PAMPARIGOUSTE // Carnet de navigation de la Traversée #3 --> Berre-l'Étang

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Carnet de navigation

Les traversées — Berre-l’Étang, 11 octobre 2020 L’ÉQUIPAGE :

Le Bureau des guides du GR2013 Agathe Scorpolini, Agnès Jouanaud, Alexandre Field, Antoine Devillet, Elfie Didier, Johanne Baudy, Julie de Muer, Loïc Magnant, Marielle Agboton, Marion Bottaro, Noémie Behr et leurs outils de navigation Grégoire Edouard et son objectif Pascal Messaoudi et son micro Guillaume Meigneux et sa caméra Adrien Zammit et son coup de crayon

les intervenant-es

les artistes Le collectif SAFI (Stéphane Brisset & Dalila Ladjal avec Guillaume Simoni) et son Voyage en Ressentiscaphe Geoffroy Mathieu et sa Manifestation des images Camille Goujon et ses collections conchydrocarbuesques

Laurence Nicolas et ses cabanes Sarah Vanuxem et ses articles de loi Pierre Follet et sa rivière Claude et son salin Isabelle, Nordine et leurs jardins Luc et son orchestre de moustiques Jean-François et son pipe Aline, Jean-Claude et leurs filets

Et vous tou·tes qui marchez !


Nous sommes partis il y a plusieurs mois déjà. En bateau, explorer le trou dans la carte, l’étang que nous pensions connaître. Nous nous sommes abreuvés de toutes les histoires que l’on pouvait attraper. Nous avons gravi les masses d’eau stratifiées, suivi un soir le chemin des algues et un autre soir celui des zostères, fait halte au pied des usines, partagé le repas d’un pêcheur, dormi avec les moules et écouté le son des torchères et du vent au petit matin. Correspondance de l’équipage de l’Expédition Pamparigouste, 2020.

Carte Michelin, 2015

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“Plus elle s’en éloignait, plus elle s’en approchait et plus elle s’en approchait, plus elle s’en éloignait.” Les Aventures d’Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll, 1865.

Mission de collecte

Les traversées sont aussi des moments de collecte pour représenter l’état des rives de l’étang. Rapportez de quoi raconter l’étang, que ce soit un objet, une histoire, une création improvisée, des ressentis. Nous recueillerons vos collectes à la fin de la marche. Attention au ramassage : jamais plus que nécessaire, et toujours dans le respect des milieux qu’on traverse.

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SUIVRE LE PIPE

Du sel Du pétrole

La fusion nucléaire Des oiseaux

Des cabanons pêcheurs et habitants Une rivière

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Un étang devenu trop doux

Illustration du texte Alice in Underland, ou les outre-caves du pétrole, Matthieu Duperrex, Carnet du Paysage n°36 - Energie, 2019. Dessin Stéphane Brisset / Collectif SAFI.


Photo : Marielle Agboton

En fait, depuis le début, on a une obsession simple, c’est de passer de l’autre côté des salins, les traverser et les comprendre. Mais à chaque fois, il y a un portail qu’on n’arrive pas à franchir. Et là, on est devant ces deux portails, et juste pour comprendre à qui m’adresser pour franchir ces portails, j’ai été plongée dans une histoire de dingue qui relie les salyens, les terres alluvionnaires de l’arc, les accords du GATT, les oiseaux migrateurs qui nichent au sol, le centre de fusion nucléaire de Cadarache, des débats métaphysiques sur le statut du sel…et tout ça juste pour passer. Julie de Muer, Expédition Pamparigouste, février 2020.

LES DEUX PORTAILS ET MILLE CHEMINS 5


CEUX DU SEL ET CEUX DU PÉTROLE À BERRE, IL Y AVAIT CEUX QUI TRAVAILLAIENT À LA SHELL ET CEUX QUI TRAVAILLAIENT AUX SALINS. CEUX QUI TRAVAILLAIENT À LA SHELL AVAIENT DE MEILLEURS REVENUS ET CEUX QUI TRAVAILLAIENT AUX SALINS VIVAIENT PLUS PROCHES DE LA NATURE. IL Y AVAIT PLUS DE CINQUANTE FAMILLES QUI VIVAIENT SUR LES SALINS, ET IL Y AVAIT TOUS LES CORPS DE MÉTIER. LES SALINS, POUR LES BERROIS, C’ÉTAIT CHEZ EUX. Claude Mourre, qui a grandi dans les salins, Expédition Pamparigouste, septembre 2020.

