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AVRIL 2011

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CINĂŠMA CULTURE TECHNO

by

Shannyn Sossamon

independent

woman


Triple agent Monte Hellman, Terrence Malick, Jerzy Skolimowski : ce printemps marque le retour sur les écrans de trois cinéastes révérés pour leur singularité, leur intransigeance et leur discrétion – absence qui confine, pour certains, au camouflage. Figurespivots du cinéma dit « indépendant », c’est-à-dire conçu à l’écart des normes hollywoodiennes, leur come-back est d’autant plus attendu qu’il coïncide, dans chacun des cas, à la sortie d’un film miroir, reflétant le parcours sinueux de leur auteur : mise en abyme d’un tournage questionnant les chausse-trappes du cinéma (Road to Nowhere de Monte Hellman, cinéaste nihiliste) ; fable existentielle sur la genèse de l’humanité (The Tree of Life de Terrence Malick, ex-professeur de philosophie) ; thriller désertique sur la résistance d’un Afghan poursuivi par l’armée américaine (Essential Killing de Jerzy Skolimowski, boxeur, peintre, acteur et réalisateur en exil permanent). Est-ce, dès lors, un hasard si chacun de ces trois films travaille le motif, éminemment cinématographique, de l’infiltration ? Infiltration d’un plateau de cinéma par une actrice duplice et fascinante (splendide Shannyn Sossamon) dans Road to Nowhere ; infiltration de la mémoire collective par la psyché tourmentée des personnages de The Tree of Life ; infiltration des paysages désolés de Essential Killing par son héros fugitif et roublard. S’infiltrer, c’est s’adapter à un environnement étranger sans jamais se trahir ni se compromettre ; c’est, lorsque l’on conçoit des œuvres soumises à un impératif de rentabilité, ne pas négliger leurs conditions de fabrication et de réception, mais se souvenir que l’on crée d’abord pour soi. Dans l’équation à trois termes qui unit l’artiste, le producteur et le spectateur, c’est privilégier la satisfaction du premier, en misant sur le fait qu’elle entraînera celle des deux autres. L’artiste indépendant est un triple agent qui n’agit qu’à sa propre solde. _Auréliano Tonet


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ÉDITEUR : MK2 MULTIMÉDIA 55 RUE TRAVERSIÈRE, 75012 PARIS 01 44 67 30 00 / www.mk2.com Directeur de la publication & directeur de la rédaction Elisha Karmitz (elisha.karmitz@mk2.com) Rédacteur en chef & chef de rubrique « culture » Auréliano Tonet (aureliano.tonet@mk2.com) Chefs de rubrique « cinéma » Clémentine Gallot (clementine.gallot@mk2.com) Juliette Reitzer (juliette.reitzer@mk2.com) Chef de rubrique « technologies » Étienne Rouillon (etienne.rouillon@mk2.com) Rédactrice Laura Tuillier (laura.tuillier@mk2.com) Direction artistique Marion Dorel (marion.dorel@mk2.com) Sarah Kahn (sarah.kahn@mk2.com) Design Louise Klang (louise.klang@mk2.com) Secrétaire de rédaction Sophian Fanen Iconographe Juliette Reitzer Stagiaires Laura Pertuy Louis Séguin Ont collaboré à ce numéro Ève Beauvallet, Maxime Chamoux, Victoire de Charette, Renan Cros, Julien Dupuy, Gladys Marivat, Yann François, Joseph Ghosn, Igor Hansen-Løve, Jacky Goldberg, Donald James, Laurent Matteï, Wilfried Paris, Jérôme Provençal, Bernard Quiriny, Guillaume Regourd, Yal Sadat, Violaine Schütz, Léo Soesanto, Mélanie Uleyn, Bruno Verjus, Éric Vernay, Anne-Lou Vicente Photographie de couverture © Monte Hellman Publicité Responsable clientèle cinéma Stéphanie Laroque 01 44 67 30 13 (stephanie.laroque@mk2.com) Directrice de clientèle hors captifs Amélie Leenhardt 01 44 67 30 04 (amelie.leenhardt@mk2.com) © 2009 TROIS COULEURS issn 1633-2083 / dépôt légal quatrième trimestre 2006. Toute reproduction, même partielle, de textes, photos et illustrations publiés par MK2 est interdite sans l’accord de l’auteur et de l’éditeur. Magazine gratuit Ne pas jeter sur la voie publique

SOMMAIRE #90 5 ÉDITO 8 SCÈNE CULTE > Macadam à deux voies 10 PREVIEW > The Tree of Life et La Dernière Piste

15 LES NEWS

15 CLOSE-UP > Luca Marinelli 16 LE K > Pina 18 L’ŒIL DE… > Céline Sciamma sur Tomboy 20 KLAP > Hsiu Hjie, derrière l’écran 22 L’HURLUBERLU > Robert Pattinson 26 REGARDS CROISÉS > L’Étrangère, Women Without Men... 28 TÉLÉCOMMANDO > The Office (U.S.) 30 MAGNÉTO > La Proie 32 EVENT > Les préraphaélites à Orsay 34 L’HEURE DES POINTES > Guillaume Vincent 36 UNDERGROUND > Tune-Yards 38 CARTE BLANCHE > Mehdi Zannad 42 MIX TAPE > Alela Diane vs. Okkervil River 44 LE NET EN MOINS FLOU > Pierre La Police 46 AVATAR > Gorillaz

49 LE GUIDE

50 SORTIES CINÉ 62 SORTIES EN VILLE 72 LA CHRONIQUE DE DUPUY & BERBERIAN

74 DOSSIER

INDÉPENDANCES // Road to Nowhere, Essential Killing, Rabbit Hole…

107 LE BOUDOIR

108 DVD-THÈQUE > Scott Pilgrim 110 CD-THÈQUE > Metronomy 112 BIBLIOTHÈQUE > Le Polygame solitaire 114 BD-THÈQUE > Une vie dans les marges 116 ludothèque > Total War : Shogun 2 118 SEX TAPE > Les Nuits rouges du bourreau de jade

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© Carlotta

8 SCÈNE CULTE /// MACADAM À DEUX VOIES

BREAK LE PITCH Au cours de son errance automobile à travers le Sud-Ouest américain, le trio central du film (le conducteur, le mécano et la fille) croise un compagnon de jeu : le conducteur d’une Pontiac 1970 jaune (crédité « GTO »). Ils se lancent un défi : le premier arrivé à Washington remporte la voiture de l’autre. Durant la course, ils jettent GTO entre les mains de la police, avant de le retrouver peu après.

GTO sort de sa voiture et s’approche de ses concurrents. GTO : Ne jouez pas à ça. Je connais la combine.

Il mange l’œuf dur. Le trio sort de la voiture. GTO : J’ai en réserve tout ce que vous voulez.Calmants, excitants ou autres. [Ils trinquent.] À votre perte ! LE CONDUCTEUR : Pareillement. LE MÉCANO : Vous voulez un autre œuf ? GTO : Non. [Long silence.] Nous voilà donc sur la route. […] Je pourrais vous liquider sans hésiter, vous savez. LE CONDUCTEUR : Oui, j’imagine.

GTO : Connard, ces flics je les connais bien ! […] Ils m’ont escorté quand ma femme a eu des jumeaux.

GTO : Mais moi, j’ai roulé ma bosse.Aussitôt arrivé, je repars dans l’autre sens. J’ai cherché des extérieurs pour des films de bolides. Mais une vraie course, c’est plus intéressant. Je trouverai des extérieurs au passage. Vous faites ça aussi ?

LA FILLE : Félicitations !

LE CONDUCTEUR : Un peu, oui.

GTO : Vous foutez pas de ma gueule.

GTO : Je le savais. Je reconnais les cinglés de bagnole. Mais toute cette vitesse vous détruira un jour. On ne peut pas rester un nomade pour toujours. À moins d’être comme moi.

LE CONDUCTEUR : C’était pour vous rappeler qu’on est là. On est dans la même course.

LE MÉCANO : Et si on faisait une trêve ? Vous voulez un œuf dur ?

Macadam à deux voies de Monte Hellman // Avec James Taylor, Laurie Bird… // États-Unis, 1971, 1h42 // DVD disponible chez Carlotta Retrouvez la scène culte sur

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Photo Merie Wallace Š Cottonwood Pictures LLC

10 PREVIEW


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THE TREE OF LIFE Réalisateur ermite (deux décennies de silence entre Les Moissons du ciel et La Ligne rouge), Terrence Malick réapparaît, cinq ans après avoir revisité l’histoire de Pocahontas dans un Nouveau Monde qui touchait au sublime. Quelques indices perlent des premières images de The Tree of Life, pressenti pour Cannes, qui pourrait bien s’imposer par son ampleur comme un film-somme. Dans les années 1950 (la photographie fauve évoque La Balade sauvage), Mr. O’Brien (Brad Pitt) tente d’élever son fils Jack dans la perfection. Sean Penn (Jack adulte) confronte plus tard cette autorité paternelle et la grâce maternelle à des questionnements métaphysiques dont l’exploration promet le vertige. L’ombre kubrickienne de 2001 : l’odyssée de l’espace plane sur ce projet bigger than life. _L.T. Un film de Terrence Malick // Avec Brad Pitt, Sean Penn… // Distribution : EuropaCorp // États-Unis, 2011 // Sortie le 18 mai


12 PREVIEW

LA DERNIÈRE PISTE Retrouvant, après Wendy and Lucy (2008), l’actrice Michelle Williams – qu’elle plonge de nouveau dans l’inquiétante immensité des terres de l’Oregon –, Kelly Reichardt se penche dans son troisième film sur les mythes fondateurs de l’Amérique et du cinéma. En 1845, un groupe de pionniers entame une longue marche vers les plaines de l’Ouest, supposées gorgées d’eau et d’or. Le charismatique Meek s’impose alors comme guide. Mais le périple s’étire, épuisant les personnages en même temps que l’intrigue, qui prend alors la forme épurée d’une quête des origines aride et contemplative. Cadré dans un format presque carré, qui souligne sa rébellion vis-à-vis du western classique (tourné en cinémascope), La Dernière Piste impose sa grâce, sourde et crépusculaire. _L.T.

© Pretty Pictures

Un film de Kelly Reichardt // Avec Michelle Williams, Bruce Greenwood… // Distribution : Pretty Pictures // États-Unis, 2010, 1h44 // Sortie le 22 juin


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LES

NEWS

Secouez, agitez, savourez : l’actu ciné, culture, techno fraîchement pressée

CLOSE-UP Colosse névrosé de La Solitude des nombres premiers, LUCA MARINELLI semble osciller entre l’assurance héritée de ses années passées sur les planches et le flou ébahi du jeune acteur qui cherche encore sa route. Piano, piano.

DR

Fraîchement diplômé d’une école d’art dramatique de Rome, cet habitué du théâtre rencontre le réalisateur Saverio Costanzo par l’intermédiaire d’un ami. Un « coup de foudre » selon Luca Marinelli. Après un mois d’essais, le voilà catapulté dans le troisième film de l’Italien, dans lequel il s’approprie un personnage retors, Mattia, concentré de misanthropie et de dérision. « J’étais un enfant timide, à son image. Il y a clairement de moi en lui, car on n’est jamais vraiment un autre ; on engage toujours un peu de ce que l’on est. » Lui qui dit n’être intéressé que par les « bonnes rencontres » ne cache pas un appétit d’ogre pour les sujets simples. « J’aime l’idée de témoigner de la vie à travers des éléments du quotidien, donner une hauteur poétique à des histoires banales. » Gageons que sa carrière, elle, sera une belle histoire. _Laura Pertuy


16 NEWS /// POLÉMIQUE

K

IL Y A CEUX QU’IL ÉNERVE ET CEUX QUI LE VÉNÈRENT © Donata Wenders

LE

PINARAMA Débuté en collaboration avec Pina Bausch, morte en 2009, le documentaire de WIM WENDERS s’est transformé en oraison dansée et parlée en compagnie de sa troupe du Tanztheater de Wuppertal, en Allemagne. Révérence empruntée ou splendide hommage à l’une des plus grandes chorégraphes modernes ? _Par Ève Beauvallet (la question) et Louis Séguin (la réponse)

La question

La réponse

Wim Wenders et Pina Bausch ont comploté un film de danse pendant presque trente ans, avant d’être séduits par la 3D numérique et d’entamer le projet début 2009… quelques mois avant le décès de la chorégraphe.Le film sur Pina se meut alors en film pour Pina. Et c’est sûrement là son drame. Les séquences de ballets comme Le Sacre du printemps ou Café Müller sont magnifiées par un usage inédit de la 3D, mais elles sont aussi ponctuées de témoignages rarement inspirés, que l’on finit par redouter comme les pubs lors de la diffusion d’un grand film : hommages mystico-pathos,regards caméra mielleux,mignardises graphiques à faire hurler Michel Gondry… Séduit par le mariage entre danse et high-tech mais crispé par la tournure documentaire, on s’inquiète : peuton déborder d’amour pour son sujet sans sombrer dans le panégyrique ?

La 3D de Pina est plus qu’un artifice plaisant : Wenders invente là une nouvelle façon de réaliser afin de capter la grâce omnidirectionnelle des chorégraphies. C’est loin de n’être que de la danse filmée et c’est plus que du cinéma dansant. Les interventions plutôt austères des danseurs de Pina Bausch, face caméra, sont alors comme des rampes de lancement pour les séquences dansées, activées par des souvenirs de leur relation à la chorégraphe. Plus que le contenu de ces témoignages, c’est leur dispositif qui compte : dans l’architecture en profondeur que dessine la 3D, ces regards caméra sonnent comme un appel (des danseurs et des spectateurs) aux séquences de danse explosives. Le spectateur, entraîné dans le ballet, se rassure alors : le panégyrique n’est pas un naufrage mais un envol, et Pina Bausch méritait bien ça.

Pina de Wim Wenders // Documentaire // Distribution : Les Films du Losange // France-Allemagne, 2011, 1h43 // Sortie le 6 avril

LA RÉPLIQUE

« Encore un qui s’assoit sur des petits suisses sans les déformer. » (Mon père est femme de ménage, en salles le 13 avril)

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© Hold-Up Films

18 NEWS /// l’œil de... CÉLINE SCIAMMA SUR TOMBOY

JEUX D’ENFANTS Dans son nouveau quartier, Laure joue au garçon le temps d’un été. Garçon manqué mais pari tenu pour la réalisatrice de Naissance des pieuvres, qui souhaitait tourner son nouveau film en vingt jours avec une équipe et un budget réduits. À 30 ans, CÉLINE SCIAMMA signe avec Tomboy une fable enfantine sur le travestissement, d’où transpire une sensualité larvée. _Propos recueillis par Clémentine Gallot

D

’où sont venues les contraintes imposées au tournage de Tomboy ? C’est une utopie que j’avais, l’idée de faire du cinéma comme un geste vivant, ici et maintenant, et de penser la mise en scène autour de ces questions-là. C’est une stratégie politique qui s’inscrit contre mon film précédent, dans sa mise en scène. Pourtant, le film ne pâtit pas de ces limites ni de la rapidité d’exécution. J’avais envie d’un film solaire – l’été, avec des enfants – et de la légèreté du Canon 5D. L’image est en phase avec le sujet, puisque les images d’enfance sont souvent des photos. Je voulais des cadres et un découpage composés, une direction artistique assez engagée, pas un semidocumentaire. La contrainte est ici productive, le refus de la pure captation aidant à la radicalité et à l’épure. Les enfants ne minaudent pas, on est plus proche du conte cruel à la Pialat ou Eustache… Il y a deux catégories de films sur les enfants : les films kitchs, avec des enfants mignons et surdoués ; ou les enfants rebelles, le drame social. Je voulais que Tomboy convoque les sensations de l’enfance,

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avec du naturel et du charme, comme L’Argent de poche de Truffaut, que je regardais petite. La question du genre, que le film aborde, reste un point aveugle du cinéma français. On s’y intéresse peu, on confond genre et sexe. Il y a peu de pensée et de représentation autour, cela reste assez communautaire. Or, le cinéma me semble être l’outil idéal et l’enfance le moment parfait pour en parler de façon généreuse et audacieuse. D’ailleurs le travestissement s’appelle déguisement à cet âgelà. Par ailleurs, je ne suis pas du tout spécialiste de ces questions, je m’y intéresse mais je ne suis pas militante. Je milite pour le cinéma, c’est tout. Vous montrez un rapport entre les générations très apaisé dans Tomboy… Oui, je n’avais pas envie d’une sociologie de la classe moyenne, je voulais que ce soit la chronique d’une famille où il y a de la tendresse, de la parole. Ce qui se passe dehors ne concerne pas les parents, il n’y a pas de faute ou de coupable ; les enfants ont leur loi, qui est un espace de liberté parfois permissif et parfois normatif. C’est l’âge des possibles. Tomboy de Céline Sciamma // Avec Zoé Héran, Malonn Levana… // Distribution : Pyramide // France, 2011, 1h22 // Sortie le 20 avril

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© Alain Thomas

20 NEWS /// klap ! /// zoom sur un tournage

RIO activity THOMAS RIO signe le premier court métrage français tourné en 3D. Pitrerie sur fond de drame, Hsiu Hjie, derrière l’écran traite le changement de dimension par l’allégorie. _Par Louis Séguin

D

eux envies apparemment contradictoires sont à l’origine de Hsiu Hjie, derrière l’écran : faire un film sur la situation des sans-papiers et faire tourner un collectif de cirque – la compagnie BAM – que Thomas Rio suit depuis longtemps. En sort ce film en cours de montage, où les acrobaties se mêlent au drame social. Hsiu Hjie est une fillette chinoise clandestine, qui trompe son ennui en regardant un film burlesque sur un vieux projecteur. Trois comédiens sortent alors de l’écran

par accident, et se confrontent à un monde peu accueillant. Avec pour modèles Tim Burton et Michel Gondry, Thomas Rio fait de cette confrontation du réel et de l’imaginaire l’occasion d’un jeu avec l’image, convoquant notamment l’animateur Nicolas Diologent pour une séquence en stop motion. Mais l’attention s’est portée principalement sur la 3D, choix esthétique mais aussi économique : le CNC est sensible aux projets en 3D dans l’attribution de son « aide aux nouvelles technologies ». Une aubaine pour Thomas Rio, qui clame que « la 3D peut faire sens dans tous les types de cinéma » et ne doit pas se cantonner aux blockbusters. Malgré la lourdeur du dispositif (deux caméras, une équipe renforcée), le tournage de Hsiu Hjie était porté par un enthousiasme de pionniers.

_Par Lo.Sé.

INDISCRETS DE TOURNAGe 1. Rencontre au sommet dans le prochain film de Jessy Terrero, Freelancers, dont le tournage est imminent : Robert De Niro veillera sur 50 Cent, jeune flic et fiston de son collègue assassiné. Forest Whitaker hésite encore à rallier l’équipée. 2. Contrairement à ce qui était annoncé, Darren Aronofsky ne réalisera pas The Wolverine. Le film, traitant du plus célèbre des X-Men, n’a pas encore trouvé de remplaçant au réalisateur de Black Swan, qui a évoqué le souhait de ne pas s’éloigner de sa famille. 3. Dans Post-partum, son premier long métrage, Delphine Noels mettra en scène Laetitia Casta. Celle-ci jouera le rôle d’une jeune mère en proie à une dépression post-natale. Le tournage devrait se dérouler cet automne.

Sortie prévue fin 2011

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LA TECHNIQUE

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HARMONIE DES COULEURS Même si Winnie l’ourson marque le retour de Disney vers le cinéma d’animation traditionnel (dessiné à la main), l’informatique reste essentielle au cours de la production. Le film a en effet été assemblé et colorié grâce au logiciel Harmony, développé par la société canadienne Toon Boom. Ce programme permet surtout de modifier la totalité des teintes d’un plan suivant les conditions d’éclairage (jour, crépuscule, etc.), puis de réunir les celluloïds et les décors pour composer l’image définitive, et ainsi simuler à travers leurs déplacements des mouvements de caméra dans des environnements dessinés à plat. _Julien Dupuy // Winnie l’ourson de Stephen J. Anderson et Don Hall // Sortie le 13 avril

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© Carter Smith

Bête de scène


L’hurluberlu /// NEWS 23

Traqué par des hordes de fans hystériques, ROBERT PATTINSON tente de se refaire une image loin du vampire blafard de Twilight. Dans De l’eau pour les éléphants, il enfile les bretelles d’un étudiant vétérinaire humaniste, confronté à la brutalité du show-business. Un rôle sur mesure ? Nous sommes allés lui poser la question à Los Angeles. _Par Juliette Reitzer

I

l nous attend dans une suite capitonnée, derrière les hauts murs d’un palace hol lywoodien, à l’abri des regards : depuis la sortie du premier volet de Twilight, en 2008, Robert Pattinson mène l’existence d’une bête traquée, errant d’hôtel en hôtel pour « changer d’endroit souvent et ne pas être repéré », subissant les assauts de furies adolescentes prêtes à tout pour l’approcher, le toucher, le photographier. « J’essaie d’ éviter cette réalité. Les gens sont si bizarres…, confie-t-il. L’industrie du cinéma tente de déchirer la moindre parcelle de mystère restante en chaque individu. Je crois qu’ il faut juste essayer de protéger son intimité, quitte à devoir se cacher. » Inutile donc de le questionner sur les rumeurs concernant son idylle avec sa partenaire de Twilight, Kristen Stewart. Pattinson

Freak show Dans De l’eau pour les éléphants, adapté du bestseller homonyme de la Canadienne Sara Gruen, Robert Pattinson est Jacob Jankowski, brillant étudiant vétérinaire d’une petite ville de l’état de New York. Lorsque ses parents meurent dans un accident de voiture, le laissant sans le sou, il prend la route et croise rapidement celle d’une troupe de cirque ambulant dirigée par un tyran notoire,August (Christoph Waltz, fossilisé dans les rôles de méchants depuis Inglourious Basterds de Tarantino). Le jeune homme se fait embaucher comme vétérinaire du cirque et succombe vite aux charmes de l’écuyère Marlène (l’épouse malheureuse d’August, interprétée par Reese Witherspoon, ) et à ceux plus ténus de Rosie, l’éléphante star du cirque, toutes deux victimes de la violence sadique du maître des lieux. Le film

« Je me suis approché et, pour une obscure raison, le bébé girafe s’est calmé instantanément. » s’épanche plus volontiers sur les tristes conséquences de la Twilight-mania : chaque jour, le tournage de De l’eau pour les éléphants était pris d’assaut dès cinq heures du matin par une cohorte d’admiratrices, obligeant l’acteur à s’isoler du reste de l’équipe pour des raisons de sécurité. « C’est très frustrant, car le principal intérêt d’un tournage pour moi, ce sont les rencontres, les échanges humains. » Nous n’irons pas jusqu’à plaindre le jeune homme et ses 27,5 millions de dollars gagnés en 2010, mais la courte entrevue nous laissera un sentiment mitigé. Sous le vernis du discours formaté affleurent une ironie mordante et désabusée, beaucoup de doutes et une vraie lassitude. Nous nous rappelons alors que Sofia Coppola, qui a failli réaliser le dernier épisode de la saga Twilight, avait pensé à lui pour construire le personnage principal de Somewhere : un acteur immensément célèbre et terriblement seul.

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traite donc de la bestialité à l’œuvre dans les coulisses du monde du spectacle – que Pattinson connaît bien. L’acteur sourit : « Je n’ai jamais été littéralement battu… Et je n’ai pas travaillé avec des fous. Enfin, pas de vrais fous. » De l’eau pour les éléphants offre une reconstitution convaincante de l’Amérique de la Grande Dépression, bordélique et dévergondée, grâce notamment au travail du directeur de la photographie de Spike Lee et Iñárritu, Rodrigo Prieto, et à celui du directeur artistique de Terrence Malick, David Crank. « C’est une belle histoire racontée à l’ancienne, un film à grand spectacle. Je pense que c’était vital pour moi de faire un film à gros budget différent de Twilight. » Difficile pour l’acteur de ne pas revenir sans cesse à la saga star du box-office mondial, et pour cause : Twilight a occupé presque quatre années de sa jeune carrière, débutée en 2004 par un petit rôle dans Vanity Fair de Mira Nair (sorti directement en DVD). Au moment où nous le rencontrons, il s’apprête d’ailleurs à rejoindre

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© 20th Century Fox 2011

24 NEWS /// L’HURLUBERLU

Christoph Waltz, Robert Pattinson et Reese Witherspoon dans De l’eau pour les éléphants

le tournage du dernier volet de la série, Twilight, chapitre 4 : Révélation. Le film sortira en deux parties, en novembre 2011 et novembre 2012. Selon toute vraisemblance, Robert Pattinson devra donc s’accommoder encore quelques années de son encombrant statut d’idole des jeunes. Cage dorée Le comédien a vécu le tournage de De l’eau pour les éléphants comme une parenthèse enchantée, notamment grâce à ses partenaires à quatre pattes, qui avaient au moins l’avantage de ne pas faire grand cas de sa notoriété. Il raconte : « C’étaient peut-être les moments les plus émouvants de ma carrière. Un jour, un bébé girafe était attaché à un poteau à côté de la cage d’un tigre. La girafe était complètement affolée, personne n’arrivait à la calmer. Je me suis approché et, pour une obscure raison, elle s’est calmée instantanément. Je me suis dit : ‘‘Ouah ! Je suis un genre d’ami des bêtes !’’ » Le raccourci est facile, mais nous sommes tentés d’établir une analogie entre l’animal en cage et le jeune acteur prisonnier d’un rôle trop prenant. Dans une récente interview pour Vanity Fair, Pattinson évoque cette écrasante sensation de ne pas être maître de son destin : « Personne ne me croirait si je voulais jouer un personnage hyperréaliste, comme un gangster. Si je faisais ça maintenant, je me ferais assassiner ! » En 2009, l’acteur acceptait de courir le risque entre deux épisodes de Twilight, avec Remember Me, drame sentimental dont l’action de déroulait en 2001, à New York. Le film n’a pas déplacé les foules, mais le jeune homme s’avère plutôt convaincant

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dans un rôle à son image : celui d’un intello rebelle et accro à la nicotine, qui assiste à des cours de philo sur la morale et l’éthique. Car les centres d’intérêt du jeune homme jurent avec l’univers mièvre de Twilight. Grand cinéphile (il voue un culte à Godard et cite en modèles les acteurs intellos Jesse Eisenberg et James Franco), compositeur et interprète de blues rocailleux, l’Anglais, issu d’une famille prospère de Barnes, en banlieue londonienne, se destinait à des études de relations internationales avant d’être choisi pour jouer dans Harry Potter et la coupe d’argent en 2005. Philosophe, il confie : « Cela prend du temps de savoir quelle vie vous voulez vivre, et de réussir à la vivre. » Vampire weekend À vrai dire, il est plutôt bien parti pour suivre le chemin de sa partenaire de Twilight, Kristen Stewart, qui écume ces derniers temps les films d’auteur (Welcome to the Rileys de Jake Scott, On the Road de Walter Salles). Le 29 juin prochain sortira Bel-Ami, adapté du roman de Maupassant, réalisé par Declan Donnelan et Ormerod Nick, où Pattinson – dans le rôle principal – donne la réplique à Uma Thurman et Kristin Scott Thomas. Avant cela, l’acteur rejoindra à Toronto le tournage du nouveau long métrage de David Cronenberg, Cosmopolis, dans lequel il interprétera, là encore, le premier rôle. « C’est un grand pas pour moi », lâche-t-il fébrilement, conscient qu’il tient là, à seulement 24 ans, le ticket pour donner à sa carrière une nouvelle direction. De l’eau pour les éléphants de Francis Lawrence // Avec Robert Pattinson, Christopher Waltz… // Distribution : 20th Century Fox // États-Unis, 1h55, 2011 // Sortie le 4 mai

