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TEASING

À découvrir dans ce numéro... «PEINDRE UN MUR, C’EST POLITIQUE»

BEAUJOLAIS

COMÉDIE MUSICALE

COLLAGES

«KANAÑ E BREZHONEG»

HUMUSATION

PLOGOFF

E-SPORT

«LA RÉSILIENCE DE LA NATURE»


ÉDITO CAMÉLÉON

Quand la programmation des Trans Musicales 2020 a déboulé sans prévenir le 13 octobre, on doit avouer que ça faisait bien plaiz’. Plaisir de retrouver ses habitudes automnales, plaisir de voir un “gros” festival se lancer officiellement, plaisir de voir que des événements comptent avoir lieu malgré le contexte actuel. Jauges réduites, concerts assis, spectateurs masqués… En décembre, les Trans vont s’adapter. Comme l’ensemble du secteur culturel qui, depuis le déconfinement, se plie au protocole sanitaire. Une souplesse, dont bon nombre de secteurs professionnels n’auraient pas été capables, faisant des salles de spectacles des lieux moins risqués que les entreprises, le milieu scolaire-universitaire et les établissements de santé (ces trois branches représentent près de 58 % des clusters depuis le 9 mai). Reste cette épée de Damoclès au-dessus du spectacle vivant, sous la menace d’un arrêté préfectoral ou d’une décision gouvernementale, à l’image du couvre-feu (annoncé le 14 octobre, date où nous bouclons cette édition) instauré en Île-de-France et dans huit métropoles. Des restrictions qui, par chance, ne concernent pas (encore) la Bretagne. Jusqu’à quand ? C’est toute la question que se posent déjà les festivals pour 2021. Si un décret interdit les concerts debout jusqu’au 31 mars, les organisateurs essaient d’anticiper les possibles futures mesures. Si quelques événements se veulent rassurants (comme le Bout du Monde à Crozon ou les Eurockéennes de Belfort qui promettent une affiche élargie), d’autres sont plus réservés. Une adaptation compliquée, pour ne pas dire impossible, pour certains mastodontes dont le modèle repose sur une jauge quasi pleine en configuration debout. Tous seront-ils en capacité de se réinventer ? À force de devoir jouer les caméléons, le risque est de disparaître complètement du paysage. La rédaction

SOMMAIRE 6 à 13 14 à 23 24 à 29 30 à 33 34 à 41 42 à 47 48 & 49

WTF : comédies musicales, beaujolais, ultras, contes sur scène ... Art politique : au pied du mur ? E-sport : the next big thing Composte-moi Kanañ e brezhoneg RDV : Black Sea Dahu, Yes Basketball, Steven Prigent, YellowStraps... Cinq bouquins à lire avant de vivre en forêt

50 BIKINI recommande 4

novembre-décembre 2020 #49

Ce numéro a été bouclé le 14 octobre. Si annulation ou report de spectacles en raison de la crise sanitaire, consulter les sites des salles et festivals.

Directeur de la publication et de la rédaction : Julien Marchand / Rédacteurs : Régis Delanoë, Brice Miclet, Isabelle Jaffré / Stagiaire : Guillaume Monnier  / Directeurs artistiques  : Julien Zwahlen, Jean-Marie Le Gallou / Consultant  : Amar Nafa  / Relecture : Anaïg Delanoë / Publicité et partenariats : Julien Marchand, contact@bikinimag.fr / Impression par Cloître Imprimeurs (St-Thonan, Finistère) sur du papier PEFC. Remerciements : nos annonceurs, nos partenaires, nos lieux de diffusion, nos abonnés, Émilie Le Gall, Louis Marchand. Contact : BIKINI / Bretagne Presse Médias - 1 bis rue d’Ouessant BP 96241 - 35762 Saint-Grégoire cedex / Téléphone : 02 99 25 03 18 / Email : contact@bikinimag.fr Dépôt légal : à parution. BIKINI “société et pop culture” est édité par Bretagne Presse Médias (BPM), SARL au capital social de 5 500 €. Les articles publiés n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs. Le magazine décline toute responsabilité quant aux photographies et articles qui lui sont envoyés. Toute reproduction, intégrale ou partielle, est strictement interdite sans autorisation. Magazine édité à 20 000 exemplaires. Ne pas jeter sur la voie publique. © Bretagne Presse Médias 2020.


WTF

QUELLE COMÉDIE MUSICALE ALLER VOIR ?

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WE ARE THE WORLD

QUI A DIT QUE LES COMÉDIES MUSICALES ÉTAIENT UN TRUC DE GROS RINGARDOS ? LA PREUVE DU CONTRAIRE AVEC CES TROIS RENDEZ-VOUS QUI RÉHABILITENT UN GENRE TOUJOURS ÉTONNANT. FANS DE LUC PLAMONDON, S’ABSTENIR.

Antoine Henault

NoBorder, le festival des musiques populaires du monde, fête sa 10e édition ! En ces temps de voyages contrariés et de frontières fermées, ce rendez-vous apparaît comme la meilleure destination pour voir du pays : Zambie, Algérie, Brésil, Niger... Du 8 au 13 décembre, à Brest et dans le Finistère.

CARNETS DE CAMPAGNE

Collec. P. et N. Vezie

GONG !

Grandir à la campagne dans les 70’s, c’était comment ? Pour sa nouvelle exposition, l’écomusée de la Bintinais fait un bond de cinquante ans en arrière et replonge dans une société rurale alors en mutation : agriculture, consommation, culture, combats sociétaux, vie amoureuse… À partir du 12 décembre à Rennes.

« Ç A VA TRANCHER, CHÉRIE  »

pfff...

« Pierre-Emmanuel Barré donne son avis sur tout avec comme modeste objectif que vous repartiez moins con et qu’il reparte plus riche. » Voici le pitch de Pfff…, le nouveau spectacle de l’humoriste breton qui, comme d’hab, devrait sortir la sulfateuse. Le 3 décembre à Lorient, le 4 à Plougastel et le 5 à Saint-Brieuc. 6

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Sur scène, six Power Rangers (vert, bleu, jaune… à chaque comédien sa couleur) slaloment et débattent sur l’usage des smartphones, le temps qui passe, les pauses-café et la fin du monde. Gong !, le nouveau spectacle musicale de Catastrophe (photo) se veut volontairement foutraque. « Un monde où tout est permis » porté par une pop enlevée (les influences vont de Jacques Demy à Talking Heads) qui ne s’interdit aucun pas (de danse bien sûr) de côté. Quand ? Le 6 novembre à La Nouvelle Vague à St-Malo et du 1er au 4 décembre au Festival TNB à Rennes

MARS-2037

Y a-t-il de la vie sur la planète rouge ? Pour répondre à cette question existentielle, une équipe d’astronautes venant de différents continents, un robot nommé Bertrand et un poulet (!) embarquent dans une navette spatiale direction la voie lactée. Un voyage interplanétaire plein de suspense où rien ne se passe vraiment comme prévu… Une comédie musicale (à destination du jeune public, mais pas que) écrite et mise en scène par le Rennais Pierre Guillois. Attachez vos ceintures. Quand ? Du 16 au 19 décembre au Quartz à Brest

FESTIVAL DU FILM COURT

Au cinéma, la comédie musicale constitue un genre incontournable, souvent considéré comme le plus total. Pour lui rendre hommage, le Festival du Film Court de Brest lui consacre sa soirée d’ouverture, avec un florilège de treize courts métrages musicaux. Parmi ceux-ci : Quatorze ans écrit par la chanteuse Barbara Carlotti ou encore le clip De mon âme à ton âme de Kompromat (feat. Adèle Haenel) signé Claire Burger. Quand ? Le 10 novembre au Festival du Film Court de Brest au Quartz


WTF

QUELLE B.O POUR LE BEAUJOLO ? APRÈS LES ACCORDS METS ET VIN, PLACE AUX ACCORDS MUSIQUE ET JAJA. UN EXERCICE DANS LEQUEL EXCELLE L’ŒNOLOGUE LAURENT MOALIC QUI NOUS DÉVOILE SA PLAYLIST POUR LA CUVÉE 2020 DU BEAUJOLAIS NOUVEAU. COUNT FIVE, « PSYCHOTIC REACTION » « Toujours pour faire la fête, un bon vieux morceau rock psyché. Count Five, c’est comme doit être le beaujolais nouveau : authentique, bio, sans sucre ajouté. Pas de la piquette ! »

TALKING HEADS, « PSYCHO KILLER » « Gros coup de cœur pour ce groupe new-yorkais mythique sur lequel j’ai BEASTIE BOYS, « ROOT DOWN » beaucoup remué de la tête, parfois « Le beaujolais nouveau s’accom- un verre de vin à la main. C’est franc pagne forcément d’une musique du collier, sans chichi, intemporel qui donne envie de danser jusqu’au comme le beaujolais. » bout de la nuit. Pour cela, je recommande mon morceau préféré de Du vin dans les oreilles : le 18 novembre mon groupe de hip-hop préféré. » au Festival Invisible à Brest DR

Œnologue brestois, Laurent Moalic est aussi un grand collectionneur de vinyles ayant décidé de combiner ses deux passions pour proposer des soirées intitulées “Du vin dans les oreilles”. Le principe ? « Écouter le vin et goûter la musique », mêlant les plaisirs pour toucher l’extase. Rien que ça. Programmé l’an dernier à Astropolis, le voici réinvité au Festival Invisible, toujours à Brest, en novembre, à une date coïncidant avec la sortie du beaujolais nouveau. Il nous livre son top 3 des morceaux à écouter pour savourer le nectar goût banane.

Marcin Kempski

RECTO VERSEAU

Six ans après Complètement Fou, la Briochine Yelle a sorti son quatrième album baptisé L’ère du Verseau. Un disque électro-pop foisonnant, comme d’habitude, et hétéroclite, comme d’habitude aussi, à l’image des trois premiers extraits Je t’aime encore, Karaté et J’veux un chien. À La Nouvelle Vague à Saint-Malo le 31 octobre et au MeM à Rennes le 28 novembre.

