Sensibilité Suisse - La culture de l'architecture en Suisse

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PRÉFACE

121

PETER ZUMTHOR

122

Chapelle Saint-Bénédict

5

MILLER & MARANTA

128

Thermes

6

Hospice du Saint-Gothard

135

16

Villa Garbald

25

BUCHNER BRÜNDLER

143

SAVIOZ FABRIZZI

26

Casa d’Estate

144

Maison Boisset

32

Transformation et extension de

152

Maison Roduit

ENTRETIEN AVEC PETER ZUMTHOR Anna Roos

L’auberge de jeunesse de Bâle 40

Immeuble d’habitation, Bläsiring

161

ANDREAS FUHRIMANN GABRIELLE HÄCHLER

46

UNE BELLE RÉUSSITE

162

Tour d’arrivée

R. James Breiding 171

VALERIO OLGIATI

HERZOG & DE MEURON

172

La Maison Jaune

54

Piscine naturelle

178

Atelier Bardill

60

Maison des Herbes de Ricola

71

DIENER & DIENER

72

Forum 3 189

BEARTH & DEPLAZES

81

NICKISCH WALDER

190

Tribunal pénal fédéral

82

Camp de base du Cervin

200

Cabane du Mont-Rose

90

Refugi Lieptgas 209

:MLZD

210

Extension du Musée d’Histoire

219

STUDIO VACCHINI

220

Centre sportif Mülimatt

53

184

96

L’ARCHITECTURE SUISSE

UNE BANALITÉ CULTIVÉE Irina Davidovici

VUE D’AILLEURS Niall McLaughlin 99

GION A. CAMINADA

100

Cabane forestière

229

EM2N

104

Tour d’observation

230

Centre d’entretien des CFF

113

JÜRG CONZETT

114

Passerelle de Traversina 2

238

LES CONDITIONS DE LA PRATIQUE Jean-Paul Jaccaud




PRÉFACE

Le climat extrême a un impact sur les choix esthétiques ; garder le froid glacial à l’extérieur et la

Si Francesco Borromini est célèbre comme architecte

chaleur à l’intérieur est une nécessité littéralement

de la Renaissance italienne, il naquit en fait à

vitale. La Suisse possédant par ailleurs peu de

Bissone, près de Lugano, dans l’ancienne Confédéra-

ressources comme le pétrole et l’acier, les architectes

tion suisse. Il commença sa carrière en suivant les

ont toujours dû faire preuve d’innovation et utiliser

traces de son père comme tailleur de pierre. Quant à

les ressources naturelles mises à leur disposition

Le Corbusier, il était originaire de La Chaux-de-Fonds,

en abondance, comme la pierre et le bois.

une petite ville du canton de Neuchâtel ; son père

Si être sensible signifie être doué d’une conscience

était émailleur de cadrans de montre. Peter Zumthor,

et d’une réceptivité aiguës, alors les œuvres archi-

l’un des architectes contemporains les plus vénérés,

tecturales présentées dans ce livre montrent de mille

est le fils d’un ébéniste et commença sa carrière

façons la sensibilité et la passion des architectes

comme menuisier. Ces exemples mettent en lumière

suisses pour leur environnement et leur histoire, qu’il

la relation que beaucoup d’architectes suisses

s’agisse de la réhabilitation tout en sobriété d’une

entretiennent avec l’artisanat et révèlent leur connais-

ancienne ferme du Tessin, de la création d’un auda-

sance intime du travail des matériaux. C’est cette

cieux centre sportif à Windisch, d’un immeuble

compréhension profonde de la nature physique des

d’habitation à plusieurs étages à Bâle ou d’un musée

matériaux intemporels utilisés pour la construction –

dans le village de Flims. Les bâtiments, quelle que

le bois, la pierre, le verre, le béton – qui, hier comme

soit leur taille, témoignent tous du souci du détail et

aujourd’hui, transparaît dans les réalisations de nom-

des matériaux, de l’artisanat de grande qualité et

breux architectes suisses.

de la rigueur de la construction qui caractérisent les

Sensibilité suisse analyse la richesse et l’enraci-

architectes du pays. La variété des bâtiments

nement profond de la tradition architecturale en

choisis – tous conçus par des architectes suisses

Suisse, la sensibilité de nombreux architectes suisses

et construits en Suisse au cours des dernières

et l’omniprésence de la culture architecturale.

décennies – vise à enthousiasmer le lecteur et à lui

Qu’un pays si petit et si enclavé ait pu produire une

transmettre l’admiration partagée par beaucoup.

telle abondance d’œuvres architecturales majeures

Chaque projet étudié est illustré par des textes, des

témoigne de cette tradition. Le volume des réa-

photographies et des dessins. La présentation de

lisations en Suisse pourra sembler moindre comparé

vingt-cinq projets réalisés à travers tout le pays par

à de plus grandes nations, mais son retentissement

quinze cabinets d’architectes est ponctuée par quatre

et son influence sont considérables. Sensibilité

textes de réflexion proposés par d’éminents intel-

suisse retrace l’histoire de ce parcours, étudie la

lectuels – dont trois sont eux-mêmes architectes –

richesse architecturale du pays ainsi que l’évolution

et par un entretien avec un célèbre architecte.

de ses nombreux architectes de talent.

