Extrait "Correspondance de Paul Dukas vol. 3 : 1921-1935"

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ISBN 978-2-330-16126-2

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DÉP. LÉG. : JANV. 2022 45 e TTC France www.bru-zane.com www.actes-sud.fr

SIMON-PIERRE PERRET CORRESPONDANCE DE PAUL DUKAS VOL. 3 : 1921-1935

Cardiologue de profession, Simon-Pierre Perret (1935-2017) s’est passionné pour la musique française sous la Troisième République. Il est l’auteur des biographies d’Albéric Magnard (Fayard, 2001) et de Paul Dukas (Fayard, 2007). Cette correspondance est le résultat de sept années de recherches.

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Déjà perplexe face au paysage esthétique de l’immédiate après-guerre, Paul Dukas parcours les Années folles avec un agacement qu’il ne réserve pas au monde musical. Lisant beaucoup et suivant l’actualité de près, le compositeur s’adapte mal à une époque où tout lui semble aller trop vite. Le passé de Dukas s’efface aussi avec la disparition de ses camarades. À peine remis de la mort de Claude Debussy, il est profondément affecté par celle de Gabriel Fauré, puis doit constater que ses réunions amicales hebdomadaires deviennent de plus en plus clairsemées. Pourtant ses quinze dernières années d’existence ne sont pas qu’un crépuscule désolé. Sur le plan personnel, Dukas a la joie de voir grandir sa fille Adrienne (née en 1919) et de profiter d’étés en famille à Royan (à partir de 1922). D’un point de vue professionnel, plutôt que de baisser les bras face à la “sottise” de son temps, il décide de se lancer dans l’arène. Cette implication ne passe pas par l’écriture d’œuvres nouvelles – sa production se limite à quelques courtes pièces –, mais par l’enseignement. Les cours de composition de Dukas à l’École normale (dès 1926) et au Conservatoire (à partir de 1927) le mettent ainsi au contact d’une jeune génération qu’il s’agit de guider hors de l’impasse d’une modernité stérile. Plein d’humour et d’acidité, ce dernier volume de la Correspondance de Paul Dukas par Simon-Pierre Perret rassemble des lettres envoyées à plus d’une cinquantaine de personnes. Fréquents et entamés depuis de nombreuses années, ses échanges avec Paul Poujaud, Guillaume de Lallemand, Robert Brussel et Marguerite Hasselmans servent de fils conducteur à ce livre.

Simon-Pierre Perret

Correspondance de

Paul Dukas Vol. 3 : 1921-1935

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DANS LA MÊME COLLECTION LES LETTRES DE CHARLES GOUNOD À PAULINE VIARDOT, Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2015. A RCHIVES DU CONCERT, LA VIE MUSICALE FR ANÇAISE À LA LUMIÈRE DE SOURCES INÉDITES ( XVIIIe XIX e SIÈCLE), Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2015. R EYNALDO H AHN, UN ÉCLECTIQUE EN MUSIQUE , Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2015. LE CONCERTO POUR PIANO FRANÇAIS À L’ ÉPREUVE DE LA MODERNITÉ , Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2015. CE QUE DIT LA MUSIQUE , Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2016. NOUVELLES LETTRES DE BERLIOZ, DE SA FAMILLE, DE SES CONTEMPORAINS , Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2016. C AMILLE S AINT- S AËNS – JACQUES ROUCHÉ, CORRESPONDANCE (1913‑1921), Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2016. C AMILLE S AINT- S AËNS, LE COMPOSITEUR GLOBE-TROTTER (1857‑1921), Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2017. LE FER ET LES FLEURS : ÉTIENNE-NICOLAS MÉHUL (1763‑1817), Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2017. CORRESPONDANCE DE PAUL DUKAS, VOL . 1 : 1878‑1914 , Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2018. L’ ÉGLISE COMME LIEU DE CONCERT, PRATIQUES MUSICALES ET USAGES DE L’ ESPACE (PARIS , 1830‑1905), Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2019. ÉCRITS DE VINCENT D’INDY, VOL . 1, 1877‑1903, Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2019. MEL BONIS, (1858‑1937), PARCOURS D’ UNE COMPOSITRICE DE LA BELLE ÉPOQUE , Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2020. CORRESPONDANCE DE PAUL DUKAS, VOL . 2 : 1915‑1920, Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2020. B ONS B AISERS DE R OME, LES COMPOSITEURS À LA VILLA MÉDICIS (1804-1914), Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2021. ÉCRITS DE VINCENT D’INDY, VOL . 2 , 1904‑1918 , Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2021.

