Les masques « perdus » d’Ingeborg de Beausacq - The "lost" Masks of Ingebord de Beausacq

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Texts by Sarah Boukamel and Virginia Lee Webb. Main mask photos : M. Gurfinkel © Galerie Meyer, Paris


(1) L’incroyable histoire des deux masques « perdus » d’Ingeborg de Beausacq




(1) L’incroyable histoire des deux masques « perdus » d’Ingeborg de Beausacq

FIg.1 : Ingeborg de Beausacq prenant la pose devant ses masques « fétiches » dans sa maison de Manhattan - photographie de Bill Aller pour le New York Times, 21 août 1959. Les deux masques Keram collectés par Ingeborg de Beausacq en 1957 durant sa première expédition en Papouasie Nouvelle-Guinée

Ne craignant ni l’inconnu - encore moins les contraintes sociales -

Ingeborg de Beausacq (1910-2003) , photographe et exploratrice singulière, fait partie de ces rares aventurières qui se débarrassèrent du carcan que la société aurait pu leur imposer pour tracer leur voie, concrétiser leurs rêves et réinventer leur destin. À la fin des années 1950, le monde découvrait dans les journaux l’incroyable aventure, dans les contrées les plus reculées de Nouvelle-Guinée, d’une femme dont la beauté, l’élégance et le charisme allaient marquer durablement les esprits à l’instar de sa force de caractère, de son audace et de sa détermination : « I came back from the cannibals » titrait Parade en juin 1958 ; « Paris beauty was cannibal king’s prey : I was good enough to eat » lisait-on dans l’Australian Post en janvier 1961 ou encore « Lady in the jungle : This sophisticated fashion photographer found


life « safer » there than a big city » dans l’American Weekly en novembre 1962. Mais c’est une photographie publiée en 1959 dans un article du New York Times consacré à Ingeborg de Beausacq intitulé « Fashion Photographer Spurs Primitives’ Art » qui retient ici notre attention : sur un pan de mur derrière elle, apparaissent, comme les gardiens d’un monde auquel elle seule aurait eu accès, deux masques dont la douceur et la puissance du modelé matérialisent une expressivité saisissante. Ces masques, d’une grande rareté, furent collectés par Ingeborg de Beausacq en juillet 1957 dans le village de Kambot, le long de la rivière Keram, dans la région du Bas Sépik . Comme l’a souligné Virginia-Lee Webb, ces deux masques sont d’un point de vue structurel, de toute évidence très anciens. Cette ancienneté, attestée par la sculpture, les motifs caractéristiques et les pigments utilisés, est corroborée par une étude CIRAM indiquant un âge brut de 210 +- 20 BP, entre le XVIIe et le XVIIIe siècle. Sculptés dans du madhuca burckiana , ils sont chacun ornés de motifs curvilignes gravés en partie inférieure se déployant du menton jusqu’en haut du visage au niveau des joues. Cette structure formelle, caractéristique de l’art Sépik et en particulier des masques cérémoniels des villages de la rivière Keram, anime les masques d’un mouvement supplémentaire dont la prégnance est accentuée par la densité polychrome de l’ensemble et laisse entrevoir, notamment pour le plus petit, comme un deuxième visage dont les yeux séparés par une arrête transversale témoignent de la force omnisciente. De remarquables comparables, l’un collecté en 1925 par le missionaire Franz Kirschbaum et conservé au Museo Missionario Etnologico du Vatican (n° d’inventaire : 100610) et un autre collecté en 1905, aujourd’hui au Museum der Kulturen de Bâle (n° d’inventaire : Vb 5537) présentent ces mêmes