Chacun des textes met l’accent sur un aspect parti-

Pourquoi les architectes suisses ont-ils réussi à

culier de l’architecture suisse : James Breiding

atteindre ce niveau d’excellence ? Quelles sont les

s’intéresse à l’évolution historique de l’architecture

forces dont la combinaison a produit ce terreau fertile

à travers les siècles, Niall McLaughlin examine de

et permis l’épanouissement de cette discipline ?

façon critique le phénomène architectural en Suisse

L’imbrication des régions linguistiques et culturelles

en portant sur lui un regard « purement extérieur »,

de la Suisse, la diversité de son architecture vernacu-

Irina Davidovici se penche sur les modèles culturels

laire sont contrebalancées par sa forte tradition

qui sous-tendent la production architecturale

cosmopolite. La Suisse dispose d’un grand réservoir

contemporaine suisse. Quant à Jean-Paul Jaccaud,

de petits cabinets d’architectes créatifs qui sont

il analyse les conditions de la pratique archi-

la base d’une culture raffinée du design architectural.

tecturale en Suisse, en les comparant à celles, fort

Cette ressource, associée à un enseignement de

différentes, des pays anglo-saxons. L’entretien

l’architecture de haut niveau, à un artisanat de grande

au cœur de l’ouvrage donne au lecteur un aperçu

qualité et à une tradition de concours ouverts et

passionnant du processus de création profondément

permettant à de nouveaux talents d’émerger, tous ces

personnel de l’éminent architecte Peter Zumthor.

aspects ont une influence sur la production archi-

Sensibilité suisse ne fait pas la promotion d’une

tecturale du pays. Si dans la plupart des pays le rôle

marque mais propose plutôt une approche globale

de l’architecte a perdu de son importance, en Suisse,

d’une discipline de grande valeur. Ce livre explore

en revanche, les architectes tendent à garder la

la spécificité et l’originalité dont ce petit pays qu’est

main sur leur œuvre ; ils dirigent toutes les opérations,

la Suisse tire sa grande réputation en architecture, il

du projet initial jusqu’à la fin des travaux de

rend hommage à cette architecture créée avec ferveur,

construction.

passion et intégrité.

Construire dans le contexte alpin de la Suisse est un véritable défi mais, en même temps, cela oblige les architectes à penser d’emblée en trois dimensions. Bien qu’on ne puisse pas parler d’un style suisse en soi, ce qui est évident, c’est une certaine retenue et un fort sentiment d’appartenance à l’environnement.

3

Anna Roos



MILLER & MARANTA

Ce qui me motive à prendre le crayon le matin, en définitive, c’est la quête du savoir. Quintus Miller

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MILLER & MARANTA

pour finir la chapelle et l’hospice ont été réunis grâce

HOSPICE DU SAINT-GOTHARD

à une énorme toiture de plomb. La construction

COL DU SAINT-GOTHARD

d’un étage supplémentaire a permis d’aménager plus

2008–2010

de chambres et d’augmenter sa capacité d’accueil, ouvrant ainsi une nouvelle perspective sur les Alpes.

Depuis des milliers d’années, le col du Saint-Gothard

C’est le clocher élancé qui divise en deux le grand

est un important seuil entre le nord et le sud

cube à facettes : sacré/profane, chapelle/hospice.

de l’Europe. Il a joué un rôle important pendant des

Le crépi rustique des murs et la toiture de plomb grise

siècles dans l’économie et la culture de la Suisse

font écho, par leur discrétion, à la couleur des falaises

centrale. Depuis le début du treizième siècle, le col

escarpées qui entourent le bâtiment et le fondent

est un axe commercial vital reliant différentes

dans le paysage.

régions culturelles et linguistiques. Des caravanes

D’un point de vue logistique, la construction

de marchands transportant blé, vin, riz et sel, et

de l’édifice a représenté un défi considérable, car elle

même des armées entières sont passées par ce col.

ne pouvait être réalisée qu’en été, durant la brève

Pendant les dix-neuvième et vingtième siècles, le

période sans neige. Cette contrainte a exigé des idées

col du Saint-Gothard fut nimbé d’un statut presque

innovantes et un planning très précis. Pour réduire

mythologique symbolisant l’indépendance de la

drastiquement le temps de construction sur site, les

Suisse. En tant que Alpentransversale, le col a donc

grands parements en bois pour l’intérieur ont été

une importance stratégique, culturelle et historique.

assemblés dans la vallée au-dessous puis acheminés

Au sommet du col du Saint-Gothard se trouvent

jusqu’au col, où ils ont pu être rapidement installés.

des bâtiments éparpillés entre deux lacs ; parmi

Entièrement revêtues d’épicéa brut, chaque chambre

eux, l’ancien relais-auberge – aujourd’hui transformé

dégage une atmosphère presque monacale pour

en musée – et l’hospice du Saint-Gothard. Des

intensifier la perception de l’austère et majestueux

vestiges archéologiques indiquent la présence d’une

paysage environnant. La précision de la charpente est

chapelle à cet endroit depuis l’époque préromane,

vraiment admirable. Concernant les menuiseries,

tandis que l’hospice, à côté de la chapelle, date

l’architecture vernaculaire alpine d’antan est réinter-

de 1623. Les deux bâtiments ont connu une série de

prétée d’une manière profondément moderne.

catastrophes : ils furent d’abord détruits par une

En même temps, les pièces, qui sentent bon le bois,

avalanche en 1774 et de nouveau en 1905, cette fois

évoquent encore la belle atmosphère d’antan.

par le feu. Ils ont gardé la trace de chaque recons-

C’est cette discrétion parfaitement assumée, souvent

truction.

observée dans l’architecture suisse, qui donne

Le soutien de la fondation Pro San Gottardo a

sa force à l’ensemble. Chaque chambre a été nommée

permis la revitalisation et la réhabilitation des struc-

d’après les visiteurs célèbres qui y ont séjourné

tures. Six bureaux d’études d’architectes ont été

dans le passé : Goethe, Honoré de Balzac et Pétrarque,

invités à concourir. C’est l’agence bâloise Miller

pour n’en citer que quelques-uns. Aujourd’hui, les

& Maranta qui a remporté l’appel d’offres en 2005.

chambres répondent aux besoins des nouveaux tou-

Quintus Miller, qui est professeur de design à

ristes : les cyclistes et les montagnards.

l’école d’architecture de Mendrisio, dans le Tessin,

D’un point de vue architectural, ce sont la monu-

et son associée Paola Maranta jouent en Suisse

mentale façade sud et la toiture de plomb mono-

un rôle important dans le débat sur l’architecture.

