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La Grande

Guerre

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À TRAVERS LES ARCHIVES DE LA GRANDE COLLECTE

Présenté par Clémentine Vidal-Naquet

Ouvrage produit par la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale Avec le soutien de la fondation d'entreprise La Poste


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Préface Françoise Nyssen Ministre de la Culture

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otre récit collectif se nourrit de mémoires individuelles. Notre Histoire et nos histoires sont imbriquées, intrinsèquement liées. Depuis 2013, l’opération de la Grande Collecte portée par les Archives de France et leur réseau de services publics invite tous les citoyens à déposer des archives familiales relatives à la Grande Guerre, qui sont ensuite numérisées et mises en ligne pour être à la portée du plus grand nombre. Cette opération met en lumière la valeur inestimable de ces témoignages qui ont traversé le temps, qui relient les femmes et les hommes par-delà les époques et qui constituent des empreintes de notre mémoire collective. Elle permet à chacun de participer à la construction de notre patrimoine commun. À l’occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale, cet ouvrage magnifique retrace l’aventure de la Grande Collecte et présente quelques-unes de ses pièces les plus marquantes : les mots rassurants griffonnés par le soldat à sa fiancée, le dessin croqué au fond de la tranchée, le récit d’une éphémère fraternisation avec l’ennemi très vite dépassée par la joie de l’armistice… C’est à la fois une œuvre singulière que la Mission du Centenaire met ainsi entre nos mains, croisant les forces d’un livre d’histoire, d’un ouvrage éducatif et pédagogique, et d’un album de famille. Devant le succès populaire de la collecte relative à la Grande Guerre, le ministère de la Culture a décidé d’ouvrir l’opération à d’autres champs. En 2016, la collecte est devenue thématique : après les relations entre l’Afrique et la France, c’est l’histoire des femmes qui a été mise à l’honneur en 2018. Ces opérations n’auraient pu voir le jour sans le soutien décisif des collectivités territoriales, que je tiens à remercier chaleureusement pour leur implication. Elles ont aussi été l’occasion pour les quelque 600 services d’archives qui maillent le territoire national de présenter leurs métiers, leurs richesses et leurs missions de proximité. Je veux les féliciter pour leur travail et leur engagement de chaque instant, au service de nos concitoyens et de la valorisation de notre patrimoine. Très belle lecture à toutes et à tous.


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Préface Joseph Zimet Directeur général de la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale

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a Grande Collecte résume l’esprit du Centenaire. Elle dit l’engouement des Français pour la mémoire de la Grande Guerre et l’attachement qu’ils portent, depuis de nombreuses décennies, à l’entretien de son souvenir. Car la mémoire de la Grande Guerre se niche dans le souvenir familial. Elle est une affaire de filiation et de transmission, de correspondances et de silences. Les documents pieusement conservés par les Français dans les caves et les greniers sont des reliques sur lesquelles les familles ont veillé avec ferveur depuis un siècle. En 2013, à l’orée du cycle commémoratif du Centenaire 1914-1918, les Français ont été invités à apporter leurs archives privées de la Grande Guerre dans les services d’archives municipaux, départementaux ou nationaux, afin qu’elles soient confiées ou tout simplement montrées à des professionnels de la conservation. Les dépôts spontanés effectués lors des deux premières éditions de la Grande Collecte, en 2013 et 2014, ont enrichi les fonds des archives publiques, conservatoires de la mémoire de la nation. Dès 2014, des services d’archives ont proposé des expositions à partir des documents qui leur avaient été confiés. Le mouvement qui a conduit les familles à se rendre en nombre dans les services d’archives souligne la dynamique sociale qui a été à l’œuvre dans le Centenaire. Davantage que le « devoir de mémoire », injonction aux accents incertains, c’est une pulsion généalogique qui a conduit les Français vers la commémoration de la Grande Guerre, à travers la consultation d’archives en ligne, la publication ou la découverte de nouveaux témoignages et, enfin, le don de leurs archives privées. Le succès de la Grande Collecte est ainsi un double phénomène, à la fois patrimonial et familial, qui est d’une certaine façon le visage du Centenaire. Cet ouvrage publié à l’approche du point d’orgue du cycle commémoratif a pour ambition de révéler la richesse et la diversité des patrimoines documentaires que les Français nous ont confiés. Véritable compagnon de route du Centenaire, la presse quotidienne régionale a été le relais quotidien de milliers d’initiatives et de projets commémoratifs locaux dont elle s’est fait partout l’écho. Il était naturel qu’un certain nombre de grands titres régionaux soient partenaires de la Grande Collecte 2018 et de ce livresouvenir, véritable mémorial de papier qui témoignera pour les générations futures.


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Préface Antoine Prost Professeur émérite d'histoire contemporaine à l'université Paris I-Panthéon-Sorbonne, président du conseil scientifique de la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale

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a Grande Collecte a constitué un événement majeur ; il était bon d’en rendre compte, au risque de commémorer la commémoration même. Elle s’impose à l’attention par l’importance des documents collectés, leur diversité et leur richesse, dont le présent volume donne un aperçu, mais aussi par le nombre de personnes qui y ont participé : plus de vingt mille, et de tous les milieux. Jamais ses initiateurs n’auraient imaginé un tel succès, qui déborde de beaucoup le public habituel des archives. La Grande Collecte témoigne de l’enracinement de la guerre de 1914 au cœur de notre mémoire collective plus que toutes les autres commémorations. Les commémorations officielles qui mobilisent les autorités à des dates fortes dans des lieux consacrés ont exprimé la reconnaissance de l’État, mais leurs mises en scènes ritualisées et leurs discours de circonstance, même sincères, ne disent rien de la mémoire de nos concitoyens. D’innombrables manifestations, expositions, conférences, spectacles ont jalonné les années 20132018 : la Mission du Centenaire en a labellisé plus de six mille, et celles qui n’ont pas demandé son label ont également été nombreuses. Elles disent la mobilisation des acteurs de la culture : services des villes, bibliothèques, archives, musées, sociétés savantes… Leur audience atteste l’intérêt d’un large public, mais on ne sait rien de l’implication personnelle des visiteurs ou des spectateurs, qui allaient des enthousiastes aux passants pressés. De même, beaucoup d’enseignants ont fait travailler leurs élèves sur la guerre de 1914 où ils voyaient un thème susceptible de les intéresser : ils construisaient une mémoire plus qu’ils ne la retrouvaient. La Grande Collecte, elle, a fait affleurer une mémoire plus profonde, inscrite dans l’intimité des familles, et d’abord des lettres et des photos, pieusement gardées depuis cent ans. Pour que ces documents survivent aux déménagements et aux partages après décès, il fallait qu’ils fussent perçus comme un dépôt précieux, presque sacré. En acceptant de les rendre publics, leurs détenteurs ont manifesté leur volonté d’apporter leur pierre à une forme d’hommage collectif. Peut-être le sentiment confus d’une injustice qu’on réparerait aujourd’hui en contribuant à faire mieux connaître ces combattants ? L’emprise durable de la mémoire de 1914, comme celle d’autres grandes catastrophes, viendrait ainsi de ce que nous nous en sentons un peu responsables, bien que nous n’y soyons pour rien. C’est ce qu’on appelle une communauté nationale.


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Remerciements

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a Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale remercie Élisabeth de Farcy, Geneviève de la Bretesche et toute leur équipe de lui avoir proposé ce projet éditorial qui traduit l’engouement des Français pour la mémoire de la Grande Guerre. Elle tient aussi à remercier Clémentine Vidal-Naquet, qui s’est investie pleinement dans le projet en y apportant la rigueur d’une historienne et la sensibilité d’une chercheuse passionnée par son sujet, ainsi que Frédéric Guelton, pour ses conseils avisés d’historien militaire. Dès la présentation du projet, l’Union de la presse en région (UPREG), et plus particulièrement Jean Viansson Ponté, son président, et Maud Grillard, sa directrice, lui ont accordé sa confiance, ce qui a permis à de nombreux titres de presse quotidienne régionale d’accompagner la Mission du Centenaire pour permettre au plus grand nombre de Français d’acquérir cet ouvrage. Qu’ils en soient remerciés. La Mission du Centenaire tient également à adresser ses remerciements à la fondation d’entreprise La Poste, notamment sa directrice, Marie Llobères, ainsi que Frédéric Guillaud, secrétaire du conseil d’administration du groupe La Poste, dont l’histoire est intimement liée à celle des Français pendant la Grande Guerre. Enfin, sans l’investissement du Service interministériel des Archives de France et des services d’archives français, ni la Grande Collecte, ni ce livre n’auraient existé. Les archivistes auront été des acteurs essentiels du Centenaire : la Mission du Centenaire leur exprime toute sa reconnaissance. ***** L’équipe éditoriale remercie la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale de lui avoir accordé sa confiance pour réaliser ce livre. Et tout particulièrement : Joseph Zimet, directeur général, qui a encouragé le projet dès son origine ; Laurent Veyssière, directeur général adjoint, qui en a été la cheville ouvrière et le soutien de tous les instants ; Audrey Chaix, directrice de la communication, qui a activement participé au montage des partenariats avec la presse quotidienne régionale et à la promotion du livre. Elle adresse également toute sa reconnaissance à l’auteur du livre, Clémentine Vidal-Naquet, qui avec son enthousiasme de chercheuse, a sélectionné parmi les centaines de dossiers de soldats dépouillés par les iconographes, Claire Balladur et Any-Claude Médioni, les plus emblématiques pour leur redonner vie dans cet ouvrage. Et à Frédéric Guelton, conseiller en histoire militaire, qui a été un interlocuteur rassurant et disponible pour éclairer la lecture des documents les plus complexes. ***** Clémentine Vidal-Naquet remercie Frédéric Guelton, qui a accepté de relire ce livre, d’y apporter des suggestions et des précisions et de lever certains de ses doutes. Elle tient également à remercier tout particulièrement Stéphane Audoin-Rouzeau pour ses conseils et son soutien, Sonia Bledniak pour son aide précieuse et Emmanuel Saint-Fuscien pour son regard et leurs échanges.


Sommaire Préface, Françoise Nyssen, ministre de la Culture������������������������������������������������ 4 Préface, Joseph Zimet, directeur général de la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale���������������������������� 6 Préface, Antoine Prost, président du conseil scientifique de la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale���������������������������� 8 L’opération de la Grande Collecte, Service interministériel des Archives de France���������������������������������������������� 15 Un autre front dans la Grande Guerre : le rôle des Postes militaire et civile, Sébastien Richez et Muriel Le Roux�������������������������� 17 Des trésors au cœur des archives familiales, Clémentine Vidal-Naquet�������������������������������������������������������������������������������� 21 1. Mobilisation, séparations ���������������������������������������������������������������������������� 24 2. Sur le front���������������������������������������������������������������������������������������������������� 56 3. À l’arrière���������������������������������������������������������������������������������������������������� 124 4. Couples dans la guerre������������������������������������������������������������������������������ 164 5. Le cercle des proches�������������������������������������������������������������������������������� 206 Clémentine Vidal-Naquet est maîtresse de conférences à l’université de Picardie Jules-Verne, membre du Centre d’histoire des sociétés, des sciences et des conflits. Ses travaux portent sur la Première Guerre mondiale, sur l’histoire de l’intime et des sensibilités. Elle est l’auteure de Couples dans la Grande Guerre. Le tragique et l’ordinaire du lien conjugal (Les Belles Lettres, 2014) et de Correspondances conjugales 1914-1918. Dans l'intimité de la Grande Guerre (Robert Laffont, 2014). Elle codirige la revue Sensibilités. Histoire, critique & sciences sociales (Anamosa).

6. Prisonniers�������������������������������������������������������������������������������������������������� 240 7. Vivre sous l’occupation������������������������������������������������������������������������������ 278 8. Depuis les territoires annexés�������������������������������������������������������������������� 316 9. Blessures���������������������������������������������������������������������������������������������������� 356 10. Se retrouver ?������������������������������������������������������������������������������������������� 392 11. Mort et deuil de masse���������������������������������������������������������������������������� 430

Note de l’éditeur La transcription des lettres et cartes figurant dans les histoires en respecte l’orthographe et la ponctuation originales. La reproduction des photographies et documents provenant de la Grande Collecte respecte également l’état des originaux.

Bibliographie���������������������������������������������������������������������������������������������������� 503 Chronologie���������������������������������������������������������������������������������������������������� 504 Table des illustrations�������������������������������������������������������������������������������������� 506 Remerciements ���������������������������������������������������������������������������������������������� 510


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L’opération de la Grande Collecte Service interministériel des Archives de France

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’ai comme compagnon dans l’abri un fantassin, agent de liaison. Il me fait remarquer que j’ai du sang sur ma chaussure et que je dois être blessé au pied. Je ne voulais d’abord pas le croire, mais une douleur que je ressentais très peu tout à l’heure et que

j’attribuais à un faux pas augmente et me force à me rendre à l’évidence. Je me fais panser sous l’abri voisin par deux brancardiers et, une fois le bombardement ralenti, les camarades qui n’ont pu sortir de notre tranchée se relaient pour m’emporter sur leur dos jusqu’au poste de secours. J’apprends alors la mort de ce pauvre Poilly et de ce malheureux Lefèvre qui ont dû tomber à quelques mètres de moi. Je l’ai échappé belle, mais je suis hors de combat pour un bout de temps ! » Tel est le témoignage d’André Laubeuf, sergent du 3e génie, dans son journal de guerre tenu entre les mois d’août 1914 et septembre 1915. Ce document exceptionnel fait partie des nombreux fonds donnés ou déposés dans les services d’archives dans le cadre de la Grande Collecte des archives de la Grande Guerre. Cette opération inédite en France a été lancée en 2013, à l’occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale, par le Service interministériel des Archives de France et la Bibliothèque nationale de France, en collaboration avec la Mission du Centenaire. Pendant une semaine, dans le cadre des commémorations de l’armistice du 11 novembre 1918, tous les citoyens ont été appelés à présenter ou à remettre leurs papiers personnels ou familiaux à plus d’une centaine d’institutions partenaires de l’événement – services d’archives, bibliothèques, musées d’histoire – réparties sur tout le territoire national. Fort de l’engouement suscité par cet événement, les Archives de France ont renouvelé l’expérience en novembre 2014. Ces deux éditions de la Grande Collecte ont été un franc succès. De longues files d’attente se sont formées dans les services d’archives participants. Près de 20 000 personnes ont en effet répondu à l’appel et se sont déplacées pour apporter leurs souvenirs et raconter leurs histoires familiales, 1 700 fonds d’archives ont été déposés ou donnés et quelque 325 000 documents ont été numérisés. Un florilège de ces archives inédites est aujourd’hui consultable en ligne, sur les sites Internet des services participants, sur le site www.lagrandecollecte.fr, ou encore dans la base « Europeana 1914-1918 ». Les documents collectés dans le cadre de la Grande Collecte brossent un portrait passionnant de la France en guerre et reflètent le vécu des combattants – qu’ils soient au front, à l’hôpital, en convalescence ou prisonniers de guerre – mais aussi des civils. La correspondance est particulièrement représentée. Des milliers de lettres ont ainsi rejoint les fonds des services d’archives et témoignent des échanges, si indispensables, entre les Poilus et leurs amis, leurs parents, leurs épouses ou fiancées. L’étude de ces documents par les archivistes a d’ailleurs suscité quelques trouvailles historiques. C’est ainsi qu’aux Archives municipales de Marseille, l’analyse des lettres écrites par le soldat Jean Bouyala à sa famille a permis de comprendre comment celui-ci a déjoué la censure militaire en écrivant avec sa salive des


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Un autre front dans la Grande Guerre, le rôle des Postes militaire et civile

portions de texte signalées par des références à son « ami Salive » à ses correspondants, lesquels n’avaient plus qu’à badigeonner d’encre ces zones blanches pour prendre connaissance du message. Des dizaines de carnets de route ou de captivité et de journaux intimes ont également été exhumés des greniers et tiroirs familiaux, donnant une vision poignante et souvent plus sincère du quotidien de leurs auteurs. Beaucoup d’images sont aussi venues enrichir les collections nationales : photographies et

Sébastien Richez

plaques de verre, albums de dessins, aquarelles, cartes postales témoignent avec réalisme,

Comité pour l’histoire de La Poste

humour, patriotisme ou poésie du quotidien des soldats et des civils. Les matériaux utilisés révèlent également les conditions de vie des soldats qui utilisent des feuilles de papier mais aussi

Muriel Le Roux

des brouillons déchirés, des écorces d’arbres, des algues séchées, etc. À ces images répondent

Comité pour l’histoire de La Poste et IHMC-CNRS-ENS-Paris 1

des carnets de chant, souvent illustrés, qui permettent de reconstituer une ambiance musicale de la Grande Guerre. Enfin, les objets ne sont pas en reste puisque de nombreux services d’archives ont collecté des souvenirs militaires (des décorations, des objets pris aux Allemands comme des armes, des jumelles ou un morceau d’aile d’avion, une malle d’officier aux Archives départementales des Yvelines, un réchaud de campagne aux Archives municipales de Villeneuve-d’Ascq…) ou encore de l’artisanat de tranchées (une pendulette réalisée avec des douilles aux Archives municipales de Vannes, deux cadres-photos fabriqués à partir de chutes d’un zeppelin abattu à Compiègne aux Archives départementales de la Manche, des obus décorés réalisés à Verdun aux Archives

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es études historiques ont éclairé ce que furent, dès 1914, les mobilisations militaire, industrielle, agricole, scientifique, administrative et politique, témoignant des efforts de la nation pour soutenir l’engagement des armées dans le conflit. Pourtant, si l’on a beaucoup évoqué l’importance quotidienne des correspondances pour les soldats et leurs familles, on s’est peu intéressé à l’état du service postal et à la façon dont il a pu s’effectuer dans ces circonstances si particulières.

municipales de Sarrebourg…). Certains sont particulièrement émouvants, comme ce portefeuille troué par les balles qui ont tué son propriétaire, qui a rejoint les fonds des Archives municipales d’Orsay. Tous ces documents permettent de faire dialoguer histoire personnelle et histoire de France, archives privées et archives publiques « officielles », et de favoriser la rencontre des mémoires. Les Grandes Collectes de 2013 et 2014 ont été une formidable occasion pour les citoyens de redécouvrir leurs archives et de contribuer à enrichir le patrimoine et la mémoire de notre pays.

