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WWW.URBANIA.CA

ÉTÉ 2003 | NUMÉRO 01 | FABRIQUÉ À MONTRÉAL | 4,95 $


Alors que les autres médias ont le nez collé sur l’actualité, qu’on les recycle une fois lus, Urbania veut mériter sa place dans votre bibliothèque—et dans votre cœur. À mi-chemin entre la collection Que sais-je ? et le Journal de Montréal, notre magazine offre un panorama de la vie montréalaise à un moment précis de son histoire. Pour saisir le zeitgeist, notre recette est simple : on prend un thème unique à chaque numéro, on l’aborde selon une foule d’angles variés, on convainc des annonceurs de participer au projet, et voilà! après trois mois d’intense labeur, vous avez un petit bijou de créativité entre les mains.

Coordonnatrice Katia Reyburn Conception graphique Philippe Lamarre Marc De Mont Nicolas Saint-Cyr Photos Maïté Laroque Collaborateurs Charles Athans Philippe Blanchard Dav Bordeleau Marc De Mont Charle Desbiens-Lamarre Franck Desvernes Marc Dufour Frédéric Gauthier Élise Gravel Savoyane Henri-Lepage Omeech Katia Reyburn Gary Rosenberg Nicolas Saint-Cyr Tomasz Walenta Site web Franck Desvernes

Le baptême a lieu sous le signe du mouvement, le premier thème étant consacré à la locomotion. Pourquoi la locomotion? Parce qu’assis toute la journée devant nos écrans d’ordis, on voulait aborder le sujet le plus loin de nous, celui qui nous permettrait d’explorer la vie urbaine avec des yeux neufs. Et parce que le mouvement définit bien notre époque. Nous vous présentons donc, en 32 pages bien tassées, cette ode aux gens qui bougent, dont le métier est de marcher, courir, rouler, gravir des montagnes, piloter des avions, battre des records de vitesse ou de simplement livrer des commandes à bicyclette. Pour ce numéro, nous avons invité les Montréalais à élire, par le biais de notre site web [www.urbania.ca], une couleur unique pour les taxis de la ville. Le choix le plus populaire nous laisse toutefois perplexes... En choisissant le rose vous êtes-vous massivement trompés de bouton ? La gomme balloune a-t-elle marqué à ce point votre enfance ? Disons qu’après avoir élu un maire aussi terne, vous vous êtes rattrapés de belle façon. Bonne lecture ! L’équipe d’Urbania

Pourquoi la locomotion? Parce qu’assis toute la journée devant nos écrans d’ordis, on voulait aborder le sujet le plus loin de nous, celui qui nous permettrait d’explorer la vie urbaine avec des yeux neufs.

Correction d’épreuves Yolande Saint-Pierre Ventes publicitaires Gary Rosenberg (514) 836-8692 ou gary@urbania.ca Fournisseur officiel de fontes™ Merci à Peter Bruhn de Fountain pour les fontes Ketchupa, Mayo et Mustardo. Tack så mycket ! www.fountain.nu Publié quatre (4) fois l’an et distribué à 5000 exemplaires Abonnements 1 an (4 numéros) 15,00 $ (+ taxes = 17,25 $) 2 ans (8 numéros) 25,00 $ (+ taxes = 28,75 $)

URBANIA

Le positionnement marketing d’Urbania a été soigneusement étudié. C’est grâce à une série de focus groups et aux judicieux conseils des consultants en branding de la firme Toxa (un tantinet arrogants, mais ô combien efficaces), qu’il fut déterminé qu’un hybride entre les livres Que sais-je? et le Journal de Montréal nous procurerait un avantage concurrentiel inégalable.

Dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec, 2003 Bibliothèque nationale du Canada, 2003

© 2003, Toxa inc. Le contenu d’Urbania ne peut être reproduit, en tout ou en partie, sans le consentement écrit de l’éditeur. Urbania est toujours intéressé par vos articles, manuscrits, photos et illustrations. Nous ne sommes cependant pas responsables des soumissions non-sollicitées en cas de perte ou de dommage.

