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Pour Charles Méryon (1821 – 1868)


Leif Elggren Un peu comme voir dans la nuit et autres textes


Textes de Leif Elggren

Ă€ propos de Leif Elggren Annexes

CD


Sommaire

La collection Rip on /off

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Leif Elggren, un transducteur de cosmogonies Thibault Walter

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Un peu comme voir dans la nuit Petit idiot Lits Trop tôt Marques de dignité Source de vie Nulle Reine Illustrations

28 44 48 52 66 70 78 93

Lire Leif Elggren – Christine Ritter Notes sur une performance – Sean McGiraffe Un Roi à Lausanne – Laura Daengeli

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Discographie sélective Bibliographie sélective Références

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Un centre d’accueil pour immortels

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Crédits Déja parus

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Rip on / off est, depuis 2008, un projet culturel, musical et littéraire de longue durée qui vise à promouvoir, par le biais d’éditions de livres, d’organisations de performances, de conférences et d’ateliers, le travail en art sonore effectué par des artistes contemporains. Chaque année, Rip on/off publie les textes d’un artiste sonore et en édite une œuvre musicale originale.

La collection « Rip on /off » entend remplir trois objectifs :

1. un objectif documentaire : donner accès aux textes des artistes eux-mêmes qui décrivent leur travail et leur réflexion sous forme de manifestes, études critiques, entretiens, journaux, protocoles d’expérimentation ou récits de fiction ; présenter aussi leur univers musical, puisque chaque livre est accompagné d’un cd inédit, composé par l’artiste spécialement pour l’occasion ; 2. un objectif didactique : présenter les textes choisis en offrant au lecteur curieux une introduction qui lui permette de comprendre les mouvements culturels dans lesquels ces artistes se situent, tant au niveau des scènes musicales évoquées au sein de l’univers complexe des musiques actuelles, qu’au niveau du rapport critique qu’ils entretiennent à l’égard de la musique occidentale ;

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3. un objectif culturel : former progressivement une bibliothèque originale qui rende justice à l’extrême diversité des courants artistiques en question, en donnant accès à leurs voix. Rip on /off est une collection de traduction dans tous les sens du terme : les traducteurs et les graphistes recueillent et traduisent des textes, des bouts d’œuvres, les mettent en page selon une nouvelle composition, pour les transmettre au public francophone en faisant un livre autonome, une œuvre se suffisant à elle-même. Auteurs, traducteurs, éditeurs et graphistes collaborent d’une manière originale, en se dépossédant tour à tour de l’objet qu’ils refaçonnent. Un peu comme voir dans la nuit de Leif Elggren est notre sixième ouvrage. En 2008, nous avons édité Physiques sonores, un volume de traductions originales de textes et entretiens du compositeur et performeur polonais Zbigniew Karkowski, élève de Iannis Xenakis, et reconnu depuis plus de vingt ans comme un pionnier de la musique bruitiste contemporaine. En 2009, avec Saccages, nous avons proposé un recueil de traductions originales de textes théoriques et de microfictions écrits entre 1978 et 2009 par l’un des fondateurs du mouvement harsh noise aux États-Unis : gx Jupitter-Larsen. Lié aux postérités

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diverses des mouvements punks américains, JupitterLarsen a élaboré une pratique sonore du « son sale » comme poétique de l’épave, explorant en littérature ce que cette pratique du déchet peut produire. En 2010, le volume Parataxes offrait une introduction au travail de Michael Gendreau, ingénieur en physique acoustique californien qui agence dans son travail artistique bâtiments et structures à la manière d’enceintes sonores. La clef de voûte de l’ouvrage, son « Grand recueil des parataxes », déployait une réflexion originale sur la grammaire, la linguistique et la logique des rêves, visant ainsi à interroger le langage et ses fissures à la manière d’un espace de résonances multiples. En 2011, avec Extractions des espaces sauvages, nous avons exploré l’œuvre de David Dunn, compositeur en art sonore, avant tout connu pour ses contributions fondamentales au domaine de la musique environnementale. En croisant les ressources des théories cybernétiques (Bateson, Varela), de l’écologie radicale (Deep Ecology) et des réflexions musicologiques contemporaines, David Dunn tente, dans ses écrits et ses compositions, de penser et d’expérimenter une nouvelle cartographie des espaces acoustiques, qui interroge la façon dont les mondes humains et non humains communiquent et vivent ensemble. En 2012, Génération dakou présentait l’œuvre musicale et littéraire de Yan Jun, expérimentateur chinois vivant à

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Pékin. Composé d’une série d’essais, de critiques musicales et de notes de voyage écrites à la manière de pensées volantes sur un petit cahier, le livre présente les techniques de recyclage et de recomposition d’une génération d’artistes abordant la culture contemporaine à partir des déchets industriels que celle-ci a produits. Pour 2013, Rip on /off réunit des poèmes et des dessins originaux de Leif Elggren, écrivain, musicien, danseur et performeur suédois. Son œuvre interroge la fragilité de l’existence humaine, en mettant en scène des situationslimites, comme par exemple le rapport de l’enfant à sa propre naissance ou celui du vieillard à sa décrépitude. À la manière de papiers froissés, de boîtes de conserves délicatement décolletées, ses textes explorent l’étrange beauté et la dignité engravée de déchets inutiles, de vies défaites, de souverainetés humiliées, d’arrogances évidées. Tout son travail met en scène une forme de suspension du temps et de l’espace, de frontières qui s’estompent, d’équilibres qui s’écroulent, dans des performances scéniques qui croisent le théâtre, les arts visuels, la danse et la musique électronique expérimentale. Les textes réunis pour la première fois dans ce volume sont soit des textes éparpillés sur différents supports et difficiles d’accès, soit des compositions originales, rythmés par des dessins inédits. Trois textes complètent le volume,

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offrant une introduction à la lecture entre les langues de l’univers poétique de Leif Elggren, donnant une idée de l’une de ses performances, et ouvrant à une réception de son univers artistique. Des matériaux regroupant des informations utiles permettent au lecteur intéressé de continuer ses découvertes. En fin de volume se trouve Un centre d’accueil pour immortels, cd composé de dixsepts morceaux originaux dont les titres sont tirés des deux derniers chants du poème Un peu comme voir dans la nuit.

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L’œuvre de Leif Elggren est riche de nombreuses pièces qui empruntent à des médias artistiques très différents : performance, dessin, écriture et arts plastiques. Elggren débuta son projet nommé Firework entre 1977 et 1978 à Stockholm. Avec son collègue Liljenberg, il en fit une maison d’édition de livres dès 1982, indice d’une construction discursive élaborée. Puis, autour du projet sonore et performatif The Sons of God, en duo avec Kent Tankred, il fonda son propre label Firework Edition Records 1, sur lequel Karkowski, par exemple, sortit Reverse Direction and Let the Sound Reach Out to You 2. De manière générale, Firework est une plateforme d’art sonore contemporain (sound art), qui cherche en particulier à déplacer les limites définissant les catégories et les disciplines artistiques en poussant la performance de l’art sonore jusqu’à son point de rupture. Une performance de The Sons of God, telle que le luff l’a organisée le 20 octobre 2010 à Lausanne, consiste en la diffusion de bruits préenregistrés à partir d’un 1. Pour une bibliographie cd, où Kent Tankred et Leif Elggren, et discographie complète de ses opèrent un « spectacle de danse » tout œuvres et éditions, je renvoie au site internet : autour d’une table en bois, mais aussi web.comhem.se /elggren / sous et sur elle. L’événement se pré- 2. Zbigniew Karkowski, Reverse sente comme un spectacle de danse, Direction and Let the Sound Reach Out to You, Firework un concert de musique et une per- Edition Records, fer 1018, 3 x Mini formance théâtrale qui n’en sont pas, cd, Suède, 2000.