PLAISIR SOLITAIRE LenParrot, l’ancien chanteur de Rhum For Pauline, poursuit avec brio son aventure solo entamée il y a cinq ans. Le Nantais à la voix gracile déboule en cette fin d’année avec son nouvel album, Another Short Album About Love, disque de pop protéiforme, taquinant le jazz, le hip-hop ou encore la soul. Le 14 novembre au Novomax à Quimper. 8

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WTF

MOUVEMENT ULTRA : LE COUP DE GRÂCE ? C’EST L’UN DES DERNIERS GRANDS MOUVEMENTS POPULAIRES À FAIRE DE LA RÉSISTANCE, MAIS POUR COMBIEN DE TEMPS LES SUPPORTERS DE FOOT CRITIQUENT L’OSTRACISME DONT ILS SE DISENT VICTIMES ET PRENNENT DE PLEIN FOUET LES “Attention danger, espèces en voie d’extinction.” Tel pourrait être le message affiché par les groupes ultras. Né dans les stades de foot italiens dans les années 80, ce mouvement de supporters s’est démocratisé en France lors de la décennie suivante et désigne, selon la définition du sociologue Nicolas Hourcade, « la frange des soutiens les plus fanatiques à leur équipe, réunis en groupes identifiés et qui animent les matchs par des chants et des effets visuels », dont les fameux tifos. Longtemps autorisés – ou du moins tolérés – les effets pyrotechniques de type fumigènes sont en revanche désormais strictement réglementés et quasi systématiquement sévèrement punis par des interdictions de stade voire des convocations au tribunal en cas de récidive. Une répression devenue pesante d’après Miko, l’un des leaders du Kop Rouge, groupe de supporters historique de Guingamp : « Je situerais l’âge d’or entre 1995 et 2000, où on nous laissait faire à peu près ce qu’on voulait et où il y avait vraiment beaucoup de ferveur. Et puis progressivement on nous a mis des interdits : avec la loi Alliot-Marie d’abord (qui, dès 1993, a interdit l’usage des fumis dans les enceintes sportives, ndlr), puis plus tard sous Sarkozy. J’ai souvenir d’une rencontre entre représentants des supporters et la ministre des sports de l’époque, Rama Yade. On est sorti de la réunion en se disant qu’on allait morfler, et ça n’a pas loupé… » Aujourd’hui, les groupes de supporters se disent unanimement « fliqués » 10

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de façon abusive. Victimes, affirmentils, d’un délit de sale gueule et d’une présomption de culpabilité. « Nous encore à Guingamp on est relativement épargné, mais on a quand même pris récemment une interdiction préfectorale de déplacement à Angers. À Lens, à peine on était arrivés sur place qu’on a été alignés et fouillés par des maîtres-chiens comme des gros délinquants… »

« Politiques sécuritaires »

Porte-parole des Merlus Ultras, groupe de supporters du FC Lorient, Florian estime aussi que le côté festif des origines du mouvement a tendance à être plombé ces dernières saisons. « Tout ce que l’on fait est contrôlé, on a une marge de manœuvre très réduite. Certaines interdictions de stade nous tombent dessus sans aucune preuve. On a parfois le sentiment d’être considérés comme des sous-citoyens. » Si le Roazhon Celtic Kop (soutien du Stade Rennais) et les Ultras Brestois ont décliné notre invitation à s’exprimer publiquement, leurs récents communiqués expriment la même inquiétude et le même agacement. Les saisons passées, ces deux groupes (comme les autres) ont dû composer avec plusieurs interdictions de déplacement, jugées excessives et infondées. « On a le sentiment d’expérimenter des politiques sécuritaires : hier la généralisation des caméras, aujourd’hui la reconnaissance faciale (testée depuis début 2020 par le FC Metz en L1, ndlr), demain peut-être les drones », s’agace aussi Miko du

Kop Rouge. « Parler de cobaye est exagéré mais c’est vrai que les supporters sont en première ligne… », concède Nicolas Hourcade. Il faut dire que les ultras ne sont pas toujours des anges et ne se considèrent d’ailleurs pas comme tels. Les moments de tension interviennent le plus souvent lors des confrontations entre clubs rivaux, débordant parfois sur des bagarres entre supporters en dehors du stade. Les derbys entre Rennes et Nantes par exemple, ou entre Brest et Guingamp, peuvent ainsi donner lieu à des échauffourées. « C’est l’effet de groupe, déplore Miko du Kop Rouge. Ce sont souvent des jeunes qui se croient malin à aller bastonner… » Sans excuser ces débordements, Nicolas Hourcade estime que « c’est inhérent à tout mouvement de contre-culture ». Ultras = punks du foot, pour résumer. Avec la pandémie de Covid-19 et la mise en place de huis-clos ou de


ENCORE ? DANS LES TRIBUNES DES STADES, RESTRICTIONS SANITAIRES ACTUELLES.

jauges réduites (de 1 000 à 5 000 max), l’année 2020 vient encore un peu plus plomber ce climat général déjà bien tristoune. « C’est d’autant plus dur à Rennes que le club dispute pour la première fois de son histoire la Ligue des Champions, regrette le journaliste Benjamin Keltz, auteur de bouquins sur les habitués du Roazhon Park. J’espère que ces restrictions temporaires ne sont qu’une parenthèse. Limite, ça peut donner un regain d’enthousiasme après tous ces longs mois de privation et de restriction… » Un optimisme qu’essaie également de partager Florian, qui aurait aimé meilleures conditions pour le retour de Lorient dans l’élite. « La période actuelle est un bon révélateur qui peut permettre de changer positivement la place des supporters dans le monde du foot, espère-t-il. Les instances doivent se rendre compte de notre importance pour donner de la vie aux tribunes… On apporte de la couleur au stade. » R.D 11


WTF

AU THÉÂTRE, LE CONTE EST BON

HANSEL ET GRETEL : LE DÉBUT DE LA FAIM RÉMI Ici, pas de maison dans la forêt mais un laboratoire de ville sinistrée où les enfants sont vendus en pièces détachées… Autrice et romancière (Prix Goncourt des lycéens 2017), Alice Zeniter réinvente le conte des frères Grimm, Hansel et Gretel, pour mieux dénoncer la précarité. Quand ? Le 2 décembre au Théâtre Anne de Bretagne à Vannes

Éric Miranda

Marc Domage

Christian Berthelot

DES CLASSIQUES DE LA LITTÉRATURE JEUNESSE DÉBOULENT PROCHAINEMENT SUR LES PLANCHES. DES VERSIONS REVUES ET CORRIGÉES QUI DÉPOUSSIÈRENT CES HISTOIRES INDÉMODABLES.

L’ENFANT OCÉAN

« Je suis sans famille et je m’appelle Rémi, et je me balade dans la vie ! » Le dramaturge Jonathan Capdevielle s’empare du roman Sans famille d’Hector Malot, classique de la littérature jeunesse paru en 1878. Une adaptation tout en costumes où on retrouve Vitalis, Capi, Joli-Coeur... Quand ? Les 18 et 20 novembre au Théâtre de Lorient

Fétiche, fragile, muet : Yann est considéré comme l’avorton de sa famille. Tyrannisé par ses parents, l’enfant (interprété par une marionnette sur scène) réussit à convaincre ses frères de s’enfuir… direction l’océan. Une pièce de Frédéric Sonntag librement inspirée du Petit Poucet. Quand ? Les 19 et 20 novembre à La Passerelle à Saint-Brieuc

A. Torres Balaguer

CATHARSIS

Qu’en restera-t-il ? C’est le titre du dernier album de Tim Dup et la question que l’artiste s’est posée au moment de composer cette mise en lumière de ses inquiétudes et espérances sur l’empreinte planétaire de l’être humain. Une parfaite B.O pour cette fin 2020, proposée en live au Grand Logis à Bruz le 11 décembre.

ART ROCK : DANS LE RÉTRO Absent de l’agenda printanier pour cause de voussavez-quoi, le festival pluridisciplinaire briochin nous donne malgré tout rendez-vous cette année. Pas sur scène hélas, mais dans les librairies avec la sortie d’un beau livre-rétrospective. Art Rock : de 1983 à nos jours propose comme son nom l’indique de revenir en textes et photos sur les moments les plus marquants de son histoire (Björk, Blur, Public Enemy, Miles Davis…). Impec sous le sapin ! 12

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DOSSIER

ART POLITIQUE : AU PIED DU MUR ? FRESQUES, COLLAGES, POCHOIRS, AFFICHES... PLÉTHORIQUES DANS LES ANNÉES 70, LES ŒUVRES MILITANTES ONT DEPUIS DÉSERTÉ L’ESPACE PUBLIC. MAIS LA RÉSISTANCE S’ORGANISE.

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arhaix : son festival, sa brasserie Coreff, son aqueduc gallo-romain, sa statue de Bernard Hinault, son journal Le Poher… À ces particularités qui valent le détour, une nouvelle attraction vient s’ajouter. Dans le quartier de la gare, à quelques encablures du bar-PMU Le Welcome (spot officiel des buveurs de Ricard pendant les Charrues), une œuvre étonnante attire l’attention. Dans la rue Raoul-Lancien, impossible de passer à côté : un visage qui surgit, un regard qui nous capte, une arme qui interpelle, des inscriptions qui interrogent… Peinte sur le pignon d’une maison depuis 2019, une fresque géante en l’honneur d’Olivier Le Clainche, plus connu sous le nom de Kendal Breizh. À l’été 2017, ce Breton, originaire de Malestroit, avait rejoint la Syrie et les forces kurdes YPG pour lutter contre Daech et participer à la révolution du Rojava. Au front, il occupait le poste d’opérateur lance-roquettes et avait notamment participé à la libération de Raqqa, un temps sous l’emprise de l’État islamique. Neuf mois de combat, avant de mourir le 10 février 2018 sous un bombardement turc dans la région d’Afrin. Il avait 41 ans. Son portrait s’affiche désormais à la vue de tous. « J’avais tout simplement envie de lui rendre hommage, explique Bertrand Grimault, le propriétaire de la maison, qui a connu Olivier via les mouvements autonomistes bretons. Dans les années 1990, j’étais très engagé dans cette cause. J’ai même

DR

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fait un petit passage en prison (en 1999, ndlr). Kendal Breizh faisait alors partie de mes soutiens, il était sensible au sort des prisonniers politiques. On a ensuite fréquenté des groupuscules communs : Emgann, Stourm ar Brezhoneg… Si j’ai depuis pris mes distances avec tout ça, j’ai continué à suivre de près ou de loin ce qu’il faisait. C’était un idéaliste. Quelqu’un qui avait fait le choix d’un engagement total et ultime, mais profondément respectable. Ce sont toutes ces raisons qui font que j’ai accepté de bon cœur cette fresque quand ses amis me l’ont proposée. » Une peinture qui, malgré ses attributs guerriers, s’est fondue dans le décor. « À part avec un ancien qui a fait l’Algérie, je n’ai pas eu de remarques négatives de mes voisins. Au contraire, cela provoque des discussions et permet de faire connaître la situation des Kurdes, fait savoir

« Rendre hommage à quelqu’un d’idéaliste » 16

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Bertrand qui n’a pas tiqué pour la kalachnikov au premier plan. Ça impressionne c’est sûr, mais cela ne me dérange pas : ce n’est pas avec une raquette de tennis qu’il partait au combat… »

« Un prétexte pour échanger »

Un style de fresque, clairement inspiré des “murals” en Irlande du Nord, que l’on trouve également sur une maison du Cloître-SaintThégonnec, au cœur du Finistère : deux mains, une noire et une blanche, qui se serrent, entourées du message “Kengred etre ar poblou ” (solidarité entre les peuples). Un peinture XXL, inaugurée en juin 2019 qui ne passe pas inaperçue dans cette petite commune de 600 habitants. Une localisation qui fait pourtant sens. « La fresque est située juste en face de la maison des associations, où nous étions il y a peu encore installés », indique Sandrine Corre, directrice de l’École alternative des Monts d’Arrée (bientôt basée à Pleyber-Christ, à quelques kilomètres de là).


