souvent la question de comment traduire telle ou telle technique en passant par le jeu. Dans ma façon de faire, beaucoup de choses se font à deux ou en groupe. Je m’inspire également de jeux venant des arts martiaux  : je me laisse toucher/pas toucher, j’ai confiance/ pas confiance, des jeux avec les sens (en ayant les yeux bandés), etc. Cela permet de mettre en lien et d’ouvrir les consciences. Je suis aussi la pédagogie d’Alexandre Del Perugia qui a codirigé le Centre National des Arts du Cirque à Châlons-en-Champagne. Je me suis rendu compte qu’en jouant je pouvais penser différemment le mouvement, trouver une justesse d’interprétation et de relation à l’autre plus honnête. Le jeu est un prétexte ou une clé qui va nous permettre de rentrer en lien avec l’autre. C’est ce que je fais autant dans mes volets culturels que dans ma démarche de travail.

NaKaMa mis en scène par Saïef Remmide (2018) © Alexandre Castaing.

À partir de la saison 2019/2020, vous allez être en résidence partagée avec la compagnie de Sylvie Santi au Théâtre des Collines d’Annecy. Comment envisagez-vous cette nouvelle « étape » ? Avec Sylvie Santi nous convergeons vers des notions communes, telles que le jeu, la relation à l’altérité, le paradoxe. Pour autant, nos objets artistiques sont différents. Sylvie questionne les jeux dits « de masques » (jeux de rôles, jeux poétiques, jeux d’éloquence) tandis que je travaille plutôt autour des jeux dits « de vertiges » (jeux de mouvements, jeux d’équilibres, de déséquilibres et d’acrobaties). Nous souhaitons à la fois donner des ateliers spécifiques à nos matières artistiques et co-construire certains temps de travail sur le volet de la médiation, comme par exemple le premier stage que nous donnerons ensemble  : «  Éloquence, un pied qui danse  », qui associe nos deux pratiques. Sur le volet de la création, nous resterons chacun sur nos objets de recherches. Dans le cadre de cette résidence, je sais que je vais pouvoir m’exprimer et faire avec les autres en bonne intelligence. Là où j’en suis et pour être clair, si demain on me demande d’animer des ateliers de hip-hop traditionnel, je refuserai car ce n’est plus ce qui me nourrit. Le hip-hop m’a bien évidemment constitué, je ne tire pas un trait là-dessus, mais je suis aujourd’hui animé par d’autres questionnements.

Quels sont les questionnements qui vous animent aujourd’hui ? J’adore le moment que je vis, j’ouvre à fond l’entonnoir, je me perds et je reviens. Actuellement, je me questionne sur le rapport que l’on a avec soi dans un tout. C’est la notion de complexité dont parle notamment très bien Edgar Morin. 53

Étymologiquement, complexus veut dire « tisser ensemble  ». C’est être quelque part contre la pensée binaire, contre ce que j’appelle la disjonction. Alors si l’on pense au fait de relier, c’est quelque part trouver du lien et du sens pour que les choses différentes se rejoignent. Je veux voir au-delà des individus, au sein d’une espèce, d’une société, au sein des connaissances, finalement, être moins spécialisé sur un point en particulier mais essayer de m’ouvrir un maximum pour voir ce qui peut relier. Je souhaite travailler sur un attribut du lien qui est l’élasticité. Pour moi, c’est parler du rapport que les personnes pourraient avoir, c’est comment je me positionne par rapport à quelqu’un et de quelle manière je me relie à son énergie. Comment je me laisse le temps de recevoir pour ensuite donner et alimenter. Cela me parle et je livre cela de façon assez instinctive vu que mes recherches sont toutes récentes. Quand on voit ce qui se passe au niveau sociétal, il est parfois intéressant de redevenir naïf et de revenir à l’autre, réellement. Il y a énormément de faits qui me font réagir et j’aimerais traiter des sujets qui me tiennent à cœur avec une certaine douceur tout en conservant une certaine puissance. J’aime garder ma part de raison et ne pas être sous le coup de l’émotion qui m’amènerait dans une forme de passion qui pourrait m’aveugler. Aujourd’hui, je sens que l’on est très dans le yang, dans la force émettrice, que l’on parle trop et que l’on ne s’écoute pas assez. On est dans une phase de transition où l’on ne peut plus rester dans le schéma que l’on avait jusqu’à présent. Il va nous falloir apprendre à faire autrement, une nouvelle vague arrive et on va devoir apprendre à la surfer.


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Aminata Aidara/ La déterminée

Anthropologue de formation, journaliste, traductrice et avant tout auteure, elle est de ces femmes qui racontent des histoires dans lesquelles on se laisse emporter. En perpétuel mouvement, elle cherche à transmettre des idées qui lui tiennent à cœur tout en donnant au lecteur une liberté d’interprétation dont il peut s’emparer au fil des pages.

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Aminata Aïdara © Salomé Blechmans.


~ littérature ~

Écrire est un exutoire où je peux me vider de mes obsessions, de mes cauchemars et de mes rêves.

Lors de votre formation en anthropologie, quels ont été vos axes et sujets de recherche ? Pour mon mémoire de licence, j’ai choisi de faire une recherche sur l’interprétation de l’infécondité chez la femme au Sénégal en me dirigeant vers une anthropologie qui avait entre autres à voir avec le genre et avec la spiritualité. J’ai fait ce travail sur place, en me rendant à Dakar où j’ai mené une ethnographie. Mon parcours a beaucoup influencé mon orientation vers des études de sujets postcoloniaux notamment à travers un homme que l’on retrouve dans mon premier roman, Frantz Fanon  : un ethnopsychiatre martiniquais, militant contre la colonisation, le racisme et pour la libération et affirmation des populations opprimées. Peu à peu, je me suis rendue compte que les interprétations des évènements historiques de nos sociétés par les écrivains et l’anthropologie vue à travers le prisme littéraire m’intéressaient. Plusieurs auteurs comme Cheikh Hamidou Kane, Fatou Diome ou encore Calixthe Beyala ont nourri mes recherches en master. Puis j’ai fini mon doctorat en axant cette fois mon travail sur la littérature dite de l’immigration et en cherchant à comprendre comment les jeunes issus de l’immigration pouvaient voir le monde à travers leurs textes. J’ai finalement un double cursus en sciences psychologiques, anthropologiques et de l’éducation accompagnant des études littéraires.

Vous êtes née en Italie, d’une mère italienne et d’un père sénégalais, mais vous avez choisi d’écrire votre premier roman en français. Pouvez-vous nous expliquer quel a été votre cheminement ? Au début, en 2014-2015, j’ai écrit ce roman en italien car j’avais envie de

m’exprimer dans ma langue maternelle. J’étais encore dans une dynamique où elle était ma langue de cœur, la seule avec laquelle je pouvais écrire des poésies. Dans un autre temps, j’ai fait parvenir un recueil de nouvelles en italien à mon éditeur de la collection Continents Noirs de Gallimard. Ayant beaucoup aimé ce recueil, il m’a demandé si je n’avais pas un roman en français. C’est alors que j’ai transcrit et retravaillé la version italienne qui, aujourd’hui, n’existe plus. Elle était un peu comme un brouillon car la traduction m’a fait prendre conscience de toutes les failles, de toutes les nuances linguistiques, de tout ce qui pouvait être amélioré. Ce fut un long cheminement que d’arriver à assumer d’écrire directement en français comme je suis en train de le faire pour mon deuxième roman. Cela fait huit ans que je vis en France mais quand on arrive dans un nouveau pays, cela met du temps pour se dire que maintenant on va penser et rêver dans une autre langue.

Quelles questions soulèvent votre roman Je suis quelqu’un ? En tant qu’auteure, écrire est comme un exutoire où je peux me vider de mes obsessions, de mes cauchemars et de mes rêves  ; c’est un endroit de liberté. Avec Je suis quelqu’un, j’avais envie de soulever des problématiques de notre société à travers des personnages comme, par exemple, l’héritage historique que l’on incarne sans être dans une philosophie déterministe, mais en montrant de quelle manière on se construit en lutte entre ce qui nous est imposé et ce que nous avons envie d’être. Savoir où se placer pour arriver à faire ce que l’on veut est une ligne où la prise de liberté est très subtile. C’est une question que je me suis toujours posée car par exemple, le fait de changer de pays a été, dans mon cas, déterminé par la crise économique en Italie. Les choix 56

Aminata Aidara © Hélène Rozenberg.

que je suis en train de faire maintenant ont sûrement été conditionnés par ceux que j’ai pu faire précédemment… tout n’est donc pas complètement libre. À ce jour, peu de lecteurs ont soulevé des questions sur le genre ou sur la gestion de la relation sentimentale sans cristalliser cette dernière dans le déséquilibre qu’elle manifeste. Pourtant je pense avoir écrit un roman féministe car Penda, l’un des personnages, est une femme qui a pris sa vie en main, qui a renoncé à ses privilèges sociaux ; elle a fait des choix qu’elle pourrait regretter mais elle s’engage à les assumer en se disant qu’elle a agi pour son bien et celui de ses filles. Dans les avis que l’on peut me donner, les problématiques identitaires sont régulièrement abordées. Je suis très consciente que ce roman parlant d’une famille sénégalaise qui immigre en France provoque des questions liées à l’actualité. Mais pour moi, le roman s’intègre dans quelque chose de plus vaste : une histoire d’amour, de filiation, de sororité, de trahison et de secret.


~ littérature ~ Vous évoquez le secret et sans révéler celui de votre roman, que pensez-vous de l’impact que peuvent avoir les non-dits dans les familles ? La problématique de la construction personnelle quand il y a des secrets dans les familles est universelle. J’ai voulu montrer que les origines de chacun ne sont pas un barrage dans les relations. Consciemment j’ai créé des communications polyphoniques qui sont décalées. Je voulais pousser à bout le flux de conscience et le fait d’assumer ce que l’on pense sans être interrompu par un interlocuteur qui nous poserait une question. De là, petit à petit, le non-dit se dévoile et le secret s’allège dans la psychologie. J’ai essayé de montrer la manière dont on pouvait se dire à l’autre.

Durant le printemps 2019, vous avez été accueillie en résidence d’écriture par la Fondation Facim. Qu’a représenté ce temps pour vous ? Lors de ma résidence, j’ai pu conduire des ateliers d’écriture en lycée. J’ai notamment travaillé avec des élèves de seconde autour de L’attrape-cœurs de Salinger ; c’est un de mes livres favoris. Après avoir contextualisé le roman et l’auteur, les jeunes ont réécrit des passages qui leur semblaient intéressants dans une version « Savoie 2019 ». Puis, avec une comédienne et metteure en scène, Salomé Blechmans, nous avons travaillé sur l’incarnation des textes, les élèves sont devenus acteurs. Dans ces mois, j’ai également présenté mon roman, parlé de littérature et évoqué mon approche du bilinguisme dans d’autres établissements scolaires. J’ai aussi animé un séminaire à l’Université Savoie Mont Blanc sur le concept de tiers espace, l’espace de la littérature entre les cultures comme lien, comme ciment des possibles. D’autres rencontres ont été organisées dans des bibliothèques et dans des librairies. J’étais habituée à parler en public par mon travail de journaliste mais ces temps avec les lecteurs ont, pour moi, été un apprentissage et m’ont enrichie de points de vue que je n’avais pas considérés sur le roman. Par ailleurs, j’ai aussi pu travailler sur la suite de Je suis quelqu’un car ce roman est envisagé comme une trilogie. J’ai

Aminata Aidara © Salomé Blechmans.

dans l’idée de développer des personnages de l’arbre généalogique qui figure au début du livre mais aussi d’autres qui apparaissent dans l’histoire.

Vous êtes une femme à la croisée de plusieurs cultures. Comment définiriez-vous votre l’identité ? Pour moi, l’identité est toujours en évolution, elle peut changer. En ce moment, je pense que j’ai une identité plutôt afropéenne dans le sens où je côtoie depuis toujours pas mal de personnes issues de la diaspora africaine que ce soit de Somalie, du Sénégal ou encore du Mali. J’ai des amis qui viennent d’autres pays et à travers eux j’ai pu m’approcher de réalités que je n’ai pas connues directement comme l’univers musical, culinaire, etc. sans compter l’impact, dans ma vie personnelle, de mon travail en tant que journaliste à Africultures, pont magnifique vers les cultures africaines et afrodiasporiques. Je pense aussi que notre génération est amenée à avoir un sentiment d’appartenance de plus en plus fort à l’Europe. L’identité, qu’elle soit culturelle, de genre ou sexuelle ne doit pas être quelque chose d’essentiel que l’on met toujours en avant. Elle est importante mais elle ne peut pas devenir le centre de tout car elle serait alors le prisme à travers lequel on regarde chaque chose et je trouve que cela peut enlever des nuances, peut fermer des portes. C’est à travers le mouvement, qu’il soit spirituel ou physique, que l’on reste vivant. Je vois la notion d’identité comme quelque chose de figé et de statique. C’est pour cela que je pense que mon identité est changeante, elle est à conjuguer, elle doit bouger. Si elle ne bouge pas, très vite, 57

on est stigmatisé et on stigmatise les autres. L’être humain a tendance, pour survivre, à classifier les choses pour pouvoir s’orienter. C’est un processus qui appartient à toutes les communautés. Les gens qui se posent le moins de questions restent dans l’ignorance. En Italie, les personnes qui ne sont pas italiennes et qui ne sont pas blanches peuvent être très vite réduites à des schémas élémentaires et des clichés, sans possibilité d’en sortir. C’est important de se dire que l’autre est ce qu’il décide d’être quand il le décide, ce n’est pas à nous de décider pour lui.

Quels sont les combats ou les causes qui vous tiennent à cœur ? Une des thématiques de mon prochain roman sera l’enfance. Il sera également question d’endoctrinement, du fait que des enfants soient conditionnés dès le début de leurs vies à penser d’une certaine façon. Pour moi, il est essentiel de ne jamais oublier que l’enfant sera un homme ou une femme et que c’est à partir de là que tout se crée. Il faut prendre soin de ce temps qu’est l’enfance et améliorer les conditions dans lesquelles les enfants vivent. Je pense aussi qu’il faut aller à l’encontre de toute stigmatisation, racisme ou misogynie. Il faut donner de la place aux minorités dans l’espace public pour s’exprimer. À travers la littérature, j’essaye de penser avant tout aux histoires que j’ai pu voir ou vivre et de leur donner chair. Si ces histoires amènent des idées, des propos, tant mieux mais je ne veux pas être guidée par des principes où j’utiliserais un personnage qui véhicule ce que je pense personnellement. Je fais très attention à cela car je ne veux pas tomber dans ce piège. L’important est d’écrire en toute sincérité.


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Koffi Mens/ L’illusionniste

Artiste plasticien à la démarche atypique, il se joue des perceptions et trouble notre regard. Ses toiles incisées chirurgicalement tout comme ses installations tracent des voies qui donnent matière à réflexion pour éveiller les consciences.

