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LES RÉCITS DE FORESTA Restons Branchés !

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vendredi 30 novembre 2018 un 30 novembre pluvieux du côté de St Henri Avec le 1000 pattes


L’histoire du site de foresta Il était une fois au nord de Marseille un site exceptionnel, une colline argileuse au dessus de la mer. Longtemps, on y a cultivé la vigne et prélevé la matière première pour des ateliers de poterie. Au XIXe siècle, la colline a renoncé peu à peu à ses activités agricoles et artisanales pour alimenter les tuileries du bassin de Séon et accueillir des quartiers industrieux et populaires. Le château du Marquis de Foresta surplombait la colline jusqu’à ce que les batteries allemandes du Frioul le bombardent en 1944. L’exploitation de la carrière avait alors cessé et la pinède bastidaire où les familles du quartier venaient pique-niquer le dimanche est devenu un terrain d’aventures entre les ruines. Quelques décennies plus tard, le projet de centre commercial Grand Littoral redessine les pentes et le paysage. L’espace en contrebas devient “la coulée verte”, identifiée dans les plans d’urbanisme comme grand site à vocation sportive ou de loisirs. Mais le temps semble se suspendre pour ces terrains qui, en dépit de ces intentions, sont depuis des années à la limite de l’abandon. L’histoire se remet en marche en 2015 avec l’acquisition de ces terrains par la société Résiliance. Leur rencontre avec le collectif Yes we camp, puis avec la coopérative d’habitants Hôtel du Nord et l’équipe du Bureau des guides du GR2013 crée les conditions pour proposer une utilisation collective et expérimentale de ces 16 hectares à ciel ouvert.

De nombreuses balades et rendez-vous collectifs ont permis peu à peu d’imaginer et de tester l’idée d’un parc, espace de loisirs mais aussi outil pour produire, partager et apprendre à partir des ressources locales et avec ceux qui vivent là.


Il avait fait beau tous les jours de la semaine, et là patatra, la météo vire au plus que gris...


On annule ou on annule pas ? Il avait fait beau tous les jours de la semaine, et là patatra, la météo vire au plus que gris... On a beau savoir par l’expérience qu’il ne faut jamais annuler une exploration, la tentation est parfois grande, surtout quand une pluie drue et durable est annoncée sur tous nos écrans surconnectés. Et pourquoi ne faut-il jamais annuler une séance d’exploration ? Parce que justement l’exploration s’enrichit souvent des contraintes et imprévus. Ça nous oblige à nous adapter, à être ouverts aux propositions des uns et des autres pour « rebondir », à inventer dans la situation. Donc là, on avait tout un programme pour aller se balader dans St Henri en rencontrant quelques histoires d’arbres et d’habitants voisins de Sylviane, et nous n’avons au final rien fait de tout cela, mais bien d’autres choses. Arrivée chez Jacqueline, notre hôte pour le pique-nique et pour partager son lieu, belle illustration vivante de la Campagne caractéristique de la vie bourgeoise marseillaise du 19ème siècle, avec ses arbres qui organisent circulations et usages. Mais pour l’instant, pas vraiment possible d’aller investir cet intrigant terrain d’aventures, et on trouve refuge en intérieur pour un pique-nique qui tourne avouons-le au banquet. Cette table conviviale deviendra notre tribune, pour une séance de lecture collective à partir des textes envoyés par les uns et les autres les semaines précédentes.