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Animée par une trentaine de profs bénévoles, cette structure accueille des personnes migrantes qui peuvent y suivre des cours de français, maths, anglais… et aussi breton. « Très vite, les réfugiés ont exprimé l’envie de l’apprendre. Leur idée était de dire que les Bretons les avaient accueillis, donc qu’ils souhaitaient connaître les bases de leur langue. Il ne s’agit pas d’en faire un usage quotidien, c’est davantage un prétexte pour échanger quelques mots avec les gens du coin, une façon de créer un lien », développe Sandrine pour qui la fresque, dont l’idée est venue de deux membres du collectif breton Dispac’h, s’inscrit dans cette même volonté de provoquer un dialogue avec les habitants. Un art militant et un graphisme engagé que va explorer le Musée de Bretagne dans son exposition Face au Mur qui ouvre le 13 novembre à Rennes. Les affiches politiques de 1970 à 1990 y seront décryptées. « Si ce support devient un vecteur fort dans les années 60, en particulier lors des événements de Mai 68, il va continuer de s’affirmer dans les décennies suivantes », situe 17


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Céline Chanas, la commissaire de l’expo. Parmi les principales causes ainsi relayées, citons la contestation sociale, les droits de l’Homme, l’écologie, le féminisme… En Bretagne, les mouvements antinucléaires avec Plogoff, environnementaux avec l’Amoco Cadiz ou identitaires avec des partis politiques comme l’UDB (Union démocratique bretonne) sont à l’origine de nombreuses affiches qui marqueront les esprits. »

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UDB - 1979

« Les partis étaient en pleine effervescence »

Collec. Musée de Bretagne - 1978/1980

Des œuvres recensées en grande partie au Musée de Bretagne, mais également au CRBC (Centre de recherche bretonne et celtique) situé à Brest. « On compte ici plus de 2 000 affiches politiques et culturelles, expose Ronan Calvez, son directeur. Les premières datent du 19e siècle, avec celles de l’Union régionale bretonne (URB). Une large part est consacrée aux années 1970, une époque où les partis étaient en pleine effervescence. Ce qui se ressent dans les créations. » En France et en Europe, ce bouillonnement militant voit éclore des collectifs d’artistes qui s’emparent de ce medium. Parmi les plus novateurs : Grapus, Lefor-Openo et Zanzibar’t en France, Wild Plakken aux PaysBas, See Red Women’s Workshop en Angleterre… Des graphistes notamment influencés par « l’école polonaise qui, dans les années 60, incarnait l’âge d’or de l’affiche politique. La production y est alors massive, précise Céline Chanas. Ces visuels avant-gardistes, diffusés dans des revues spécialisées comme

UDB - 1980

« Avant-gardistes »


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Fañch Le Hénaff - 1988

UDB - 1970


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« Voir son travail dans la rue, une certaine jouissance » des socialistes Louis Le Pensec (qui deviendra député l’année suivante) et Bernard Poignant (maire de Quimper de 1989 à 2001, puis de 2008 à 2014, dont il signera la plupart de ses visuels). Il travaillera également avec Amnesty International (la fameuse affiche avec les prisonniers enfermés dans un casque), l’antenne locale du Parti communiste (pour dénoncer les vagues de licenciements) et le Parti socialiste (pour s’opposer à la centrale de Plogoff notamment). « Voir son travail imprimé et placardé dans la rue provoque une certaine jouissance car on sait qu’on touche le plus grand nombre. Si j’ai le sentiment de faire de la politique ?

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Alain Le Quernec

Alain Le Quernec

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La Pologne, inspirent de nombreux étudiants pour qui cela est une révélation. Certains iront même se former là-bas. » Ce fut le cas du graphiste quimpérois Alain Le Quernec qui, en 1971, débarque à Varsovie pour côtoyer le peintre et affichiste Henryk Tomaszewski. « À l’époque, si on comparait les affiches françaises et polonaises, il y avait un monde d’écart, se souvient-il. Ce n’est pas tant sur le plan technique que j’ai appris, mais plutôt sur le fait de penser différemment. » De retour en Bretagne en 1972 à l’âge de 28 ans, il réalise alors ses premières affiches politiques, dont celles

Disons que je participe à ma manière, à ma petite échelle. » Des commandes de la part des politiques qui se sont raréfiées ces dernières années, jusqu’au coup de fil récent de l’UDB. « Cela faisait longtemps que je n’avais pas été contacté par un parti, avoue Alain Le Quernec. Il m’a sollicité pour que je réalise sa nouvelle campagne d’adhésion. J’ai imaginé une main avec trois doigts levés, combinant le pouce de l’approbation et le V de la victoire. Une façon de jouer aussi sur la rythmique : 1-2-3, U-D-B. » Une collaboration que Maxime Touzé, responsable communication du parti régionaliste, justifie par la nécessité d’apporter un regard neuf. « En allant chercher Alain Le Quernec, on voulait sortir de nos standards. Auparavant, nos affiches étaient faites en


UDB

interne. Ce qui était sans doute un de nos défauts : aujourd’hui en politique, la communication c’est le nerf de la guerre, explique le militant qui, s’il développe la communication sur les réseaux sociaux, croit encore à bloc dans l’affiche. Ça reste un média visible par le plus grand nombre, aussi bien en ville qu’à la campagne. On aurait tort de s’en priver ou de le snober. Surtout que c’est un medium qui, par le passé, a permis de faire connaître l’UDB et ses combats. Je pense notamment aux fameuses affiches jaunes et noires (voir page 19, ndlr), encore très percutantes de nos jours. Ça ne serait d’ailleurs pas impossible qu’on les réédite. » Si la démarche de l’UDB est à souligner, elle reste de plus en exceptionnelle, les partis faisant aujourd’hui moins appel aux “vrais” affichistes. « Le tournant, ce sont les années 80, pointe Grégoire Milot, auteur de l’ouvrage La Politique

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Le Justicier

C. Baudu

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s’affiche, sorti l’an passé. À partir de cette décennie, les agences de communication et de publicité vont prendre le pouvoir. On fait alors de la com pour de la com, sans réel message ni idée forte derrière. Avec des affiches qui se ressemblent un peu toutes. Je pense aussi que l’atténuation de la fracture gauche/droite et la confusion des idées expliquent cette baisse de créativité. Ce qui est dommage car certains partis, comme les écolos, arrivent de nos jours avec des idées nouvelles. Mais cela ne se ressent pas encore dans leurs visuels... » « Il est sûr que les affiches sont moins travaillées sur le plan artistique, poursuit Céline Chanas au Musée de Bretagne. Elles répondent surtout à des critères de marketing territorial et de concurrence. Des notions dont ont horreur les artistes ! »

Si Internet constitue désormais l’un des principaux terrains de la communication militante (« il faut reconnaître que les réseaux sociaux sont un excellent outil, aussi bien pour les partis établis que pour les mouvements non institutionnels », constate Grégoire Milot), certains messages font de la résistance dans l’espace public. De la part de street-artistes notamment. C’est le cas de Jef Graffik, auteur de plusieurs fresques engagées. Parmi les plus notables, celle réalisée en 2018 sur les murs de la friche Garnier à Redon en soutien à Yaya Diallo. « Un jeune Guinéen de 19 ans, installé dans le coin, qui était alors menacé d’expulsion. Quand son comité de soutien m’a contacté, j’ai accepté direct. Cette création avait pour but de média-

« Il s’agit de prendre

possession de la ville » 22

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tiser cette affaire et que la presse s’y intéresse. Ça a été le cas. » Une création officiellement inscrite dans le mouvement Black Lines, spécialisé dans les fresques militantes (on lui doit récemment celles en l’honneur d’Adama Traoré et George Floyd).

« Un cri en pleine rue »

Dans un esprit plus punk, celui qui se fait appeler “le Justicier” sévit à Rennes depuis maintenant quelques années où ses pochoirs et collages (« entre 300 et 400 pièces » selon ses calculs) visent le plus souvent la classe politique. Dans ses dernières réalisations : Macron, Trump, les Balkany… « Rien que la démarche de peindre un mur c’est politique. Il s’agit de prendre possession de sa ville. Plus que le beau, c’est la portée politique qui m’intéresse. Le but est de faire réagir les passants, qu’ils soient d’accord ou pas. » Une finalité partagée par le mouvement des colleuses féministes qui, en l’espace de quelques mois, a su


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imposer ses messages forts à la vue de tous. En Bretagne, il existe des groupes à Brest, Quimper, Lannion, Douarnenez, Lorient, Saint-Malo… Ainsi qu’à Rennes où, en cette soirée de la fin septembre, une dizaine de militantes se sont donné rendez-vous pour apposer leurs slogans sur les murs de la ville. « Nous avons commencé à coller pour dénoncer les féminicides, mais aujourd’hui le combat est plus large : agressions sexuelles, viols, transphobie…, développe Marine, 30 ans, pour qui cette action permet avant tout de se réapproprier la rue. Quand tu es une femme, l’espace public n’est pas toujours un lieu très accueillant. Ces collages permettent de dire qu’il est aussi à nous. Avec ces imposantes lettres noires, c’est comme si on criait en pleine rue. » Julien Marchand et Guillaume Monnier Exposition Face au Mur : à partir du 13 novembre au Musée de Bretagne, aux Champs Libres à Rennes 23


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E-SPORT : THE NEXT BIG THING

TRAITÉ HIER AVEC MÉPRIS, L’E-SPORT SORT AUJOURD’HUI DU CERCLE DES INITIÉS. LES COMPÉTITIONS DE JEU VIDÉO ATTIRENT DÉSORMAIS LE GRAND PUBLIC. À TEL POINT QUE LA RÉGION BRETAGNE SOUHAITE MONTER SA PROPRE SÉLECTION. OH BREIZH MARIO ! vec sa capacité d’accueil de 5 000 places, la salle du Liberté à Rennes ne paraît adaptée qu’aux chanteurs de variété, aux comédies musicales et aux spectacles grand public style Les Bodin’s. Depuis 2014 pourtant, elle accueille aussi le Stunfest, soit trois jours de méga fiesta consacrés au jeu vidéo et au e-sport. 24

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Si l’édition du printemps 2020 a dû être annulée – évidemment –, celle de l’année précédente avait affichée complet tout le week-end, avec 13 000 spectateurs venus assister à des compétitions de “VS” (photo), deux lettres désignant la catégorie des jeux électroniques de baston : Street Fighter, Tekken, Soul Calibur, Smash Bros, Mortal Combat…

« Pour mesurer le chemin parcouru, il faut rappeler que la première édition en 2005 n’avait rameuté qu’une centaine de personnes dans une maison de quartier. Quelque part, on a accompagné le développement du e-sport en France ces quinze dernières années », pose Aymeric Lesné, cofondateur de 3 Hit Combo, l’asso organisatrice de ce festival à


Stunfest

dimension internationale, capable de faire venir des joueurs japonais pour participer à ses tournois. De rendez-vous confidentiel pour gamers avertis, le Stunfest s’est mué en un événement incontournables du calendrier culturel. Même le président de la région Bretagne, Loïg Chesnais-Girard, est un inconditionnel. Fier de s’afficher en amateur de e-sport, il n’hésite pas à se retrousser les manches pour défendre cette pratique longtemps mal perçue (lire page 26). « Encore aujourd’hui, il faut parfois se battre pour contrer certaines idées reçues : ce serait soidisant une activité abrutissante, un truc de geeks coincés dans leur canapé ou d’ado attardé, s’agace Aymeric Lesné. Ce mépris ne tient pas quand on commence à s’intéresser au e-sport sans le prendre de haut et avec légèreté. On est face à un mouvement de fond, et ce n’est que le début. »

Une étude publiée l’an dernier à l’occasion de la Paris Game Week a recensé 37 millions de pratiquants (réguliers ou occasionnels) de jeux vidéo en France. Âge moyen : 40 ans. Autant de CSP+ que de professions moins qualifiées. Parmi eux, les joueurs de compétition seraient 1,3 million, ce qui place déjà le esport en deuxième position des pratiques sportives, derrière le football mais devant le tennis ou le basket en nombre de licenciés ! Dans le monde, le jeu vidéo pèse 115 milliards d’euros. C’est plus que le cinéma et la musique cumulés. La progression annuelle est à deux chiffres et les prévisions de croissance tablent sur 168 milliards de chiffre d’affaires mondial dès 2022. En fait, la question n’est même plus de savoir quand le jeu vidéo va-t-il finir par décoller mais : quand vat-on se rendre compte qu’en fait, il est déjà tout en haut ?

