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37084, le numéro de l’animal

Son nom ? Elle ne le connaissait plus. Mais quel intérêt y avait-il à en avoir un ? N° 37084. C’était son immatriculation. C’était comme ça qu’on l’appelait, n° 37084. On lui avait appris à le réciter parfaitement dans une langue inconnue. Comme un automate, une machine. Elle n’était pas libre. N’avait donc pas la permission de garder son nom. Ici. Sur cette terre. “Mais avant, oui avant, où était-elle ? Que faisait-elle avant tout ça ? Et puis, qu’est-ce que ça ?” La question lui venait souvent. Mais seule l’interrogation la tiraillait. Sans réponse, hélas. Hélas ? Ou pas. Peutêtre était-ce mieux pour elle de ne rien se rappeler. Ses pieds nus la conduisaient vers l’inconnu, entre les épines des pins et les cailloux blancs. Ses frêles jambes ne la soutenaient presque plus. Sa longue robe blanche n’était plus que lambeaux barbouillés de terre. Ses longs et beaux cheveux du temps d’avant ne formaient plus qu’un amas de crasse sur sa nuque. Mais elle n’en avait rien à faire. Il lui fallait juste échapper à ses geôliers qui l’avaient retenue prisonnière si longtemps... Le 15


soleil faisait mal à ses yeux habitués à l’ombre des cellules et le contact de brins d’herbe sur ses mollets lui rappelait méchamment les coups de fouet endurés. Titubant à travers les arbres, traversant sentier par sentier, elle voulait juste atteindre une ville. Non, même pas, un village lui suffirait. Un hameau, une maison. Des échardes s’enfonçaient dans la plante de ses pieds, des branchages cinglaient son visage déjà strié de marques faites par la schlague. La douleur était omniprésente dans son corps. Soudain, elle entendit un coup de feu. Elle n’eut pas le temps de se baisser mais ressentit une légère douleur au niveau du crâne. Pas le temps de regarder. N° 37084 était une jeune fille juive de quatorze ans qui s’enfuyait pour regagner sa liberté. C’était par la seule faute d’une religion si les sept dernières années de sa vie s’étaient réduites à de l’esclavage. Le temps passe tellement lentement quand on est enfermé sans rien à faire... Et puis, dans ce camp où elle avait été déportée, personne ne parlait la même langue. C’était fait exprès. Ils avaient fait exprès. Sûrement pour limiter les révoltes de masse. Juste limiter, car des révoltes, le camp en a connu plusieurs. Une seule est devenue “une légende”. Une histoire que les prisonniers se racontent. Oui, enfin, “raconter’’ n’est pas le terme exact... Mais au bout d’un temps, un langage spécial 16


fait de claquements de langue, de sifflements, de gestes et de regards se met en place entre les plus anciens des détenus. Cette fameuse révolte d’il y a deux ans, elle aurait bien pu y participer. Mais quelque chose l’avait retenue. L’incertitude ? La peur de l’inconnu ? Un coup de génie, un plan parfait ! Mais elle avait vu tant de plans “parfaits” se faire démonter... Et à présent, elle regrettait. Ceux qui avaient réussi à monter le coup étaient maintenant dehors. Recherchés, ils étaient devenus des fugitifs. C’était il y a seulement deux ans, mais pour elle, une éternité était passée depuis ce moment-là. Elle avait été affamée, puis torturée, puis encore affamée et ce jusqu’à la nuit dernière, où elle avait réussi à s’échapper par la fenêtre de sa prison. Son compagnon de cellule, un vieil homme ne tenant presque plus debout, l’avait élevée jusqu’aux barreaux de la minuscule pièce. Elle s’était hissée par la fente mais, d’en haut, elle n’avait pas été assez forte pour soulever le vieillard. Il était faible et ne faisait aucun effort pour l’aider dans sa tâche. Comme s’il voulait rester pourrir dans cet enfer ? Le papy se retournait pour se mettre face à elle. Un flash. Le cœur de n° 37084 manquait un battement. Une sonnerie d’alarme se mettait à résonner dans toute l’île. Stridente. Perçante. Coincée en travers de la haute fenêtre, elle fixait les yeux du vieux. Ils brillaient d’espoir. Pour elle. Il lui demandait de le laisser ici. Il ne voulait pas la bloquer dans son évasion. Un sourire d’encouragement, de joie sincère se dessinait sur ses lèvres. Le premier qu’elle 17


