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年後の福島
消されつつある原発事故
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年後の福島
消されつつある原発事故
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Ruiko MUTÔ
résidente de Fukushima, représentante du groupe des plaignants au pénal

Quinze ans après la catastrophe nucléaire de Fukushima Daiichi, le narratif de la « Reconstruction » tente d’invisibiliser les multiples problèmes causés par cet accident. Toute cette réalité est en train d’être effacée.
Le 5 mars 2025, la Cour suprême a innocenté définitivement les anciens dirigeants de TEPCO1, en rejetant l’appel de la procédure pénale. Personne n’assumera donc la responsabilité pénale de la catastrophe qui a répandu une quantité gigantesque de matières radioactives dans l’environnement, ayant ainsi rendu des terres inhabitables, et empêchant de nombreux déplacés de retourner dans leur commune. Cela intervient après la décision de la Cour suprême de 2022 qui fait jurisprudence pour tous les procès au civil, disculpant l’État de toute responsabilité. De même, le jugement en appel du procès intenté par les actionnaires de TEPCO a annulé le verdict en 1re instance enjoignant les anciens dirigeants à payer 70 milliards d’euros. Depuis 2022, tous les jugements sont donc défavorables aux victimes. Pendant ce temps, le long de la côte, l’accélération de la reconstruction est incarnée par le « Plan de la Côte d’Innovation de Fukushima » : depuis 2015, un budget annuel important y est injecté par l’État pour des projets de développement d’entreprises de technologies de pointe. Une cité de recherche est construite dans la commune de Namie, nommée « F-REI2 », disposant d’un budget d’environ

550 millions d’euros pour les sept premières années depuis 2023.
F-REI compte inviter 50 équipes de chercheurs internationaux ; un équipement scolaire est aménagé pour accueillir leurs familles. Cependant, certaines entreprises créées sur le site sont déjà en difficulté financière. Ces projets qu’on peut qualifier de « capitalisme du désastre », déconnectés des besoins réels des victimes, ne semblent apporter aucune aide aux territoires sinistrés. N’est-ce pas du mépris envers la démocratie locale et la population de Fukushima ?
D’autre part, les autorités ont décidé, au nom de la reconstruction et du démantèlement de la centrale, de rejeter à la mer les eaux radioactives et de réutiliser les terres contaminées, bref, de redisperser les matières radioactives. Les différents ministères et le département de Fukushima déploient une propagande nationale rassurante, commandée à de grands médias et agences de communication, qui cible en particulier les jeunes générations. Emmurant ainsi les inquiétudes et les interrogations des victimes, la santé et les droits de la population sont de plus en plus délaissés. Après l’accident, beaucoup parmi nous ont développé des pathologies diverses, y compris psychiques, et certains en sont décédés. L’unique maladie dénombrée est le cancer de la thyroïde, découvert par le seul examen périodique de santé proposé par le département. Les autorités continuent pourtant de nier le lien de causalité avec l’accident nucléaire.
Desbénévolesprélèventl ’eaudelamer pourmesurersaradioactivité(août2023) aulargedelacentraleFukushimaDaiichi
En 2025, le gouvernement a révisé le plan de base sur l’énergie, et le nucléaire est redevenu l’une des principales sources de production électrique. Un calendrier de redémarrage des centrales arrêtées a ainsi été mis en place. La centrale Onagawa dans le département voisin de Miyagi avait déjà redémarré en 2024, et dans un autre, à Niigata, la centrale Kashiwazaki-Kariwa a redémarré en janvier 2026 avant d’être immédiatement arrêtée pour un problème technique ; mais l’opérateur TEPCO veut la redémarrer à tout prix. Notre région risque donc à nouveau d’être irradiée si un accident se produit dans ces centrales proches. Cependant, les citoyens ne renoncent pas à protester. Depuis 2024, suite à la révélation d’un journaliste d’investigation démontrant le lien étroit entre les grands cabinets d’avocats dont sont issus certains juges de la Cour suprême et les opérateurs d’électricité (comme TEPCO) ou l’Autorité de régulation nucléaire, de nombreux
groupes de plaignants et d’avocats organisent des « chaînes humaines autour de la Cour suprême » pour exiger l’indépendance de la justice. D’autres portent plainte contre l’État et TEPCO pour stopper les rejets à la mer des eaux radioactives. Des réunions de citoyens sont organisées pour exiger la sûreté du démantèlement de la centrale accidentée. Enfin, des citoyens de la commune de Miharu ont édité un manuel de distribution d’iode stable en cas de nouvel accident nucléaire3 Face au rouleau compresseur du gouvernement et des forces pro-nucléaires, malgré leurs moyens financiers et leur puissance, nous résistons et continuons d’avancer, pas à pas, vers un monde débarrassé du nucléaire.
