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En 2001, avec un groupe de consom’acteurs, les Vuillon lancent sur leur terre de Provence la première AMAP : des paniers de légumes de saison, bons et sains, distribués chaque semaine ; un engagement des acheteurs sur l’année ; un prix juste qui rémunère le travail de l’exploitant, réglé à l’avance pour qu’il assume ses charges ; des visites à la ferme pour faire connaissance, de petits coups de main lorsque c’est nécessaire. Une relation de personne à personne. Basée sur la confiance.

IDÉE REÇUE : C’EST UNE MODE, ÇA NE DURERA PAS Vous l’entendrez souvent, et pourtant… Au Japon, les teikei ont rallié en trente ans 1 foyer sur 4, soit près de 16 millions de personnes1. Leur influence a transformé la relation de ce pays à ses agriculteurs, accompagnant le développement de la filière biologique en circuit court. En Amérique du Nord, 13 000 exploitations agricoles fonctionnent déjà en CSA2. Elles fournissent chaque semaine plus de 100 000 familles. Leur nombre s’accroît au rythme de la prise de conscience environnementale de la population.

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En France, les AMAP ont dépassé en quinze ans le nombre de 2 0003. Toutes les AMAP n’étant pas regroupées en réseau, ce chiffre est probablement sous-estimé. Ce concept de partenariat entre un agriculteur et des consommateurs gagne tous les continents : Europe de l’Est (Hongrie, Roumanie), Afrique (Ghana, Mali, Maroc), Océanie (Australie et Nouvelle-Zélande). La “mode” ne serait-elle pas plutôt un vaste mouvement de fond ? 1. Japan Organic Agriculture Association (JOAA), 1993. 2. United States Department of Agriculture (USDA), 2007 Agricultural Census, tableau 44. 3. MIRAMAP, Mouvement interrégional des AMAP.

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Le maraîcher met en place son plan d’attaque… Traduisez : son calendrier des semis et plantations. Même si l’agriculture n’est pas une science exacte, vous avez désormais une idée plus précise de ce que les amapiens pourront déguster, semaine après semaine… Et de cet art qu’est le maraîchage. Pour atteindre cette biodiversité, le paysan va fatalement vous proposer quelques “légumes oubliés”… Insolites, pour beaucoup d’entre nous. Le moment ne serait-il pas bienvenu, pour vous, d’apprendre à les (re)connaître ? Vous pourrez transmettre votre savoir tout neuf aux futurs amapiens dans des “fiches légumes”, explicatives et alléchantes. Le panier a pris forme. Combien va-t-il coûter ? C’est ici qu’il faut garder en vue l’un des objectifs de l’AMAP : assurer au paysan une rémunération juste, qui lui permette de vivre de son travail. Une évidence, que nos sociétés semblent avoir oubliée.

1 agriculteur français sur 3 gagne moins de 360 euros par mois⁵.

Originellement, les AMAP sont apparues comme une solution viable pour les maraîchers, qui écoulaient alors toute leur production auprès de ce seul réseau de consommateurs. Et c’est encore le cas pour certains d’entre eux. Le calcul du prix du panier est alors mathématique : le paysan ajoute à ses charges prévisionnelles le coût de son salaire, et divise le total par le nombre de paniers hebdomadaires qu’il estime pouvoir fournir sur la saison. Il obtient ainsi le nombre idéal d’amapiens pour parvenir à l’équilibre et le prix hebdomadaire des paniers : on parle alors de parts de récoltes. L’équilibre peut varier selon les régions mais on estime qu’il se situe aux alentours de 80 paniers pour un maraîcher mécanisé sur 1,5 hectare. Aujourd’hui, beaucoup d’agriculteurs ne fonctionnent pas à 100 % en AMAP. Ils écoulent une partie de leur production au sein d’autres circuits locaux : marchés, restaurants, cantines scolaires ou magasins bios, qui sont très demandeurs. Cela leur donne plus de souplesse dans la gestion de leur exploitation. Mais cette logique de calcul du “prix juste” doit demeurer. L’amapien n’achète pas des légumes

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5. MSA , statistiques pour l’année 2015. Ils étaient 1 sur 5 en 2014.