Oui, le e-sport (qui, rappelons-le, désigne les compétitions des jeux vidéo) est déjà partout, organisant une multitude de tournois en ligne ou en présentiel. Dans ce dernier cas, on parle de LAN, acronyme de Local Area Network qui désigne ces rassemblements de gamers en un même lieu physique pour s’affronter sur ordi ou console. Exemple à Rennes où le Checkpoint, bar spécialisé e-sport, accueille tous les week-ends des joueurs venus s’entraîner ou se tester. Ce samedi après-midi d’automne, malgré les restrictions liées au Covid, c’est l’association Super Smash Breizh qui organise sa compétition sur Super Smash Bros, un jeu édité par Nintendo. Une quarantaine de participants se disputent la victoire, avec retransmission des matchs sur écran géant et en simultané sur Twitch, LA plateforme de stream des gamers. 25


DOSSIER

Pour imager, c’est un peu comme un tournoi de sixte en football en version 2.0 : plus technologique, moins bordélique. « Le milieu du Smash Bros reste encore assez confidentiel par rapport à d’autres jeux mais il se développe, explique Brenvaël Oger, président de l’asso. D’ailleurs, un premier circuit professionnel international devait se lancer en février dernier, avant qu’il ne soit reporté pour cause de confinement… » Le trentenaire est un daron dans son milieu, où la moyenne d’âge tourne plus autour de 20-22 ans. Numéro 1 breton, il a figuré jusqu’au 15e rang national du jeu et n’a pas forcément complètement renoncé à ses rêves de joueur pro. « J’arrive presque un peu tard, mais quand on est compétiteur, il faut avoir de l’ambition… » Brenvaël – Ours Ouzbek de son pseudo de gamer – vient d’ailleurs d’être recruté par Crazy Esport, l’une des équipes locales les plus ambitieuses du moment. Rencontré chez lui à Séné près de Vannes,

leaders à Tekken 7 en France, ou Shenzo, ancien champion d’Europe du jeu Guilty Gear. Recruter Brenvaël est apparu comme une évidence pour renforcer cette sorte d’équipe all star de la manette. Le moment n’est pas choisi au hasard pour le faire : Crazy Esport fait partie des « Coup de pouce décisif » postulants à l’appel d’offres de la Fondée en 2008, sa structure a pris le région Bretagne pour parrainer une statut associatif en 2014 et s’est spé- équipe e-sport. cialisée dans les jeux de combat, avec N’ayant pas encore de référent en son sein Gold Shak, « le meilleur spécialisé dans ce domaine, la joueur français de Soul Calibur », collectivité s’est appuyée sur 3 Hit mais aussi Super Akouma, l’un des Combo, organisatrice du Stunfest, son manager Edern Plantier a les dents qui rayent le parquet. « En jeu vidéo comme en sport, il y a ceux qui pratiquent entre potes, pour le plaisir et la détente. Et puis, il y a les acharnés qui veulent aller plus loin : s’entraîneur dur pour gagner. »

« LES DÉTRACTEURS SE TROMPENT PAR MÉCONNAISSANCE »

E. Pain

Loïg ChesnaisGirard, président du conseil régional de Bretagne La région Bretagne a lancé un appel à projets pour parrainer une équipe e-sport, avec notamment un soutien financier à hauteur de 10 000 €. Pourquoi ? Parce que j’y crois, tout simplement. 26

Nous sommes plusieurs au conseil régional à considérer qu’il faut prendre au sérieux cette activité en passe de prendre une part prépondérante dans notre société. Des acteurs de la sphère privée se sont engouffrés très tôt dans la brèche, les collectivités territoriales ne doivent pas être à la traîne et jouer pleinement leur rôle d’accompagnatrices.

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Pour vous, le e-sport est donc là pour durer ? C’est une évidence ! On parle d’une activité qui réunit 37 millions de joueurs occasionnels et plus d’un million de pratiquants réguliers. C’est déjà autant qu’une activité sportive traditionnelle comme le tennis. On est loin d’un phénomène à la marge ou de passage comme certains peuvent encore le considérer.

Que dites-vous justement à ses détracteurs pour qui le e-sport n’est pas un vrai sport ? Je pense qu’ils se trompent par méconnaissance. Il faut sortir de la caricature du joueur isolé chez lui sur son canapé. Pour avoir assisté à des compétitions de e-sport, notamment au Stunfest à Rennes, je peux affirmer qu’il s’agit bien d’une vraie compétition avec un engagement total : de la


Photos : DR

pour coordonner cette opération, la première du genre pour une région française. « Pour le vainqueur, c’est un chèque de 10 000 € à la clé, un stage de coaching physique, mental et diététique, ainsi que la participation au premier tournoi e-sport régional organisé à partir de 2021 », avance Aymeric Lesné. Edern de Crazy Esport en est convaincu, « cette initiative peut être un coup de pouce décisif pour le développement du e-sport dans le coin. Il y a les 10 000€ bien sûr qui peuvent nous permettre de couvrir les frais de déplacement de concentration, beaucoup de stratégie et de dépense physique. Cela demande une vraie préparation pour atteindre le haut-niveau. Et derrière, c’est toute une économie qu’il faut soutenir. La Bretagne ne doit pas manquer sa chance de figurer aux avant-postes de cette aventure. Quel est votre rapport personnel aux jeux vidéo ? J’ai été un gros joueur de jeux de simulation dans ma jeunesse : Sim City – plusieurs centaines d’heures je pense ! – et pas mal de simulateurs de vol. Aujourd’hui, par manque de temps, je laisse ça à mon fils de 14 ans. 27


Bikini

DOSSIER

« Des joueurs pouvant

gagner 20 000 € par mois » nos joueurs sur les tournois, mais les retombées peuvent être bien plus importantes encore. Avoir l’appui de la région, c’est un atout essentiel pour se rendre crédible auprès des entreprises qu’on démarche pour du sponsoring ». Avec, à moyen terme, « des envies de professionnalisation ». Pro, Alexandre Morel ne l’est pas encore. « Semi-pro », corrige celui qui, dans le monde virtuel, se fait appeler Di’Kut. Membre de la team suédoise EvoAB, ce spécialiste du jeu Overwatch a accepté de donner un coup de main à une nouvelle équipe fondée il y a seulement quelques mois à Rennes et baptisée Breizh Esport. Elle aussi a postulé à l’appel d’offres du conseil régional, même si son jeune âge pourrait peut-être la disqualifier (chaque asso participante doit théoriquement exister depuis au moins un an). « Mais on a 28

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envoyé notre dossier car l’occasion est trop belle », justifie son fondateur Antoine Regeard. La nouvelle structure aurait déjà fédéré une centaine de joueurs et propose des sessions d’entraînement, en ligne le plus souvent ou dans son local de Saint-Jacquesde-la-Lande. En plus de ses vingt heures d’entraînement par semaine, Alexandre Morel fait donc aussi du coaching pour les jeunes pousses locales d’Overwatch, un jeu qui possède un circuit pro très structuré aux États-Unis (avec un joueur breton professionnel au sein de l’équipe de Philadelphie : Gaël Gouzerch, alias Poko). « C’est un jeu qui se pratique par équipe de six. Comme un sport collectif, c’est beaucoup de tableau noir : chacun travaille son poste, la tactique, visionne les matchs précédents pour s’améliorer… » Ancien éducateur de foot, son collègue

Antoine Regeard l’assure, « il n’y a pas beaucoup de différence. C’est certes moins physique, mais il ne faut rien négliger niveau alimentation ou sommeil pour tenir sur des matchs qui peuvent durer deux heures et où la concentration est extrême ». À Rennes, l’association historique d’e-sport se nomme Ubiteam. « Ubi pour “Union des branleurs insolents”, clarifie dans un sourire son porte-parole Alban Gosselin. On compte une cinquantaine de membres, dont une trentaine de joueurs, avec une équipe de Counter Strike de niveau national. Le reste en staff : coachs, managers pour organiser les tournois et déplacements, préparateurs physique et mental, community manager… »

« Sur le point d’exploser »

Si la structure a également postulé à l’appel d’offres, elle s’est finalement fait recaler en raison d’un trop grand nombre de gamers non-Bretons. « L’un des critères était que 50 % au moins des joueurs soient domiciliés dans la région, ce qui n’est pas notre cas. Même si Rennes reste notre port d’attache. » Avec, dans le futur, l’envie de disposer d’une gaming zone, sorte de centre d’entraînement et de formation pour pouvoir réunir ses joueurs et organiser des LAN à l’année. « C’est l’avenir, assure Alban. Jusqu’à présent, la plupart des clubs e-sport ne sont pas rattachés à un territoire géographique. Mais, comme au foot par exemple, on pense qu’il y aura bientôt un gros club résident par ville ou par région. Ce sera ainsi plus lisible pour le grand public. » Nicolas Léna, 24 ans, en est tout aussi persuadé. Ce Lorientais d’origine est sur le point d’ouvrir à Rennes un lieu baptisé Well Played


qui, il l’espère, fera office de Piverdière du e-sport. « 200 m² d’espace avec des ordinateurs et des consoles à disposition, du coaching et une équipe résidente qu’on aimerait professionnaliser à terme. » Un modèle qui existe déjà dans d’autres villes de France, comme à Lyon (avec l’équipe LDLC OL), à Poitiers (avec Orks Grand Poitiers), à Tours (avec Solary) et surtout à Paris, où l’équipe Vitality fait figure de tête de gondole du e-sport français. « Cette dernière dispose d’un centre d’entraînement basé au Stade de France, 12 millions d’euros de budget, des gros sponsors comme Orange ou Adidas et une équipe entièrement professionnelle, composée de joueurs pouvant gagner 20 000 € par mois », s’enthousiasme Alban d’Ubiteam, qui a récemment sécurisé le contrat d’un de ses meilleurs joueurs avec une clause de départ fixée à 50 000 €. « Comme dans les sports majeurs, il commence à y avoir pas mal d’argent dans notre milieu, justifie-t-il. Nous manquons encore de cadres juridiques solides pour développer le professionnalisme sur le modèle de ce qui se fait aux États-Unis ou en Corée du Sud, mais on y vient, petit à petit… La demande est forte, le marché est sur le point d’exploser. » Une illustration ? L’an dernier, l’AccorHotels Arena de Paris Bercy a fait le plein pour la finale mondiale de League of Legends, un match retransmis en seize langues et sur vingt plateformes réunissant un pic d’audience de 44 millions de téléspectateurs à travers la planète. C’est encore loin des audiences des plus grands événements de foot mais déjà presque autant que la dernière finale de la Coupe du monde de rugby entre l’Afrique du Sud et l’Angleterre… Régis Delanoë 29