lithique qui ont le plus grand impact visuel. Miller &

Leur travail a été exposé à la Biennale de Venise

Maranta a donné une nouvelle jeunesse à l’édifice

en 2012.

et lui a donné un statut en accord avec son importance

S’étant demandé comment construire un bâti-

historique et stratégique sur le Saint-Gothard. Se

ment contemporain sur la base de la construction

dressant fièrement, orienté au sud, le bâtiment semble

vernaculaire typique, les architectes ont trouvé

s’intégrer naturellement au lieu, comme s’il en

leur inspiration dans des bâtiments ruraux du canton

avait toujours été ainsi. C’est une œuvre architectu-

d’Uri, où le bois est utilisé dans des murs massifs

rale à la fois discrète et puissante.

depuis le quinzième siècle. Avec la plus grande sensibilité, les architectes ont dû trouver un équilibre entre le devoir de rester fidèle au sens historique et celui de prendre en compte le présent et de créer un bâtiment étonnamment contemporain. Ils ont d’abord commencé par vider complètement le bâtiment, conservant uniquement les murs extérieurs avec, au premier niveau, leurs élégantes doublefenêtres à arceaux et l’escalier en granit. Le bâtiment dans un second temps a été relevé d’un niveau, et

6


Ce proverbe nous accompagne depuis des annÊes : la tradition, ça ne signifie pas conserver les cendres, mais entretenir la flamme. Quintus Miller

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L’ARCHITECTURE N’EST PLUS UN LUXE Cet essai montre que l’influence de l’architecture suisse est plus importante que son volume d’activité. Les architectes suisses sont à l’œuvre dans le monde entier, et sur le marché de l’art, la Suisse est un centre important et reconnu, avec New York, Londres et Paris. Le marché de l’art et celui de l’architecture ont connu un essor considérable au cours des cinquante dernières années. Jusqu’aux années 1950, les produits culturels restaient un luxe réservé aux élites. Ils sont maintenant recherchés par un public beaucoup plus large. UNE DENSITÉ CRÉATIVE CONSIDÉRABLE Dans son étude intitulée City, Culture and Innovation, le géographe Philipp Klaus présente à grands traits l’importance économique du secteur culturel au sens large (c’est-à-dire le produit total de la publicité, du cinéma, de la littérature, de la musique, de la presse, des arts graphiques, de l’architecture et de l’art). D’après ses estimations, en 2001, 8,4 % de la population active de la seule ville de Zurich travaillaient dans ce secteur d’activité. Au regard des normes nationales et internationales, ce pourcentage est élevé et semble indiquer que Zurich – avec quelques autres centres comme Bâle et Genève – a atteint une densité considérable de réseaux créatifs qui, dans les domaines de la production et du commerce culturels, lui donne une portée mondiale. Le monde de la création et celui du commerce de l’art ont en commun cette caractéristique essentielle qu’ils sont doués d’une dynamique intrinsèque : la qualité attire la qualité, et les idées engendrent les idées. En Suisse, ce cercle vertueux fonctionne parfaitement, et l’on ne voit guère pourquoi cela devrait changer. Références Allenspach, Christoph. Architektur in der Schweiz – Bauen im 19. und 20. Jahrhundert. Pro Helvetia Schweizer Kulturstiftung, Zurich, 1998. Frampton, Kenneth. Modern Architecture: A Critical Building History. Stuttgart : Deutsche Verlags-Anstalt, 1983. Zumthor, Peter. Thinking Architecture. Bâle : Birkhäuser Verlag, 1998. D’après le livre de R. James Breiding, SWISS MADE – Tout ce que révèle le succès du modèle suisse. Paris, Slatkine, 2014.

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HERZOG & DE MEURON

La plus grande source d’inspiration est le monde existant dans toute sa laideur et toute sa banalité. Jacques Herzog

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REZ-DE-CHAUSSÉE

1:500

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D

C

B D

C

A

B

1ER ÉTAGE

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DIENER & DIENER

Concevoir un projet, c’est réagir à un lieu, mais aussi avoir foi en la beauté et en la profondeur de la réalité. Roger Diener

71


DIENER & DIENER

Beaucoup d’architectes suisses semblent avoir

FORUM 3

une profonde admiration pour les artistes et

BÂLE

collaborent avec eux pour qu’ils apportent leur talent

2005

artistique unique dans la création architecturale. Ayant une prédisposition particulière pour joindre

Comme c’est le cas depuis des temps immémoriaux,

leurs forces à celles de grands artistes, Herzog & de

l’architecture sert à montrer la richesse, le succès

Meuron a travaillé en lien étroit avec Ai Weiwei sur

et le pouvoir. Avec son ambitieux projet de création

le Stade olympique de Pékin. Ici, Roger Diener a invité

d’un site d’avant-garde dédié à la recherche et

l’artiste suisse Helmut Federle et l’architecte autri-

au développement, l’une des entreprises leaders du

chien Gerold Wiederin pour concevoir la très complexe

secteur de la santé développe lentement mais

façade de verre. Leur concept est celui d’un voile

sûrement, depuis plusieurs décennies, bâtiment après

de verre diaphane, qui dématérialise la forme archi-

bâtiment, son « Campus de Knowledge and Inno-

tecturale. L’élégant encorbellement face à la place,

vation » de Bâle. Des architectes de réputation inter-

qui s’étire entièrement le long des quatre-vingt-

nationale comme David Chipperfield, Tadao Ando¯,

cinq mètres de l’édifice, renforce encore davantage

Sanaa, Alvaro Siza, et Rem Koolhaas ont tous apporté

l’illusion d’un bâtiment flottant en apesanteur

leur contribution au plan directeur de Vittorio

au-dessus du sol.

