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cinéma culture techno I hiver 2011 n°97 by

Bilan 2011 / Preview 2012 Et aussi...

Alain Cavalier • Michael Shannon • Seth Rogen • Samouraïs • Millénium • Le crowd sourcing • James L. Brooks • Aki Kaurismäki • The Beach Boys • Star Wars : The Old Republic • Air

SURPRISE MARTY www.mk2.com SCORSESE RÉINVENTE LE CINÉMA

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SOMMAIRE Éditeur MK2 Multimédia 55 rue Traversière, 75012 Paris Tél. : 01 44 67 30 00 Directeur de la publication Elisha Karmitz (elisha.karmitz@mk2.com) Rédacteur en chef Auréliano Tonet (aureliano.tonet@mk2.com) Chefs de rubrique « cinéma » Clémentine Gallot (clémentine.gallot@mk2.com) Juliette Reitzer (juliette.reitzer@mk2.com) Chef de rubrique « technologies » Étienne Rouillon (etienne.rouillon@mk2.com) Rédactrice Laura Tuillier (laura.tuillier@mk2.com) Directrices artistiques Marion Dorel (marion.dorel@mk2.com) Sarah Kahn (hello@sarahkahn.fr) Secrétaire de rédaction Sophian Fanen Iconographe Juliette Reitzer Stagiaires David Elbaz, Quentin Grosset Ont collaboré à ce numéro Stéphane Beaujean, Ève Beauvallet, Léa Chauvel-Lévy, Renan Cros, Julien Dupuy, Sylvain Fesson, Yann François, Jacky Goldberg, Donald James, Jérôme Momcilovic, Laura Pertuy, Wilfried Paris, Bernard Quiriny, Guillaume Regourd, Bruno Verjus, Éric Vernay, Anne-Lou Vicente, Mélanie Uleyn Illustrateurs Dupuy et Berberian, Stéphane Manel, Police, Ruppert et Mulot Illustration de couverture Stéphane Manel Publicité Responsable clientèle cinéma Stéphanie Laroque Tél. : 01 44 67 30 13 (stephanie.laroque@mk2.com) Directrice de clientèle hors captifs Laura Jais Tél. : 01 44 67 30 04 (laura.jais@mk2.com) Stagiaire Adrien Faucher

© 2011 TROIS COULEURS issn 1633-2083 / dépôt légal quatrième trimestre 2006. Toute reproduction, même partielle, de textes, photos et illustrations publiés par MK2 est interdite sans l’accord de l’auteur et de l’éditeur. Magazine gratuit. Ne pas jeter sur la voie publique.

Hiver 2011

7 … ÉDITO 10 … PREVIEW > Millénium

13 LES NEWS 13 … CLOSE-UP > Nicolas Maury 14 … BE KIND, REWIND > Dernière séance 16 … EN TOURNAGE > The End 18 … COURTS MÉTRAGES > Le Jour le plus court 20 … MOTS CROISÉS > Rabah Ameur-Zaïmeche 22 … SÉRIES > Downtown Abbey 24 … ŒIL POUR ŒIL > Corpo Celeste vs Un poison violent 26 … FAIRE-PART > 17 filles 28 … PÔLE EMPLOI > Walter Murch 30 … ÉTUDE DE CAS > La Colline aux coquelicots 32 … TOUT-TERRAIN > Philippe Garnier, Chairlift 34 … AUDI TALENTS AWARDS > Dominique Rocher 36 … ENQUÊTE > Du crowd sourcing au crowd funding 40 … SEX TAPE > Oh My God !

42 DOSSIERS 42 … De Méliès à Scorsese > Interviews de Martin Scorsese, Brian Selznick et Air, Le Voyage dans la Lune, conférences autour de Méliès 56 … R eview 2011 / Preview 2012 > Juliette Binoche, Cliff Martinez, Jafar Panahi, James L. Brooks, Hong Sang-soo, Michael Shannon, Steven Spielberg, Alain Cavalier, Valérie Donzelli, Rooney Mara, Seth Rogen, Leonardo DiCaprio… 84 … LE HAVRE > Interview d’Aki Kaurismäki 88 … S  AMOURAÏS > Exposition Armure du guerrier au quai Branly, Hara-Kiri, mort d’un samouraï de Takashi Miike, Le Samouraï de Jean-Pierre Melville 92 … STAR WARS : THE OLD REPUBLIC > Reportage à Austin

99 LE STORE 99 … OUVERTURE > Le pot de Nutella géant 100 … EN VITRINE > The Beach Boys 102 … RUSH HOUR > Hansel et Gretel, trois albums de Noël, Père Noël Origines 104 … KIDS > Skylanders 106 … VINTAGE > Robert Crumb 108 … DVD-THÈQUE > Terrence Malick, Andreï Tarkovski… 110 … CD-THÈQUE > John Martyn, Tom Waits… 112 … BIBLIOTHÈQUE > James Gray, David Wojnarowicz… 114 … BD-THÈQUE > Yoshihiro Tatsumi, Harvey Pekar… 116 … LUDOTHÈQUE > Skyrim, Goldeneye 007 Reloaded…

119 LE GUIDE 120 … SORTIES EN VILLE > Thurston Moore, On Ice, Danser sa vie, Jesper Just, Bartabas, Jérôme Bel, Le Sot l’y laisse 134 … S  ORTIES CINÉ > Shame, Carnage, Sweetgrass, A Dangerous Method, Les Crimes de Snowtown, Take Shelter, Les Acacias, Louise Wimmer, J. Edgar 156 … LES ÉVÉNEMENTS MK2 > Guillaume Herbaut, Ollivier Pourriol… 160 … TOUT OU RIEN PAR DUPUY & BERBERIAN 162 … L  ES PETITS ACCIDENTS SUR COMMANDE DE RUPPERT & MULOT

NOUVEAU

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ÉDITO Bambino

C’

est la surprise du maestro : Martin Scorsese a pensé son nouveau long métrage, Hugo Cabret, comme un conte de Noël. Sortant opportunément dix jours avant les fêtes, ce film pour enfants – son premier – s’ouvre sur la douleur d’un gamin endeuillé, et s’achève dans les effusions de joie et les confettis. Du déchirement initial aux festivités qui terminent le film, le héros orphelin se sera trouvé un père (Noël) de substitution en la personne de Georges Méliès, pionnier du cinéma célébré avec gratitude par le réalisateur américain. Car, si Marty change de verres en s’essayant à la 3D, il ne renonce en rien à sa légendaire cinéphilie, bien au contraire : camouflé en conte dickensien, Hugo Cabret est une vibrante lettre d’amour adressée au cinématographe et à ses principaux inventeurs, des frères Lumière à Harold Lloyd, de Charlie Chaplin à Fritz Lang. Avec cette recherche du temps perdu filmée à hauteur de môme, scandée par l’incessant tic-tac des machines à rêves, Scorsese fait des salles obscures le refuge d’une enfance déshéritée. Reprenant à son compte la leçon de (sur)vie que François Truffaut donnait dans Les Quatre cent coups, l’auteur d’Aviator a mis beaucoup de son histoire personnelle dans Hugo Cabret : « Mon père et moi communiquions par films interposés », confie-t-il dans la longue interview qu’il nous a accordée. Raccord avec la féérie de l’illusionniste new-yorkais, pour qui Paris n’a jamais cessé d’être une fête, nous vous faisons offrande de ce numéro doublement spécial, dressant le bilan d’une année riche en présents cinématographiques. Sur un papier plus épais que d’ordinaire, plus argenté aussi, nous vous convions à un réveillon quelque peu atypique – une surprise Marty où, en guise de cadeaux, les bambini déballeront des bobines. Soyeux Noël ! _Auréliano Tonet

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PREVIEW

Tempête noire Millénium, les hommes qui n’aimaient pas les femmes de David Fincher Avec : Daniel Craig, Rooney Mara… Distribution : Sony Pictures Durée : 2h35 Sor tie : 18 janvier

« Les questions de justice ne sont plus d’actualité. Fincher ne se préoccupe que de la relation des personnages avec l’infatigable tempête de signes qui agite le monde. » Tirée du brillant essai de Guillaume Orignac sur David Fincher, sous-titré L’Heure numérique, cette citation écrite à propos de Zodiac pourrait tout aussi bien s’appliquer à son nouveau film, Millénium, les hommes qui n’aimaient pas les femmes. Cette seconde adaptation du best-seller de Stieg Larsson – après une version suédo-danoise assez moyenne – fait en tout cas beaucoup parler d’elle : première affiche censurée (on y voyait l’actrice Rooney Mara seins nus, dans le rôle de la hackeuse Lisbeth Salander), teasers redoutables, bataille pour la durée du final cut (2h20 ou 3h)… Résolution de l’énigme le 18 janvier. _J.G.

© Sony Pictures

David Fincher ou l’heure numérique de Guillaume Orignac (Capricci)

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Close-up

© Philippe Quaisse/Nicolas Pasco

NEWS

NICOLAS MAURY

Tour à tour timide et exubérant, Ruben est contraint de passer les fêtes dans sa famille séfarade. Embuches : il vient d’hériter d’une mallette de billets suspecte et doit composer avec son petit ami, un éphèbe finnois… Nicolas Maury tient, avec l’enlevé Let My People Go de Mikael Buch, son premier rôle principal au cinéma. « Christophe Honoré [qui cosigne le scénario, ndlr] a parlé de moi à Mikael, et j’ai tout de suite aimé le scénario. C’est exotique de choisir une comédie comme film de fin d’études à la Femis ! » Comédien de théâtre – il sera sur scène en janvier avec Camille – passé au cinéma grâce à quelques seconds rôles bien choisis (chez Philippe Garrel ou Rebecca Zlotowski), Nicolas Maury garde « la radicalité » en ligne de mire. Preuve à venir dans les prochains films de Riad Sattouf et Noémie Lvovsky. _Laura Tuillier

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NEWS BE KIND, REWIND

LE CINÉ DE LA PEUR

Dernière séance montre le quotidien d’un cinéma de quartier en fin de vie et de son projectionniste détraqué, serial killer nocturne. Derrière ses airs de giallo, le thriller de LAURENT ACHARD se veut aussi fable macabre sur la cinéphilie. Retour sur trois films-miroirs, directement cités à l’image comme sources d’inspiration.

© Epicentre

_Par Yann François

Dernière séance de Laurent Achard Avec : Pascal Cervo, Karole Rocher… Distribution : Épicentre Durée : 1h21 Sortie : 7 décembre

© 2005 Home Box Office

© Alain Venisse

© RDA/collection CSSF

Trois influences de Dernière séance

FRENCH CANCAN

FEMMES, FEMMES

LAST DAYS

Ce chef-d’œuvre haut en couleurs de Renoir fils est l’ultime film projeté dans le cinéma de Dernière séance. En décalage complet avec la noirceur du film de Laurent Achard, la féérie du Moulin rouge parisien s’y voit confier le rôle délicat de masquer la douleur du dépôt de bilan de la salle. Mais les apparences sont trompeuses : French Cancan reste aussi un drame sur la déchéance d’idoles éphémères (la fameuse Mimi Prunelle), aveuglées par les chimères du succès. Chez Renoir comme chez Achard, la morale du spectacle l’emporte malgré tout : face aux tempêtes d’un monde en crise, le spectacle continue, coûte que coûte. ♦

Adulé par Pasolini, ce film culte des années 1970 agit chez le projectionniste de Dernière séance comme un écho traumatique à son enfance chahutée. Comédie douce-amère, Femmes, femmes semble avoir inspiré la mise en scène fétichiste de Laurent Achard. Chez Vecchiali, Hélène et Sonia, actrices décaties et recluses, tapissent les murs de leur appartement de photos de stars des années 1930. L’assassin de Dernière séance fait de même avec des trophées prélevés sur ses proies… Si l’on ajoute une ressemblance troublante entre Pascal Cervo et Jacques Perrin dans L’Étrangleur – le premier long métrage de Vecchiali –, la boucle semble bouclée. ♦

Cité discrètement (en devanture du cinéma), le film de Gus Van Sant partage plus avec Dernière séance que la connotation sans espoir de son titre (les « derniers jours » de la salle). Toutes deux fables théoriques sur l’errance existentielle et la mort des icônes (Kurt Cobain / le cinéma de quartier), les deux œuvres semblent tirer le même constat sur le monde. De ses courts métrages (le beau La Peur, petit chasseur) en passant par Le Dernier des fous, le cinéma de Laurent Achard offre, à l’instar de la trilogie sur la jeunesse de Gus Van Sant, un spectacle exsangue, répétitif et terminal, aux airs d’apocalypse de chambre (noire). ♦

de Jean Renoir (1954)

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de Paul Vecchiali (1974)

de Gus Van Sant (2005)


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© Eurospace

NEWS EN TOURNAGE

Abbas Kiarostami sur le tournage de The End

LE DÉBUT DE THE END à The End d’Abbas Kiarostami Avec : Rin Takanashi, Tadashi Okuno… Distribution : MK 2 Sor tie prévue : 2012

Après l’Italie de Copie conforme en 2010, c’est au Japon qu’ABBAS KIAROSTAMI vient d’entamer le tournage de son prochain film : The End. Marin Karmitz, son producteur, nous parle de la récente inclination du cinéaste iranien pour les voyages. _Par Quentin Grosset et Auréliano Tonet

des journalistes du Guardian qui lui demandaient pourquoi il n’avait pas quitté l’Iran lors de la révolution de 1979, Abbas Kiarostami répondait, en 2005 : « Si vous déracinez un arbre pour le replanter en un autre endroit, l’arbre ne produira plus de fruits. » Pourtant, depuis Copie conforme (2010), l’Iranien multiplie les tournages hors de son pays natal.« Cela fait plusieurs années qu’Abbas voulait faire un film au Japon, où il est très respecté », précise Marin Karmitz. C’est à Yokohama que le cinéaste a planté son histoire d’enjo kōsai, une pratique japonaise qui voit de jeunes filles accompagner de vieux messieurs afin de financer leurs études.

« Abbas dirige ses comédiens comme un chef d’orchestre ; souple, précis, attentif au moindre effleurement, au moindre regard », se réjouit Marin Karmitz, présent sur le tournage. Seul à parler farsi au milieu d’une équipe essentiellement nippone, Kiarostami a distillé dans The End l’un de ses motifs de prédilection, le dialogue des générations. « Entre la jeune fille et le vieillard, il y a une relation intrigante que l’on comprend sans avoir besoin d’être japonais. Selon moi, Abbas rejoint l’œuvre universelle », poursuit le producteur, qui espère découvrir un premier montage au printemps. Du Goût de la cerise à la fleur de cerisier nippone, le cinéma de Kiarostami n’a pas fini d’éclore. ♦ _Par D.E.

Clap ! 1 Scarlett Johansson Pour ses débuts derrière la caméra, l’actrice américaine s’apprête à adapter Summer Crossing, la première nouvelle écrite par Truman Capote. Une passion estivale destructrice entre une jeune fille de 17 ans et un gardien de parking, dans le New York des années 1940.

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2 Manuel de Oliveira Le réalisateur portugais fête ce mois-ci son cent-troisième anniversaire et termine au passage le tournage de son nouveau film, Gebo et l’ombre, l’adaptation d’une pièce écrite en 1923 par Raul Brandão. Au casting : Michael Lonsdale, Claudia Cardinale et Jeanne Moreau.

3 Julie Delpy Alors que 2 Days in New York, son prochain film, est en postproduction, on apprend que la Franco-Américaine devrait s’attaquer à The Right Profile, un biopic sur Joe Strummer, leader emblématique du groupe The Clash, disparu il y a tout juste dix ans.


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NEWS COURTS MÉTRAGES Courts, toujours

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_Par Q.G.

Two Years At Sea de Ben Rivers Dans un noir et blanc cradingue et envoûtant, un clochard céleste déambule au fil des quatre saisons dans les paysages déserts qui entourent sa caravane. Méditation mutique et zen, la marche solitaire de cet homme des bois suspend le temps pour lorgner vers l’abstraction. Ce film de Ben Rivers a été remarqué lors de la Mostra 2011.

Sortir le court métrage de l’obscurité pour investir l’espace urbain ? C’est le pari du président du CNC, Éric Garandeau, qui lance le 21 décembre le Jour le plus court, une fête participative qui entend redonner au public le goût de ce format sous-estimé. _Par Quentin Grosset

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a bonne nouvelle, c’est que la France n’a jamais autant produit de courts métrages. La mauvaise, c’est qu’elle n’en a jamais aussi peu diffusés. Passage obligé des jeunes réalisateurs, la forme brève est aujourd’hui quasiment reléguée au seul circuit des festivals. Le Jour le plus court vise à contrecarrer ce désintérêt. Séduit par la créativité des courts présentés au dernier Festival de Clermont-Ferrand, Éric Garandeau pilote la première édition de cette manifestation participative qui prend modèle sur la Fête de la musique afin de contaminer tous les écrans français le 21 décembre, le jour le plus court du calendrier. « Du iPhone aux chaînes de télé, tous les écrans, des plus modernes

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aux plus traditionnels, seront investis », espère Garandeau. Notamment parrainé par Michel Gondry, l’événement fera la part belle aux pratiques amateurs, chacun étant invité à diffuser son film sur les murs de la capitale. Le court métrage se propagera aussi dans 1200 lieux aussi inhabituels pour lui que des gares, des prisons, des médiathèques ou des restaurants. Les salles MK2 seront aussi de la partie : « Marin Karmitz me précisait l’autre jour que le 2 de MK2 datait du passage de son activité du court au long métrage », confie Éric Garandeau. Cette année, c’est le cinéma tout entier qui, trois jours avant Noël, retournera en enfance. ♦ Plus d’infos sur www.lejourlepluscourt.com

Mourir auprès de toi de Spike Jonze et Simon Cahn Quand un libraire parisien ferme sa boutique, le squelette d’Hamlet et la fiancée de Dracula s’échappent des couvertures de leurs livres pour vivre une histoire d’amour épique. Un film d’animation nécrophile et littéraire, très finement tissé.

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AU SECOURS DU COURT

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Extraits de la bande-annonce du Jour le plus court

Fantasy de Jérémie Périn Dans ce clip electro pop du musicien parisien DyE, une bande de teens dénudés au bord d’une piscine est confrontée à la peur de la première fois. D’inspiration manga, la chronique adolescente vire au cauchemar lorsque les corps juvéniles se métamorphosent…


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NEWS MOTS CROISÉS

Western rebelle et crépusculaire, prix Jean-Vigo 2011, le quatrième film de RABAH AMEURZAÏMECHE suit une troupe de hors-la-loi dans la France du XVIIIe siècle, animés par un même dessein : propager les valeurs de leur maître, Louis Mandrin, célèbre contrebandier mort d’avoir combattu l’iniquité du pouvoir royal. Sous le charme, nous avons demandé au cinéaste de commenter quelques textes résonnant avec ses magnifiques Chants de Mandrin. _Propos recueillis par Auréliano Tonet _Illustration : Stéphane Manel

Les Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Zaïmeche Avec : Rabah Ameur-Zaïmeche, Jacques Nolot… Distribution : MK 2 Dif fusion Durée : 1h37 Sor tie : 25 janvier

Les chants du partisan « Monté sur la potence / Je regardai la France / Je vis mes compagnons / À l’ombre d’un, vous m’entendez ? / Je vis mes compagnons / À l’ombre d’un buisson » (Extrait de La Complainte de Mandrin, anonyme)

J’ai découvert ce texte en CM1, grâce à un instituteur dont la rigueur m’a marqué. J’habitais à Montfermeil, dans la cité des Bosquets. En lisant ces vers, j’ai réalisé qu’il n’y avait pas que des oppresseurs en France ; je me suis senti heureux de vivre dans ce pays. L’envie de faire un film autour de Mandrin remonte à plusieurs années. Il a pu voir le jour une fois que nous avons décidé d’axer le récit non pas autour de la vie de Mandrin, trop chargée, mais de ses héritiers. La complainte est récitée dans la scène finale par le personnage du marquis, que joue Jacques Nolot. Il se l’approprie en freestyle, à mi-chemin entre le hip-hop et les péans, ces chants très découpés de la Grèce antique.

« Houet ! Houet ! » (Extrait des Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Zaïmeche) 20

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« John Ford s’est arrêté au bord des paysages, il les a utilisés en toile de fond ; nous, nous les avons habités. » En préparant les dialogues du film, nous sommes tombés sur cette expression du XVIIIe siècle, qui jouait le rôle d’un cri de ralliement. La correspondance avec le titre de mon premier film, Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ?, nous a libérés ; on y a vu un signe, qu’on ne s’est pas privés de mettre à l’honneur.

« Les réalisateurs des années 1940 se rendirent compte qu’il était plus facile de contrôler un film à petit budget qu’un grand film coûteux. […] Ils étaient en quelque


La réplique

sorte des contrebandiers qui trichaient avec le système sans se faire prendre. » (Extrait de Un Voyage de Martin Scorsese à travers le cinéma américain de Martin Scorsese et Michael Henry Wilson)

Nous, on est grillés depuis Wesh wesh… On prend garde à ne pas s’exposer trop dangereusement au jeu de la multitude, en faisant avec les moyens à notre disposition. Nous avons tourné dans les Cévennes, dont les plateaux m’ont subjugué. De vrais paysages de western, fordiens. Mais je me suis dit qu’il fallait faire plus fort que John Ford. Lui s’est arrêté au bord des paysages, il les a utilisés en toile de fond ; nous, nous les avons habités.

« Le chevalier errant […] doit être médecin, chirurgien, apothicaire, habile botaniste, […] généreux et brave dans ses actions, patient dans l’adversité, charitable et compatissant envers les infortunés. » (Extrait de Don Quichotte de Miguel de Cervantes)

Nos héros sont moins des contrebandiers que des guerriers, des hommes des forêts. Ils sont du même bois que les travailleurs de Dernier maquis, mon film précédent. L’utopie du tournage s’est mêlée à celle de nos personnages. Comme eux, nous nous sommes appuyés sur quatre piliers : la gentillesse, la patience, la persévérance et la ruse. Alors, oui, nous sommes des Don Quichotte, mais nous ne nous battons pas contre des moulins à vent ! On se bat contre notre propre suffisance, et contre l’absurdité du monde dans lequel nous baignons.

« Comme je n’avais nulle part où aller, je suis allé chez le coiffeur. » Oki’s Movie de Hong Sang-soo (en salles le 7 décembre)

La phrase « L’indignation que j’ai suscitée était, bien sûr et comme toujours, totalement disproportionnée par rapport aux propos que j’ai tenus. Cette année, je vais faire en sorte que leur consternation soit complètement fondée. » Ricky Gervais, au sujet des Golden Globes, qu’il présentera de nouveau en 2012 malgré la controverse de la précédente édition

Status quotes Notre sélection des meilleurs statuts du mois sur les réseaux sociaux Marie : Faites la moue, pas la gueule.

« Ne reconnais rien à la route / Ne serai pas demain chez moi / Comme je foule les berges / Autour de moi cela vit. » (Extrait de Rien à la ville de Bertrand Belin)

Oui, cela vit, mon gars. Bertrand est un camarade, il répète souvent dans le studio de musique qui jouxte nos locaux, à Montreuil. Je l’ai fait jouer du violon dans le film. Les paroles de cette chanson reflètent bien mon état d’esprit sur le tournage : être à l’écoute du moindre signe, de la moindre brise. Rester vivant, en somme.

« Le témoignage le plus important et le plus pénible du monde moderne […] est le témoignage de la dissolution, de la dislocation ou de la conflagration de la communauté. »

Fred : Lassitude, chien fidèle. Romain : C’est Helvetica qui rencontre Times et qui lui dit : « I shot the serif. » Vincent : Un tramway nommé Harlem Désir. Alexandre : Twist again à Moscovici. Christophe : Je me demande si Hollande va aller voir l’expo Jean-Paul Gouda. Roland : Est-ce que les Chiennes de garde ont une niche fiscale ?

(Extrait de La Communauté désœuvrée de Jean-Luc Nancy)

Johanna : Occupy Wall Street English.

En plus d’être un grand philosophe, Jean-Luc a une sacrée gueule, porte bien le chapeau et adore jouer ; on s’est dit qu’il serait idéal pour interpréter le rôle de l’imprimeur, Jean-Luc Cynan. Par bonheur, il a accepté. C’est vrai que mes quatre films mettent en scène des communautés en résistance. Celle des Chants de Mandrin œuvre à la fois aux prémisses de la Révolution et à quelque chose de foncièrement antisocial. Aujourd’hui, même si la monarchie est tombée, les privilèges, eux, demeurent. Face aux prédateurs, les rêves et les valeurs des compagnons de Mandrin méritent d’être répandus. ♦

Johanna déclare ouverte la saison des raclettes et tient à rendre hommage au fromage pour l’ensemble de son œuvre. Jennifer : Ayo. Etchup. Patricia : Sur les tartines-blogs. Cindy : En Italie, super Mario bosse…

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NEWS SÉRIES le caméo

© FX Networks

Burt Reynolds dans Archer Un rêve devenu réalité. L’agent secret le plus fantasque de la télé, Sterling Archer, héros d’une série animée parodiant James Bond depuis déjà deux saisons aux États-Unis (sur FX), s’apprête enfin à rencontrer son idole : Burt Reynolds. Dans un épisode inédit qui sera diffusé en janvier, la voix de l’acteur de Délivrance et de Gator viendra professer à l’écran quelques leçons de virilité à son disciple. Belle prise, donc, pour Archer, pochade assez inconséquente heureusement dotée d’un casting vocal toujours impeccable, emmené par l’excellent H. Jon Benjamin. _G.R.

MAISON ET SENTIMENTS

Downton Abbey dépoussière le drame en costumes en auscultant les rapports entre nobles et domestiques au sein d’une somptueuse propriété de l’Angleterre édouardienne. Le succès surprise de la série outre-Manche est tel qu’une troisième saison a été commandée. _Par Guillaume Regourd Downton Abbey Dif fusion française : le samedi en prime time sur TMC à par tir du 10 décembre

© TMC /NBC Universal

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ne razzia lors des cérémonies des Bafta et des Emmy Awards, 9 millions de téléspectateurs en moyenne par épisode… Plébiscitée grâce à (ou malgré) ses costumes et ses intrigues feutrées dans l’Angleterre de 1912, Downton Abbey a pris à contre-pied tous les détracteurs du drama historique outre-Manche. En gentleman bien né, le scénariste de la série, Julian Fellowes (Gosford Park), ne bouscule que très sagement les conventions. Romances contrariées et joutes oratoires rythment bien cette saga qui commence alors que le comte Robert Crawley (Hugh Bonneville) cherche à sauver son immense domaine familial. Un lointain cousin, jeune avocat de l’upper middle class, ferait-il un héritier à la hauteur ? Le comte devrait-il plutôt se préoccuper de bien marier ses filles ? En cuisine et au service, on ne manque rien du soap opera qui se joue à l’étage : l’identité du futur maître

des lieux aura au moins autant d’incidence sur la vie des domestiques. Via les commentaires parfois acerbes de ces derniers, Downton Abbey se double ainsi d’une étude du système de classes anglais, dans la lignée du feuilleton seventies Upstairs, Downstairs. Mais c’est à Aaron Sor-

Zapping

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Hayao Miyazaki Pour la première fois, l’intégrale de la filmographie du maître japonais de l’animation sera diffusée en prime time sur Ciné +, de Noël à février. L’occasion de découvrir notamment Le Château de Cagliostro, son premier film datant de 1979 et à ce jour inédit en France.

© 1989 Nibariki Nippon Television Network Corporation Studio Ghibli Tokuma Shoten

Holly Hunter Près de vingt ans après La Leçon de piano, Palme d’or à Cannes en 1993, la comédienne américaine retrouve la réalisatrice Jane Campion pour un projet de minisérie sur la BBC. Dans ce polar intitulé Top of the Lake, Hunter jouera aux côtés de Peter Mullan et Elisabeth Moss (Mad Men).

© Charles Eshelman/WireImage

© CBS

_Par Q.G. et G.R.

Absolutely Fabulous Jennifer Saunders, créatrice et star de la légendaire sitcom british des années 1990, planche sur un scénario pour porter sur grand écran les aventures de ses deux héroïnes, Eddy et Patsy. En attendant, on pourra les retrouver à la télé dans trois épisodes inédits d’Ab’ Fab’ en 2012.

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kin et son À la Maison Blanche que l’on songe avant tout devant ce décor unique bruissant des passions de tout un peuple. Pas étonnant que le public américain ait lui aussi succombé à cette série classieuse. En sera-t-il de même en France, où la série débarque à partir du 10 décembre ? ♦


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© Sophie Dulac

NEWS ŒIL POUR ŒIL

Un poison violent de Katell Quillévéré (2010) // DVD disponible chez Aventi

Corps et âmes

Corpo Celeste, le premier film d’ALICE ROHRWACHER, accompagne Marta, 13 ans, dans les jours pleins de doutes qui précédent sa confirmation. Sorti en 2010, Un poison violent de KATELL QUILLÉVÉRÉ instillait déjà le trouble dans la foi d’Anna, préado en plein éveil sensuel. _Par Laura Tuillier

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© Ad Vitam

Corpo Celeste d’Alice Rohr wacher Avec : Yle Vianello, Anita Caprioli… Distribution : Ad Vitam Durée : 1h40 Sor tie : 28 décembre

M

arta, adolescente italienne de 13 ans, chipe le soutien-gorge de sa grande sœur et le porte effrontément, comme pour attirer le regard sur ce qui doit rester caché – surtout dans la campagne calabraise et lorsqu’on fréquente assidûment le catéchisme pour préparer sa confirmation. Dans un même geste de défi, Anna se regarde longuement dans le miroir (péché d’orgueil) et offre son corps à son camarade de jeux (péché de luxure) au lieu de cultiver sa foi… La préadolescence, période délicatement monstrueuse pendant laquelle la chrysalide

enfantine subit des coups de boutoir hormonaux, est filmée avec la même pudeur enjôleuse par Alice Rohrwacher et Katell Quillévéré. À l’arrière plan du visage enrubanné de leurs deux héroïnes transpire un même flou languide et assoupi : celui des régions rurales de France et d’Italie, déchirées entre modernité (dans Corpo Celeste, le prêtre est sans cesse dérangé par son téléphone portable) et traditions (que les adultes préservent sans trop y croire). En communion, les regards de Marta et d’Anna, d’abord aveugles, s’éclairent dans une rébellion salvatrice. ♦

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© Jerome Prebois

NEWS FAIRE-PART

NAISSANCE

ALLO MAMAN BÉBÉS À Lorient, dix-sept adolescentes s’entendent pour tomber enceintes en même temps. Inspiré d’un fait divers américain, le premier long métrage de MURIEL et DELPHINE COULIN interroge les acquis du féminisme post-1968. Dérangeant. _Par Éric Vernay 17 filles de Muriel et Delphine Coulin Avec : Louise Grinberg, Juliet te Darche… Éditeur : Diaphana Distribution Durée : 1h27 Sor tie : 14 décembre

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n 20 08, u ne h istoi re avait lancé u ne i ntense cont ro verse aux États-Unis : comment dix-huit élèves d’un même lycée de Gloucester, Massachusetts, avaient-elles pu tomber enceintes simultanément ? Certaines avant 16 ans, l’âge sexuel légal dans l’État… Avaient-elles passé un pacte qui les unissait ? Depuis, ce fait divers a inspiré plusieurs œuvres de

fiction : un téléfilm (Le Pacte de grossesse, avec Thora Birch), un documentaire (The Gloucester 18, dans lequel témoignent les protagonistes) et désormais un film français : 17 filles. Présenté à la Semaine de la critique lors du dernier festival de Cannes, le premier long métrage de Delphine et Muriel Coulin transpose l’histoire à Lorient. Malgré l’appel du large, l’avenir de ce port breton sinistré, jadis bastion ouvrier, s’écrit en pointillés. Il faut le réinventer.

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Naissance Créé par un blogueur cinéphile, le jeune site Bref ciel décrypte la vigueur de la culture argentine, et notamment de sa nouvelle vague de réalisateurs. Outre-Atlantique, la revue trimestrielle Joan’s Digest, dont le premier numéro vient de sortir, offre un regard féministe et féminin sur le cinéma.

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© Graham Wood/Hulton Archive

Décès Le réalisateur anglais Ken Russell est décédé le 27 novembre, à l’âge de 84 ans. Après des débuts à la télévision, il était devenu l’auteur inclassable de films déjantés et sulfureux, à l’image de Tommy, comédie musicale inspirée de l’opéra rock des Who, ou des Diables, joyeuse orgie de religieuses.

Mariage Du 7 au 13 décembre au Reflet Médicis, le festival du film polonais Kino Polska se mariera au meilleur des découvertes cannoises (Kieslowski, Skolimowski, Polanski…). Au Kremlin-Bicêtre, la Russie fera bon ménage avec les arts (expos, musique, cinéma…), du 27 au 29 janvier, lors du festival RussenKo.

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 _Par L.T.

Le carnet

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Pour cela, plusieurs lycéennes décident – volontairement – de tomber enceinte ensemble. Leur idée n’est pas de repeupler la Terre ou d’adhérer naïvement aux théories pro-life proposées par la saga Twilight, mais de prendre en main la seule chose qu’il leur reste : leur corps, en communauté, à l’écart des adultes et des garçons. Une étonnante utopie. Gageons que du côté de certaines féministes, qui se sont battues pour le droit de la femme à la libre contraception et à l’avortement, la pilule aura du mal à passer. ♦


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NEWS PÔLE EMPLOI

Murch, à double tranchant Nom : Walter Murch Profession : monteur Dernier projet : Tetro de Francis Ford Coppola

C’est le mentor de tous les apprentis monteurs. Parallèlement à la parution de son ouvrage théorique En un clin d’œil, WALTER MURCH était l’invité d’honneur du dernier festival de La-Roche-sur-Yon. À cette occasion, le collaborateur historique de Francis Ford Coppola nous a donné son point de vue sur l’art duplice et kaléidoscopique du montage.