1. Assistant à la montée du nazisme dans les années 1930, Ingeborg quitte son Allemagne natale pour Paris où elle réalisera ses premières photographies avec le Rolleiflex offert par sa mère. Le 31 août 1939 elle embarque avec Jean de Beausacq sur un des derniers cargos partant du Havre pour le Brésil. Après avoir acheté à crédit du matériel chez Kodak elle devient photographe de la haute société brésilienne, et pendant deux ans, de Louis Jouvet venu avec sa troupe à Rio de Janeiro. Séparée de Jean de Beausacq - le divorce n’étant pas autorisé au Brésil - et se voyant refuser le visa pour la France, elle obtient en 1948 un visa d’immigration pour les États-Unis et s’installe à New York où elle devient une photographe de mode renommée. En 1954, elle effectue un voyage en Cayenne, remonte la rivière Maroni et visite les villages des tribus boni. Elle ramènera de nombreux objets qu’elle vendra notamment à René d’Harnoncourt, créateur du Museum of Primitive Art, et au Brooklyn Museum. En 1957, sous l’impulsion du célèbre marchand d’art Julius Carlebach qui cherche à découvrir des objets venant de régions peu exploitées, elle se rend en Nouvelle-Guinée, où elle passera un an et demi seule, dans la région de la rivière Sépik, partageant et photographiant le quotidien des indigènes, notamment leurs rites d’initiation. Elle collectera un grand nombre d’œuvres d’art qu’elle envoie à New York et dont plusieurs sont conservés aujourd’hui dans des musées américains. S’en suivront d’autres voyages où, bénéficiant de la confiance des locaux, contrairement aux autres Européens, elle s’aventurera dans les lieux les plus reculés, souvent jugés trop dangereux.


motifs immédiatement reconnaissables et rattachés à la même aire géographique. La combinaison des pigments rouges, ocres, blancs et noirs, est quant à elle traditionnellement utilisée dans la région de Kambot et Yuat. Un masque collecté par Dadi Wirz, fils de l’ethnologue Paul Wirz, conservé au Museum der Kulturen de Bâle, (n° d’inventaire : Vb 14999) présente un traitement et une polychromie similaires ainsi qu’un très beau bouclier collecté par Ingeborg de Beausacq dans la région et vendu ensuite à Julius Carlebach. Stylistiquement proches et dotés du même chromatisme, il faut également citer les deux masques Keram de la collection Clausmeyer, conservés au Musée Rautenstrauch-Joest de Cologne.

2 Pour plus de précisions sur les voyages d’Ingeborg de Beausacq en Papouasie Nouvelle-Guinée, notamment sur une anecdote particulièrement intéressante liée à l’acquisition des deux maques Keram témoignant de leur ancienneté et de leur importance au sein de la communauté, voir la biographie établie par Lena Augris, The Singular Life of Countess Ingeborg de Beausacq, Photographer and Explorer, Raleigh, Lulu Press Inc, 2014. 3 Virginia-Lee Webb a souligné dans une étude l’ancienneté des deux masques Keram d’Ingeborg de Beausacq, sans avoir connaissance de l’étude CIRAM, en se basant uniquement sur leur structure formelle et des masques comparables entrés très tôt dans les collections muséales européennes. 4 Le Madhuca comporte une centaine d’espèces dont le centre de diversité se trouve à l’ouest de la Malaisie et comprend cinq espèces en Papouasie Nouvelle-Guinée dont le Madhuca burckiana. Cf. Rapport d’expertise xylologique établi en date du 20 janvier 2014.


S’ils figurent parmi les premiers objets qu’Ingeborg de Beausacq collecta en Papouasie Nouvelle-Guinée, ces deux masques font surtout partie des quelques pièces qu’elle chérissait tout particulièrement et qu’elle conserva jusqu’à sa mort. Ils la suivront partout, occupant une place de choix dans tous ses lieux de vie, de ses appartements new-yorkais dont on connaît de nombreuses vues, à La Gaille, sa propriété de Provence où elle finira ses jours. Dispersés à sa mort en 2003, les deux masques « fétiches » d’Ingeborg de Beausacq auraient pu être séparés irrévocablement - peut-être n’auraient-ils jamais dû l’être ? C’était sans compter sur la force du hasard qui les rassembla presque inéluctablement. Alors que le premier masque, acquis quelques années après la mort d’Ingeborg, avait fait germer dans l’esprit de son nouveau propriétaire comme une impression de déjà-vu, le second, exposé dans une galerie parisienne en 2010, produisit le déclic qui le renvoya comme une évidence à la photographie du New York Times. Celle-ci avait servi à illustrer une statuette masculine du Bas Ramu collectée par Ingeborg de Beausacq et vendue à Paris en novembre 2003. Cette réunion fortuite - et d’autant plus émouvante - des deux masques Keram d’Ingeborg de Beausacq constitue ainsi un des plus beaux hommages rendus au destin hors norme de celle qui les avaient rassemblés.