Lampugnani, comme pour un puzzle géant en trois

L’intérieur du Forum 3 n’est pas moins impres-

dimensions. Inspiré par le schéma urbanistique

sionnant que son aspect artistique extérieur : le hall

des anciennes cités grecques, le dense maillage

d’entrée, avec ses quatre mètres de hauteur sous

de blocs formés chacun d’un bâtiment à quatre étages

plafond, est revêtu au sol de marbre noir de Grèce, il

délimite des voies piétonnes débouchant sur des

est orné de tableaux abstraits grand format et

places arborées. L’un des premiers bureaux d’études

agrémenté d’élégants meubles en bois. De l’intérieur,

d’architectes mandatés pour réaliser un bâtiment

des taches de lumière aux couleurs tamisées se

sur ce vaste site a été celui de Diener & Diener, basé

répandent à travers les surfaces intérieures, égayant

à Bâle. Leur Forum 3 est une étincelante appari-

les espaces de bureaux. À l’origine, une jungle inex-

tion de verre et de couleur qui se transforme au gré

tricable d’arbres énormes de douze mètres de haut se

des changements de lumière et des conditions

cachait dans ce caisson lumineux – une idée des

météorologiques, opaque par temps couvert, irides-

célèbres architectes paysagers Vogt. Ils parlaient de

cent par temps ensoleillé. Il n’est pas étonnant

leur Raum für Planzen – littéralement « espace pour

qu’on l’ait comparé à une aquarelle de Klee, avec ses

plantes » – comme d’une « expérience paysagère

plans superposés de nuances subtiles et diaphanes.

en concentré », censée pénétrer dans le bâtiment avec

Les façades sont composées de 1200 panneaux

l’ampleur, la complexité et la sauvagerie de la nature.

de verre montés sur tiges d’acier en un jeu de vingt-

Roger Diener a crée un édifice magistral, qui

et-une couleurs sur une vaste superficie de 4 300 m².

touche les sens et fascinera encore longtemps.

Telle une gigantesque installation artistique.

Ce n’est peut-être qu’un immeuble de bureaux, mais le mariage de l’architecture et de l’art en ont presque fait quelque chose qui confine au sublime.

72


Ici, nous avons pu développer notre projet initial jusque dans la phase de construction. S’il existe une identité de l’architecture suisse, c’est bien là qu’on peut la trouver. Roger Diener

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NICKISCH WALDER

Pour nous, concevoir un projet, c’est transformer une vision en une entité singulière qui réponde à tous les paramètres architecturaux. Une architecture pure, spécifique, adaptée à des conditions spécifiques. Nickisch Walder

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Ces structures délicates semblent écrasées

NICKISCH WALDER CAMP DE BASE DU CERVIN

par l’impressionnante paroi rocheuse qui se dresse

2014

au-dessus d’elles, créant ainsi un contraste de circonstance entre la nature temporaire du camp de

Jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, les Alpes

base, prévu pour une unique saison, et l’énorme

étaient considérées comme un obstacle à la mobilité

montagne, présente depuis des millénaires. Bien que

et effrayaient tous ceux qui tentaient de les tra-

ces cabanes n’aient constitué qu’une solution tem-

verser. Le 15 juillet

2015, 150 e

anniversaire de la

poraire pour accueillir les alpinistes, leur conception

première ascension du Cervin par l’alpiniste britan-

a fait l’objet de beaucoup de soin et d’attention

nique Edward Whymper, était donc un jour parti-

afin de rendre justice à la spectaculaire majesté du

culièrement heureux. Cette ascension est maintenant

site. Les architectes se sont montrés respectueux

considérée comme la naissance du tourisme alpin,

de la fragilité de l’endroit et ont veillé à ce qu’aucune

qui reste vital pour l’économie suisse. Pour marquer

trace du camp ne subsiste après son démantèlement.

cet anniversaire, la cabane du Hörnli, étape sur la route du Cervin, a été rénovée. Pendant la période transitoire de rénovation, un hôtel temporaire, sponsorisé par Swatch, a été construit sur les pentes du Cervin pour accueillir les montagnards. Il est en effet impossible d’escalader le pic en une seule étape depuis la vallée ; les montagnards passent la nuit à mi-chemin pour s’acclimater et entament à l’aube l’ascension du sommet. Vingt-cinq structures en forme de tente, disséminées sur le plateau alpin, ont été installées en bas du pic iconique du Cervin, au-dessus de la station de ski de Zermatt. Pour la forme triangulaire des cabanes, l’architecte Selina Walder s’est inspirée de la forme pyramidale du Cervin qui domine le site. Pour refléter le caractère provisoire du projet, ces constructions à double pente reposent avec légèreté sur le flanc de la montagne, comme des pliages d’origami. Construites en aluminium et en bois, ces cabanes pour deux personnes sont légèrement surélevées grâce à des étais réglables. Ces derniers assurent l’horizontalité du plancher, évitent à la structure d’être en contact direct avec le sol rocheux et froid, permettant ainsi aux alpinistes de dormir plus confortablement. La construction est précise et impeccable. Des portes triangulaires battantes s’ouvrent comme un rabat de tente, avec la poignée de porte et la fente de la serrure placées en diagonale. De plus grandes cabanes disposent d’un espace cuisine et salle à manger, où l’on sert le repas du soir et le petit-déjeuner aux alpinistes. L’eau étant une ressource rare à cet endroit, il n’y a pas de douches mais seulement des toilettes.