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amais, de mémoire d’intervieweur, n’avait-on autant fait attention à notre manière de cligner les yeux pendant un entretien. Car la personne qui nous fait face ce jour-là a développé une thèse imparable : selon Walter Murch, on peut mesurer l’efficience d’une conversation à la plus ou moins grande synchronie du clignement des yeux des deux interlocuteurs. Par extension, on peut évaluer la réussite d’un film au degré de correspondance entre le clignement des yeux des acteurs et celui des spectateurs, le rôle du monteur étant d’agencer – par coupes interposées – ces clignements, de façon à obtenir un orgasme visuel simultané. Fieffé monteur que ce Walter, dont l’apprentissage ne s’est pas fait par l’image mais par le son : « Vers 10 ou 11 ans, je me suis mis à manipuler des cassettes, dont je trafiquais les bandes dans toutes les combinaisons possibles. Un jour, j’ai entendu un morceau de musique concrète à la radio ; naïvement, j’ai d’abord pensé qu’il s’agissait d’un 28

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« Vers 10 ou 11 ans, je me suis mis à manipuler des cassettes. » de mes morceaux, avant d’admettre que c’était bien supérieur à ce que j’enregistrais dans mon coin. Mais l’envie est restée. » VERY MURCH Quelques années après cette épiphanie adolescente, Murch s’inscrit à la section cinéma de l’Université de Californie du Sud (U.C.S.), où il se spécialise en son, « un domaine jugé guère glamour par mes camarades, car très technique ». Il y rencontre George Lucas, avec lequel il écrit le scénario de THX 1138. Via Lucas, le jeune homme fait la connaissance de Francis Ford Coppola, et devient son monteur attitré : des Gens de la pluie (1968) à Tetro (2009), il édite le

© Philippe Cossais

_Par Auréliano Tonet

CV 1943 Naissance à New York. « Mon père était peintre, mais il a commencé dans la musique. D’abord le son, puis l’image : nos chemins sont similaires. » 1965 Walter s’inscrit à l’Université de Californie du Sud., à Los Angeles. Il y sympathise avec George Lucas, pour qui il montera le son de THX 1138 et American Graffiti. 1969 Il monte le son des Gens de la pluie de Francis Ford Coppola. 1974 Il monte le son et l’image de Conversation secrète de Francis Ford Coppola. 1985 Il réalise son unique film à ce jour, The Return of Oz. 2001 Il publie l’ouvrage In the Blink of an Eye, traduit dix ans plus tard sous le titre En un clin d’œil.


© Courtesy of Walter Murch

© EuropaCorp

Brève de projo

Beigbeder fait l’ouvreuse La projection presse a normalement peu à voir avec une séance de cinéclub : on y passe après un sandwich vite avalé et c’est l’attaché(e) de presse qui s’occupe de l’accueil. En ce lundi 7 novembre, pourtant, le réalisateur himself, Frédéric Beigbeder, était venu présenter son premier film, L’Amour dure trois ans, adaptation de son roman éponyme. Cette comédie glam chic, fidèle à l’esprit Grand Journal, l’écrivain la vend comme son « meilleur film » (sic). Petit discours faussement improvisé pour nous dire de « fermer nos gueules si le film ne nous plaît pas ». Extinction des lumières. Beigbeder, du fond de la salle, lance un dernier « À nous deux Woody Allen ! » À vous de voir. _L.T.

La technique

son et – à partir de 1974 – l’image de sept films de Coppola, dont les 250 heures de rushes d’Apocalypse Now. Fort de cette relation privilégiée, Murch est de plus en plus prompt à théoriser sa pratique, jusqu’à rassembler ses pensées en 2001 dans En un clin d’œil. Ce qui saute aux yeux dans cet ouvrage, c’est l’invraisemblable goût de l’auteur pour les analogies professionnelles, le job de monteur étant comparé à plus d’une douzaine de métiers différents. Lorsqu’on lui égrène la liste en entretien, le grand sexagénaire, imperturbable, s’empresse de justifier ses comparaisons. Ce qui donne, pêle-mêle : plasticien (« monter un film s’assimile à sculpter une pièce de théâtre, c’est-à-dire à la figer à jamais »), chirurgien (« un bon monteur peut faire des miracles, mais encore faut-il qu’il y ait de la vie dans le film qu’il opère »), cuisinier (« il faut monter avec amour, comme les grands chefs »), magicien (« monter consiste à orienter le regard du spectateur de sorte qu’il ignore les incohérences entre deux

plans ; il s’agit donc d’un tour de magie »), psychanalyste (« le monteur interprète les rêves du réalisateur »), tailleur, éditeur, traducteur, danseur, chef d’orchestre… WALTER EGO Des métiers majoritairement exercés debout – sa position favorite, qui l’aide à « mieux sentir le rythme d’un film ». S’il juge que l’apparition du numérique ouvre, au-delà des gains de temps, des perspectives vertigineuses (« la frontière entre le montage et les effets spéciaux est en train de s’estomper »), Murch reste particulièrement fier d’avoir travaillé sur Conversation secrète, splendide film sur son propre métier : « J’ai le sentiment que le héros est mon double. » Lorsque, dans la foulée, on lui suggère que le montage est un art du dédoublement, un phénomène étrange se produit : nous clignons simultanément des yeux. ♦ En un clin d’œil de Walter Murch Éditeur : Capricci Sortie : déjà disponible

© Sony Pictures

Walter Murch pendant le montage de Retour à Cold Mountain d’Anthony Minghella en 2003

Deux-en-un Le split screen est un trucage vieux comme Georges Méliès, qui l’employa dans son fameux Homme-orchestre en 1900. Au temps des tournages photochimiques, cet effet spécial consistait à imprimer plusieurs fois la même portion de pellicule pour dédoubler un décor ou un comédien. Réalisé par la suite à la tireuse optique (par exemple dans Faux-semblants de David Cronenberg en 1988), le split screen est aujourd’hui numérique. Ainsi, dans Jack et Julie, Adam Sandler interprétait les deux personnages principaux (un homme et sa sœur jumelle) le même jour. Les infographistes ont ensuite fusionné les deux prises, qui devaient impérativement être tournées à l’identique (même mouvement d’appareil, même lumière) pour que le collage soit imperceptible. _J.D. Jack et Julie de Dennis Dugan // Sor tie le 25 janvier

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NEWS ÉTUDE DE CAS

25,8 7,2

pour cent des personnages féminins apparaissent en tenue légère à l’écran, contre 4,7 % pour les hommes, d’après une étude de l’école de journalisme d’Annenberg en Californie, sur les 4342 personnages des cent plus gros succès de 2009.

milliards de dollars : c’est ce qu’à gagné Samuel L. Jackson au cours de sa carrière aux multiples blockbusters (Star Wars, Jurassic Park, Kill Bill, The Avengers…). Il est, selon le Livre Guinness des records, l’acteur le mieux payé de tous les temps.

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décembre : c’est la date à laquelle tous les DVD d’Harry Potter seront retirés de la vente… pour les ressortir dans quelques années et ainsi récréer l’événement. Warner Bros entend suivre l’exemple des sorties de Star Wars en Blu-ray…

HAYAO MIYAZAKI FAIT-IL UNE FLEUR À SON FILS ? OUI Après le parricide atrabilaire des Contes de Terremer en 2006, Gorō Miya za k i s’est v u of f r i r, avec La Colline aux coquelicots, une seconde chance de prouver qu’il est capable de reprendre le flambeau paternel. Comme ce fut le cas dans son premier film, cette plaisante chronique adolescente résonne de façon troublante avec sa houleuse gestation, à une distinction prêt : l’aigreur et la haine ont laissé place à la tendresse et à l’altruisme. Il y a en effet quelque chose de particulièrement touchant dans ce soustexte témoignant de la difficulté à se réaliser en tant qu’adulte tout en assumant le fardeau de ses aïeux. à posteriori, il semble donc d’une logique imparable que ce projet ait permis à Hayao Miyazaki de se réconcilier artistiquement avec son fils, dont il avait renié publiquement le premier film.

© Studios Ghibli

_Julien Dupuy

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Conçu dans le cadre d’une série de productions destinées à renouveler le pôle créatif du studio Ghibli, La Colline aux coquelicots signe les retrouvailles d’HAYAO MIYAZAKI, qui en signe le scénario, et de son fils GORō, à la mise en scène. Leurs querelles très médiatisées ont-elles éclipsé la révélation d’un auteur ? Points de vue.

La Colline aux coquelicots de Goro Miyazaki Animation, avec les voix de (en V.O.) : Masami Nagasawa, Junichi Okada… Distribution : Walt Disney France Durée : 1h31 Sor tie : 11 janvier

NON Résumer ce film à la relation pèrefils, c’est passer à côté de la plus belle production du studio Ghibli depuis Ponyo. L’action de La Colline aux coquelicots se déroule à l’heure où la ville de Tokyo est dévastée par la folie immobilière qui a précédé les Jeux olympiques de 1964. Le film met en scène une tension entre passé et présent pour rappeler combien le concept de tabula rasa est dangereux. Très loin des féeries de son père, le deuxième long métrage de Gorō Miyazaki surprend par son aspect frontal, tant sur le plan du dessin que du scénario, et s’inscrit dans le genre du shojo manga, qui mêle mélodrame et peinture d’époque. Ce film éminemment japonais et engagé contre le grand capital signe le retour en forme des Miyazaki et rappelle toute la singularité des productions Ghibli au sein même du giron Disney. Renversant. _Donald James


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NEWS TOUT-TERRAIN COVER boy +

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Première mixtape de la nouvelle étoile du hiphop U.S., A$AP Rocky, qui vient de signer chez Sony, LIVELOVEA$AP fait honneur au drapeau, s’enfumant du psychédélisme herbu d’Outkast, tout en lorgnant sur le trône du tandem Jay-Z/Kanye West. _Q.G.

UNDERGROUND

© Richard Dumas

LA TIMELINE DE PHILIPPE GARNIER

L’homme de L.A. Héraut du journalisme rock et passeur de pépites américaines depuis trente ans, PHILIPPE GARNIER réunit ses chroniques. Un vrai livre d’écrivain. _Par Bernard Quiriny L’Oreille d’un sourd de Philippe Garnier Éditeur : Grasset Sor tie : déjà disponible

La vie est injuste. Prenez les collectionneurs qui pendant des années ont patiemment découpé dans Libération les chroniques de Philippe Garnier : voilà qu’ils découvrent cette compilation/sélection – orchestrée par l’auteur lui-même – accessible au premier venu ! L’Oreille d’un sourd est le titre d’une chronique tenue depuis 1980 à Los Angeles par le jeune transfuge de 32

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Rock & Folk, arrivé à Libération par Bayon. En ce temps-là, le quotidien est un journal hors du commun, capable d’accepter ses reportages au long cours sur des écrivains non traduits ou sur le festival du western de Santa Fe. Dans le recueil perce la nostalgie de cet âge d’or du journal, avec un soupir discret sur le tournant actuel… On trouve làdedans des articles de rock (Elysian Fields, Joey Ramone) et de cinéma, des bios et interviews d’écrivains (Garnier fut l’un des premiers en France à parler de Cormac McCarthy), des marottes et des héros – Bukowski, Tosches –, et aussi des reportages étranges, comme cette série sur les Doc Martens… Avec toujours une touche gonzo et une curiosité illimitée. Du journalisme comme on n’en fait plus, qui est aussi de la littérature. ♦

Hier En 1971, Philippe Garnier, jeune disquaire au Havre, découvre dans Rolling Stone un gigantesque papier de Grover Lewis sur La Dernière Séance de Peter Bogdanovich. C’est décidé : Lewis sera son héros, Garnier écrira comme lui.

Aujourd’hui Viré de Libération en 2009 après 30 ans de loyaux services, Philippe Garnier met de l’ordre dans ses archives et trie ses montagnes de papiers. D’où L’Oreille d’un sourd, anthologie-somme qui fonctionne un peu comme une autobiographie par articles interposés. Demain Grand passeur, il a maintenant du temps libre pour importer en France des écrivains américains méconnus. Ou pour revenir sur tel ou tel de ses auteurs fétiches, comme l’Uruguayen Horacio Quiroga. Une bio en préparation, par exemple ?


CALÉ

Entre American Pie et Very Bad Trip, Les Boloss la jouent euro-trash avec la version ciné de The Inbetweeners (série à succès de Channel 4) et trustent les sommets du box-office britannique. Leurs délires scatophiles maculeront les écrans français à partir du 21 décembre.

DÉCALÉ

Roulages de pelles acnéiques et branlettes sur La Redoute, Les Beaux Gosses incarnent une poétique d’adolescence foireuse. Un ovni qui aura bientôt de la compagnie, puisque Riad Sattouf prépare son prochain film, une histoire de pilote d’avion.

RECALÉ

Mèches peroxydées et vestes en cuir, les Badasses québécois parodient un gang de loubards à tricycles dans une série de sketchs documenteurs. « Trop crampant » diront les fans locaux, mais de notre coté de l’Atlantique, la clique sombre gentiment dans l’oubli.

OVERGROUND Nanamorphose Mené par Caroline Polacheck et épaulé par Patrick Wimberly, CHAIRLIFT sort le merveilleux Something, deuxième album à la pop plus anguleuse qu’angélique. Chairlift blossom girl ? _Par Sylvain Fesson

Something de Chairlif t Label : Columbia / Sony BMG Sor tie : 24 janvier

© Sony Music

À l’heure où Lana Del Rey s’autoproclame « gangsta Nancy Sinatra » comme d’autres se font appeler « The Fame Monster », penchons-nous sur une autre femme fatale, Caroline Polachek. Même genre (pop), âge (25 ans), nationalité (américaine), mais plus subtilement torn this way. Proche de MGMT (elle joue dans un de leurs clips) et de Violens (elle sort avec leur leader), Polachek fait partie de la scène new-yorkaise qui tord actuellement la pop pour la faire bouger. Elle en serait même la nouvelle icône. Dans Something, pas de lolita dark comme angle d’attaque, mais c’est quand même la jeune fille qu’on assassine – en musique. Les traits poupons du premier album de son duo Chairlift ont fait place à un son plus dur, sculpté par les prods hip-hop(iacé) de Patrick Wimberly. « On a détourné les codes d’un certain jazz bon marché pour obtenir des ambiances hitchcockiennes », dit-elle. Des scènes de crime ? « En  un sens ! Comme Bowie, je cherche à me laisser envahir par la folie des chansons ; à être la chanson. » Une démarche qui devrait progressivement conduire Chairlift (« télésiège » en français) en haut des sommets. ♦

LA TIMELINE DE CHAIRLIFT Hier Créé en 2005 à l’Université du Colorado par Aaron Pfenning et Caroline Polachek, Chairlift signe chez l’indé Kanine Records et crève l’écran en septembre 2008 lorsque Bruises, extrait de leur premier album Does You Inspire You, est choisi pour illustrer une pub iPod.

Aujourd’hui Aaron Pfenning parti l’an dernier, Caroline a écrit Something avec Patrick Wymberly, qui a rejoint Chairlift en 2007. Dès septembre 2011, l’album, sorti chez la major Columbia, buzz via la chorégraphie perchée du clip de Amanaemonesia, premier single tubesque.

Demain Après diverses collaborations pour elle (Girl Crisis, Boy Crisis, Washed Out…) comme pour lui (Das Racist), le duo se fera quintette pour sa nouvelle tournée qui débute en janvier en Australie, avant une date parisienne prévue en février.

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© Bufallo Corp

NEWS AUDI TALENTS AWARDS

La Vitesse foudroyante du passé de Dominique Rocher

TIME OUT Lauréat des Audi Talents Awards en 2010 dans la catégorie « expérimental », DOMINIQUE ROCHER a remporté en mai dernier le prix du court métrage avec son synopsis de La Vitesse foudroyante du passé, dont le tournage vient de se terminer. Rencontre avec un cinéaste obsédé par le temps. _Par Quentin Grosset

À

27 ans, Dominique Rocher est soucieux de ne pas passer à côté de sa vie. Avec son débit de parole nerveux, il ne tient pas sur la chaise du café où on le rencontre : « Mon idée fixe, c’est l’accomplissement. J’ai surtout envie que ça avance. » Inspiré par un recueil de poèmes de Raymond Carver, La Vitesse foudroyante du passé s’articule autour d’un couple séparé par

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une onde de choc : l’homme chute d’un toit et reste figé dans le temps, pendant que sa femme (interprétée par Mélanie Thierry) continue de vieillir. « Cette histoire de temporalités désaccordées, je l’ai vécue dans mon parcours amoureux, continue Dominique Rocher pour expliquer le point de départ de ce projet. Quand il y a quelqu’un que tu aimes à côté de toi, il ne faut pas le laisser filer. » Fan avoué de Charlie Kaufman, le jeune réalisateur mise sur le fantastique pour raconter ses peines de cœur. « C’est dangereux en France de se lancer dans le film de genre. Mais, grâce aux A.T.A., j’ai réuni assez d’argent pour utiliser plusieurs techniques d’effets spéciaux et éviter le côté un peu risible du vieillissement numérique à la Benjamin Button. » Actuellement en post-production du court et lancé dans la préparation d’un long métrage pré-apocalyptique, 380 hz, Dominique Rocher avoue ne s’accorder aucun temps mort. ♦

whATA's up ? L’exposition Game Story au Grand Palais, le horssérie de Trois Couleurs sur l’histoire secrète du jeu vidéo : les consoles old school ont la cote en ce moment. Lauréat 2010 des Audi Talents Awards dans la catégorie animation, Patrick Jean avait pressenti la vague avec Pixels, un court métrage où Pac-Man et Donkey Kong envahissent New York, dont les gratte-ciel tombent un à un comme dans Tetris. Le revival n’est pas prêt de s’arrêter, puisque Sony Pictures produit actuellement la version longue de ce film un rien nostalgique. _Q.G.


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NEWS ENQUÊTE

Financés par la foule Pendant que les institutions économiques internationales hésitent à s’effondrer, les petites entreprises individuelles contournent la crise grâce à des plateformes numériques de collecte de fonds auprès des particuliers. Kiss Kiss Bank Bank ou Kickstarter, têtes de pont du crowd funding, marquentelles le retour – sous une forme connectée et modernisée – du bon vieux troc à l’ancienne ? _Par Étienne Rouillon _Illustration : Police

«

Pour les créateurs, on est une machine à donner de la confiance en soi, résume Vincent Ricordeau, 42 ans, cofondateur du site Kiss Kiss Bank Bank. La thématique du crowd funding n’en est qu’à ses balbutiements et découle de la logique du peer-to-peer, cette faculté de réaliser des choses directement entre particuliers, via des plateformes comme la nôtre. » Une logique qui déroule ses avatars sur la Toile depuis plus de quinze ans : partage de musique, recherche sur le virus du sida, défrichage astronomique, constitution de fonds encyclopédiques… Toutes ces initiatives ont pour point commun de reposer sur des solutions techniques permettant de mobiliser le temps, le savoir ou le porte-monnaie des internautes autour d’un projet donné. En 2006, le magazine Wired, bible de la veille technologique, donnait un nom à cette lame de fond(s) participative :

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le crowd sourcing, soit la valorisation de la force de production des individus par leur mutualisation raisonnée. Une définition du web 2.0, la gloriole personnelle en moins, le pro-

« Les réseaux sociaux permettent de rendre visibles des projets communautaires sans passer par des partenaires classiques comme des maisons de disques. » jet (et non l’individu) étant au centre de la démarche. Le premier exemple grand public d’un projet crowdsourcé date de 1999 et il est illégal : Napster, plateforme d’échange de fichiers sonores en peer-to-peer,

va rapidement constituer la première discothèque mondiale, édifiée non pas à partir du catalogue des majors mais par des individualités géographiquement dispersées, réunies par une plateforme. Rebelote à partir de 2001 avec l’encyclopédie en ligne Wikipédia, qui se donne pour principe de rassembler les savoirs des particuliers. La Nasa + nous Dans un sens certes plus restreint, le crowd sourcing est aussi le moteur commun de toutes les grandes agoras du Web, dont la pertinence n’est assurée que par la contextualisation des ressources de la foule : vos productions vidéo sur YouTube, votre identité sur Facebook. Dans ces deux cas, l’idée de « projet » passe un peu à l’as, la plateforme ayant une autonomie tirée non plus uniquement des contributeurs, mais aussi des simples visiteurs (si, par


Mot @ Mot _Par E.R.

MOCKUP 

n.m. [mͻkәp]

(De l’anglais mockup : maquette ; modèle réduit) 1. D ans le domaine des nouvelles technologies, désigne la présentation d’objets ou de logiciels prototypes au grand public (souvent par le biais de fausses fuites), afin de juger de leur potentiel commercial en amont de leur production. Ex. : « Sony a présenté des mockups de son écran d’ordinateur flexible. » 2. A ppliqué au crowd funding, le mockup permet à un particulier de lever des fonds pour la production en série de son prototype. Ex. :« Le mockup Levitatr a récolté 67 570 $ sur Kickstarter. »

exemple, vous passez votre temps à reluquer les photos de vos amis sur Facebook mais n’en publiez aucune). Heureusement, les expressions du crowd sourcing peuvent rester réellement productives, comme l’illustre le projet Stardust@home de la Nasa. Incapable de faire analyser un corpus vaste de 1,6 million de photographies par ses machines ou par une équipe de scientif iques, af in d’y dénicher des impacts de poussière stellaire, l’agence spatiale américaine a demandé en 2006 à des internautes volontaires de lui prêter main forte. Seti@home (à la recherche d’une intelligence extraterrestre) ou Folding@home (qui étudie la structure de protéines pouvant être utiles dans la lutte contre des maladies comme Alzheimer) proposent depuis à qui veut de prêter la puissance de calcul de son ordinateur ou de sa console PlayStation 3 lorsque ces machines ne servent pas. En septembre der-

nier, une université de Washington a également transformé un protocole d’étude de la structure du virus du sida en un casse-tête ludique en ligne. Trois semaines plus tard, des avancées impossibles à obtenir autrement qu’en mobilisant des cerveaux humains sont déjà apparues. Toi + moi Le crowd sourcing prend donc différentes formes, et l’une des plus excitantes et pertinentes du moment est le crowd funding (littéralement le « financement par la foule »), porté par deux plateformes à ce jour : la française Kiss Kiss Bank Bank, née en 2011, et l’américaine Kickstarter, à peine plus âgée, carrément nommée « pionnier de la technologie 2012 » par le Forum économique mondial. KKBB et KS reposent sur la même idée, présentée par Vincent Ricordeau : « Les trois fondateurs de KKBB se sont réunis autour d’un

Crowd chronologie 1999 Lancement de la plateforme d’échange de musique Napster. Premier exemple mondial d’une plateforme enrichie par la foule, qui met en partage sa discothèque. 2001 Lancement de l’encyclopédie en ligne Wikipédia, dont la richesse repose sur les connaissances de ses visiteurs. 2002 Stardust, sonde spatiale de la Nasa, recueille des poussières interstellaires analysées quatre ans plus tard par un réseau d’internautes. 2006 Première apparition du terme crowd sourcing, dans un article du magazine américain Wired. 2011 Kickstarter est récompensé par le Forum économique mondial.

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NEWS ENQUÊTE

intérêt commun pour des choses que l’on ne voyait qu’aux États-Unis : les logiques de prêt d’argent de particulier à particulier, via des sites comme Prosper, la cocréation ou encore le système de micro-mécénat. Ce do it yourself en ligne montait en puissance outre-Atlantique. Puis les réseaux sociaux lui ont offert la possibilité de générer et de rendre visibles des projets communautaires sans passer par des partenaires classiques comme des maisons de disques ou des producteurs audiovisuels. Cela nous a poussés à nous demander si on ne pouvait pas monter un outil dédié à la créativité, qui permette de mettre en relation un créateur et un public. » En 2007, My Major Company (MMC) proposait déjà une plateforme de production communautaire d’artistes, qui a enfanté le fameux Grégoire et son tube aux allures de slogan pour crowd sourcing : Toi+Moi. KKBB et MMC, c’est kif-kif, alors ? « Pas du tout. KKBB et KS, c’est réellement du crowd funding parce que l’on met en relation un créateur avec un public et pas avec des investisseurs. Pour comprendre la différence, il faut se concentrer sur le cœur du crowd funding : partir du projet et non de ceux qui le financent. MMC est un label communautaire, mais ça reste un label. L’artiste cède donc une partie 38

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de ses droits à la maison de disques et à ceux qui investissent sur lui. L’investisseur va sur MMC comme il va sur un site de pari en ligne, pour miser sur un artiste dans l’espoir d’avoir un retour financier sur investissement. À l’inverse, KKBB ne dépossède

En 1999, Napster, première plateforme d’échanges en peer-to-peer, est rapidement devenue la première discothèque mondiale. pas le créateur d’un projet, qui en conserve pleinement les droits. Notre plateforme n’est là que pour l’aider à collecter les fonds. Nous ne nous finançons qu’en prenant 10 % sur le montant des collectes terminées. » Troc en stock Ce qu’attendent KKBB ou KS de l’internaute « crowdfundeur » n’a pourtant rien d’une utopie babacool. Il s’agit bien d’un investissement financier sur un projet que vous souhaitez porter. En retour, le créateur pourra vous donner, non pas de l’argent, mais un exemplaire de son mockup enfin commercia-

lisé (lire l’encadré Mot@Mot page précédente), des places pour l’avantpremière de son documentaire, etc. Comme dans le crowd sourcing, le résultat créé par une volonté collective n’est pas destiné à gonfler un capital : il a une finalité pratique, concrète. On est là à mi-chemin entre le troc et le mécénat. Une balance qui conduit déjà un projet sur trois à boucler sa collecte chez KKBB (qui en a présenté 500 depuis ses débuts), et qui a attiré en octobre le millionième backer (soutien financier) chez Kickstarter. Cette victoire du crowd sourcing fait que des investisseurs classiques comme les banques, ou des producteurs classiques de l’audiovisuel comme MK2, soutiennent désormais ce système. Ainsi, chaque mois, La Banque postale sélectionne trois projets sur KKBB. Le premier à atteindre 50 % de sa collecte reçoit le label « coup de cœur » de la banque, qui prend en charge les 50 % manquant. Ces trois projets retenus rejoindront une dizaine de courts métrages sélectionnés par KKBB et MK2, qui seront projetés dans les salles du réseau à partir du mois de mars. Gageons qu’il y aura foule. ♦ www.kisskissbankbank.com/ la-banque-postale et w w w.kickstar ter.com Envoyez-nous vos cour ts métrages sur w w w.mk 2 .com/cour ts


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NEWS SEX TAPE

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Viens voir le docteur Oh My God ! de Tanya Wexler Avec : Maggie Gyllenhaal, Hugh Dancy… Distribution : Haut et Cour t Durée : 1h39 Sor tie : 14 décembre

Prenez garde au sous-texte grivois du titre. Oh My God ! : du god au gode, il n’y a qu’une lettre, et il s’agit bien ici de conter l’histoire vraie de l’invention du sextoy – soyons précis, du vibromasseur. Nous sommes donc en pleine Angleterre victorienne, et le médecin Mortimer Granville a l’idée lumineuse d’utiliser l’électricité balbutiante pour stimuler les organes intimes de bourgeoises londoniennes neurasthéniques (cf. le titre original du film, Hysteria). Entre deux massages thérapeutiques, le consciencieux praticien joue tour à tour au docteur avec une jeune fille de bonne famille et avec sa sœur, forte tête revêche à ces nouvelles méthodes et à leur fondement misogyne. Et toi, t’as mal où ?

© Haut et Court

_J.R.

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De Méliès à Scorsese

la grande illusion

DE MÉLIÈS À SCORSESE

Le 8 décembre, on célèbrera le 150e anniversaire de la naissance de GEORGES MÉLIÈS, pionnier du cinématographe. Ressortie en couleurs de son Voyage dans la Lune, documentaire, coffrets DVD, livres, disque, conférences : les hommages sont inversement proportionnels à l’oubli dans lequel est longtemps resté l’ingénieux cinéaste français. Parmi ces coups de chapeau, le plus émouvant est sans doute Hugo Cabret de MARTIN SCORSESE, l’histoire d’un jeune orphelin qui trouve en Méliès un père de substitution. D’un illusionniste à l’autre, regards croisés, sans poudre aux yeux. Illustrations : Stéphane Manel

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Georges Méliès


Martin Scorsese

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DE MÉLIÈS À SCORSESE

A VERY MARTY CHRISTMAS

© Stéphane Manel

Entretien avec Martin Scorsese ette année, le père Noël est une pointure. À près de 70 ans, Martin Scorsese s’affranchit un peu plus de la mythologie catholico-mafieuse qui continue d’auréoler son patronyme en s’essayant simultanément à la 3D et au film pour enfants avec Hugo Cabret, charmant conte dickensien en forme de déclaration d’amour au cinéma. Deux passionnants livres d’entretiens (Scorsese par Scorsese de Michael Henry Wilson et Conversations avec Martin Scorsese de Richard Schickel), un magnifique documentaire sur le plus élégiaque des rockeurs anglais (George Harrison - Living in the Material World) et, cerise sur les cadeaux, un entretien à Trois Couleurs réalisé la veille du bouclage complètent les festivités. Merry Christmas, maestro. _Propos recueillis par Aureliano Tonet

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Pourquoi avoir adapté le livre pour enfants de Brian Selznick, L’Invention de Hugo Cabret ? Il m’a captivé. Je me suis senti en empathie avec le héros, ce jeune garçon isolé du monde extérieur. À l’âge de trois ans, j’ai contracté de l’asthme, ce qui m’a contraint, une bonne partie de mon enfance, à observer les choses plutôt qu’à interagir avec elles. J’étais différent. Et puis c’est un livre très cinématographique, dont la structure évoque le montage d’un film : les illustrations y fonctionnent comme des coupes. Il raconte l’invention du cinéma, moins d’un point de vue technique que conceptuel : c’est un art qui n’existe que lorsqu’il est projeté dans le cœur et l’esprit des spectateurs. Georges Méliès incarne l’une des nombreuses figures paternelles de Hugo Cabret. Dans quelle mesure votre relation avec votre propre père a-t-elle nourri le film ? Mes parents étaient des immigrés siciliens issus de la classe ouvrière, peu éduqués. Petit, je n’avais pas beaucoup de distractions : pas de sport, pas d’animal de compagnie, pas de promenades dans la


«  PEUT-ON VRAIMENT FAIRE CONFIANCE AUX IMAGES QUE L’ON VOIT, À UNE ÉPOQUE OÙ ELLES NE CESSENT D’ÊTRE MANIPULÉES ?  »

Dans le document a i re Voyage de Ma r t i n Scorsese à travers le cinéma américain, coréalisé avec Michael Henry Wilson, vous dressez une typologie des réalisateurs américains, divisés selon vous entre conteurs, contrebandiers, illusionnistes et iconoclastes. Vos trois dernières f ictions, Les Inf iltrés, Shutter Island et Hugo Cabret, questionnent toutes la nature trompeuse des images. Seriez-vous devenu un illusionniste ? Peut-on vraiment faire confiance aux images que l’on voit, à une époque où elles ne cessent d’être

Les frères Lumière avaient pour ambition principale de reproduire la réalité. Georges Méliès s’appliquait au contraire à inventer de nouveaux mondes pour la caméra. Hugo Cabret fait à la fois référence aux Lumière et à Méliès. Desquels vous sentez-vous le plus proche ? Ah, c’est une question piège ! En regardant les versions restaurées des films des Lumière, et particulièrement celles de leurs films en 3D, je me suis rendu compte à quel point ils devaient faire des choix de mise en scène : où placer la caméra ? Que dire aux personnes qu’ils filmaient ? Comment

© Lobster Films-Fondation Groupama Gan-FondationTechnicolor

nature… Même rire était déconseillé. Cependant, mon père nous emmenait voir des films, et un lien émotionnel s’est créé avec lui autour du cinéma, principalement dans mes jeunes années. C’était un homme silencieux ; nous nous parlions par films interposés. J’ai eu la chance d’avoir une fille à un âge avancé, à 57 ans. Elle vient d’avoir 12 ans. J’ai deux filles plus âgées, mais quand elles sont nées, j’avais la trentaine, c’est une expérience très différente. Être tous les jours aux côtés d’un enfant, de sa créativité, de son imagination débridée, m’a affecté. Hugo Cabret est un film destiné aux enfants, et en particulier à ma fille.

manipulées ? Le cinéma n’est plus « 24 fois la vérité par seconde », ainsi que le définissait Godard. Dès lors, l’illusion peut être un chemin pour accéder à la vérité. Les Infiltrés est filmé de manière très naturaliste, mais personne n’y dit la vérité. Moimême, je ne sais toujours pas si certains personnages sont des flics ou des voyous ! C’est un film politique, qui réfléchit son époque : jusqu’où mène la transparence à tout prix ? Qui croire, si plus personne n’a de sens moral ? Ce que j’aime dans la fin de Zodiac de David Fincher, c’est précisément qu’elle ne résout rien : on ne saura jamais la vérité. La seule vérité de Shutter Island, c’est l’abandon du héros à ses instincts les plus sombres, et la culpabilité qui en découle. Tout le reste se passe dans sa tête. Nous ne sommes pas seulement face à un personnage qui ment, mais face à des scènes qui, en réalité, n’ont pas eu lieu. Avec Shutter Island, j’avais envie de réagir au cinéma américain majoritaire, qui tend à tout montrer au spectateur, à tout lui expliquer. Je voulais secouer la crédulité du public, et rappeler que l’on n’a aucune prise sur la réalité ni sur ce que l’on voit d’elle.