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“L’AMAP nous a prouvé qu’on pouvait vivre de l’agriculture⁶.”

au kilo, il s’engage sur la saison pour que le paysan puisse vivre décemment de son travail. Et, au final, il est gagnant : pour des produits de qualité équivalente, les tarifs sont très avantageux (en général proposés par le paysan de 10 à 20 % au-dessous du prix de vente sur les marchés). Lucille et Sébastien, Pourquoi ? Parce qu’aucun intermédiaire ne maraîchers en Lorraine prend de commission : tout l’argent revient au paysan. Parce qu’il n’y a ni coût de transport, ni frais d’emballage. Et parce que les pertes sont réduites à néant : cueillis à maturité et délicieux même lorsqu’ils ne correspondent pas aux critères de beauté calibrée des supermarchés, tous les légumes sont consommés. Le paysan en AMAP peut donc répartir ses charges sur l’intégralité de sa production, contrairement aux agriculteurs intensifs, qui subissent jusqu’à 40 % de pertes entre la récolte et la vente.

6. Gaspard d’Allens et Lucile Leclair, Les Néo-Paysans, éditions du Seuil, Paris, 2016.

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Nous avons donc une idée de ce que contiendront les paniers et un prix fixé en toute clarté dans cet échange avec le paysan. À titre indicatif, selon la taille des paniers, les prix oscillent en moyenne entre 10 et 25 euros par semaine. Reste à résoudre la dernière inconnue de l’équation : combien faudrait-il d’amapiens pour rendre cette AMAP viable ? Encore une fois, il est difficile d’établir des règles : chaque projet a ses spécificités. Le seul impératif est qu’il soit en lien avec votre réalité. Dans un village, il y aura moins de gens à fédérer que dans une ville. À ce stade, il vous revient d’estimer le potentiel attractif d’une AMAP dans votre région et l’ampleur que vous êtes prêt(e) à lui donner. D’une manière générale, ne pas voir trop grand au lancement d’une AMAP peut être un avantage : on peut commencer avec peu d’amapiens et un plan de culture simple pour le maraîcher. Pour, ensuite, progresser, des deux côtés. L’essentiel est de se lancer.

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AMAPPEMONDE ET BLABLACAROTTE L’amappemonde est une invitation à l’imagination. Au hasard d’une visite chez un maraîcher, voici Tancrède de Guerry : un jeune agriculteur de 63 ans, en stage de formation pour le BPREA (brevet professionnel responsable d’exploitation agricole). À la retraite depuis une semaine, Tancrède possède une maison en Vendée et des terres alentour. Son projet : exploiter 4 hectares et créer un ou deux emplois. “Les propriétaires ont un rôle à jouer dans le système”, revendique Tancrède, accroupi au chevet des jeunes plants de carottes. “Si on confie des terrains en bail agricole, rien ne garantit qu’ils seront respectés. Le « bail environnemental » n’interdit que l’épandage des boues urbaines.” Et de rêver d’une loi qui instaure un “bail bio” : “Si j’ai la responsabilité d’une terre, mon rôle est de faire en sorte qu’on ne l’abîme pas avec des pesticides et des engrais chimiques.”

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Alors, Tancrède imagine : une culture sur sol vivant, non mécanisée… Son idée : produire en Vendée et livrer sur Paris, qui manque de fournisseurs. Mais l’impact des transports ? “Il suffit d’inventer Blablacarotte ! Quelqu’un devant monter en voiture emporte les légumes…” L’apprenti paysan est clairvoyant : “Il me reste peu d’années pour y arriver.” L’argent ? “Je ne fais pas cela pour gagner ma vie mais pour que ce lieu ait du sens. Peut-être que mes enfants s’y intéresseront... L’argent, c’est important : pour prouver que ce système peut marcher. Il faut démontrer que c’est cohérent économiquement et plus cohérent que l’agriculture conventionnelle, donc plus rentable.” Tancrède est confiant : “C’est dans l’air du temps. J’utilise les mots « paysan » et « bio » ; et ça ne choque plus personne.” Les derniers mots qu’il a lâchés, en arrachant, une à une, les mauvaises herbes du sillon de culture : “Il faut sortir des ornières intellectuelles.”