Photo : M. Gurfinkel © Galerie Meyer, Paris

Masque, rivière Keram, Bas Sépik,

Papouasie Nouvelle-Guinée, Mélanésie

MATÉRIAUX : bois, pigments, fibres végétales DIMENSIONS : H. 50 cm DATE : datation présumée XIX/XXe siècle (datation C14 XVII-XVIIIe siècle) Provenance Collecté en 1957 par Ingeborg de Beausacq (1910-2003), Pernes-Les-Fontaines Galerie Schoffel-Valluet, Paris Collection privée, Paris, 2010 Publications Jeanne Brun, Philippe Bourgoin, Didier Semin, Dialogue des mondes : Victor Brauner et les arts primitifs, Paris, Galerie Schoffel-Valluet, 2010, pp. 64-65. Expositions Paris, Galerie Schoffel-Valluet, Dialogue des mondes : Victor Brauner et les arts primitifs, 21 octobre – 4 décembre 2010.


Photo : M. Gurfinkel © Galerie Meyer, Paris

Masque, rivière Keram, Bas Sépik,

Papouasie Nouvelle-Guinée, Mélanésie

MATÉRIAUX : bois, pigments, fibres végétales DIMENSIONS : H. 49 cm DATE : datation présumée XIX/XXe siècle (datation C14 XVII-XVIIIe siècle) Provenance Collecté en 1957 par Ingeborg de Beausacq (1910-2003), Pernes-Les-Fontaines Alex Arthur, Bruxelles Collection privée, Paris, 2010



(2) A Pair of Masks Collected by Ingeborg de Beausacq On August 21, 1959, an article by Marilyn Bender appeared in the New York Times entitled “Fashion Photographer Spurs Primitives’ Art”. The subject of the short article is Ingeborg de Beausacq and her travels in Papua New Guinea. A photograph accompanies the text showing a blonde, glamorous woman seated in a room near her bookshelves. (Figure 1) To the left on the counter is a small standing figure from the Sepik river area of Papua New Guinea and behind her on the wall are two masks “from Keram.” It is those two masks that are the subject of this dossier. (Figure 2)

Figure 2. Two Keram masks collected and owned by Ingeborg de Beausacq.


The two masks from Keram were probably collected by de Beausacq when she visited the villages on the Keram river, a tributary of the lower Sepik river. In July of 1957, several months into her voyage to the Pacific region, de Beausacq visited Kambot village on that river known for its towering ceremonial houses with paintings on the exterior gable façades and interior enclosures. Here in Kambot village old masks were brought to her for sale by local people. One particular incident is recounted in the de Beausacq biography (Augris 2014) and may or may not be related to these two old masks that de Beausacq cherished and kept throughout her life. In Kambot village, two little girls brought a pair of masks to de Beausacq. “They took the cloth off and here were two masks, a pair and of a style she had not seen before. They were [sculpted masterpieces] but a thick coat of ghastly green and brown oil paint spoiled them completely. It was ‘Good fellow paint, paint belong store’ the little girls said.” De Beausacq offered to buy the masks if the little girls helped her get the paint off. She purchased them on the spot and gave the girls razor blades to take off the modern pigments. To her surprise, the girls promptly left with the masks. Later, she asked around the village where her masks were taken and she discovered that a man had taken them from the children. She found the man and he explained that “they would paint them with their colors. The masks were old…and like other masks had been painted anew every year for important sing sings…they still had supplies of their old colours around the house and had got them out for her.” The men repainted the masks and “the children and the women watched the men with concentrated attention. When she thought that the masks were finished, they took the charcoal and boldly added some deep black…she realized how right they had been. This story is intriguing for a number of reasons. First the two masks are indeed very old. This is clearly evidenced by the carving. At the lower edges, both masks have incised motifs; the larger mask has symmetrical “swirling line” designs etched into a band of brownish black that begins at the center chin and tapers up the side of the face to the cheeks. The smaller mask has a similar register of wide then narrowing designs, but here the motifs begin with ochre colored circles, parallel, incised and inverted “V”s. These patterns are instantly recognizable as from the Keram