1. La Compagnie d’électricité de Tokyo, opérateur de la centrale Fukushima Daiichi.
2. L’Institut international de Fukushima pour la recherche, l’éducation et l’innovation.
3. Miharu fait partie des trois seules communes qui ont pris l’initiative de distribuer des comprimés d’iode aux habitants.
Mako
OSHIDORI journaliste indépendante
Pour « orienter » (la couverture médiatique), (...) l’eau contaminée sera appelée « eau traitée », les sols contaminés à réutiliser seront rebaptisés « terres de régénération pour la reconstruction ». Quant à ceux qui s’inquiètent de la contamination radioactive, ils sont qualifiés de « propagateurs de rumeurs ».

Cela fait quinze ans que j’enquête sur divers aspects de l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. À ce jour, j’ai assisté à plus de 1 600 conférences de presse de TEPCO. Au fil du temps, l’intérêt de la société s’est estompé, et les journalistes comme les communicants de TEPCO ont été remplacés à de nombreuses reprises en raison de mutations. Ainsi en 2025, à ces conférences, aussi bien côté presse que côté TEPCO, il n’y avait finalement plus personne, à part moi, qui ait suivi l’affaire de manière continue depuis 2011.
Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’à part moi, personne ne peut comprendre l’enchaînement des faits de cet accident majeur de niveau 7 (échelle INES). Que quand TEPCO fait régresser la transparence de l’information, les autres journalistes ne s’en aperçoivent pas. Et que le sens de mes questions n’est compris ni par les journalistes, ni même par les communicants de TEPCO.
Prenons un exemple. En septembre 2025, un ouvrier travaillant au démantèlement de la centrale est décédé, victime d’un arrêt cardio-respiratoire après son travail. C’était un quarantenaire, employé d’un sous-sous-traitant, qui travaillait depuis seulement trois mois dans la centrale. Il intervenait sur les travaux d’installation du grand couvercle du réacteur n° 1 accidenté. Ces travaux qui durent depuis 2021 sont ceux qui entraînent l’exposition aux radiations la plus élevée à Fukushima
Daiichi. Comme à mon habitude, j’ai posé des questions sur les circonstances du décès de l’ouvrier, y compris sur la dose d’irradiation reçue. La réponse, arrivée deux semaines plus tard, était stupéfiante : « On ne peut rendre publique sa dose d’exposition, faute d’avoir obtenu l’accord de la personne concernée. »
Obtenir l’accord d’une personne décédée ? C’est évidemment impossible. Jusque-là, les doses d’irradiation des personnes décédées avaient toujours été rendues publiques. J’ai protesté, mais pour la première fois depuis l’accident, ces informations ont été tenues secrètes.
Il y avait pourtant des signes avant-coureurs. En 2022, un cas similaire de nonpublication s’était produit, et j’avais vivement protesté lors de la conférence. À ce moment-là, un journaliste de Kyodo News et un autre de TV Asahi, qui couvraient l’accident nucléaire depuis longtemps, m’ont soutenue. Nous l’avons tous les trois immédiatement relaté. En conséquence, le problème avait été porté à la préfecture de Fukushima, et TEPCO avait été contraint de revoir sa position.
Par la suite, le journaliste de TV Asahi a pris sa retraite en 2024 et celui de Kyodo News a été muté en août 2025. Puis, en septembre, TEPCO a décidé de ne plus rendre publiques les doses d’irradiation des personnes décédées. Cette fois, ayant été seule à protester, je n’ai pas pu faire changer leur stratégie.

Je fais partie d’un groupe de citoyens qui étudie les manipulations de l’opinion sur l’accident de Fukushima mises en place par l’agence de communication Dentsû1. Nous analysons, à partir de documents officiels dont nous demandons l’accès, les budgets alloués par les ministères et les collectivités locales à Dentsû, et les missions qui lui ont été confiées.