Obsolètes ou affaiblies ? Les Postes en tension La Poste aux armées vient spontanément à l’esprit lorsque l’on évoque le courrier des Poilus. C’est une structure hybride, née sous Louvois, qui est mobilisée en août 1914. Au sein des services de l’intendance militaire, les ministères de la Guerre et des Finances, sans compétence postale explicite, en ont l’exécution partagée à chaque fois que l’armée est en campagne. Déploiement de vaguemestres auprès des régiments, franchise de la correspondance courante entre les soldats et leur famille, mesures de contrôle et de retardement des dépêches constituent l’essentiel de ses attributions. Avec moins de 3 000 personnes sur les théâtres d’opération et dans son bureau central, la Poste militaire fonctionne, à l’été 1914, d’après les enseignements du conflit franco-prussien de 1870 qui fut une courte guerre de siège, menée par des troupes peu acculturées à l’écrit. D’organisation obsolète, la Poste militaire est rapidement débordée… La Poste civile est une tout autre organisation, avec 90 000 fonctionnaires – sur les 115 000 agents du ministère des Postes, Télégraphes, Téléphones (PTT) –, 15 000 bureaux et 84 000 boîtes aux lettres de rue. Les grèves paralysantes de la Belle Époque (1906 et 1909) ont mis en exergue une Poste en crise, manquant de moyens pour répondre à la croissance des échanges. Tant et si bien que, lorsque la Poste se trouve amputée de 25 000 mobilisés durant le second semestre 1914 alors que les flux montant au front et ceux en redescendant augmentent soudainement par ses canaux, l’urgence prend vite une tournure politique aiguë. Dès septembre 1914, le général en chef, Joffre, admet devant le ministre de la Guerre Alexandre Millerand les défaillances du système : « Celui adopté pour la transmission des correspondances, de l’intérieur aux armées, s’est montré, à l’expérience, défectueux. En fait, il semble n’avoir été compris et correctement appliqué ni par le public, ni par les vaguemestres, ni par l’administration des Postes civile elle-même. » Les deux entités sont mal connectées entre elles : vaguemestres et facteurs se débattent dans un désordre qui inquiète jusqu’au sommet de l’État. Le président de la République Raymond Poincaré s’émeut le 6 octobre, à Jonchery-sur-Vesle : « Je me renseigne sur la manière dont


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fonctionnent les services sanitaires et la correspondance postale, à propos desquels je continue à recevoir des plaintes quotidiennes. Il y a des améliorations sensibles, mais que d’irrégularités encore et que de lacunes ! » Le salut va venir d’où on ne l’attend pas, en l’occurrence de la part d’un postier civil. Inspecteur général des PTT, fils de facteur rural aveyronnais, Augustin-Alphonse Marty est un produit des premières promotions de l’École nationale supérieure des PTT, ouverte en 1888. Chef du service postal dans le camp retranché de Paris depuis septembre 1914, il se fait remarquer par sa hiérarchie en proposant un rapprochement des deux structures postales, pour éviter une faillite morale nationale. C’est donc l’histoire d’une complémentarité qu’il faut avoir en tête afin de saisir le tableau postal de la Grande Guerre. Marty : la contribution civile aux armées Prenant la tête d’une inspection générale technique de la Poste militaire, Marty est aussi nommé, en novembre 1914, payeur général des armées auprès du grand quartier général. Fort de cette double autorité qu’il conserve jusqu’à la démobilisation, il possède les pleins pouvoirs pour imposer des changements. Le premier d’entre eux est organisationnel. Il commence par superviser l’aménagement du Bureau central de la poste militaire (BCPM) au plus près des postiers civils dans l’hôtel des Postes de Paris. À sa tête, il place Alfred Lacroix, inspecteur des PTT, dont il a pu apprécier les qualités durant leurs années communes au ministère. Lacroix et Marty scindent en deux le traitement des objets : d’une part, lettres et cartes postales à Paris-Louvre et, d’autre part, paquets et lettres chargées à Paris-Conservatoire. En dépit des réquisitions ferroviaires contraignantes, Marty parvient à imposer un train postal dit « de rocade », effectuant un aller-retour quotidien, pour relier les gares régulatrices entre elles et avec Paris. Il fait acheter des fourgons automobiles afin d’augmenter la capacité d’emport des sacs de dépêches et accélérer leur acheminement entre les gares de ravitaillement et les bureaux de payeur près des cantonnements. Il parvient à assouplir l’application du « retard systématique », imposé par les militaires, qui retient les dépêches au moins trois jours en gare afin d’éviter toute fuite d’information stratégique. Enfin et surtout, il instaure un nouveau système d’adressage aux soldats grâce au système des secteurs postaux. Ceux-ci font coïncider les injonctions de l’état-major sur le secret absolu de la localisation des régiments avec la nécessité, tout aussi absolue, d’un tri général plus rapide. La guerre de tranchées ayant stabilisé le front, la réforme Marty témoigne pleinement de son efficacité. Les délais courants d’acheminement s’abaissent dans une fourchette de trois à cinq jours. La seconde amélioration voulue par Marty consiste en une vaste opération de changement d’affectation des personnes, dont il parvient à convaincre les généraux. Un rapport du 29 octobre 1915 remis par le ministre des PTT à celui de la Guerre requiert une « postalisation » de la fonction de vaguemestre pour améliorer le service. Dans chaque régiment, est créé un emploi de chef-vaguemestre, obligatoirement attribué à un postier mobilisé ; le recrutement des vaguemestres ordinaires de bataillon et de leurs adjoints se fait parmi les facteurs mobilisés, et celui des vaguemestres de dépôts des corps d’armée parmi les facteurs inaptes à faire campagne. Sous le patronage de saint Désiré, traditionnel patron des facteurs, les vaguemestres endossent, comme eux, le rôle de messagers d’un trauma qui frappe les Français. Enfin, en 1916, Marty mène à bien la réforme des colis postaux. Ils sont désormais soumis aux secteurs postaux pour leur acheminement et le traitement regroupé est imposé aux compagnies ferroviaires à la gare de Reuilly, depuis et pour le front. En mars 1917, le conflit s’éternisant, les colis postaux bénéficient de la franchise d’envoi à partir des gares. Des monceaux d’objets de correspondance Ces colis postaux, ajoutés aux paquets-poste, forment la messagerie dont le trafic explose pendant le conflit. Les premiers, malgré leur épithète trompeuse, sont d’abord un produit

pris en charge par les compagnies de chemin de fer et ne dépassent pas 10 kilos. Les seconds, limités à 1 kilo, transitent par les bureaux de poste. Aux 50 millions de paquetsposte transportés en 1913, 80 millions imputés au conflit s’ajoutent en 1918, chiffre formant un total estimatif qui reste cependant incertain ! Les paquets ont bénéficié de l’élargissement de la franchise postale dès 1915, pour des occasions spéciales : pour les familles avec quatre enfants, un paquet mensuel vers le front ; pour toutes, un double envoi durant les fêtes de fin d’année à partir de décembre ; et deux envois, dès juin 1916, pour le renouvellement saisonnier du vestiaire ainsi que l’échange du linge sale ou usé, en juin et septembre de chaque année suivante. Quant aux colis postaux, il en est dénombré 40 000 par jour en 1917 à la gare de Reuilly ; ils ne jouissent d’aucun avantage de prix. Environ 50 millions d’unités durant toute la guerre sont à additionner au trafic civil qui, lui, reste indéterminé… Les interdictions d’envoi de toutes denrées liquides ou périssables, non appliquées par le contrôle postal avec la bienveillance du commandement, n’empêchent pas les produits des terroirs d’améliorer les rations des militaires. Tabac, cigarettes, pellicules ou photos sont réclamés par les soldats, alors que l’« artisanat des tranchées » ou diverses « prises de guerre » sont, en retour, envoyés aux familles. Aux colis et aux lettres s’ajoutent les mandats dont l’usage se répand massivement parce que la guerre provoque un besoin d’argent : depuis le front, où le soldat envoie toute ou partie de sa solde pour aider son foyer ; depuis l’arrière, où des parents, sinon une épouse, transfèrent de l’argent de poche au Poilu pour ses dépenses de cantonnement. En 1918, près de 83 millions de mandats-poste ont été émis, presque autant ont été payés, contre 66 millions en 1913. Des pointes de trafic supplémentaire de 25 % sont enregistrées entre 1915 et 1917, quand il s’agit de garnir les cadeaux et les étrennes durant les fêtes de fin d’année. Enfin, l’immense volume des lettres et cartes échangées constitue la trace d’une ère du « courrier facile » durant la Première Guerre mondiale. Il faut dire que l’État a tout fait pour. En plus de la franchise, la Poste aux armées fournit des supports de correspondances aux soldats, sous forme de cartes ouvertes, parfois préremplies pour dire l’essentiel. Dans les bureaux de poste ou chez les débitants de tabac, la population trouve des cartes postales illustrées à des tarifs subventionnés, fêtant le patriotisme et la famille, annonçant les fêtes ou les permissions. La scolarité obligatoire depuis Jules Ferry a diffusé l’écriture auprès de nouvelles générations qui y recourent pour garder le lien familial dans la tourmente de la guerre. Cette appétence va provoquer un raz de marée de correspondances que les autorités n’ont pas anticipé. On estime que le chiffre total d’objets circulant dépasse au moins 12 milliards en 1918, (dont 8 milliards pour les seuls courriers en franchise), alors qu’il était de 3,3 milliards en 1913. Dans le sillage du postier Marty, les Postes civile et militaire ont, en dépit des affres de la guerre, tenu le front des correspondances et des transports d’objets jusqu’à l’armistice, tissant ainsi une « ligne de vie » entre les Français. La paix retrouvée, la Poste en tire un certain prestige, et pose de nouveaux jalons lui permettant d’inscrire davantage, dès les années 1920, ses services au sein de la nation, partout et pour tous.


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Des trésors au cœur des archives familiales Clémentine Vidal-Naquet

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siècle après la Grande Guerre, qu’ont encore à nous dire les archives familiales conservées précieusement de longues années durant ? Qu’ont encore à nous apprendre ces photographies jaunies, ces vieux papiers et ces objets rassemblés ? Beaucoup, en fait, sur la dimension la plus intime du conflit, ainsi que sur ses suites. Cent ans après cette guerre inaugurale d’un siècle sanglant, nous sont parvenus grâce à la Grande Collecte des centaines de milliers de documents échappés à la négligence, souvent croissante, des générations successives. De nombreux particuliers ont, un jour de novembre 2013, pris le temps de venir déposer aux Archives nationales ou départementales toutes sortes de documents et d’objets en leur possession. Ces archives privées, parfois achetées par des curieux ou des amateurs d’histoire au hasard d’une brocante ou bien trouvées dans un grenier lors de l’achat d’une maison, mais le plus souvent dévoilées lors de successions ou passées de mains en mains entre une génération et la suivante, et redécouvertes à la faveur du Centenaire, sont autant de traces d’un passé tragique commun. Lorsqu’elles sont la trace d’un aïeul, elles deviennent, au sein des familles, des marqueurs de la filiation entre ascendants et descendants. Elles sont lourdes de sens parfois, et leur importance aux yeux de leurs propriétaires prouve que la guerre reste présente aujourd’hui encore dans les mémoires. Dans certains silences aussi. À n’en pas douter, le succès de l’opération aura montré que le premier conflit mondial contenait encore, pour beaucoup, une forte charge affective. Dépositaires d’une source privée qu’ils ont voulu rendre publique, ou tout au moins proposer à l’Histoire et à ceux qui tentent de l’écrire, les participants de la Grande Collecte sont aussi les gardiens d’une mémoire longue d’un siècle tout entier. Lettres, carnets, uniformes, artisanat de tranchées, documents officiels, témoignages postérieurs : autant de promesses pour des recherches historiennes futures, bien au-delà du Centenaire, et autant de trésors permettant de raconter ici les histoires d’individus et de familles plongés dans le conflit et durablement « traversés » par la Grande Guerre. En août 1914, la première mobilisation d’une armée de conscription concernant tous les hommes en âge de combattre a provoqué la séparation massive des familles, à une échelle inédite en France. Plus de huit millions d’hommes sont appelés successivement sous les drapeaux entre 1914 et 1918 et quittent leur foyer, leur quotidien. Or ces départs s’accompagnent d’un vaste effort d’écriture, rendu possible par l’alphabétisation des Français. Dans les trains, dans les casernes, en cantonnement, dans les tranchées, en première ligne, à l’arrière-front, dans les villages, les hôpitaux : partout, et dès les premiers jours du conflit, la guerre s’écrit. Elle est photographiée, aussi. Elle produit de même une grande quantité de documents administratifs et d’objets. Ces archives permettent d’écrire l’histoire de la guerre et, un siècle plus tard, elles semblent encore inépuisables. Ce livre a été construit grâce à ces trésors collectés et, en particulier, à partir des si nombreuses correspondances qui furent confiées aux archives en 2013. Guidé par la découverte de ces fonds privés issus des familles, il ne cherche pas vraiment à répondre à une question d’historien, mais à suivre pas à pas les documents déposés, d’une incroyable richesse. De ce fait même, cet ouvrage ne cherche pas à être complet. Peu de trace ici, par exemple, d’écrits provenant de soldats coloniaux, d’ouvrières de la grande industrie, de couples homosexuels ou de fusillés pour l’exemple ; peu de développements sur les mécanismes complexes de l’entrée en guerre ou sur la réorganisation de l’État en temps de conflit. Et


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ce ne sont pas là les seuls aspects manquant à l’appel… Mais une multitude d’histoires particulières et de personnages singuliers sont ici racontés, tout en sachant bien que les cent vingt-trois familles dont on expose le parcours de guerre ne peuvent rendre compte à elles seules de l’océan immense des archives privées qui furent déposées. Elles dessinent en revanche l’épaisseur humaine de cette grande épreuve, dans toute sa complexité. Cet ouvrage chemine donc dans les affres du conflit et présente les transformations des sociétés en guerre à l’échelle des familles. Et il pose la question des effets de la guerre dans la sphère privée, intime, et de leur manière de recomposer les équilibres familiaux et sentimentaux. Sans prétendre en couvrir toute la richesse, il suit donc une direction commune aux recherches des dernières décennies sur la Grande Guerre : tenter de comprendre les expériences vécues par les individus, dans leur dimension sensible. À l’échelle intime, le conflit suscite des bouleversements profonds, difficiles à saisir aujourd’hui encore. Les nombreuses correspondances permettent pourtant d’entrer dans ces liens de papier tissés entre le front et l’arrière. À leur lecture, on mesure combien la guerre pèse sur les relations sociales, laissant des traces profondes sur les individus, tenaces dans les familles et durables sur la société tout entière. Autant de contributions à la fois émouvantes et raisonnées pour la compréhension approfondie d’un des événements majeurs du siècle dernier. Au fil des pages, que croisera-t-on ? Les derniers mots échangés avant l’ultime séparation ; les lettres testaments rédigées de façon anticipée ; les récits sans concession de baptêmes du feu ; la liste des blessures infligées par les armes modernes ; les corps meurtris ; la lassitude grandissante ; le regard d’un photographe ; l’imaginaire d’enfants pour qui la guerre est devenue l’unique horizon ; les lettres tendres envoyées du front et de l’arrière, dans l’attente de retrouvailles futures ; les promesses formulées entre camarades ; mais aussi les avis officiels de décès et les lettres de condoléances. Dans sa richesse foisonnante, cet ouvrage offre en somme un kaléidoscope dévoilant quatre années de guerre dans leur dimension la plus quotidienne : prendre la plume pour la première fois, labourer les champs, prendre le train et découvrir des paysages inconnus, creuser une tranchée, panser un camarade blessé, combattre l’ennemi, enterrer le soldat tombé, quitter son village ou se protéger des bombardements, exprimer l’affection, le dégoût, le manque, le désir, l’effroi, la lassitude, l’espoir, la peur… Autant de gestes et de sentiments mis en mots par les acteurs du moment, auxquels l’écriture ordinaire donne accès, à un siècle de distance. Ainsi, sans qu’il soit possible de savoir ce que les individus éprouvèrent exactement, il est en revanche possible de lire ce qu’ils racontèrent de ce qu’ils éprouvaient. Il s’agit aussi de donner à voir la matérialité des sources historiques, à travers les objets conservés, les écritures officielles ou personnelles et les visages du passé. Ce ne sont pas de héros dont il est ici question, mais d’individus ordinaires dont on raconte l’histoire personnelle. Une histoire souvent tragique, faite d’expériences extrêmes, de violence, d’angoisse, d’attente, mais aussi de choses banales et ordinaires. À l’heure où l’idée d’une guerre européenne semble éloignée de notre horizon, à l’heure où une telle éventualité s’est effacée des souvenirs des plus jeunes générations, à l’heure où la guerre semble une réalité abstraite alors qu’elle reste omniprésente et frappe à la porte, l’Histoire a-t-elle un rôle à jouer ? Nous le pensons : en expliquant les mécanismes de la violence de guerre et ses conséquences, en donnant à comprendre l’inimaginable, en s’approchant de l’absurde, en faisant ressentir ce qu’elle signifia pour des millions d’individus, ne peut-elle au moins rendre la guerre plus familière et, en cela, contribuer au développement d’une attention accrue aux déflagrations de notre présent ?


