Extrait "Marseille ville sauvage"

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Lorsque s’écroulent les modèles dominants, c’est souvent à la marge qu’on voit se dessiner l’avenir. Ici, on ne sait jamais trop où s’arrête la ville et où commence la nature. À la fois industrielle et rurale, en friche et bétonnée, Marseille est un laboratoire à ciel ouvert où se réinvente la relation entre aire urbaine et nature, entre sauvage et civilisé, entre nord et sud. Le génie de la ville bouscule et interroge l’écologie urbaine, ce champ de recherche émergent qui, entre écologie et sociologie, propose de nouveaux modèles pour les cités de demain. Le moment semble venu d’une conversation sérieuse, à la fois locale et mondiale, sur ce que doit devenir l’habitat des humains sur la Terre. Nouvelle édition, augmentée de reconductions photographiques et d’une préface de l’auteur, “Vers des villes terrestres”. Baptiste Lanaspeze, éditeur, auteur et consultant, dirige les éditions Wildproject, spécialisées en écologie. Il est aussi l’initiateur du GR 2013 et le cofondateur de l’Agence des Sentiers métropolitains (médaille d’urbanisme de l’Académie d’architecture). Geoffroy Mathieu est photographe, il vit et travaille à Marseille. Né en 1972, il est diplômé de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles. Ses travaux interrogent la manière dont certaines questions écologiques ou politiques se concrétisent dans le paysage. À travers des protocoles de parcours, il documente les territoires en mutation, les frottements ville-nature ou les “résistances poétiques” dans les usages des lieux.

Photographie : © Geoffroy Mathieu

| COLIBRIS DÉP. LÉG. : SEPT. 2020 25 e TTC France www.actes-sud.fr

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MARSEILLE VILLE SAUVAGE ESSAI D’ÉCOLOGIE URBAINE PHOTOGRAPHIES DE GEOFFROY MATHIEU

MARSEILLE VILLE SAUVAGE

MARSEILLE VILLE SAUVAGE

BAPTISTE LANASPEZE

BAPTISTE LANASPEZE

ISBN 978-2-330-13312-2

9:HSMDNA=VXXVWW: DOMAINE DU POSSIBLE

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La ville n’est pas un simple mécanisme physique ou une construction artificielle. Elle est impliquée dans les processus vitaux des gens qui la composent ; elle est une production de la nature, et en particulier de la nature humaine.

Robert Ezra Park

À l’intérieur de l’homme civilisé, le sauvage occupe toujours la place d’honneur. Henry David Thoreau

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PRÉFACE : VERS DES VILLES TERRESTRES

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AVANT-PROPOS : MARSEILLE, CAPITALE EUROPÉENNE DE LA NATURE

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1. RATOPOLIS

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2. L’ESPÈCE URBAINE

44

3. LA GRANDE DOMESTICATION

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4. L’INVENTION DE L’ÉCOLOGIE URBAINE

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5. QUELLE ÉCOLOGIE URBAINE ?

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6. UNE VILLE DEHORS

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7. LES DAUPHINS DU PORT

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8. EXTRA-MUROS 83 9. LE GRAND PARC

92

10. UNE CAPITALE DU TIERS-PAYSAGE

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11. L’IMPOSSIBLE DÉSERT

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12. LA FRICHE DE LA MIRABILIS, avec Dalila Ladjal et Stéphane Brisset 114 13. ARCHITECTURE SAUVAGE, avec Olivier Bedu 121 14. L’ART DES LIEUX, avec Étienne Ballan 125 15. AGRI-URBANISME, avec Jean-Noël Consalès 131 16. VOUS N’ÊTES PAS SEULS, Avec Wassila Sahraoui 137

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17. WILD STYLE 146

ANNEXES 155 Manifeste du GR 2013

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Notes 159 Bibliographie 173 Remerciements 177

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PRÉFACE VERS DES VILLES TERRESTRES