Le terme « orienter » (la couverture médiatique), répété dans ces documents, révèle comment les médias ont été influencés. L’eau contaminée sera appelée « eau traitée », les sols contaminés à réutiliser seront rebaptisés « terres de régénération pour la reconstruction ». Quant à ceux qui s’inquiètent de la contamination radioactive, ils sont qualifiés de « propagateurs de rumeurs ». Par ailleurs, au sein de la préfecture de Fukushima existe un service nommé « Bureau de la stratégie contre les rumeurs et l’oubli ». Son objectif est d’effacer les préjudices liés aux « rumeurs » et d’empêcher l’oubli. Lorsque je l’ai découvert pour la première fois, j’ai été déconcertée. Veut-on que l’on oublie l’accident nucléaire ou le contraire ? En fait, les autorités souhaitent que l’on oublie ce qui les dérange dans cette catastrophe, et ne retienne que ce qui les arrange.
Quinze ans après, les conséquences de l’accident nucléaire ne sont pas partagées comme une réalité commune par la société, mais pire, j’ai l’impression que l’histoire est en train d’être réécrite.

Un des multiples documents créés par l’Agence pour la Reconstruction : ici, une brochure distribuée aux jeunes parents, intitulée « Pour éviter les rumeurs. Une histoire de la radioactivité, à connaître pour mon enfant », dans laquelle on affirme par exemple que la radiation n’a eu, et n’aura, aucune influence sur la santé des habitants ayant été irradiés.
Cela est dû aux stratégies astucieuses de communication du gouvernement, des entreprises et de Dentsû.
Qu’un pouvoir central réécrive les événements à son avantage, pour transmettre sa version aux générations futures, c’est une constante de l’Histoire. Par conséquent, ceux qui remettent en question la thèse officielle de l’État japonais affirmant l’innocuité de la contamination radioactive post-accidentelle sont considérés comme des gêneurs. Dès lors, écouter les voix en train d’être effacées, et recueillir les informations avant qu’elles ne soient réécrites est, selon moi, le seul moyen d’éviter de répéter les mêmes erreurs.
1. Il s’agit de la plus grande agence de communication au Japon, et certains Français familiers de ce nom seront surpris de constater qu’ils continuent encore de manœuvrer malgré les scandales liés aux Jeux olympiques de Paris.
Hisako SAKIYAMA
docteure en médecine, chercheuse en sciences radiologiques

Dans le département de Fukushima, des examens de la thyroïde sont réalisés dans le cadre d’une « Enquête de santé ». Environ 380 000 personnes résidant dans le département, qui avaient 18 ans ou moins au moment de l’accident (y compris les fœtus), sont concernées. Les examens sont effectués tous les deux ans jusqu’à l’âge de 20 ans, et au-delà tous les cinq ans. De la planification des examens à l’analyse des résultats, l’ensemble du processus est pris en charge par l’Université médicale départementale de Fukushima (FMU), et les résultats sont communiqués à une commission d’évaluation ad hoc, installée au sein du département.
Le tableau récapitule les résultats de l’enquête jusqu’à la réunion de la Commission d’évaluation de novembre 2025. Le système d’examen, dont le Fonds 3.111 avait auparavant signalé des omissions dans les comptages, n’a pas été amélioré.
En plus des patients indiqués dans le tableau, la comparaison avec le registre national du cancer a révélé 47 cas non comptabilisés, et le Fonds a identifié de manière indépendante 8 autres patients. Le total dépasse donc 410 personnes.
Le fait que l’incidence du cancer de la thyroïde soit de plusieurs dizaines de fois supérieure à la normale ne fait l’objet d’aucune contestation. En revanche, les opinions divergent quant aux causes de cette augmentation, et se répartissent en trois types d’interprétation :
1. L’exposition aux radiations, défendue par des chercheurs extérieurs à la FMU ;
2. Le surdiagnostic, c’est-à-dire le fait de diagnostiquer des cancers qui, dans le futur, ne se manifesteraient pas par des symptômes cliniques ou ne conduiraient pas au décès, défendu par une partie des membres de la Commission, ou par
le Groupe d’étude sur le cancer de la thyroïde chez les jeunes, etc. ;