© Actes Sud / Palazzetto Bru Zane, 2022 ISBN 978‑2-330-16126-2

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Correspondance de Paul Dukas Rassemblée et présentée par Simon-Pierre Perret vol. 3 : 1921‑1935

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Une collection coéditée par Actes Sud et le Palazzetto Bru Zane. Le Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française a pour vocation de favoriser la redécouverte et le rayonnement international du patrimoine musical français du grand xixe siècle (1780‑1920). La collection Actes Sud/Palazzetto Bru Zane – ouvrages collectifs, essais musicologiques, actes de colloques ou écrits du xixe siècle – donne la parole aux acteurs et aux témoins de l’histoire artistique de cette époque ainsi qu’à leurs commentateurs d’aujourd’hui.

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Note de l’éditeur Le décès de Simon-Pierre Perret est survenu avant la publication des trois volumes de cette Correspondance. Certains choix éditoriaux ont ainsi été effectués lors du traitement de son manuscrit sans qu’il ait eu l’occasion de les valider ou d’ajuster le contenu du livre en conséquence. L’introduction générale du livre a été publiée dans le premier volume. Dans les notes de bas de page de Simon-Pierre Perret, les présentations des personnalités ou œuvres mentionnées par Dukas dans les lettres déjà parues n’ont pas été répétées ici. Nous renvoyons donc le lecteur aux index généraux des volumes 1 et 2 pour les retrouver. De même, la présentation des correspondants dans l’index qui leur est consacré en fin d’ouvrage ne donne de précisions biographiques qu’aux personnalités apparaissant après 1920 dans la correspondance de Paul Dukas. Quelques ajouts ont été apportés au texte initial : des interventions ponctuelles sur la transcription du texte, ainsi qu’un référencement systéma‑ tique des lieux de conservation des documents originaux (noté sous chaque lettre). Cette recherche des sources a permis de découvrir des lettres qui n’avaient pas été consultées par l’auteur. Certaines d’entre elles ont été inté‑ grées au présent volume, notamment des lettres à Henry Prunières et Henri Busser. D’autres feront sans doute l’objet d’une publication complémentaire. Sigles E-Bbc : Biblioteca de Catalunya (Barcelone). F-Pgm : Bibliothèque musicale Gustav Mahler (Paris). F-Pn : Bibliothèque nationale de France, département de la Musique. F-Pnas : Bibliothèque nationale de France, département des Arts du spectacle. F-Po : Bibliothèque-Musée de l’Opéra. US-NH : Irving S. Gilmore Music Library (université de Yale).

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CORRESPONDANCE DE PAUL DUKAS

23 Dukas à Paul Poujaud 30 octobre 1934 Cher ami, Depuis ma carte de Royan, que de coups de théâtre 1 ! Et quelle planète que la nôtre ! Je crois qu’elle ne fait que commencer à tourner dans les abîmes du gâchis et que le metteur en scène nous tient en réserve, pour la suite de la pièce, plus d’une mauvaise surprise. Je pense beaucoup à vous – comme toujours – et, plus que jamais en ces jours troubles, je ressens le manque de nos entretiens qui, même dans les heures noires et malgré les échanges d’im‑ pressions les plus pessimistes, me laissaient le réconfort du sentiment partagé. Nous avons toujours été d’accord pour prévoir, après la secousse sismique de 1914, que notre temps ne finirait pas “en beauté”. Nous devons l’être pour craindre à présent qu’il ne finisse en horreurs, auxquelles nous devrons encore assister. Cela me vexerait tout de même de partir au son de l’Internationale chantée par Gide qui y a essayé sa voix l’autre jour dans une réunion communiste 2. Avez-vous lu la relation de ces débuts sensationnels ? Comme vous l’avez toujours bien jugé, celui-là. Et vous souvenez-vous de la crispa‑ tion de notre bon Lallemand, quand son nom, par hasard, était prononcé ? La mort de Poincaré, celle de Barthou pour qui, non plus que moi, vous n’aviez pensé à cette fin héroïque, ont encore creusé le fossé où s’ensevelit lentement notre passé. Vous avez été sûrement attristé pour cette raison et pour beaucoup d’autres. Violemment, ou sans violence, tout nous sépare du monde que nous avons connu, sans trop l’aimer souvent, pour nous rap‑ procher de celui que nous haïrions s’il nous fallait recommencer à vivre. D’autres, pendant ce temps, sont morts sans éclat, comme ils avaient vécu, en bons figurants de la pièce où ils jouaient les inutilités sympathiques, au fond du décor, sans mot dire. Ce bon Levallois, dont un faire-part ­inattendu 1.  Depuis la carte postale que Dukas a envoyée à Poujaud, le 7 septembre précédent, deux événements ont frappé. Le 9 octobre, le roi Alexandre Ier de Yougoslavie tombe à Marseille sous les balles d’un terroriste croate. Le ministre des Affaires étrangères Louis Barthou, venu accueillir le souverain, trouve également la mort. Cet attentat entraîne le départ du ministre de l’Intérieur, Albert Sarraut. Le 15 octobre suivant, Raymond Poincaré décède à l’âge de 74 ans. 2.  Après son voyage au Congo en 1927 où il découvre le colonialisme, André Gide est attiré par le communisme et se joint, comme en cette année, à des manifestations. 482