avait vu depuis des années... Il voulait rester ici et lui donner une chance de s’enfuir. Bruit de course dans le couloir. Ils débarquèrent dans la cellule, arrachant presque la grille. Les gardiens. Ils attrapèrent violemment le papy. Un des deux sortit de sa ceinture une lame plus qu’affûtée. N° 37084 arrêta de respirer. Elle avait peur. Elle ne voulait pas qu’on la repère. Le regard si éloquent de son compagnon s’éteignit sans bruit d’agonie. Par la lame d’un couteau enfoncée dans sa trachée. Silencieux. Efficace. Travail déjà à moitié achevé pour les deux gardiens. Plus que l’autre partie de leur tâche. Elle. N°  37084 avait alors couru. Traquée par ces mêmes hommes, elle ne s’était pas arrêtée. Elle avait aussi pleuré, oui. Pleuré pour ce vieux qui l’avait sauvée en donnant sa vie. Ce même vieux qui, chaque fois qu’il pouvait, lui donnait sa part de rutabagas. Celui qui l’avait veillée toutes ses premières nuits dans cet enfer. Celui qui a toujours été là, depuis le début. Son but n’était plus d’honorer le souhait de ce dernier. Son but était lâche. Elle devait s’enfuir. Se cacher. Fugitive. Oui, elle était une fugitive. Oui, elle avait réussi. Oui, elle s’était échappée. Oui. Brusquement, ses genoux la lâchèrent et elle s’écrasa maladroitement sur le sol épineux. Elle voulut se relever, mais ses bras ne supportèrent 18


pas un tel effort. Elle se mit alors à rouler dans une pente raide, rouler, rouler, et encore rouler jusqu’à s’arrêter en bas, le bras droit complètement retourné. Elle n’arrivait plus à le bouger et il dessinait un angle pas très normal avec son coude. Ses jambes passaient par-dessus sa tête, tordant son dos vers l’arrière. Elle se mit tant bien que mal en position assise et observa. Elle était dans un champ. Des fleurs avaient poussé, par-ci par-là, mêlées à des touffes d’herbes sauvages. La terre était fraîche et meuble sous ses doigts crasseux. Une légère brise soufflait sur son visage. Elle ferma un instant les yeux et respira l’air frais qui lui fouettait les joues. Ce parfum ne lui était pas étranger. En rouvrant les paupières, elle admira le ciel qui avait l’air d’hésiter entre un bleu givré et un bleu azur clair. Ciel qu’elle n’avait plus observé depuis longtemps. Des papillons de couleurs vives virevoltaient autour d’elle en laissant derrière eux une traînée de paillettes. Des hirondelles perchées sur le haut des arbres aux alentours lui racontaient des fables pour la rassurer. Était-ce une hallucination ? Sûrement. Après tous ces jours à curer le sol, il était fort possible que ces papillons magiques et ces hirondelles parlantes ne soient que le fruit de sa triste imagination. Les branches des arbres se soulevaient lentement au rythme du vent et leurs feuilles s’échappaient en volant vers de nouveaux horizons, loin, très loin de tout cela. N° 37084 s’interrogea un simple moment sur le sort de ces innocentes petites feuilles. Pouvaient-elles 19


porter un message, une missive pour témoigner du malheur qu’était devenue cette île ? De tous ces hommes et ces femmes enfermés par antisémitisme ? Allaient-elles arriver jusqu’à la côte ou, au contraire, sombrer dans les profondeurs de l’océan Atlantique ? Est-ce que l’avenir de l’une d’entre elles allait un jour recroiser le sien ? Elle espérait que oui, qu’elle aurait la chance de repenser à ce mystérieux champ et à ses animaux. Maman à genoux, suppliante. Elle passa sa main gauche − seule rescapée de sa chute − dans ses cheveux collés et emmêlés. Un liquide suintait de son crâne. Rapprochant ses doigts de son visage, elle y vit un mélange de terre et de sang poisseux. “Aïe !” Effectivement, une violente hémorragie s’était déclenchée au sommet de sa tête. Le coup de feu ! La balle avait dû la frôler, d’où cette perte importante de sang ! Le liquide coulait le long de son front et ne mit pas longtemps à l’aveugler. Elle arracha à sa robe un bout de tissu pour rétablir plus clairement sa vue à travers ce déversement de flot rouge. La tête lui tournait. Elle la releva lentement jusqu’à ce que ses yeux se portent trois mètres devant elle. Sur une jambe. Une jambe humaine. Blanche. Sans vie. Puis là, à côté, des bras entremêlés, pourrissants. Des corps. Elle était étalée dans un champ de morts. Non, pas un champ : une fosse. Des hommes, des femmes, et même des enfants étaient entassés, jetés les uns sur les autres. Les hirondelles se sont transformées 20