3. L’effet de l’utilisation d’échographies à haute sensibilité 2, défendu par la FMU.
Des chercheurs tels que Tsuda et al., qui considèrent que l’augmentation des cancers est due à l’exposition aux radiations (1), ont publié des articles montrant une corrélation entre la dose reçue et le taux d’incidence. Kurokawa et ses collègues ont, pour leur part, démontré que les doses d’irradiation estimées utilisées par la FMU sont sous-évaluées. Les deux autres explications (2 et 3) rejettent l’idée d’un lien avec l’exposition aux radiations, au motif que les doses estimées seraient inférieures à 100 millisieverts (mSv)3. Cependant, si ces estimations sont sous-évaluées, comme l’indiquent Kurokawa etc., ce fondement s’effondre. De plus, en Ukraine après Tchernobyl, plus de 50 % des cancers de la thyroïde sont survenus à la suite d’expositions inférieures à 100 mSv4 En ce qui concerne le surdiagnostic (2), il a été démontré en Biélorussie que le simple fait de procéder à des dépistages chez les enfants ne provoque pas de surdiagnostic (Shibata et al.). De plus, aucun fondement scientifique n’a jamais été présenté pour qualifier ces cas de surdiagnostic. Malgré cela, l’idée du surdiagnostic a été largement relayée par les médias de masse, créant une forte pression en faveur de l’arrêt des examens. La FMU (3) rejette l’hypothèse du surdiagnostic en se fondant sur les constatations chirurgicales, notamment un taux de métastases ganglionnaires supérieur à
Cas de l’examen de la thyroïde
Modèle d’appariement 1
Modèle d’appariement 2
Modèle d’appariement 3
70 % et une infiltration extra-thyroïdienne d’environ 40 %. Dans le même temps, elle nie également tout effet de l’exposition aux radiations. Pour étayer cette position, la FMU affirme avec insistance qu’aucune augmentation de l’incidence n’est observée en fonction de l’augmentation des doses. Cependant, lorsque l’on examine les résultats des analyses (figure), on constate que l’incidence du cancer de la thyroïde augmente de manière continue à mesure que la dose augmente, ce qui rend cette conclusion difficilement soutenable. En outre, comme l’incidence continue d’augmenter même au-delà de la quatrième série de dépistage (tableau), l’hypothèse de l’effet de l’utilisation d’échographies à haute sensibilité se trouve elle aussi infirmée.
Les radiations sont un facteur de cancérogenèse du cancer de la thyroïde dont le rôle est établi de manière incontestable. À Fukushima, l’augmentation notable de l’incidence chez les garçons correspond aussi à une caractéristique typique des cancers de la thyroïde radio-induits. Les données de la FMU ellesmêmes vont dans le sens d’un effet de l’exposition. Dès lors, maintenir une position qui nie l’existence d’un tel effet revient purement et simplement à nier la science elle-même.
1. Le Fonds pour les enfants du 11 mars victimes de cancer de la thyroïde : créé en 2016 et bénéficiant de dons privés, ce fonds administré par le Dr. Sakiyama distribue des aides aux victimes mineures à Fukushima et dans les autres départements.
2. Cela équivaut à un « effet de dépistage », mais la FMU évite d’utiliser ce terme (pour ne pas être réfutée ?)
3. Sievert (Sv) : unité pour évaluer l’impact biologique d’une exposition aux rayonnements ionisants.
4. Article de Tronko MD et al. juillet 1999.
Excepté 1 tumeur bénigne
Zones évacuées + zone côtière
Modèle d’appariement 2
Zones évacuées seulement
Modèle d’appariement 2
Figure : Augmentation de l’incidence suivant l’augmentation de la dose d’irradiation
Zone côtière seulement
Modèle d’appariement 2
Tetsuji IMANAKA
Pr.
associé à
l’Université de Kyoto, Institut de radiation et science nucléaire




Le séisme et le tsunami du 11 mars 2011 ont provoqué la fusion du cœur des 3 réacteurs de Fukushima Daiichi, faute d’alimentation électrique pour les refroidir. Suite à une explosion de vapeur dans le réacteur 1 le 12 mars, la cellule de crise du gouvernement a élargi le périmètre d’évacuation à un rayon de 20 km autour de la centrale : mais une grande confusion s’en est suivie pour les collectivités locales qui devaient évacuer la population, car le plan en cas d’accident nucléaire de l’époque ne prévoyait rien au-delà d’un rayon de 10 km. Le 13 mars, la situation a empiré avec l’explosion du réacteur 3, suivie par un dégagement important de radioactivité du réacteur 2, le 15 mars.