01_Titre chapitre

Légende La Mobilisation. Lesouverture boulevards de Paris, par André Leveillé.


01_Titre chapitre

DĂŠpart des trains de mobilisĂŠs.


01_Titre chapitre

Carnet de LĂŠgende dessins de ouverture Guillaume Pellus.


1 Mobilisation, séparations Samedi 1er août 1914 : l’annonce de la mobilisation générale plonge les Français dans un temps nouveau, celui de la guerre. L’heure du départ de tous les hommes en âge de combattre a sonné, tous savent où se rendre pour répondre à l’appel. Dans les rues, la foule se presse ; dans les gares, ce sont des scènes d’adieux. Les hommes promettent d’écrire, les familles de ne pas les oublier. Les lettres deviennent dès lors le lien essentiel entre le front et l’arrière.


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l Ordre de mobilisation générale.

Le samedi 1er août 1914, dans l’après-midi, est décrétée en France la mobilisation générale. Dans les campagnes, pour diffuser la nouvelle aux paysans travaillant sans relâche dans les champs en cette période de pleine moisson, retentit le tocsin, ce funeste son de cloches annonçant les proches périls. Dans les villages, l’appel du tambour invite à se regrouper pour écouter la lecture de l’ordre de mobilisation. Dans les villes et dans chaque commune, ce dernier est affiché sur les murs des bâtiments publics. Attroupements, murmures, commentaires à bas bruit donnent la mesure de la gravité de l’événement.

Malgré les lourdes tensions internationales et l’impasse dans laquelle se trouvaient au mois de juillet les grandes puissances, malgré l’assassinat, la veille au soir, de Jean Jaurès, fervent défenseur de la paix, c’est bien la stupeur qui s’empare de ceux qui comprennent soudain que la France vient de basculer, irrémédiablement, dans la guerre. Lourds silences, chuchotements, larmes retenues, composent ce temps suspendu qui présage une déflagration que peu étaient en mesure de prévoir, et une guerre longue et meurtrière que personne n’était à même d’imaginer. Si de rares cris d’enthousiasme se font entendre, dans les villes surtout, partout ailleurs dominent la surprise, le saisissement, la tristesse, faisant place peu à peu à la résignation, à la résolution. Certains veulent encore croire que la mobilisation générale n’est pas la guerre, déclarée deux jours plus tard par l’Allemagne, le 3 août. Phénomène inédit à l’échelle nationale, pour la première fois, l’ensemble des hommes en âge de porter les armes sont réunis sous le drapeau français. Car si le principe de conscription universelle s’impose pendant la Révolution française, l’égalité de tous devant le service, l’impossibilité d’y déroger ou de se faire remplacer est véritablement mis en

l Fascicules de mobilisation.


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l Carte du soldat Albert Berton à ses parents.

Partout, les familles ont dû, en une seule nuit parfois, se préparer au départ des pères, des fils, des maris, des frères. On se quitte dans le secret des foyers, mais aussi au cœur de la foule rassemblée dans les rues, dans les gares. Émotion souvent ­retenue, adieux parfois déchirants, dernier baiser, promesses scellées. La mobilisation s’accompagne également de nombreuses scènes de beuveries, façon de se préparer à une guerre que l’on croit courte, de retrouver les liens virils de la conscription, de conjurer l’angoisse ou de réaffirmer la volonté de gagner et de fêter la victoire prochaine. L’écriture – épistolaire ou dans des carnets – suit de près la séparation. Depuis les trains, dans les gares, dans les dépôts, les hommes décrivent l’atmosphère régnant dans les casernes, leur voyage, les paysages traversés, les camarades retrouvés, les menus quotidiens ; ils rédigent parfois des lettres

l Carte d’adieu du capitaine Py.

l Illustration de Job pour Allons, enfants de la patrie, poèmes de Jean Richepin.

œuvre sous la IIIe République. Le fascicule de mobilisation, remis aux conscrits avec leur livret individuel lors du service militaire, indique à chacun les modalités et la date de son départ, son affectation, sa destination. Le premier jour de la mobilisation est prévu pour le dimanche 2 août et, en deux semaines, ce sont près de 3,5 millions d’hommes qui rejoignent leurs unités, puis sont en grande partie acheminés vers les frontières du nord-est, dans un mouvement rapide, massif et simultané.


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l Portrait d’Auguste Masson.

l Carte de correspondance vierge.

d’adieu, transmettent aux proches leurs dernières l Ensemble de cartes recommandations le plus souvent. La correspon- de correspondance dance occupe ainsi, dès les premiers jours du conflit, du sergent Allas Evrard. une place prépondérante dans la vie des familles. Les séparations massives démocratisent la pratique épistolaire et consacrent l’entrée en écriture de toutes les catégories sociales. Graphie hésitante, phrases qui se répètent, orthographe phonétique caractérisent les missives de celles et ceux qui prennent la plume pour la première fois. Pourtant, écrire devient pendant la guerre un acte social banal, grâce aux lois scolaires de Jules Ferry qui ont parachevé l’alphabétisation de l’ensemble des Français. Pendant quatre années, près de 8 millions d’hommes français sont appelés pour participer à l’incroyable effort militaire qu’impose la guerre. Chaque jour, entre 5 et 6 millions de lettres transitent entre le front et l’arrière. Soit, sur la totalité du conflit, près de 10 milliards de missives. Le maintien de ces liens épistolaires réguliers et souvent quotidiens explique en partie, sans doute, comment civils et combattants ont enduré, si longtemps, une guerre à la fois meurtrière et absurde.

l Mallette dans laquelle ont été conservées les 1 100 lettres d’Auguste Masson à sa famille.


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45 l Dans ses premières lettres, Albert décrit la mobilisation à Montluçon, joyeuse

Auvergne-Rhône-Alpes

Histoire d’Albert et Noémie Melin

et faite d’insouciance. Mais il sait pourtant que

Albert Melin est né le 9 novembre 1878, à Chantelle, dans l’Allier. Fils d’agriculteurs, il devient instituteur en 1902. En décembre 1908, alors qu’il vient d’être nommé à Montluçon, il épouse Noémie Grobost, née le 10 octobre 1886. Leur fils André naît le 13 octobre 1913. Mobilisé le 2 août 1914, Albert Melin est affecté au 98e régiment territorial d’infanterie mis sur pied à Montluçon, avec le grade d’adjudant. Au printemps 1915, après avoir participé aux travaux de mise en défense de la place de Besançon et du camp retranché de Toul, il devient officier payeur, avec le grade de sous-lieutenant. Il est démobilisé en ­janvier 1919. Pendant plus de quatre ans, le couple échange une abondante correspondance, qui commence dans les tout premiers jours de la guerre.

sa femme Noémie s’inquiète d’un avenir incertain.

l Albert, Noémie et André Melin.

 On ne voit que des soldats. Tous sont gais. On les croirait venus tous pour une période de 17 ou de 9 jours ; les chevaux arrivent par bandes à la caserne. Ils sont aussitôt attelés et mis à la voiture pour être habitués à marcher à deux ou à quatre suivant le cas. Ce sont toutes de belles bêtes, toutes harnachées de neuf. Aujourd’hui on nous a habillés : les gradés seulement. On ne nous a donné et on ne donne à tous les soldats que des habits neufs. Tout est neuf : sac, souliers, chemises, caleçons, etc. et rien ne nous manque. 

 ”

5 août 1914


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l Dans les premiers jours suivant la séparation, l’écriture de lettres occupe une place majeure pour les époux. La fréquence de la correspondance et les difficultés d’acheminement sont commentées avec soin, et l’idée d’une surveillance militaire du contenu des lettres s’impose, avant même la mise en place du contrôle postal, en 1915.

l Le 11 novembre 1914, Albert sait son départ, pour une destination encore inconnue, proche et le ton est plus grave. C’est une lettre d’adieu qu’il rédige alors à l’attention de sa femme.

l Pendant quatre ans, les échanges épistolaires de ce couple se poursuivent. Albert est démobilisé en janvier 1919.


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49 l Dix jours après la déclaration de guerre, le régiment se déplace vers le nord de Verdun. Jean décrit à sa mère l’« entrain magnifique » des soldats et annonce avec conviction la victoire imminente contre l’ennemi qui leur « donnera la liberté ».

Pays de la Loire

Histoire de Jean Gonnard Dans sa description de la mobilisation et des dernières heures de liberté accordées aux hommes du 130e régiment d’infanterie de Mayenne avant leur départ pour le front, Jean Gonnard souligne l’efficacité du plan de mobilisation et décrit les ultimes beuveries des mobilisés. Ces dernières lui semblent intolérables, car Jean souhaite rejoindre au plus vite les combats : « Et alors, en avant, mort aux Boches », écrit-il à son père le 4 août 1914.

l En septembre, le régiment participe à la bataille de la Marne. Jean est fait prisonnier le 24 septembre, lors d’une contre-attaque allemande à Rethonvillers, dans la Somme. Il est incarcéré au camp de prisonniers de Langensalza, en Thuringe où sévit le typhus, puis est transféré en 1917 au camp de Mannheim, dont il s’évade la même année. Il est par la suite envoyé sur le front d’Orient. Jean Gonnard meurt en 1970, à 79 ans.


01_Titre chapitre

La vie quotidienne Légendedes ouverture poilus : le repas, les feuillées.


01_Titre chapitre

Officier dans sa cagna en tĂ´le et soldats dans leur abri.


01_Titre chapitre

Les tranchées Légende aux Éparges, ouverture1915.


2 Sur le front « Partout des morts, sur les arbres, dans les branches sont accrochés des bras, des jambes, des chemises. C’est horrible, je suis encore malade à force de voir tout cela », écrit le jeune Alfred Ziller à ses parents après une attaque meurtrière. À la guerre de mouvement des débuts a succédé la guerre de position dans les tranchées. Sinueuses et boueuses, avec leurs barbelés, leurs sacs de sables, leurs parapets, séparées de l’ennemi par le no man’s land troué d’obus et jonché de cadavres, elles sont le lieu de vie des soldats dans lequel ils endurent de longues périodes d’attente, lorsque les épargnent les intenses tirs d’artillerie et la violence extrême des combats.


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l Un officier dans son abri, dessin d’Henri Grollier.

l Baraques Adrian.

La pluralité des fronts et des zones de combat, la l « Les cuistots arrivent variété des situations des soldats mobilisés et donc au cantonnement », dessin des expériences vécues rendent périlleuse, voire d’Émile Amable Peyrier. impossible, toute tentative de résumer la vie sur le front. Le haut commandement vit essentiellement la guerre à distance depuis le grand quartier général ; les officiers, selon leur grade, sont dans les étatsmajors ou au front avec leurs hommes. Les plus exposés sont les fantassins, ils le sont bien davantage que les soldats de l’intendance relativement l Sentinelle à son poste d’observation, dessin du lieutenant Hubert de Carency, février 1915.

protégés. Ils ne peuvent donc avoir des quatre années de guerre la même perception et témoigner à l’unisson. Aviateurs, marins, artilleurs, pilotes de char n’auront pas des combats le même angle de vue. De même, entre la guerre de mouvement, jusqu’à l’automne 1914 puis à partir du printemps 1918, et la guerre de tranchées, si caractéristique de la Première Guerre mondiale, la pratique combattante diffère profondément. Et selon leur position – en rase campagne ou en montagne, sur le front oriental ou occidental –, les soldats vivent des quotidiens bien différents. C’est pourquoi les nombreuses histoires qui suivent mettent en évidence l’immense diversité des expériences vécues par les soldats. Sans prétendre uniformiser la vie sur le front, tentons néanmoins d’en esquisser quelques contours. Creusées dès août 1914, généralisées à la fin de l’année sur tous les théâtres d’opération, les tranchées constituent le paysage le plus emblématique de la guerre mondiale, émergeant avec la fin des illusions de la guerre courte. Sur un front stabilisé et très élargi, les tranchées de tous les belligérants, protégées par un important système de barbelés, des sacs de sable et des parapets, sont séparées par un no man’s land, plus ou moins large, parsemé de trous d’obus, et, après les offensives, de blessés et de

l Alerte au gaz dans la tranchée, 1916.


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l « Les bêtes du front », dessin du capitaine Edmond Senart.

l Artisanat de tranchées, travail sur des douilles d’obus.

l Un char, Saint-Chamond, dessin de Pierre Meyer.

cadavres à découvert. Les périodes de combat, bien l Avant l’assaut. que moins fréquentes que les longues périodes d’attente, sont, par l’extrême violence qu’elles font vivre aux combattants, celles qui demeurent sans doute dans les mémoires de façon la plus vive. Les tirs d’artillerie incessants qui les précèdent placent les soldats dans une position de vulnérabilité totale, sans possibilité de protection. Les tranchées sinueuses, destinées à limiter les projections des éclats ou les tirs en enfilade, sont seules à pouvoir protéger, mais elles deviennent aussi tombeaux lorsque le souffle des obus les recouvre de terre, enfouissant les corps. L’industrialisation de la guerre permet de produire à très grande échelle des armes en quantité et, dans le système de la guerre de position, l’artillerie lourde est donc l’arme privilégiée. Mais les fantassins demeurent au cœur de la bataille alors que l’utilisation des gaz asphyxiants, à partir du printemps 1915, ou encore le développement de l’aviation et des chars transforment les pratiques combattantes.

Quant aux précaires conditions de vie dans les tranchées, elles sont aggravées par les variations météorologiques – boue, pluie, neige, froid ou ­chaleur intenses –, la difficulté de la mobilité à travers les boyaux qui relient les différentes lignes de ­tranchées, l’alimentation médiocre, la soif en première ligne, le manque d’hygiène que renforce la proximité avec les cadavres non enterrés et les déjections, l’impossibilité de se dévêtir pendant plusieurs jours, l’enfouissement contraignant à la coexistence avec les rats, l’invasion des poux, le manque de sommeil lié aux bombardements ou aux travaux nocturnes. Pour pallier la monotonie des jours et la longue attente – de l’assaut, du prochain bombardement ou de la relève – se développe l’artisanat des ­tranchées­, facilité par un savoir-faire ­artisanal et paysan. De même, la rédaction de lettres est l’un des actes les plus communément partagés en première ligne comme à l’arrière-front. Considérées comme vitales pour le moral combattant, les missives transmettent l’univers de la guerre à l’arrière. Qu’auront pu écrire les combattants sur la violence des combats, la peur


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ne semblent ni vouloir ni pouvoir la passer entièrement sous silence. Ainsi, de nombreux soldats – les mêmes parfois qui, ailleurs, rassurent – parsèment leurs lettres de paysages dévastés, de cadavres déchiquetés, de blessures infligées et confient l’extrême violence du champ de bataille, les bom­ bardements, la précarité du quotidien et l’incertitude de leur survie. l Carency, la soupe pour les vivants.

l Le chien Roudibet, mascotte de Jules Jacquard.

ressentie avant l’assaut, les sensations au moment l Cagna « Villa du Chêne, de tuer ? Qu’auront-ils pu décrire de l’univers sen- camp de la Louvière ». sible qui les entourait en première ligne, des paysages apocalyptiques, des odeurs pestilentielles des cadavres en décomposition, du spectacle parfois grotesque des morts, du bruit assourdissant et continu des tirs d’artillerie ? Auront-ils, surtout, pu dire à leurs proches les risques encourus, la guerre traversée sans en cacher ni la violence ni les ­dangers ? Muselés par le contrôle postal, mais aussi confrontés aux limites de la verbalisation du paroxysme ou à la volonté de rassurer leurs proches, nombreux sont ceux qui ponctuent leurs lettres de paroles rassurantes et tentent d’atténuer l’expérience des tranchées. Pourtant, les correspondances, souvent quotidiennes, se construisent sur la très longue durée de la guerre et les combattants

l Les effets de l’artillerie.


Auvergne-Rhône-Alpes

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Histoire d’Henri Grollier et de l’abbé Leblanc

l Bon dessinateur,

Henri Grollier est né le 20 avril 1889, à Saint-Cyr-surMenthon, dans l’Ain. Il est mobilisé le 3 août 1914, comme secrétaire à la 8e section de secrétaires d’état-major de la 30e brigade d’infanterie de Dijon. Sur le front, il se lie d’amitié avec l’abbé Leblanc, qui officie comme aumônier.

Henri Grollier fait des croquis qui rendent bien l’importance des moments de prière, comme la messe des « porte-drapeau » au bois de Ranzières, le 25 octobre 1914, et ne

l Photographies

cachent rien des moments

d’Henri Grollier, datée

tragiques, comme ce

du 2 juillet 1915, et de

lendemain d’attaque où,

l’abbé Leblanc, devant

le 1er mai 1915, l’abbé

sa chapelle à Marbotte,

Leblanc bénit les morts.

dans la Meuse.

l Secrétaire à l’état-major de sa brigade, Henri Grollier dresse ici la liste des pertes de l’un des deux régiments de la brigade, le 27e régiment d’infanterie de Dijon, après un engagement. Dans les bois d’Apremont, il recense, sur une semaine, 89 tués, 348 blessés et 72 disparus.


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Auvergne-Rhône-Alpes

Histoire de Laurent Pélerin Laurent Pélerin est né le 30 octobre 1896, à SaintSauveur, en Isère. Clerc de notaire à Saint-Marcellin, chez son oncle notaire, il est destiné à lui succéder. En avril 1915, il est incorporé au 133e régiment d’infanterie et est ensuite affecté au 23e régiment d’infanterie. Il combat sur la Somme, en Champagne, à Verdun et en L ­ orraine. Le 25 juillet 1918, il est, avec son adjudant, tué par l’explosion d’un obus qui a pénétré le sol jusqu’à la sape où ils dormaient. l Derrière les parents, Laurent Pélerin et ses deux plus jeunes frères, Lucien et Jules.