Le Voyage dans la Lune de Georges Méliès

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« JEAN-LUC GODARD DISAIT : ‘‘JE VOIS EN COULEURS, MAIS JE RÊVE EN NOIR ET BLANC. ’’ QUE DIRAIT-IL AUJOURD’HUI ? ‘‘JE VOIS EN 3D, MAIS JE RÊVE EN 2D ’’  ? » gérer le temps dont ils disposaient pour telle ou telle scène ? Si l’on place la caméra d’un côté ou de l’autre des rails, l’évènement est le même – le train entre en gare –, mais le film, lui, est tout autre. Les Lumière ne sont pas de simples documentaristes. Quant à Méliès, il ne cessait d’inventer, d’expérimenter. Thierry Frémaux a dit : « Les Lumière sont à Rossellini ce que Méliès est à Fellini. » Pour ma part, je ne peux choisir entre Rossellini et Fellini. Mon initiation au cinéma s’est en grande partie faite à travers le néoréalisme italien : Païsa, Le Voleur de bicyclette, Rome ville ouverte ou La Strada, qui ensuite a donné lieu à La Dolce Vita puis à 8 1/2. Il m’est impossible de choisir entre les séquences siciliennes de Païsa et l’imagination d’un magicien comme Fellini. On a trop tendance, aujourd’hui, à compartimenter le cinéma en fonction du sexe ou de l’ethnie du réalisateur, ou de la plus ou moins grande indépendance du producteur. Pourquoi est-il devenu impossible d’appréhender le cinéma comme un tout ?

Vous avez filmé Hugo Cabret en 3D. Pensez-vous que Georges Méliès, s’il était encore en vie, utiliserait cette technologie aujourd’hui ? J’en suis persuadé. Il a d’ailleurs tourné deux séquences en 3D dans son film Le Cakewalk infernal. Depuis que le cinéma existe, le public a toujours été demandeur de son, de couleur et de relief. Pourquoi ? Parce que cela correspond à la réalité que nous connaissons. Le relief est quelque chose à quoi l’être humain est confronté tous les jours. Pourquoi ne pas

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Hugo Cabret est truffé de références aux pères du cinéma : outre Méliès et les Lumière,

on y trouve des hommages à Harold Lloyd, Charlie Chaplin ou Fritz Lang. Croyez-vous à l’éducation par l’image ? Sans aucun doute. J’ai grandi à une époque où le cinéma était pris au sérieux, y compris lorsque ce n’était que du divertissement. Même lorsqu’un film contient peu d’informations factuelles, un jeune spectateur apprendra toujours quelque chose sur l’époque à laquelle il a été réalisé, son auteur, sa grammaire visuelle… Le pouvoir des images en mouvement est d’une force indéniable. La question est de savoir si elles sont encore prises au sérieux.

Une carte postale en noir et blanc, poussiéreuse, où un type portant mégaphone et bottes cavalières regarde grimacer une jolie blonde. L’image est caricaturale, mais tout de même : il nous est difficile d’imaginer à quoi ressemblait un tournage au temps du cinéma muet. À un joyeux bordel, répond en substance l’auteur du monumental La parade est passée..., paru aux États-Unis en 1968 et jamais traduit en France. Historien du cinéma, l’Anglais Kevin Brownlow a rencontré au cours des années 1960 les gloires de l’époque (Buster Keaton, Mary Pickford, Louise Brooks, Joseph von Sternberg et bien d’autres) dont il retranscrit ici les paroles, les entrecoupant de ces petites histoires qui font la grande – misère des figurants, humour des rédacteurs d’intertitres, bricolages des premiers fondus enchaînés, musiciens de plateau et autres travellings sur patins à roulettes… Loin de l’essai universitaire baignant dans le formol, il livre le récit vivant, drôle et passionnant d’une époque de débrouille, où quelques pionniers ont inventé un nouveau langage. _J.R. La parade est passée… de Kevin Brownlow (Institut Lumière/Actes Sud, 999 pages)

Asa Butterfield dans Hugo Cabret de Martin Scorsese

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le muet prend la parole

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Martin Scorsese dans Hugo Cabret

« GEORGE A PASSÉ SA VIE À PRÉPARER SA MORT. » l’utiliser pour raconter des histoires ? Orson Welles s’y est essayé, Werner Herzog et Wim Wenders filment en 3D aujourd’hui. La réticence principale est d’ordre commercial. La 3D est trop souvent utilisée comme un gadget pour attirer les gens vers des films qui ne sont pas toujours très bons. Et le fait de devoir porter des lunettes reste un problème, même si l’on devrait bientôt réussir à s’en passer. Avec la 3D, une nouvelle façon de concevoir les films va voir le jour, qu’on le veuille ou non. JeanLuc Godard disait : « Je vois en couleurs, mais je rêve en noir et blanc. » Que dirait-il aujourd’hui ? « Je vois en 3D, mais je rêve en 2D » ? Votre cinéma est très urbain. Les villes y apparaissent souvent comme des personnages à part entière. Comment avez-vous envisagé le Paris de Hugo Cabret ? Paris est un personnage important dans le film, en effet. L’amie d’Hugo compare la ville à une machine géante et complexe, dotée d’une âme. La gare, où Hugo vit caché, personnifie cette machinerie. Notre reconstitution de Paris n’est pas littérale, bien au contraire. Je me suis notamment inspiré des premiers films parlants de René Clair, Sur les toits de Paris, À nous la liberté… Pour recréer la Gare Montparnasse telle qu’elle était en 1931, nous avons emprunté certains éléments de la Gare du Nord et de la Gare de Lyon. J’ai spécifiquement demandé à ma monteuse, Thelma Schoonmaker, de ne pas insérer la mention « Paris, 1931 » en guise d’ouverture, car Hugo Cabret est un film très immersif, je ne voulais surtout pas mettre le spectateur à distance. Hugo Cabret est scandé par le tic-tac des horloges et des automates. Diriez-vous que le temps est le sujet principal du film ? Oui, le temps qui passe, qui glisse, la mémoire, 48

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la perte. « Il y a soixante minutes dans une heure, soixante secondes dans une minute… Le temps est au principe de toute chose », dit l’un des personnages. Le film se passe entre les deux guerres mondiales ; ce n’est pas anodin. Je vais sur mes 70 ans ; il est temps pour moi de regarder en arrière. Le temps est également au cœur de votre nouveau documentaire, Living in the Material World, un long portrait du musicien George Harrison. On y trouve des motifs et des visages clés de votre cinéma : le conflit entre l’esprit et la matière, la loyauté chancelante d’un jeune homme vis-à-vis des membres de son gang (les Beatles), l’amour du rock, du cinéma, Howard Hugues… C’est un film éminemment scorsésien. Merci. C’est la raison qui m’a décidé à faire ce film. L’idée nous a été proposée par sa veuve, Olivia Harrison, qui avait apprécié mon documentaire sur Bob Dylan, No Direction Home. Au départ, j’étais réticent, car j’avais peur que le film se confonde avec un documentaire sur les Beatles. Puis j’ai demandé à mon monteur s’il disposait de suffisamment de matière pour explorer l’aspect qui m’intéresse le plus chez Harrison : sa quête spirituelle. Dès qu’il m’a dit oui, j’ai foncé. George a passé sa vie à préparer sa mort, à chercher des signes de l’existence de Dieu, ou de ce que l’on pense être Dieu. Sa musique reflète merveilleusement ces interrogations, notamment l’album All Things Must Pass. C’est quelque chose qui m’émeut beaucoup. J’ai le sentiment qu’il est devenu tabou, aux États-Unis, de réaliser un film sur notre rapport à Dieu, à la mort – et j’ai du mal à me l’expliquer. ♦ George Harrison – Living in the Material World de Mar tin Scorsese (Metropolitan video) Scorsese par Scorsese de Michael Henr y Wilson (Cahier du cinéma) Conversations avec Mar tin Scorsese de Richard Schickel (Sonatine éditions) Hugo Cabret de Mar tin Scorsese Avec : : Ben Kingsley, Sacha Baron Cohen… Distribution : Metropolitan Durée : 2h08 Sor tie : 14 décembre


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HORLOGE PARLANTE Pour inventer son Hugo Cabret, Martin Scorsese s’est inspiré d’un livre pour enfants de BRIAN SELZNICK, paru en 2007. Avec la grâce et la précision d’un horloger, l’écrivain et dessinateur américain y évoquait, à hauteur de gamin, les origines du cinéma. Depuis son studio londonien, il nous raconte sa collaboration avec Marty, des étoiles plein la voix.

© 2007 by Brian Selznick All rights reserved.

_Propos recueillis par Étienne Rouillon

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Petit, je voulais être metteur en scène de théâtre, je jouais aussi la comédie. Mais après le lycée, je me suis rendu compte que ce qui me plaisait vraiment, c’était d’écrire et de dessiner. J’ai pensé que faire des livres pour enfants serait un bon début. Je n’ai jamais arrêté. Mon premier livre s’appelle The Houdini Box. J’admire ce prestidigitateur depuis que je suis gamin. Houdini a choisi son nom de scène en hommage au magicien français Jean Eugène RobertHoudin. À la même époque, Le Voyage dans la Lune de Méliès m’a aussi beaucoup marqué. Je suis tombé amoureux de la joie et de la beauté qui s’en dégagent. Ce que j’ignorais alors, c’est qu’il y a une connexion entre Houdin et Méliès. Le réalisateur a possédé pendant un temps une collection d’automates qui appartenaient à Houdin. Une collection qui a été détruite. C’est de ce lien magique qu’est venu le déclic pour mon quatrième roman, L’Invention de Hugo Cabret. J’avais en tête l’image d’un garçon grimpant dans des décombres et qui fait face à un automate appartenant à Georges Méliès. Plus j’en apprenais sur la vie de Méliès, moins j’avais besoin de romancer. Sa vie se déploie comme un scénario de film : de grands succès, de grandes tragédies et un salut providentiel. Le livre n’a pas été aisé à écrire, j’y ai passé deux ans et demi, mais il était facile à structurer autour de l’histoire de Méliès. Il a tenu un magasin de jouets

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dans une gare. De là est venue l’idée d’un enfant travaillant comme horloger dans les coulisses de la gare. Automates, horloges, je voulais que le livre soit lui aussi une machine, du coup je l’ai divisé en deux parties de 12 chapitres chacun. Comme une grosse horloge, avec ses 24 heures, jour et nuit. Puisqu’il s’agit aussi de l’histoire du cinéma, il fallait que le livre dégage une émotion cinématographique. Je suis un lointain parent de David O. Selznick, producteur de l’âge d’or d’Hollywood. J’ai baigné dans les œuvres de cette époque. J’étais fan de films de monstres en noir et blanc comme Frankenstein. Travailler sur Hugo m’a ouvert au cinéma français de René Clair, Jean Vigo, François Truffaut (avec bien sûr l’enfant dans Les Quatre cents coups). Quant à Martin Scorsese… Il partage avec Méliès un amour du cinéma dans sa forme la plus artisanale. La joie qu’il éprouve en utilisant la 3D fait magnifiquement écho à celle de Méliès lorsqu’il découvrit qu’on pouvait raconter une histoire avec une caméra. Lorsqu’il m’a montré Hugo Cabret pour la première fois, j’étais en larmes. C’était quand même Martin Scorsese, qui adaptait mon livre comme s’il l’avait écrit ! » ♦ L’Invention de Hugo Cabret de Brian Selznick (Bayard), disponible. À par tir de 9 ans.


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PLEINE LUNE Raccords avec les fêtes, Hugo Cabret de Martin Scorsese, la sortie restaurée du Voyage dans la Lune, un documentaire, un coffret DVD, des livres et des conférences invitent à redécouvrir GEORGES MÉLIÈS, le premier illusionniste du cinéma. _Par Clémentine Gallot

Ce n’est pas tout. Scène primitive du cinéma, Le Voyage dans la Lune, dans sa version colorisée de 1902, refait également surface. Retrouvée à Barcelone mais mortellement endommagée, cette version oubliée est un Graal du cinéma muet. Sa résurrection a été confiée au touche-à-tout Serge Bromberg, aidé par Lobster Films et le mécénat de Groupama Gan et Technicolor. Les images de la pellicule ont été retouchées au pixel près. Résultat : quinze minutes à la poursuite 52

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© Lobster Films-Fondation Groupama Gan-FondationTechnicolor

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oute l’enfance du cinéma se niche là, dans l’esprit lunaire d’un ancien prestidigitateur qui rachète en 1896 un théâtre pour organiser des projections en cinématographe comme autant de tours de magie. « Père du spectacle cinématographique », Georges Méliès propose au public ses propres petits films, des attractions tournées dans ses studios à Montreuil. En amuseur public, il met au point les premiers trucages, qui voient par exemple les personnages escamotés à l’écran. D’abord en noir et blanc puis en pellicule colorisée à la main, ce bricolage malin constitue pour l’époque une réelle avancée technique. Ce qui ne l’empêche pas d’être bientôt dépassé… L’illusionniste ferme boutique en 1913, et d’un geste rageur brûle ses négatifs. Seuls 200 films des 500 de son œuvre séminale ont survécu, comme le raconte Madeleine Malthête-Méliès dans la biographie qu’elle consacre à son grand-père, Georges Méliès l’enchanteur, rééditée cet automne. Un coffret DVD compile aujourd’hui vingt-neuf de ces formats courts, agrémenté d’un beau livre de Julien Dupuy (collaborateur de Trois Couleurs) : Georges Méliès à la conquête du cinématographe. Longues d’une minute environ, ces farces saccadées, à l’imagination plus débridée que les tableaux des frères Lumière à la même époque, révèlent ��� devant et derrière la caméra – l’hommeorchestre qui sera au centre de deux journées de discussions en décembre, à la Cinémathèque et au Paris FX Festival.

Extraits du Voyage dans la Lune de Georges Méliès (1902)

d’une équipe de savants cosmonautes au fil de somptueux tableaux symbolistes, envahis par de remuants aliens. Cette plongée dans une science-fiction balbutiante est l’« Avatar de l’époque », explique Bromberg dans le documentaire qui accompagne la ressortie du film, où il donne la parole aux héritiers de Méliès, de Michel Gondry à Michel Hazanavicius. Piraté et copié par d’autres studios, la féérie spatiale de Méliès avait d’ailleurs fait l’objet de remakes dès sa sortie... ♦ Le Voyage extraordinaire de Serge Bromberg et Éric Lange, suivi du cour t métrage colorisé Le Voyage dans la Lune de Georges Méliès // Resor tie le 14 décembre // Tous les jours au MK 2 Beaubourg à par tir du 14 décembre à 19h pour 1 € Georges Méliès à la conquête du cinématographe de Julien Dupuy (cof fret livre + 3DVD, StudioCanal) Georges Méliès l’enchanteur de Madeleine Malthête-Méliès (La Tour ver te) Journée d’étude consacrée à Georges Méliès, le 8 décembre à la Cinémathèque française Conférence « Méliès, l’inventeur des ef fets visuels », le 15 décembre dans le cadre du Paris FX Festival


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AIR, EN MODE LUNAIRE Pour leur troisième bande originale de film, le duo AIR a mis en musique la version colorisée du Voyage dans la Lune de Georges Méliès. Entretien en apesanteur.

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EMI France © Luciana Val & Franco Musso

_Propos recueillis par Auréliano Tonet

Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel

reize ans après votre premier album, Moon Safari, vous signez la bande originale de la version colorisée du Voyage dans la Lune de Méliès. En quoi ces deux expéditions lunaires se répondent-elles ? Jean-Benoît  Dunckel : Depuis Moon Safari, nous avons appris à composer pour l’image. Notre musique, à nos débuts, était très pop ; avec le temps, elle est devenue, plus expérimentale. Nicolas Godin : Moon Safari correspond à une période d’innocence, que les images de Méliès ont ressuscité en nous. Les revoir nous a renvoyés au plus profond de l’enfance. Elles appartiennent à la mémoire du monde : on ne se souvient plus quand on les a vues pour la première fois, on sait juste qu’elles nous ont marqués. Dès lors, la musique a jailli très rapidement, comme si nous l’avions mûrie toute une vie. De Virgin Suicides à Quartier lointain, toutes vos B.O. content des voyages dans le temps et dans l’espace. C’est encore le cas ici… J.-B.D. : Le voyage, comme la musique, dispose l’esprit au changement. Notre rôle est similaire à celui de Madame Thuillier, qui a coloré le film de Méliès : prolonger l’expérience filmique en stimulant le cerveau du spectateur. Nous ne faisons pas du rock, mais de la musique psycho-acoustique, de l’ambient. Votre B.O. frappe par sa grande synchronie avec les images. Les percussions y jouent d’ailleurs un rôle prépondérant.

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N.G. : On a pu travailler à l’image près, face à l’écran – ce qui nous a valu quelques torticolis… En l’absence de dialogues, la musique devenait l’un des principaux fils narratifs. Ça nous a libérés. D’où l’aspect euphorique de notre partition. J.-B.D. : Méliès a pensé son film comme une suite de tableaux : c’est presque du théâtre filmé. Notre musique devait apporter du dynamisme. À l’instar du film de Méliès, votre B.O. est très hybride. Elle juxtapose organique et électronique, spleen et légèreté. N.G. : On tenait à ce que cela sonne « fait main », bricolé, à l’image des trucages de Méliès. Tout est joué en live, ou presque. Après, c’est vrai que nous aimons trafiquer les voix : nous n’avons aucun respect pour elles, nous ne hiérarchisons pas les sons. J.-B.D. : L’acoustique amène de la sincérité, l’électronique stimule l’imagination. Manier l’équilibre entre les émotions, c’est quelque chose que les compositeurs de B.O. français, comme Delerue ou Colombier, réussissent plus facilement que les Américains. À Holly wood , les musiciens tirent vers le jazz, le fun. En France, l’approche est plu s délicate ; nous nous reconnaissons dans ce romantisme-là. ♦ Le Voyage dans la Lune de Air (EMI) // Disponible le 6 février


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Review 2011 Comment savoir dit le titre de l’un de nos films favoris de l’année écoulée. Sorti en catimini en janvier 2011, le chef-d’œuvre de James L. Brooks annonçait pourtant certains motifs-clés de l’année : confusion des cataclysmes intimes et sociétaux, crise financière galopante, héritage malaisé, dilemme moral face à un monde qui, de plus en plus, résiste à la compréhension. Comment s’y retrouver dans le magma d’images imprimant nos rétines, dans la profusion de films se chevauchant, semaine après semaine, année après année ? Tentative de réponse dans ce dossier à la fois rétrospectif et prospectif, où révisions et prévisions finissent, comme chez James L. Brooks, par s’accorder. _Dossier coordonné par Clémentine Gallot, Juliette Reitzer et Auréliano Tonet

Top 15  -  2011

Les films préférés de la rédaction (par ordre alphabétique) L’Apollonide de Bertrand Bonello

Les Aventures de Tintin de Steven Spielberg

Black Swan de Darren Aronofsky

Comment savoir de James L. Brooks

Drive de Nicolas Winding Refn

L’Exercice de l’État de Pierre Schoeller

La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli

Habemus Papam de Nanni Moretti

Melancholia de Lars Von Trier

Mes meilleures amies de Paul Feig

Pater d’Alain Cavalier

La Piel Que Habito de Pedro Almodóvar

Shame de Steve McQueen

Tomboy de Céline Sciamma

The Tree of Life de Terrence Malick

© Cottonwood Pictures LLC

Jessica Chastain 56

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© MK2

Michael Fassbender

© Nicolas Guerin

Valérie Donzelli


Preview 2012 Les chiffres de la rédaction en 2011 11

c ou

v e r t ure

2112

s

pages réalisées par la rédaction de Trois Couleurs

660

pages de Trois Couleurs hors-série

1452 

pages de Trois Couleurs mensuel

6 acteurs ou actrices 4 réalisateurs 1 duo de musiciens

Box-office 2011 au 30 novembre

10 060 000 Intouchables d’Éric Toledano et Olivier Nakache

8 135 542 Rien à déclarer de Dany Boon

6 512 082 Harry Potter et les Reliques de la mort (seconde partie) de David Yates

5 012 228 Les Aventures de Tintin : le secret de la “Licorne” de Steven Spielberg

4 751 449 Pirates des Caraïbes : la fontaine de jouvence de Rob Marshall

3 259 550 La Planète des singes : les origines de Rupert Wyatt

3 020 499 Le Discours d’un roi de Tom Hooper

2 957 642 Cars 2 de Brad Lewis et John Lasseter

2 750 221 Les Schtroumpfs de Raja Gosnell

2 653 753 Black Swan de Darren Aronofsky www.mk2.com

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3 doublons Code Name : Geronimo. Killing Bin Laden de John Stockwell VS Le film encore sans titre de Kathryn Bigelow sur la traque de Ben Laden La Guerre des boutons de Yann Samuell VS La Nouvelle Guerre des boutons de Christophe Barratier

Mirror, Mirror de Tarsem Singh VS Blanche-Neige et le chasseur de Rupert Sanders

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3 révélations frenchies _Par C.G.

© Shellac

© Haut et Court 

© Nicolas Guerin

Juliette Binoche dans Elles de Malgorzata Szumowska

Binoche, tout un cinoche _Par Juliette Reitzer

Absente des écrans ces douze derniers mois, Juliette Binoche multiplie pourtant les projets – déjà tournés ou en cours de production. Comptez sur elle pour 2012.

« J’ai souvent fait des films internationaux et le mélange, c’est ce qui me plaît. Le mélange des gens, des genres, des esprits », nous confiait l’actrice sur le tournage du très beau Elles de Malgorzata Szumowska (en salles le 1er février), dans lequel elle interprète une journaliste bourgeoise confrontée à la prostitution estudiantine. À l’image du rôle-somme que lui a confié Abbas Kiarostami dans Copie conforme (qui lui valut en 2010 son premier Prix d’interprétation à Cannes), Juliette Binoche explore dans les mois à venir un spectre toujours plus vaste d’univers, résolvant l’équation ardue entre films d’auteurs français (La Vie d’une autre de Sylvie Testud ; Un singe sur l’épaule de Marion Laine ; le prochain Bruno Dumont sur Camille Claudel) et productions américaines argentées (Cosmopolis de David Cronenberg, The Son of No One de Dito Montiel). Matérialisant, au bout du compte, son aura de grande star internationale. ♦ 58

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© Shellac

2012

L’année du cinéma français fut riche en découvertes féminines. Parmi nos favorites, Lola Creton (Un amour de jeunesse, En ville) prêtera en 2012 sa moue décidée aux bandes remuantes et postrévolutionnaires d’Après mai d’Olivier Assayas. 2012 devrait consacrer Céline Sallette, la grande bringue à l’œil mélancolique de L’Apollonide et Un été brûlant. Impossible de lui échapper dans les mois à venir dans Ici-bas de JeanPierre Denis, puis chez Audiard (De rouille et d’os) et Tony Gatlif. Les fidèles de L’Apollonide auront sans peine reconnu Adèle Haenel, toujours gouailleuse dans En ville et Après le Sud. Pour la nouvelle année, elle donnera de la voix dans Confession d’un enfant du siècle de Sylvie Verheyde, avec Pete Doherty.

Sous le signe du cancer

Le cancer est à plusieurs reprises venu, à l’automne 2011, hanter les salles obscures sans pour autant y plomber l’ambiance. Que ce soit dans La Guerre est déclarée (Valérie Donzelli) ou dans 50/50 (Jonathan Levine), le message était clair : ce n’est pas le crabe qui va nous empêcher de nous marrer (et pas non plus de pleurer). Restless, le dernier film de Gus Van Sant, en tirait quant à lui une leçon proche, remplaçant le rire par une douce élégie automnale, tandis que Philippe Lioret, un peu moins inspiré, faisait de la maladie le préambule de l’action civique dans Toutes nos envies. Pour le cancer hiphiphip ! _J.G.


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3 films sur la prostitution étudiante Bonus 2012

Elles de Malgorzata Szumowska

The End d’Abbas Kiarostami Slovenian Girl de Damjan Kozole

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Léa de Bruno Rolland

Cliff en guerre

Sleeping Beauty de Julia Leigh

Refondateur discret de l’art de la musique de film, Cliff Martinez est enfin apparu au grand jour en 2011 avec sa B.O. pour Drive, illuminée en clair-obscur par ses nappes synthétiques.

_Par Sophian Fanen

Carton surprise de l’année catégorie soundtrack, Drive a rappelé dans un même mouvement aux studios, aux maisons de disques et au public l’existence d’un genre tombé en déshérence. La faute à des producteurs qui préfèrent trop souvent les tubes à la nouveauté ; la faute aussi à une caste de compositeurs (John Williams, Howard Shore…) qui a fait main basse sur Hollywood en tartinant de l’orchestre à cordes jusqu’à épuisement. Il est donc – enfin – temps de réaliser le talent de Cliff Martinez, auteur des compositions originales de la B.O. – efficacement secondées par une série de bluettes electro-pop. Scorer attitré de Steven Soderbergh depuis Sexe, mensonges et vidéo en 1989, plébiscité par les cinéastes français (Espion(s) et À l’origine en 2009), Martinez revient de loin, puisqu’il a commencé en tant que batteur des Red Hot Chili Peppers… Rapidement

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éjecté du groupe, il s’est rabattu sur le monde taiseux de la B.O., secondant Soderbergh du docu médical Gray’s Anatomy (1997) à la claustrophobie spatiale (Solaris, chef-d’œuvre sonore, en 2002). Jusqu’à Contagion et son virus mortel en 2011, porté par des boucles de synthétiseur. « Quand Nicolas [Winding Refn] m’a contacté pour Drive, détaille Cliff Martinez, j’étais en plein travail sur Contagion. Pour la première fois, je travaillais le son des synthés eighties, en pensant fortement à la musique de Vangelis dans Blade Runner parce que c’est un modèle du genre. En fin de compte, les deux B.O. partagent ces mêmes ingrédients. » Notamment une paranoïa spatialisée et un brouillard magnétique qui laisse plus (Drive) ou moins (Contagion) passer la lumière. Ce sens de la tension en sourdine habille aussi la dernière pièce du puzzle Cliff Martinez en 2011 : La Défense Lincoln de Brad Furman, film sur la manipulation et l’influence. En 2012, on retrouvera le compositeur au générique d’Only God Forgives, le nouveau film de Nicolas Winding Refn. Et aux Oscars avec Drive ? ♦

© Walt Disney Studios

Toujours plus vite

© Drive Film Holdings, LLC.

Tron l’héritage de Joseph Kosinski

Drive de Nicolas Winding Refn

60

hiver 2011

De la scène d’ouverture d’Intouchables au blockbuster de science-fiction américain Tron : l’héritage, le cinéma mondial a appuyé sur le champignon cette année. Sur les circuits de course bien sûr (ivresse de Cars 2, lyrisme du docu Senna), mais pas seulement. Les fous du volant ont aussi foulé le macadam nocturne du polar (Drive) ou celui, moins sophistiqué, du film de bagnoles à l’ancienne (Fast Five, Hell Driver 3D). D’autres, comme le Tintin de Spielberg, l’Afghan traqué d’Essential Killing ou le politicien de L’Exercice de l’État, ont fait de la vitesse leur mode d’existence : une course contre la mort. _E.V.


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3 films havrais Bonus 2012 Une nuit de Lucas Belvaux

Léa de Bruno Rolland

2011

Le Havre d’Aki Kaurismäki

La Fée de Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy

2012

3 sex-symbols _Par J.R.

Ryan Gosling Bourreau des cœurs dans Crazy, Stupid, Love, Ryan « beau gos-ling » fut omniprésent en 2011 (Blue Valentine, Les Marches du pouvoir, Drive). En 2012, il sera entre autres la star du nouveau Terrence Malick : Lawless.

Cosmic trips

© Les films du losange

Tree of Life et Melancholia mêlent chacun des trajectoires individuelles à l’histoire de l’univers – mais de façon diamétralement opposée. À la vision inquiète et pessimiste de l’artiste mélancolique proposée par Lars Von Trier dans sa fête de famille menacée par l’apocalypse, Terrence Malick préfère les astres lumineux, le mystère de la genèse et la foi contenue dans le regard d’un enfant. Le cosmos s’invite aussi dans l’impressionnant drame familial Take Shelter (lire la critique page 148), où Jeff Nichols plonge le spectateur dans une tempête sous un crâne, faisant des névroses d’un homme la matière première d’un monde angoissant. _E.V.

Melancholia de Lars Von Trier

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hiver 2011

© MK2

© 20th Century Fox

Michael Fassbender Après X-Men : le commencement, Shame et A Dangerous Method, sortis en 2011, l’Irlandais a tourné six films consécutifs. Beaucoup devraient sortir en 2012, à l’image de Haywire (Soderbergh) et Prometheus (Ridley Scott).

Robert Pattinson Outre Twilight, Bob murmurait cette année à l’oreille d’un pachyderme dans De l’eau pour les éléphants. 2012 lui ouvre la voie d’un cinéma plus exigeant, avec Bel Ami et surtout Cosmopolis de David Cronenberg.

Voile iranien _Par Donald James

En marge du succès d’Une séparation d’Asghar Farhadi, l’année du cinéma iranien a été marquée par l’emprisonnement de Jafar Panahi, dont deux films ont atteint nos écrans, malgré tout.

En décembre 2010, Panahi était condamné à six ans de prison et vingt ans d’interdiction de filmer. Les dernières nouvelles de l’auteur du Cercle (Lion d’or à Venise en 2000) remontent à mai dernier lors du festival de Cannes, où son long métrage documentaire Ceci n’est pas un film, coréalisé clandestinement avec Mojtaba Mirtahmasb, fut présenté in extremis. Depuis, malgré un soutien international, le pouvoir iranien a durci le ton, accusant de trahison Mirtahmasb ou encore l’actrice Marzieh Vafamehr. Collaborateur d’Abbas Kiarostami, Panahi s’est fait remarquer dès son premier long métrage, Le Ballon blanc, Caméra d’or en 1995. L’année suivante, Le Miroir – qui sort enfin en salles –, suivait l’errance d’une petite fille au caractère bien trempé à travers Téhéran. Outre sa mise en abîme inquiétante, entre fiction et documentaire, ce road movie initiatique frappe par son réalisme, révélateur d’une société iranienne étouffante et sclérosée. ♦

© Kanibal Films

©2011 Warner Bros Entertainment Inc Photo Ben Glass

Le Miroir de Jafar Panahi // Sor tie le 21 décembre


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C d e he St val ev de en g S p ue r ie re H lb ay er w g ire de St ev M en d e ar t So S e ha de an M a rb D rcy er ur gh ki M a n y Jo M hn ar C le ar ne te rd ’A nd re w Le St an D G el r to a ép n n in d S e o e t ir V G de us d’ ou A s ta Be la n’ ve n o in av K ît R ez er es e ve n na c M rn o o i de o s re W nri rie e s se n vu A Ki nd n e r gd W s o om ro n ng de Q ue S nt d e ur in l a W r D al ou up te te ie rS ux al le s

2012

hiver

printemps

Accords et désaccords

Il y a un malentendu James L. Brooks, ou plutôt il y en a plusieurs. Le plus évident concerne la réception de ses films : de son premier long métrage, Tendres passions (1983), à Pour le pire et pour le meilleur (1997), Brooks fut le chouchou d’Hollywood, collectionnant les Oscars et les millions d’entrées, tandis que la critique, française notamment, faisait la fine bouche. À l’heure où celle-ci le redécouvre, lui ouvrant grand les pages des Cahiers du cinéma, et où ses disciples, de Judd Apatow à Wes Anderson (dont il produisit Bottle Rocket), sortent du bois, Brooks se retrouve, à 71 ans, au chômage. Après l’échec commercial des splendides Spanglish (2004) et Comment savoir (2011), Sony vient d’annoncer la suspension de son contrat. Un paradoxe raccord avec la filmographie du New-Yorkais, qui a fait du quiproquo l’une de ses constantes. Dilemmes, méprises et valses-hésitations s’y entrechassent sur un mode ternaire, à l’intersection des cercles amoureux, familiaux 64

hiver 2011

et professionnels. Reconnaissons-le, il faut un certain temps pour s’habituer à l’outrance des personnages brooksiens, à leur gestuelle bancale, à leur phrasé braque et maladroit. « Pour décrire comment il avait réussi à écrire du point de vue d’un redneck, James Baldwin, un écrivain noir, disait : ‘‘Tout le monde, dans sa tête, pense être un héros.’’ J’essaie, de même, d’être le plus empathique possible avec mes personnages », confie le cinéaste d’une voix chaude et souriante. Et c’est peu dire que Brooks a mis beaucoup de lui-même dans ses comédies dramatiques. « Mes films ne sont pas autobiographiques, même si beaucoup d’éléments ont trait à mes jeunes années. Tout le monde dans ma famille avait le sens de l’humour, malgré l’adversité. Vivre une enfance difficile forge votre capacité d’introspection et, par là, votre plume. » Fils de modestes commerçants juifs, élevé par sa mère dans le New Jersey, Brooks n’a cessé – au cinéma comme à la télévision, où il a fait ses armes – de conter l’éternel pas de deux des familles américaines, scindées entre intégration et dislocation. Aux plaidoyers pour la défense des minorités, sexuelles (The Mary Tyler Moore Show, Pour le pire et pour le meilleur) ou ethniques (Room 222, Spanglish), répondent les foyers dysfonctionnels de Tendres passions, I’ll Do Anything ou des

© Sony Pictures

Réévalué par la critique mais lâché par l’industrie, James L. Brooks a signé avec Comment savoir l’un des plus beaux films de 2011. En marge du festival de La Roche-sur-Yon, qui lui rendait hommage, nous avons échangé avec l’Américain, passé maître en l’art du contretemps.