Carte postale de La collection conchydrocarbuesque de Camille Goujon.

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DE CINQUANTE FAMILLES À DEUX SALINIERS ET DES COLONIES D’OISEAUX

Le tas de sel s’appelle la camelle, qui est une déformation de “Gabelle”, l’impôt sur le sel. La taxe s’applique sur la quantité de sel que contient la camelle et pas sur le sel encore non cueilli. C’est pourquoi aujourd’hui, les saliniers laissent dans le fond des tables salantes une couche de sel disposable mais non taxée. Il y avait un port qui regardait vers le tunnel du Rove et un petit train qui le rejoignait depuis la camelle. Le sel pouvait partir en direct pour Marseille. A partir de la conversation avec Guillaume et Thierry, derniers saliniers de Berre, Expédition Pamparigouste, septembre 2020.

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CRISE DU LOGEMENT CHEZ LES LARO-LIMICOLES

Extrait vidéo de présentation du programme Life+Envoll.

Les laro-limicoles coloniaux sont des oiseaux migrateurs,qui vivent en colonie et nichent à même le sol. Historiquement, ils venaient nicher sur les îlots qui se détachent des côtes littorales. Pas trop loin du rivage pour ne pas craindre la mer, pas trop proche pour ne pas craindre les prédateurs terrestres. Ces îlots ne se détachent plus, parce que le trait de côte a été largement urbanisé, endigué ou colonisé par d’autres oiseaux terriblement territoriaux, au sens exclusif du terme : les goélands leucophées, ces gabians qui pullulent grâce aux décharges à ciel ouvert des villes. Les laro-limicoles ont donc souvent pris les salins comme alternatives, mais les digues ne les protègent pas des prédateurs et les carnages sont fréquents. Pour répondre à ces chutes de populations, des scientifiques se sont rassemblés pour mettre en place un projet de fabrication d’îlots : c’est le programme Life+Envoll.

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S(H)EL CIRCUITS Le salin de Berre a été créé en 1166. Au XVe siècle, it a été la propriété de la famille Albertas. II est entré dans le giron de la Compagnie des Salins du Midi et des Salines de Djibouti en 1856. Il a fonctionne comme un salin normal en pompant les eaux de l’étang de Berre jusqu’en 1968. Sa superficie était à cette époque de 314 ha dont 277 ha en partènements et 38,2 ha en tables salantes. La production moyenne annuelle était de 28 000 tonnes. En 1968, suite aux travaux de détournement de la Durance par EDF, la salinité de l’étang de Berre a chuté fortement mettant un terme à la production de sel.

Le port de la pointe sert de lieu de stockage à Lyondellbasell, anciennement Shell. Il est capable d’accueillir les pétroliers qui traversent parfois l’étang et est à présent convoqué dans une nouvelle histoire de l’énergie : la fusion nucléaire. Il est classé zone Seveso et nécessite un plan de prévention de risque technologique. Image extraite du Powerpoint fourni par la compagnie des Salins du Midi à l’Expédition Pamparigouste.

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QUAND L’EAU DU CANAL EDF ACHEMINE L’EAU DOUCE DANS L’ÉTANG ET LE SEL DANS LES SALINS... If you don’t know where you are going, any road will get you there, rétorquait le chat du Cheshire à Alice. Qu’y aurait-il donc sur cette carte ? demanderait alors Alice. Eh bien, ce sont les digues et barrages successifs sur la Durance. C’est la conduite forcée de la Durance qui débouche après soixante-dix mètres de chute sur l’usine hydroélectrique de Saint-Chamas. C’est l’eau douce de la Durance qui altère l’eau salée de la petite mer de Berre à raison de cinq fois son volume. C’est le sel encore qui appelle la Durance à Manosque, pour forer à haute pression d’eau des cavernes de sel de trois cents mètres de profondeur par cinquante mètres de large. C’est la saumure produite par ce procédé que Géosel utilise comme un piston dans les cavités de stockage afin de les remplir hermétiquement de pétrole ou de les vider. C’est le trop-plein de saumure qui repart en saumoduc à quatre-vingts kilomètres de là, dans les étangs de Lavalduc et de l’Engrenier. Et de Lavalduc le sel part à l’étang de Berre aux Salins du Midi. Sinon, on se demanderait bien, n’est-ce pas ? Comment il pourrait encore y avoir des salins sur l’étang de Berre… C’est de Berre qu’on peut trouver le pipeline qui passe par le chenal de Caronte et relie Lavéra. Et un bout remontera la France, sur l’axe rhodanien, tandis qu’un autre bout retourne à Manosque, où l’on stocke le raffiné comme le brut – neuf millions de mètres cubes… Extrait de Alice in Underland, ou les outre-caves du pétrole, Matthieu Duperrex, Carnet du Paysage n°36 - Energie, 2019.

