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LES RÉCITS DE FORESTA Restons Branchés !

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jeudi 10 janvier 2019 De l’autre côté de la porte Avec le 1000 pattes


L’histoire du site de foresta Il était une fois au nord de Marseille un site exceptionnel, une colline argileuse au dessus de la mer. Longtemps, on y a cultivé la vigne et prélevé la matière première pour des ateliers de poterie. Au XIXe siècle, la colline a renoncé peu à peu à ses activités agricoles et artisanales pour alimenter les tuileries du bassin de Séon et accueillir des quartiers industrieux et populaires. Le château du Marquis de Foresta surplombait la colline jusqu’à ce que les batteries allemandes du Frioul le bombardent en 1944. L’exploitation de la carrière avait alors cessé et la pinède bastidaire où les familles du quartier venaient pique-niquer le dimanche est devenu un terrain d’aventures entre les ruines. Quelques décennies plus tard, le projet de centre commercial Grand Littoral redessine les pentes et le paysage. L’espace en contrebas devient “la coulée verte”, identifiée dans les plans d’urbanisme comme grand site à vocation sportive ou de loisirs. Mais le temps semble se suspendre pour ces terrains qui, en dépit de ces intentions, sont depuis des années à la limite de l’abandon. L’histoire se remet en marche en 2015 avec l’acquisition de ces terrains par la société Résiliance. Leur rencontre avec le collectif Yes we camp, puis avec la coopérative d’habitants Hôtel du Nord et l’équipe du Bureau des guides du GR2013 crée les conditions pour proposer une utilisation collective et expérimentale de ces 16 hectares à ciel ouvert.

De nombreuses balades et rendez-vous collectifs ont permis peu à peu d’imaginer et de tester l’idée d’un parc, espace de loisirs mais aussi outil pour produire, partager et apprendre à partir des ressources locales et avec ceux qui vivent là.


Il y a des jours où tout a l’air ordinaire, et où pourtant l’extraordinaire s’invite au coin de la rue...


Le 10 janvier 2019 fut un jour comme ça pour une grosse grappe de voisins qui allait vivre une petite aventure, une sorte de glissade tranquille hors de nos habitudes, en remontant du ruisseau des Aygalades jusqu’à Foresta. Le coin de la rue ce jour là c’est le 151 de l’avenue des Aygalades. Comme à l’ordinaire, ça travaille dans cette petite zone d’activités nommée Marseille industries, installée entre terril (de boues rouges) et ruisseau. Avant, il y a longtemps, il y avait là une grande propriété rurale avec 3 fermes, des vignes, une bastide et des loges à cochons. Le dernier propriétaire Balthazar Rouvière vendit en 1870 à la PLM (Paris Lyon Méditerranée) de Talabot pour construire la Gare de Saint-Louis Les Aygalades. L’aventure cheminote dont on parlera plus tard démarre là. S’installera un peu plus tard dans le siècle une huilerie (société des huiles raffinées du midi) puis dans les années 20 une station d’épuration et une usine de gélatine qui fonctionne jusqu’à la guerre. C’est la famille propriétaire, les Ramonnaxto, de cette usine de gélatine, qui après pas mal de temps en friche transformeront peu à peu en zone d’entrepôts puis en zone d’activité ces terrains. Aujourd’hui il y a 75 entreprises qui sont installées là, un peu de tout (du fret, des grossistes en matériel technique, des informaticiens...). Mais tout ce petit monde qui tourne plutôt bien n’est pas habitué à voir un groupe de plus en plus important s’amasser à côté de ce que fut la maison du gardien, devant une mystérieuse et discrète petite porte. Mais où sont les arbres dans tout ça ? Car c’est toujours sur la piste des arbres qu’on se retrouve là... La bascule vers un autre monde qui se trouve pourtant bel et bien là prendra quelques minutes, le temps de faire connaissance de Jeannot, ancien cheminot, mais aussi pâtissier, qui au milieu de cette mini zone d’affaires semble aussi improbable que le Lapin blanc dans Alice au pays des Merveilles (sauf que Jeannot n’a pas du tout l’air de trouver qu’il est en retard). Côté marcheurs on est particulièrement nombreux, et une fois encore (chouette), nous sommes plein à ne pas nous connaître, à ne pas venir du même quartier, de la même « tribu », donc des rencontres en perspective.