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26 NEWS /// regards croisés

CORPS PERDUS

Ce mois-ci, trois réalisatrices questionnent la place de la femme au sein des sociétés patriarcales d’aujourd’hui. Dans L’Étrangère, Women Without Men et Mainline, le corps féminin porte les stigmates d’une liberté toujours difficile à appréhender. _Par Juliette Reitzer

Si seulement elle avait été un garçon », soupire un père de famille dans L’Étrangère, poignant premier long métrage de l’Autrichienne Feo Aladag. « Elle », c’est sa fille Umay, jeune maman d’origine turque, mariée en Turquie, qui vient de fuir un mari violent et espère trouver refuge chez ses parents en Allemagne, où elle a grandi. La phrase, et la naïveté avec laquelle elle est énoncée, font sourire ; elles révèlent pourtant un état de fait (l’inégalité toujours prégnante entre les sexes) en même temps qu’elles en soulignent le caractère inéluctable.« Les hommes jaugent souvent leur degré d’honneur en fonction du contrôle qu’ils exercent sur leurs femmes, leurs filles, leurs sœurs. La violence vient toujours d’une peur de perdre le contrôle, donc l’honneur », confie la réalisatrice qui vit et travaille à Berlin, qui rend cette violence sensible tout au long du film en exposant frontalement la vulnérabilité du corps (pris de force par un mari, violenté par un frère, enlacé par un fils). Pour tenter de s’émanciper de la pression familiale et communautaire, Umay devra fuir et renoncer à une partie de soi – déchirement affectif et physique qui préfigure celui, tragique, de la fin de l’histoire et porte la marque de l’intransigeance de

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la réalisatrice : « Le droit à la liberté et à choisir son mode de vie ne devrait pas être négociable. On a une voix en tant que femmes, il faut la faire entendre. » FUGUES Prendre la fuite ou se soumettre, c’est aussi la dialectique développée par Women Without Men, réalisé par l’artiste vidéaste iranienne Shirin Neshat. Loin du traitement naturaliste et intimiste de L’Étrangère, son film est une œuvre formaliste, picturale (couleurs, lumières et cadres sont travaillés jusqu’à l’abstraction), plongée dans l’Iran bouleversé par l’éviction du Premier ministre Mohammad Mossadegh en 1953. Le tumulte révolutionnaire sert de toile de fond au parcours tout aussi agité de quatre écorchées vives : une jeune prostituée décharnée, une militante politique maintenue recluse par son frère, une quinquagénaire prisonnière d’un mariage malheureux et une ingénue victime d’un viol. Elles trouvent refuge dans une maison isolée, loin des hommes et de leur emprise.Voilés ou exposés, les corps portent, là encore, les stigmates de souffrances viscérales : dans une scène particulièrement éprouvante, Zarin (la prostituée), nue, se frotte la peau jusqu’au sang, comme pour le purifier – ou le faire disparaitre. Le chemin vers la liberté serpente

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© KMBO 2010

© Wild Bunch

regards croisés /// NEWS 27

En haut : L’Étrangère de Feo Aladag. En bas : Women Without Men de Shirin Neshat

alors dans les recoins obscurs de l’intime, la fuite devenant confrontation avec soi-même, défiance vis-à-vis de ce corps-prison qui soumet et fait souffrir. LIGNES DE FUITES La jeune héroïne de Mainline cherche elle aussi à s’affranchir des contraintes de son existence : « La jeunesse iranienne supporte difficilement l’isole-

et organique. Tirant brillamment parti de l’ancrage documentaire de sa réalisatrice (caméra épaule, plans-séquences laissant aux acteurs l’espace pour improviser), le film explore le quotidien d’une mère et de sa fille héroïnomane, qui doit se sevrer en vue de son mariage : le fiancé vit au Canada et ignore la dépendance de la jeune fille, son engagement sera rompu s’il l’apprend. Paradis artificiel contre réalité

« Les hommes jaugent souvent leur degré d’honneur en fonction du contrôle qu’ils exercent sur leurs femmes, leurs filles, leurs sœurs. » Feo Aladag ment culturel dans lequel elle se trouve », explique la cinéaste Rakhshan Bani-Etemad, auteur de plusieurs documentaires sur la condition de la femme (Nargess, Le Foulard bleu, La Dame de mai), qui transpose cette tristesse générationnelle en désaturant les couleurs jusqu’à obtenir un quasi noir et blanc,sombre

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infernale,où le corps subit encore les dommages collatéraux d’un désir d’émancipation sans cesse remis en cause par une société corsetée dans ses traditions. Women Without Men de Shirin Neshat // Sortie le 13 avril L’Étrangère de Feo Aladag // Sortie le 20 avril Mainline de Rakhshan Bani-Etemad // Sortie le 20 avril

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© NBC Universal, Inc

28 NEWS /// télécommando

PRÉ-RETRAITE Après sept ans de pitreries en open space, l’immense STEVE CARELL s’apprête à quitter la version américaine de The Office. Solde de tous comptes avant un pot de départ bien mérité. _Par Guillaume Regourd

Dernier jour pour Steve Carell sur The Office. Et les anges de la comédie se mirent à pleurer… » Le 4 mars dernier sur le tournage de la sitcom phare de NBC, Rainn Wilson (Dwight à l’écran) n’avait pour une fois pas le cœur à rire. Un simple avant-goût de la tristesse qui risque d’envahir les téléspectateurs américains fin avril, quand viendra le moment de dire adieu à Michael Scott, joué par Carell. Lassé par sept saisons dans le rôle, celui-ci va en effet mettre fin à l’une des plus fascinantes compositions de bouffon qu’on ait vues à l’écran. Tout en gaucherie maladive et grimaces de clown, il aura réussi l’impossible : imposer sa version américaine du patron de PME inventé par le Britannique Ricky Gervais. Capable de faire affleurer la naïveté dans la pire des mufleries commises par son alter ego, le funambule Steve Carell lui a conféré une grâce inattendue. L’âme du show envolée, le public pourrait bien éprouver l’envie de regarder du côté des plus fraîches Community ou Modern Family. Sans parler de Parks and Recreation, lancée par la même équipe en 2009 et qui possède ce brin de folie qui manque tant à The Office depuis une paire de saisons. Dégoter un remplaçant digne de ce nom à Steve Carell sera donc décisif. Les producteurs souhaitent encore ménager la surprise. Pourvu qu’elle soit de taille… « That’s what she said ! »

BUZZ TV

_Par G.R.

1. Nouveau venu sur le marché de la série, Netflix s’offre House of Cards, un pilote réalisé par David Fincher avec Kevin Spacey. Cette histoire de politicien intriguant pour accéder au pouvoir est tirée d’un roman déjà adapté par la BBC en 1990. 2. L’écrivain Michael Chabon (Le Club des policiers yiddish) développe un projet pour HBO intitulé Hobgoblin. Le pitch a de l’allure : en pleine Seconde Guerre mondiale, des escrocs et des magiciens font équipe pour perturber les plans d’Hitler. Rien que ça… 3. Belle prise pour Showtime, qui s’est assuré les services de Salman Rushdie. L’auteur des Versets sataniques, qui souhaitait écrire une série, signera pour la chaîne un drama dont on sait seulement qu’il traitera de l’Amérique d’aujourd’hui et s’intitulera Next People.

© CBS

LE CAMÉO

avril 2011

P.DIDDY DANS HAWAÏ POLICE D’ÉTAT La carrière d’acteur du rappeur P.Diddy, plutôt convaincant l’an passé en patron de maison de disques halluciné dans American Trip, le mènera en mai du côté d’Honolulu. Il apparaîtra dans un épisode du nouveau remake d’Hawaï police d’État sur CBS (et bientôt sur M6). Des photos du tournage le montrent menottes aux mains sous la surveillance du policier Steve McGarrett (Alex O’Loughlin). Si les téléspectateurs ne sont pas convaincus par son interprétation, ils pourront toujours profiter de ses compos, intégrées en nombre à la bande originale de l’épisode. _G.R.

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© StudioCanal

30 news /// magneto

ACTION ! Alors que, sur CinéCinéma, un cycle glorifie le thriller à l’américaine, La Proie d’ÉRIC VALETTE déboule avec fracas pour nous rappeler que ce genre extrêmement cinégénique a aussi sa place de ce côté-ci de l’Atlantique. _Par Julien Dupuy

L

e thriller reste l’apanage du cinéma amé ricain depuis plusieurs décennies, et le cycle que propose ce mois-ci CinéCinéma Frisson va dans ce sens. Du Silence des agneaux à Phone Game, en passant par Mesure d’urgence, ce genre hyperbolique du polar ne semble s’être réellement épanoui qu’outre-Atlantique. Pourtant, il fut un temps pas si lointain où le thriller d’action avait une réelle légitimité dans le cinéma français. C’est cette mémoire qu’a ravivée récemment Fred Cavayé avec À bout portant, et que prolonge aujourd’hui Éric Valette, réalisateur de La  Proie, équivalent contemporain du Peur sur la ville d’Henri Verneuil, avec un Dupontel déchaîné en digne héritier du bondissant Belmondo. Éric Valette n’en est pas à son coup d’essai dans ce combat très louable contre une industrie tricolore amnésique : avec son premier film, Maléfique (2003), il avait déjà prouvé que le fantastique pouvait retrouver sa place en France. Après une escapade américaine qui lui a permis de réaliser One Missed Call avec Shannyn Sossamon (remake de La Mort en ligne de Takashi Miike, également diffusé lors du cycle sur CinéCinéma) puis Hybrid (série B d’action fantastique qui sortira en vidéo à la rentrée), son retour au pays fut l’occasion de renouer les récits tortueux des meilleurs thrillers

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– politiques cette fois – d’Yves Boisset dans le formidable Une affaire d’État (2009). Plus ambitieux dans les thèmes brassés, La Proie est, comme tout bon thriller qui se respecte, l’histoire d’un étau : celui implacable et cruel qui se referme sur Franck Adrien, père de famille aimant et braqueur écroué. D’un côté, sa famille est menacée par son ancien codétenu, un tueur en série (Stéphane Debac) qui essaie de lui attribuer ses crimes. De l’autre, les représentants de la loi, qui se lancent aux trousses de notre antihéros. La Proie n’est pas exempte de défaut (un trop-plein de sous-intrigues empêche le récit d’aller à l’essentiel et le grand méchant n’est pas convaincant), mais le film procure un vrai plaisir de cinéma : la caméra énergique de Valette sillonne avec brio des paysages français trop souvent désertés, et le réalisateur emballe des scènes d’action d’une redoutable efficacité, servies par un Dupontel très investi. Le comédien représente d’ailleurs une masse d’énergie telle qu’on l’imagine bien relancer à lui seul un genre français ankylosé. La Proie d’Éric Valette // Avec Albert Dupontel, Alice Taglioni… // Distribution : StudioCanal // France, 2010, 1h42 // Sortie le 13 avril Mois 100% thriller, du 6 au 22 avril sur CinéCinéma Frisson, à l’occasion de la première édition du prix littéraire CinéCinéma Frisson, www.cinecinema.fr

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© Musee d’Orsay (dist. RMN) / Patrice Schmidt

32 news /// event

xxxxxxxxx She Never Told her Love de Henry Peach Robinson (1857)

CADRES SUP Le mouvement préraphaélite, né au milieu du XVIIIe siècle en Grande-Bretagne, se gorge d’une observation minutieuse de la nature. Au gré du pinceau puis de la pellicule naît peu à peu un art photographique trouble, décrypté dans une expo au musée d’Orsay. _Par Laura Pertuy

A

ux fondements de l’école préraphaélite, John Ruskin, poète et critique d’art londonien, entend abandonner les codes académiques en place depuis Turner. Peintres emblématiques des débuts du mouvement, William Henry Hunt, John Everett Millais et Dante Gabriel Rossetti s’affranchissent alors de Raphaël pour retravailler les figures religieuses et historiques dans des toiles aux couleurs franches, gourmandes en détails. Ruskin courtise parallèlement la photographie naissante pour alimenter cette recherche d’une représentation méticuleuse des lieux et bâtiments. La netteté des tirages et les surfaces aquatiques flattent le contraste, aux balbutiements de ce que l’on refuse alors de considérer comme un art. La figure féminine devient le pivot des échanges picturaux entre peintres et photographes, qui s’amusent de la beauté inchangée du modèle sous ces prismes différents. Lèvres charnues et chevelure crantée, Jane Morris sera leur égérie commune. La photographe Julia Margaret Cameron s’aventurera quant à elle à l’avant-garde du portrait, dans l’intimité du flou. Ses illustrations shakespeariennes invitent des jeunes filles rêveuses à s’égarer dans la nature, scènes que Lewis Carroll prolongera par des clichés atmosphériques.

rendez-vous

_Par L.P.

1. Après Isabelle A Huppert Little Night jouera Music, dans le compositeur Stephen Sondheim revient avec un thriller musical qui montre une humanité rongée par le capitalisme. Loin de l’interprétation gothique de Tim Burton, son Sweeney Todd offre une place terrifiante à l’humour. Sweeney Todd, du 22 avril au 21 mai au théâtre du Châtelet

2. Unique festival consacré aux moyens métrages, Brive festoie cette année autour de Manoel de Oliveira et dévoile Gainsbourg réalisateur. La sélection sera complétée par un cinéconcert de Barbara Carlotti. Festival du cinéma de Brive, du 6 au 11 avril

3. Pour sa deuxième édition, Séries mania sacre Boardwalk Empire et s’attarde sur les conspirations de Rubicon. La production française y sera représentée par deux séries sur l’univers du porno, Xanadu et Hard. Séries mania, du 11 au 17 avril au Forum des images

Une ballade d’amour et de mort : photographie préraphaélite en Grande-Bretagne, 1848-1875, jusqu’au 29 mai au musée d’Orsay, www.musee-orsay.fr

Photo: Uwe Dettmar /© Deutsches Filminstitut, Frankfurt.

l’after-show

avril 2011

LE VERNISSAGE DE STANLEY KUBRICK En ce 22 mars, des jeunes filles aux lunettes en cœur forment une haie d’honneur vers la mezzanine de la Cinémathèque française, transformée pour l’occasion en Milk Bar. Les premiers visiteurs de l’exposition Stanley Kubrick s’y désaltèrent de cocktails au lait avant d’entamer un voyage d’un bout à l’autre de son œuvre, dans un tourbillon de sons (extraits de films), d’images (photos de tournage, dessins préparatoires…) et de sensations (que d’émotion devant les props originaux…). À la hauteur des tentations labyrinthiques du maître. _L.T. Stanley Kubrick, l’exposition, jusqu’au 31 juillet à la Cinémathèque française, www.cinematheque.fr

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© Valerie Archeno

34 news /// l’heure des pointes

Jeanne Cherhal

SHADOWS Avec Opening Night de John Cassavetes en toile de fond, l’opéra The Second Woman propose un patchwork vocal qui saute de Puccini à la pop de Jeanne Cherhal. Un examen vertigineux du monde de l’opéra, mis en scène par le cinéphile GUILLAUME VINCENT. _Propos recueillis par Ève Beauvallet

T

he Second Woman s’inspire « librement » d ’Opening N ig ht d e Joh n Ca s s avetes . Qu’avez-vous gardé du film ? En réalité, Opening Night fonctionne comme point de départ mais pas comme point d’arrivée. La problématique nous plaisait : celle d’une actrice vieillissante vampirisée par le rôle qu’elle doit interpréter.Mais,alors que le film traite l’univers du théâtre au cinéma, nous montrons l’univers de l’opéra à l’opéra : une chanteuse lyrique prépare un opéra contemporain mais refuse de chanter ce qui est écrit. Elle se met donc à entonner autre chose, en convoquant le répertoire classique – Puccini ou Verdi,par exemple.Nous abordons alors les problématiques qui peuvent advenir dans la carrière d’une chanteuse : la fusion avec un rôle, la maturité, la perte de la voix… Pour ma part, j’envisage davantage le projet comme une Nuit américaine [de François Truffaut] appliquée au monde de l’opéra. Vous avez fait appel à Jeanne Cherhal pour ce projet, pourquoi une chanteuse éloignée du registre de l’opéra lyrique ? Le compositeur,Frédéric Verrières,cherchait une chanteuse pop avec une vocalité particulière, qui puisse introduire un décalage avec le chant lyrique, puisque

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beaucoup de séquences reposent sur des relais de voix. Il avait d’abord pensé à une chanteuse de blues ou de fado. Puis il y a eu cette rencontre avec Jeanne Cherhal, qui a enthousiasmé tout le monde. Elle a une présence scénique assez sidérante et une vraie facilité pour l’improvisation vocale et théâtrale. Vous avez étudié le cinéma à la faculté d’Aix-enProvence et votre récente mise en scène de L’Éveil du printemps n’était pas dénuée de traces cinématographiques. Par quel cinéma votre théâtre est-il influencé ? J’ai particulièrement été fasciné par Au travers des oliviers d’Abbas Kiarostami : un homme et une femme doivent interpréter, dans une scène de fiction, un couple qui se dispute. Mais il s’avère que l’acteur en question tombe réellement amoureux de la femme et qu’un flottement s’installe. C’est précisément ce que j’aime faire au théâtre ; tenter de montrer à la fois l’acteur et le personnage, jouer sur les mises en abyme, comme dans cet opéra qui est en partie alimenté par l’histoire personnelle des chanteurs présents.  The Second Woman, mise en scène de Guillaume Vincent, musique de Frédéric Verrières, livret de Bastien Gallet, du 26 avril au 13 mai au théâtre des Bouffes du Nord, www.bouffesdunord.com

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© Anna Campbell

36 NEWS /// underground

TUERIE Merrill Garbus balance son second patchwork de loops en piles et en pelotes sous pseudo TUNE-YARDS. Coupé pour le dancefloor, décalé dans l’oreille, Whokill empile et emballe. De la balle. _Par Wilfried Paris

R

évélée en 2009 par l’ovni lo-fi Bird-Brains, relayée par le label 4AD (qui a masterisé et réédité la cassette d’origine) et Blackberry (pour une synchro de son mini-hit Fiya), Merrill Garbus a pris l’oseille et quitté Montréal pour l’ensoleillée Oakland, Californie, où elle a peaufiné son deuxième album. Réitérant et développant – le bassiste Nate Brenner en renfort – les gimmicks do it yourself du premier disque (layers infinis d’ukulélé, guitares afro, rythmiques coupées-collées-décalées, percus et electro bricolée), elle pose de son salon sa voix étrangement androgyne, masculine et gutturale ou féminine et criarde, sur des compositions joueuses. Le souffle (de la cassette, d’un saxophone) et la saturation (impromptue, maîtrisée) jouxtent l’émotion doo-wop (Doorstep) et les polyphonies pygmées (Bizness), éditant en patterns les pas de danses compliqués des Dirty Projectors en une merveilleuse imperfection. Le grain de la voix dans l’oreille (une prise homemade, sur un micro qui « poppe ») humanise les presets sur des berceuses réverbérées (Wooly Wooly Gong), aussi douces qu’une chanson automnale de Julie Doiron. Sinon, c’est masterisé pour les radios et pêchu comme du Micachu, sans vraie fausse note.

Whokill de Tune Yards (4AD / Beggars)

le myspace charts de la rédaction

copier-coller

_Par E.R.

>> Il y eut d’abord la rage du père, Fela Kuti, pape de l’afrobeat nigérian, qui brûlait comme nul autre l’anche dansante et incandescente de son indécent saxo.

>> Il y a aujourd’hui la furie du fils, Seun Kuti, gardien de la flamme paternelle sur son deuxième album, le flamboyant From Africa with Fury : Rise. Même pose, sans imposture.

_Par E.R.

DANGER MOUSE & DANIELE LUPPI – The Call www.myspace.com/romealbum Vidéo gage où l’on bigophone en anglais et italien sur fond de grattes et vocalises sioux à la Morricone, The Call annonce le nouveau superprojet de Danger Mouse, Rome, relecture sans faute, ni tache, des bandes originales de westerns spaghetti. PREFUSE 73 – The Only Serenidad www.myspace.com/prefusion1973 Enfin ! L’électronicien le plus pointilleux de la génération Kid Koala revient avec The Only She Chapters. Au programme, cisaille au fader de nappes hip-hop qui feraient passer DJ Shadow pour Patrick Sébastien. JAMES VINCENT MCMORROW – Sparrow and the Wolf www.myspace.com/jamesvmcmorrow Ensuqués par le morne folk du dernier Fleet Foxes ? Cet Irlandais – barbe rousse, voix irisée – donne des envies anachroniques d’automne et de champignons. Son album, Early in the Morning, s’écoute toute la journée, et celle d’après : see you McMorrow.

avril 2011

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38 news /// carte blanche

VOYAGES

INTÉRIEURS Musicien pop anglophile sous le pseudo Fugu, MEHDI ZANNAD signe de son nom de ville une Fugue en français dans le texte, réalisée en collaboration avec le réalisateur Serge Bozon. Ou la rencontre musicale réussie entre ce qui coule de source – et ce qui y retourne. Une autre chanson française, à découvrir en sons et en images le 9 mai au MK2 quai de Seine. _Par Wilfried Paris

D’

un côté, le songwriter et multiinstrumentiste Mehdi Zannad,de l’autre Serge Bozon, réalisateur (L’Amitié, Mods, La France), acteur (La Fa m i l l e Wo l b e rg d’Axelle Roper t, La  R e i n e d e s p o m m e s de Valérie Donzelli) et critique de cinéma (La Lettre du cinéma, Vertigo, Les  Cahiers du cinéma). Ces deux singuliers talents hexagonaux ont en commun un amour profond pour la pop anglosaxonne : les albums de Fugu, Fugu 1 (1999) et As Found (2005), déclaraient leur flamme aux harmonies sixties des Beatles, Beach Boys, Zombies ou Left Banke, autant qu’à la pop seventies ultramélodique des Raspberries, Todd Rundgren ou Badfinger, et lui offrirent une reconnaissance internationale (des passages radio chez John Peel, des tournées avec Stereolab ou Tahiti 80) ; tandis que le film Mods (2003) de Serge Bozon intégrait à ses étranges chorégraphies quelques incunables du garage américain (The Calico Wall, Phil and the Frantics,The Seeds), passionnément collectionnés par le réalisateur.

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FRANCE-ALLEMAGNE Un pied en France, l’autre de l’autre côté des mers, Mehdi et Serge ont réuni leurs exils communs dans La France, film où des soldats tricolores chantaient, en marge de la guerre de 1914-1918, d’étranges synthèses de pop-sike anglaise (nerveuse, acide, victorienne) et de sunshine-pop californienne (solaire, éthérée, alanguie), adaptées en français par Mehdi (et Benjamin Esdraffo) et jouées sur des instruments bricolés. De cette expérience est née l’idée de prolonger la collaboration sous la forme d’un disque, où ce serait au tour de Serge de s’inscrire dans l’univers de Mehdi, d’apposer ses mots aux mélodies du musicien. La chanson L’Allemagne subsiste de cette balade (et de ces ballades) en cette France étrangement étrangère. Selon Mehdi, ce morceau « a été un déclencheur. Quelque chose de magique s’est passé là, j’ai eu l’impression d’inventer. » Cette histoire de rencontre espérée entre une jeune fille aveugle et un Allemand « dur de la feuille », où elle serait ses oreilles à lui et lui ses yeux à elle, et où ils se guideraient mutuellement vers la sortie d’un décor « de carton-pâte », pourrait évoquer la réunion entre

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© Matthieu Zazzo

le musicien et le cinéaste, que d’aucuns jugeront d’abord comme « contrainte » (car quasi-oulipienne), mais qui finalement ouvre des perspectives poétiques d’une singulière beauté (« Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l’image sera forte ; plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique », selon les mots du surréaliste Pierre Reverdy). ADIEU À L’ADOLESCENCE « J’ai essayé de faire quelque chose qui plaise à Mehdi. Parfois, cela a été dur. Par exemple, pour Au revoir, dont j’ai fait une douzaine de versions avant que Mehdi et son producteur soient satisfaits. Pour cette chanson, ils me demandaient d’aller vers toujours plus de simplicité. De même, des trucs sexuels ou avec des mots triviaux ne passaient pas toujours auprès de Mehdi. Quant à savoir si ça colle ou non, c’est à l’auditeur de juger. En tout cas, je n’ai pas cherché à ne pas coller avec la musique. » Que Serge Bozon soit rassuré, ses textes s’intègrent naturellement à la subtile exigence de Fugue, non par un réel effet de fluidité, mais par un effet de

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profondeur : les prières à quitter la capitale (Écoute), à fuir le décor et le vide qu’il entoure (L’Aéroport), dans l’urgence du départ (Au revoir), vers d’amoureuses fugues provinciales, n’auraient pas eu leur caractère pressant, nécessaire, si elles n’avaient été accompagnées par une musique aussi puissamment ancrée dans notre inconscient, aussi légère et harmonieuse qu’une étoile qui danse. Mélodies mémorables (Oh Sarah), chœurs californiens (Le Tableau), refrains tambourins (Écoute), cordes langoureuses (Paresses), surprises littérales (les accords d’autoharpe sur Rivières) : « Un mélange de rock adulte et de chansons très régressives, limite bubblegum, cette fois un vrai adieu à l’adolescence, vers la maturité », dit Mehdi Zannad. CŒUR GRENADINE Produit par le chanteur avec l’aide de Xavier Boyer et Pedro Resende (de Tahiti 80), Fugue est bien une collection de chansons pop, enlevées et efficaces, aux influences anglo-saxonnes, où Buddy Holly, les Flamin’ Groovies et Big Star côtoient le « revivalisme rétro fifties dans les années 1970, avec le Glitter Band et Roy ...

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© Shellac

40 news /// carte blanche

La France de Serge Bozon (2007)

Wood, le son ultraléché de Stealers Wheel ou Nick Lowe, notamment ses chansons sur les Bay City Rollers ». Toutefois, L’Aéroport rappelle aussi la synth-pop sautillante de Jacno, quand la douceur et la fragilité du chant de Mehdi évoquent parfois… Laurent Voulzy. « Mais ça ne me dérange pas, répond-t-il, j’aime beaucoup Le Cœur grenadine. » Il s’agit donc bien là de s’inscrire dans une histoire de la chanson française, mais affranchie de ses traditions, à la fois mélodique et inédite, amoureuse et frondeuse, désireuse d’offrir de nouvelles voies. « J’adhère totalement à l’approche de Katerine, notamment sur son dernier album ; à savoir qu’on peut encore inventer d’autres formes de “dire” sans s’inscrire dans une tradition. C’est pour ça que je ne peux pas dire que j’ai parti-

« JE NE PEUX PAS DIRE QUE J’AI PARTICULIÈREMENT ÉCOUTÉ POLNAREFF, GAINSBOURG OU CHRISTOPHE POUR CET ALBUM.  » Mehdi Zannad culièrement écouté Polnareff, Gainsbourg ou Christophe pour cet album. » Disque pop sur le départ, invitation aux voyages vers l’intérieur (des terres, de soi), Fugue est aussi une porte de sortie, une échappée belle, une alternative à une certaine chanson française d’aujourd’hui (parisienne, réaliste, autofictive, qui se la raconte). « Tout le monde pense que le peintre est californien / Moi je n’en crois rien / Son style est français / Je pense même qu’il habite en province et qu’il est marié / À toi. » (Le Tableau) Mariage de raison ou mariage d’amour, Fugue vous propose le plus beau des voyages de noces : il suffit de quitter Paris.