 Nous avons quitté le cantonnement des barraques pour les lignes. […] La Cie se trouve en réserve à 200 m des Boches […]. Nous avons de très bonnes sapes pour la nuit. Elles sont à 12 mètres sous terre. […] Il y a des lits et comme matelas une grille métallique. Je dors bien tout de même je vous assure malgré les rats qui nous inondent. Ils sont gros comme des chats. […] De crainte que nous ayons des histoires pour vous indiquer l’endroit où je suis, nous emploierons la signalisation sans fil. 

l Grâce à de l’encre

le 2 octobre 1916, il est dans

sympathique, Laurent Pélerin

le bois de la Gruerie, en

parvient à donner des

Argonne ; le 1er février 1917,

précisions sur sa localisation :

il est à proximité de Reims.

2 octobre 1916

l Dans ses lettres, Laurent Pélerin décrit son quotidien et les opérations auxquelles il prend part. De fait, il veut

l Le 26 mars 1916, avant

dire sa guerre. Il anticipe donc

de prendre part aux combats,

les permissions comme

il rédige à l’intention de ses

autant de moments propices

parents une lettre emplie

au récit de son expérience.

de foi chrétienne et de reconnaissance filiale, dans laquelle il accepte l’éventuel sacrifice à venir.

l En août 1917, il peut encore célébrer la fête de son père. Mais, le 25 juillet 1918, jour de l’anniversaire de ce dernier, il est mortellement frappé à Oulchy-le-Château, dans l’Aisne. En 1921, le corps du sergent fourrier Laurent Pélerin est exhumé et transféré à Saint-Sauveur.


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Île-de-France

Histoire de Gabriel Ottello

l Bien qu’ils soient encore

Gabriel Ottello, boucher, vit à Vitry-sur-Seine avec sa femme Angèle et leur fille Simone, née en 1904. Le jour de la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France, le 3 août 1914, Angèle donne naissance à des jumeaux, Rolande et Roland. Mobilisé, Gabriel devient cuisinier au sein de sa compagnie. Il écrit à sa femme, à ses enfants, et dessine pour raconter la guerre.

nourrissons, Gabriel Ottello écrit à ses jumeaux. À sa petite Rolande, âgée d’à peine 6 mois et qu’il n’a pas encore vue, il adresse une tendre missive. En décembre 1915, depuis Verdun, il envoie à Roland un dessin, et le 3 août 1916, sur une écorce de bouleau, il confectionne pour les 3 ans de son fils une carte d’anniversaire.

l Fin 1914, Gabriel doit concocter un repas de fête pour les officiers à l’occasion de la nouvelle année. Dans une carte à sa femme du 4 janvier 1915, il décrit un dîner ponctué de chants. « De toute son âme », Gabriel reprend « La fleur que tu m’avais jetée », le grand air de don José dans Carmen : « Je panssai au fleurs que tu ma envoyer car je lai ais aussi garder dans ma moitier de prison », précise-t-il.

l En 1915, la famille est réunie, le temps d’une permission. Manque la petite Rolande, morte avant sa première année.


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l Gabriel Ottello met en scène la supériorité française, décimant sans difficulté les armées allemandes mal organisées. Mais le néologisme « infantericide » évoque surtout la haute létalité des combats.

l Depuis le front, les civils sont souvent sujet de railleries, accusés de ne pas comprendre, voire d’être indifférents à ce qui se joue sur le front. Ces deux dessins de Gabriel Ottello, d’août et d’octobre 1915, témoignent de l’impatience outrageante de ceux de l’arrière et d’une peur fréquente des soldats, celle de l’infidélité féminine.

l À travers ses dessins, Gabriel Ottello croque avec humour le quotidien de la guerre. Mais, derrière ces caricatures, sourdent les angoisses omniprésentes et la dureté des jours, à l’avant comme à l’arrière.

l Sur ces caricatures, les soldats portent encore le fameux pantalon rouge de 1914, la tenue bleu horizon ne se généralisant qu’en 1916, tout comme le casque Adrian qu’Ottello porte sur la photo prise en famille.


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Centre-Val de Loire

Histoire d’Abel Gangneux Né en 1897 au Petit-Pressigny, en Indre-et-Loire, Abel Gangneux a 17 ans au début de la guerre. Mobilisé à 20 ans, en 1917, il correspond avec sa fiancée Yvonne Baudichon, avec qui il échange des cartes postales grivoises et des lettres dans lesquelles, dans un langage populaire voire argotique, il détaille son quotidien sur le front. Il y décrit par exemple l’invasion des rats et de la vermine dans les tranchées : « C’est les bondieu de rats qui nous laissent pas roupillé je ne te verrais pas heureuse si […] les rats te courais sur les mains ou te chatouillerais le bout du nez avec leurs queues. »

l Dans sa lettre du 11 avril 1918, Abel montre qu’il perçoit les offensives allemandes du printemps et le recul rapide qu’elles imposent aussi bien aux Britanniques qu’aux Français jusqu’à la Marne. Tout en soulignant le bon moral des troupes, il n’hésite pas à évoquer les pertes lors de ces combats : « Beaucoup qui sont venu au même renfort que moi ne sont plus. »

l Le 6 novembre 1918, le ton

tombé dans son lit qu’un

est au badinage. Il commente

obus de 240 ». Sur la carte

ainsi la photo envoyée par

postale page de gauche,

sa « Dodome chérie » qui

on voit une représentation

« charie dans les bégonias ».

de ce canon qui pèse plus

La photo est « très bien » ;

de 30 tonnes avec son affût

pour preuve, son camarade

et tire un obus de 160 kilos

« aimerait mieux voir [Yvonne]

à plus de 17 kilomètres.


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Provence-Alpes-Côte d’Azur

Histoire de Raoul Castagna Raoul Castagna, maréchal-ferrant à Forcalquier, dans les Alpes-de-Haute-Provence, est mobilisé dans la cavalerie, comme hussard au 6e régiment de hussards de Marseille. Symbole des guerres passées, la cavalerie apparaît vite comme peu adaptée aux nouveaux modes de combat, notamment à la guerre de position. C’est sur ce thème de la cavalerie démontée que Raoul Castagna a raconté sa guerre. En effet, dès la fin de 1914, une partie de la cavalerie est réorganisée en unité de cavalerie… à pied.

l Sur un cahier joliment illustré, Raoul Castagna revient après la guerre sur son expérience. Il décrit le désordre qui règne à Marseille lors de la mobilisation générale.

l Entre août et septembre 1914, Raoul Castagna a déjà fait l’expérience de la guerre moderne. Les fiers hussards, avec leur pantalon rouge garance, ont été décimés à Lunéville.


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l Dans ses dessins,

l Ce sont les chars et

Raoul Castagna dépeint

les avions qui, dans une

le quotidien dans les

certaine mesure, ont

tranchées, la proximité

remplacé les chevaux.

de la mort et l’invisibilité de l’ennemi.

l L’armistice marque la suspension des combats, mais le deuil est partout. Révolté par les puissants, responsables de l’hécatombe, Raoul Castagna enjoint

l Il livre également

aux femmes de faire

son analyse : « Avec ce

la grève des ventres.

changement de tactique de guerre la Cavalerie n’avait plus sa raison d’être », admet-il.


01_Titre chapitre

Le labourage LĂŠgende de la vigne ouverture par les femmes.


01_Titre chapitre

Nantes, maison Amieux Frères, la machine à sertir les conserves. Entretien des camions. Gare d’Austerlitz, nettoyage Légende ouverturedes wagons.


01_Titre chapitre

Femmes demeurées Légende ouverture dans leur village depuis le début de la guerre.


3 À l'arrière Femmes, enfants, vieillards, ceux de l’arrière voient leur vie quotidienne profondément ébranlée. Ils sont confrontés aux violences du conflit lors de l’invasion allemande du nord de la France ou lors des bombardements dans les villes et les villages proches de la ligne du front. Perte du salaire des hommes, réquisitions et restrictions plongent certains dans une grande précarité. Pourtant, les civils sont présents pour fournir l’effort nécessaire à la marche de la guerre, dans les champs ou dans les usines, et soutenir les soldats. Nullement épargnés, ils sont mobilisés dans la guerre totale.


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l Groupe de femmes et d'enfants à Aubervilliers, photo envoyée à Maurice Courtier par son épouse Lucienne.

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Avec la mobilisation générale et le départ vers le front des hommes en âge de combattre, demeurent essentiellement à l’arrière femmes, enfants et vieillards. Le paysage social se transforme, tout comme la vie quotidienne, rythmée par l’attente des nouvelles, marquée par des adaptations du travail et des réorganisations familiales. Ce que l’on appelle l’« arrière » ne constitue cependant pas un ensemble uniforme, et les situations diffèrent profondément entre les régions à proximité du front, qui connaissent les bombardements, ou celles situées à distance, à l’abri des violences. Rien de semblable, par ailleurs, entre le vécu de la guerre dans les villes et dans les campagnes. Et rien de comparable, évidemment, entre les familles aisées et celles provenant de milieux plus modestes. Néanmoins, partout, la guerre bouscule profondément les quotidiens. Et la guerre totale mobilise, par-delà les hommes partis au combat, l’ensemble de la société. De façon générale, de nombreuses familles sont confrontées à une forme d’appauvrissement, dont la gravité dépend largement de la situation économique et des activités d’avant-guerre, du lieu de

l Appel aux femmes françaises par René Viviani, président du Conseil, 7 août 1914.

résidence, de la composition des familles et de la résistance des solidarités familiales. Chômage ou mise au travail, perte substantielle du revenu qui permettait de faire vivre le foyer, augmentation du coût de la vie, pertes des rentes pour les propriétaires contraints par le moratorium de ne pas ­réclamer leur dû, épuisement des économies et éventuellement destructions de biens par la guerre combinent leurs effets. Les allocations aux familles dont les soutiens sont mobilisés, instaurées par la loi du 5 août 1914, apportent un confort supplé­ mentaire dans les campagnes. Dans les villes, elles sont insuffisantes pour pallier l’absence du mobilisé et, surtout, l’augmentation des prix, qui culmine


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l Ordre de réquisition des animaux.

l Enfant poinçonnant des obus, usine Clément Bayard,

l Carte postale écrite

de ses enfants tandis qu'elle

par Florentine Vidal

apprend à poser des rails

au couple Malhomme le

pour les chemins de fer de

7 septembre 1915 pour

campagne afin de faciliter le

les remercier de s'occuper

ravitaillement des batteries.

en 1917. Ainsi la guerre se glisse-t-elle de façon plus ou moins brutale dans les économies familiales et contraint-elle à des recompositions familiales : femmes retournant chez leurs parents ou chez leurs beaux-parents, personnes âgées prises en charge par les plus jeunes ou encore femmes contraintes à entrer pour la première fois sur le ­marché du travail. Dès le 7 août 1914, le président du Conseil René Viviani enjoignait aux femmes de se mobiliser pour « maintenir l'activité des campagnes, terminer les récoltes de l’année, préparer celles de l’année prochaine » et il lançait la célèbre formule : « Remplacez sur le champ du travail ceux qui sont sur le champ de bataille. » La France est alors majoritairement rurale : 42 % de la population active masculine travaille dans l’agriculture. En pleine période de moisson, l’enjeu est évidemment capital, mais il durera bien au-delà de ce premier été. Sur le temps long de la guerre, l’absence de main-d’œuvre, à laquelle s’ajoute le poids des réquisitions effectuées par les autorités militaires, vient peser sur la mise en œuvre du travail agricole. Mais les remplaçantes parviennent, au prix d’un épuisement progressif, à maintenir la production nécessaire au ravitaillement des troupes et des villes. Du rôle des femmes pendant la guerre, les images qui circulent sont celles qui marquent les esprits, car elles transgressent les normes du temps de paix : factrices, conductrices

Levallois-Perret.

de tramway, gardes champêtres, ouvrières de la grande industrie. Les « munitionnettes », surnom donné aux 430 000 ouvrières travaillant dans les usines d’armement, symbolisent à elles seules ces femmes qui s’emparent de métiers masculins. Leur salaire demeure bien inférieur à celui des hommes, pour un travail extrêmement pénible : rythme soutenu imposé par la rationalisation du travail, manipulation de lourdes charges et de produits chimiques dangereux. Lors des grèves de 1917, elles sont d’ailleurs particulièrement actives, réclamant des augmentations de salaire et des aménagements de leur temps de travail. Ainsi, à la faveur de la guerre et des nécessités économiques, certaines femmes découvrent un métier et entrent pour la première fois sur le marché du travail. Mais nombreuses sont celles qui travaillaient avant le conflit et qui poursuivent alors une activité dont elles étaient familières. Ce sont surtout à de nouvelles responsabilités et à une solitude inédite que ces femmes sont donc confrontées, puisqu’elles sont seules en charge de la marche des affaires, de l’économie familiale, de la tenue du foyer, de l’éducation des enfants.

l Cahier scolaire de Marguerite Fontaine, école de Levallois-Perret, avec des leçons sur la guerre.


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l Diplôme décerné à Anne Dupont, viticultrice.

Certes, les plus jeunes aident leurs mères dans les travaux des champs ou travaillent dans l’industrie – on compte 133 000 enfants âgés de moins de 18 ans qui travaillent dans les usines de guerre –, mais la participation des enfants à la guerre se fait surtout à l’école, principal vecteur – avec les jeux et la littérature – de la mobilisation enfantine. Les lettres rédigées par des enfants à leurs pères montrent à quel point les injonctions scolaires fonctionnent : il s’agit pour ces enfants, qui témoignent de leur foi patriotique et de leur haine de l’ennemi, d’être à la hauteur des sacrifices consentis par les soldats. Quant aux plus âgés, ils sont, autant que les femmes et les enfants, des figures de l’arrière. Si les plus fragiles bénéficient des systèmes de solidarité familiaux, d’autres en sont parfois le centre actif et aident au contraire matériellement leurs proches plongés par la guerre dans une situation de précarité économique inédite. Mais les angoisses omniprésentes, la plus grande vulnérabilité économique, tout comme, peut-être, la culpabilité de vivre lorsque les jeunes tombent si nombreux auront provoqué une surmortalité des personnes âgées. Ces profonds bouleversements sont perceptibles dans les lettres échangées entre le front et l’arrière. Pourtant, les familles tentent par correspondance de sauvegarder une forme de quotidien. En effet, les correspondances parlent avant tout de l’ordinaire. Pour s’y rattacher sans doute, certains combattants exigent de recevoir par correspondance tous les

l Carte de rationnement de pain.

détails de la vie qu’ils ont quittée. Femmes, parents, mais aussi enfants s’appliquent de leur côté à décrire les événements quotidiens que connaissent bien les mobilisés. Les lettres sont ainsi ponctuées de dates relatives aux anniversaires, aux fêtes religieuses ou familiales, qu’il s’agit à tout prix de continuer à célébrer. Les colis, garnis de vêtements, d’aliments, de plats cuisinés et de douceurs, permettent de faire parvenir un peu de l’ordinaire sur le front. Enfin, malgré la prise en charge efficace par les femmes des affaires économiques et familiales, les correspondances montrent que le poids décisionnel des mobilisés ne s’efface pas. À distance, les hommes recommandent, donnent des instructions, tandis que leurs conjointes continuent, après parfois plusieurs années, à demander conseils et avis. Certes, sur la longue durée du conflit, les expériences de la séparation, de la solitude et de la violence altèrent la banalité de la vie familiale. Mais, dans leurs correspondances, les familles semblent vouloir malgré tout préserver la saveur de l’ordinaire partagé avant la guerre.

l L’attente.


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Hauts-de-France

Histoire de Jacques Gogois

l En novembre 1914, le

Jacques Gogois, né le 11 février 1907, a 7 ans lorsqu’éclate la guerre. Il vit à Amiens avec sa mère Augustine, son père Émile, professeur de dessin, et ses frères et sœur. Encouragé par sa tante Marie Roze qui contrôle régulièrement ses écrits, il tient un journal depuis le mois de février 1914. S’y entremêlent le quotidien ordinaire d’un jeune écolier et l’omniprésence de la guerre. Mèches de cheveux, photographies, articles de journaux, lettres reçues, dessins et aquarelles ponctuent son carnet.

jeune Gogois évoque à la fois les combats entre Français et Allemands, l’aide qu’il apporte aux blessés et son travail d’écolier. La guerre fait déjà partie de son quotidien.

l Dans cette figuration

l Jacques Gogois remplit

porcine de l’empereur

trois carnets comme celui-ci

Guillaume, datée de

pendant la guerre. Aux récits

novembre 1914, Jacques

répondent les dessins. Dans

Gogois reprend l’imagerie

ce dessin non daté, situé

commune qui animalise

en première page de son

l’ennemi. Pourtant, en

premier journal, on perçoit

juin 1915, son frère Jean

à quel point la guerre frappe

lui raconte le défilé de

le jeune garçon.

prisonniers allemands assoiffés et maltraités. « Ceci montre que nous, nous sommes pareils à eux », note-t-il, implacable.

l Jacques Gogois devient le parrain de deux soldats à qui il envoie lettres et colis. L’un d’eux meurt en juin 1916.


