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L’envol Mireille Bergès


L’envol


© Mireille Bergès, 2014 ISBN : 978-2-36673-017-3


Mireille Bergès

L’envol


À ceux qui m’ont donné des racines


Ici, c’est autre chose que loin, c’est ailleurs Jean Giono, L’iris de Suse


Cet homme, il est entré dans ma vie par hasard. Nous n’aurions jamais dû nous rencontrer. Enfin, nous rencontrer, c’est un bien grand mot. Par où commencer  ? Peut-être vous dire que je suis maire de ce petit village. C’est rare, les femmes maires ici. C’est un pays de chasseurs et de traditions. Alors les femmes… Mais c’est aussi un pays de révolte et de résistance. Pendant le coup d’état de Napoléon III en 1851, la rébellion y fut générale et le département des BassesAlpes, l’un des plus pauvres et des moins peuplés, était entièrement Républicain alors qu’à Paris et dans les grandes villes, l’Empereur avait gagné. D’accord, ici aussi,

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il finirait par gagner, dans le sang, mais quand même… Quant aux maquis de la deuxième guerre mondiale, je ne vous en parle même pas. Tout le monde le sait que les Bas-Alpins ont été valeureux. Tout ça pour vous dire, qu’ils n’ont peur de rien mes administrés. Et bien cette fois, leur acte de bravoure, ça a été d’élire une femme, la première du canton, même pas du village. Une étrangère, nouvelle arrivée. Moi, ils me surprendront toujours. 14

Allez savoir ce qui leur est passé par la tête. J’étais dans les premiers sur la liste. Pas en tête, non, ça, c’était la place de l’instituteur. J’avais envie de le faire revivre ce bled dans lequel je m’étais réfugiée après avoir fui la grande ville. La foule, les embouteillages, les coups de klaxon, la course contre la montre, l’indifférence, toutes ces choses, j’en avais soupé. Je rêvais de contacts humains, de silence et de nature. Pour ça, j’ai été servie. Du silence, il y en avait. Pour les contacts humains, au début, beaucoup moins. L’étranger ici, il est du village d’à côté  ! Alors pensez, moi qui arrivais de la ville !


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Regards suspicieux des vieilles voutées, tout de noirs vêtues, en deuil d’une vie plus douce, sourires goguenards des hommes à l’heure de l’apéro quand je venais au bistrot pour acheter mes cigarettes, je pouvais le chercher l’indice d’une main tendue… Les rideaux se soulevaient perfidement sur mon passage, mes visiteurs étaient scrutés avec attention, des fois qu’ils y découvrent un amant potentiel… Ils répondaient à mes « bonjour » du bout des lèvres et mes sourires faisaient chou blanc. Mais moi, têtue, je m’obstinais. Je me suis toujours fichue qu’on m’aime ou pas. Là, leur rejet me rendait dingue. Ils allaient m’aimer  ! C’était un pari fou mais je me l’étais lancé et j’étais bien décidée à le gagner. Je dois le reconnaître, le pays m’avait charmée lors de mes vacances d’été mais il était à l’agonie. C’était évident maintenant que je m’y étais installée. Mais j’étais là. Et la greffe ne semblait pas prendre. Bref, je m’égare. Les premiers temps, il m’a fallu faire mon trou. Profil bas. Et puis, ils s’y sont faits. Les femmes ont commencé à me parler à l’épicerie et les enfants s’y sont mis. Les hommes ont suivi.

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Mais c’est quand on a lutté tous ensemble contre le gros incendie, il y a sept ans, que j’ai vraiment été adoptée. Deux nuits et trois jours à se battre, à guider les pompiers des autres départements dans les petits sentiers, à arroser inlassablement les braises, à tracer des coupes avant de se décider à allumer un contre-feu quand le village a été menacé. C’est interdit. On le sait. Quand les gendarmes sont venus, on s’est serré les coudes et personne n’a rien dit. De toute façon, les gendarmes, ils savaient aussi. Ils n’ont rien dit non plus. 16

On a sauvé le village, on a sauvé les bêtes, on a sauvé les champs. Et c’est tout ce qui comptait. Après, plus rien n’a été pareil. J’étais des leurs. Et un beau jour, ils ont commencé à me dire : « Vous venez au repas du Comité des fêtes? »  Et moi, j’y suis allée. Timide. J’avais gagné mon pari. Le premier à me proposer une place à sa table, ça a été l’instituteur. J’ai accepté. Il ne me draguait pas, va ! C’est un jeunot et j’ai l’âge d’être sa mère. Et puis, il est marié avec une femme jolie comme un


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cœur, gaie et souriante. Je crois que s’il m’a proposé de m’asseoir avec eux, c’est que lui aussi, il a commencé par être un étranger. Il savait que ce n’était pas drôle. Quand il est arrivé, tout droit sorti de son école, ils lui en ont fait baver. Ce n’est que peu à peu, lorsqu’ils ont vu que leurs petits apprenaient bien, qu’ils ne rechignaient pas à aller en classe et qu’au collège, ils étaient plutôt bons, que les habitants du village l’ont adopté. Ce premier soir, nous avons parlé de l’avenir de l’école. Il n’était pas optimiste. Vu le nombre d’élèves, elle frôlait la fermeture. Et ça lui faisait souci. Avec sa femme, ils se plaisaient ici et ils n’avaient pas envie d’en partir. Ça leur faisait plaisir de voir leurs enfants pousser au calme. Et puis, une école qui ferme, c’est désespérant… On s’est retrouvé à d’autres repas, je les ai invités à la maison et eux aussi m’ont proposé de partager chez eux la soupe ou la daube. C’est que l’hiver, avec la neige, on vit en vase clos. Et c’était bien agréable de ne plus être isolée et solitaire certains soirs. Peu à peu, j’ai connu leurs amis qui sont devenus les miens. On passait des soirées à parler de la mort du village. Le boulanger venait de fermer. A soixante-dix ans, il avait