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Koffi Mens.


~ arts visuels ~

Des petites fenêtres qui permettent de traverser la chair humaine pour donner accès à l’âme.

Dans votre parcours, qu’est-ce qui vous a mis sur la voie de l’art ? Depuis ma plus tendre enfance je côtoie des gens qui œuvrent dans l’art, dans la sculpture et dans le dessin. Ils m’ont transmis plein de choses et c’est comme ça que j’ai été piqué par le virus. Je suis autodidacte, je n’ai pas fait d’école d’art académique mais je suis issu de la plus grande école qui soit : celle de la rue. Je me suis engagé dans l’art et au fur et à mesure que j’évolue, je construis mon parcours personnel. J’ai également fait différents ateliers et multiplié les rencontres avec d’autres artistes comme par exemple Ky Siriki au Burkina Faso ou encore Paul Ahyi au Togo. J’ai vraiment commencé à travailler en tant que sculpteur, je le suis toujours mais aujourd’hui, je dirai que ce sont mes toiles qui sont sculptées.

le plus est de la bâche lourde (de la bâche de camion) que je récupère chez des matelassiers. Je la raccommode à ma manière et je viens poser mes sujets par-dessus. Mes tableaux sont faits de deux toiles compilées de deux tranches superposées. Il y a d’abord le premier plan représentant l’enveloppe qui est découpée ; je fais des incisions et des perforations comme une chirurgie plastique ou esthétique. Ensuite, l’arrière-plan est fait de coupures de presse, de journaux ou de magazines que je récupère dans la nature. D’une manière ou d’une autre, cet arrière-plan est en rapport avec le sujet que je traite. Quand on regarde mes toiles en profondeur, on voit des petites fenêtres que j’ouvre et qui permettent de traverser la chair humaine pour donner accès à l’âme, au contenu. Toute ma démarche est axée sur la récupération, sur l’écologie ce qui est un engagement, une prise de position de ma part.

À travers votre projet pensé pour Afirika Savoies 2019, que souhaitez-vous transmettre au public ?

Wangari Muta Maathai par Koffi Mens (2017). Courtesy Galerie l’antichambre, Chambéry.

Quelles sont les techniques que vous utilisez pour créer vos œuvres ? Dans ma démarche je recycle beaucoup. Je récupère des supports comme des coupures de bâche, des morceaux d’isolant, etc. Cela constitue la matière première que j’utilise pour faire mes toiles. Actuellement, ce dont je me sers

Mon projet avec Afirika Savoies 2019 est pensé comme une installation en volume et en sculpture. Je compte récupérer des flacons de déodorant, de parfum, des cannettes en aluminium que je vais attacher pour faire des assemblages qui pourront interagir avec le public. Cela s’inscrit dans la veine d’Abdoulaye Konaté du Mali ou encore dans celle d’El Anatsui, un plasticien ghanéen à la renommée mondiale, qui recycle notamment des bouchons de whisky ou des capsules de bières pour faire de grandes tapisseries en métal. Cette installation véhicule le retour de ce que nous consommons. Si l’on ne fait rien avec nos déchets de consommation, 60

nous risquons d’être consommés par ce que nous consommons.

Thomas Sankara par Koffi Mens (2017). Courtesy Galerie l’antichambre, Chambéry.

Que représente votre série de toiles Bâtisseurs d’Afrique ? Dans ma série Bâtisseurs d’Afrique je rends hommage à d’illustres personnalités africaines. Je veux marquer les futures générations en m’appuyant du passage de ces personnes, c’est un devoir de mémoire. Je ne veux pas choquer mais en tant qu’artiste africain, résidant en Afrique, je me rends compte que dans l’enseignement scolaire, les gens passent leur temps à étudier les grandes figures occidentales comme Louis  XIV, Louis  XVI ou Molière alors qu’ils ne font pas partie de notre Histoire. L’Africain ne connait pas certaines personnes de sa propre Histoire, c’est dommage. Il y a des gens qui ont presque fabriqué l’Afrique qui ne doivent pas tomber dans les oubliettes, il faut les remettre à la surface.


~ arts visuels ~ En tant qu’artiste, je joue pleinement mon rôle en mettant ces questions sur la table, en amenant les gens à voir dans la direction indiquée. C’est donc une manière de réveiller les gens car il y a des personnalités que l’on doit vraiment connaitre, qui ont construit notre continent et dont on doit parler à nos enfants et aux générations futures.

Pour vous, quelle personnalité aurait une résonance plus particulière que les autres ? Toutes ces personnalités font partie de moi mais par le degré de son engagement et par son âge, je me sens très proche de Thomas Sankara. J’ai travaillé son portrait et son parcours m’a particulièrement marqué, en dehors de ce que rend l’œuvre.

Vous avez récemment remporté le Premier Prix du concours de dessin d’art organisé par la Direction générale des Arts avec une œuvre intitulée La sève de la liberté, pouvez-vous nous en parler ? Il s’agit d’un concours organisé au niveau national au Burkina Faso dont le thème était «  dessin et liberté  ». Je considère que, dans nos sociétés africaines, on ne peut pas parler de liberté sans faire appel à la femme car elle est au centre de toutes les questions et de toutes les luttes pour la liberté. J’ai donc axé mon travail sur la femme dans ces trois âges : une qui est un peu vieille, une qui est adulte avec un âge moyen et une fillette. Pour moi, la vieille représente le passé, l’adulte représente le présent et la fillette représente le futur. Sur la tête du futur j’ai mis beaucoup de symboles renvoyant à notre patrimoine culturel, au développement, à l’éducation, à l’engagement et au courage. Tous ces éléments composent le futur, sont dans les mémoires et nous permettent de voir les choses venir.

L’art contemporain africain est riche et pluriel. Comment qualifieriez-vous son « état » actuel ? Il faut d’abord se dire que le continent africain regorge de beaucoup de talents et de compétences. Quand on parle de l’art, il faut faire un lien avec

Koffi Mens lors d’une performance à La Conciergerie à la Motte Servolex (2017) © Serge Héliès.

le politique car il y a besoin de tout un accompagnement pour que les jeunes soient mis en confiance. La question du développement autour de l’art ne peut pas être réglée en tant que telle car, pour moi, la consommation de l’art contemporain, du marché même local, doit se faire avec le soutien du système et des gouvernements. On peut se demander s’il est normal qu’un artiste soit obligé d’être présent sur la scène européenne ou américaine pour mieux se vendre avant d’être connu. Il faudrait que nos gouvernants puissent comprendre que l’artiste africain et l’art africain sont une véritable puissance économique. Il faudrait également investir dans la culture au sens large en Afrique pour permettre aux artistes d’avoir un peu d’oxygène et d’avoir de quoi créer. En tant qu’artistes vivant sur le continent africain, nous avons un rôle important. Si nous devons nous exporter en Europe ou en Occident pour faire une bonne carrière, c’est qu’il y a un problème. Je pense donc que l’avenir de l’art africain viendra de la compréhension, du respect que nos dirigeants auront envers l’art et de l’investissement qu’ils mettront dedans pour que les artistes puissent rester et œuvrer sur le continent. Quand il y aura une bonne production et un bon accompagnement, le marché suivra.

Parmi les autres artistes qui mènent un combat similaire au vôtre, à qui penseriez-vous ? 61

Nous sommes beaucoup sur le continent à œuvrer dans la culture, chacun dans son médium, son style, sa démarche. Parmi les autres artistes, je pense à Martial Pa’nucci qui est un musicien congolais aujourd’hui en exil au Burkina Faso parce qu’il est activiste, il a composé des textes très engagés qui n’ont peut-être pas plu au système. Sa prise de position ne se situe pas dans l’art contemporain ni dans l’art plastique. Dans l’art, toutes les formes d’expression peuvent permettre de s’engager. Je pense que le combat est vraiment énorme et que nous devons avancer sur tous les fronts.

Si vous deviez pousser un coup de gueule aujourd’hui, quel serait-il ? Je voudrais juste dire à l’Impérialisme qu’il faut arrêter de financer la guerre car elle engendre des vagues de réfugiés. Pour moi, il n’est pas question de dire qu’il y a des immigrés qui débarquent sur les côtes, qui traversent la mer. Il faut juste couper l’hémorragie car quand les gens sont tranquilles chez eux ils y restent. Mon combat se porte en partie sur les questions de migrations et surtout sur leurs causes. Je suis artiste depuis une vingtaine d’années et mes créations n’ont jamais été censurées. Mais certains regards me font comprendre que je peux ne pas être le bienvenu en abordant notamment des questions taboues. Il y a une forme de danger sur certaines prises de position mais cela fait partie des risques du métier.


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Milo Rau/ L’empathique

Metteur en scène, dramaturge, réalisateur et essayiste, il fait de la scène un champ d’expérimentations et de questionnements. Ses projets sont nourris du désir constant de se confronter au réel comme pour mieux faire bouger les lignes de nos sociétés.

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Milo Rau © Phile Deprez.


~ spectacle ~

C’est pour cela que l’art existe : pour tendre vers une vraie transgression solidaire.

De quelle manière avez-vous glissé vers une carrière où se mêlent le théâtre et le cinéma ? Je suis tombé un peu par hasard sur le théâtre quand j’avais 22-23 ans. À cette époque, j’étais à Berlin et j’ai commencé à donner des cours de dramaturgie. J’ai rapidement compris que le théâtre était au carrefour de tous les arts, de tout ce qui pouvait m’intéresser et qui m’intéresse toujours. On m’a récemment demandé ce que je ferais si je ne faisais plus de théâtre. J’ai répondu que faire du théâtre est tellement globaliste qu’il me permet de travailler dans tous les milieux. Cela est un peu différent du cinéma car dans ce domaine on doit être très bien préparé parce que l’investissement dans le temps est beaucoup plus haut. Il est donc moins facile d’expérimenter des choses. De plus, une fois que le montage du film est fini, il n’est plus possible de le changer. Dans le théâtre, c’est très différent. De la manière dont je peux concevoir les pièces, tout n’est pas fixé. Au départ, un groupe de personnes peut se réunir pendant trois, quatre mois et ces personnes vont travailler ensemble. Chacun va contribuer à sa manière : des acteurs écrivent ; on rencontre des gens qui deviennent acteurs  ; des dramaturges peuvent être sur scène, etc. Les pièces partent en tournée mais elles restent ouvertes aux changements. J’aime beaucoup les échanges avec le public ou avec les critiques. Parfois, on me renvoie que l’on ne comprend pas telle ou telle scène, qu’il pourrait être intéressant de faire telle ou telle chose. Cela peut influencer les pièces.

dans lesquels on joue. Par exemple, pour la Reprise – Histoire(s) du théâtre (I) le questionnement du début, où les personnages sont introduits, change un peu. Quand on était au Brésil, où il y a une homophobie extrême, on a inclus plein de choses sur Bolsonaro qui venait notamment de publier une vidéo sur les réseaux sociaux où l’on voyait un homme pisser sur un autre homme durant le carnaval. Quand on a vu cela, on s’est dit que ce n’était pas possible de faire des campagnes politiques homophobes et qu’il fallait réagir, en faire une critique et en parler dans le spectacle. Il y a aussi des acteurs qui partent et d’autres qui arrivent. Pour la deuxième version de Five Easy Pieces, il y a un nouvel ensemble, pour celle de Compassion. L’histoire de la mitraillette, on a totalement changé le texte. Par ailleurs, quand on joue des procès, suivant que l’on est à Moscou ou à Zurich ce ne sont pas les mêmes formats car ce n’est pas cela qui est important, c’est le contenu qui l’est.

En 2018, nous avons pu découvrir votre Manifeste. Que représentent ces règles ?

Est-ce que vous pourriez nous donner des exemples sur ce qui peut évoluer dans vos pièces ?

Ce sont des règles structurelles et techniques parce qu’il y a un discours dans le milieu du théâtre et qu’il faut trouver une dialectique plus moderne, réaliste, basée sur une logique de projet, d’ensemble ouvert, de tournée mondiale, de réalisme global, etc. J’ai écrit ces dix règles même si toutes ne sont pas adaptées ensemble car ce peut être impossible. Je ne vais pas pousser quelqu’un qui veut faire un monologue à le faire dans deux langues avec deux nonprofessionnels sur scène, cela n’aurait aucun sens. Mon idée est donc plutôt de chercher à savoir par quels moyens on peut ouvrir le théâtre vers le réel.

On peut faire différentes versions des spectacles en fonction des endroits

Je voulais aussi poser la question de l’adaptation : si l’on prend un texte de 64

Milo Rau © Phile Deprez.

Molière, par exemple, on pourrait le réécrire, après on pourrait le voir seulement à travers la caméra, on pourrait mettre beaucoup de musique live sur scène, etc. Mais pour moi, ce sont des petits formalismes bourgeois qui ne m’intéressent pas trop. La question qui m’importe est de savoir comment créer réellement. Quand on regarde Shakespeare et sa manière de travailler, on voit qu’il pouvait avoir des dizaines de versions d’une même pièce qui marchaient toutes. Il aurait juste pu adapter mais il a dit non, je vais prendre mon ensemble, mon public, mon temps, mon espace, ma logique de production et je vais écrire sur scène un nouveau Hamlet. Nous, nous avons un peu perdu cet esprit. Je fais aussi une autocritique de quelques pièces que j’ai pu faire à la Schaubühne à Berlin où j’ai été moi-même un formaliste. Devenir technicien d’un système ne permet pas de se dire qu’il y a une façon de créer vraiment théâtrale notamment à travers les qualités de cet art que peuvent être les échanges. Durant le temps de production, je crois que les échanges avec le public sont importants. C’est pourquoi nous organisons des répétitions ouvertes où tout le monde peut venir. Après une première, tout reste ouvert au changement et c’est très beau parce que cela est possible au théâtre.


~ spectacle ~ Avec ce manifeste, je voulais un peu débarrasser le théâtre de tout ce qui le lie au système des textes, à l’académisme. En fait, je voulais libérer le théâtre et, à partir de là, c’est très simple si ces dix règles sont adoptées. Dans des productions indépendantes, la mise en œuvre de ces règles n’est évidemment pas difficile mais ce que je veux changer, c’est l’institution elle-même.

Qu’est-ce qui fait qu’un évènement historique ou un fait divers vous interpelle et que vous choisissez de le travailler sur un plateau ? Cela se passe quelques fois par hasard. Il y a des évènements qui sont sans importance historique mais ils s’adaptent à un questionnement tragique du monde. Un fait divers peut être très spécifique mais il peut aussi être très proche de ce que l’on peut vivre  ; on peut y trouver l’universel. Quand on adapte des classiques comme ceux de Shakespeare, si l’on cherche une universalité, je crois que cela ne peut pas marcher. Quand j’ai voulu travailler L’Orestie, je n’ai pas souhaité adapter le livre d’Eschyle. On a répété en Irak avec des Irakiens pour monter la pièce. En fait, je suis situationniste. À travers une situation, je cherche à trouver le sens des actions, des textes, des émotions et de la dramaturgie.