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La tour d’observation du delta de la Reuss est

GION A. CAMINADA TOUR D’OBSERVATION

caractéristique de la sensibilité de Caminada pour la

DELTA DE LA REUSS, LAC DE LUCERNE

matière et la structure. Comme Peter Zumthor,

2012

Caminada est originaire des Grisons et, comme lui, il est charpentier et menuisier de formation. La manière

Le delta de la Reuss, au cœur de la Suisse, est niché

dont ses bâtiments sont réalisés reflète sa connais-

entre les hauts sommets enneigés alpins et la vallée

sance intime des matériaux et de leur assemblage.

verdoyante qui s’ouvre sur le lac de Lucerne, où

Avec sa palette de matériaux réduite au bois d’origine

rivière, rivages et lac se fondent lentement en mini

locale et au saule tressé, comme la cabane fores-

fjords et en idylliques îlots pour la baignade. Il y a

tière, la tour célèbre les savoir-faire et l’artisanat

quelques décennies, l’avenir du delta paraissait

locaux. Quarante-huit troncs de sapins blancs – cha-

compromis dans la mesure où le lac grignotait pro-

cun choisi et abattu par des exploitants forestiers

gressivement le rivage. C’est la loi Delta de la Reuss

de la région et écorcé à la main – forment une

de 1985 qui a permis de préserver le site, lequel

tour conique couronnée par un toit tout en légèreté

est ensuite devenu un havre pour la faune et la flore

aux bords dentelés. Un escalier en spirale tourne

aquatique en eaux peu profondes, ainsi qu’une

autour du tronc central débouchant depuis une plate-

attraction touristique. Le petit archipel a été créé

forme sur quatre balcons d’observation en saillie

avec 3,3 millions de tonnes de roche extraite du

aux quatre points cardinaux. Plus on monte, plus le

tunnel de base du Saint-Gothard. Les énormes

tressage se resserre, jusqu’à ce que l’on se trouve

rochers plats sortis du tunnel sont parfaits pour les

presque enveloppé par un enchevêtrement de fines

bains de soleil et le farniente. La seule réalisation

brindilles. Du point de vue de la structure, plate-

humaine sur le delta est la tour d’observation haute

forme et escalier sont tous deux accrochés par le haut

de onze mètres, permettant d’observer une faune

par des tiges d’acier suspendues depuis le toit. Le

variée, telle que des oiseaux, et d’admirer la beauté

plafond est constitué de panneaux plissés en roseau

des montagnes environnantes plongeant dans les

tressé se déployant à partir du support central en

eaux du lac.

bois, lequel est revêtu par un curieux enchevêtrement de branchage, qui adoucit la structure en créant une couche non structurée en filigrane. Les balustrades tressées des balcons rappellent les nacelles de montgolfières. Quand on observe les oiseaux de cette hauteur, on a l’impression d’être soi-même un oiseau dans son nid perché dans les airs. Malgré sa symétrie stricte, la structure conserve un aspect délicat et sensuel. Pendant les mois d’hiver dénudés, quand les roseaux ont leur couleur ocre, la tour en bois, avec ses reflets dorés, se mêle intimement à son environnement et semble émerger du vaste paysage alentour. Gion A. Caminada a conçu une construction résolument rationnelle et dans le même temps poétique, où chaque élément est intégré à l’autre, où chacun d’eux ne peut fonctionner qu’avec le concours des autres, pour créer un ensemble harmonieux et unifié.

Un projet intelligent combine généralement raison et émotion, c’est-à-dire intellect et sentiment. Gion A. Caminada

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PETER ZUMTHOR

Dans une société qui célèbre le superflu, l’architecture peut opposer une résistance, contrer la perte des formes et du sens, et parler sa propre langue. Peter Zumthor

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L’architecture de Peter Zumthor célèbre l’expé-

PETER ZUMTHOR THERMES

rience sensuelle du bain. Le choc vivifiant que

VALS

l’on ressent en plongeant dans une eau à 14 °C quand

1990 –1996

on sort d’une eau dont la température de 42 °C est presque insupportable fait rougeoyer le corps,

Les rituels du bain et de la purification font partie de

tandis que nager à l’extérieur dans une eau à 36 °C

la civilisation depuis des millénaires. À Istanbul et

quand il neige est une expérience revigorante.

Budapest, Rome et Bath, le rituel du bain est quelque

Pour entrer dans le bassin sonore, il faut nager à

chose de capital depuis l’Antiquité. Les thermes de

travers un passage étroit jusqu’à un espace vertical

Peter Zumthor à Vals ressuscitent la « haute architec-

rempli d’eau où le plafond s’élève à six mètres de

ture » des anciens bains et des splendides bâtiments

hauteur. Éclai-rée par en-dessous, la grotte est une

qui les abritent, témoignages de leur importance

chambre acoustique où les baigneurs barbotent

historique. En utilisant les ressources naturelles à sa

dans l’eau en fredonnant et en écoutant l’écho des

disposition dans la vallée alpine, l’eau et le gneiss,

voix réverbérées. Dans les petits bassins, clos et

Peter Zumthor a méticuleusement sculpté dans le roc,

intimes, Peter Zumthor a réussi à recréer l’impression

couche après couche, une série d’espaces évoca-

que l’on se trouve dans une grotte maritime secrète,

teurs. Le bâtiment, creusé au cœur de la montagne et

loin de la routine du quotidien, alors qu’inversement

intégré dans la roche, présente de minces strates

les piscines principales ouvrent sur le paysage

horizontales de quartz de Vals. Solidement ancré à la

et sont inondées par la lumière du jour. La palette de

pente, il émerge littéralement de son contexte

matières : l’eau pure, la pierre polie, le cuivre,

géologique.

le chrome, le cuir et le velours sont combinés avec un

Les bassins d’eau pure des Alpes, puisée dans les

raffinement extraordinaire, et sont chorégraphiés

profondeurs de la terre, sont contenus par des

pour exalter les qualités essentielles et évocatrices

murs de pierre massifs. Rien n’apparaît d’emblée,

de chaque matière. Toucher, sentir et entendre

c’est en se promenant à travers les milliers d’espaces

ces matières font des Thermes de Vals une expérience

cachés qu’on découvre le bâtiment. « Le méandre »

à la fois hautement sensorielle et hautement esthé-

comme l’appelle Zumthor, « est un espace conçu en

tique.

négatif entre les blocs de roche, un espace qui permet

Le spectacle de la vapeur sortant de la roche est

de tout relier en traversant le bâtiment tout entier. »

exalté par l’intense jeu d’ombres et de lumières.

