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CINÉMA I CULTURE I TECHNOLOGIE

NUMÉRO 60 I MARS 2008


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Tendances, Ciné fils, Regards croisés, Scène culte DOSSIER OLIVIER ASSAYAS : Interview croisée Berling / Assayas, L’Heure d’été... PLEIN ÉCRAN : À bord du Darjeeling Limited de Wes Anderson 3h10 pour Yuma de James Mangold Julia d’Erick Zonca LE GUIDE des sorties en salles

CULTURE 44_ 46_ 48_ 50_ 52_ 54_

DVD : Eldorado / Preljocaj d’Olivier Assayas LIVRES : Gary Shteyngart, pessimiste amusé MUSIQUE : Camille, drôle d’animal LES BONS PLANS DE RADIO ART : Louise Bourgeois au Centre Pompidou PAR : Vanessa Winship, Pieter Ten Hoopen et Cédric Gerbehaye

TECHNOLOGIE 56_ 58_ 60_ 64_ 66_

TRIBUNE LIBRE : La fin de la pub sur la télé publique RÉSEAUX : Quels logiciels pour les mobiles ? JEUX VIDÉO : Rockstar, un éditeur controversé VIDÉO À LA DEMANDE : Demonlover d’Olivier Assayas SCIENCE-FICTION : Le dancefloor écologique

ÉDITO + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + ++ + + + + + + + + + +

SOMMAIRE # 60 CINÉMA

COMPLÉMENTARITÉ Il y a un an, TROISCOULEURS changeait de formule. Pour fêter cet anniversaire, nous venons de mettre en ligne le pendant numérique de notre journal : www.mk2.com/troiscouleurs. Archives et contenus exclusifs, textes, sons et vidéos s’y côtoieront, dans ce qui se veut d’abord un lieu d’échanges avec vous, lecteurs. Plus interactifs, plus réactifs, nous profiterons de ce site pour enrichir et compléter nos articles « papier ». Ainsi, la plupart des interviews que vous pourrez lire dans le magazine y figureront sous forme de vidéos, proposant une lecture plus incarnée de ces rencontres. Face au foisonnement et à la proximité que permet le web, le papier reste pour nous le support d’éditorialisation par excellence. Après un numéro consacré au « mal américain », nous avons voulu montrer ce mois-ci, à rebours de certaines chroniques outre-Atlantique, que la France reste, nonobstant la crise de son audiovisuel public, un espace de création vif et puissant. D’Olivier Assayas à Camille, d’Angelin Preljocaj à Louise Bourgeois, se succèderont au fil de ces pages les portraits d’artistes, français certes, mais dont les œuvres ne cessent d’interroger notre rapport au monde, dans sa globalité, physique et numérique. _Auréliano TONET

ÉDITEUR MK2 MULTIMÉDIA / 55 RUE TRAVERSIÈRE_75012 PARIS / 01 44 67 30 00 DIRECTEUR DE LA PUBLICATION > Elisha KARMITZ I DIRECTEUR DE LA RÉDACTION > Elisha KARMITZ elisha.karmitz@mk2.com I RÉDACTEUR EN CHEF > Auréliano TONET aureliano.tonet@mk2.com / troiscouleurs@mk2.com RESPONSABLE CINÉMA > Sandrine MARQUES sandrine.marques@mk2.com I RESPONSABLE CULTURE > Auréliano TONET I RESPONSABLE TECHNOLOGIE > Étienne ROUILLON etienne.rouillon@mk2.com I ONT PARTICIPÉ À CE NUMÉRO > Christophe ALIX, Fabienne ARVERS, François BONNET, Pascale DULON, Baptiste DUROSIER, Jonathan FISCHER, Maïa GABILY, Clémentine GALLOT, Roland JHEAN, Rémy KOLPA KOPOUL, Raphaëlle LEYRIS, Jérôme MOMCILOVIC, Léo SOESANTO, Camille TENNESON, Florence VALENCOURT, Anne-Lou VICENTE I ILLUSTRATIONS > Laurent BLACHIER, Thomas DAPON, DUPUY-BERBERIAN, Fabrice GUENIER, Fabrice MONTIGNIER, Arnaud PAGÈS DIRECTRICE ARTISTIQUE > Marion DOREL marion.dorel@mk2.com I IMPRESSION / PHOTOGRAVURE > FOT I PHOTOGRAPHIES > AGENCE VU’, DR I PHOTOGRAPHIE COUVERTURE > Richard DUMAS DIRECTEUR DE LA PUBLICITÉ > Alexandre ALAUZET / 01 44 67 32 88 / alexandre.alauzet@mk2.com I RESPONSABLE CLIENTÈLE CINÉMA > Laure-Aphiba KANGHA / 01 44 67 30 13 laure-aphiba.kangha@mk2.com I CHEF DE PUBLICITÉ > Solal MICENMACHER / 01 44 67 32 60 solal.micenmacher@mk2.com © 2008 TROIS COULEURS// issn 1633-2083 / dépôt légal quatrième trimestre 2006. Toute reproduction, même partielle, de textes, photos et illustrations publiés par MK2 est interdite sans l’accord de l’auteur et de l’éditeur. // Tirage : 200 000 exemplaires // Magazine gratuit // Ne pas jeter sur la voie publique.


Spleen et idéal

On avait de Barbara Carlotti l’image d’une chanteuse à la mélancolie raffinée et anachronique. Son second album, idéalement titré L’Idéal, complexifie le tableau. Rencontre. De son propre aveu, elle aime Lord Byron, les grands vers et la danse. Très élégamment vêtue, Barbara Carlotti semble tout droit sortie d’un poème de Musset ou de Baudelaire, son idole, dont elle se prend d’ailleurs à nous réciter quelques strophes. Son premier album, Les Lys brisés, nous avait fait découvrir il y a deux ans sa voix majestueuse, chantant des textes à la préciosité discrète. Cinéphile avertie – elle admire Satyajit Ray et Vincente Minnelli, a joué dans Mods de Serge Bozon, a composé pour Emmanuel Bourdieu… –, cette danseuse et comédienne occasionnelle, à la formation de chanteuse lyrique, fait montre de ce raffinement propre aux dandys, esthètes et décadents, comme hors du temps. Son nouvel opus, L’Idéal, éclaire cependant des pans moins évidents de sa personnalité : « Mon premier album était très automnal et mélancolique. Cette fois, je voulais quelque chose de plus estival, de solaire, presque triomphant. » Composé en partie en Corse, dont elle est originaire, jetant un regard malicieux sur l’époque, le disque chante la beauté simple et sereine de la nature, tout en rythmes enjoués et arrangements épicuriens. Capable de collaborer avec Patrick Watson comme avec Michel Delpech, elle qui vénère autant Debussy que Nina Simone « ne [se] pose pas la question des styles ». De l’idéal, elle dit ne célébrer que « les manifestations éparses ». Assurément, elle en est une.

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TENDANCES

CALÉ

DÉCALÉ

RECALÉ

Les morts-vivants

La mort

La vie

Les zombies de Romero reviennent hanter les salles noires en juin, ceux de Michael Jackson se réveillent pour les 25 ans de Thriller, l’electro sépulcrale de Zombie Zombie tue sa mère, même Facebook est contaminé : ils sont partout !

Ces temps-ci, la camarde semble user de sa faux comme d’un frisbee, frappant pareillement jeunes (Heath Ledger) et seniors (Henri Salvador), clowns (Carlos) et immortels (Alain Robbe-Grillet). C’est par où la sortie ?

Prenons la vie du mauvais côté : le site Second Life est moribond, le niveau de vie des Français stagne, tandis que la NASA vient de révéler que l’eau qui a pu couler sur la planète Mars était impropre à la vie. Sinistre.

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À la page

Littérature et cinéma n’en finissent pas d’écrire les pages d’une histoire commune. Figure démiurgique, très influente sur la scène culturelle américaine, l’écrivain a particulièrement voix au chapitre dans les films. Lecture. Entre déchéance et sanctification, le personnage de l’écrivain exerce un véritable pouvoir de fascination sur les cinéastes. Affres de la page blanche : Truman Capote s’attelle à De Sang froid, son monument littéraire, dans le biopic Capote. Mais pour inventer son personnage de roman, il doit sacrifier le tueur qui l’inspire. En panne d’idées pour son livre, le gardien d’un hôtel maléfique tente lui de trucider femme et enfant (The Shining). Un auteur bascule à son tour dans la démence chez Carpenter (L’Antre de la folie), comme la fantasque héroïne d’Ozon (Angel), en plein déni de réalité. Incarnation suprême de la romancière névrosée, Virginia Woolf est campée par une Nicole Kidman qui ne manque pas de nez dans The Hours. Tout comme le héros du Festin nu. Shooté à la poudre censée les exterminer, il voit sa machine à écrire se transformer en cafard. Un romancier, devenu paraplégique, a quant à lui le bourdon (Le Scaphandre et le papillon) et reconsidère toute son existence, à l’instar d’un agent de la STASI qui espionne un romancier dissident (La Vie des autres). Mais les lecteurs ont aussi leur mot à dire. Une fan n’hésite pas à séquestrer son auteur préféré (Misery) et une gamine, à l’appeler à la rescousse (L’Île de Nim). « La vie est un roman », disait Shakespeare. Le voilà qui se substitue à la réalité dans Swimming Pool et brouille le quotidien d’un personnage malgré lui dans Harold Creek. Pas de bonnes feuilles sans les muses. Dans La Fille coupée en deux et Lolita, elles sont les victimes d’écrivains libidineux. De là à leur dresser un bûcher ? Un autodafé réservé aux livres dans Fahrenheit 451. Point final.