Bascule par la petite porte, nous passons de l’autre côté... De l’autre côté les plantes sont les reines et chacune porte son histoire. De l’autre côté, on apprend qu’il y a sur l’olivier des feuilles rondes et des feuilles allongées, et que c’est important pour les aider à grandir quand on les taille...


De l’autre côté De l’autre côté le petit olivier a été planté là pour Marthe, parce que sa maman s’appelait Emilie Olivier, et que c’était une jolie manière qu’elle porte le nom de son père et pousse avec le nom de sa mère. Sous lui, se trouve une bouteille pleine de vœux qui seront un jour déterrés par la demoiselle, mais chut, c’est encore un secret...De l’autre côté tout semble un peu magique, il y a même des boules à facettes et des dames aux longs manteaux en fourrure qui portent des baguettes de pain et causent avec des garçons en sac à dos...

De l’autre côté tout semble un peu magique, il y a même des boules à facettes et des dames aux longs manteaux en fourrure qui portent des baguettes de pain et causent avec des garçons en sac à dos... De l’autre côté il y a des humains qui semblent s’organiser autour des arbres plutôt que l’inverse... De l’autre côté c’est un bazar, un monde complexe d’espèces végétales, animales et d’usages humains qui nous rassure : on est vivants!


Écoutons les horloges... Nous poursuivons dans le labyrinthe végétal des Jardins cheminots. Mais d’où vient cette apparition ? Apparition ou au contraire relique, mirage d’un réel vivant mais évoluant dans une temporalité parallèle ?

1855, l’axe ferroviaire du PLM s’achève à ce niveau. L’axe du train et du ruisseau se croisent, et se trouvent en deçà de la ligne fiscale de l’octroi, incitant l’installation des industries qui tentent d’éviter les charges fiscales. Sur les pentes du chemin de fer jusqu’au ruisseau, les talus se prêtent à la culture des radis et à la culture ouvrière... Jeannot nous raconte que ce serait le comte de Mirabeau qui aurait vendu pour l’Ecu symbolique les terrains à destination des ouvriers pour y jardiner. Une condition à cette vente nous dit-il: que le béal (ces dérivations qu’on a construites le long du ruisseau pour capter la force motrice de l’eau) soit entretenu à vie par les jardiniers... Aujourd’hui ce n’est plus avec l’eau du ruisseau, trop polluée, qu’on arrose les jardins. Et si un jour ça redevenait possible ? Chiche ?


le jardinot d’Anne Nous arrivons dans le jardin de Anne. Elle n’est pas cheminote, elle témoigne du renouvellement qui peu à peu diversifie les histoires et les pratiques. Elle développe son jardin en permaculture, et surtout l’ouvre à l’apprentissage en proposant une école du jardinage avec un cycle complet de mise en pratique autour du jardinage urbain. Contact et infos auprès de Anna : apmarsdegun@yahoo.fr De nouveau le paysage est enchanteur et le récit instructif. Nous y apprenons l’histoire de l’association Jardinot (contraction de Jardin et Cheminot) qui s’est recomposée autour des multiples jardins ouvriers liés à l’histoire cheminote et à la SNCF.