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Si vous êtes parti(e) seul(e) dans cette aventure, le moment est donc venu d’y rallier des proches : un premier cercle. Si vous êtes convaincu(e), vous serez convaincant(e). Les inquiets et les sages seront sensibles à l’idée de cultures sans intrants chimiques, les gourmands y verront l’occasion de ripailles – partagées, s’ils goûtent aussi la convivialité. Les parents y trouveront une arme imparable pour faire aimer les légumes à leur progéniture. Les généreux entendront l’histoire des Vuillon. Les esthètes rêveront de ce lopin de terre qui ne sera pas bétonné, bitumé ; les victimes des inondations aussi. Les plus hardis se verront peut-être sauver la planète : ne les détrompez pas, sauver un champ, un paysan, ce n’est pas rien. Et ceux qui ont déjà compris qu’il est déraisonnable (inhumain ?) de penser autrement que global… ceux-là ne vous laisseront pas terminer votre phrase. Ils seront là.

Tous les deux jours en France, un paysan se suicide. C’est la profession la plus touchée⁷.

Le rôle d’un comité de pilotage composé de consom’acteurs est de décharger le paysan d’une partie du travail, pour lui permettre de se concentrer sur son métier. Les tâches y étant aussi variées que la composition du panier, tous les talents sont les bienvenus. Pour communiquer sur la création de l’AMAP, il vous faudra des visuels : tracts, plaquettes d’information. Vous pouvez vous inspirer sur le Net* de ceux mis au point par d’autres groupes ou laisser libre cours à votre créativité. La création d’un site Internet vous donnera de la visibilité. Elle vous permettra aussi par la suite d’échanger avec les membres de l’AMAP. Si cette démarche vous semble trop complexe, une simple liste de diffusion par messagerie électronique suffira dans un premier temps pour faire passer les informations sur la vie de l’AMAP : les prochains rendez-vous, le planning des personnes responsables de la distribution, le contenu du panier de la semaine…

7. Enquête INVS (Institut national de veille sanitaire), octobre 2013.

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À la ferme ? C’est l’idéal : dépaysant et cohérent. Mais impossible si elle est à plus d’une poignée de kilomètres des consommateurs. Alors ? Local d’une association ou d’un commerçant ami, école, salle des fêtes, hall d’un cinéma – certains l’ont fait –, marché couvert, habitation… toute piste est bonne à prendre. Du moment que l’accord est clair : c’est un service rendu, sans contrepartie financière. Dans une AMAP, l’argent va au paysan. Le choix de ce lieu n’est pas anodin. C’est ici que se croiseront chaque semaine les amapiens. Bien situé, il permettra à certains de s’y rendre à pied. Quelle vie y mèneront-ils ? Comment s’animera votre groupe ? Réponses à l’étape suivante… Car oui, ça y est, votre petit comité va s’agrandir : votre AMAP va naître !

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LABEL BIO OU PAS ? La charte des AMAP s’appuie sur les “fondamentaux de l’agriculture biologique” : une production “sans engrais ni pesticides chimiques de synthèse” et “sans OGM”. Faut-il aller jusqu’à exiger un label bio ? La certification coûte cher, implique des démarches et requiert deux ans au minimum. Dissuasif pour certains petits paysans. Elle va pourtant dans le sens de l’histoire. Les accompagner dans cette conversion est un soutien qu’une AMAP pourrait proposer… sans l’imposer.

Plus d’un million d’hectares sont certifiés bio : une surface qui a doublé en huit ans⁹.

Même non labellisés, leurs légumes, produits dans le respect des principes de l’agroécologie, seront meilleurs que du bio de supermarché, cueilli avant maturité pour être transporté et réfrigéré. L’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) a calculé qu’un fruit ou légume hors saison, acheminé par avion, entraîne la consommation de 10 à 20 fois plus de pétrole que le même produit, cultivé localement en saison1. Une réalité à percevoir dans sa globalité pour l’expliquer aux futurs amapiens. Si plus des trois quarts des Français (78 %) “estiment que l’agriculture biologique est une solution face aux problèmes environnementaux”, une grande majorité (69 %) souhaite la voir se développer dans les grandes et moyennes surfaces2. 1. ADEME, Des gaz à effet de serre dans mon assiette ?, 2010. 2. Baromètre Agence bio/CSA , 2015.

9. En France, entre 2007 et 2015 (Agence bio, 2016).

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Pour préparer les parts de chacun, deux solutions. Ceux qui sont chargés de la distribution peuvent le faire pour tout le monde. Les sacs, idéalement stockés dans le local, sont alors remplis avant l’arrivée des amapiens, qui viennent avec un sac vide, à stocker pour la fois suivante. Ou chacun arrive avec son panier et se sert lui-même des quantités indiquées : plus convivial. Le paysan comptant large, il peut y avoir des surplus. Don ou partage entre ceux qui ont assuré la distribution ? À vous de décider. Dans une AMAP, rien n’est perdu.