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Schéma du circuit de transfert entre saumure et hydrocarbure.


LE CHEMIN DU SOLEIL ARTIFICIEL SUR LES ROUTES DU PÉTROLE

Convoi à destination du réacteur à fusion nucléaire ITER, image extraite du site web d’Iter.

International Thermonuclear Experimental Reactor

Un projet inédit de fusion (réaction libérant de l’énergie, à l’image de ce que fait le soleil, et non plus de fission (éclatement de noyaux d’atomes d’uranium).

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RUSÉ COMME UN VIVANT L’ART DE LA RUSE La ruse est omniprésente. Elle n’est pas sans rappeler cet art que cultivaient les Grecs de la Grèce ancienne (peuple de chasseurs et de pêcheurs), l’art de la mètis. La mètis se signalait particulièrement dans l’art de tendre des pièges, ou de les éviter. Elle met en œuvre, pour reprendre la définition de Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant, une forme « d’intelligence et de pensée, un mode du connaître ; elle implique un ensemble complexe, mais très cohérent, d’attitudes mentales, de comportements intellectuels qui combinent le flair, la sagacité, la prévision, la souplesse d’esprit, la feinte, la débrouillardise, l’attention vigilante, le sens de l’opportunité, des habiletés diverses, une expérience longuement acquise ». La mètis unissait sous le signe d’une même intelligence des dieux, des héros, des simples pêcheurs et chasseurs, des grenouilles, des poulpes, des renards et quantité d’autres animaux. Elle était le fruit d’une intelligence intime, de longues pratiques de proximité, d’imagination encore et, surtout, d’une reconnaissance de l’indéniable intelligence d’autres vivants. Extrait de Virus de l’imagination, préface de Vinciane Despret à Fréderic Keck, Les sentinelles des pandémies, zone sensible, 2020.

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Extrait de Gilles Clément, Manifeste du Tiers Paysage.

LIMITE ADMINISTRATIVE/ LIMITE BIOLOGIQUE Le canal de ceinture est le canal qui encercle les salins. L’exploitant actuel nous dit qu’il sert avant tout à marquer la ligne de propriété. Pour Claude, ancien habitant des salins avant 68, son enjeu premier était d’empêcher les inondations de l’Arc de dévaster les tables salantes. Pour le voisin, c’est aujourd’hui surtout un hotspot de biodiversité où l’on entend les tortues plonger et les renards glapir.

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LES JARDINS INDUSTRIELS

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Extraits PLUi (Plan local d’urbanisme) de Berre-l’Étang.

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DROIT DE PASSAGE IUS DEAMBULANDI, DÉAMBULATION JURIDIQUE Article 544 du code civil (1804) La propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements. Article 649 du code civil (1804) Les servitudes établies par la loi ont pour objet l’utilité publique ou communale, ou l’utilité des particuliers.

Article 542 du code civil (1804) Les biens communaux sont ceux à la propriété ou au produit desquels les habitants d’une ou plusieurs communes ont un droit acquis.