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m’a appris la fin subite à Étretat, au mois d’août, manque désormais à l’ap‑ pel. Cela m’a fait grand peine et je pense que son inséparable Estienne 1 doit se trouver, brusquement, tout désemparé. Par contre des survivances imprévues se manifestent quelquefois. Il y avait des années que je ne savais plus rien de Bonheur. Tout dernièrement, j’ai reçu une lettre de Magny-les-Hameaux pour me recommander un voisin de campagne, Croué 2, de la Comédie-Française, candidat à une classe de pro‑ fesseur de déclamation au Conservatoire ! Comme si j’y pouvais quelque chose, n’étant membre que de la section musicale. La lettre de Bonheur était d’ailleurs charmante et pleine d’excuses de devoir rompre un si long silence par une démarche à laquelle l’obligeaient des relations de bon voisinage. Et le plus fort est que cette lettre me demandait en post-scriptum des nouvelles de… Lalo (!) dont personne ne savait ce qu’il était devenu. N’est-ce pas déli‑ cieux ? J’ai dû répondre que Lalo avait disparu de mon horizon particulier comme de l’horizon universel 3 et en m’excusant, à mon tour, de ne pouvoir rien faire directement pour M. Croué, je me montrais heureux de cette occa‑ sion qui m’était offerte de raviver d’anciens et de si bons souvenirs. Ce qui m’a valu une seconde lettre toute de fraîcheur de sentiment, que vous liriez avec plaisir. Il y a heureusement une grâce de la vieillesse pour ceux qui ont vécu proprement, je veux dire par l’esprit. J’ai aperçu l’autre jour Valéry – en très bonne forme – à l’Institut. C’était à la veille des obsèques de Poincaré et l’Académie se réunissait, sans doute pour arrêter les détails du cérémonial. Moi, je n’étais là que comme juré adjoint du prix de Rome, convoqué par la section des Beaux-Arts et sollicité d’opi‑ ner dans la grrrande affaire des soi-disant fraudeurs du Concours, montée au Temps, à Comœdia, etc. et dans laquelle il n’y avait, au fond, pas motif à tant de fracas. Je crois que Boschot 4 va être chargé de la rédaction du r­ apport 1.  Henri Estienne a été un élève de Louis Diémer au Conservatoire et ensuite de Vincent d’Indy à la Schola Cantorum. Il soutient, en 1907, sa thèse de fin d’études “Le piano et la musique de piano”. Il reste en contact avec la Schola Cantorum dont il devient membre du Conseil d’administration et où il est aussi inspecteur des études. 2.  Jean Croué (1878‑1952). Acteur français. Il fait sa carrière à la Comédie-Française où il entre en 1899. Il est nommé sociétaire en 1914 et prend sa retraite en 1936. 3.  Dukas met là un renvoi en bas de page où l’on peut lire : “Il a reparu depuis quelques instants à l’horizon téléphonique de Samazeuilh, mais pour s’éclipser aussitôt.” 4.  Adolphe Boschot (1871‑1955). Musicographe français. Il fait à L’Écho de Paris une longue carrière de critique musical qui s’étend de 1910 à 1938. Il se consacre en outre à 483