Il était évident qu’une contamination radioactive à grande échelle se produisait, mais presque aucune information concrète n’a été publiée alors par le gouvernement, ni par les médias. Ayant mené des recherches sur les radiations de Hiroshima/Nagasaki et sur l’accident de Tchernobyl, nous savons par expérience que les mesures initiales constituent des données primordiales. Craignant qu’en leur absence le fait de la contamination ne
soit nié par la suite, nous avons donc décidé d’aller sur place pour y effectuer nos propres mesures. Ainsi, notre groupe de volontaires est arrivé le 28 mars à Iitate dans la région montagneuse d’Abukuma, à 30-45 km de la centrale. Du 15 mars au soir au lendemain matin, un panache radioactif est arrivé vers cette commune agricole de 6000 habitants : la pluie et la neige ont fixé sur toutes les surfaces une quantité importante de matières radioactives. Le 29 mars, nous avons effectué des mesures dans 130 endroits. Toute la commune était contaminée avec une valeur moyenne de 10,8 microsievert par heure (µSv/h), 200 fois supérieure à la normale1. La partie sud était la plus contaminée avec un maximum de 30 µSv/h. Chercheur dans le nucléaire, je suis depuis des années exposé à l’irradiation, en évitant de rester longtemps exposé à plus d’1 µSv/h. Nous étions donc ahuris de voir des habitants vaquer à leurs activités quotidiennes dans un tel niveau de radioactivité.
Le 22 avril, soit plus d’un mois après l’accident, la cellule de crise a enfin donné les directives d’évacuation pour les zones hautement contaminées au-delà du périmètre
Carte ci-contre Zone d’évacuation obligatoire (20 km) du 12.03.2011 et zone de confinement (30 km) du 15.03.2011. Le zonage du 22.04.2011 élargit l’évacuation obligatoire. À partir d’avril 2012, le zonage a été revu à maintes reprises pour préparer le retour des évacués.


de 20 km. L’évacuation progressive des habitants d’Iitate s’est terminée fin juillet, mais par rapport aux résidents proches de la centrale évacués dès le 12 mars, ils ont dû subir une irradiation supplémentaire qui aurait pu être évitée. Nous avons effectué périodiquement des mesures à Iitate. Six mois après, les radioéléments dont la demi-vie 2 est la plus courte avaient disparu mais il restait le césium 134 (demi-vie de 2 ans) et le césium 137 (30 ans). L’opération d’envergure de décontamination des terrains d’habitation et des terres agricoles a débuté en 2014, et les directives d’évacuation ont été levées en mars 2017. Huit ans après, seuls environ 20 % des habitants sont revenus, la plupart âgés de plus de 65 ans. En avril 2024, dans les zones d’habitation, le niveau moyen de la radioactivité avait baissé à 0,3 μSv/h ; ce qui demeure toutefois 5 fois plus élevé que la normale.
Les forêts montagneuses représentant 75 % de la commune restent encore non-décontaminées, et on trouve beaucoup d’endroits dont le niveau dépasse 1 µSv/h.
L’essentiel de la contamination durable est dû au césium 137. La carte représente
Cartes ci-dessous Prévision de l’évolution des territoires contaminés par le césium 137 (à partir des résultats de mesures aériennes effectuées à l’automne 2022 par l’Autorité de régulation nucléaire)
Becquerel/m2 : quantité de désintégration d’atomes radioactifs par seconde et par m2 40 000 à 500 000 Bq/m² Plus de 500 000 Bq/m²

la prévision de l’évolution de la contamination d’ici 200 ans. Les zones au-dessus de 40 000 becquerels/m² (Bq/m²) doivent être considérées, selon une loi japonaise, comme « zone de contrôle obligatoire de radioprotection ». Et les zones au-dessus de 500 000 Bq/m² correspondent aux zones d’évacuation de la population après l’accident de Tchernobyl. On voit qu’une contamination non négligeable perdurera encore 100, voire 200 ans. Il faudrait que le gouvernement détermine dans les plus brefs délais, sur la base de la loi fondamentale sur l’environnement, le niveau maximum en matière de contamination radioactive : par exemple, pour le sol par le Cs 137, 50 000 Bq/m² correspondant à 0,1 mSv/an. Quant aux collectivités locales concernées, elles se doivent d’établir et de réactualiser régulièrement une carte indiquant les zones contaminées au-dessus de la limite autorisée de 1 mSv/ an3, comme information indispensable aux personnes vivant dans la région.