en vilains corbeaux noirs et les papillons en mouches affreuses se posant sur les cadavres. Mais aucun sentiment ne la traversa. Tout était comme bloqué en elle. Elle avait vu tellement d’horreurs dans le camp que plus aucune atrocité ne pouvait la surprendre. Ou en tout cas, pas ici et maintenant. Elle se releva au milieu des corps entassés. Elle éprouva une fois encore une solide envie de se reposer juste quelques instants. Mais elle savait que cette pause pourrait lui être fatale. Des hommes sans cœur. Elle se redressa, bien qu’avec peine, et continua sa course folle en ralentissant quand même beaucoup, sachant qu’elle avait, plus tôt, gagné du temps sur ses persécuteurs. Allez, plus que quelques foulées et elle rencontrerait bientôt quelqu’un. C’était ce qu’elle se disait pour se motiver. De là, elle pourrait demander à un habitant de l’héberger, le temps de reprendre des forces et quitter ce continent maudit pour retrouver son île à elle, et sa maison. Repartir vers l’île d’Aix, son foyer. Tout cela serait tellement beau... Elle espérait que sa famille l’y attendait depuis ces sept dernières années. Elle croyait se souvenir du visage de sa petite sœur. Elle pensait même se rappeler les jeux qu’elles avaient faits ensemble. Cache-cache. N° 37084 croyait se souvenir que sa cadette adorait ce jeu. Elles rigolaient, jouaient, criaient, couraient, se chamaillaient pour finalement se réconcilier et 21


recommencer une partie de corde à sauter. Manger une part de tarte à la pomme, saupoudrée de cannelle, faite par maman, jouer au cow-boy sur le dos de papa. Tous ces souvenirs emportés défilaient malhabilement devant elle, trop flous. N° 37084 se souvenait que sa famille avait été heureuse. Oui, ça, elle le savait. Elle se souvenait aussi qu’ils étaient pauvres, et rejetés par le voisinage. À cause de leur religion, trop différente des gens “normaux”. Mais sa famille avait gardé la tête haute. Jusqu’au jour où... Où quoi ? N°37084 ne se rappelait plus. Un fil de souvenir. Papa étalé sur le sol. Elle se voyait déjà serrer sa sœur, sa mère et son père dans ses bras. Leur raconter ses malheurs, comme avant. Leur faire partager ses moments de joie, de bonheur, comme à l’époque. Et, le moment qu’elle attendait le plus, c’était celui où toute la famille se réunirait autour de la table du salon, pour discuter et rigoler, et pour manger dans la chaleureuse ambiance de son retour. Comme avant. Elle serait à nouveau libre. Libre. Le mot sonnait faux. Trop beau ? Trop tôt ? Trop irréaliste ? C’était devenu un rêve inaccessible, une image apparaissant dans ses songes pour lui rappeler chaque moment de sa séquestration éternelle. Elle ne devait plus abandonner. Elle ne pouvait plus. Elle était trop proche. Et que se passerait-il si elle renonçait maintenant ? Elle serait jetée à l’eau par ses bourreaux. Et sa vie prendrait fin sans qu’elle ait eu son indépendance. Oui, ce serait trop bête. 22


Le sang coulant de son crâne laissait une longue traînée rouge derrière elle. Ce n’était pas écœurant, juste douloureux. Il fallait stopper cet écoulement qui rendait sa progression inutile vu la piste qu’elle laissait aux talonneurs. Elle se fabriqua donc un garrot avec des restes de sa robe en lambeaux et se l’attacha autour de la tête. Ses cheveux graisseux et ternes collaient à la plaie. Le temps de rejoindre l’île d’Aix, la plaie se serait sûrement infectée mais c’était tout ce que n° 37084 pouvait faire à cet instant-ci. Cadie, sa sœur. Elle ne savait pas où elle était. Elle était désorientée. Elle ne savait plus. Le paysage autour d’elle avait encore changé. Plus de champs, une forêt. Encore ? La plupart des arbres étaient des chênes, sûrement centenaires. À tous les coups, ils la surveillaient pendant qu’elle cavalait entre les troncs, trébuchait sur les racines. PAN ! PAN ! PAN ! Trois coups de feu. Deux balles la frôlèrent pour aller s’ancrer dans des souches d’arbre. La troisième se perdit dans le tapis de feuilles mortes recouvrant des parties du sol.