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dont ­l’Institut, mis en cause, exigera la publication dans le Temps, à la place même où ont paru les articles de Malherbe 1, lequel a le premier attaché ce grelot, sottement grossi en cloche d’alarme. Il se pourrait que le glas n’en ait sonné que pour lui, d’après les informations de Samazeuilh, qui, vous le savez, sont prises au journal même. Pour en finir du chapitre de l’Institut et en venir à ce qui me concerne, je suis naturellement très affermi dans la per‑ suasion qu’il m’est difficile, cette fois, de me dérober aux avances flatteuses qui me sont faites, pour les raisons dont votre amitié pour moi les appuie. Et je ne voudrais pas que ma réserve devînt une sorte d’impertinence. Allons-y donc, comme disait l’autre ! Je ne vous cache pas d’ailleurs que je marche sans “fol entrain”. Mais quand la succession de Bruneau s’ouvrira, ce qui ne sau‑ rait tarder, il faudra bien se décider à envoyer la fatale lettre de candidature. J’espère qu’il y en aura d’autres. Je m’intéresse beaucoup plus, pour l’instant, aux préparatifs de l’Opéra. J’ai vu les maquettes des décors de Mouveau 2, le second de notre cher Piot qui s’est ins‑ piré de ses projets dans la mesure du possible. Il pourra y avoir une très belle fin du 2e acte. Les pierreries ne seront faites que par des foyers lumineux, jaillissant des portes, qui coloreront directement tout le décor. Rouché a quelques bonnes idées de mise en scène. D’autres, plus contestables, dont j’espère le faire revenir. Le premier chœur sera joué dans un “avant-décor”, sur scène. Et j’espère qu’en‑ fin on l’entendra. Le premier ensemble est demain. Je vous tiendrai au courant. Je viens de lire deux partitions prêtées par Samazeuilh : l’Œdipe 3 d’Enesco et Fragonard 4 de Pierné. Rien de commun entre ces deux ouvrages ! Autant un important travail de recherche sur Hector Berlioz. Les résultats de cette étude occupent trois tomes qui paraissent chez Plon entre 1906 et 1913. Membre de l’Académie des BeauxArts, il en devient ensuite le secrétaire perpétuel. 1.  Critique musical, Henry Malherbe (1887‑1958) exerce en effet ses talents en particu‑ lier dans le “Feuilleton” du Temps. 2.  Georges Mouveau (1878‑1959). Décorateur français. Il fait sa carrière à l’Opéra où il est actif entre 1910 et les années 1930. Il supervise en particulier, après la guerre de 1914, les décors des Ballets suédois. 3.  Œdipe de Georges Enesco est une tragédie lyrique en 4 actes et 6 tableaux sur un livret versifié d’Edmond Fleg inspiré d’Œdipe roi et d’Œdipe à Colone de Sophocle. L’œuvre, achevée en 1931, est créée à l’Opéra de Paris le 13 mars 1936. 4.  Fragonard est une comédie musicale en 3 actes et 4 tableaux de Gabriel Pierné, composée en 1930 sur un livret d’André Rivoire et de Romain Coolus. Destiné, semble-t-il, à l’OpéraComique, l’ouvrage est finalement créé au théâtre de la Monnaie à Bruxelles en 1933 et donné pour la première fois à Paris le 17 octobre 1934 au théâtre de la Porte-Saint-Martin. 484

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l’un est tendu, touffu, laborieux et volontaire, sans idées bien frappantes hélas ! autant l’autre est aisé, alerte et de bonne humeur, du Messager plus raffiné et, parfois, d’une sensibilité beaucoup moins artificielle. Je crois que Fragonard ne vous déplairait pas. Cela détend. J’ai revu Pierné lui-même à la dernière réunion du conseil. La grave mala‑ die qui le tenait alité depuis plus d’un an l’a laissé assez affaibli. Mais j’ai senti un vrai bonheur à le retrouver beaucoup mieux que je n’espérais. Et j’espère maintenant qu’il se remettra tout à fait. Avez-vous lu le Chabrier d’après ses lettres publié par Desaymard 1 ? Quel bonhomme ! Au fond, il y aurait beaucoup à dire. Ici, tout va bien. Mademoiselle grandit et progresse. 15 ans le 12 Xbr ! Les études avancent. Je vous enverrai bientôt un petit portrait d’elle qui vous per‑ mettra de la comparer au bébé que vous avez connu. De cœur à vous, mon bien cher ami, Paul Dukas US-NH [Misc Ms 288 (3/27)

