BIKINI JANVIER-FÉVRIER-MARS 2022

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JANVIER-FÉVRIER-MARS 2022 #55



TEASING

À découvrir dans ce numéro...

« Ç A A FA I T U N G R O S B O U M »

D E E P FA K E

PLOGOFF

HIP-HOP URANIUM BREZHONEG A P O C A LY P S E

GRAFFITI


ÉDITO

LA FAIM JUSTIFIE DES MOYENS On aurait pu légitimement imaginer que la précarité étudiante et la détresse économique dans laquelle se trouvent de nombreux jeunes soient l’un des sujets de la présidentielle. Le début de cette campagne nous montre que nous sommes visiblement bien naïfs tant cette question apparaît absente du débat. Palme de ce manque de considération, la déclaration pour le moins à côté de la plaque de l’ancien polémiste de CNews qui, interrogé sur les solutions qu’il pourrait apporter aux jeunes ayant du mal à finir leur fin de mois, proposait de les exonérer… de frais de notaire s’ils achetaient un bien allant jusqu’à 250 000 €. Une sortie, qualifiée d’hors-sol par de nombreux observateurs, qui pourrait faire sourire si la situation n’était pas terrible pour un nombre de plus en plus important d’étudiants. En témoigne l’actualité de ces derniers mois. Rien qu’en Bretagne par exemple, des épiceries solidaires ont ainsi fleuri dans les différentes universités. Initié à Rennes 2 en 2019, ce dispositif (qui permet de venir récupérer gratuitement ou à prix réduit un panier alimentaire constitué d’invendus de supermarchés) a depuis vu le jour sur d’autres campus : à Rennes 1 en 2020 et, tout récemment, à l’IUT de Saint-Brieuc et à l’UBO à Brest. Des initiatives qui s’inscrivent en complément des repas à 1 euro mis en place par le Crous (après avoir été ouverts à tous les étudiants, ils sont aujourd’hui restreints aux boursiers) et des distributions ponctuelles de colis de nourriture. Selon une étude menée l’an passé par des associations de l’université Rennes 2, 42 % des étudiants déclaraient vouloir solliciter une aide alimentaire. Quand on a 18, 19 ou 20 ans, la préoccupation ne devrait pas être de se soucier de son frigo. Puisse la prochaine élection ne pas les laisser sur leur faim ? La rédaction

SOMMAIRE

6 à 11 12 à 23 24 à 29 30 à 33 34 à 39 40 à 45 46 à 49

WTF : écrivains sur scène, fake news, Suisses, radios bretonnantes... Atome at home Les écolos sont-ils nés en Bretagne ? Le métavers, le monde d’après ? À jamais les pionniers RDV : Libre Arbitre, La Jungle, Bonnie, Les Délivrés Atlas des régions naturelles

50 BIKINI recommande 4

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Ce numéro a été bouclé le 16 décembre. Si annulation ou report de spectacles en raison de la crise sanitaire, consulter les sites des salles, musées et festivals.

Directeur de la publication et de la rédaction : Julien Marchand / Rédacteurs : Régis Delanoë, Brice Miclet, Isabelle Jaffré / Directeurs artistiques : Julien Zwahlen, Jean-Marie Le Gallou / Couverture : Maxime Roy / Consultant : Amar Nafa / Relecture : Anaïg Delanoë / Publicité et partenariats : Julien Marchand, contact@bikinimag.fr / Impression par Cloître Imprimeurs (St-Thonan, Finistère) sur du papier PEFC. Remerciements : nos annonceurs, nos partenaires, nos lieux de diffusion, nos abonnés, Émilie Le Gall, Louis Marchand. Contact : BIKINI / Bretagne Presse Médias - 1 bis rue d’Ouessant BP 96241 - 35762 Saint-Grégoire cedex / Téléphone : 02 99 25 03 18 / Email : contact@bikinimag.fr Dépôt légal : à parution. BIKINI “société et pop culture” est édité par Bretagne Presse Médias (BPM), SARL au capital social de 5 500 €. Les articles publiés n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs. Le magazine décline toute responsabilité quant aux photographies et articles qui lui sont envoyés. Toute reproduction, intégrale ou partielle, est strictement interdite sans autorisation. Ne pas jeter sur la voie publique. © Bretagne Presse Médias 2022.



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QUEL ÉCRIVAIN VOIR SUR SCÈNE ?

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BIEN NÉ

DES AUTRICES ET DES ROMANCIERS QUI TROQUENT LEUR PLUME POUR UN MICRO. UNE CHOUETTE IDÉE QUI PERMET DE REDÉCOUVRIR DES ŒUVRES LITTÉRAIRES SUR DE NOUVEAUX TERRAINS ARTISTIQUES.

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Le point commun entre J.C. Satàn, Frustration, Cheveu et Le Villejuif Underground ? Tous ces projets musicaux sont réunis au sein du même label : Born Bad Records. Une écurie francilienne qui fête ses 15 ans lors d’une soirée où se produiront trois autres de leurs poulains : Bryan’s Magic Tears, Usé et Dame Area. Le 10 février à Hydrophone à Lorient.

« HÉÉÉÉÉ HOOOOO »

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VIRGINIE DESPENTES JOSEPH PONTUS

Des années après avoir été réveillée par le prince, Blanche Neige s’ennuie sévère. Son couple bat de l’aile et la princesse rêve de refaire sa vie. Seuls les septs nains ont pullulé. Dans la pièce Blanche Neige, histoire d’un prince, l’autrice bretonne Marie Dilasser dynamite le conte des frères Grimm. Le 28 janvier à La Passerelle à St-Brieuc.

AD LIB

culte

Rare dans nos contrées, Godspeed You! Black Emperor est la quintessence du post-rock, avec ses morceaux-fleuves qui finissent en explosion sonore à s’en rendre zinzin. Les Montréalais se produisent au MeM à Rennes le 24 janvier. 6

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Attention, casting royal. Mis en scène par David Bobbée, le spectacle Viril réunit la comédienne Béatrice Dalle, la rappeuse Casey et la romancière Virginie Despentes (photo). Pour un répertoire qui colle à l’autrice de King Kong Théorie : des textes féministes et antiracistes portés par le post-rock du groupe Zëro. Quand ? Les 8 et 9 mars à La Carène à Brest

Disparu l’an dernier à l’âge de 42 ans, le Lorientais Joseph Pontus est l’auteur d’À la ligne, un récit sans fard sur l’industrie agroalimentaire. Un texte fort qui trouve deux jolies déclinaisons : un concert littéraire imaginé par Michel Cloup et une pièce mise en scène par Katja Hunsinger. Quand ? Le 4 mars à Hydrophone à Lorient (concert) et les 29 et 30 mars au Théâtre de Lorient (pièce)

ALAIN DAMASIO

JARDINS D’HIVER

Auteur culte de SF française (on vous conseille fortement Les Furtifs, un bijou), Alain Damasio a eu la bonne idée de s’associer à Yan Péchin, l’un des partenaires fidèles de Bashung, pour monter Entrer dans la couleur. Un concert littéraire où la plume engagée et habitée de l’écrivain se confronte à la guitare électrique et acoustique du musicien. Quand ? Les 1er et 2 avril à l’Aire Libre à Saint-Jacques-de-la-Lande

Parmi les invités du festival littéraire Jardins d’Hiver, plusieurs ont la bonne idée de proposer des performances scéniques autour de leurs œuvres. C’est le cas de Maylis de Kerangal (avec le multi-instrumentiste Cascadeur), du poète Yvon Le Men (avec l’accordéoniste Arnaud Méthivier) ou d’Éric Reinhardt (avec la productrice Maud Geffray). Quand ? Du 20 au 23 janvier aux Champs Libres à Rennes



WTF

« UNE FABRICATION ARTISANALE DES FAKE NEWS » DANS UN CONTEXTE D’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE, LA QUESTION DE LA DÉSINFORMATION SUR INTERNET S’AVÈRE CRUCIALE POUR LE DÉBAT PUBLIC. POUR TRAQUER LES INTOX, LE CHERCHEUR VINCENT CLAVEAU A DÉVELOPPÉ UN PROGRAMME QUI PERMET DE DÉTECTER AUTOMATIQUEMENT LES CONTENUS TRUQUÉS.

Avec un poids de plus en plus important des fake news, la présidentielle qui arrive peut-elle être la campagne de tous les dangers ? Je suis un informaticien. C’est donc un problème que j’aborde sur le champ de l’informatique, et non sur le champ des usages sociaux ou politiques. Pour autant, cela me permet d’observer certaines choses. Chaque événement médiatique majeur s’accompagne de son lot de désinformation et de mésinformation. Et évidemment, avec les élections, et plus particulièrement la présidentielle, on va assister à une recrudescence de fake news car il s’agit d’un événement à fort enjeu. Quelles sont les formes de fake news que vous observez et quelles évolutions constatez-vous ? Il y a les textes mensongers et les images truquées. Deux formats sur lesquels le grand public sait qu’il peut y avoir tromperie. La vidéo en revanche, c’est différent. Cela a longtemps été l’alpha et l’oméga de la preuve. Avant, quand on voyait une vidéo, il n’y avait pas de doute, c’était la vérité. Aujourd’hui, il faut se dire que ce n’est plus le cas avec les deepfakes. Un procédé qui permet de construire des faux assez réalistes (on peut par exemple “coller” le visage d’une personne sur celui d’une autre 8

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French Faker

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Vincent Claveau, chercheur CNRS à l’Irisa à Rennes

pour lui faire dire ce que l’on souhaite, ndlr). Les Québécois parlent d’hypertrucage, ce qui est un terme plutôt juste. Des logiciels capables de détecter ces images et ces vidéos truquées sont développés par des chercheurs. Comment ça marche ? C’est grâce à l’intelligence artificielle ? C’est la machine qui va découvrir toute seule ce qui caractérise une fausse information. Pour cela, on donne à l’ordinateur deux paquets d’images : un d’images modifiées et un autre d’images non modifiées. Un logiciel d’apprentissage automatique va alors construire un programme qui sera capable de détecter les fausses images des vraies images. Comment ? Par une succession d’opérations, comme regarder un pixel et ceux autour pour voir s’il y a des traces de manipulation. La technologie étant de plus en plus performante, n’y a-t-il pas un risque que certaines fake news soit indétectables ? Cela pourrait être un risque, mais

quand on voit les usages en matière de désinformation, on s’aperçoit que l’utilisation de ces nouvelles techniques ne transparaît pas encore. De manière assez surprenante d’ailleurs : bien qu’on ait aujourd’hui des outils sophistiqués, à l’image du deepfake, on reste sur une fabrication assez artisanale de la fausse information. La plupart du temps c’est du photoshopage à l’ancienne. Un faux de mauvaise qualité n’empêche pas la diffusion d’une fake news. Ce n’est donc pas l’outil technologique qui pose le plus de problème, mais plutôt le fait qu’il y ait des gens qui veuillent croire quelque chose de faux. Bien que je sois informaticien, je dis que la réponse ne peut pas être juste logicielle. Il y a d’autres types de solutions pour contrer ces phénomènes : l’éducation aux médias notamment. Et cela ne concerne pas que les jeunes. La priorité c’est plutôt même les personnes âgées : des études ont montré que ce sont les plus de 60 ans qui diffusent le plus de fausses informations. Recueilli par Julien Marchand


Augustin Rebetez

LES TROIS SUISSES

APRÈS NOUS AVOIR ÉLIMINÉS DU DERNIER EURO, LES HELVÈTES DÉBARQUENT DANS NOS SALLES. EMILIE ZOÉ Un nouvel album (Hello Future Me, sorti le 11 février) et une mini-tournée pour fêter ça : Emilie Zoé, folkeuse lo-fi au croisement artistique de PJ Harvey et de Cat Power, s’offre un bien joli début d’année 2022. On recommande grandement le morceau Parent’s House. Quand ? Le 8 mars à Bonjour Minuit à Saint-Brieuc

LOUIS JUCKER Ami d’Emilie Zoé dont il partage parfois la scène et qui appartient au même super label suisse-romand (Hummus Records, label de Peter Kernel également), Louis Jucker (photo) se revendique auteur-compositeur et activiste do-it-yourself, aux chansons intimistes oscillant entre folk expérimental et rock. Helvète underground ! Quand ? Le 28 janvier au Novomax à Quimper

THOMAS WIESEL Artiste de scène lui aussi mais dans le registre de l’humour, Thomas Wiesel s’est fait connaître en faisant partie de La Bande originale le midi sur France Inter. Son style caractérisé par l’autodérision et pas mal de militantisme pour critiquer l’actu en fait l’un des meilleurs stand-upper du moment. Quand ? Le 20 janvier au Ponant à Pacé 9


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LE BRETON SUR DE BONNES ONDES

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ROCK IS NOT DEAD

Après une pause forcée en 2020, l’édition hivernale de La Route du Rock fait son retour pour une 16e édition. Et c’est une jolie cuvée qui s'annonce avec, entre autres, l’Irlandaise Sinead O’Brien, les Australiens de The Apartments ou encore les Bristish de The Lounge Society. Du 9 au 12 mars à Saint-Malo et Rennes.