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3. Lors de la préparation, j’ai posé la question de la durée de la performance. Elggren m’a répondu que le cd durait 55 minutes. J’avais donc le choix de l’arrêter lorsque je voulais. J’ai préféré convenir au préalable de 30 minutes. La durée même dépendait de ma volonté et non de la leur. 4. cf. web.comhem.se/ elggren/fer/fer.html 5. Propos de Leif Elggren recueillis par Magnus Haglund dans « Leif Elggren & Carl Michael von Hausswolff : Kings of The Wild Frontier », The Wire, Londres, août 2002, p. 25. Je traduis. 6. Idem.

et cela tout en même temps 3. L’idée étant de « laisser le spectateur / auditeur prendre ou non ce qu’il / elle veut ou de simplement partir » 4, de placer le public en situation d’écoute et d’observation, sans qu’aucune direction ne lui soit donnée d’emblée. Il n’y a pas de dramaturgie, ni de point a qui mènerait à un point b.

Lecteur de Lautréamont, Breton, Artaud, Bataille et Borges, Elggren dit de ces auteurs qu’ils laissent inexpliquable l’inexplicable, ce qui a pour effet d’échauffer esprits et systèmes, ce qui à son tour forme « une réalité onirique » (dream reality) envahissant la routine quotidienne 5. En mobilisant ces références, il dit encore qu’ils ont eu la volonté de changer les êtres et la société par une mise en danger du monde établi 6. L’interprétation d’Elggren indique sa volonté implicite : mettre en danger les systèmes de connaissance et d’explication du monde fermés sur euxmêmes, en faisant glisser une action du connu vers l’inconnu. Il est possible de rapprocher ce mouvement des développements décrits dans L’expérience intérieure de Georges Bataille, qui pose la nécessité pour lui – mais

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aussi pour l’existence de tout sujet – « de mettre tout en cause (en question) sans repos admissible » 7. Bataille ouvre l’expérience hors des systèmes de croyances et de savoirs afin que l’expérience dramatique à laquelle il invite le sujet ne soit pas limitée à des éléments donnés ou établis au préalable : « Les présuppositions dogmatiques ont donné des limites indues à l’expérience : celui qui sait déjà ne peut aller au-delà de l’horizon connu. J’ai voulu que l’expérience conduise où elle menait, non la mener à quelque fin donnée d’avance. Et je dis aussitôt qu’elle ne mène à aucun havre (mais en un lieu d’égarement, de nonsens). J’ai voulu que le non-savoir en soit le principe » 8. Cette volonté d’expérimenter les possibilités de l’existence humaine se retrouve telle quelle chez Elggren, qui va privilégier à son tour l’ « inexplicable » comme le « lieu d’égarement » ou de « non- 7. Georges Bataille, L’expérience sens » de Bataille, là où le sol de la intérieure (1943), Gallimard, raison cartésienne se dérobe, et là où Paris, 1954, p. 15. Elggren précise, dans le même sens, que son projet le cercle achevé du savoir de Hegel Firework « observe, documente, suppose sa propre perte face au non- expérimente et pose des savoir qu’est la mort. La métaphore questions » web.comhem.se/ elggren /fer/ fer.html. Je traduis. de Bataille de la « tache aveugle » 8. Georges Bataille, L’expérience dans l’entendement pourrait ainsi intérieure, p. 15.

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se trouver également confondue aux vocables d’ « inexplicable », ou d’ « inconnu » : « […] dans la mesure où l’on envisage dans l’entendement de l’homme lui-même, je veux dire une exploration du possible de l’être, la tache absorbe l’attention : ce n’est plus la tache qui se perd dans la connaissance, mais la connaissance en elle. L’existence de cette façon ferme le cercle, mais elle ne l’a pu sans inclure la nuit d’où elle ne sort que pour y rentrer. Comme elle allait de l’inconnu au connu, il lui faut s’inverser au sommet et revenir à l’inconnu 9. » C’est selon cette démarche radicale et exigeante qu’Elggren explore les possibles de l’être et les points de fuite du connu, du représentable ou du vérifiable : les rêves 10, les correspondances occultes et la communication avec les morts 11. Mais malgré ses efforts pour ouvrir les perceptions à des espaces vierges de re­ 9. Georges Bataille, L’expérience intérieure, p. 129. présentation et de connaissance, là 10. Leif Elggren et Thomas où la volonté individuelle pourrait Liljenberg, Experiment with jaillir, un rapport à une organisation Dreams, Firework Edition, du savoir et à du connu intervient Stockholm, 1996. 11. Leif Elggren, Talking expressément dans le travail d’Elg­ to a Dead Queen, Fylkingen gren. Prenons, par exemple, son traRecords, fycd 1008, cd, vail du cuivre. Depuis 1981, il travaille Suède, 1996.

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le cuivre, c’est-à-dire le 29 e élément du tableau périodique chimique. Cette même année, il donna une performance à Göteborg qui se solda par l’enregistrement de Cu 12. Il privilégie ce matériau pour ses qualités particulières en terme de réception sensible aux vibrations sonores. Dans Talking to a Dead Queen (1996), il place une tige de cuivre montée sur un tripode à côté 12. Leif Elggren, Cu, Firework du cercueil datant du xvii e siècle de Edition Records, fe no 2.1, 7 ˝, la reine Christine de Suède. Grâce Suède, 1982. La plaque de cuivre est connectée à cette antenne, il met en scène la à un enregistreur de cassette possibilité d’entrer en communica- audio par un micro-contact. tion avec la défunte. Elggren rend La face a se situe dans une pièce éclairée, tel que le mentionne compte de cette performance en ces le texte du disque issu de la termes : « Lorsque la tige commença performance. L’acteur attaque à émettre un son, c’était un moment la plaque au moyen d’une pointe noire utilisée en lithographie afin extraordinaire, presque comme une que l’impression soit aussi sombre révélation 13 ». L’exploration des pos- que possible. Il répète le processus, sibles prend, avec cet exemple, une mais en inversant les données, c’est-à-dire dans l’obscurité et tournure orientée en faveur de l’im- en effaçant au moyen d’huile et pensable et de l’invérifiable présence d’un brunisseur l’image initiale. de l’esprit d’un mort. Il pourrait s’agir Chaque face du disque en cuivre ainsi gravée donne le son d’une d’une exploration de ce qui est dé- annulation graphique. considéré dans la culture dominante 13. Propos de Leif Elggren et majoritaire : donner une parole à recueillis par Magnus Haglund, dans « Leif Elggren & Carl celles et ceux qui sont rejetés, aux Michael von Hausswolff : Kings idées marginales, aux possibilités de of the Wild Frontier », p. 25.

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pensées non désirées et aux silences de l’histoire. Mais dans ce sens, pourquoi vouloir discuter avec une reine, à propos de laquelle l’histoire est bien plus documentée que d’autres ancêtres ? Un premier élément de réponse est qu’Elggren porte un regard volontairement ambigu sur les rapports de pouvoir et en particulier sur la royauté suédoise. Il s’agit là d’une parodie des dispositifs de pouvoir et des systèmes hiérarchisés historiques et contemporains. Un second élément de réponse concernant sa démarche artistique est donné par Elggren lui-même lorsqu’il explique à propos de cette même performance : « […] c’est un aspect important du sound art pour moi : découvrir les niveaux de réalité qui existent de manière immanente et qui ne peuvent être manifestes qu’au travers d’extrêmes gros-plans ou élargissements, comme si tu travailles avec le plus fin des microscopes 14 ». Ici, Elggren ne confirme pas sa croyance ou non en la possibilité d’une communication avec les morts. Mais il explique que le travail méticuleux du son peut donner accès à des niveaux de réalité qui ne peuvent être atteints sans l’outil donnant à entendre des fréquences d’habitude inaudibles à l’oreille humaine nue. Il précise cependant qu’il situe les révélations obtenues dans le domaine de l’immanence. Dans le sens de cette dernière précision,

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il décline les propriétés du cuivre en suivant sa composition moléculaire : « Le cuivre est souple et malléable, plus organique que le fer, qui est so­ lide et épais dans sa composition moléculaire. Pour sortir les voix intimes du cuivre, on doit être sensible. Et c’est probablement la raison pour laquelle le cuivre comme signe chi­ mique est un symbole féminin 15. »

14. Idem. 15. Idem. 16. Leif Elggren, « Swedenborg’s Organ », All Animals Are Saints, The Tapeworm, ttw # 14, 2009, Face b, 17 ´43 ˝. Leif Elggren, Latrine, Firework Edition Records, fer 1021, Suède, 2001, 57 ´43 ˝. Elggren a même signé un album en collaboration avec Emanuel Swedenborg. Avec Michael Esposito, ils ont procédé à des captations de evp qu’ils ont ensuite mis en résonance dans la maison d’été de Swedenborg à Stockholm : il en résulte l’album The Summerhouse, Stockholm, signé par Michael Esposito, Leif Elggren et Emanuel Swedenborg, Firework Edition Records, fer 1066, cd, Suède, 2007, 53 ´18  ˝ 053.