MEHDI & CO « J’ai rencontré Sean O’Hagan [High Llamas], Tim Gane et Laetitia Sadier [Stereolab] lorsque je vivais à Londres ; j’ai senti que ma famille musicale était là. C’est l’année [1996] du tournant dans leurs carrières respectives, avec les albums Hawaii et Emperor Tomato Ketchup : les qualités expérimentales d’une pop sixties avec une production qui utilisait les instruments d’époque, les harmonies vocales, les arrangements et des batteries qui sonnaient bien. Grâce à eux, j’ai pu assumer mes influences des années 1960 en les inscrivant dans le présent. » « Tahiti 80 pour moi, c’est le premier vrai groupe de pop français à écrire et jouer aussi bien que les Anglo-Saxons. Ils sont un soutien constant et vital depuis le premier album.  Avec Xavier Boyer, nous partageons les mêmes préoccupations d’écriture : comment faire de la pop lorsqu’on est français. » « C’est aussi encouragé par Barbara Carlotti et ce qu’elle a réalisé avec L’Idéal que je suis passé au français. » Talahomi Ways de High Llamas (Drag City / Pias) The Past, The Present & The Possible de Tahiti 80 (Human Sounds / Discograph) www.barbaracarlotti.com

Fugue de Mehdi Zannad (Third Side) Présentation de La France et deux courts métrages (dont un de Serge Bozon) inspirés des chansons de Fugue, précédée d’un showcase de Mehdi Zannad (30 mn), le 9 mai au MK2 quai de Seine, www.mk2.com

avril 2011

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42 news /// mix tape

FIGURES LIBRES

DR

Chloe Aftel

Ci-dessous : Alela Diane

Okkervil River

De retour avec de nouveaux albums, ALELA DIANE, grande voix de la côte Ouest américaine, et Will Sheff, aka OKKERVIL RIVER, songwriter texan, explorent les grands espaces américains le temps d’une quête transcendantale : dans la terre et sa mémoire pour Alela, dans l’éloignement et le dépassement pour Will Sheff. Parcours croisés. _Par Wilfried Paris

D

e Nevada City à Portland, via Los Angeles où elle a enregistré son nouvel album, Alela Diane est une fille de l’Ouest, qu’elle arpente comme une chercheuse d’or, quêtant voix anciennes (Linda Perhacs, Karen Dalton), fantômes (indiens) et souvenirs (familiaux). Née de parents musiciens hippies, elle leur a payé son tribut dans deux albums de country-folk magnétique (en 2006 et 2009), en les chantant (l’émouvant Oh ! My Mama) et en les invitant (son père Tom, à la guitare), avant de fonder un foyer. Avançant désormais groupée en Alela Diane & Wild Divine (qui donne son nom à son nouvel album), l’ancienne « Hillbilly Holiday » troque cette année ses tresses sioux et sa guitare sèche contre le rouge aux lèvres et l’énergie du collectif, affirmant sa maturité : « Jusque là, mon image était liée au fait que j’étais très jeune et ma musique assez innocente. Après To Be Still, j’ai voyagé, je me suis mariée, j’ai acheté une maison. J’ai 28 ans, je ne suis plus juste cette jeune fille seule avec une guitare. » Le disque documente cette période, en récits de voyages, portraits féminins (Elijah, Desire), rêves étrangement familiers (Suzanne, White Horse) : « Les albums sont, au sens propre, des enregistrements. Comme un journal intime enregistre les événements d’une vie. » Portant un regard chaleureux

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sur les gens (les folks), Alela Diane explore aussi le pays des morts et les mystères de l’Ouest, en une balance claire obscure entre pureté et sophistication, nimbée d’ondes country (« La musique country est tout autour, là où je vis »). DISPERSION Moins traditionaliste, le Texan Will Sheff a pourtant passé l’année 2010 à honorer la culture américaine, produisant l’album de la résurrection de Roky Erickson, écrivant pour Norah Jones, jouant avec The New Pornographers… Cette dispersion lui fait accoucher avec son groupe Okkervil River d’un nouvel album éclaté et difficile, I Am Very Far, résultat d’une retraite dédiée à l’écriture et d’un enregistrement fragmenté (en plusieurs configurations, dont une live avec deux batteries, deux basses et sept guitares). Ambitieux et inquiétant, le disque bouscule ses habitudes, conjuguant la noirceur d’un Scott Walker et le lyrisme martial d’Arcade Fire, en mélodies intenses et chant émotionnel sur des arrangements brutaux (pianos martelés, coups de feux de caisses claires, tourbillons de cordes), où tout semble séparé, éloigné par la réverbération. Very far, en effet.  Alela Diane & Wild Divine d’Alela Diane (Rough Trade / Beggars) I Am Very Far d’Okkervil River (Jagjaguwar / Differ-ant)

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© Pierre la Police

44 news /// Le Net en moins flou

QUE FAIT LA POLICE ? De prénom PIERRE, précédant un article féminin singulier. Auteur des BD les plus surprenantes de l’Hexagone, reposant sur l’association d’idées tous azimuts, il table désormais sur tablette Apple. _Par Étienne Rouillon

P

arce que c’est affaire de conjonctions de coordination et de ponctuation qu’il faut faire disparaître pour que jamais ne s’arrête l’histoire sans cesse relancée par un mot ou une situation en suggérant une autre puisqu’on y respecte la grammaire surtout si elle n’existe pas quand Pierre La Police dessine un truc « rocambolien » comme dans la kyrielle enfantine des trois petits chats qui deviennent mourre à trois au gré d’une strophe qu’on jurerait tirée de cet ouvrage qui s’appelle Destruction du littoral et césarienne farfelue mais on ne verra pas vraiment la césarienne puisqu’il s’agit surtout du « temps de la vie de maintenant » dans lequel on peut goûter des « chips aromatisées au fait de conduire en auto » comme le dirait un enfant qui se murgerait des aventures insulaires et exotiques d’un Bernard Lermite de Martin Veyron baignant dans l’encre du poète de l’incongru Avoine quand il dessinait dans (À SUIVRE) et qui raconterait sans s’arrêter une histoire taillée spécialement pour l’iPad ou plutôt l’inverse et lycée de Versailles.

Les Praticiens de l’infernal vol. 1 : Destruction du littoral et césarienne farfelue de Pierre La Police // BD pour iPhone et iPad // Disponible sur iBookStore, 4,99 €

DDoS 

acronyme

mot @ mot

statuts quotes SÉLECTION DES MEILLEURS STATUTS DU MOIS

Sophie : Plus radioactif que ça, tumeur. Nicolas casse Thor. Guillaume : Elizabeth, Taymor. Marcus : C’est Taylor de se dire adieu Liz amis. Patrice : John Lennon a été abusé par un prêtre quand il était enfant. Comme quoi l’abbé rôde. Fred : Au Japon, ce qui devait arriver Areva. Benjamin : Khadafi, turban outfitters. Fred : Maître Capello est mort, maintenant on peu vrément se laché. David : BNF-ing.

_Par E.R.

(De l’anglais distributed denial of service, adapté pour nos pavillons en « déni de service distribué ») 1. Désigne un type d’attaque informatique lancé de manière conjointe par une multitude d’ordinateurs, qui vont solliciter simultanément un même système jusqu’à le rendre inopérant. « En paralysant des sites institutionnels, la communauté hacktiviste des Anonymous a fait du DDoS un outil de protestation efficace. » 2. Adj. Par extension, être dans l’incapacité de filer un coup de main. « Non je ne peux pas te tenir la lance à incendie. Je suis DDoS, j’ai le Geiger en rut. »

avril 2011

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© EMI Records

46 NEWS /// avatars

i-SIDES Habitué des recueils de faces B exutoires entre deux albums de GORILLAZ (G-Sides et D-Sides), Damon A lbarn a tap oté The Fall entièrement sur i Pad. Eh ben nous aussi, on a un iPad. _Par Étienne Rouillon

F

il rouge des moments de glandouille de la dernière tournée automnale de Gorillaz aux États-Unis, The Fall fera pâle figure face à mon La Chute, fier rouf de mes moments de tambouille lors du bouclage de ce numéro de Trois Couleurs, rue Traversière.

Gourd des doigts, j’ai repris le trousseau tactile des primes apps des primates. Une grosse centaine d’euros pour poser les mains sur le Moog Filtatron ou autre FunkBox Drum Machine. Ensuite, je suis parti chercher des bonnes idées de mélodies, de celles qui firent le sel peu goûté de Starshine et Sound Check (Gravity) du premier Gorillaz. Puis j’ai tenté de barder mes lyrics barbantes des hallebardes tranchantes du barde Albarn, celles qui piquaient par exemple la chanson On the Way to the Club sur Think Tank, fruit d’itérations itinérantes avec son premier groupe Blur. Incorporation de loops loupée, loin des turlurettes telluriques de The Fall (Hillbilly Man ou Amarillo). De la tristesse amusée de Gorillaz, je n’ai singé que des grimaces. La Chute, comme sur peau de banane. The Fall de Gorillaz (EMI)

APPLIS MOBILES

_Par E.R.

BEATMAKER 2 Pour rééditer l’exploit de The Fall par Gorillaz quand on a un larfeuille à la diète. Cette appli concentre, mieux qu’un shampoing tout-en-un, le panel d’outils nécessaires à la réalisation de chansons à emporter.

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HALFTONE Pas la moitié d’une bonne idée, Half Tone fait partie de ces applis de retouche photo qui vont écumer les albums en ligne. Le filtre graphique fait de vous le superhéros d’un roman-photo aux allures de comic book vintage.

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ISTUNT 2 Hérésie newtonienne, ce jeu de snowboard surfe sur la pente des titres à fantasmes enfantins : octuple looping, nosegrab d’une dizaine de secondes, slides sur des kilomètres… Rapidement ardu, on s’y réchauffe la pulpe des doigts.

Plateformes : iPhone, iPad et iPod Touch // Prix : 0,79 €

LE jeu CHRONOPHAGE TINY WINGS On piaffait d’impatience, guettant le moineau qui parviendrait enfin à voler dans les plumes du jeu Angry Birds, qui nidifie depuis de longs mois sur la plus haute branche de l’Apple Store. Cuit-cuit, le délicieux Tiny Wings se picore comme les cacahuètes : une bouchée en appelle une autre. On y incarne un oiseau qui, tel le kiwi, pressé de quitter le plancher, y est cloué par des embryons d’ailes paresseuses. À nous de lui faire prendre de l’élan dans le creux des collines. Générés chaque jour, les niveaux madrés au psychédélisme pastel se parcourent d’une seule pression du doigt. L’air pur et dur. _E.R. // Plateformes : iPhone, iPad et iPod Touch // Prix : 0,79 €

avril 2011

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LE

GUIDE

49

Calendrier malin pour aventurier urbain

DU MERCREDI 6 AVRIL AU MARDI 10 MAI

« l’anglais nous met en compétition AVEC hollywood, on ne pourra jamais gagner.  » David Michôd

P. 54

SORTIES EN SALLES SORTIE LE 13 AVRIL 50 Robert Mitchum est mort d’Olivier Babinet et Fred Kihn SORTIES LE 20 AVRIL

51 Détective Dee de Tsui Hark 52 Je veux seulement que vous m’aimiez

de Rainer Werner Fassbinder

SORTIES LE 27 AVRIL 53 Animal Kingdom de David Michôd SORTIE LE 4 MAI 54 La Solitude des nombres premiers de Saverio Costanzo LES AUTRES SORTIES 56 Numéro quatre ; La Nostra Vita ; Morning Glory ; Philibert ; Rio ; Mr. Nice ; L’Autobiographie de Nicolae Ceausescu ; Mon père est femme de ménage ; Le Chaperon rouge ; Source Code ; La Pecora Nera ; Et soudain tout le monde me manque ; Thor ; Moi Michel G… ; Coup d’éclat ; La Lisière ; L’Aigle de la neuvième légion ; La Ballade de l’impossible ; Country Strong ; L’Homme d’à côté

P. 54

60 LES ÉVÉNEMENTS MK2 Arthur de Pins à la galerie Arludik  Blake et Mortimer rencontrent Philip et Francis au MK2 quai de Loire

sorties en ville 62 CONCERTS Tindersticks joue ses B.O. pour Claire Denis à l’église Saint-Eustache L’oreille de… Emmanuelle Parrenin 64 CLUBBING Les soirées We Love Art Les nuits de… Mondkopf 66 EXPOS François Morellet à Beaubourg Le cabinet de curiosités : Convivio 68 SPECTACLES Mats Ek à l’Opéra de Paris Le spectacle vivant non identifié : Haute tension 70 RESTOS P. 68 avril 2011

Bertrand Gerbraud chez Septime Le palais de… Pierre La Police

72 LA CHRONIQUE DE DUPUY & BERBERIAN WWW.MK2.COM


13/04

50 CINÉMA

sortie le

Robert Mitchum est mort 3 RAISONS D’ALLER VOIR LE FILM 1… Pour son son humour acide, dans la droite lignée du cinéma de Kaurismäki. 2… Pour ses errances, seuls moteurs de fiction. 3… Pour la découverte de Pablo Nicomedes, espoir à surveiller de près.

DEAD MEN Un film d’Olivier Babinet et Fred Kihn // Avec Olivier Gourmet, Pablo Nicomedes… // Distribution : Shellac // France-Belgique-Pologne-Norvège, 2010, 1h31

Road movie sans but, multipliant les embardées visuelles et sonores qui peu à peu transforment ses personnages en âmes errantes, Robert Mitchum est mort révèle dans le même mouvement deux réalisateurs et un acteur. Puissant. _Par Yann François

L’histoire est celle de Franky, jeune acteur galérien. Son agent (tout aussi loser) lui apprend qu’une de ses idoles, un réalisateur hollywoodien, participe au Festival du cercle polaire et cherche un acteur. Franky accepte alors de prendre la route jusqu’en Scandinavie pour y passer un éventuel casting… Lorsqu’un film français s’essaie au cinéma de genre, c’est généralement pour imiter les tics des Américains. Mais ce road movie-là se pose en contre-exemple et migre vers des frontières cinéphiles peu franchies. Avec son sens aigu de l’absurde, le film charrie certes avec lui un héritage anglosaxon – Jarmusch, les frères Coen, les productions de la Hammer. Pourtant, devant le comique neurasthénique de ses situations et la grâce atone de ses images, le film rappelle davantage le cinéma d’Aki Kaurismäki. Preuve supplémentaire : Timo Salminen, directeur photo du Finlandais, signe la lumière somptueuse du film. avril 2011

Mais Robert Mitchum… reste avant tout un film nonidentitaire, bardé d’excentricités visuelles et sonores (bande son punk-psychobilly au taquet), traçant sa voie zazoue au milieu des autoroutes de la norme. Chez Kihn et Babinet, seuls comptent l’errance bredouille et l’égarement existentiel. Comme enivré par ce voyage au bout du monde, le film joue allégrement de ce « déboussolement » des personnages, aveuglés par leurs chimères hollywoodiennes et transformés en pures âmes errantes. Si Olivier Gourmet excelle en impresario illuminé, la véritable découverte s’appelle Pablo Nicomedes. En quelques séquences, le jeune acteur donne corps à l’angoisse dépressive d’un acteur en quête de succès. Ce Vincent Gallo à la gueule cassée offre peut-être la plus belle répartie à Robert Mitchum lui-même, qui affirmait, avec ironie, que devenir une star était à la portée de tous. WWW.MK2.COM


51 CINÉMA

sortie le

20/04

Détective Dee 3 RAISONS D’ALLER VOIR LE FILM 1… Pour la richesse narrative et la singularité de l’histoire, où les femmes tiennent le haut du pavé. 2… Parce que personne ne sait mieux que Tsui Hark combiner légèreté et matérialité. 3… Pour le long combat dans les entrailles du marché fantôme, fabuleux morceau de bravoure.

COUP DE DEE Un film de Tsui Hark // Avec Andy Lau, Bingbing Li… // Distribution : Le Pacte // Chine, 2010, 2h03

Retour en grâce du génie hongkongais TSUI HARK, enlisé pendant les années 2000, avec un film de sabres teinté d’enquête policière dans la Chine médiévale. Une fresque foisonnante, d’une grande générosité narrative et d’une folle inventivité formelle. _Par Laurent Mattei

La Chine au VIIe siècle, à quelques semaines du couronnement contesté de l’impératrice Wu – première et dernière de l’histoire. Plusieurs dignitaires du régime sont assassinés, victimes de combustions spontanées. Dans un pays en pleine effervescence insurrectionnelle, l’impératrice n’a d’autre choix que d’appeler à la rescousse son vieil ennemi, Dee Renjie (Andy Lau, félin, ténébreux,d’une élégance folle),seul capable de régler cette affaire… Histoire d’un retour en grâce, film obsédé par la loyauté, la vengeance et les rêves de grandeur, Détective Dee signe la renaissance du phénix Tsui Hark après une décennie chaotique. Le cinéaste phare de la nouvelle vague hongkongaise des années 1980 semblait en effet s’être enlisé depuis Time and Tide (2000) et La Légende de Zu (2001), grands films esseulés, points de non-retour à l’abstraction jusqu’au-boutiste,complétés en 2005 par un Seven Swords d’une beauté barbare. avril 2011

Comment dépasser ces molochs hirsutes ? En faisant un pas de côté, répond Tsui. S’il ne récidive pas tout à fait l’audace de ses plus grands films, Détective Dee solidifie la position du cinéaste – qui tourne désormais en Chine continentale et en mandarin –, lui permettant de trouver un nouveau souffle, épique et rageur. Mélangeant le wu-xia pan (film de sabre chinois) et le whodunit (modèle d’enquête policière où il s’agit de retrouver un assassin),Tsui Hark retrouve le plaisir de conter qu’il avait un peu perdu, tissant un univers baroque où les faux-semblants sont rois. La matière et les visages se transforment en permanence, les objets passent de main en main, les alliances se font et se défont au rythme de combats aériens proprement vertigineux. Au-dessus de ce magma flotte l’insubmersible Dee /Tsui, faisant vœux de loyauté, mais surtout de liberté. WWW.MK2.COM


52 CINÉMA

sortie le

20/04

Je veux seulement que vous m’aimiez 3 RAISONS D’ALLER VOIR LE FILM 1… Parce qu’il est inédit hors d’Allemagne. 2… Pour le jeu de Vitus Zeplichal, qui inspire simultanément crainte et pitié. 3… Pour la peinture de la société allemande des années 1970.

L’ÉTRANGER Un film de Rainer Werner Fassbinder // Avec Vitus Zeplichal, Elke Aberle… // Distribution : Carlotta // Allemagne de l’Ouest, 1976, 1h44

Ce téléfilm méconnu de FASSBINDER, réalisé en 1976 mais jamais sorti en France, retrace la genèse d’un meurtre perpétré par un mal-aimé névrotique. Une œuvre étrange et saisissante, qui raconte aussi l’Allemagne de l’Ouest des années 1970. _Par Louis Séguin

Peter est un jeune homme au visage d’enfant modèle. Pourquoi a-t-il tué à coups de téléphone un homme qui ressemblait à son père ? Telle est grosso modo la question que lui pose son interlocutrice (psychologue ? écrivain ?) au parloir de la prison. Peter n’a pas la moindre idée de la réponse. Flash-back : il offre, enfant, des fleurs à sa mère, qui le remercie en le frappant avec un cintre. Adulte, il construit une maison à ses parents ; rien à faire, ils le méprisent. Cerné par l’indifférence générale, le mal-aimé veut prouver qu’il peut s’en sortir seul et part faire carrière à Munich, traînant sa femme qui l’aime d’un amour froid et comptable. Perpétuellement seul dans sa lutte pour la reconnaissance, Peter semble étranger au monde qu’il habite, son amour se heurtant sans cesse à l’esprit de sérieux ambiant. La langue allemande possède un mot pour caractériser cette atmosphère de cauchemar avril 2011

éveillé : unheimlich, qui a donné lieu à un essai de Freud (L’inquiétante étrangeté en français) : à la fois mystérieux et hostile… Aux prises avec son refoulé, Peter réagit de façon inadéquate aux petites comédies sociales et familiales auxquelles il assiste (rires nerveux et infantiles, posture voûtée, meurtre du père de substitution). Un monde anxiogène que Fassbinder met en scène avec un humour glacial et halluciné. À l’image de Lynch et de son Twin Peaks, mais quinze ans plus tôt, il fait surgir l’extraordinaire dans le trivial, comme le cinéma sort du petit écran. Par empathie avec son sujet, Fassbinder filme là un objet étranger au support télévisuel ; à la différence près que les désirs de Peter se heurtent au monde qui l’entoure, tandis que Fassbinder tord le monde du téléfilm pour le faire sien. WWW.MK2.COM


53 CINÉMA

sortie le

27/04

Animal Kingdom 3 RAISONS D’ALLER VOIR LE FILM 1… Après des courts remarqués, Animal Kingdom est le premier long métrage de ce cinéaste de 39 ans. 2… Grand prix du jury à Sundance, ce petit phénomène a rencontré un succès inattendu en Australie. 3… Pour Jacki Weaver, monstre de la renaissance seventies du cinéma australien, en mère louve.

Animal on est mal Un film de David Michôd // Avec James Frecheville, Guy Pearce… // Distribution : ARP Sélection // Australie, 2010, 1h52

L’ancien critique de cinéma DAVID MICHÔD conte l’histoire d’un clan de bandits en bout de course et filme la banlieue de Melbourne comme une jungle sans foi ni loi. Poisseux à souhait. _Par Clémentine Gallot

La mafia australienne vue par les yeux d’un outsider, tel est le programme déroulé par ce thriller languissant qui observe ses malfrats comme des animaux en voie de disparition. Recueilli par ses oncles et cousins mafieux, chaperonnés par une matrone glaçante, un adolescent taiseux surnommé « J » oppose son inertie à la guerre des gangs dans laquelle il se trouve jeté, avant de se laisser entraîner par la loi du milieu. Le succès du film, inspiré par un fait divers des années 1980, a mis l’Australie face à l’un des épisodes les plus sanglants de son histoire. Chronique implacable de la professionnalisation de la criminalité australienne, Animal Kingdom suit le déclin de sa classe de bandits old school à travers l’effondrement d’une fratrie traquée par la police. « J’ai cherché un rythme porteur d’une menace sourde, le film ne pouvait pas être trop rock’n’roll dans ses principes de montage, explique David Michôd. Les temps changent, et le film s’articule tout entier autour de cette déliquescence. » avril 2011

David Michôd Le fait divers dont s’inspire votre film constitue un matériau scénaristique idéal ? Il n’y a jamais eu de film dessus, pourtant c’est un événement très connu : deux policiers ont été abattus en 1988, donnant lieu à la plus grande enquête australienne. Celle-ci a entraîné la chute brutale de la mafia et sa reconversion dans la drogue. L’antagonisme entre les gangs et la police était brutal, intense et a culminé lors de cet événement. Vous récusez la paternité des fictions américaines sur la mafia. Pourquoi ? Je n’ai pas fait un Parrain australien. Les films américains parlent de la mafia comme d’un business. La structure du milieu australien est bien plus lâche. Quel est votre regard sur le cinéma de votre pays ? C’est une industrie fragile car limitée : il y sort 30 à 50 films par an, mais avec une forte présence internationale. Elle souffre des mêmes défis que n’importe quel petit marché. La langue anglaise est une chance et une malédiction : nous sommes en compétition avec Hollywood et c’est une bataille que l’on ne pourra jamais gagner.

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54 CINÉMA

sortie le

04/05

La Solitude des nombres premiers 3 RAISONS D’ALLER VOIR LE FILM 1… Pour haïr de concert la starlette du lycée et la regarder s’enliser dans une vie normée. 2… Pour retrouver l’amplitude d’une histoire sur plusieurs décennies, après Nos meilleures années. 3… Pour croire aux retrouvailles amoureuses sur la pop enlevée de Kim Carnes (Bette Davis Eyes).

MORDUS Un film de Saverio Costanzo // Avec Alba Rohrwacher, Luca Marinelli… // Distribution : Le Pacte // Italie-France-Allemagne, 2010, 1h58

L’adaptation du best-seller italien de Paolo Giordano creuse une brèche dans les destins de Mattia et Alice, deux inadaptés qui vont se croiser à plusieurs âges de leur vie pour mieux cisailler la normalité qu’on leur impose. Découpes indolentes. _Par Laura Pertuy

Une mélopée cristalline,composée à l’origine par Ennio Morricone pour L’Oiseau au plumage de cristal de Dario Argento, survole l’incongruité des lieux jalonnant le troisième long métrage de Saverio Costanzo. La sœur de Mattia hurle à pleins poumons dans la séquence d’ouverture, où se joue déjà la petite musique de l’étrangeté. Plus tard, l’effroi des mises en scène d’Argento retentit dans le dédale boisé de l’appartement où déambule Alice, en régression constante vers la brisure qui scinde son existence. Dans La Solitude des nombres premiers, la fissure se fait aussi physique (un accident de ski laisse l’héroïne boiteuse) que psychique (Mattia perd sa sœur lors d’un jeu d’enfants), en symbiose avec le bouleversement chronologique du récit. Costanzo désarticule sa narration pour mieux jouer avec les cassures des personnages, inaptes à se reconstruire selon les normes

avril 2011

en vigueur. Les traumatismes de l’enfance se traduisent à l’écran par des effets de lumière tailladant les corps et la solitude des âmes au cours d’une boum archétypale. La silhouette d’Alice est dévorée par les morsures de l’adolescence, période de rites inatteignables pour notre duo, prostrée dans son incapacité à interagir avec le monde réel. Le réalisateur italien répercute là des blessures qui parcourent également ce mois-ci La Ballade de l’impossible de Anh Hung Tran, où une jeune femme s’exclut de la société après le suicide de son meilleur ami. Chez Costanzo, ces corps changeants sous les stigmates de l’horreur se réfugient dans des pratiques férocement solitaires : les clichés d’Alice prononcent le flou dans lequel elle attend Mattia, devenu éminent mathématicien, dans l’espoir indicible de colmater la brèche. De l’indivisibilité des nombres premiers.

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56 cinéma

AGENDA SORTIES CINé   06/04 _Par J.R., L.P., Lo.Sé. et L.T.

SORTIES DU

LA NOSTRA VITA

de Daniele Luchetti Avec Elio Germano, Raoul Bova… Ad Vitam, France-Italie, 1h33

Ouvrier dans le bâtiment, Claudio perd sa femme à la naissance de leur troisième enfant. Sa vie sombre alors dans un quotidien pesant… Elio Germano offre une interprétation puissante dans ce drame prolétaire, primé l’an dernier à Cannes.