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COMPOSTE-MOI ET SI ON SE TRANSFORMAIT EN TERREAU APRÈS NOTRE MORT ? C’EST LE SOUHAIT DES PARTISANS DE L’HUMUSATION, UN RITE FUNÉRAIRE QUI SE VEUT PLUS ÉCOLO QUE L’INHUMATION ET LA CRÉMATION. REST IN PISSENLIT. poiler : on va tous mourir. Tôt ou tard, brutalement ou pas, la petite lumière qui brille au fond des yeux s’éteindra. Pour les croyants, c’est la promesse de passer “de l’autre côté”, dans un monde meilleur (ou espéré comme tel). Pour les athées, c’est la fin de la party, en espérant en avoir bien profité (YOLO !). Dans tous les cas, reste ce corps désormais inutilisable, encombrant et – assez rapidement – malodorant, tel un vieux fromage oublié sous la cloche. Aux proches du défunt de s’en dépatouiller, en respectant ses der30

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nières volontés s’il les a exprimées. « Il n’existe actuellement en France que deux rites funéraires autorisés. Le premier : l’inhumation (ou enterrement), soit le fait de mettre le corps dans un cercueil qui est ensuite enfoui dans un caveau aménagé dans le sol. Le second : la crémation, qui consiste à brûler le corps pour le réduire en cendres », pose Grégory Nieuvarts, cofondateur de la Coopérative funéraire à Rennes, un nouvel acteur des pompes funèbres prônant plus d’éthique dans le secteur. L’encadrement de ces deux pratiques est strictement réglementé

par une loi de 1887 qui n’a été, depuis, que très peu amendée. « En 2007 néanmoins, une restriction a été apportée concernant la dispersion des cendres suite à une crémation : elle doit se faire hors espace public et sur déclaration en mairie. » Jusqu’au début des années 80, l’inhumation était très majoritaire mais la crémation gagne petit à petit du terrain, passant de 10 à 32 % sur les vingt-cinq dernières années en France. L’hégémonie de ces deux pratiques pourrait bientôt être mise à mal par l’arrivée sur le “marché” d’une alter-


native : l’humusation. C’est en tout cas ce que souhaite la Costarmoricaine Sandra Rolland, qui en définit les contours : « Il s’agit ni plus ni moins que de compostage humain. L’idée consiste à laisser faire la nature en disposant le corps dans son plus strict élément, sur un tertre de terre. Dans le but de le transformer en humus après le travail naturel des organismes présents à la surface du sol (lire le descriptif étape par étape page 32, ndlr) », éclaire cette habitante de Plœuc-sur-Lié qui souhaite créer son entreprise de pompes funèbres et proposer cette possibilité à sa clientèle.

« Le grand cycle de la vie »

D’après les estimations, il faut compter un an maximum pour une humusation complète du corps, permettant l’obtention finale de trois mètres cubes d’une terre « riche en matières organiques et en phosphate, l’équivalent d’un super terreau », annonce Antoine Bigand, interne en médecine légale au CHU de Rennes et militant de la cause. Pour lui, « c’est le plus évident des rites funéraires, quand on y réfléchit bien. Cela permet de rendre un corps “utile” à la nature et de l’intégrer au grand cycle de la vie ». Au jeu des comparaisons, Grégory Nieuvarts estime que « l’humusation est clairement plus écologique que l’inhumation ou la crémation. Dans le premier cas, on surutilise du bois pour le cercueil, de la pierre pour le caveau et surtout des produits de conservation utilisés en thanatopraxie qui, par le phénomène de putréfaction, provoquent des écoulements chimiques dans les sols. Dans le second cas, le carburant nécessaire pour atteindre les 900 degrés permettant de brûler un corps s’avère très polluant ». Ou comment alourdir post-mortem la facture déjà pas jojo de son bilan carbone… 31


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En fin d’étude de médecine légale, Antoine Bigand a déjà dû assister à des excavations et il en conclut lui aussi que les inhumations sont problématiques : « Le fait même d’enterrer un corps un mètre en dessous du sol est débile car c’est en surface que les organismes nécessaires à sa décomposition évoluent. En profondeur, tout est stérile. Avec un cercueil, c’est pire encore : il n’y a pas d’oxygène. Le corps putréfie lentement, très lentement. Et c’est franchement pas beau à voir… » S’agissant de la crémation, le contreargument serait, d’après Francis Busigny, plus spirituel. « Vous imaginez la violence de la chose ?, interroge le président de l’association belge Humusation.org, référence européenne en la matière, de passage en Bretagne il y a quelques mois pour une conférence. On parle quand même de passer un corps dans l’équivalent d’un four en mode pyrolyse. Même pour les plus athées, le procédé peut poser question. » Le lobby de l’humusation a aussi

fait ses comptes et le juge bien plus économique. « Moins de 1 000 €, contre 3 000 € en moyenne pour une inhumation et au moins 1 500 € pour une crémation. » Ce qui s’explique, développe Francis Busigny, par la simplicité du procédé : « Pas de cercueil, pas de pierre tombale, pas d’urne, pas de produit d’embaumement… » « Le funéraire tel qu’il se pratique actuellement, c’est beaucoup de business, pointe Sandra Rolland. Le secteur est dominé par deux grands groupes (PFG et Funecap, propriétaire de la marque Roc Eclair, numéro 1 du secteur, ndlr), détenus par des fonds d’investissement et dont l’objectif premier est de marger sur les produits qu’ils vendent. C’est un modèle économique qui vaut ce qu’il vaut, mais qui ne met clairement pas l’humain au centre… »

qu’on enterre six pieds sous terre, quelque part ça montre le tabou qu’on a encore avec le décès, considère Grégory Nieuvarts. Le brûler, pareil, c’est “loin des yeux loin du cœur”. On aimerait faire évoluer les mentalités. » Reste à faire bouger la loi qui interdit actuellement la pratique en France « Les gens sont prêts » (aucun pays d’Europe ne l’autorise Les “humusateurs” défendent, pour l’instant, tandis qu’aux Étatseux, un autre rapport morts-vivants. Unis le compostage humain est au« Mettre le corps dans une boîte torisé dans l’État de Washington

HUMUSATION D’UN CORPS, MODE D’EMPLOI Le compostage humain, comment ça marcherait (si c’était autorisé) ? Les éclairages d’Antoine Bigand, interne en médecine légal au CHU de Rennes.

1 : LE DÉPÔT « Le corps est disposé dans un linceul biodégradable et déposé sur un lit végétal de vingt centimètres d’épaisseur, puis enseveli par deux mètres cubes de ce même 32

mélange. Cette butte est recouverte intégralement de déchets verts : mélange de pailles, feuilles mortes, tontes de pelouse… Pour le transport le jour des funérailles, un cercueil réutilisable peut être utilisé. Pour faciliter la décomposition, aucun soin de conservation n’est effectué. »

2 : LA DÉCOMPOSITION « La nature effectue son travail de décomposition :

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première intervention des bactéries végétales au contact de l’oxygène et de l’humidité (provoquant une mise en température jusqu’à 70 degrés), puis des champignons et des vers de terre. Au bout d’environ trois mois, la peau, les chairs et tissus musculaires de la dépouille sont transformés. Ne restent que les os, “nettoyés” et détachés les uns des autres, ainsi que les dents et ongles. »

3 : LE BROYAGE « Ce qu’il reste du corps est extrait manuellement du tertre et peut, pour ceux qui le souhaitent, être disposé dans un ossuaire souvenir à destination des proches. Pour un compostage complet, les os, dents et ongles sont passés au broyeur et le résultat est réintégré dans la butte pour l’enrichir en éléments chimiques : phosphore, calcium, magnésium. C’est une


Photos : Bikini

depuis l’an dernier). « Franchement, le seul frein est législatif, croit savoir le médecin légiste Antoine Bigand. Dans les mentalités, je pense que les gens sont prêts. Et puis, on n’impose rien : les deux autres modes de sépulture ne seront pas supprimés par l’apparition d’une troisième. On souhaite juste élargir l’offre. À la citation “poussière, tu redeviendras poussière”, je lui préfère “humus, tu redeviendras humus”. » Régis Delanoë étape où l’intervention humaine est indispensable mais réduite au strict minimum. »

4 : L’ÉPANDAGE « Au bout d’un an maximum, toutes les cellules de la dépouille mortelle sont métamorphosées en humus sain et fertile, équivalent à trois mètres cubes de terreau. Une partie de cette terre peut être remise à la famille pour la répandre dans un lieu symbolique ou intervenir dans la plantation de végétaux. Un corps humusé pourrait contribuer à faire pousser cent arbres. À terme, les cimetières aujourd’hui très minéraux pourraint ainsi être repensés en de vastes forêts. » 33


DOSSIER

KANAÑ E BREZHONEG

MAJORITAIREMENT CANTONNÉE AU RÉPERTOIRE TRADITIONNEL, LA LANGUE BRETONNE TENTE ÉGALEMENT DE SE FAIRE UNE PLACE DANS LES MUSIQUES ACTUELLES. AVEC L’AMBITION, COMPLEXE MAIS LÉGITIME, DE RASSEMBLER AU-DELÀ DES BRITTOPHONES.