Non seulement les matériaux ont dans cet exemple des voix intimes, mais à leurs composantes chimiques correspond un genre sexuel. La matière vivante d’Elggren semble, sous cet angle littéral, déterminer une immanence tout à fait particulière. Cette détermination devient explicite lorsqu’on observe l’œuvre d’Elggren sur la question de ses références à Emanuel Swedenborg (1688 – 1772) 16. En juin 2002, dans le cadre de l’exposition New Jerusalem à la galerie Pierogi à New York, Elggren présenta un travail sur la conception de Swedenborg d’une vie divine au sein des corps. Le dispositif consistait en la projection d’une vidéo dans laquelle il

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Textes de Leif Elggren


Un peu comme voir dans la nuit

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Si les autres existent Ils sont des secrets totalement scellés

(La voix comme un générateur de son irrégulier)

Motifs. Couteaux malfaisants. Lignes. Lignes profondes. Coupures. ¶ Des gravures dans du délicat métal. Vide. ¶ Comme blanc sur blanc. Comme voir dans la nuit. Comme essayer. Comme être. ¶ Comme des restes de nourriture dans une maison de repos. Comme moi. Comme toi. Plus loin. Rien dans le noir ne semble être quelque chose d’effrayant. Et pourtant. Inévitable. ¶ Et la peur aussi. La peur aussi. Invisible. ¶ Et pourtant si puissante. Si puissante. ¶ Comme de la nourriture sur une table du matin dans le jardin.

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Plus de choses : sous la surface. Déplacements. ¶ Déplacements en dessous. Dans le noir. ¶ Sans le savoir. ¶ Et pourtant. Sous les lits aussi. La chaleur. Comme du lait frais. ¶ Comme du lait frais dans le casque d’un soldat. Des gestes. Au centre. Comme voulant savoir. ¶ Mais pourtant n’ayant pas de possibilités. ¶ Les conditions. Aucune chance. Et pourtant. Des gestes. ¶ Comme dans un souvenir qui s’évanouit. On sait tous. ¶ On partage tous. Tôt ou tard. Continue ! Continue ! – Maintenant ! Debout. Blanc. Comme sous un pont. Comme sous un lit. Comme sous l’aisselle d’une femme connue. Et pourtant.

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¶ Debout. Comme être né sans le savoir. ¶ Comme te dire. Comme me dire. Comme maintenant. Comme toujours. Comme toujours. Oui. Tu sais, il s’agit d’être sans mémoire. ¶ Une mémoire limitée dont tout le monde se fiche. ¶ Comme la boue sous la jupe. ¶ Comme la poussière sous le couteau d’un politicien. C’est bien connu. Comme ne pas avoir d’argent. ¶ Comme n’avoir rien du tout. Tu sais. Des couronnes de fer blanc. Des milliers sous le lit. Impossible de résister. Impossible de les éviter. Il faut continuer. En avant. Impossible d’arrêter. Des milliers. Devoir couper. Devoir en préparer. Plein.

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Comme des couronnes. Comme des couteaux. Comme des lames de rasoir dans le noir. Comme moi. Comme toi. Des micros. Dans les coins. Et sous le tapis. ¶ Et dans les murs. Dans les murs. ¶ Et dans les livres aussi. Et dans le plafond. ¶ Je l’ai dit une fois deux fois. Je l’ai dit une fois deux fois. C’est enregistré ? ¶ C’est noté ? C’est resté ? – Je pense que oui. Je pense que oui. Allez ! Rêves libres. Encore là. Encore possible. ¶ Sans contrôle. Sans charge. ¶ Sans limitations. Sans législation. ¶ L’auberge est pleine de gens. Et l’odeur est terrible. Mais, mais le plus invisible est le plus important.

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Des voix. Partout. Impossible de résister. ¶ Impossible d’entendre ce qu’elles disent. Mais. Fragments. ¶ Tout comme la poussière sous le couteau d’une mère. ¶ Comme des souvenirs que nous partageons tous. ¶ Comme des jeux qu’on a oubliés. ¶ Mais qu’on essaie de retrouver. Toujours et encore. Complexe. Structures audibles. Variations complexes. ¶ Comme quelque chose de caché. Et tu le sais. Pertinemment. ¶ Mais encore, impossible de l’atteindre. Impossible de le toucher. Distant. ¶ Comme l’hôte au milieu. En avant. ¶ Le matin. Toujours le matin. Des vibrations. De sous la table. D’où les pieds négocient à propos d’une odeur. Des fréquences. Des basses fréquences qui sentent aussi.

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De sous la surface. Des pauvres. Des maltraités. D’une direction inattendue. Oui. ¶ Eux qui ont construit la nation. La structure de base. ¶ Eux qui ont sacrifié leurs chances. Que pouvaient-ils faire d’autre ? Celui qui a été vu doit être vu encore et encore et encore. Transparent. Des tables de Ping Ping. ¶ Ils se sont appelés Je et moi. Moi aussi. ¶ Table à jouer royale. En rotation. Changeant les rôles. ¶ Rois et Reines. Reines et Rois. Over !

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Petit idiot


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Ce petit idiot qui dit vérité, qui dit que l’électricité n’existe plus, c’est juste comme un vague souvenir, comme un conte raconté par des vieux quand le soleil se couche et que le désert se refroidissent et que vient la nuit et que ça devient un problème, presque insupportable, presque comme ne plus vouloir en faire partie, tu sais comme c’était au début de tout, individuellement, oui quand le besoin de protection et de réconfort étaient les supports les plus importants et essentiels de la vie de tous les jours, comme c’est aussi le cas aujourd’hui bien sûr, oui comme toujours, oui la même situation, les mêmes besoins essentiels toujours et la nuit vient encore et ce petit idiot dit qu’il n’y a plus d’électricité, c’est juste comme une vieille histoire que racontent les vieux dont plus personne ne s’occupe, et peu importe parce que c’est comme ça et nous devons le refaire encore et encore, la même chose, oui sans cesse encore et encore, oui tu sais ce petit idiot qui dit vérité, qui nous fait savoir ce qu’il y a derrière tout ça et il n’y a non rien à dire parce que personne ne le croit de toute manière, ce petit idiot qui dit vérité nous fait savoir ce que nous ne voulons pas savoir et ne pouvons rien y faire et tout continue que ça nous plaise ou non, comme le fait que les humains sont la pire peste qui ait jamais vu jour sur cette planète et nous devons faire du mieux que nous pouvons, oui