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DRAG-KING

« Beyoncé et Johnny réunis dans un show intimiste et grandiloquent. » Le pitch de Dicklove interpelle. Un spectacle de cirque contemporain qui met en scène l’artiste Sandrine Juglair qui, au milieu de la piste, se travestit en homme pour mieux interroger la question du genre. Les 18 et 19 janvier au Théâtre de Cornouaille à Quimper.

UN SAPEUR SACHANT SAPER

classe

La Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes (SAPE) est née au Congo au début du 20e siècle pour s’opposer aux colons en imitant leurs codes vestimentaires. Une contre-culture que décrypte Alima Rolland dans un spectacle qui mêle hip-hop et danses africaines. Le 10 mars au Triangle à Rennes. 10

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Ils sont six stagiaires à avoir débuté en octobre à Guingamp la toute première formation professionnalisante spécifique de radio en breton. « 841 heures de cours de langue pour apprendre le métier d’animateur, un programme à 72 000 € de budget financé par les collectivités et Pôle emploi, détaille Gaël Roblin de Ti ar Vro, à l’initiative du projet. Cette première année est expérimentale, la formation évoluera en fonction de la demande, qui existe. Pour ces premiers stagiaires, un emploi est quasi assuré au bout. » Aux quatre radios bretonnantes qui existaient jusqu’alors (Radio Kreiz Breizh, la pionnière qui émet depuis 1983 et aujourd’hui basée à Rostrenen ; Radio Bro Gwened à Pontivy ; Arvorig FM à Landerneau et Radio Kerne à Plonéis), réunies au sein du réseau “Brudañ ha Skignañ”, s’est ajoutée il y a deux ans une cinquième : Radio Naoned. « C’est une émanation de Radio Kerne qui a vu le jour à l’occasion d’un appel à fréquence lancé par le CSA à Nantes », précise son responsable Mélaine Looten, à la tête d’une équipe de cinq salariés. Cause de la dynamique actuelle : une petite révolution s’opère actuellement dans le monde de la radio, avec le passage de la bande FM vers le numérique, sous la norme DAB+ (Digital Audio Broadcasting). « L’arrivée progressive de la radio numérique terrestre en Bretagne va apporter de nouvelles opportunités, le monde des radios n’étant plus

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UNE FORMATION SPÉCIFIQUE ET UN DÉVELOPPEMENT DU CÔTÉ DE NANTES ET RENNES : ÇA BOUGE EN CE MOMENT POUR LES RADIOS EN LANGUE BRETONNE QUI AIMERAIENT NE PAS RATER LE VIRAGE DU NUMÉRIQUE.

dépendant de la bande FM qui était saturée », se réjouit Gaël Roblin. Après Nantes, c’est Rennes et ses alentours qui pourraient bientôt logiquement être dotés d’une radio en langue bretonne, la HauteBretagne étant encore très peu couverte. Radio Kerne est « très intéressée », assure Mélaine Looten, « mais il va falloir attendre un prochain appel à candidature dans le secteur ». En attendant, la structure a déjà embauché une journaliste sur place pour continuer d’élargir sa zone de couverture et son audience. « Le défi n’est pas seulement d’attirer plus d’auditeurs, d’autant que les services de Médiamétrie sont trop coûteux pour qu’on fasse une enquête nous permettant d’avoir des chiffres d’écoute (pour rappel, la Bretagne compte actuellement 213 000 locuteurs brittophones, soit 5,5 % de la population régionale, ndlr). L’idée est aussi de dépoussiérer les émissions proposées en langue bretonne et de s’ouvrir à plus de contenus nouveaux comme la vidéo et le podcast. » D’où l’intérêt de mieux former les futures recrues. Régis Delanoë



DOSSIER

ATOME AT HOME

ALORS QUE LE NUCLÉAIRE S’ANNONCE COMME UN DES SUJETS FORTS DE LA CAMPAGNE PRÉSIDENTIELLE, QUEL RAPPORT ENTRETIENT LA BRETAGNE AVEC CETTE SOURCE D’ÉNERGIE ? SES VOISINS LES PLUS PROCHES RÉPONDENT. 12

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’est certainement l’un des plus beaux coins en Bretagne Au cœur du Finistère, les Monts d’Arrée offrent un paysage atypique et singulier : de vastes tourbières, des éperons rocheux, le mont Saint-Michel (le vrai, celui de Brasparts), des landes à perte de vue, un relief buriné par le temps et… une centrale nucléaire. Une présence qui détonne sur cette terre de légendes. Au pays de l’Ankou, berceau de la mythologie bretonne, cet équipement nous extirpe de notre imaginaire pour mieux nous ramener à la (triste) réalité. Un panorama qui pourrait – enfin – changer. Car en ce début d’année 2022, se termine l’enquête publique sur le démantèlement de cette centrale qui, depuis 1985, a cessé de fonctionner. En cas de feu vert de la commission, il s’agirait de la dernière étape avant le début des travaux de déconstruction qui commenceraient en 2023 pour s’achever à l’horizon 2039. Questionné sur la disparition de cette « verrue », comme certains la qualifient, Alexis Manac’h, le maire de Brennilis où est implantée la centrale, avoue s’y être fait avec le temps. « Je suis né en 1948. J’avais donc une dizaine d’années quand elle a été construite en 1962, rembobine l’édile. Pour les gens de ma génération, c’est comme si elle avait toujours été là. On a appris à vivre avec. » 13


Un constat qui, selon lui, explique la faible mobilisation de la population lors de l’enquête publique. « À la première réunion qui s’est tenue en mairie, on pouvait compter les habitants sur les doigts de la main. Je ne dirais pas que les gens s’en fichent, mais vu qu’ils ne se sentent pas en danger par cette opération, ils n’ont pas de raison de se mobiliser. En tant que maire, je suis d’ailleurs dans le même état d’esprit : je fais confiance à EDF, l’exploitant du site. » À ses côtés, Dominique Coadour, troisième adjoint, acquiesce. Ancien technicien au Commissariat à l’énergie atomique (CEA) où il a travaillé de 1976 à 2013, c’est lui qui suit de près ce dossier au sein de l’équipe municipale. « La centrale ne contient plus de combustible. S’il reste des traces, c’est dans les matériaux de l’enceinte. La déconstruction du réacteur se faisant en milieu confiné, cela limite les risques de fuite. La seule crainte concerne les employés qui travailleront sur le chantier. Mais là encore, pour les parties sensibles, comme le découpage de la cuve, ce sont des robots pilotés depuis l’extérieur qui interviendront. » Des arguments qui ne convainquent pas vraiment Bernadette Lallouet, porte-parole de l’association Vivre dans les Monts d’Arrée. Depuis plus de vingt ans, cette militante antinucléaire, qui habite à quelques kilomètres du site, surveille le pro-

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jet de démantèlement. Et lorsqu’on la rencontre au pied du dôme en béton (« c’est beau, hein », lâchet-elle ironiquement), on l’imagine naturellement enthousiaste à l’idée de le voir disparaître pour de bon. Et ben pas du tout.

« Un attentat »

« Je souhaite qu’on laisse la centrale tranquille. J’estime qu’il est plus dangereux de l’enlever : en la démontant, on va “remuer” la radioactivité à l’intérieur. Des poussières de matériaux pourraient s’échapper, soit par la cheminée, soit pendant le transport des déchets. D’autant plus que ce démantèlement sera une première : ça n’a jamais été fait donc il peut y avoir des imprévus. Les risques pour les ouvriers, les riverains et l’environnement me paraissent sousévalués », estime la militante qui regrette l’indifférence de la population locale.

« La centrale a toujours fait partie de mon paysage » 14

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Parmi les habitants les plus proches de la centrale, on trouve Jean-Luc Borgne avec qui on a tapé la discut’ à l’entrée de son potager. Sa maison se situe dans le hameau de Forc’han, à seulement 400 mètres à vol d’oiseau du réacteur. La centrale ? Pas vraiment une source d’inquiétude pour ce retraité de 71 ans plus préoccupé par l’état de ses légumes. « Le démantèlement ? Je m’en fiche un peu. Qu’est-ce qu’il y aurait à craindre ?, balaie-t-il d’un revers de la main. Je suis né dans cette maison. J’avais 12 ans quand les travaux ont débuté. Pour moi, la centrale a finalement toujours fait partie du paysage. Je ne l’ai jamais vue d’un mauvais œil. » Un voisinage dont il n’a jamais eu peur, malgré la nature radioactive de l’activité. « Il n’y a jamais eu d’incidents majeurs. Le seul événement dont je me souviens, c’est l’attentat du FLB (Front de libération de la Bretagne, ndlr) en 1979. Des indépendantistes avaient fait sauter un pylône électrique à proximité. Ça avait fait un gros BOUM ! (rires) Je me souviens encore de voir tous


« À l’époque, le modernisme était intouchable »

Julien Leguay

les choses auraient sans doute été différentes. » Jean Moalic, militant vert de la première heure et fin observateur des mouvements écologistes (lire page 24), poursuit. « Jusque la fin des années 60, les critiques à l’encontre du nucléaire étaient quasi inexistantes, y compris dans les champs universitaires et environnementalistes. Au moment de la construction de la centrale de Brennilis, cette dernière était même présentée comme quelque chose de les habitants du village dehors en propre, y compris dans les revues pleine nuit se demandant ce qu’il écolos ! On était encore dans l’état s’était passé », se remémore celui d’esprit des Trente Glorieuses, le pour qui la centrale a surtout été modernisme était intouchable. » synonyme d’un développement économique local. « Aucun risque » Ce que confirme le maire de Bren- Si les mouvements antinucléaires nilis. « Dans les années 50-60, la se développent dans les décennies commune comptait surtout des petits suivantes, jusqu’à devenir majoexploitants agricoles, des petits com- ritaires dans l’opinion publique merçants... C’était plutôt pauvre (on connaît tous quelqu’un qui a par ici. Cette arrivée a donné un eu l’autocollant “Nucléaire ? non nouveau souffle au territoire. Cela merci” sur sa bagnole), les choses a fait venir de nombreux ouvriers semblent aujourd’hui avoir changé. et techniciens qui habitaient et Selon un récent sondage, près de six consommaient ici. Ça a enrichi le Français sur dix se déclarent désorvillage, reconnaît Alexis Manac’h mais favorables à l’énergie nucléaire, qui rappelle que la défiance envers promue comme une source d’électrile nucléaire n’existait pas vraiment cité décarbonnée. Un regain d’intéà cette époque. Les gens n’avaient rêt pour l’atome sur lequel s’appuie pas conscience du possible danger Emmanuel Macron pour enclencher que représentait cette source d’éner- la construction de nouveaux réacteurs gie. Cette centrale était la première EPR et lancer la réflexion sur les petits à “eau lourde” (ce sera l’unique. réacteurs SMR (dont un qui pourrait Un prototype non satisfaisant qui s’implanter sur le site de Cordemais, conduira à son arrêt, ndlr), on était près de Nantes, pour remplacer la en plein dans le progrès ! Cela fait centrale à charbon). qu’il n’y a pas eu d’opposition. Si Un revirement de situation qui fait cela avait eu lieu dans les années 70, bondir Bernadette Lallouet. « Il y a comme à Plogoff (lire page 20, ndlr), seulement quelques années, pour ne

pas dire quelques mois, on sentait qu’on était dans une volonté de sortir du nucléaire. Et puis là, machine arrière. On nous le vend comme une solution pour lutter contre le réchauffement climatique, alors qu’il faudrait plus de renouvelable et surtout plus de sobriété. Mais il faut reconnaître que le lobby nucléaire a réussi son coup. C’est comme si on avait oublié Tchernobyl et Fukushima. » Des catastrophes qui, fort heureusement, n’ont jamais touché Brennilis. Parmi les incidents mineurs connus, une pollution des nappes phréatiques au tritium, survenue en 1988 et révélée en 2021. Une contamination inférieure aux seuils réglementaires, avait alors assuré EDF. Est-il malgré tout déconseillé de se baigner dans l’eau du lac juste à côté ? Si la direction de la centrale n’a pas voulu répondre à nos questions (« nous ne pouvons nous exprimer pendant l’enquête publique : on pourrait nous accuser de vouloir l’influencer », fait savoir Alexandre Plougoulen, le chargé de communication), elle nous oriente vers ses documents d’information où on peut lire qu’il n’y a « aucun risque que le lac de Brennilis soit contaminé par la centrale ». Du côté de la mairie, on se veut aussi rassurant. « On peut toujours trouver des traces de radioactivité à proximité. Mais ce n’est pas uniquement lié à la centrale. Il y a aussi la radioactivité naturelle avec le granit et le radon. Vous pouvez donc vous baigner dans le lac sans danger, affirme Dominique Coadour pour qui la peur du 15