ZONES CLOSES L’émotion suscitée par le rejet accidentel de dioxine en 1976 sur la commune de Seveso en Italie, a incité les États européens à se doter, à travers la mise en œuvre de la directive « Seveso », d’une politique commune en matière de prévention des risques industriels majeurs. Outils de maîtrise de l’urbanisation créés par la loi « Risques » du 30 juillet 2003, les plans de prévention des risques technologiques (PPRT) participent à la politique de maîtrise des risques sur les territoires accueillant des sites industriels à haut risque, sites correspondant au régime « Seveso seuil haut ». Il peut prévoir plusieurs types de mesures : -des mesures foncières sur l’urbanisation existante la plus exposée (expropriations, droit de délaissement) ; -des mesures supplémentaires de réduction du risque à la source sur les sites industriels (modification de procédé, déplacement d’unité…), si elles sont moins coûteuses que les mesures foncières qu’elles permettent d’éviter ; -des travaux de renforcement à mener sur les logements voisins existants vis à vis des effets (en lien avec ces effets) en cas d’accidents technologiques ; -des restrictions sur l’urbanisme futur (restrictions d’usage, règles de construction renforcées…). Extrait de la page Risques technologiques : la directive SEVESO et la loi Risques, du site web du ministère de la transition écologique.

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DES USAGES QUI NE SONT PLUS APPROPRIÉS... De manière usuelle, s’approprier signifie “s’attribuer quelque chose”, la faire sienne”. Suivi du complément “à” , s’approprier signifie “devenir propre à, s’adapter à”. Le Trésor de la langue française, cité par Sarah Vanuxem, La Propriété de la Terre, Wildproject, 2018.

Demande d’autorisation au propriétaire par SMS de pique-niquer au domaine de la Suzanne, Expédition Pamparigouste, octobre 2020

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JEUX DES CHAMPS DE BERRE La luzerne est appréciée des moutons.

Vrai/Faux La luzerne permet de laisser se reposer une terre prochainement viticole.

Vrai/Faux La luzerne se fauche au printemps.

Vrai/Faux La luzerne permet de garder les terres en culture.

Vrai/Faux La luzerne permet de conserver des terres disponibles pour user dans le temps de ses droits de plantation.

Vrai/Faux La luzerne rapporte plus que le blé.

Vrai/Faux La luzerne rapporte moins que la vigne.

Vrai/Faux La luzerne est une marque de chocolat suisse.

Vrai/Faux

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« La vigne tire la langue » Imagine différentes significations à cette expression utilisée par Gilbert pour nous raconter ses plantations vinicoles.

Morceau de bâche dans la vigne, ou l’histoire du désherbant

Mime cette histoire...

Tu es un.e cultivateur.trice marseillais.e quittant la vallée de l’Huveaune à cause de l’extension des zones de lotissements dans la ceinture agricole Marseillaise d’après-guerre. Avec les aides financières, tu décides de te lancer dans un projet pionnier de culture industrielle en serre aux Gravons dans la plaine de Berre, des tomates et des fraises toute l’année. Pour se faire, tu fais travailler des tunisiens parfois sans droits, mais des années plus tard, le marché international ne t’est plus favorable et ta culture hors sol n’est plus rentable.

Vercken désigne :

1/Une marque de tracteur ramasseur de fourrage 2/Un fabriquant de chocolat belge 3/Un grand propriétaire foncier de Berre (et de Marseille) 4/Un groupuscule catholique militant

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COLLECTION CONCHY DE CAMILLE GOUJON

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DROCARBURESQUE

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HABITER UN DELTA L’Arc c’est un petit fleuve côtier avec peu de débit, mais il y a 300 000 habitants dans son bassin hydrographique. Et il y a 30 ans, Aix a grossi énormément et l’Arc est devenue une rivière très urbaine sur ce tronçon, car toutes les eaux usées d’Aix et de ces 300 000 habitants du bassin versant finissent dans son lit. Les stations d’épuration marchent bien, il y a des poissons, il y a des pêcheurs, c’est au norme, il y a pas eu - à ce que je sache - d’incident majeur. Mais vous voyez le nom de la ville c’est l’eau, Aix-enProvence, c’est la ville des eaux. C’est une ville qui est pleine de sources et de petites rivières. Et aujourd’hui c’est toutes ces petites rivières qui finissent dans l’Arc et qui portent la charge de centaines de milliers d’habitants. Nicolas Memain, marche le long de l’Arc, juillet 2020.

L’ORCHESTRE DE MOUSTIQUES LE LONG DES RIVES Le chant des moustiques qui n’est un chant que pour nous, est la fréquence variable de son battement d’ailes. Parce qu’ils se reproduisent en vol, le mâle (qui vibre autour de 700 Hz) et la femelle (autour de 480 Hz) doivent apprendre pour que la fécondation puisse avoir lieu. Elle élève sa fréquence, il diminue la sienne et, quand ils vibrent à l’unisson, ils s’accouplent. Extrait de Bastien Gallet, Quelle voix dans un si petit corps, dans la revue Billebaude, Glénat, 2019.