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l Au printemps 1918, alors que les Allemands jettent toutes leurs forces dans la bataille afin de rechercher la victoire sur le front français, Amiens est menacée et subit de violents bombardements. Jacques et sa famille quittent leur ville pour se réfugier en Normandie. Le jeune Gogois, formé au dessin par son

l Jacques semble vivre

père, croque les ruines de

au rythme des lettres de

la basilique d’Albert et de

Jean, dont il suit de près le

l’église Saint-Martin d’Amiens.

parcours. L’admiration que lui inspire ce grand frère – qui se bat, entre autres,

 Les Allemands attaquent Amiens de 3 côtés. Ils cherchent à avoir la route de Paris […]. Hier en revenant de Vieux-Rouen, nous sommes rentrés dans un café d’un petit village près d’Aumale. La jeune fille qui servait été très douce, en prenant ses 12 sous, elle nous demanda ci nous étions réfugiés, nous avons la vérité s’est à dire : oui. Alors elle nous rendit 2 sous. Se n’est pas grand’chose mais c’est le geste du sentiment qui est beau. Vraiment. Les normands sont de braves gens. 

à Verdun, puis qui rejoint en 1918 une unité de chars que les Français qualifient alors d’artillerie spéciale – est palpable.

l En novembre 1918, Jacques Gogois, rentré dans sa ville natale en septembre, consacre une double page à l’armistice.



1 er avril 1918


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Île-de-France

Histoire de Louis Émile Aubert Louis Émile Aubert, dont le père a fait partie de la maison militaire du président Poincaré, habite à l’Élysée pendant la guerre. Agé de 14 ans, il tient entre janvier et juin 1918 ce « cahier des bombardements », alors que Paris est bombardé à trentetrois reprises lors des raids des Gothas et subit les tirs des sept Pariser Kanonen installés dans l’Aisne.

l Le 29 mars 1918, pendant les vêpres du vendredi saint, un obus lancé par un canon à longue portée touche l’église Saint-Gervais. L’effondrement d’un pilier et d’une partie de la voûte fait 91 morts. Louis Émile note l’événement dans son carnet.

l « Les jours précédents, quelques obus – par ci par là. On a installé aux Champs Élysées des saucisses pour arrêter les avions boches. Le soir on les monte en l’air

l Dans la nuit du 11 au

et il paraît que leur fil pourrait

12 mars 1918, l’aviation

l Le 2 avril 1918, après

empêtrer les Gothas »,

allemande frappe Paris lors

avoir noté qu’une bombe

écrit Louis Émile le 13 avril.

d’un raid de bombardiers

est tombée place Vauban,

Les bombardements

faisant une centaine de morts

faisant 4 tués et 9 blessés,

continuent et la famille décide

et autant de blessés. Le jeune

Louis Émile décrit le refuge

de quitter Paris pour Pornic.

Aubert, qui mentionne « un

de l’Élysée et le dessine.

La chronique de Louis Émile

carreau cassé à l’Élysée »,

Aubert s’interrompt…

relève les principaux points touchés dans la capitale, dont la Chambre des députés, le ministère de la Guerre, l’hôpital Claude-Bernard et la place de la République.

 Il faut que je vous décrive notre cave… avec ses habitants. D’abord je dois vous dire que c’est un débarras de meubles à côté du calorifère, cave voûtée extrêmement solide. Voici le plan pour y aller de chez nous. Il y a une lampe électrique au-dessus de la table, et dans une pièce à côté le téléphone qui nous donne les nouvelles. Tout le confort moderne, quoi ! et chauffage en sus !  

2 avril 1918


4 Couples dans la guerre Entre 1914 et 1918, au moins cinq millions de couples français, mariés, fiancés ou concubins, se retrouvent séparés. Mais grâce aux échanges de cartes, de lettres, de photos, la plupart parviennent à poursuivre leur vie commune. Quelles formes ont pu prendre des relations amoureuses presque entièrement tournées vers l’écrit ? Comment vivre une relation conjugale marquée par l’absence, la frustration et le manque ? De quelle façon exprimer l’affection et dire le désir sexuel par correspondance ?


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181 l Dans l’attente de sa

Nouvelle Aquitaine

prochaine permission, Georges est fou de

Histoire de Georges Mauléon et Alice Gillet

désir : « Les idées sont complètement bouleversées, le cerveau est déséquilibré

Georges Mauléon est né en 1889, à Vézières, dans la Vienne. Après avoir servi comme engagé volontaire dans la cavalerie pendant trois ans, entre 1907 et 1910, il est mobilisé en août 1914 et rejoint le 20e régiment d’artillerie de campagne. Il sert en Artois en 1914 et en 1915, puis participe aux batailles de Verdun et de la Somme en 1916. Muté en 1917 au 264e régiment d’artillerie de campagne qui vient d’être créé, il part pour le front italien en novembre et y demeure jusqu’en mars 1918. Il échange avec sa fiancée Alice, demeurant à Loudun, des cartes postales amoureuses et érotiques.

[…]. Encore quelques jours et […] on sera obligé de m’évacuer sur un asile d’aliénés. » Sous ce ton badin, il évoque néanmoins une réalité : la prise en charge médicale des traumatisés de guerre.

l Ces cartes postales évocatrices transmettent le geste amoureux. Sans ces images commentées, Georges et Alice auraient-ils pu se dire aussi directement leur désir ?


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l Alice se souvient avec émoi de la dernière permission de Georges…


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Occitanie

Histoire d’Étienne et Rose Soulier Étienne Soulier, né le 7 février 1882, à Aigues-Mortes, dans le Gard, vit à Montpellier avec sa femme Rose et sa petite fille Jeanne. Âgé de 32 ans à la mobi­ lisation, il rejoint le 281e régiment d’infanterie de réserve de Montpellier et gagne le front d’Artois en octobre 1914. Fait prisonnier le 9 juin 1918 à Cuvilly, dans l’Oise, il est envoyé au camp de Cassel ; il est rapatrié en janvier 1919. Ses lettres à sa femme sont tendres, aimantes, mais aussi pleines de désir.

l Dans la même lettre, l Étienne orne ses lettres

Étienne avoue à Rose,

de fleurs qui s’obstinent à

sans honte aucune,

pousser autour des tranchées

ses pratiques solitaires.

et qu’il cueille, sans doute au mépris du danger : contraste saisissant entre la délicatesse du geste et la violence de la guerre. Ci-dessous, les fleurs forment les initiales de son épouse Rose Soulier.

l Dans sa lettre du 21 avril 1915, il évoque les relations adultérines entre soldats de son régiment et femmes des villages avoisinants de l’Artois. De façon détournée, il souligne les liens de fidélité qui l’unissent à sa femme : ce sont les autres qui laisseront de « bons souvenirs ».


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l Dans certaines de ses lettres, Étienne parle sans détour de ses rêves érotiques et de ses besoins sexuels.

l De sa belle écriture, alors même qu’il est en ligne en Alsace, Étienne compose en mai 1917 un poème acrostiche à sa Rose.

l Étienne accompagne ses lettres d’objets issus de l’artisanat de tranchées : ici, des bagues fabriquées à partir de l’aluminium des fusées d’obus, gravées aux initiales des époux. Façon de sceller de nouveau leur union.


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Centre-Val de Loire

Histoire d’Henri Lévêque Henri Lévêque est né à Tours, en 1870. Chef de musique, chansonnier, agent d’assurance demeurant à Belley, dans l’Ain, il vit en concubinage avec Emma. Le couple a un enfant, Remond. La correspondance qu’adresse Henri, mobilisé en raison de son âge dans la réserve de l’armée territoriale, à sa compagne, entre mars et septembre 1915 alors qu’il cantonne à Angers, révèle un homme jaloux et inquiet de la savoir seule à l’arrière. Sa peur est renforcée par le fait qu’ils ne sont pas mariés et ses lettres évoquent, à plusieurs reprises, sa décision d’officialiser sa relation. l En juillet 1915, alors que Joffre a décidé un mois auparavant d’accorder les premières permissions à raison de huit jours par an, Henri Lévêque retrouve Emma le temps d’une permission. Le 14 août, à son retour à Angers, il explique avoir cherché pendant ces quelques jours à mesurer sa fidélité et être à présent confiant. Pourtant, moins de quinze jours plus tard, alors qu’Emma projette de mettre leur enfant en pension, Henri redoute qu’elle se retrouve seule : « Je me mais toutes un tas d’idées en tête, je suis certainement jaloux de toi […]. Il y a tellement d’occasion en se moment pour la femme. »

l Le 2 mai 1915, Henri Lévêque, évoquant la douleur de la séparation et les « orgies » auxquelles il assiste à Angers, enjoint à Emma de lui demeurer fidèle. Deux mois plus tard, la description des situations dont il est témoin est l’occasion d’une menace à peine déguisée.

 À l’heure actuelle nous avons les 60 pour % de femmes ou filles enceinte, l’orsque les maris qui sont sur le front de puis le début de la guerre vont rentrer chez eux, et voir ce qui c’est passer, il se produira divorce ou coup de revolver, car il y a toujour des gents complaisant pour vous renseigner. J’ai espère bien cher petite Emma que moi je n’aurai pas ce déboire. 

 ”

l La longue durée de la séparation rend plus âpre la frustration sexuelle. Le 30 août 1915, à l’approche d’une nouvelle permission, Henri exprime clairement son désir, mais sa peur première demeure : « Je te garde tout pour toi, et je veux que tu me garde tout aussi pour moi car 9 juillet 1915

je veux être seul, je veux que tu m’apartienne tout entière à moi seul. »


Lettre adressée Légende au soldat ouverture Frédéric Silvestre, par son père agriculteur.


5 Le cercle des proches « Ma chère grand-mère, ma bien chère sœur, mes chers parents, mon cher petit papa, cher parrain, ton vieux copain Henri »… Conjoints, parents et fils mobilisés, pères devenus soldats et leurs enfants, frères et sœurs, cousins et cousines, grands-parents et petits-enfants, oncles et neveux, voisins ou amis séparés par la guerre, tous prennent la plume. La pratique épistolaire touche tous les milieux, pour décrire autant les nouvelles conditions de vie au front et à l’arrière que les menus faits – la santé, le temps – qui composent dans la guerre le quotidien de chacun. Une France affective dans laquelle se tissent à grande échelle des liens de papier.


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Centre-Val de Loire

Histoire de Jeanne Mémery Pendant la guerre, Jeanne Mémery correspond avec son père mobilisé. Les cartes, les lettres et les dessins qu’elle lui adresse témoignent de l’emprise de la culture de guerre sur la « petite Jeannette ». Après le conflit, son père Jean-Baptiste, architecte, crée entre autres le décor du Clown-Bar, rue Amelot à Paris, près du Cirque d’hiver.

l En juillet 1915, Jeanne est consciente des dangers encourus par son père : « Je suis bien contente de te savoir a larière car on se faisai bien du chagrin de te savoir en première ligne », lui écrit-elle.

l Derrière la dimension enfantine de ces dessins sourd la guerre, devenue le quotidien de Jeanne : son père est absent et risque sa vie sur le front, tandis qu’elle est menacée par les taubes allemands. Les ennemis sont bien, pour elle, les « boches », avec leur casque à pointe, qu’il faut arrêter.


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225 l Alice ponctue ses lettres de surnoms tendres pour s’adresser à son père : « cher papa yémile »,

BourgogneFranche-Comté

Histoire d’Alice Violet

« mon cher mimile

Alice, fille d’Émile Violet et de Berthe Galichon, a 10 ans en 1914. Au départ de son père, mobilisé dans l’usine d’armement de Bourges, elle reste seule avec sa mère à Cazoux, en Saône-et-Loire, où il faut s’occuper des vignes et des cultures. À son père, elle envoie des lettres tendres dans lesquelles elle raconte son quotidien.

berrichon », « mon cher papa “charbonnier” »… Elle lui fait parvenir, par ailleurs, ses compositions et ses dictées.

l On ne connaît pas les lettres que pouvait envoyer Émile à sa fille. Mais on comprend, par ce postscriptum de novembre 1916, qu’Alice s’inquiète de savoir si son père reçoit les siennes, et surtout, en creux, pourquoi il ne lui en dit rien…

l En 1918, Alice détient

catégorie A, celle des

sa carte individuelle

adultes, ce qui lui permet

d’alimentation. À 14 ans,

de recevoir 600 grammes

elle est classée dans la

de pain par jour.


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Auvergne-Rhône-Alpes

Histoire de Claude et Pierre Pibarot Claude Joseph Pibarot est né le 25 avril 1874, à Courpières (Puy-de-Dôme). À la suite d’une mésentente avec son père, il s’est engagé dans ­l’infanterie­de marine et a participé aux campagnes coloniales d’Indochine et de Madagascar. Revenu à la vie civile en 1908, il travaille à la préfecture de Saint-Étienne lorsqu’il est mobilisé en 1914 dans la territoriale, à l’âge de 40 ans. Il entretient une correspondance personnelle avec son jeune fils Pierre, dit Coco, né en 1910.

l Après la guerre Claude Pibarot tient un domaine agricole et devient maire de la commune de Chavelot, dans les Vosges. Il meurt en 1944, à 70 ans, en Isère.

l Dans ses missives, Claude encourage son fils à bien obéir à sa mère et présente ses cartes postales comme une récompense à sa bonne conduite (ci-contre, une unité de la cavalerie britannique en France en 1914 ; page de droite, en haut, un tirailleur algérien). D’une écriture tout enfantine, Coco lui répond.


01_Titre chapitre

ArrivĂŠe de prisonniers au camp de Torgau.


01_Titre chapitre

Le camp de LÊgende prisonniers ouverture officiers de Torgau, sur l’Elbe.


01_Titre chapitre

« Au camp de Rennbahn, le soir entre 7 et 9 h », dessin d’Auguste pour Louis Barrois. LégendePotage ouverture


6 Prisonniers Altengrabow, Torgau, Darmstadt… Toponymes allemands qui deviennent soudain familiers aux proches des quelque 550 000 Français capturés et internés dans les camps d’outre-Rhin. Les prisonniers y retrouvent des captifs d’autres nationalités, avec lesquels ils partagent un quotidien fait de privations et de travaux forcés pour les simples soldats, d’ennui pour les officiers. La longue durée de la détention affecte moralement ces prisonniers qui vivent la guerre à l’écart du territoire national. Malgré le contrôle étroit des correspondances, ils écrivent lettres, cartes ou journaux, et les nouvelles de la famille comme les colis sont pour tous un soutien indispensable.


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l Carte du lieutenant Delecroix à son ami François Bernard.

l Edmond Hassoux (debout) et un groupe de prisonniers au camp de Wahn.

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Pour les quelque 500 000 prisonniers français l Mot d’un prisonnier. ­internés dans les camps allemands, l’expérience de guerre fut é ­ videmment singulière. Mis à l’écart et donc à l’abri des combats sur le front, ils doivent néanmoins endurer le statut de captif, dans une guerre totale qui met à l’épreuve jusqu’aux soldats devenus inoffensifs. Malgré la convention internationale de La Haye de 1907 qui posait le principe de protection des soldats désarmés et la création par le Comité international de la Croix-Rouge de l’Agence internationale des prisonniers de guerre dès août 1914, la radicalisation du conflit et l’absence de contrôle ont rendu parfois extrêmement difficiles les conditions maté- l La chambre d’un officier rielles pour les prisonniers. Pénurie alimentaire, au camp de Torgau.

hygiène rudimentaire, déficit de soins, exploitation économique par le travail dans les mines, dans les champs ou dans les industries et mesures punitives sont l’ordinaire des captifs. Les prisonniers internés dans les camps situés dans la zone du front sont particulièrement exposés, tout comme ceux travaillant dans l’industrie minière. Dans ce contexte, les officiers prisonniers bénéficient d’un statut privilégié : placés dans des camps spéciaux, ils sont exempts de travail, vivent dans des conditions plus favorables grâce à leur solde et bénéficient d’autorisations spéciales pour correspondre avec leurs proches. Or, pour la majorité des prisonniers, les liens épistolaires quotidiens ou réguliers, si précieux pour le maintien du moral, sont compromis. Conscients de l’importance du courrier, les autorités allemandes organisent un service postal pour les prisonniers. Mais leur correspondance est strictement contrôlée : la longueur, la fréquence, le contenu des lettres et des colis sont soumis à une surveillance étroite et l’acheminement du courrier est lent et irrégulier. En outre, dans une Allemagne confrontée dès 1915 à la pénurie alimentaire, les colis provenant de France, remplis de nourritures, de friandises ou de vêtements chauds, servent à adoucir un quotidien marqué de souffrance et de privations.

l Cartes de correspondance du lieutenant Delecroix.

l Colis postal adressé au lieutenant Delecroix.


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Pour surmonter la succession monotone des jours, sur un temps parfois très long – certains, prisonniers dès 1914, ne seront libérés qu’après 1918 –, s’organise au sein même des camps une vie sociale : avec l’autorisation des autorités allemandes, les prisonniers publient leurs propres journaux, constituent des bibliothèques, prévoient des activités culturelles, des tournois sportifs mettant en compétition les différentes nationalités captives ; ils montent des expositions, des pièces de théâtre ou des concerts dont les bénéfices sont destinés aux plus démunis. Enfin, la captivité renvoie le soldat au sentiment de honte et d’humiliation ; arraché à son groupe de camarades, il reste désormais étranger à l’effort collectif en ne participant plus à la défense de la nation.

l Tombe d’un soldat mort en captivité.

l Intra-Muros, journal des prisonniers du camp de Torgau.

l Représentations théâtrales dans un camp de prisonniers.

Difficile à évaluer, la souffrance morale s’illustre par le développement de dépressions aiguës liées à l’enfermement. Entre 2 et 3 % des prisonniers français internés sont morts dans les camps allemands, souvent en raison du manque de soins. De rares malades ou invalides purent, avant la fin de la guerre, faire l’objet d’échanges grâce aux intercessions du Vatican, du Comité international de la Croix-Rouge ou des États neutres. Mais, pour la majorité d’entre eux, la libération n’interviendra qu’à la fin du conflit.

l L’armistice vu depuis le camp d’Altengraben, dessin du caporal Roger Fantouiller.