Selon vous qu’est-ce que L’Orestie nous raconte encore aujourd’hui, notamment dans son enchaînement de vengeance, de violence ? Il m’est impossible de répondre à cela car je crois que la grande faute qui est commise dans le théâtre est de demander ce que tel ou tel texte peut encore nous dire aujourd’hui. La réponse est nécessairement connectée à une production en particulier. Ce à quoi je peux répondre, c’est que nous raconte Orestes in Mosul. Là, il y a évidemment un cercle de vengeance, une impossibilité de justice, une impossibilité de rencontre même entre l’Ouest et l’Est. Tout ce qu’il y a dans L’Orestie prend alors une valeur très spécifique et peut être mis sur scène. À travers sa trilogie, Eschyle fait un mouvement intéressant en essayant d’abolir la tragédie. C’est une histoire qui existe

Orestes in Mosul mis en scène par Milo Rau (2019) © Fred Debrock.

historiquement à ce moment-là chez les Grecs mais plus chez nous, on est dans un autre temps de la démocratie.

Parmi les autres arts, quelle place occupe le théâtre, est-il nécessaire, à quoi peut-il donner accès ? Je crois que le théâtre est une institution symbolique et peut-être même utopique. Chaque projet est l’essai d’une solidarité qui n’existe pas dans la réalité ; on n’a pas un échange humain avec l’Irak du Nord, on a juste un échange économique et guerrier. La question se pose de savoir comment surmonter cela à travers un projet. Je crois que le théâtre peut, s’il est libéré, décrire le monde, produire du sens et même produire de nouvelles institutions post-capitalistes.

Quelle serait votre définition de l’identité et que vous évoque-t-elle ? Je crois à une identité collective, je suis un peu humaniste. Je crois que chacun de nous est à un carrefour d’identités différentes. Par exemple, la plupart des identités dans le cadre politique sont des choix : je peux choisir d’être communiste ou de me solidariser avec telle ou telle cause. Il y a une liberté. Dans l’Histoire, il y a des fatalités que l’on appelle racisme ou sexisme et qui peuvent être extrêmement douloureuses. Pour moi, ce sont des identitarismes qu’on ne peut pas nier mais qui doivent être transcendés. Au théâtre, on peut par exemple se demander quelle est la couleur de peau du premier homme Adam ou si la mère d’un djihadiste peut jouer la mère de Jésus. Au XVIIIe siècle, les simples bourgeois venant de milieux humbles, non 65

aristocratiques, pouvaient briller et pleurer sur scène, ils pouvaient être des héros. On a un peu oublié cette force du théâtre qui est devenu beaucoup plus critique, immersif.

On peut dire de vous que vous êtes une personne qui « va trop loin », qu’en pensez-vous ? Je pousse les gens à faire des choses qui les amènent à une transcendance car ce n’est pas évident de se faire pisser dessus dans un spectacle, de parler de sexualité en Irak, de parler de sa vie sur scène ou de faire jouer l’affaire Dutroux par des enfants  ; ce n’est pas évident d’affronter les tabous. Au théâtre, on surmonte son propre statut d’être. On est dans un espace symbolique mais qui reste extrêmement réel quand on joue. C’est pour cela qu’il faut avoir beaucoup de courage pour être acteur. Je veux faire des choses sur lesquelles la société n’a pas déjà décidé qu’elle était «  ok  » comme si chaque pièce était le tout début de l’action théâtrale où l’on est dans le néant, où l’on ne connaît pas les réponses. Je crois que c’est pour cela que l’on dit que je vais trop loin car je vais chercher là où il est difficile d’aller. La société a développé une méthodologie esthétique pour se mettre nu sur scène par exemple. Cet acte peut facilement être mis en scène puisque l’on apprend les codes pour le faire mais c’est une forme de transgression bourgeoise. On peut alors se demander quelles sont les transgressions vraiment révolutionnaires, quelles sont les actions réellement dangereuses au sens poétique et existentiel. C’est pour cela que l’art existe  : pour tendre vers une vraie transgression solidaire.


Raconter


Liberté. Techniques mixtes sur toile, 180 cm x 180 cm (2018) © Nadia Zouari.


Les tours de Babelwesh/ Éric Moutier Photographie de Laurence Chellali 68


~ poème ~

G

rands ensembles glaciaux qui grattez les nuages, Fûtes-vous inspirés par Nemrod le chasseur, Véritable opposant, comme disait l’adage, Qui se bâtit un nom fait d’argile et d’aigreur. Un chemin de bitume et des nids de béton, Chef-d’œuvre d’un comptable aidé d’un géomètre, Accueillant l’ouvrier et le doux nourrisson Qui n’aurait pas rêvé d’un tel couffin pour naître. La banlieue qui travaille a trouvé sa demeure. Elle dort, elle rit, partage ses couleurs, Amène de la vie à ces murs sans rondeurs, Heureuse mélodie délestée de ses peurs. Mais le temps, en tyran, va changer son tempo. Le quartier est souffrant, il a mal à ses tours. Le travail qui s’éteint, et les quelques boulots Rappellent qu’on a tué la nature alentour. Les rides sur les murs, maquillées à la bombe, Ont vieilli la cité qui veut sécher ses pleurs. L’on n’y respire plus, et en guise de tombes, Les trottoirs endeuillés laissent germer leurs fleurs. La jeunesse, blasée, s’invente son langage. On lui donne un terrain pour éduquer son corps. Les fous rires, parfois, laissent place à la rage, Certains gagnant leur vie grâce à l’import-export. Je viendrai visiter les tours de Babelwesh, Arpentant leurs couloirs quand le loup n’y est pas, Tenterai d’éviter d’y allumer la mèche Quand les guetteurs, assis, demandent « qui va là » ? Peut-être, percevrai-je, y allant promener, Une douce lumière avançant vers demain, Mes tours de Babelwesh en palais transformées, Les cultures unies vivant main dans la main.

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Le Volcan/ GrĂŠgoire Domenach Photographie de Lilia El Golli

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~ nouvelle ~

L

es portes s’ouvrirent sur des visages aux yeux allumés par la ferveur et la joie : le condamné tirait véhément sur la corde, précédé des Gardiens et du Juge. Alors que la clameur montait au-dessus des toitures du village, le magistrat fendit la foule puis se glissa entre une grappe d’enfants. Il s’éloigna pour se poster sur un promontoire, d’où il scruta les rougeoiements du ciel, les versants du volcan et la forêt mauve dans le crépuscule. Les odeurs de la mangrove remontaient jusqu’à lui, portant des exhalaisons de fleurs sauvages et de grandes feuilles encore humides de l’ondée. Le verdict était tombé. C’est lui qui l’avait prononcé. Sous les pentes qui affleuraient le village, les sonorités de cuivre et les premiers coups de tambour résonnaient comme un signal. On se mit en route, salué par un envol de perroquets en direction de la forêt, et la foule, composée d’habitants du village et de plusieurs hameaux alentour, descendit un chemin sinueux qui menait à la mer.

La foule parvint à l’anse et commença les préparatifs au moment où un groupe de policiers afflua vers le lieu de l’agitation ; on leur rétorqua que c’était le temps du sacrifice, que le Juge avait désigné l’élu. Plus loin, entre les cris, on percevait le roulement des vagues et les échos lointains de la cité. Le temps qu’on finisse d’empiler des fétus de paille autour des pneus et des débris de bois, le condamné reçut des coups de pieds, de fouets, de bambous, on lui cinglait le visage et les côtes, de sorte que son corps sur le sable se soulevait en des soubresauts répétés. Ses gémissements se faisaient inaudibles sous le grondement de la foule, alors que des jeunes femmes, très belles, les fameuses colombes choisies par le Juge, dansaient avec un simple pagne autour des hanches. Leurs corps juvéniles ondulaient en lisière des vagues, et leurs jambes décrivaient de petits cercles envoûtants. Le condamné se débattait à quelques mètres ; toute sa peau n’était que plaies et chair endolorie, où les coups s’abattaient sans relâche. Ses pommettes boursouflées recouvraient ses yeux, son visage saignait abondamment, les Gardiens intervinrent un instant pour faire reculer la foule déchaînée. Un chien en profita pour se faufiler entre les jambes humaines, et venir lécher les plaies sur la peau du condamné. Des enfants jouaient dans la mer et cherchaient à éclabousser de grands oiseaux blancs, qui décollaient au ras des flots et disparaissaient à l’horizon. Le sergent de police ordonna à ses hommes de retourner vers la ville, afin d’assurer le cortège du Gouverneur qui s’apprêtait à faire un discours. « Il y a des priorités ! » s’exclama-t-il, et les policiers s’exécutèrent. On cognait avec plus de rage sur les tambours, dont les échos montaient vers les pentes escarpées du volcan, la nuit approchait, les premières étoiles bourgeonnaient dans le ciel. Trois villageois finirent de découper les vêtements de l’élu, ligotèrent ses mains, et portèrent son corps jusqu’au bûcher où ils l’y jetèrent. Le Juge avait gravi un tertre, en compagnie de quelques favorites, et il se retourna pour psalmodier un chant funèbre. La foule le reprenait en chœur, alors qu’on arrosait la structure d’essence, et que le sacrifié frappait l’arrière de son crâne contre le poteau. Il poussait des hurlements atroces, étouffés par les cris de liesse et le souffle de la mer. Alors, le Juge s’empara d’une torche qu’il brandit en direction du volcan, et, dans un geste serein, lentement, il la déposa sur le bûcher : le bois s’embrasa aussitôt, les hommes entonnèrent des cantiques devant le crépitement des flammes, qui montaient, ronflantes et magnifiques, en faisant jaillir des gerbes de braises. Les flammes féroces déchiquetaient la nuit, et leurs reflets rougeoyants couraient sur l’écume ! Les colombes dansaient, plus vigoureusement encore, agitant leurs chevelures noires ornées de chapelets de fleurs. Ce soir, les plus jeunes et les plus belles de ces femmes s’offriraient au Juge. Elles cambreraient leurs dos dans la nuit, donneraient leur croupe et leur chair dans un élan de soumission. Sur la pyramide du bûcher, le feu dévorait le corps exsangue… Le Juge songeait que la mort lui importait peu, au fond, il n’avait de respect que pour le volcan, les conquêtes, les croyances, les temples et les tombes. Il savait que les suppliciés d’un jour étaient les idoles du lendemain, et vice-versa, et que l’âme des hommes était un étrange manège dont il connaissait quelques rouages. De l’homme, il n’y avait rien à attendre, conclut-il. Il n’ignorait pas non plus qu’au même moment, le Gouverneur de l’Île prononçait un grand discours à la salle des fêtes, sur la paix, le progrès social, le développement économique… Le Gouverneur haranguait ses troupes en vue des prochaines élections. Mais ici, oui, ici, sur la plage, les hommes secouaient les flambeaux, dansaient et tambourinaient pour prendre les Dieux à témoin. Eux croyaient en l’importance capitale du sacrifice. Et ça lui plaisait, au Juge. Les flammes tourbillonnaient, rouges et bleues, avec des éclats diaphanes, si haut à présent qu’elles avaient dépassé la cime du poteau. Le feu se consuma un long moment, avant de s’essouffler, tout comme la musique des tambours, tandis que le vent dissipait l’odeur de la chair brûlée, du caoutchouc, du bois qui flambe. Les dernières torches furent éteintes dans la mer, puis la foule se dispersa en de petites cohortes d’ombres… Les braises finirent d’expirer, et le vent chassa les cendres… Alors, l’aube se leva.

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Le Code de Manon/ Thomas Lavorel Photographie d’Alexis Lavorel

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~ nouvelle ~

L

ucie était une enfant méchante. Elle avait attrapé le mal comme elle aurait attrapé le sexe de son père un matin sous la douche, par inadvertance. Elle le tenait de sa mère, ou plutôt de sa grand-mère. Il y a des maladies qui se transmettent par le ventre des femmes, de mère en fille. La grand-mère de Lucie était ce qu’on appelle aujourd’hui une « personnalité toxique », qui se laissait enfermer depuis des années dans une sorte de dépression, comme en un cloître sordide et délirant. On eût dit qu’elle était habitée par une chose épouvantable, un mal, sans aveu possible et sans espoir de pardon, dont elle conserverait le secret dans son ventre comme elle aurait conservé un enfant mort qui, en se décomposant, empoisonnerait son sang. « C’est ainsi que Dieu me punit », gémissait-elle parfois ; mais la vérité, c’est qu’elle avait décidé, seule, de sa faute, du châtiment et du mode d’administration des peines. Dieu lui-même aurait-il voulu la sauver qu’il en eût été incapable. Mais – comme c’est souvent le cas pour les personnalités de cette sorte – la réalité étant précisément ce qui lui paraissait le plus insupportable, de sa faute et des souffrances qu’elle en éprouvait, elle en accusait le monde et faisait peser sur son entourage, son mari et sa fille unique, la petite Manon, une insidieuse tyrannie.

Sans doute, cette étrange et déconcertante stratégie de vie lui permettrait de s’acheminer vers la mort dans le confort relatif d’un certain déni (ou d’un déni certain), mais au prix d’un délabrement psychique irréversible et potentiellement contagieux. Sur la petite maison des D., le secret de la mère pesait comme une menace invisible ou comme un étouffement constant. Mais dans un village, comme celui où se déroule notre récit, où tout le monde connaît tout le monde et où tout finit par se savoir inexorablement, un secret n’est jamais réellement un secret, mais circule ostensiblement comme des choses qui se disent. Or, des choses, il s’en disait. On racontait par exemple que le père n’était pas le père et que la mère était allée se faire engrosser ailleurs par on ne sait qui ou par on ne sait quoi ; car, à en juger l’évolution du mal qui semblait ronger « la pauvre vieille », on en vint à supposer que ce fut le démon en personne. Mais l’enfant qui était venue au monde et qui avait grandi depuis, cette petite gamine pleine de vie toujours fourrée dans les pattes de son père quand il était au bistrot avec les copains et que tout le monde adorait, n’avait jamais présenté de caractère démoniaque. L’on abandonna l’hypothèse farfelue, mais la certitude première persista. Par grâce, nul ne songeait à se moquer du pauvre monsieur D., qui avait toujours été un bon et brave camarade, et qui ne devait pas avoir des nuits faciles avec ces histoires. Le mari n’était pas un imbécile et, si l’on ne peut pas dire qu’il partageait, avec elle, le secret de sa femme, du moins en supportait-il le poids et les conséquences, aussi silencieusement qu’une tombe. Pour des raisons morales évidentes, parce qu’il était un homme et qu’il avait le sens de l’honneur, qu’il lui importait de ne pas perdre la face, mais aussi pour des raisons sentimentales et affectives – non pour sa femme, dont il avait admis depuis longtemps le caractère incurable de la maladie, mais pour l’enfant qui était là, qui n’avait rien demandé à personne et qu’il aimait malgré tout –, il consentit à vivre dans le mensonge, à maintenir vivante une illusion. Il ne fit sans doute que retarder les effets destructeurs de ce qu’il s’efforçait de contenir, et peut-être qu’au fond de lui, il en avait conscience, mais il avait fait ce qu’il avait pu, avec ses moyens, ce qui lui avait semblé juste. Et qu’aurait-il pu faire d’autre ?