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Photos @normand_sebastien

Les chevaux qui courent sur l’eau Sur une île artificielle, un bout de Camargue, des chevaux blancs, entre les deux bras de l’Arc, un delta sauvage à fleur d’eau. L’île rétrécit : l’Arc a été détourné à l’embouchure, mais le lit d’un fleuve, c’est une qualité géographique, le fleuve cherche à retrouver sa pente. Post Instagram, Expédition Pamparigouste, avril 2019.

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RÉCIT À DÉGUSTER L’ACCOSTAGE EN ZONE LIMINAIRE

Le voyage du Ressentiscaphe, juillet 2020 par le Collecti SAFI. Photos : Grégoire Edouard.

Le Ressentiscaphe permet de réunir des choses lointaines, il relie des usages de rives, et des manières de les habiter. Il nous connecte aux îles du bout du monde.

UNE PLATEFORME D’OBSERVATION TRÈS TRÈS SENSIBLE

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On est parti naviguer et on a rencontré des plages, qui sont toutes des plages du bout du monde. Un jour, sur l’une d’entre elles, on a faim et on tombe sur une pizzeria. C’est une pizzeria étrange. Il n’y pas beaucoup de tables, ils font des pizzas avec ce qui leur tombe sous la main, toutes différentes les unes des autres. Ce n’est pas leur seul métier… Que font-ils alors ici, au bout du monde ? Dalila Ladjal, communication à l’équipage.


Jeff. Photo : Marielle Agboton.

JEFF ET LA GLACE DE BERRE

Une histoire gustative qui relie des cabanons, des pipelines, la Thaïlande, Manosque, une plage et des mûres sauvages On ne se lasse jamais de raconter l’histoire de Jean-François. Né à Berrel’Étang, ses grands-parents possèdent l’un des cabanons qui servaient de guinguettes aux ouvriers de la pétrochimie locale, à l’embouchure de l’Arc. Plage de Champigny, il accumule des souvenirs de gamin à un moment où l’étang se dégrade rapidement. Mais même au pire de son dérèglement, l’étang sera toujours un bel hôte pour les anguilles, l’or vert, de quoi pour un minot vivre des aventures, apprendre des manières de faire et former des attachements avec ce paysage aux confins. Comme beaucoup à Berre-l’Étang, Jeff deviendra finalement technicien de l’industrie pétrochimique, mais pas n’importe quel technicien : “Jambonneur”. Celui qu’on nomme ainsi a de bonnes jambes, car son boulot c’est marcher, marcher sur des pipes invisibles pour lesquels le premier acte de surveillance reste la capacité d’observation humaine pour imaginer la racine qui pousse trop profond, la plante qui aime les fissures, le projet de piscine du voisin. Jeff a “son” pipe, toujours le même, qu’il arpentera des dizaines de fois. C’est le pipe Géosel, celui qui conduit le pétrole dans les cavités de stockages creusées dans les montagnes de sel de Manosque. Plus tard, il voyagera un peu. La Thaïlande le marque, il en reviendra avec des idées, et son copain de route avec une compagne, qui deviendra son associée pour créer Thaï de glace, une petite échoppe qui fabrique “en direct” de la glace à partir de fruits frais. Un savoir-faire de là-bas diplomatiquement ramené sur les rives d’ici. Extrait de la Lettre du CDI #6, La cavale de déconfinement Pamparigouste, mai 2020.