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nucléaire est souvent irrationnelle. Ce que je peux aussi comprendre car la radioactivité ne se voit pas, ne se sent pas. C’est comme faire face à un fantôme. » Tel Bill Murray dans Ghostbusters, Pierre Colas s’est donc équipé d’un détecteur de radioactivité. Depuis quatre ans, cet habitant du hameau de Forc’han compte parmi les préleveurs de la Criirad (Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité) pour qui il effectue des relevés tous les mois dans son jardin. Verdict : « Rien qui ne dépasse le bruit de fond qu’on trouve un peu partout en Bretagne », constate cet observateur attentif du démantèlement. Du matériel qu’utilise aussi Patrick Boulé, à une soixantaine de kilomètres de là. Au cœur du Morbihan, cet habitant de Kernascléden est le président de Roz Glas, une association qui depuis 2018 se penche sur la pollution causée par d’anciennes

mines d’uranium. « Rien que sur notre secteur, 22 mines sont recensées. Elles ont été exploitées entre 1956 et 1984, avant d’être fermées, expose-t-il. L’histoire pourrait s’arrêter là mais, le problème, c’est qu’il reste des traces de ce passé. Notamment à cause des stériles miniers (roches issues des mines mais pas assez radioactives pour être exploitées, ndlr) qui ont été éparpillés un peu partout. Cela a été donné comme remblais pour des terrains, des cours de ferme… C’était gratuit, il suffisait de venir en chercher, les gens ne se sont pas privés… » Des stériles qui, pour une partie, présentaient une radioactivité supérieure à la normale et qui ont donc contaminé de nombreux sites : chemins, champs, exploitations agricoles, jardins de particuliers… « Un travail de dépollution a été effectué par Areva (aujourd’hui Orano, ndlr), mais celuici est imparfait et incomplet, affirme Patrick devant l’entrée de l’ancienne

mine de Ty Gallen sur la commune de Bubry. Le carré de la mine est juste là. Le chemin depuis la route a bien été décontaminé, mais la clôture a été mal placée. Ce qui fait qu’une zone reste accessible alors qu’elle affiche une radioactivité au-dessus de la moyenne. »

Teresa Suàrez

« SANS CATASTROPHE, ON NE SORTIRA PAS DU NUCLÉAIRE »

Il y a un an, Geoffrey Le Guilcher sortait La Pierre jaune, son premier roman basé sur une hypothèse : et si une attaque terroriste survenait sur l’usine de retraitement nucléaire de La Hague, que se passeraitil ? Sans vous spoiler, on va dire que c’est vraiment pas 16

la méga teuf… « C’est certes une fiction mais je me suis appuyé sur un rapport scientifique tout ce qu’il y a de plus officiel datant de 2001 et qui laissait entendre que si un avion venait à s’écraser sur une des piscines d’entreposage de l’usine, les émissions radioactives qui suivraient pourraient être au moins sept fois supérieures à celles de Tchernobyl. » Pour l’auteur, une telle catastrophe n’est pas si improbable. « J’en veux pour preuve qu’on a retrouvé dans la planque de Ben

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Laden après sa mort de la documentation sur le parc nucléaire français. La Hague est un site particulièrement sensible car il renferme la quantité de matière irradiée la plus importante au monde. Et il est situé à moins de 300 kilomètres de Paris et Londres. » Mais c’est en Bretagne que Geoffrey Le Guilcher, originaire de la région, transpose son récit, dans une communauté de survivalistes de la presqu’île de Rhuys. « Selon les vents du moment, la Bretagne serait en première ligne. »

Un accident qui, selon lui, serait le seul moyen de faire prendre conscience l’opinion publique et les politique du danger que cela représente. « Sans ça, on n’en sortira pas. Et encore, on voit bien dix ans après Fukushima que les leçons n’ont pas été retenues. Passé le choc, le Japon n’a pas renoncé au nucléaire. C’est une technologie qui provoque une fascination morbide – on l’a vu avec le succès de la série Chernobyl – mais ce n’est pas qu’à la télé ou dans un livre que le pire peut se produire. » R.D


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Un passé minier aux conséquences parfois malheureuses, estime Patrick en nous conduisant dans une ancienne ferme en contrebas. À côté de la maison aujourd’hui inhabitée, un bouquet de fleurs a été déposé au pied d’un arbre. « L’ancien propriétaire aurait eu 88 ans aujourd’hui… Mais il est mort d’un cancer. S’il est compliqué d’établir un lien direct avec la mine, on peut simplement relever que du sable issu de l’extraction a été répandu sur le terrain et qu’il y avait, le long du jardin, un écoulement d’eau en provenance de Ty Gallen. » Une propriété qui a été décontaminée par Areva en 2017 (« à l’exception de la zone humide attenante », tient à préciser le président de Roz Glas), tout comme une vingtaine d’autres sites de la zone. C’est le cas du hameau de Pontrifons dans le village de Lignol, où habite Dominique. « Il y avait quelques cailloux dans la cour. Le niveau de radioactivité n’était pas très élevé, mais ils ont nettoyé devant la maison, explique la quinquagénaire qui avoue qu’elle n’était pas au courant de tout ça lorsqu’elle a acheté en 1999. Les précédents occupants ne nous avaient 17


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« Une méconnaissance et aussi un tabou » pas informés. Et, à part les anciens, les gens d’ici ne parlent pas trop des mines… » Un héritage qui, selon Patrick, reste méconnu de nombreux habitants. « Au-delà d’une méconnaissance, je pense qu’il y a aussi un tabou : peur d’une mauvaise publicité pour les communes, crainte que les biens perdent de la valeur… Certains sont aussi dans le déni, ce qui peut se comprendre : comment réagir si on apprend que son terrain est contaminé et qu’on a pu faire courir un risque à ses enfants ou petitsenfants ? C’est pas évident. » Un point de vue que partage Larbi Benchiha qui, en 2019, a réalisé pour France 3 le documentaire Bretagne radieuse consacré aux anciennes mines. « Il faut du courage aux habitants pour témoigner. Certains peuvent se sentir coupable d’avoir accepté ces stériles, alors que ce sont eux les victimes. À l’époque, ils n’ont pas été informés des possibles méfaits, assène le journaliste qui pointe également la faible marge de manœuvre des municipalités. Les élus locaux ne peuvent pas grandchose. Certains voudraient bien faire des analyses de terrain, mais ils n’ont pas les moyens. Alors ils sont obligés de faire confiance et de suivre les services de l’État. » Une situation qu’a vécue Michel Le Gallo, ancien maire de Persquen. « Lors d’une réunion à la préfecture, j’ai été mis devant le fait accompli par Areva. C’est là que j’ai appris qu’un terrain de la commune, situé au lieudit de Prat-Merien, allait servir de site de stockage des stériles miniers, 18

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suite au plan de décontamination de 2017. Il n’y a eu aucun échange, aucune discussion possible. C’est d’ailleurs ce qui m’a conduit à ne pas me représenter aux dernières municipales. »

« Destruction atomique »

Ce manque de concertation, les habitants de la presqu’île de Crozon l’ont connu. Certes, c’était une autre époque, en 1965, avec le général de Gaulle au pouvoir, mais le hameau de Rostellec a toujours en travers de la gorge l’implantation de la base militaire sur le terrain voisin de l’Île-Longue, où séjournent des sous-marins nucléaires. Fantig Penfrat n’avait que 6 ans lorsque l’État a acté cette installation colossale (cinq années de travaux, 3 500 ouvriers, 300 000 m3 de béton coulés, un chantier alors

considéré comme « le plus important d’Europe »…), mais elle s’en souvient encore parfaitement. « Mes parents faisaient partie du comité de défense qui s’était monté. Forcément, l’idée d’avoir une telle beauté (sic) juste derrière la maison ne leur plaisait pas trop… On n’imagine plus aujourd’hui à quoi l’Île-Longue ressemblait avant, mais c’était un coin magnifique », regrette cette retraitée devant sa superbe longère de 1797 dorénavant collée au grillage de la base. Un projet qui était ficelé et bouclé d’avance. Le 21 novembre 1965, un millier de personnes manifestent malgré tout à Crozon contre « la militarisation » de la presqu’île et « le risque de destruction atomique ». Alors âgé de 18 ans, Yvon Put s’était lui aussi mobilisé contre la base (« je trouvais pour ma part scandaleux l’expropriation de gens qui avaient toujours habité là »). Tout comme son père, pourtant sous-marinier : « Il voulait avant tout défendre son coin ! »


En 2011, Yvon est revenu s’installer à Rostellec « à temps plein » et a fait des militaires et de leurs sous-marins des voisins dont il s’est habitué. Et ce, malgré les risques. « Les autorités nous ont transmis une brochure avec les mesures à appliquer en cas d’alerte », fait-il savoir en sortant le document d’un de ses tiroirs. « Nous vivons au voisinage d’une enceinte militaire dans laquelle stationnent et sont entretenus des navires à propulsion nucléaire ou dotés d’armes nucléaires. (…) Par mesure de précaution, chacun doit connaître et maîtriser les réflexes simples de protection en cas d’événement exceptionnel : réfugiez-vous, fermez tout, arrêtez la ventilation, ne fumez pas… », peuton y lire. « C’est sûr que ça a changé l’ambiance du village, reconnaissent Yvon et Françoise, son épouse. Il y a eu un mirador, les rondes avec les chiens, les barbelés sur la grève et les bouées à ne pas dépasser les jours de pêche… Embêtant, surtout lorsque les crevettes restent de l’autre côté. » Julien Marchand

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PLOGOFF : « UN HÉRITAGE COMMUN À TOUS

On se croirait replongé quarante ans en arrière. Des enfants qui brandissent des pancartes “non à la centrale”, des hommes en combinaisons blanches qui portent un cercueil, des femmes qui hurlent « dégagez ! » aux forces de l’ordre, sans oublier le fameux clown atomique (campé à l’époque par Jean Kergrist) qui vient haranguer la foule et narguer les CRS habillés en parkas vertes et munis de larges boucliers noirs… « On tourne aujourd’hui une scène représentant une des dernières “messes” de mars 1980, un moment où les mairies annexes s’apprêtent à repartir et où l’enquête publique se termine. De très nombreux habitants de Plogoff viennent manifester, l’ambiance se tend et on sent que ça va péter. De violents affrontements vont alors éclater », situe le réalisateur Nicolas Guillou qui, en novembre dernier, a investi le lieu-dit de Trogor, à la sortie du bourg, pour le tournage de son prochain film consacré à la mobilisation des Plogoffistes entre 1974 et 1981 contre le projet 20

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de centrale nucléaire à proximité de la Pointe du Raz. Si plusieurs documentaires se sont déjà penchés sur ces événements (en premier lieu, le remarquable Plogoff, des pierres contre de fusils de Nicole Le Garrec), ce long métrage (dont la sortie est programmée pour fin 2022) sera la première fiction consacrée à cet épisode pourtant majeur de l’histoire contemporaine bretonne.