Le bois sacré On commence par l’incroyable récit de Lucain, ce poète romain qui raconta dans une forme d’épopée latine la guerre que se sont livrés César et Pompée. L’extrait décrit la forêt que César doit abattre pour conquérir les celtes vivants autour de Massilia. La légende dit que ce bois sacré se trouvait du côté des Aygalades. Bonne nouvelle, c’est nos quartiers et là où nous allons pour la prochaine balade… Non loin de la ville était un bois sacré, dès longtemps inviolé, dont les branches entrelacées écartant les rayons du jour, enfermaient sous leur épaisse voûte un air ténébreux et de froides ombres. Ce lieu n’était point habité par les Pans rustiques ni par les Sylvains et les nymphes des bois. Mais il cachait un culte barbare et d’affreux sacrifices. Les autels, les arbres y dégouttaient de sang humain ; et, s’il faut ajouter foi à la superstitieuse antiquité, les oiseaux n’osaient s’arrêter sur ces branches ni les bêtes féroces y chercher un repaire ; la foudre qui jaillit des nuages évitait d’y tomber, les vents craignaient de l’effleurer. Aucun souffle n’agite leurs feuilles ; les arbres frémissent d’eux-mêmes. Des sources sombres versent une onde impure ; les mornes statues des dieux, ébauches grossières, sont faites de troncs informes ; la pâleur d’un bois vermoulu inspire l’épouvante. L’homme ne tremble pas ainsi devant les dieux qui lui sont familiers. Plus l’objet de son culte lui est inconnu, plus il est formidable. Les antres de la forêt rendaient, disait-on, de longs mugissements ; les arbres déracinés et couchés par terre se relevaient d’eux-mêmes ; la forêt offrait, sans se consumer, l’image d’un vaste incendie ; et des dragons de leurs longs replis embrassaient les chênes. Les peuples n’en approchaient jamais. Ils ont fui devant les dieux. Quand Phébus est au milieu de sa course, ou que la nuit sombre enveloppe le ciel, le prêtre lui-même redoute ces approches et craint de surprendre le maître du lieu. Ce fut cette forêt que César ordonna d’abattre, elle était voisine de son camp, et comme la guerre l’avait épargnée, elle restait seule, épaisse et touffue, au milieu des monts dépouillés. À cet ordre, les plus courageux tremblent. La majesté du lieu les avait remplis d’un saint respect, et dès qu’ils frapperaient ces arbres sacrés, il leur semblait déjà voir les haches vengeresses retourner sur eux-mêmes. César voyant frémir les cohortes dont la terreur enchaînait les mains, ose le premier se saisir de la flache, la brandit, frappe, et l’enfonce dans un chêne qui touchait aux cieux. Alors leur montrant le fer plongé dans ce bois profané : «Si quelqu’un de vous, dit-il, regarde comme un crime d’abattre la forêt, m’en voilà chargé, c’est sur moi qu’il retombe.» Tous obéissent à l’instant, non que l’exemple les rassure, mais la crainte de César l’emporte sur celle des dieux. Aussitôt les ormes, les chênes noueux, l’arbre de Dodone, l’aulne, ami des eaux, les cyprès, arbres réservés aux funérailles des patriciens ; virent pour la première fois tomber leur longue chevelure, et entre leurs cimes il se fit un passage à la clarté du jour. Toute la forêt tombe sur elle-même, mais en tombant elle se soutient et son épaisseur résiste à sa chute. Extrait de LUCAIN , La Pharsale, Livre III.


Nous passons ensuite à la canne de Provence, avec de très beaux textes du botaniste Pierre Lieutaghi.