MAGAZINE URBANIA 3708, BOUL. SAINT-LAURENT 2e ÉTAGE MONTRÉAL (QUÉBEC) H2X 2V4 T 514.989.9500 F 514.989.8085 INFO@URBANIA.CA

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EN COUVERTURE Ça faisait des mois qu’on courait après cet icône de la locomotion montréalaise. Le jour où on le trouve au Carré St-Louis, Jack est dressé comme un paon sur son fameux tricycle. On jurerait qu’il nous attendait, l’air de dire : « Enwèye le jeune, prends-la ta photo ! »

Illustration : TOMASZ WALENTA

Édito

Rédacteurs en chef Philippe Lamarre Vianney Tremblay


Nombre de personnes quittant chaque année les pays en voie de développement pour les pays développés.

Nombre de personnes qui ont utilisé le métro le 11 septembre 1984 pour voir le pape au parc Jarry.

2,3 MILLIONS

Nombre de pas effectués par Gary pour convaincre les annonceurs potentiels des bienfaits de notre magazine. Il a un autre rendez-vous cet aprèsmidi, donc cette statistique n’est pas finale.

287672

LE WEST-ISLAND AUX WEST-ISLANDAIS!

4 ANS, 3 MOIS ET 10 JOURS Durée du périple entrepris par David Kunst, premier homme à faire le tour du monde à pied. Une petite marche de 23 250 km.

±213 KM

69 000

Distance totale parcourue par les représentants des compagnies de papier s’étant rendus à nos studios pour nous suggérer d’utiliser leur tout nouveau, tout beau Supreme Gloss 12 pts d’une blancheur inégalée.

POURCENTAGE DE LA POPULATION DES ARRONDISSEMENTS DE KIRKLAND ET HAMPSTEAD QUI SE RENDENT AU TRAVAIL EN VOITURE. LES HABITANTS DU PLATEAU, GRANDS ÉCOLOS DEVANT L’ÉTERNEL, NE SONT QUE 33,2% À UTILISER CE MOYEN, PRÉFÉRANT LE TRANSPORT EN COMMUN (37,8%), LA MARCHE (20,7%), LA BICYCLETTE (5,7%) OU BIEN LA TROTTINETTE À DEUX (1,1%), TROIS (0,3%) ET QUATRE ROUES (0,0006%).

85,4%

16000

Date à laquelle le gouvernement suédois a décreté qu’on devait dorénavant conduire du côté droit de la route, plutôt que du côté gauche. On a choisi de le faire à 17 heures précises, un jour de semaine.

04/05/1965

NOMBRE DE FOIS QU’UN MEMBRE DE L’ÉQUIPE D’URBANIA A FAILLI SE FAIRE ÉCRAPOUTIR PAR SOIT UNE VOITURE, UNE TROTTINETTE, OU UN VÉLO EN ALLANT ACHETER DU CAFÉ L’AUTRE CÔTÉ DE LA RUE.

65

140KM

Nombre de passagers que peut techniquement contenir chaque train de banlieue de Bombay. Techniquement, parce qu’en réalité ils sont plus de 7000 à s’entasser dans les allées, entre les banquettes et sur le toit.

8

Nombre de stations de métro à Montréal. Vous pouvez vérifier en les comptant une à une. Si vous voulez faire la même chose pour New York, prenez votre temps, il y en a 468.

NOMBRE DE KILOMÈTRES DE PISTES CYCLABLES SUR L’ILE DE MONTRÉAL, L’UN DES RÉSEAUX URBAINS LES PLUS DÉVELOPPÉS AU MONDE. PAR CONTRE, SI LES 2,1 MILLIONS DE BICYCLETTES DE LA VILLE ÉTAIENT PLACÉES L’UNE À LA SUITE DE L’AUTRE, LA DISTANCE COUVERTE SERAIT DE 3150 KM.