« Événement fondateur »

« Cette absence de film sur le sujet est difficile à expliquer. L’histoire de Plogoff est tellement forte et riche de symboles que certains réalisateurs n’osent peut-être pas s’y attaquer, tente d’analyser Nicolas Guillou, Costarmoricain d’origine, dont l’adolescence a été marquée par cette lutte à l’extrême sud-ouest du Finistère. J’avais 12 ans à l’époque des faits et je suivais toute l’actualité avec mes parents. J’ai souvenir que ça m’a grandi : voir des gens se lever, défendre la démocratie, résister… Je trouvais ça fabuleux et incroyable. »

Un vécu que Nicolas Guillou est aller chercher en faisant appel aux Plogoffistes et aux habitants des communes voisines. Plus de 200 font partie des figurants. Ce qui était loin d’être gagné d’avance, confesse le réalisateur. « Au tout début, aussi bien les maires que les gens me disaient “laissez-nous tranquilles avec cette vieille histoire, arrêtez de nous faire ch… avec ça”. Mais à force de réunions et de discussions avec eux, j’ai pu leur expliquer mon envie de défendre leur histoire. Si certaines personnes ne veulent plus en entendre parler – ce que je peux comprendre car il y a eu des souffrances et des traumatismes –, d’autres restent en revanche très fières de ce qu’elles ont réussi à faire. » C’est le cas d’Arlette, 67 ans, qui en ce dimanche d’automne participe au tournage. En 1980, cette ancienne couturière était de toutes les manifestations. « Ça me fait quelque chose d’être là aujourd’hui, ça fait remonter tout un tas de souvenirs, témoignet-elle en se mettant en retrait pour


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LES BRETONS »

éviter la fumée des lacrymos. Mon époux était marin de commerce. Quand les hommes étaient en mer, c’étaient à nous les femmes d’être sur le terrain. On faisait bloc, on jetait des cailloux sur les camions de gendarmerie… Ça a été dur, mais nous étions toutes soudées pour défendre notre terre. Et on a gagné ! » Une figurante de choix vite devenue une conseillère spéciale pour Nicolas Guillou qui, en plein milieu d’une scène, n’hésite pas à venir la consulter pour s’assurer de la ressemblance des lancepierres utilisés. « C’est génial de pouvoir faire ce film avec ceux qui l’ont vécu, affirme-t-il. Y compris leurs enfants et petits-enfants qui s’approprient l’histoire de leurs parents. » Un héritage que le réalisateur estime « commun » à tous les Bretons. « Le combat de Plogoff parle évidemment à tout le monde. Cela reste un événement fondateur du militantisme en Bretagne. La région est empreinte de cette force, celle de savoir dire “non” quand cela ne correspond pas aux aspirations des gens pour leur territoire. » Julien Marchand 21


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DR

« TRANSITION ÉNERGÉTIQUE : LA RÉGION A UN Avec 71 % de son électricité provenant de ses centrales, la France est le pays le plus nucléarisé du monde. Très loin devant les USA (20 %), l’Allemagne (11 %) ou la Chine (5 %). Mais de grandes disparités de production existent sur le territoire et la Bretagne n’est pas concernée, ce qui en fait une région en fort déficit énergétique. Pour compenser, il existe des alternatives qu’il va falloir développer pour le futur, analyse le physicien nucléaire Nicolas Thiollière, enseignant-chercheur à l’IMT Atlantique de Nantes.

Quelle est la part de la production dans la consommation d’électricité des Bretons ? L’Observatoire de l’environnement en Bretagne a récemment publié une étude détaillée. Elle révèle que la région ne produit que 10 % de ses besoins globaux en énergie, dont environ 15 % de ses besoins en énergie électrique. Les premiers postes de production en Bretagne sont l’éolien terrestre et l’hydroélectrique, essentiellement grâce à l’activité de l’usine marémotrice de la Rance. Mais cela reste un déficit important.

La Bretagne est-elle exclue des discussions autour du nucléaire ? Oui, car il est déjà prévu que ces EPR seront construits sur des sites actuels : un à Penly en Seine-Maritime, l’autre à Gravelines dans le Nord et le troisième probablement à Bugey dans l’Ain ou à Tricastin dans la Drôme. Et de toute façon on imagine mal Est-ce problématique ? l’État relancer à l’avenir un projet Non, car la centralité d’un pays de construction pouvant susciter de comme la France implique de réflé- fortes résistances sociales. chir à l’échelle du territoire entier. L’État s’engage à prendre en charge Le plan de relance de Macron prévoit la production d’électricité pour tout aussi la construction de réacteurs de l’Hexagone, avec un service public plus petite taille, les SMR… obligatoire rendu à chaque habitant, Ces Small Modular Reactor sont réfléquel que soit l’endroit où il habite. chis dans une stratégie de réduction Le seul désagrément a pu être pen- des coûts et de réduction des risques dant un temps une fréquence plus par rapport aux maxi-réacteurs EPR. importante de coupures d’électricité Mais même si la France se lance dans en Bretagne, mais le réseau électrique a gagné en fiabilité.

Avec aucune activité nucléaire sur son sol, la Bretagne fait-elle figure d’exception ? Depuis l’arrêt de la centrale de Fessenheim en Alsace, la France compte 19 sites nucléaires qui contiennent au total 56 réacteurs. Ce parc nucléaire est concentré autour de quelques zones comme le Val de Loire et la vallée du Rhône. D’autres régions de métropole que la Bretagne – Pays de la Loire, Ile-de-France, BourgogneFranche-Comté – en sont exclus, de même que de grands territoires comme l’Auvergne. En novembre dernier, le président Emmanuel Macron annonçait sa L’explication de cette non-nucléari- volonté de relancer un programme sation bretonne est-elle historique ? nucléaire. Qu’en est-il exactement ? Des études ont démontré une cor- EDF se prépare à la construction rélation entre des territoires à forte de trois nouveaux EPR, en plus de identité et une opposition marquée celui toujours en construction de au nucléaire : en Bretagne bien sûr Flamanville. Paradoxalement, c’est mais aussi dans le Pays basque et en compatible avec la baisse annoncée du Alsace. Le nucléaire étant l’apanage nucléaire dans le mix électrique prévue de l’État, il est logique que les combats dans la loi de transition énergétique antinucléaires les plus vifs aient eu de 2015 et qui prévoyait de ramener à lieu sur des territoires tentés par la 50 % la part de l’électricité d’origine décentralisation. nucléaire à l’horizon 2025, échéance 22

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rallongée à 2035 sur amendement du Sénat en 2019. Car dans le même temps, beaucoup de centrales existantes doivent cesser leur activité, 49 des 56 réacteurs actuels ayant plus de 30 ans.


RÔLE À JOUER » de tels projets, ce ne serait pas pour son territoire mais pour exporter son savoirfaire, cette technologie étant destinée au marché des pays en développement. Il est donc exclu que des SMR soient construits dans le secteur, contrairement à ce qu’affirmait la présidente de la région Pays de la Loire Christelle Morançais qui a lancé l’idée d’un projet de la sorte à Cordemais. Quelles sont les marges de manœuvre des collectivités locales et régionales sur les problématiques énergétiques ? Si le nucléaire est chasse gardée de l’État, les régions ont un rôle à jouer sur la transition énergétique. La Bretagne ne manque pas d’atouts pour développer ses énergies marines et éoliennes, mais des efforts restent à accomplir. La production des éoliennes sur le territoire est passée de +9 % entre 2010 et 2015 à +4 % seulement entre 2015 et 2019. Ça ne va pas dans le bon sens. Les questions de sobriété énergétique sont aussi à mener, mais c’est un autre débat.

DR

Recueilli par Régis Delanoë

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Jean Guisnel - Saif Images

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EN 1974, UN CANDIDAT ÉCOLOGISTE SE PRÉSENTAIT POUR LA TOUTE PREMIÈRE FOIS À UNE PRÉSIDENTIELLE. UN SCORE MARGINAL MAIS UNE CAMPAGNE QUI MARQUERA LES ESPRITS EN BRETAGNE. JUSQU’À FAIRE DE LA RÉGION UN BASTION VERT. a voiture, ça pue, ça pollue, ça rend con ! » Fin avril 1974 à Port-la-Forêt, dans le sud-Finistère, René Dumont fait le show à l’occasion d’un des rares reportages télé qui lui est consacré. Ce jour-là, le candidat écologiste pour l’élection présidentielle effectue l’un de ses derniers déplacements de campagne avant le premier tour. Le fringant septuagénaire, croisement entre le capitaine Haddock (pour le 24

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côté pirate portant bien le pull qui gratte) et le professeur Tournesol (pour le côté scientifique lunaire), est en visite sur le port de plaisance de La Forêt-Fouesnant pour s’opposer à la construction d’une marina, dézinguant aussi bien les « bagnoles » que la bétonisation à outrance du littoral. Arrivé le matin de Lorient, il s’en était pris à la pollution galopante de la rivière la Laïta. Le soir en meeting à Brest, la voix éraillée, Dumont prône la décroissance pour

éviter « l’effondrement total de la vie sur terre vers le milieu du siècle prochain ». « C’était totalement à contrecourant. Nous sommes alors au milieu des années 1970, en pleine ère du productivisme », rappelle Tudi Kernalegenn, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire de l’écologie en Bretagne. Quelques jours plus tard sur un plateau télé, Dumont marque durablement les esprits en se présentant avec un col roulé rouge


pétant et en buvant un verre d’eau face caméra, annonçant l’air grave « qu’avant la fin du siècle, si nous continuons un tel débordement, elle manquera ». Un moment warholien de petit candidat, façon Philippe Poutou en 2017 (« c’est pas parce que j’ai pas de cravate qu’il faut me couper ! »). La mort de Georges Pompidou le 2 avril 1974 avait entraîné l’organisation d’élections anticipées pour le remplacer à l’Élysée. Les grands partis s’étaient rapidement mis en ordre de bataille (le PS avec Mitterrand, la droite et le centre avec Giscard d’Estaing et Chaban-Delmas), mais aussi une cohorte d’autres mouvances trouvant là l’opportunité d’exprimer leurs idées sur la scène nationale.

« Vers la décroissance »

Parmi elles, les écologistes qui formaient alors un courant très minoritaire mais qui s’organisèrent pour porter une candidature, une première dans l’histoire politique française : celle de René Dumont. « C’était un agronome très réputé dans son domaine, arrivé en écologie sur le tard. Jusque dans les années 1960, il était plutôt porté sur le productivisme, préoccupé par les problèmes de faim dans le monde, contextualise l’historien Jean-Jacques Monnier. Mais l’une de ses grandes forces était de savoir reconnaître ses erreurs et il a finalement pris la mesure de l’urgence environnementale et de la nécessité d’aller vers la décroissance. » Une pensée développée dans son livre L’Utopie ou la mort sorti en 1973. C’est à l’occasion de la promotion de cet essai que Dumont se retrouve en Bretagne en décembre 1973, intervenant devant des jeunes du lycée de Tréguier où Jean-Jacques Monnier est alors enseignant. « C’est moi qui, déjà intéressé par ces questionnements, l’avait fait venir, explique ce dernier. Les débats 25


étaient passionnés avec les lycéens. Impressionné, Dumont m’avait confié que ce moment avait été décisif dans son choix d’être le candidat écolo quelques mois plus tard. » C’est donc ce scientifique expérimenté mais complètement novice en politique qui assume la lourde charge d’inaugurer l’entrée de l’écologie dans l’arène électorale. « Dumont détonnait, il faisait du buzz avant l’heure, se souvient Gérard Borvon, militant breton de longue date. Sa campagne était assez improvisée mais c’est ce qui faisait son charme et ce qui a attiré à lui une belle cote de sympathie, notamment auprès des jeunes de la mouvance post-68, des activistes qui étaient plus dans l’action concrète. C’était l’époque du slogan “élections, piège à cons”. »

« Une sensibilité reconnue »

« Il voulait parler à tout le monde, ce qui lui a été parfois reproché, appuie Jean-Jacques Monnier. Il se voulait transpartisan, c’était un écologiste de terrain, assumé comme tel. Pas du tout dans les querelles politiques. » Avec une telle stratégie, difficile de séduire un large électorat. Résultat : le 5 mai 1974 à l’issue du premier tour, René Dumont ne récolte que 1,32 % des suffrages (ce qui est tout de même bien mieux qu’un certain Jean-Marie Le Pen au score de 0,75 %...). « C’est peu mais c’est tout de même un acte fondateur. Dumont a donné la bonne direction et marqué par son indépendance d’esprit », estime le naturaliste morlaisien François de Beaulieu. « Avec lui, l’écologie était devenue une sensibilité reconnue, ajoute Tudi

Ina

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Kernalegenn. Cette candidature a été un acte de naissance. » Si l’écologie est, depuis, devenue incontournable dans le débat public, il n’en a pas toujours été ainsi. Pendant très longtemps, la nature sauvage est vue avec appréhension. Les forêts sont de malfaisants repères de bêtes dont il faut réduire l’espace pour les cultures agricoles ; les cours d’eau sont à détourner pour y construire des canaux ; la mer est le lieu des naufrages. Il faut attendre le début du 20e siècle pour que de premières voix s’élèvent pour contrecarrer cette mentalité. Dans un enregistrement audio de 1902, récemment exhumé, le ministre radical originaire de Dinan Yves Guyot s’inquiète de « l’influence de l’activité humaine sur l’environnement ». En 1921, le penseur et anarchiste brestois Emile Masson publie son Utopie des îles bienheureuses, œuvre considérée comme le premier livre écolo-libertaire de la littérature française.