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~ nouvelle ~

Manon passa donc son enfance entre les cruautés insidieuses d’une mère faussement malade, aux yeux de laquelle l’enfant ne fut jamais qu’un objet de honte et de ressentiment, et un père pour lequel elle éprouva toujours une réelle affection, mais qu’elle ne parvint jamais à considérer autrement que comme un étranger. Dans ses tripes, dans son âme, par les tréfonds de sa chair, mieux que quiconque elle savait ce qui devait ne jamais être su, mais ce savoir ne parvenait jamais totalement au jour de sa conscience. Pour cette raison, elle noua avec sa mère une relation paradoxale. D’un côté elle se montra l’être le plus dévoué, prenant soin de ses désirs, remuant le ciel et la terre pour exaucer ses caprices, même les plus extravagants ; elle faisait preuve d’une excessive tolérance face aux crises que « la vieille folle » lui opposait lorsque celle-ci ne trouvait pas d’autre recours à ses mensonges que la plus exécrable mauvaise foi. Elle ne se plaignait pas, n’opposait pas de résistance et, s’il pouvait lui arriver de soupirer ou de lever les yeux vers le ciel, elle n’exprimait jamais au-delà sa colère, son dégoût ou sa tristesse. De sa servitude, elle avait fait son devoir. Mais d’un autre côté, elle voua pour cet être une rancune tenace, en rien comparable à ce que les adolescents éprouvent d’ordinaire à l’égard de leurs parents ; une haine, qui nourrissait en elle les violences imperceptibles d’une pensée mauvaise, dont elle niait qu’elle pût être la sienne, qu’elle dissimulait, s’efforçant de la contenir entre les bornes d’un refoulement acceptable. Elle attendait, dans une certaine angoisse, le jour où son bourreau serait enfin emporté, avec son mal, dans le fond de sa tombe. Elle attendait ce jour comme celui où son calvaire prendrait fin, où elle vivrait enfin libre de ses poisons. C’était son espérance, sa promesse. C’était toute la vengeance qu’elle s’autorisait à éprouver. Très tôt, pour se protéger des attaques incessantes de sa mère et sans savoir exactement ce qu’elle faisait, son instinct lui commanda une conduite à laquelle elle s’appliqua comme à la raison supérieure de sa survie. À force d’habitude et de répétition, cette organisation défensive devint progressivement la forme de sa volonté, comme une force de loi à laquelle elle finit par soumettre l’intégralité de sa vie sociale et consciente. Ce fut comme une immense toile d’araignée que son esprit tissa sur le monde, un faux-voile d’illusions, qu’elle s’efforça de faire correspondre à la réalité, à seule fin de contenir sa propre vérité, qui n’était déjà plus le mensonge de sa mère, comme la flamme vacillante où le foyer de ses enfances et de sa vie future s’était donné des raisons d’exister. Car les araignées, qu’un certain cinéma nous a habitués à voir comme des êtres monstrueux assoiffés de sang, sont en réalité des animaux craintifs. Ce que Manon craignait le plus – en cela jamais suffisamment consciente de sa lucidité, c’était que le mal ne (re)surgisse, en dehors de tout contrôle, et que les conséquences en fussent désastreuses. En épousant Michel Janvier, en s’engageant à construire avec lui une vie de famille, en mettant au monde leurs deux enfants,

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~ nouvelle ~

Manon n’eut jamais à l’esprit d’autre pensée que de protéger son foyer des souillures dans lesquelles elle s’était débattue une bonne partie de sa vie. C’est ainsi que son organisation défensive passa dans l’éducation de ses enfants. Michel Janvier fut pour Manon le mari parfait. Dernier né « par hasard » d’une veuve dont les autres enfants avaient déjà quitté le nid à l’heure où lui-même faisait ses premiers pas, on eût dit qu’il avait été élevé spécifiquement pour être ce « mari », attentionné, loyal, bienveillant, docile et qu’il était devenu en grandissant ce que sa mère en avait fait, un homme mûr pour le matriarcat. Manon chérissait en lui cette vertu qu’elle avait reconnue chez son propre père : l’ignorance qui le protégerait. Sans jamais chercher à savoir, à creuser, à comprendre, Michel se contenta de remplir son rôle, ajustant sans arrêt sa volonté aux désirs de sa femme, il consentit et adopta pour lui-même le code de Manon. Mais leurs enfants, qui, plus encore que leur père, étaient éloignés de la « violence fondatrice », n’eurent pas le choix, quant à eux, d’accepter ou de ne pas accepter, sans jamais comprendre de quoi exactement les angoisses de leur mère étaient censées les protéger (quant à leur grand-mère, on se limitait à l’explication : « Mamie est malade, elle a toujours été comme ça, personne ne sait ce qu’elle a, il faut être gentil avec elle », et personne ne prit jamais la peine d’aller fouiller plus loin). À de nombreux embranchements, dans le courant des routes que nous empruntons, il nous est donné de reconduire nos « modèles » et les conditions de leur puissance, ou de les subvertir en exposant au jour leur illusion fondatrice. On pourra se demander longtemps ce qu’il en eût été si Manon, au lieu d’inscrire son organisation défensive comme loi fondatrice de son foyer, s’était saisie du courage et du risque, face à son père et sa mère, à son mari et à ses enfants, face à ellemême enfin, de briser l’ordre du secret. La suite ne nous l’enseigne pas. Par une étrange ironie de l’histoire, le mal dont Manon Janvier était parvenue à se protéger et dont elle s’était efforcée de protéger sa famille, s’était faufilé à travers les mailles de son filet et s’insinuait déjà dans le cœur de sa fille, où il attendit des années comme en sommeil, ainsi que le font certains parasites, que les conditions de son surgissement fussent advenues. Manon regardait derrière son épaule, redoutant que le mal ne surgisse de quelque part d’ombre de son passé, mais ne voyait pas que les ombres étaient passées devant et qu’elles encombraient dorénavant le ciel de l’avenir. C’est dans le cœur de Lucie que les mémoires refoulées de Manon retrouvaient leur nœud primordial. Et lorsque la fille appliqua avec une rigueur mimétique déconcertante les organisations défensives de sa mère autour de la naissance de son premier enfant, c’est en réalité le « secret métaphysique », dont nous avons situé l’origine dans le ventre de la grand-mère (mais notre généalogie est certainement incomplète), le germe empoisonné du « mensonge ontologique » et ses logiques d’enfermement qui avait pris racine dans son ventre, qui s’éveilla et se manifesta pour la première fois sous sa forme la plus dangereuse. C’est avec la naissance de son premier enfant que le mensonge se donna de nouveau des moyens d’existence. Mais cela, c’est une histoire que j’ai déjà racontée.

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Ahava mon amour/ Helena Vintraud Photographie d’Alison McCauley 76


~ poème ~

J’

habite au 11 rue d’Hêlé, Éclat de soleil Je suis né dans la magnificence de Tiphéreth Je suis le masculin et le féminin Je suis éternel Ma taille est infinie et ma couleur favorite est l’or J’apparais là où personne ne m’attend Je jaillis de nulle part et quand on me rencontre, on me connait depuis toujours Je suis impalpable et pourtant je suis bien réel Je suis ici et maintenant Et de tout temps La raison, les cadres m’empêchent de voir le jour Je crée des miracles là où il n’y a plus d’espoir Je suis celui qui déclenche « l’âme agit » Je suis au cœur de la vie qui palpite et respire Je ne programme rien, je suis un élan irrépressible incontrôlable, un lien inextinguible Ceux qui me convoitent ne me trouvent pas car je ne suis pas un objet de désir Ceux qui ont gardé leur cœur d’enfant me reconnaissent spontanément Je suis là, sans raison préméditée, sans arrangement aucun Je fuis la manipulation, les stratagèmes et le mensonge L’entêtement Je suis toujours juste et à ma place Pour me développer, j’ai besoin de liberté et de confiance, de vérité d’âme et d’espace L’angoisse, la souffrance, la peur, nuisent à mon épanouissement Je me nourris de joie, de plaisir, d’échanges ouverts et riches, de ceux qui élèvent l’esprit Je rayonne grâce à des vibrations hautement créatives et poétiques Le temps est mon allié fidèle, il me permet d’éclore à moi-même J’aime Je me faufile dans les surprises, l’étonnement, tout ce qui ressemble au « hasard » mais qui n’en est pas Je crée des synchronicités en permanence J’unis des êtres qui – pour l’œil terrestre et cartésien – peuvent sembler très différents mais qui – pour l’œil divin et pour l’oreille du cœur – sont des êtres parfaitement complémentaires avec chacun leurs pôles de ciel et de terre Je susurre des mots latins dans des draps frais de miel et de lin Je décontenance par mon intensité et les émois que je procure Je donne une autre dimension aux plaisirs charnels, un nouveau souffle Pur

Je suis fécond par essence Je suis une semence d’étoile La raison ne me résiste pas, l’âme est mon gouvernail car c’est elle qui m’ouvre les portes des cœurs où j’aime par-dessus tout me lover Si l’on m’accueille, je peux coloniser des êtres entiers, m’infiltrer dans leurs nuits, leurs rêves, leurs pensées, Je suscite le désir Je suis là pour rendre heureux, Joyeusement et universellement heureux Je fuis les rapports de domination et de pouvoir, la violence, Mieux, je les efface, je les dissipe en mon sein amoureux Je ne me défends jamais car je suis fluide et naturel Je fais peur aussi, je déroute, j’interroge J’éblouis par la lumière que je diffuse, j’aveugle parfois Je suis un subtil et sublime mélange d’éclats de soleil verts profonds et de doux remèdes bleus tendres J’étonne Je m’invite à l’improviste auprès d’âmes en quête d’un nouvel envol Coup de foudre Ma soudaine apparition les rend parfois gauches, endimanchées qu’elles sont dans leurs costumes étriqués d’automates terrestres Elles peuvent proférer des mensonges, malgré elles, incrédules de m’avoir mis sur leur chemin Il m’arrive même d’être rejeté Je suis celui qui s’en va alors à pas de velours, un soir d’hiver, dans la saveur d’un baiser suave et mélancolique Je me faufile dans les doigts entremêlés de ceux qui s’aiment, laissant derrière moi un sillon de douceur volatile Je m’éloigne pour un temps Je suis aussi celui qui revient, dans la grâce d’un jour étoilé, tel l’oiseau sur la branche, délicat battement ailé, étourdissant de bonheur les âmes ainsi réunies dans un incessant « cœur à corps » Je suis celui qui fait renaître les êtres et qui émerveille Je suis vrai Et simplement, Je suis.

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Diane au bain/ Gilles Wauthoz Photographie d’Arnaud Leclercq

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~ nouvelle ~

N

ous étions en Italie. Que faisions-nous ? Nous nous baignions. C’était juillet  ; et déjà son soleil léonin étendait les griffes rouges de ses pattes superbes. La nature flamboyait sous ce solleone – ce « soleil-lion », comme disent les Italiens. La canicule immense étalait son empire et nous repoussait sauvagement dans le fleuve, comme l’on fait d’une armée vaincue et en déroute, jusqu’aux sources originelles de ses rafraîchissements – et des jeux enfantins. Nous nous trouvions dans une clairière cernée de sapins verts ; les montagnes, de leurs pics, se signalaient au loin. Un ruisseau traversait cet écrin de verdure qui s’ourlait au gré des pierres et des rochers, délivrant à l’envi des parfums de fraîcheurs, d’agréables vapeurs  – lumineuses et sereines. Tout le jour, nous barbotions dans les plis transparents de cette chevelure aquatique dont les élégants remous nous tenaient enfermés dans leurs rets ; nous étions entièrement nus, comme aux premiers instants du monde, dans la félicité sans pareille de l’été et des beaux jours. J’étais avec Sophie. Celle-ci faisait flotter ses longs cheveux noirs dans le courant des flots, s’étalant eux aussi comme les cheveux de la déesse. L’onde était d’une transparence, d’une limpidité admirable, et l’on voyait s’épandre, au travers des cristallines eaux, le corps nu, délicat, de la belle Sophie… Sa peau était d’une blancheur de neige, incomparable,   – elle venait des Ardennes où l’on ne bronze guère,  – corps diaphane que seule l’ombre de son sexe venait moirer de noir. Les poils de son pubis s’augmentaient, ondulaient comme un coton humide, gonflés de mille bulles qui caressaient sa vulve et picotaient son sexe. La toison de ses aisselles s’épanouissait comme deux sombres roses. Des tâches de rousseur parsemaient son visage. Elle était belle et nue, et s’appelait Sophie… Que faisions-nous en Italie  ? J’ai déjà répondu  : nous nous baignions. Il n’y avait pas d’autre but à ce voyage fortuit, improvisé la veille. Nous avions roulé toute la nuit, jusqu’au petit matin, avant de parvenir à ce paradis féerique des montagnes ensoleillées qui cernent l’Italie. Le paysage avait défilé obscurément autour de nous : multitudes de pays, de contrées, de villages que nous ne connaîtrons jamais, ignorés de toujours. La route devant nous avait tout englouti et nous hypnotisait de son fascinant point de fuite. Nous passions par des lieux qui nous semblaient déserts, inhabités, maudits – dans la profonde nuit des temps et du monde, en abîme…