Le temps qu’il faut à la navette spatiale pour atteindre 27 000 km/h. Le temps d’attente moyen pour un autobus de la STM. Le temps que prend en moyenne l’homme pour atteindre l’orgasme.

1700

DATE À LAQUELLE LE GOUVERNEMENT QUÉBÉCOIS LÉGALISE LE VIRAGE À DROITE AU FEU ROUGE.

Quantité d’essence (en litres) utilisé par un jumbo jet au décollage. Avec cette même quantité d’essence, une voiture parcourerait 192 000 km, soit 5 fois le tour de la Terre.

9102173

QUANTITÉ TOTALE DE CLICS DE SOURIS NÉCESSAIRES À LA PRODUCTION D’URBANIA (INCLUANT LE SITE WEB). SI CHAQUE CLIC ÉQUIVAUT À UN TRANSLATION DE 1,7 CM, ON ÉVALUE LA DISTANCE PARCOURUE PAR L’ENSEMBLE DU PARC DE SOURIS DU STUDIO À 154,74 KM.

8 MINUTES 7 MINUTES 6 MINUTES 13/04/2003

MONTANT D’ARGENT ÉCONOMISÉ PAR AMERICAN AIRLINES EN 1987 EN RÉDUISANT D’UNE OLIVE CHAQUE SALADE SERVIE EN PREMIÈRE CLASSE.

NOMBRE D’USAGERS QUOTIDIEN DE LA LIGNE D’AUTOBUS LA PLUS ACHALANDÉE DE MONTRÉAL, LA 80 AVE. DU PARC /165 CÔTEDES-NEIGES/535 R-BUS. SOIT L’ÉQUIVALENT DE LA POPULATION DE LA MUNICIPALITÉ DE DRUMMONDVILLE.

POURCENTAGE DES ACCIDENTS DE LA ROUTE AU CANADA IMPLIQUANT UN ORIGNAL.

Nombre officiel de taxis dans les rues de Mexico (si on ne tient pas compte des quelques 30 000 taxis clandestins). À Montréal, il y en a environ 5 000, officiels bien entendu.

Vitesse la plus rapide atteinte par un homme. C’est un peu plus lent que le guépard qui atteint une vitesse de pointe de 90 km/h. Mais ce n’est rien comparé à l’espadon qui lui, patauge à plus de 100 km/h.

40000$

0,3%

104 000

43,2 KM/H

19

Nombre de voitures qu’Evel Knievel a réussi à surpasser lors d’un saut à moto, en 1971 lors d’une de ses fameuses prestations dans un stade rempli à craquer de Billy Bob et de Mary-Lou.


Qu’est-ce que Julep représente pour toi ? The best joint in town. Mon père m’y emmenait quand j’étais plus jeune et j’adorais ça. Depuis combien de temps pratiques-tu ce métier ? Deux ans, mais c’est juste une job d’été. Ça me garde en forme et ça paye bien. Plus jeune est-ce que tu rêvais d’être Josée Chouinard ? J’ai déjà fait du patinage artistique, mais ça n’a rien à voir. C’est tellement plus dûr de freiner avec des rollers.

Paul Bernier Pilote d’avion pour KLM Amsterdam Depuis quand es-tu pilote d’avion ? Depuis ma formation à St-Honoré, en 1981. Pourquoi es-tu devenu pilote ? Pour les hôtesses. Et le cash. Non sérieusement, j’aime piloter des appareils aussi sophistiqués et étendre mes horizons. Pourquoi chez KLM ? J’ai déménagé aux Pays-Bas, car ma copine vivait là-bas. J’ai eu la chance d’être embauché par KLM après avoir roulé ma bosse avec d’autres compagnies. KLM était pour moi le but ultime de ma carrière, car c’est la première à s’être établie dans le domaine du transport aérien. Elle existe depuis 80 ans. Quelles ont été les facettes de ton travail qui ont changé depuis le 11 septembre ? Notre vigilance en ce qui concerne la sécurité. Et les portes blindées de la cabine de pilotage qui nous limitent dans nos communications avec les agents de bord. Outre l’uniforme, quel est le plus bel aspect de ton métier ? L’uniforme. Humm, excuse-moi. Voyager et amener mes passagers sécuritairement à bon port, beau temps mauvais temps.