© Sony Pictures

_Par Auréliano Tonet

1. Comment savoir (2011) 2. Spanglish (2004)


en w ee B ni i in lb e at o de l te e Ti n d ho m u bb B de it ur   : Th Pe u to n is te v n rJ o is Fo ac yag rt ks e y on H de ol Ju ly M dd ot A or pa s D to d j e d e an w Le Q go os ue U C nt nc ar in ha ax Ta in ra e d nt in o

Fr a

nk

T d e he C Da hr rk is K to n p h igh er t R A N is pr ol e ès an s m ai d’ O liv ie rA ss ay as

De ces vertes années, Brooks a gardé un net penchant pour la documentation – « le travail de recherche me prend un an par film environ » – et le goût du défi. « Pour Spanglish, j’avais envie de filmer une héroïne hispanophone sans le moindre sous-titre, et d’étudier la rencontre entre deux parents modèles, que cette qualité rapprocherait et éloignerait à la fois. » S’il cite Billy Wilder, Mike Nichols, Woody Allen et Paddy Chayefsky (« le seul scénariste à avoir gardé le contrôle sur ses films ») parmi ses maîtres, l’envie nous prend de le rapprocher de Jacques Rozier : comme le Français, Brooks est l’auteur d’un œuvre resserrée, visitée par quelques comédiens récurrents (Jack Nicholson, Albert Brooks), ouverte à des genres décriés (soap-opera, novela) et à l’improvisation (« lorsque je filmais Broadcast News, j’ignorais quelle en serait la fin »). Plus que leur géométrie, oscillant entre le triangle et le carré, c’est leur musicalité qui unit les deux cinéastes, trouvant dans la mésentente, la discordance et le fracas une forme d’harmonie. ♦ Retrouvez l’inter view intégrale de James L . Brooks sur w w w.mk 2 .com

2013

© Wild Bunch

© Christian Geisnaes

A Dangerous Method de David Cronenberg

Melancholia de Lars Von Trier

Carnage de Roman Polanski

2011, année folle

Cette année, le cinéma s’est pris la tête pour y observer toutes les folies qui nous guettent. Une réalité découpée au schizo (Sucker Punch, Dernière séance), où les princes bégaient (Le Discours d’un roi), les papes dépriment (Habemus Papam) et les mariées implosent (Melancholia), dans une troublante correspondance entre dépression psychique et climatique (Take Shelter, Walk Away Renée). La tempête sévit sous des crânes paranoïaques (Black Swan), hystériques (Oh My God !, Carnage, A Dangerous Method), psychotiques (La Piel que habito, Drive) et obsédés (Somewhere, Shame), symptômes d’un inconscient collectif sans queue ni tête. _R.C.

© 2011 Universal Pictures

Simpson, que Brooks produit depuis le début de la série, en 1989. L’autre leitmotiv de cet ancien journaliste chez CBS, c’est la fabrique des images, qu’elles soient télévisuelles (Broadcast News) ou cinématographiques (I’ll Do Anything). Réceptacles des soubresauts économiques et politiques du pays, elles sont l’enjeu d’arbitrages tendus entre intégrité et compromission. « Avant d’écrire des séries, j’ai connu l’âge d’or du journalisme, au début des années 1960. Les mots d’ordre étaient : indépendance, honnêteté, intelligence. Chez CBS, j’ai côtoyé Edward Murrow, un Dieu vivant, qui a sauvé le pays au moins trois fois, notamment pendant la période du maccarthysme. »

automne

© Mars Distribution

été

Le Casse de Central Park de Brett Ratner

Madoff, escroc et héros

Même depuis la prison où il va passer les 150 prochaines années de sa vie, Bernard Madoff ne cesse d’influencer les scénaristes hollywoodiens. C’est jusqu’à présent la comédie qui s’est le mieux fait l’écho de son arnaque du siècle : Very Bad Cops (Adam McKay), Comment savoir (James L. Brooks) ou encore Le Casse de Central Park (Brett Ratner) composent ainsi une trilogie prenant le parti d’en rire. Nul ne sait en revanche quel sera le ton du biopic télévisé en préparation pour HBO, avec De Niro dans le rôle du génie maléfique de la finance. Franchement, qui d’autre ? _J.G. www.mk2.com

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3 films de boxe Bonus hightech Real Steel de Shawn Levy

Fighter de David O. Russell

2011

Jimmy Rivière de Teddy Lussi-Modeste

Boxing Gym de Frederick Wiseman

2012

3 films en motion capture _Par J.D.

© 2010 Columbia Pictures Industries, Inc. and Paramount Pictures.

Avec Les Aventures de Tintin : le secret de la “Licorne”, conçu en « cinéma virtuel » et interprété en motion capture, Steven Spielberg nous offre, après Avatar, un nouvel aperçu de ce que sera le cinéma de demain. À travers son interprétation du singe César dans La Planète des singes : les origines, Andy Serkis a prouvé que la capture de mouvements est en passe de devenir une méthode de tournage aussi fiable que la caméra traditionnelle.

© Haut et Court

© 2012 Warner Bros Entertainment Inc

Bilbo le hobbit : un voyage inattendu porte bien son sous-titre. Grâce à une motion capture next gen’ et au filmage à 48 images par seconde (au lieu des 24 habituelles), le Gollum interprété par l’infatigable Andy Serkis promet des sommets de réalisme.

L’Apollonide de Bertrand Bonello

Girls, girls, girls

Des femmes entre elles. Presque autarciques au cinéma en 2011, elles inventent leurs propres utopies pour mieux affronter l’extérieur de leur gynécée, souvent hostile. Soit la violence sexuelle dans une maison close opiacée (L’Apollonide), un simple mariage qui menace leur amitié (Mes meilleures amies), le machisme et l’aveuglement religieux dans Et Maintenant on va où ? et La Source des femmes – deux allégories sur la lutte des femmes au Moyen-Orient – ou encore l’avenir incertain dans 17 filles, où des lycéennes décident de tomber enceintes en même temps pour former une communauté de mères. _E.V. 66

hiver 2011

© Les Acacias

© Twentieth Century Fox 2011

Triple Ha

_Par Laura Tuillier

Au crédit de Hong Sang-soo : sa productivité sans faille. Trois films du cinéaste sud-coréen ont jalonné l’année 2011. Si ailleurs la crise rôde, lui répond Ha Ha Ha.

Deux amis trinquent à leurs souvenirs amoureux, sans réaliser que l’objet de leurs désirs passés est une seule et même femme. Dans le truculent Ha Ha Ha sorti au printemps, et comme souvent chez Hong Sang-soo, les deux antihéros travaillent dans le cinéma, boivent beaucoup, pleurent et rient dans un même mouvement lâche et sincère. Le conte d’hiver Oki’s Movie, plus lo-fi dans sa réalisation (treize jours de tournage), entrelace lui aussi les histoires et les cœurs : le film croise trois courts métrages autour d’Oki, une jeune femme tiraillée entre deux amants – l’un prof, l’autre élève. À Cannes, en mai dernier, le plus rohmerien des Sud-Coréens présentait The Day He Arrives, variation circulaire autour d’un homme qui revient toujours au même endroit. Tout ça en préparant In Another Country, son prochain film avec Isabelle Huppert. Avec ou sans le sou, Hong Sang-soo ne connaît pas la crise. ♦ Oki’s Movie de Hong Sang-soo // Sor tie le 7 décembre


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3 auteurs convertis à la 3D

La Grotte des rêves perdus de Werner Herzog

© Grove Hill Productions

2011

Pina de Wim Wenders

Michael Shannon dans Take Shelter de Jeff Nichols

Psycho type

_Par Clémentine Gallot

Flic dans la série Boardwalk Empire, figure paternelle orageuse dans le drame feutré de Jeff Nichols, Take Shelter, Michael Shannon s’est imposé en 2011 comme l’un des acteurs américains les plus impressionnants de sa génération. Conversation à côté de la plaque.

Drame familial atmosphérique sur le refoulement et l’endettement, Take Shelter offre à Michael Shannon son plus beau rôle à ce jour : celui d’un réfugié dans sa propre maison, écrasé par les cieux. Shannon y déploie son imposant magnétisme en family man qui perd la tête et organise sa propre disparition. La fructueuse collaboration entre l’acteur et le réalisateur se poursuit donc, cinq ans après Shotgun Stories, pour lequel Jeff Nichols avait écrit le rôle-titre en pensant à Shannon avant même de l’avoir rencontré. « Il avait juste assez d’argent pour acheter la pellicule, je lui ai dit que je le ferais gratuitement, se souvient l’acteur. Il est tellement ambitieux qu’il a tourné en 35 mm quand d’autres auraient filmé en simple DV. » Michael Shannon s’est donc retrouvé à la tête d’une fratrie meurtrière de l’Arkansas dans ce premier film qui leur valut à tous deux un succès d’estime. Intronisé depuis acteur fétiche de 68

hiver 2011

Hugo Cabret de Martin Scorsese

2012

Jeff Nichols, il est reconduit dans Take Shelter et bientôt dans Mud, leur prochaine collaboration. Impressionnant comédien de théâtre, or iginaire du Kent uck y, Michael Shannon écume le circuit depuis une belle douzaine d’années, pendant lesquelles il a longtemps été abonné aux seconds rôles, remarquables (7h58 ce matin-là de Sidney Lumet, Bad Lieutenant de Wer ner Herzog) ou plus dispensables (Pearl Harbor, The Runaways). Avec quelques faux pas au passage (Kangourou Jack)… « Je  ne refuse pas souvent des projets, sauf s’ils sont vraiment nuls », explique le géant ombrageux. Shannon dégage une étrangeté palpable doublée d’un regard fuyant. Son expression migraineuse, qui laisse entrevoir un caractère tourmenté, lui a valu d’incarner à l’écran les différents visages d’une psyché masculine malade : voisin détraqué dans Les Noces rebelles de Sam Mendes, paranoïaque luttant contre un « complot » dans Bug de William Friedkin. « C’est peut-être inhérent chez moi. D’ailleurs, je ne serais pas acteur si je n’avais pas besoin d’exprimer une forme d’angoisse. » Et donc de s’enfermer dans des rôles de bad guy ? À 37 ans, il a enfin été repéré par Hollywood, qui tire depuis profit de sa présence dérangeante. Ainsi, il enfilera la cape du maléfique général Zod dans le blockbuster Man of Steel, le Superman de Zack Snyder. « Je m’attire des ennuis quand j’en parle, prévient-il, avant d’ajouter : Zack maintient un climat très détendu, on s’amuse malgré le budget. C’est génial pour moi, c’est un film énorme. » Après Return de Liza Johnson, où il incarne un vétéran qui délaisse sa femme à son retour d’Irak, il devrait tourner Iceman, biopic du serial killer américain Richard Kuklinski, puis la troisième saison de la série Boardwalk Empire de Martin Scorsese. En mars, on le verra à nouveau en uniforme, à la poursuite d’un coursier à vélo (Joseph Gordon-Levitt) dans Premium Rush. Enfin une comédie ? ♦ Shotgun Stories de Jef f Nichols, disponible en DVD le 7 décembre (Potemkine) Lire également la critique de Take Shelter page 148


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3 titres latins

2011

Pater d’Alain Cavalier

3 Hollywood princess

Melancholia de Lars Von Trier

© 2010 Focus Features

© 2011 MK2 & HanWay Films

Carey Mulligan Après Ryan Gosling (Drive) et Michael Fassbender (Shame), la blondinette ajoutera l’an prochain DiCaprio (Gatsby le magnifique) et les frères Coen (Inside Llewin Davis) à son tableau de chasse. Carey magique.

© MK2

hiver 2011

_Par Jacky Goldberg

© Dominique Charriau/WireImage

On fêtera pendant l’année qui s’ouvre les 90 ans de la naissance du héraut de la Beat generation, le romancier Jack Kerouac, dont paraît cet hiver le premier manuscrit, The Sea is My Brother, que l’on pensait perdu. Deux films autour du poète beat Allen Ginsberg sont par ailleurs annoncés : Howl avec James Franco, qui sortira en février, et Kill Your Darlings avec Daniel Radcliffe, en préproduction. Enfin, le plus grand défi de l’histoire des adaptations littéraires sera relevé au printemps avec Sur la route de Walter Salles, d’après le monument de Kerouac, avec Sam Riley, Garrett Hedlund et Kristen Stewart. Le métronome beat tient le rythme. _E.R.

© ARP Selection

Emily Browning Corps pâle et lèvres charnues, l’Australienne a dévoilé une palette de jeu étendue cette année : pasionaria rebelle et déterminée dans Sucker Punch, poupée désarmée dans Sleeping Beauty.

Il faut saluer le soldat Spielberg

2012, the beat goes on

70

2012

_Par Q.G.

Elle Fanning Dans la foulée de Somewhere et Super 8, l’actrice de 13 ans affichera sa moue angélique dans Twixt, le nouveau Francis Ford Coppola – une histoire de fantômes. Ingénieuse ingénue, Elle ira loin.

Sam Riley et Garrett Hedlund dans Sur la route de Walter Salles

Habemus Papam de Nanni Moretti

Deux films sous son nom, u n e  m y r i a d e  d ’a u t r e s c o m m e  p r o d u c t e u r  e t un e r �� t r os p e c t ive à l a Cinémathèque : tonton Steven est partout.

O n a t oujou r s s u St eve n Spielberg hyperactif, mais, en 2011, il a battu tous les records… Non content de sortir deux films sous son nom en quelques mois (Les Aventures de Tintin : le secret de la “Licorne” et Cheval de guerre), il a posé son blase de producteur sur pléthore de génériques. Des blockbusters peu cérébraux (Transformers 3, Numéro 4 et Cowboys et envahisseurs), puis quelques prestige movies (Au-delà de Clint Eastwood, True Grit des frères Coen), avant d’encourager deux talentueux disciples à sortir ses jouets de la malle où ils croupissaient depuis les années 1980 : J.J. Abrams (Super 8) et Shawn Levy (Real Steel) sont ainsi parvenus à recréer un temps l’esprit Amblin, du nom de sa société de production historique. Cerises sur le gâteau, la parution d’un élégant Dictionnaire Spielberg et une rétrospective à la Cinémathèque en décembre devraient finir d’asseoir son prestige auprès d’une cinéphilie française qui continue, pour partie, à le bouder. ♦ Dictionnaire Spielberg de Clément Safra ( Vendémiaire) Cycle Steven Spielberg, du 9 janvier au 3 mars à la Cinémathèque française


3 Américains à Paris

2011

Au-delà de Clint Eastwood

Minuit à Paris de Woody Allen

Hugo Cabret de Martin Scorsese

2012

Cavalier libre

_Propos recueillis par Laura Tuillier

Le Combat dans l’île (1962) est votre premier long métrage. Quels souvenirs gardez-vous de vos débuts ?

Je n’avais jamais travaillé avec des acteurs auparavant, ils ont été ma joie. La nuit qui a précédé le début du tournage, je n’ai pas dormi et le matin Romy [Schneider, ndlr] était là à 9 heures, très disciplinée. Moi, je ne savais pas quoi lui dire, alors j’ai fait installer un travelling interminable, le temps de me faire à mon rôle de metteur en scène.

Après La Chamade (1968), vous marquez une longue pause pour ne revenir qu’en 1976 avec Le Plein de super, allégé de toute l’artillerie lourde du cinéma…

C’est très juste. J’ai pris conscience du poids de l’argent sur la liberté du cinéaste et j’ai voulu conquérir ma liberté. À ce même moment, signe du destin, il y a eu l’invention de la caméra numérique, 72

hiver 2011

© Pathé Distribution

petite, maniable. Je pouvais faire un film d’une heure trente pour le prix de quelques cassettes. Vous ne regrettez jamais la pellicule ?

Non, je n’y reviendrai pas. À partir de Libera Me [en 1993, ndlr], je tourne seul et en numérique. Je me suis débarrassé de l’équipe, de l’organisation, de la production, de l’avance sur recettes. Je suis enfin seul. C’est un achèvement de mon désir de cinéma libre. Dans Libera Me, le geste est essentiel : le film se passe de la parole, il se concentre sur le geste quotidien, le geste solennel, le geste qui tue… Dans Pater également, les gestes font partie du cérémonial du pouvoir.

Le corps humain est fait pour la caméra. J’ai tourné vingt-quatre films sur des femmes qui travaillent de leurs mains. Dans Pater, j’ai filmé les gestes du repas parce que j’ai appris que les hommes politiques ont besoin de manger beaucoup pour préserver leur énergie. Mais ils ont l’appétit chic ! Comment avez-vous vécu le fait d’être face à la caméra pour la première fois dans Pater ?

© Pathé Distribution

L’année 2011 a sacré Alain Cavalier. Après l’ovation cannoise réservée à Pater, grand film intime et politique, plusieurs de ses chefs-d’œuvre sortent en DVD, du Combat dans l’île à Irène. L’occasion de reve nir avec lui sur cinq décennies de « cinéma libre ».

Pater d’Alain Cavalier


3 frenchies à Hollywood

The Artist de Michel Hazanavicius

Americano de Mathieu Demy

2012 © Damned Distribution

2011

The Green Hornet de Michel Gondry

J’ai évolué volontairement dans la pénombre pendant long temps. Même dans mes films autobiographiques, on me voit extrêmement peu. Pour Pater, je devais payer un peu de ma personne, ne pas laisser Vincent [Lindon, ndlr] seul à l’écran. Il est très malin, il m’a entraîné et j’en ai finalement fait plus que prévu. Qu’est-ce qui vous a attiré chez Vincent Lindon ?

J’ai toujours été amateur de son physique robuste et de sa voix. Je m’étais dit : si un jour je tourne de nouveau avec des acteurs connus, ce sera lui ou Sophie Marceau. Je me suis servi de la photo de Sophie Marceau dans Irène [en 2009, ndlr]. Vincent, j’ai osé le contacter et on a fait Pater… À Cannes, on a beaucoup rapproché Pater d’autres films sur la chose politique, comme L’Exercice de l’État de Pierre Schoeller. En avez-vous vu certains ?

J’ai pris soin de ne pas les voir. Les comparaisons sont intéressantes pour le spectateur, mais pour le cinéaste

© Joel Hodge

« Quand j’entre dans une pièce, je me place là où j’aurais placé la caméra. »

© 20th Century Fox 2012

Two Gates of Sleep d’Alistair Banks Griffin

Martha Marcy May Marlene de Sean Durkin

Bellflower d’Evan Glodell

American boys

Si les jeunes Azazel Jacobs (Terri), Joseph Kahn (Detention) ou Jeff Nichols (Take Shelter) nous sont désormais familiers, 2011 a consacré à leurs côtés une nouvelle génération de prodiges venus des États-Unis : Alistair Banks Griffin (Two Gates of Sleep), Matt Porterfield (Putty Hill) ou Jim Mickle (Stake Land). Des nouvelles têtes souvent révélées par des festivals : Dustin Defa (Bad Fever, à Austin), Matthew Gordon (The Dynamiter, primé à Deauville), Alex Ross Perry (The Color Wheel, à Locarno). L’année 2012 s’annonce au diapason, avec l’éclosion programmée des prometteurs Sean Durkin (Martha Marcy May Marlene) et Evan Glodell (Bellflower). _C.G.

cela n’a pas d’intérêt. Et puis, aller voir un film me prend presque une journée. Il faut le temps d’y aller, de prendre un petit café, de rêver un peu en faisant le tour du quartier… Vous ne voyez donc pas beaucoup de films ?

I l y a b e auc oup de ge n s , de s cinéastes et des personnes qui n’ont rien à voir avec le cinéma, qui m’envoient des DVD. Je les regarde tous. Parfois, je repère un film en salles que j’ai vraiment envie de voir. Avez-vous vu Ceci n’est pas un film de Jafar Panahi ? Quand je suis sorti de la salle, je me suis dit : c’est merveilleux de faire des films.

j’ai délaissé. Et je garde ma caméra de poche toujours avec moi, je filme ce que la vie me donne. Je me lève le matin et mon regard filme. Quand j’entre dans une pièce, je me place là où j’aurais placé la caméra et, juste avant de m’endormir, je revois ma journée comme un film, en choisissant les éléments qui sortent de l’ordinaire. En vérité, je n’arrête jamais de filmer. ♦ Le Combat dans l’île et Libera Me (Arte Éditions), Le Plein de super, Martin et Léa, Irène et Pater (Pathé), DVD déjà disponibles.

Quand on est « filmeur » comme vous et que l’on achève un film, que se passe-t-il ?

Je reprends mon cher journal que

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3 suicides nippons Bonus 2012 Hanezu, l’esprit des montagnes de Naomi Kawase Colorful de Keiichi Hara

© Nicolas Guerin

2011

Hara-Kiri de Takashi Miike

Donzelli mène la danse _Par Juliette Reitzer

Succès surprise du box-office français avec plus de 830 000 entrées, La Guerre est déclarée a imprimé sur l’année 2011 sa cadence burlesque et enlevée. Valérie Donzelli, sa réalisatrice, s’attèle déjà à la suite, tambour battant.

On n’est jamais si bien servi que par soi-même. Valérie Donzelli a commencé à réaliser des films pour jouer dedans, peu encline à l’idée d’attendre sagement qu’un réalisateur pense à elle. Manière d’amorcer le

La Vie murmurée de Marie-Francine Le Jalu et Gilles Sionnet

2012

mouvement, d’ouvrir le bal. Après un court métrage en 2008, Il fait beau dans la plus belle ville du monde, elle signait en 2009 La Reine des pommes, son premier long. Depuis, les cinéastes se pressent à son portillon. En 2011, elle valsait ainsi chez Katia Lewbowicz (Pourquoi tu pleures ?), Élise Girard (Belleville Tokyo), Valérie Mrejen et Bertrand Schefer (En ville) ou Guy Mazarguil (L’Art de séduire). De cette impulsion première, la jeune réalisatrice a esquissé le mouvement de tout son cinéma : volontaire, spontané, drôle, intime et artisanal, à l’image de son deuxième long métrage, La Guerre est déclarée, où elle transposait en fable tragi-comique l’histoire vraie de son couple avec l’acteur Jérémie Elkaïm, à l’épreuve de la maladie de leur fils. « Valérie ne se regarde pas faire, elle s’abandonne », nous confiait Elkaïm l’été dernier. Donzelli lui emboîtait le pas : « J’ai l’impression que c’est tellement dur de faire un film aujourd’hui… Il faut y aller coûte que coûte. Essayer de faire des œuvres furieusement personnelles. » À peine le temps de se remettre – de la frénésie de Cannes, où le film était présenté à la Quinzaine, et de son inattendu succès populaire – et c’est reparti pour un tour. Fin octobre, Valérie Donzelli a réuni pour son nouveau film Valérie Lemercier (en professeur de danse), Béatrice de Staël (une habituée) et Jérémie Elkaïm dans le rôle du frère et non plus de l’amoureux (c’est une nouveauté). Le film, tourné entre Paris, New York et la Lorraine, d’où est originaire la réalisatrice, s’intitulera Main dans la main. Et sera une comédie… dansée. ♦

La Dame de fer de Phyllida Lloyd

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hiver 2011

Les Marches du pouvoir de George Clooney

© Diaphana

© Pathé Distribution

À l’approche des élections américaines et françaises de 2012, le cinéma est lui aussi entré en campagne, pénétrant dans les coulisses du pouvoir. Refusant les singeries césarisables (La Conquête) ou Oscar friendly (Le Discours d’un roi et sans doute La Dame de fer, biopic à venir avec Meryl Streep en Margaret Thatcher), certains films empruntent des voies plus excitantes et /ou spectaculaires : thriller (Les Marches du pouvoir), réalisme teinté de visions fantastiques (L’Exercice de l’État) ou journal intime (Pater). Pour Alain Cavalier, réalisateur de ce dernier, la politique est en effet d’abord une mise en scène de soi. _E.V.

© Metropolitan FilmExport

Je de pouvoir

L’Exercice de l’état de Pierre Schoeller


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3 fois Jessica Chastain Bonus 2012 Take Shelter de Jeff Nichols

The Tree of Life de Terrence Malick

2011

L’Affaire Rachel Singer de John Madden

La Couleur des sentiments de Tate Taylor

2012

3 prétendantes _Par D.E.

© 2011 Columbia TriStar Marketing Group, Inc. and MGM Studios

© Jay West /WireImage

Karine Vanasse Depuis le mois de septembre, la Québécoise arpente le ciel dans la série Pan Am. Elle rejoindra Nathalie Baye, Melvil Poupaud et Louis Garrel au casting du prochain film de Xavier Dolan, Laurence Anyways. © Michael Tran/FilmMagic

Rooney Mara et Ryan Gosling sur le tournage de Lawless de Terrence Malick, prévu en 2012

Rooney jeunesse _Par David Elbaz

Hackeuse hors-normes pour David Fincher, annoncée chez Terrence Malick, Rooney Mara, 26 ans, est dans les starting-blocks.

Fille du vice-président des Giants, mythique club de football new-yorkais, et arrière-petite fille de son fondateur, Rooney Mara s’est lancée au cinéma dans l’ombre de sa sœur Kate, elle aussi actrice (Nip / Tuck), en faisant une apparition (très) discrète dans Urban Legend 3. Elle plaque ensuite le crispant Zuckerberg dans la scène d’ouverture de The Social Network, avant de jouer à cache-cache dans le remake de Freddy, les griffes de la nuit. Mais tout ça, c’est du passé : en 2012, la discrète Rooney prendra tout le monde à contrepied dans Millénium : les hommes qui n’aimaient pas les femmes. Pour ses retrouvailles avec David Fincher, elle apparaît livide et tatouée en Lisbeth Salander, l’héroïne androgyne des romans de Stieg Larsson. L’actrice est même montée dans le wagon de Lawless, le prochain Terrence Malick, aux cotés de Christian Bale et Ryan Golsing. Comme au football américain, ce n’est pas en fonçant tout droit qu’on marque des points. ♦ Millénium : les hommes qui n’aimaient pas les femmes de David Fincher // Sor tie le 18 janvier

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Bérénice Marlohe Aperçue au détour d’une publicité, le mannequin français interprétera Séverine, l’énigmatique James Bond girl de Skyfall, 23e aventure de l’agent secret britannique, réalisée par Sam Mendes (Les Noces rebelles).

hiver 2011

© UGC Distribution

Very bad titres

Gina Carano À 29 ans et (presque) toutes ses dents, cette redoutable championne d’arts martiaux sera l’héroïne de Haywire, le prochain film de Steven Soderbergh avec Ewan McGregor et Michael Fassbender.


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3 succès surprises

Une séparation d’Asghar Farhadi (921 516 entrées)

© Metropolitan FilmExport

2011

La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli (835 487 entrées)

Seth Rogen dans 50/50 de Jonathan Levine

Ours d’or

_Par Clémentine Gallot

O

urs tonitruant de la comédie américaine, Seth Rogen a ouvert (The Green Hornet) et clôturé (50/50) l’année écoulée. Tandis qu’il s’apprête à passer derrière la caméra, l’acteur, producteur et scénariste nous a dressé, par téléphone, le bilan d’une carrière déjà bien remplie.

À peine échappé des bromances de Judd Apatow et des filets du Green Hornet, Seth Rogen a produit avec son acolyte de toujours, Evan Goldberg, un buddy movie sur le cancer, 50/50 – sorti en novembre. En le découvrant bientôt à l’affiche d’un drame sur le couple, Take this Waltz de Sarah Polley, la critique américaine a cru déceler dans ces deux derniers films une rupture avec son éternelle figure d’homme-enfant potelé. « On ne s’est 78

hiver 2011

Intouchables d’Éric Toledano et Olivier Nakache (10 060 497 entrées au 30/11)

2012

pas dit : “Allez, on va faire un film d’adulte !”, prévient-il. Mais je suis ravi de jouer des rôles qui demandent pas mal de compassion, ça me plaît. » Échaudé par les résultats décevants de Funny People (où il remontait déjà le moral d’un cancéreux) et de 50/50, le scénariste de SuperGrave nous met en garde tout en se poilant : « Ne dépensez pas 200 millions de dollars dans une comédie cancéreuse! » On ne lui demandera pas s’il a fumé de la marijuana médicale sur le tournage (une habitude), ni si les comiques dodus qui ont fondu – comme lui ou Jonah Hill – perdent au passage leur mojo (on s’en fiche). À 29 ans, fraîchement marié, le Canadien de Vancouver a, sous des allures débonnaires, habilement mené sa barque, du stand up au Ali G Show en passant par la rampe de lancement Apatow (Freaks and Geeks, En cloque, mode d’emploi). Fan obsessionnel de South Park, il a fait fructifier sa patte, « un savant mélange d’art et de commerce », et négocié dans les marges d’Hollywood pour cultiver l’incorrection. « Je crois qu’il est possible de faire de la comédie sur n’importe quel sujet du moment qu’on le fait bien », explique-t-il en définissant sa marque de fabrique : la comédie de loser, ciment de la bande Apatow, à l’opposé du fringuant Ferris Bueller, héros du teen movie de John Hughes en 1986. « Ma philosophie a toujours été de faire les choses, de ne pas attendre qu’on donne la permission. » Fort de ce principe, et plutôt que de miser sur un hypothétique retour sur le petit écran (« trop difficile »), Seth Rogen réalisera au printemps prochain The Apocalypse, avec Jay Baruchel, Jonah Hill et James Franco, d’après un court métrage horrifique de 2007. « Je crois que le public veut juste voir des trucs marrants (“ funny shit”) et se fiche du reste », affirmet-il, confiant, avant de nous gratifier d’un dernier grondement sonore dans le combiné. Une bonne pâte, on vous dit. ♦


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3 changements de sexe Bonus 2012 Laurence Anyways de Xavier Dolan

Tomboy de Céline Sciamma

2011

La Piel Que Habito de Pedro Almodóvar

The Ballad of Genesis and Lady Jaye de Marie Losier

2012

Hoover booké Trois films – dont J. Edgar de Clint Eastwood – et un cinquième projet avec Martin Scorsese : l’année de LEONARDO DICAPRIO s’annonce chargée.

© 2011 Warner Bros. Entertainment Inc. Photo Keith Bernstein

Il aurait pu sombrer avec le Titanic, telle l’idole romantique d’une génération de jeunes filles en fleurs. Mais, à 37 ans, le parcours de Leonardo DiCaprio laisse sans voix. En bon Billy the Kid (qu’il a interprété chez Sam Raimi), le natif d’Hollywood a peu à peu flingué ses aînés, éclipsant même Robert De Niro dans le cœur de Martin Scorsese – avec qui il prépare Sinatra, un biopic sur le crooner. En 2012, Leo l’écolo jouera les propriétaires terriens sadiques Leonardo DiCaprio dans J. Edgar de Clint Eastood dans Django Unchained, le western de Quentin Tarantino, et retrouvera Baz Luhrmann dans Gatsby le magnifique, quinze ans après Romeo + Juliette. Bosseur obsessionnel capé de désinvolture, le blondinet compose avec un physique encore juvénile, à l’image du faussaire d’Arrête-moi si tu peux, et entourloupe au passage les plus vieux briscards. Doutant de sa capacité à devenir J. Edgar Hoover, mythique patron du FBI, Eastwood a négligé un peu vite la capacité de persuasion du cerveau d’Inception, qui a réduit son cachet de 90 % pour décider le vieux Clint à lui céder le rôle. « Même les grands hommes peuvent être corrompus », affirme Hoover dans le film. Dont acte. ♦ J. Edgar de Clint Eastwood // Sortie le 11 janvier

Captain America

Prequel année !

En 2011, les blockbusters ont joué la carte du prequel (qui se place avant les épisodes déjà connus). La Planète des Singes : les origines raconte ainsi l’histoire du premier singe rebelle alors que X-Men : le commencement narre les années estudiantines du professeur Xavier et de Magneto. Le Chat potté revient sur le parcours du chaton hispanique avant sa rencontre avec Shrek. Faux remake, The Thing raconte l’histoire de la première équipe de scientifiques, décimée juste avant celle du film du même nom signé John Carpenter (1982). Quant au troisième opus de Paranormal Activity, il nous plonge aux origines du mal. Rien que ça. _D.E.

3 buzz réussis _Par C.G.

© Donoma Guerilla 

© Universal Pictures

© Sony Pictures

150 euros et un ordinateur auront suffi à éveiller le cinéphile. Djinn Carrénard a réussi à agglutiner des milliers de fans sur la page Facebook de son premier film, Donoma, et à entraîner son équipe dans une tournée française en bus, comme des rock stars. hiver 2011 80

Le succès inespéré de Mes meilleures amies, comédie féminine écrite et portée par Kristen Wiig, est indissociable du soutien indéfectible des internautes, doublé d’un excellentissime bouche à oreille. On attend la suite de pied ferme.

Le prix du meilleur marketing viral 2011 est attribué au Millénium de David Fincher, dont l’équipe web a su attiser le suspense en distillant photos (signées Mondino), trailers et indices intrigants sur la Toile, via un Tumblr dédié.

2010 MVLFFLLC. TM & © 2010 Marvel Entertainment, LLC. All rights reserved. Photo : Jay Maidment.

_Par David Elbaz


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concours

Je suis l’avenir, c’est parti !

festivalnikon.fr 82

hiver 2011


Je suis l’avenir Avenir incertain, redouté, rêvé ? Vous avez 140 secondes pour montrer en HD l’avenir que vous rêvez, redoutez ou attendez. Ce festival est doté de deux prix prestigieux : Prix du Jury : gagnez 5000 € et la diffusion de votre court-métrage au cinéma Prix du Public : gagnez 5000€ Proposez votre court-métrage HD avant le 31 décembre 2011 sur

www.festivalnikon.fr

 Jury • Julie Gayet Présidente du jury, Actrice, productrice • Fred Cavayé Réalisateur • Nathanaël Karmitz Président du Conseil de surveillance de MK2 • Eric Wojcik Délégué général du Festival du court métrage de Clermont-Ferrand • Thomas Sotinel Journaliste au Monde

H

ier c’est déjà demain. Il y a un an, le festival du film Nikon vous proposait de vous fantasmer héros du quotidien ou super-héros de tous les possibles. Et il faut n’être pas moins qu’un Captain America pour trouver sa place dans un avenir, qui, proche comme lointain, nous apparaît de toute façon incertain. Post-apocalypse naturelle dans Le Jour d’après, chacun pour sa peau (synthétique) façon Blade Runner, survie au krach économique tendance The Postman, prospective clinique pour Bienvenue à Gattaca... Du tout près après présidentielle, au tout loin tard d’Avatar : livrez nous votre retour sur le futur en une vidéo de 140 secondes en haute définition. Rose ou noir, demain s’annonce haut en couleurs. concours en partenariat avec

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© Nicolas Guérin

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Aki Kaurismäki

Havrais dire

Film maquisard et humaniste, Le Havre d’AKI KAURISMÄKI suit la course d’un jeune clandestin africain, recueilli par de drôles de bienfaiteurs jouant au chat et à la souris avec la police. À l’image du port normand qui lui sert de décor, le nouveau film du Finlandais dispense un charme certain, utopie rock et solidaire, où la désuétude le dispute à la féérie. En interview, le cinéaste parle la même langue que son film, un mentirvrai syncopé, à la fois direct et saugrenu, séduisant en diable. _Propos recueilli par Auréliano Tonet

L

e Havre est une ville que j’affectionne beaucoup. Mon frère y a vécu.