Des larmes. “Courir... courir... courir... vite !” Ses pieds foulaient le sol épineux avec la rage de survivre. Ses jambes la propulsaient vers sa 23


prochaine délivrance. Ses réflexes étaient diminués, tous ses sens avaient été endormis, elle évitait les branchages qui lui barraient le chemin avec l’agilité d’un âne saoul, butant dans les pierres, tombant dans les terriers. L’adrénaline était bien là, mais sa condition physique l’empêchait de faire plus. Un coup d’œil lui permit de constater que ses bourreaux la poursuivaient à cent mètres derrière elle. Elle perdait du terrain. Ses traqueurs s’étaient rapprochés. Ils la talonnaient. S’ils tiraient, elle était sûre de ne pas survivre. À cette distance, n’importe qui pourrait l’avoir, même sans entraînement ! Qu’attendaientils ? Pourquoi n’était-elle pas encore allongée sur le sol, agonisant et se vidant de son sang ? Pourquoi ? Bon, c’était peut-être un manque d’équilibre, un manque de munitions ? Bah ! Dans tous les cas, ça lui était favorable puisque cela lui permettait de continuer vers le port. Le sang. Elle se précipita sous une arche en pierre qui lui disait bien quelque chose mais ne s’arrêta pas pour préciser quoi exactement. Les hommes la coursant n’étaient vraiment pas loin, à peine une trentaine de mètres. Elle traversa un petit pont en deux enjambées. Et toujours pas de coup de feu. Elle déboucha sur une pente raide. Un port, la mer ! Si elle pouvait trouver un bateau qui l’emmènerait jusqu’à son île... Là où devaient stopper quelques péniches attendant un chargement en nourriture ou un rafistolage de voiles, il n’y avait que des 24


bouées inoccupées. Rien. Non, rien. Que dalle. Aucune barque, aucune chaloupe à l’horizon. Elle s’avança encore un peu. Les bouées de stationnement étaient libres, sans aucun bateau amarré. Pas normal. N°37084 continua alors sa course jusqu’aux embarcadères du fond, sans ralentir malgré sa surprise. Elle se retourna un court instant pour vérifier dans son dos l’avancée de ses bourreaux : ils avaient ralenti pour trottiner sans pour autant la perdre de vue. Elle n’était pas rassurée. Après des heures et des heures de course poursuite, ils allaient la laisser s’enfuir ? Autant espérer. Espoir qui la fait vivre chaque seconde. Elle arriva en vue des embarcadères et... toujours pas de bateaux ! Elle continua jusqu’au bout des quais, de façon à avoir une vue d’ensemble sur tous les autres. Nenni. Rien. Vide. Abandonné. Abandonnée. Elle se mit à pivoter sur elle-même, essayant d’apercevoir ne serait-ce qu’une voile. La tête lui tournait. Elle était perdue. Le sol tanguait sous ses pieds nus et abîmés. Le sang battait à ses tempes. Elle était seule. Et triste. Triste qu’on l’ait délaissée. Triste de ne pas pouvoir se rappeler son nom, les visages de ses proches. Les couleurs se mélangeaient, l’image de l’océan fusionnait avec celle des hommes la poursuivant. Elle était coincée là, sans pouvoir se rappeler quoi que ce soit de sa vie d’avant à part quelques bribes de souvenirs. Le vent lui cravachait le visage, l’air salé lui piquait les yeux. La peur au ventre, elle vit 25


s’approcher lentement ses exécuteurs. Ils avaient ce sourire aux lèvres, malicieux, cruel. Elle était prise au piège. Et tout ceci n’avait été qu’un jeu pour eux, depuis le début. Une petite partie de chasse, pour se dégourdir. Un entraînement, une sortie pour s’aérer. Une feuille passa devant ses yeux embués. Cette feuille tourbillonnant devant son visage lui fit remonter les années. Et là, la vérité lui sauta à la tête, telle une grenade dégoupillée, lui explosant à la figure. Maman, à genoux, suppliante. Des hommes sans cœur. Papa, étalé sur le sol. Cadie, sa sœur. Des larmes. Le sang. Elle se rappelait. Toutes ces couleurs, toutes ces odeurs, tous ces paysages. Tout était beau. Tout était mignon, tellement facile. Jusqu’à ce moment où ils avaient débarqué. Ils s’étaient installés sur SON île. Un matin, ils se sont pointés à la porte de la maison. Le couple propriétaire de l’habitation a ouvert la porte tandis que leurs enfants, deux filles, descendaient les escaliers. Les yeux du père s’élargirent après l’observation des visiteurs. Coup d’œil anxieux de la mère aux enfants arrêtées dans l’escalier. Effrayées, elles les ont vus s’emparer de leurs parents, les baillonner, puis les ligoter. Petites, innocentes et apeurées, elles se sont enfuies à l’étage. On ne peut pas reprocher à des 26