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CINÉ FILS

La bande originale

À BORD DU DARJEELING LIMITED (Universal) Au fil de sa déjà riche filmographie, Wes Anderson a développé une œuvre très personnelle, tout en vignettes et métonymies, sorte de cosmos miniature où la partie fait figure de tout. Dans ce cadre ultra-cohérent, la musique joue un rôle essentiel : véritables cartes postales sonores, les chansons instaurent tantôt décalage, tantôt émotion, flirtant avec un exotisme à l’ironie tendre et légère. Après les escapades brésiliennes de La Vie aquatique, la BO arpente ici des paysages franco-indien (Joe Dassin meets Satyajit Ray !), que mâtinent de sempiternelles rengaines pop sixties, grand amour du New-Yorkais.

Le ciné livre

LA RENCONTRE (La Cinémathèque française / PUR)

« Au cinéma, toujours l’inattendu arrive. » C’est le magnifique sous-titre de cet ouvrage collectif consacré au thème de la rencontre cinématographique. Reprenant des textes écrits à l’occasion d’un cycle de conférences à la Cinémathèque, le livre brille par la diversité de ses regards et de ses auteurs – critiques de cinéma, cinéastes (Breillat, Mekas, Green…), romanciers (Tanguy Viel)… Émerge l’idée que le cinéma, ontologiquement collectif, art désirant, tremblé, conflictuel, ouvert sur le monde et ses contingences, est le lieu de toutes les rencontres, les mauvaises comme les plus belles.


Dernier volet d'une série de six caricatures, TROISCOULEURS a demandé à l'illustrateur Laurent Blachier de croquer le chanteur Alain Bashung, à l’affiche du film J’ai toujours rêvé d’être un gangster, qui sort le 26 mars dans les salles. Son nouvel album, Bleu pétrole, devrait paraître très prochainement. www.laurentblachier.com


REGARDS CROISÉS

Portman vs Foster

N

ées à vingt ans d’intervalle, les actrices Natalie Portman et Jodie Foster ont démarré leur carrière très jeunes. Foster, la surdouée, commence à tourner des publicités à l’âge de deux ans. Puis elle apparaît dans Alice n’est plus ici de Martin Scorsese. Impressionné par sa maturité, le cinéaste lui confie le rôle d’une jeune prostituée dans Taxi Driver (1976). Rencontre décisive pour l’actrice : De Niro, à qui elle donne la réplique, lui apprend le métier. La même année, l’adolescente incarne une femme fatale dans Bugsy Malone, une comédie musicale d’Alan Parker, entièrement interprétée par des enfants. Tout aussi précoce, Natalie Portman endosse à l’âge de douze ans le rôle d’une nymphette dans Léon de Luc Besson. Les deux actrices auront à cœur de préserver leur vie privée après ces expériences risquées. Discrètement engagées sur différents fronts (écologie, droits des femmes…), Portman et Foster font preuve d’une exigence qui les distingue aux yeux des auteurs. Portman évolue dans les univers de Gitaï, Allen ou Burton avec grâce et naturel. Mais elle prend tout le monde à contre-pied en incarnant la princesse Amidala dans Star Wars, Épisode III, un carton. Succès interplanétaire également pour Foster : Le Silence des agneaux lui vaut de remporter le deuxième Oscar de sa carrière, après sa prestation choc dans Les Accusées. Francophone, Jodie Foster tourne dans Un Long Dimanche de fiançailles, tandis que la francophile Natalie Portman illumine un segment de Paris, je t’aime et le court métrage Hôtel Chevalier de Wes Anderson. Passée par deux fois derrière la caméra, Foster entraîne dans son sillage sa cadette, sur le point de réaliser son premier film. L’intelligence a de l’avenir.

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Illustration : © Fabrice GUENIER

Arrivées très tôt au cinéma, Jodie Foster et Natalie Portman, actuellement à l’affiche de L’Île de Nim et Deux Sœurs pour un roi, ne se contentent pas d’enquiller les diplômes et les prestations zéro défaut : elles bousculent, à leur manière discrète, les codes hollywoodiens.


SCÈNE CULTE Rocco et ses frères

L’amour à mort LA PETITE HISTOIRE : Rocco et ses frères, Lion d’argent à la Mostra de Venise en 1960, est le premier film que tourne Alain Delon sous la direction de Luchino Visconti, avant Le Guépard. Le cinéaste revient ici au style néo-réaliste de ses débuts. Cette chronique tragique a inspiré des réalisateurs comme l'Américain James Gray, qui l’a montrée à son équipe avant le tournage de The Yards. De même, l’Italien Marco Tullio Giordana dit avoir été influencé par le film pour Nos Meilleures Années, sa fresque familiale et politique.

LE PITCH : Pour échapper à la misère, Rosaria et ses fils quittent l’Italie du Sud pour Milan, où vit déjà l’aîné Vincenzo. Pour subsister, Rocco (Alain Delon) et Simone (Renato Salvatori) deviennent boxeurs. Leur rivalité s’exacerbe quand tous deux s’éprennent d’une prostituée, Nadia (Annie Girardot). Rocco sacrifie son histoire d’amour pour son frère. Mais Simone, fou de jalousie, retrouve Nadia. Leur confrontation est houleuse et l’inéluctable, en marche.

NADIA : Qu’est-ce que tu veux ? Dis, qu’est-ce que tu veux ? Tu veux de l’argent peut-être ? [Elle fouille dans son sac.] Seulement, je n’ai pas d’argent, alors… Regarde, il est vide. J’ai pas d’argent. SIMONE : Non. NADIA : Ne m’approche pas. SIMONE : Ne me dis pas ça, Nadia. Écoute-moi, si tu voulais, tous les deux, on pourrait recommencer notre vie, tu comprends ?

NADIA : Nous deux ? Ensemble ? Tous les deux ? [Elle ricane.] Mais c’est pas possible. Allez, va-t-en ! [Il se jette sur elle.] Au secours, au secours ! [Il lui arrache son manteau, elle s’enfuit.] SIMONE : Nadia, ne crie pas. Ne me laisse pas. Ça ne sert à rien, il n’y a personne. Tu as peur ? Regarde comme je tremble. Écoute-moi, mon amour. Couvre-toi, couvre-toi. Il fait froid. Je ne t’ai pas fait mal, mon amour, mon amour. NADIA : Tu ne peux pas savoir à quel point je te hais. Tu n’es pas un homme, tu es une bête. Tout ce que tu touches devient sale, vulgaire. Je ne veux plus jamais te voir, ni t’entendre. Plus jamais, plus jamais ! Toutes les choses uniques, propres et belles que j’ai jamais eues de ma vie… Tu as compris, gibier de prison ? Je voudrais pouvoir te cracher à la figure tout le dégoût que tu m’inspires. Maintenant, tu peux faire tout ce que tu voudras, plus rien ne m’importe. [Elle s’éloigne. Simone sort un couteau de sa poche et la suit.]

Rocco et ses frères de Luchino Visconti (1960, DVD disponible chez René Château Vidéo)

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Pages 8 à 14 réalisées par S.M., E.R. et Au.To.


Olivier Assayas Charles Berling - Chapitre trois En trois films – Les Destinées sentimentales (2000), Demonlover (2002) et L’Heure d’été, qui sort ce mois-ci –, Olivier Assayas et Charles Berling ont noué une relation artistique féconde, que prolonge leur amitié dans la vie. Nous avons voulu faire dialoguer ces personnalités pudiques, liées par un goût commun pour la littérature et le mouvement. _Dossier réalisé par Sandrine MARQUES _Photos : Richard DUMAS

ous avez tourné ensemble trois films très différents. Quelles ont été les variantes et les constantes de cette collaboration ?