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V

ille sauvage ne prétendait pas réformer l’urbanisme, mais notre regard. En attendant de savoir peut-être un jour faire (à nouveau) “la ville avec la nature”, ce livre invitait à regarder le monde par-delà ville et nature – en essayant de voir comment rompre avec les mythes modernes de la ville “hors-nature” et de la nature “vierge de toute humanité”. Depuis un site urbain antique et pas tout à fait occidental, portuaire et rural, immense et délaissé, ce livre proposait une entreprise sauvage d’écologie philosophique, à coups de déambulations, d’intuitions et de conversations. Parce qu’il s’agissait davantage de casser nos habitudes de pensée que de construire une doctrine, tout y était un peu en désordre. Cette réforme du regard semblait un préa­­lable à l’invention d’une véritable urbanité terrienne – un chantier autrement ambitieux, vertigineusement nécessaire, qui, à l’époque, ne semblait pas à l’ordre du jour dans les mondes de l’amé­­nagement. Depuis la parution de ce livre, il s’est passé tant de choses – à la fois dans la société (avec la montée en puissance de l’écologie, l’avènement de l’agriculture urbaine…), au sein des pouvoirs publics (avec les réformes post-Grenelle…), dans le domaine de la recherche et de l’enseignement (en écologie urbaine, en architecture, en urbanisme, au sein des humanités écologiques…) – que sa réédition semble à la fois indispensable et problématique. En 2012, on ne parlait ni de métropolisation, ni de trames vertes urbaines, ni d’anthropocène. Maintenant que l’écologie s’est invitée au cœur de nos humanités et que “la nature en ville” est entrée dans les règlements publics, le moment semble venu d’avoir une conversa­ tion sérieuse, à la fois locale et mondiale, sur ce que doit devenir l’habitat des humains sur la Terre. On peut même aujourd’hui se risquer à un exercice qui semblait difficile il y a dix ans : rêver les principes d’une révolution urbaine radicale.

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Une décennie de bouillonnement Ce livre procédait de la conviction que l’écologie urbaine peut constituer un champ crucial de recherche et d’action, qui assemble et dépasse les savoirs disciplinaires établis (des écologues, des géographes, des urbanistes, des paysagistes, des architectes, des sociologues…), qui est lourd de résonances philosophiques, et qui réclame la création de nouveaux espaces de réflexion collective entre habitants, chercheurs, artistes, élus, techniciens… En d’autres termes, l’écologie urbaine est un creuset privilégié pour refonder nos savoirs et nos pratiques. Au fil de la décennie écoulée, l’écologie urbaine et “la nature en ville” n’ont cessé de s’imposer dans les discours et les pratiques, auprès d’une vaste typologie d’acteurs qui, bien qu’ils lui attribuent certainement une importance et une signification différentes, n’en ont pas moins ouvert un espace de conversation. Du côté des habitants d’abord, de nombreuses initiatives ont fleuri, qui témoignaient d’un désir de verdure dans l’espace public ou dans des espaces partagés – végétalisation des rues, création de jardins collectifs en pied d’immeubles (y compris dans des quartiers populaires), à quoi s’ajoutent un grand nombre de projets liés à des questions d’agriculture urbaine, sur lesquelles nous reviendrons (marchés paysans, jardins collectifs, potagers de pied d’immeuble, micro-fermes urbaines…). Dans les mondes de l’architecture et de l’urbanisme, la génération des étudiants formés dans les années 2010 s’est emparée de ces questions. On a vu apparaître des promotions de jeunes architectes qui souhaitaient travailler sur les délaissés, le débusage des ruisseaux, l’agriculture urbaine… La bibliographie d’écologie urbaine elle aussi s’est épaissie avec de nombreux ouvrages de recherche sur la nature en ville et les trames vertes et bleues1, mais aussi des ouvrages destinés à un public plus large, comme des flores urbaines2, des monographies – 12 –