24 Dukas à Henri Busser 84, rue du Ranelagh (16e) Samedi soir [24 novembre 1934 2], Mon cher ami, D’abord je veux vous dire, en refermant votre lettre de ce matin, c­ ombien je regrette que vous ayez été retenu aujourd’hui loin de l’Institut par les suites de cette opération dont j’espère bien sincèrement qu’elle aura pour votre vue, malgré tout, le meilleur résultat, une fois passés ces pénibles moments. Croyez que je forme pour votre prompte guérison les vœux les plus cordiaux. 1.  Auvergnat comme Chabrier, Joseph Desaymard (1878‑1946) publie ce portrait du ­compositeur basé sur sa correspondance en 1934. 2.  Conservée dans le cahier personnel de Busser, cette lettre est datée par le musicien par la seule année 1934. Il s’agit probablement de la réponse à une lettre du 24 novembre 1934, F-Pn [W-48 (135). 485

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Vous savez sans doute déjà le détail du vote de la séance de tantôt. L’Aca‑ démie n’a pas accepté le vote de la section qui décernait le 1er grand prix à Mlle Roget 1, le 1er second à Bozza 2 et le 2e second grand prix à Hubeau. Après sept tours de scrutin qui tenaient la balance à peu près également vers deux brillants élèves, la majorité absolue étant en jeu, d’après le règlement, Bozza l’a remporté, pour 14 voix sur 11 à Mlle Roget. De sorte qu’il a fallu que la section se retire du concours pour votre attribu‑ tion du, ou des, seconds prix. Bozza passant au premier rang et Mlle Roget, déjà pourvue du 1er second grand prix n’étant plus en question. C’est ainsi que Hubeau a été proposé pour le 1er second grand prix et René Challan 3 pour le deuxième. (L’Académie a ratifié au premier tour.) En toute impartia‑ lité, comme vous l’eussiez fait si vous aviez été à ma place et malgré les fortes qualités de métier de Bozza, j’aurais décerné le 1er prix à Mlle Roget, seule récompense qu’elle peut recevoir après 4 concours et que sa cantate me sem‑ blait mériter… Je l’ai consolée de mon mieux après cet échec… relatif, qui naturellement, l’avait fort abattue. Le coup est dur, mais le dommage est répa‑ rable… à 24 ans !! Quant à Hubeau qui n’en a que 17, et dont c’est le premier concours, il est naturellement ravi. Mais, là, c’est à un tout autre point de vue qu’il faut se placer : celui-là est sûrement une nature exceptionnelle et qui ira loin sans avoir besoin de se mettre en route de trop bonne heure !

1.  Henriette Roget, puis Puig-Roget (1910‑1992). Pianiste, organiste, compositrice et pédagogue française. Née à Bastia, elle effectue un parcours prestigieux au Conserva‑ toire, notamment sanctionné par des 1ers prix en piano (1926), harmonie et histoire de la musique (1927), accompagnement au piano (1928) et orgue (1930). À sa sortie de l’éta‑ blissement, elle devient organiste de l’Oratoire du Louvre et de la Grande Synagogue de Paris. Pianiste concertiste, elle occupe également la place de chef de chant à l’Opéra et enseigne au Conservatoire de Paris (1957) puis à Tokyo (1979). 2.  Eugène Bozza (1905‑1991). Chef d’orchestre et compositeur français. Originaire de Nice et formé initialement au conservatoire Sainte-Cécile de Rome, il s’illustre au Conser‑ vatoire de Paris dans les classes de violon (1er prix 1924) et de direction d’orchestre (1er prix 1930). Comme cette lettre nous l’apprend, cet élève de Busser pour la composition rem‑ porte le 1er grand prix de Rome en 1934. Il est chef d’orchestre de l’Opéra-Comique de 1938 à 1948 et devient directeur du conservatoire de Valenciennes de 1951 à 1975. 3.  René Challan (1910‑1978). Compositeur, chef d’orchestre et impresario français. Il fréquente le Conservatoire de Paris aux côtés de son frère jumeau Henri (1910‑1977). Il remporte le 1er grand prix de Rome en 1935. Parallèlement à une carrière de compositeur prolifique, il occupe les fonctions de directeur artistique chez Pathé-Marconi (1945‑1975) et dirige différents orchestres. 486

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Voilà mon petit compte-rendu terminé, cher ami, encore mes souhaits de rapide et complet rétablissement et croyez-moi bien amicalement à vous, Paul Dukas F-Pn [Res Vmd ms 12 (2)

25 Dukas à Manuel de Falla Au père de L’Amour sorcier Au cher Manuel de Falla Le père de L’Apprenti sorcier En toute constante affection !