V

Olivier Assayas_Avec Les Destinées sentimentales, on interprétait tous les deux une partition qui était celle de Jacques Chardonne [dont le roman éponyme a inspiré le film, NDLR]. On essayait l’un et l’autre de nous glisser dans un monde, de le refaire vivre à travers des émotions, des sensations. Ce procédé passe par la poésie, qui est le cœur du littéraire. Demonlover, ensuite, était une pure composition à la fois pour Charles et pour moi. C’était un film poétique, expérimental, abstrait, très incarné, une manière d’incursion sur un territoire neuf pour lui, comme pour moi. Avec L’Heure d’été, il y a plus d’espace pour les interprètes. Mon travail évolue constamment en fonction de ce que les comédiens apportent au film. Je mets en route différentes problématiques – le rapport à la transmission, à

l’art, à la vie, au deuil – mais chacun en est autant porteur que moi. Par exemple, Charles se représente lui-même dans son dialogue avec son fils Émile, qui joue dans le film. Je suis l’auteur, mais Charles l’est autant que moi. Fatalement, dans un film comme celui-là, il y a une part de création des comédiens. Même si le personnage de Frédéric, interprété par Charles, m’est le plus proche, tous les protagonistes se sont inventés sur le tournage. J’étais à l’écoute. Charles Berling_Comme pour les autres films que nous avons tournés ensemble, je perçois immédiatement quelque chose d’intime dont on ne se parle pas, en général, avec Olivier. C’était très perturbant pour mon fils de me donner la réplique. Il a d’ailleurs juré que l’on ne l’y reprendrait pas de sitôt. La nature de la relation père-fils après 16 ans est très déstabilisante. Cette génération qui arrive a des codes, des valeurs. Elle est un peu en provocation ou en nécessaire décalage avec ce qu’on voudrait lui apporter. Je trouve ce

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ASSAYAS

BERLING

Charles Berling (à gauche), Olivier Assayas (à droite).

rapport-là très violent dans le film. On ne peut pas interroger le passé sans questionner ce qui nous suit. J’essaie de m’inscrire dans le cadre qu’Olivier est en train de bâtir. Les trois films que nous avons faits ensemble ont donné lieu à des scénarios écrits très différemment. Son univers est tout le temps en train de bouger. Vous entretenez tous deux un rapport très étroit à la littérature. En quoi a-t-elle influencé vos parcours respectifs ? C.B._Elle n’a pas seulement influencé mon parcours : elle l’a totalement induit, construit et m’a sauvé d’un chaos certain. Pour moi la littérature – de théâtre au départ, romanesque ensuite – m’a structuré totalement, m’a permis de jouir et d’affronter la vie. C’est aussi simple que cela. O.A._Les livres ont également déterminé mon rapport au monde. J’ai grandi à la campagne. À l’époque, il n’y avait ni VHS, ni DVD, ni de programmes particulièrement stimulants à la télévision. La question de la cinéphilie et du cinéma s’est développée plus tard pour moi. Je dois ma formation intellectuelle à la bibliothèque extrêmement éclectique de mon père. J’ai absorbé beaucoup de choses, de la haute littérature à la plus populaire. Mon inspiration

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vient de là. Le chemin que j’ai fait vers le cinéma est celui de la lecture vers l’écriture. J’ai eu l’impression qu’à partir du moment où j’ai commencé à savoir écrire, j’ai presque mécaniquement compris ce que je voulais faire au cinéma, ou comment je voulais le faire.

« LA LITTÉRATURE M’A CONSTRUIT ET SAUVÉ D’UN CHAOS CERTAIN. » C. BERLING C.B._La première exigence pour un acteur est de savoir analyser l’écriture. Un comédien est forcément mêlé à l’écriture du scénario. Même de manière passive : il est amené à comprendre le style pour pouvoir l’interpréter. Les scénarios d’Olivier me donnent beaucoup d’éléments de compréhension, de sensations pour pouvoir aborder le film. Le scénario de L’Heure d’été m’a ramené à certaines pièces de Tchékhov, où des mondes se mettent à disparaître tandis que d’autres prennent le relais.


Extraits du film L’Heure d’été d’Olivier Assayas.

Vous avez en commun l’expérience de la mise en scène 1. Est-ce que cela favorise le dialogue entre vous ? C.B._Je n’en suis qu’au début ! Mais effectivement, j’ai commencé par la mise en scène, quand j’avais 14-15 ans. Je réalisais des films en super 8. J’ai laissé la partie « acteur » longtemps dormir en moi, mais elle s’est réveillée depuis. Olivier fait partie des réalisateurs que j’ai observés et qui m’ont énormément appris. J’ai fait un court métrage et m’apprête à tourner mon premier long, ce qui me réjouit. Je pense qu’un acteur, même s’il est mauvais réalisateur ou scénariste, doit se frotter à cette matière-là, à un moment donné. Olivier sait construire un univers. Il est extrêmement structuré, avance progressivement et élabore ses films en puisant dans le brut de ses sensations et de sa sensibilité. Il est intéressant pour moi d’observer son évolution, comme je pourrais le faire avec un peintre. Il n’y a pas de rapport de force mais une complémentarité nécessaire, très féconde. De faire moi-même de la mise en scène me permet de mieux comprendre les besoins du réalisateur. 1 _Charles Berling a mis en scène de nombreuses pièces de théâtre, dont Caligula de Camus, Pour ceux qui restent de Pascal Helbé, et Ça, un spectacle comique. Il a également réalisé un court métrage, La Cloche, en 1998.

O.A._J’ai l’impression que je me sens bien avec des interprètes qui ont eux-mêmes un rapport à la création. Ils ont une connaissance plus profonde, plus intime de leur métier et de ce qu’ils peuvent apporter dans une œuvre collective. Un film est irréductiblement collectif. Charles Berling a une carrière de metteur en scène de théâtre, Juliette Binoche peint, Asia Argento, avec laquelle j’ai tourné Boarding Gate, a réalisé des films et écrit de la poésie. Je ne considère jamais les acteurs comme des personnes que je dirige. Pour moi, ce sont de vrais collaborateurs. Il y a donc une grande marge de liberté laissée aux interprètes… O.A._J’ai toujours considéré que les interprètes de mes films s’appropriaient leurs personnages. La seule chose dont on peut dire qu’elle est écrite, c’est le film achevé, qui de ce point de vue a éventuellement un rapport avec la littérature. À un moment donné, on est seul avec cette écriture, puis on passe le relais. Ce processus relève de la création collective. C.B._Olivier cependant n’est pas un metteur en scène qui se défile devant son action. Certains tiennent ce discours

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ASSAYAS

BERLING

Charles Berling.

et ne savent pas où ils vont. Olivier considère l’acteur comme un partenaire. Mais il assume totalement la mise en scène. Dans L’Heure d’été, Juliette Binoche a beaucoup improvisé. Elle y avait pris goût avec Hou Hsiao-Hsien quand elle tournait Le Voyage du ballon rouge. Au milieu d’une écriture très construite, elle a apporté des moments de liberté. Quand un cadre défini se met à bouger, je suis

se créent. Dès le premier jour, j’ai rajouté du texte, ce qui a produit un rapport inattendu entre les frères et sœurs. J’ai orienté Juliette Binoche vers une approche plus moderne de son personnage en lui présentant Matali Crasset, une femme designer dont elle s’est inspirée. J’ai nourri son personnage, mais elle a apporté cette position de révolte, un mélange perturbateur de mauvaise humeur et d’indifférence. Le

« UN FILM EST IRRÉDUCTIBLEMENT COLLECTIF.» O. ASSAYAS intéressé. Le personnage que j’incarne dans Demonlover s’est construit à force d’échanges. Il est agréable d’avoir ce dialogue, et non une position d’acteur passif. O.A._L’improvisation sur L’Heure d’été est autant de mon initiative que de celle de Juliette Binoche. J’avais envie de retrouver l’atmosphère de Fin août, début septembre, éprouvant une grande nostalgie de la liberté qu’autorise un tournage avec plusieurs comédiens. La marge d’invention dans une scène à deux personnages n’est pas aussi grande que dans une scène à sept ou huit personnages, avec des enfants, des animaux. Des interactions, des courts-circuits

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personnage n’était pas écrit ainsi à la base. Jérémie Rénier campe un yuppie, ce qui l’amusait beaucoup car il se sentait luimême en décalage avec son personnage. Il avait donc besoin d’imposer les choses en force. Charles était comme moi, surpris par l’un et par l’autre. Il a passé son temps à s’adapter à eux. C.B._En effet, mon personnage est en perpétuelle adaptation : il passe de la révolte au dégoût ou à l’amour. D’une certaine manière, il a un rapport à la fois central et débordé à cette histoire. Le film parle du passage du temps. En quoi cet aspect vous touche-t-il tous deux ?


Olivier Assayas.

C.B._Je trouve déstabilisant de voir sa propre culture, sa propre famille vouées à la disparition. Dans le film, la mère a une grande sagesse avec tout cela. Elle sait qu’elle va mourir, que c’est fini. Il faut être suffisamment vieux pour avoir envie de ce calme, de cette disparition, de ce néant. Avant, c’est plus difficile à admettre. Il y a ensuite cette génération montante qui, de façon parfois instinctive, violente, désordonnée, va déstabiliser le présent du personnage que j’interprète. C’est d’autant plus déroutant que les valeurs changent vite, que, culturellement, un pays comme la France est tiraillé. Mais à l’instar de mon personnage dans le film, il faut chercher à s’adapter, à comprendre. O.A._Il y a peu de repères intellectuels, idéologiques, moraux qui tiennent le coup aujourd’hui. Ce qui ne veut pas dire que chacun n’essaie pas de préserver à sa manière quelque chose de cela. Dans la mesure où il n’y a pas de cadre élémentaire qui régit les valeurs sociales, les antagonismes et la paranoïa s’accroissent. Souhaitiez-vous, d’une certaine manière, témoigner de la violence de l’époque comme dans Demonlover ?