SI ON VOUS DIT : C’EST CHER Faux ! Les Paniers Marseillais ont mené sur un an une très sérieuse étude comparative du prix des fruits et légumes en CCSSI (circuit court solidaire sans intermédiaire) et en grande distribution1. Résultat : leur panier bio coûte 2 fois moins cher qu’en boutique spécialisée. Et 1,3 fois moins cher que les “mêmes” produits issus de l’agriculture conventionnelle (non bio, donc), vendus en hypermarché ! Pour un panier hebdomadaire à 15 euros, l’économie réalisée sur l’année est de 765 euros par rapport à l’achat en magasin bio et

Le tiers des aliments destinés aux êtres humains est jeté avant d’être consommé¹².

de 217,50 euros par rapport au nonbio d’hypermarché. CQFD. Et il ne s’agit là que du prix payé en caisse. Ajoutons-y les “coûts induits” par l’agriculture intensive : subventions européennes, dépollution des eaux, augmentation des dépenses de santé liées aux pesticides, appauvrissement des sols et disparition des insectes pollinisateurs qui entraînent des baisses de rendement… “Nous les payons en réalité très cher […] : le consommateur est aussi un contribuable2.” 1. http://lespaniersmarseillais.org/IMG/pdf/Etude_ comparative_de_prix_-_Les_Paniers_Marseillais.pdf. 2. Marc Dufumier, 50 idées reçues sur l’agriculture et l’alimentation, Allary, 2014.

12. ADEME, Guide pratique. Manger mieux, gaspiller moins, 2016.

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SE L ANCER l 41

Jour J. Première distribution. Si l’AMAP démarre en fanfare, vous avez prévu… Des fiches légumes* : c’est quoi, ce truc ? Des fiches recettes* : ça se cuisine comment ? La “lettre du paysan” : il a fallu tout ce travail et cet amour pour que se remplissent vos paniers… Et un petit coup à boire ? C’est parti !

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Françoise Vernet | Marie-Noëlle Himbert

Marie-Noëlle Himbert est journaliste, réalisatrice de documentaires et scénariste de docufictions. Elle a publié deux ouvrages chez Actes Sud : Kevin Staut. L’élégance de la liberté (2012) et Marie Curie. Portrait d’une femme engagée, 19141918 (2014). Membre d’une AMAP, elle dirige la collection “Je passe à l’acte”. Après des études de sculpture et de cinéma d’animation, Cécilia Pepper est aujourd’hui décoratrice, croqueuse et illustratrice indépendante, notamment pour Kaizen. ACTES SUD Dép. lég. : mars 2017 8 E TTC France www.actes-sud.fr 978-2-330-07240-7

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UNE AMAP je passe à l’acte

je passe à l’acte

Françoise Vernet a œuvré pendant longtemps dans le monde de l’entreprise. Depuis 2009, elle a créé et dirigé la Fondation Pierre Rabhi. Actuellement, elle préside l’association Terre & Humanisme et dirige le magazine Kaizen. Dans sa région, elle anime depuis plusieurs années l’AMAP des deux villages et les Rencontres citoyennes de Poigny-la-Forêt.

S’ENGAGER DANS UNE AMAP

L

es AMAP ont popularisé la notion de “paniers” et bouleversé l’imaginaire de l’agriculture. En racontant l’histoire de ce concept révolutionnaire et en entraînant le lecteur dans les arcanes de la création d’une AMAP, cet ouvrage dévoile les richesses insoupçonnées de l’étonnant partenariat entre un paysan et des consommateurs. Il nous propose de regarder autrement ce que nous mangeons et ce que nous achetons. Vous souhaitez créer une AMAP ? Ce guide vous fournira les clés pour y parvenir et vous permettra de gagner en temps et en efficacité. Si vous êtes déjà membre d’une AMAP, il vous aidera à saisir le sens et la portée de votre action, car ce choix de consommation est plus conséquent qu’on ne l’imagine. Enfin, si vous en avez entendu parler mais que vous ne savez pas vraiment de quoi il s’agit, sa lecture vous donnera des réponses, et l’envie, peut-être, de vous y engager.

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Extrait "S'engager dans une AMAP"  

Extrait "S'engager dans une AMAP" de Françoise VERNET AUBERTIN et Marie-noëlle HIMBERT paru dans la collection "Je passe à l'acte"

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