MORNING GLORY

de Roger Mitchell Avec Rachel McAdams, Harrison Ford… Paramount, États-Unis, 1h47

Becky, jeune journaliste, accepte de présenter l’émission la moins regardée de la matinée et découvre alors l’univers sans pitié de la télévision. Un journaliste chevronné et une coprésentatrice cynique l’attendent en coulisses…

NUMÉRO QUATRE

de D.J. Caruso Avec Alex Pettyfer, Timothy Olyphant… Walt Disney, États-Unis, 1h49

Adolescent à superpouvoirs, John Smith tente d’échapper à la mort qui le guette : il est le quatrième d’une liste de ses semblables, assassinés dans l’ordre.Tout en faisant son possible pour se soustraire à ce triste destin, il en apprend plus sur sa personne…

PHILIBERT

de Sylvain Fusée Avec Jérémie Renier, Alexandre Astier… Gaumont, France, 1h43

Jeune paysan du XVIe siècle, Philibert apprend qu’il n’est pas le fils de l’homme qui l’a élevé et part venger son vrai père assassiné. ET AUSSI CETTE SEMAINE : ESSENTIAL KILLING de Jerzy Skolimowski (lire le dossier p. 74) PINA de Wim Wenders (lire la critique p. 16)

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 13/04

SORTIES DU 

L’AUTOBIOGRAPHIE DE NICOLAE CEAUSESCU d’Andrei Ujica Documentaire Mandragora, Roumanie, 3h00

Élaboré à partir de centaines d’heures d’archives, privées et officielles, ce film dresse un portrait de la Roumanie et du dictateur qui y a régné pendant plus de vingt ans, avant d’être renversé et exécuté en 1989.

MON PÈRE EST FEMME DE MÉNAGE

de Saphia Azzeddine Avec François Cluzet, Jérémie Duvall… ARP, France, 1h20

Les aventures d’un lycéen entre une mère neurasthénique et un père femme de ménage (François Cluzet, au top). Dans le sillage des Beaux Gosses, une comédie juste sur la diversité.

MR. NICE

de Bernard Rose Avec Rhys Ifans, Chloë Sevigny… UFO, Grande-Bretagne, 2h01

L’histoire vraie d’un fumeur de joints gallois devenu baron du trafic de marijuana en Europe dans les années 1970. L’humour noir et l’effronterie de l’excellent Rhys Ifans dissipent vite les quelques nuages d’une intrigue parfois brumeuse.

RIO

de Carlos Saldanha Avec les voix de Jesse Eisenberg, Anne Hathaway… 20th Century Fox, Canada-Brésil-États-Unis, 1h30

Un perroquet bleu quitte sa cage pour se frotter à l’exotisme brésilien de Rio de Janeiro… et apprendre à voler. ET AUSSI CETTE SEMAINE : LA PROIE d’Éric Valette (lire l’article p. 30) RABBIT HOLE de John Cameron Mitchell (lire le dossier p. 74) ROAD TO NOWHERE de Monte Hellman (lire le dossier p. 74) ROBERT MITCHUM EST MORT d’Olivier Babinet et Fred Kihn (lire la critique p. 50) SCREAM 4 de Wes Craven (lire le dossier p. 74) WINNIE L’OURSON de Stephen J. Anderson et Don Hall (lire l’article p. 20) WOMEN WITHOUT MEN de Shirin Neshat (lire l’article p. 26) WWW.MK2.COM


20/04

SORTIES DU

ET SOUDAIN, TOUT LE MONDE ME MANQUE

de Jennifer Devoldere Avec Mélanie Laurent, Michel Blanc… UGC, France, 1h38

Cette comédie dramatico-romantico-familiale est accaparée par Michel Blanc en père juif envahissant – drôle mais si dur à vivre. Face à lui, sa fille Justine (Mélanie Laurent) le déteste mais l’adore dans le fond…

LA PECORA NERA

de Ascanio Celestini Avec Ascanio Celestini, Giorgio Tirabassi… Bellissima, Italie, 1h33

Plongée absurde et poétique dans les souvenirs de deux amis ayant vécu dans un hôpital psychiatrique. Les sentiments amoureux y sont célébrés notamment grâce au charme de Maya Sensa, visage de Buongiorno, Notte. Une jolie découverte.

LE CHAPERON ROUGE

de Catherine Hardwicke Avec Amanda Seyfried, Gary Oldman… Warner, États-Unis, 1h40

Après les vampires de Twilight, Catherine Hardwicke revisite un classique du conte de fées : au cœur d’un village terrorisé par une horde de loups-garous, l’innocence d’une jeune fille blonde est mise à rude épreuve.

SOURCE CODE

de Duncan Jones Avec Jake Gyllenhaal, Michelle Monaghan… SND, France-États-Unis, 1h33

Colter se réveille dans un train sans se souvenir de s’y être endormi, et juste avant qu’une explosion ne le détruise. Il va devoir rejouer la scène pour identifier le responsable. ET AUSSI CETTE SEMAINE : DÉTECTIVE DEE de Tsui Hark (lire la critique p. 51) JE VEUX SEULEMENT QUE VOUS M’AIMIEZ de Rainer W. Fassbinder (lire la critique p. 52) L’ÉTRANGÈRE de Feo Aladag (lire l’article p. 26) MAINLINE de Rakhshan Bani-Etemad et Mohsen Abdolvahab (lire l’article p. 26) TOMBOY de Céline Sciamma (lire l’article p. 18) avril 2011


58 cinéma

AGENDA SORTIES CINé   27/04 _Par J.R., L.P., Lo.Sé. et L.T.

SORTIES DU

COUP D’ÉCLAT

de José Alcala Avec Catherine Frot, Tchéky Karyo… Ad Vitam, France, 1h30

Catherine Frot est Fabienne, capitaine de police à Sète. Un jour, elle prend pitié d’Olga, une jeune femme qui se suicide en laissant un enfant. Fabienne décide de tirer cette histoire au clair et de retrouver ce fils…

LA LISIÈRE

de Géraldine Bajard Avec Melvil Poupaud, Pauline Acquart… Zootrope, France-Allemagne, 1h40

Dans une ville nouvelle, une bande de jeunes (entre Premiers Baisers et Twin Peaks) terrorise un jeune médecin fraîchement arrivé. Entre séduction et persécution, ça tourne au vinaigre sur fond d’horreur psychologique.

MOI, MICHEL G., MILLIARDAIRE, MAÎTRE DU MONDE

de Stéphane Kazandjian Avec François-Xavier Demaison, Laurent Lafitte… Rezo, France, 1h27

Ce drôle de documentaire retrace l’immersion d’un journaliste dans le quotidien d’un businessman aussi naïf que scandaleux.

THOR

de Kenneth Branagh Avec Chris Hemsworth, Natalie Portman… Paramount, États-Unis, 2h10

Figure des comics Marvel et puissant guerrier du royaume d’Ásgard, Thor en est banni et rejoint une vie terrestre. Recueilli par trois individus – dont la jolie Jane Foster –, il fait face à des forces maléfiques… ET AUSSI CETTE SEMAINE : ANIMAL KINGDOM de David Michod (lire la critique p. 53) BON À TIRER de Bobby et Peter Farrelly (lire le dossier p. 74) LES NUITS ROUGES DU BOURREAU DE JADE de Julien Carbon et Laurent Courtiaud (lire l’article p. 118) avril 2011

 04/05

SORTIES DU 

COUNTRY STRONG

de Shana Feste Avec Garrett Hedlund, Gwyneth Paltrow… Sony, États-Unis, 1h52

Has been de la scène country, Kelly Canter renaît grâce aux paroles d’un jeune compositeur… Après Tron : l’héritage et avant On the Road, le prometteur Garrett Hedlund trace sa route.

LA BALLADE DE L’IMPOSSIBLE de Anh Hung Tran Avec Rinko Kikuchi, Ken’ichi Matsuyama… Pretty Pictures, Japon, 2h13

Watanabe se partage entre un premier amour inoubliable et une fraîche rencontre qui lui promet de très belles effusions sensorielles. Plastique et délicate, cette fresque sur l’incommunicabilité est adaptée d’un roman de Murakami.

L’AIGLE DE LA NEUVIÈME LÉGION

de Kevin Macdonald Avec Channing Tatum, Jamie Bell… Metropolitan, Grande-Bretagne, 1h55

Le centurion Marcus part en quête de l’emblème de Rome, dérobé vingt ans plus tôt. Le film n’évite pas les écueils du genre, mais Tahar Rahim excelle en prince sanguinaire portant l’iroquoise.

L’HOMME D’À CÔTÉ

de Gaston Duprat et Mariano Cohn Avec Rafael Spregelburg, Daniel Araoz… Bodega films, Argentine, 1h50

Ce film de rencontres et de conflits entre voisins (un bobo et un butor) est porté par un duo d’acteurs très efficaces, qui contournent la caricature. La mise en scène, un peu sèche, laisse se développer un ton à l’ambiguïté réjouissante. ET AUSSI CETTE SEMAINE : DE L’EAU POUR LES ÉLÉPHANTS de Francis Lawrence (lire l’article p. 24) LA SOLITUDE DES NOMBRES PREMIERS de Saviero Costanzo (lire l’article p. 15 et la critique p. 54) WWW.MK2.COM


60 CINÉMA

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flash-backs & previews MARDI 5 AVRIL – 20h / AVT-PREMIÈRE / Morning Glory de Roger Michell MARDI 26 AVRIL – 20h30 / RDV DES DOCS L’œil au-dessus du puits de Johan van der Keuken. En présence de Frédéric Sabouraud, critique, enseignant en cinéma et réalisateur.

cycles OLIVIER MARTINELLI Le 9 mai à 21h, à l’occasion de la soirée de lancement du dernier roman d’Olivier Martinelli, La Nuit ne dure pas, les éditions 13e note et la librairie du MK2 quai de Loire vous convient au Point éphémère pour une lecture-signature de l’auteur et un concert exceptionnel des Kid Bombardos. Au Point éphémère, 200 quai de Valmy, 75010 Paris, entrée libre. VINCENT GALLO À l’occasion de la sortie d’Essential Killing de Jerzy Skolimowski, le MK2 Hautefeuille programme les films réalisés par Vincent Gallo : Buffalo 66 et The Brown Bunny. Samedi et dimanche matin, à partir du 9 avril. CANNES SUR LOIRE À partir du 16 avril, sélection de films récompensés durant le Festival de Cannes de 2001 à 2010 : Tournée de M. Amalric, Kinatay de B. Mendoza, Gomorra de M. Garrone, De l’autre côté de F. Akin, Nobody Knows de K.E. Hirokazu, Elephant de G. Van Sant, L’Homme sans passé de A. Kaurismäki et La Pianiste de M. Haneke. Samedi et dimanche matin.

JUNIOR MERCREDI 6 AVRIL - 10h30 / LECTURE POUR LES 3-5 ANS En avril, nous partirons vers le pays des songes ! Inscr. au 01 44 52 50 70. MERCREDI 6 AVRIL – 10h30 / LECTURE POUR LES 3-5 ANS En mai, nous vous ferons découvrir les livres de Barroux. Inscr. au 01 44 52 50 70.

passerelles

le dialogue des disciplines SAMEDI 30 AVRIL et SAMEDI 7 MAI – 11h / STUDIO PHILO par Ollivier Pourriol « Vers la perception pure (Gilles Deleuze et le cinéma) / Le visage de l’image-affection / Le hold-up de l’image-action. » JEUDI 7 AVRIL – 19h30 / SOIRÉE ZÉRO DE CONDUITE / « Pêcheurs d’Islande » Avec les éditions Attila, autour des textes Entre ciel et terre de J. Kalman Stefannson (Gallimard), Pêcheur d’Islande de P. Loti (Flammarion), L’Homme qui n’avait jamais vu le printemps de P. Humbourg (éd. Monsieur Toussaint Louverture). Inscr. au 01 44 52 50 70. MERCREDI 13 AVRIL – 16h / RENCONTRE / Barroux Avec les éditions Actes Sud junior, séance de dédicaces à l’occasion de la parution de l’album pour enfants Le Paris de Léon (dès 3 ans). VENDREDI 15 AVRIL – 19h30 / RENCONTRE / Autour des textes d’Hélène Bessette Avec la collection Laureli des éditions Léo Scheer, soirée à l’occasion de la parution de N’avez-vous pas froid. En présence de Laure Limongi (éditrice) et Bruno Blairet (comédien). SAMEDI 23 AVRIL – 16h / Fête de la librairie indépendante À l’occasion de la manifestation Un livre une rose, rencontre avec des auteurs et illustrateurs des éditions Vedrana : N. Grenier pour L’Homme à la tête en forme de machine à laver et A. Richard pour Olivier le réparateur de cœurs. SAMEDI 7 MAI – 11h30 / FESTIVAL PARIS EN TOUTES LETTRES Rencontre avec Claude Louis-Combet autour de Le Livre du fils (éditions Corti), Gorgô et La Sœur du petit Hans (éditions Galilée). Lectures d’extraits par le comédien Bruno Blairet et la libraire Sophie Quetteville. DIMANCHE 8 MAI – 11h / FESTIVAL PARIS EN TOUTES LETTRES Carte blanche au romancier et scénariste Hanif Kureishi. Projection de My Son The Fanatic d’Udayan Prasad, suivie d’une rencontre et d’une séance de dédicaces.

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avril 2011

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découvrez le cinéma dans autrement mk2 ! salles les

FOCUS  Arthur de Pins à l’espace Arludik Après l’exposition consacrée au jeu vidéo Dead Space 2, c’est au tour de la bande dessinée d’investir l’espace Arludik du MK2 Bibliothèque. Le dessinateur français Arthur de Pins y dévoilera les planches de son nouvel album, La Marche du crabe. Collaborateur régulier des revues Max et Fluide glacial, il s’est fait connaître du grand public avec la BD coquine et délurée Péchés mignon. Son univers, coloré et proche de celui du dessin animé, l’entraîne vers le petit écran (pour lequel il crée la série Magic) ainsi que vers la publicité (campagnes Fnac ou Nutella). Toucheà-tout, il décline son dernier-né en court métrage. Des lignes plus épurées et la mise en scène de ces bestioles estivales en héroïnes d’une grande saga futuriste lui permettent de se renouveler, sans rien perdre de son ton libre et malicieux. Arthur de Pins sera présent le 30 avril pour présenter son court métrage et dédicacer sa bande dessinée. _L.T.

Exposition à partir du 9 avril, à l’espace Arludik du MK2 Bibliothèque Ciné-BD Blake et Mortimer La prochaine soirée ciné-BD du MK2 quai de Loire rendra hommage à Blake et Mortimer. Le dessinateur Nicolas Barral et son complice scénariste Pierre Veys viennent de publier le deuxième tome des Aventures de Philip et Francis (Le Piège machiavélique), parodie assumée des deux personnages d’Edgar P. Jacobs. De son côté, Antoine Aubin, avec Jean Van Hamme au scénario, a dessiné le deuxième volume de La Malédiction des trente deniers, paru en novembre dernier. Et cette fois, il s’agit bel et bien d’un travail de continuation de l’œuvre de Jacobs, reprenant ses personnages et son style graphique. Le 28 avril, c’est donc autour de leur passion commune pour Blake et Mortimer que Nicolas Barral, Pierre Veys et Antoine Aubin se rencontreront. Christophe Quillien animera la soirée, et une séance de dédicaces précédera la projection d’Une femme disparaît d’Alfred Hitchcock, choisi par les auteurs, et rediffusé le 30 avril et le 1er mai en matinée. _Lo.Sé.

Soirée spéciale « Blake et Mortimer rencontrent Philip et Francis », jeudi 28 avril à 20h au MK2 quai de Loire. Billets en vente avant la séance. Carte Pass acceptée.

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© RichardDumas7x7

CONCERTS

62 sORTIES EN VILLE

Tindersticks

BEAU TRAVAIL

Tindersticks score Claire Denis

Un coffret et un concert-événément à l’église Saint-Eustache déroulent le fil d’une complicité longue de quinze années entre la réalisatrice CLAIRE DENIS et le groupe britannique TINDERSTICKS. Tout feu, tout feutre. _Par Wilfried Paris

Les collaborations fidèles entre un cinéaste et un musicien sont une vieille histoire (pensez aux couples Hitchcock-Herrmann,Truffaut-Delerue, FelliniRota), la fréquentation et l’habitude des uns et des autres permettant une compréhension intuitive, de peu de mots. Cinéaste taiseuse, Claire Denis a sans doute trouvé dans la voix feutrée de Stuart Stapples et la nonchalance de ses Nottingham lads le sens de l’espace et des ellipses à même d’habiter ses paysages et ses histoires. Le récitatif élégant et précis de Stapples, suivant les grandes voix masculines de l’histoire du rock (Leonard Cohen, Lee Hazlewood, Scott Walker), se pose sur le velours de cordes romantiques dans un cabaret déglingué au ralenti, où glissent basses ondulantes, orgues jazz, balais ternaires, lointaines trompettes. L’influence de John Barry ou d’Ennio Morricone et un sens aigu de l’abstraction et de la durée (de la répétition, de l’étirement) finissent de rendre la musique des Tindersticks intemporelle et irréelle, cinématographique. avril 2011

La lune de miel entamée en 1996, à l’occasion de la bande originale de Nénette et Boni, a viré à l’amour fou durant les quinze années suivantes, le temps de cinq autres œuvres de la réalisatrice : Trouble Every Day (2001), Vendredi soir (2002), L’Intrus (2004), 35 Rhums (2008) et White Material (2010).Des films accompagnés par l’évolution artistique du groupe (du rock lyrique vers le jazz, la soul, la musique classique), en marge des sentiers balisés de ses albums « officiels ». Cette complicité unique va enfin prendre forme sur scène, dans le cadre exceptionnel de l’église Saint-Eustache, pour accompagner la sortie d’un coffret regroupant l’intégrale de ces bandes originales.Tindersticks jouera ses compositions nées pour le cinéma de Claire Denis devant une projection d’extraits de films, spécialement conçue pour l’occasion. Ce qui vaut bien une messe. Tindersticks le 28 avril à l’église Saint-Eustache, dès 20h30, 44 € Claire Denis Film Scores 1996-2009 de Tindersticks (Constellation / Differ-Ant) WWW.MK2.COM


© Philippe Lebruman

L’oreille de… Emmanuelle pArrenin

« Il se trouve que j’écoute peu de musique, car ma quête va plus vers le silence, pour mon bien-être et pour être libre de toute influence. J’apprécie tout de même le dernier disque de Serafina Steer, pour sa fraîcheur et le côté décalé de ses arrangements. J’ai également redécouvert un groupe qui était parmi mes favoris dans les années 1970, Incredible String Band, dont The Hangman’s Beautiful Daughter vient d’être remastérisé. Enfin, si je devais partir avec un seul disque sur une île déserte, j’emporterais le quatuor de Debussy, sa seule œuvre pour quatuor à cordes. » _Propos recueillis par W.P.

Emmanuelle Parrenin, le 15 avril au Lieu unique (Nantes), dès 20h30, de 9 € à 18 € ; le 20 avril au Point éphémère, dès 20h, 11 € Maison cube d’Emmanuelle Parrenin (Les Disques Bien / Abeille)

agenda CONCERTs 

_Par W.P.

1 KATERINE, FRANCIS ET SES PEINTRES En 52 reprises, Katerine, Francis et ses peintres dessinent des moustaches à Schultheis, Jonasz, Voulzy, Pastor, Lio, Berger… Bref, la chanson française dans toute sa variété. LHOOQ. Le 11 avril à la Cité de la musique, dès 20h, de 20 € à 30 €

2 DEERHOOF En pleine tournée Vs Evil, le combo de San Francisco, indie-rock bondissant sur voix de sucre, reste l’une des plus belles alchimies à voir sur scène. Pop, math, prog, spazz ! Le 19 avril à La Maroquinerie, dès 20h, 19 €

3 FUJIYA & MIYAGI Sur Ventriloquizzing, les Anglais kraut-pop noircissent leurs bulles extasiées, percussives et susurrées, et reviennent métronomiser Paris. Répétitions et différences. Le 26 avril à L’Alhambra, dès 19h30, 23 €

4 HUSHPUPPIES Remisant Kate Moss au garage, nos mods dans le vent affinent leur style, citant autant les early Pink Floyd que le krautrock en batterie ou l’electro qui dépote. Sur scène, c’est toujours dans ta face. Le 27 avril à L’Alhambra, dès 19h30, 21 €

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© We Love Art

CLUBBING

64 sORTIES EN VILLE

ARTernative

We Love la fête

Depuis quelques années, We Love Art réinvente le clubbing parisien à base de lieux inédits (piscine, Cité des sciences, Aquaboulevard…) et de pointures électroniques. À l’occasion de leur prochaine soirée, We Love Vagabundos, retour sur un parcours qui renoue avec une certaine utopie festive. _Par Violaine Schütz

Quand débute l’aventure We Love Art en 2004, la nuit parisienne se joue dans des lieux balisés et destinés uniquement à cela – Rex, Batofar, Pulp… Alexandre Jaillon, ancien rédacteur en chef du magazine Trax, et sa compagne Marie Sabot, à l’origine des soirées We Love Acid avec la DJ Eva Peel, lancent alors une idée qui fera des émules : délocaliser la fête, organiser une alternative aux clubs. Avec pour concept primitif de développer des miniraves dans des lieux décalés, le collectif frappe fort dès ses débuts. Parmi les premières soirées, la We Love Playhouse se déroule dans un parc aquatique et la We Love Aphex au Palais de Tokyo, alors peu ouvert au clubbing. Pour chaque date, le duo invite des gros DJs (Miss Kittin, Philippe Zdar, Tiefschwarz) ou des labels là où on ne les attend pas, et transforme chacune de ses fêtes en événement.

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Le lieu de la soirée n’étant jamais dévoilé à l’avance, les organisateurs jouent sur l’excitation contenue dans la devinette et l’effet de surprise. On aura ainsi droit aux inhabituels Aquaboulevard, Cité de la musique, Grande Arche de la Défense, chalet de la Porte jaune, mais aussi aux docks Eiffel et Haussmann. Aujourd’hui, We Love Art est devenue une « agence de création d’événements musicaux » qui travaille également pour des marques, et son concept a fait des petits. Beaucoup d’organisateurs détournent à sa suite des lieux de leur fonction première, et l’habitude d’aller danser au musée s’est peu à peu installée à Paris. Remercions donc ces amateurs de clubbing arty pour avoir réinjecté un peu du frisson rave dans le tunnel de nos habitudes nocturnes.

We Love Vagabundos, le 10 avril dans un lieu secret, avec Luciano et Moodyman, www.weloveart.net

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DR

LES NUITS DE… MONDKOPF

IN PARADISUM « Je vis le clubbing d’une manière peu orthodoxe, en solitaire ; mais paradoxalement j’aime l’idée de communion sur un dancefloor. C’est le mélange d’intimité et de partage qui me plaît. La In Paradisum sera la première d’une série de soirées qui reflètent ce qui m’intéresse dans la musique électronique. J’inviterai des artistes qui ont des styles assez radicaux, mais toujours dans un esprit techno. J’ai envie de retrouver les sensations d’abandon, d’immersion, à la base de la rave. » _Propos recueillis par V.S.

In Paradisum, avec Mondkopf, Oneohtrix Point Never…, le 15 avril au Point éphémère, dès 20h // Rising Doom de Mondkopf (Fool House), à paraître le 16 mai

agenda CLUBBING

 _Par V.S.

1 LOST & BEYOND Drôle de rencontre sur le dancefloor… Le papi Cerrone, chantre d’un disco cheesy pas toujours finaud mais sans nul doute efficace, et la très branchée Elly Jackson, plus connue sous le nom de La Roux, se produiront ensemble – et en live – pour un concert exclusif. Le choc de deux cultures électroniques. Le 9 avril à La Machine, dès 23h, 27,50 €

2 NÔZE RELEASE PARTY Le Rex a eu du pif en programmant le malicieux duo Nôze, qui sort son nouvel album d’electro pop house décomplexé, Dring, sur Get Physical ce même jour. Ils le joueront donc live, avant de laisser les platines à leurs amis Oleg Poliakov et Mathias Kaden, qui mixe la minimale « les doigts dans le nez ». Le 16 avril au Rex Club, dès minuit, 15 €

3 POYZ’N’PIRLZ PARTY Ces derniers mois, le rap revient en force dans les sets des DJs. C’est donc l’occasion de découvrir l’une des meilleures fêtes du genre, au Point éphémère dans son format étendu (café et club). Aux platines, les sémillants Arthur King, Drixxxe, Gero, Kazey, Matt’ Primeur et Dabaaz devraient affoler les croupes. Le 22 avril au Point éphémère, dès 23h, 12 €

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© Centre Pompidou, P.Migeat

EXPOS

66 sORTIES EN VILLE

Géométree n°5, Arcs de cercles complémentaires et Géométree n°93 de François Morellet

re-play

François Morellet s’installe

Le maître de l’art cinétique investit le Centre Pompidou pour une rétrospective anticonformiste. Baptisée Réinstallations, elle réunit 27 créations réalisées depuis 1963, rejouées dans un nouveau contexte spatio-temporel. _Par Anne-Lou Vicente

En exergue de l’exposition figure une biographie de François Morellet se terminant par l’évocation de son actuelle rétrospective au Centre Pompidou, dont on apprend que celle-ci est sa 455e exposition ! Anecdotique, certes, mais significatif du long parcours de l’artiste né à Cholet en 1926, qui, dès le début des années 1950, s’est inscrit dans le courant de l’abstraction géométrique et de l’art cinétique en mettant en place un vocabulaire formel peuplé de lignes, de grilles et de carrés qui n’ont depuis cessé d’habiter ses peintures comme ses installations. Ce sont ces dernières qui sont célébrées à l’occasion de cette rétrospective parisienne, qui rompt avec la loi du genre du fait de son caractère délibérément elliptique. Désolidarisées de leur contexte d’origine (généralement in situ), les installations sont rejouées et réunies au sein d’un même espace grossièrement découpé, voire mises en « boîtes ». L’interactivité de nombre d’entre elles dévoile alors une dimension

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ludique qui n’est pas sans témoigner de la part de jeu présente dans l’art de Morellet ; et de l’humour du bonhomme lorsqu’il invite le visiteur à joyeusement défigurer la sacro-sainte Joconde en activant un ventilateur dont le souffle agite et plisse un tissu à l’effigie de Mona Lisa. François Morellet n’hésite pas non plus à littéralement « défigurer » Les Demoiselles d’Avignon de Picasso et La Mort de Sardanapale de Delacroix, en recomposant la dynamique de chacun de ces tableaux mythiques à l’aide de toiles… blanches. Le tube néon, qu’il utilise depuis 1963, est aussi à l’honneur : rouge, bleu ou blanc, il dessine des paysages minimalistes en deux ou trois dimensions, à l’image de L’Avalanche (1996), forêt de 36 néons bleus dont l’inclinaison – entre horizontale et verticale – est déterminée par la longueur du câble qui les retient au plafond.

Réinstallations, jusqu’au 4 juillet au Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, 75004 Paris. Tous les jours sauf le mardi de 11h à 21h (23h le jeudi), www.centrepompidou.fr

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© Arnaud Jalut

LE CABINET DE CURIOSITÉS

CONVIVIO Comment faire d’une exposition un vrai festin ? Imaginée par l’écrivain et philosophe Fabien Vallos et la commissaire d’exposition Sophie Auger, Convivio ou la plastique culinaire « voudrait montrer qu’il y a dans le contemporain, à partir du modèle de la festivité et de l’adresse, la possibilité de repenser la figure de l’œuvre ». Réunissant les travaux de onze artistes, l’exposition est assortie de performances culinaires illustrant de manière explicite le paradoxe existant entre conservation et périssabilité de l’œuvre. _A.-L.V.

Jusqu’au 2 juillet au Micro Onde, 8 bis avenue Louis-Bréguet, 78140 Vélizy-Villacoublay, www.londe.fr

Agenda expos 

_Par A.-L.V et L.S.