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~ nouvelle ~

À l’aube, les montagnes apparurent lentement autour de nous et en-dessous de nous – et qui, comme une mer, nous portaient : nous soulevaient d’autant. Nous parvînmes enfin, après bien des détours, des boucles sinueuses et d’ineffables contretemps, à cette trouée magique où nous nous établîmes. Le matin se fit, déjà brûlant, et, sans plus attendre, nous nous jetâmes dans le torrent du fleuve qui miroitait pour nous de milliers d’étincelles, au grand soleil rajeunissant qui se baignait à nos côtés. Le contact avec l’eau était extraordinaire  : après l’immobilité, la fatigue et les affres de la nuit, nous redécouvrions nos membres, la plénitude de nos chairs, la joie simple de nos corps, la liberté de nos sexes. L’eau nous lavait et nous débarrassait d’un seul coup des engourdissements et des scléroses, accumulées parfois depuis des années, elles-mêmes immémoriales. Nous nous libérions, c’est-à-dire que nous nous allégions, nous nous épanouissions comme deux petits poissons, comme deux vrais dauphins  – et les cheveux de Sophie flottaient comme un grand nénuphar… Oh ! si vous aviez vu Sophie relever ses cheveux, dégoulinant d’une pluie aux gouttes argentées, dévoilant toute la surface nacrée de son corps, la pointe rosée de ses seins, la courbe de ses bras marbrés aux aisselles triomphantes, vous comprendriez aisément qu’on eût pu venir de bien plus loin pour n’en apercevoir encore qu’une faible part, une infime seconde : ne serait-ce qu’un seul pied, un simple bras nu, un impeccable bout de chair resplendissant au soleil – un éclair de beauté, furtif et dangereux… On eût dit Diane au bain, se montrant sans pudeur. Sa peau blanche, laiteuse, reluisait au soleil  ; et l’eau, amoureusement, en lissait les contours. Son ventre s’étalait comme un beau bouclier – tel le miroir du monde, celui où Dionysos aime à se regarder. Les cheveux de Sophie flottaient à la surface des eaux comme une pieuvre charmante, dans les plis mêmes du monde, s’y confondaient et s’y mêlaient, devenant monde elle-même en ses courbes adorables et sa rotondité – en son flux parfumé. On eût dit Diane au bain ; – et moi, Actéon miraculeusement sauvé de la fureur de ses dogues, j’accédais au trésor de son être, de sa bouche. J’approchai de ce corps, éclaboussé d’amour… C’était juillet, l’été  ; nous étions seuls, et chastement, nous nous unîmes. D’abord fondus au fleuve dont nous épousions les flots, avec

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~ nouvelle ~

lesquels nous fusionnions – nos courbes amalgamées aux leurs,  – nous nous touchions, elle et moi, par ces lames insaisissables, ces espacements d’eaux. Comme une nappe immense, le flux nous enveloppait, nous caressait, envahissait nos sexes, toutes nos cavités – comme si nous étions devenus les grottes parfumées de cet océan-là,  – nous enchaînant l’un à l’autre par mille liens subtils, mille minces ficelles : millions de cordes aux nœuds coulants. La sensation de l’eau sur nos corps était une bénédiction, une impression de liberté inouïe, le contact le plus doux que l’on puisse imaginer : il me semblait que nous fondions, que nous nous dissolvions dans ces masses limpides et que nous nous liquéfiions en ce même élément. Nous-mêmes devînmes eaux  ; et l’eau de l’eau jamais ne peut se séparer : toujours elle revient à son point de départ, le Fleuve originel qui, quoique s’écoulant toujours, s’appelle toujours « Fleuve » – en soi, donc, toujours le « Même », – à soi-même adhérant… Ce Fleuve est éternel, tout comme chacun des éléments qui le composent  : milliards d’atomes présents depuis la création du monde, aux sources mêmes de l’Univers – mille fois millénaires comme lui. Et nous-mêmes, devenus identiques au Fleuve, nous devînmes éternels en l’éternel Recommencement… Nous étions un même corps, fluide, immense, dilaté – composé de milliards d’éléments en mouvements, en perpétuels devenirs, sans cesse nouveaux et sans cesse identiques à eux-mêmes, sans cesse renaissants : une onde souple et fixe, en constante expansion – une conquête infinie en un règne incessant. Nous nous mêlions au monde auquel nous nous noyions, devenant mondes nous-mêmes en ses quatre éléments. Nous parcourûmes ainsi d’étonnants paysages jusqu’à la mer où nous nous exaltâmes en flammes étourdissantes, en vapeurs verticales et vertigineuses nuées. C’est ainsi que nous devînmes ondes : ondines, naïades, nymphes au ruisseau éployé – faunes d’une rivière que nous ne devions plus quitter, que nous aimions, que nous chantions  – au travers des cascades qui parsèment les bois ! Peut-être même devînmes-nous dieux, nouveaux esprits du monde… Nous devînmes univers, et éternelle recréation. C’était juillet  – soleil  ; nous étions seuls au monde  : Dionysos et Diane venaient de s’embrasser.

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Sept notes/ Germain Bruyas Photographie de LoĂŻc Mazalrey

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~ poème ~

Le cœur en tollé l’âme craquante. Andrée Chedid.

La vie a la grâce de nous briser. Nelly Sachs.

D

IRE nous sommes, et bien des nuits (comme des corsages comme des cravates) sont portées et ne font que le déguisement de bien des visages. UNE FOIS CORPS un vase qui se remplit d’eau attend tes deux mains pour déborder. DANS NOS PASSÉS, IL Y A UN ÉCRIN … à l’intérieur, des brûlures en myriades. l’intérieur de nos yeux est tapissé de bruitages, l’intérieur de nos yeux est tapissé de rêveries. il semble qu’au lieu d’être une somme d’autres choses, comme les étoiles, nos vies se contentent toujours plus de moins en moins. chaque seconde s’entend naître. chaque moteur enfreint la loi qu’il suffit de marcher. nous naissons car l’orage a pris fin. nous avons survécu car un vent nous posta vers l’autre côté de ce monde, vers d’autres cœurs contemporains. nous dormons de les épeler toutes les étoiles. SEUIL pour franchir cet être-proche-de-toi, avoirla-main-sur-toi : trois prières avant la lèvre : unique/humble/disparu. dire : « nous vous aimons » « je n’ai été créé que pour toi » « une jolie pierre pour trébucher ». devant le spectacle de la glace qui se brise, nos visages s’éparpillent. l’intérieur de nos yeux murmure, l’intérieur de nos yeux commande aux immeubles et aux trottoirs de faire grincer leurs dents sur le sucre d’être-proche-de-toi, avoir… l’intérieur de nos yeux est tapissé de souvenirs, l’intérieur de nos yeux est tapissé de frissons, par joie et par honte. CE QUI M’EXPLIQUE LE MIEUX POURQUOI JE RESPIRE le galet que je tacle sur lequel je blesse mon orteil ; le poison de fantasmer ton étreinte se clore à tout jamais sur le monde ; le phare enseveli dans un sable où jeter sa lumière est en vain ; le livre avec ses pages déchirées et chacune d’elles me ressemble d’une certaine façon ou bien d’une autre. AFFRONTE LE JOUR UN NUAGE mon amour comme un mur en briques d’eau ? se forger, s’aiguiser l’âme ou la chérir, bossue et potelée. POÈME paume tournée vide devant le froid qu’annonce le temps mesurable, ce soir, pour mendier ceux qui restent ou devenir qui nous aiment.

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Prescriptions


Street Art. Techniques mixtes sur toile, 100 cm x 100 cm (2018) © Nadia Zouari.


~ collection • aix-les-bains ~

Johan Barthold Jongkind/ Le Musée Faure d’Aix-les-Bains abrite des œuvres de Johan Barthold Jongkind, peintre considéré comme l’un des précurseurs du mouvement impressionniste. L’année 2019 est celle de la commémoration du bicentenaire de la naissance de l’artiste néerlandais. À l’occasion du bicentenaire de la naissance de Johan Barthold Jongkind, le Musée d’Aix-les-Bains fait un prêt exceptionnel de trois tableaux de la collection Faure. Un premier, une huile sur toile – Clair de lune sur un canal, Hollande daté de 1866 – s’envole pour la National Gallery of Australia située à Canberra à l’occasion de l’exposition «  Monet  : Impression Sunrise  » qui se déroule du 07 juin au 01 septembre 2019. Les deux autres, deux huiles sur panneaux – La rue Saint Jacques, Paris et L’église Saint Séverin, Paris datés de  1878  – partent en direction du Musée Hébert situé à La Tronche en Isère dans le cadre de l’exposition «  Johan Barthold Jongkind, ce grand diable de Hollandais » se tenant du 15 juin au 23 septembre 2019. Le Musée Faure a également donné son accord pour la reproduction sur une plaque commémorative du tableau L’église de Gillonnay près de La Côte-Saint-André qui sera inaugurée au village de Gillonnay par l’association «  Dans les pas de Jongkind en Dauphiné  ». Il est rarement donné à voir aux visiteurs ce qu’il se cache derrière un tableau et pourtant ce non-visible révèle régulièrement bien des précisions. Au dos de cette huile sur toile datée de 1882, on peut notamment lire ces mots écrits à l’encre noire de la main de l’artiste : « Étude de paysage à La Côte-Saint-André Isère depuis 10 août 1879 jusqu’à avril 1881 ».

plus en vue du moment. Fait rare du vivant d’un artiste, des faux commencent même à circuler de son vivant. En 1873 il découvre le Dauphiné et en 1878 il s’installe à La Côte-SaintAndré pour finir ses jours. Ces dernières années paisibles marquent un tournant dans la vie de l’homme qui n’est alors plus tenu de peindre sur commande et se laisse aller à certains excès. L’abus d’alcool et une sensibilité exacerbée l’accableront d’un délire de persécution, notamment vis-à-vis de Guillaume III, Roi des Pays-Bas, qui lui retira une pension d’état. Il est interné à l’asile d’aliénés de Saint-Égrève où il meurt le 9 février 1891. Il est enterré à La Côte-Saint-André.

Explosion naturelle d’une délicatesse. Les tableaux La rue Saint Jacques, Paris et L’église Saint Séverin, Paris ont été peints sur le même panneau de bois, coupé en deux pour la réalisation de deux œuvres. Une inscription au dos, écrite de la main de l’artiste précise : « Entrée de la rue Saint Jacques à Paris près le nouveau boulevard de Port Royal D78 ». Pour Jongkind, il était monnaie courante de noter des précisions quant à ses peintures. On note, au regard de ces œuvres, la densité des couleurs, qui tranchent avec l’impressionnisme pastel tel que l’on pourrait a priori le connaitre. Jongkind était un observateur. Sa formation étant en adéquation avec l’œuvre bâtie tout au long de sa vie, il observait la nature et les gens pour travailler à une reproduction à travers un regard d’une vive mélancolie, d’une précision héritière des grands peintres flamands, pourtant bien ancré dans son temps : celui du romantisme, de l’impressionnisme, des frémissements de l’expressionnisme… Pensons que Manet, Degas, Cézanne, Monet, Rodin… naissent lorsque Jongkind a entre quinze et vingt ans, qu’il est alors étudiant et s’inscrit déjà dans son rapport au dessin, à l’outil du pinceau, à la toile, dans la démarche d’une nouvelle génération née au lendemain de la chute de l’Empire Napoléonien et de la création du Royaume uni des Pays-Bas. C’est donc un nouveau monde qui se dessine à cette époque et Johan Barthold Jongkind s’attellera toute sa vie à en exprimer les formes, les couleurs et les contrastes.

Une sensibilité de son Siècle. C’est à l’Académie royale des beaux-arts de La Haye, dès l’âge de dix-sept ans, que Johan Barthold Jongkind étudie le dessin, se découvrant déjà une prédilection pour l’aquarelle d’après la nature. Il s’installe à Paris en 1846 et tisse dès lors un lien particulier avec la France ; un lien qu’il conservera jusqu’à sa mort. Dès les années  1850 l’artiste expose dans les grands salons européens de l’époque. En  1862 il rencontre Claude Monet en Normandie, ce dernier a dit de Jongkind  : «  Il fut à partir de ce moment mon vrai maître, c’est à lui que je dois l’éducation définitive de mon œil ». C’est seulement à l’âge de cinquante et un ans, en 1870, qu’il acquiert une réelle notoriété, lui permettant de travailler avec les marchands d’art les

Retrouvez l’ensemble de la programmation du Musée Faure sur : www.aixlesbains.fr/culture/museefaure 87


~ exposition • résidence • annecy ~

Awena Cozannet/ Les Musées d’Annecy et le label Ville d’Art et d’Histoire organisent une résidence de création avec l’artiste plasticienne durant la saison 2019/2020. Vous avez multiplié les résidences de création à l’étranger, que vous ont-elles apporté ? Que ce soit au Bangladesh, au Pakistan, en Birmanie ou encore en Chine, mes résidences de création ont toutes été des expériences fortes. Voyager influence le rapport que l’on a au monde. Pour ma part, cela a été une prise de conscience humaine, sociale, politique qui a engagé mon processus de travail. Comme un fil que l’on tire, une résidence en a provoqué une autre. Progressivement, ma démarche a été de créer à partir des enjeux de contextes, à partir des rencontres. Les résidences sont des expériences de travail courtes et extrêmement denses. Le monde se métamorphose, se renverse, change. Avec le temps, d’autres lectures et d’autres liens se créent et prolongent la réflexion.

le tissage, l’assemblage, la couture. Je peux tout aussi bien utiliser des sangles, des cordes, du métal, de la laine que du béton ou du bitume. Des matières neuves issues de chutes de production, des matières issues du recyclage. J’aime aussi en changer selon le contexte. En fait, j’aime me mettre dans une situation où je vais devoir changer de point de vue. Passer d’un langage à un autre. La matière est comme un langage du monde et de l’histoire des hommes.

De quelle manière envisagez-vous votre résidence artistique avec les Musées d’Annecy et le label Ville d’Art et d’Histoire ?

Quel regard portez-vous sur le milieu de l’art contemporain ?

Quelle est votre rapport au corps et à la matière ? Je travaille avec le corps comme support. Ce n’est pas sa figuration qui m’intéresse mais sa présence, quelque chose de vivant au-delà de sa forme. Depuis ma première résidence au Bangladesh, j’utilise le corps comme un matériau vivant. Je conçois des sculptures qui peuvent être portées sur le corps et je les mets en scène dans le paysage, le temps d’une photographie, comme une preuve d’existence de ce qui a eu lieu. La sculpture contient l’espace vide du corps qui l’a portée. La photographie amène la présence du corps quand la sculpture l’incarne. Ce qui m’intéresse, c’est l’homme et l’humain. J’aime transformer la matière par des gestes assez simples qui peuvent être le nouage,

résidence est de traverser ces questionnements et de là, rien n’est défini par avance. C’est un patient tissage de liens, d’idées, de rencontres. La recherche de la matière est une étape importante. Je suis curieuse de découvrir l’activité du territoire et la richesse de ses ressources, rencontrer des entreprises, des artisans. Des ateliers seront menés avec différents publics, notamment des enfants, des écoles. J’aimerais aussi travailler avec des personnes, du spectacle vivant ou non, pour interagir avec les sculptures, le temps d’une photographie dans un paysage choisi ; réinventer sans cesse  ; marcher dans le vide  ; expérimenter  ; bouleverser ce qu’on avait imaginé…

Démantèlement par Awena Cozannet. Sangles de portage cousues, tricot, métal, 120 cm x 100 cm x 150 cm, 17 kg (2017/2018).