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Occitanie

Histoire d’Antonin Latger Antonin Joseph Latger est né à Toulouse, le 25 mai 1882. Il travaille comme tailleur avec son père, mais il est aussi musicien, flûtiste, et participe à des concerts pendant les saisons. Mobilisé le 3 août 1914, il est porté disparu le 22 août en Belgique lors de la bataille de Luchy. Il est en fait prisonnier, d’abord à Ohrdruf, en Saxe-Gotha (un camp qui deviendra pendant la Seconde Guerre mondiale une annexe de Buchenwald), avant d’être transféré dans d’autres camps puis finalement rapatrié comme infirmier en octobre 1916. Son talent de musicien lui permet d’avoir un statut privilégié dans le camp et d’apporter un soutien moral à ses camarades prisonniers.

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 21/12-1914. Chère maman. Tu dois languir d’avoir de mes nouvelles. Je suis heureux de pouvoir t’apprendre que je suis maintenant très bien. Grâce à l’amabilité de deux officiers allemands qui aiment beaucoup la musique, quelques amis composés de peintres, de sculpteurs, de musiciens et d’avocats avons la permission de nous réunir. Grâce encore à l’amabilité de ces Messieurs, j’ai maintenant une petite chambre très agréable et dans laquelle nous pouvons faire du feu. 

l Musicien de Toulouse, ville à grande réputation musicale, Antonin Latger est entouré au camp de camarades de haut niveau : « Mon camarade est premier prix de Paris. […] Nous montons un orchestre afin de donner des matinées de charité au bénéfice de camarades qui ne reçoivent aucun colis ni aucun argent de leur famille. Notre chef prépare le prix de Rome », écrit-il en mai 1915.


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l Dans cette lettre du 9 juin 1915, Antonin Latger raconte l’un de ses concerts auprès des blessés.

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 Cet après midi nous allons faire de la musique aux malades et blessés du grand hôpital du camp, c’est d’ailleurs notre travail de tous les jeudis après-midi. Dimanche dernier, nous avons donné un grand concert au profit de nos camarades russes qui, eux, ne peuvent que difficilement recevoir des paquets à cause du grand détour que leur transport nécessite. Ce concert a été très intéressant, nous avons entendu des chœurs russes, un orchestre de balalaïkas (sortes de mandolines), des chanteurs russes, etc. Durant quelques instants, nous avons eu l’illusion de vivre en Russie. 

12 novembre 1915

l Dans ses archives, Antonin Latger garde trace des liens noués avec ses codétenus musiciens.


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Hauts-de-France

Histoire d’Édouard Dubart Édouard Dubart est né en 1878, dans le Nord. Chirurgien-dentiste âgé de 36 ans, il demande à être mobilisé comme fantassin plutôt que de rejoindre le service de santé. Son épouse Marie et ses filles Claire et Simone, restées à Marcq-en-Barœul, à proximité de Lille, vivent sous l’occupation allemande à partir du mois d’octobre 1914.

l Édouard Dubart est affecté au 16e régiment d’infanterie de Clermont-Ferrand. Sur sa manche gauche, on voit le cor de chasse, insigne attribué aux « bons tireurs ». Fait prisonnier dès 1914, il est détenu en Allemagne, au camp de Münster, non loin de la frontière hollandaise. Bien que sa correspondance soit strictement réglementée – il a droit à deux lettres par mois –, sa situation de prisonnier lui permet d’échanger des nouvelles avec sa famille en territoire occupé, de laquelle il aurait été entièrement coupé s’il était resté combattre en France.

l Mais le contenu des

ou des photographies

missives est contrôlé : ainsi

provenant du reste de

Édouard Dubart explique-t-il,

la France. Preuve de

en juin 1916 et février 1917,

l’isolement dans lequel

ne pas pouvoir faire parvenir

étaient plongés les

à sa famille des nouvelles

habitants sous l’occupation.


276

l Depuis son camp de prisonnier, Édouard Dubart fabrique ces deux plumiers gravés aux prénoms de ses filles.

l Pris en charge par les services français de l’ambassade, les Pays-Bas étant neutres, il embarque à Rotterdam en direction de l’Angleterre, avant de traverser la Manche pour retrouver le territoire français et sa famille.

l En 1917, il apprend que sa femme et ses filles ont été évacuées de la zone occupée. Il décide donc de s’évader pour les rejoindre. Le 12 février, en compagnie de deux camarades, il parvient à tromper la vigilance des gardiens du camp et, après de longues marches nocturnes, il passe en Hollande le 18, à 6 heures du matin.

 J’ai d’abord reçu ta lettre des environs de Liège […] tout joyeux de te savoir partie. Tu dois comprendre depuis mon impatience de te revoir, j’étais donc décidé à m’évader. 


00 7 Vivre sous l’occupation Après l’invasion en 1914, l’heure allemande, en avance d’une heure sur le reste de la France, s’impose sur l’ensemble des territoires occupés du nord et de l’est. Mesure symbolique, en réalité anodine en comparaison des réelles difficultés rencontrées par les populations occupées. Isolées du reste de la France, étroitement contrôlées, confrontées à des conditions de vie extrêmement pénibles, elles vivent ces quatre années sous l’autorité allemande, qui les prive aussi de tout contact avec leurs proches mobilisés.


296

297

Grand Est

Histoire d’Alfred Émile et Julienne Lor Alfred Émile Lor, né le 19 novembre 1879, à Lavi­ gné­ville, est chauffeur mécanicien à Chaillon, dans la Meuse. Il est mobilisé en 1914 et affecté dans la 6e section d’infirmiers, dans un hôpital de Verdun. Il fait ainsi partie des 100 000 réservistes mobilisés comme infirmiers en complément des quelque 9 000 infirmiers de l’armée d’active. Sa femme Julienne et leurs cinq enfants, restés au village, se retrouvent en territoire occupé.

l Depuis les territoires occupés, Julienne ne peut correspondre avec son mari. Début 1915, elle est évacuée avec ses enfants, dans la Drôme. Le 11 février, Émile exprime son émotion à la réception de ces nouvelles. De nouveau père d’un petit garçon depuis leur séparation, il en ignore encore le prénom.

l À partir de mars 1916, l En date du 1er janvier 1915,

Frederic Weidner, qui a

il se rapproche de sa famille :

cette lettre écrite par un

séjourné chez Julienne,

il quitte Verdun pour être

soldat allemand à Julienne

lui demande, sur un ton

affecté dans une usine à

Lor témoigne de la

très courtois, de s’occuper

Hauterives, dans la Drôme.

cohabitation entre les

moyennant rémunération

En application de la circulaire

habitants des territoires

de son linge dont il donne

du 14 février 1915, en tant

occupés et les Allemands.

la liste.

que père de six enfants vivants, il est finalement démobilisé le 15 juillet 1917.


308

309

Grand Est

Histoire de Marguerite Hosmalin Marguerite est née le 30 juillet 1906, à Joudreville, en Meurthe-et-Moselle, territoire occupé par les Allemands pendant la guerre. Réfugiée à Saint-Ouen avec sa mère Léonie, elle écrit très régulièrement à son père Eugène, mobilisé au 99e régiment d’infanterie territoriale mis sur pied à Clermont-Ferrand.

l En vacances chez sa grand-mère à Riom, dans le Puy-de-Dôme, Marguerite envoie à son père cette lettre en prévision de la SaintEugène, le 13 juillet. Le dessin de l’Alsacienne, avec sa cocarde et les drapeaux tricolores, est une façon, pour cette petite Lorraine, de montrer son implication dans le conflit et d’exposer les leçons patriotiques reçues.

 Je t’ai fait un panier de cerises renversé ; je crois que nous en gouterons pas du

tout de celle de Joudreville ca sera les Allemands qui les auronts, et les confitures que maman avait faite il y en avait des pots et c’est le vilains boches qui les auront. Nous ne gouteront pas au cerises ca sera les boches qui les auront c’est pas a eu le jardin pour  8 mai 1916 qu’ils les aient non sa c’est trop fort par exemple. 

l Quelques mois plus tard, c’est une photographie d’elle en Alsacienne qu’elle lui fait parvenir.

 Je me plais bien à Paris mais j’aimerais mieux rester a Joudreville avec toi. D’abord on aprend mieux a Joudreville par ce qui ci il y à trop de petites filles. 

”

Octobre 1916

son père sont soigneusement décorées, et son quotidien décrit avec soin : ses progrès à l’école et son classement, les prix reçus, ses visites de monuments parisiens (Invalides, Sacré-Cœur, Panthéon…).

 Je voudrais bien que la guerre soit finie

va, papa ; Maman me demande ou j’aimerai mieux être, a Saint-Ouen ou a Joudreville, tout le temps je réponds Joudreville.   18 novembre 1916

 Je suis bien contente que l’on avance parce que si on continue on arrivera bientôt a Joudreville.  22 mars 1917

l Les lettres de Marguerite à

”

l Pourtant, la petite fille n’oublie jamais son village natal, qu’elle espère revoir bientôt.


Hauts-de-France

312

313

Histoire de Madeleine et Marguerite Laloy Madeleine et Marguerite Laloy sont nées à Frelinghien, près d’Armentières, en 1888 et en 1898, dans une famille bourgeoise. Restées avec leur mère Marie dans cette commune du Nord alors que leurs trois frères Auguste, Roger et Louis ont été mobilisés et que leur sœur Claire est réfugiée en Hollande, elles vont connaître plusieurs années d’occupation allemande. Les deux sœurs rédigent ensemble un journal, dans lequel elles font le récit de ce qui forge leur quotidien : « Les événements succédant aux événements, nos mémoires vont s’embrouiller, se rouiller, oublier, et nous voulons que nos frères et sœurs retrouvent les jalons de notre vie durant la séparation », expliquent-elles.

l « Le passage d’Allemands est un événement dans notre paisible Frelinghien », notent les deux sœurs dans leur journal en octobre 1914. Ce sont plusieurs années d’occupation qui s’annoncent. Madeleine, Marguerite et leur mère Marie vivent alors à l’heure allemande – l’heure de Berlin, soit une heure de plus que l’heure en vigueur en France – et sont soumises à l’administration ennemie. Elles ont donc des papiers d’identité allemands.

l Leurs déplacements sont strictement réglementés et soumis à autorisation. Cette photo est légendée : « Sentinelle boche qui demande les passeports sur la route de Deûlémont. » 

l Et comme tous les

 Vers 1 h 1/2 nous vivons de vraies émotions car voilà la première patrouille d’allemands que nous voyons, ils sèment l’émoi par leur course rapide et leur aspect sinistre, casques à pointes, longue lance, air arrogant toutefois un peu inquiet. 

Octobre 1914

habitants des territoires occupés, elles n’obtiennent que très rarement des nouvelles des leurs. C’est ainsi qu’elles n’apprennent qu’en décembre 1914 la mort de leur frère Auguste, tué le 13 octobre à Berry-au-Bac. Pour faire passer ou obtenir des nouvelles, il faut donc utiliser d’autres canaux : les pays neutres, comme la Hollande ou la Suisse, ou l’éventuelle coopération des officiers allemands qu’elles logent.


314

315

l Frelinghien se trouve sur la ligne du front. Les Allemands font face aux Britanniques, postés à Armentières. La commune étant régulièrement bombardée, les habitants se réfugient dans les caves. Les jeunes femmes et leur mère décident après quelques jours de quitter leur village pour se rendre au Quesnoy, situé à quelques kilomètres en arrière des lignes. Mais Le Quesnoy est à son tour bombardé par les Britanniques, provoquant le départ des Laloy vers Fives, en banlieue de Lille, puis, bien plus tard, vers la Suisse.

 Le sifflement accoutumé se fait entendre suivi de l’éclatement de l’obus ! Quelle sinistre impression cela fait chaque fois on a la sensation que la mort passe au-dessus de vous et que si elle ne vous atteint pas elle ira peut-être frapper un autre ! Vraiment notre dernière journée à Quesnoy s’annonce mal ! […] Les obus ne sont pas pour [les civils] et dire qu’ils sont tout aussi exposés que les Allemands à les recevoir ! 

9 mai 1915

 La visite de la maison est des plus pénibles, il n’y a plus rien

à y reconnaître, tout est indignement sali. Les meubles, certains objets sont bouleversés, renversés, cassés, piétinés. Je retrouve au grenier des objets du salon et inversement. Des lettres, des papiers de tous genres sont semés partout au milieu de la vaisselle cassée. La cuisine et l’arrière cuisine sont remplies d’eau. […] Au milieu de la salle, un énorme mont de cendres, de suie, de vaisselle cassée, de casseroles non nettoyées, des carafes de bière, etc. etc. Et dire que ce sont des hommes qui ont passé par là ! 

l Pour Madeleine et Marguerite, le devenir de leur maison, occupée par des soldats allemands et soumis aux bombardements et au pillage, est au centre de leurs préoccupations. Dans leurs allers-retours fréquents vers Frelinghien, elles constatent la destruction progressive de leur demeure et tentent de sauver vaisselles, argenterie, statues de bois, photographies de famille et objets d’art.

Madeleine, 18 novembre 1914

l Le journal relate également les difficultés d’approvisionnement, les couvre-feux, les amendes, les prises d’otages, voire les civils fusillés en répression de certains faits de résistances. Les deux sœurs évoquent notamment le refus d’obtempérer d’ouvriers et d’ouvrières réquisitionnés pour confectionner des sacs protégeant les tranchées allemandes.


01_Titre chapitre

L’Allemagne et la France rendent hommage aux Alsaciens-Lorrains morts sous l’uniforme allemand.


8 Depuis les territoires annexés Habitants des « provinces perdues » annexées depuis 1871 à l’Empire allemand, les Alsaciens et les Lorrains vivent une guerre particulière. Germanisés ou encore empreints de culture française, habitants des territoires repris dès août 1914 ou demeurant sous l’autorité du Reich, les hommes combattent aux côtés de l’Allemagne ou s’engagent dans l’armée française. Leurs lettres et celles de leur famille, qui souvent entrecroisent les langues, leurs dessins et leurs photographies donnent à voir la guerre des deux côtés et sont autant de témoignages exceptionnels.


330

Grand Est

Histoire d’Alfred Ziller Alfred Ziller est né le 8 février 1894, à Saint-Jeandes-Choux, près de Saverne, dans le Bas-Rhin, territoire annexé par l’Allemagne en 1871 à l’issue du traité de Francfort qui met fin à la guerre de 1870. En 1911, son père Joseph fait une demande auprès du juge de paix de Ligny, dans la Meuse, pour assurer à ses quatre enfants la nationalité française. Alfred, jardinier à Saint-Mihiel, est donc mobilisé en 1914 dans les rangs du 25e bataillon de chasseurs à pied de Saint-Mihiel. l Le 30 mars 1915, Alfred

Éparges : attaque à la

Ziller adresse à ses parents

baïonnette, explosion

une lettre écrite en allemand,

et dispersion des corps,

où se glissent quelques

perte des camarades,

mots français (comme le

choc traumatique. Lorsqu’il

mot « boches ») mais aussi

écrit cette lettre la bataille

alsaciens. Il y relate avec

des Éparges ne dure que

une effroyable minutie les

depuis dix jours. Elle va

terribles combats auxquels

se poursuivre jusque dans

il vient de prendre part aux

les derniers jours d’avril.


332

333

Chers Parents Je veux vous dire que je suis encore vivant et suis revenu sain et sauf des attaques, mais je ne suis pas encore revenu des horreurs. Car, mes chers parents, personne ne peut décrire le spectacle des horreurs que nous avons vues. Nous sommes partis de Rupt le vendredi à minuit. Moi, j´avais prié et communié car je n´avais plus l´espoir de revenir. Nous avons fait 8 kilomètres et sommes arrivés à 3 h du matin aux Éparges. Et nous nous sommes préparés pour l’attaque dans une forêt. Ma compagnie était tenue en réserve et à 2 h de l’après-midi nos canons de 75 et 90 ont commencé les bombardements […], ils ont atteint leur cible et à 4h, on a vu projetés en l´air les bras, les jambes et les têtes des Boches. Et à 6 h, deux compagnies du 132e ont lancé une attaque à la baïonnette sur les tranchées boches. Ils ont pris la tranchée et ont descendu tous les Boches mais les Boches nous ont torpillés. Nous avons perdu beaucoup d´hommes car les torpilles font des trous de 5 à 6 m de profondeur. C’était terrible. À 6 h du soir, la compagnie a reçu l’ordre de progresser, à 7 h, les Boches ont lancé une contre-attaque, en nombre d´environ un régiment entier face à nos trois compagnies et ont repris les tranchées. L´autre soir nous y sommes montés encore une fois, ma compagnie et la 6e à la baïonnette, mais les Boches ont tiré sur nous, et nous avons dû faire marche arrière. Et heureusement puisque sinon je ne serais plus en vie. Chers parents, c´était bien triste et le papier ne peut décrire l´image horrifique de la forêt où il n’y a plus de branches, du sol dont la terre est toute retournée par les canons de 75. Partout des morts, sur les arbres, dans les branches sont accrochés des jambes, des bras, des chemises. Sur le sol il reste encore là une tête et là une jambe, On marche dessus, que c’est horrible. Je suis encore malade à force de voir tout cela. Notre commandant est blessé, 1 capitaine et 2 lieutenants sont morts, un capitaine et 2 ou 4 lieutenants blessés, et beaucoup d´hommes morts ou blessés. On compte 276 morts et blessés. Terrible. Là-bas, j’ai laissé beaucoup de bons camarades. Aussi longtemps que je vivrai, je n’oublierai jamais ce choc. Ce n’est pas une guerre, c’est une boucherie, et vous pouvez remercier notre sainte mère Marie de m´avoir fait revenir. On a encore attaqué l´autre soir la tranchée des Boches qu’on a reprise et nous l’avons gardée. C’est l’infanterie qui la tient, et nous, nous sommes repartis pour Sommedieue, et demain nous irons à Dieu où nous serons vraiment au repos. Si vous recevez cette lettre dimanche, est-ce qu’Alphonse peut venir aussi à Dieu lundi ? J’aimerais bien voir quelqu’un de chez nous mais je ne veux pas que vous perdiez un jour car vous ne me trouverez peut-être pas. Si vous ne venez pas, envoyez-moi un peu d’argent car je n’en ai plus, et ici on trouve à acheter. J’ai reçu un colis hier et vous en remercie. Et merci à Adolphe de ma part pour les gâteaux. J’ai eu hier une carte d’Eugène, il va toujours bien. Je n’ai pas encore répondu à la lettre de Charles. Je termine ma lettre. J´espère que chez vous tout va bien. Je termine ma lettre et vous embrasse beaucoup, votre fils qui vous aime de tout cœur. l Traduction de la lettre

Alfred

envoyée par Alfred à ses parents le 30 mars 1915.

l Le 10 avril 1915, jour au cours duquel le 25e bataillon de chasseurs à pied est relevé, Alfred Ziller est tué aux Éparges. Au cours des quatre jours qui précèdent, le bataillon y a perdu 9 officiers et 465 chasseurs. Après la guerre, sa fiancée se marie avec son frère aîné, Charles, survivant du conflit. À titre posthume, Alfred Ziller reçoit la Médaille militaire, décoration qui ne peut être attribuée qu’à des soldats ou à des sous-officiers en récompense de la bravoure au combat et, à titre exceptionnel, à des généraux ayant commandé en chef face à l’ennemi.