enfants de sept et cinq ans de fuir devant un tel danger... Mais personne ne les a suivies dans les escaliers. Réfugiées sous un lit, elles ont tendu l’oreille. Le bruit de la porte de la cuisine, donnant sur le jardin, leur parvint. La plus grande des filles s’est doucement détachée de sa sœur, refugiée entre ses bras. Elle est sortie de dessous le lit et s’est dirigée vers la fenêtre, seule source de lumière de la pièce. Le spectacle qu’elle découvrit alors lui provoqua un moment d’absence. Sa respiration cessa quand elle vit son père accroché à l’arbre par une corde enroulée autour de son cou. Il ne bougeait déjà plus. Sa mère était encore debout, sur un tabouret, une corde lui entourait aussi la gorge, mais pas assez pour l’asphyxier. Le visage en larmes, elle avait les yeux dans le vide. Son âme était déjà ailleurs. La plus jeune des filles s’approchait de la fenêtre alors qu’ils firent basculer le tabouret. Elle sursauta puis fit un bond en arrière en voyant sa mère trembloter légèrement avant de s’affaisser aux côtés de son mari. Scène trop choquante pour une enfant. L’autre gosse, elle, était encore paralysée. Elle fixait le sommet de l’arbre. Un chêne, grand, fort et puissant. Il était là depuis toujours. Des branchages qui filaient dans toutes directions. Un feuillage éternel. Coloré. Éternellement coloré. Une feuille se détacha de la branche la plus haute, se balança tranquillement dans les airs et alla se poser aux pieds du couple inanimé. L’image se refléta cent fois dans le cerveau de la gamine. Elle ne pouvait détacher son regard de cette feuille, ici, maintenant, en cet instant-là, elle avait eu un blocage. Les cris de sa sœur se faisant attraper dans son dos ne la tirèrent pas de sa neutralité. Ils étaient là. Dans la même chambre. Juste dans son dos. En train d’immobiliser sa sœur. Les cris étaient déchirants. Une 27


si petite fille pouvait-elle crier aussi fort ? Ces appels au secours ne franchirent pourtant pas la barrière de la môme fixant le dehors. Ils résonnaient comme une douce mélodie à ses oreilles. Oui, c’était cela. Rien qu’un air de musique. “HISAE !!!”, cria la chanteuse. Oh ! “Un nouveau couplet”, pensa-t-elle. Et la chanson se termina sur une note particulièrement aiguë, donnant une touche de légèreté remarquable à l’ensemble. Une feuille passait devant ses yeux embués. Cette feuille tourbillonnant devant son visage lui avait fait remonter les années. Elle s’était rappelé. C’était là qu’elle avait appris à marcher, à parler, à vivre. L’île qui l’avait tant couvée plus jeune l’avait aussi piégée. L’île d’Aix, elle y était. Piégée, elle l’était aussi. Le cœur explosé, le choc du passé. Elle vivait pourtant encore. Elle devait trouver quelque chose, vite. La mort ici et maintenant ou plus tard par épuisement en tentant de rejoindre le continent à la nage ? Les hommes se tenaient plus loin. Entêtée, elle se prépara à se jeter à la mer. Un dernier regard à ce qui avait été son île. Une dernière larme pour ceux qu’elle avait aimés. Puis, Hisae plongea dans l’eau glacée.

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Pièce versée au dossier 37084 de : Poste de garde sous contrôle nazi de La Fumée, Fouras. à : Défense et Sécurité, du camp de concentration de l’île d’Aix. date : 14 mars 1943. Texte arraché de force à une jeune fille retrouvée dans une poubelle la nuit dernière, écrivant désespérément ce récit joint à l’aide de tout ce qu’elle trouvait, sur de vieux chiffons. Apparemment échappée de votre base. Punition vous sera appliquée. Jeune fille sous contrôle. Textes seront bientôt incinérés pour ne pas éveiller de soupçons quant à l’emplacement de votre camp. Espérons qu’il n’y aura pas d’autres fuites comme celle-ci. Comptons sur vous.

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“37084, le numéro de l'animal”