« Cette candidature a été

un acte de naissance » 26

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Mais c’est le champ scientifique qui est le plus prompt à s’intéresser au sujet. En 1958, naturalistes, botanistes et ornithologues bretons fondent la Société pour l’étude et la protection de la nature en Bretagne (SEPNB), connue aujourd’hui sous le nom de Bretagne Vivante, pionnière du genre en France. « Il s’agissait d’une association d’étude de la nature, sage et académique, précise Martin Siloret, enseignant et auteur d’une thèse sur le sujet. Le début d’une contestation viendra surtout de la création dix ans plus tard de l’Association pour la protection et la promotion des salmonidés en Bretagne (APPSB, devenue depuis Eau & Rivières de Bretagne, ndlr), à la ligne plus vindicative, critiquant le mode de développement industriel. » « La fin des années 1960 et le début de la décennie suivante se caractérisent par une prise de conscience nouvelle des problèmes liés à la croissance et de ses conséquences, autour de l’idée qu’il ne peut y avoir une croissance infinie dans un monde fini, analyse Tudi Kernalegenn. Durant cette même période, plusieurs associations environnementalistes locales


Bruno Corpet

voient le jour en Bretagne, faisant de la région un bastion de la défense de la nature. » Ainsi, les 1,31 % inauguraux réalisés par le capitaine Dumont, loin de décourager ses soutiens, les incitent à poursuivre la lutte et à l’intensifier dans le registre nouveau à l’époque de l’antinucléaire. « En 1975, un accord de principe est trouvé pour une mise en application du plan Messmer de construction de 13 nouvelles centrales nucléaires en France, dont une en Bretagne. En réaction, des comités régionaux d’information sur le nucléaire (CRIN) ont été créés sur les lieux présentant un risque d’implantation : à Erdeven, à Ploumoguer ou encore ici à Plogoff », retrace Jean Moalic, un des pionniers de la lutte antinucléaire au cap Sizun, récent auteur de l’ouvrage Plogoff, une lutte au bout du monde.

« Candidat des minorités »

Le 6 décembre 1975, ces comités réunis en fédération publient la « plateforme de Porsmoguer » qui constitue « la feuille de route de l’écologie politique en Bretagne » d’après Jean Moalic. « Ce document exprime des idées et des valeurs qui restent les bases de l’écologie politique aujourd’hui : recherche d’éner27


Photos : Bikini et DR

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« S’en prendre à un ennemi intérieur est plus difficile » gies vertes, combat contre les marées noires, dénonciation de l’agriculture intensive, lutte contre le remembrement et contre la dégradation des cours d’eau, mais aussi défense de la diversité culturelle et linguistique », développe Tudi Kernalegenn. Dès ces premières années fondatrices, l’écologie politique en Bretagne est ainsi étroitement liée aux aspirations décentralisatrices, voire autonomistes. « C’était déjà le cas avec Dumont qui s’autoproclamait candidat des minorités nationales et ça sera accentué par la lutte antinucléaire d’un projet perçu comme imposé par l’État central », pointe Jean-Jacques Monnier. Lors des élections municipales de 1977, un des leaders du CRIN d’Erdeven, Michel Le Corvec, postule dans sa commune d’Étel et surprend en l’emportant dès le premier tour, faisant du jeune militant le tout premier maire écologiste de France. Un succès qui conforte le naissant courant politique et le pousse à se 28

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structurer encore davantage, hors des partis existants. « Il y avait des accointances évidentes avec le PSU (le Parti socialiste unifié de Michel Rocard, ndlr), qui mettait la question environnementale en avant mais il n’était peut-être pas assez régionaliste. Quant à l’UDB (Union démocratique bretonne, ndlr), elle restait encore divisée sur la question, certains de ses membres d’obédience marxiste avaient une approche productiviste plus qu’environnementaliste », analyse Jean-Jacques Monnier.

« Du temps et de l’effort »

En 1978, un mouvement national baptisé “Écologie 78” voit le jour spécialement pour les élections législatives, avec cinq candidats bretons, dont Michel Le Corvec dans la circonscription d’Auray, Jean Moalic à Douarnenez et François de Beaulieu à Morlaix, pour des scores s’échelonnant entre 2,5 et 6,5 %. « Il existait à l’époque deux sensibilités écologiques : l’une

environnementaliste et régionale, le Mouvement d’écologie politique (MEP), emmenée par le Lyonnais Philippe Lebreton ; l’autre plus lobbyiste et parisienne, Les Amis de la Terre, avec Brice Lalonde à sa tête. Ici en Bretagne, on était plutôt du côté Lebreton mais on a su mettre nos divergences de côté pour faire alliance, éclaire Moalic. Nos scores restaient marginaux mais ils étaient tout de même en progression par rapport à 1974. Et puis, nous amenions une autre manière de faire de la politique qui a marqué les esprits : plus festive et conviviale, les meetings se transformant souvent en fest-noz et inversement. » « Nous détonions avec un discours qui tranchait radicalement avec la pensée dominante, surtout par chez moi dans le Léon où je défendais le seul boulanger bio de Morlaix et un paysan de Sibiril qui cultivait des artichauts bio », se remémore François de Beaulieu. Le 16 mars, soit seulement quatre jours après le premier tour des législatives, le naufrage de l’Amoco Cadiz à Portsall vient souiller les plages de pétrole et étayer le discours alarmiste des écolos. Trop tard néanmoins pour que la colère des habitants se traduise dans l’isoloir. L’année suivante, un nouveau document de travail voit le jour, le Projet Alter Breton, plus concret encore que la Plateforme de Porsmoguer. Mais cette fois, MEP et Amis de la Terre ne trouvent pas d’alliance et aucun candidat breton ne se présente aux élections européennes de 1979. Jean Moalic et d’autres militants antinucléaires concentrent à cette époque tous leurs efforts sur la lutte contre l’implantation de la centrale à Plogoff. Un projet de construction nucléaire finalement


abandonné par François Mitterrand qui en avait fait l’un de ses thèmes de fin de campagne pour rallier les votes bretons nécessaires à sa victoire en 1981. Une élection au cours de laquelle Brice Lalonde, qui avait pris le dessus de justesse sur Philippe Lebreton lors des primaires écologistes, recueille 3,88 % des suffrages. « En comparaison avec les 1,32 % de Dumont en 1974, c’est une belle progression », constate Martin Siloret. Après le « désenchantement Mitterrand » (dixit Jean-Jacques Monnier) et sa politique de continuation du nucléaire en France, un véritable parti écolo devait inéluctablement voir le jour, ce qui aboutira le 29 janvier 1984 avec la création des Verts, fruit de la fusion entre le MEP et les Amis de la Terre. Deux ans auparavant déjà, les Bretons avaient pris les devants en créant leur propre organisation, la Fédération écologiste de Bretagne. Au moment de dresser le bilan, les pionniers de l’écologie politique penchent entre « fierté d’avoir planté des graines qui ont germé plus tard » (Jean Moalic) et frustration. « S’opposer au nucléaire c’était combattre l’envahisseur. Remettre en cause l’agriculture productiviste et la dégradation des cours d’eau, c’est s’en prendre à un ennemi intérieur et c’est beaucoup plus difficile », constate Gérard Borvon. « La complexité du monde réel est difficilement compatible avec les canons médiatiques du champ politique actuel, déplore aussi François de Beaulieu. Comprendre les arguments écologistes demande du temps et de l’effort. Or, des arguments simples – pour ne pas dire simplistes – sont plus facilement exposés qu’une pensée complexe et nuancée. » René Dumont, avec son pull rouge et son verre d’eau, l’avait déjà bien compris. Régis Delanoë 29


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LE MÉTAVERS : LE MONDE D’APRÈS ? PROMUS PAR LES GÉANTS DU NUMÉRIQUE, LES UNIVERS PARALLÈLES DEVRAIENT PROCHAINEMENT OUVRIR LEURS PORTES. VIRTUELS, IMMERSIFS, MULTI-UTILISATEURS... MAIS QUE FAUT-IL ATTENDRE CONCRÈTEMENT DE CES NOUVEAUX MÉDIAS ? n monde nouveau, on en rêvait tous ! », chante Feu! Chatterton sur son dernier album. Il semblerait que Mark Zuckerberg soit un fan du groupe parisien tant le boss de Facebook semble décidé à mettre le paquet sur son projet de métavers. Allant même jusqu’à changer le nom de sa société, devenue “Meta”, celle qui chapeaute toutes ses activités : Instagram, WhatsApp, Messenger et, bien sûr, Meta Quest, sa filiale spécialisée dans les casques de réalité virtuelle. Soit la porte d’entrée vers ce futur monde numérique.

ISSU DE LA SCIENCE-FICTION Mais commençons peut-être par une question toute con : c’est quoi le métavers ? « C’est quelque chose qui est compliqué à définir, avertit d’emblée Anatole Lécuyer, directeur de recherche à l’antenne rennaise de l’Inria (Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique). Le terme “métavers” existe depuis les années 1990 avec le roman Le Samouraï virtuel de Neal Stephenson mais les concepts qu’il y a derrière datent d’avant : des œuvres de sciencefiction imaginaient déjà des mondes 30

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fictifs partagés dans lesquels on se connecte via un avatar. Aujourd’hui, les acteurs du numérique revisitent ces fondamentaux pour développer des mondes virtuels massivement multiutilisateurs. »

LUDIQUE ET PROFESSIONNEL

Ces usages justement, quels sontils ? Actuellement, la réalité virtuelle offre deux catégories d’applications : ludiques (jeux vidéo, culture, patrimoine…) et professionnelles (formation, éducation, thérapie…). Un volet UNE TECHNOLOGIE MÛRE sur lequel travaille particulièrement Si les Gafam (Google, Amazon, Face- Olivier Augereau, directeur du Centre book, Apple, Microsoft) rêvent tous européen de réalité virtuelle (CERV) à de développer leur version de Ready Brest. « Parmi nos projets, nous avons Player One (le film de Spielberg qui par exemple créé une salle de classe illustre le mieux le métavers), c’est aussi parce que la technologie apparaît assez mûre pour imaginer un lancement imminent. En premier lieu : les casques de réalité virtuelle. « Ils permettent aujourd’hui d’avoir cet “effet wahou” et de vivre une expérience sensorielle et immersive puissante », poursuit Anatole Lécuyer. « Même s’ils sont encore perfectibles, ils disposent d’écrans de bonne qualité, ajoute Guillaume Moreau, professeur d’informatique et chercheur à l’IMT Atlantique à Brest, pour qui le prix de ces bécanes n’est aujourd’hui plus un obstacle. On en trouve désormais autour de 300 euros. Cela donne une idée du niveau de démocratisation possible des usages. »


virtuelle pour entraîner les enseignants. On peut régler le nombre d’élèves, leurs comportements, etc. Les profs peuvent ainsi s’exercer à mener un cours selon différentes circonstances. » Autre projet du CERV : celui mené en lien avec les Genêts d’or, une association qui accompagne les personnes en situation de handicap, notamment mental. « Nous avons reconstitué en 3D la rue de Siam à Brest. Le but est de plonger la personne dans cet environnement pour qu’elle apprenne à gérer son comportement dans l’espace public. Une thérapeute est à ses côtés et l’aide à gérer la situation. L’objectif est de lui permettre, par la suite, de le faire seule dans la “vraie” vie. »

UNE PLANÈTE NUMÉRO 2 ?

Shutterstock

Si ces applications s’avèrent certainement très utiles, elles affichent cependant quelques limites : un environnement aux frontières définies, un panel d’actions restreint et un faible nombre d’utilisateurs connectés. On est loin du monde virtuel totalement ouvert et massivement partagé que nous vendent les promoteurs du métavers. Comme dans

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la littérature SF, peut-on imaginer un véritable univers parallèle ? Une planète numéro 2 sur laquelle tout serait à imaginer ? « Oui, mais plutôt qu’un seul deuxième monde, il y en aura sans doute plusieurs. Chaque géant du numérique voudra développer son propre environnement », répond Olivier Augereau. Un avis que partage Anatole Lécuyer. « Imaginer un seul monde avec une esthétique unique, cela paraît réducteur car nous aurons envie de diversité. Avec ce futur nouveau média, il y a un fort potentiel de créativité. Selon les éditeurs et les constructeurs, je pense que nous verrons émerger plusieurs thématiques. La question économique entrera aussi en jeu : selon le business model (achat, abonnement, pub, données personnelles, ndlr), l’approche sera différente et cela se ressentira dans le format. » Parmi les univers en projet, certains opérateurs proposent déjà d’acheter des mètres carré. C’est le cas notamment de la plateforme Decentraland qui commercialise ses premiers « terrains numériques ». Alors, prêt à

construire votre maison virtuelle et à y inviter vos amis pour une petite sauterie numérique ? Une perspective qui ne réjouit pas des masses Guillaume Moreau à l’IMT. « On a tous vécu quelques mois de confinement où on s’est rendu compte que nos vies sociales virtuelles n’étaient pas satisfaisantes. Alors un apéro avec un casque de réalité virtuelle… », doute le chercheur qui reconnaît cependant « le pouvoir des Gafam à créer des choses indispensables dont on se passait bien avant ».