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pris sa retraite et aucun repreneur ne s’était présenté. Il ne restait que l’épicerie pour faire dépôt de pain. Les plus âgés se rappelaient des commerces qui existaient dans leur enfance. C’était un vrai souci, comment feraient les vieux qui ne conduisaient pas si un jour l’épicerie fermait à son tour  ? Heureusement, la solidarité fonctionnait à fond. Mais jusqu’à quand tiendrait-on ?

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Je réfléchissais dans mon coin. Pendant mes soirées solitaires, j’épluchais des pages d’internet à la recherche de solutions mises en place par d’autres villages, et qui avait marché. J’avais bien quelques idées mais je n’osais en parler. Elles me semblaient utopistes. Je crois surtout que je ne me sentais pas le droit, en tant que nouvelle arrivée, de bousculer certaines de leurs habitudes. Il en a fallu du temps pour que j’ose énoncer quelques suggestions. Alors, j’ai eu la surprise de constater qu’ils m’écoutaient. Pour les élections, c’est l’instituteur qui m’avait demandé de me mettre sur sa liste. J’ai dit oui. Après, ça s’est accéléré. Ils


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me charriaient un peu mais ils tendaient l’oreille. Ils le savaient bien que seuls les vieux restaient, que les commerces avaient fermé les uns après les autres. Ils étaient d’accord avec moi, il nous fallait des jeunes. Et des jeunes avec des enfants. Pour les attirer, moi, j’avais des idées. Les élections se sont passées tranquillement sans surprise. Il n’y a pas eu d’autres bagarres que celles qu’on attendait. Les vieilles querelles ancestrales. Mais ça, c’était normal. Avec moi, ils ont tous été très gentils. Notre liste a gagné. Et au premier Conseil Municipal, j’ai reçu un choc quand ils ont voté pour moi. Je n’étais pas candidate. La place, c’était entendu, je la laissais à l’instituteur. Etre maire, je n’y avais jamais pensé. Mais ils avaient dû se mettre d’accord avant en cachette. Le secret avait été bien gardé. Je suis tombée des nues. Même l’instituteur avait voté pour moi. J’étais donc Madame le Maire. La mairesse, c’est moche. Je n’aime pas. Et cet homme alors ? vous allez me dire. Doucement, j’y viens. C’est l’automne, la nature prend ses couleurs de feu, les labours occupent les journées. Le matin à l’aube, les hommes

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vont un peu chasser. D’ici, on entend les coups de feu. Sur le chemin de l’école, les gamins foulent les feuilles mortes des platanes de la place à grand bruit. Ils se balancent les boules. Ils crient, ils rient, ils se poursuivent. Ils ne sont pas pressés d’aller s’enfermer dans la salle de classe. Parfois, des oiseaux en formation survolent le village. Ils partent vers le sud et la chaleur. Nous, on reste là, acagnardés au coin de nos cheminées ou marchant à grands pas par les chemins. C’est le moment ou jamais de faire les travaux urgents avant l’arrivée de l’hiver. Après, la neige nous isole. Ce matin, comme chaque matin, je suis à la mairie. L’automne est aussi la saison des paperasses. Et puis, samedi, pour la première fois depuis mon élection, il y a un mariage. Un vrai. Je veux dire que les novi, c’est au village qu’ils s’installent. Lui, il est maçon. On lui a confié la rénovation d’un hameau, là-haut vers la montagne pour un projet qui me tient à cœur, loger des jeunes. Il a eu le coup de foudre. Alors comme prévu dans notre contrat, il est devenu le premier locataire de ces habitations à loyer modéré au cœur de la forêt. Et il y a amené son amoureuse. Elle s’y trouve bien. Et voilà  !


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La vie revient à petits pas. Surtout qu’il nous a promis de faire venir des copains qui ont deux enfants. Des gens qui travaillent de chez eux, avec leurs ordinateurs. Et un autre couple peut-être mais ce n’est pas encore confirmé. Je me sens pousser des ailes, j’ai l’impression que j’ai tapé juste et que nous allons le sauver le village. Il y a encore pas mal de choses à faire pour que ce soit gagné mais on est sur la bonne voie. Sûr ! Mon discours de mariage, je veux le réussir. Je le veux drôle et poétique, qu’ils n’oublient jamais ce grand jour. Et nous non plus. Parce que ces installations, c’est une sacrée victoire quand même et j’en suis assez fière. Mais j’ai du mal à me mettre au travail. Je rêvasse un peu en regardant le paysage par la fenêtre. Je ne m’en lasse pas. Les fumées s’élèvent par-dessus les toits. La brume cache la montagne. J’aime cette heure- là. Alors, je savoure… quand soudain le bruit de pas dans l’escalier me tire de ma torpeur. C’est le premier adjoint, Jean, qui entre sa casquette à la main. Il la tortille gêné de m’interrompre mais je vois, à son souffle saccadé, à la sueur qui perle à

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