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Guillaume Magré-Guilberteau

l pourrait bien être l’une des jolies surprises des prochaines Trans Musicales de Rennes. Sur la scène du Théâtre national de Bretagne, Brieg Guerveno (photo) viendra défendre Vel ma vin, son quatrième album, sorti avant le confinement. Un disque de folk ambiant, entièrement chanté en langue bretonne, qui constitue un tournant pour ce musicien au parcours déjà fourni. Car Brieg est tout sauf un inconnu dans le paysage rock régional. Si le natif de Saint-Brieuc commence la musique à 7 ans en apprenant la caisse claire au sein du bagad Pañvrid, c’est vers les guitares qu’il se tourne dans ses années collège. Le garçon gratouille alors plutôt pas mal et intègre dès l’âge de 14 ans Éclipses, « un groupe de doom chanté en anglais », avant de fonder en 1997 Operarcanes, une formation de rock metal. « C’est avec ce projet que j’ai commencé à écrire des textes en breton, rembobine le trentenaire aujourd’hui installé dans la campagne d’Iffendic, à l’ouest de Rennes. Le choix de cette langue s’est fait très naturellement. Je suis issu d’une famille bretonnante, j’ai été scolarisé à Diwan en maternelle et primaire… C’est avec le breton que je suis le plus à l’aise. » Une langue « chargée de poésie, de beauté et d’images » qui ne le quittera plus jamais sur scène. 35


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Se produisant sous son propre nom depuis 2003, Brieg a depuis affiné son style, proposant aujourd’hui un folk tout en équilibre. Une musique aussi brute que délicate, à l’image du sublime (n’ayons pas peur des mots) morceau ’Vel pa vefemp qui ouvre l’album. Une esthétique qui permet à la langue bretonne de s’épanouir là où on a peu l’habitude de la voir. Quitte à dérégler nos boussoles. « Certaines personnes qui ne sont pas brittophones me disent parfois que ça leur faire penser à du Sigur Rós (groupe de rock islandais, ndlr), ce qui n’est pas pour me déplaire, raconte Brieg. C’est sûr que chanter en breton et ne pas être sur un registre traditionnel ou celtique, cela peut interpeller, voire déstabiliser. » Une réaction loin d’être étonnante. Dans le paysage actuel, pouvez-vous citer beaucoup d’artistes bretonnants qui ne font pas une musique étiquetée “breizhou” ? En plus de Brieg Guerveno, on peut mentionner le rappeur Krismenn, Émilie Quinquis (Tiny Feet) et sa pop délicate, la chanteuse Nolwenn Korbell et, dans une certaine mesure, le folkeux Dom Duff… Chez les autres, difficile d’échapper à un petit coup de bombarbe, de harpe ou de biniou. Si l’idée n’est pas de dénigrer la scène traditionnelle ni celle des musiques dites à danser (on y trouve en effet des groupes novateurs, comme Fleuves, Tchaïd, Ndiaz, Youn Kamm…), force est donc de constater que celle des musiques actuelles semble peu pourvue en artistes brittophones.

sans gommer leur accent. C’est là que je me suis rendu compte que le breton se prêtait très bien à ce style, grâce à son accent tonique et ses diphtongues notamment (lire par ailleurs page 40, ndlr). » Une musicalité de la langue sur laquelle s’est également appuyée Bernez Tangi, cofondateur en 1976 de Storlok, considéré comme le premier véritable groupe de rock chanté en breton. « Ces années 70 étaient propices à un changement d’atmosphère. C’est comme ça qu’on s’est dit que ça serait bien de marier notre langue avec cette musique qu’on écoutait : les Doors, les Stones, du blues…, situe Bernez, alors âgé de « Changement d’atmosphère » 27 ans et bien décidé à dépoussiéLe déclic viendra au début des an- rer le répertoire breton. Même s’il nées 2000 lors d’un séjour prolongé nous arrivait de nous produire en au Québec. « J’y ai découvert la ouverture de fest-noz, on en avait scène rap locale. C’était dingue de assez des vieux chants traditionnels. voir ces gars qui faisaient du hip-hop C’était toujours les mêmes rengaines. Dans nos textes, on voulait parler du temps présent : le combat des Noirs américains, la mobilisation de Plogoff, la religion qu’on aimait bien attaquer… Pour beaucoup de Un constat que partage Christophe Le Menn, aka Krismenn, qui depuis presque dix ans impose son hip-hop en breton, que ce soit en solo ou accompagné d’Alem (champion du monde de beatbox en 2015). Parmi ses plus belles dates : les Vieilles Charrues, les Trans, le Printemps de Bourges, le Paléo… « J’ai pourtant commencé dans le trad’, retrace le Costarmoricain qui a appris le breton au lycée. Je faisais pas mal de kan ha diskan, du chant a cappella, dans les fest-noz. Un milieu hyper vivant dans lequel j’ai baigné de la fin de mon adolescence jusqu’à assez tard. »

« La langue sortait du ghetto

et devenait moderne » 36

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brittophones, cela a été un soulagement. Leur langue sortait enfin du ghetto et devenait moderne. » Si Storlok fait figure de référence pour de nombreux musiciens bretonnants (malgré une carrière relativement courte : quatre ans d’existence et un seul album au compteur), le groupe de Bernez Tangi n’a pas réellement fait des émules. « On pensait créer un appel d’air. On aurait aimé voir d’autres formations de rock continuer après nous. Mais ça n’a pas été le cas. Pourquoi ? Je dirais que le milieu culturel breton a eu un désir de se ressourcer. Les bagads et les cercles celtiques se sont alors imposés. Ce n’était pas forcément une mauvaise chose, mais cela a malgré tout vampirisé le reste de la scène régionale. » Une raison, mais pas la seule. « La classification des artistes dans les musiques amplifiées pose toujours problème. Bien souvent, on ne sait pas dans quelle catégorie se situe tel ou tel groupe », pointe Tangui Le Cras, boss de la structure Route 164 et manager de San Salvador, Super Parquet, Krismenn… Ce dernier embraye : « Je me souviens que l’accueil était assez 37


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« Pas besoin d’être bretonnant pour percevoir les émotions » contrasté au début. Pour certaines personnes du milieu bretonnant, c’était du rap donc ils considéraient que ce n’était pas pour eux. Et pour certaines personnes de la scène hiphop, c’était en breton, donc pas pour eux non plus… Pour moi, il était important de sortir du réseau brittophone. Y être cantonné ne me satisfaisait pas, même si j’ai toujours plaisir à y jouer. » Un “cul entre deux chaises” également observé par Arnaud Choutet, auteur de l’ouvrage Bretagne : folk, néo-trad et métissage, paru aux éditions Le Mot et le reste. « Le problème, c’est que la langue bretonne pâtit de nombreux préjugés. On ne la considère pas comme suffisamment actuelle pour être porteuse de modernité. De nombreuses personnes ont du mal à l’imaginer hors de la sphère traditionnelle. Ce qui est bien évidemment une erreur ! » Reste le point, non négligeable, de la compréhension des paroles dans une région où le nombre de brittophones reste faible (selon l’Office public de la langue bretonne, la région compte 225 000 locuteurs actifs, soit environ 6 % de la population). Un faux argument pour beaucoup. « Si c’est la raison invoquée par certains programmateurs, pour moi ça ne tient pas. La majorité des spectateurs ne comprennent pas les paroles des groupes anglais, ça ne les empêche pas d’apprécier le concert », affirme Tangui. « Lorsque j’ai joué à l’étranger, j’ai pu voir que la question de la compréhension se posait moins. Il n’y a pas cette 38

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perception folklorique comme il peut y avoir ici », poursuit Brieg qui estime que « les gens ont un attachement inconscient au breton. De l’ordre du viscéral. Pas besoin d’être bretonnant pour réussir à percevoir les émotions ». L’enthousiasme est plus mesuré de la part d’Arnaud Choutet. « Quand on chante en breton dans les musiques actuelles, il faut accepter d’avoir une cible étroite. Au-delà de la sphère bretonne, je ne sais pas s’il y a beaucoup d’auditeurs. Regardez en Corse et au Pays basque : de nombreux groupes de rock chantent en langue régionale mais restent totalement inconnus à l’échelle nationale. Pour percer, les artistes peuvent donc légitimement s’interroger sur le choix de la langue. »

« Processus de reconquête »

Si le rôle des festivals généralistes et des Smac doit être questionné (« les choses vont tout de même dans le bon sens. Nous sommes accueillis et accompagnés sur des temps de résidence et création », confient tous les artistes interrogés), la scène bretonnante doit aussi faire son autocritique. « Globalement, il faut reconnaître que le vivier est trop petit et que le niveau y est souvent faiblard, juge Tangui Le Cras. En musiques actuelles, il n’y a pas assez d’artistes suffisamment bons pour prétendre à de nombreuses scènes. Qu’est-ce qui leur manque ? Plus d’accompagnement, l’aide de structures… » Ce qu’essaie de faire le festival morbihannais Gouel Broadel ar Brezhoneg qui, à chaque édition, organise

un tremplin découverte. « Pour y participer, il faut écrire des textes originaux en breton chantés sur des musiques non traditionnelles. C’est un dispositif unique dans la région. Il existe plein de groupes qu’on ne voit jamais nulle part. Pour les faire grandir, les mettre en avant et créer des vocations, il faudrait plus d’initiatives de ce genre », plaide Tristan Le Nedellec, le responsable du tremplin qui l’an passé a vu passer huit formations de reggae, rock, jazz… Parmi celles-ci, les deux rappeurs de Plouz & Foen (« On bosse sur des morceaux qu’on aimerait sortir en 2021 », annonce Gweltaz, 24 ans, l’un des MC) ou encore l’étonnant trio Harzus Gang et son hip-hop bien véner (« Y a même des anciens qui aiment ce qu’on fait », se marre Laouig, 18 ans, qui a connu ses deux acolytes au lycée Diwan de Carhaix). Une création contemporaine qu’espère encourager Anaëlle Le Pann d’Emglev Bro Douarnenez. En novembre, cette asso inaugure


une toute nouvelle formation professionnelle (animée notamment par Nolwenn Korbell et Krismenn). Objectif : apprendre à composer des textes chantés en langue bretonne. « Ce cours est né du constat que la grande majorité du répertoire breton date du 19e siècle. Or, il est important de continuer à produire des écrits qui racontent l’époque actuelle. La Bretagne du 21e siècle doit aussi être racontée et chantée, avec des références et des combats d’aujourd’hui : l’égalité femmes-hommes, l’écologie, les migrations… Cela participe au processus de reconquête de la langue. » Julien Marchand

T. Le Nédellec

Éric Legret

Brieg Guerveno : Le 9 novembre au Triangle à Rennes, le 12 à Bonjour Minuit à Saint-Brieuc, le 13 au 6PAR4 à Laval, les 20 et 21 au Théâtre de Poche à Hédé, le 29 au Roudour à Morlaix, les 2 et 3 décembre aux Trans Musicales (TNB) et le 8 décembre à NoBorder à Gouesnou