O.A._Ce que j’ai essayé de raconter à l’échelle du monde, je le raconte ici à l’échelle locale, avec ses répercussions chez des gens de bonne volonté. Mais néanmoins, il y a quelque chose de la brutalité de l’époque qui les contamine de façon douce, aimable, civile. Ils sont déterminés par une sorte de rouleau compresseur qui est en train de passer partout. Je trouve le monde et la société d’aujourd’hui durs, violents, cyniques, et ce d’une façon accrue par rapport aux autres époques. C.B._Depuis que le monde est monde, il a toujours été extrêmement violent, mais l’époque est plus froide. La mondialisation est un système extrêmement dur. Il existe selon moi un parallèle entre Les Destinées sentimentales et Demonlover, qui explorent chacun, à un siècle de distance, une certaine façon de faire de l’argent. D’un film à l’autre, il y a eu un éclatement géographique, l’émergence d’une bourgeoisie mondiale qui est dans les avions et fait du business. Quand on est agoraphobe comme moi, ces flots non maîtrisables font peur. _Propos recueillis par Sandrine MARQUES. Retrouvez l’interview sur www.mk2.com

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CRITIQUE

L’HEURE D’ÉTÉ

La saison passée Cinéaste du mouvement, Olivier Assayas signe l’un de ses plus beaux films avec L’Heure d’été. Son élégante chronique familiale vibre au rythme des saisons et résonne des échos d’un monde en train de disparaître.

Olivier Assayas

epuis quelques temps, le cinéma d’Olivier Assayas avait débordé les frontières et arpenté une société globalisée. Les récents Demonlover, Clean et Boarding Gate mettaient en scène des parcours individuels chaotiques où la perte de repères prévalait. Avec L’Heure d’été, le cinéaste reconduit cette problématique identitaire à une échelle locale. Adrienne (Juliette Binoche), Jérémie (Jérémie Rénier) et Frédéric (Charles Berling) se réunissent avec leurs enfants dans la maison de campagne familiale, à l’occasion de l’anniversaire de leur mère, Hélène (Édith Scob). La doyenne a consacré son existence à préserver le patrimoine de son oncle, le peintre Paul Berthier. Mais quelques mois plus tard, elle décède, laissant une famille divisée face à un lourd héritage. Les pièces de collection seront finalement confiées au musée d’Orsay, privées de la lumière qui nimbait leur présence amicale dans la maison. À sa manière stylisée, L’Heure d’été enregistre les dernières palpitations d’un monde finissant, tout en interrogeant avec subtilité la relation complexe entre l’art et le musée, le deuil et la mémoire. Olivier Assayas, qui avait déjà observé finement une communauté dans le film voisin Fin août, début septembre, renoue avec un groupe, taraudé par la question de la transmission. Il le fait avec une grâce, un bonheur et une émotion contagieux. Climatique, son film épouse les tonalités des saisons et le rythme des corps qui les traversent. Selon un cycle naturel, la mélancolie cède le pas à l’énergie de la génération adolescente, dans le dernier segment d’un film intimiste et universel. Car ce que donne à voir L’Heure d’été, c’est ni plus ni moins le mouvement de la vie.

Olivier Assayas est un auteur à part dans le paysage cinématographique français. Passionné de musique, ancien critique aux Cahiers du cinéma, il réalise Désordre (1986), son premier film. S’ensuit une série d’œuvres où son geste stylisé le relie aux auteurs asiatiques qu’il admire (Hou Hsiao Hsien, Edward Yang). En 2000, il tourne une grosse production (Les Destinées sentimentales) puis embarque son cinéma hors des frontières nationales. L’Heure d’été renoue avec une veine intimiste.

_Sandrine MARQUES Extrait du making-of sur www.mk2.com

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Un film d’Olivier ASSAYAS + + + + + + + + + + + + + + + + Avec Charles Berling, Juliette Binoche, Jérémie Rénier, Édith Scob… + + + + + + + + + + + + + Distribution : MK2 // France, 2008, 1h40 + + + + Sortie le 5 mars + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + ++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++


PLEIN ÉCRAN À bord du Darjeeling Limited_Wes ANDERSON

EN 3 INFLUENCES

WES ANDERSON Husbands de John Cassavetes La Rivière de Jean Renoir Les films de Satyajit Ray

Boutes en train Retour haut en couleurs pour Wes Anderson : après La Vie aquatique en 2005, le jeune loup du cinéma indépendant américain signe une tragi-comédie échevelée en Inde, À bord du Darjeeling Limited, son cinquième long métrage.

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eter (Adrien Brody) et Jack (Jason Schwartzman) s’embarquent à bord d’un train qui traverse l’Inde, le Darjeeling Limited, à l’initiative de leur frangin Francis (Owen Wilson), une andouille en crise métaphysique. Les trois bêtas, lancés bon gré mal gré à la poursuite de leur mère (Angelica Huston), recluse dans un sommet himalayen, sont symboliquement encombrés de l’héritage paternel sous forme de lourdes valises à trimbaler. En plus de cette quête familiale, Jack, Peter et Francis accomplissent ensemble le simulacre d’un voyage mystique, au postulat néo-New Age : il faut renouer les liens familiaux distendus. La spiritualité frelatée de cette entreprise n’échappe pas à Peter et Jack, qui s’exécutent avec plus ou moins de bonne volonté. Au delà de cette intrigue délirante, l’apparition fugitive de Bill Murray en personnage de cinéma muet dans la première scène, ainsi que la bande-son élégiaque des Kinks alimentent une certaine mélancolie. Les trois frères, à l’étroit dans leur wagon et engoncés dans leur costume de touristes américains, composent un univers miniature qui fait écho à l’esprit volatile des films précédents de Wes Anderson. À bord du Darjeeling Limited repose sur une réécriture de motifs et une syntaxe visuelle méticuleuse qui composent habituellement la substance de ses films : les personnages du clan Anderson, en crise plus ou moins déclarée, diversement frustrés, peinant à sortir de l’adolescence, semblent condamnés à incarner sous des formes variées les dynamiques de la famille américaine dysfonctionnelle. Maniaque, absurde, claustrophobe : le cinéma de Wes Anderson s’inscrit contre le conformisme et les forces normalisatrices de la société américaine. _Clémentine GALLOT Un film de Wes ANDERSON Avec Owen Wilson, Adrien Brody, Jason Schwartzman... Distrubution : Twenthieth Century Fox // États-Unis, 2007, 1h31

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SORTIE LE 19 MARS

EN 3 DATES

WES ANDERSON 1996 : Premier long métrage, Bottle Rocket, avec les frères Luke et Owen Wilson en bandits pitoyables. 1998 : Nomination aux Golden Globes pour Rushmore, un second film ovni sur l’adolescence. 2005 : Déprime suite à la réception mitigée de son quatrième film, La Vie aquatique.

3 RAISONS D’ALLER VOIR CE FILM 01 Pour retrouver l’univers original de Wes Anderson dans ce nouveau trip débridé. Parce que l’alchimie du trio Adrian Brody, 02 Jason Schwartzman et Owen Wilson est aussi jouissive qu’émouvante. 03

Pour le prologue parisien du film, Hôtel Chevalier, avec la sublime Natalie Portman.

LE CINÉ-MONDE DE WES ANDERSON Malgré ses origines texanes, Wes Anderson, grand échalas à la flamboyante chevelure rousse, incarne mieux que personne la sophistication de la jeune scène new-yorkaise. Depuis ses premiers films devenus cultes (Rushmore, La Famille Tenenbaum), la critique outre-Atlantique voit en lui un nouvel « auteur », labellisation que sa fascination pour le cinéma européen a rapidement confirmée. Prompte à le sacraliser, la presse américaine sera aussi la première à relever l’échec relatif de La Vie aquatique (2005), agacée par sa préciosité, l’accusant de complaisance et de snobisme. En retour, le cinéaste de 38 ans, à la fois déprimé et dépassé par son propre phénomène, a tourné plusieurs spots publicitaires pour la compagnie de téléphonie mobile AT&T, parodiant son propre univers codifié et farfelu. Amours interdites, rivalité fraternelle, absurdité du quotidien : les films d’Anderson ont le plus souvent comme origine sa propre vie. Stimulé par le travail d’équipe, il s’est entouré d’une clique de collaborateurs anticonformistes, tels le scénariste Noah Baumbach et son ami d’enfance Owen Wilson, avec lequel il a écrit son premier court métrage. Pendant le tournage de Marie-Antoinette de Sofia Coppola, Anderson a temporairement cohabité à Paris chez son ami l’acteur Jason Schwartzman, où ils ont élaboré ensemble le scénario d’À bord du Darjeeling Limited avant de parcourir l’Inde à bord d’un train avec leur troisième comparse, Roman Coppola. Désormais parisien la moitié de l’année, c’est chez nous qu’Anderson a tourné avec Natalie Portman Hôtel Chevalier, le court métrage qui précède À bord du Darjeeling Limited. Cependant, sa carrière semble prendre un tour « burtonesque » puisqu’il tourne actuellement Londres The Fantastic Mr Fox, un film d’animation adapté de Roal Dahl avec George Clooney. _C.G.