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LA DAURADE ROYALE - IRIDESCENCE MERCUROCHROME J’ai demandé à ce monsieur qui avait un sourire un peu rose : vous connaissez la technique du mercurochrome ? Il m’a répondu, moi non, avec une bouteille de mercurochrome posée sur la table à côté, et il en avait plein la bouche. Cette technique fonctionne comme ça : on plonge un ver dans du mercurochrome, on le plonge dans l’eau et ça provoque une iridescence de l’eau qui va attirer les daurades royales. Elles sont très sensibles à la variation colorée de l’eau et sont beaucoup plus susceptibles de mordre à l’hameçon. On voit clairement les traînées colorées dans l’eau. Le mercurochrome, c’est un dérivé du mercure. C’est très toxique. La daurade royale, normalement si tu n’es pas pêcheur pro, tu dois lui couper la queue. Mais si par mégarde tu oublies de la couper, tu peux la vendre cher à des restaurateurs, surtout si elle est fraîche. Tout ça, ça donne lieu à une société très fermée et secrète. Si tu poses des questions, personne n’a rien pêché, et tout le monde utilise le poisson pour sa consommation personnelle. Mais quand tu as quatre gars avec un camion toute la journée, ce n’est probablement pas pour pêcher trois daurades. Dans une zone où l’industrie décline et où il y a beaucoup de chômage c’est un bon moyen de boucler les fins de mois. La pêche, c’est tout une économie parallèle, une plaque tournante d’un trafic international. Dalila Ladjal, lors d’une marche à Martigues, Expédition Pamparigouste, juillet 2020.

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Photo : Benjamin Béchet.

La zostère, c’est un organisme très important dans l’écosystème de l’étang. Elle rend habitable les fonds. Comme les arbres, elle fait de la photosynthèse. Elle se nourrit du soleil et son déchet c’est l’oxygène. Et l’oxygène manque souvent dans l’étang. Avec ses racines, elle tient les sols et offre une stabilité bienvenue… Elle sert de refuge et de cachette pour beaucoup. C’est pourquoi on a voulu faire un drapeau qui parle de ça... Dalila Ladjal, communication à l’équipage, été 2020. Drapeau de zostère, Ressentiscaphe, Collectif SAFI.

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UN PARLEMENT DU MILIEU Extrait du récapitulatif des actions juridiques menées pour l’étang de Berre 1989 : Le 5 mars, première manifestation organisée par la Coordination des pêcheurs et l’Étang nouveau pour demander l’arrêt de la station EDF. La sécheresse qui se prolonge jusqu’en 1990 impose une réduction importante des rejets (2/3) ce qui a permis à la faune et à la flore marine de réinvestir l’étang. 1991 : Demande officielle de la Coordination à maître Huglo d’entamer une procédure juridique à l’encontre d’EDF. Le 6 octobre, référendum organisé à l’initiative de Mr Andréoni Maire de Berre l’étang pour l’arrêt immédiat et absolu de tout déversement d’eau douce et de limons provenant de la station EDF de Saint-Chamas. Le Oui l’emporte largement. Visite de Monsieur Lalonde (ministre de l’environnement) qui impose une réduction symbolique de réduction des rejets de limons 2g/L (nous sommes passé de 5 à 3g/L) des matières en suspension dans les rejets. 2000 : Le 8 décembre réunion au cabinet de maître Blondel avec Mr Béraud et Maître Wilma afin de mettre au point le recours en cassation. 2001 : Le 12 décembre : feu vert de la commission juridique européenne de poursuivre la France pour manquement à la convention de Barcelone et au protocole d’Athènes. 2006 : Contre toute attente la cour d’appel de Lyon déboutera la Coordination ! À partir du document réalisé par la Coordination des pêcheurs de l’étang de Berre et de la région, Syndicat professionnel inscrit au registre départemental des Bouches du Rhône.

Cabanes de pêcheurs du bord de l’Arc, près de son embouchure, Annales du Musée d’Histoire Naturelle de Marseille, Tome V, 1897-1899, p 224.

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ET SI LES CHOSES NE SONT PLUS CONSIDÉRÉES COMME DES OBJETS QUE L’ON POSSÈDE MAIS COMME DES MILIEUX QUE L’ON HABITE, ÇA DEVIENT QUOI LA PROPRIÉTÉ ?