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sur des villes3, et d’autres ouvrages-manifestes, invitant à rouvrir la question urbaine sous l’angle de l’écologie urbaine4, ou sous l’angle de la relation à l’agriculture5 – avec des expositions d’envergure6. Du côté des politiques publiques nationales comme des collectivités locales, l’entrée de la trame verte et bleue dans les plans locaux d’urbanisme, en 2010, à la suite du Grenelle de l’Environnement, a forcé les élus à s’approprier tant bien que mal ces idées nouvelles. “Ce qui semblait farfelu il y a dix ans à peine est devenu institutionnel ; il s’est imposé des devoirs de faire avec l’écologie7”, résume Jean-Noël Consalès, urbaniste et géographe. Le fait que la ville de Marseille, certes motivée par la perspective du congrès de l’UICN en 2020, se dote d’un “Plan biodiversité” relativement ambitieux, est un signe de cette petite révolution des années 20108.

L’agriculture urbaine Une dynamique spontanée particulièrement prometteuse a également surgi pendant les années 2010, avec “l’agriculture urbaine” – un domaine qui connecte la question de la nature en ville à tout un tas d’autres aspects vitaux : des questions d’alimentation, de santé, de jardins, de foncier, d’articulation ville-campagne, de circuit court, de biodiversité, de santé des sols, etc. Rien qu’à Marseille, la Cité de l’agriculture recense, dans son Annuaire plantureux et tentaculaire de l’agriculture et de l’alimentation durable, 400 acteurs “de la transition agricole et alimentaire”, souvent très récents. Des lieux atypiques ont éclos, comme la ferme “Terre de Mars”, située dans le 14e arrondissement en piémont du massif de l’Étoile, fondée par des étudiants en architecture, qui réussit à faire du maraîchage sur 2 ha, ou encore “Le Talus”, une ferme urbaine associative sur une ancienne décharge, pensée comme “un laboratoire à ciel ouvert de la transition écologique”. – 13 –

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Observateur au long cours des jardins collectifs et des questions d’agriculture urbaine, Jean-Noël Consalès témoigne de cette évolution : Au milieu de toutes ces questions de nature en ville, il y a l’agriculture urbaine. Elle prêtait à sourire il y a encore dix ans, et elle est devenue un mouvement réel, concret, très adapté aux contextes sociaux et politiques. Il y a dans ce mouvement des individus et des groupes qui m’impressionnent par la qualité de leur travail, et qui me rendent plutôt optimistes. Leur capacité à agir, au sein du monde tel qu’il est, selon des positions éthiques radicales, me fascine et me déroute à la fois. Ils ne croient pas au grand soir, mais ils font pourtant beaucoup bouger les lignes. L’agriculture urbaine est une notion au périmètre élastique. D’abord, c’est un mouvement mondial et nouveau, qui se propage beaucoup par Internet. Il existe depuis longtemps des “écoles d’été” de l’agriculture urbaine au Canada – qui a beaucoup d’avance sur la France dans ce domaine. Dans les mondes de la recherche, on débat beaucoup sur la définition de la notion même d’agriculture urbaine. La conception nord-américaine se centre sur l’agriculture vraiment intraurbaine ; mais c’est évidemment lié à la taille des unités urbaines en Amérique du Nord. Il y a 15 ans, en France, si l’on s’en tenait à cette définition étroite, il n’y avait que les jardins (d’où le fait que ma thèse portait là-dessus), malgré l’existence d’une agriculture périurbaine de plus en plus tournée vers les circuits courts, de type AMAP. Mais désormais, avec la métropolisation, tout ou presque devient agriculture urbaine. Or, le monde agricole se définit comme rural, non-urbain, notamment parce qu’en France, on a créé, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, un monde agricole autonome, une sorte de bulle possédant ses propres institutions. Les formes nouvelles qui sont apparues pendant cette dernière décennie sont, du côté non professionnel, des expériences toujours plus foisonnantes de jardins collectifs et associatifs ; et côté professionnel, des initiatives lowtech (du type micro-fermes de pleine terre dans les tissus urbains) et des projets high-tech (comme des serres dans des caves). C’est un petit monde

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qui, malgré quelques clivages, tend à la convergence, notamment autour de l’association française d’agriculture urbaine professionnelle (AFAUP). Pour moi, une distinction fondamentale reste celle du sol / hors-sol. Les formes hors-sol, qui tendent parfois à être récupérées par des projets liés aux grands groupes de l’immobilier ou de la grande distribution, ne peuvent pas servir d’argument d’écoblanchiment à une urbanisation qui consomme toujours plus de sols agricoles.