Y CROIRE Pour tous ceux qui voudraient tout de même investir ces futurs espaces, restera une condition, et pas des moindres : y croire. Un processus qu’étudie Olivier Augereau. « Cela fait intervenir trois concepts : l’immersion, la présence et l’incarnation. Des notions qui touchent au physique et au cognitif. » Pour répondre pleinement à ces trois conditions, la restitution sensorielle complète constitue une piste centrale. Si de sacrées avan-

« Chacun voudra développer son propre environnement » 32

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cées technologiques ont été faites sur la vue et sur l’audition, la tâche sur les autres sens s’annonce plus ardue. C’est notamment le cas du toucher sur lequel bosse Anatole Lécuyer. « La sensation tactile est composée de plein de dimensions : la température, le relief, la rugosité, la pression… C’est extrêment complexe à reproduire. » Si les gants bourrés d’électrodes ne sont pas encore pour tout de suite, pas de panique : la technologie ne fait pas tout, bien au contraire. « Le réalisme de l’expérience n’est ni nécessaire ni suffisant. Ce n’est pas parce qu’un monde vous semble vrai que cela suffit. Vous pouvez avoir plein de raisons de ne pas y croire. D’autant plus que plus c’est réaliste, plus vous allez vous concentrer sur le petit détail qui cloche, développe Guillaume Moreau pour qui un simple bouquin constitue le meilleur contre-exemple. Quand vous prenez un livre, cela ouvre le champ des possibles dans votre imaginaire. Pourtant, il y a zéro dispositif technique. Un point intéressant car cela montre que le pouvoir d’immersion dépasse la simple question technologique. » Julien Marchand


Laurent Guizard

UN PÈTE AU CASQUE

« Je ne suis pas spécialement technophile : pas geek du tout, pas spécialement gamer et je reste assez prudent avec les réseaux sociaux. Pour autant, les nouvelles technologies m’intéressent car elles font désormais partie de notre culture et posent des questions de fond. » Dans sa pièce Ersatz, l’auteur rennais Julien Mellano interprète un être « moitié humain, moitié machine » qui s’interroge sur la relation entre l’organique et le technologique. « C’est un spectacle d’anticipation, qui aborde le transhumanisme, les mondes virtuels, l’intelligence artificielle… », présente ce quadragénaire, adepte du théâtre d’objets (« je suis dans l’évocation : je joue davantage avec les codes de la technologie que je ne la montre vraiment »), qui s’est nourri des films de Kubrick (« 2001, l’Odyssée de l’espace : la référence »), de Cronenberg (« Existenz : cette fiction dans la fiction ») et de Jacques Tati (« Playtime : un regard critique et tendre sur la société moderne »). Une façon de voir les choses qu’il adopte dans sa création. « Je ne cherche pas à faire la morale. J’essaie plutôt de trouver un équilibre entre le fait d’être totalement englouti dans le métavers et de continuer à aller en forêt cueillir des champignons. » J.M Le 22 mars au Triskell à Pont-L’Abbé, les 23 et 24 à L’Archipel à Fouesnant les 24 et 25 à la MJC Kerfeunteun à Quimper, du 31 mars au 2 avril au Carré Magique à Lannion 33


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À JAMAIS LES PIONNIERS

DÈS 1983, ILS ONT JURÉ DE FAIRE ÉCLORE LE HIP-HOP, ENCORE BALBUTIANT, DANS UNE RÉGION QUI NE LES ATTENDAIT PAS. ET ILS Y SONT PARVENUS. UNE GENÈSE DU RAP EN BRETAGNE QUE RETRACENT CES « OLD TIMERS ». rest, année 1983. Sane Hassan et son frère Morty sont prêts à bondir. Dès que la télévision parentale retransmet un reportage abordant la street culture qui sévit à New York, ils sautent sur le magnétoscope et pressent le bouton “rec”. Une cassette vierge est toujours à portée de main. Il faut immortaliser cette musique inédite et ces pas de danse, ce style qui les fascine et auquel ils s’identifient, eux, ados du quartier du Valy-Hir. Leur pote Bruno Nicolas fait de même chez lui. Ils ont 15 ans et ils sont aux toutes premières loges de l’éclosion du hip-hop en France. Les trois amis d’enfance passent des heures à reproduire les chorégraphies visionnées en boucle, mais aussi à décortiquer ces drôles de fresques colorées qui habillent les trains et les murs délabrés du Bronx. Puis, ils foncent se retrouver à la maison de quartier pour mettre en commun leurs trouvailles. « On s’est tout de suite mis à la danse et au graffiti, rembobine

Sane Hassan. On n’avait pas de fric pour les bombes de peinture, mais la “Maison pour tous” nous a permis d’en acheter et de faire des graffs à l’intérieur, d’essayer des styles, des techniques… » Quelques mois plus tard, le 14 janvier 1984, TF1 retransmet pour la première fois l’émission H.I.P. H.O.P., animée par Sidney. Tout le pays se prend subitement la même claque que les trois compères brestois, et commence à investir les MJC et les halls de HLM. « On a acheté un ghetto-blaster, on mettait des élastiques en bas de nos survet’ pour ne pas être gênés quand on dansait, on portait des lacets fluo. On avait toute la panoplie. Tout le monde voulait faire partie de Ninja Force », se souvient Sane Hassan. À force de le voir s’agiter au ValyHir avec son équipe, une nuée de gamins encore plus poupins qu’eux les rejoint. Les trois pionniers deviennent les références du hip-hop local. Ils enseignent la danse et le graff aux plus

jeunes qui, pour certains, montent leur propre crew. Très vite, un collectif nommé Ninja Force se forme. Il y a des graffeurs, des danseurs, un DJ… Ils viennent de différents quartiers de la cité du Ponant et sont tout de suite unis dans le hip-hop, sans rivalité. Parmi eux, Amoa, 11 ans, qui habite le quartier voisin de Kerber et y fonde les Zulu Zone Junior. « On allait aussi répéter à la maison de quartier de Saint-Pierre. Le soir, on laissait une fenêtre ouverte et on s’y engouffrait quand la salle était vide. On passait nos soirées à danser, à faire des battles. » Amoa est tout de suite pris aux tripes par le hip-hop. Il est né en 1973 dans une famille algérienne, dans les baraques de Polygone. Un quartier construit à la hâte après la Seconde Guerre mondiale, composé de petites habitations bon marché et mal isolées devenues délabrées avant leur destruction en 1976. « J’ai grandi dans la boue, assène-t-il. On était Yougoslaves, Portugais, Espagnols, 35


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Maghrébins… Tout le monde a été relogé dans les nouveaux quartiers. Moi, c’était à Kerber. On était vus comme des cassos. Alors quand on s’est mis au hip-hop, on avait la rage. » Sane Hassan se souvient aussi de quelques échauffourées avec des gars du coin. « Mais tu les voyais venir de loin, précise-t-il en riant. C’est surtout avec les flics qu’on avait des problèmes. Quand tu peignais un mur tout pourri, même si le propriétaire était content, tu finissais souvent au poste. Pendant plusieurs années, on a été dans leur collimateur. Et puis, il y a eu une acceptation de leur part, presque un respect : on dansait, on ne se droguait pas, on avait une hygiène de vie proche de celle des sportifs… Ils ont compris qu’on ne faisait rien de mal. » En 1986, Ninja Force réalise le court-métrage Zulu Zone, inspiré de leur propre histoire, celle des jeunes du Valy-Hir qui se lancent dans un battle de danse avec ceux du quartier de Pontanézen. À cette même période, à 200 kilomètres de là, à Dinan, un certain Simba est en train de vivre le même séisme. Lui et son frère dansent tous les jours dans leur salon puis à l’extérieur. « On était les seuls de la ville à écouter du rap. Les gens nous regardaient comme des OVNI. » Presque forcé de connecter avec la scène rennaise naissante, Simba intègre l’un des tous premiers groupes de rap en Bretagne, Rap.as Production. La capitale bretonne n’a bien sûr pas échappé à la vague hip-hop. Au Blosne, à Villejean ou à Maurepas, cette scène se fait de plus en plus entendre. 36

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Tout comme à Quimper, dans le quartier de Kermoysan notamment, où grandit Rachid Benrahal. « Avec l’émission de Sidney, on voyait pour la première fois à la télé des jeunes qui nous ressemblaient. Ça aurait pu être nos voisins. Mes idoles, c’était les grands du quartier. Avec la culture hip-hop, ils avaient un style de fou, du charisme… Ça m’a tout de suite fasciné. Mais ça restait très ghetto, très peu visible hors de Kermoysan. Personne ne venait nous voir, le quartier faisait peur au reste de la ville. Je me souviens qu’en 1986 il y a eu un événement couvert par des journalistes, mais c’était le seul. »

« Le hip-hop m’a sauvé »

À Rennes, difficile également de se faire une place. Même au centre culturel Le Triangle, implanté au Blosne, et qui deviendra dans les années 1990 la place forte de la danse hip-hop locale. À son ouverture en 1985, le discours est bien différent. « On nous a fait comprendre que ça n’était pas une maison de quartier, se rappelle Alee, futur membre du groupe T5A, qui habitait pourtant à quelques encablures. On n’était pas vraiment les bienvenus. Ils nous ont dit : “Si vous voulez jouer au baby-foot, allez voir les éducateurs de rue”. Mais nous, on voulait danser ! » Alors, les gamins du Blosne se réunissent en bas des tours ou au Colombia. Et puis, profitant de leur relative proximité avec Paris, les Rennais qui prennent le hip-hop au sérieux se tournent vite vers la capitale. À leur retour en train, ils ont les bras chargés de vinyles de

rap américain, portent des nouvelles sapes chinées à Châtelet… Les Rap.as Production ont même l’occasion de se produire au tremplin Nation Rap en 1989, organisé à Paris par Sidney, et avec un certain David Guetta aux platines. Ils remportent le concours et gagnent le droit de se produire à l’Élysée Montmartre en 1990. Pourtant, Rennes a toujours du mal à s’imaginer en ville rap. C’est encore le rock qui sculpte son identité. « En 1987, j’ai commencé à travailler pour ce que l’on appelait le “Centre info rock”. Donc pas de rap », raconte Philippe Routeau, encore aujourd’hui l’un des responsables du CRIJ (Centre régional Information Jeunesse) à Rennes. À Brest, Sane Hassan, son frère Morty et Bruno Nicolas, pourtant bien structurés, sont las des tentatives de reconnaissance. Les trois précurseurs du Valy-Hir partent alors s’installer à Paris et y fondent le groupe de rap Antidote. Ils laissent la place vacante dans la cité finistérienne. Amoa et Naab, qui ont eu le temps de monter le collectif Jazy Q et le groupe

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« Un style de fou, du charisme, ça m’a tout de suite fasciné »


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GSR, s’y engouffrent. Ils prennent le relais, s’associent au Centre de création musicale, montent un premier festival de rap place de la Liberté, assurent des ateliers d’écriture… « Les gens qui nous traitaient de singes quelques années auparavant sont venus s’excuser, avoue Amoa. Alors que beaucoup de mecs autour de nous fumaient, buvaient, glandaient et faisaient des conneries, nous on organisait des concerts caritatifs. Le hip-hop, c’était toute ma vie, j’ai même arrêté l’école pour m’y consacrer. Ça m’a sauvé, et je l’aurai dans la peau jusqu’à ma mort. » Au tournant des années 1990, le rap devient la discipline dominante du mouvement hip-hop. « Là, on a vu de plus en plus de jeunes Rennais s’y mettre, se souvient Philippe Routeau. Ils avaient déjà leurs fiefs comme la maison verte à Villejean ou la maison de quartier de Maurepas. Ils s’affirmaient. » Mais même dans la plus grande ville bretonne, il est difficile de sortir de l’underground. Le rap a besoin d’un coup de pouce. Et qui de mieux que le patron du plus gros festival local pour le lui donner ? « Aux Trans Musicales, on

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titres marquants, on trouve le single Attiré par le vrai de T5A, qui leur permet alors de décrocher un contrat avec la maison de disques EMI et de connaître un sacré succès national, mais éphémère. Rapidement, des groupes comme Facteur X, Première Approche, Hip Obskur et les Mystica Teacha (fondé par Simba et Azim) montrent les crocs et se font une place de choix dans le paysage musical.