Jeannot son truc c’est les agrumes Nous continuons pour rejoindre la parcelle de Jeannot. La ligne d’horizon nous rappelle que ce territoire est bien industriel et qu’en ces temps de déprise c’est l’immobilier qui se charge de requalifier... Jeannot cultive dans ces jardins depuis plus de 60 ans, il a tout appris des aïeuls, de la pluie et de la lune. Il fut longtemps président des jardins cheminots, et aujourd’hui son grand plaisir est de transmettre. Il faudrait écrire un livre à partir de ce que raconte à chaque rencontre Jeannot. Christine qui marche aussi avec nous aujourd’hui a commencé, on espère qu’elle poursuivra, c’est important. Pour l’heure on découvre les lieux. Jeannot son truc c’est les agrumes. Alors dans les dizaines d’histoires qu’il nous raconte, il y a celle de la main de Bouddha, un citronnier. INTERLUDE BANQUET ET TARTE AU CITRON (confectionnée par Dalila en spéciale dédicace à notre hôte)


Déchets, déchoir, déchu. Borderline... Les retrouvailles ne sont pas aisées, car le ruisseau a du, non pas partager son lit, mais peu à peu se laisser oublier dans le florilège industriel qui borde ses rives. Dès la sortie des jardins c’est la valse des déchets qui donne le rythme, le la, le sol ? Toute la filière du déchet se traverse en quelques centaines de mètres, avec de très vielles histoires (l’extraction des corps gras des animaux au moyen d’hydrocarbures) et des plus récentes (centres de tri, déchetterie ou recyclage de métaux...). Et les arbres dans tout ça, arrivent-ils encore à raconter quelque chose ? D’abord ils nous disent tout simplement par leur présence. La ripisylve est vaillante, on se sent paradoxalement vraiment explorateurs dans cette zone là... Dalila nous pointe une forêt de figuiers qui l’interroge côté reproduction, et nous fait remarquer la « bataille » en cours entre les frênes habitués des bords de l’eau et les muriers à papier qui s’adaptent bien aux retournements de la terre. Plus qu’une bataille entre les « typiques » et les « opportunistes », elle nous raconte la dynamique d’un milieu qui nous invite à nous questionner sur ce que pourraient être les divers modes d’entretien ou d’accompagnement de ces berges autogérées, ça discute...


Histoire d’histoires Nous arrivons à la star, l’Étoile du Nord, la Cascade ! La journée n’étant pas dédiée (pour une fois) à l’état de l’eau mais à regarder à partir des berges, on part à l’aventure de l’allée de platanes repérée dans les images anciennes. Petite exploration avec Jean-François, artiste-jardinier des lieux. Nous quittons la cascade et la Cité des arts de la rue pour prendre un peu de hauteur... Il est bien connu que dans les forêts vivent parfois des lutins. Nous ne sommes pas loin du bois sacré contre qui a combattu César (voir le récit précédent), il n’y a plus de forêt mais il reste un lutin, ou un esprit, ou... qui sait. Ce qui est sûr c’est qu’il s’appelle Pierre-Louis, qu’on se demande ce qu’il fait là, qu’il n’est pas sûr lui non plus, mais nous dit qu’on est à l’heure (le retour du lapin blanc ?) ! Pour nous récompenser il nous raconte l’histoire du Château Bovis, en réponse aux divers châteaux qui trainaient par là. On se souvient d’une histoire de vaches mais à ce stade de la balade plus rien n’est sûr... Mais la rencontre hasardeuse nous amène à parler de où nous sommes, l’ancienne cité des créneaux, détruite dans les années 2010. Petite cité-village, sa douloureuse trajectoire nous amène à parler de l’attachement que nous portons aux lieux, aux sols, quels qu’ils soient, quand ils ont vu et su nous y faire grandir. Nous sommes des arbres. Et quelques minutes plus tard... Les mains des enfants dans les feuilles, les troncs-immeubles ou les immeubles-troncs, le tout dans le faux tuf et la vraie rocaille. Histoire d’histoires...