Pour l’architecte, l’exploration du plan complexe

Des espaces enveloppés d’ombres mystérieuses et de

des espaces et des bassins est comparable à une

recoins sombres contrastent avec des zones bai-

promenade dans les bois : c’est « comme marcher dans

gnées de soleil où l’on peut s’étendre et profiter de la

une forêt sans sentier. Un sentiment de liberté, le

vue grandiose sur les Alpes environnantes. La lumière

plaisir de la découverte. »

naturelle s’infiltre par les fentes qui s’étirent entre les dalles du toit, caressant les murs de pierre sombres, tandis que des rais de lumière bleue tamisent le fond de l’eau bleue. À Vals, on comprend vraiment que créer en architecture, c’est définir les dimensions et les limites de l’espace. En exploitant systématiquement les qualités propres aux matériaux choisis, la sculpture de l’espace et les variations de lumière, Peter Zumthor a réussi à élever le simple acte du bain au rang d’expérience presque mystique.

Montagne, pierre, eau – construire dans la pierre, construire avec la pierre, dans la montagne, construire à partir de la montagne, être dans la montagne – comment interpréter architecturalement les implications et la sensualité de l’association de ces mots ? Peter Zumthor

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Anna Roos (AR) :

Ce livre est consacré à la sensibilité des architectes suisses et

à la culture de l’architecture en Suisse. Je vois cette dernière comme un pays qui maintient et valorise la tradition de l’architecture, on pourrait dire, de manière plus importante qu’ailleurs. Il ne s’agit pas ici de faire la promotion d’une marque, ni de la croix blanche sur fond rouge, mais d’aborder cette discipline sous un angle global. Je voudrais examiner ce qui se passe dans ce pays. Dans cet entretien, j’aimerais avoir votre avis sur la place unique au monde qu’occupe la Suisse dans le domaine de l’architecture et voir quel y est votre rôle. Je voudrais enfin parler avec vous de l’évolution historique de cette riche tradition architecturale. Dans certains pays, les architectes n’ont pas bonne réputation et les profanes aiment à les critiquer. J’ai l’impression que leur rôle est pris moins au sérieux qu’ici, en Suisse. Avez-vous également l’impression que les architectes sont généralement tenus en plus haute estime en Suisse qu’ailleurs ? Peter Zumthor (PZ) :

En Italie, la profession d’architecte est tenue en haute estime, c’est comme

un titre honorifique, tout architecte y est appelé « Docteur ». En Suisse, le point de vue est différent. Autrefois, les architectes y avaient une bonne réputation. Quand j’étais enfant, je me rappelle que mon père parlait avec beaucoup de respect des architectes. Il faisait le distinguo entre les architectes dessinateurs et les architectes « architectes », ceux qui avaient fait de vraies études d’architecture, et il respectait davantage les architectes diplômés. Souvent, il disait : « Lui, ce n’est pas un architecte », parce qu’en Suisse n’importe qui peut se dire architecte. Et puis avec les années 1960 –1970 et le boom immobilier en Suisse, l’architecture et les architectes suisses ont perdu leur bonne réputation. On a alors presque fait rimer « construire et détruire ». À cette époque, il y avait un célèbre livre écrit par un architecte, Rolf Keller : Bauen als Umweltzerstörung (« De la construction comme destruction de l’environnement »). Puis à la fin des années 1970 et au début des années 1980, nous avons dû soigneusement reconstruire la réputation de l’architecte. C’est ici, dans les Grisons, que je m’y suis consacré. Nous avons réfléchi à la question de la « responsabilité » par le biais d’organisations comme le Schweizerische Werkbund (« Guilde suisse ») et le Schweizerische Heimatschutz (« Association de l’héritage suisse »). Nous nous sommes présentés comme des personnes responsables de notre environnement et également respectueuses du passé. Et nous avons donc dû reconstruire la réputation de l’architecte. AR : PZ :

Et vous y êtes clairement parvenus ?

Oui, cela a pris entre quinze et vingt ans. J’ai lancé un prix pour récompenser la con-

struction de qualité, et d’autres initiatives de ce genre. Ça a pris un certain temps. Je pense qu’aujourd’hui les architectes sont globalement respectés. AR : PZ :

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Plus qu’ailleurs ?

C’est difficile à dire.


AR :

En Suisse, dans de nombreuses constructions, on fait une utilisation

audacieuse de certains matériaux, notamment le béton, la pierre et le bois, ce qui s’explique historiquement par le manque de ressources naturelles comme le fer. Cette tradition s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui. Quel a été, selon vous, le rôle de cette palette de matériaux et de la sensibilité à ces matériaux dans la genèse de l’architecture dans ce pays ? PZ : Je

ne peux répondre que d’après mon expérience personnelle, je ne peux pas généraliser.

Je ne m’intéresse pas vraiment à la question de l’architecture ou au concept d’architecture suisse. Je commence par un lieu et je regarde autour. Je vois des montagnes. Je vois un désert. Je pense à l’atmosphère de mon bâtiment qui n’existe pas encore, j’imagine comment les gens vont l’utiliser, le vivre. Qu’est-ce que je peux faire ? Comment utiliser l’énergie spécifique des matériaux pour leur faire aimer ce bâtiment ? Comme vous pouvez le voir, je suis extrêmement attentif à créer l’atmosphère adéquate avec les matériaux que je choisis, et l’unique chose suisse que je vois dans ce processus, c’est peut-être moi, puisque je suis moi-même suisse. AR : J’ai

l’impression que la relation qu’entretiennent beaucoup d’architectes

suisses avec le paysage et leur sensibilité aux différentes traditions architecturales influencent aujourd’hui encore leur œuvre. En Suisse, où que l’on soit, le paysage est pratiquement toujours omniprésent : rivières, forêts, montagnes ou lacs. On sait que les architectes suisses sont fortement guidés par les contraintes et les défis imposés par le paysage. Quel rôle joue cette interaction dans votre travail ? PZ :

C’est un élément fondamental de mon travail. Je veux faire des choses qui soient bonnes

pour le lieu et bonne pour leurs utilisateurs. J’aime étudier le lieu, qu’il soit à basse ou à haute altitude, en Suisse ou ailleurs. AR :

Comment faites-vous pour étudier un lieu ? Vous prenez des photos ?