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DOSSIER

« LA LANGUE BRETONNE FAIT DO-DOM, DO-DOM, Que les choses soient claires : une langue ne se définit pas uniquement par ses règles grammaticales et orthographiques. Ce qui fait son usage, sa transmission et sa pérennité, c’est son oralité. Rien d’étonnant alors à ce que les termes “musicalité” ou “rythmique” soient régulièrement convoqués pour qualifier un parler. Si, à la différence de l’anglais, le français est souvent qualifié comme peu musical par des nombreux artistes, qu’en est-il du breton ? Une langue, aujourd’hui parlée par 225 000 locuteurs actifs dans la région, qu’il est impossible d’aborder sans en connaître les finesses et nombreuses spécificités orales. Car, ce qui la caractérise réellement, c’est l’accent tonique : dans un mot ou un groupe de mots, une syllabe en particulier est appuyée. « En breton, lorsque qu’un mot comprend plusieurs syllabes, l’accent tonique se trouve sur l’avant-dernière, explique Lukian Kergoat, linguiste et écrivain. C’est ce qu’on appelle un paroxyton. Mais à la différence de beaucoup d’autres langues, comme l’espagnol, il n’est pas fixe. Autrement dit, si l’on ajoute une terminaison à ce mot, et donc une syllabe supplémentaire, l’accent se décale. Il est baladeur, il se repositionne… C’est une des grandes caractéristiques du breton. » Et de sa musicalité. « Ça sautille, ça fait do-dom, do-dom, do-dom… » Pour mieux vous faire une idée, allez donc écouter le kan ha diskan des soeurs Goadec (photo), dont la technique n’a rien à envier à celle d’Eminem.

façon identique mais uniquement différentiables grâce à l’accentuation. Mais ce n’est pas la seule règle. JeanClaude Le Ruyet, également linguiste et auteur du livre Bien prononcer le breton d’aujourd’hui, en distingue quatre : l’accent tonique donc, la longueur de la syllabe accentuée, les lettres finales qui changent de l’écrit à l’oral, et les liaisons. « Si vous n’appliquez pas ces règles à l’oral, vous parlez breton, mais avec un très fort accent français. » En somme, on oublie la musicalité de la langue. Listées de la sorte, ces règles peuvent paraître abstraites. Alors prenons un exemple concret : en breton, “klod” veut dire la gloire, et “klot” désigne une sorte de creux sous la berge des rivières. Ces deux mots sont unisyllabiques, ils sont donc accentués entièrement. Le premier, puisqu’il y a un “d” à la fin, sera une syllabe longue que l’on prononcera “kloooot” (le “d” écrit se prononce “t” à l’oral). Pour le second, il faut savoir que devant un “t” à l’écrit, la voyelle est toujours brève, ce qui nous amène à prononcer “klot”, comme c’est écrit. Au final, à l’oral, seule la longueur de la voyelle change entre les deux et permet de distinguer deux mots n’ayant ni la même orthographe ni la même signification.

léonard n’a rien à voir avec le vannetais), tous les différents bretons les appliquent à leur manière. « Plus on se rapproche de Vannes, moins l’accentuation est forte », ajoute Lukian Kergoat. Parfois, l’accent est si prononcé qu’il amène certains mots à changer. Le plus connu étant certainement celui qui désigne un monument de la gastronomie mondiale : le kouign-amann. Un mot connu de tous certes, mais voilà : « Quand on accentue trop l’avant-dernière syllabe, le risque est que la dernière ne soit pas ou peu prononcée, prévient Jean-Claude Le Ruyet. “Kouign” signifie “gâteau”, et “amann” signifie “beurre ”. Or, “amann” UN BOUT DE KOUIGN-AMANENN  ? n’est pas le mot complet, il faudrait Rien que dans cet exemple, il y a dire “amanenn”. Mais puisqu’on a trois des quatre règles fondamen- tendance à accentuer l’avant-dertales mises en application : l’accen- nière syllabe pour dire “aMANenn”, tuation, la longueur et la pronon- la dernière syllabe a partiellement LES QUATRE COMMANDEMENTS ciation de la dernière consonne. disparu dans le langage courant. » À l’oral, l’accent fait sens. Il permet Et même si la Bretagne regroupe À tel point qu’en 2018, les pâtissiers de distinguer des mots prononcés de autant de pays que d’accents (le de Douarnenez qui revendiquent la 40

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DO-DOM... »

paternité du gâteau star, ont déposé la marque “kouign-amann”. Et non pas “kouign-amanenn”.

UNE MUSICALITÉ EN PÉRIL Le problème avec ces règles, c’est que leur transmission est remise cause. Depuis l’effondrement du nombre de locuteurs dans l’entre-deux-guerres, rares sont les brittophones qui ont appris le breton à la maison étant enfant. L’initiation s’est faite plus tard, souvent en se basant sur les méthodes d’enseignement du français… qui n’a pas de règles équivalentes. Résultat, le parler breton se rapproche de plus en plus du français, perdant son accentuation et sa musicalité. Il s’aplatit et se lisse. Et les choses ne vont pas en s’arrangeant. « Puisqu’on manque d’enseignants et de moyens, beaucoup apprennent comme il peuvent, notamment par les livres, précise Jean-Claude Le Ruyet. Mais dans les bouquins, on ne voit pas l’accentuation. » Brice Miclet 41


RDV

HELVÈTE UNDERGROUND

AVEC SON GROUPE BAPTISÉ BLACK SEA DAHU, LA SUISSESSE AU TIMBRE GRAVE JANINE CATHREIN LIVRE UNE INDIE FOLK SENSUELLE ET DÉLICATE. UNE DOUCEUR APPRÉCIABLE EN CETTE SAISON.

Paul Maerki

n plaid musical dans lequel se lover. Une couverture de mélodies susurrées dans le creux de l’oreille. Un doudou pour s’assoupir paisiblement quand dehors les éléments se déchaînent. C’est tout cela que la musique de Black Sea Dahu procure : un soyeux réconfort provoqué par la voix grave et profonde de Janine Cathrein (entre Feist et Jeff Buckley), fondatrice de ce groupe qui se pense tour à tour comme projet solo ou comme aventure collective. « Je suis parfois seule sur scène et d’autres fois accompagnée de six musiciens », précise la Zurichoise qui a débuté son apprentissage musical par le violon à l’âge de 6 ans. « Puis il y a eu le piano, l’écriture beaucoup, des poèmes notamment. Et la guitare ensuite, que j’ai apprise dans les camps scouts que je suivais dans ma jeunesse. » Armée d’une “sèche”, la jeune ado ambiance les soirées saucisses Knacky et marshmallow autour du feu. « Un jour, un des animateurs m’a appris à jouer avec une seule corde. Je me suis entraînée à pratiquer l’instrument corde par corde en m’amusant à composer plein de chansons que j’enregistrais avec mon smartphone. » 42

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Un apprentissage musical façon La Petite maison dans la prairie 2.0, poursuivi plus classiquement avec la création de son premier groupe, Josh, à l’âge de 18 ans. « On l’a fait durer cinq ans jusqu’à ce que je le remplace par le projet Black Sea Dahu, qui s’inscrit dans la continuité. Depuis mes débuts ma musique a toujours flotté entre différents genres : folk, classic pop, musique de film, chanson… » Le terme d’indie folk permet de bien résumer ces styles. « Pour situer, j’écoute aussi bien du Patrick Watson que du Adrianne Lenker, Ben Howard, James Blake, Matt Corby… Tout ce que j’espère, c’est que ma musique fasse ressentir des choses à ceux qui l’écoutent. Qu’ils se sentent vivants serait déjà pas mal je trouve. » Modeste, l’ancienne scout a tout de même déjà deux albums et deux EP à son actif, d’abord avec Josh puis avec Black Sea Dahu, dont No Fire in the Sand, un cinq titres enregistré l’an dernier en Norvège. Une étape de plus pour cette voyageuse. « Zurich est une petite ville d’un petit pays. On y côtoie plein de bons artistes comme Sophie Hunger ou Hanreti mais c’est vrai qu’on est vite amenés à se produire ailleurs. Pour ma part, beaucoup en Allemagne et en France. » Un pays que la germanophone espère continuer à explorer. « Il y a tellement de scènes, tellement d’opportunités ! Même si avec le Covid on ne peut plus vraiment se projeter. Plane toujours la menace d’une annulation de dernière minute, d’un cas positif parmi nous… Mais on a déjà commencé à expérimenter le live avec les nouvelles restrictions sanitaires. C’est assez bizarre, plus distant, mais possible. » Régis Delanoë Le 14 novembre aux Rendez-Vous Soniques à Saint-Lô et le 15 novembre à l’Antipode à Rennes 43


RDV

AU REBOND Une fracture du tibia. Bien sale, bien relou, bien handicapante, surtout pour un batteur. Voilà ce qui est arrivé à Pierre Marolleau fin 2016. « Une blessure que je me suis faite au basket alors que je courais après le ballon. Résultat des courses, j’ai été coincé chez moi deux mois. Plutôt que de me morfondre, j’ai décidé d’en profiter pour bosser sérieusement quelques compos perso qui s’accumulaient sans que j’en fasse trop rien jusqu’alors. » Ironiquement appelé Yes Basketball, le projet démarre dans un home studio avant de se concrétiser en 2018

Yannick Desbles

BLOQUÉ PAR UNE BLESSURE, PIERRE MAROLLEAU EN A PROFITÉ POUR LANCER SON PROJET SOLO.

par une première date concluante au Jardin Moderne avec quelques potes pour l’accompagner. « Christophe de Totorro, Stéphane de Trunks et Benoît de Bantam Lyons, plus Ghislain de Mermonte et ma compagne Astrid en coulisse », énumère l’ancien membre de Fordamage et Fat Supper, qui a gardé de ses précédentes expériences un goût assumé pour le math rock et les chansons qui explosent. « Avec Yes Basketball,

j’explore un côté plus flow rap et hip-hop à guitares, avec moi à la batterie et au chant. » Le Rennais de 39 ans sort le 13 novembre un premier album, Goodbye Basketball, chez Les Disques Anonymes et À tant rêver de toi. « Étant donné le contexte, la tournée promo va forcément être réduite mais on jouera partout où on pourra. » R.D Le 6 novembre à L’Antipode à Rennes

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SWING LOVERS

Amateurs de jazz, sortez vos agendas. Du 3 au 20 novembre, à Rennes, le festival Jazz à l’Ouest déboule avec un programme costaud qui verra défiler quelques valeurs sûres comme Roberto Fonseca, Vincent Peirani et Émile Parisien, Kaz Hawkins… Toujours à Rennes, au Couvent des Jacobins, l’Orchestre National de Bretagne organise la seconde édition de “Ça va jazzer”, son festival de jazz symphonique, du 19 au 21 novembre. Au menu : le pianiste Baptiste Trotignon, la flûtiste Naïssam Jalal (lauréate des Victoires du Jazz 2019, photo), ainsi que la cheffe d’orchestre et violoniste Fiona Monbet. 44

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Scott Davis

APRÈS UNE AVENTURE ÉLECTRO, STEVEN PRIGENT EMPRUNTE UN CHEMIN PLUS ORGANIQUE. On l’avait vu lors de l’édition hivernale d’Astropolis en 2019, ou encore en première partie d’Archive en 2017. Avec SPS Project, Steven Prigent développait une électro ambiant, touchant à la fois au néo-classique et au trip-hop. Le Finistérien s’affiche désormais sous son véritable nom et vient de sortir Le Départ, son premier album. « C’est un disque acoustique, organique. Une musique moins électronique que celle que je développais avant. Une sorte de retour aux fondamentaux. » Au cœur de ces 11 titres : le piano, un instrument qui le suit depuis qu’il est ado. « J’ai grandi dans une famille de musiciens. Au milieu du salon, il y avait un piano grâce à mon frère qui prenait des cours. Moi, je m’y suis mis naturellement, vers 12-13 ans. J’ai commencé à l’oreille, avant d’apprendre le solfège quelques années plus tard », raconte le quadragénaire. Avec Le Départ, Steven revendique un disque intime et introspectif. « C’est mon ami et musicien Robin Foster, avec qui je collabore depuis dix ans (il apparaît sur quelques morceaux de l’album, ndlr), qui m’a incité à prendre cette voie minimaliste. Quelque chose de très épuré. Pour toucher pleinement aux émotions, rien ne sert de vouloir toujours remplir les espaces. » J.M Le 18 décembre au Vauban à Brest 45


RDV

JAUNES ET JOLIS

ENTOURÉS PAR LA CRÈME DE LA FOISONNANTE SCÈNE BELGE, LES DEUX GARÇONS DE YELLOWSTRAPS DÉVOILENT UNE NÉO-SOUL LANGOUREUSE À LA SAUCE BRITISH. TOUS LES SIGNAUX SONT AU JAUNE.