Quelle est la meilleure destination où tu aies volé? Pourquoi ? Le Brésil, Rio et Sao Paolo. Pour l’ambiance, la joie de vivre, la « saudade ». Quel est le plus long trajet que tu aies eu à parcourir ? Singapour-Amsterdam durant la guerre du Golfe. 14h50. Afin de contourner le Moyen-Orient. On pouvait voir les puits de pétrole en feu.

Ça t’est déjà arrivé de prendre une débarque en patins ? À part bosseler les portières avec mes genoux ? Rien de vraiment intéressant. Mais la semaine dernière une collègue a renversé un cabaret au complet sur un client. En terminant, peux-tu nous révéler le secret du Julep ? Je le connais pas… je pense qu’on ajoute des œufs… Monsieur Gibeau garde sa recette à l’abri des indiscrets. Même des jolies filles ? Ton Julep, le veux-tu sur la tête ? N

Les Québécois sont-ils les seuls à applaudir après un atterrissage ? Non. La plupart des peuples applaudissent quand on fait un mauvais atterrissage. As-tu déjà eu peur en vol ? Ouais. J’ai un respect sacré pour les orages et les forces ultimes de la nature. Surtout quand un nuage se propage jusqu’à 40 000 pieds (13 km) de hauteur, on essaie alors de garder nos distances. Quel est le meilleur aspect de ton travail ? Les hôtels où on loge. Et passer les douanes rapidement. Quel est le pire aspect de ton travail ? Toujours dormir dans des hôtels. Et passer souvent les douanes… Piloter un 747 c’est : Se sentir tout petit.

Quel est ton plat préféré en avion ? Stampot met zuurkool. La version hollandaise du pâté chinois, sauf que c’est composé de choux, patates et saucisses. Peux-tu nous raconter une anecdote qui te soit arrivée en vol ? Une passagère sur le vol Sao PaoloAmsterdam nous offrait ses services. On l’a priée de retourner à son siège. Les hôtesses de l’air : mythe ou réalité ? Myalité. Elles aiment les uniformes.

As-tu droit aux Air Miles ? Je les demande à chaque plein d’essence et ils ne la trouvent pas drôle. Si tu avais les ailes d’un ange, tu partirais pour : Montréal ! N

Alyson Lozoff Orange Julep Girl Boulevard Décarie


Mr. Green Dealer mobile Montréal

Que vends-tu ? Juste du pot. C’est une plante verte et c’est presque légal. Vendrais-tu autre chose que des drogues douces ? Non. Je connais trop bien mes faiblesses… Depuis combien de temps es-tu dealer/livreur ? Ça fait à peu près deux ans que je fais ça à temps plein.

Comment as-tu commencé ? Par un échange de services, pis j’y ai pris goût faut croire… J’étais mal pris dans le temps des fêtes, j’avais lâché mon job de débosseleur. Quelles sont les qualités nécessaires pour être un bon dealer mobile ? Il faut aimer l’adrénaline, être professionnel et avoir des nerfs d’acier. Il faut toujours rester calme. J’ai gaffé une fois et j’ai payé pour… Ton secteur c’est quoi ? Partout à Montréal, du Métropolitain à l’autoroute Ville-Marie. C’est ce qui fait en sorte que je ne me fais pas repérer. Ta journée commence à quelle heure ? Ça c’est le plus beau côté de ma job… je suis mon propre patron et je commence à l’heure que je veux. Un client m’a déjà appelé un dimanche matin à 9h15… j’ai pas répondu. Quand il m’a rappellé, je lui ai fait savoir ma façon de penser.