Paul Dukas Novembre 1934

F-Pn [LA-DUKAS PAUL-109

26 Dukas à Maurice Emmanuel 4 Xbre 34 Cher ami, Je dis comme Rabaud : ne vous retirez pas ! Et soyez aussi calme que le Lion du Louvre veillant sur son L majuscule, oh combien ! Mais quel dommage que la musique compte à l’Institut un effectif si réduit. Et encore d’après votre 487

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relevé ne l’avez-vous pas tout à vous ? Alors, je ne comprends plus… qui peut être bien le Monsieur 1 afféré dont vous me parlez ? Ainsi certaines gens faisant les empressés S’introduisent dans les affaires. Ils font partout les nécessaires Et partout importuns, devraient être chassés. Vous avez bien fait de jeter un seau d’eau froide au visage du dit Mon‑ sieur en lui persuadant que mon vestiaire ne comportait aucun manteau cou‑ leur de muraille ni mes ustensiles familiers de lanterne sourde 2 et que je n’ai aucun goût pour la pêche en eau trouble, ni même en eau claire ! Mais dire qu’à 69 ans, il faut ainsi produire ses papiers !! Zut ! À vous, cher ami, tout affectueusement, Paul Dukas Catalogue de vente. Delorme et Collin du Bocage. 14 novembre 2008, gazette-drouot.com

27 Dukas à Maurice Denis 18 Xbre 1934 Mon cher Denis Votre petit mot, si charmant et dont je suis fier qu’il me vienne d’un si grand “poète” de la peinture et d’un tel artiste m’émeut profondément ! Merci de tout cœur et permettez-moi de joindre à l’expression d’une admi‑ ration très ancienne et toujours vivace celle d’une gratitude affectueuse que je me réjouis de pouvoir bientôt vous redire de vive voix 3. En tout cordial dévouement, Votre Paul Dukas Centre de documentation du Musée départemental Maurice Denis, Donation famille Denis, Ms 3610 1.  Ce monsieur reste mystérieux comme d’ailleurs la partie de la lettre qui dépend de ce “­fantôme”. 2.  Lanterne qui permet à celui qui la porte de voir sans être vu. 3.  Dukas va retrouver à l’Académie des Beaux-Arts Maurice Denis qui en est membre depuis 1932. 488