Le roseau à musique Le nom de l’espèce de canne de Provence que nous trouvons par ici est Roseau à musique (Arundo donax). Nous plongeons dans des histoires de vent, de souffle et de sons. « Plantes d’air au point de se faire creuses pour l’accueillir en elles, les graminées ont pour premier rôle d’alléger la Terre, d’estomper la limite entre terrestre et céleste. Qui s’allonge dans une prairie de juin s’expose à l’imprécision; un peu plus partirait avec l’hirondelle. Et aussi bien, quand on entre dans la conversation tintante des canisses, un jour de mistral en bord de Rhône, au péril de légèreté - jusqu’à en oublier les camions sur l’autoroute, le panache de vapeur des centrales, la lourdeur de nos traces dans le temps du monde. Il fallait parler de la canne de Provence pour que le vent du Nord trouve dans ces pages un témoin à sa mesure. » Nous suivons son parcours migratoire… « Probablement originaire d’Asie centrale, où elle fructifie (Iran, Afghanistan), la canne de Provence a très anciennement gagné le Proche Orient et le pourtour Méditerranéen. À mesure de ses conquêtes, l’homme l’a répandue dans la plupart des régions tempérées chaudes du globe. » Et ses usages… « Il est des matériaux végétaux de base qui aident au progrès technique des sociétés tout en initiant des processus formateurs de la pensée, sinon des métamorphoses de l’âme. Ainsi de la plante à tige creuse. Elle est récipient, étui, fourreau, flotteur, flèche. Elle conduit l’eau. Mais elle s’ouvre aussi au souffle; elle répond en chantant. Et quand on la plie pour tendre la corde, l’arc aussi est aussi habité par une voix. » On découvre donc que la canne est une sorte de plante à tout faire de l’artisanat paysan du sud, elles sont cultivées, et au 19ème siècle dans le Var on considère qu’un cannier (un spécialiste de la canne) est nécessaire dans toute propriété un peu importante, car il n’y a pas un jour sans qu’on ait besoin de lui (un tuyau pour une fontaine, un bâton pour s’appuyer, une mesure de longueurs pour la plantation de la vigne etc.). Ce qu’il reste de cette longue liste d’usages est sans doute pour le plus connu le brise vent. C’est d’ailleurs l’une des dernières pratiques traditionnelles associées à un végétal semi-cultivé (perçu aujourd’hui comme sauvage) qui marque le paysage méditerranéen. Nous avons d’ailleurs déjà commencé à bien investir cet usage à Foresta, avec la production de Canissos et la première ombrière.


Pan et la plante musique Toujours avec Pierre Lieutaghi nous arrivons donc à cette nouvelle dimension, celle du son et du chant… Tout d’abord les flûtes, car parmi tous les roseaux et bambous de la Terre, la canne de Provence est l’un de ceux qui se prêtent le mieux à leur fabrication. Et puis aussi les anches, nous apprenons que la quasi totalité des anches des instruments à vent sont encore de nos jours fabriquées en canne ! Il semblerait que le roseau a été substitué très tôt à l’os (les premières flûtes étaient en fémurs vidés de leur moelle). Les antiques flûtes de Pan qui donneront ensuite naissance aux premières orgues des grecs étaient fabriquées en canne. On trouve toujours en canne le siku dans les Andes, le ney en Iran, les flûtes doubles en Irak et Syrie… En tant que « vibrateur », pour les anches, la propriété majeure de la canne est sa capacité à s’adapter aux variations de pression et aux alternances humidité/sécheresse (quand on souffle dans un saxo ou une clarinette on humidifie l’anche). Bon pour les balades suivantes, on cherche un clarinettiste ou un hautboïste... Et puis bien sûr, la canne a été longtemps le terrain de jeu pour tous les sifflets, appeaux, pipeaux des minots, ce qui finit de nous convaincre qu’on doit se mettre à fabriquer des instruments dans notre chantier d’exploration des arbres cette année (entre temps cette idée de « Lutherie sauvage » a avancé, nous devrions pouvoir organiser un atelier fin mars pour qui ça intéresse, en partenariat avec la Gare Franche et le théâtre du Merlan, avec François Cailliot, un artiste musicien spécialiste de la fabrication d’instruments à partir de ce qui est là). Très émus et enthousiastes de ces lectures-découvertes, nous finissons par la lecture d’un texte d’Ovide qui raconte l’histoire de Pan, dieu coureur de jupons qui va inventer la flûte quand la nymphe qu’il convoite se transforme en roseau pour lui échapper. Pan, croyant déjà tenir entre ses bras Syrinx Avait pris les roseaux des marais pour le corps de la nymphe; Tandis qu’il soupirait, le mouvement de l’air dans les roseaux Avait produit un son ténu semblable à une plainte; Surpris par cet art singulier et cette voix si douce, Le dieu avait déclaré: « Voilà comment je m’entretiendrai Avec toi! » Et, ayant rapproché puis collé à la cire Des roseaux inégaux, il avait gardé le nom de la jeune fille. Ovide Métamorphoses, I. Et le botaniste de conclure : « Substituée d’un coup à l’objet du désir qui allait vous tomber dans les bras, la canne est aussi la métaphore ironique du désir interrompu, transformé en un vide dressé. »


CHANGEMENT DE DÉCOR, DEHORS ! Tiens la pluie a cessé, le soleil revient, c’est juste le bon moment pour maintenant s’aventurer dans le monde de la Campagne Eole (elle a eu plusieurs noms liés aux divers propriétaires mais elle s’est entre autres appelée Villa du vent, ce qui est à propos…). On passe en mode roman-photo. En promenant on comprend comment ce bois fait partie d’une lutte plus générale que mène Jacqueline mais aussi beaucoup d’habitants voisins pour tenter de contrer les appétits ravageurs du promoteur immobilier Promoréal.