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PLEIN ÉCRAN 3h10 pour Yuma_James MANGOLD

EN 3 DATES

JAMES MANGOLD 1970 : Il découvre, à 17 ans, le 3h10 pour Yuma de Delmer Daves. 1996 : Heavy, son premier long métrage, remporte le prix de la mise en scène au festival de Sundance. 2006 : Succès mondial de Walk the Line, qui reçoit le Golden Globe du meilleur film.

La reconquête de Fraîchement auréolé du succès de Walk the Line, James Mangold exhume un classique du western, et livre un remake plein comme un œuf, en forme de déclaration de foi dans la pérennité du genre.

D

’abord, il y a 3h10 pour Yuma, le classique quinquagénaire de Delmer Daves, western aride et sublime qui se terminait sous la pluie. L’idée d’en faire le remake travaillait de longue date James Mangold : il s’en inspirait déjà au moment de réaliser Copland, beau western urbain qui, il y a dix ans, le révélait au grand public. Dan Evans, fermier exsangue, ruiné par la sécheresse et désaimé par un fils aîné qui lui reproche sa faiblesse, se voit chargé d’escorter un hors-la-loi charismatique jusqu’au train qui le conduira en prison. Dans le beau duel atone qui se joue ici entre Christian Bale et Russell Crowe, on lira volontiers quelque chose du rapport qu’entretiennent les deux films. L’un est sec et mélancolique, sa grandeur est celle de sa simplicité : c’est le fermier hâve joué par Bale, et ce serait le western de Daves. L’autre est tout en rondeur et numéros de charme, il vaut comme synthèse baroque de l’imagerie du vieil Ouest : c’est Ben Wade / Russell Crowe, et c’est un peu le film de Mangold. Pour lui, on le voit bien, l’enjeu est double. D’abord, ressusciter le classique de Daves en creusant, à la lumière du contemporain, sa réflexion sur l’héroïsme et le fantasme. Mais aussi faire revenir la scène entière d’un cinéma que les deux dernières décennies, à quelques exceptions près, avaient classé caduque. Hyper-western, le 3h10 pour Yuma de Mangold répond à la pureté de l’original par un mémento jouisseur des motifs du genre, dont l’enthousiasme un peu brouillon et attrape-tout fera se gausser quelques puristes. On peut néanmoins se réjouir, avec les autres, de la conviction avec laquelle sont redistribuées les cartes d’un genre majeur, qui montre ici qu’il n’entend pas se laisser condamner au musée. _Jérôme MOMCILOVIC Un film de James MANGOLD Avec Russell Crowe, Christian Bale, Peter Fonda… Distribution : TFM // États-Unis, 2007, 1h57

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SORTIE LE 26 MARS

EN 3 ACTEURS

JAMES MANGOLD Sylvester Stallone : Dans Copland, Mangold le sort du purgatoire des années 1980 avec un rôle bouleversant. Angelina Jolie : sa prestation dans Une Vie volée lui vaut l’Oscar du meilleur second rôle féminin. Reese Witherspoon : la blonde géniale reçoit celui de la meilleur actrice pour Walk the Line.

l’Ouest

3 RAISONS D’ALLER VOIR CE FILM 01

Pour la jubilation avec laquelle James Mangold se plonge dans les codes du western.

Pour le rôle fiévreux de Ben Foster, valeur 02 montante découverte dans Six Feet Under. 03 Pour retrouver Peter Fonda, figure du Nouvel Hollywood, idéal ici en vieux chasseur de primes.

L’OUEST DES RAILS Dans le western, les trains arrivent à l’heure, et c’est bien le drame : à 3h10 ici, ou à midi pétantes dans Le Train sifflera trois fois. Le sifflet est toujours funèbre qui, dans un écran de fumée, annonce l’entrée bruyante du monstre mécanique en gare. À cela une double raison, un ressort deux fois tragique du western classique, dont l’héritage remplit à ras les wagons à la fin du film de Mangold. L’arrivée du train où Dan Evans a charge d’escorter le bandit Ben Wade signe la fin d’un parcours initiatique ; elle est l’ultime point de butée de sa mise à l’épreuve. Si le train arrive à l’heure, c’est que le héros a rendez-vous avec lui-même : la mécanique de ce train-là est celle du fatum, et son trajet est sans retour. Que l’on songe à l’ultime séquence du Dernier Train de Gun Hill, ou, évidemment, au célèbre Le Train sifflera trois fois (dont le 3h10 pour Yuma de Delmer Daves proposait justement une splendide démarque). Et si le destin est ponctuel, le temps n’en finit pas de se dilater : tout Le Train sifflera trois fois est moucheté de plans fixes sur la voie ferrée pour figurer l’inéluctable. Mais le train du western scelle aussi une autre histoire, plus ample. Celui dont l’entrée en gare effraie l’old-timer Gary Cooper au début de L’Homme de l’Ouest est le train de l’Histoire, et sa marche n’est pas moins inéluctable : la modernité dont il est l’emblème signe la fin du vieil Ouest, et avec elle l’évanouissement de ses figures mythiques, cowboys et outlaws. « The railroad is comin’ », s’entend dire Dan Evans par le propriétaire de son ranch, qui entend bien l’en déloger pour accueillir l’arrivée du chemin de fer transcontinental. Les rails sonneront bientôt la fin des pistes : dans le western, toutes les gares sont des terminus. _J.M.

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PLEIN ÉCRAN Julia_Erick ZONCA

EN 3 DATES

ERICK ZONCA 1997 : Il réalise un court métrage remarqué, Seule. 1999 : Il obtient le César du meilleur film pour La Vie rêvée des anges. 2000 : Il réalise Le Petit Voleur, son deuxième film.

Boire et déboires De retour derrière la caméra, dix ans après La Vie rêvée des anges, Erick Zonca déroute avec Julia, un road movie américain, hommage tout personnel au Gloria de Cassavetes. À l’arrivée, un film singulier, qui met en lumière l’immense talent de Tilda Swinton.

I

l est des réussites qui s’apparentent à des malédictions… Écrasé par le succès de son premier film, on craignait qu’Erick Zonca n’ose plus jamais se saisir d’une caméra. De fait, il lui aura fallu du temps avant de passer de La Vie rêvée des anges à la déchéance de l’un d’entre eux. Zonca prend le soin de reparaître là où on ne l’attendait pas : dans le désert de Californie. Après avoir fait tourner des actrices françaises débutantes, il met en scène une actrice écossaise confirmée. Manière de se protéger ? Une qui en est bien incapable, c’est justement Julia (Tilda Swinton). Si dans la scène d’ouverture, on la voit en boîte, belle, fardée et passablement éméchée, on se rend vite compte que la fête est bientôt finie pour elle. Alcoolique irresponsable, elle perd un peu plus pied à chaque fois qu’elle lève le coude. Sa rencontre avec Elena aux Alcooliques Anonymes précipite sa chute, comme le film qui bascule de l’étude de mœurs au thriller. Julia kidnappe l’enfant d’Elena, escomptant une forte rançon. Elle s’enfuit avec lui, pied au plancher. Le road movie change encore de cap quand ils passent la frontière mexicaine. Mais à trop charger son récit et à brasser un certain nombre de clichés liés à la représentation des États-Unis, Erick Zonca n’évite pas totalement la sortie de route. Reste Tilda Swinton, pour qui le film a été spécialement écrit. Elle donne la pleine mesure de son talent dans une composition de femme brisée que rattrapent, contre toute attente, des sentiments maternels. En cela, Erick Zonca et Tilda Swinton peuvent prétendre s’inscrire dans la filiation de Gloria. _Florence VALENCOURT Un film de Erick ZONCA Avec Tilda Swinton, Aidan Gould, Saul Rubinek… Distribution : StudioCanal // France, 2007, 2h20 Festival International du Film de Berlin – Sélection officielle

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SORTIE LE 12 MARS

EN 3 ACTEURS

ERICK ZONCA Nicolas Duvauchelle : Il fait ses premiers pas d’acteur dans Le Petit Voleur (1998). Grégoire Colin : Il est déjà un habitué du cinéma d’auteur français quand il tourne dans La Vie rêvée des anges. Saul Rubinek : Il s’est illustré dans de nombreuses séries TV dont Lost et joue l’ange gardien de Julia.

3 RAISONS D’ALLER VOIR CE FILM 01

Pour l’interprétation magistrale de Tilda Swinton.

Pour saluer le retour au cinéma du 02 réalisateur de La Vie rêvée des anges. 03 Pour le portrait d’une femme alcoolique, gagnée par la maternité.