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28 Dukas à Paul Poujaud [Mardi] 18 décembre 1934 Mon cher ami, Plaignez-moi ! Une avalanche de lettres et de cartes à chaque courrier m’en‑ sevelit sous la paperasse 1. Il me faudra trois mois pour répondre à tout ceci. Mais je ne mélange pas les signatures ! Et la vôtre, avec celle de quelques rares “vieux de la vieille” (Bonheur par exemple) ou de “vieilles des vieux” (vous savez leurs noms), prend la tête de la colonne pour le plaisir que j’éprouve à me distraire de la grosse corvée, non moins que pour la joie de ne pas les faire attendre. Cependant, ceci n’est pas une réponse véritable. Elle viendra plus tard. Aujourd’hui (ne parlons pas de l’Institut, puisque c’est fait et que je n’en tire jusqu’ici de bénéfice que cette calamité épistolaire), aujourd’hui, je ne veux que vous dire deux mots d’Ariane, en vous envoyant d’Adrienne le portrait promis 2. Le voici avec toutes ses amitiés et celles de sa maman ! Vous juge‑ rez de la transformation. Quant à Ariane, elle prend tournure peu à peu sur les planches du Palais Garnier. Tout le monde se donne un mal fou, Rouché et Gaubert en tête. Mais rien n’est mûr. Mme Germaine Lubin 3 pourrait faire une Ariane magni‑ fique, mais elle est souffrante, chante peu ou point, demande à présent un 1.  L’élection à l’Académie des Beaux-Arts se déroule le 15 décembre. Vingt-huit acadé‑ miciens votent. Au premier tour de scrutin, Dukas réunit 14 voix sur son nom contre 6 à Raoul Laparra, 7 à Samuel-Rousseau et 1 à Charles Levadé. Un second tour de scru‑ tin est donc nécessaire. Il est décisif : Dukas obtient 19 voix contre 5 à Raoul Laparra, 3 à Samuel-Rousseau et 1 à Charles Levadé. Sa réception officielle au sein de l’Académie a lieu le samedi 29 décembre. 2.  Ce portrait n’a pas été retrouvé. 3.  Germaine Lubin (1890‑1979). Soprano française. Elle est admise au Conservatoire de Paris en 1910, où elle travaille dans la classe de Jacques Isnardon. En juillet 1912, elle rem‑ porte trois premiers prix. Elle débute sa carrière à l’Opéra-Comique et y triomphe le 20 jan‑ vier 1920 dans le rôle-titre de Pénélope de Gabriel Fauré. Le retour de Richard Wagner à l’Opéra après la guerre de 1914 change sa vie de chanteuse et sa réputation devient vite internationale. Elle la conduit en 1938 à être la première cantatrice française invitée à Bay‑ reuth. Durant l’Occupation, elle se produit à Paris sous la direction d’Herbert von Kara‑ jan. Son attitude entraîne à la Libération sa condamnation à la dégradation nationale à vie, réduite ensuite à cinq ans. 489

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CORRESPONDANCE DE PAUL DUKAS

congé pour se remettre, ce qui va certainement faire remettre à la mi-janvier, au moins, la représentation annoncée pour ce mois-ci ! Les petites dames ont des voix superbes, jouant intelligemment et parais‑ sant comprendre qu’elles sont dans une pièce de théâtre et non dans un magasin de nouveautés 1. Barbe Bleue est sûr. Il est basque comme Ravel, mais basque de grand format 2. Les décors ? Je n’en ai vu encore que la plantation sans éclairage. Cette plantation est ingénieuse et fait honneur à Mouveau, qui s’est rapproché de Piot autant qu’il l’a pu, surtout au 2e acte. Quand les éclairages seront réglés, je vous donnerai mon impression définitive. Je juge mieux de l’orchestre. Transformation complète, surtout au 3e acte, dont on semble entendre la fin pour la 1re fois. Quel quatuor ! Et le 1er chœur en scène donne tout le sens dramatique du début. Vous seriez content ! Que ne pouvez-vous venir !! En hâte, cher ami, et à bientôt. Je vous embrasse aussi de tout cœur, Paul Dukas US-NH [Misc Ms 288 (3/27)

1.  La distribution prévue pour la représentation d’Ariane et Barbe-Bleue est la suivante : Germaine Lubin (Ariane), Ketty Lapeyrette (la Nourrice), Henri-Bertrand Etcheverry (Barbe-Bleue), Marie-Antoinette Almona (Sélizette), Yvonne Gervais (Ygraine), MarieLouise Doniau-Blanc (Mélisande), Odette Renaudin (Bellangère), Juliette Bourgat (Alla‑ dine), Henri Médus (le vieux paysan), Édouard Madlen, Edmond Chastenet et Jules Forest (trois paysans). La mise en scène est de Pierre Chéreau et les décors sont signés par Georges Mouveau. Philippe Gaubert dirige l’orchestre. 2.  Henri-Bertrand Etcheverry (1900‑1960). Baryton-basse français. Il découvre et apprend le chant dans une manécanterie à Bordeaux et fait ses débuts à l’Opéra de cette ville. Il le quitte ensuite pour celui de Paris où il fait une brillante carrière tout en étant un péda‑ gogue apprécié. Le soir de la première d’Ariane et Barbe-Bleue, il déconcerta les spectateurs en apparaissant sur scène parfaitement imberbe. 490

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1934

29 Dukas à André de Lassus Saint Geniès Carte de visite. 20 décembre 1934 Pardonnez-moi, bien cher Monsieur, de ne répondre à votre lettre enthou‑ siaste et à vos chaleureuses félicitations auxquelles je suis si profondément sensible que par ce méchant petit bout de carton ! Ma gratitude affectueuse aurait voulu s’exprimer dans une longue lettre que l’énormité des courriers qui s’amoncelle devant moi m’empêche de vous écrire. Vous m’excuserez, ainsi que Madame votre mère et Mme André de Lassus, à qui vous voudrez bien présen‑ ter mes plus respectueux hommages en agréant avec elles mes remerciements les plus émus pour tant de délicates pensées qui me viennent d’elles et de vous ! Collection privée