1. La radioactivité naturelle au Japon est de 0,05 à 0,1 µSv/h. 2. Temps mis par une substance (ici, radioactive) pour perdre la moitié de son activité.
3. Après l’accident, cette limite a été portée, dans les zones contaminées, à 20 mSv/an, ce qui correspond à la norme concernant les travailleurs du nucléaire.
Akiko MORIMATSU1
« Déplacée interne » depuis l’accident, représentante du groupe des plaignants du procès civil à Osaka

Afin d’éviter l’exposition aux radiations causées par l’accident nucléaire de Fukushima Daiichi survenu en 2011, je vis encore aujourd’hui à Osaka, en situation de « déplacée interne » avec mes deux enfants mineurs.
Juste après l’accident, nous, simples citoyens, n’avons pas été informés de la contamination radioactive et avons ainsi subi une irradiation évitable. Nous n’avions d’autre choix que de vivre sur un sol contaminé, de respirer un air contaminé, de boire une eau contaminée. J’allaitais alors ma fille de cinq mois, et ce n’est que plus tard que j’ai compris que j’avais exposé mes enfants aux radiations.
Les autorités, qui avaient pourtant assuré qu’il n’y aurait jamais d’accident, ont assoupli à leur convenance, après la catastrophe, les normes d’exposition aux radiations. En appliquant leur logique économique, elles ont imposé des frontières arbitraires pour décider qui serait reconnu comme victime, divisant ainsi les victimes entre elles. Or, de nombreux sinistrés continuent encore, quinze ans après l’accident, de souffrir de ses conséquences, quel que soit leur statut de victime décidé par le zonage administratif. La raison en est simple : la contamination radioactive demeure. Et parce que je ne veux pas faire subir à mes enfants ne serait-ce qu’un microsievert supplémentaire d’exposition inutile, je poursuis encore aujourd’hui cette vie de « déplacée interne » sans être indemnisée.

Nous voyons bafoués ces droits fondamentaux de l’existence : « ne pas être exposés aux radiations » et « jouir d’une bonne santé ». La justice japonaise a pourtant entériné les « normes de sécurité » que l’État a unilatéralement assouplies après l’accident nucléaire. Et depuis l’arrêt de la Cour suprême de 2022, il est devenu extrêmement difficile pour les personnes déplacées d’obtenir des indemnisations dans les procès civils qu’elles intentent. Cela signifie que le droit humain à « éviter toute exposition inutile aux radiations » n’est pas respecté dans le système judiciaire japonais.
La question du nucléaire est avant tout celle des droits humains fondamentaux. Quatre-vingt ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, et après l’attribution en 2024 du prix Nobel de la paix à Nihon Hidankyô2, et les prises de parole des hibakusha 3 qui ont attiré l’attention internationale sur la question de l’exposition aux radiations, je considère que le Japon (seul pays au monde à avoir subi des bombardements atomiques en temps de guerre), fort des expériences de Hiroshima, Nagasaki et Fukushima, doit désormais assumer un rôle de chef de file en œuvrant à l’établissement d’un droit fondamental universel de toute personne à être protégée contre l’exposition aux radiations.
À travers le monde, de nombreuses personnes dénoncent les dommages causés par le nucléaire : victimes des essais
nucléaires, personnes exposées du fait de l’extraction de l’uranium, ou encore des pollutions environnementales provoquées par les déchets nucléaires et les rejets d’eaux contaminées dans l’océan. Toutes ces situations relèvent, au sens large, de la diffusion des dommages nucléaires. Ayant vécu l’expérience de Fukushima, nous savons que nul n’est à l’abri de devenir victime du nucléaire, qu’il soit utilisé à des fins militaires ou civiles.
En établissant le droit de vivre à l’abri de l’exposition aux radiations comme un droit universel de l’humanité, il devient possible dorénavant de réduire au maximum les dommages nucléaires à l’échelle mondiale.