Combien fais-tu de livraisons par jour ? Entre 15 et 20.

As-tu des clients connus ? J’peux pas te donner de noms...

Quelle a été ta plus grosse journée à vie ? La Saint-Jean Baptiste. En une seule journée, je me suis fait plus de 1000 $ de profit.

Come on… Disons que la semaine passée j’ai vendu du stock à un chanteur amateur devenu vedette à l’émission la plus écoutée de l’année à la télé… Il est passé par l’entremise d’un caméraman et m’a commandé du chocolat (hashish). J’en revenais pas!

Combien fais-tu par semaine normalement ? Autour de 1200 $. Pas d’impôts. Comment fais-tu pour spotter les agents doubles ? Ils ne sont pas naturels ! Ils considèrent le pot au même niveau que la coke et ça se sent. Ils ne sont pas cools, pas naturels. Y en a un qui est venu me voir une fois pis quand je lui ai lancé son sac de pot, il a eu peur, comme si c’était de l’héro. Il ne voulait pas y toucher. Tu t’es déjà fait arrêter ? Oui. Ils sont débarqués avec les chiens renifleurs, le panier à salade et tout le kit. Tout ça pour moi, et les 7 grammes qu’ils ont trouvés. Ç’a dû coûter 10 000 $ à l’état c’t’histoire là… Fais-tu partie d’un réseau ? Non. J’ai un gars qui me fournit et on partage 50/50. As-tu peur de te faire prendre ? Disons que je suis passé maître dans l’art de spotter les chars de cops. Quelle partie de ta job préfères-tu ? Le monde que je rencontre. La plupart de mes clients ont l’esprit ouvert, ils sont trippants. Y a des musiciens, des écrivains. Je suis celui qui leur apporte l’inspiration !

Qui d’autres ? Un des gars de Loco Locass… Kulcha Connection... mais laisse-moi leur demander si ça les dérange que ce soit publié. Tes clientes te font-elles parfois des avances ? Y a une fille qui m’appelle toujours pour savoir à quelle heure j’arriverai… pis à chaque fois que je débarque chez elle, elle sort de la douche. Une autre m’a invité à magasiner avec elle pour choisir sa robe pour le Bal en Blanc. Elle me demandait : « Est-ce que c’est trop transparent? » Mmmmm… « Juste assez ! » Finalement, tu fais des relations publiques… À cause de ma job je connais du monde de tous les milieux, surtout dans le monde artistique. Je me considère chanceux. Disons qu’y a pire. Merci. Pot’ troubles. N


photo par maïté laroque


D

epuis que j’ai vendu mon auto il y a un an déjà, je n’ai eu d’autre choix que de m’adapter à mon nouveau mode de vie : finies les escapades spontanées, les visites impromptues, et ce sentiment de liberté qui vient avec le véhicule. Mais finies aussi les visites chez le mécanicien, le pelletage d’hiver interminable, sortir l’auto du banc de neige, booster la minoune du voisin, mettre de l’essence, changer les pneus, etc. Devenir piéton, c’est découvrir de nouveaux coins de la ville, emprunter les souterrains montréalais, traîner le planibus dans ses poches, mais surtout, apprivoiser le farouche et indomptable Taxi. Quand on se trouve derrière le volant de notre auto, le Taxi représente le prédateur féroce, le voyou de la signalisation, le gangster du code de la route, le bouc-émissaire du road rage, celui qui coupe, qui klaxonne, qui nous rappelle l’utilité du bumper. Mais prenant place sur le siège arrière du Taxi, notre instinct de cowboy surgit, on participe à la course, on félicite le chauffeur pour le passage anticipé au feu jaune, on approuve ses manoeuvres excentriques. Comme dans un jeu vidéo, il faut éviter les obstacles, reprendre de la vitesse, et choisir les raccourcis pour arriver le plus rapidement possible à destination. À la ligne d’arrivée, le coeur dans la gorge et les tripes dans les talons, on salue le pilote, satisfait de l’aventure urbaine. Et le prix de cette course s’immobilise alors sur le compteur.