J’ai imaginé un projet, Ce qui nous rassemble. Travailler sur la notion de frontière, la notion d’écart, de distance et par association celle de porosité, de frottements. Concevoir des sculptures mobiles et portables en réponse à l’urgence du déplacement, à la nécessité du mouvement, à la précarité de notre corps, à l’énergie de la personne qui la porte. S’intéresser à l’identité, à l’autre, à l’étranger, à l’actualité… l’objectif de la

Je trouve passionnante la création aujourd’hui, la liberté des artistes d’inventer autant le sujet que la forme. Les possibilités techniques sont immenses et côtoient les outils les plus rudimentaires. Il y a une forte sollicitation voire une attente des artistes à donner un éclairage, à participer, à inventer autrement les liens entre l’homme et le monde. C’est un mouvement vivifiant qui rapproche l’art un peu plus près de la vie. Changer d’ordre. C’est possible. À nous de choisir. Sur plusieurs temps de création avec les Musées d’Annecy, l’artiste installera un atelier provisoire et réalisera une production et des recherches plastiques qui se dévoileront au premier semestre 2020 dans l’ancienne chapelle du Palais de l’Île. Venez échanger avec Awena Cozannet le dimanche 6 octobre 2019 à 14h30.

Retrouvez l’ensemble de la programmation des Musées d’Annecy sur : musees.annecy.fr 89


~ exposition • annecy ~

Tic Tac Temps/ D’îlot en îlot, la Turbine Sciences propose un parcours conçu comme une exploration ludique du temps destinée aux plus jeunes. « Oh par mes moustaches, je suis en retard, en retard, en retard ; j’ai rendez-vous quelque part, je n’ai pas le temps de dire au revoir, je suis en retard, en retard…  » dirait le Lapin Blanc dans Alice au pays des merveilles… Ce lapin aurait sans doute besoin de ralentir le rythme et de passer du temps à La Turbine Sciences pour découvrir Tic Tac Temps. Cette exposition destinée aux enfants de 3 à 6 ans propose de leur faire découvrir ce que peut représenter le temps. Pour les adultes, cette variable semble assez claire : on sait l’heure qu’il est, on se projette au fil des jours ou des saisons, on expérimente la vie dans le temps tout en ne sachant pas réellement comment le saisir… Pour les plus jeunes, le temps et ses ramifications sont une sorte de mystère à explorer. Répartie en quatre îlots abordant chacun une thématique, l’exposition amène à éveiller la curiosité de l’enfant et entraine des échanges avec les parents et/ou accompagnateurs. En effet, chaque îlot est abordé par une consigne à lire et un second panneau-texte se présente comme une conclusion qui met en mots l’expérience vécue.

quand je fais ma sieste, le temps continue de s’écouler. Il y a aussi des décors qui représentent une chambre, un salon, une rue, une cuisine. Je vois des montres, une horloge, un coucou, un four. J’écoute autour de moi : tic tac, tic tac. Le temps passe, je peux l’entendre. Mais je crois qu’il y a un piège parce qu’un des objets ne fait pas de bruit…

Îlot 3 : Vitesse et durée. Je poursuis mon exploration en découvrant deux gâteaux. Je place des bougies sur un gâteau pendant deux durées qui sont différentes. Je cours, je cours, je cours, j’essaie de faire vite. En comparant ce que j’ai fait, j’en déduis que je peux faire plus de choses si l’on me laisse plus de temps. Rien ne presse… Ensuite, j’appuie sur un bouton et je vais placer des bonbons sur le premier qui est à la fraise le temps que les lampes s’éteignent. Je recommence la même chose avec celui qui est au chocolat. Avec le même temps, j’ai mis plus de bonbons sur le second. J’ai été plus rapide. Je comprends que les vitesses n’étaient pas les mêmes et j’ai gagné ma course avec le temps !

Tic tac, tic tac, il est temps pour le lapin de mettre sa montre de côté et de pousser la porte de l’exposition… suivons-le.

Îlot 4 : Les signes du temps.

Îlot 1 : L’année et les saisons.

Je pénètre dans ce qui ressemble à un petit musée où sont exposés des objets dans huit vitrines. Il y a une photo en noir et blanc, une tasse, un doudou, un stylo à plume, un téléphone comme celui de grand-mémé, un livre, un bougeoir et des chaussures. Je prends des images dans une caisse et je les fais correspondre à ce qu’il y a dans les vitrines. En fait les objets s’usent et changent : avant on s’éclairait avec des bougies et aujourd’hui nous avons des ampoules. Et il n’y a pas que les objets qui changent ! En faisant un puzzle qui représente un personnage, je comprends qu’on n’est pas la même personne au fil des années qui passent : on vieillit.

Un cadran avec une grande aiguille m’accueille, je note les chiffres qui sont indiqués. On m’amène vers un endroit où je vois le même paysage de campagne décliné quatre fois. Je prends des accessoires dissimulés dans un bac et je replace chacun d’entre eux sur les tableaux. Là où il y a de la neige, je mets un pull parce qu’il fait froid en hiver ; en été, il fait plus chaud, je place le tee-shirt. Je comprends que c’est la ronde des saisons ; qu’une année est découpée en quatre saisons.

Îlot 2 : La journée et la montre. La montre, je connais bien, mais j’ai laissé la mienne à l’entrée… Là je suis devant un grand réveil. Je tourne une poignée et des illustrations défilent. Sur le cadre il est écrit  : «  C’est l’heure de… ». À chaque dessin que je vois apparaitre quand je fais tourner les aiguilles, je comprends que : « C’est l’heure de… se lever », « C’est l’heure de… me rendre à l’école ». En fait ma journée est bien remplie ! À chaque heure de la journée, je fais quelque chose et même quand je dors la nuit ou

Oula mais il me faut partir, je suis toujours en retard ! Avant de récupérer ma montre, je regarde le cadran en quittant la salle, les aiguilles ont avancé… Je comprends que cela représente le temps que j’ai passé à explorer et à comprendre ce tic tac. L’exposition Tic Tac Temps tout comme celle destinée aux enfants dès 7 ans, Clock, les horloges du vivant, sont visibles du mardi au dimanche, de 14h à 18h.

Retrouvez l’ensemble de la programmation de La Turbine Sciences sur : www.laturbinesciences.fr 91


~ festival • annecy ~

Impérial Annecy Festival/ L’Impérial Palace propose un festival mêlant jazz, musique classique et humour pour rencontrer des artistes émergents et des pointures internationales. Impérial Classic’All.

Une pincée de jazz pour swinguer, un soupçon de classique pour s’évader, un zeste d’humour pour s’amuser… voilà les tons donnés à la 4e édition de l’Impérial Annecy Festival qui se déroule du 14 au 29 août sur les rives du lac d’Annecy dans un cadre privilégié. Étant imprégné de dimensions éducatives et culturelles, ce festival se veut populaire et propose une trentaine de rendez-vous éclectiques dont la moitié est accessible gratuitement. Tout au long de ce temps fort estival, une exposition des œuvres d’Isabelle Vougny, Eau de Là, rendant hommage au patrimoine naturel est donnée à voir au public.

Du 20 au 25 août, les répertoires, les genres, les sonorités, les styles et les époques se croisent dans un « Impérial Calssic’All » où les générations dialoguent. La programmation de musique classique offre l’occasion de rencontrer Alexandre Tharaud, pianiste de renommée internationale ayant enregistré des œuvres qui traversent les époques. De l’enseignement de Carmen Taccon-Devenat, ancienne élève de Marguerite Long, Alexandre Tharaud dit avoir appris « à respirer avec son instrument ». Son éclectisme passionné l’amène à multiplier les rencontres avec d’autres artistes comme Bartabas, François Morel ou encore Michael Haneke qui nourrissent sans nul doute son univers musical.

Les Impériales du Jazz. Du 14 au 19 août, toutes les couleurs du jazz sont célébrées. Loin d’être un genre musical unique, le jazz est empreint d’un héritage aux ramifications et aux origines multiples. Durant «  Les Impériales du Jazz  », chaque jour voit se succéder un style  : jazz vocal et traditionnel, blues et boogie-woogie ou encore funky music.

Le 25 août en fin de matinée, rendez-vous est donné pour un concert jeune public accessible gratuitement. La Compagnie Domaine Théâtral & Vinca Bonnaud propose une actualisation de La Boîte à joujoux  : un «  ballet pour enfants  » de Claude Debussy, basé sur un livre illustré d’André Hellé. Le texte d’Eléonore Dupraz, écrit spécialement pour cette création, permet de rendre l’histoire – entre quête de sa propre ombre et désirs d’apprivoiser ses peurs – accessible aux plus jeunes.

Ce temps est marqué par la venue de Monty Alexander, une véritable légende du jazz. Dans une carrière couvrant plus de cinq décennies, ce pianiste au sens de l’improvisation unique explore les facettes des musiques qui l’ont influencé : du jazz afro-américain de Harlem (où il a vécu dans les années  60) au reggae de Kingston (où il est né le D-Day, le 06 juin 1944). Monty Alexander a joué et enregistré avec des artistes de tous les horizons du spectre musical : Frank Sinatra, Tony Bennett, Ray Brown, Dizzy Gillespie, Quincy Jones, Ernest Ranglin, etc. De toutes ces rencontres jailli un style de jazz au swing imparable aux effluves caribéens.

Et pour encore plus de découvertes, d’autres artistes comme les étudiants du Centre de Pratiques Musicales d’Annecy, Xavier de Maistre, le Duo Rovski, Guillaume Vincent & L’Ensemble Orchestral Contemporain, TV Party (un concert en partenariat avec le Brise Glace d’Annecy), Ellinoa, Magali Mosnier et Éric Le Sage, Marie et Jérôme Comte et le Quatuor Van Kuijk sont programmés.

À retrouver aussi, les ambassadeurs du jazz New Orleans à la française depuis 1963 : Les Haricots rouges. En plus de 50 ans, ce groupe a fait les premières parties des plus grands : Louis Armstrong, The Beatles, The Rolling Stones, Jacques Brel, Georges Brassens, etc. Ces frenchy légendaires possèdent un répertoire avec des mélodies à l’énergie généreuse qui donnent des accents de fête à chacun de leurs concerts.

L’Impérial s’amuse. Du 26 au 29 août, « L’Impérial s’amuse » et fait la part belle au rire durant quatre soirées festives. Les Goguettes, Addition de Clément Michel, ou encore Kevin & Tom proposent leurs univers teintés d’humour. Webelep Sisters, Les Frères Jack, One Rusty Band et The Jelly Suggar Band ponctuent quant à eux chaque début de soirée de leurs différents univers musicaux. Le festival se clôture avec Vérino, virtuose du stand-up à l’écriture piquante.

« Les Impériales du Jazz  » sont aussi un temps pour découvrir Malcolm Potter Trio, The Puppini Sisters, Nicolas Fourgeux 4tet, Mike Sanchez, Patrick Artero 4tet, Tower of Gospel, Hunky Dory, Pee Wee Ellis et Sweet Mama.

Retrouvez l’ensemble de la programmation de l’Impérial Annecy Festival sur : www.imperial-annecy-festival.fr 93


~ saison culturelle • annecy ~

Bonlieu Scène nationale/ Les spectacles proposés durant la première partie de saison de la scène nationale d’Annecy mettent en mouvement des pensées créant un lien entre ceux qui agissent et ceux qui regardent. Marry me in Bassiani.

marionnette animée par le contrepoids des partenaires au sol. Vertikal inverse les codes et trace de nouvelles lignes de fuite dans l’espace qui naviguent comme sur un fil, entre légèreté et illusion.

Le collectif (LA)HORDE poursuit son exploration des danses à l’épreuve de leur évolution sur Internet. Après s’être intéressés aux hard-dances ou au jumpstyle, les trois artistes (Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel) sont partis sur les traces de l’origine d’une danse dite folklorique géorgienne. Le collectif s’est rendu à plusieurs reprises à Tbilissi pour rencontrer aussi bien des danseurs traditionnels que ceux qui manifestaient sur de la musique techno devant le parlement de leur pays pour contester les raids effectués par la police dans plusieurs clubs de la ville. Marry me in Bassiani interroge ce que peut être la portée politique d’une danse quand elle rencontre la volonté d’émancipation d’une jeunesse.

La Gioia. Pippo Delbono livre une œuvre en mouvement, un poème sincère et désenchanté, une danse allégorique, une évocation de la fragilité et de l’évanescence des moments de joie. La voix du metteur en scène et acteur italien caresse, hypnotise et révèle la force et la tendresse qui l’animent, tout autant qu’elle laisse poindre l’enfer qui le tient en étau. Avec une vitalité fiévreuse, il incite au dépassement de la peur et de la fugacité des choses. Lui qui, habité par le mal depuis longtemps est la preuve qu’il est possible de vivre une existence minée de souffrance. Dans une scénographie où les compositions florales de Thierry Boutemy habillent le plateau de printemps, la joie naît dans l’abord serein de la finalité, dans les chants, la danse et la musique, dans la folie, dans l’amour vif qui lie Pippo Delbono à Bobò, son vieux compagnon de route, et à sa troupe d’acteurs vêtus de costumes tout droit sortis des contes de fées. Tel un rite, chaque représentation offre un geste unique qui crée un lien entre ceux qui agissent et ceux qui regardent, dans une respiration commune.

Infini. Boris Charmatz se sert de la scène comme d’un brouillon où il jette des concepts et des concentrés organiques afin d’observer les réactions chimiques. Ici, le chorégraphe questionne la notion d’infini et la sensation de fuite ou de mouvement permanent qu’elle induit. Les interprètes (Régis Badel, Boris Charmatz, Raphaëlle Delaunay, Maud le Pladec, Solène Wachter et Fabrice Mazliah) sont emportés dans un flux ininterrompu de chiffres et de nombres qui s’égrènent. Ils traversent de multiples états, changent d’humeur ou de direction, se confrontent obstinément avec les limites et se jettent dans l’instant présent. D’une liberté rigoureusement conquise, la pièce transforme sa matière numérique en substance organique et lui confère une résonance poétique.

Di Grazia. Ce solo pour Olivia Corsini prolonge la recherche autour des états de grâces et de possessions des précédents spectacles d’Alexandre Roccoli. Cette pièce conçue comme un triptyque allégorique s’apparente à une autopsie des différentes représentations du corps féminin dans l’espace du bassin méditerranéen au cours de l’Histoire. Di Grazia se propose d’écrire une fiction d’autres possibles en analysant les révoltes au sens du retour possible des femmes sur elles-mêmes, en prenant comme point de rupture une libération face à l’assujettissement du regard et du contrôle patriarcal. En allant au-delà de l’image de corps uniquement voués à séduire, le mot latin « seducere » retrouve son sens étymologique « détourner du droit chemin ».