on est Perdus ? Fin de balade un peu sur le fil, on n’est plus trop sûr de la part de fiction et de réalité dans ce qu’on rencontre et raconte... Ce qui est sûr c’est qu’on arrive au Parc Brégante, et que là, sur le petit pont de rocaille et dans le beau jardin très arboré de cette ancienne bastide convertie une fois n’est pas coutume en parc public municipal, 3 d’entre nous ont joué aux petits de manière transgressive (passer la palissade) et 3 d’entre nous se sont mariés (c’est THE spot pour les photos de mariage). De là à dire que le mariage est transgressif, on ne le dira pas ! Nous sommes, après cet épisode, prêts à nous perdre un peu et à trouver un trou dans le grillage. Bizarrement cette désorientation (on s’est vraiment perdus) est balisée par le GR2013. Allez comprendre... Nous rentrons dans le territoire Foresta... Nous saluons la forêt comestible et le figuier Câlin (il est tout doux à force qu’on le caresse), on salue le grand paysage et là on se dit qu’il est temps de se dire au revoir.


jardiniers d’horizon Et bien non, la rencontre encore nous appelle puisque Ahmed et Hakim nous font signe. Jardiniers « pionniers » pour ne pas dire « clandos », « sauvages », des terrains Foresta, mais aussi « sentinelles », « gardiens », « soigneurs », ils prennent soins des lieux depuis des années, cultivant dans les ruines de l’ancien Château Bel air leurs jardins à la mode kabyle. Et là, surprise, ils se sont attaqués à la pente ! L’escalier ! On en rêvait, ils l’ont fait ! Euh, non, ils en rêvaient, ils le font... et ils ont tellement raison, ils ouvrent l’horizon !


Photos : Dominique Poulain


LES RÉCITS DE FORESTA Les Récits du 1000 pattes

Les explorations botaniques

Animé par la coopérative d’habitants Hôtel du Nord, le 1000 pattes est un groupe ouvert de voisins (proches ou lointains) qui partent régulièrement en voyage tout à côté de chez eux… Nous explorons et enquêtons dans nos quartiers pour rencontrer, apprendre, agir. Nous créons ainsi des balades à partager au moment des Journées Européennes du Patrimoine puis toute l’année. On vient quand on veut, quand on peut, et même quand on ne vient jamais on peut suivre à distance nos aventures grâce à ces petits récits que l’on reçoit par mel, un peu à l’ancienne, entre correspondance et carnet de voyage.

Les explorations botaniques sont des balades qui invitent à faire ensemble l’inventaire de la flore de Foresta. Guidées par les artistes-cueilleurs du collectif SAFI et les botanistes de l’association Espigaou, par ailleurs habitants de cette partie du territoire, elles permettent d’observer pour se constituer peu à peu une connaissance commune et partager ce que nous raconte le monde végétal des lieux où nous vivons. Les explorations botaniques sont une proposition du collectif SAFI et d’Espigaou dans le cadre de Foresta, un projet porté par Yes We Camp en collaboration avec Hôtel du Nord.

Les conversations marchées

Les conversations marchées sont des invitations lancées par le collectif SAFI et le Bureau des guides du GR2013 à des scientifiques, écologues, botanistes, naturalistes… pour marcher ensemble et éclairer notre regard sur Foresta. Ils nous donnent à voir et à comprendre ce qui constitue nos paysages de proximité, les enjeux qui les traversent et en quoi ils participent d’un écosystème. Les conversations marchées font partie du programme européen Nature 4 Citylife.


LES RÉCITS DE FORESTA Par de multiples marches d’exploration, nous prenons le temps de collectivement observer Foresta. Au travers ses sols, ses arbres, ses paysages, ce site a beaucoup à nous apprendre sur la biodiversité en ville mais aussi sur l’histoire industrielle et sociale de Marseille. En collectant et racontant ses multiples histoires nous espérons contribuer à prendre soin de ces lieux et à les vivre en commun.

www.hoteldunord.coop www.gr2013.fr parcforesta.org

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Les récits de Foresta // Restons branchés n°4  

Les récits de Foresta // Restons branchés n°4  

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