LA COSMOPOLITESSE - AJUSTER SES ÉGARDS Je crois que nous sommes la seule société à avoir inventé l’idée que nous ne sommes pas tenus à avoir des égards envers le monde qui nous a faits. Le monde vivant nous a façonnés dans toutes nos puissances, notre corps, notre esprit, nos capacités émotionnelles, nos capacités sensorielles, nos capacités à aimer nos proches, l’amitié, nos capacités d’émancipation proviennent de notre coévolution avec les autres espèces vivantes. Avec nos milieux. Ce milieu nous a faits, la quasi-totalité des cultures du monde sont au courant, et conséquemment, elles ont des égards envers ce monde. Alors, ce sont des égards qui prennent différentes formes et qui n’excluent absolument pas différentes formes, ou la possibilité de détruire son environnement. Mais nous, nous héritons d’une bizarrerie extraordinaire : nous avons inventé l’idée que nous ne sommes tenus à aucun égard envers ce monde. L’environnement donateur est un stock de ressources dont on peut faire absolument ce qu’on veut. Il y a quelque chose d’absolument terrifiant dans cette construction. Mais ce qui m’amène à aller plus loin, et ce qui fonde cette idée de cosmopolitesse, c’est qu’il faut réinventer des égards à l’égard des vivants. Le second moment du raisonnement, c’est que l’essentiel n’est pas d’avoir des égards, mais il faut savoir les ajuster. Il faut ajuster nos égards à chacune des relations que l’on a avec des vivants. Il faut ajuster ces égards parce que nous ne possédons pas le statut définitif de qui sont les autres êtres vivants, parce que nous sommes pris dans une myriade de relations avec eux. Et en conséquence, ce n’est pas à un philosophe de décréter, depuis sa chaire, quels égards on doit à tel animal, à telle espèce, à tel milieu. L’enjeu c’est de lancer une enquête collective, démocratique sur les égards que l’on doit au milieu et qu’ils soient à chaque fois ajustés à une situation, à un contexte, à une évolution. C’est ça, la cosmopolitesse. Propos de Baptiste Morizot à La Grande Librairie : l’émission, France 3, 22 mai 2020.

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VA TE FAIRE VOIR À PAMPARIGOUSTE Pamparigouste (en occitan Pampaligosta, Pampaligòssa), est un pays imaginaire, lointain ou inconnu dans la culture populaire occitane. On en parle notamment aux enfants en le décrivant comme un pays imaginaire. Il connaît des adaptations et des développements divers selon les régions d’Occitanie. Frédéric Mistral le cite dans Miréio, Alphonse Daudet dans Les Lettres de mon moulin (Pampérigouste). Par exemple, on le décrit comme une île et un royaume imaginaire, au large de l’étang de Berre, peuplé de fées et inaccessible aux hommes. Cette île occupe une place majeure dans l’imaginaire provençal. La légende raconte que ce royaume a été créé de toutes pièces par des fées exilées qui lui donnèrent d’immenses richesses et une grande fertilité. Afin que personne ne voie ce royaume, les fées l’entourèrent d’une barrière invisible, qu’aucun homme ne pouvait traverser. Pamparigouste est aussi une expression utilisée dans plusieurs régions d’Occitanie, notamment en Provence et en Languedoc, pour désigner n’importe quel lieu très lointain et/ou inaccessible ou bien pour envoyer promener les importuns : Il est parti à Pamparigouste. Je vais t’envoyer à Pamparigouste. Wikipedia

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PAMPARIGOUSTE, est une expédition métropolitaine soutenue par le FNADT, la Région Sud, le projet européen Nature 4 City Life, le Département des Bouches-du-Rhône, Les Parallèles du Sud de Manifesta 13, la Fondation de France, les communes de Martigues, Miramas, Saint-Chamas, Istres, Vitrolles et Berre-l’Étang. En coproduction avec le gmem-CNCM-marseille, Centre National de Création Musicale de Marseille | ENSA•M. En partenariat avec Opéra Mundi, la Fondation TARA Océans, le GIPREB, L’institut écocitoyen de Fos, le LPED (Aix Marseille Université), le Parc de l’ancienne poudrerie de St Chamas (SIANPOU), Yes we camp, les bases nautiques et clubs de voile ainsi que les associations riveraines de l’étang (ESSV, le BatOlab, la LPO, l’ADMR, l’Étang Maintenant, Nosta Mar…).

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PROGRAMME DE LA JOURNÉE 11 OCTOBRE 2020 9h30

Rassemblement de l’équipage à côté du pipe 12h30

Pique-nique dans la luzerne

16h

Assemblée au bord de l’étang 17h

Fin de la traversée

PROCHAINE TRAVERSÉE Dimanche 18 octobre 2020

Traversée no4 — Martigues

Une marche de la gare de Lavera à la base nautique de Tholon pour entendre parler les pêcheurs, les radeaux, les coquillages et les pétroliers.