Vertikal. Mourad Merzouki ne cesse de se jouer des codes de la danse hip-hop en les poussant dans leurs ultimes retranchements. Avec ce spectacle, il aborde l’espace de la danse verticale dans un espace scénique aérien mis à disposition par la Compagnie Retouramont. Tout semble possible, la chute comme l’élévation. Le rapport au sol, si primordial pour le danseur hip-hop s’en trouve fondamentalement modifié. Les interprètes sont tour à tour socle et porteur ou au contraire voltigeur,

Retrouvez l’ensemble de la programmation de Bonlieu Scène nationale Annecy sur : www.bonlieu-annecy.com 95


~ saison culturelle • annecy ~

L’Auditorium Seynod/ Pour cette nouvelle saison, vous êtes invités à valser avec les mots, les paroles, les gestes, les images des poètes. Laissez-vous emporter dans l’ivresse de leurs grands rêves éveillés… Blues Boom Trio & Éric Séva Quintet.

La Révolte.

Ce double concert programmé dans le cadre de la 23e édition du Festival JazzContreBand met l’accent sur les notes de blues et de soul. D’un côté, Blues Boom Trio – avec J.J. Jacquet, Éric Capone et Patrick Argentier – revisite la fastueuse période de la scène blues londonienne de la fin des années 60. De l’autre, Éric Séva – avec Christophe Cravero, Manu Galvin, Christophe Wallemme et Stéphane Huchard  – propose un répertoire original combinant compositions sophistiquées et blues, tout en conservant ce qui fait sa patte caractéristique, à savoir des mélodies aux notes folkloriques nettement européennes.

En résidence à L’Auditorium Seynod, la Compagnie Demain dès l’Aube s’empare, pour sa nouvelle création, de La Révolte d’Auguste de Villiers de L’Isle-Adam. Cette pièce en un acte est considérée comme un drame ancré dans un univers bourgeois où une épouse, Élisabeth, annonce à son mari, Félix, dont elle a fait la fortune, qu’elle le quitte. Le texte aborde avec une ironie cinglante les valeurs que sont celles de l’argent et de la famille. À un moment donné, les petites bassesses et les concessions quotidiennes atteignent un seuil critique et dès lors le couple et son histoire apparaissent comme une métaphore d’un système à bout de souffle.

L’Avare.

Un fil à la patte.

Depuis plus de 30 ans, le Théâtre du Kronope – fondé par Guy Simon et Joëlle Richetta – propose des spectacles à l’univers baroque où le masque de théâtre permet de mettre en résonance le mot et le corps de l’acteur. Le travail sur le corps de l’acteur doit permettre, selon Guy Simon, de faire surgir le sous-texte, c’est-à-dire ce qu’il y a en dessous des mots, en faisant travailler l’imagination, en essayant de surprendre et en étant sincère dans la représentation. Pour cette nouvelle adaptation de L’ Avare de Molière, le metteur en scène s’oriente vers une création singulière et pluridisciplinaire  ; une fusion entre le théâtre, le masque et les arts du cirque.

Dans chacun de ses spectacles, la Compagnie Collectif7 s’efforce d’inventer, de construire, de structurer, d’adapter une expression particulière, d’être toujours à la recherche d’un rapport privilégié au spectateur autant par le biais du texte que par celui de la scénographie. Pour cette nouvelle création, Gilles Chabrier s’entoure de Muriel Coadou et de Nathalie Ortega comme collaboratrices artistiques pour mettre en scène Un fil à la patte de Georges Feydeau. Dans un monde où l’argent a une place déterminante et où chacun court après à sa façon, les rebondissements s’enchainent avec une espèce de cynisme, de détachement par rapport à la vie sentimentale, à l’honnêteté des sentiments.

Sarah Lenka Quintet.

Michelle David & The Gospel Sessions.

Après deux disques de jazz salués par la critique – Am I Blue en 2008 et Hush en 2012 – Sarah Lenka rend hommage, à travers son troisième album I don’t dress fine, à Bessie Smith, chanteuse américaine des années 1920 surnommée « L’impératrice du blues  ». Prenant son indépendance par rapport à son modèle, Sarah Lenka aborde son répertoire à sa façon, dans un registre folk-blues qui permet d’en redécouvrir la profondeur et le pouvoir d’émotion. Avec sa voix grave et vibrante, Sarah Lenka porte à la scène des chansons comme autant de moments de vie qui disent la condition humaine, l’amour et le désir.

Chanteuse du groupe venu des Pays-Bas, Michelle David parle de leur nouvel album sobrement intitulé The Gospel Sessions Vol.3 comme « d’un son qui nourrit le cœur et apaise l’âme ». La musique de Michelle David & The Gospel Sessions est nourrie de musique américaine : soul mais aussi gospel et blues. C’est tout le Sud des États-Unis que l’on entend dans la voix de la diva. Des influences auxquelles la chanteuse et ses musiciens ajoutent une touche d’afrobeat, histoire de rendre leurs morceaux encore plus dansants.

Retrouvez l’ensemble de la programmation de L’ Auditorium Seynod sur : www.auditoriumseynod.com 97


~ saison cutlurelle • annecy ~

Ah ! La Belle saison/ Tout au long de l’été, le Théâtre des collines propose une trentaine de spectacles gratuits et en plein air autour de la musique et des arts de la rue dans les différents quartiers de la ville d’Annecy. Englobant quatre manifestations déjà existantes  – Le Grand Bain (Cran-Gevrier), Meythet la Musique, les Podiums d’Albigny et les concerts au parc Gabriel Fauré (Annecy-le-Vieux) – et complété par des propositions artistiques à Seynod et à Pringy, ce nouvel évènement propose aux publics une programmation culturelle riche et variée. Place donc à des spectacles de nouveau cirque, de jonglage musical, de danse, de théâtre et de musique d’horizons divers. Chaque mardi et jeudi, du 18 juin au 08 août 2019, ainsi que le samedi 22 juin au Centre Social et Culturel du Parmelan, la population est conviée dans les parcs, jardins et dans les rues pour des soirées conviviales et festives afin de découvrir des créations d’ici et d’ailleurs.

concert de charité organisé par le couvent Saint-Marjolaine. La Mère supérieure et Sœur Marie-Bergamote assistées de John, l’homme à tout faire, forment un trio de choc qui va se mettre en quatre pour émerveiller et convaincre le public de mettre la main à la poche pour leur cause.

Landscape(s) #1.

Nous vous proposons ici une sélection, non exhaustive mais à raison de (presque) un coup de cœur par semaine.

Nouvel agrès de cirque, « le double fil rotatif  » est l’élément central utilisé par les deux interprètes qui s’inscrit en véritable partenaire de jeux permettant une pratique de fildefériste et une pratique acrobatique de voltige. La Compagnie la Migration interroge le rapport entre l’homme et le paysage en essayant de rétablir un dialogue et une cohabitation qui semblent s’être perdus avec l’environnement.

Flou papgayo.

Anita Farmine.

Tout droit venue d’Espagne, la Compagnie Mumusic Circus propose une métaphore sur la capacité de l’inconscient à créer des discours et des scènes absurdes pour justifier des plus profondes contradictions. Trois instruments de musique, trois agrès mobiles, pour trois artistes, sur une scène en bois circulaire dépouillée de tout décor, qui racontent, sans mots, une histoire aussi illogique que délirante.

De la culture iranienne, algérienne et anglo-saxonne, Anita Farmine a construit son identité. Sa musique aux harmonies parfois non conventionnelles mêle les percussions des karkabous, du dayereh, les cordes de l’inuk à des paroles qu’elle interprète en persan, en anglais ou en français. La chanteuse et les musiciens emportent le public dans un voyage unique.

Entre-nous.

Rites.

Les cinq artistes de la Compagnie Entre Nous renouent, autour de trois mâts chinois, des liens et développent un langage chorégraphique commun, tout en douceur et virtuosité. Complicité, intimité et rires convergent dans ce spectacle où acrobatie, danse, théâtre et musique ne font plus qu’un.

Chorégraphe de la Compagnie Propos, Denis Plassard se fait conférencier mais aussi interprète aux côtés de Xavier Gresse pour inviter le public à découvrir une collection de fausses danses « traditionnelles contemporaines  ». Du Rituel de Motivation Pédagogique (RMP) pratiqué dans les salles des professeurs au boys band de l’ENA, chaque proposition questionne sur le rapport que les sociétés contemporaines entretiennent avec les rituels dansés.

Un Nerf de swing. Des standards du swing manouche aux mélodies traditionnelles tsiganes, le quartet entraîne les spectateurs dans une ambiance festive notamment inspirée par leurs maîtres Django Reinhardt et Stéphane Grappelli et d’autres musiciens comme Biréli Lagrène, Angelo Debarre ou encore Tchavolo Schmitt.

John et les Nonnes. Dans cette création entre cirque, chant et humour de la Compagnie Un de ces 4, les spectateurs sont conviés au

Retrouvez l’ensemble de la programmation de Ah ! La Balle saison sur : theatredescollines.annecy.fr 99


~ saison cutlurelle • annecy ~

Théâtre des collines/ Les spectacles proposés durant la première partie de saison sur les plateaux de Renoir et du Rabelais apportent de la matière à réflexion sur des sujets qu’il est urgent de considérer tout en dévoilant de nouvelles formes de langage. Petits ragots de mauvais genre.

Tarkiz.

Pour Sylvie Santi les mots sont des prétextes au jeu et à la découverte. Elle détourne leurs sens, se joue de leurs sonorités, de leurs énigmes, de leurs absurdités pour recomposer des récits. Le beatbox de Speaker B, offrant de multiples possibilités de sons et de rythmes, se mêle aux poésies de la conteuse pour inventer et expérimenter un nouveau langage musical. Ensemble, ils entrainent les spectateurs à partager une aventure au pays des langues multiples qui piquent, qui râpent, qui moussent et qui fourchent.

Fruit d’une coopération durable entre la Compagnie du 13ème Quai et l’École Nationale Shems’y, ce spectacle se nourrit de l’histoire du 5e Régiment de Tirailleurs Marocains engagé dans l’armée française lors des deux guerres mondiales du XXe siècle. Mêlant la tradition acrobatique marocaine aux gestes du cirque contemporain, Tarkiz prend en charge un important travail mémoriel sur les traces, parfois invisibles, d’un passé commun qui demeurent encore aujourd’hui.

Hocus Pocus.

Dans le détail.

Le dispositif scénique singulier de cette pièce créée par la Compagnie Philippe Saire permet une exploration ludique et magique d’un jeu d’apparitions et de disparitions des corps et des accessoires. La relation fraternelle qui se tisse entre les deux interprètes constitue le fil rouge de ce conte visuel. Du ciel aux profondeurs de la mer, les personnages traversent des épreuves comme pris dans un voyage initiatique et fantastique. À partir de la trame narrative proposée, chacun peut se construire sa propre histoire.

Cette création de la Compagnie Propos est envisagée comme une enquête chorégraphique où le public doit retrouver le coupable ; un coupable qui est le seul personnage à refaire exactement la même partition au fil des sept reconstitutions proposées alors que tout le reste change autour de lui. Le spectacle est un véritable jeu, un défi ludique où les fausses pistes sont imaginées avec minutie et malice. Comme il est impossible de tout voir et de tout mémoriser, il faut faire des choix et des hypothèses en analysant les situations, en aiguisant son regard mais il faut également se laisser surprendre et émouvoir pour résoudre l’énigme.

Rohöl. Dans ce spectacle de la Compagnie Zirkus Morsa deux êtres à la dérive tentent de refaire leur monde, échoués sur scène comme sur une île. À partir de quelques restes de leur ancienne vie constitués de bois, de carton ou encore de plastique, ils essaient de construire mais tout reste instable. Malgré les échecs, ils continuent de chercher les précieux moments d’équilibres, les moments où tout va bien, où l’on se sent vivant, sans condition, ensemble ou seul. Le public est amené dans un univers intime et fragile où il est question de savoir si c’est en construisant que l’on détruit ou si c’est en détruisant que l’on construit.

Réfugié.é.s en neuf lettres. Évoquer la question de l’exil et de la migration avec des enfants est rarement aisé. Cette première création de la Spark Compagnie se propose d’engager la réflexion en faisant confiance à l’intelligence et à la sensibilité des plus jeunes. Les trajectoires de plusieurs personnages sont contées par le dessin réalisé en direct, le chant, la musique et le jeu. Le propos touche par sa finesse, sa justesse et permet de se souvenir que derrière ces histoires se cachent toujours des êtres humains.

Retrouvez l’ensemble de la programmation du Théâtre des collines sur : theatredescollines.annecy.fr 101


~ exposition • chambéry ~

Lucie Geffré/ L’artiste donne à voir des portraits, des natures mortes dont les traits s’estompent en finesse, entre présence et absence, ombre et lumière. Est-ce que l’on peut tout d’abord revenir sur votre parcours ? J’ai fait des études de lettres modernes à Bordeaux et en Angleterre. Je faisais également de la sculpture pendant mon temps libre et elle a commencé à prendre de plus en plus d’importance dans ma vie, j’ai donc eu envie de m’engager dans cette voie-là. J’ai étudié la sculpture dans des ateliers, avec des professionnels, ce qui m’a permis d’apprendre tout l’aspect technique. À cette époque, j’avais plus envie de pratiquer que de faire de la théorie. Puis, j’ai travaillé toute seule pendant quelques années avant de me tourner vers la peinture ; la peinture fut une découverte très importante pour moi. Je n’ai pas totalement abandonné la sculpture mais celle-ci, telle que je la pratique, nécessite une mise en œuvre plus laborieuse et longue. La peinture, elle a une immédiateté qui est libératoire pour moi. Un autre moment important dans mon parcours a été la résidence à la Casa de Vélázquez en 2012/2013. Cela a tout changé pour moi car, pendant un an, j’ai pu me consacrer uniquement à ma carrière artistique  ; cette expérience enrichissante fut déterminante.

Quels seraient vos pairs, vos sources d’inspirations passées ou actuelles ? Tout d’abord, il y aurait Auguste Rodin qui a eu une énorme influence, c’est un de mes sculpteurs préférés. Il y aurait aussi Giacometti. Mais, ce qui m’a donné envie de faire de la sculpture en premier lieu, ce fut la découverte des œuvres du Bernin  : un véritable choc esthétique.

Aujourd’hui, ce n’est plus vraiment cela qui me nourrit. J’ai développé un langage plus personnel et je me sens désormais plus proche, par exemple, d’Ibrahim Shahda : un peintre figuratif français d’origine égyptienne qui a notamment réalisé des autoportraits que je trouve bouleversants. J’ai d’ailleurs moi-même commencé par faire des portraits  – que ce soit en peinture ou en sculpture.

représenter un chien avec le moins de trait possible comme pour arriver à s’identifier à l’émotion qu’il transmet.