Le Taxi a ce quelque chose de réconfortant. Quand on attend au coin de la rue, les deux pieds dans la slush, les sacs d’épicerie pleins les mains, quel bonheur de pénétrer la chaleur et le confort du Taxi; ou à la sortie des bars, quand on est trop saoul pour faire un pas devant l’autre et que nos yeux brouillés aperçoivent la lumière salvatrice juchée sur le toit du Taxi qui s’approche… alors on peut rentrer chez soi. Prendre le Taxi, c’est ouvrir une boîte à surprise : le modèle de voiture, la texture des banquettes, le choix de musique, l’odeur et surtout, le maître en la demeure, le chauffeur. Le profil du chauffeur donnera toute sa saveur à l’expédition : il y a le sympathique, l’impatient, le bavard, le ronchonneux, le nouvel immigrant, le plaignard, le charmeur, le réservé, le médecin roumain, le bigleux, le pressé, le rastaquouère, le provocateur, l’endormi, le bon-vivant... Et la méthode de conduite s’apparente souvent à l’humeur ou au profil du chauffeur. Bref, les Taxis qui parcourent les rues de notre chère métropole mériteraient d’être aussi colorés à l’extérieur qu’ils le sont à l’intérieur. Adopter le rose comme couleur unique serait une belle façon de créer un paysage visuel harmonieux dans la ville, de donner de la gueule à ce moyen de transport, et d’offrir un élément distinctif et original à Montréal.

TOUS ROSE NANANE !

Plaidoyer pour l’uniformisation des taxis montréalais

katia reyburn


UN RÉCIT DE CHARLES ATHANS ILLUSTRÉ PAR ÉLISE GRAVEL

Rtribulations urbainesS

PASSER UN SAPIN Bronx 25 décembre, 7h43

Plateau Mont-Royal 24 novembre, 18h45

Je suis couché sur un vieux matelas humide et froid, dans le fond de la Vandura noire rayée jaune au toit surélevé. La fièvre m’empêche de dormir. Mon partner Fred soupire. Le silence règne depuis une grosse demi-heure. Un court coup de klaxon se fait entendre. Une Caddy bleue vient d´arriver de l´autre côté de la rue. Fred s´élance à l´extérieur malgré la pluie battante, tandis que je me garroche au volant de Bunny Bee (le nom de notre van). J´oublie ma fatigue et ma bronchite, je me râcle la gorge et me prépare à lâcher le plus beau cri de soulagement jamais entendu dans le North Bronx. Et pour cause : ça fait un mois que l´on vit comme des prisonniers, travaillant comme des esclaves, et attendant comme des veuves de guerre le fruit de notre dûr labeur. Pendant ces trente jours, nous avons vendu 1000 sapins et avons vécu sur une île urbaine, couchant à trois dans Bunny Bee. Nous venons de passer la nuit de Noël à attendre une envelope full of green cash d’un montant encore inconnu.

Je suis chômeur et je vends mes CD pour payer mon loyer. J’ouvre le Voir à la section Emplois divers. Mes yeux s’arrêtent sur une annonce en caractères gras :

7h47 Fred sort de la Caddy et court vers nous. Jack lui ouvre la portière. Fred me lance l´enveloppe. Je vois alors défiler le mois de fou qui se termine à l´instant...

Tu dois mettre la van et les assurances à ton nom puisque j’conduis pas. On se rencontre aujourd’hui? – Oui, maintenant. – OK, dans une heure au Zinc sur Mont-Royal. – Parfait.