Vous faites des croquis ? Vous vous y rendez plusieurs fois à différents moments de la journée et à différentes saisons ? Comment gardez-vous la mémoire des lieux où vous devez construire un bâtiment ? PZ :

Ça dépend ; il faut que j’ai un ressenti particulier avec le lieu. AR :

Est-ce que vous retournez plusieurs fois sur le site avant de vous lancer

dans le processus de conception et avant de coucher votre projet sur le papier ? PZ :

Parfois, j’ai tout de suite ce ressenti, et je n’ai pas besoin d’y retourner.

PZ :

Oui. Généralement je n’ai pas vraiment de difficulté à avoir ce ressenti, à Los Angeles,

AR :

Comme quand on rencontre quelqu’un pour la première fois ?

en Norvège, ou ailleurs ; pour voir, et pour entrer en résonnance avec ce qui s’y trouve. Mais parfois j’ai besoin d’en savoir plus. AR : PZ :

Est-ce que vous l’enregistrez surtout dans votre tête ?

Oui, il ne s’agit pas vraiment d’une étude scientifique. Ça pourrait être intéressant, mais

au fond, l’important, c’est d’entrer en résonnance avec ce qu’on trouve sur place. On ouvre son cœur et ses yeux, c’est ainsi qu’on peut voir.

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AR :

La formule que vous citez dans l’un de vos livres « le noyau dur de la

beauté »¹ est éloquente – la quintessence d’un bâtiment empreint de beauté. J’imagine que vous ne cherchez pas ouvertement à créer quelque chose de beau, mais c’est quelque chose qui se produit quand les milliers de décisions que vous prenez se conjuguent pour former un tout. « La beauté a-t-elle une forme ? », je sais que c’est un vaste sujet, mais pourriez-vous développer ? PZ :

La beauté est quelque chose de très personnel, en faire l’expérience n’est pas si

fréquent. C’est une sorte de réaction chimique et émotionnelle du corps qui fait que, tout à coup, vous trouvez quelque chose de beau. On dit que la beauté est dans les yeux de celui qui regarde, c’est vrai dans mon cas. Mais tous les objets ne suscitent pas cette émotion du beau, il faut évidemment quelque chose d’autre. Par exemple, c’est comme quand on tombe amoureux d’une femme, il faut quelque chose d’autre en face qui crée et mette en valeur la beauté. C’est ce que je m’efforce de faire : je crée ces objets, en espérant qu’ils soient beaux pour ceux qui les utiliseront et pour les autres. Je suis sûr que vous comprenez ce que je veux dire, si vous avez cet idéal, ça doit certainement résonner en vous. Je crois que, quand on refuse la beauté artificielle, c’est qu’on sait qu’il existe une beauté plus essentielle. J’ai pris conscience que j’avais le talent de créer de beaux espaces, de belles formes et de beaux équilibres, quand tout commence à s’accorder. Je sais bien que ce n’est pas évident pour tout le monde, quand on regarde ce que je fais et qu’on me dit : « Oh ! Mais comment parvenez-vous faire à des choses pareilles ? » Je pense que c’est une sensibilité et un talent que j’ai. Bien sûr, je ne suis pas le seul, beaucoup d’autres personnes l’ont aussi. Mais il faut aussi reconnaître que c’est une belle aptitude humaine. Il y a des talents bien plus grands, des génies comme Mozart et Bach avaient un talent extraordinaire. C’est la grandeur des êtres humains que de faire de temps à autre apparaître d’incroyables talents qu’on ne sait pas vraiment expliquer. Je ne me place pas à ce niveau. Je suis respectueux du fait que certaines choses ne viennent pas de moi, ni de mon travail – mais de la nature. ¹ Tirée d’un poème du poète américain William Carlos Williams

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SAVIOZ FABRIZZI

Dans notre approche de l’architecture, nous cherchons un équilibre entre la spatialité et l’expression des matériaux afin de révéler les qualités intrinsèques d’un site et d’un patrimoine bâti. Savioz Fabrizzi