Quelles sont vos thématiques de recherches, vos axes de travail ? Depuis deux ans environ, j’ai vraiment ouvert l’éventail de mes thématiques de recherches. J’aborde les animaux, les paysages qui sont sur une ligne nettement plus abstraite ou encore les natures mortes qui s’inscrivent dans un axe que je travaille beaucoup. Quand je réalise mes toiles, il y a par exemple, des différences sur les techniques utilisées : pour les portraits j’emploie toujours la peinture à l’huile et pour les natures mortes, je combine l’acrylique et le fusain ou le pastel. Je travaille de manière progressive et des séries se dessinent au fur et à mesure. Pour la thématique des animaux, j’ai commencé à peindre des biches, quelques vaches puis un chien et encore un autre. Je n’ai jamais eu de chien mais je me suis rendue compte que j’étais interpellée par la proximité que l’on pouvait avoir avec eux. À l’image d’une silhouette humaine, quand on voit passer l’ombre d’un chien du coin de l’œil, on le reconnait immédiatement, il nous est familier. Ce qui m’intéresse, c’est de trouver comment

Attablée par Lucie Geffré. Acrylique et fusain sur toile, 30 cm x 30 cm (2018).

Pour la thématique des natures mortes, j’ai commencé à peindre des bouteilles, des pots et des théières sur des formats assez petits si l’on compare aux portraits. C’est loin du spectaculaire, c’est intimiste, silencieux, ça demande au regardeur de s’approcher, de prendre le temps. Je cherche à donner une atmosphère, une certaine poésie et une émotion. En ce qui concerne les portraits, au sens large, cela reste ma thématique principale. Le visage ne cesse de me fasciner. Ce sont généralement des proches qui posent pour moi. Je commence par les prendre en photo car j’aime avoir plusieurs angles de vue, voir le relief de la personne et décider de la lumière qui me plait. Je travaille donc à partir de photographies pour faire ma composition en atelier.

Retrouvez l’ensemble de la programmation de la Galerie Ruffieux-Bril sur : www.galerieruffieuxbril.com 103


~ saison culturelle • chambéry ~

Espace Malraux/ Les spectacles proposés durant la première partie de saison de la scène nationale de Chambéry ouvrent des fenêtres sur différentes visions du monde. Une pelle.

toutes les facettes de son thème central, le voyage, présenté comme une métaphore de l’existence. Décliné autour de projections plongeant le spectateur dans l’univers des trains, au carrefour de gares, de lumières au bout de tunnels et de rails sans fin, Passagers ouvre une fenêtre temporelle où les interprètes existent comme dans une réalité mise en suspens. Témoins du monde qui défile sous leurs yeux et qui les transforme à leur insu, ils métamorphosent leur compartiment en aire de jeu propice aux confidences. Dans la lignée des précédents spectacles, Passagers célèbre la condition humaine tout en proposant une véritable expérience scénique qui combine danse, expression physique, acrobatie et musique.

Olivier Debelhoir convie le public à une présentation de sortie de résidence dans le cadre de sa prochaine création Une pelle. Ce spectacle est envisagé comme une expédition où deux personnes gravissent un fil tendu à plusieurs mètres de hauteur. Dans leur ascension les deux artistes se doivent une confiance mutuelle mais aussi d’être dans un dialogue constant de leurs sensations, de leurs peurs, de leurs émotions pour arriver à gravir leur Everest. Un moment privilégié à partager.

Dom Juan.

Ô toi que j’aime.

Laurent Brethome revient au plateau pour interpréter et mettre en scène, sous la direction de Philippe Sire, une version resserrée et contemporaine de Dom Juan : un provocateur qui crache au visage de tous les intolérants, un homme sans scrupule ni jugement, un homme en révolte contre les codes aristocratiques et toutes les valeurs conservatrices. Loin des clichés pouvant exister sur l’œuvre de Molière, cette création se veut être un hymne à la liberté, un appel à la désobéissance, un défi aux dévots et aux hypocrites, ainsi qu’à toutes les croyances, tous les dogmes et toutes les religions.

Une jeune réalisatrice de documentaires, Marie, et un metteur en scène, Ulysse, viennent en prison à la rencontre de détenus radicalisés. Ils décident de les faire travailler sur un spectacle autour de Jalaluddine Rûmi, poète mystique du XIIIe siècle. Là, ils font la rencontre de Nour Assile, jeune détenu syrien au parcours singulier. Ô toi que j’aime est sous-titré « ou le récit d’une apocalypse » : une apocalypse qui peut être envisagée comme la fin du monde mais aussi comme une révélation pour les protagonistes. Auteur et metteur en scène d’origine syrienne, Fida Mohissen invite le public à un voyage poétique et gorgé d’espoirs où se mêlent le réel, l’intime, l’irrationnel et le tragique.

Retour à Reims. Thomas Ostermeier livre sa version de l’essai du sociologue Didier Eribon. Dans un studio, une actrice (Irène Jacob) enregistre le commentaire d’un documentaire qui se déroule en direct. Cette pièce livre les nuances d’une quête qui analyse le processus d’un retour autant que celui d’un éloignement. Retour à Reims ne considère pas seulement une trajectoire personnelle mais ouvre le débat dans un contexte plus large : celui des évolutions politiques européennes et notamment de l’échec d’une gauche sociale de laquelle les citoyens s’éloignent. En convoquant le réel, le metteur en scène propose un débat qu’il est urgent de mettre sur la table.

Les Mille et Une Nuits. Tout le monde connait Les Mille et Une Nuits ou du moins chacun peut se figurer des lampes magiques, des tapis volants, des sultans, des vizirs et tant de personnages en miroir les uns par rapport aux autres. S’inscrivant dans la veine de son précédent spectacle, Songes et Métamorphoses, Guillaume Vincent livre une adaptation très personnelle de ce recueil de contes populaires entre cruauté et sensualité, entre ironie et naïveté. Pour rester en vie, Schéhérazade multiplie les récits fantastiques, les histoires d’amour, les histoires scabreuses, les histoires drôles. Avec une imagination sans borne, cette pièce interroge le pouvoir que peut avoir la fiction pour lutter contre les formes de barbarie.

Passagers. Hautement esthétique et imaginative, cette création du collectif Les 7 Doigts, sur une idée originale de Shana Carroll, explore

Retrouvez l’ensemble de la programmation de l’Espace Malraux, Scène nationale de Chambéry et de la Savoie sur : www.espacemalraux-chambery.fr 105


~ exposition • saint-pierre-de-curtille ~

Ducs des Alpes/ Pour la deuxième saison estivale consécutive, la grange batelière de l’Abbaye d’Hautecombe accueille une exposition qui met en lumière des pages méconnues de l’histoire de la Savoie.

Pour la deuxième année consécutive l’exposition présentée a pour sujet une grande mais méconnue page de l’histoire de la Savoie à travers les fastes princiers et baroques de la Maison de Savoie, une des plus brillantes cours d’Europe, au XVIe et au XVIIe siècle. Sous-titrée « Le Théâtre des Princes 1559 – 1697 », Ducs des Alpes est à découvrir gratuitement du 29  juin au 22 septembre 2019 (tous les jours sauf le mardi). Cette année, plusieurs nouveautés ponctuent le parcours de la visite afin de pouvoir aborder celle-ci sous des angles multiples notamment pour les plus jeunes.

Ensuite c’est la féérie baroque des fêtes données par la cour qui se révèle par la présentation des somptueux ballets donnés au château de Chambéry ou dans les palais des alentours de Turin. Accompagnés d’extraits musicaux, ces derniers sont réinterprétés spécifiquement pour l’exposition. Sur ces scènes, les ducs successifs brillent et font état de leurs fastes. Le théâtre des guerres met quant à lui en scène les conflits qui ont impliqué le duché de Savoie. La guerre et les conquêtes obligèrent les ducs à réfléchir à un art de la polémologie de montagne et des architectures de fortification bastionnée adaptées aux Alpes. À cette époque, l’art de la topographie et du dessin était d’abord utile pour la défense du territoire mais en devenant un art du paysage, il servait également la gloire des ducs. Les vues idéalisées de leurs états proposent dès lors une nouvelle représentation du territoire alpin. Le dernier théâtre, celui de la foi et de la vie quotidienne, relate le bouleversement des réformes protestantes et catholiques. Pour la société du XVIIe siècle, la foi demeure le principal recours face aux guerres, disettes, pestes et autres rigueurs du climat.

Une scénographie baroque en cinq théâtres.

Des parcours de visite enrichis.

Dans l’exposition se découvre tout un art de l’ostentation des pouvoirs d’un duché qui allait devenir état au moment où il était courtisé par les autres puissances européennes. Cela est raconté par une iconographie tirée des collections du Département de la Savoie, de celles des Musées et des Archives d’État de Turin mais aussi de celle d’institutions nationales et européennes. La scénographie, découpée en cinq espaces comme cinq théâtres, reflète l’esprit baroque de l’époque à travers des images de la vie de la cour, de l’art, de la guerre et des conquêtes, de la représentation des territoires et de la religion. Le premier théâtre s’ouvre par une galerie de portraits allant de celui d’Emmanuel-Philibert (1528-1580), 10e duc de Savoie et prince de Piémont qui en 1562 transfère la capitale du duché de Chambéry à Turin, à celui de Victor Amédée II (16751730), qui devient roi de Sardaigne en 1718 permettant aux ducs de Savoie d’accéder à la royauté.

Cette année, tous les jours à 15h sauf le mardi, le public peut découvrir l’exposition en compagnie d’une guide. D’autres visites guidées, celles-ci en musique, sont prévues les mercredis 10, 17, 31 juillet et les 21, 28 août à 11h30 et à 15h. Là, Solène Riot entraine le public dans les ballets donnés à la cour au son du tambour, des musettes et cornets à bouquins. Dans un jeu mis à disposition gratuitement, le public a pour défi d’aider la duchesse de Savoie à s’échapper de la citadelle où elle est encerclée par des armées ennemies. Si les différentes énigmes sont résolues, la dynastie sera sauvée ! Le visiteur peut aussi se laisser emporter par le « jeu de l’oie des ducs de Savoie  », commandé à l’artiste Pierre David, où les nobles proposent de lancer les dés et de partir avec eux à la conquête de la couronne royale. Il s’agit de passer outre les épidémies, la prison du château de Miolans, d’aller à l’assaut des remparts de Genève ou de nouer les bonnes alliances matrimoniales pour espérer devenir roi ou reine.

À lui seul le lieu de l’exposition est exceptionnel : jouxtant l’abbaye cistercienne du XIIe siècle qui abrite la nécropole des princes de Savoie et près de l’embarcadère, la grange batelière  – tout comme l’ensemble du site de l’abbaye  : église, cloître, terrasse, appartements du Roi, chapelle et cour SaintAndré – est protégée au titre du classement des monuments historiques depuis  1875. Cette grange qui servait à décharger les bateaux et à stocker les marchandises a été restaurée en 2007 par le Département de la Savoie. Celui-ci y organise chaque année une exposition temporaire d’exception.

Retrouvez l’ensemble de la programmation proposée par le Département de la Savoie sur : www.savoie.fr 107


L’équipe

Jean-Paul Gavard-Perret / Yannick Bouquard / Lilia El Golli / Sylvie Guillot / Edmond Guillot Loïc Mazalrey / Éric Moutier / Kevin Cadoux / Emma Nübel / Nadia Zouari Souhir Saadaoui / Yvette Carton / Alexis Lavorel / Thomas Lavorel / Kristina D’Agostin

Directeur de publication Antoine Guillot

Média Carnet d’Art

Rédactrice en chef Kristina D’Agostin

contact@carnetdart.com www.carnetdart.com 31 chemin de Saint Pol – BP 70415 73104 Aix-les-Bains – France

Pour ce numéro de Carnet d’Art n°13 – L’Identité, je tiens à adresser des remerciements particuliers à : Saïef Remmide, Aminata Aidara, Koffi Mens, Milo Rau, Awena Cozannet et Lucie Geffré pour la richesse des échanges. Sylvie Guillot pour son inestimable aide tant sur les transcriptions que sur ce qui participe à la vie elle-même de ce magazine. La team des correctrices pour leur pertinence, leur réactivité et leur soutien jusqu’à la dernière minute. Fabrice Henriot pour son amitié et pour la liberté d’expression donnée sur les ondes de Radio Semnoz. Thomas Lavorel pour son précieux et infaillible accompagnement tout au long de la conception du magazine. Ma maman, parce que je ne l’ai jamais citée dans ce magazine et qu’il serait temps ! Kristina D'Agostin. Carnet d’Art est édité par Amistad Prod SAS (31 chemin de Saint Pol – BP 70415 • 73104 Aix-les-Bains – France) et imprimé par Spektar JSC (7 Heidelberg Street • 1582 Sofia – Bulgarie). Le magazine est distribué gratuitement et ne peut être vendu. ISSN : 2265-2124. Image de couverture © Sagar Dani. Carnet d’Art est une marque déposée à l’INPI par Amistad Prod SAS. Impression, parution et dépôt légal de Carnet d’Art n°13 – L’Identité en juin 2019.

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Anaïs Andos / Germain Bruyas / Sandy Canal / Laure-Hélène Tron-Ymonet / Benjamin Lecouturier Laurence Chellali / Helena Vintraud / Julie Pecorino / Rim Laredj / Pierre Fleury Antoine Guillot / Alain Laplante / Dominique Oriol / Alison McCauley / Grégoire Domenach

Merci à ceux qui font ce magazine : nos rédactrices et rédacteurs, nos artistes, nos photographes, nos partenaires, nos correctrices, nos lectrices et lecteurs.

Rédactrices & Rédacteurs

Artistes & Photographes

Nadia Zouari

Souhir Saadaoui Benjamin Lecouturier Pierre Fleury Anaïs Andos Emma Nübel Laure-Hélène Tron-Ymonet Alain Laplante Dominique Oriol Gilles Wauthoz Thomas Lavorel Yannick Bouquard Kristina D’Agostin Éric Moutier Grégoire Domenach Helena Vintraud Germain Bruyas

Nadia Zouari Rim Laredj Kevin Cadoux Laurence Chellali Lilia El Golli Alexis Lavorel Alison McCauley Arnaud Leclercq Loïc Mazalrey

Pour Nadia Zouari, artiste plasticienne franco-tunisienne, peindre n’est pas un raisonnement de l’esprit ou de l’intellect. Ce qui lui importe avant tout, c’est la spontanéité et la projection de sa vision du monde dans ses œuvres où les couleurs sont comme des accents de vie, des brûlures qui expriment en premier lieu l’émotion. Elle ne peint pas ce qu’elle voit mais ce qui est en elle en couchant sur les toiles son propre tiraillement entre rêve et réalité à travers ses perceptions, ses ressentis sur la vie.

Correctrices & Relecteurs

L’être humain est au centre de ses préoccupations. On peut souvent voir dans ses œuvres des univers oniriques, chargés de rêves, de silences, d’explosions, de cités imaginaires, universelles, interstellaires, où l’homme essaie de s’élever et de sortir de sa condition de créature terrestre.

L’équipe de rédaction & Sandy Canal Yvette Carton Julie Pecorino 109


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« C’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c’est notre regard aussi qui peut les libérer. » Amin Maalouf

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Carnet d'Art n°13 - L'Identité  

C’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c’est notre regard aussi qui peut les libérer....

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