3 QUESTIONS À TILDA SWINTON Julia parle autant d’une femme à la dérive que de la frontière. Comment avez-vous intégré ces éléments dans votre composition du personnage ? La frontière comme entité physique et géographique est d’une certaine manière un personnage du film. Son passage est vraiment l’enjeu du voyage de cette Américaine dépendante à l’alcool qui, une fois de l’autre côté, abdique tout contrôle. Tout le film tourne autour de Julia, qui choisit l’alcool comme l’alcool choisit le film. C’était vraiment une composition aux antipodes de ce que je suis personnellement. J’ai dû me construire un nouveau corps : je suis plus en chair que je ne l’ai jamais été. Comment avez-vous rencontré Erick Zonca ? Je l’avais rencontré une seule fois dans ma vie, à Cannes. Des années plus tard, j’ai appris qu’il avait écrit un film pour moi. J’ai trouvé cela fascinant car de manière générale, je travaille avec des gens qui me connaissent très bien. Quand, finalement, il m’a contactée pour le film, j’ai été surprise par son instinct extraordinaire. Je voulais livrer depuis des années une composition de ce type. Personne ne le savait. Vous êtes une icône du cinéma d’auteur. Comment vous adaptez-vous aux grosses productions américaines ? Mon seul critère est l’échange avec les réalisateurs. J’ai eu la chance de travailler avec Derek Jarman pendant neuf ans, sur sept films. Je le considérais comme un membre de ma famille. Quand il est mort en 1994, j’ai été dévastée car je n’imaginais pas travailler avec des gens avec lesquels je ne me sente pas à l’aise. Je tourne surtout avec des amoureux du cinéma comme Jonze, Tarr, Jarmusch ou Fincher, un fondu de technologie comme moi. Travailler avec lui sur son prochain film, c’est un peu le même type d’expérience que de faire un film avec Jarman dans les années 1980. _Propos recueillis par S.M. Retrouvez l’interview sur www.mk2.com

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LE GUIDE

DES SALLES

DU MERCREDI 5 MARS AU MARDI 8 AVRIL

MR 73 - Un film d’Olivier Marchal

SOMMAIRE SORTIES DU 5 MARS 30_Soyez sympas, rembobinez de Michel Gondry // Crimes à Oxford d’Alex de la Iglesia // The Dead Girl de Karen Moncrieff // Mad Detective de Johnnie To et Wai Ka-Fai SORTIES DU 12 MARS 32_Dans la vie de Philippe Faucon // Les Larmes de Madame Wang de Liu Bingjian // Rendez-vous à Brick Lane de Sarah Gavron SORTIES DU 12 ET 19 MARS 34_ L’Été indien d’Harmony Korine // Il y a longtemps que je t’aime de Philippe Claudel // Les Toilettes du Pape d’Enrique Fernandes et Cesar Charlone // Le Nouveau Protocole de Thomas Vincent SORTIES DU 26 MARS 36_Un Cœur simple de Marion Laine // MR 73 d’Olivier Marchal SORTIES DU 27 FÉVRIER 38_Berlin de Julien Schnabel // Matharis d’Iciar Bollain // Deux Sœurs pour un roi de Justin Chadwick SORTIES DU 2 AVRIL 40_Délivrez-nous du Mal d’Amy Berg // Le Premier Venu de Jacques Doillon LES ÉVÈNEMENTS MK2_42 > 43

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LE GUIDE_SORTIES DU 5 MARS

SOYEZ SYMPAS, REMBOBINEZ

CRIMES À OXFORD

Un film de Michel GONDRY Avec Jack Black, Mos Def, Danny Glover, Mia Farrow, Melonie Diaz… Distribution : EuropaCorp // États-Unis, 2006, 1h39

Un film d’Alex de la IGLESIA Avec Elijah Wood, John Hurt, Leonor Watling… Distribution : La Fabrique de Films // Espagne, France, Royaume-Uni, 2007, 1h43

Fidèle à ses expérimentations fantaisistes et poétiques, Michel Gondry revisite les codes du blockbuster à sa manière. L’occasion de mettre en abyme son cinéma. Be Kind, Rewind, titre américain de son dernier film, est aussi le nom du vidéoclub de Mike. Lorsque son ami Jerry, magnétisé après avoir saboté une centrale électrique, efface accidentellement les bandes de toutes les cassettes, les deux comparses se lancent dans le tournage de vidéos de substitution, afin de ne pas perdre leur clientèle. S’ensuit une collection de remakes bricolés, comme autant de manifestes du style Gondry : des odes à la créativité et à l’excentricité _Camille TENNESON baroque.

Remisant l'esprit trash ibère l'ayant fait connaitre, Alex De la Iglesia s'attaque à un thriller mathématique où Elijah Wood et son mentor John Hurt usent de chiffres et de logique pour résoudre un cluedo très meurtrier. L'intriguant scénario – où assassinat et vérité deviennent, contre toute attente, des notions relatives – amorce un vertige qui aurait fait merveille entre les mains d'Antonioni ou de Mankiewicz période Le Limier. De la Iglesia se contente d'illustrer sagement mais efficacement l'énigme, dans une atmosphère désuète, mais délicieusement cosy et oxfordienne, avec thé, tweed et petit doigt levé.

THE DEAD GIRL

MAD DETECTIVE

Un film de Karen MONCRIEFF Avec Toni Collette, Brittany Murphy, Marcia Gay Harden... Distribution : AP Selection // États-Unis, 2006, 1h25

Un film de Johnnie TO et WAI Ka-Fai Avec Lau Ching-Wan, Kelly Lin… Distribution : CTV International // Hong-Kong, 2007, 1h29

Au commencement, il y a la mort de la jeune fille du titre. Sous la forme de sketches, Karen Moncrieff imagine l’impact de cet assassinat sordide sur d’autres femmes qui lui sont plus ou moins liées. Entre hommages bien sentis (Toni Collette dans un remake de Carrie), passages convenus (la mère à la recherche de sa fille) et moments glaçants (l’épouse soupçonnant son mari d’être un tueur), la réalisatrice vise un propos sur la violence ordinaire envers les femmes. Elle excelle à entretenir une atmosphère étouffante où les quelques sourires, lueurs d'espoir du dernier sketch, sont d'autant plus pathétiques qu’on en connait l’issue, ou plutôt l'impasse.

Johnnie To fait souvent des films criblés d’armes en tous genres, mais il les fait bien. D'ou notre curiosité face à ce film atypique, frémissement vers une nouvelle direction. Un inspecteur demande l'aide de son mentor, détective génial mais réputé fou, pour enquêter sur une disparition. Avec ce héros capable de voir les « démons » des gens, To et Wai nous emmènent avec panache à la lisière du fantastique. Ils injectent surtout une sublime mélancolie chez les personnages, veuf inconsolable ou flic effrayé. Sélectionné à la dernière Berlinale, son nouveau long métrage, Sparrow, élégante comédie de pickpockets, confirme que To va bien ailleurs.

_L.S.

_L.S.

30 I TROIS COULEURS_WWW.MK2.COM_MARS 08

_Léo SOESANTO


LE GUIDE_SORTIES DU 12 MARS

DANS LA VIE Un film de Philippe FAUCON Avec Sabrina Ben Abdallah, Ariane Jacquot, Zohra Mouffok, Hocine Nini… Distribution : Pyramide Distribution // France, 2007, 1h13

Après avoir traité de la guerre en Algérie dans son précédent film, La Trahison, Philippe Faucon revient avec une œuvre drôle et complexe qui relate l’impact du conflit israélo-palestinien sur une partie de la communauté maghrébine en France. Infirmière de jour à l’esprit libre, Sélima travaille pour une femme âgée de confession juive, coincée dans un fauteuil roulant. Cette dernière, dotée d’un tempérament de feu, met à mal pour une énième fois un de ses gardes-malades et se retrouve sans assistance. Sélima propose alors de venir accompagnée de sa mère, une musulmane pratiquante. Au-delà des préjugés et des journaux télévisés stigmatisants, les deux familles vont apprendre à se comprendre et à s’aimer. Porté par un trio d’actrices à la bonne humeur communicative, Dans la vie est une ode à la tolérance. Sur un sujet sensible, le réalisateur tire un récit riche en émotions, qui interroge avec subtilité le rapport à la religion et le désir de vivre ensemble. _Jonathan FISCHER

LES LARMES DE MADAME WANG

RENDEZ-VOUS À BRICK LANE

Un film de Liu BINGJIAN Avec Liao Qin, Xingkun Wei, Jiayne Zhu… Distribution : Zootrope films // Chine, Corée du Sud, France, 2002, 1h30

Un film de Sarah GAVRON Avec Tannishtha Chatterjee, Satish Kaushik, Christopher Simpson… Distribution : Diaphana // Grande Bretagne, 2007,1h37

Pour rembourser les dettes de sa fripouille de mari, une jeune femme pékinoise se fait pleureuse lors d enterrements contre espèces trébuchantes. Les Larmes de Madame Wang est un plaisant mélodrame, très honnête dans sa peinture de la Chine côté banlieue et campagne, envers du miracle économique chinois. Et où tout serait à vendre, larmes comprises. On pense beaucoup au Mariage de Maria Braun de Fassbinder, à travers son portrait de femme ambitieuse à la poursuite d'un rêve, et qui croit à tort pouvoir séparer son corps de ses émotions. L'actrice principale Liao Qin y compose un très joli rôle, sur le fil de la grâce et de la vulgarité.