GRAPHISME ET CRÉATION CONTEMPORAINE L’exposition réunit les travaux de 57 designers graphiques français, pour dresser un aperçu de la création contemporaine dans les années 2000, des arts plastiques à l’architecture, en passant par le théâtre, la danse, la littérature, la musique ou la mode. Du 27 avril au 6 juin à la BNF François-Mitterrand, quai François-Mauriac, 75003 Paris, www.bnf.fr

GENERAL IDEA Première rétrospective française pour le trio canadien fondé en 1969. L’occasion de découvrir l’œuvre subversive et visionnaire, mais aussi pleine d’humour, de ce collectif adepte de l’autodérision et de la parodie. Jusqu’au 30 avril au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Président-Wilson, 75016 Paris, www.mam.paris.fr

LES FRÈRES CAILLEBOTTE Dans le sillon de l’exposition préraphaélite du musée d’Orsay, retour sur les liens qui unissent les toiles et les clichés des frères Gustave et Martial Caillebotte, habités par l’esthétique impressionniste. Jusqu’au 11 juillet au musée Jacquemart-André, 158 boulevard Haussmann, 75008 Paris, www.musee-jacquemart-andre.com

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© Anne Deniau - Opera national de Paris

SPECTACLES

68 sORTIES EN VILLE

La Maison de Bernarda de Mats Ek

paint it black

Mats Ek fait danser le deuil

Ambassadeur d’une danse néoclassique raffinée, le chorégraphe suédois MATS EK reprend à l’Opéra son adaptation d’un chef-d’œuvre écrit par Federico García Lorca en 1936, La Maison de Bernarda Alba. Un ballet culte, hanté par les fantômes freudiens et le fondamentalisme religieux. _Par Ève Beauvallet

Trente ans avant la marâtre SM inventée par Angelin Preljocaj, femme de tête du ballet à succès Blanche Neige, un passionnant rôle de mère Fouettarde avait déjà ensorcelé les opéras internationaux. Le traitement était loin d’être aussi glam rock que celui du chorégraphe français. D’abord parce que ladite mère était interprétée par un homme ; ensuite parce que ledit rôle provenait d’une fable autrement plus sordide que celle des frères Grimm : le Suédois Mats Ek faisait un ballet de La Maison de Bernarda Alba, huis clos asphyxiant du poète espagnol Federico García Lorca, histoire d’une veuve castratrice condamnant ses filles à un interminable deuil. C’était en 1978 et Mats Ek, depuis, peut s’enorgueillir de briller comme une institution du néoclassique, aux côtés de l’Américain William Forsythe et du Tchèque Jirí Kylián. L’enthousiasme international répété en faveur de ses créations s’explique essentiellement par l’éclairage avril 2011

psychanalytique qu’il apporte aux grands classiques (chorégraphiques et littéraires). En se souvenant que sa Giselle virevoltait dans un hôpital psychiatrique, autant préciser qu’il ne se contente pas, pour évoquer l’oppression de Bernarda, d’accumuler les sauts de chat en les saupoudrant de folklore. On trouve bien des chignons andalous vissés sur les nuques, quelques danses traditionnelles et des soutanes noires comme sorties d’une BD de Marjane Satrapi, mais c’est sa façon de donner corps à la castration et à l’hystérie puritaine qui force l’intérêt de sa chorégraphie : gestion asphyxiante de l’espace, « grands pliés » névrosés, déploiement tentaculaire des bras et des jambes… Soit le constat glaçant – et gracieux – d’une sexualité entravée.

La Maison de Bernarda, suivi de Une sorte de… , chorégraphie de Mats Ek d’après Federico García Lorca, du 20 au 29 avril à l’Opéra de Paris, www.operadeparis.fr WWW.MK2.COM


© MAM associationW

Le Spectacle Vivant Non Identifié

FESTIVAL HAUTES TENSIONS Dans les faits, nul n’ignore que les arts du cirque ne ressemblent plus forcément à Bouglione. Mais le surmoi culturel est coriace. Sachez donc qu’il existe une alternative aux paillettes TF1 du Cirque du soleil et que l’une d’entre elles se nomme Hautes tensions, première édition du festival des cultures urbaines et des arts du cirque de La Villette. On y trouvera notamment Jean-Baptiste André, créature hybride entre danse contemporaine et cirque, vivant traditionnellement sur les mains dans un environnement sonore high-tech. _E.B.

Hautes tensions, du 6 au 17 avril au parc de La Villette, www.villette.com

agenda SPECTACLES 

_Par E.B. et V.C.

1 LA DANSE, L’HUMOUR, LE BURLESQUE Mickael Jackson featuring Pina Bausch, danse contemporaine featuring folklore bavarois… Le mix est improbable, mais il risque d’être inoubliable dès lors que l’on annonce aux commandes de ce set chorégraphique les excellents Foofwa d’Imobilité (ex-danseurs de Merce Cunningham), Sylvain Prunenec et Andréa Sitter (ex-danseuse de ballet). Du 27 au 29 avril au Centre national de la danse, www.cnd.fr

2 SHOEBIZ Plus jeune public que les shows tambourinants de Stomp mais non moins généreux dans le déploiement des effets, Shoebiz réunit des champions du monde de claquettes qui savent rythmer tout ce qui passe sous leurs pieds. Une occasion dominicale et familiale de faire un point sur la discipline. Du 27 avril au 19 juin au Vingtième théâtre, www.vingtiemetheatre.com

3 LE MISANTHROPE Louis Jouvet décrivait cette « drôle de comédie » comme « l’histoire d’un homme qui aime une femme et qui n’arrive pas à le lui dire ». C’est cela, mais aussi un peu plus. Profitez-en pour (re) découvrir ce classique signé Molière dans une mise en scène de Serge Lipszyc – qui avait déjà revu le Désiré de Sacha Guitry en 2009. Jusqu’au 21 mai au théâtre du Ranelagh, www.theatre-ranelagh.com avril 2011


© Bruno Verjus

RESTOS

70 sORTIES EN VILLE

MUSKATNUSS !

Bertrand Grébaut chez Septime

Rencontre avec l’humour gourmand de BERTRAND GRÉBAUT, virevoltant chef du tout nouveau Septime. Cuisine pur jus, produits natures et sauvages autour du palais chahutant et étoilé de ce jeune chef. _Par Bruno Verjus (www.foodintelligence.blogspot.com)

Chef de 29 ans passé par les Beaux-Arts à Paris, Bertrand Grébaut rejoint en 2006 les cuisines de L’Arpège, le restaurant triplement étoilé d’Alain Passard. En deux ans, il y avale tous les postes et découvre l’épure. Plus jeune chef français étoilé, à 27 ans avec L’Agapé, il s’offre le luxe d’une année de pause pour goûter le monde. Périple par l’Asie et séduction immédiate via les puissantes flammes léchant le corps d’un cochon de lait patiné, l’acidulé de la papaye verte ou le sucre doux du riz vert. De retour, il crée Septime au mois de mars dernier, un restaurant de haute gastronomie pour tous, hommage au film Le Grand Restaurant de Jacques Besnard et à sa scène culte, dans laquelle Louis de Funès, transformé par un jeu d’ombres en Hitler, explique sa recette du soufflé à la pomme de terre à un policier allemand interloqué : « Ein Kilogram Kartoffeln. Ein Liter Milch. Drei Eier. Neunzig Gramm Butter. Salz. Und ! Und ! Muskatnuss ! Muskatnuss, Herr Müller ! »

avril 2011

Chez Septime, les produits sont exceptionnels, le quartier populaire et les prix petits. Décoration brute associant les murs de briques à vif aux tables en bois. Grand comptoir dès l’entrée : la simplicité est au cœur des préoccupations. Des vins de soif, une cuisine de faims. Rien n’est sacrifié aux codes habituels de la haute gastronomie étoilée. Bertrand Grébaut fonde son art sur la justesse des cuissons et des assaisonnements. Sa sensibilité débarrasse le superflu au profit d’associations simples, tranchantes, brutes. Il propose des plats à l’équilibre subtil où les saveurs se mêlent… de nous régaler. Un délicat pigeon, agrumes et chicon /endive rouge ; une vive noix de veau crue, fumée elle aussi, assaisonnée d’artichauts violets et de condiment citron-vanille. Des plats au firmament du goût, des saveurs et des textures, qui font briller mille et une étoiles dans nos yeux.

Septime, 80 rue de Charonne, 75011 Paris

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© Pierre La Police / Cornélius 2011

LE PALAIS DE… Pierre La Police

Escale à Saïgon « J’ai découvert ce restaurant tout à fait par hasard dans un quartier tranquille et loin de tout. C’est l’un des rares restaurants de Paris qui me rappelle les saveurs et les parfums du Vietnam. J’apprécie particulièrement les brochettes de lotte grillée, dont la cuisson est toujours parfaite. Outre la cuisine et le service, délicieux, je suis sensible à la simplicité et à l’exotisme du cadre, ainsi qu’à l’atmosphère tamisée qui me permet de rester discret car malheureusement je mange assez salement. » _Propos recueillis par E.R.

Escale à Saïgon, 41 rue de la Tombe-Issoire, 75014 Paris. Tél. 01 45 65 20 48. Réédition de trois albums de Pierre La Police chez Cornélius (lire l’article p. 44)

Où MANGER APRÈS…  _Par B.V.

COUP D’ÉCLAT Chez Grazie pour ce coup d’éclat absolu : avoir importé un décor « pur Brooklyn » en plein boulevard Beaumarchais. Disques de feu, les pizzas ne manquent pas de briller sur les tables et aux palais des gourmands. Quant à la nuit, elle s’allume des mille éclats des cocktails d’Oscar. Grazie, 91 boulevard Beaumarchais, 75003 Paris. Tél. 01 42 78 11 96

LA BALLADE DE L’IMPOSSIBLE Chez Kei, pour une cuisine de mémoire, suspendue au temps qui passe. Le Japon, reformulé dans les plats de Kei Kobayashi, attrape avec poésie l’essence de la cuisine française. Une nouvelle table tirée aux quatre baguettes… Pour séduire et ne pas oublier. Kei, 5 rue Coq-Héron, 75001 Paris. Tél. 01 42 33 14 74

VOIR LA MER Chez Atao, pour les huîtres La Gavrinis de Laurence Mahéo. Un restaurant comme une petite fenêtre bleue sur la Bretagne. À table, une fraîche carte postale : bouillon de bar et huîtres pochées, crevettes bio, pommes rattes et beurre demi-sel, vins nature. L’iode à Paris. Atao, la dame aux huîtres, 86 rue Lemercier, 75017 Paris. Tél. 01 46 27 81 12 avril 2011

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72 LA CHRONIQUE DE


En haut : Vincent Gallo dans Essential Killing de Jerzy Skolimowski En bas : en direct du festival South by Southwest, au Texas


76 dossier /// indépendances

Grand-messe des créations dites « indépendantes », le festival South by Southwest vient de s’achever à Austin, au Texas. Nous y avons rencontré un vétéran du cinéma bis (Monte Hellman), une égérie altière (Shannyn Sossamon) et de jeunes cinéastes fauchés (les « mumblecore »), tandis que geeks et nerds se chamaillaient dans l’attente fébrile des concerts de Jay-Z et Kanye West. En rentrant à Paris, nous nous sommes demandés : l’indépendance, au juste, c’est quoi ? _Dossier coordonné par Auréliano Tonet // Graphisme : Sarah Kahn et Louise Klang

L

es punks n’avaient pas de futur, mais ils avaient une éthique : le D.I.Y., ou do it yourself − l’autoproduction et l’autodiffusion comme remparts aux compromissions des majors. C’est l’époque où les marges américaines décident de prendre leur destin en mains, et de plonger celles-ci dans le cambouis : acmé de la contre-culture des années 1960 et 1970, en même temps que rejet individualiste de ses aspects trop communautaires, le punk, né à Détroit et à New York, est aussi une révolte économique. On appelle alors indépendant tout musicien, tout cinéaste, tout dessinateur qui crée en dehors des majors du disque, du cinéma et de la BD. Prolongeant la brève mais intense déflagration punk des Stooges, New York Dolls et autre Television, l’underground se structure rapidement autour de médias, de labels, de maisons de production et de festivals alternatifs : Sonic Youth, Yo La Tengo ou Public Enemy donnent leurs premiers concerts, Jim Jamursch et Abel Ferrara filment leurs premiers longs dans les rues de New York, les festivals de Sundance et de South by Southwest sortent de terre, le fanzine Subterranean Pop voit le jour, donnant bientôt naissance au label qui popularisera le grunge, Sub Pop.

avril 2011

NORMALISATION

Cette définition a minima et par défaut de l’indépendance comme niche de création hors-majors a longtemps fait école. Elle était d’autant plus pratique qu’elle permettait de différencier l’Europe des États-Unis : là où l’intelligentsia française analysait la production culturelle selon des typologies esthétiques (« film d’auteur », « nouvelle vague »…), les marges américaines restaient prisonnières d’une approche essentiellement économique. Une approche dont les limites n’allaient pas tarder à poser problème : en quoi les réalisateurs du « Nouvel Hollywood » (Scorsese, Coppola, Cimino…), qui ont pris d’assaut les grands studios pour leur faire adopter une direction radicalement auteuriste, ne peuvent-ils pas être considérés comme indépendants ? Quid du cinéma d’exploitation (horreur, porno…), tourné sans le sou, mais à visée explicitement commerciale ? Tout indépendant n’est-il pas une major en puissance, comme l’illustrent le quasi-rachat de Sub Pop par Warner en 1995 ou la normalisation d’United Artist, fondé en 1919 par quatre cinéastes rétifs aux diktats hollywoodiens (Chaplin, Griffith, Fairbanks et Pickford), mais rapidement transformé en studio lambda ? La création d’Hollywood lui-même ne procède-t-elle pas, à l’origine, du désir indépendantiste de contrecarrer le monopole de

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© Rue des Archives /BCA

indépendances /// dossier 77

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avril 2011

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_A.T. et Lo.Sé.

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ÉTENDARD SYMBOLIQUE

Label flottant, devenu, au même titre que le « bio », comestible à toutes les sauces marketing (« indie », « indé »…), simple « étendard symbolique » selon l’universitaire Claude Forest, le terme ne fait guère plus sens aujourd’hui. À moins de revenir à la signification première et littérale du mot : l’indépendance est, d’abord et avant tout, une solitude. Selon cette acception, un créateur indépendant est un artiste œuvrant au sein d’une industrie culturelle de masse (cinéma, pop music, BD, mais aussi séries TV ou film d’animation), et parvenant, malgré les enjeux commerciaux, à préserver son autonomie créatrice, voire à imprimer cet isolement dans ses choix esthétiques (décors, héros, castings, lyrics, etc.). C’est cette définition, à l’intersection du cowboy, du pimp, de l’amazone et du hacker, que nous avons retenue dans ce dossier en forme d’état des lieux : punk is not dead.

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l’Edison Trust, qui détenait l’exclusivité de la vente des pellicules ? Qu’est-ce qui sépare, un siècle plus tard, une major telle que Warner d’un gros indépendant comme Summit Entertainment, quand tous deux produisent et distribuent alternativement sagas commerciales à la Twilight et films d’auteur ?

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D.W. Griffith signe le contrat créant United Artists en 1923, entouré (de g. à dr.) par Douglas Fairbanks, Charlie Chaplin, les avocats Albert Banzhaf et Dennis O’Brien, et Mary Pickford

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Monte Hellman et son actrice Shannyn Sossamon sur le tournage de Road to Nowhere


indépendances /// dossier 79

Réalisateur, monteur et producteur à la filmographie protéiforme, resté en marge du circuit hollywoodien mais adoubé par l’élite du cinéma indé, MONTE HELLMAN fait son grand retour avec Road to Nowhere, vingt ans après son dernier long métrage. L’auteur du mythique Macadam à deux voies signe un film tortueux et fascinant, exhalant le pouvoir d’évocation mensongère des images. Nous l’avons rencontré à Austin, Texas, où il arborait un badge dont l’énoncé a valeur de vérité : « Fucking masterpiece. » _Propos recueillis par Clémentine Gallot

V

ous occupez depuis longtemps une position marginale à Hollywood. Comment avez-vous débuté ? Mon premier boulot était de stocker et d’envoyer des bobines. Un jour, j’ai rencontré Roger Corman, puis ma femme – qui était actrice – a joué dans ses films. Je ne connaissais personne dans l’industrie et Roger m’a offert la possibilité de réaliser mon premier long métrage, Beast From Haunted Cave, en 1959. Ensuite, j’ai souvent attendu de longues périodes entre mes films.

Comment avez-vous travaillé la continuité entre les deux niveaux de réalité du film ? Road to Nowhere est unique pour moi, car j’ai commencé comme monteur et monté tous mes films. Puis une amie m’a assisté et a finalement monté celui-ci entièrement. Le scénario était très morcelé. Dans l’exposition, nous montrons juste le film dans le film : deux personnes commettent un double suicide. Est-ce vrai ou pas ? Là est le mystère. Il y a deux chronologies dans Road to Nowhere : celle du cinéaste – qui est linéaire – et celle du film dans le film – montré dans l’ordre où il a été tourné –, qui n’est pas linéaire.

Road to Nowhere conte l’histoire d’un tournage mouvementé, comme l’a été le vôtre : à court d’argent, sans permis… Le film est devenu un document sur son propre tournage. Nous voulions qu’il chronique nos aventures sur plusieurs années et nous amuser avec les mésaventures picaresques du cinéma indépendant. Dans le scenario original de Steven Gaydos, le personnage s’appelait d’ailleurs Monte Hellman. J’ai décidé de changer son nom parce que j’ai pensé que cela gênerait. Finalement, le personnage de Mitchell Haven est devenu bien plus proche de l’acteur qui l’interprète, Tygh Runyan, que de moi.

Le récit interroge les mensonges du cinéma, comme un scénario policier semé de fausses pistes. Le film est ce que chaque spectateur veut qu’il soit ; le public en est l’ultime cocréateur. Je ne pense pas qu’il interroge des ficelles ou mensonges. Comme un magicien en puissance, je prends plaisir à révéler les tours avant de les jouer au public.

Tourné avec un appareil photo Canon 5D, Road to Nowhere est très ancré dans la technologie… Le cinéma qui m’intéresse est celui de la réalité, où l’on tourne dans de vrais endroits, avec de vrais gens. De fait, le film est plein de téléphones portables, d’ordinateurs… Originellement, je voulais tourner avec une caméra RED, mais elle ne m’a pas convaincu. Le Canon 5D est flexible et discret, son image nous a bluffés.

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On a présenté ce film comme une rupture dans votre œuvre. Pourtant, il fait écho à des motifs anciens : la quête existentielle, les impasses… Je ne pense jamais aux thèmes. Je pense en termes de personnage et de conflit. Road to Nowhere est en substance un remake de Macadam à deux voies, Cockfighter et peut-être de Stanley’s Girlfriend, dans le sens où il traite du conflit entre le travail du personnage principal et son besoin d’une relation amoureuse. Road to Nowhere fait explicitement référence à trois films (Le Septième Sceau, L’Esprit de la ruche et The Lady Eve), que visionne le cinéaste après le tournage. Que veulent dire ces citations ? Ce sont mes films préférés. Je regarde souvent The Lady Eve, que je trouve brillant. C’est essentiellement la même

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histoire que celle de Road to Nowhere. Le film de Bergman était une sélection plus tardive, il résonnait à ce moment de l’histoire comme un présage. Road to Nowhere vit sa propre vie, il est bien plus malin que nous. Par exemple, je dis toujours « casting, casting, casting », or j’ai fait des erreurs de casting pour ce film qui se sont corrigées d’elles-mêmes ; certains acteurs ont eu des empêchements et ont été remplacés, pour le mieux. En 2006, vous consacriez un court métrage, Stanley’s Girlfriend, à Kubrick. Par son attention aux visages, aux fauxsemblants et aux labyrinthes, Road to Nowhere semble continuer ce travail d’hommage. On songe aussi à Mulholland Drive, Sunset Boulevard ou La Nuit américaine, qui montrent la face sombre d’Hollywood et du cinéma. Je suis un admirateur de Kubrick, mais je n’y ai pas pensé. Les références dans le film sont accidentelles, même si nous avons pensé à Vertigo. Après coup, j’ai aussi pensé qu’il y avait eu un précédent dans La Nuit américaine et The Player. Vous avez dit être attiré par les films abstraits, comme ceux d’Alain Resnais. Vous identifiez-vous toujours à ce cinéma ? J’adore Alain Resnais, Stavisky est l’un de mes films préférés. Les réalisateurs contemporains que je préfère sont mes amis Quentin Tarantino, Wes Anderson, Paul Thomas Anderson, Rick Linklater, et aussi Fatih Akin, Arnaud Desplechin et Nuri Bilge Ceylan. J’admire également les réalisateurs auxquels j’ai donné des prix dans des festivals, les derniers étant Patrick Grandperret et Matt Porterfield. La notion de cinéma indépendant a-t-elle encore un sens à vos yeux aujourd’hui ? La seule indépendance dont j’ai fait l’expérience était celle de Roger Corman. Elle venait directement de ses névroses, qui faisaient qu’il ne pouvait pas appartenir au système. Le terme « indépendant » a d’abord été utilisé pour désigner les compagnies qui n’étaient pas des gros studios – New Line, Miramax… Le mot ne désignait pas des individus, Roger

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était l’un des seuls. C’était une autre époque ; aujourd’hui tout le monde veut faire carrière. Nous ne pensions pas à ça. Vincent Gallo a failli vous confier la réalisation de son premier film, Buffalo 66. Quel a été, de même, votre rôle sur Reservoir Dogs ? J’ai été approché pour réaliser le film ; j’étais fasciné par le scénario, que je trouvais très drôle. Mais le jour où je devais rencontrer Quentin [Tarantino], il a vendu le scénario de True Romance, ce qui lui a permis de réaliser lui-même Reservoir Dogs. Il s’en est excusé, je l’ai donc aidé à faire le film en trouvant des financements. Vous avez réalisé beaucoup de films de genre (westerns, slashers…) : est-ce un moyen pour vous d’interroger le cinéma, en tant qu’art et industrie ? J’ai fait des films de genre parce que ce sont les films que j’aime voir. Cela dit, les slashers ne sont pas le genre que je préfère et je n’ai réalisé que Better Watch Out, à contrecœur, parce qu’un ami proche me l’avait demandé et qu’il m’avait laissé réécrire le scenario sur un mode parodique. J’aime beaucoup ce film maintenant. Franchement, je ne pense jamais au cinéma comme étant exclusivement un art ou une industrie. Pourquoi, selon vous, est-il si difficile de trouver des financements ? Les producteurs ne prennent pas en compte les niches, ils cherchent un dénominateur commun. Résultat, personne n’aime vraiment leurs blockbusters mais tout le monde va les voir. C’est dommage. Vous dites souvent en plaisantant que vous faites un film tous les vingt ans. Pensez-vous déjà au suivant ? Je crois que je vais me dépêcher pour le prochain. Road to Nowhere de Monte Hellman // Avec Shannyn Sossamon, Tygh Runyan… // Distribution : Capricci // États-Unis, 2010, 2h01 // Sortie le 13 avril Sympathy for the Devil, entretien avec Monte Hellman d’Emmanuel Burdeau (Capprici)

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© SND

Scream 4 de Wes Craven

Film gore et parodique, comédie macabre et costumée, mise en abyme en forme d’énigme sur le cinéma : trois briscards du film de genre, Wes Craven, John Landis et Monte Hellman, reviennent hanter les salles obscures, loin des sentiers battus.

WES CRAVEN Dans son premier long métrage, La Dernière Maison sur la gauche (1972), Craven mettait en scène le viol et le meurtre de deux adolescentes, explorant au passage le fossé générationnel creusé par la révolution sexuelle. Sujet scabreux pour film choc, tourné dans une indépendance radicale et bientôt suivi des classiques La Colline a des yeux (1977), Les Griffes de la nuit

(1984) et L’Emprise des ténèbres (1987). Dans Scream, en 1996, le cinéaste proclamé « maître de l’horreur » flirtait cette fois avec la parodie, se jouant des codes du slasher movie pour mieux les réinventer. Une même ironie infuse ce mois-ci Scream 4, où le tueur questionne ses victimes avant de les charcuter : « Quel est ton film d’horreur préféré ? » _J.R.

JOHN LANDIS S’il débute sa carrière au sein d’un grand studio (ado, il trie le courrier à la Fox), les deux premiers films de John Landis sont des autoproductions fauchées : Schlock (1973) et Kentucky Fried Movie (1977). En 1978, l’énorme succès d’Animal House, produit par Universal, popularise le gross-out movie, savoureux mélange de mauvais goût et d’humour irrévérencieux (sans

surprise, Landis est fan des Monty Python). Suivront The Blues Brothers, Le Loup-garou de Londres, le clipmonstre Thriller pour MJ et quelques excellentes comédies satiriques (Un Fauteuil pour deux…). En 2011, Cadavres à la pelle ressuscite le goût du cinéaste pour le mélange des genres : blagues pipi-caca et petits meurtres entre amis. Poilant. _J.R.

MONTE HELLMAN Adepte du hors-piste, Hellman se distingue plus par les chemins de traverse qu’emprunte sa filmographie caméléon que dans l’esseulement volontaire auquel le renvoie la légende. Parrainé, comme Scorsese et Coppola, par Roger Corman, producteur légendaire de films fantastiques pour drive-ins, il entre de plain pied dans le cinéma bis, alternant westerns (Cockfighter,

Shooting) et films de pirate (Iguana). Son road movie culte, Macadam à deux voies, dont la pellicule s’enflamme au dernier plan, symbolisant l’impasse des seventies, marque une carrière en dents de scie, jalonnée de projets avortés. La sortie de Road to Nowhere, attendue depuis vingt ans, pourrait conjurer cette disgrâce, en même temps qu’elle en chronique les sinuosités. _C.G.

Scream 4 de Wes Craven // Sortie le 13 avril // Cadavres à la pelle de John Landis // Sortie le 27 juillet avril 2011

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82 dossier /// indépendances

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Ci-dessus : Shannyn Sossamon, photographiée pour Trois Couleurs par Monte Hellman À gauche : à Austin

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indépendances /// dossier 83

On commençait à se résigner à ce que SHANNYN SOSSAMON reste une comédienne de l’ombre, n’ayant jamais réussi à tenir les promesses de ses premiers rôles. Road to Nowhere met enfin en lumière le visage tendu de l’actrice, grimée en femme fatale. Tatouage et sourire en bandoulière, l’Hawaïenne s’est confiée à NOUS dans une chambre d’hôtel texane. _Par Clémentine Gallot

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ongtemps, Shannyn a fait tapisserie, cantonnée à des apparitions de girl next door dans des navets romantiques (40 jours et 40 nuits, où Josh Hartnett serrait les fesses) et des bleuettes moyenâgeuses (Chevalier, avec feu Heath Ledger). Jusqu’aux Lois de l’attraction en 2002, troublant college movie sur la solitude d’un campus dans la Nouvelle-Angleterre foncedée des années 1980. En adaptant le roman de Brett Easton Ellis, le scénariste de Tarantino, Roger Avary, faisait de la jeune actrice une égérie insaisissable. Quatre ans plus tard, Wristcutters de Goran Ducik, indie movie culte outre-Atlantique sur l’histoire d’amour de deux suicidés au purgatoire, la fait connaître à un public de niche. Depuis, le minois de Shannyn Sossamon réapparait régulièrement dans la série How to Make it in America (HBO), mais cette carrière en retrait reste inexplicable, tant le visage inquiet de la jeune femme nous a hantés ces dernières années.

