Les Cheminées des Collines (entre pastoralisme et Toxic Tour) I

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LES RÉCITS du 1000 pattes Les Cheminées des Collines (entre pastoralisme et Toxic Tour)

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mardi 4 décembre 2018 Le vallon du Maire



on se retrouve sous le soleil d’hiver...


On est le jeudi 4 décembre, et on se retrouve sous le soleil d’hiver sur la place devant la poste de Septèmes-Les-Vallons. Derrière le côté anodin du petit rassemblement, la situation est pourtant incertaine. Nous venons pour certains de Septèmes, pour d’autres de Saint-Antoine, pour d’autres encore des Aygalades ou de Saint-Henri. Rien que ça c’est un pas de côté vers l’inconnu mais aussi vers la rencontre ! Tout en étant tous passionnés par nos quartiers et engagés d’une manière ou d’une autre à mieux les connaitre afin de mieux en prendre soin, pour la plupart on ne se connait pas. D’où un petit silence un peu embarrassé en attendant on ne sait pas trop quel retardataire. C’est assez rare qu’on soit d’autant de quartiers différents, et même de communes, intéressés par le même sujet pour construire une balade. Alors de quoi s’agit-il ? Objectif de l’après-midi, commencer à arpenter physiquement les lieux qui pourraient peu à peu nous raconter l’histoire passée et présente de l’industrie chimique dans cette commune limitrophe de Marseille, avec qui elle partage (entre autres) le fleuve côtier qu’on nomme ici Caravelle, puis à partir des Aygalades, Ruisseau des Aygalades. L’envie pour cette balade en construction est donc clairement de relier une histoire patrimoniale industrielle locale à des situations écologiques actuelles, notamment en s’intéressant aux relations (via l’industrie, la géographie, le fleuve...) de cette petite commune rurale à sa grande voisine marseillaise. Notre petite équipe va faire connaissance chemin faisant, sachant qu’on ne sait pas vraiment quel chemin on va faire, et se met en route. Nous avons trouvé un consensus pour commencer l’exploration : aller voir au fond du vallon du Maire les rejets de l’usine Spi pharma, source majeure de la pollution actuelle du ruisseau Caravelle. Sur le chemin, Pierre, habitant fin connaisseur des lieux partage anecdotes de village et de rivière, entre vaches flottantes lors de la crue de 1907, restes de fontaine et traces de l’ancien lavoir et moulin.



À partir d’une carte postale du milieu du 20ème siècle ça donne…

Très vite on se retrouve aussi à essayer de démêler ce qu’on sait du bassin versant des Aygalades, c’est à dire de tous ces affluents dont certains ne sont plus considérés que comme des souvenirs, et d’autres comme des égouts. On les suit dans ce qu’on peut en voir…



Une chose est sure, ce jour là il y a de l’eau, beaucoup d’eau. Et si on regarde une carte, une rivière est une multitude...

Étude de connaissance de l’aléa inondation sur le bassin versant des Aygalades - Setec Hydratec 2015


La balade continue vers le très bucolique Vallon du Maire.

Comme nous sommes dans l’idée d’explorer un Toxic tour, on ne manque pas cette arrivée spectaculaire de colis en provenance de Chine dans le Ruisseau du Maire (qui va donc se jeter dans Caravelle). Certains (Isabelle et Bernard sont des membres actifs de l’association AESE qui lutte contre les pollutions industrielles à Septèmes et ses environs) vont mener l’enquête…


Sur le chemin on s’accorde la joie de passer par un petit passage secret pour chercher sur les pas d’Isabelle une mystérieuse source des Lilas… Pas évident de l’identifier mais finalement on la trouve !


Peu à peu les traces industrielles se font plus présentes. De drôles de tunnels de taupes géantes par ici, la forêt cheminée par là, des collines qui sentent de plus en plus le remblai et le terril.


Nous voilà dans les paysages historiques de la chimie locale. Bon là il va falloir prendre un peu plus de phrases pour expliquer (avec l’aide des savoirs de tous et quelques compléments de l’historien Xavier Daumalin) : L’histoire de l’industrie chimique à Marseille et sa région est liée à celle de la soude, nécessaire à la fabrication du savon de Marseille. Initialement produite à partir de végétaux, un nouveau procédé breveté par un certain Nicolas Leblanc en 1791 va lentement (car au début les marseillais ont continué à importer de la soude végétale car moins onéreuse et moins polluante…) changer la donne en permettant une fabrication à partir de la décomposition du sel marin avec de l’acide sulfurique. Le mouvement de passage au procédé Leblanc va commencer en 1809, avec l’ouverture d’une usine au sud de Marseille. La suite de l’histoire, passionnante et complexe, on vous la racontera en marchant, mais pour l’instant nous retenons que le développement des usines est alors intense dans Marseille et que dès les années 1815 des protestations, procès, se multiplient par des habitants inquiets des effets des rejets gazeux sur la santé et sur les cultures. Et oui, les préoccupations environnementales ne sont pas que des questions contemporaines ! Septèmes fut la première commune hors Marseille, à la fois proche et perçue comme suffisamment rurale pour être « loin de la ville », à accueillir cette croissance rapide des soudières. Elle sera ainsi également la reine des contestataires, quatre usines des industriels Rougier, Grimes, Rigaud, Crémieux et Delpuget y étant implantées dès ces années là, employant près de 170 ouvriers. En 1816 les usines du vallon sont menacées d’être incendiées. Ça se finit violemment par l’incarcération de plusieurs cultivateurs. Pierre a ainsi retrouvé le procès qu’un de ses aïeuls agriculteurs a intenté aux soudiers. Nous espérons le lire bientôt ! L’état va finalement poser un ultimatum aux soudiers pour qu’ils réduisent leurs gaz.