Tel est l’avenir que nous devons viser. C’est pourquoi nous estimons nécessaire de construire des liens de solidarité avec l’ensemble des victimes du nucléaire à travers le monde pour œuvrer ensemble à l’établissement de ce droit universel.
En tant que victime de la catastrophe
nucléaire de Fukushima, je suis plus que jamais déterminée à faire entendre ma voix et à poursuivre ce combat. Ensemble, obtenons la reconnaissance pleine et entière de ce droit humain, fondamental et universel.
1. Mme Morimatsu a témoigné en 2018 au Conseil des droits de l’homme de l’ONU sur la vie des « déplacés internes » de Fukushima. Contrairement aux « réfugiés », ces personnes sont contraintes de fuir à l’intérieur du pays, en raison de conflits ou de catastrophes.
2. Confédération japonaise des victimes des bombes A et H, fondée en août 1956.
3. Le terme est utilisé pour les survivants des bombes de Hiroshima et de Nagasaki, reconnus officiellement par le gouvernement japonais, ce qui leur confère certains droits dont la gratuité du suivi médical. Mais la limitation géographique et temporelle de l’irradiation décidée par les autorités a exclu un grand nombre d’irradiés qui ne bénéficient d’aucun droit.
Réseau « Sortir du nucléaire »
Depuis le discours d’Emmanuel Macron à Belfort le 10 février 2022, la France est embarquée dans une relance insensée du nucléaire. Il est ainsi prévu de construire trois paires de réacteurs EPR2 sur les sites des centrales nucléaires de Gravelines (Nord), de Penly (Seine-Maritime) et du Bugey (Ain), le lancement d’études sur la construction de huit EPR2 additionnels et la prolongation de la durée de vie des centrales existantes au-delà de 50 ans. Tant pis si l’EPR de Flamanville a été un fiasco industriel, livré avec douze ans de retard et a coûté 20,4 milliards d’euros, six fois le budget initial. Tant pis s’il n’existe à ce jour aucune solution technique satisfaisante au problème des déchets nucléaires. Tant pis si la France produit déjà plus d’électricité qu’elle n’en consomme. Tant pis si l’urgence écologique commande de revoir notre système de production et de consommation énergétique. Pour mettre en œuvre cette relance, une loi d’accélération du nucléaire a été votée en 2023 afin de simplifier le développement des nouveaux EPR2. Ce texte supprime notamment l’objectif de réduction à 50 % du nucléaire dans le mix électrique, décidé en 2015. Depuis, les travaux préparatoires ont commencé à la centrale de Penly : la mise en service des nouveaux réacteurs est prévue pour 2038, en dépit des risques de submersion causée par la montée des eaux, en raison du
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Réseau « Sortir du nucléaire » : sortirdunucleaire.org
Photos de couverture : Shûji AKAGI (haut), Shinya SATÔ (bas)
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réchauffement climatique. À ce risque bien réel, s’ajoutent, pour Gravelines, ceux des secousses sismiques et du tassement du sol sous le poids des nouveaux réacteurs. Au passage, le chiffrage du chantier de ces six nouveaux EPR2 a déjà été réévalué à 72,8 milliards d’euros, soit une hausse de près de 8 % par rapport à la dernière estimation de fin 2023.
Mais ce n’est pas tout : la France a également engagé un milliard d’euros d’argent public dans le développement de petits réacteurs (les « Small Modular Reactors » ou SMR), alors que cette technologie, coûteuse et incertaine, risque de disséminer le risque nucléaire partout sur le territoire. Dans le même temps, à l’usine d’Orano La Hague (Manche), où sont déjà entreposées plus de 10 000 tonnes de combustibles usés, soit l’équivalent de 110 réacteurs, on souhaite lancer un projet titanesque. Baptisé « Aval du Futur », il comprend notamment la construction de trois nouvelles piscines pouvant accueillir 13 000 tonnes de déchets nucléaires en plus. Quant au projet Cigeo d’enfouissement en couche géologique profonde des déchets hautement radioactifs à Bure (Meuse et Haute-Marne), les autorités publiques chargées de l’évaluation technique ont toutes donné leur feu vert. Plus que jamais, la France doit se réveiller de ce cauchemar nucléaire.