Mince. Je ne pourrai pas vous mentir, dans ce cas.

Pourquoi y avoir tourné votre nouveau film ?

Parce qu’à quelques kilomètres près, cela aurait été la Belgique. Sérieusement ?

Je suis sérieux. J’ai choisi pour titre Le Havre en raison de la signification originelle du mot « havre ». Le film raconte mes efforts pour atteindre ce sens premier. Le personnage principal s’appelle Marcel Marx. Le Havre fut pendant longtemps un bastion du communisme…

Tout comme moi. Diriez-vous que c’est un film communiste ?

Je dirais que c’est un film socialiste. Un autre personnage se nomme Monet. Est-ce une référence au peintre, qui a réalisé de nombreuses toiles au Havre, dont l’une, Impression, soleil levant, a donné son nom à l’impressionnisme ?

Je ne savais pas ça quand j’ai écrit le scénario. Mais, s’il faut choisir entre money et Monet, pour moi, c’est Monet. Comment avez-vous travaillé les couleurs ?

J’ai varié les bleus. Reconstruite après la guerre, la ville du Havre porte la trace d’une utopie architecturale, et plus largement politique. À sa manière, votre film se fonde lui aussi sur une forme d’utopie : l’idée que la solidarité

citadine peut triompher d’un État inique…

Je ne connaissais pas l’histoire de la ville avant de venir. Ce que les alliés ont infligé aux côtes françaises est horrible. C’est peut-être pour cela que les Havrais apprécient peu les Parisiens. C’est à Paris, Londres et Washington qu’a été prise la décision de bombarder. Le Havre aurait pu se passer durant la Deuxième Guerre mondiale. S’agit-il à vos yeux d’un film résistant ?

C’est le sujet, bien sûr. La résistance se niche dans les petites actions, les détails du quotidien. C’est un état d’esprit. Le personnage féminin principal se nomme Arletty. Ce prénom évoque le cinéma français des années 1930 et 1940, dont plusieurs chefs-d’œuvre ont été tournés au Havre : L’Atalante, La Bête humaine, Quai des brumes…

La Bête humaine est froid, mais beau. Les films dont vous parlez sont sérieux, vrais. J’ai découvert le cinéma quand j’avais 16 ans. Deux films étaient projetés l’un à la suite de l’autre : Nanouk l’esquimau de Robert Flaherty et Un chien andalou de Luis Buñuel. Tout le cinéma se situe entre ces deux films, du plus documentaire au plus fictionnel. C’est ce jour-là que j’ai commencé à prendre le cinéma au sérieux – si je l’ai vraiment pris au sérieux un jour, ce dont je doute. Votre film traite de sujets sérieux, mais l’humour n’est pas absent.

C’est le but. Si le public ne rigole pas à certains moments fatidiques, cela veut dire que je me suis trompé. Pierre Étaix est un célèbre clown français. Dans le film, il joue le rôle, sérieux, du docteur.

Je prends toujours les clowns au sérieux. Parfois, cela www.mk2.com

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Aki Kaurismäki

les rend encore plus drôles. J’aurais aimé faire davantage de scènes avec Étaix, mais il n’y avait plus assez d’argent pour les filmer. C’est un de mes nombreux regrets. Mais il y en a beaucoup d’autres. Alors un de plus, un de moins…

Je ne sais pas. Vous aimez Sartre ?

J’ai fait un film à partir d’un de ses textes, Les Mains sales, quand j’étais jeune. J’ai lu que vous pensiez que…

Ne croyez jamais ce que vous lisez.

Et Jean-Pierre Léaud ?

Avec lui, j’aurais aimé en faire moins.

Mais j’écris beaucoup. Il faut bien, au moins, que je crois ce que j’écris.

C’est le méchant du film.

Ne faites confiance qu’à vous-même.

Pensez à ses débuts. À la fin des Quatre cent coups, il joue un enfant seul, traqué par la société. Quarante ans plus tard, dans Le Havre, c’est lui qui dénonce l’enfant traqué. Je voulais montrer la cruauté avec laquelle le monde vous transforme. L’interprétation d’André Wilms et de Jean-Pierre Darroussin, tous deux remarquables, alterne lenteur et vélocité ; ils impriment au film un rythme étrange, syncopé, comme un rock qui ne saurait pas sur quel pied danser.

J’aime beaucoup mettre deux acteurs ensemble et regarder ce qui se passe. Parce que tous les acteurs se détestent. Il y a toujours une compétition. On ne sait jamais ce qui va en ressortir. Bien sûr, je les dirige, mais le contrôle a des limites. Comment avez-vous trouvé l’enfant qui joue le rôle d’Idrissa ?

En faisant un casting dans des écoles de la banlieue parisienne. Nous avions repéré cinq enfants. Le choix a été difficile parce qu’ils étaient tous très bons. Nous avons choisi le plus curieux d’entre eux, Blondin Miguel.

En tout cas, dans une interview, vous parliez du Havre comme du « Memphis français ». Comment le rockeur havrais Little Bob s’est-il retrouvé à jouer dans votre film ?

C’est une longue histoire. J’étudiais le journalisme à Tampere, en Finlande. Le jour de mon déménagement, le 16 mai 1980, tout le monde parlait du concert de Little Bob. Il arrivait pile quand je partais. J’ai toujours regretté de ne pas l’avoir vu. Mais on a fini par se rencontrer. Quelle musique écoutez-vous, ces temps-ci ?

J’allume la radio et je prends ce qui vient. Lorsque je n’aime pas, je change de station. À vrai dire, je passe mon temps à changer de station. Vous jouez de la musique ?

Mes mains en sont incapables. Elles ne sont bonnes qu’à changer de station. Par contre, je suis un bon auditeur. J’aime le tango, le blues et le rhythm’n’blues. Et j’ai du respect pour l’opéra. La fin du film est très optimiste.

Dans quelle langue avez-vous écrit le scénario ?

En finnois, puis un traducteur l’a traduit en français. Mais avec les acteurs, je n’ai pas besoin d’aide. Les acteurs sont les mêmes partout dans le monde. Ils veulent jouer. L a ville du Havre témoigne d ’un modernisme désuet. Votre film dispense, pareillement, un parfum vintage.

Oui, mon film est rétro. Et il le sera encore plus l’an prochain.

Il paraît que vous avez deux autres projets de film dans des villes européennes. Est-ce exact ?

Je mens tout le temps. J’ai mentionné deux villes dans lesquelles je ne vais pas aller tourner. Je suis tellement paresseux que j’ai toujours besoin d’un projet pour prétendre que je travaille. Je plaisante mais personne ne sourit. Au fait, est-ce que c’est Sartre ? [Il montre une serviette en papier sur laquelle figure un visage dessiné.] 86

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Oui, il s’achève par un miracle. Pour moi, il s’agit d’un conte de fées. J’ai remarqué qu’il y avait beaucoup d’œufs dans le film. Même l’ananas que transporte Darroussin ressemble furieusement à un œuf.

Vous pouvez appelez l’ananas « œuf » si ça vous fait plaisir. Mon seul point commun avec Buñuel, c’est qu’il n’y a pas de symboles dans nos films. Le spectateur peut l’interpréter comme un symbole s’il le veut. Le film est dans nos mains maintenant, plus dans les vôtres.

Oui, mon boulot est terminé. Le problème, c’est que je ne vous fais pas confiance. ♦ Le Havre d’Aki Kaurismäki Avec : André Wilms, Kati Outinen… Distribution : Pyramide Durée : 1h33 Sor tie : 23 décembre Wild & Deep - Best of 19 8 9 / 2 011 de Lit tle Bob (Dixiefrog), disponible


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Š The Ann and Gabriel Barbier-Mueller Museum: The Samurai collection, photo Brad Flowers


L’hiver baignera dans la sauce samouraï. Pour la première fois en Europe, la foisonnante collection d’armures de guerriers japonais réunie par ANN et GABRIEL BARBIERMUELLER est exposée au musée du quai Branly. L’occasion de revenir sur un mythe qui a conquis les imaginaires, de l’impassibilité zen du Samouraï de Jean-Pierre Melville aux guerriers déclinants de Hara-Kiri, le nouveau film de TAKASHI MIIKE.

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_Par Quentin Grosset

ans la première partie de Kill Bill, O-ren Ishii (Lucy Liu) croise le sabre comme elle entrecoupe les cultures. D’inspiration chanbara (le film de sabres), cette meneuse d’un gang de 88 yakuzas n’hésite pas à décapiter d’un coup de katana l’un de ses subordonnés indélicat – qui voit d’un œil méfiant ses origines à la fois japonaises, chinoises et américaines. Avec ce personnage aussi impitoyable qu’international, Quentin Tarantino touchait à une dimension désormais essentielle de la figure du samouraï, qui s’est répandue dans toutes les strates de la culture pop comme une tâche de sang imprégnerait progressivement le tissu blanc d’un kimono.

INVASION

La conquête commence avec l’impact international de l’ouvrage d’Inazō Nitobe, Bushidō, l’âme du Japon, paru en 1900. Destiné aux néophytes occidentaux, ce livre se base sur le code d’honneur ancestral de la caste militaire féodale pour élargir son propos à tout ce qui fonde l’esprit japonais, impénétrable jusqu’alors en raison de la fermeture du territoire durant toute l’époque Edo, de 1603 à 1868. Les Européens découvrent soudainement l’âme d’une culture fondée sur les valeurs martiales de l’honneur, de la droiture d’esprit, de la compassion ou encore de la loyauté. Entre l’épure zen du mode de vie japonais et la flamboyance des combats, le paradoxe samouraï envahit l’Occident et fascine, des cours de récré jusqu’aux marchands d’art. Gabriel Barbier-Mueller, fils de collectionneurs, n’est toujours pas revenu de sa première rencontre avec une armure japonaise chez un antiquaire de la rue de Seine, à Paris, un jour où il attendait ses parents. Alors âgé de quatorze Armure Oyoroi Tosei Gusoku, milieu de la période Edo, fin du XVIIIe siècle

ans, le jeune homme est saisi par le regard terrifiant du menpō (le demi-masque). Vingt ans plus tard, il achète sa première panoplie samouraï, qu’il décrit comme « une armure sérieuse ». De l’éblouissement adolescent à la collection, il n’y a qu’un pas et Gabriel Barbier-Mueller se retrouve aujourd’hui commissaire de l’exposition Samouraï, armure du guerrier au quai Branly, qui réunit pour la première fois en Europe plus de 600 pièces, dont 140 sont actuellement exposées. En fouineur méticuleux, il a parcouru les granges abandonnées et les brocanteurs pour acquérir le moindre petit objet lié à l’omote dogu (l’apparence extérieure du guerrier). Une passion qu’il explique avant tout par la richesse esthétique de ces grosses carcasses : « Ce qui est impressionnant, ce sont les détails, les tissus, les tressages. » Car l’armure qui protège doit aussi individualiser le héros sur le champ de bataille. L’alliage des matières (cuir, étain, soie, bois, fourrure, or) n’a qu’un unique objectif : en imposer le plus possible. Bling-bling, les samouraïs ? À l’entrée de l’exposition, deux chevaux portant des armures complètes n’invitent pas tellement à leur poser la question. On demande alors au curateur s’il n’a pas parfois un peu peur en vivant aux côtés de cet arsenal dans sa résidence de Dallas, aux états-Unis. « Ma femme appréhendait toujours le moment où on était absent. Les enfants auraient pu empoigner un sabre pour voir si ça coupait vraiment. D’ailleurs, leurs amis ne voulaient jamais rester dormir à la maison… »

EXPANSION

Au XIXe siècle, le bouillonnement militaire se calme un peu, les guerriers sont domestiqués et deviennent de simples fonctionnaires. « Les ornements s’amplifient à www.mk2.com

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© 2011 « HARA-KIRI : Death of a samouraï” Film Partners

© Pathé

Hara-Kiri, mort d’un samouraï de Takashi Miike

À droite : Alain Delon dans Le Samouraï de Jean-Pierre Melville

cet instant, continue Gabriel Barbier-Mueller. La majorité des armures de ma collection proviennent de cette période. » Tout en reflétant la spiritualité japonaise, le faste s’enrichit des contacts avec les missionnaires portugais, néerlandais et anglais, mais également des relations avec les voisins chinois et coréens. En retour, les armures commencent à voyager de plus en plus loin. Les familles japonaises, qui se transmettaient les armures de génération en génération, s’en séparent à partir de l’abolition de l’ordre samouraï en 1868. Aujourd’hui, la majorité des pièces sont ainsi disséminées en Europe… Du coup, Gabriel Barbier-Mueller parcourt les plateaux de cinéma occidentaux pour retrouver des trésors anciens utilisés depuis des décennies sans que les décorateurs ne soient au courant de leur valeur. Mais, si le mythe samouraï s’est répandu – via le grand écran – bien au-delà du pays du Soleil levant, la fascination des Japonais pour leur passé est à double tranchant. Déjà dans Les Sept Samouraïs (1954), Akira Kurosawa se rebellait contre l’admiration idéalisée du jidai-geki (le film d’époque) vis-à-vis de l’histoire. Près d’un demi-siècle plus tard, dans HaraKiri, mort d’un samouraï, le nouveau long métrage de Takashi Miike, l’armure finit par tomber comme un vulgaire tas de ferraille. Le film désacralise les valeurs martiales avec son histoire de samouraïs précaires qui espèrent attendrir les grands seigneurs en simulant le vœu de mourir sous les honneurs, par hara-kiri. La maîtrise flegmatique de l’aristocratie militaire vire à la frigidité lorsqu’elle découvre la supercherie : Miike se lance alors dans le politique en prenant le parti d’un ronin vengeur, qui vient mettre au jour le cynisme d’une caste en désuétude. Ce qui intéresse le réalisateur, dans ce remake du film du même nom de Masaki Kobayashi (1962), ce n’est pas le folklorique, mais « la possibilité 90

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de ressentir concrètement l’universalité de la souffrance humaine en transcendant les époques, les genres et les pays », ainsi qu’il l’explique.

REMIX

La démarche du Français Jean-Pierre Melville était semblable lorsqu’en 1967 il injectait l’abstraction des estampes japonaises dans le genre plutôt américain du film noir. Exemple parfait de migration de ces seigneurs nippons, son Samouraï est ce mois-ci réédité en DVD. Entre raideur bressonienne et masque figé de guerrier nippon, l’interprétation d’Alain Delon y donne une couleur transnationale au bushidō remixé par Melville. Le réalisateur prend parti du faciès ascétique de son acteur pour redonner à son personnage un dernier sursaut d’humanité. Ici, le hara-kiri de Jef Costello ne vise pas à s’attirer les honneurs, mais plutôt le regard d’une pianiste. Film matrice, Le Samouraï inspirera lui aussi au-delà de ses frontières : si elle intéresse peu les cinéastes français, l’œuvre traverse les filmographies des Asiatiques Johnnie To (Vengeance) et John Woo (À toute épreuve) comme celle des compileurs yankees Jim Jarmusch (Ghost Dog, The Limits of Control) et Quentin Tarantino, qui dès son premier film, Reservoir Dogs, piquait à Delon sa panoplie costard-cravate noire-chemise blanche. Comme si la rutilance des armures des samouraïs s’était déplacée vers le minimalisme froid du gangster, finalement tout aussi raccord avec l’austérité du bushidō. ♦ Samouraï, armure du guerrier, jusqu’au 29 janvier au musée du quai Branly, www.quaibranly.fr Hara-Kiri, mort d’un samouraï de Takashi Miike / Actuellement en salles Le Samouraï de Jean-Pierre Melville, disponible le 7 décembre en DVD et Blu-Ray (Pathé)


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LA REVANCHE DES SITES

Un taxi lancé sur l’asphalte sablonneux d’une autoroute d’Austin, Texas. Nous voilà en route pour les studios du développeur de jeux vidéo BioWare, qui s’apprête à dévoiler son Graal ludique farouchement gardé : Star Wars : The Old Republic. Un jeu de rôle en ligne massivement multijoueurs basé sur l’univers des films de George Lucas, qui entend tenir tête au tentaculaire World of Warcraft de Blizzard, gardien du temple online depuis 2004. _Par David Elbaz (à Austin)

« S

ir ? Sir!? » Arrivé à Austin depuis quelques minutes à peine, sous un soleil radieux, voilà que notre chauffeur de taxi s’endort au premier feu rouge. On lui tapote poliment sur l’épaule… Ce serait dommage de rater le début des hostilités. Une quête digne d’un jeu de rôle que cette excursion vers la capitale du Texas. Des transports en grève, trois vols pleins de monstres en bas âges décidés à jouer du sac à vomi, une escale dans un motel cheap en bordure de nationale à Philadelphie : chaque étape ressemble à un lancé de dés fébrile. Mais ça y est, les paysages du Lone Star State défilent enfin, rien ne nous empêchera plus de découvrir, quarante-huit heures durant, Star Wars : The Old Republic, le projet pharaonique mené par les studios BioWare (à qui l’on doit Baldur’s Gate, Dragon Age et Mass Effect, et qui a été racheté par le géant Electronic Arts en 2007), dont la sortie est prévue fin décembre.

AIRE DE JEU

Tout le monde le dit ici : le Texas, c’est le nouvel eldorado du jeu vidéo, grâce à une fiscalité et à des loyers à des années-lumière d’une Californie depuis longtemps 92

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inaccessible. Chez BioWare, on en profite pour chouchouter les petites mains et les cervelles échauffées qui planchent depuis presque quatre ans sur le projet. « C’est comme notre deuxième maison. Tout est fait pour nous donner envie de rentrer chez nous le plus tard possible », plaisante l’une des employés chargés de la traduction du jeu. Accueilli par une statue grandeur nature de Dark Malgus (le bad guy du jeu, un Dark Vador sans son casque), on entame notre petit tour du propriétaire : un dédale de couloirs où sont entoilés les plus beaux artworks accumulés au cours des années de développement, menant à une dizaine d’open-spaces customisés à la sauce geek… Ça fourmille de croquis, affiches marrantes et autres gadgets props. Dans le coin de l’équipe qui supervise les phases de combats, ce n’est pas son parapluie qu’on laisse à l’entrée, à en croire le bac plein de sabres lasers en plastoc qui trône entre les bureaux. Georg Zoeller, le responsable du département, s’explique : « À n’importe quel moment, on doit pouvoir vérifier le réalisme ou la fluidité d’un mouvement ou d’une attaque ! » Près d’un mois avant la sortie mondiale du jeu, l’usine à rêve tourne encore à plein régime, soucieuse de peaufiner les moindres répliques, costumes et


© LucasArts / BioWare

STAR WARS

« Vous voyez les petites encoches sur la carlingue de ce vaisseau ? Ce sont les mêmes que sur le Faucon Millenium de Han Solo. Personne ne le remarque, mais quelque part ça percute. »

© LucasArts / BioWare

© LucasArts / BioWare

DISQUES LASER

Parce que ce n’est pas que du jeu, et parce qu’il est bon de replonger régulièrement dans la matrice originelle pour comprendre comment un nanar bricolé avec du papier alu a pu structurer un univers complet, voici le coffret neuf DVD de l’intégrale cinématographique de la saga Star Wars. On passe rapidement sur le livret, anecdotique, et sur la pléthore de bonus tonitruants, compilation de ce qui s’est tourné de mieux dans les coulisses de Lucasfilm. Pour la première fois présentés sur support Blu-ray, les épisodes sont passés (oui, une nouvelle fois) à la moulinette perfectionniste de George Lucas. L’épisode I (1999) subit ainsi un lifting bienvenu qui redore son image de canard boiteux (la marionnette de Yoda y est remplacée par sa version numérique). II et III gagnent en profondeur (le piqué des noirs dans l’espace), en détails (les décors) et rappellent qu’ils furent, avant Avatar, les vitrines techniques du cinéma numérique. Les six volets profitent enfin d’un ahurissant remixage son. Cette année, plus que jamais, la force sera avec vous. _E.R. Star Wars: l’intégrale de la saga (cof fret 9 disques Blu-ray, 20th Centur y Fox)

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STAR WARS

L’action se situe trois millénaires avant la saga originelle. Un choix qui permet d’échapper aux maniaques qui connaissent le nom de jeune fille de la mère de Chewbacca.

autres textures qui tapisseront bientôt son univers persistant… Mais trêve de discussions ! Voilà qu’on touche au but. La récompense de nos efforts se profile sous la forme d’un escadron d’ordinateurs (façon bêtes de course pro-gaming tunées) qui attendent leurs pilotes chevronnés. Notre médaille du mérite est une petite icône qui brille sur chaque écran : « Star Wars : The Old Republic. » Siège : check ! Casque : check ! C’est parti.

AIR DE FAMILLE

Va-t-on enfin pouvoir venger la main froide de Luke Skywalker dans un duel au sabre laser contre papa Vador ? Pas si vite… À l’instar des deux opus du jeu Knights of the Old Republic (abrégé en KotOR), autre produit maison, l’action se situe plus de trois millénaires avant celle des épisodes de la saga originelle sortie au cinéma. Un choix qui permet d’esquiver les maniaques qui connaissent le nom de jeune fille de la mère de Chewbacca. Bref, d’avoir une liberté créative sans négliger la précieuse filiation avec les films de George Lucas. Pour arriver à leurs fins, les concepteurs graphiques et sonores de BioWare ont fait appel à des motifs plutôt qu’à des personnages ou des décors déjà connus. « Vous voyez les petites encoches sur la carlingue de ce vaisseau ? Ce sont les mêmes que sur le Faucon Millenium de Han Solo. Personne ne le remarque, mais quelque part ça percute. C’est ce type d’astuces qui fait que ça fonctionne », confie Jeff Dobson, directeur artistique du projet. Tout ça n’est pourtant pas évident quand on se souvient que le MMO version Guerre des étoiles n’en est pas à son premier fait d’arme. En 2003, Star Wars Galaxies prenait ainsi place entre les épisodes IV et V 94

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(donc en pleine période « classique »), utilisant la densité de l’univers créé par Lucas dans une espèce de Second Life thématisé. « Nous avons opté pour le coté épique de Star Wars parce que c’est ainsi qu’il apparaît au spectateur. C’est de là que vient la passion », raconte Emmanuel Lusinchi, le frenchy de la bande, lead designer aux commandes depuis la naissance du projet. Plus question, donc, de jouer les troubadours dans une cantina mal famée ou de se faire artisan sur une lune lointaine. Dans Star Wars : The Old Republic, l’action est reine. Et il y en aura pour tout le monde.

ÈRE PRIMAIRE

On attaque l’aventure dans la peau d’un guerrier Sith (teint blafard et sabre rouge), parce qu’on est badass et impatient d’en découdre. Après quelques missions un peu simplistes, on se retrouve vite happé par une intrigue retorse. Notre mentor nous envoie interroger des prisonniers. Que faire ? Les enrôler ou les libérer ? Leur offrir un duel équitable ou les exécuter salement ? Dans la lignée de WoW pour son interface, la grande avancée du jeu se situe dans son scénario et la mise en valeur des quêtes, un point qui fait souvent défaut au genre. Les décisions prises par un système de dialogue à réponses multiples, façon Mass Effect, déterminent l’inflexion des événements et le caractère de notre personnage. À chaque fois, des symboles indiquent de quel coté de la Force (clair ou obscur) penche le curseur. Ivre de toute-puissance vidéoludique, on ne voit pas la fin de journée poindre derrière le moniteur 27 pouces. Malgré la tolérance locale envers les armes à feu, il nous faut laisser notre blaster au vestiaire. Pour un temps seulement, car à cet instant-là, on n’a qu’une seule envie : continuer l’aventure. ♦ Star Wars : The Old Republic Genre : MMORPG Studios : BioWare Sor tie : 20 décembre


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LE STORE sPécial Noël!

TARTINE XXL

Recette hivernale à destination des skieurs affamés, gourmands éhontés et boulimiques de Noël : un pot de Nutella 5 kg placé au centre de la table familiale et 25 baguettes à tartiner. Calcul rapide : 26 500 calories dans le pot, à diviser par le nombre de convives. Conclusion sans conséquence : mieux vaut disposer d’une famille nombreuse pour rester mince. Convient aussi aux soirées pyjama ou jeux vidéos. _L.T. En vente au Store du MK 2 Bibliothèque

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© Jasper Dailey Courtesy of The Peter Reum Collection

EN VITRINE Brian Wilson pendant l’enregistrement de Smile

L’ovni de Brian

Les sessions d’origine de Smile sont enfin commercialisées. Brian Wilson, le cerveau malade des BEACH BOYS, nous raconte cet album grandiose et inachevé, qui est à la pop music ce que le Napoléon de Stanley Kubrick est au cinéma : un mythe. _Par Auréliano Tonet

Il est minuit passé lorsque le téléphone sonne. Au bout du fil, Brian Wilson, 69 ans. Notre conversation durera 12 minutes 17 secondes, bien peu en comparaison des 6 heures 31 minutes de musique rassemblées dans le coffret paru ces jours-ci, 45 ans après leur enregistrement. « Avec ce disque très avant-gardiste, nous étions trop en avance sur notre temps. Nous avons attendu que les auditeurs soient prêts pour l’écouter. » Une explication qu’il répétera trois fois en cours d’entretien, avant de lâcher le morceau : « Je n’aurais jamais publié ces sessions sans la force de conviction de ma femme et de mon attaché de presse », ditil d’une voix épaisse et frénétique, qui n’a plus grand-chose à voir avec le falsetto angélique qui a enchanté les sixties.

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« Nous envisagions Smile comme une ode à l’Americana et aux quatre éléments. » L’agilité vocale, voilà où se niche la principale différence entre les merveilleuses sessions d’origine et Brian Wilson Presents Smile (2004), tentative solo un peu pataude de mettre un point final à ce projet démesuré, déconstruisant les canons pop en une myriade de séquences mises bout à bout. « En 1966, nous venions de sortir Pet Sounds, un disque très émotionnel. Smile se voulait plus guilleret et gershwinien. Mon parolier, Van Dyke Pars, et moi l’envisagions comme une ode à l’Americana et aux quatre éléments. J’ai engagé les musiciens de Phil Spector, mais, au bout de six mois, j’ai jeté l’éponge. » État de grâce des rivaux affichés, les Beatles (« Sgt. Pepper’s m’a anéanti »), tensions au sein des Beach Boys (« Les garçons détestaient Smile ! »), fragilité mentale de leur leader, pusillanimité du label à sortir cette « symphonie adolescente à Dieu », malgré le succès du single Good Vibrations : Smile passe à l’as, faisant le miel des bootleggers. En pleine digression sur ce naufrage, Brian s’excuse et raccroche : « À bientôt, Auréliano ! » On s’en va dormir, tout sourire. ♦ Smile Sessions des Beach Boys (EMI) ; existe en version simple (1CD), cof fret deluxe (2CD) et cof fret super deluxe (5CD + vinyles + livre), déjà d isponible


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RUSH HOUR AVANT

PENDANT Après le repas, écoutez She & Him, Michel Legrand et Florent Marchet

les cadeaux, exorcisez les fêtes en regardant Père Noël Origines

La dessinatrice allemande Sybille Schenker revisite le célèbre conte des frères Grimm, dans lequel Hansel et sa sœur Gretel, abandonnés dans la forêt par leurs parents indignes, se perdent et finissent par tomber sur une maison de pain d’épices, aussi appétissante que dangereuse. Véritable album-objet, ce nouveau Hansel et Gretel est illustré par d’élégantes superpositions de calques, feuilles de couleurs et surimpressions. Le tout pour plonger le lecteur dans une épaisse forêt, effrayante et stylisée. De quoi faire travailler l’imagination des petits.

Phil Spector est en prison, Brian Wilson se repose et Sufjan Stevens n’a pas publié d’album de Noël cette année. On passera donc le réveillon en musique à Courchevel avec les comptines BCBG de Florent Marchet, ou à New York avec le big band philharmonique de Michel Legrand, et ses invités (Carla Bruni, Iggy Pop, Rufus Wainwright…), ou mieux, à Los Angeles avec Zooey Deschanel et Matt Ward, qui proposent des reprises au coin du feu. Trois disques pour accompagner – dans l’ordre – la bûche, le foie gras et les bulles.

Papa Noël a de nouveau encombré votre cave avec des cadeaux ratés ? La seconde tranche de bûche peine à passer ? Vengez-vous du vieux barbu devant Père Noël Origines, coup d’essai brillant d’un réalisateur de pub finlandais, Jalmari Helander. Ce conte de fées horrifique, relatant le combat du jeune fils d’un éleveur de rennes contre un Père Noël monstrueux, vous ferra renouer avec votre crédulité enfantine. Attention : avec cette créature antédiluvienne dans les parages, Noël risque désormais de sentir le sapin.

LE RÉVEILLON, redécouvrez Hansel et Gretel

_L.T. Hansel et Gretel de Sybille Schenker (Mineditions), en vente au Store du MK 2 Bibliothèque

_W.P. Noël’s Songs de Florent Marchet (La Familia), Noël ! Noël !! Noël !!! de Michel Legrand (Barclay / Universal), A ver y She & Him Christmas de She & Him (Domino / Pias)

_J.D. Père Noël Origines de Jalmari Helander // Sor tie le 14 décembre

TROP APPS _Par E.R. M Magazine Derrière cette lettre mystère se cache l’édition numérique du magazine du quotidien Le Monde. Un exemple particulièrement réussi de traduction du papier à l’écran, qui n’a rien à envier aux publications américaines, pionnières de la lecture enrichie. Gratuit // sur iPad

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7 Billion Nous venons de passer le cap des 7 milliards d’humains sur Terre. Au moment où notre sort est plus lié que jamais, la National Geographic Society compile articles, graphiques et figurés interactifs pour une plongée raisonnée dans cette foule démesurée. Gratuit // sur iPad

Les Aventures de Tintin Adapté du film de Steven Spielberg, ce jeu d’aventure est ce qui se fait de mieux pour occuper les passagers arrière sur la route de Noël – s’ils ne vomissent pas en voiture. Une incursion jolie et polie de la BD dans les cases tactiles. 5,49 € // sur iPhone, iPod touch et iPad


© Activision

KIDS JEU DE SATIÉTÉ Activision crée le « jouet vidéo » avec Skylanders : Spyro’s Adventure, dont on saisit vite l’ingéniosité technique et commerciale : il faut collectionner des figurines pour qu’elles prennent vie dans le jeu. Attrapez-les tous ! _Par David Elbaz

« Mais c’est quoi ce bidule rond qu’on branche sur la console ? » Telle est la question que vous risquez de poser un matin, l’œil hagard et le nez sous le sapin, pendant qu’autour la progéniture s’agite. Pour info, il s’agit d’un « portail de puissance », par lequel

LE livre

  _M.U.

OGRES, BRIGANDS ET COMPAGNIE

de Tomi Ungerer (L’École des loisirs) Les Trois Brigands, Le Géant de Zéralda, Zloty et Jean de la Lune : les quatre contes rassemblés dans ce recueil à l’occasion des 80 ans de Tomi Ungerer ne sont plus à présenter. En plus de cind décennies de carrière, entre l’absurde et le subversif et avec un large éventail de moyens graphiques, le dessinateur alsacien a réussi à renverser tous les tabous de la littérature enfantine.

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chacune des trois figurines fournies avec le jeu Skylanders devient contrôlable à l’écran. Spyro, le petit dragon solitaire des épisodes précédents, joue ici les capitaines parmi une fine équipe de trentedeux loulous loufoques. C’est chouette, coloré, et la maniabilité est au rendez-vous. Côté histoire, c’est Joel Cohen et Alec Sokolow, les scénaristes de Toy Story et Shrek, qui sont aux manettes. « C’est une sorte de Toy Story où le spectateur ferait lui-même l’expérience du jouet qui s’anime », expliquent les deux compères, enthousiastes à l’idée de voir leurs créatures portées un jour à l’écran. « Il faut d’abord que les enfants adhèrent au jeu pour qu’Activision [l’éditeur du jeu, ndlr] l’envisage. » Un défi lancé à nos insatiables bambins ? ♦ Skylanders : Spyro’s Adventure Genre : Plateforme Editeur : Activision Plateformes : PS3 et X360 Sor tie : déjà disponible

LE DISQUE

  _E.R.

À CAUSE D’ELLES

d’Alain Souchon (EMI) C’est de leur faute si Souchon chante depuis plus de trente ans J’ai dix ans, son standard de 1974 habilement repris ici au milieu d’une quinzaine de classiques de la chanson enfantine. Ourlées de la corde sensible du chanteur, jamais cucul la praline, ces pépites douces-amères font grandir. Et si tu m’crois pas, hey, t’vas voir ta gueule à la récré !