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comme ce petit idiot qui dit vérité et livre des informations inconfortables à ceux qui ne veulent pas les entendre, à ceux qui vivent dans des maisons et croient que c’est ça le monde et que ce qui est dehors est déchet et merde effrayante et menaçante et qu’il ne faut rien laisser entrer et ils se protègent avec argent et pouvoir et illusions autonomes disant danger danger si tu dépasses cette limite on te coupe la tête et on la cuisine et on la donne aux chiens, oui tu sais ceux qui se nomment maman et papa et se disent aimables avec les pauvres, avec les nègres, avec les autres minorités qui ne sont pas des minorités, qui sont le reste du monde, qui sont ces nombreux à qui on refuse une place à table, tant que les privilégiés ont quelque chose à perdre bien sûr, oui comme ce petit idiot qui dit vérité, qui dit je suis le seul, je suis celui qui est seul, je suis celui qui est aimable qui ne dit jamais non, je suis celui qui jamais ne passe devant ta porte sans chanter bonjour bonjour comment vas-tu, je suis le seul, je suis celui qui est seul, je suis celui au double visage qui se parle à lui-même qui chante je suis le seul, je suis le seul, je suis le seul, je suis le seul, je suis le seul, je suis le seul tu sais ce petit idiot qui dit vérité qui me dit qui te dit que là où les égouts finissent il y a un chaudron rempli d’or,

Petit idiot


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qu’il n’y a pas d’échappatoire, qu’il n’y a plus d’électricité, juste comme un vague rêve de quelque chose du passé, de quelque chose de presque oublié et dont on a pas le temps de se soucier, oui il y a d’autres besoins essentiels dont il faut prendre soin avant de pouvoir rêver et tout recommencer complètement encore une fois, oui

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Lits

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Je me souviens qu’étant enfant, je me couchais souvent sous mon lit. J’y avais une petite réserve de bandes dessinées et parfois de la nourriture, pommes, biscuits, raisins secs ou chocolat, dans une boîte en métal. J’y avais aussi préparé des crayons et du papier. J’aimais dessiner. La plupart du temps je m’y couchais simplement sur le dos, fixant le dessous de mon lit en rêvassant. Je me souviens que parfois je me mettais à dessiner sur les espaces non vernis du cadre en bois du lit. C’était amusant à faire et les dessins sont restés. Une fois plus âgé, disons après mes dix ans, je me glissais parfois sous mon lit pour contempler ces vieux dessins, pour vérifier qu’ils étaient encore là. Parfois je rajoutais quelques lignes, pas souvent certes, mais ça m’est arrivé. À seize ans, j’ai emménagé dans une petite chambre dans le même immeuble que mes parents. Ils m’achetèrent un nouveau lit. Je m’en souviens, il s’agissait d’un lit que l’on pouvait facilement transformer en canapé. Quand ce nouvel élément du mobilier fut installé, je me souvins de mes dessins d’enfant. C’est à cette époque que j’ai plus ou moins commencé à peindre et à dessiner sérieusement. J’étais encouragé et stimulé par ce que j’avais fait plus tôt sous mon lit. Durant cette période, j’étais également très influencé par les Surréalistes et des poètes romantiques modernistes tels que Rimbaud et Isidore Ducasse. Tout cela se combinait bien : je me glissais sous

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le canapé-lit neuf et je faisais quelques petits dessins au crayon sur l’armature en bois. Ainsi commença une longue série de dessins « sous le lit ». Cela me fascinait de penser que ces dessins allaient rester secrets, là-dessous dans l’obscurité. C’était passionnant d’imaginer que personne ne les verrait jamais, à moins bien sûr de retourner le lit. Et même dans ce cas, personne ne penserait à regarder ces fines lignes au crayon et à les percevoir comme intentionnelles. Je tenais enfin mon projet secret, et il se poursuivit simplement. Plus tard, gagnant en audace, je me glissais sous les lits d’autres individus à l’occasion de fêtes ou de repas. J’ai toujours été titillé par le fait d’être invité chez de nouvelles personnes. Si l’occasion se présentait, je la saisissais. ok, cela s’est passé ainsi : ayant commencé sérieusement en 1978 et continué durant les années 1980 et 1990, et même maintenant dans les années 2000, j’ai réalisé ce que j’appelais « L’œuvre sous les lits ». Je m’y suis mis de manière plus régulière au n o 5 de la rue Sigtuna à Stock­ holm où j’ai vécu de 1976 à 1981. Ça a commencé sous le lit de m, où je me roulai dans la poussière et fis de petits dessins sur la structure en bois. J’utilisai un stylo à bille. J’écrivis également un petit mot pour m. Bien sûr, elle n’en sut rien. C’était une activité qui ne devait jamais être révélée, documentée ou décrite. Ainsi, à l’instant

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où j’écris ces lignes, c’est la première fois que je dévoile à quiconque l’existence de ce projet de longue haleine. Je peux vous dire que dans presque tous les lieux où je suis passé, appartements ou autres logements, je me suis glissé sous un lit et j’ai fait quelques dessins si j’en avais l’occasion. Prétexter une visite au petit coin fut souvent l’alibi parfait pour m’éclipser et agir en toute discrétion et sans être pris. Quand j’étais gamin, je passais beaucoup de temps à lire et à manger sous mon lit. Adulte, je m’intéresse au lit en tant que phénomène et objet. Un vaisseau pour la naissance, le sommeil, les rêves et la mort. L’espace négatif (le vide) sous le lit est le plus dangereux de tous, mais paradoxalement il apporte un certain réconfort.

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Trop t么t


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Oh Dieu il est trop tôt, trop tôt pour envoyer les soldats sous la pluie ¶ Il est trop tôt pour libérer les navires, pour mettre les chevaux au repos ¶ Il est trop tôt pour croire que la ligne de front va faire le sale boulot, que la ligne de front va nettoyer les tranchées ¶ Il est trop tôt pour croire qu’ils vont oublier d’où ils viennent et se concentrer sur la cible sans hésitation ¶ Là est le problème ¶ Ils doivent encore être encouragés, et encouragés Et le Roi est encore là, il voit tout depuis sa tente, il observe le chargement des bateaux ¶ Alors que le caméraman en costume blanc est tué et trainé dans l’eau ¶ Bientôt englouti sous la surface Et le Roi avec son œil voyant tout dans la nuit aussi

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Nulle part où se cacher. Oh Dieu il est trop tôt ! ¶ Et la femme à la robe noir profond, dans la voiture, conduit prudemment sans même se faire arrêter Et la police dit : Sœur, viens ! La nuit est sombre et la frontière est encore ouverte, tu peux y arriver ! ¶ Et la voiture dans la nuit, noire, peut-être une opportunité de se cacher (disparue) on peut voir les cigarettes rougeoyer, plus rien, le silence ¶ Et la route libre, le moteur qui tourne et personne d’autre ¶ Nous les humains avons du mal à voir dans la nuit, mais les phares de la voiture rendent la chose insignifiante ¶ Les yeux sont calmes et l’air saturé en oxygène ¶ La violence n’est plus, la violence n’est plus

Trop tôt


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Le premier n’est pas pareil au second et le second n’est pas pareil au troisième ¶ C’est une différence, c’est une différence cachée ¶ Mais cela est formellement interdit au quatrième niveau, à la quatrième étape, ou quel que soit le nom qu’on lui donne ¶ Cela est formellement interdit car il ne nous est pas permis de changer notre destinée personnelle ¶ Et cela signifie que nous ne pouvons changer notre destinée commune ¶ Nous ne pouvons rien du tout, nous ne pouvons rien du tout Les soldats qui viennent de nettoyer les tranchées fument et parlent du futur ¶ De la vie de famille et de voitures et de maisons et d’argent et d’enfants et de télé et de mères et de pères

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D’anniversaires au bord du lac, de la rivière, quand le soleil se couche ¶ Et la pluie se met à tomber, la pluie ¶ Et ils doivent courir ¶ Ils rient, ils sont soulagés, ils doivent passer de la deuxième à la première place Et les mères, les mères qui donnèrent naissance en vain ¶ Quel gâchis ! ¶ Et les pères, les pères qui leur donnèrent leur haine ¶ Quel gâchis ! ¶ Et les enfants, les enfants qui voulurent rentrer ¶ Mais qui ne le purent pas, il leur était impossible d’aller nulle part, ils ne pouvaient bouger, ils ne pouvaient pas du tout bouger De la gerbe, de la gerbe partout : dans la rue, dans les coins, sur le trottoir, dans le passage souterrain