C’est alors pour certains la délocalisation vers « des déserts » (Port Cros, Porquerolles, Les Goudes et globalement toute la côte littorale), pour d’autres la recherche technologique, avec la mise en place de ces fameux tunnels de taupes qu’on repère dans le paysage, autrement nommées cheminées rampantes (on vous racontera comment ça marche une prochaine fois). Mais là encore des habitants de Septèmes se rebiffent alignant les contre-expertises pour prouver l’inefficacité de « l’invention ». La bataille fut rude de nouveau à coup de procès et plaintes. Mais l’État et les experts du conseil de salubrité jugeront ces préoccupations environnementales infondées, sauvant ainsi pour un bon bout de temps l’industrie provençale de la soude… La tumultueuse histoire de la soude se poursuivra tout au long du 19ème siècle, sur fond d’innovations technologiques et d’affrontements fiscaux et économiques, puis aboutira dans ses contenus à la production des engrais chimiques. Elle débute en 1879 à Septèmes avec l’installation de la société Schloesing frères & Cie. L’usine, dont nous avons les vestiges juste sous nos yeux, produit des engrais azotés à partir des eaux de vidanges de la ville de Marseille, ainsi que des engrais phosphatés. Le groupe Schoesling a eu un certain rôle dans l’adoption du modèle de l’agriculture intensive et l’utilisation des engrais chimiques dans le sud de la France, avec des compagnes de communication assez spectaculaires (les carottes géantes) et même un journal présenté comme informatif La Gazette des champs, dont le tirage dépassera les 250 000 exemplaires.


Nous arrivons maintenant au fond du Vallon à l’Usine Spi Pharma. Cette entreprise est installée dans des anciens ateliers du vieil ensemble industriel. Elle produit des produits chimiques utilisés dans les médicaments et notamment les pansements gastriques (le Gavascon). Spi Pharma semble considérer le ruisseau du Maire plutôt comme un égout et y rejette du sel et de l’hydroxyde d’aluminium. L’augmentation de la salinité d’une rivière d’eau douce est un bouleversement écologique majeur auquel qui ici s’ajoutent les pollutions des remblais se déversant dans le ruisseau quand il pleut. Ce rejet est identifié par les chercheurs (de l’IMBE, Institut Méditerranéen de Biodiversité et d’Écologie) qui travaillent actuellement à faire une sorte d’« état de santé » du Ruisseau des Aygalades comme la source majeure de pollution, qui impacte l’ensemble du fleuve puisqu’il se trouve très en amont. L’AESE est intervenue à plusieurs reprises notamment auprès de l’Agence de l’eau, une verbalisation a également eu lieu lors d’un rejet très spectaculaire en décembre 2016 mais pour l’instant sans avancées majeures. Petites sélections d’images pour se faire une idée de comment ça se présente…



Pour finir cette première exploration, nous partons à l’aventure dans les restes de l’usine Duclos. Installée sur une grosse partie de la colline jusqu’au centre-ville de Septèmes, elle produisait à la fois des sels d’aluminium utilisés aux traitements de eaux, des bétons projetés et de l’industrie chimique (Duclos Chimie), et traitait également le mercure (sous le nom de Duclos environnement).



L’activité mercure a cessé en 2011 et avait fait l’objet de longues luttes des habitants contre son extension, la suite de l’histoire contestataire de la commune... Aujourd’hui le terrain est propriété municipale, un projet de dé-pollution et d’écoquartier est dans les tuyaux, à suivre... Petite balade en images dans ce Toxic Park en devenir, à la lisière du landart, du graff urbain et de l’art brut !



L’amorce de la reconversion est visible : la nouvelle médiathèque de Septèmes.

Bernard et Pierre ont chacun à leur façon cartographié cette passionnante balade, une belle manière de conclure. La prochaine fois, direction Lafarge !



Photos : Didier Brevot et Bernard Blazy


LES RÉCITS Du 1000 pattes « Des histoires pour redécouvrir et prendre soin de nos territoires entre ville et campagne. » Animé par la coopérative d’habitants Hôtel du Nord, le 1000 pattes est un groupe ouvert de voisins (proches ou lointains) qui partent régulièrement en voyage tout à côté de chez eux… Nous explorons et enquêtons dans nos quartiers pour rencontrer, apprendre, agir. Nous créons ainsi des balades à partager au moment des Journées Européennes du Patrimoine puis toute l’année. On vient quand on veut, quand on peut, et même quand on ne vient jamais on peut suivre à distance nos aventures grâce à ces petits récits que l’on reçoit par mel, un peu à l’ancienne, entre correspondance et carnet de voyage.


LES RÉCITS Du 1000 pattes Les Cheminées des Collines (entre pastoralisme et Toxic Tour) Pendant plusieurs mois des habitants de Marseille et de Septèmes-Les-Vallons sont régulièrement partis explorer une partie du massif de l’Étoile. A la lisière des deux communes, là où émergent les pentes et où coule le ruisseau Caravelle qui un peu plus loin devient des Aygalades, se côtoient des histoires agricoles et industrielles. Arpentant ce drôle de paysage à la fois en ruines et en réinvention, ils ont rencontré la longue histoire des pollutions urbaines et les usages pastoraux encore en cours. Ces récits de promenades plongent dans l’imaginaire de ces lieux emblématiques tant de notre patrimoine industriel que de nos écosystèmes bouleversés. Les balades « Les cheminées de Collines » sont construites collectivement avec le soutien de l’AESE, du Bureau des guides du GR2013 et la complicité de Septèmes Mémoire et patrimoine, du CIQ de Saint Antoine, de la chèvrerie communale de Septèmes-les-Vallons et du collectif des Gammares.

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