Pour Marion Schnorf, la jeune fondatrice de la Cité de l’agriculture, nous sommes au seuil d’une possible réinvention de la ville. J’ai la conviction que l’agriculture urbaine peut changer la donne, dans ce qu’elle porte comme conception de la ville et plus largement dans le rapport homme/nature. Ce qui est historique dans ce qu’on vit aujourd’hui, c’est le passage d’une pluralité d’actes collectifs militants à un mouvement qui se démocratise, s’amplifie, grandit et… s’institutionnalise. Ce changement d’échelle comporte des risques : accepter que le pouvoir politique s’intéresse à ce qu’on fait, c’est prendre le risque de voir le sujet dévoyé, vidé de sa substance. Mais refuser de prendre ce risque, c’est, à mon avis, ne pas se faire confiance. Et surtout, nous n’y arriverons pas seuls. L’agriculture urbaine nécessite en effet des changements réglementaires, juridiques, techniques, politiques que nous pouvons faire remonter, mais sur lesquels nous n’aurons pas le pouvoir de statuer. Ces changements doivent intervenir à l’échelle locale (accès et tarifs de l’eau, modification des règlements d’urbanisme pour sortir de l’approche souvent dichotomique du rapport ville/nature, béton/agriculture) autant qu’à l’échelle nationale (statut de l’agriculteur urbain, systématisation des trames vertes et bleues) ou même européenne (aide à l’investissement).

Arpenter les métropoles Depuis dix ans, de nombreux artistes ont également initié ou poursuivi des travaux sur des questions liées au végétal spontané en ville, – 15 –

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aux friches, aux délaissés, aux interstices, au périurbain, aux rivières et ruisseaux urbains…, en faisant souvent résonner les dimensions sociales de ces questions écologiques. À Marseille, la démarche des “artistes cueilleurs” du collectif Safi depuis deux décennies fait figure de repère, et ne cesse d’ouvrir de nouvelles pistes. À titre personnel, une expérience marquante a été les milliers de kilomètres de conversations marchées avec les collègues artistesmarcheurs, écologues, urbanistes, architectes, engagés dans la création du GR2013 et des autres “Sentiers métropolitains” de Bordeaux, Milan, Tunis, Avignon, Istanbul, Londres, Paris, Cologne, Athènes, Boston, Liège, Charleroi… Ville sauvage est en effet la graine qui a donné naissance au Sentier métropolitain de randonnée GR2013, lequel a mis autour de la table, pendant trois ans, des acteurs de la randonnée, de la culture, de l’art contemporain, de l’architecture, de l’aménagement… dans un effort commun pour dessiner, négocier, baliser et animer un espace public iconoclaste de 365 km, qui raconte les paysages brutalement anthropisés de l’aire métropolitaine9. En finir avec l’idée d’une ville hors-nature et d’une nature nonhumaine : l’ambition du GR2013 n’était autre que d’incarner dans un projet concret les ruminations de Ville sauvage, pour les partager avec le plus grand nombre. Il s’agissait bien d’écologie urbaine, mais pas de “nature en ville” : plutôt d’éprouver physiquement l’ampleur, la beauté, la complexité des territoires urbanisés où nos vies prennent place. Le périmètre de ce sentier, lié à la forme que lui avait trouvée l’artiste Nicolas Mémain, était celui de l’aire métro­ politaine morphologique de Marseille, Aix-en-Provence et de l’étang de Berre (à travers 6 intercommunalités) à une époque où nous pensions que cet immense système d’autoroutes, de raffineries, de villes, de villages et de pavillons ne formerait jamais une entité politique unifiée. En l’arpentant, nous nous sommes attendris sur cette métropole de fait, cette grande ville sans nom, que Nicolas Mémain appelait le “Grand Pas Marseille” (car aucun établissement – 16 –