Pour son premier long métrage de fiction, Sarah Gavron réussit une très belle mise en images de Sept mers et treize rivières, roman de Monica Ali. Née au Bangladesh, la jeune Nazneen immigre à Londres pour rejoindre son futur époux. Elle se consacre à sa famille dans le quartier de Bricklane, à l’Est de la ville. Si les flashbacks de son enfance et la correspondance entretenue avec sa sœur la rattachent au Bengladesh, sa rencontre avec Karim, un homme plus jeune, la mène doucement à l’indépendance. Entre tradition et modernité, devoir et passion, Rendez-vous à Brick Lane est un conte moderne sur les différences culturelles et la recherche d’identité.

_L.S.

_C.T.

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LE GUIDE_SORTIES DU 12 ET 19 MARS

L'ETÉ INDIEN

IL Y A LONGTEMPS QUE JE T'AIME

Un film d’Alain RAOUST Avec Johan Leysen, Déborah François, Guillaume Verdier… Distribution : Shellac // France, 2007, 1h40

Un film de Philippe CLAUDEL Avec Kristin Scott Thomas, Elsa Zylberstein, Laurent Grevill, Frédéric Pierrot… Distribution : UGC // France, Allemagne, 2007, 1h55

C’est bien connu : les secrets de famille sont souvent ceux qui font le plus de mal. Et ceux qui sont, aussi, les plus ardus à dévoiler. René, père célibataire, vit dans les Alpes et partage avec sa fille Suzanne une relation fusionnelle. Mais un jour arrive une lettre qui risque de tout chambouler… Après un début austère et un brin longuet, L’Été indien trouve peu à peu son rythme et sa force. À l’écriture du scénario, on retrouve Olivier Adam (l’auteur à l’origine de Je vais bien, ne t’en fais pas) qui une fois de plus parvient à instaurer mystère et tension. Ces derniers, associés à la réalisation sensible d’Alain Raoust (déjà réalisateur de La Cage), offrent au spectateur de beaux moments d’émotion. En résulte un _J.F. drame naturaliste particulièrement bien ficelé.

Deux sœurs, séparées depuis quinze ans. Le jour où Juliette s’installe chez Léa, elle apporte avec elle un lourd secret. Secret que Philippe Claudel, auteur du roman Les Âmes grises, a choisi de distiller tout le long de ce premier film aussi pudique qu’inspiré. Réinsertion, enfermements, vie de famille, renaissances : autant de sujets finement décortiqués. Présenté cette année en compétition officielle au festival de Berlin, Il y a longtemps que je t’aime fait partie de ces films qui vous hantent longtemps après leur vision. Un drame familial à la fois intime et universel, porté par un duo d’actrices bouleversantes.

LES TOILETTES DU PAPE

LE NOUVEAU PROTOCOLE

Un film d’Enrique FERNANDES et Cesar CHARLONE Avec Virginia Méndez, Virginia Ruíz, Mario Silva... Distribution : Pierre Grise // Uruguay, Brésil, France, 2006, 1h37

Un film de Thomas VINCENT Avec Clovis Cornillac, Marie-Josée Croze, Dominique Reymond… Distribution : StudioCanal // France, 2007, 1h35

1988. À l'occasion d'une visite papale en Uruguay, un petit contrebandier a l'idée de construire des toilettes dans son jardin, pour les louer aux (potentiellement) nombreux visiteurs venant accueillir Jean-Paul II. Il y a un peu de La Graine et le mulet dans cette chronique ironique : mais ici, le réalisme sétois de Kechiche fait place a une image particulièrement travaillée – Cesar Charlone était le chef operateur du stylisé La Cité de Dieu –, où masures et horizons sont sublimés selon des tons crépusculaires. C'est souvent beau, peut-être trop. On est tout de même charmé par le combat obstiné de ce père de famille, décidé à réaliser son utopie personnelle.

Un homme ordinaire doit faire face à la mort de son fils, victime d’un accident de voiture. Pas de temps pour le deuil : une femme, qui prétend être journaliste, vient le persuader que le défunt a été la victime d’un laboratoire pharmaceutique pour lequel il testait des pilules contre la migraine. Embarqué dans une affaire trop grande et complexe pour lui, notre homme va progressivement perdre pied… Thomas Vincent (réalisateur de Karnaval, déjà avec Clovis Cornillac) signe un thriller réaliste et politique qui ne manque pas de souffle. Retournements de situations, poursuites haletantes et scènes d’actions musclées s’y succèdent entre deux élans de paranoïa et de culpabilité. Évitant tout manichéisme, voici une œuvre brillante qui mêle réflexion _J.F. et divertissement.

_L.S.

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_J.F.


LE GUIDE_SORTIES DU 26 MARS

UN CŒUR SIMPLE Un film de Marion LAINE Avec Sandrine Bonnaire, Marina Foïs, Pascal Elbé, Thibault Vinçon… Distribution : Rezo Films // France, 2007, 1h45

Une adaptation libre et habitée du conte éponyme de Gustave Flaubert. Le cœur simple, c’est celui de Félicité, une femme candide qui suite à une déception amoureuse devient la servante d’une bourgeoise acariâtre, mère de deux enfants. Choisir d’adapter Flaubert pour un premier long métrage était un défi particulièrement ambitieux et périlleux. Défi relevé avec brio par Marion Laine, malgré quelques ornements superflus (ralentis et trop nombreux fondus). Portrait pudique et sensible d’une femme qui donne tout son amour aux autres sans la moindre condition, Un Cœur simple peut compter sur l’ensemble de son casting, exceptionnel. Sandrine Bonnaire témoigne une fois de plus d’une générosité et d’une palette d’émotions à toute épreuve, tandis que Marina Foïs (après sa poignante prestation dans Darling) bouleverse dans le rôle d’une femme dont les douleurs intérieures l’empêchent de développer tout signe d’affection. En se distanciant du conte original, la réalisatrice finit par trouver son propre style et propose au spectateur une saga familiale fourmillant de sentiments complexes et de destins brisés. _J.F.

MR 73 Un film d’Olivier MARCHAL Avec Olivia Bonamy, Daniel Auteuil, Gérald Laroche Distribution : Gaumont // France, 2008, 2h04

Olivier Marchal réinvente depuis trois films le polar à la française. Son passé de policier apporte à ses œuvres leur surcroît de vérité. Tout en tension, ses récits sont traversés par des personnages en déshérence que hantent les fantômes. Schneider (Daniel Auteuil), le héros tourmenté de son nouvel opus, ne déroge pas à la règle. Sur la piste d’un tueur en série à Marseille, il se débat avec ses échecs passés et le démon de l’alcoolisme. Sa route croise celle d’une jeune femme (Olivia Bonamy) qui doit aussi faire face à son passé douloureux quand l’assassin de ses parents est remis en liberté. Le « MR 73 » du titre renvoie à l’arme qu’utilisaient autrefois les policiers. Il éclaire aussi la démarche artistique d’Olivier Marchal. Avec Gangsters puis 36 Quai des Orfèvres, son cinéma fait la synthèse entre le polar à l’ancienne (grande époque Melville) et un univers contemporain, transcendé par les qualités plastiques de films où les interprètes excellent. Le polar n’est pas un genre mort. _S.M.

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LE GUIDE_SORTIES DU 26 MARS

BERLIN

MATAHARIS

Un documentaire de Julian SCHNABEL Distribution : ARP Sélection // États-Unis, 2007, 1h25

Un film d’Iciar BOLLAIN Avec Najwa Nimri, Tristán Ulloa, María Vázquez… Distribution : Haut et Court // Espagne, 2006, 1h35

Trente-trois ans après l’échec commercial de l’album Berlin (1973), le réalisateur Julian Schnabel parvient à convaincre Lou Reed de le jouer sur scène pour la première fois, en 2006. Concept-album aujourd’hui considéré comme un chefd’œuvre, Berlin raconte le destin tragique de deux amants, Caroline et Jim, au travers de chansons d’une noirceur rare. Berlin, le film, s’avère être un hybride des plus intéressants. Jouant sur la cinématographie du sujet, le réalisateur mêle harmonieusement captation classique d’un concert-évènement au casting six étoiles, images fantasmées de Caroline (interprétée par Emmanuelle Seigner) et incrustations picturales. Assurément, un collector pour les fans.

À Madrid, trois femmes détectives privées d’âge différent concilient tant bien que mal carrière et vie privée. Iciar Bollain (réalisatrice, mais aussi actrice chez Ken Loach et Victor Erice) tient ici un beau sujet, propice à renouveler un genre policier si masculin. On pouvait attendre un hommage personnel au film noir ou un traitement vertigineux à la Hitchcock – surtout lorsque l’une des détectives se met à espionner son époux. À l’image de son précédent film Ne dis rien (autour la violence conjugale), Bollain préfère le portrait de femmes, intime et retenu, porté par d’excellentes actrices. On aurait peut-être apprécié davantage d’ambition.