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UNE BANALITÉ CULTIVÉE

les modèles culturels dans l’architecture suisse actuelle

Irina Davidovici

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Depuis les années 1990, l’architecture suisse n’a cessé de voir augmenter le nombre de ses fidèles partisans. Deux lauréats du prix Pritzker en une décennie, Herzog & de Meuron en 2001 et Peter Zumthor en 2009, ainsi qu’un grand nombre de bâtiments prestigieux construits par des agences suisses à travers le monde, font de l’architecture l’une des activités exportatrices du pays les plus florissantes. Cet engouement mondial est dominé par quelques grands noms, dont les édifices en Suisse et à l’étranger sont reçus avec enthousiasme et longuement commentés dans la presse spécialisée ou généraliste. Le tourisme architectural est devenu une activité courante, non seulement dans les grandes villes mais aussi dans des endroits reculés des Grisons ou du Tessin, où des architectes célèbres ont eu en charge à un moment donné la construction de bâtiments publics locaux et de maisons privées. Toutefois, les visiteurs de monuments architecturaux noteront que ces projets spécifiques ne cherchent pas à attirer l’attention en se coupant de leur contexte. Au contraire, ces projets établissent d’ordinaire un dialogue intéressant avec l’environnement bien construit et soigneusement préservé, où ces bâtiments sont situés. À la différence de beaucoup de pays européens, où les paysages façonnés par l’homme sont prépondérants, ceux qu’on traverse en Suisse le long des routes principales sont caractérisés par une nature pittoresque. Lacs et montagnes ponctuent chaque tronçon de route ou de voie ferrée. Les activités rurales sont de taille modeste et strictement contrôlées, elles viennent compléter les charmants villages avec leur église et leurs fermes traditionnelles. Les paysages suburbains, où panneaux et publicités sont très peu nombreux, défilent rapidement derrière les parebrises. Dans un tel environnement, les gens familiers des grands noms de l’architecture suisse identifient fréquemment des bâtiments rendant hommage à leur œuvre. Les élégantes constructions en béton et les hangars abstraitement revêtus de lattes de bois attirent fugacement le regard comme s’ils étaient dessinés plutôt que construits véritablement. De telles structures sont plutôt ambiguës : d’un côté, elles interpellent par un niveau d’ambition esthétique qui dépasse leur simple fonction de maison ou d’atelier ; d’un autre côté, bien que se présentant d’abord comme une architecture radicale, ces structures, par leur répétition, finissent par se normaliser, et par être reléguées de nouveau à leur fonction. L’interaction entre une architecture d’auteur et une architecture anonyme n’est pas surprenante dans un pays où l’infrastructure sophistiquée des transports, avec ses viaducs, ses ponts et ses barrages est en soi une Baukunst (« art de la construction ») majeur. Ce n’est pas seulement que de telles structures d’ingénierie, pourtant conçues pour leur utilité, aient un indiscutable effet émotionnel. Elles attirent également l’attention sur un trait culturellement intégré de la production suisse, à savoir sa qualité. La demande de précision en termes d’équipement en infrastructures a créé un haut niveau de compétence dans l’industrie de la construction, sur laquelle ont pris l’habitude de s’appuyer les architectes. C’est pourquoi les structures en béton – qu’il s’agisse de postes de signalisation, de maisons ou de musées – sont plus fréquentes ici et moins sujettes à controverse que dans d’autres pays ; du fait de leur texture lisse au sens métaphorique et littéral. Les matériaux traditionnels, comme le bois et la pierre, présentent un niveau de savoir-faire technique similaire, dans leur cas moins enraciné dans une précision industrielle que dans cette culture artisanale qui caractérise encore les régions rurales de Suisse. Ces matériaux alimentent, eux aussi, le travail architectural contemporain, et pas seulement pour des raisons historiques. Construire en bois est particulièrement courant et ce matériau est donc considéré comme le plus adapté, notamment dans les lieux où il est bon marché et en abondance, et où on sait le travailler depuis des générations. De même que les matériaux dominants varient selon qu’on est en ville ou à la campagne, les stratégies architecturales auxquelles on recourt y sont également différentes. Que la toile de fond soit un village traditionnel ou la chaîne des Alpes, l’incroyable pittoresque de la campagne suisse sert très bien l’architecture contemporaine. Trois stratégies dominent ici, dont la première – la création d’objets abstraits comme le Centre des visiteurs du Parc national de Zernez par Valerio Olgiati – est peu pertinente pour notre étude sur les modèles et leurs copies. Conçus pour se démarquer de leur environnement, de tels bâtiments ne se prêtent pas aisément à la reproduction ni à la normalisation. Ils ont une présence d’autant plus surprenante qu’ils sont uniques dans ces espaces d’une beauté naturelle exceptionnelle, où prévalent souvent les forces conservatrices.

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L’entrée et la sortie au niveau des petites façades

EM2N CENTRE D’ENTRETIEN DES CFF

sont entièrement vitrées du sol au plafond et sont

ZURICH

disposées en retrait, créant ainsi une impression de

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continuité, comme si ce n’était là qu’une partie d’un bâtiment pouvant être prolongé indéfiniment. Malgré

Le vaste réseau ferré suisse est bien connu pour son

un budget serré, EM2N a su concevoir un bâtiment

efficacité et sa ponctualité. Du fait de la compacité du

remarquable qui embellit cette zone en bordure des

pays, il est tout à fait faisable de vivre dans une ville

voies ferrées. Ce lieu aurait pu être une friche indus-

et de faire la navette dans une autre. Il n’est pas

trielle, il a été transformé en un lieu d’une grande

rare de renoncer à posséder une voiture car, avec un

expressivité artistique.

système de transport public aussi perfectionné et étendu, même les vallées et les villages de montagne les plus reculés peuvent être reliés par train, bus ou téléphérique. La fiabilité du réseau ferré a entraîné une augmentation croissante du nombre de passagers, et la nécessité de faire circuler des trains plus longs pour faire face à cette affluence. Le nouveau centre d’entretien de Zurich, long de quatre cents mètres, répond aux besoins de ces trains particulièrement longs. Le site étant prédéterminé et la structure prédéfinie par les ingénieurs, la marge de manœuvre des architectes s’en est trouvée limitée. Leur unique mission était de créer une enveloppe pour la façade sud. Avec des éléments modulaires de cinq mètres de long s’élargissant et se rétrécissant dans un entrelacement d’ondulations, les architectes ont réalisé une façade en trois dimensions. L’ensemble évoque une grande structure gonflable, mais le mur rideau de la façade est en béton renforcé à la fibre de verre. La suppression de certains éléments de l’habillage en béton a créé de longues fentes horizontales qui laissent passer la lumière et permettent d’apercevoir l’intérieur des ateliers. La courbure des modules en béton s’atténue en bas des façades pour permettre le passage des véhicules de pompiers. Ces ondulations lentes sont parfaitement adaptées à un bâtiment de services ferroviaires, elles reflètent la dynamique linéaire des trains roulant à vitesse élevée. À titre préventif, les surfaces ont été traitées avec une membrane hydrophobe pour les protéger des graffitis.

Par sa position centrale, proche du nouveau quartier en plein développement de Zurich-Ouest, et du fait même de sa taille, le nouveau bâtiment est d’une grande importance à l’échelle urbaine. Il souligne la transition entre la ville et l’espace des voies, et signalent aux visiteurs entrant dans la ville par le train leur arrivée dans le centre de Zurich. EM2N

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