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intercommunal de l’aire métropolitaine ne voulait se joindre à la ville centre). Initié en 2010, dessiné en 2011, négocié en 2012, le GR2013 s’est pourtant retrouvé de façon imprévue au cœur de la “mission interministérielle pour le projet métropolitain”, menée tambour battant par l’État à partir de 2012. Et dans un espace politique aussi clivé, marqué par des injustices sociales et fiscales spectaculaires, il nous a alors semblé de bon sens d’être métropolitanistes. Désireux de contribuer à la fabrique de la ville, nous avons même participé à la maîtrise d’ouvrage de la consultation urbaine, en amenant les équipes d’urbanistes lauréates10 pendant quatre journées de conférences marchés de 15 km11 de la gare Aix-TGV à la gare de Pas-des-Lanciers (de Vitrolles à Marignane), de la zone commerciale de Plan-de-Campagne à celle de Grand Littoral (de Cabriès à Marseille) ; le long du chenal de Caronte (de Martigues à Port-de-Bouc) ; et le long de la voie ferrée minière abandonnée de Valdonne (de La Bouilladisse à Aubagne) – autant de lieux et de conversations qui ont infusé dans les projets finaux, qui auront peut-être eux-mêmes un impact sur le développement futur de ce vaste espace métropolitain12. Pendant dix ans, nous avons découvert les territoires immenses de nos mégavilles en suspendant nos jugements esthétiques et moraux, déniché des passages piétons sous les autoroutes, relié des quartiers enclavés, traversé des lieux en se les faisant raconter par des habitants, des chercheurs et des élus : ces journées passées dehors ont été pour nous tous une école buissonnière et une cure de réalité. Loin du marketing territorial, cette immense ekphrasis métropolitaine nous a mis à l’échelle de ces monstres urbains qui se sont construits et dont nous héritons, que les habitants métropolitains ne connaissent en général que depuis leur train ou leur autoroute – et nous avons vu que ces monstres avaient aussi leur beauté et leurs douceurs. Assis les pieds dans l’eau sur les coquillages concassés du lido du Jaï, face aux raffineries de Berre, à côté des hangars Boussiron de l’aéroport de Marignane, entre les glacières, – 17 –

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les boîtes à pizza, les Airbus et les planches à voiles, nous sommes tombés amoureux de l’étang de Berre. Après une phase de fascination esthétique devant des paysages aussi spectaculairement violentés par l’activité humaine, puis un attachement persistant à ces lieux que nous avions traversés, étudiés, appréciés, le besoin s’est fait cependant peu à peu fait ressentir de formaliser ce que ces expériences si fortes nous apprenaient en termes de projet – et à ne pas devenir des outils de communication et “d’attractivité” dans la “compétition urbaine planétaire” de ce qui se cache en réalité derrière la “métropolisation13”.

Les limites de la “nature en ville” Nature en ville, agriculture urbaine, randonnée périurbaine… Toutes ces dimensions de l’écologie urbaine – militantes, scientifiques, politiques, artistiques – convergent-elles cependant vers un projet commun ? Mises bout à bout, toutes ces initiatives sont-elles en train d’inventer la ville post-pétrole ? Est-ce que tous les acteurs sont en train de jouer le même jeu ? Plus encore : si les villes intégraient les trames vertes et bleues, la sixième extinction des espèces seraitelle enrayée ? La nature en ville est-elle le bon mot d’ordre pour réinventer des façons écologiques d’habiter ? Pour l’observateur participant que je suis, le bilan de cette décennie écoulée est doux-amer. Dans les faits, on a végétalisé les rues, tout en continuant d’étaler la ville. Les hôtels à insectes se développent moins vite que les nouvelles résidences semi-fermées. Le soin nouveau qu’on a accordé aux pieds des arbres dans le Paris municipal est concomitant du chantier du Grand Paris Express. Les nouvelles transhumances urbaines sont contemporaines de la diminution continue du foncier agricole. Dans cette atmosphère qui tient de la schizophrénie collective et témoigne d’un front de guerre écosociale, celles et ceux qui avaient tenté d’attirer l’attention publique sur les enjeux des relations – 18 –