Trop tôt


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Des éclaboussures partout, des gouttes ¶ Et le type dans le couloir gisant dans sa propre gerbe ¶ À la recherche d’une aiguille argentée égarée ¶ Bougeant ses bras au ralenti comme s’il nageait dans le vide ¶ Des pâtes à la sauce tomate Et la merde de chien, comme de la viande fraîche, de la chair ¶ Et qui sent pareil ¶ Si l’on y est pas habitué l’odeur est la même ¶ C’est juste une mauvaise habitude ¶ Liée à beaucoup d’autres mauvaises habitudes qui se suivent ¶ Nul ne s’en soucie, nul ne s’en soucie Un couronnement dans le hall, dans un halo ¶ Rapidement ¶ La couronne d’or pur, ancestrale

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Source de vie

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À la source de la vie, deux aortes semblent n’en former qu’une seule en une spirale impie. L’une aussi lourde que du plomb, l’autre aussi légère qu’un esprit saint. Non comme deux doigts mêlés ou une paire d’os croisés. Mais peut-être comme deux poils pubiens formant une croix qui pointe à distance vers un inconnu immense qui s’approche. Oui. Peut-être le plus incompréhensible. Lorsque Gustave Courbet peignit L’Origine du monde en 1866, un aigle surgit et toucha les lèvres de l’artiste avec sa queue, mettant ainsi son statut d’élu en évidence. – Non, ce n’est pas vrai ! C’est Léonard de Vinci qui fut touché par la queue de l’aigle, mais peu importe : c’est de toute manière important. L’élection. Et pas seulement pour les artistes, ça l’est pour tout le monde. Ça l’est pour celles et ceux qui sont passés par là. Deux mercenaires montrent le chemin vers un pontlevis fermé. Dans une cour intérieure, prévue à l’origine pour des chevaux, se trouvent deux autres soldats qui ont rarement été vus mangeant de la viande devant des familles affamées, et qu’on a rarement vu oscillant d’une croyance à l’autre durant les heures diurnes. Et les horloges des personnes âgées indiquent l’heure exacte simplement parce qu’elles sont encore et toujours contrôlées.

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Deux soldats qui, lentement mais inévitablement, font marcher leurs machines à coudre de manière simple et élémentaire, assis dans le recoin le plus inaccessible d’un local extérieur. Et ceci tandis que la chambre intérieure, celle qui borde le porche de l’église, s’étend effroyablement vite et grandit jusqu’à atteindre une taille énorme. Elle s’étend et s’empare même des fonctions du porche. Qui appelle Nègres les Noirs et Jaunes les Chinois, et déclare que les mères tuent leurs enfants dans leur sommeil. Elles tuent tous les enfants, les mangent l’un après l’autre, tandis que les autres regardent sans joie. Et papa est là aussi ; il sourit et dit d’une voix faible : aujourd’hui, j’ai perdu mon pied à coulisse ! En même temps, il se retourne et s’adresse à ce vieux Roi triste qui vit seul dans un cottage avec un sol en terre battue, et un fourneau invisible, comme un trou. Un trou qui génère une chaleur incroyable, où il laisse le cuivre fondre et se mouler selon ses pensées. Qui repose parfaitement visible sur la table. Qui est étalé comme les restes d’une fête de mariage abandonnée. Sur une table de service en dehors des murs de l’église, après que tous les invités sont partis et que tout reste simplement là. Pour que quelqu’un s’en occupe le jour d’après. – Qui s’en soucie ? D’un pied à coulisse perdu.

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Papa se cache et laisse tomber sa salopette. Elle repose là comme un paquet sur le sol couvert d’urine. Comme un tas d’excréments. Il disparaît dans la foule. Il s’efface et devient une voix qu’une femme qui le connaît bien utilise, elle sait qu’il va mourir dans son sommeil, ses draps bordés par un enfant. Et la mère qui est deux et qui est si perdue que le fil de fer qui se plie lui-même hors de l’abdomen ressemble à des guirlandes d’anniversaire aux couleurs éclatantes. On attend d’eux qu’ils réchauffent l’atmosphère devenue ennuyeuse après la disparition inattendue de papa. Que ça chante et rie. Que ça crée des gaz qu’aucun humain ne puisse supporter plus longtemps que le temps nécessaire à un litre d’eau pour bouillir. Et les gens portent des trainings d’horribles couleurs, serrés avec une fermeture éclair jusqu’au menton. Laids comme tout, ils pètent prudemment d’un long vent qui ne sent rien du tout. C’est ce qui se passe quand maman n’est pas là. La croyance règle tout. Et les huiles à l’odeur dégueulasse des garages à voiture (qui croupissent) constituent un élixir crucial d’une ampleur que d’aucuns nomment réconciliation. Il y a du pus, il y a du pus qui vient de la partie inférieure d’une dent qui saigne et ça sent pareil, terriblement mauvais, comme quand mère se tenait debout et lavait

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Il est dit que nulle Reine ne vient seule ¶ Il est dit que nulle Reine ne conduit sa voiture à contresens ¶ Il est dit que nulle Reine ne mange en ne laissant rien dans son assiette ¶ Il est dit que nulle Reine n’est une Reine sans être née deux fois ¶ Il est dit que nulle Reine n’est la route vers l’oreille du Roi ¶ Il est dit que nulle Reine n’est une Reine sans être une Reine avant ¶ Il est dit que nulle Reine ne porte sa couronne en souriant ¶ Il est dit que nulle Reine n’accepte ses dettes impayées, n’accepte les larmes des trafiquants d’armes, n’accepte sans hésitation les ordres des médecins, ou de couper les arbres sous les yeux des petits-enfants Il est dit que nulle Reine n’est un homme

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Il est dit que nulle Reine n’est Reine si ne quitte l’autoroute pour mourir sur le bas-côté, pour mourir seule et oubliée, pour mourir seule et dans la nuit, pour mourir comme une Reine ¶ Il est dit que nulle Reine n’est une Reine si non les clefs de la voiture sont à leur place dans le corridor, si non les rames sont remontées et l’eau coule le long des bras en mouillant la chemise, si non la nappe sur cette petite table ronde a été secouée et par cela est éliminée de ses miettes Il est dit que nulle Reine n’est sans défauts ou imperfections ¶ Il est dit que nulle Reine n’est Reine si non les animaux suivent, si non deux moins zéro est une perte, si non la lumière sont concentrées en un point qui constitue une grande menace pour l’espoir qui émane de ce point même, ce même point qui

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est la base, qui est le chemin du lac pour les enfants, qui est ce jour d’été qui est pour toujours, qui est pour toujours, qui sera oublié, qui sera oublié, mais de toute manière est une part importante de cette terre ferme sur laquelle ce nôtre le plus incompréhensible sont construits Il est dit que nulle Reine ne rentrent à la maison ¶ Il est dit que nulle Reine ne sont en perte de vitesse mais sont tout de même toujours à temps ¶ Il est dit que nulle Reine n’est une Reine si non la mémoire défaillent, si non la pensée du passé font partie du futur Il est dit que nulle Reine n’accueille généreusement les météorites comme si c’était des amies de Mars ¶ Il est dit que nulle Reine ne communiquent avec moins de deux cents planètes

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Il est dit que nulle Reine n’est sans culpabilité ¶ Il est dit que nulle Reine n’est Reine si non l’eau montent au ciel chaque vingt-septième jour ¶ Il est dit que le paradis est gris et la terre pauvre si non une Reine est une Reine ¶ Il est dit que la douleur sont entreposées dans les plus petites parts de cette existence et que la nature prennent inévitablement sa revanche, mais c’est si difficile à comprendre, si difficile à comprendre. La réduction de la perspective, la distance qui donnent à ta bouche un goût comme fer, comme la bave, comme planter la pelle dans la terre, comme le sang qui guérit, comme le mouvement, si lent, si lent Il est dit que nulle Reine n’est une Reine si non les portes sont verrouillées comme il faut et personne ne regarde