Zinc, 19h45 Fred se pointe. « Ah ben Fred Gagnon ! » On est allés au primaire ensemble! Il me semblait que cet accent franco-outremontois m’était familier. On a même des amis en commun. La confiance s’établit instantanément. On se sert la main : on part après-demain.

Ça sonne. Fred répond. – Allô ici Fred. – Yé tu trop tard? – Heu, non... C’est pour les sapins ? – Oui oui, s’cusez, oui, j’ai un permis de conduire, ça m’intéresse vraiment, je sais comment ça marche : on dort dans une van, on travaille 30 jours en ligne, 15 heures par jour, on mange mal, on dort mal, y fait humide et les clients sont haïssables... – C’est exactement ça; chaque sapin est une bargain. On va en vendre un shit load. Les livraisons arrivent entre minuit et six heures. Il faut engager un nightwatcher avant de partir.

Frontières USA 26 novembre, midi – Where are you going ? – We’re going camping for a week in the Adirondack. – Anything to declare ? – No. – Ok, you can go. Wouhou ! C’est parti ! Il ne nous reste qu’à vendre des arbres. Bunny Bee danse avec le vent et ça sent le bidou. L´enthousiasme règne ainsi jusqu´à ce qu´une fumée blanche sentant le sirop d´érable brûlé émane du muffler et vienne déranger la tranquillité de nos glandes nasales.


Plattsburgh, 13h04 On s’arrête à un garage : le mécanicien met deux doigts dans le tuyau d’échappement, les retire et les renifle. Fred est plié en deux. Cette technique d´inspection lui rappelle son séjour dans une ferme ukrainienne où le vétérinaire diagnostiquait les vaches avec une technique similaire... et une toute autre odeur j’imagine. Son constat : ce n’est que de la moisissure. Il nous conseille de ne pas faire surchauffer Bunny. On reprend donc la route en roulant lentement : 60 km/h sur le plat, 90 en descendant, 30 en montant. Néanmoins, après trois heures de route, un épais brouillard opaque envahit toute la cabine de pilotage. On est inquiets. Je stoppe. La déprime s’installe. Il ne nous reste plus qu´à prier. Je ne trouve rien d´autre à faire que de relaxer un peu. Je descends donc mon siège. On attend. Une demi-heure plus tard, on se croise les doigts et le moteur redémarre normalement. On peut reprendre la route. Nos yeux seront alors fixés en permanence sur le tuyau d´échappement. La moindre petite trace de fumée nous fait arrêter pour 15 minutes. Le stress est à couper au couteau. On s´arrête souvent, mais en bout de ligne, on se rend. On s’amarre sur notre îlot de béton new-yorkais après 13 pénibles heures de route.

Bronx, 28 novembre, 4h23 Réveil brutal par Fred : « Charley, réveille-toi on a 300 arbres à classer ! » 3 travailleurs de champs de coton nordiques, juchés sur un 18roues arrivant de la Nouvelle-Écosse lancent les arbres en hurlant leur catégorie : « Choice Yellow, Fancy Green, Premium Orange, Standard Blue ! » C’est surréaliste. Une fois les 300 arbres livrés, le camion s’en va. Notre rôle consiste à les placer sur le rack, les déplacer, les tasser, les attacher et balayer la rue. Ensuite, Fred va se coucher et moi, je dois passer la nuit seul, à apprivoiser les rats et calmer la peur, car Jack le nightwatcher n’arrive que demain. Les automobilistes arrêtés aux feux rouge nous hurlent « HOW MUCH ? » des dizaines de fois par jour. C’est la courtoisie légendaire des NewYorkais. Chaque soir, le boss, un petit mafieux qui dit fuck aux trois mots, vient chercher nos recettes dans des autos différentes, à des heures différentes, dans des habits différents.