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« Steven Gaydos, le scénariste, l’a repérée dans un café, il ignorait qu’elle était actrice. Je la connaissais car j’avais déjà pensé à elle pour un film que je produisais, se souvient Monte Hellman lors du dernier festival South by Southwest. J’avais vu Les Lois de l’attraction, elle était bien mais je ne soupçonnais pas à quel point. Nous cherchions une fille qui avait l’air cubaine, et voilà. » L’Hawaïenne de 32 ans n’avait jamais entendu parler du cinéaste avant leur rencontre : il lui fait voir ses films, elle est emportée par leur vision. Un temps en stand-by, Shannyn Sossamon reconnaît le tournant que constitue Road to Nowhere pour sa filmographie : « Au fond de moi j’attendais d’être “révélée”, d’avoir enfin un premier rôle de cette ampleur, un personnage qui évolue », avoue-t-elle. Métafilm noir sur les coulisses de l’industrie du cinéma, la trame de Road to Nowhere avril 2011

puise son mystère dans le personnage duel de Laurel Graham / Velma Duran, actrice arnaqueuse évoluant dans un flou artistique. Celle-ci se dit moins travaillée par l’héritage des femmes fatales au cinéma « qu’inspirée par le mystère du scénario, son rythme poétique, la confusion du récit ». Sur le plateau, les indications du cinéaste restent minimales : « Ne joue pas. » « Du coup, j’ai joué sur l’intériorité, commente Shannyn Sossamon. Monte travaille comme j’aime travailler : on découvre son personnage au fur et à mesure du tournage plutôt que d’être dans la pure exécution d’une performance. Son style permet beaucoup de liberté, c’est passionnant. »

AUDIO SCIENCE

L’actrice a suivi le réalisateur entre l’Italie et la Carolinedu-Nord, sans s’attendre à un tournage aussi mouvementé et sans le sous. « J’ai ressenti son soulagement et sa joie de pouvoir tourner à nouveau, confie-t-elle. Je comprends qu’il n’ait pas fait de film pendant si longtemps, mais ces périodes d’inaction peuvent aussi être productives. Heureusement qu’on a encore les mains libres en dehors des studios, car nous vivons une période intense de do it yourself. » Dans ce domaine, la jeune femme tatouée (elle a le nom de sa mère inscrit dans le dos) n’est pas à cours de projets : ancienne DJ à l’oreille musicale (sinon pourquoi baptiser son enfant Audio Science ?), elle a pris place derrière la batterie du groupe psychédélique Warpaint avec sa sœur, Jennifer Lindberg. Clipeuse, elle a aussi tourné à Los Angeles plusieurs vidéos lunaires – « des petits films » comme elle les appelle – qu’elle poste sur un site dédié à ses projets : Maudegone. Encore habitée par le tournage de Road to Nowhere, admiratrice de Wes Anderson et de Woody Allen, Shannyn Sossamon réfléchit sérieusement à l’écriture et à la mise en scène d’un premier long métrage. Qu’on se rassure donc : la tapisserie repose sur de solides fondations.  www.maudegone.com

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84 dossier /// indépendances

Franc-tireur isolé, prédatrice prête à tout, éternel célibataire : Vincent Gallo, Nicole Kidman et Owen Wilson sont – à l’écran – ceux par qui le scandale arrive. Procès de trois icônes magnifiquement immorales.

Vincent Gallo

Dans Essential Killing, Vincent Gallo, barbu, mutique et halluciné, fait face à l’immensité neigeuse. Comme à chaque fois qu’il est à l’écran, Gallo est partout : de chaque plan du film, il y rappelle son impudeur d’artiste face à la caméra (confirmation brillante après Tetro) et sa rareté de franc-tireur du cinéma américain. Fuyant Buffalo (il imaginera plus tard un douloureux retour à la maison dans Buffalo 66, sa première réalisation), Gallo se jette à 17 ans dans les nuits fiévreuses de l’underground new-yorkais. Il multiplie les expérimentations, sonores au Mudd Club (dans le groupe noise de Jean-Michel Basquiat, Gray) et physiques dans les rues de la ville, où son narcissisme affiché lui ouvre les portes des plateaux de cinéma. Après quelques seconds rôles surprenants (Arizona Dream, Nénette et Boni…), Vincent Gallo se révèle dans un exil plus lointain. À Los Angeles, ville qui épouse sa solitude ombrageuse, il travaille une voix à la Chet Baker sur l’album lancinant When, et réalise en autarcie le road-movie désenchanté The Brown Bunny. Dans Promises Written in Water, son prochain film présenté à la dernière Mostra, il est de nouveau acteur, producteur, compositeur et monteur. L’autoportrait qu’il affine ainsi dévoile un visage hors-cadre, exaspéré et intouchable, résolument cinématographique. _Laura Tuillier // Essential Killing de Jerzy Skolimowski // Sortie le 6 avril

Nicole Kidman

Mère endeuillée et épouse au bord de la crise de nerfs dans le troisième film de John Cameron Mitchell, Rabbit Hole, Nicole Kidman trouve un troublant réconfort auprès du jeune homme responsable de la mort de son petit garçon. Elle excelle dans ce rôle-somme, taillé pour sa froideur délicate et aguicheuse, tout en regards ambigus et soupirs équivoques. Déjà, dans Prête à tout, Gus Van Sant avait cerné le potentiel de cougar de la flamboyante Australienne, qui n’hésitait pas à séduire le lycéen Joaquin Phoenix pour le convaincre d’assassiner son mari. Dans Birth, elle campait une veuve qui s’imagine avoir retrouvé

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son défunt mari dans la peau d’un garçonnet, prolongeant le rôle de mère esseulée aux prises avec une progéniture fantomatique qu’elle endossait dans Les Autres. Elle portera le même prénom – Grace – dans Dogville de Lars Von Trier, qui la met en scène en ange vengeur, objet des tentations vicieuses d’un microcosme humain détraqué. Amoureuse et névrosée, Nicole Kidman l’est également dans Eyes Wide Shut, où Tom Cruise voit rouge à force de provocations sur ses fantasmes adultérins. Femme « sereine et maîtrisée » selon John Cameron Mitchell, elle se métamorphose à l’écran, enveloppant ses partenaires de chaudes volutes tapageuses. _L.T. // Rabbit Hole de John Cameron Mitchell // Sortie le 13 avril

Owen Wilson

Santiags immuables, accent texan au couteau, nez fracassé, sourire d’andouille : il y a, dans l’incongruité provinciale du physique d’Owen Wilson, quelque chose qui turlupine le bon sens. Les cinéastes ne s’y sont pas trompés, eux qui lui ont presque toujours confié le même rôle d’idiot esseulé et sympathique, circulant à la périphérie des récits. Orphelin vaillant (La Vie aquatique, À bord du Darjeeling Limited), célibataire séduisant (Mon beau-père et moi, Sérial noceur), casse-cou maladroit (Bottle Rocket, Drillbit Taylor), Wilson ne cesse de jouer en contrepoint, bouffon amoral délivrant d’indirectes vérités, tombeur involontaire faisant choir, en un clin d’œil, les résistances. Des rôles à la mesure de la carrière du comédien, le seul à avoir collaboré avec tous les grands rénovateurs de la comédie U.S. de ces trente dernières années : maîtres de la « bromance » (John Hughes et Judd Apatow sur Drillbit Taylor), du burlesque potache (tout Ben Stiller, les frères Farrelly pour Bon à tirer), du triangle sentimental (James L. Brooks dans Comment savoir), de la neurasthénie familiale (tout Wes Anderson) ou de l’imposture bégayante (Woody Allen avec Minuit à Paris). « Je suis un optimiste qui, au fond, pense que ça ne va pas marcher », a coutume de dire Owen Wilson. Bingo. _Auréliano Tonet et Laura Pertuy // B.A.T. de Bobby et Peter Farrelly // Sortie le 27 avril // Minuit à Paris de Woody Allen // Sortie le 11 mai

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© Peter Iovino - 2011 New Line Productions Inc.

© Haut et Court

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indépendances /// dossier 85

De haut en bas : Vincent Gallo dans Essential Killing de Jerzy Skolimowski, Nicole Kidman dans Rabbit Hole de John Cameron Mitchell et Owen Wilson dans Minuit à Paris de Woody Allen

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86 dossier /// indépendances

Quelques courts métrages, suivis d’un premier long repéré en festival, avant d’atterrir à Hollywood : le parcours type du jeune réalisateur s’apparente à une suite de passages obligés. Pourtant, des chemins de traverse – subversifs, solidaires ou clippesques – existent.

La provoc’ transgenre John Cameron Mitchell, ou l’itinéraire modèle du nouveau cinéma gay ? L’Américain se fait une première fois remarquer avec Hedwig and the Angry Inch (2001), une comédie musicale transgenre croisant le glam-rock sulfureux de Velvet Goldmine (Todd Haynes) aux expérimentations de Scorpio Rising (Kenneth Anger). Les fantômes de My Own Private Idaho (Gus Van Sant) planent également sur cet univers décomplexé, mêlant romantisme névrosé et frontalité trash. Avec Shortbus (2006), Mitchell imagine un pendant new-yorkais à la Teenage Apocalypse Trilogy de Gregg Araki : hypersexuel, outrageux et brillant, d’Ouest en Est. Rabbit Hole, son nouveau film, pourrait sonner le

retour à l’ordre, à la façon dont Haynes semblait se ranger avec le mélo sirkien Loin du paradis. Mitchell assume : « Certains trouveront le film trop mainstream, sentimental. C’est un film classique mais très personnel. » Très maîtrisé, Rabbit Hole ménage des échappées cyniques et amorales, raccords avec l’impertinence des débuts. « Tous mes personnages se sont construit des prisons de solitude et cherchent à en sortir. » Club échangiste (Shortbus) ou rencontres borderline entre une mère et l’assassin de son fils (Rabbit Hole), les héros de Mitchell réussissent toujours, par des voies plus ou moins censurées, à se trouver. _Laura Tuillier // Rabbit Hole de John Cameron Mitchell // Sortie le 13 avril

L’amateurisme débrouillard Dans la lignée d’une poignée de microlabels californiens (Not Not Fun, Discriminate Music), qui ont opté pour l’antique K7 comme support de diffusion privilégié de leur musique, les solutions do it yourself séduisent nombre de jeunes cinéastes, regroupés sous le label « mumblecore ». Le terme désigne, faute de mieux, une bande d’acteurs et de réalisateurs fauchés dont les docu-fictions artisanaux combinent écriture et improvisation. Sélectionné en 2005 au festival SXSW, Beeswax d’Andrew Bujalski a posé les jalons de ce réseau d’entraide informel, dans lequel gravitent habitués (les frères Joshua et Benny Safdie) et muses paumées (Eleonore Hendricks,

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Greta Gerwig). À Chicago, Joe Swanberg, sorti de sa dépression, a passé deux ans et demi à tourner Silver Bullets, une relecture de La Mouette. Le constat est amer : « Cela fait cinq ans qu’on squatte le canapé de nos amis, rien n’a changé. » Seule issue, s’échapper par la notoriété : Humpday, le gag homo-érotique de Lynn Shelton, s’est instantanément vendu à Sundance, lui permettant de tourner aujourd’hui avec Emily Blunt. Passés d’Austin à L.A. pour Cyrus, les frères Duplass se sont quant à eux lancés dans un nouveau projet de stoner movie, Jeff Who Lives at Home, avec Jason Segel. _Clémentine Gallot et Auréliano Tonet

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© Rue des Archives slash BCA

indépendances /// dossier 87

John Cameron Mitchell dans Hedwig and the Angry Inch (2001)

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_A.T. // Begginers de Mike Mills // Sortie le 15 juin

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Enfilade de chambres d’hôtel, casting international (Ewan McGregor, Mélanie Laurent), malentendus amoureux, familiaux et professionnels : Begginers, le deuxième long métrage de Mike Mills, pourrait n’être qu’une énième variation sur l’incommunicabilité, comme le cinéma indie en produit trop souvent. D’où vient, alors, son charme tenace et pénétrant ? De l’immense McGregor, bien sûr, mais aussi – et surtout – des choix de Mills, dont la mise en scène – intermèdes dessinés, jeux de collages et de flashbacks – souligne avec finesse le propos. Cette maîtrise formelle ne sort pas de nulle part : quinze ans durant, Mills s’est frotté au vidéoclip (Air, Pulp, Papas Fritas), à la pub (Marc Jacobs, Nike), aux pochettes d’album (Sonic Youth, Jon Spencer). Car, aux États-Unis, les travaux de commande sont devenus le tremplin idéal pour filmer dans la cour des grands. En résulte une nouvelle génération de cinéastes formalistes, aux partis pris graphiques et musicaux très prononcés, formés à l’école MTV-You Tube : Chris Nolan, David Fincher, Michel Gondry, Spike Jonze, Sofia et Roman Coppola, Jonathan Glazer, Joseph Kosinski, Ray Tintori… « Video killed the radio star », chantaient les Buggles en 1979 ; « but it gave birth to new movie stars », serait-on tenté d’ajouter, trente ans plus tard.

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© Cottonwood Pictures LLC

Brad Pitt dans The Tree of Life de Terrence Malick

Directeur de Summit Entertainment, studio florissant qui sème le trouble parmi les majors, le Français Patrick Wachsberger nous livre ses impressions sur sa dernière production, The Tree of Life de TeRrence Malick, ainsi que sur le paysage hollywoodien. _Propos recueillis par Auréliano Tonet

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uel est votre regard sur The Tree of Life de Terrence Malick ? C’est un film fabuleux et très inattendu, qui a subi énormément de mutations, dans sa durée et son montage – un processus habituel pour Malick. Le film devait être fini en décembre 2010, il n’a pas tant de retard, en fait… C’est une expérience unique, comme pouvait l’être 2001 : l’odyssée de l’espace de Kubrick à sa sortie.

De plus en plus de films indépendants, au casting et au propos essentiellement américain, sont produits par des firmes européennes, comme On the Road. Vos origines françaises sont-elles un atout ? On n’a pas droit à l’erreur, mais les Américains vous accordent le bénéfice du doute. Ils considèrent que les Français ont du goût. Hollywood est une famille moins fermée qu’elle ne l’était dans les années 1970. Il est plus facile de s’y faire une place.

Retrouve-t-on les motifs clés du cinéma de Malick – son regard panthéiste sur la nature, sa manière de filmer le couple comme s’il s’agissait d’Adam et Ève ? C’est un film très personnel, qui mêle en parallèle la Genèse et une histoire plus intime et contemporaine. Le film s’est véritablement construit durant la phase, très longue, de montage et de mixage.

Votre catalogue mêle des franchises à succès, comme Twilight et Sexy Dance, et des films d’auteurs radicaux : Démineurs, The Ghostwriter… Il faut joindre l’utile à l’agréable. Les succès financent les erreurs. Nos choix se portent plus naturellement vers des films qui peuvent fonctionner à l’international. Nous sommes très fiers de Twilight, qui continue d’attirer de grands réalisateurs, ce qui est rare pour ce genre de saga – Sofia Coppola a d’ailleurs failli réaliser le dernier épisode.

Summit Entertainment est-il, selon vous, un studio indépendant ? Oui, en un sens. Je comparerais les majors à des porteavions : il y est difficile de changer de cap. Notre studio se rapproche plutôt du croiseur, plus flexible dans la prise de décision. Nous disposons de 175 salariés aujourd’hui ; dans une major, cela correspond uniquement au nombre de personnes qui travaillent au service marketing.

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Comment se portent les majors, selon vous ? Crise oblige, tout le monde est un peu effrayé, ce qui nuit à l’inventivité. Les majors ne produisent plus que deux types de films : des titres très bon marché, à la Justin Bieber, et d’énormes machines. Au milieu de tout ça, quelques films indépendants, comme Black Swan, se retrouvent chez les majors, pour ainsi dire presque par hasard.

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© Rue des Archives / BCA

Christina Hendricks et Jon Hamm dans Mad Men, saison 3 (2009)

Loin de se cantonner aux productions fauchées, l’esprit indie infuse des champs nouveaux : film d’animation (Pixar), série TV (Mad Men) ou comédie grand public (l’écurie Apatow). Focus sur trois modèles économiques entristes, associant viabilité et créativité. PIXAR L’intelligence des studios Pixar est d’avoir mêlé l’artisanat à l’industrie du dessin animé. Basée à San Francisco, issue du microcosme florissant de la Silicon Valley et non de la machine hollywoodienne, la petite entreprise s’est développée en conservant une liberté de mouvement quasiautarcique, depuis sa fondation sous l’égide de Lucasfilm

jusqu’à son passage aux mains de Disney. La fine équipe a su profiter de la diffusion massive offerte par ses investisseurs sans jamais trahir son esthétique, mélange inimitable de virtuosité graphique et d’humanisme mélancolique. Disney l’a bien compris : lorsqu’elle défie toute concurrence, l’originalité vaut très cher. _Y.S.

MAD MEN Mad Men, ou la critique du grand capital menée en sous-marin par les indés. À travers les chroniques d’un monde publicitaire en plein boom dans les années 1960, Matthew Weiner éreinte le culte du marketing tout en exploitant ironiquement ses rouages : comme tout programme de grande écoute, Mad Men utilise les placements de produit et s’entrecoupe de pages de pub…

La série marque aussi le triomphe de la créativité des séries télé, aboutissement d’une écriture débridée par les Sopranos ou The Wire. À se demander, trentecinq ans après l’implacable réquisitoire anti-TV dressé par Sidney Lumet dans Network, si la place des indés inspirés n’est pas auprès des chaînes du câble plutôt qu’au cinéma. _Y.S.

LA FABRIQUE APATOW Après son double jackpot de l’été 2007 (120 millions de dollars pour SuperGrave, 150 pour En cloque, mode d’emploi), Judd Apatow voit les propositions affluer dans les bureaux de sa société de production. C’est que l’actuel king of comedy, scénariste, producteur, réalisateur et éleveur de champions, a le pouvoir de financer à peu près n’importe quoi d’un simple coup de fil – même

un film de 2h40 à moitié dramatique intitulé Funny People. Pourtant, plutôt que de se lancer dans une course aux profits, Apatow préfère miser sur les talents maison – une bande d’acteurs et de réalisateurs formés sur les plateaux de deux séries cultes (Freaks and Geeks et Undeclared) – et sur la qualité de scripts chiadés. Le prix de l’amitié. _Ja.Go.

Génie de Pixar d’Hervé Aubron (Capricci)

avril 2011

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90 dossier /// indépendances

Leaders des nouvelles vagues tchèques et polonaises dans les années 1960, Milos Forman, Jerzy Skolimowski et Roman Polanski n’ont cessé d’entretenir des relations d’attirance et de répulsion avec Hollywood, ce que rappelle leur foisonnante actualité.

Jerzy Skolimowski

Né en 1938 à Lodz, en Pologne, Jerzy Skolimowski a toujours cultivé l’ambigüité, quel que soit le pays où il ait vécu. Le conflit des générations, mâtiné d’une ironie constante, traverse ses premiers longs métrages polonais, dans lesquels le cinéaste, chaperonné par Andrzej Wajda, interprète souvent lui-même le rôle principal. Mise en musique par le jazz de Krzysztof Komeda, également compositeur de Polanski, cette mosaïque autobiographique accuse moins le système qu’elle ne met en avant le désœuvrement d’une génération. « Avec Roman, nous cherchions à nous écarter des films que nous voyions ensemble à l’école de cinéma, nous voulions créer notre propre style en liaison directe avec notre quotidien. Sans le savoir, simultanément en Europe, nous étions beaucoup à briser les vieilles règles du septième art. Lorsqu’en 1967 mon film Hands Up ! a été censuré, j’ai décidé de quitter la Pologne pour continuer à filmer. » Un an plus tard, Skolimowski reçoit l’Ours d’or à Berlin pour Le Départ, avec Jean-Pierre Léaud. On le compare alors à Godard, dont il ne connaît pas les films. Dans la foulée, Skolimowski s’installe à Londres et commence à tourner des adaptations littéraires, coproductions internationales où il imprime sa marque tantôt expressionniste, absurde ou surréaliste. Après le succès mondial de Travail au noir, il rejoint Hollywood où il ne avril 2011

réalise qu’un seul long métrage, Le Bateau phare, polar en eaux troubles sur un navire immobile avec Robert Duvall. « Je n’ai jamais été proche d’Hollywood, je suis trop libre d’esprit, trop individualiste et marginal », dira-t-il. Installé à Malibu, en Californie, Skolimowski s’arrête subitement de filmer. « Je suis revenu à ma vraie passion : la peinture. J’ai vendu des œuvres à des musées, à des célébrités. J’ai attendu que le désir de faire des films revienne. » Quatre nuits avec Anna, sélectionné à Cannes en 2008, marque à la fois son retour en Pologne et au cinéma après 17 ans de silence. Ce mois-ci, il revient sur les écrans avec Essential Killing : « Je crois avoir réuni les conditions idéales de mon indépendance pour réaliser les films qui me plaisent. [Celui-ci] n’est surtout pas réaliste ou politique. C’est une fable philosophique et poétique qui expérimente les limites de l’humain devenant animal. » Essential Killing, qui montre Vincent Gallo en Afghan fugitif, se dérobant sans cesse à l’armée américaine, peut se voir comme le film miroir de ce cinéaste errant et solitaire, rétif aux normes cinématographiques, porté par une énergie qui force l’admiration. _Donald James Essential Killing de Jerzy Skolimowski // Sortie le 6 avril // Réédition DVD de ses premiers longs métrages disponible chez Malavida // Rétrospective intégrale, en sa présence, du 2 au 13 juillet lors du festival Paris Cinéma

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© Malavida

Jerzy Skolimowski dans Walkover (1965)

Milos Forman

1968, Printemps de Prague : le jeune Forman rejoint les États-Unis. Naturalisé en 1977, oscarisé en 1985 pour Amadeus, son parcours rappelle combien Hollywood se nourrit des talents en exil. Depuis Les Amours d’une blonde, Forman sait comme nul autre capter l’air du temps, qu’il soit tchèque ou américain. En témoigne Taking Off, son premier film produit en dehors des studios outreAtlantique, description à la fois tendre et moqueuse du fossé des générations, et satire du mouvement hippie, qui a fait de la contestation un marché. Forman quittera cette belle légèreté pour un ton plus grave, lyrique ou historique, jusqu’à A Walk Worthwhile, délirante comédie musicale tournée en 2009 à Prague, mais restée inédite en France.

Roman Polanski

_D.J.

En 1968, Roman Polanski débarque à Hollywood, auréolé d’un statut d’auteur européen talentueux après Le Couteau dans l’eau (1962) et Répulsion (1965). Il noue dès lors avec la capitale du septième art des relations sulfureuses, de succès grandioses (Rosemary’s Baby, Chinatown) en tragédies intimes, jusqu’au scandale judiciaire qui le pousse à fuir le pays en 1978… Exilé en France, le Polonais continue malgré tout de lancer des ponts vers l’Amérique : en 2002, l’académie des Oscar le sacre meilleur réalisateur pour Le Pianiste. Son prochain film, adapté de la pièce Le Dieu du carnage de Yasmina Reza, fait évoluer Kate Winslet, Jodie Foster et John C. Reilly dans le huis clos d’un appartement new-yorkais reconstitué à Paris, où le tournage vient de s’achever.

Taking Off de Milos Forman (Carlotta)

_J.R.

avril 2011

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92 dossier /// indépendances

Les marges hollywoodiennes chamboulent les codes de l’héroïsme : le polygame s’emmêle les pinceaux, le nerd est devenu hype et l’amazone prend sa revanche. Gros plan sur trois personnages archétypaux, au caractère bien trempé.

LE POLYGAME

1979 et 2010. Marcello Snaporaz, le héros de La Cité des femmes de Fellini, et Bill Henrickson, celui de la série télé Big Love, regagnent chacun une maison remplie de femmes. Pour l’un, c’est le début de menus plaisirs, pour l’autre, le début de l’enfer. Sexe partout, jouissance nulle part. Mormon harcelé par ses épouses (Big Love), entraîneur de basket qui arrondit ses fins de mois en faisant le gigolo (Hung), jeunes gays et hétéros qui dépriment ou tentent de se suicider entre deux partouzes (Shortbus, Kaboom), célébrités larguées qui s’oublient entre des cuisses différentes chaque soir (le romancier de Californication, l’acteur de Somewhere) : jamais la polygamie et l’hypersexualité n’ont autant été exploitées par la production indé ; jamais non plus le sexe n’a autant été associé à la détresse et à l’abandon. Et même au Mal, comme dans le dernier documentaire d’Errol Morris (Tabloid) sur une affaire de kidnapping et de viol d’un mormon dans les années 1970. Le sexe libre et heureux semble bien être figé dans un passé nostalgique à la Mad Men. Si cette liberté est accordée dans le dernier-né des Farrelly, ce n’est qu’une parenthèse enchantée, un « bon à tirer » à durée limitée. _Gladys Marivat

LE NERD

Ils ont fait leur révolution dans les années 2000, renversant tous les standards de popularité sur leur passage. Les nerds, jadis refoulés à l’entrée des bals de promo, ont pris d’assaut la culture pop en même temps que les scénaristes indés. Les hipsters, trop lisses et proprets, ont dû s’incliner humblement. Judd Apatow, conforté par le succès de quelques geeks eighties (ceux de John Hughes par exemple, pionnier du teen movie moderne), utilise ses talents d’auteur-producteur pour brouiller les tendances. D’abord à la télé avec les incontournables Freaks and Geeks, puis au cinéma, où il promeut de plus belle l’adulte nerdy (40 ans, toujours puceau, Sans Sarah rien avril 2011

ne va, Frangins malgré eux…). Les losers d’hier sont les winners d’aujourd’hui : Michael Cera bastonne à tout-va dans Scott Pilgrim et Jesse Eisenberg triomphe du capitalisme traditionnel en déployant son cynisme 2.0 dans The Social Network. Les séries indés exploitent également le potentiel hype du nerd, présenté comme drôle et sexy dans Glee, The Hard Times of R.J. Berger ou Flight of the Conchords : un peu en dehors de tout, il est aussi un dandy rêveur et intriguant. Il est loin, le temps des blousons noirs au sommet de la coolitude. _Yal Sadat

L’AMAZONE

À l’image de Ree, la grande sœur courage de Winter’s Bone qui n’hésite pas à se frotter à la pègre du Missouri pour retrouver la trace d’un père dealer et déserteur, l’héroïne indé nouvelle génération est une affranchie pugnace, bavarde (True Grit) ou solitaire (Wendy & Lucy) – toujours téméraire. Le temps où la jeune fille se contentait de suivre en passagère passive les embardées de garçons taciturnes qui la regardaient à peine (Macadam à deux voies), l’abandonnaient sur le chemin (Cockfighter) ou ne lui laissaient tout simplement pas de place (Easy Rider), est révolu. Gus Van Sant, délaissant les jeunes éphèbes de ses premiers films, inaugure le chick movie en 1993 avec Even Cowgirls Get the Blues, dans lequel Uma Thurman (déjà elle) fait craquer la farouche et féministe Rain Phoenix. À sa suite, Quentin Tarantino tourne successivement trois films qui rendent hommage à des amazones sexys et sûres d’elles, ayant quelques comptes à régler avec la gent masculine (Jackie Brown, Kill Bill et Boulevard de la mort). Plus impénétrables, les héroïnes de Kelly Reichardt (Wendy & Lucy, La Dernière Piste), toutes deux interprétées par Michelle Williams, défrichent avec finesse les grands espaces d’un cinéma américain qui – aujourd’hui – dépend d’elles.