« Rien à leur envier »

Et puis, au milieu de toute cette testostérone, Les Déesses Africaines s’imposent à Villejean. « On était quasiment les seules filles à faire du rap à Rennes, affirme Sandrine Samba. Mais on en n’a jamais souffert, on a toujours été bien accueillies par les mecs. Nos frères avaient un groupe, Boat People Superstar, ils nous ont aidées. De toute façon, on n’avait rien à leur envier musicalement. » Complété par Mylène et Dahile, le trio se forme en 1993 et dure trois ans. C’est court, mais suffisant pour se produire à Quartiers en Trans, pour

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a fait une soirée en 1990 avec le rappeur californien Kid Frost, les Anglais de Screaming Target et un groupe presque inconnu venu de Marseille qui s’appelait IAM, raconte JeanLouis Brossard, le boss des Trans. Ça a eu lieu à la salle de la Cité, dans le centre-ville. Mais les jeunes des quartiers ne se sont pas tant que ça déplacés. Alors, on s’est dit qu’on allait venir à eux. » Riche idée. Voilà comment sont nés les Quartiers en Trans, une délocalisation de l’événement dans les zones rennaises les plus excentrées. « De l’action culturelle avant l’heure », dixit Brossard. La première édition a lieu en 1991 à la maison de quartier du Blosne et accueille les Parisiens d’Assassin, les danseurs City Kings, et les locaux de CWP35. Les rappeurs de toute la France commencent à venir jouer à Rennes, notamment NTM. Peu à peu, la scène rap de la ville se structure, s’entraide, s’identifie. Et lorsque la première compilation des Quartiers en Trans sort en 1994, tout change définitivement. Parmi les

faire la première partie de NTM, et pour se payer une petite tournée dans toute la Bretagne. « On est aussi allées rapper quelques fois à Radio Laser. » Car oui, à partir de 1992, le rap breton bénéficie d’un média primordial à son éclosion, basé à Guichen (lire ci-dessous). Dans son quartier quimpérois de Kermoysan, Rachid Benrahal a eu le temps de parfaire son écriture et de s’imprégner du mouvement qui envahit le pays. Il fonde le groupe PMC en 1993, très inspiré par la scène rap belge. Une formation composée

RADIO LASER, LA PLAQUE TOURNANTE « J’ai toujours baigné dans la culture hip-hop, assure Sylvain Delfau. Je suis né à Aubervilliers, en région parisienne, je voyais les mecs tourner sur la tête en bas des tours, c’était dingue. Quand je suis arrivé à Rennes, ce n’était pas une ville rap, mais on a quand même réussi à faire de belles choses. » En 1992, Sylvain Delfau a 18 ans et crée Radio Laser, qui émet depuis Guichen à trente bornes au sud de Rennes, et ce encore 38

aujourd’hui. Rapidement, plusieurs programmes animés par des bénévoles s’orientent vers le rap : l’émission Rap à Part le samedi, Rap Folie Funky le dimanche, mais aussi des freestyles improvisés qui sévissent en soirée. Toute la scène rap rennaise y est passée. Peu à peu, Radio Laser s’impose comme un acteur important du rap hexagonal. Surtout à partir d’avril 1997, date à laquelle Sylvain Delfau lance Black Swing,

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une émission enregistrée puis gravée sur CD pour être distribuée à 230 radios associatives dans toute la France. Le quotidien Ouest-France titre alors « Guichen, capitale de la black music ». Les pontes du genre tels que IAM ou Ideal J passent dans les locaux et le concept Black Swing devient viral. « Ça a permis à des formations locales de se faire connaître hors de la Bretagne, ça a été une plaque tournante. Des éditeurs nous appelaient pour

avoir les contacts de groupes qui étaient sur les compils dans l’objectif de les signer. On a participé à ce mouvement, sans rien attendre. On l’a fait naturellement. »


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par deux paires de frangins : Rachid et Jamel d’un côté, Kamel et Brahim de l’autre. « Le partage de musique pour des groupes comme nous se faisait surtout grâce aux concerts. On invitait des rappeurs à se produire à Quimper, ils nous invitaient chez eux… On a bien connecté avec les Brestois de GSR. On a aussi joué à Rennes avec les T5A ou Facteur X. » En se structurant au milieu des nineties et en devenant un pilier important de la scène culturelle régionale, le rap breton se renouvelle. Ses acteurs historiques connaissent des fortunes diverses : les T5A se séparent non sans heurts en 1996, Mystica Teacha sort son premier album La Vie suit son cours en 1997, les figures brestoises multiplient les projets, les PMC à Quimper continuent la musique tout en s’orientant vers l’accompagnement artistique des jeunes de Kermoysan… Devant le foisonnement d’initiatives menées à l’année par les maisons de quartier rennaises, les Quartiers en Trans prennent fin en 1999, avec le sentiment d’avoir fait le job. Au début des années 2000, une nouvelle génération d’artistes locaux arrive avec ses codes, son style, son esthétique. Bien consciente de marcher sur une route pavée par des précurseurs à qui rien n’a été donné. En même temps, il y avait tout à prendre. Brice Miclet 39


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LA COMÉDIENNE LÉA GIRARDET POURSUIT SA QUÊTE DE RÉUNIR SPORT ET THÉÂTRE. ELLE S’ATTAQUE À L’HISTOIRE DE CASTER SEMENYA, ATHLÈTE SUD-AFRICAINE INTERDITE DE COMPÉTITION APRÈS AVOIR ÉCHOUÉ À UN TEST DE FÉMINITÉ. hampionnats du monde d’athlétisme de Berlin, 19 août 2009. Alors que trois jours plus tôt, Usain Bolt affolait les chronos en abaissant le mythique record du monde du 100 mètres à 9 secondes 58, la finale du 800 mètres féminin allait révéler une autre sensation, beaucoup plus inattendue celle-là : une certaine Caster Semenya. Inconnue jusqu’alors, la demifondeuse sud-africaine âgée de seulement 18 ans s’emparait de la médaille d’or, pour sa première compétition internationale senior. À l’effet de surprise s’ajouta vite 40

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quelques commentaires moqueurs sur la morphologie masculine de la championne, et même des regards désapprobateurs de ses concurrentes. Malgré les doutes et le poison de la suspicion, Caster Semenya poursuivit sa carrière sans encombre et avec grand succès jusqu’en 2019. Une décennie ponctuée notamment par deux titres olympiques acquis à Londres en 2012 puis à Rio quatre ans plus tard. « Mais en avril 2018, la fédération internationale d’athlétisme a décidé d’établir un nouveau règlement concernant l’hyperandrogénie qui impose aux sportives concernées de

prendre des médicaments pour faire baisser leur taux de testostérone si elles veulent continuer à s’aligner en compétition. Concernée par la mesure, Caster Semenya a refusé de prendre un tel traitement et a porté plainte pour discrimination auprès du Tribunal arbitral du sport. Une plainte rejetée un an plus tard, décision confirmée en appel auprès de la Cour européenne des droits de l’homme », détaille Léa Girardet. La comédienne s’est associée à sa complice, la metteuse en scène Julie Bertin, pour écrire et concevoir une pièce centrée autour des déboires de l’athlète sud-africaine qui, depuis, a


interdiction de s’aligner sur sa distance favorite, le 800 mètres. « J’ai découvert lors de mes recherches l’existence des tests de féminité mis en place pour évaluer biologiquement les sportives sur qui pèse le doute. Bien qu’il n’ait jamais été scientifiquement prouvé que la vitesse soit directement liée à une quantité donnée de testostérone dans le corps, il a été arbitrairement décidé d’empêcher certaines athlètes comme Caster de courir. Cela interroge sur la question du genre, si prégnante aujourd’hui. Ça veut dire quoi, au juste, être une femme ? Est-ce à une fédération sportive de statuer et d’exclure ? Existe-t-il une féminité acceptée et une féminité douteuse ? Pourquoi une femme trop performante est-elle définitivement suspecte ? Pourquoi les corps féminins sont interrogés et pas les masculins ? » Autant de questions à laquelle Léa Girardet tente de répondre avec Libre Arbitre, une pièce « qui n’est pas un biopic mais qui traite en fil rouge du combat judiciaire que Caster Semenya poursuit toujours aujourd’hui ». Une pièce dans lequel le monde du sport est encore interrogé, comme dans sa précédente création, Le Syndrome du banc de touche, un seul en scène en forme de déclaration d’amour à Aimé Jacquet et à sa bande, championne du monde en 1998. « Le sport est un microcosme qui reflète la société. C’est une porte d’entrée formidable pour aborder d’importants sujets de fond sans lourdeur intellectuelle. Le théâtre ne doit pas se cantonner à l’élite. Activité populaire par excellence, le sport peut contribuer à faire évoluer les mentalités et les a priori entre les deux mondes. » Régis Delanoë Du 18 au 21 janvier à l’Avel Vor à Plougastel-Daoulas 41


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MONS ET MERVEILLES « Un duo noise qui joue à burne. » Voilà comment Rémy, le batteur de La Jungle, présente son groupe. Avec son acolyte Mathieu, guitariste et chanteur, ils forment depuis 2013 un duo sévèrement énergique pratiquant ce qui peut être considéré comme de la transe-rock, bien que cette catégorie musicale n’existe pas vraiment. « À la base si tu veux, on est de la scène garage de chez nous à Mons. Mathieu pratiquait du punk avec son précédent projet, Petula Clarck. Et puis, on s’est retrouvé tous les deux

Lucas Debaille

AVEC SA TRANSE-ROCK, LE DUO BELGE LA JUNGLE EST L’UNE DES SENSATIONS DU MOMENT. musicalement sur une base de kraut et de math rock qu’on a fait évoluer en quelque chose de quasi électro au fil des quatre albums sortis. » Le dernier, Fall Off The Apex, date de mai dernier et renferme quelques pépites, dont le tubesque morceau Le Jour du cobra, soit 7 minutes 30 de rythmes saccadés et paroles incompréhensibles, répétées à s’en rendre maboul. « Un cinquième disque est déjà enregistré et sortira au printemps », informe Rémy, dont le jeu

en live avec Mathieu relève presque autant de la performance sportive que musicale. « Jouer devant des gens, c’est le défouloir, un pied total. Depuis les débuts, on en est bientôt à 500 concerts, dont 70 rien que depuis juin dernier. Après le confinement, on avait les crocs ! » R.D Le 29 janvier au Festival du Schmoul à Bain-de-Bretagne, le 4 mars à l’Échonova à Saint-Avé et le 5 mars à l’Antipode à Rennes

Claire Huteau

MMMMBOPS !