340

341 l Fait prisonnier le 26 octobre 1914, Paul est envoyé dans un camp à

Histoire de Paul et Louise Braun Grand Est

Paul et Louise se sont mariés en 1911 et tiennent une épicerie à Oberhaslach, dans le Bas-Rhin. Le 2 août 1914, Paul est mobilisé dans l’armée allemande et affecté dans un régiment de réserve, le 99e régiment de la Landwehr de Strasbourg. Fait prisonnier par les troupes françaises dans la région de Bures, en Meurthe-et-Moselle, en octobre 1914, il est d’abord interné à Sisteron, avant d’être envoyé en janvier 1915 à Saint-Rambert-sur-Loire. Il n’est libéré qu’en janvier 1919.

Sisteron. Dans sa lettre du 31 octobre, il en informe

l Dans les premiers temps

sa femme en français,

de la guerre, les difficultés

mais lui envoie ses baisers

d’acheminement du courrier

en allemand.

sont telles que Paul, quelque peu agacé, pense que sa femme le néglige. Deux jours plus tard, il reçoit d’elle deux lettres. Mais ce déséquilibre

l Mais le camp de Sisteron,

épistolaire est une constante

installé dans une citadelle

de leur correspondance.

Vauban, était destiné aux officiers et hommes du rang allemands. Au début de l’année 1915, Paul est donc transféré dans un camp d’Alsaciens-Lorrains, à Saint-Rambert-sur Loire. Une partie des Alsaciens et des Lorrains qui y séjournent comme prisonniers de guerre allemands souscrivent des engagements pour l’armée française.

« Die herzlichster Grüsse und Küsse. Dein Lieber Paul » : « Baisers et saluts les plus cordiaux. Ton cher Paul ».

 Cirey, le 9 août 1914 Chère Louise, Je suis toujours sans nouvelles de toi, es-tu malade ou qu’est-ce qui te manque ? Aujourd’hui, je suis à Cirey, où nous avons emmené des prisonniers. Ce matin, nous retournons à Reau l’étape, où par la suite nous poursuivrons ailleurs, je ne sais encore où ! Il est fort possible que ce soit au feu, si tu veux encore m’écrire… Je t’embrasse et salue toute la famille Ton Paul 


342

343

« 10 février 1916

« Oberhaslach, 17/12/16

Ma chère et unique Louise,

Mon Paul aussi tendrement aimé,

Ta lettre du 9 I [1916], je l’ai eue avec beaucoup de plaisir et me réjouis que

Cela fait la 3e fois que je veux te souhaiter une bonne nouvelle année par

tu ailles bien et que tu sois en bonne santé et que tous mes proches aillent

cette voie. Comme cela est la coutume, je veux le faire le plus sincèrement.

toujours bien. Le petit ornement de cette lettre, je l’ai fait comme preuve

Que le bon Dieu te garde corps et âme en bonne santé dans cette nouvelle

d’amour et espère qu’il te fera plaisir aussi. Je me réjouis qu’Eugène ait enfin

année, qu’il te donne force et patience. Nous avons peu d´espoir d´une paix

eu sa permission. J’ai également reçu une carte de M. Dreyer, peux-tu le

prochaine et notre souhait de cœur reste sans accomplissement. Ces jours

remercier de ma part et lui transmettre mes salutations. Malheureusement je ne

[de fête] sont là pour faire souffrir nos cœurs quand il y a autant de gens

puis écrire pour tous. Es-tu maintenant guérie de ton mal ? Tu n´écris jamais rien

qui vivent heureux ensemble. Mon tout aimé, je m´effondre par amour et

de précis de cela. Ma santé est bonne. Nous voulons continuer de prier Dieu

chaude langueur. Mais à quoi cela sert-il ? Il nous faut patienter en espérant

tous les deux pour qu’il nous protège et nous garde en bonne santé et qu´il

que l’année à venir nous amènera la Paix.

nous prenne à l´avenir aussi sous sa protection. Je ne sais pas te raconter

Garde-moi en amour, et reçois encore mes plus tendres vœux de Nouvel An

beaucoup de neuf, ma chère Louise, sauf que j’attends languissamment

et salutations de ta Louise qui t´aime. »

« Oberhaslach, le 3/11/18 Bien aimé, Cette année, à la Toussaint, nous avons vécu une douloureuse journée ; il nous a fallu inhumer notre cher frère Aloïs. Mon cœur est brisé de douleur. Que le bon Dieu le récompense pour tout le bien qu’il nous a fait, à nous tous durant cette guerre. Cher Paul, écris à la mère quelques lignes et si le bon Dieu te laisse bientôt rentrer, nous voulons lui [la mère] porter de l’aide. […] Nous ne pouvons rien y changer, et nous voulons nous soumettre à la volonté de Dieu. En grande tristesse, je t´envoie mon salut. Ta Louise »

la paix et nos retrouvailles. Et finalement elle doit arriver. Salutations et bisou pour mère et toute la famille sans exception et tous les amis.

l À distance, chacun

l Une semaine après

En attendant, vis bien, reste en bonne santé et affectueuses pensées de ton

surmonte un quotidien fait

l’armistice, toujours prisonnier

Paul qui t´aime tendrement. »

de solitude. C’est donc sans

des Français, Paul est

Paul que Louise enterre

heureux du retour de l’Alsace

son frère. Et c’est seul que

à la France : « Nos ennemis

l Quatre années durant,

le papier décoré, l’ornement

Paul apprend la triste

ont quitté le pays et nous

alors que Paul est prisonnier

des lettres et l’envoi

nouvelle, par cette lettre

pourrons vivre en paix »,

en France, la correspondance

de fleurs séchées sont

du 3 novembre 1918,

écrit-il en allemand dans

est le seul lien entre

également, pour ce couple,

cerclée de noir.

une lettre commencée

les deux époux. Au-delà

des façons d’exprimer

et terminée en français :

des paroles parfois tendres,

leur attachement.

« Vive la France ».


9 Blessures 2,8 millions : c’est le nombre des soldats mobilisés ayant été blessés, parfois plusieurs fois, entre 1914 et 1918. Dans cette guerre longue et industrielle, les services sanitaires sont confrontés à une multitude de blessures inédites, causées pour 75 % d’entre elles par les éclats d’obus. Il leur faut donc transformer le mode de prise en charge des blessés, et venir les soigner au plus près du champ de bataille. Pour les combattants, la blessure est parfois une chance, lorsqu’elle est légère et permet un retour provisoire – ou définitif – vers l’arrière ; mais elle est, le plus souvent, traumatique.


380

381

Île-de-France

Histoire d’Adrienne Bergès Adrienne Bergès habite à Versailles. En août 1914, elle intègre comme infirmière un hôpital à Verdun. À l’heure des premières hécatombes, dans la salle 4 dont elle est en charge, elle accueille de nombreux blessés et découvre ce que la guerre moderne fait aux corps : les balles des mitrailleuses et plus encore les éclats des obus explosifs ou les shrapnels des obus fusants deviennent la première source de blessure des hommes.

l Sur un carnet noir,

des uniformes que les

Adrienne dresse la liste

projectiles dispersent au

des décès, lit par lit. Elle

plus profond des corps,

y décrit avec précision

les souffrances et l’agonie

les atroces blessures

de ses mourants qu’elle

qui s’infectent vite à cause

accompagne jusqu’au

de la saleté des tissus

dernier instant.

l Le 30 août 1914, dans une lettre adressée à ses parents, elle dit son admiration pour les jeunes soldats qu’elle rencontre et sa tristesse face à leur mort. « C’est dur pour nous », confie-t-elle.

l En avril 1915, l’un de ses soldats, en congé de convalescence dans un hôpital de Nîmes, lui écrit pour lui dire sa reconnaissance.


388

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Nouvelle Aquitaine

Histoire de Jean Salvin

l Le 3 septembre 1918, moins d’un mois après avoir été défiguré au cours d’une attaque, il est cité à l’ordre du régiment ce qui lui vaut de recevoir la croix de guerre. Avant cela, Jean Salvin écrivait régulièrement à Léa : sur les cartes postales montrant les villes détruites – telle Arras, dont l’hôtel de ville a été bombardé –, il commentait parfois les photographies que sa femme lui envoyait : « Que je suis heureux de jeter un regard sur ta photographie qui me paraît en réalité », écrivait-il en mai 1915.

Jean Salvin est né le 13 septembre 1885, à Montazeau, en Dordogne. Domestique au château du Chabrier, à Razac-de-Saussignac, et marié à Léa, il est mobilisé le 4 août 1914 dans les rangs du 225e régiment d’infanterie de réserve. Il est grièvement blessé au visage le 10 août 1918 à Montdidier, dans la Somme. Hospitalisé pendant plus de trois ans dans des hôpitaux de la région parisienne, il subit plus de vingt opérations. Jean Salvin est l’un des 15 000 mutilés de la face de France.


390

391

l Membre actif de cette association, Jean Salvin participe le 11 novembre 1921 au dépôt de gerbes sur la tombe du soldat inconnu, inhumé sous l’Arc de triomphe, à Paris, le 28 janvier précédent.

l Les fractures des

expression utilisée par

maxillaires inférieur et

le colonel Picot, l’un

supérieur font de Jean

des fondateurs, en 1921,

Salvin ce que l’on appellera

de l’Union des blessés

une « gueule cassée »,

de la face.


01_Titre chapitre

Un capitaine permissionnaire retrouve sa famille Ă la sortie de la gare.


01_Titre chapitre

Un groupeLégende de permissionnaires ouverture à la gare de l’Est, à Paris.


01_Titre chapitre

L’entrée d’un Légende bureauouverture de démobilisation à Paris en 1919.


10 Se retrouver ? Vivre à distance, espérer le retour. La guerre, loin d’être courte comme on l’imaginait dans un premier temps, se prolonge, et la perspective des retrouvailles s’éloigne peu à peu. Au printemps 1915 sont octroyées les premières permissions, qui permettent aux soldats de retrouver provisoirement leur famille, leur demeure, leur travail. À partir de novembre 1918, avec la signature des différents armistices, s’engage le processus de démobilisation et le retour définitif dans leurs foyers d’hommes marqués par de longues années de guerre.


400

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l L’arrivée du permissionnaire, dessin de Pierre Meyer.

Espérer de proches retrouvailles, envisager la fin du conflit, anticiper l’après. Thèmes fréquents, qui posent comme allant de soi la survie du soldat et qui, en cela même, disent beaucoup sur l’incertitude et la précarité de l’existence pendant la guerre. Pour conjurer le sort peut-être, pour s’offrir un avenir sans doute, l’expression du désir d’un retour prochain – provisoire ou définitif – du soldat parmi les siens, occupe, de fait, le paysage épistolaire.

l Sauf-conduit accordé à Mme Edmée Dumontet pour voyager de Cabourg à Vernon.

l Le départ du permissionnaire, dessin de Hermann-Paul.

l Guide du permissionnaire.

Dans les premiers mois de la guerre, la proclamation de l’état de siège appliquée à l’ensemble du territoire confère une partie des pouvoirs civils à l’autorité militaire et sépare de jure la France en deux mondes, le civil et le militaire. En effet, par souci du maintien de l’ordre et de la sécurité, la zone des armées est interdite aux familles de mobilisés. La présence des conjointes, notamment, risquerait selon l’armée d’« amollir » le moral des combattants et d’affaiblir leur volonté. Certaines femmes réclament pourtant des laissez-passer les autorisant à rejoindre leurs conjoints dans la zone des armées, ou tentent de les faire venir auprès d’elles provisoirement. Leur demande est évidemment, à chaque fois, rejetée. Et si certains osent braver l’interdit en organisant des retrouvailles conjugales, parfois familiales, dans les lieux de cantonnement, dans les villes et les villages situés à l’arrière du front, la plupart néanmoins se résignent à vivre à distance, pour un temps. Mais pour les familles, la séparation devient de plus en plus pénible à mesure que la guerre se prolonge et que s’éloigne l’espoir d’une guerre courte. Pour soutenir la vie économique (agricole, notamment), la natalité et le moral au front comme à l’arrière, est donc instauré, à partir du printemps 1915,


402

403

Dans le contexte d’une guerre qu’on ne voit plus finir, l’espoir du retour définitif du soldat parmi les siens est une perspective bien plus incertaine. Pourtant, nombreux sont ceux qui envisagent avec force détails un après-guerre souvent idéalisé : retrouvailles joyeuses, bonheur sublimé, douceur du foyer et, même, amélioration du quotidien du temps de paix. Qu’en est-il en réalité ? Après l’annonce des différents armistices, la démobilisation n’est pas immédiate. Les quelque

le régime des permissions. D’une durée de trois à dix jours, octroyées deux à trois fois par an, elles sont soumises aux aléas des opérations militaires. Sources de frustrations car incertaines et trop courtes, les permissions sont marquées par la perspective de la nouvelle séparation à venir. Elles peuvent être aussi parfois l’occasion de plus ou moins grandes déceptions, lorsqu’elles ne sont pas à la hauteur des espérances : les soldats et leurs proches ne retrouvent pas toujours le même engagement intime exprimé dans les lettres échangées ; certains combattants découvrent, amers, un monde de l’arrière immuable et préservé et, croient-ils, indifférents à leurs souffrances. Les permissions deviennent néanmoins des moments clés – imaginés ou vécus – qui rythment le temps de la séparation et constituent l’un des thèmes récurrents des correspondances. L’attente de ces quelques jours volés au combat, échéance accessible à moyen terme, semble même par moments annuler toute autre considération.

l En permission avec l’épouse infirmière et les quatre enfants.

l « L’arrivée du permissionnaire », Le Petit Journal, 1er août 1915.

l Lettre de Léone Leguillette à son oncle André Leguillette, le 10 janvier 1916.

l Cartes patriotiques.


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l 11 novembre 1918, l’arc de triomphe du Carrousel, dessin de Pierre Meyer.

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5 millions de mobilisés français alors sous les drapeaux sont libérés, progressivement, entre novembre 1918 et septembre 1919. Quant aux plus jeunes classes, celles de 1918 et 1919, elles ne sont rendues à leur foyer qu’entre mai 1920 et mars 1921. Dans ce long processus de démobilisation, l’obtention d’une aide financière (prime, pension) ou de décorations devait compenser ou reconnaître l’engagement des hommes dans le conflit. Certains s’en contentèrent, tandis que ces manifestations de gratitude semblèrent, pour d’autres, ne pas être à la mesure de la dette de la nation et des sacrifices consentis. Quant aux retours effectifs des hommes parmi les leurs, il est bien plus difficile d’en dessiner les contours. Car l’arrivée des soldats, après la démobilisation, met fin à l’écriture de soi : les lettres perdent leur fonction de lien dans l’absence, les carnets de guerre leur rôle de dépositaire mémoriel. Les l Diplôme du combattant décerné au soldat Charles Birling, blessé deux fois.

portes des foyers dès lors se referment et scellent de nouveau l’intimité conjugale et familiale. Des retours définitifs, la grande collecte ne livre donc que peu de traces. On sait néanmoins l’immense difficulté de la reprise de la vie civile, familiale, amoureuse, loin des images idéalisées forgées pendant le conflit, pour des individus marqués par plus de

l En mémoire de la Grande Guerre, au soldat Ernest Bélaman, blessé deux fois.

l La visite du dimanche au cimetière.

l Permission du front et démobilisation.