_Laura Tuillier

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indépendances /// dossier 93

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© 2010 Paramount Pictures. All Rights Reserved

Hailee Steinfeld dans True Grit, de Joel et Ethan Coen

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94 dossier /// indépendances

Si Los Angeles et New York demeurent les deux principaux pôles artistiques des États-Unis, d’autres villes apparaissent, sous des dehors mainstream ou über-branchés, comme des foyers de création féconds et interlopes.

Chicago

« New York ? It makes Chicago look like… Chicago », soupire une top-model blasée dans She’s Having a Baby de John Hughes (1988). Par opposition à la Grosse Pomme, dynamique et arty, la métropole du Midwest incarne alors la normalité citadine dans toute sa splendeur. « Chicago a inventé la ville américaine-type, verticale en son centre et horizontale dans sa périphérie : gratte-ciels et suburbs y sont nés, explique Benjamin Fels, ancien trader chicagoan, auteur d’une thèse sur la spatialisation des concepts. Sa Bourse est plus importante en volume que Wall Street : on y échange ce que le capitalisme peut offrir de plus concret (bétail, céréales) et de plus abstrait (produits dérivés). » Ville d’antagonismes, Chicago est à la fois centre et repoussoir, place financière et capitale du crime (Scarface de Hawks, Les Incorruptibles de De Palma), pôle d’immigration et siège des plus grands abattoirs américains. Derrière le conformisme de façade sommeillent excentriques et marginaux, ainsi que le montre l’entière filmographie du grand Hughes, où geeks et hipsters, SDF et traders, truands et family men cohabitent constamment. « C’est un endroit qui écrase et élève à la fois, poursuit Fels. Nulle ville ne procure un tel sentiment de solitude, avril 2011

d’agressivité et d’avidité mêlées. » En cela, la cité, dopée par sa rivalité ouvrière avec Detroit, est le berceau idéal des créations indépendantes. Labels influents (Chess, Drag City), prescripteurs alternatifs (Pitchforkmedia), rockeurs traversiers (Jim O’Rourke, Wilco, Tortoise), rappeurs désaxés (Kanye West, The Cool Kids, R.Kelly, Common), dessinateurs hors-cases (Chris Ware, Daniel Clowes) et cinéastes affranchis (Michel Mann, John Landis) y ont grandi et prospéré. Source d’inspiration de l’un des albums les plus célébrés de la dernière décennie (Illinois de Sufjan Stevens), « Chi-town » est en passe de supplanter New York comme modèle de Gotham City et de Metropolis, Chris Nolan y ayant tourné Batman Begins et The Dark Knight, et Zack Snyder projetant d’en faire de même avec l’imminent Superman : Man of Steel. Quant aux deux héros emblématiques de la « Windy City », Michael Jordan et Barack Obama, leurs ascensions aériennes résument, sur un mode symbolique, la fonction première de la ville : servir de tremplin aux ambitions individuelles les plus solidement affirmées. _Auréliano Tonet Pitchkork Music Festival 2011, du 15 au 17 juillet à Chicago, avec Animal Collective, Das Racist, Guided by Voices…

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© Guy Delcourt Productions 2001

indépendances /// dossier 95

Atlanta

Portland

_Ja.Go. et A.T.

_C.G.

Si Memphis et La Nouvelle-Orléans attirent les jeunes cinéastes, séduits par l’historicité des décors et le faible coût des loyers, c’est à Atlanta, siège des mastodontes Coca Cola et CNN, que s’élabore l’une des cultures juvéniles les plus inventives des années 2000 : le « dirty South », sous-genre hip-hop porté par un label (LaFace Records) et des artistes locaux (Outkast, T.I., Ciara, Ludacris, Lil Jon). Quelques producteurs aussi géniaux que discrets, comme Danger Mouse (Gnarls Barkley, Gorillaz, Rome), The-Dream (Rihanna, Beyoncé) ou Scott Herren (Prefuse 73, Piano Overlord), ont usé leurs baggies sur les bancs des écoles de la ville. Les kids d’aujourd’hui le leur rendent bien.

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de D htball

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Extrait de Jimmy Corrigan de Chris Ware

Nouvelle enclave alternative de la côte Ouest, Portland distance aujourd’hui Seattle, sa rivale historique, berceau du grunge et du label Sub Pop. Terrain d’expérimentation des cinéastes de l’Oregon (Van Sant, Haynes, Reichardt, July), son climat pluvieux a inspiré les folksongs d’Elliott Smith et d’Alela Diane. La série Portlandia, sketch comedy du duo Fred Armisen et Carrie Brownstein, diffusée sur la chaîne IFC, se moque en retour de cette utopie branchée. Un couple obsédé par le bio, des libraires lesbiennes tatillonnes, des hipsters à l’école du cirque… Le tout ponctué de chansonnettes : « Le rêve des 90s est bien vivant à Portland, la ville où les jeunes prennent leur retraite et où toutes les belles filles portent des lunettes. »

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96 dossier /// indépendances

Hôtels ( Road to Nowhere), déserts ( Essential Killing ), cerveaux ( Rabbit Hole ) : le cinéma contemporain revisite trois territoires phares de l’imaginaire américain, pour mieux en traquer les fantômes. L’HÔTEL

À l’hôtel, le cinéma bohème se sent chez lui. C’est le non-lieu par excellence, où identités et sensations circulent dans un voyage immobile et canaille. SDF soumis à l’ISF, dèche chic : on y dort sans y vivre, on peut y vivre sans y dormir. Versant californien étoilé : Stephen Dorff échoué au Chateau Marmont dans le Somewhere de Sofia Coppola, naufragé volontaire dans sa chambre qu’il tapisse de solitude dorée. Versant new-yorkais interlope : le Chelsea Hotel qu’Abel Ferrara capture joliment dans son docu Chelsea on the Rocks. Le réalisateur de New Rose Hotel, lui-même bon client titubant, y recense les anecdotes savoureuses de ses occupants les plus fameux – de Warhol à Sid Vicious. D’Ouest en Est, une même mythologie sexe, drogue et rock’n’roll frappe l’imaginaire des cinéastes américains. Espace de tous les séjours, l’hôtel a ainsi toute sa place dans le gigogne Road to Nowhere de Monte Hellman, où il accueille une actrice à l’identité indécise et un dénouement meurtrier dans lequel la fiction est indiscernable de la réalité. Un vertige que David Lynch plaçait en voix off cryptique ouvrant sa minisérie Hotel Room : « Pendant mille ans, l’espace pour la chambre d’hôtel a existé – indéfini. L’homme l’a capturé, traversé et a parfois effleuré les noms secrets de la vérité. » _Léo Soesanto Chelsea on the Rocks d’Abel Ferrara (Wild Side Video)

LE DÉSERT

_Yann François

LE CERVEAU

Sucker Punch, Source Code et Rabbit Hole : ces trois sorties printanières pénètrent dans les arcanes d’une conscience, que ce soit via la SF, le thriller ou le mélodrame. Ces « films-cerveaux », ainsi que Deleuze qualifiait ceux de Kubrick, utilisent l’introspection de leurs personnages principaux comme un mouvement créateur de nouveaux mondes. L’évasion par l’esprit, en somme, métaphore évidente de la fonction du cinéma. Comme les rêves enchevêtrés d’Inception ou la fiction foisonnante de Lost, ces trois films envisagent non pas des univers oniriques où le réveil brutal viendrait balayer l’imaginaire, mais des mondes parallèles durables, où la logique de l’esprit rétablit l’ordre qui faisait défaut dans la réalité. Que ce soit Sucker Punch et ses héroïnes enfermées, Source Code et son soldat condamné ou Rabbit Hole et sa mère éplorée, rêvant d’un monde miroir où le drame n’aurait pas eu lieu, il s’agit de filmer l’échappée. En plongeant dans le flux de conscience, ces films ouvrent les portes de l’intime et du spectaculaire. Suggestifs (Rabbit Hole) ou démonstratifs (Sucker Punch), ces nouveaux univers mentaux sont les sorties de secours d’un cinéma hollywoodien qui étouffait sous la réalité pesante des catastrophes trop réalistes. _Renan Cros

Sucker Punch de Zack Snyder // Sortie le 30 mars Source Code de Duncan Jones // Sortie le 20 avril

DR

Par son minimalisme approprié aux petits budgets, le désert a cristallisé plus d’une fois les aspirations du cinéma indépendant. Il s’agit, en somme, de contredire le désert des westerns fordiens comme berceau des mythologies américaines, afin de mieux le replacer au cœur de problématiques individuelles. Dans les années 1960, Hellman (The Shooting) et Antonioni (Zabriskie Point) sont les premiers chantres de cette table rase idéologique. Mais il faut attendre les années 2000 pour voir, dans la lande désertique, une nouvelle alternative poétique au cinéma mainstream. Le désert devient alors labyrinthe paradoxal aux parois invisibles, de Gerry à Electroma, de Twentynine Palms à Rubber. Ces derniers mois furent riches en exemples : du trekking clipesque

au fond des canyons (127 heures) au chemin de croix philanthrope (Les Chemins de la liberté), le cinéma a vu dans le désert un terreau dédié aux errances les plus traumatiques. Son étendue égare tragiquement les âmes les plus téméraires, révélant l’ironie de leur (dé) marche répétitive. La plus belle preuve sort en avril : Essential Killing, exemplaire de virtuosité à filmer la marche incessante comme une quête prométhéenne hallucinée. Jean Epstein avait vu juste : « C’est la route qui est belle et un but n’est but qu’inaccessible. »

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Essential Killing de Jerzy Skolimowski

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98 dossier /// indépendances

Alternative de plus en plus crédible aux raouts indie historiques (Sundance, Toronto, Telluride…), South by Southwest réunit trois festivals en un : musique, cinéma et cultures numériques y sont célébrés dans un esprit juvénile et défricheur. Nous étions à Austin, capitale du Texas, en mars dernier. _Par Clémentine Gallot

C

onçu il y a vingt-cinq ans comme un festival de rock, SXSW (South by Southwest) s’est depuis ouvert au cinéma et aux cultures numériques. Havre libéral qui rappelle autant Brooklyn que Portland, Austin est, chaque mois de mars, pris d’assaut par 10 000 festivaliers : cinémas, entrepôts et églises sont réquisitionnés, accueillant une horde de hipsters tatoués en chemises à carreaux. Côté musique, 2000 concerts s’enchaînent en une semaine, le temps de découvertes (Okkervil River y fut révélé il y a onze ans) et de come-backs (Tom Waits y fit son grand retour sur scène en 1999). Côté cinéma et arts numériques, débats, rencontres et projections se succèdent à un rythme effréné, cultivant un attrait pour la nouveauté et une indépendance d’esprit raccord avec le slogan de la ville (« keep Austin weird »). Terrence Malick, Richard Linklater et Robert Rodriguez ont d’ailleurs élu domicile dans cette cité où avril 2011

ont été tournés Massacre à la tronçonneuse et Slackers, et où Quentin Tarantino a monté un festival de B-movies, il y a quelques années.

TREMPLIN

Contrairement à Sundance, Toronto ou Telluride, plateformes économiques tournées vers les professionnels, le versant cinéma de SXSW se distingue par sa proximité avec le public et son rôle de tremplin pour les nouvelles générations d’auteurs, notamment à travers la section Emerging Visions. Tiny Furniture de Lena Dunham, lauréate en 2010, a coûté 50 000 $, en a rapporté 700 000, et lui vaut désormais une collaboration avec Judd Apatow. Pour ce qui est de l’édition 2011, on regrettera que la programmatrice Jackie Pearson soit allée piocher une partie de sa sélection dans des festivals concurrents, d’où quelques sundanceries fades et calibrées, des clips, documentaires high-tech et autres gadgets tendance cinéma WWW.MK2.COM


© Clémentine Gallot

© Clémen tine Gallo t

indépendances /// dossier 99

de genre (le film sur iPhone de Park Chan-wook, le nouveau slasher de Joseph Kahn ou le britannique Attack the Block). Préservé du star system, le festival texan privilégie les acteurs et cinéastes à caution indé – jusqu’à l’écœurement –, comme Rainn Wilson, Ellen Page, John C. Reilly, Miranda July ou la géniale Kristen Wiig, qui présentait une version de travail de Bridesmaids, la dernière production Apatow.

« I LOVE VAGINA »

Entre deux virées à travers des ruelles avinées dans un autocar scolaire ripoliné en noir et décoré d’un autocollant « I love vagina », nous rejoignons James Wan, le petit malin qui, inspiré par Le Projet Blair Witch, avait conçu la franchise de torture porn à petit budget Saw. Changeant de paradigme, Insidious, travaillé par une épouvante plus suggestive, a été produit par le réalisateur de Paranormal Activity, garant de son indépendance financière (un budget de moins d’un million de dollars) : « Les studios vous forcent à faire du gore et à refaire la même chose, je déteste être mis dans une case. J’ai plutôt envie de faire des comédies romantiques », se défend le jeune cinéaste à la toison rouge. Documentaire singulier tourné pendant sept ans avec une petite caméra Bolex, The Ballad of Genesis and Lady Jay de Marie Losier retrace l’histoire de la musique industrielle à travers celle du chanteur transgenre Genesis P-Orridge (Throbbing Gristle). Autre auteur désargenté revisitant la rencontre avril 2011

cinématographique à partir d’un pitch bien mince, le Britannique Andrew Haigh réussit son coup d’essai avec Weekend, chronique minimale finement ciselée, structurée autour de longues scènes de badinage gay.

ERRANCES

Au détour d’une queue, on croise la clique mumblecore (lire p. 86) venue se soutenir mutuellement : Joe Swanberg, Mark Duplass, les frères Safdie (John is Gone), et des nouveaux venus comme l’actrice diaphane Kate Lyn Sheil (Silver Bullets) ou le cinéaste Azazel Jacobs (Terri), rejeton chevelu de Ken Jacobs. Haut débit, crinière longue, Kentucker Audley, par ailleurs réalisateur (Open Five), apparaît en loser magnifique et balbutiant dans le premier film charbonneux du New-Yorkais Dustin Guy Defa, Bad Fever, sur l’errance d’un aspirant comédien de stand-up et d’une zonarde (Eleonore Hendricks). Fugue en bord de mer, The Dish and the Spoon suit une épouse trompée (Greta Gerwig) qui panse ses plaies avec un ado à la dérive (Olly Alexander) – et vaut surtout pour le charme et la douceur de ses interprètes. Alison Bagnall, scénariste de Buffalo 66 (« j’ai rencontré Vincent Gallo à une soirée »), a tourné cette comédie dramatique en équipe réduite, épaulée par d’autres réalisateurs mumblecore, comme Joe Swanberg : « J’ai été inspirée en voyant Joe faire des films avec si peu de moyens. Ce n’est pas un milieu compétitif, au contraire. Finalement, ce sont les festivals de cinéma qui rapprochent tous ces gens. »   WWW.MK2.COM


© Marzuki Stevens

100 dossier /// indépendances

Maître-topographe de l’espace américain depuis les chefs-d’œuvre Michigan et Illinois, Sufjan Stevens vient jouer en Europe son dernier album, The Age of Adz, exploration électronique et organique de toutes les apocalypses, microcosmiques et macrocosmiques. Révélations. _Propos recueillis par Wilfried Paris

D

ans The Age of Adz, vos chansons sont principalement arrangées avec des instruments électroniques. Est-ce le thème de l’album, inspiré par les visions de l’outsider artist Royal Robertson, qui a produit cette sorte de golem musical ? L’album parle de distorsions, de maladie physique ou mentale, de schizophrénie. Quand on ferme les yeux, on peut entendre un bruit blanc général à l’intérieur du corps. J’ai essayé de recréer ces sons grâce à des synthétiseurs analogiques et des pédales d’effets, qui donnent un son plus chaud et rond. Je voulais que cela sonne comme un assemblage de parties du corps humain, comme un collage fait main. La folk music est une musique sociale, qui parle des gens, du corps, de la société et de ses interactions, qui sont organiques. Royal faisait lui-même des collages, empruntant des sources différentes : comic books, B-movies, astrologie, numérologie… Il était obsédé par l’espace, autant intérieur qu’extérieur, autant psychique que cosmique. L’électronique permet d’élever cet art très folky vers le cosmos, de le rendre plus abstrait, transcendant.

Robertson était inspiré par les films de science-fiction, comme The Day the Earth Stood Still de Robert Wise, et il était très religieux : il a lu l’Apocalypse du Nouveau Testament. Ses peintures montrent des invasions extraterrestres, des destructions, etc. Il parle de la fin du monde, mais pas nécessairement du monde physique, également du monde mental, émotionnel. Nous sommes obsédés par la fin du monde, qui reflète notre propre mortalité, parce que nous avons été créés avec une conscience , comme des êtres finis.

L’album s’achève sur la phrase « Boy, we made such a mess together ». Il s’agissait de refléter les préoccupations apocalyptiques de Royal ?

Sufjan Stevens, en concert le 9 mai à l’Olympia Seven Swans Reimagined, avec Bonnie Prince Billy, DM Stith… (Sounds Familyre) Retrouvez la version intégrale de cet entretien sur www.mk2.com

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The Age of Adz rappelle aussi que le corps humain est une machine. La voix est une machine très élaborée. Chacun porte en soi ce potentiel sonore, qu’on utilise pour communiquer ; mais quand nous chantons, ce son devient de l’art, un langage transcendant. Chaque voix est idiosyncrasique, unique. C’est pourquoi, aux États-Unis, certains l’appellent « la harpe sacrée », comme une machine créée à l’intérieur de chacun de nous par Dieu.

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© DR

Animal Collective

Enfants de chœur prodiges (Dirty Projectors), ménagerie bariolée (Animal Collective) et couple d’exception (Jay-Z / Beyoncé) : trois combos singuliers rénovent la notion désuète de groupe, loin du guitare-basse-batterie d’antan.

Jay-Z / Beyoncé Intimes du couple Obama, Jay-Z et Beyoncé ont inventé une entité médiatique, amoureuse et musicale inédite, modèle de longévité, mélange de surexposition et de discrétion, collaborant peu mais avec excellence (Crazy in Love, Upgrade U, Déjà vu). En groupe (Destiny’s Child) ou en solo, et en attendant de jouer dans le prochain Eastwood, la diva R’n’B a fait de l’autonomie féminine

(Independent Women, Survivor, Single Ladies) le fil d’une discographie sans fausse note. Lançant (Rihanna) ou relançant (Mariah Carey) les carrières, son époux, flow fluide et flair fiable, s’est imposé en self-made man des temps modernes, passé des souterrains de Brooklyn aux hauteurs de Manhattan (Empire State of Mind). Du jamais vu. _A.T.

Dirty Projectors Le sextet mené par Dave Longstreth a rendu à l’indie-rock sa vocation avant-gardiste, lui payant son tribut (visitation du classique Rise Above de Black Flag) tout en remuant époques et frontières (collaborations avec David Byrne, Björk, The Roots ou Rusko). Musiciens virtuoses, aussi à l’aise dans le groove R’n’B, le picking congolais que le riff classic-rock, les

New-Yorkais déconstruisent genres et codes avec la grâce d’enfants prodiges, aux voix angéliques. Quand les tenanciers indie (Strokes, Kills, TV on the Radio) font dans la rengaine (redite), les Dirty Projectors rénovent (projettent), emmenant Vampire Weekend, Battles, Tune-Yards ou les prometteurs Suuns dans leur roue. _W.P.

Animal Collective Après avoir réveillé Brooklyn et accouché d’une ménagerie bariolée (Ariel Pink, Gang Gang Dance, Wavves et toute la chill-wave derrière en file indienne), le collectif animal bat le tambour en ordre dispersé, profitant d’une reconnaissance trop pressante pour séparer les chants de chœur et la liturgie (Panda Bear et son Tomboy à

la poignante mélancolie teenage) des masques et des plumes de la magie (Down There d’Avey Tare, plus reptilien). Leur labo-label Paw Tracks sert de trampoline à leurs expériences psyché, faisant également rebondir la tribu (Black Dice, Dent May, Prince Rama) vers la lune et les étoiles. _W.P.

Tomboy de Panda Bear et Down There d’Avey Tare (Paw Tracks / La Baleine) // Animal Collective sera le curator du festival All Tomorrow’s Parties du 13 au 15 mai à Minehead (GB) et en concert le 27 mai à l’occasion du festival Villette Sonique, à Paris

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© Cheryl Fox

Snoop Dogg

Moutons noirs du troupeau indie, certains musiciens entendent la notion d’indépendance au sens littéral : créer en solitaire, à l’écart du monde et des modes. Folk (Bill Callahan), country (Tom Russell) ou hip-hop (Snoop Dogg), étude de trois cas particuliers.

Bill Callahan S’il n’en reste qu’un… Bill Callahan, ex-Smog, ex(Smog), est un peu le Clint Eastwood de l’écurie Drag City (label de Pavement, Will Oldham, Jim O’Rourke…) : lonesome cow-boy séduisant (Cat Power ou Joanna Newsom figureraient parmi ses ex) à la voix sèche et précise, débitant depuis vingt ans sa neurasthénie mordante en chansons folk-rock extralucides,

c’est un classique (sens aigu de l’espace, castings de rêve) en même temps qu’une anomalie (indépendance synonyme de solitude, pas de happy ends). Sa dernière Apocalypse enfonce le clou, faisant exploser cordes et bois colorés sur un lavis d’accords en toile brute, son regard perçant repoussant les frontières. La classe américaine. _W.P.

Tom Russell L’un de ses morceaux, joué en ouverture, donne son titre à Road to Nowhere de Monte Hellman, qui parle de lui comme de « l’intellectuel des songwriters, le James Joyce de la country » : timbre grave mais verbe haut, Tom Russell se pose en héritier crédible de Johnny Cash, prenant, après des débuts orthodoxes dans les 70s, une tangente de plus en plus

prononcée, de concept-album sur ses ancêtres (The Man From God Knows Where) en fable christique enregistrée avec la crème du son tex-mex (Blood and Candle Smoke, avec Calexico). Dans une autre vie, Russell a enseigné la criminologie ; il en a manifestement retenu la technique du crime (presque) parfait. _A.T.

Snoop Dogg Paradoxe : c’est au moment où il sort son album le plus anecdotique (Doggumentary) que Snoop se trouve célébré par la communauté indie, clôturant l’édition 2011 de South By Southwest et collaborant par deux fois avec Gorillaz. Loin de ses primes facilités gangsta, ce métis afro-amérindien s’est renouvelé en appliquant au hip-hop les préceptes pimp (il aurait été réellement

mac entre 2003 et 2004) : s’entourer des meilleurs producteurs (Neptunes, Timbaland) et vocalistes (R.Kelly, Timberlake) contemporains pour faire de ses chimères lubriques un business juteux. En entretien, le troubadour Jean-Louis Murat a coutume de comparer le débit du vieux Dylan à celui de Snoop ; le compliment a – convenez-en – du chien. _A.T.

Apocalypse de Bill Callahan (Drag City / Pias) Doggumentary de Snoop Dogg (Capitol / EMI)

avril 2011

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104 dossier /// indépendances

Optant pour des formats et des héros en rupture avec la BD classique, éditeurs et libraires à l’occasion, une nouvelle génération d’auteurs poursuit l’émancipation entamée par Crumb et Spiegelman dans les années 1960 et 1970. Revue de détail en trois familles.

CHARLES BURNS

Une obsession traverse les livres de Charles Burns : des aventures d’El Borbah jusqu’au récent Toxic, il est habité par les idéaux do it yourself du punk, qu’il a assimilés lors de ses études en Californie dans les années 1970. Malgré le succès public de son Black Hole, Burns n’a jamais cessé de publier lui-même de petits livres, intitulés Free Shit et destinés à ses fans. Il n’hésite pas non plus à prêter ses dessins pour des pochettes de disques et des fanzines, ou à sortir des ouvrages sidérants chez des éditeurs confidentiels, comme les Français Le Dernier Cri ou United Dead Artists. À l’image de Robert Crumb, l’indépendance de Charles Burns est un modèle post-punk en soi. Extrait de Toxic de Charles Burns

_Jo.Gh.

CHRIS WARE ET DANIEL CLOWES

Au début des années 1990, Ware et Clowes se lancent hors des circuits classiques. Prenant pour modèle la revue Raw d’Art Spiegelman et Françoise Mouly, ils éditent, chacun dans son coin mais en partenariat avec le géant Fantagraphics, leur propre comics : Acme pour Ware, Eightball pour Clowes. L’un est l’autre ont réussi à maintenir l’indépendance de leur vision, qui dans le cas de Ware porte jusqu’au format même des livres, sans cesse changeant. Ils ont surtout utilisé le comics comme champ d’exploration des potentialités narratives de la BD, loin des super-héros : publiées par fragments avant d’être rassemblées, leurs séries ont été confiées plus tard à des éditeurs d’envergure. Un écosystème en équilibre. _Jo.Gh. // Mister Wonderful de Daniel Clowes (Cornélius)

Extrait de Jimmy Corrigan de Chris Ware

SAMMY HARKHAM

Extrait de Kramer’s Ergot n°7, ouvrage collectif

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Inédite en France, l’œuvre d’Harkham est pour l’instant composée d’une poignée de petits livres et du comics Crickets. Né en 1980, Harkham tient aussi et surtout la librairie Family à Los Angeles, île aux trésors pour publications autoproduites (fanzines, vinyles, K7), depuis laquelle il a édité pendant les années 2000 l’anthologie Kramer’s Ergot. En sept numéros, celle-ci rassemble la fine fleur des jeunes dessinateurs américains qui partagent son esprit indépendant face aux géants de l’édition que sont Marvel, DC ou Fantagraphics. Harkham a ainsi fait travailler la plupart des auteurs de Kramer’s Ergot pour un numéro spécial du comics des Simpsons, à la fois détournement réussi et hommage respectueux. _Jo.Gh.