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ville-nature sont vite rattrapés par un sentiment d’impuissance, et piégés dans une situation de faire-valoir. Dans les collectivités, les budgets écologie sont souvent rattachés à ceux de la communication. Gilles Amar, le chevrier-jardinier de Bagnolet (93), qui revendique “l’agriculture de rue”, témoigne dans un billet d’humeur : À l’heure où un nombre vertigineux d’espèces disparaissent, où le nombre de petits paysans fond comme la banquise, où la terre disparaît de façon drastique de nos villes, à cette époque inquiétante quant à l’action négative de l’homme sur son environnement, on ne nous a jamais autant parlé de nature. De la nature, de l’écologie, de la solidarité, en veux-tu en voilà, dans tous les bulletins municipaux, dans les brochures et autres sites d’associations performantes et communicantes et écolos et solidaires bien sûr ! Alors que les espaces verts publics se réduisent à peau de chagrin, que les insectes disparaissent, que chacun s’enferme dans un écran, qu’il y a de plus en plus de gens qui mendient aux feux rouges avec des enfants dans les bras, que des camps s’érigent à défaut de déclarer que le devoir d’un accueil digne est la seule option moralement soutenable, on propose aux citadins naïfs que nous sommes, la messe autour de la nature, de l’agriculture urbaine, du lien social. La nature, l’écologie, l’agriculture deviennent des produits de consommation de loisirs comme d’autres l’étaient déjà14.

Forts de nos accomplissements et de nos expériences collectives, et face à l’inertie d’un système plus habile à transformer l’écologie en marketing, qu’à réformer ses structures, le moment est sans doute venu pour les acteurs de l’écologie urbaine de radicaliser la formulation des enjeux, pour mieux affirmer ce que nous défendons – et mieux tenir tête, avec nos doutes, aux expertises établies. Qu’est-ce qu’une véritable écologie urbaine ? Que doivent être ses principes ?

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Lorsque s’écroulent les modèles dominants, c’est souvent à la marge qu’on voit se dessiner l’avenir. Ici, on ne sait jamais trop où s’arrête la ville et où commence la nature. À la fois industrielle et rurale, en friche et bétonnée, Marseille est un laboratoire à ciel ouvert où se réinvente la relation entre aire urbaine et nature, entre sauvage et civilisé, entre nord et sud. Le génie de la ville bouscule et interroge l’écologie urbaine, ce champ de recherche émergent qui, entre écologie et sociologie, propose de nouveaux modèles pour les cités de demain. Le moment semble venu d’une conversation sérieuse, à la fois locale et mondiale, sur ce que doit devenir l’habitat des humains sur la Terre. Nouvelle édition, augmentée de reconductions photographiques et d’une préface de l’auteur, “Vers des villes terrestres”. Baptiste Lanaspeze, éditeur, auteur et consultant, dirige les éditions Wildproject, spécialisées en écologie. Il est aussi l’initiateur du GR 2013 et le cofondateur de l’Agence des Sentiers métropolitains (médaille d’urbanisme de l’Académie d’architecture). Geoffroy Mathieu est photographe, il vit et travaille à Marseille. Né en 1972, il est diplômé de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles. Ses travaux interrogent la manière dont certaines questions écologiques ou politiques se concrétisent dans le paysage. À travers des protocoles de parcours, il documente les territoires en mutation, les frottements ville-nature ou les “résistances poétiques” dans les usages des lieux.

Photographie : © Geoffroy Mathieu

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MARSEILLE VILLE SAUVAGE ESSAI D’ÉCOLOGIE URBAINE PHOTOGRAPHIES DE GEOFFROY MATHIEU

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