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Il est dit que personne n’est une Reine si non la nourriture est sur la table à deux heures ¶ Il est dit que nulle Reine n’est une Reine si non les rats sont traits au bon moment et les enfants ont leurs rations tôt le matin ¶ Il est dit que nulle Reine n’est une Reine si personne ne regardent ¶ Il est dit que nulle Reine n’est une Reine sans un père et au moins un fils biologique ¶ Il est dit que nulle Reine n’est une Reine si non la sécurité a été améliorée et la défense a commencé, si non le bagage est arrivé au bon moment et le personnel du service médical a eu un repas chaud dans le froid, sous la pluie, dans la boue et dans les ordures, si non les sabots des chevaux n’a été soigné, si non les munitions et l’essence a été en première ligne, si non les câbles a été tiré et l’intuition a éclaté

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Une langue incertaine, elliptique, par bribes, qui semble suivre le cours des pensées, plutôt que de se conformer à une langue normée. Des anecdotes personnelles transformées en œuvres d’art destinées à la collectivité. Les Rois, les Reines, les déchets, la saleté, les couronnes, les miroirs, les boîtes de conserves : un monde qui se répète sans cesse encore et toujours. Leif Elggren dit de la couronne qu’elle est une constante dans l’histoire. Elle traverse tous les siècles, les humains ont toujours distingué des personnes de haut rang par un ornement sur la tête. Il questionne par là la permanence d’un ordre hiérarchique, mais aussi la persistance de certains motifs qui s’y raccrochent. La boîte de conserve apparaît comme le pendant de ces symboles et les réinvestit au travers de la dérision. La plupart des textes proposés dans ce recueil sont des mises par écrit de textes de performances. Il importe de souligner ce geste, qui convertit des textes conçus pour la déclamation en textes destinés à la lecture. Le rythme prend une place de premier ordre. On observe une alternance entre des passages fluides et d’autres nettement plus saccadés, au point qu’il devient parfois difficile de les lire sans buter à certains endroits. Ce rythme particulier met en scène la question de la continuité et de la

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rupture. Il s’agit donc de textes qui sont en premier lieu des textes écrits, mais qui, par leur fonction initiale et au travers de l’utilisation de la langue propre à l’artiste, contiennent des éléments de la langue orale. Something Like Seeing in the Dark (Un peu comme voir dans la nuit) décrit l’état d’impuissance, l’impossibilité d’agir et de sortir d’un monde qui semble nous échapper. L’omission presque constante du sujet reflète à la fois ce langage simple et épuré et l’impossibilité pour le sujet de s’extraire d’un tout. « Can’t » représente en même temps l’impuissance individuelle (I can’t) et l’incapacité collective (we can’t). Cette (con-)fusion entre individuel et collectif est peut-être la plus marquée dans le texte No Queen (Nulle Reine) dans lequel les accords entre verbes et sujets sont presque systématiquement inversés. Dans d’autres textes ce même phénomène apparaît également, mais non de manière systématique, ce qui donne encore une fois à ces éléments un statut ambigu. La question de la temporalité, la recherche d’une coupure, d’un événement qui ferait changer le cours des choses, est également fortement présente dans ces textes. La mémoire est à la fois ce qui devrait nous permettre d’avancer et ce qui nous empêche de vivre maintenant. Le temps des poèmes est incertain. Au travers des for-

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mulations particulières de l’artiste, le doute s’installe au niveau de la temporalité interne des textes : passé, présent et futur se chevauchent. Mais plus qu’être simplement des textes écrits qui miment l’oralité et défient les règles grammaticales, les spécificités de cette écriture rendent incertaine l’interprétation. On se trouve face à une ouverture particulière de la langue, dans laquelle les ambiguïtés prennent sens. Les limites entre individuel et collectif, entre passé, présent et futur, entre répétition et coupure, sont thématisées au travers d’une utilisation transgressive de la langue. Même plus, c’est cette langue amenée à ses propres limites qui reflète en elle-même, et permet de mettre au jour, ce jeu avec les frontières. La traduction cherche à transposer ces jeux avec la langue, sans donner un caractère lisse et univoque à des textes qui remettent constamment en question nos certitudes, sur la langue et sur l’interprétation. Le principal défi fut de rendre au mieux une langue par endroits réduite au plus simple, tout en laissant transparaître la richesse des possibilités d’interprétation.

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Notes sur une performance


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Daniel Löwenbrück et Leif Elggren Performance au festival Extreme Rituals, Bristol, Royaume-Uni, 30 novembre 2012

Avec un nom comme celui-ci – Extreme Rituals – je m’attendais à quelques moments de confusion ou d’inconnu, et la première partie du programme de la soirée avait déjà froissé les attentes du public, de manière inattendue mais pertinente. Phurpa – nom désignant une dague rituelle du bouddhisme tibétain servant à immobiliser les démons – vêtus d’habits de cérémonie et à peine éclairés, venaient tout juste après trente minutes de psalmodie gutturale de révéler qu’ils n’étaient pas des moines tibétains au crâne rasé et au teint hâlé, mais plutôt de pâles Russes à la coupe de cheveux extravagante. Peu après, Daniel Löwenbrück et Leif Elggren prirent possession de la scène et contribuèrent à la confusion générale avec une série d’événements apparemment (de prime abord du moins) sans lien entre eux… Devant un fauteuil en cuir brun éclairé au spot et après avoir enlevé leur veste, les deux artistes se tenant en un proche face à face commencèrent à se joindre grossièrement par la couture de deux fils passant d’une chemise à l’autre. Puis tirant chacun de son côté et déchirant les

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fils ils quittèrent alors la scène pour réapparaître ensuite parmi le public dans la salle. Séparant l’avant et l’arrière du public, un gros et large rouleau de papier fut déroulé sur toute la largeur du sol, le long duquel on traina un violon auquel étaient attachés deux marqueurs noirs (rappelant étonnamment « Un chien andalou »), dessinant deux lignes parallèles sur toute la longueur du papier. Durant cette partie, Elggren avait commencé à lire à haute voix un texte sur une feuille de papier, et une fois la ligne dessinée, les deux performeurs retournèrent à nouveau au début de la bande de papier déroulée et, à l’aide d’un marqueur, Löwenbrück commença à transcrire sur le papier la lecture du monologue. En partie à cause du fort accent d’Elggren (le monologue étant lu en anglais), mais surtout à cause de la grande incertitude quant au sens des événements se produisant, il n’était pas toujours aisé de suivre le contenu du monologue, et il semblait y avoir une certaine dose d’irritation de la part des performeurs, d’Elggren pour avoir à répéter chaque ligne plusieurs fois afin que Löwenbrück puisse suivre avec la transcription, et de la part de Löwenbrück pour avoir à faire cette transcription. Une ligne dont je me souviens précisément, « ce

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petit idiot qui dit vérité », était répétée souvent ce qui me fit ressentir de la culpabilité pour de multiples raisons. Une fois la transcription terminée, les deux performeurs remontèrent sur scène, Elggren continuant le monologue qui entrait alors dans une phase plus précise – une charge directe et cinglante contre le comportement humain, en particulier la stupidité et l’hypocrisie dans laquelle nous nous permettons de nous vautrer en tant qu’espèce, et que nous utilisons pour éviter toute responsabilité, ou même pour ne serait-ce que ressentir un peu de compassion pour nos semblables – en se tortillant de douleur alors qu’il énonçait ces mots. Pendant ce temps Löwenbrück arrangeait minutieusement des bouteilles vides en un cercle entourant le fauteuil éclairé au spot auprès duquel Elggren se tenait. À la fin du monologue, Elggren se retira pour s’assoir dans le fauteuil, Löwenbrück sortit une dernière bouteille – cette fois remplie de lait – et commença à en verser le contenu dans une des bouteilles vides du cercle, quelques gouttes se renversant inévitablement à côté lors du transfert. À cet instant, un récit commençait à se dessiner. S’emparant de la bouteille nouvellement remplie, Lö­ wenbrück répéta l’acte précédent avec la bouteille vide