tributary and villages as they are typically painted or carved into ceremonial masks. Two comparative examples have similar motifs. The first is in the Museo Missionario Etnologico, Vatican (Figure 3) and was collected in 1925 by the SVD missionary Father Franz Kirschbaum. Another early mask is in the Museum der Kulturen Basel collected in 1905 by “Asmussen”. (Figure 4)

Figure 3. Mask INV.100610 Vatican

Figure 4. Mask INV. Vb 5537 Basel


Figure 5. “TumbuanMaske” collected by Dadi Wirz, Museum der Kulturen Basel, Inv.Nr. Vb 14999. “Neuguinea, Sepikgebiet, Yuat, Sapalu, and entered the museum in 1962. Museum der Kulturen photo inventory card.

Figure 6. Photograph by Dadi Wirz c1962-1965 of lower and middle Sepik masks. Photo archives The Metropolitan Museum of Art, NG-13 Biwat J-14.


The red, ochre, white and black color combinations on the de Beausacq masks are traditional and found in the Kambot region and the neighboring Yuat river tributary villages. Also, the use of white pigment on the face of the de Beausacq masks is also similar to a mask collected a few years earlier by Dadi Wirz, son of the Swiss ethnologist and collector Paul Wirz. (Figures 5, 6) On the Basel mask we see similar treatment and use of the pigment with curvilinear and diagonal lines shapes indicating the elements. According to Daniel Wyss, assistant to curator Beatrice Voirol at the Museum der Kulturen, who graciously provided the information from the Basel inventory files, the mask is “Bemalung, weiss, rot, Schwarz” [Painted white, red, black]. A shield collected by de Beausacq has a similar treatment to the face. (Figure 7) The treatment of the top face on the shield has white pigment, curvilinear black lines and two black circles marking the eyes and perimeter of the forehead. Also, the use of similar motifs and pigments is seen in a Kambot village mask formerly in the collection of Peter Hallinan, Sydney. (Figure 8) A mask in the Rietberg Museum, Zurich from the Yuat river area has similar treatment of the face. (Figure 9)


Figure 7. Shield, Yuat river, collected by de Beausacq, sold to Julius Carlebach, then by inheritance to Josefa Carlebach.


Figure 8. Mask. Keram river

Figure 9. Mask, Yuat river area, Rietberg Museum, Zurich.


There are two Keram river masks that are also stylistically connected to the de Beausacq masks both in the Clausmeyer Collection, Rautenstrauch-Joest Museum, Cologne. (Figures 10, 11) According to the published description of the masks, both have the same red, white and black color scheme. The inverted “V” treatment of the eyebrows on the RJM mask (left Figure 10) is similar to the larger de Beausacq mask. The shape of the smaller de Beausacq mask and the second RJM mask (right Figure 11) are also alike, especially the treatment of the forehead shape of the painted eyes and nose. In conclusion, based on the style of the de Beausacq masks, the old carving, traditional color scheme and motifs, the information provided in the New York Times article identifying the masks from Keram, itinerary and stories in the biography, the de Beausacq masks are most likely from the Keram river, Kambot village. Virginia-Lee Webb Ph.D., New York August 12, 2016

1. Lena Augris. The Singular Life of Countess Ingeborg de Beausacq, Photographer and Explorer. Middletown, DE: 2014:137. 2. Ibid 2014:141. 3. Ibid. 4. Ibid 141-142. 5.Ibid 142.


Figures 10 & 11. Masks, Keram river. Rautenstrauch-Joest Museum, Cologne, Sammlung Clausmeyer, published in Waldemar Stöhr, Kunst und Kultur aus der Südsee: Sammlung Clausmeyer Melanesien. Köln 1987:325 figures 92 and 93.





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