© Robert Crumb & éditions Cornélius

VINTAGE Extrait de Nausea de Robert Crumb

ROBERT ILLUSTRÉ

Quatre livres en 2011 et une exposition au musée d’Art moderne de la Ville de Paris prévue en avril 2012 : le génie dessiné de ROBERT CRUMB est désormais bien ancré dans la culture populaire. Il a pourtant fallu une bonne quinzaine d’années pour en arriver là. _Par Stéphane Beaujean

L’aura de Robert Crumb en France doit beaucoup aux éditions Cornelius. Recueil après recueil, celles-ci nettoient et compilent des dizaines de nouvelles et croquis du dessinateur américain, d’une beauté plastique confondante et le plus souvent animés par un esprit transgressif qui ne connaît pas l’autocensure. En 2011, deux des plus belles périodes graphiques de Robert Crumb, 68 ans aujourd’hui, viennent d’être compilées sous les titres Nausea et Mister Sixties. Un patient travail d’archiviste, puisque plusieurs années de quête furent nécessaires pour retrouver chez des collectionneurs privés les originaux disparus et dispersés. Nausea rassemble des travaux du début des années 1990, déjà immortalisés dans le documentaire Crumb de Terry Zwigoff (réédité en 2011 aux États-Unis

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Mister Sixties revient sur les années 1960, période d’émancipation sur laquelle Crumb posa un regard de jouisseur compulsif et d’amoureux inconditionnel de la cuisse dodue et poilue. en DVD et Blu-ray chez Criterion, avec plus de 50 minutes totalement inédites). À l’époque, Crumb, accablé par la société américaine, choisit de déménager dans le sud de la France. Mister Sixties, pour sa part, va plus loin dans le temps en revenant sur les années 1960, période d’émancipation sur laquelle Crumb posa un regard de jouisseur compulsif et d’amoureux inconditionnel de la cuisse dodue et poilue. À côté de ces travaux solitaires, un recueil de ses dessins intimes tracés à quatre mains avec Aline Kominsky, sa compagne depuis 25 ans, vient de paraître aux éditions Denoël (lire Trois Couleurs n°95). Enfin, un coffee table book de ses pochettes de disque vinyle sort pour les fêtes. On y retrouve Janis Joplin, Diane Tell et Robert Johnson, dans une ambiance bal musette, rock ou blues… Un livre de Crumb sous le sapin : il y a dix ans encore, personne ne l’aurait cru. ♦ Nausea, Mister Sixties et The Complete Record Cover Collection de Robert Crumb (Cornelius) Parlez-moi d’amour de Rober t Crumb et Aline Kominsk y (Denoël)


RAYON IMPORT

Romero par le menu

Selon la légende, son premier film, La Nuit des morts vivants (1968), a été tourné avec seulement 600 dollars. Le succès retentissant et inattendu de ce film de zombies établit les fondements d’un genre que George Romero a prolongé pendant toute sa carrière – après des études de peinture qui ne le destinaient pas au cinéma d’horreur. Son indépendance d’esprit le conduira à officier depuis Pittsburgh, puis à s’exiler au Canada. Dans ces entretiens d’une grande finesse, compilés sur une période de quarante ans, jusqu’à Survival of the Dead en 2009, Romero s’explique sur ses fictions qui, à travers leurs mangeurs de chair fraîche, réfléchissent l’inconscient collectif américain et cachent une habile critique sociale. _C.G. George A . Romero, inter views (Universit y Press of Mississippi, en anglais)

BACK DANS LES BACS

Cumbia libre

Alors que la nueva cumbia affole les dance-floors, de Buenos Aires (Tremor, El Remolon) à Paris (les soirées de DJ Oof), le label Soundway sort opportunément une compilation retraçant l’histoire enregistrée de ce genre musical né en Colombie, qui prend ses racines dans l’héritage africain (percussions), indien (ocarina, flûtes) et espagnol (chant, accordéon), au gré des migrations et des colonisations de l’Amérique Latine. Patiemment chinés par le résident Will « Quantic » Holland, ces 55 titres, issus de 78 tours, 33 tours et 45 tours, retracent son évolution et ses grandes figures (Alberto Pacheco, Toño Fernandez, Anibal Velasquez), avant que la modernité ne l’hybride plus encore. _W.P. The Original Sound of Cumbia : the history of Colombian cumbia and porro as told by the phonograph, 1948 –1979 (Soundway / Differ-ant)


DVDTHÈQUE

Pour votre parrain sadique

Ardisson, les années Paris Première (coffret 3 DVD, M6 Vidéo) Ce coffret de l’homme en noir (pas Johnny Cash, l’autre) compile le meilleur de ses trois émissions diffusées sur la chaîne câblée Paris Première. Des interviews cultes (Jean Yanne, Ettore Scola…) de Rive Droite / Rive Gauche aux dîners échauffés de 93, faubourg Saint-Honoré, en passant par les nuits vagabondes de Paris dernière. _D.E.

Pour votre frangin no-life

Pour votre vieux voisin voyeur

Super de James Gunn (Initiative Cinema One)

Smash his Camera de Leon Gast (Wildside)

Un mari trompé enfile le costume de justicier pour se venger, mais ses superpouvoirs tardent à se manifester… Intégrale collants moulants en lycra pour l’adipeux Rainn Wilson (6 Feet Under, The Office) et son acolyte Ellen Page (Juno), qui jouent la paire désaxée de cette satire indie des films de superhéros, sortie directement en DVD. _C.G.

Beauf pathétique ou artiste magnifique ? Du haut de ses soixante-dix-sept printemps, le roi des paparazzis américains Ron Galella dévoile dans ce documentaire ses techniques de voyou pour traquer et approcher les plus grandes stars. Entre démêlés judiciaires avec Jackie Kennedy, castagne avec Marlon Brando et expo au Moma…

Pour tata Tatiana

Pour votre captivante prof de philo

_J.R.

Andreï Tarkovski, l’intégrale (coffret 8 DVD, Potemkine / Agnès b.) E n   2 0 0 8 ,   L a r s   Vo n Trier lui avait maladroitement dédié son hystérique Antichrist. L’intégrale du cinéaste russe, disparu en 1986, invite en prélude à revisiter ses débuts en noir et blanc. Soit trois courts métrages d’étudiant, un conte cruel (L’Enfance d’Ivan) et une fresque médiévale aérienne (Andreï Rublev). Suivent des incursions dans la science-fiction (Stalker, Solaris) et l’autobiographie (Le Miroir), avant l’exil final en Italie (Nostalghia, Le Sacrifice). Les arguments qui ringardisent ce legs monumental ne manquent pas : raideur, radicalité absolue, sérieux et austérité. Mais la profondeur métaphysique de l’œuvre de Tarkovski demeure, qui s’achève par six minutes poignantes de plan-séquence, dans un fabuleux brasier. Sidérant. _C.G.

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Terrence Malick, l’intégrale (coffret 5 DVD, Europa Corp) Alors que le Texan énigmatique semble travailler simultanément sur trois nouveaux projets (The Burial, Lawless et Knight of Cups), ses cinq films sortis à ce jour (en 38 ans de carrière) sont réunis dans un coffret. L’occasion de se replonger dans la filmographie, courte mais extrêmement dense, du cinéaste, Palme d’or en mai dernier pour The Tree of Life. Du chef-d’œuvre de jeunesse (l’élégiaque et sublime Balade sauvage), à la réinterprétation panthéiste de l’histoire de Pocahontas (Le Nouveau Monde), en passant par les picturales Moissons du ciel et l’envoûtante Ligne rouge, récit d’une guerre poétique et tragique… De quoi réfléchir longuement au sens de la vie entre les huîtres et la dinde. _L.T.


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CDTHÈQUE

Pour votre ami troufion

Pour votre ciné-fille

Ce coffret (en trois CD ou vinyles) déterre les pépites funk, soul et rock enregistrées durant les années 1970 par des soldats en poste pendant la guerre du Vietnam ou stationnés dans les bases américaines en Allemagne de l’Ouest. On connaissait déjà les fabuleux Monks, voici East of Underground, The Black Seeds et The Sound Trek, brigades de recrutement de l’U.S. Army aux armes non conventionnelles : mélancolie down tempo, chants puissamment émotionnels, psychédélisme doux. Joli contre-emploi.

Ces trois disques réunissent les compositions emblématiques de la Nouvelle vague – pas le groupe de reprises new wave, mais le courant qui révolutionna la grammaire cinématographique dans les années 1950 et 1960. Citations classiques (Jean Constantin pour Les 400 Coups), be-bop (Miles Davis pour Ascenseur pour l’échafaud) et chansons (Le Tourbillon de Rezvani)… Ces 3h45 de musique (Michel Legrand, Georges Delerue, Maurice Jarre, Antoine Duhamel, …) forment une rétrospective d’une modernité intacte. _W.P.

East of Underground, Hell Below (coffret, Now-Again / Discograph)

_W.P.

Nouvelle Vague, Chansons et musiques de films (Universal Jazz)

Pour votre oncle déprimé

Johnny Would Love This… A Tribute to John Martyn (Hole in the Rain / Liaison Music) Tonton n’a pas la forme, c’est sûr, mais ce double album devrait le rasséréner. Une trentaine de musiciens y paient leur tribut à John Martyn, héraut du folk anglais décédé il y a deux ans, contemporain de Nick Drake et Bert Jansch, dont il conciliait le spleen vaporeux et la dextérité habitée. Un conseil : détournez votre oncle des fâcheuses reprises signées Phil Collins et Morcheeba pour l’orienter vers celles de Vetiver, Vashti Bunyan, Robert Smith et Beck, autrement plus réussies. Tonton appréciera. _A.T.

Pour votre patron taré

Pour votre plante carnivore

Tom Waits, 61 ans et dix-sept albums au compteur, ne lâche pas le morceau, crachant com me un vieux chien caverneux des blues rauques à la Howlin’ Wolf (Raised Right Men), R&B frénétiques (Get Lost) et ballades folk sur la fin du monde (Pay Me), concluant sur une question larmoyante : « What is it like after you die ? » Entre brass band, rockab’ fiévreux et blues du hobo, un clin d’œil aux Stones (Satisfied), avec les riffs de Keith Richards en guest, donne un début de réponse : « When I’m gone / I will be satisfied. » Bad as us. _W.P.

Il n’y a pas de raison de ne pas gâter votre plante amazonienne pour les fêtes. Arrosez son réveillon des fines gouttelettes de la compilation Bossa Jazz, qui fait la part belle aux jets 60s et 70s de certaines des plus lestes fontaines brésiliennes (Eumir Deodato, Edu Lobo, Airto Moreira). Puis gavez votre végétal des sambas funk et carnassières de Seu Jorge, dont le nouvel album, très métissé, a été spécialement conçu pour égayer les churrascos, ces barbecues où tous les antagonismes, paraît-il, chancellent. _A.T.

Bad as Me de Tom Waits (-Anti / Pias)

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Bossa Jazz (Soul Jazz Records) et Músicas Para Churrasco Vol. 1 de Seu Jorge (Universal Jazz)


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BIBLIOTHÈQUE

Pour votre ami(e) travesti(e) Les Archives de Pedro Almodóvar (Taschen)

Le réalisateur espagnol ouvre ses archives et fait cadeau de 600 pages foisonnantes d’images et de textes, de Pepi, Luci, Bom en 1980 au récent La Piel que habito, via ses classiques Femmes au bord de la crise de nerfs et Tout sur la mère . Somptueuses photos de tournages, extraits de scénarios, recueil de textes du réalisateur… Ce livre est une bible pour les fans du cinéaste le plus provoc’ de sa génération. _L.T.

Pour votre voisin télévore Sur la télévision de Louis Skorecki (Capricci)

Bien avant la passion actuelle pour les séries, Louis Skorecki fut le premier à écrire sur la télévision – dans sa chronique mythique pour Libération, hélas interrompue en 2007. Cette compilation d’articles, hétérodoxes mais toujours géniaux, pourrait convaincre votre voisin de revoir tout Colombo ou X-Files pendant les fêtes, plutôt que les sempiternels Mad Men. _J.G.

Pour votre neveu queer et arty

Spirale de David Wojnarowicz et Seven Miles a second de David Wojnarowicz, James Romberger et Marguerite Van Cook (Éditions Laurence Viallet) Pas facile de trouver un cadeau à votre neveu : à chaque fois, la peur de paraître ringard vous saisit… Cette année, surprenez-le en lui faisant découvrir David Wojnarowicz (1954-1992), écrivain, artiste, figure de l’underground new-yorkais et militant d’Act Up mort du sida, que l’éditrice Laurence Viallet s’échine depuis des années à faire découvrir en France. Elle continue avec Spirale, saisissant recueil de fragments autobiographiques et de dessins (plutôt trash), et Seven Miles a second, une BD culte posthume scénarisée par Wojnarowicz et dessinée par James Romberger et Marguerite Van Cook. Deux livres personnels, sombres et puissants, admirés par Jim Jarmusch et Dennis Cooper. _B.Q.

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Pour votre filleul dandy Notes de Paul Smith (Arte Editions)

Dans ce livre-DVD, Paul Smith se prête au double-jeu de l’abécédaire et du portrait documentaire, dévoilant ses secrets de travail et ses sources d’inspiration, de Jacques Anquetil à David Bowie. Face à la british touch du gentlemen designer, votre filleul devrait soudainement retrouver un brin d’humilité. _Q.G.

Pour votre maman, cinéphile dur à cuire

Conversations avec James Gray de Jordan Mintzer (Synecdoche)

Quintessence d’un cinéma new-yorkais sous influence européenne, James Gray déploie depuis quinze ans les clairs-obscurs d’Edward Hopper en toile de fond de ses drames familiaux. Fils d’immigrés russes du Queens, il orchestre le combat lyrique de la working class des quartiers excentrés, au milieu desquels trône une figure torturée : Joaquin Phoenix, acteur étendard. Coordonné par Jordan Mintzer, journaliste du Hollywood Reporter, ce grand livre bilingue, enrichi de photogrammes, compile des interviews organisées autour de chacun de ses films (Little Odessa, The Yards, La Nuit nous appartient et Two Lovers) et réaffirme ainsi la place de James Gray comme auteur américain majeur. Une évidence depuis son premier film, à 23 ans, en 1994. _C.G.


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BDTHÈQUE

Pour votre nièce blogueuse Reportages de Joe Sacco (Futuropolis)

Voici enfin une anthologie des reportages de Joe Sacco. Ce journaliste a choisi la bande dessinée comme langage, développant un style aussi parfait que l’est son éthique sur le terrain. Regard affûté, courage indubitable, Sacco témoigne, de la guerre en Irak jusqu’aux paysans maintenus en servage dans certaines régions de l’Inde. _S.B.

Pour votre cousin passionné de manga Une vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi (Cornélius)

Œuvre somme de l’un des maîtres de la bande dessinée japonaise, né en 1935 et actif depuis 1954, cette autobiographie à peine déguisée témoigne de la période d’ébullition, fascinante et complexe, que fut le Japon d’après-guerre, qui vit la renaissance du manga dans sa forme moderne. Le second et dernier volume, en particulier, détaille les origines du gekiga, un genre de manga spécifiquement pensé pour les adultes et inspiré par la culture américaine dans les années 1960 et 1970, en écho aux tensions sociales d’un archipel renouant alors avec la prospérité mais toujours dépendant de l’occupant yankee. Un bon moyen de se préparer au film d’animation Tatsumi de Eric Khoo, directement inspiré par ce monument du manga, qui sort en salles en France le 1er février prochain.

Pour votre petite sœur rêveuse

Les Gratte-ciel du Midwest de Joshua Cotter (Çà et là) Ce roman graphique transpercera le cœur de tous ceux qui ont gardé un pied dans l’enfance. Portrait d’une jeunesse solitaire dans l’Amérique rurale, suspendu entre onirisme et mélancolie, ce luxueux pavé de 280 pages fait mouche à tous les coups. L’écriture riche, nourrie de codes et de symboles, donne envie d’y revenir encore et encore. _S.B.

Pour votre fiston routard The Beats, ouvrage collectif, sous la direction d’Harvey Pekar (Emmanuel Proust)

_S.B.

Pour votre tante flamande Les Amateurs de Brecht Evens (Actes Sud)

Âgé de 25 ans à peine, le dessinateur belge Brecht Evens revient avec un second chef-d’œuvre – rien de moins. Dans cette histoire de festival vampirisé par un artiste égocentrique, davantage attiré par la séduction que par la création, la bande dessinée se révèle en transparences et aquarelles. Un livre aussi lumineux dans son propos qu’il l’est dans sa forme. _S.B.

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Recueil de nouvelles dressant le portrait des grands écrivains de la Beat generation (Kerouac, Burroughs, Ginsberg…), The Beats vise également à rendre compte de l’importance unique de ce mouvement artistique dans l’histoire moderne américaine. Depuis longtemps, en effet, les poètes n’avaient offert de résonances aussi puissantes au mal-être de leur société. Et qui mieux qu’Harvey Pekar, anticonformiste de la bande dessinée, décédé l’année dernière à 70 ans, célèbre pour ses récits autobiographiques intitulés American Splendor, était à même de diriger un tel projet avec sincérité et passion ? Loin des images d’Épinal, The Beats se débat pour nous rappeler qu’on trouvait à cette époque une ambition politique derrière le sexe libre, la drogue et l’alcool. _S.B.


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LUDOTHÈQUE

Pour votre jeune stagiaire Goldeneye 007 Reloaded (Activision, sur PS3 et X360)

Parce que certains joueurs parmi les plus jeunes n’ont pas eu la chance de connaître les nuits blanches jamesbondesques à se faire des ampoules aux doigts sur feu la Nintendo 64, cette actualisation du meilleur jeu de tir des années 1990 est l’occasion de se frotter au mythe. Goldeneye 007 est toujours aussi efficace, dans ses phases d’infiltration comme dans les frénétiques batailles à quatre copains en écran splitté. La vieille gloire de 1997 n’a vraiment pas à rougir dans un Noël plein de sorties concurrentes. _E.R.

Pour le comité d’entreprise

Le Seigneur des anneaux : la guerre du Nord (Warner Interactive, sur PC, PS3 et X360) Encore un Seigneur des anneaux ? Oui, mais La Guerre du Nord a la bonne idée de présenter une histoire apocryphe dans l’univers de Tolkien. Trois héros (un elfe, un nain et un humain) partent combattre les armées d’un bras droit du maléfique Sauron. Plutôt moche et succinct pour ce qui est des principes de jeu, cet épisode prend une dimension nouvelle lorsqu’on le partage. En équipe, il s’avère très prenant et tutoie l’épique des films de Peter Jackson, laissant libre cours aux stratégies collectives. _E.R.

Pour tout l’open-space

Skyrim (Bethesda Softworks, sur PC, PS3 et X360) Voici le cinquième épisode de la saga The Elder Scrolls, qui a donné ses lettres de noblesse au jeu de rôle grâce à une immersion vertigineuse. Reste que ce genre chronophage n’avait jamais attiré les joueurs occasionnels. Quelques concessions faites au grand public et une direction artistique hallucinante leur permettent désormais de plonger sans peur dans les tréfonds du royaume héroïque et fantastique de Tamriel. Entre chasse au dragon et destinées homériques, le titre le plus prenant de cette fin d’année. _E.R.

Pour les sportifs de la compta

Pour les geeks du service informatique

Amateurs pathologiques de tableurs compilant pourcentages de rebonds et taux de réussite à trois points, cette édition 2012 de la simulation de référence est pour vous. Jamais un jeu n’a réussi à rendre aussi bien l’essence matricielle des sports américains : des stats et du muscle. Cette somme phare ne recense pas moins que toute l’histoire du basket, des âges anciens jusqu’à aujourd’hui. De plus en plus réaliste grâce notamment à une gestion des zones de défense bluffante, ce 2K12 nous ferait presque oublier la grève dans la NBA. _E.R.

Ce remix du troisième volet du jeu de combat est dopé par une douzaine de nouveaux combattants venus des jeux Capcom et des pages des comics Marvel. Peaufinée avec rigueur, cette rencontre entre les deux univers atteint des sommets. Bastonnade chamarrée, combos sans fins et déluge d’effets sont accessibles dès la première partie. Des parties qui seront rejouées jusqu’à ce que le sapin perde ses épines. Comme quoi, un titre développé avec finesse peut servir nos instincts les plus bourrins. _E.R.

NBA 2K12 (2K Sports, sur PC, PS3 et X360)

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Ultimate Marvel vs Capcom 3 (Capcom, sur PC, PS3 et X360)


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LE GUIDE

SORTIES EN VILLE CONCERTS EXPOS SPECTACLES RESTOS

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© Jesper Just, 2011.

© Beggars

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© Agathe Poupeney/PhotoScene.fr

© Marco Caselli

CONCERT S / art moderne-ART CONTEMPOR AIN / spectacle éq uestre-danse / LE CHEF

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SORTIES EN SALLES CINÉMA

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du mercredi 7 décembre au mardi 31 janvier

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© Beggars

SORTIES EN VILLE CONCERTS

Thurston Moore

SPLIT SINGLES ROCK DE CH A MBR E Thurston Moore, le 11 décembre à la Gaî té lyrique, w w w.gaite-lyrique.net Holden, les 9 décembre et 20 janvier à La Loge, w w w.lalogeparis.fr Le Pistolet / Chien mor t mi amor de Arlt (45 tours, Almost Music), déjà disponible

Ike and Tina, Sonny and Cher, John and Yoko, Elli et Jacno… Les couples musicaux ont toujours fait des étincelles. Jusqu’à THURSTON MOORE et KIM GORDON de Sonic Youth, entre qui le torchon a brûlé cette année. Trop d’électricité dans l’air ? Petit tour des duos pop et rock, à l’occasion de la venue à Paris de Thurston en solo. _Par Wilfried Paris

En octobre, le label Matador annonçait la séparation de Thurston Moore et Kim Gordon, guitariste et bassiste de Sonic Youth à la scène, couple à la ville depuis 1984. Le duo semblait pourtant indissociable de l’alchimie aventureuse du groupe américain : l’éternel adolescent et la femme intellectuelle représentaient la stabilité contre les vents de la renommée et les marées du bruit blanc. Leur modèle de couple rock’n’roll, presque aussi solide que 120

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Lux Interior et Poison Ivy (The Cramps), aura changé notre regard sur les tandems roulant à l’électricité. Depuis, d’autres ont occupé nos nuits : Alison Mosshart et Jamie Hince (The Kills) rejouant à chaque concert la posture « seuls contre tous » d’une passion depuis longtemps éteinte ; Éloïse Decazes (envolées perchées) et Sing-Sing (guitares ballantes) de Arlt ; Mocke et Armelle Pioline (Holden) jouant sur le réveil des souvenirs… Les couples, anciens (Mazzy Star, Yo La Tengo) ou nouveaux (She & Him), amoureux (The Ghost of a Saber Tooth Tiger) ou juste mélomanes (Cocoon), ont cette valeur ajoutée d’être toujours très beaux à voir sur scène. Récemment, Thurston Moore a délaissé la jeunesse sonique pour une belle vieillesse acoustique dans l’album folk rock apaisé Demolished Thoughts, produit par Beck. Un contreemploi en douceur (Nick Drake, Bert Jansch, dans le rétro), dont le classicisme sonna pour beaucoup comme un abandon aux sirènes de la pop plutôt qu’une nouvelle radicalité. On pourra aller se faire une opinion et saluer ce beau vieux nouveau célibataire en solo le 11 décembre. ♦


© Focus Creeps

Les Arctic Monkeys joueront au Casino de Paris, à l’Olympia puis au Zénith

L’AGENDA _Par W.P.

Gangpol & Mit + Kevin Blechdom Duo musical et graphique, Gangpol & Mit présentent leur exotica-MIDI accompagnés de musiciens virtuels, animés et projetés pendant un concert audio-vidéo synchronisé. Pop digitale. Le 15 décembre à la Gaî té lyrique, dès 20h, 13 €

La 11’ Pour sa fête annuelle, Mains d’œuvres retrouve l’ambiance des années 1920. Dresscode Charleston, garçonne ou gangster, pour concerts (Château Marmont, The Twins…), clubbing (Virages, O:Liv…), performances et installations sur 4000 m². Le 17 décembre à Mains d’œuvres (Saint-Ouen), entrée libre en dresscode avant 22h, puis 8 € en prévente et 10 € sur place

Soulwaxmas La mégasoirée annuelle accueille les lives spectaculaires des 2manydjs et Soulwax, avec leurs invités : Erol Alkan, Breakbot, Mixhell et Riton. Une bonne mise en bouche avant les bûches. Le 22 décembre à la Grande halle de la Villette, dès 22h30, 32,50 €

Noisy Christmas L’Espace B organise un « Noël bruyant », avec le concert d’adieu de Gâtechien, duo punk de Cognac sous influence Fugazi-Shellac, les bestiaux ISaAC (un renard, un ours et un koala), et le duo électrique Terebenthine. Grrr. Le 23 décembre à l’Espace B, dès 20h30, de 8 € à 10 €

The Notwist Du post-rock allemand des 90s (Tarwater, Lali Puna, Schneider TM…), le joyau electro pop Neon Golden est la pierre angulaire. Pépite lumineuse aujourd’hui rééditée, occasionnant un come-back attendu. Notwist again. Le 20 janvier au Café de la danse, dès 20h, 25,30 €

Festival MO’FO Le festoche initié par Herman Dune fête ses 10 ans en version pop-rock (Yeti Lane, Loney Dear), projets spéciaux (Don Nino feat. Luke Sutherland), reformations (Country Teaser, Crack und Ultra Eczema) et une carte blanche aux résidents Cheveu. Du 27 au 29 janvier à Mains d’œuvres (Saint Ouen), tarifs et programme complet sur w w w.mainsdoeuvres.org

Arctic Monkeys Le combo indie de Sheffield vient jouer son dernier Suck it and See (produit par Josh Homme de Queens of the Stone Age) et remplir trois salles en deux breaks et trois accords. Ça se tente. Le 31 janvier au Casino de Paris (complet), le 3 février à L’Olympia (complet) et le 4 février au Zénith, dès 20h, 39,60 €

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SORTIES EN VILLE CONCERTS

ON THE ROCKS CL UBBING Dirty on Ice, le 6 janvier à la patinoire Pailleron, 32 rue Pailleron, 75019 Paris. Suivrons Tigersushi on Ice (3 février) et Pan European on Ice (2 mars), w w w.pailleron19.com

Pour la troisième saison de ses soirées On Ice, le label rock Born Bad invite ses confrères à la patinoire Pailleron. Tricatel, Dirty, Tigersushi et Pan European viendront partager « leur passion du patinage artistique et de la musique de qualité ». Du clubbing sur piste glissante, entre patins et gadins.

_Par Wilfried Paris

Alors que les organisateurs d’événements parisiens courent toujours après la bonne idée (démolir un palace, danser sur les toits), le label Born Bad (Cheveu, Frustration, Jack of Heart) capitalise sur le succès de ses soirées à la patinoire Pailleron avec une troisième saison de glissades en musique : « L’hiver se profile déjà, et après le succès des années passées et les progrès fulgurants en patinage artistique de la faune parisienne, on s’est finalement décidé à reconduire les soirées On ice. » On se doute que Jean-Baptiste Guillot, patron de label indépendant et exigeant défenseur de la musique la 122

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plus authentique (produire de beaux vinyles de rock’n’roll qui sonnent bien), n’est pas toujours à l’aise avec les artifices de la mode et l’effervescence un peu bobo qui ont accompagné les premières saisons de sa riche idée. On ne lui jettera pas la pierre (il faut bien vivre) car, de fait, on se marre bien avec des patins aux pieds, à tenter de danser sur du rock garage ou de l’electro. C’est convivial et chaleureux : la nécessité (ne pas se casser la gueule) rapproche (on se raccroche à son voisin), et si on ne dérape pas, on pourra même finir par se rouler des patins. À défaut de vodka (les soirées sont sans alcool), les shots d’adrénaline seront servis ces prochains mois par les archivistes du clubbing Dirty (Tristesse contemporaine, Pilooski et le Dirty Sound System), les esthètes de Tigersushi (le label de Joakim, qui n’a pas encore dévoilé sa programmation) et l’équipage krautrock de Pan European (Kill For Total Peace, Judah Warsky, Koudlam). Les bad people peuvent aussi acheter les récents bad records de Magnetix et Jack of Heart, ça les réchauffera. ♦


DR

LES NUITS DE…

Mickey Moonlight « Parmi les chansons de Noël, j’aime beaucoup celle de Cristina, Things Fall Apart. C’est probablement une bonne chose de se voir rappeler que Noël peut être une période très difficile pour beaucoup de gens. Je suis très fan aussi de White Christmas, un classique ! L’album de Noël de Phil Spector est génial, bien sûr. Ce sont de vieux disques et je n’en jouerai probablement aucun pendant une soirée. J’adore faire le DJ, passer de la musique pour des tonnes de gens et voir leurs réactions. Je pense que pour une fête comme SoulwaxMas, je jouerai juste ce que j’aurais joué de toute façon, sans entrer dans la thématique. Il y a plein de soirée de Noël partout ailleurs… » _Propos recueillis par W.P. SoulwaxMas Belgium, le 23 décembre à l’Ethias Arena d’Hasselt (Belgique), avec Soulwax (live), 2manydjs (live) et des DJ sets de Brodinski, Mickey Moonlight…, w w w.soulwaxmasbelgium.be Mickey Moonlight And the Time Axis Manipulation de Mickey Moonlight (Ed Banger, déjà disponible)

DR

L’OREILLE DE…

Bjarke Porsmose, chanteur de 4 Guys From the Future « J’écoute souvent Cass McCombs. J’aime son écriture et sa manière de produire ses disques, sans en faire trop ni essayer d’impressionner l’auditeur, en lui laissant la liberté de s’approprier sa musique. Ce qui est à l’image de sa vie, toujours en mouvement. J’écoute aussi de la musique classique, parce que j’en ai étudié la théorie à l’université. J’aime Gustav Mahler, qui est si dense, puissant, et en même temps qui fourmille de détails. Das Lied von der Erde (Le Chant de la Terre) est une symphonie, mais composée de lieder – une combinaison étrange et inhabituelle. Écrite en 1908, inspirée de poèmes chinois, elle parle notamment de la différence entre le monde de l’ivresse et “l’autre” monde. » _Propos recueillis par W.P. Under the New Morning Sun de 4 Guys From the Future (Underdog Records) En concer t le 22 février à La Flèche d’or, w w w.flechedor.fr

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© Filmé par Charles Picq à la Maison de la danse de Lyon, 2004

SORTIES EN VILLE EXPOS

Quando l’uomo principale è una donna de Jan Fabre (2004)

Body painting ART MODERNE Danser sa vie, jusqu’au 2 avril au Centre Pompidou, w w w.centrepompidou.fr

Muse des modernes, laboratoire des arts contemporains, la danse est saluée au Centre Pompidou dans Danser sa vie, une exposition somme qui retrace un siècle de libertinage entre chorégraphies et arts plastiques. _Par Ève Beauvallet

On pourrait se laisser dissuader par son titre qui évoque beaucoup trop un roman d’Alexandre Jardin, mais l’exposition Danser sa vie a de quoi séduire les rétifs. Pas de méprise : il ne s’agit pas ici d’un travail sur le genre autobiographique, mais sur les relations entre danse et arts plastiques, depuis l’« invention » de la danse moderne par Isadora Duncan (l’expression « danser sa vie » est, en fait, tirée de son autobiographie) jusqu’à la performance – une pratique qui s’installe aujourd’hui au théâtre comme au musée. Autant dire que quatre cent cinquante œuvres ne sont pas de trop pour embrasser un tel sujet. Passionnant de voir celles du sculpteur Alexandre Calder inspirées par Joséphine Baker, celles d’Auguste Rodin par 124

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le scandaleux Faune de Vaslav Nijinski, de voir Merce Cunningham danser parmi les peintures de Jasper Johns, Robert Rauschenberg ou Andy Warhol… Passionnant itou de pouvoir croisées vidéos d’aujourd’hui et archives d’hier, ou encore de noter que les rondes d’Henri Matisse évoquent de manière troublante une communauté de danseurs pré-soixante-huitards réunie dans les montagnes suisses par le maître allemand Rudolf von Laban au début du XXe siècle… Ceux qui voudront jouer les pisse-vinaigre auront, néanmoins, quelques arguments à avancer. Que vient faire la vidéo du sublime Sacre du printemps de Pina Bausch dans cette histoire ? Pourquoi une vidéo du « non-danseur » Jérôme Bel sans montrer que, même s’il ne danse pas sur des urinoirs, il est le Duchamp de la danse ? Parfois trop concentrée sur les œuvres qui ont ostensiblement figuré la danse, l’exposition loupe ainsi des liens plus souterrains entre les disciplines. Mais elle se rattrape joliment avec la belle programmation de vidéodanses à découvrir au sous-sol. ♦


© Antoine Manichon

Pièces extraites de l’exposition Pompei, un art de vivre, au Musée Maillol

L’AGENDA

_Par L.C.-L. et A.-L.V.

Markus Raetz L’artiste suisse tord un bout de fil de fer et, dans le miroir posé en face, un profil de femme se devine. Habité par l’ambivalence de la perception, sa création est métaphysique et drôle à la fois. La BNF expose 200 œuvres mêlant le dessin, la sculpture et l’estampe. Estampes / Sculptures, jusqu’au 12 février à la BNF, site Richelieu, 5 rue Vivienne, 750 02 Paris, w w w.bnf.fr

Pompéi, un art de vivre En se promenant dans la maison pompéienne reconstituée au sein du Musée Maillol, une évidence saute aux yeux : ses habitants étaient petits. Fouler péristyle et atrium permet de mieux appréhender leur vie, il y a deux millénaires. Jusqu’au 12 février au Musée Maillol, 59- 61 rue de Grenelle 750 07 Paris, w w w.museemaillol.com

L’hôtel particulier, une ambition parisienne Cette exposition pousse les portes des demeures bourgeoises parisiennes. Via de nombreuses maquettes, l’accent est mis sur les plans et les caractéristiques des hôtels, avec un focus sur l’hôtel Lambert ou le colossal Palais Rose, aujourd’hui détruit. Jusqu’au 19 février 2012 à la cité de l’Architecture et du Patrimoine, 1 place du Trocadéro, 75016 Paris, www.citechaillot.fr

Jeffrey Perkins Proche de Fluxus, l’Américain Jeffrey Perkins est à la fois artiste et chauffeur de taxi. En collaboration avec les étudiants de l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy, il présente quelque 350 heures de conversations avec ses clients, captées entre 1995 et 2002. A Secret Poet, jusqu’au 28 janvier à La Vitrine de l’ENSAPC, 24 rue Moret, 75011 Paris, w w w.ensapc.fr/lavitrine

Mathieu Mercier Manipulant des objets auxquels est attribuée une valeur pratique ou symbolique, cet artiste français redéfinit leurs modalités de production et de représentation. Des compositions, parfois insolites, qui fonctionnent comme des associations d’idées. Du 20 janvier au 25 mars au Credac, 25 -29 rue Raspail, 9420 0 Ivr y-sur-Seine, w w w.credac.fr

Mathieu Kleyebe Abonnenc Dans sa première grande expo personnelle, le jeune Guyanais s’interroge sur l’actualité et l’héritage des écrits du psychiatre et philosophe martiniquais Frantz Fanon, fervent militant de la décolonisation dès les années 1950. Orphelins de Fanon, jusqu’au 29 janvier à la Ferme du buisson, allée de la Ferme, 77448 Noisiel, www.lafermedubuisson.com

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© Jesper Just, 2011 / MAC/VAL, Anna Lena Films. Courtesy galerie Perrotin, Paris.