On lui fait des blagues auxquelles il fait semblant de rire et il s’en va en comptant son argent. Parfois tout va mal : il pleut, on ne vend rien, le toit du camion fuit et notre linge est trempé. On est fatigués morts et on doit rester dans un abri de fortune d´un mètre sur trois. Ces jours-là, le temps passe bien lentement. Montréal semble bien loin... À ce point, on se fout presque de l´argent. On jure de ne plus jamais revenir. La routine s’installe néanmoins. On pue, on mange mal, la nourriture goûte le Bronx, on joue au poker, on fait des concours de ventes, les policiers nous emmerdent pour n’importe quoi et on craint de ne pas arriver à vendre les centaines de sapins qui continuent d’affluer. On a hâte à la fin, qui, même si on n’y croit plus, finira par arriver. Enfin.

Bronx, 25 décembre, 7h47 J’attrappe l’enveloppe. Je palpe l’épaisse liasse de billets verts... WOW! Je ne regarde ni à gauche, ni à droite. Mon pied devient soudainement très lourd. Il est 7h47, on décolle. On part pour une longue route. Je suis fiévreux. Je dis à Fred : « Je ne pense pas tenir le coup... on serait mieux d’arrêter à mi-chemin, histoire de se reposer et de donner un break à Bunny. » Fred ne répond pas; il s’ennuie trop de sa petite fille. Je le comprends. On va essayer de rentrer à Montréal ce soir.

Plattsburgh, 23h08 Après 11 heures de route, nous sommes rendus à Plattsburgh et la partie est pratiquement gagnée. Le parc des montagnes Adirondack est passé. Il ne nous reste plus qu’une heure sur le plat. Bunny et moi avons fait une bonne job, sans se plaindre. Il est 23h et je n´ai pas mangé, Bunny a soif, et c’est l’heure des bobettes : on doit s’arrêter dans une stationservice pour se strapper le cash dans les culottes. On arrive au Shell, j’ouvre la portière. Un gobelet de café virevolte hors de la van et se glisse mystérieusement sous Bunny Bee. J’y vois un mauvais présage. Je vais payer l’essence et demander la clé de la salle de bain. La caissière me regarde d’un air fantômatique. Elle est grande et maigre. Elle porte un châle beige. Elle me regarde la tête vers le bas, les yeux vers le haut. Je me croirais dans un film de David Lynch écrit par Stephen King. Elle me dit que les toilettes sont hors-d’usage et qu’elle en est la première victime. Je reviens vers Bunny Bee, mets le contact, appuie sur le gaz et tourne le volant. Elle ne veut rien savoir. Il est plus difficile de le tourner que d’ouvrir un pot de cornichons vieux d’une décennie. J’hésite à continuer jusqu’à Montréal mais Fred y tient absolument. Je lui cède le contrôle du véhicule pour la première fois du voyage. Comme il se prépare à prendre le premier virage, se profile alors à l’horizon une immense enseigne illuminée, l´étoile salvatrice : Best Western. En 47 secondes, je construis un argumentaire mystico-cohérent qui convainc Fred de

la véracité de mes visions de chaman de l’autoroute. De toute façon, il n’a plus vraiment le choix. En concluant notre tour de la station-service, on trouve, à l’endroit même de notre arrêt, le shaft rouillé du power steering près du gobelet de café vide. Il n’y a plus de doute. On se loue une chambre au Best Western, avec piscine, sauna et bain tourbillon. Fred comprend finalement le principe du styrofoam-prophète. On repartira frais et dispos demain matin. En espèrant que Bunny Bee tienne le coup...

Lacolle, Frontière canadienne 26 décembre – Où demeurez-vous ? – Mourial. – Partis depuis combien de temps? – Un mois. – Rapportez-vous des achats? – 50 piastres de cochonneries. – C’est beau, vous pouvez passer. Phew. C’est fait. J’appuie doucement sur le gaz. La job est finie. Le stress tombe. C’est réussi. Nous sommes riches. On se sert la main en cachette, on ressort les palettes de beaux billets verts de nos bobettes et on crie à qui peut bien l’entendre : on vous en a passé tout un ! N


Urbania #1 Locomotion