408

409

Auvergne-Rhône-Alpes

Histoire de Germaine Baffert Le 2 juin 1908, Germaine épouse Noël Eugène Baffert, mécanicien automobile, né en 1882 à ­ ­Grenoble. En 1914, le couple habite Paris avec leur fils Georges, âgé de 3 ans. À distance, Germaine fête à sa manière leur anniversaire de mariage, en envoyant à son mari cartes et poème dans lesquels elle exprime l’attente de son retour. Après la guerre, le couple s’installe à Grenoble, comme marchands de cycles.

l Ces cartes postales, vendues vierges, permettaient aux expéditeurs de les décorer à leur goût. On perçoit sur cette carte du 2 juin 1915 l’application graphique de Germaine, surnommée « Maine ».

l Le 2 juin 1918, pour leurs dix ans de mariage, Germaine compose un poème, véritable invocation au retour que rythme l’anaphore « Lorsque tu reviendras ». Dans sa litanie, elle entrevoit les retrouvailles, le futur partagé et pense à ses futurs petits-enfants : « Oh que nous serons fiers de leur conter tout bas / Ces autres ans de tourments endurés pour la France / Ô mon pauvre adoré, lorsque tu reviendras. »


416

417

Île-de-France

l Deux jours plus tard, dans sa lettre du

Histoire de Pierre Fort et Denise Bruller

13 novembre 1918, elle revient sur ses sentiments à l’annonce de « l’immense

Pierre Fort est né le 1er décembre 1896, à Paris, et vit boulevard Raspail, dans le XIVe arrondissement. En 1914, il est encore étudiant. Mobilisé en 1916 au 13e régiment d’infanterie comme caporal fourrier, il est successivement nommé sergent, aspirant, sous-lieutenant, et finit la guerre comme lieutenant. Pendant le conflit, il correspond avec Denise Bruller, sa fiancée, étudiante à la Sorbonne.

nouvelle » et elle explique : « Vous ne pouvez savoir le poids affreusement lourd et angoissant qui m’est enlevé. Ah ! pouvoir songer à l’être ardemment chéri sans crainte. »

l Le 14 juillet 1919, jour du défilé de la Victoire qui voit parader à Paris des unités de toutes les armées alliées, Gustave Fort, le père de Pierre, écrit ce sonnet, « Le Retour du Poilu » : « Retourne au nid, c’est là que rêve ta compagne. »

l Le jour de l’armistice, Denise Bruller, pourtant

l Le 22 novembre 1918,

habituée à rédiger de longues

Pierre est en Alsace où il

lettres, ne parvient plus à

assiste à l’entrée des troupes

écrire. Envahie par l’émotion,

françaises et du général

elle ne peut que tracer ces

Castelnau dans Colmar,

quelques lignes.

après presque cinquante ans d’annexion par l’Allemagne.


426

427 l « Souvenir de ma gare d’évacuation, Toul, dimanche 3 septembre 1916. » Henri

Bourgogne-Franche-Comté

Histoire d’Henri Lambert

Lambert vient d’être blessé.

Henri Lambert, né le 4 février 1897 à Beaune, en Côte-d’Or, a 17 ans quand la guerre éclate. Il est appelé en janvier 1916 et affecté au 27e régiment d’infanterie, dont il déserte le 5 mars alors que le régiment se trouve dans la région de Saint-Mihiel. Arrêté, il est alors emprisonné à Lons-le-Saunier. Muté d’office au 29e régiment d’infanterie qui est engagé aux Éparges, il est blessé au bras et au menton le 3 septembre 1916. Il en garde des séquelles, notamment des éclats métalliques. Il participe à l’offensive du chemin des Dames du 16 avril 1917, ce qui le hantera toute sa vie.

l Les paysages apocalyptiques des tranchées de premières lignes et une issue probablement funeste pour chacun : les croquis d’Henri Lambert peignent sans concession une guerre absurde et d’une violence extrême.

l En 1919, dans un cahier intitulé « Quatre ans de bagne », il rassemble ses dessins de guerre qu’il accompagne de « commentaires très concis ». C’est à la fois son expérience et une virulente condamnation de la guerre qu’il donne à voir.

 Cette note d’un champ de bataille moderne, mal jetée

l Le dimanche 20 février 1916, devant le crucifix de l’église de Talant, en Bourgogne, Henri Lambert décide de déserter.

d’ailleurs, est encore inférieure à la réalité, qui est indicible, répugnante, tragique… L’avalanche a passé… le sol, labouré par les obus pendant des dizaines de kilomètres, est nu, désertique… jonché de trophées misérables : cadavres décharnés, obus, balles, vêtements. […] Ils vécurent, ceux-là, et voulurent vivre… Ils ont aimé, mêmement hommes, ils ont souffert, espéré… Des cadavres engloutis dans l’abandon mortel d’un désert. 

Plateau du Bois-l’Abbé, sud-est de Bouchavesnes (Somme), lundi 20 novembre 1916, 1 re ligne


428

l Mais la guerre ne le quitte pas, et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale,

l Image forte de sa révolte,

« dernier représentant

il rédige un long texte,

ce combattant portant

de la civilisation… ». On

justification de sa révolte.

masque de protection contre

devine aussi sur son casque

Il y énumère les états de

les gaz, fusil et poignard,

les deux lettres RF pour

service de sa famille contre

présenté comme le

République française.

l’Allemagne : son arrièregrand-père ayant participé aux guerres napoléoniennes ; son grand-père ayant participé à la Commune de Paris « lors de l’invasion allemande » ; son père, soldat dans la guerre francoprussienne de 1870, ayant repris du service en 1914 et tué sur le front en avril 1918 ; lui-même qui connaît pendant « 30 mois le feu comme simple soldat dans l’infanterie » ; et son fils Jean, « en campagne contre l’Allemagne » en 1945-1946. Et de conclure :

l Après la guerre, Henri Lambert est employé au service des Dommages de guerre et de la Reconstitution du Haut-Rhin, à Colmar.

l Également artiste, il vit au milieu de ses œuvres surréalistes, comme le montre ce photo-montage.

429


01_Titre chapitre

Les morts après la prise de Courcelles. Les Éparges, 1915, ouverture la fosse commune. LÊgende


01_Titre chapitre

Cadavres Ă Laffaux. Le recensement desouverture morts. LĂŠgende


« Souvenez-vous ». Légende ouverture


11 Mort et deuil de masse Quelque 1,4 million de soldats français sont morts ou disparus. La Grande Guerre, longue et industrielle, a massivement tué et provoqué des deuils à grande échelle. Que les lettres n’arrivent plus, et c’est déjà la crainte de la triste nouvelle. Suit la confirmation par la voie officielle, ou par les camarades de tranchées qui décrivent les derniers instants de leurs compagnons tombés. Pour les proches endeuillés, l’absence de sépulture, voire du corps du défunt, sont autant d’épreuves venant redoubler la perte. 600 000 veuves et 1,1 million d’orphelins : tel est le bilan d’une guerre meurtrière.


Grand Est

448

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Histoire de Léonie Kohler et Michel Keller Léonie Kohler et Michel Keller se marient le 5 avril 1913. Maraîchers, ils vivent à Herrlisheim, lieu de naissance de Léonie, près de Colmar (Haut-Rhin), dans les territoires annexés par l’Empire allemand depuis 1871 et le traité de Francfort. Lors de l’entrée en guerre, Michel est mobilisé dans l’armée allemande. Lorsqu’il part en août 1914, sa femme est sur le point d’accoucher : elle donne naissance le même mois à un petit Paul.

l En 1913, à l’occasion de la récolte des choux, le couple est joyeux : Michel, sur la charrette, Léonie debout à gauche.

« Mon cher cœur, Ce sera vraisemblablement la dernière lettre, […] je vais partir pour Verdun, en France, c’est mieux que de rester dans une Russie glaciale. Je vais enfin revoir des gens civilisés. Cela ne me coûtera pas la tête. Je suis heureux de partir et ne m’en fais plus car je sais que mon enfant est entre de bonnes mains. Je suis entre les mains de Dieu et je sais que je vais mourir. De voir la mort dans les yeux. Tu verras mon testament avec mes dernières volontés. Tu n’as pas le droit de l’ouvrir avant, mais si tu l’as quand même fait, je vais te l’expliquer. Je t’ai tout donné, tout ce que j’ai et ce à quoi j’ai encore droit. Aussi longtemps que tu vis,

l Le port de la robe blanche par la mariée ne se répand qu’au xx siècle dans les e

classes populaires. Le jour de son mariage, Léonie est en noir.

sans te remarier, pour qu’aucun autre homme n’ait la pensée éventuelle de te remarier uniquement par intérêt financier. Alors tu ne serais pas heureuse, mon cœur, et je n’aimerais pas cela car notre enfant serait en retrait, et tu ne serais plus maître des lieux. Ne crois pas que je ne t’ai pas aimée de tout cœur, que je suis jaloux. Tu sais que de ton côté tu n’as encore rien eu. Ton père ne te donne pas ta part librement et c’est pour cela que je le fais comme lui. La moitié et une part enfant seraient de toute manière à toi. Mais nous pensons que c´est inutile de toute façon et que nous remettrons en bon ordre cette affaire [de retour] à la maison, n’est-ce pas, mon cœur ? Le bon Dieu ne nous fera pas boire le calice jusqu’à la lie, prie pour cela, prie ! J’étais obligé d’écrire ces lignes au lieu de manger car ils ne nous donnent plus ce temps ! Mais c´était nécessaire et je sais

l Conscient des risques qu’il

que tu es nerveuse et peut-être fâchée contre moi. Tu n’as plus besoin de m’écrire jusqu’à ce que tu reçoives une autre adresse,

court, il rédige à l’attention

puisque je ne recevrai plus tes lettres. Adieu et sois rassurée jusqu’à un revoir. d.d.l. [Dein Dich liebender] jusqu’à la fin.

de sa femme cette lettre

Le bonjour à tous les ennemis et amis que je connaissais. Adieu » [Sans date]

testament, qu’il accompagne d’un proverbe alsacien : « Le gentil Dieu laisse passer le calice de la misère sans être obligé d’en boire. Priez Priez Priez. ». Six semaines après la naissance de Paul, au cours d’une permission, Michel était déjà passé chez le notaire pour mettre ses biens au nom de son fils Paul.

l Le 14 décembre 1914, à l’âge de 31 ans, Michel est tué en Belgique alors qu’il sert dans les rangs du 236e régiment d’infanterie allemand. Quelques mois plus tard, en mars 1915, Paul meurt à son tour, laissant Léonie seule. Après la guerre, la jeune femme se rend près de Valence pour apprendre le français. À son retour,

l En 1914, Michel répond

en 1920, elle rencontre Albert

à l’appel et rejoint l’armée

Cadé, boucher à Sainte-

allemande.

Croix-en-Plaine, et se remarie.


450

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Île-de-France

Histoire de René Jacob René Jacob est né le 2 octobre 1883, à Paris. Monteur en bronze, il vit au 144, boulevard Voltaire avec sa femme Suzanne, épousée en 1912, et leur petite fille Lulu. Mobilisé en août 1914, il est nommé sergent en septembre, adjudant en avril 1917, et promu sous-lieutenant le 8 août 1917. Blessé une première fois le 28 mai 1915 au bras et à la hanche gauches, puis de nouveau le 26 mars 1918, il est tué le 7 octobre 1918 dans la Marne.

l René Jacob, conscient

à sa veuve s’il venait à

des risques qu’il encourt,

disparaître, il fait ses ultimes

rédige pendant la guerre

recommandations et lui

cette lettre-testament.

renouvelle son affection, en

Par ces mots destinés

geste d’amour posthume.

l Artisan dans les métiers

l Lors de l’hommage qui

d’art, René Jacob a appris

lui est rendu en 1919 par

le dessin. En novembre 1915,

le patron de la maison où il

il dessine « Les Corbeaux »,

travaillait, c’est aussi un autre

oiseaux de mauvais augure.

drame qui est évoqué, la mort

l René Jacob pendant une permission, avec sa femme et leur fille, le 24 octobre 1915. Il porte sur la poitrine la croix de guerre.

simultanée de sa femme.


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Pays de la Loire

Histoire d’Alphonse Paillat

Alphonse Paillat est né le 28 avril 1886, au Boupère, en Vendée. D’abord tisserand, il obtient, suite à son service militaire, une affectation spéciale en qualité de facteur au chemin de fer de l’État, à la gare de Monsireigne, puis à celle de Challans. Il s’y installe avec sa femme Valérie Angelina Henriette Roy, qu’il surnomme Nanette, et leur jeune fils André. Mobilisé en 1914 en tant que sergent-fourrier au sein du 137e régiment d’infanterie, il rejoint la caserne de Fontenay-le-Comte le 18 septembre, quelques jours seulement avant la naissance de sa fille Renée. Envoyé dans le nord de la France, il est blessé dans les premiers jours de juin 1915 lors de la bataille d’Hébuterne, dans le Pas-de-Calais. Une fois remis de sa blessure, il est envoyé en août 1915 en Champagne-Ardenne. Grièvement blessé le 7 octobre 1915 au lieu-dit Le Trapèze, il décède deux jours plus tard alors que les Allemands viennent d’abandonner la position qu’ils estiment intenable. Il avait 29 ans.

 Ma Nanette bien aimée, Tu dois être surprise de voir que je t’écris de Beauvais. Et bien va ma chérie je viens d’être blessé et je te l’apprends aussitôt avec honneur ; mais je t’en prie tranquillise toi, cela ne sera pas grave […]. Voilà le diagnostic de ma blessure : “Contusion violente de l’hypocondre gauche par éclat d’obus, avec large ecchymose”. Tu vois, mon rat chéri, ce n’est pas grand’chose […]. À nos petits amours des milliers de bonnes caresses et bibises. Pour toi ma bonne chérie, reçois de ton petit homme tous ses meilleurs baisers. 

9 juin 1915

l Quelques jours avant d’apprendre la blessure de son mari, Angelina adresse à son « petit homme chéri » cette petite carte postale patriotique.

l Depuis l’hôpital de Beauvais, Alphonse écrit à sa femme. Il se veut rassurant, mais n’hésite pas à raconter le choc de la blessure : « Quatre obus sont tombés en même temps à moins de deux mètres de moi, tu parles d’un fracas ! Oh ! ma chérie, ça c’est épouvantable ; néanmoins, je trouve que j’ai eu de la veine car j’aurais dû être mis en miette. J’ai réussi à me traîner au poste de secours sous une pluie de mitraille. »


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l Portrait d’Alphonse Paillat, avec ses cheveux bruns, comme on les voit sur la mèche d’identification épinglée à la fiche de diagnostic rédigée à l’occasion de ses blessures mortelles d’octobre 1915.

l Lors de sa première blessure, Angelina, inquiète, envoie des cartes postales à son mari ; sur l’une d’elles, elle invite ses jeunes enfants, André et Renée, à écrire eux aussi un mot de soutien.

l Mais le 7 octobre 1915, Alphonse Paillat est mortellement touché. Il meurt à l’aube du 9 octobre, laissant une veuve et deux orphelins.


484

485 l Dans les lettres qu’il envoie

Auvergne-Rhône-Alpes

Histoire de Pierre-Marie Fiasson Né le 24 décembre 1896, Pierre-Marie Fiasson (dit Pierre-François) est constructeur mécanicien à SaintÉtienne, où il vit avec ses parents. De la classe 1916, il est mobilisé au 141e puis rejoint le 408e régiment d’infanterie. Il tombe au combat le 18 septembre 1916 à Vermandovillers, pendant la bataille de la Somme, quelques mois avant ses 20 ans.

à ses frères et sœurs, il raconte son difficile quotidien, qui le fait vieillir avant l’âge. Mais il souhaite épargner sa mère, comme on le voit dans cette lettre d’avril 1916 : « Ne dites pas à la maman que je suis sur le front », demande-t-il.

l Dans sa correspondance avec la famille, il raconte volontiers à ses frères et sœurs son quotidien difficile, mais les prie de n’en rien dire à sa mère, qu’il veut protéger.

l En 1920, à l’occasion d’une cérémonie dirigée par le général Joba, commandant de la place de Saint-Étienne, Pierre-Marie Fiasson reçoit la médaille militaire à titre posthume, en présence de sa famille.

l Alors que son lieu d’inhumation demeure inconnu, la famille endeuillée annonce en décembre 1916 sa disparition et invite les proches à un service religieux.


l Ce même 24 octobre,

498

dans une lettre à sa femme Raymonde où perce l’anxiété, il admet sa proximité avec l’ennemi. Deux jours plus tard le régiment est relevé et envoyé à l’arrière pour se réorganiser.

Île-de-France

Histoire de Louis Lucien Allain Louis Lucien Allain, né en 1882 à La Celle-SaintCloud, est serrurier. Marié, il est père d’une petite fille, Jeanne. Canonnier servant au 32e régiment d’artillerie de campagne, il a sur lui un petit agenda dont il coche chaque jour la date depuis sa mobilisation. Tout s’arrête pour lui le 24 octobre 1914, un samedi.

 Il fait ici un temps magnifique […] mais c’est un bien pour un mal, leur ballon par ce temps ne perd pas une seconde et nous sommes à sa vue toute la journée et aussi à celle de leurs aéros qui ne nous quittent pas une minute et font pleuvoir sur nous une nuée d’obus.  

24 octobre 1914


501

l À Berzieux, elle retrouve la

bien pénible impression de

tombe de son mari, qu’elle

l’avoir vu aussi terriblement

indique d’une croix sur la

frappé, et malgré le

carte destinée à sa fille

pieux mensonge de ses

Jeanne. Et, en juillet 1919,

camarades, me disant

ayant réussi à faire exhumer

qu’il les avait quittés sans

son mari, elle écrit à un

souffrir : je ne doute pas

proche : « J’en garderai une

combien il aura souffert. »

l Quatre jours plus tard, un camarade, Gaston Autissier, écrit au père de Louis Lucien Allain pour lui annoncer la triste nouvelle : « Je ne veut pas voir des lettre venir, qui serait sans reponse se qui vous ferai vivre dans langoise », justifie-t-il.

l Les obsèques de l Louis Lucien a été enterré

exhumer le corps et le

Louis Lucien Allain ont lieu

par ses camarades dans le

faire transporter dans leur

à La Celle-Saint-Cloud,

cimetière de Berzieux, dans

commune de Seine-et-Oise.

le 8 décembre 1920,

la Marne. Mais malgré ses

Deux jours après l’armistice,

six ans après sa mort.

nombreuses démarches,

sa demande d’autorisation

sa femme doit attendre la fin

de se rendre sur la tombe

des hostilités pour espérer

de son mari aboutit enfin.

La Grande Guerre des Français  
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