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située à gauche – du lait se renversant à nouveau – et répéta cela, continuant ainsi autour du cercle de bouteilles dans le sens des aiguilles d’une montre jusqu’à ce que le lait soit finalement entièrement renversé sur le sol. Durant cette partie, Elggren – visiblement très angoissé – se contorsionnait en spasmes dans le fauteuil et autour, comme s’il agonisait. Un mur sonore immense et violent se mit alors à emplir la salle, par pulsations pénétrantes. Et plus aucun répit ne fut possible. Cette performance semblait raconter deux histoires – en réalité deux fois la même – aux niveaux micro et macrocosmique. Dans ma première interprétation, je comprenais que le début de la performance était une sorte de représentation de la brisure des liens qui nous unissent, des liens sociaux et familiaux, des liens humains. Puis cette cassure montrait l’échec de la communication à nous unifier entre nous et à nous connecter les uns aux autres, jusqu’au point où le lait même de la tendresse humaine fût si éparpillé et si gaspillé qu’il n’en restât plus assez pour nous nourrir, nous-mêmes et nos semblables – la mère du lait de tendresse humaine souffrant alors de voir ses enfants, par leur propre faute, incapables de se nourrir, et souffrant aussi de voir qu’ils ne pouvaient plus (ou ne voulait plus) digérer la nourriture qu’elle leur donnait.

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Mais plus j’y réfléchissais, plus les implications semblaient grandement s’ouvrir – les coutures du début représentaient l’état de l’univers avant même son avènement, le tout, l’union complète de l’existence. Le déchirement des coutures était le Big Bang – la création d’un état de dualité et de séparation. Le papier, le violon, l’écriture et la parole étaient un cours accéléré en « civilisation » humaine, une civilisation dont la croissance extérieure dépasse de loin le rythme de la croissance intérieure et émotionnelle nécessaire à un tel développement. Cela se reflétant dans un jeu de miroir avec l’esprit créateur et nourricier (le fluide blanc pouvant être vu aussi bien comme du sperme que comme du lait – une force tant fécondatrice que nourricière) qui est renversé et gaspillé, et à nouveau, l’origine de cet esprit – garant de la création plutôt que responsable de cette dernière – souffrant dans une impuissante agonie, son rôle rempli, réduit à la position d’un observateur, un parent qui ne peut qu’être témoin de la mort inévitable de son enfant. Le rôle du son dans cette performance semble conforter ce point de vue. Beaucoup de cultures, dans leurs mythes de création, imaginent que le début du monde a son origine dans un son, et qu’il y a un bourdonnement de fond

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Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’honneur d’accueillir un roi, même autoproclamé, chez soi. Avant l’arrivée de Leif Elggren chez nous, j’étais un peu stressée : est-ce que notre futon posé à même le sol lui conviendrait ? Est-ce qu’il ne souhaiterait pas plutôt loger à l’hôtel, avec tout le confort et l’intimité qu’un tel établissement propose ? Puis j’ai fait la connaissance de cet hôte charmant, l’une des plus merveilleuses personnes qu’il m’ait été donné de rencontrer. Il n’y a certainement que dans les royaumes imaginaires et les pays faits des frontières des autres que les Rois sont d’une telle humilité, serviables, amusants et passionnants. J’aurais pu m’en douter. J’aurais pu lire les signes dans son œuvre, mais je me méfie des raccourcis : ce n’est pas parce que j’aime l’œuvre que je vais apprécier l’humain. Dans le cas de Leif, dont le travail est si intime et révélateur de son être, eh bien si. L’humour abonde dans ses créations, comme par exemple dans la proclamation du royaume d’Elgaland-Vargaland (krev), dont f. et ses amis me parlaient depuis près d’une décennie, certains allant jusqu’à me montrer, le sourire en coin, leur passeport pour cet état hors cadre, et les couronnes de fer blanc fabriquées par l’un des Rois du krev. Je sentais leur enthousiasme, je comprenais le côté ludique de cette œuvre, mais je n’y prêtais pas vraiment attention.

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Je n’étais pas encore initiée. Puis, un soir du luff 2010, deux messieurs un peu plus âgés que la plupart des artistes présents se sont mis à danser et gesticuler sur scène. L’un ressemblait un peu à Karl Marx, avec sa barbe, ses cheveux en bataille et un regard halluciné, l’autre semblait plus fragile, mince et le crâne glabre. Tous deux ont captivé mon attention et celle de mes amis : quelle est cette danse qui ressemble à la marche d’un alcoolique ? D’où vient cette gestuelle à la limite de la maladie ? Qui sont ces hommes qui, entre deux concerts de bruit, donnent une performance physique si étrange ? « Mais c’est Kent Tankred et Leif Elggren ! Tu sais, Leif, c’est l’un des rois d’Elgaland-Vargaland ! » me dit f. comme s’il s’agissait d’une évidence. Voyant ma fascination, il fut rassuré : enfin je comprenais son admiration. Mais je n’en sus pas plus pour l’instant. Un dimanche, installés sur le canapé à lire et à écouter de la musique, une voix commence à parler, à réciter un texte captivant. La diction, les sons qui l’accompagnent et les mots m’ont intriguée. D’habitude, je demande à f. ce qu’on écoute, mais cette fois je n’ai pas pu parler, j’ai juste porté toute mon attention sur le texte et la musique. Une heure plus tard, j’ai appris que c’était la voix de Leif Elggren qui parlait de vie, de mort et de toute la merde (et de l’urine) qu’il peut y avoir entre les deux, entre

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le début et la fin. La musique, une boucle obsédante et entêtante, soulignait le propos de la voix à fort accent suédois, et c’est par cette question, « Is There a Smell on the Other Side ? » que je suis entrée dans l’œuvre. Tout comme quand j’ai vu ses courts-métrages pour la première fois, j’ai eu cette sensation que quelqu’un avait réussi à mettre en mots ou en images toutes les questions essentielles qu’on se pose sans vraiment réussir à les formuler. Les réponses à ces questions, personne ne les a, pas même les grands artistes, mais certains arrivent à capturer l’angoisse immense qu’elles peuvent susciter, et semblent parfois dire : « regardez, on est tous des enfants terrorisés face à notre destin, ne détournez pas le regard, car même les danses macabres peuvent être fascinantes ». Il suffit de regarder « As If I Was My Father », où il se démène pour se lever de sa chaise, comme il a dû voir son père, en fin de vie, se battre pour accomplir des mouvements qu’il connaissait pourtant par cœur. La vidéo est simple, comme beaucoup d’œuvres de Leif Elggren, sans artifices compliqués, sans effets de style baroques, directes. Un homme tente de se lever de son fauteuil, et le tout évoque une danse macabre, une gesticulation d’adulte abimé, mais il fait aussi penser aux débuts des êtres, quand, enfants, ils apprennent avec peine à se lever, se tenir droits, puis marcher. La fin et le début,

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si proches. Et entre deux, on observe les uns avec un sourire ému aux lèvres, et les autres, entre honte, gène et tristesse. Pourtant, les deux se ressemblent, sauf que le jeune arrive, le vieillard s’en va. Plus tard, lors d’une promenade en ville, f. s’arrête pour prendre en photo une banderole noire et jaune. « C’est pour Leif », dit-il, en m’expliquant que Leif Elggren a décidé de revendiquer comme siens tous les motifs rayés jaune et noir, et de les déclarer comme étant sa création artistique, tournant immédiatement en ridicule toute volonté de mettre la main sur ce qui appartient à tous. Depuis, quand je vois ce motif, que ce soit au bout d’une marche pour indiquer qu’elle peut être glissante, ou devant un trou dans la route, je pense à Leif et je pense aussi à l’art et à ce qui le définit, au fait que l’art est à la fois partout et nulle part. Impossible de ne pas penser aussi à tout ce que nous pensons posséder et qui finit toujours par nous échapper ; difficile de ne pas penser non plus aux grandes entreprises qui déposent des brevets sur des organismes vivants et sur les ressources de la planète : breveter des carottes, c’est outrepasser ses droits, tout comme breveter certaines vaches parce qu’elles ont été génétiquement manipulées. C’est peut-être pour cette raison qu’il ne mange plus d’animaux depuis si longtemps : comment dire que c’est à moi, que je peux