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LE

BOUDOIR

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ÉBATS, DéBATS, CABAS : LA CULTURE DE CHAMBRE A TRouvé son antre

© Universal Pictures Video

« Dès que nous avons commencé à projeter Scott Pilgrim en public, j’ai compris qu’il ne ferait jamais l’unanimité, mais qu’il allait rassembler un noyau de fans fidèles. » Edgar Wright, p. 108

DVD-THèQUE

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SCOTT PILGRIM repart en pèlerinage

La pop ensablée de METRONOMY

Le Polygame solitaire de BRADY UDALL

YOSHIHIRO TATSUMI, portrait du dessinateur en artiste

Les duels homériques de TOTAL WAR : SHOGUN 2

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© Universal Pictures Video

108 LE BOUDOIR /// DVD-THÈQUE

LA REVANCHE

SCOTT PILGRIM REPART EN PÈLERINAGE

Si, comme beaucoup, vous avez loupé Scott Pilgrim lors de sa sortie en salles, la publication des généreuses versions DVD et Blu-Ray du film est l’occasion d’accorder une seconde chance à ce stimulant ovni cinématographique, gorgé de culture geek. _Par Julien Dupuy

Des projections tests élogieuses, le soutien dithyrambique de Jason Reitman, Quentin Tarantino, Kevin Smith ou Guillermo del Toro, puis un marathon promotionnel enthousiaste n’ont pas suffi à faire de Scott Pilgrim un succès en salles. Quelques mois après cette première vie troublée, son réalisateur Edgar Wright (Shaun of the Dead, Hot Fuzz) surmonte cet échec comme il le peut : « Ce qui demeure frustrant, c’est qu’aujourd’hui le sort d’un film se joue dans ses 72 premières heures d’exploitation. Ça n’a pas toujours été le cas ; et d’ailleurs, la plupart des grands films de l’histoire du cinéma n’ont pas été des succès instantanés. »

des quatre formidables commentaires audio (malheureusement non sous-titrés) ou du making of, les disques débordent de la passion d’une équipe très investie, dont la motivation fut pourtant mise à rude épreuve pas un tournage éreintant. Car, et c’est la seconde grande révélation des suppléments, on s’étonne sans cesse devant la masse de défis relevés par le film. On notera aussi l’exploit physique de Michael Cera, qui est parvenu à rendre son interprétation aussi naturelle dans les scènes de combat que dans les séquences de pure comédie.Les amateurs de BD apprécieront de leur côté la passionnante réflexion qui soustend cette adaptation : de la gestion de la Il faut dire que le projet, adaptation du manga ligne claire aux raccords de montage, le film canadien Scott Pilgrim vs. The World de Bryan est rempli de trouvailles graphiques destinées Scott Pilgrim Lee O’Malley,n’avait rien d’évident : il s’agissait à tendre un pont entre le septième et le neud’Edgar Wright de retranscrire les aléas de l’éducation senti- (Universal) vième art. Après des heures passées à explomentale d’un jeune adulte à travers un patrer cette édition DVD, il semble évident que la chwork de références allant du jeu vidéo au film de kungvie de ce film étrange ne fait que commencer, comme fu en passant par le rock indépendant… « Aujourd’hui, l’espère Wright : « Dès que nous avons commencé à j’ai un sentiment doux-amer sur mon film, continue projeter Scott Pilgrim en public, j’ai compris qu’il ne Edgar Wright. On ne lui a pas donné la chance de ferait jamais l’unanimité mais qu’il allait rassembler trouver son public en salles, mais j’en suis en même un noyau dur de fans fidèles. » C’est ce qu’on appelle temps extrêmement fier, comme toutes les personnes un film culte. qui ont travaillé dessus. » Un ressenti très affirmé dans Retrouvez l’i ntégra lité de notre entretien a vec Edga r Wright sur www.mk2.com le DVD et le Blu-Ray qui sort aujourd’hui : qu’il s’agisse

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LES AUTRES SORTIES SOUVENIRS CULTIVÉS

LES BRAVES d’Alain Cavalier (Documentaire sur grand écran) Trois plans-séquences documentaires, tournés en 2007 (avant le portrait introspectif Irène), donnent la parole de façon frontale et dépouillée à trois « braves » : des figures du courage qui témoignent d’histoires extraordinaires survenues en temps de guerre (évasions miraculeuses à la fin de la Seconde Guerre mondiale, rébellion contre la torture pendant la guerre d’Algérie). Soit trois petits vieux forcés d’extirper d’une traite leurs douloureux (et parfois burlesques) souvenirs du temps qui a passé. La caméra d’Alain Cavalier laisse surgir les images de ces adolescents courageux, révoltés et inconscients, au détour d’un soupir, d’un silence ou d’un tic qui trahit encore le choc. _L.T.

MONDES AGRICOLES LE TEMPS DES GRÂCES de Dominique Marchais (Capricci) Premier long métrage de Dominique Marchais, Le Temps des grâces ambitionne de dresser un état des lieux de l’agriculture française. Ce patient travail documentaire inscrit en permanence la parole des protagonistes (agriculteurs, ingénieurs agronomes…) dans un paysage – leur paysage – et capte au passage la beauté de la terre et de ses fruits. Sans se complaire dans une dualité qui opposerait paysan et citadin, le film préfère suggérer des perspectives, l’agriculture biologique en tête. Un peu en retrait, Dominique Marchais s’en tient à une ode au terroir jamais écrasée par le discours militant, quoique teintée par moments d’un léger passéisme bucolique. _Lo.Sé.

BOURGEONS CHORÉGRAPHIQUES LES RÊVES DANSANTS, SUR LES PAS DE PINA BAUSCH d’Anne Linsel et Rainer Hoffmann (Jour2fête) Alors que Wim Wenders célèbre Pina Bausch en salles et en 3D, la sortie de ce documentaire sur la chorégraphe allemande gagne en relief. La caméra suit une troupe d’adolescents novices, engagés dans une reprise de la pièce Kontakthof sous l’œil strict mais souvent ému de Pina, disparue quelques mois plus tard. On arpente les répétitions où les corps se découvrent et les personnalités s’échangent, séquences entrecoupées de témoignages dans lesquels les participants saluent, unanimes, les transformations que l’expérience leur apporte. La candeur du jeune âge offre une interprétation sur le fil, gagnée par la vérité de l’éveil amoureux comme des douleurs qui en découlent. _L.P.

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© Gabriel Green

110 LE BOUDOIR /// CD-THÈQUE

new wave

La pop ensablée de Metronomy

Avec The English Riviera, le groupe electro-pop britannique METRONOMY troque ses breloques kraftwerkiennes contre de vrais instruments et glisse sur l’autoroute du soleil, de la côte anglaise jusqu’aux 70s américaines. Cette autoroute, bien sûr, est une vague. _Par Wilfried Paris

Le soleil et la mer de la West Coast font décidéRien de très glorieux donc, dans cette English Riviera ment fantasmer bien des Européens. Tandis que de rêves et de toc, où les histoires d’amour se délitent les Normands Da Brasilians s’abîment les pupilles sur des arpèges de guitares tristes (Trouble) et où l’on sur l’horizon lointain de leurs aînés californiens, ou préfère rêver à la maison plutôt que de s’ennuyer en que La Femme surfe à Biarritz sur les sensations soirées. Pourtant, une Talk Box (qui modifie la voix, d’une vague enroulant Beach Boys et Jacno, c’est entre vocoder et auto-tune) droit sortie d’une balaujourd’hui la côte anglaise – le Devon – qui se fait rhalade de Stevie Wonder fait dévier le même morceau biller par Metronomy au couleurs sable, coco et pamvers la touche bizarrement mécanique qui caracplemousse du bout du monde américain. térise Metronomy. Remarqué en trio avec Comme si Fleetwood Mac ou Steely Dan se Night Outs (2008) pour son electro-pop retrouvaient en villégiature dans les plaines homemade et déglinguée en machinettes du Dartmoor, dansant dans quelque disdancefloor tordues, Metronomy est devenu cothèque de station balnéaire britannique un supergroupe pop (batteuse blonde, avec un clone de Robert Smith (sur l’emblébassiste noir, clavier-saxo, guitare-lead) qui matique She Wants). Cette scène musicale peaufine un songwriting classique (chanté The English Riviera imaginaire, où des hipsters palots fréquenhaut, fragile), et humanise sa présence. Si la de Metronomy teraient en bermuda des record stores au (Because) mélancolie se joue laid back (Some Written) bord de l’eau, Joseph Mount, meneur de et mid-tempo (The Look), de fugitives éclairMetronomy, l’a nommée « Devon sound ». « Les gens cies balaient la piste (The Bay, hymne locale en cresqui ont grandi dans ces paysages ont dû apprendre cendo de synthés 80s ; Everything Goes My Way, merà user de leur imagination pour faire les meilleures veilleuse petite comptine amoureuse), passant de la choses à partir de… pas grand-chose ! Pendant un plage à la danse – même à cloche-pied. Surprenant mois, en été, ça peut être très joli, doux, vivant. Et de bout en bout (au sein d’une chanson ou d’une puis on retourne vite à la réalité : c’est juste une stadiscographie), Metronomy explore dans The English tion balnéaire et il ne s’y passe rien. Mais ça fait du Riviera l’art du contre-pied. Pas du tout chillwave, pas bien de retourner en Angleterre… » du tout métronomique.

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LES AUTRES SORTIES CASS LA BARAQUE WIT’S END de Cass McCombs (Domino / PIAS) D’album en album (Wit’s End est son sixième), le songwriter errant bâtit une bien étrange œuvre folk. Mais, là où la bizarrerie de Catacombs (2009) se situait dans les détails (de production, d’arrangements), elle est à la base même des huit morceaux de ce nouveau disque, à mi-chemin entre fausse épure américaine (County Line, très Paul Simon) et vrai trouble européen (Saturday Song, Memory Stain). Longs et quasiment privés de rythmique, les titres s’enroulent autour de ritournelles ressassées à l’envi et stagnent dans des marécages mentaux (les dix minutes de A Knock Upon the Door), mimant le fameux « bout du rouleau » évoqué en titre. Un grand disque claustrophobe. _M.C.

PLAISIR SAADIQ STONE ROLLIN’ de Raphael Saadiq (Sony Music)

Retour du plus doué des revivalistes soul américains, après l’acclamé The Way I See It en 2008. Stone Rollin’, quatrième album studio de Raphael Saadiq, ne révolutionne pas le genre mais confirme le talent du Californien pour le songwriting raffiné et l’arrangement qui tue. En quête de groove atemporel, le fondateur de feu Tony!Toni!Toné! amorce ce disque par une enfilade de tracks criards et énergiques, sous le patronage rock’n’roll de Mick Jagger (Saadiq a rencontré le chanteur des Rolling Stones lors d’un hommage à Solomon Burke, d’où le nom de cet album) avant d’embrayer sur une échappée « gospeledic », pour finir en beauté sur un mouvement plus soul, façon Marvin Gaye, superbement orchestré. _E.V.

TRUE COLORS NO COLOR de The Dodos (Wichita / Cooperative) Les nouvelles de San Francisco étaient bonnes. Via Pitchfork, Meric Long, Dodo en chef, avait fait entendre que le temps des égarements trop pop était terminé. No Color, quatrième LP du duo californien, marque effectivement un retour aux sources, dans la lignée de Visiter – le plus beau bijou psyché folk de la dernière décennie, rien de moins : jeu recentré autour des percussions tribales et guitare fingerpicked, omniprésence des riffs (moins blues, plus nineties), et la participation de la charmante Neko Case de The New Pornographers. Si les Dodos semblent avoir perdu une partie de leur spontanéité et leur sens de l’autodérision, cet album confirme que l’intensité et la fougue sont bel et bien de retour. _I.H.-L.

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© Hector Udall

112 LE BOUDOIR /// BIBLIOTHÈQUE

Brady Udall

mono poly

L’homme qui vivait avec plusieurs femmes

Artisan consciencieux, bon croyant et voisin apprécié, le héros du nouveau roman de BRADY UDALL est un homme bien. Seule particularité : c’est un mormon affublé de quatre épouses et d’une trentaine d’enfants. Plongée dans un monde à part. _Par Bernard Quiriny

Ils sont aujourd’hui quelques milliers, retirés dans Mais cette vie de famille envahissante commence à leurs ranchs de l’Utah, à pratiquer le mode de vie morlui peser. « Il ne voulait plus entendre parler du match mon. Ces polygames américains, pères de dizaines de basket d’untel ou untel qu’il avait oublié, ni de d’enfants qu’ils élèvent avec austérité dans la foi chrételle réunion de parents d’élèves qu’il avait ratée ; tienne fondamentaliste, ne laissent pas de fasciner il ne voulait plus voir de facture d’électricité ni de – notamment à cause des fantasmes sexuels qu’ils feuille d’impôt. » Pour prendre l’air, il accepte alors suscitent. Bizarrement, ce sujet a peu été des chantiers de plus en plus éloignés et finit traité par la fiction, à part dans Big Love, par se retrouver dans le Nevada à construire série américaine diffusée sur HBO depuis un immeuble qui se révèle être un bordel. 2006. Brady Udall ne pouvait, quant à lui, pas Une situation gênante pour un chrétien fonpasser à côté : comme l’écrivain né dans damentaliste, qui ne s’arrange pas lorsqu’il une famille mormone de l’Arizona le dit avec tombe amoureux de la femme du maquehumour, « si la polygamie n’avait pas existé, reau… Brady Udall alterne dans son livre les je n’existerais pas non plus ». Élevé parmi points de vue de son héros, de sa quatrième huit frères et sœurs, Udall possède égalefemme et de l’un de ses rejetons, mêlant ainsi ment une expérience de première main le destin paradoxal d’un homme et le tableau en matière de fratries étendues… Après Le Polygame solitaire d’ensemble de sa famille aberrante. Installé un article sur la question dans Esquire, en de Brady Udall dans l’Amérique des années 1970, avec la (Albin Michel, roman) 1998, il s’est donc lancé dans l’écriture de paranoïa nucléaire en arrière-plan (le bordel ce roman mettant en scène une famille adepte du voisine avec un champ de tests atomiques), le roman « mariage plural », selon le terme retenu par les fondaévite élégamment l’écueil du scabreux (la polygamie, mentalistes. Dix ans plus tard, son travail est devenu c’est aussi des scandales de viols et de mariages forune fresque colorée de plus de 700 pages. cés) pour composer avec tendresse le portrait d’une famille à la fois hors du commun et étrangement norLe héros s’appelle Golden Richards : artisan, croyant male, attachante dans sa différence. Et Brady Udall de et pilier de sa communauté, marié à quatre femmes confirmer sa patte, celle d’un héritier de Dickens ou avec qui il a eu 28 enfants répartis dans trois maisons. d’Irving, dans cette comédie au long cours. avril 2011

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LES AUTRES SORTIES FLEURS DE VENISE

STABAT MATER de Tiziano Scarpa (Christian Bourgois, roman) Ex-leader des « cannibales » italiens dans les années 1990 (de jeunes écrivains turbulents qui bousculaient le consensus), le Vénitien Tiziano Scarpa offre un roman historique et psychologique de toute beauté. L’histoire prend place dans l’hospice de jeunes filles de la Pièta, dans la cité des Doges, là où officiait au début du XVIIIe siècle un jeune maître violoniste surdoué du nom d’Antonio Vivaldi… Raconté du point de vue d’une pensionnaire orpheline, ce texte subtil et tout en sobriété ressuscite le génie vivaldien dans une atmosphère mystique et recueillie. Pour la petite histoire, Tiziano Scarpa est précisément né dans les bâtiments où se déroule l’intrigue, devenus une maternité. _B.Q.

ÉCRIVAIN SUR COUR DÉMIURGE ET AUTRES NOUVELLES de Florian Mazoyer (Gallimard, roman)

Depuis sa fenêtre, Grosz Mann peut voir l’écrivain Raoul Inkerman à sa table de travail. Mann a lu tous ses romans, y compris le dernier, lauréat du prix Goncourt. Voyeur indélicat, il connaît les habitudes de son idole par cœur et sait que l’histoire selon laquelle il utilise toujours le même stylo plume n’est pas une légende. Et s’il s’en emparait, pour mieux entrer dans sa peau ? Doubles, impostures, créateurs, œuvres, bibliophilie et frontière entre réel et fiction : Florian Mazoyer marche sur un chemin proche du fantastique et des miroirs borgésiens dans ces quatre nouvelles classieuses et astucieuses – premier livre publié et belle entrée en littérature. On est impatient de lire la suite. _B.Q.

Double mixte JOSEPH L. MANKIEWICZ ET SON DOUBLE de Vincent Amiel (PUF, essai)

Dans l’euphorie créatrice des années 1950, Mankiewicz fut « l’un des fleurons de l’empire hollywoodien en même temps que l’un de ses plus ironiques commentateurs », écrit Vincent Amiel dans cet essai, résumant l’ambivalence du réalisateur. Présences fantomatiques (L’Aventure de Mme Muir), faux semblants (Le Limier), réflexion sur le spectacle (Eve) : son œuvre, entre classicisme et modernité, convoque de multiples figures du double, rigoureusement analysées ici. Parmi toutes ces ombres plane celle du frère du cinéaste, Herman, génial scénariste de Citizen Kane et noceur invétéré, dont Joseph disait : « Il a toujours été le génie de la famille. » Passionnant. _J.R.

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© Yoshihiro Tatsumi & Editions Cornélius 2011

114 LE BOUDOIR /// BD-THÈQUE

MARGE OU CRÈVE PORTRAIT DU DESSINATEUR EN ARTISTE

Livre-somme signé YOSHIHIRO TATSUMI, retraçant sa vie en même temps qu’il s’inscrit dans l’histoire du Japon et du manga, Une vie dans les marges pointe avec justesse et dextérité ce qu’implique le désir même d’être artiste. _Par Joseph Ghosn (www.gqmagazine.fr)

On ne pouvait songer à plus beau titre pour un livre qui s’emploie à narrer la trame d’une vie passée dans les marges de la société, mais aussi en marge des cercles officiels de la bande dessinée. Une vie dévolue à faire reculer les limites qui ont comme emmuré l’auteur : marges de ses racines familiales, marges de sa pratique… Yoshihiro Tatsumi, qui est à n’en pas douter l’un des dix plus importants auteurs de bande dessinée au Japon et sans doute dans le monde entier, raconte ici un bout de sa propre vie. Ce faisant, il revient sur le parcours qui l’a mené à inventer, dès la fin des années 1950, une forme inédite de manga, plus adulte dans ses thèmes et ses options narratives : le gekiga.

masquant les noms, recréant les visages… Tatsumi lui-même est représenté sous un nom différent ; sans doute par modestie ? Quoi qu’il en soit, Une vie dans les marges montre un auteur s’acharnant à dessiner et infiltrer le milieu du manga, dont sont montrés les évolutions drastiques mais aussi les comportements quasi-mafieux.Tatsumi intègre d’ailleurs dans son récit un personnage dont il garde le vrai nom : Osamu Tezuka (Astro, le Roi Léo…), qui tient une place centrale dans la BD japonaise contemporaine, par son succès, l’influence qu’il a pu avoir et la manière dont il a toujours remis en cause son propre travail. Sa rencontre avec Tatsumi est, en ce sens, un événement fondateur pour la bande dessinée moderne. Graphiquement, le livre témoigne Une vie dans les marges Tatsumi est parti pour cela de son désir de l’habituelle dextérité de Tatsumi, qui s’atde Yoshihiro Tatsumi d’enfant, qui le poussait à raconter des his- (Cornélius) tarde sur les visages et les corps plutôt que toires, investir le champ de la BD japonaise sur des décors fastidieux et insère parfois qui fleurissait dans les années d’après-guerre. Son livre, des images retravaillées d’affiches de cinéma ou de dont l’éditeur Cornélius publie ce mois-ci la première figures populaires, qui placent son récit au cœur d’un partie de près de 400 pages avant d’en faire paraître mouvement historique. En peu de traits, il rend ainsi la suite en septembre, oscille ainsi entre l’autofiction et compte d’une époque tout en disséquant avec force l’autobiographie. Sans jamais sombrer dans la comce qui l’a conduit à devenir dessinateur : au-delà de plaisance ou le pathos, l’histoire prend ses sources son expérience propre, c’est toute une frange de la dans le parcours de Tatsumi mais s’en détache en comédie humaine qui est restituée.

avril 2011

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LES AUTRES SORTIES SCOUT TOUJOURS LA PATROUILLE DES CASTORS, INTÉGRALE VOL. 1 de Charlier et Mitacq (Dupuis) C’était dans les années 1950 : le Journal de Spirou s’intéressait aux jeunes gens de son époque. Entre des BD consacrées à l’aviation ou au western, s’est alors incrustée La Patrouille des Castors, mettant en scène une troupe de scouts affairés à résoudre des affaires insolites. Soixante ans plus tard, au-delà du parfum de nostalgie, les premiers épisodes de cette série surprennent par la belle crudité de leurs dessins, au réalisme joliment forcé, déformé. Le contraste avec la maîtrise des autres séries de l’époque est flagrant (Jerry Spring de Jijé, Gil Jourdan de Tillieux) et la découverte de taille : derrière cette chronique du scoutisme soufflait un étrange vent de liberté formelle. À (re)découvrir. _Jo.Gh.

NOIR C’EST NOIR PARKER VOL. 2 : L’ORGANISATION de Darwyn Cooke et Richard Stark (Dargaud)

Bien plus réussi que le premier tome, cette deuxième adaptation des aventures du voyou sixties Parker (inventé par Richard Stark, alias Donald Westlake) par le très doué Darwyn Cooke est une splendeur, notamment pour les amateurs de polars dénués de figure héroïque. Parker est un sale type attachant qui a changé de visage pour échapper à une mafia. Mais rien n’y fait : retrouvé, traqué, il tente d’inverser sa position. Devenu chasseur, il n’en est pas moins pris dans une dramaturgie qui en fait un personnage quasi-shakespearien, qui n’en finit pas de se remettre au seul ouvrage qu’il connaisse vraiment : tuer des gens. On n’échappe jamais à son destin, surtout s’il est très noir. _Jo.Gh.

L’ALBUM JEUNESSE Le Paris de Léon de Barroux (Actes Sud Junior)

Parcourir Paris en taxi, c’est ce que fait Monsieur Léon depuis bien des années : rue Poulet, rue des Mauvais-Garçons, rue du Sénégal, rue des Ciseaux… Léon voyage, s’évade et tisse des liens fugaces avec ses passagers. Mais traverser tous ces lieux aussi improbables qu’exotiques lui donne envie de partir à son tour. Un livre très coloré où l’on retrouve les techniques chères à Barroux : linogravure, mine de plomb et acrylique. Dès 3 ans. _Mélanie Uleyn, libraire au MK2 quai de Loire Rencontre et dédicace avec l’auteur à la librairie du MK2 quai de Loire, le mercredi 13 avril, à partir de 16h.

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116 LE BOUDOIR /// ludothÈque

Dessin préparatoire pour Shogun 2

SAUCE SAMOURAÏ Duels homériques sous le soleil levant

Où l’on bazarde son bicorne bonapartiste pour chapeauter un casque de rônin. Après avoir étripé tout ce qui peuplait l’Europe du premier Napoléon, la série Total War plonge son katana dans le jus féodal nippon qui la propulsa référence du jeu de stratégie il y a dix ans. Une réussite totale. _Par Étienne Rouillon

On en avait vidé la moitié de notre grec-frites sur front, cohérence visuelle avec l’époque convoquée, le clavier. C’était quand même passer de l’angoisse et surtout rigueur historique frisant la thèse universidu déjeuner collégien en vitesse chez un pote – dans taire. De la Rome antique (2004) à la préhistoire des la panique de l’interro digestive du cours d’histoire – États-Unis (2009), Total War consacre une grosse parau commandement impérieux d’une horde tie de son travail à la collecte d’un matériau de cavaliers campés dans un Japon du XVIe de première main : plans d’écoles navales, siècle. Avant Shogun : Total War, nous ne bitestampes d’autres siècles, carnets de camtions rien aux jeux de stratégie.Par paresse bien pagne… S’ajoute un soin maniaque pour sûr, m’enfin vous vous souvenez de la tronche la bande-son et la direction artistique dans rébarbative du premier Age of Empire ? En 2000, Shogun 2. Parcourir les menus, peints dans la l’investissement vidéoludique d’un élève de toile de La Grande Vague de Kanagawa, au troisième se cantonnait à chasser le dahu sous son du martellement des taikos traditionnels la forme d’un hypothétique code permettant tient déjà de l’expérience de jeu. de dessaper Lara Croft sur PlayStation. Alors, pour nous intéresser, les développeurs de The Total War : Shogun 2 On sait que cette compilation studieuse d’arCreative Assembly eurent la grande idée de Genre : Stratégie chives vaut régulièrement aux productions mêler des phases de conquête au tour par Éditeur : Sega Total War la couverture du magazine Historia. Plateforme : (PC) tour, figurées sur une carte militaire, et des Mais il faut reconnaître, cette fois, que donner séquences d’escarmouche en temps réel où les unités du sens à la pagaille épique des dissensions utérines s’affrontaient dans le blanc des yeux, pilotées en 3D par du Japon féodal tient de la gageure. Shogun 2 parun joueur-général tout-puissant. vient à faire des trahisons familiales et des instabilités des potentats locaux un élément de la progression du En une décennie, la série des Total War a toujours validé joueur, conférant un intérêt propre à ce volet par ailleurs ce cahier des charges d’infanterie : manœuvres marcatalogue du meilleur de ses prédécesseurs. Si le Japon tiales à petite échelle, moteur graphique stupéfiant de des samouraïs est au programme de troisième l’année détail, affichage de milliers d’hommes sur le même prochaine, le brevet des collèges sera pure formalité.  avril 2011

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LES AUTRES SORTIES AU BAL MASQUÉ

Marvel vs. Capcom 3 (Capcom, sur PS3 et X360) Encore un jeu de châtaignes en 2D qui revient nous faire frissonner la madeleine nostalgique des mercredis aux mains pégueuses de pains au chocolat, essuyées en vitesse sur le bermuda avant de faire chauffer les boutons ressorts de la PlayStation première du nom. Quinze ans après le premier opus, les superhéros masqués de l’écurie Marvel Comics viennent chatouiller les stars de l’éditeur Capcom. Dans ce troisième volet, sous-titré Fate of Two Worlds, la recette du trois contre trois demeure, grosso modo X-Men contre Street Fighter. Mais pas que. Nouvelle venue, la gouaille mitraillette de Deadpool fait des ravages dans un titre pas prise de choux pour deux sous. Un ravissant défouloir accessible en un coup de beigne. _E.R.

C’EST LA ZONE Killzone 3 (Sony, sur PS3) Comment revenir après le dantesque Killzone 2, qui fit se secouer les puces de la PlayStation 3 il y a deux ans ? En faisant comme si l’on n’avait qu’appuyé sur « pause » le temps d’un intermède frigo. Chaude comme un entre-deux tours de cantonales, cette troisième salve suit directement les évènements précédents. Et, malgré sa brièveté, on ne voit rien d’autre qu’une urgence de plomberie intestine comme bonne raison de lâcher la manette. On la reprendra aussitôt pour se dégommer dans un multijoueurs toujours aussi dynamique. Vitrine technologique de la PS3, Killzone embarque les arguments optionnels de la 3D stéréoscopique sur lucarnes compatibles et du pad Playstation Move. _E.R.

FAIT MAISON Homefront (THQ, sur PC, PS3 et X360) Peur panique. Les FPS américains ont l’habitude d’aplanir tout ce qui se meut sur des horizons exotiques. Cette fois, il n’est plus question d’aller raser des pilosités islamistes, mais de peigner les angoisses de Sam dans le sens du bon vieux stress communiste venu de Corée du Nord. L’antagoniste jamesbondesque fait claquer ses bottes sur le pavé californien après avoir conquis l’Asie toute entière (extension motivée en partie par un désastre nucléaire eu Japon). On parcourt cette anticipation totalitaire plutôt gore au gré d’une aventure scriptée mais intense, qui aurait mérité de fouiller plus avant ce déplacement astucieux de la ligne de front dans les rues du home sweet home pavillonnaire. _E.R.

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118 SEX-TAPE /// L’INSTANT ÉROTIQUE

FÉTICHE CHIC © Morgan Ommer

Taille cintrée dans son trench et chignon vertigineux de blonde hitchcockienne, Catherine (Frédérique Bel) élance des jambes interminables sur l’asphalte oriental. Julien Carbon et Laurent Courtiaud, scénaristes (français) fétiches du maître Tsui Hark – pour qui ils ont écrit Black Mask 2 : City of Masks –, s’adonnent aux codes de la série B hongkongaise dans leur premier long métrage. Quand les talons de Catherine s’arrêtent devant une cloison japonaise, c’est pour mieux révéler ses pieds, vulnérables puisque dénudés. Élégante succube aux griffes dévastatrices, Carrie (Carie Ng) s’amuse de ces faiblesses et éviscère les douces étrangères afin d’asseoir la longévité d’un poison millénaire. Sensuellement moribond. _L.P. // Les Nuits rouges du bourreau de jade de Julien Carbon et Laurent Courtiaud // Sortie le 27 avril


Trois Couleurs #90 – Avril 2011  

Photographie de couverture : © Monte Hellman / Rédacteur en chef : Auréliano Tonet

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