Ravachol, c’est le nom d’un saltimbanque anticlérical et insoumis ayant défrayé la chronique à la fin du 19e siècle pour ses attentats à la bombe, exécuté en 1892 et devenu depuis une icône de l’anarchisme. C’est aussi le titre du deuxième album (à paraître en février) des Rennais de Bops qui, pour l’occasion, changent un peu de registre en apportant plus de sophistication à leur garage-pop des débuts. La musique des trois frangins Louis, Oscar et Germain évolue désormais vers une sorte d’opéra rock 70’s qui évoque aussi bien les Kinks que Foxygen, Talking Heads, la Fat White Family et même MGMT. Le 28 janvier au Novomax à Quimper 42

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BRUT DE FEMME

LAURÉATE DE BUZZ BOOSTER, LA RAPPEUSE BONNIE BALANCE UN SON DIRECT ET FRONTAL. « Tous les jours, tous les soirs / J’suis dans le ralliement, dans le maniement des mots. » Voici comment Bonnie introduisait son Freestyle Zest, publié sur YouTube à l’été 2020. Depuis, la rappeuse de 21 ans a eu le temps de parfaire sa musique, et surtout de remporter la dernière édition du tremplin Buzz Booster Bretagne. Pour cette Rennaise d’adoption, débarquée de région parisienne en 2016, la donne est donc en train de changer. Mais son rap nourri de la trap brute et des références US old school, lui, ne bouge pas : toujours frontal. « Mes bases musicales, c’est Run-DMC, Public Enemy, Nas... Je vois le rap comme une discipline, presque un art martial, avec des compétences techniques à maîtriser. » Ce purisme affiché n’est pas une ligne directrice. Plutôt une base pour pouvoir ensuite s’inscrire dans la modernité. C’est certainement ce qui lui a permis de se démarquer à son arrivée dans la capitale bretonne. « Tout ce qui me paraissait inaccessible à Paris m’a paru possible ici. Rennes est une ville très ouverte, la mentalité des musiciens est différente. Ils s’entraident. On m’a tout de suite proposé de collaborer avec des réalisateurs de clips, des producteurs, des rappeurs… » Sa victoire au Buzz Booster régional ne doit donc rien au hasard, et laisse entrevoir la sortie d’un premier EP programmé en février. B.M Le 12 mars à La Carène à Brest 43


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LIBÉRÉS, DÉLIVRÉS ls sont les nouveaux forçats de la route. Des jeunes précaires payés une misère pour traverser les villes à vélo et livrer aux impatients et aux flemmards leur repas chaud. Un nouveau service apparu il y a moins de dix ans, importé des États-Unis forcément, devenu phénomène de société et archétype de la précarisation de l’emploi. C’est cette ubérisation, ses conséquences sur ceux qui la subissent et la lutte syndicale de ceux qui s’y opposent que le journaliste Thomas Grandrémy, qui travaille par ailleurs pour le (très cool) média musical Sourdoreille, a souhaité mettre en lumière avec Les Délivrés, documentaire d’une cinquantaine de minutes dont Maxime Dangles a assuré la bande-son. « Thomas, je le connais depuis des années. Il m’a suivi dans mes différents projets électro par le passé. Lorsqu’il m’a proposé cette collab’, je n’ai pas hésité. Chez moi à Valence, on en est encore aux livreurs de pizza à l’ancienne. Mais c’est une dérive révoltante qu’il faut dénoncer. » Et c’est pour prolonger la visibilité de ce film passé sur France 3 qu’il a été décidé de mettre en place ce docu-concert déjà programmé aux Bars en Trans 44

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AVEC « LES DÉLIVRÉS », L’ARTISTE ÉLECTRO MAXIME DANGLES MET EN MUSIQUE UN DOCUMENTAIRE CONSACRÉ À LA PRÉCARISATION DES COURSIERS À VÉLO. UNE DÉMARCHE ARTISTIQUE AUTANT QUE MILITANTE.

à Rennes en décembre et qui est de retour en Bretagne cet hiver à l’occasion d’Astropolis à Brest. « C’est ma première expérience de ciné-concert et franchement c’est cool ! C’est assez sport par contre car il faut réussir à trouver des ambiances sonores adaptées pour les parties dialoguées et enchaîner sur des trucs plus vénères pour habiller notamment les manifs des employés de ces plateformes en lutte. J’ai essayé de trouver des rythmes reproduisant le côté répétitif de leur tâche et de faire corres-

pondre ma musique avec celle des coursiers, des trucs souvent hiphop. Ça me fait un peu évoluer de mon registre électro habituel. » Le tout essentiellement aux synthétiseurs (« c’est mon dada, les synthés »), pour un rendu final qui sera à retrouver sous forme de minialbum à paraître au printemps sur le label Lifeguards. « Histoire d’encore augmenter la durée de vie du projet. Parce qu’il le mérite. » R.D Le 10 février au Mac Orlan à Brest dans le cadre du festival Astropolis



FOCUS

VOILÀ CINQ ANS QUE LES ARTISTES NELLY MONNIER ET ÉRIC TABUCHI SE SONT LANCÉS DANS UN PÉRIPLE FOU : ARPENTER LA FRANCE DANS SES MOINDRES RECOINS POUR Y PHOTOGRAPHIER SON PATRIMOINE ARCHITECTURAL DANS SA PLUS GRANDE DIVERSITÉ. EST AINSI NÉ « L’ATLAS DES RÉGIONS NATURELLES », OUVRAGE COLOSSAL QUI COMPTABILISE AUJOURD’HUI PLUS DE 20 000 CLICHÉS.

PÉRIPHÉRIE Un château d’eau, une église, un bureau de tabac, un silo à grains, un menhir, une station-service… C’est une collection qui donne le vertige. Depuis plus de cinq ans, Nelly Monnier et Éric Tabuchi parcourent le pays, à bord de leur Skoda, guidés par une idée folle : photographier la France. Une épopée homérique à vitesse d’escargot (moyenne : 15 km / h) dans laquelle les deux artistes recensent les bâtiments, constructions et éléments divers qui façonnent nos paysages. Un périple qui évite scrupuleusement les lieux touristiques et les panoramas instagrammables, pour mieux assumer son penchant obsessionnel pour les petites routes, les bourgs ruraux et les zones périphériques. « Cela vient d’une envie de décrire le pays différemment, posent les deux artistes. En France, la plupart des photos de paysages, c’est des montagnes ou la côte. Il y a tout un tas de régions qui ne sont jamais représentées, qui n’ont pas d’iconographies : le Berry, la Creuse, la Champagne ou encore la Beauce sont totalement ignorés. On s’est alors dit qu’il fallait s’y intéresser et les documenter. »

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HUMEURS DES TERRITOIRES Une plongée dans le patrimoine architectural qui se fait à l’échelle des « régions naturelles » (la France en compte 450) : le Morvan, le Léon, le Béarn, le Vercors, l’Albigeois, l’Artois, le Poher, le Forez… Des entités qui ne correspondent à aucun territoire administratif mais qui, selon nos deux photographes, épousent mieux les réalités géographiques et culturelles.

« Même si elles n’ont pas de frontières clairement définies, les régions naturelles permettent de mieux ressentir les humeurs des territoires, justifientils. La Bretagne constitue cependant un cas particulier. On retrouve bien des spécificités locales, mais l’identité bretonne est tellement présente et forte, qu’elle a tendance à gommer ces micro-identités. » De quoi rabibocher, enfin, Léonards et Trégorrois.


À ce jour, plus de 20 000 clichés ont été réalisés, dont 12 000 sont disponibles en ligne sur “l’Atlas des régions naturelles”. « La règle n°1 est que l’objet doit tenir intégralement dans la photo. L’une des nos influences, c’est le catalogue La Redoute : chaque élément y est représenté dans son angle le plus descriptif sans être collé à un autre objet. Ce qui n’est pas une chose aisée avec les constructions », font savoir Nelly et Éric qui, pour chaque région, sont à la fois en quête de l’architecture la plus authentique et la plus représentative. « Il y a une volonté de tout photographier : maisons, écoles, bâtiments agricoles, commerces… En clair, tout ce qui compose un paysage. Pour la majorité des images, nous sommes dans des choses considérées comme banales, mais c’est un parti pris. Tout ce qui est à la frontière de l’invisible ou du méprisé nous intéresse. Le premier degré s’impose dans notre travail. Prenons les maisons en crépi, elles sont importantes pour nous. On ne dit pas qu’elles sont jolies ou moches, on dit juste qu’elles sont là. »

Photos : Nelly Monnier et Éric Tabuchi

CATALOGUE LA REDOUTE

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FOCUS

« ON CHOISIT LA LAIDEUR » Cette volonté de réhabilitation, les deux artistes l’ont également pour ce qu’on nomme “la France moche”. Cette France des zones industrielles, commerciales et pavillonnaires que certains jugent défigurée ou peu digne d’intérêt. Un point de vue qu’ils ne partagent pas, mais vraiment pas du tout. « On nous présente parfois comme les photographes de la France moche, cela nous attriste car c’est tout l’inverse de notre démarche. On y trouve un intérêt plastique. Nous avons de la tendresse pour ces bâtiments. C’est un réservoir d’initiatives qui sont peutêtre discutables mais qui au moins sont affirmées. Entre la laideur de la France moche et l’ennui d’une France qui se prétend attrayante, on choisit la laideur sans hésiter. Car elle porte une part d’excès et d’inventions qui dépasse la normalisation. »

Si la quasi totalité des photos montrent uniquement des bâtiments et des rues désertes (« la France est un pays plutôt vide, les gens sont peu dehors. On pouvait parfois passer plusieurs heures dans un village sans croiser personne »), l’humain apparaît en creux à chaque cliché. « Nous considérons que chaque édifice est en réalité un portrait, affirment les deux artistes. Une maison, c’est l’émanation de ceux qui y habitent. De même pour les objets naturels : une haie, un étang, un menhir… Ce sont des éléments modelés par l’homme. » 48

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Photos : Nelly Monnier et Éric Tabuchi

LA PLACE DE L’HUMAIN


« UN PAS DE CÔTÉ » Sur la route depuis 2016, Nelly Monnier et Éric Tabuchi estiment qu’une dizaine d’années seront encore nécessaires pour parcourir l’ensemble du pays. « Il nous reste deux tiers des régions à photographier. C’est peut-être le projet d’une vie. Cela requiert une forme de foi. Faire Google Street View à deux, c’est impossible (rires), mais nous n’avons pas de lassitude. C’est une façon de vivre une aventure hors du commun et d’être dans une temporalité qui n’est pas à la mode : aujourd’hui, la culture est produite et consommée de façon extrêmement rapide. Avec cet atlas, on veut faire un pas de côté et ne pas être pris dans ce flux étourdissant. C’est un rythme qui nous va bien. »

Julien Marchand Expositions : Jusqu’au 6 février au centre d’art Gwinzegal à Guingamp et du 18 février au 14 mai au centre d’art Passerelle à Brest 49


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AGENDA

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Romain Étienne

RECOMMANDE

ASTROPOLIS

L’ÉTANG

LA COLONIE DE VACANCES CINÉMA BRITANNIQUE

Du 2 au 6 février À Brest (La Carène, La Suite…)

Du 8 au 26 mars Au TNB à Rennes

Le 11 février À l’Antipode à Rennes

Pour sa 14e édition, La Semaine du cinéma britannique continue son exploration des productions d’outre-Manche. Avec cette année, une forte présence de films irlandais (dont Float like a butterfly et The Bright Side, photo) qui, depuis quelques années, se font de plus en plus remarquer. Sláinte !

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Du 15 au 22 janvier Au Grand Logis à Bruz

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Il y a les concerts classiques, avec groupe sur scène et public dans la fosse. Et puis il y a La Colonie de Vacances, joyeux bordel où les musiciens (membres de Pneu, Papier Tigre, Marvin et Electric Electric) jouent en quadriphonie avec les spectateurs au milieu. Un orgasme pour les oreilles.

Shelby Duncan

Plus rare au cinéma ces temps-ci, Adèle Haenel est à redécouvrir sur scène avec L’Étang, où elle partage l’affiche avec Ruth Vega Fernandez. Cette adaptation d’un court texte de jeunesse de l’écrivain Robert Walser est un drame familial exposant au regard les plis et replis d’une histoire d’amour filial.

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Le grand raout électro brestois revient pour son édition hivernale. Du lourd à nouveau pour ce rendez-vous qui invite une quarantaine d’artistes dont : Mano le Tough (photo), Jennifer Cardini & Damon Jee, 999999999, SPFDJ, Lena Willikens, Louisahhh, Blutch… Idéal pour guincher et se réchauffer.

THOMAS POITEVIN

LUJIPEKA

TRAVELLING

GUADAL TEJAZ

Les 23 et 24 mars À l’Aire Libre à St-Jacques-de-la-Lande

Le 17 février à La Nouvelle Vague à St-Malo, le 19 à Hydrophone à Lorient, le 6 avril à l’Antipode à Rennes, le 7 à La Carène à Brest

Du 1er au 8 février À Rennes et dans la métropole

Le 4 fév. au Novomax à Quimper Le 11 mars à Hydrophone à Lorient

Révélé au grand public grâce à ses drolatiques pastilles sur les réseaux sociaux, Thomas Poitevin est à découvrir sur scène, toujours coiffé de ses perruques. Un accessoire qui lui permet de camper une galerie d’anti-héros aussi agaçants que têtes à claques.

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Après une semaine de création à l’Aire Libre lors des dernières Trans, le rappeur rennais prend la route en ce début d’année. L’échappé de Columbine se lance dans un tro breizh qui passera par bon nombre de salles de la région.

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Cap à l’est pour la nouvelle édition du festival rennais, consacrée au cinéma tchèque, avec un focus sur la ville de Prague, mais pas que ! Le rendez-vous prévoit aussi pas mal de ciné-concerts : Oggy et les cafards par Saro et Alexinho, Le Golem par Forever Pavot (photo)...

Mine de rien, Guadal Tejaz s’impose comme l’actuelle plus grosse valeur sûre du rock en Bretagne. Lourd, intense, tranchant, le post-punk du quatuor s’exprime sur un deuxième album, Noche Triste, à venir au printemps. Yepaaaaa !