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le breveter, le patenter, le faire souffrir et demander sa mort alors que je ne le possède pas ? Le vendredi soir, après avoir assisté à une performance artistique dans une galerie de Lausanne, nous avons proposé à Leif d’aller au cinéma, à la séance de minuit. Enthousiaste, comme à son habitude, il a avoué qu’il n’était pas retourné au cinéma depuis belle lurette et la perspective de faire une sortie si classiquement divertissante semblait l’enchanter. Le choix du film m’angoissait un peu : voir, avec un artiste de la trempe de Leif, un blockbuster aussi calibré que Skyfall, le James Bond réalisé par Sam Mendes, me semblait presque une faute de goût. Or, monsieur Elggren a apprécié et a suivi le tout sans broncher, tel un maître zen qui ne bouge pas d’un cil pendant deux heures, alors que je m’affalais et sombrais peu-à-peu dans le sommeil. J’ai ouvert les yeux à un moment crucial du film, quand le méchant incarné par Javier Bardem explique ce qu’il a subi en prison, et ôte, dans un effet spécial très réussi, une partie de sa dentition. J’ai pris ces images avec moi dans mon rêve, et je ne m’en suis souvenue que le lendemain avec effroi : dans mon demi-sommeil, la scène prenait une autre ampleur, intense, gothique, digne des meilleurs contes. J’ai revu la scène il y a peu, et sans l’effet du sommeil, elle m’a parue un peu terne. La puissante étrangeté des rêves, dont Leif

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Annexes


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1. Discographie choisie

1982 1988 1992 1996 1998 1999 2001 2002 2003 2004 2006

Cu 7 ˝ et textes imprimés dans une boîte, Phauss Flown Over by an Old King lp, Radium 226.05 The New Immortality 7 ˝, Firework Edition /Anckarström Talking to a Dead Queen cd, Fylkingen Records In Sleep the Knives Are Sharpened 10 ˝, Iceland Pluralis Majestatis cd, Firework Edition Records Cutting Crowns 7 ˝, Meeuw Muzak Amsterdam Latrine cd, Firework Edition Records EXTRACTION

cd, Firework Edition Records Virulent Images Virulent Sound cd, Firework Edition Records The Cobblestone Is the Weapon of the Proletariat cd, Firework Edition Records 45 Minutes from Underneath the Beds cd, sans éditeur, Grèce

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2007 2008 2009 2010 2011 2012

Annexes

Is There a Smell on the Other Side ? cd, Firework Edition Records The Sudarium of St Veronica En collaboration avec Claude Mellan cd, Firework Edition Records The Summerhouse En collaboration avec Michael Esposito et Emanuel Swedenborg cd, Firework Edition Records Ventilation cd, Firework Edition Records Death Travels Backwards dvd, Errant Bodies Records, Berlin All Animals Are Saints Cassette, The Tapeworm Ingalill cdr, Rumpsti Pumsti Edition The Kings Curve Cassette, Razzle Dazzle Under the Couch cd, Firework Edition Records Sleepwalking Cassette, Robert & Leopold The Rocking Chair En collaboration avec Edgar Allan Poe Flexi 7 ˝, Firework Edition Records


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It Is Said That No Queen Is a Queen cdr, Chocolate Monk

2. Bibliographie choisie

1982 1983 1986 1988 1993 1996 1997 1998

Cu Phauss 63 Crawled Lengths Firework Edition Three at Work on 27 Areas Firework Edition Sacramental Meals Firework Edition Royal Restlessness Firework Edition Experiment with Dreams Avec Thomas Liljenberg Firework Edition Yellow & Black Firework Edition Names Firework Edition KREV – A Chronicle Avec Carl Michael von Hausswolff Firework Edition

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CD

Un centre d’accueil pour immortels

1. Oui 2. Eux qui ont construit la nation 3. La structure de base 4. Eux qui ont sacrifié leurs chances 5. Que pouvaient-ils faire d’autre ? 6. Celui qui a été vu doit être vu encore et encore et encore 7. Transparent 8. Des tables de Ping Ping 9. Ils se sont appelés Je et moi 10. (un avertissement) 11. Moi aussi 12. Table à jouer royale 13. En rotation 14. Changeant les rôles 15. Rois et Reines 16. Reines et Rois 17. Over !

4 . 03 3. 55 1.54 2.03 3.03 3.11 1.52 4 .38 1.24 0.15 2.26 5.34 4.30 3.01 2.26 2.11 2.12

Les titres des morceaux sont liés aux deux derniers chants du poème Un peu comme voir dans la nuit. Leif Elggren est publié par Touch Music mcps Londres.


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Crédits

Édition et traduction (de l’anglais) : Lionel Bize, Laura Daengeli, Christian Indermuhle, Christine Ritter et Thibault Walter Conception graphique : Notter +Vigne Illustrations : Leif Elggren cd : Leif Elggren Remerciements : Vincent Barras, Yves Erard, Karin Feusi, Rénata Gachoud, Pierre Gisel, Gwenaël Grossfeld, Samia Guerid, Salim Guerid, Sandra Guignard, Christa M. Harrison, Anne Hartmann, Francisco Meirino, Patrick F. van Dieren et Antonin Wiser Cet ouvrage a été publié avec le soutien du Fonds des publications et du Cours de Vacances de l’Université de Lausanne, de l’Ambassade de Suède à Berne et du Lausanne Underground Film & Music Festival.


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Déjà parus dans la collection « Rip on/off »

2012  2011 2010 2009 2008

Yan Jun Génération dakou David Dunn Extractions des espaces sauvages Michael Gendreau Parataxes gx Jupitter-Larsen Saccages Zbigniew Karkowski Physiques sonores www.riponoff.ch

© 2013, Leif Elggren et Van Dieren Éditeur. Aucune partie de ce livre et du cd qui est offert avec celui-ci ne peut être reproduite par quelque moyen que ce soit sans autorisation expresse de l’éditeur.

Il a été tiré 450 exemplaires numérotés de cet ouvrage, numérotés de 1 à 450. Cet ouvrage a été achevé d’imprimer en respectant l’environnement (norme Imprim’Vert) le 26 septembre 2013 sur les presses de l’Imprimerie France-Quercy à Mercuès (Lot, France). isbn 978-2-911087-88-2 Numéro d’imprimeur  : 31419, dépôt légal  : octobre 2013


Leif Elggren est un écrivain, musicien et performeur suédois, né en 1950 et vivant à Stockholm. Son œuvre interroge la fragilité de l’existence humaine, en mettant en scène des situations-limites, comme par exemple le rapport de l’enfant à sa propre naissance ou celui du vieillard à sa propre déchéance. À la manière de boîtes de conserves délicatement décolletées, ses textes explorent l’étrange beauté et la dignité engravée de déchets inutiles, de vies défaites, de souverainetés humiliées, d’arrogances évidées. Son travail joue avec les frontières, les entre-deux, les passages, dans des performances scéniques qui croisent les arts visuels, la danse et les arts sonores.

« Le chagrin qui divise l’abîme n’est pas mesurable, il crée simplement un lien vers un autre abîme et n’est perceptible ni par la peau […] ni par l’odeur, ni par l’écoute, ni par le goût ni même par la vue, mais par quelque chose d’autre. Quelque chose d’autre. »

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Leif Elggren