SORTIES EN VILLE EXPOS

This Nameless Spectacle de Jesper Just (2011)

JUST UNE ILLUSION A R T CON T EMPOR A IN The Unknown Spectacle, jusqu’au 5 février au MAC/ VAL , place de la Libération, 9440 0 Vitr y-sur-Seine, w w w.macval.fr

Le musée d’Art contemporain du Val-deMarne présente une exposition monographique du jeune artiste danois JESPER JUST. Ce « Spectacle inconnu » rassemble six films beaux et troublants aux accents mélancoliques. _Par Anne-Lou Vicente

Exclusivement dévolu aux lieux d’art, le cinéma de Jesper Just distille un curieux mystère que suggère d’emblée le titre de son exposition présentée au Mac/Val : The Unknown Spectacle, soit « Le Spectacle inconnu ». Une énigme redoublée de vigueur par The Nameless Spectacle (« Le Spectacle sans nom »), une production réalisée au cours de l’été 2011 à Paris, présentée ici en exergue sous la forme d’une double projection panoramique monumentale. L’inconnu, l’innommable, l’ineffable : voici les mots-clés qui entourent les films projettés au Mac/Val, dépourvus de dialogues et de narration, dans lesquels d’autres modes de communication sont investis – à l’instar de la 126

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chanson – sans pour autant les transformer en comédies musicales. Ainsi, dans The Lonely Villa (2004) – en référence au film muet éponyme de David W. Griffith (1909), lui-même inspiré d’une pièce de théâtre d’André de Lorde –, plusieurs hommes entonnent les paroles de deux tubes des Ink Spots (I Don’t Want to Set the World on Fire et Address Unknown), se déclarant par là littéralement leur flamme. Tourné dans une ancienne maison close de Copenhague devenue un bar lesbien – notons ici que le décor, élevé au rang de personnage à part entière dans les films de Jesper Just, a bien souvent à voir avec le spectacle, la transformation, voire la transgression –, A Vicious Undertow (2007) montre deux personnages féminins sifflant l’air de Nights in White Satin des Moody Blues. On réalise rapidement qu’il s’agit en réalité d’une seule et même femme se répondant d’un âge à l’autre, emportée dans une valse rythmée par la mélodie de Rebel Waltz de The Clash. Tels des tableaux vivants chargés d’émotions, les mélodrames de Jesper Just, profondément ancrés dans l’humain, livrent un spectacle aussi inconnu qu’intriguant. ♦


© Luc Boegly / Les Arts Décoratifs

LE CABINET DE CURIOSITÉS

Design-moi une expo

« Design is not dead. » Le musée des Arts Décoratifs aurait pu choisir ce titre pour son exposition des œuvres de Maarten Baas. Designer multiprimé mais surtout épatant dramaturge d’objets, le jeune Allemand s’est distingué dès 2002 par sa façon iconoclaste d’allier forme et performance, impulsion punk et élégance baroque : sa série Smoke propose ainsi quelques pièces cultes de l’histoire du design (la chaise LCW des Eames ou la chaise Favela des frères Campana), carbonisées puis solidifiées avec de la résine. Une façon radicale de taquiner les typologies également à l’œuvre dans son horloge humaine Real Time ou ses armoires déformées façon Lewis Carroll. _E.B. Maarten Baas, les curiosités d’un designer, jusqu’au 12 février au musée des Arts Décoratifs, www.lesartsdecoratifs.fr

© Massimo Berruti, Agence Vu pour la Fondation Carmignac Gestion

L’ŒIL DE…

Dans les montagnes afghanes pendant l’hiver 2011

Massimo Berruti, photographe « Les habitants du Pachtounistan, où j’ai effectué un photoreportage, se sont révélés très généreux en dépit du conflit qui frappe cette région afghane. Ils ont fait preuve de beaucoup d’amitié et de confiance, même s’il leur a été difficile d’oublier la présence de mon appareil. Un soir, après une patrouille et alors que j’étais couché, une enfant de 5-6 ans est entrée dans ma chambre pour se réchauffer. Parfois, les hommes et enfants partagent le même lit l’hiver venu, quand les températures sont très basses. Cette nuit-là, cet enfant n’avait apparemment trouvé nulle part où aller et, pensant que je dormais déjà, a emprunté mon lit. Ce fut un moment très attendrissant. » _Propos recueillis par L.P.

Lashkars de Massimo Berruti, jusqu’au 26 novembre à la chapelle des Beaux-Arts de Paris, www.ensba.fr

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© Agathe Poupeney/PhotoScene.fr

SORTIES EN VILLE SPECTACLES

Extrait de Calacas de Bartabas

LA MORT AUX TROUSSES T HÉ ÂT R E Calacas, jusqu’au 29 février au théâtre Zingaro, 176 avenue Jean-Jaurès, 9330 0 Auber villiers, w w w.bar tabas.fr

Cavalcade à cheval au pays des morts, nourrie de culture populaire mexicaine, Calacas donne une nouvelle occasion de découvrir le royaume de BARTABAS. Un monde où la faucheuse ricane, mais où la vie l’emporte toujours à la fin. _Par Ève Beauvallet

On connaît bien le nom du théâtre Zingaro mais peu les mystères qu’il cache. Sachez qu’en plein cœur d’Aubervilliers, à deux pas de Paris, juste de l’autre côté du périphérique, se niche une caverne d’Ali Baba au pouvoir magnétique sans commune mesure : le fort d’Aubervilliers. Il n’y a guère en France que la Cartoucherie de Vincennes ou le Théâtre du radeau, au Mans, qui possèdent un tel pouvoir de dépaysement. Comme dans chacun de ces lieux taillés pour les rêves d’un seul artiste, on n’arrive pas chez Bartabas en retard pour consommer une pièce fissa. Il faut voir l’ensemble du royaume, apercevoir les roulottes, traîner dans les coins, s’attarder

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sous le chapiteau de bois qui abrite un drôle de restaurant. Il faut s’y installer, regarder les plafonds suspendant des rêves tsiganes, contempler des défilés de théâtres fantômes, hors du temps et du monde. Bref, Zingaro met d’humeur poétique. La question qui s’impose très vite est alors : Bartabas est-il à la hauteur de son château ? Oui, à considérer, d’une part, l’allure de cet impétueux pionnier de l’art équestre. Look d’écuyer d’antan tout droit sorti d’une bande dessinée de François Bourgeon, il pose d’emblée la couleur : on n’est pas ici dans Mon Petit Poney, mais bien dans les mythes les plus primitifs du rapport entre l’homme et l’animal. Oui à nouveau, à voir l’inventivité de sa nouvelle création équestre et macabre, Calacas, qui écume les représentations de la mort avec pléthores d’orgues de barbarie, d’âmes en cavale, de chinchineros (les hommes-orchestres d’Amérique latine) et de squelettes façon castagnettes. L’émerveillement ne fonctionne pas toujours, en partie à cause de numéros trop étirés dans la longueur, mais lorsqu’il se présente, on l’attrape au galop. ♦


© Laurent Philippe Opéra national de Paris

Cendrillon de Rudolf Noureev, à l’Opéra Bastille

L’AGENDA _Par E.B. et E.R.

Les Rois du suspense

« Nous prétendons, disent les comédiens de la compagnie Grand Magasin, en dépit d’une méconnaissance quasi totale du théâtre […], réaliser les spectacles auxquels nous rêverions d’assister. » Ça tombe bien, on a souvent les mêmes rêves qu’eux. Jusqu’au 10 décembre à la Ménagerie de verre, 12-14 rue Lèchevin, 75011 Paris, dans le cadre du festival Les Inaccoutumés, w w w.menagerie-de-verre.org

Cendrillon Rudolf Noureev, épatant danseur, était aussi un cinéphile passionné. Deux passions qu’il a combinées en 1986 dans une version hollywoodienne de Cendrillon, le ballet le plus occidental de Prokofiev. Avec Busby Berkeley et Charlie Chaplin en toile de fond. Ju s q u’au 3 0 d é c e m b r e à l’O p é r a B as t ill e, w w w.op e r ad e pa r i s .f r

La Mélodie du bonheur Musical culte de Broadway depuis sa création en 1959, idylle scintillante sur fond de Seconde Guerre mondiale, la pièce du tandem Rodgers et Hammerstein revient à Paris. Du 7 décembre au 1er janvier au Théâtre du Châtelet, www.chatelet-theatre.com

Urbik / Orbik Univers paranoïaque, manipulation du réel… Le monde selon Philip K.Dick continue de fasciner, jusqu’au théâtre. À partir d’un roman de Lorris Murail qui fictionne l’enfance de K. Dick, le metteur en scène Joris Mathieu aborde la question des mondes parallèles et de la perte de soi. Les 11 et 12 décembre à la Ferme du buisson, allée de la Ferme, 77448 Noisiel, w w w.lafermedubuisson.com

La Dame aux camélias Frank Castorf est souvent cité en référence par les artistes les plus iconoclastes d’aujourd’hui – de Boris Chamartz à Vincent Macaigne. Une raison de plus de visiter La Dame aux camélias telle que l’imagine le sulfureux sexagénaire berlinois. Du 7 janvier au 4 février à l’Odéon, théâtre de l’Europe, w w w.theatre-odeon.fr

Nous avons les machines Bordel assumé, blagues Canal+, costumes de Deschiens… C’est tout ce que l’on présuppose de la nouvelle création des popeux Chiens de Navarre. Le scénario sera sans nul doute prétexte à des impros tonitruantes. Du 26 au 28 janvier à la Maison des ar ts de Créteil, w w w.maccreteil.com; puis du 1 er au 4 février au Centre Pompidou, w w w.centrepompidou.fr

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SORTIES EN VILLE SPECTACLES

LE DEGRÉ ZÉRO DE LA DANSE ONE- M A N SHO W

Chorégraphe espiègle et digne ambassadeur de Roland Barthes, JERÔME BEL reprend Cédric Andrieux, un portrait passionnant du danseur en travailleur, qui éclaire de biais l’histoire récente de la danse. _Par Ève Beauvallet

Contrairement aux acteurs de cinéma, les danseurs sont sous-exposés au regard du grand public. On ne les connaît pas (à part les étoiles de l’Opéra de Paris) ou l’on donne trop d’occasions de ne pas vouloir les connaître (les teen movies de danse façon Sexy Dance sont peu incitatifs à ce sujet). Entre autres qualités, Cédric Andrieux de Jérôme Bel, portrait scénique interprété par le danseur pour qui la pièce a été écrite, a le précieux avantage de combler ce manque. Jérôme Bel a rencontré Cédric Andrieux à l’Opéra de Lyon à l’occasion de la (re)création de sa pièce The Show Must Go On, blockbuster drolatique et véritable 130

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uppercut dans les codes de la danse de l’époque. Nous sommes en 2007, Cédric Andrieux vient de clore neuf années de collaboration à New York avec la star de la modern dance Merce Cunningham. La rencontre entre les deux Français tombe à pic : Jérôme Bel est fan de Cunningham et aime, dans ses pièces, multiplier les points de vue sur les mythologies du spectacle. Il propose donc à Andrieux une idée de son cru : un oneman show sans tous les tics du genre, dans lequel le danseur raconterait sa carrière, du conservatoire en Bretagne jusqu’à son entrée au Ballet de Lyon, avec extraits, commentaires et citations à l’appui. La règle du jeu est sobre et le résultat, captivant. Projet de déromantisation de l’art, Cédric Andrieux cherche l’héroïsme à l’échelle humaine : extrême sobriété de la narration, autodérision du danseur peint en cobaye de Merce Cunningham, anecdotes dignes de n’importe quel employé de bureau… On apprend beaucoup de choses dans ce biopic. Qui savait, par exemple, que le meilleur livre d’histoire de l’année était un exercice de témoignage déguisé en spectacle de danse ? ♦

© Marco Caselli

Cédric Andrieux de Jérôme Bel, du 8 au 23 décembre au Théâtre de la Cité internationale, dans le cadre du Festival d’automne à Paris, w w w.theatredelacite.com


© Vincent Muteau

LE SPECTACLE VIVANT NON IDENTIFIÉ

Khmers à voir On passera vite sur les clips YouTube de karaoké khmer, avec paysages chatoyants et amours champêtres. En revanche, on est curieux de découvrir ce que les circassiens de la troupe cambodgienne Phare Ponleu Selpak Cirk ont inventé à partir de cette pratique extrêmement répandue dans toute l’Asie. Au Cambodge, le karaoké est une véritable distraction familiale et les jeunes fredonnent dans la rue avec leurs portables en mode haut-parleur, diffusant leurs musiques favorites. C’est à la Cartoucherie de Vincennes que l’on peut découvrir de manière tout à fait exceptionnelle ces trente acrobates adeptes de cabaret et de chansons fake. _E.B. Royaumes, du 11 au 31 décembre au Théâtre du soleil, Cartoucherie de Vincennes, 75012 Paris, www.theatre-du-soleil.fr

© Jean-Claude Coutausse

DIRTY DANCING

Martine à la page Avec son nom bien rétro et son concept bon enfant, Le Bal des Martine a beaucoup d’arguments pour égayer un début d’année 2012 que l’on espère (il en faut) fédérateur. Jadis proposé à l’Alimentation générale, dans le quartier Oberkampf, et aujourd’hui programmé chaque premier dimanche du mois sur les hauteurs de la Bellevilloise, ce balloche préfère à la techno transe en solo les rumbas surchauffées et les valses d’antan sur parquet lustré. Le tout à la sauce branchée, tout de même, avec groupes en live et un climat volontiers transgénérationnel. Une guinch’ party new look comme on en fait trop peu, pour se réchauffer le sang. _E.B. Le Bal des Mar tine, le 8 janvier à La Bellevilloise, w w w.labellevilloise.com

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© Bruno Verjus

SORTIES EN VILLE RESTOS

Eiji Doihara, le chef japonais du Sot l’y laisse

L’ÉRE EIJI L E CHEF Le Sot l’y laisse, 70 rue Alexandre-Dumas, 75011 Paris Tél : 01 40 09 79 20

À deux pas du cimetière du Père-Lachaise, un bistrot de quartier, où l’on vient depuis toujours pour l’ambiance et la bonne humeur, est récemment devenu une table atypique. Chef japonais passé par chez Bocuse à Tokyo, EIJI DOIHARA propose au Sot l’y laisse une cuisine française sublimée par un délicat sens de l’épure. _Par Bruno Verjus (www.foodintelligence.blogspot.com)

Ne cherchez pas Le Sot l’y laisse sur Internet, vous ne trouverez que des commentaires datant de l’époque – pas si lointaine – où l’endroit dispensait une cuisine aimable et popote aux habitants du quartier. Désormais, le chef japonais Eiji Doihara continue à bien nourrir le voisinage, mais sa cuisine est d’une toute autre classe. La salle, restée dans son jus fifties, dispense l’ambiance surannée d’une époque où l’on prenait du temps pour le manger, serviette autour du cou et pouces exclamatifs au garde-à-vous. Tables et chaises de bistrot lustrées par l’usage, baies vitrées d’atelier et tableau noir où s’affichent les produits 132

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du marché et des plats du jour qui claironnent une belle mise en appétit : voilà pour tout décor. Depuis ses fourneaux avec vue directe sur la salle, Eiji Doihara mijote une cuisine d’une rare qualité où les plats naissent pour le bonheur des mangeurs, à l’enseigne du pot-au-feu de bar aux petits légumes (dans le menu du midi, entrée-plat-dessert, à 24 €). La sublime association d’un bar poché au bouillon et d’une purée délicate de topinambour, les légumes du bouillon limpide et sapide formant une joyeuse farandole de goûts et de textures. Chef de cuisine des établissements Bocuse de Tokyo, Eiji Doihara a beaucoup appris de la France « à la crème et au beurre ». À Paris, il pratique une cuisine populaire tricolore, classique mais débarrassée de l’inutile en suivant l’esprit culinaire nippon. Côté cave, Le Sot l’y laisse compte proposer prochainement des vins nature… millésimés ! Comme le glisse Estelle Guillot, au service : « J’en ai marre que l’on me dise que les vins nature vieillissent mal. » Elle a raison, Estelle, les « vieux » vins nature épongent prodigieusement nos soifs. ♦


DR

LE PALAIS DE…

Alain Cavalier, réalisateur « Je connais un endroit tout près de chez moi qui s’appelle La Baie d’Halong, du nom de la célèbre baie vietnamienne. J’y ai mangé le plat le plus complet et le plus merveilleux de ma vie : un bo bun aux nems. Vous connaissez ? C’est un plat très beau dans ses couleurs ; on y trouve de la carotte, de la salade verte, de la viande de bœuf revenue, des vermicelles translucides et bien sûr des nems. On y mange également d’excellentes soupes royales. C’est une cuisine extrêmement raffinée et équilibrée que l’on savoure dans ce restaurant. Un repas divin. » _Propos recueillis par L.T.

La Baie d’Halong, 164 avenue de Versailles, 75016 Paris. Tél. : 01 45 24 60 62 , w w w.baiedhalong.com Lire également l’inter view page 72

©Outplay

la Recette

Le café latte façon L.A. Zombie

Dans son nouveau porno gay, L.A Zombie, présenté au dernier Festival de Locarno, le Canadien Bruce LaBruce épuise littéralement le genre. Le héros, un zombie raplapla, fatigue à force de ressusciter des jeunes garçons d’un coup de membre monstrueux. Errant mélancoliquement dans un Los Angeles désert, la gym queen body-buildée François Sagat n’a d’autre choix pour se désaltérer que de s’arrêter dans un resto paumé, le MC’s Donut. Vertu du café latte grande taille, il concentre assez de sucre et de caféine pour réveiller un mort. Sa mousse de lait onctueuse s’équilibre parfaitement avec l’amertume du breuvage, à la fois tonique et mielleux. De quoi remettre direct dans l’ambiance câlin le premier zombie venu. _Q.G. L.A. Zombie de Bruce LaBruce // Sortie le 7 décembre

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SORTIES EN SALLES CINÉMA

L’AGENDA

©Thibault Grabbher

_Par D.E., C.G., Q.G., E.R., J.R., A.T. et L.T.

Des vents contraires de Jalil Lespert

07/12 HAPPY FEET 2

ENTRE CHIEN ET LOUP

La suite des aventures de Mumble, le roi des claquettes sur banquise, qui doit libérer les pingouins d’une crevasse et montrer à son fils que la danse peut sauver la communauté.

Kim, jeune cinéaste, doit retourner dans son village natal, à la frontière nordcoréenne, pour accompagner sa tante partie retrouver son mari, disparu en Chine. En chemin, il fait la rencontre d’une jeune femme mutique.

LA FIN DU SILENCE

LIVIDE

Une forêt vosgienne aux allures de bout (et de fin) du monde sert de décor à l’éclatement d’une cellule familiale. Si le récit s’enlise parfois, le film dresse un juste portrait de l’adolescence comme expérience de violence et d’isolement.

En quête d’un supposé trésor, Lucie, son petit-copain et un troisième larron entrent par effraction dans un manoir où dort une centenaire dans le coma… Après À l’intérieur, le duo Maury-Bustillo revient nous terrifier.

MISSION : IMPOSSIBLE. PROTOCOLE FANTÔME

DES VENTS CONTRAIRES

Panade totale pour l’agent Ethan Hunt : son équipe est associée à un attentat terroriste en plein Kremlin. On retrouve avec appétit scènes d’escalades effarantes et gunfights techno, dans une mission qui n’a jamais aussi bien porté son adjectif.

Après 24 mesures, Jalil Lespert retrouve Benoît Magimel dans cette adaptation d’un roman d’Olivier Adam. La vie de Paul bascule le jour où sa femme disparaît. Un an plus tard, il déménage avec ses deux enfants à Saint-Malo, où il a grandi.

ON THE ICE

TWO GATES OF SLEEP

Pour son premier long métrage, le jeune Andrew Okpeaha MacLean a filmé sa communauté : des Américains oubliés dans le grand Nord. Deux ados partagent un secret dans ce film entre thriller et teen movie.

Dans le Sud profond des États-Unis, à la frontière entre la Louisiane et le Mississippi, deux frères taciturnes partent enterrer leur mère. Un premier film pastoral et prometteur réalisé par un New-Yorkais d’à peine 30 ans.

de George Miller (animation) Avec les voix (en V.O.) d’Elijah Wood, Robin Williams… Warner, États-Unis, 1h39

de Roland Edzard Avec Franck Falise, Thierr y Frémont… Équation, France, 1h20

de Jeon Soo-il Avec Kil-Kang Ahn, Kun Sun-jai… Les Films du Paradoxe, Corée du Sud, 1h50

de Julien Maur y et Alexandre Bustillo Avec Chloé Coulloud, Félix Moati… La Fabrique 2 , France, 1h31

14/12 de Brad Bird Avec Tom Cruise, Léa Seydoux… Paramount, États-Unis, 2h18

d’Andrew Okpeaha MacLean Avec Josiah Patkotak, Frank Qutuq Irelan… Memento, États-Unis, 1h36,

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de Jalil Lesper t Avec Benoî t Magimel, Isabelle Carré… Universal, France, 1h31

d’Alistair Banks Grif fin Avec Brady Corbet, David Call… Damned, États-Unis, 1h18


30/11 Hara-Kiri : mort d’un samouraï (lire l’ar ticle p. 88)

07/12

Dernière séance (lire l’ar ticle p. 14) Oki’s Movie (lire l’ar ticle p. 66) L.A. Zombie (lire l’ar ticle p. 133) Shame (lire la critique p. 138) Carnage (lire la critique p. 140)

© 2011 WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.

14/12

17 filles (lire l’ar ticle p. 26) Oh My God ! (lire l’ar ticle p. 40) Hugo Cabret (lire l’ar ticle p. 42) Le Voyage dans la Lune (lire l’ar ticle p. 52) Père Noël Origines (lire l’ar ticle p. 10 0) Sweetgrass (lire la critique p. 142)

21/12

Les Boloss (lire l’ar ticle p. 33) Le Miroir (lire l’ar ticle p. 62) A Dangerous Method (lire la critique p. 144) Le Havre (lire l’ar ticle p. 84)

Happy Feet 2 de George Miller

21/12 LA DÉLICATESSE

FOOTLOOSE

Stéphane Foenkinos adapte le bestseller de son frère David. Un drame de bureau indé et feutré autour du deuil d’une trentenaire (Audrey Tautou) qu’un olibrius (François Damiens) vient sortir de sa torpeur.

Ren, jeune danseur de rock’n’roll jusqu’au-boutiste, débarque dans une petite ville où ses pas de deux importunent un pasteur pudibond… et fascinent la fille de celui-ci. Un remake hardi du Footloose de 1984.

LA CLÉ DES CHAMPS

HELL AND BACK AGAIN

Les vacances à la campagne, c’est parfois ennuyeux. Deux enfants trouvent le moyen de s’amuser en découvrant une mare merveilleuse… Intriguant et poétique, par les réalisateurs de Microcosmos.

Revenu d’Afghanistan, un jeune sergent retrouve sa maison en Caroline-duNord, où il se bat pour recouvrer ses capacités physiques et mentales. Filmé au Canon 5D Mark II, ce documentaire questionne l’avenir du photojournalisme.

MALVEILLANCE

30 MINUTES MAXIMUM

Le trublion ibère derrière le film d’épouvante REC récidive, cette fois avec un concierge trouble autour duquel il décline ses motifs récurrents : un voisinage détraqué, confiné dans un immeuble claustrophobe.

Deux bons à rien en quête d’un plan juteux attachent une ceinture d’explosifs à la poitrine d’un pauvre livreur de pizza (Jesse Eisenberg) qui, pour être épargné, doit cambrioler une banque avec l’aide de son meilleur ami.

ÉCHANGE STANDARD

LET MY PEOPLE GO !

Deux meilleurs amis – le premier brillant avocat, le second complètement irresponsable – se réveillent un jour dans la peau l’un de l’autre. Après Serial noceurs, la nouvelle fable trash et hilarante de David Dobkin.

Pour sa première réalisation, Mikael Buch cosigne avec Christophe Honoré une comédie de fin d’année gay, juive et un peu finlandaise, sous l’égide de Jacques Demy et Pedro Almodóvar. Enlevé et prometteur.

de Stéphane et David Foenkinos Avec Audrey Tautou, François Damiens… StudioCanal, France, 1h48

de Claude Nuridsany et Marie Pérennou (documentaire) Avec Simon Delagnes, Lindsey Hénocque… Walt Disney, France, 1h21

de Craig Brewer Avec Kenny Wormald, Julianne Hough… Paramount, États-Unis, 1h53

de Danfung Dennis (documentaire) Ad Vitam, États-Unis, 1h28

28/12 de Jaume Balagueró Avec Luis Tosar, Mar ta Etura… Wild Side, Espagne, 1h42

de David Dobkin, Avec Ryan Reynolds, Jason Bateman… Universal, États-Unis, 1h52

de Ruben Fleischer Avec Jesse Eisenberg, Danny McBride… Sony, États-Unis-Canada-Allemagne, 1h23

de Mikael Buch Avec Nicolas Maur y, Carmen Maura… Les Films du losange, France, 1h28

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SORTIES EN SALLES CINÉMA

L’AGENDA

© Le Pacte

_Par D.E., C.G., Q.G., E.R., J.R., A.T. et L.T.

Le Projet Nim de James Marsh

04/01 UNE VIE MEILLEURE

UNE NUIT

Le cinéaste de Roberto Succo et L’Avion suit un jeune couple sans le sou qui, pour ouvrir un restaurant, va multiplier les crédits… Un vrai film de crise, en plein dans l’actualité.

Commandant à la brigade mondaine, Simon Weiss effectue une tournée de routine dans les établissements de nuit. Tout bascule lorsqu’il devient la proie des malfrats et des policiers. Roschdy Zem est parfait en flic traqué.

FREAKONOMICS

À L’ÂGE D’ELLEN

Six réalisateurs (dont Morgan Spurlock, auteur de Super Size Me) adaptent le best-seller de Steven Levitt. Des démonstrations ludiques et pédagogiques qui ont pour but de prouver qu’en matière d’économie, ce qui paraît logique ne l’est pas forcément.

Ellen est hôtesse de l’air, ce qui la tient souvent loin de son petit ami. Lorsque celui-ci la quitte, elle décide de tout plaquer : métier, maison… Un film qui balance sans cesse entre doute et radicalité.

de Cédric Kahn Avec Guillaume Canet, Leï la Bekhti… Mars, France-Canada, 1h50

de Heidi Ewing, Aex Gibney… (documentaire) Eurozoom, États-Unis, 1h25

de Philippe Lefebvre Avec Roschdy Zem, Sara Forestier … UGC, France, 1h40

de Pia Marais Avec Jeanne Balibar, Stefan Stern… Films sans frontières, Allemagne, 1h35

11/01 PARLEZ-MOI DE VOUS

LE PROJET NIM

Animatrice d’une émission nocturne à la radio, Mélina est connue pour ses conseils aux auditeurs, mais elle aussi a ses failles. Adoptée, elle part à la recherche de ses origines. Karine Viard tient un rôle tout en fêlures.

L’histoire poignante d’un chimpanzé élevé pendant vingt ans comme un humain dans le cadre d’un projet visant à tester ses capacités d’apprentissage du langage, puis revendu à un laboratoire pharmaceutique. En creux, un portrait du scientifique en charge de l’expérience.

IL N’Y A PAS DE RAPPORT SEXUEL

LES NOUVEAUX CHIENS DE GARDE

Depuis dix ans, une caméra filme les tournages de l’acteur et réalisateur porno HPG. Dans ce making of géant, Raphaël Siboni enchaîne les temps suspendus et s’interroge sur le rapport de ce genre cinématographique au réel.

En 1932, l’écrivain Paul Nizan qualifiait les philosophes gardiens de l’ordre établi de « chiens de garde ». Pour les auteurs de ce documentaire, leurs héritiers sont aujourd’hui journalistes, experts ou éditoralistes. Un pamphlet malin.

de Pierre Pinaud Avec Karine Viard, Nicolas Duvauchelle… Diaphana, France, 1h29

de Raphaël Siboni (documentaire) Avec HPG… Capricci, France, 1h18

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de James Marsh (documentaire) Le Pacte, Grande-Bretagne, 1h39

de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat (documentaire) Épicentre, France, 1h44


28/12 Corpo Celeste (lire l’ar ticle p. 24) Les Crimes de Snowtown (lire la critique p. 146)

04/01 Take Shelter (lire l’ar ticle p. 68 et la critique p. 148) Les Acacias (lire la critique p. 150) Louise Wimmer (lire la critique p. 152)

11/01 La Colline aux coquelicots (lire l’ar ticle p. 30) J. Edgar (lire l’ar ticle p. 80 et la critique p. 154)

18/01 Millénium : les hommes qui n’aimaient pas les femmes © 20 th Century Fox 2012

(lire les ar ticles p. 10 et 76)

25/01 Les Chants de Mandrin (lire l’ar ticle p. 20) Jack et Julie (lire l’ar ticle p. 29)

The Descendants d’Alexander Payne

18/01 L’AMOUR DURE TROIS ANS

ICI-BAS

Gaspard écrit un livre amer en pleine crise sentimentale, puis se rend compte grâce aux charmes d’Alice que l’amour éternel existe. Le premier essai de Beigbeder derrière la caméra, dans une comédie très calibrée.

Révélation de l’année 2011, Céline Sallette campe face à Éric Caravaca une religieuse proche d’un réseau de résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, et tourmentée par des désirs contradictoires.

DUCH, LE MAÎTRE DES FORGES DE L’ENFER

TURN ME ØN

Pendant quatre ans, Kaing Kek Leu, dit Duch, a dirigé la prison M13 au Cambodge, avant d’être nommé à la tête du camp S21, la machine à broyer les opposants au régime Khmer rouge. Avant son procès, Rithy Panh recueille sa parole.

La libido d’Alma, jeune Norvégienne de 15 ans qui vit dans un village isolé, est en surchauffe. Les problèmes commencent lorsqu’un garçon entache sa réputation… Un portrait d’ado tendre et amusant.

de Frédéric Beigbeder Avec Gaspard Proust, Louise Bourgoin… Europa Corp, France, durée n/c

de Rithy Panh (documentaire) Les Acacias, France, 1h45

de Jean-Pierre Denis Avec Céline Sallet te, Éric Caravaca… Pyramide, France, 1h30

de Jannicke Systad Jacobsen Avec Helene Bergsholm, Matias Myren… Zootrope, Nor vège, 1h15

25/01 CAFÉ DE FLORE

THE DESCENDANTS

Narration en puzzle pour cette ambitieuse histoire d’amour(s) qui croise les destins d’un DJ montréalais d’aujourd’hui et d’une Parisienne des années 1940, mère d’un enfant trisomique. Par le réalisateur de C.R.A.Z.Y.

Un promoteur immobilier se retrouve seul avec ses deux filles quand sa femme sombre dans le coma. Familles détraquées et ados à l’Ouest font le sel de cette tragi-comédie en terre hawaïenne.

L’OISEAU

SPORT DE FILLES

Un oiseau entre dans l’appartement d’une femme isolée. Cette présence incongrue réveille chez elle le souvenir d’un enfant décédé et offre à Kiberlain, magnifique de fragilité rentrée, l’un de ses plus beaux rôles.

Après les bovins, les chevaux. La réalisatrice de Peaux de vaches (1988) investit le monde trouble du sport équestre, support d’une réflexion sur les rapports de domination homme-femme.

de Jean-Marc Vallée Avec Vanessa Paradis, Kevin Parent… UGC, Canada, 2h09

d’Yves Caumon Avec Sandrine Kiberlain, Clément Sibony… Les Films du losange, France, 1h33

d’Alexander Payne Avec George Clooney, Shailene Woodley… 20th Centur y Fox, États-Unis, 1h55

de Patricia Mazuy Avec Marina Hands, Bruno Ganz… Le Pacte, France, 1h41

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© 2011 MK2 S.A. © HanWay Films

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SORTIES EN SALLES CINÉMA

Péché capital Trois ans après son premier long métrage, Hunger, STEVE MCQUEEN retrouve son acteur musculeux, MICHAEL FASSBENDER, pour un corps à corps dans la Grosse pomme, qui n’a rien du jardin d’Eden. Une réussite, filmée avec style et sans vergogne. _Par Étienne Rouillon

Vie d’un vit viril en vile ville, Shame s’ouvre sur les exercices de style de son réalisateur-vidéaste, l’autre Steve McQueen. Et perdure ce truc étrange, depuis son premier long, Hunger (2008), qui fait que ces tics introductifs ne sont ni gonflants ni ronf lants. C’est qu’il n’y a pas de

honte à savoir bien filmer. McQueen aime présenter ses personnages par leurs petits rituels, consacrés par une caméra qui coupe les corps et les pièces pour les réorganiser : des fesses vont faire pipi au milieu de la lunette, un torse écoute les messages du répondeur, une entrejambe dit bonjour à la mystérieuse voisine de la rame du métro. Le corps est ordonné mais vecteur d’un chaos : l’appétit sexuel du personnage central, le nombriliste Brandon, vissé sur le dessous de sa braguette. Cet appétit n’est pas gourmet mais dîne de malbouffe – prostituée institutionnelle, voyeurisme accidentel, coup d’un soir et masturbation perpétuelle. Bref, la routine sclérosante de la consommation pornographique. Shame, donc.

qu’il fait, mais plutôt de ne pas pouvoir s’en passer. Pas moralisatrice pour un dollar, cette errance dans un New York vide de sens esquive brillamment la condamnation pudibonde. Des rituels, oui, mais rien de religieux dans Shame. La pertinence du dogme était pourtant au cœur du morceau de bravoure de Hunger, un long dialogue entre un activiste irlandais et un prêtre. Shame prend au contraire place dans une ville où la religion n’est même plus une curiosité. Michael Fassbender, tendu des tempes aux tendons, de frustration autant sexuelle que sociale, y jouit toute honte bue, au prix d’une tragique gueule de bois. ♦ © 2011 MK2 S.A. © HanWay Films

SHAME de Steve McQueen Avec : Michael Fassbender, Carey Mulligan... Distribution : MK2 Diffusion Durée : 1h39 Sortie : 7 décembre

Reste que le cadre sup’ Brandon, déstabilisé par l’arrivée de sa sœur, une chanteuse instable (Carey Mulligan), dans son loft, n’a pas honte de ce

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour le propos anatomique développé par Michael Fassbender et Steve McQueen. Le corps n’est ici plus instrument de pouvoir, mais d’impuissance.