Le jardin et Le Charron, immeubles Promoreal, en face une des maisons jamais livrées


Outre l’urbanisation du bassin d’argile et de poudingue (et l’argile n’est pas du tout un terrain stable notamment de par sa gestion de l’eau) qui se trouve en dessous, ce qui a eu quelques effets tragi-comiques avec l’effondrement (annoncé) de plusieurs maisons avant même la livraison (13 procès au moment de la livraison…), le promoteur a racheté l’ensemble de la colline, y compris la maison où vit Jacqueline (en co-location). Il tente depuis plusieurs années de racheter également les petits cabanons de pêcheurs où vivent depuis la fin des années 50 des gitans d’Algérie. Pour l’instant ils font communauté et résistent. De son côté, Jacqueline a donc effectué des inventaires botaniques et pu faire classer les arbres en bois classé protégé. Ça ne bouleverse pas le rapport de force mais ça peut aider.


Le poudingue

Les chĂŞnes, bois et allĂŠe


Le mur du fond récemment écroulé et les estampilles


la tuile ! Et toujours l’histoire tuilière, qui est aussi l’histoire de cette maison et de cette géologie.


Fin de balade au soleil couchant, vue sur les bateaux de croisières, mais ça, c’est une autre histoire...


LES RÉCITS DE FORESTA Les Récits du 1000 pattes

Les explorations botaniques

Animé par la coopérative d’habitants Hôtel du Nord, le 1000 pattes est un groupe ouvert de voisins (proches ou lointains) qui partent régulièrement en voyage tout à côté de chez eux… Nous explorons et enquêtons dans nos quartiers pour rencontrer, apprendre, agir. Nous créons ainsi des balades à partager au moment des Journées Européennes du Patrimoine puis toute l’année. On vient quand on veut, quand on peut, et même quand on ne vient jamais on peut suivre à distance nos aventures grâce à ces petits récits que l’on reçoit par mel, un peu à l’ancienne, entre correspondance et carnet de voyage.

Les explorations botaniques sont des balades qui invitent à faire ensemble l’inventaire de la flore de Foresta. Guidées par les artistes-cueilleurs du collectif SAFI et les botanistes de l’association Espigaou, par ailleurs habitants de cette partie du territoire, elles permettent d’observer pour se constituer peu à peu une connaissance commune et partager ce que nous raconte le monde végétal des lieux où nous vivons. Les explorations botaniques sont une proposition du collectif SAFI et d’Espigaou dans le cadre de Foresta, un projet porté par Yes We Camp en collaboration avec Hôtel du Nord.

Les conversations marchées

Les conversations marchées sont des invitations lancées par le collectif SAFI et le Bureau des guides du GR2013 à des scientifiques, écologues, botanistes, naturalistes… pour marcher ensemble et éclairer notre regard sur Foresta. Ils nous donnent à voir et à comprendre ce qui constitue nos paysages de proximité, les enjeux qui les traversent et en quoi ils participent d’un écosystème. Les conversations marchées font partie du programme européen Nature 4 Citylife.


LES RÉCITS DE FORESTA Par de multiples marches d’exploration, nous prenons le temps de collectivement observer Foresta. Au travers ses sols, ses arbres, ses paysages, ce site a beaucoup à nous apprendre sur la biodiversité en ville mais aussi sur l’histoire industrielle et sociale de Marseille. En collectant et racontant ses multiples histoires nous espérons contribuer à prendre soin de ces lieux et à les vivre en commun.

www.hoteldunord.coop www.gr2013.fr parcforesta.org


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