30 Dukas à Guy Ropartz Jeudi soir, 20 Xbre 1934 Mon cher ami, Vous savez que pendant longtemps j’étais resté sourd aux chants de la sirène académique. Mais tant de sympathies agissantes se multipliaient autour de moi sous la coupole – dont beaucoup de haute qualité – que cette fois la réserve eut pris la tournure d’impertinence. Il fallait se décider. Vous voyez que je n’ai pas eu à m’en repentir… L’événement, pour moi, a ceci de meilleur qu’il resserre autour de ma personne des liens de sympathie dont le témoignage m’émeut profondément. Le vôtre, mon cher ami qui m’a suivi depuis mon entrée dans la vie musicale, m’est pour cette raison et pour beau‑ coup d’autres parmi les plus chers. Croyez que mon affection y répond de tout cœur à présent comme toujours, et accueillez ici l’expression sincère‑ ment émue et reconnaissante de Paul Dukas F-Pn [LA-DUKAS PAUL-51 ; Publ. : Favre, Paul Dukas. Correspondance, p. 184 491

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CORRESPONDANCE DE PAUL DUKAS

31 Dukas à Marc Pincherle [Fin décembre 1934 1] [Il remercie de sa lettre :] comme tous ceux qui savent ce qu’est réellement la musique, ce qu’elle a été, ce qu’elle devrait être, vous ne prodiguez pas faci‑ lement votre suffrage. C’est vous dire combien je suis sensible à l’expression délicieuse que m’a apportée votre lettre […]. Paul Dukas Collection musicale Marc Pincherle, Catalogue V 3‑45/3, 1975, W74

32 Dukas à Jules Wogue [Fin décembre 1934 2] Cher Monsieur, mais parfaitement ! Je me souviens fort bien que nous concourûmes ensemble, chez ma cousine Claire 3, dans une fantaisie de Renaud de Vilbac 4 (!) sur Don Juan, concours dans lequel j’avais d’avance renoncé à briller en déclarant à ma cousine “qu’il fallait bien qu’il y en eût un qui jouât le plus mal !” De tels souvenirs ne s’effacent pas, même après – disons quelques années. Votre aimable mot les ravive pour mon grand plaisir et je suis heureux de vous remercier de félicitations où, par bonheur, Renaud de Vilbac n’a plus rien à voir ni, par malheur, Mozart non plus… Mais on fait ce qu’on peut 5 […] Publ. : La Revue musicale, mai-juin 1936 (numéro spécial Paul Dukas), p. 116. 1.  Date restituée d’après le contexte. 2.  Date restituée d’après le contexte. 3.  Il s’agit peut-être de Claire Hadamard (voir vol. 1). 4.  Renaud de Vilbac (1829‑1884). Compositeur et organiste français. Il fait ses études au Conservatoire de Paris dans les classes de François Benoist et de Fromental Halévy et obtient, en 1844, un second grand prix de Rome. Compositeur fécond, il laisse des œuvres lyriques, des airs populaires, des pièces pour piano et une multitude d’arrangements pour piano. Organiste, il est titulaire de l’orgue de l’église Saint-Eugène à Paris. 5.  Dukas remercie un camarade d’enfance, Jules Wogue, qui l’a félicité de son élection à l’Académie des Beaux-Arts en lui rappelant quelques souvenirs. 492

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1934

33 Dukas à Maurice Denis Carte de visite. [Fin décembre 1934 ou début janvier 1935 1] Avec les mille regrets d’un homme grippé qui aurait bien désiré vous ser‑ rer la main avant la fête de l’Académie, mon cher Denis, et qui ne le peut, mais puisse ce petit bout de carton lui valoir ses excuses en vous apportant tous ses fidèles et cordiaux souvenirs ! Paul Dukas Centre de Documentation du Musée départemental Maurice Denis, Donation famille Denis [Ms 3611

1.  Cette date est estimée en tenant compte de l’allusion de Dukas à sa très probable récep‑ tion à l’Académie.

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