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2… Pour la décidément indispensable Carey Mulligan (Drive), qui fredonne une version chair de poule du standard New York, New York.

3… Pour la scène de jogging, en suspens et plan-séquence, dans les rues d’une ville qui, si elle ne dort jamais, cauchemarde souvent.


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© Wild Bunch

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SORTIES EN SALLES CINÉMA

BAC À SABRES Après la paranoïa dans The Ghost Writer, ROMAN POLANSKI filme la colère dans Carnage. Une récréation en forme de jeu de massacre, dont personne ne sortira indemne. _Par Renan Cros

Les meilleurs films viennent souvent d’idées simples. Un appartement, deux couples réunis pour régler un conflit entre leurs enfants : il fallait tout le talent d’un réalisateur comme Roman Polanski pour faire de cette équation basique une formule explosive. Très fidèle à la pièce originale de Yasmina Reza (Le Dieu du carnage), ce film n’en reste pas moins « polanskien » en diable : huis clos

étouffant, monstre tapis dans l’ombre, surgissement improbable… Sauf qu’ici, l’étrange prend la forme d’une comédie faussement anodine sur les rapports humains. Empruntant tout autant à la sitcom qu’à la farce grossière, Polanski accentue la folie et le bizarre, sousjacents dans le texte de Reza, pour filmer le petit théâtre cruel de l’hypocrisie sociale. Carnage est un film bouffon, un film grimaçant qui glace autant qu’il fait rire. Toujours aussi virtuose, Roman Polanski filme avec un plaisir contagieux ces joutes verbales menées par quatre acteurs aussi monstrueux que sacrés – John C. Reilly, Jodie Foster, Christoph Waltz et Kate Winslet. Chacun, figé dans le stéréotype qu’il a toujours incarné à l’écran, fait monter la pression de cette cocotte-minute. Rien ni personne n’est épargné, puisque tout est sujet au conflit. On passe ainsi de l’éducation des enfants aux rapports

homme-femme, du procès de la bonne conscience humaniste à celui des dérives du capitalisme. Les alliances se font et se défont, les répliques fusent dans une absurdité féroce puisqu’au final, tout cela n’a pas d’importance : seule la colère compte. Polanski a l’intelligence de ne pas juger ses personnages aussi défaits qu’orgueilleux. Il filme simplement la banalité grotesque du monde contemporain. « C’est ainsi que le monde va », semble-t-il nous dire à la fin de ce défouloir cinématographique qui donne envie, à l’image du dernier plan du film, de sortir de sa cage pour fuir loin du pays des hommes civilisés. ♦

© Wild Bunch

CARNAGE de Roman Polanski Avec : John C. Reilly, Kate Winslet… Distribution : Wild Bunch Durée : 2h10 Sor tie : 7 décembre

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour la virtuosité et l’intelligence de la mise en scène de Polanski, où chaque plan et mouvement de caméra fait sens.

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2… Pour l’improbable « surgissement organique » au cœur du film, qui vient littéralement faire tâche dans les relations entre les personnages.

3… Pour le quatuor parfait des comédiens, qui jouent chacun avec leur stéréotype cinématographique pour mieux le dynamiter.


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©Mandragora

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SORTIES EN SALLES CINÉMA

SÉRIE BÊÊÊÊ Depuis la mort du western, la pastorale américaine se fait rare sur les écrans. Elle revient ce mois-ci par la voie du documentaire avec Sweetgrass, épopée à hauteur de moutons, à la fois ode contemplative au wilderness et film d’aventures trépidant. _Par Jérôme Momcilovic

Quand Sweetgrass commence, sous la neige, un troupeau de moutons nous fixe avec obstination. Ce serait un peu intimidant si, l’an dernier, un autre film ne nous avait déjà familiarisé avec l’énigme de ce regard animal. Le Quattro Volte, de l’Italien Michelangelo Frammartino, cherchait en compagnie des bêtes le

secret de la vie dans le rythme des saisons. Sweetgrass voit moins grand et en même temps plus large : les moutons sont américains, et tout autour d’eux l’espace immense vibre encore du mythe des pionniers. Présenté comme une « élégie non-sentimentale de l’Ouest américain », et sous-titré là-bas The Last Ride of the American Cowboy, le film décrit la transhumance menée dans les montagnes du Montana par une poignée de bergers, parmi les derniers à s’acquitter d’un tel rite. Anthropologue et cinéaste, auteur de nombreux films interrogeant le mythe américain, Lucien CastaingTaylor (secondé par sa femme, monteuse, Illisa Barbash) s’est immergé plusieurs années parmi ces cowboys qui vivent encore à l’heure de la frontier et les a accompagnés un été, au long des 300 kilomètres de leur périple. Très beau (la puissance des grands espaces américains est

intacte), souvent cocasse (quand un berger passe ses nerfs sur son téléphone portable qui cherche en vain le réseau), Sweetgrass dépasse vite sa stricte force documentaire pour retrouver le souffle épique du western : confrontation initiatique avec la nature vierge (rivières caractérielles, tentes artisanales plantées au milieu de nulle part), dangers qui guettent (loups et grizzlis) et visages burinés et bouleversants de ces survivants d’une autre ère qui, avant d’être engloutis définitivement dans le sommeil de l’histoire, comptent une dernière fois leurs moutons. ♦

©Mandragora

SWEETGRASS de Lucien Castaing-Taylor et Illisa Barbash Documentaire Distribution : Mandragora Durée : 1h31 Sor tie : 14 décembre

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour la scène de la tonte des moutons, sur fond d’AC/DC. On the highway to laine…

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2… Pour la majesté et la puissance des paysages du Montana, revenus des grands westerns classiques.

3… Pour le regard précis, sobre, et surtout jamais écolonostalgique, posé sur ces cow-boys modernes.


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© Mars Distribution

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SORTIES EN SALLES CINÉMA

Machines désirantes Ce que l’esprit fait au corps, ce que la chair fait à l’esprit. En retraçant, en costumes, un épisode clé de la gestation de la psychanalyse, DAVID CRONENBERG glisse ses obsessions dans un gant de velours et filme au plus sobre une incandescente guerre intellectuelle et charnelle. _Par Jérôme Momcilovic

Adaptant une pièce à succès de Christopher Hampton – The Talking Cure, sur le schisme historique entre Freud et son principal dauphin, Carl Jung –, David Cronenberg s’aventure sur un terrain à la fois familier et surprenant. Familier parce

qu’on sait combien la mécanique de l’esprit, son négoce avec le corps et l’arbitrage anarchique du désir ont irrigué depuis le début l’œuvre de celui dont le premier court métrage s’appelait Transfer et mettait déjà en scène un psychanalyste. Et ce sans avoir jamais vraiment donné dans le film psychanalytique, à l’exception notable de l’aride Spider. Surprenant parce qu’on n’attendait pas forcément le réalisateur là, sur le terrain assagi du film en costumes et de la reconstitution historique. Cet étonnement ne doit pas, pour autant, détourner de la remarquable finesse avec laquelle Cronenberg s’empare d’un matériau à la forme aussi classique. A Dangerous Method commence quand Sabina Spielrein, brillante jeune femme juive et russe, diagnostiquée hystérique, est soumise à la psycho-analyse expérimentée par Jung dans la lignée de Freud, qui est sur le point d’en faire son

dauphin. C’est l’amorce d’un vibrant « triangle intellectuel » (ce sont les mots de Cronenberg) qui débouchera entre le puritain Jung et Spielrein sur une délétère relation sadomasochiste, et entre Freud et Jung sur un fameux divorce épistémologique. Le film est aussi une brillante observation clinique – et donc on ne peut plus cronenberguienne – des rouages de la mécanique de l’esprit, tels qu’ils furent stimulés par l’invention d’une méthode qui était aussi une vision du monde, et tels qu’ils restent – irrémédiablement, violemment – grippés par les assauts du désir. ♦

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A DANGEROUS METHOD de David Cronenberg Avec : Keira Knightley, Michael Fassbender… Distribution : Mars Durée : 1h39 Sor tie : 21 décembre

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour le Freud sublimement campé par un Viggo Mortensen à barbiche, qui règne en maître sur cette amitié virile épistolaire.

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2… Pour Michael Fassbender, qui confirme, en Carl Gustav Jung guindé, qu’il est l’un des acteurs les plus brillants du moment.

3… Pour la mise en scène coupante et raffinée de Cronenberg, d’ordinaire adepte du corps à corps, qui livre ici son discours de la méthode.


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© ARP Selection

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FAIT D’HIVER LES CRIMES DE SNOWTOWN de Justin Kurzel Avec : Lucas Pit taway, Daniel Henshall… Distribution : ARP Sélection Durée : 2h Sor tie : 28 décembre

Plongée putride dans le quotidien d’une famille monoparentale, le premier long métrage de JUSTIN KURZEL raconte l’ascension d’un serial killer australien. Une réflexion magistrale sur les déviances de la justice populaire, inspirée d’un fait divers. _Par Laura Pertuy

Temps fort de la dernière Semaine de la critique à Cannes, Les Crimes de Snowtown ne s’épargne pas une violence adipeuse, extirpée d’une histoire qui a marqué l’Australie dans les années 1990. La caméra ne s’aventure jamais au-delà du lotissement pourri où vit Jamie, 16 ans,

3 questions à et sa famille, comme pour délimiter le caractère inéluctable du drame à venir, nous dire que le vice est déjà là. John Bunting, nouvel amant de maman, compte débarrasser Snowtown de ses incurables déviants à coups de discours populistes. Et toute la communauté obtempère aux invectives du justicier. Jamie trouve en John la figure paternelle qui lui manque, sans se douter des desseins sanguinaires de son mentor. Ce dernier se pose vite comme la figure d’un déterminisme social très appuyé, non loin du récent N.E.D.S de Peter Mullan. Le grain brouillon qui traverse les scènes souligne la volonté d’inscrire Snowtown aux limites du récit documentaire pour l’élever au rang de film de genre. En suivant la dégringolade de Jamie, la narration polyphonique et la mise en scène claustrophobe captent la montée de l’extrémisme. Et, sous les flocons crasseux, illumine des acteurs amateurs bel et bien rompus aux gangrènes du réel. ♦

Lucas Pittaway Comment avez-vous abordé ce premier rôle au cinéma ? J’ai dû apprendre à lire un scénario comme un roman. Les acteurs non professionnels doivent oublier qu’ils jouent, tandis que les vrais acteurs s’efforcent de reproduire une réaction naturelle. C’était intéressant des deux côtés. Comment avez-vous façonné le personnage très passif de Jamie ? J’ai travaillé sur mes propres ressentis. Pour une scène, je suis resté dans la même émotion des heures durant ; j’avais envie d’envoyer tout le monde se faire voir et de rentrer chez moi. Quant à la relation père-fils, je l’ai construite avec Daniel Henshall qui possède une aura de gardien de la communauté, comme dans le film. Quelle a été la réaction des habitants de Snowtown lors du tournage ? Des personnes passaient sur le plateau et certains s’exclamaient : « Oh, mon frère est en prison avec John Bunting ! » Le tournage a suscité beaucoup de controverses, mais les gens se sont apaisés quand ils ont compris qu’il ne s’agissait pas du tout d’un slasher movie.

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour poursuivre une redécouverte du cinéma australien amorcée en 2011 avec Animal Kingdom de David Michôd.

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2… Pour la peinture crasse d’une jeunesse bâtie sur des sévices quotidiens et des rêves d’ailleurs, à l’image de l’aîné en partance.

3… Pour l’échappée finale dans le bush, baigné de lumières irisées, quand défilent les sentences décidées par la justice.


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© Ad Vitam

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Tempêtes sous un crâne TAKE SHELTER de Jef f Nichols Avec : Michael Shannon, Jessica Chastain… Distribution : Ad Vitam Durée : 1h56 Sor tie : 4 janvier

Prix de la Semaine de la critique à Cannes, le deuxième film du jeune cinéaste américain JEFF NICHOLS enferme un père de famille dans la paranoïa. Un beau drame psychoclimatique. _Par Clémentine Gallot

Curtis (Michael Shannon), mari comblé d’un ménage paisible de l’Ohio, perd un jour les pédales, s’enfonce dans une paranoïa agressive pour finir par trouver refuge dans l’abri anti-tornade de son jardin. La trouvaille du film consiste à faire figurer ses angoisses sous l’apparence de cieux déchaînés, une apocalypse climatique qui revient tourmenter Curtis nuit après nuit :

3 questions à ciels de tempête, nuées d’oiseaux en formation… Difficile de ne pas voir dans ces plans d’une grande picturalité l’annonce d’un châtiment biblique, voire l’écho de la crise financière qui ravage les États-Unis. Si Shotgun Stories, le premier film de Jeff Nichols – sur la rivalité entre de jeunes rednecks – impressionnait déjà par sa maîtrise, Take Shelter confirme ces ambitions, formelles et narratives, filmant avec la même sobriété (et quelques longueurs) les désordres psychotiques de l’âge adulte. Nichols avoue même avoir transposé l’anxiété de sa première année de mariage dans cette fiction climatique. Le jeune cinéaste de l’Arkansas, protégé de Terrence Malick avec qui il partage sa productrice, a lui aussi casté Jessica Chastain (point d’ancrage de The Tree of Life) en solide housewife. Reste le grand Michael Shannon, accroché à une survie hallucinée dans ce scénario catastrophe, père de famille aux abois, entre ciel et terre. ♦

Jeff Nichols Vous présentez Take Shelter comme un exutoire de vos angoisses. Pourquoi cette métaphore de la tempête ? Les tempêtes sont ce qu’il y a de plus beau dans la nature. Naturellement, j’ai associé mon anxiété à ces manifestations grondantes et majestueuses. Les séquences rêvées s’emboitent totalement dans le récit… Je déteste les scènes de rêve, elles sont toujours atroces dans les mauvais films. Je voulais éviter cela grâce à une continuité visuelle et narrative au tournage, c’était une règle. Take Shelter est un film sur la paranoïa. Vous sentez-vous proche du cinéma de Roman Polanski ? Pendant le tournage, j’ai été très influencé par le début de Rosemary’s Baby : le plan de l’immeuble vu d’un hélicoptère, c’est le point de vue du diable. À chaque fois que l’on place la caméra quelque part, il faut que cela ait du sens. Shining a le même type de prologue. Tout est affaire de mouvement : la caméra qui s’approche et finit par écraser le personnage, cela vient de Shining. C’est une force surnaturelle qui agit hors cadre.

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour voir l’un des meilleurs films du dernier Festival de Cannes, qui confirme le talent du jeune Jeff Nichols.

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2… Comme Todd Haynes jadis dans Safe, Jeff Nichols actualise une belle vision métaphorique de la démence à l’américaine.

3… Parce que le film est hanté par la présence de l’inquiétant Michael Shannon, et installe 2011 comme l’année Jessica Chastain.


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© Bodega Films

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TRANSPORT AMOUREUX LES ACACIAS de Pablo Giorgelli Avec : Germán De Silva, Hebe Duar te… Distribution : Bodega Films Durée : 1h25 Sor tie : 4 janvier

Caméra d’or à Cannes, le premier film de l’Argentin PABLO GIORGELLI nous ballote dans un camion d’Asunción à Buenos Aires. Un road movie sobre et lumineux qui capte les premiers instants d’une romance. _Par Laura Tuillier

Obligé par les circonstances d’accueillir dans son camion une jeune femme et son bébé, Rubén, routier mutique, a 1500 bornes à parcourir et pas franchement envie de faire la conversation. Tout en économie, Les Acacias (du nom du bois que Rubén transporte) fait le pari d’une simplicité formelle qui déroute puis envoûte. Son réalisateur, Pablo Giorgelli, nous parle ainsi de sa méthode :

3 questions à « Écrire d’abord beaucoup de dialogues, puis retrancher tout ce qui n’est pas essentiel pour arriver finalement au cœur de l’histoire : une paternité contrariée. » Pas de flash-backs ni de longs discours ici, mais des séquences qui s’étirent dans le temps toujours présent d’un long voyage monochrome. Parsemé d’allusions, de sourires timides et seulement troublé par les pleurs d’Anahí, le nourrisson, la traversée tire sa force de la ligne droite et claire sur laquelle elle s’effectue. À la fois road movie et huis clos (presque toutes les scènes ont lieu dans le camion), Les Acacias se concentre sur le portrait délicat de trois âmes vagabondes liées, sans en prendre conscience au premier abord, par les kilomètres. Grâce à Jacinta et Anahí, le chauffeur taciturne trouvera le courage de se retourner sur son passé sans cesser d’avancer vers un horizon que ses deux passagères lui ont dégagé. ♦

Pablo Giorgelli Vous avez mis cinq ans à réaliser ce premier film. Pourquoi si longtemps ? J’ai passé deux ans à travailler sur le scénario. Au départ, mon histoire était sensiblement différente : beaucoup plus de dialogues, d’action. Le thème de l’immigration était abordé plus frontalement. J’avais besoin de ce temps pour arriver à maturité… et trouver des financements ! Comment avez-vous travaillé avec l’équipe dans l’espace clos du camion, qui abrite la majorité du film ? Nous avons construit une cabine, une copie du camion mais avec de la place pour l’équipe sur les côtés. Je filmais depuis les fenêtres du camion, c’était important pour moi que la caméra soit portée, qu’elle ne soit pas posé là, immobile, comme une caméra de surveillance. Qui est ce bébé qui interprète son rôle à la perfection ? C’est le miracle du film ! Elle avait 4 mois lorsque je l’ai rencontrée. Au tournage, nous planifions tout en fonction d’elle. On tournait les scènes en fonction de son état d’esprit. C’était difficile pour les acteurs, parce qu’ils devaient être prêts à tout tourner en permanence.

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour les trois interprètes, qui transforment l’espace confiné du camion en terrain émotionnel fertile.

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2… Pour la très belle fin, qui ne choisit pas et préfère faire confiance à l’imagination du spectateur.

3… Pour découvrir un film argentin doux et optimiste, à contre-courant de la production nationale de ces dernières années.


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© Haut et Court

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Louise attaque Premier long métrage de CYRIL MENNEGUN, porté par une actrice impressionnante, Louise Wimmer dresse le portrait d’une quinquagénaire précaire en lutte pour sa survie. Un film faussement prévisible… et finalement assez inattendu. _Par Jérôme Momcilovic

Louise Wimmer a la cinquantaine et, sous une épaisse et longue crinière, un regard sombre et buté qui lui vaut sans répit le même reproche : si seulement Louise était plus aimable, si elle voulait bien gratifier d’un sourire docile les mains qu’on fait semblant de lui tendre, pas de doute, elle

pourrait améliorer son sort. Dans la novlangue sociologique parlée par les médias, Louise Wimmer est une « précaire », une « travailleuse pauvre ». C’est, apprend-on, un divorce qui l’a poussée là, dans ce quotidien de travail partiel et de nuits passées dans sa voiture parce qu’on lui refuse – provisoirement – un logement. Avec pareil tableau, l’affaire semble entendue : nous avons affaire à un film social, une photographie de l’époque telle qu’elle est, toujours plus impitoyable envers les faibles. Ce serait un peu injuste pourtant d’y cantonner le film de Cyril Mennegun, tant il travaille, avec une certaine finesse, à ne pas céder à la tentation de la sociologie. Son programme est ailleurs, et la littéralité sèche de son titre, qui dit avec quelle obstination il reste au plus près de son personnage, renvoie à un autre héritage légué par des films aux titres proches : la Wanda de Barbara Loden, la Rosetta des frères

Dardenne, la Wendy de Kelly Reichardt. Sans retrouver ces sommets et malgré ses maladresses, Louise Wimmer partage avec eux l’ambition de préférer à l’exemplarité l’immanence brute des gestes, une gymnastique du désespoir qui replie sur l’obstination du personnage celle de la mise en scène. Couplant cette relative sécheresse à une efficacité narrative plus proche du cinéma indépendant américain que du modèle naturaliste français, le film vaut surtout pour une révélation : Corinne Masiero, actrice jusqu’ici quasi inconnue et vraiment impressionnante. ♦

© Haut et Court

LOUISE WIMMER de Cyril Mennegun Avec : Corinne Masiero, Jérôme Kircher… Distribution : Haut et Cour t Durée : 1h20 Sor tie : 4 janvier

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour le beau personnage de Louise Wimmer, bloc d’énergie rêche et douloureuse, reléguée aux marges de la société.

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2… Pour l’interprétation de Corinne Masiero, révélation de ce film salué par la critique lors la dernière Mostra de Venise.

3… Pour le resserrement efficace et judicieux de la mise en scène de Cyril Mennegun, connu jusqu’ici comme documentariste.


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© 2011 WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC. Photo Credit: Keith Bernstein

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L’homme des présidents Dans J. Edgar, biopic follement ambitieux électrisé par la présence de Leonardo DiCaprio dans le rôle titre, CLINT EASTWOOD revisite 50 ans d’histoire américaine au prisme des sentiments contrariés d’un homme de pouvoir. _Par Jacky Goldberg

Depuis combien de temps n’avait-on vu un film de Clint Eastwood aussi tranchant ? Tandis que plusieurs de ses derniers longs métrages montraient des signes de fatigue, J. Edgar prouve que l’heure de la retraite n’a pas encore sonné pour le plus vieux cinéaste américain en activité. Sa rencontre avec Leonardo DiCaprio

n’est pas étrangère à cette vigueur retrouvée : arrivant dans l’état où l’a laissé Martin Scorsese (fiévreux, alourdi, allumé), l’acteur embrasse le rôle du mythique fondateur du F.B.I., J. Edgar Hoover, avec une distance idéale, entre l’imitation requise par l’exercice du biopic et l’affirmation de sa propre politique d’acteur. Sous les tics de langage et les masques de latex, c’est toujours le même homme fragile et véloce que l’on devine, Icare fonçant sans se retourner vers le soleil pour conjurer on ne sait quelle peine. La peine, à vrai dire, est ici parfaitement connue : le Hoover d’Eastwood, surnommé Speedy durant son enfance à cause de problèmes de diction, est un être dévoré par une relation fusionnelle avec sa mère, rongé par son homosexualité refoulée et totalement narcissique. À partir de ces clichés un peu lourdingues, le vieux Clint réalise l’un de ses films les plus émouvants, varia-

tion gay autour de Sur la route de Madison boostée aux amphétamines qu’Edgar s’enfilait dans les dernières années de sa vie. Le film, à l’image de son héros pervers, file à toute allure, passant d’une époque à l’autre en mode accéléré. Il y a là un pari fou que de raconter une bonne moitié du XXe siècle – Hoover fut en poste de 1924 à sa mort en 1972, et connut huit présidents, parfois moins puissants que lui – au prisme de la vision psychotique d’un homme dont la tragédie est d’avoir eu toutes les cartes en main (il collectionnait les dossiers compromettants), mais d’être resté dans l’ombre. Là où croupissent les (beaux) salauds. ♦

© 2011 WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.

J. EDGAR de Clint East wood Avec : Leonardo DiCaprio, Naomi Wat ts... Distribution : Warner Durée : 2h15 Sor tie : 11 janvier

3 raisons d’aller voir ce film 1… Parce que le biopic, genre cinématographique lénifiant et académique par excellence, est ici magnifiquement subverti.

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2… Parce que Leonardo DiCaprio, en totale cohérence avec son œuvre, demeure un transformiste de génie, au cerveau malade et labyrinthique.

3… Parce qu’il est assez inattendu de retrouver chez Eastwood une vigueur et des motifs que l’on croyait appartenir définitivement au passé.


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exposition

Lise Bellynck dans Douce de Sébastien Bailly

ZONE D’OMBREs

Lauréat du prix Niépce 2011, le photojournaliste GUILLAUME HERBAUT a franchi l’épais brouillard qui entoure la centrale de Tchernobyl. Ses clichés organiques et cauchemardesques du site désaffecté, réunis dans l’ouvrage La Zone, seront exposés au MK2 Bibliothèque du 27 décembre au 7 février. _Par David Elbaz

Au retour de son deuxième voyage dans la zone sinistrée qui entoure la centrale de Tchernobyl, en 2005, Guillaume Herbaut jurait que c’était la dernière fois. Pourtant, quatre ans plus tard, il arpente de nouveau le territoire ukrainien malade. « Je disais à d’autres reporters qu’il y avait encore quelque chose à faire là-bas, que le bruit courait que des gens étaient retournés y vivre. Mais personne ne l’a fait. » En quête de légendes, il s’y colle donc lui-même – accompagné du journaliste Bruno Masi, ancien de Libération – dans l’idée de compléter ce nouveau travail par un webdocumentaire. La dernière étape de l’étrange attraction-répulsion développée par le photographe pour ce no-man’s land encore dangereux pour l’homme. Les deux Français passent finalement quatre mois sur place, entre 2009 et 2011 : « J’ai la sensation d’avoir été dans un état de transe pendant deux ans, dit-il. Tchernobyl me terrifie, encore aujourd’hui. » Villes fantômes, paysages lugubres, silhouettes spectrales de stalkers bravant l’inter156

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dit pour dérober du métal contaminé : malgré leur frontalité, les images de Guillaume Herbaut évitent toujours l’écueil racoleur et résonnent en nous comme les bribes d’un cauchemar persistant. « J’ai mis deux ans pour entrer mentalement dans Tchernobyl. Je me demandais comment photographier une catastrophe qui a eu lieu quinze ans avant. Ça a transformé ma manière de regarder le monde. J’ai dû changer de format, prendre du recul, apprendre à photographier le vide, le hors-champ… Tout l’inverse de ce que j’étais habitué à faire. » Comme dans le scénario d’un film post-apocalyptique, le no man’s land et ses environs sont devenus la terre d’accueil de déshérités venus là chercher un nouveau départ – comme à Bazar, ville dont le maire offre des maisons tombées en désuétude. Ce sont aussi ces lueurs d’espoir que le photographe fait jaillir des zones d’ombre de Tchernobyl. ♦ La Zone de Guillaume Herbaut et Bruno Masi (Naïve littérature, déjà disponible) Exposition au MK2 Bibliothèque du 27 décembre au 7 février

© Guillaume Herbaut

LES ÉVÉNEMENTS DES SALLES


© 20th Century Fox 2012

label mk2

The Descendants Mélo doux-amer où trajet existentiel et transhumance généalogique se télescopent, The Descendants d’Alexander Payne a reçu le label du programmateur MK2 du mois de janvier. Matt King, avocat hawaïen cossu (George Clooney), apprend que sa femme, dans le coma, avait un amant. Le père de famille désengagé reprend les manettes et réunit en urgence ses deux filles. À l’heure du bilan, cette petite tribu se lance à la poursuite du rival, un agent immobilier bling-bling… Chantre de la comédie générationnelle volubile et désabusée, le réalisateur de Sideways renoue ici avec son vieux fond dépressif. Quant à George Clooney, après plusieurs rôles de mâle dominant, il baisse la garde, et émeut en patriarche ectoplasmique dépassé par les évènements. _C.G. The Descendants d’Alexander Payne // Sortie le 25 janvier

© Movimento

Court métrage

Dimanche ou les fantômes de Laurent Achard

Les soirées Premiers pas Bimestriel édité par l’Agence du court métrage, Bref propose un panorama fureteur et exigeant du format court, à l’image de son superbe centième numéro, paru ces jours-ci, qui fait la part belle aux entretiens croisés. En marge des soirées Bref (projection de courts sélectionnés par la rédaction autour d’une thématique), dont la 113e édition aura lieu le 13 décembre au MK2 Quai de Loire, la revue lance un nouveau rendez-vous : chaque mois, les soirées Premiers Pas diffusent les courts métrages de réalisateurs dont les longs sont parallèlement à l’affiche. La troisième édition, le 17 janvier au MK2 Hautefeuille, permettra ainsi de découvrir les premiers essais de Laurent Achard, Roland Edzard, Pierre Pinaud et Yves Caumon. _Q.G. Le 17 janvier au MK2 Hautefeuille, plus d’infos sur www.mk2.com www.mk2.com

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LES ÉVÉNEMENTS DES SALLES

animé par 

© MK2 / Marion Dorel

Ollivier Pourriol

ConférencE

Le nerf de la guerre Désormais chroniqueur au Grand Journal de Canal +, le dandy-philosophe OLLIVIER POURRIOL reprend du service pour une septième saison de son Studio Philo au MK2 Bibliothèque. Cette fois, l’homme qui a réussi à réconcilier les X-Men et Spinoza donne un cours sur « la guerre des images », avec Paul Virilio et Régis Debray en escorte. _Par Quentin Grosset

Depuis le mois de septembre, Ollivier Pourriol a revêtu de façon probante l’habit de l’« intello de Canal + » pour couvrir l’actualité culturelle, qu’il parsème avec malice de lapsus sur le nom de Christine Boutin (on vous laisse deviner lequel) ou de railleries sur Franck Dubosc. Normalien et agrégé de philosophie, coiffé d’une télégénique tignasse poivre et sel, le bonhomme s’avère pourtant loin d’être une starlette à la BHL, lui qui depuis sept saisons s’illustre lors de son Studio Philo en décrypteur de concepts « écraniques ». Les images donnent à penser, nous dit Pourriol : pour résister au grouillement continu du flux audiovisuel, rien de mieux que d’en interroger les significations. Pédagogique et fun, la démarche marie Matrix et Descartes en explorant de biais les grandes questions de la philosophie, tout en esquivant le côté planplan du maître de conférence. Lors de cette septième session magistrale, Pourriol s’appuiera sur les réflexions des

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philosophes Paul Virilio et Régis Debray pour méditer sur la « guerre des images ». « Au XXe siècle, la question de la perception s’est mise à primer celle de la destruction, précise Pourriol. À partir de là, ce qui m’intéresse, c’est l’articulation entre guerre et cinéma, et de voir comment elle s’est déplacée dans le champ de la propagande politique ou de la publicité, pour lesquelles l’image est une arme qui ne vise pas forcément à détruire, mais qui permet d’avoir une emprise sur l’imaginaire collectif. » Le philosophe tentera d’éclairer comment, des films de propagande de Leni Riefenstahl au regard de Brian De Palma sur la prolifération des images numériques, l’œil est bel et bien devenu le nerf de la guerre. ♦ Studio Philo saison 7 : « la guerre des images » Jusqu’au 21 avril, chaque samedi à 11h au MK2 Bibliothèque


AGENDA

Le 7 décembre à 10h30

Lecture pour les 3-5 ans QUAI DE LOIRE

En décembre, nous attendrons le Père Noël ! Sur inscription gratuite au 01 44 52 50 70. Le 7 décembre à 19h30

Rencontre autour du livre Paris pochoirs QUAI DE LOIRE Avec les éditions Alternatives, rencontre avec Samantha Longhi, rédactrice en chef de Graffiti Art Magazine, et Benoît Maître, aka Spizz, auteur du livre Paris pochoirs. Le 9 décembre à 20h

Rencontre-lecture avec Jérôme Lafargue QUAI DE LOIRE

Avec les éditions Quidam, rencontre avec l’auteur du roman L’Année de l’hippocampe. Le 10 décembre à 15h

Rencontre autour de The Foxy Lady Project BIBLIOTHÈQUE Rencontre et dédicace avec le photographe Maxime Ruiz, co-auteur du livre consacré aux guitares légendaires du XXe siècle. Le 17 janvier à 20h

Carte blanche à Rémi De Vos (sous réserve) BASTILLE

Rencontre avec l’auteur autour de sa pièce Cassé, mise en scène par Christophe Rauck au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, du 12 janvier au 12 février. Projection de Ladybird de Ken Loach. Le 17 janvier à 20h

Soirée Premiers pas HAUTEFEUILLE

En partenariat avec le magazine Bref et l’Agence du court métrage. Diffusion de La Plaine de Roland Edzard, Dimanche ou les fantômes et La Peur, petit chasseur de Laurent Achard, Gelée précoce de Pierre Pinaud et Les Filles de mon pays de Yves Caumon (lire également page 157). Le 30 janvier à 20h30

Rendez-vous des docs QUAI DE LOIRE

Programmation en cours. Un film sera présenté par Arnaud Hée, rédacteur en chef adjoint du site Critikat.com et critique pour la revue Études.

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la chronique de dupuy & berberian

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Chers lecteurs de Trois Couleurs, cette page est la vôtre. Avez-vous déjà rencontré au cours de votre vie une personne pour qui vous éprouvez ce qu’on pourrait appeler de la haine ? Avez-vous déjà plus ou moins désiré sa mort ? Pouvez-vous décrire cette personne physiquement ? Si tel est le cas, envoyez un e-mail à unaccidentsvp@gmail.com en joignant le maximum d’informations en votre possession. Les dessinateurs Ruppert et Mulot, tout en préservant votre anonymat, tâcheront de faire qu’un accident soit vite arrivé. 162

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Trois Couleurs #97 – Hiver 2011