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Roméo Elvis, L’Or du Commun, Le Motel… La vitalité de la scène hip-hop belge n’est plus à démontrer. À cette liste, ajoutez désormais YellowStraps, duo derrière lequel on retrouve Alban et Yvan Murenzi. Deux frères de 27 et 29 ans, qui ont sorti en début d’année l’EP Goldress. Ici cependant, pas de rap pur jus, mais plutôt une néo-soul bigarrée, fruit de leurs influences. « Jazz, rock, hip-hop, soul… On aime mélanger les genres. Tom Misch, Jordan Rakei, King Krule font partie des artistes qui nous inspirent le plus », illustrent les deux garçons installés

dans le sud de Bruxelles qui, petits, écoutaient pas mal les charts anglais (« Arctic Monkeys, Coldplay… »). De quoi sans doute expliquer cette guitare, jouée par Alban, centrale dans leurs compositions. Un goût pour les instruments également visible en live où YellowStraps a su bien s’entourer : le claviériste Vynk et le bassiste Victor Defoort (qui collaborent tous les deux avec Roméo Elvis), ainsi que le batteur Jerome Cardynaals. Guillaume Monnier Le 14 novembre aux Indisciplinées à Lorient

Antoine Henault

LA VIE D’APRÈS

Après la disparition tragique de son acolyte Simon Carpentier en 2017, Victor Solf a continué en solo l’aventure Her, avant d’y mettre un terme définitif deux ans plus tard. C’est désormais sous son nom que le Rennais poursuit sa carrière musicale, ponctuée par un premier EP baptisé Aftermath où on retrouve le son qui a fait le succès du duo : une pop-soul qui prend par les sentiments (en atteste le morceau The Salt of the Earth). À découvrir en live le 13 novembre aux Rendez-Vous Soniques à Saint-Lô, le 21 à La Nouvelle Vague à Saint-Malo et le 3 décembre aux Trans à Rennes. 46

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FOCUS

CINQ BOUQUINS À LIRE AVANT DE VIVRE EN FORÊT DANS LEUR PIÈCE « MANUEL LITTÉRAIRE DU RETOUR EN FORÊT», ALEXIS FICHET ET NICOLAS RICHARD S’INTERROGENT SUR LA (JUSTE) PLACE DE L’HUMAIN DANS LA NATURE. UNE RÉFLEXION ET UNE DIVAGATION AU MILIEU DES BRANCHES OÙ LES DEUX AUTEURS RENNAIS FONT APPEL À DES PENSEURS, PHILOSOPHES, ANTHROPOLOGUES...

« Lorsqu’on a commencé à réfléchir à ce projet, on a pas mal étudié la question de l’effondrement. Mais au lieu de parler de fin du monde et de collapsologie, nous avons préféré faire un pas de côté. Plutôt que d’évoquer une possible future survie en pleine forêt, il nous paraissait plus intéressant de nous interroger sur notre rapport à la nature par le biais d’auteurs et d’autrices qui nous ont nourris intellectuellement. Dans notre société, la question écosophique prend de plus en plus d’ampleur. Beaucoup de penseurs développent cette idée comme quoi il faut arrêter de nous mettre en surplomb par rapport à la nature : essayer de mieux en faire partie, avoir un rapport plus doux avec elle, considérer que tout ce qui est non humain doit avoir une place plus juste. À partir d’ouvrages qui parlent de la forêt – et il y en a ! –, on a donc tenté de mieux comprendre notre place dans le monde. »

« DR. BLOODMONEY » DE PHILIP K. DICK « Dans ce roman (paru en 1965 et qui raconte comment des survivants tentent de rebâtir une société après un épisode nucléaire, ndlr), on est vraiment dans le post-apocalyptique. C’est la seule véritable référence à l’effondrement dans notre pièce, mais on trouve malgré tout un passage plutôt léger où un personnage, pour se détendre, part en pleine forêt cueillir des champignons mutants. » 48

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« LE CHAMPIGNON DE LA FIN DU MONDE » D’ANNA TSING « Cette anthropologue et autrice américaine, c’est un peu notre pop star à nous. Ce livre (paru en 2015, ndlr) a une place centrale dans la pièce. Elle y parle d’un champignon, le matsutake, qui serait le premier à avoir repoussé dans les ruines d’Hiroshima. C’est un champignon énormément prisé des Japonais. Cela montre que même dans les sols abimés et ravagés des choses précieuses peuvent naître. Anna Tsing évoque également le cas de l’Oregon, aux USA, où des forêts sont détruites. Elle y observe des communautés qui se forment pour récolter ce champignon. Les cueilleurs sont des immigrés sans papier, des travailleurs précaires… Cet ouvrage révèle donc un message d’optimisme sur la résilience de la nature, mais rappelle aussi les ravages de la mondialisation. »

« COMMENT PENSENT LES FORÊTS » D’EDUARDO KOHN « Eduardo Kohn pourrait être considéré comme un enfant de l’anthropologue français Philippe Descola (qui a beaucoup étudié l’Amazonie équatorienne, ndlr). Ce livre est assez difficile à résumer mais, pour faire simple, il essaie de démontrer que d’une certaine façon la nature “pense”. C’est sans doute un abus de langage de le formuler ainsi, mais imaginer que la forêt pense nous rend plus intelligent vis-à-vis d’elle. C’est une forme d’animisme. Même si tu n’y crois pas vraiment, le fait d’avoir cette idée en tête te rend plus attentif et plus sensible à la nature. Cela permet d’être dans un rapport plus équitable. »

« VENDREDI OU LA VIE SAUVAGE » DE MICHEL TOURNIER

« ONCLE VANIA » D’ANTON TCHEKHOV « Dans ce texte du dramaturge russe, il y a un médecin, le docteur Astrov. Un personnage qui défend l’idée de faire attention à la nature, de ne pas couper les arbres, d’être économe... Une préoccupation qu’on qualifierait d’écologique aujourd’hui. »

« En opposition quelque part à Oncle Vania, il y a Vendredi ou la vie sauvage. À la différence du personnage de Tchekhov qui fait attention à ce qui l’entoure, Robinson ressemble davantage à un survivaliste sur son île sauvage. Il est plongé dans cette nature qui lui résiste, il y maintient ses rites, il a un fusil… Il est dans un rapport de réaction… Jusqu’à ce qu’il craque. »

Recueilli par J.M Manuel littéraire du retour en forêt : Les 20 et 21 novembre au Triangle à Rennes dans le cadre du Festival TNB

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AGENDA

LES INDISCIPLINÉES

BARTLEBY

À Brest Du 27 novembre au 6 décembre

À Lorient et dans le Morbihan Du 5 au 14 novembre

À Lorient (du 4 au 7/11), Rennes (du 17 au 21/11), Brest (du 24 au 26/11)

Un employé de Wall Street décide un jour, sans raison apparente, de résister à sa façon en choisissant de ne pas obéir aux ordres de son employeur. Tel est le pitch de Bartleby, fameux conte philosophique et politique signé Herman Melville et adapté au théâtre par les dramaturges Rodolphe Dana et Katja Hunsinger.

BOULE À NEIGE

Bibelot, presse-papier, ramasse-poussière… Et si la boule à neige était finalement une œuvre d’art ? C’est la question posée par Mohamed El Khatib dans sa nouvelle pièce (co-écrite avec Patrick Boucheron). Après Stadium, où il se penchait sur les fans de foot, l’auteur poursuit son exploration des cultures populaires. Au Festival TNB à Rennes Du 18 au 21 novembre

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C’est peu dire qu’on est heureux de voir le festival morbihannais maintenir son édition 2020, s’adaptant du contexte avec jauges réduites et concerts assis. Ce qui ne nous empêchera pas d’apprécier la prog’ de qualité une nouvelle fois proposée : Whispering Sons, Thurston Moore Group, Slift, Clavicule (photo)…

F. Pickering

Le toujours pertinent “Festival intergalactique de l’image alternative” se penche cette année sur la question des amours et des sexualités. Un excitant thème que ce rendez-vous de cinéma (mais pas que) abordera au travers de projections (le film Vers la tendresse d’Alice Diop notamment, photo), débats et rencontres. Oh oui !

C.aroline Ablain

FESTIVAL INTERGALACTIQUE

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Ryan McGuire

T. Massé

Alice Diop

RECOMMANDE

GUTEN TAG, MADAME MERKEL LUJIPEKA

FESTIVAL INVISIBLE

PRONOM

Au Quartz à Brest Du 3 au 7 novembre

À Brest Du 17 au 22 novembre

Au Carré Magique à Lannion Le 15 décembre

« Itinéraire satirique d’une chancelière de fer » : c’est ainsi que se présente ce curieux seul en scène consacré à la chancelière allemande, passée de politicienne sans charisme à femme la plus puissante du monde. Un rôle interprété par la Brestoise Anna Fournier.

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Echappé du collectif Columbine, Lujipeka atterrit pour cinq jours en création à L’Aire Libre à l’occasion des prochaines Trans Musicales. Nul doute que le rappeur rennais devrait confirmer les espoirs placés en lui depuis la sortie au printemps de L.U.I.J.I, son premier EP solo. À L’Aire Libre à Saint-Jacques Du 2 au 6 décembre

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Rendez-vous automnal incontournable à Brest, le festival Invisible a confirmé le maintien de sa quinzième édition. Tant mieux car elle mérite : Sister Iodine (photo), Rouge Gorge ou encore Choolers Division sont à l’affiche de cet événement à l’exigence artistique assumée.

L’adolescence, une période de transition. Pour Dean, héroïne de ce spectacle mis en scène par Guillaume Doucet, c’est carrément une révolution. Mal à l’aise dans son corps, la jeune femme souhaite changer de sexe. Une décision salvatrice et libératrice, mais non sans difficultés.


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