_Florence VALENCOURT

_L.S.

DEUX SŒURS POUR UN ROI Un film de Justin CHADWICK Avec Natalie Portman, Scarlett Johansson, Eric Bana… Distribution : Wild Bunch // Grande-Bretagne, États-Unis, 2008, 1h55

Avec un titre explicite, Deux Sœurs pour un roi décrit la rivalité des filles Boleyn, soucieuses de s’attirer les faveurs du roi Henry VIII d’Angleterre. De manière symbolique, le film s’ouvre et se referme sur une scène bucolique où l’on voit des enfants gambader en tout innocence. Entre ces deux moments de grâce, comme suspendus, il ne sera question que d’intrigues et de roueries dans un monde d’adultes corrompu par l’ambition, la jalousie et l’avidité. Comme l’Angleterre qui hésite alors entre Moyen-Âge et modernité, le roi (Eric Bana) hésite entre deux femmes : Anne Boleyn, cultivée, forte tête, féministe avant l’heure, incarnée par la piquante Natalie Portman ; et sa petite sœur Mary, réservée, docile et féminine, jouée par la charmante Scarlett Johansson (version Jeune Fille à la perle). Si le film, de facture classique, peut parfois manquer de relief, l’interprétation des acteurs, comme le soin apporté aux décors et aux costumes, en font une fresque historique des plus plaisantes. _F.V.

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LE GUIDE_SORTIES DU 2 AVRIL

DÉLIVREZ-NOUS DU MAL Un documentaire d’Amy BERG Avec Oliver O’Grady, Bob et Maria Jyono, Nancy Sloan, Thomas Doyle… Distribution : Metropolitan Filmexport // États-Unis, 2006, 1h40

Depuis des années, Amy Berg écrit et produit de nombreux documentaires télévisés sur la pédophilie au sein du clergé. Pour révéler un scandale dissimulé par l’Église, elle choisit cette fois le grand écran. Pendant plus de vingt ans, le père O’Grady a abusé sexuellement d’enfants avec la complicité de ses supérieurs hiérarchiques. Ces derniers ont toujours trompé les autorités judiciaires en niant les accusations de viols. Dans son enquête journalistique, Amy Berg dénonce les manipulations mafieuses d’un système corrompu. Ce premier film pour le cinéma, sorti aux États-Unis en 2006, assemble les témoignages du père O’Grady et de ses victimes, des interviews d’hommes de loi, des extraits de procès et des documents écrits accablants. Puisqu’il se frotte de près à l’Église catholique, le reportage est construit comme une confession. Mais loin d’être privé, l’aveu est publique et réclame la justice plutôt que le pardon. Un documentaire alarmant, malgré un traitement parfois sensationnaliste. _C.T.

LE PREMIER VENU Un film de Jacques DOILLON Avec Clémentine Beaugrand, Gérald Thomassin, Guillaume Saurrel… Distribution : Pyramide // France, 2007, 2h03

Sept ans après Carrément à l’Ouest, Jacques Doillon retrouve les jeux de l’amour et du hasard avec un chassé-croisé de trois personnages un peu perdus. Camille, la vingtaine, décide d’aimer le premier venu. Costa, en l’occurrence, un voyou qui la rejette au départ, essayant de se racheter auprès de sa femme et de sa fille qu’il ne voit plus depuis trois ans. S’immisce Cyril, flic et ami d’enfance de Costa, intrigué par le comportement étrange de Camille. Mais quand la jeune fille prend l’initiative de trouver de l’argent pour aider la femme de Costa, la situation dérape dangereusement vers le fait divers. Les trois deviennent compagnons de déroute, se cherchent et se perdent à chaque fois un peu plus dans un rapport de force aussi violent qu’instable. Et leur vagabondage est tout autant sentimental : ils se tournent autour, s’attachent et se détachent, se confrontent pour mieux se retrouver. Un film plein de rivalité, de désir et de compassion. _C.T.

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ÉVÉNEMENTS DES SALLES MK2

TOUS LES SAVOIRS CINÉ BD Un samedi matin par mois, en partenariat avec Dargaud, un auteur de bande dessinée présente un film de son choix en salle, puis dédicace ses ouvrages à la librairie. Manu Larcenet viendra présenter Le Combat ordinaire t.4 : Planter des clous, dernier volet de la vie de Marco, maintenant père tendre et maladroit, qui se penche sur ses racines. • Projection du film Les Virtuoses de Mark Herman, choisi et présenté par l'auteur. Dédicace uniquement de la BD Le Combat ordinaire t.4 : Planter des clous, 25 tickets distribués au moment de l'achat de votre place de cinéma. Au cinéma puis à la librairie du MK2 QUAI DE LOIRE_Samedi 8 mars à 11h30_Carte ILLIMITée acceptée.

LE RENDEZ-VOUS DES DOCS Le prochain Rendez-vous des docs proposera le film Tableau avec chutes de Claudio Pazienza. Le MK2 Quai de Loire accueillera à cette occasion Patrick Leboutte, critique itinérant, essayiste, professeur d'histoire et d'esthétique du cinéma à l'INSAS (Belgique). MK2 QUAI DE LOIRE_Lundi 31 mars à 20h30_6,90 € et 5,60 € pour les adhérents de l'Association Documentaire sur Grand Ecran. Cartes Le Pass et ILLIMITée acceptées.

COURRIER INTERNATIONAL La prochaine séance des mardis de Courrier international présentera le film Désobéir du cinéaste chilien Patricio Henriquez. Igal Vega, soldat israélien, refuse de tirer contre des civils ; le colonel chilien Efrain Jaña s’oppose à la junte en 1973 ; Camilo Mejía, soldat américain, est traduit en cour martiale après son refus de repartir en Irak. L’armée fonctionne sur le principe de l’obéissance aveugle aux ordres… Mais il arrive que des militaires écoutent leur conscience et payent cher le prix de leurs convictions. La projection sera suivie d’un débat, en présence d'une personnalité liée à la question de la désobéissance, animé par un journaliste de Courrier international. MK2 QUAI DE SEINE_Mardi 8 avril 2008 à 20h30_6,90 € ou 5,60 € sur présentation du dernier numéro de Courrier international.

FESTIVAL DU FILM ISRAÉLIEN

FOCUS CINÉMA DU RÉEL À l’occasion du festival international de films documentaires Cinéma du réel, le MK2 Beaubourg accueille du 12 au 18 mars les films programmés par la BPI, autour des sections rétrospectives suivantes : Pour une histoire de la « vue » Films d'exploration, documentaires, fictions et essais des années 1900 à aujourd'hui se conjuguent pour tracer un portrait du « touriste », et contribuer à la réflexion sur les images contemporaines des « ailleurs » et de « l’autre ». • Parmi les fictions programmées : Playtime de J. Tati, Mystery Train de J. Jarmusch, Soleil vert de R. Fleischer... et le 12 mars pour les grands et les petits : Aventures dans la Préhistoire de K. Zeman, Le Tour du monde en 80 jours de J. Farrow et M. Anderson, Voyage surprise de J. Prévert. Americana 67-72 : « Something is happening here... » Un temps de la société américaine où le cinéma réinvente les formes de l’engagement politique et personnel : • The Connection de S. Clarke et Lions Love (...and Lies) d’A. Varda.

COURT-MÉTRAGE SOIRÉE BREF La prochaine séance des Soirées Bref du MK2 Quai de Seine s’intitulera « Prendre aux Césars». Une programmation de courts métrages choisis parmi la douzaine de titres proposés chaque année aux votants de l’Académie des Césars. Conte, fiction, animation, ils sont à l’image de la diversité d’expression que le format court autorise. Le Loup blanc de Pierre-Luc Granjon, Deweneti de Dyana Gaye, Premier Voyage de Grégoire Sivan, Primrose Hill de Mikhaël Hers. MK2 QUAI DE SEINE_Mardi 11 mars à 20h30.

POUR LES ENFANTS MK2 JUNIOR Parce que nos enfants sont des petits filous, faites les déguster des histoires de brigands ! Jusqu’au 1er avril, MK2 Junior vous propose Les Trois Brigands, La Petite Taupe, T’choupi, La Montagne aux bijoux pour les petits et Le Cirque, Il était une fois et Brave Story pour les plus grands.

Le MK2 Bibliothèque accueille la 8 ème édition du Festival du cinéma israélien qui fêtera cette année 60 ans de cinéma pour les 60 ans de cet État. Au programme du festival, des documentaires et longs métrages inédits en France, des années 1960 aux années 2000.

À compter du 2 avril, la nouvelle édition du MK2 Junior accueillera les films 1, 2, 3, Léon ! (pour les tous petits) et Petit à petit... (...encore pour les tous petits). À noter également, Frankenstein junior ressortira en copie neuve le 2 avril au MK2 Quai de Seine. (Plus d’informations dans le prochain numéro de TROISCOULEURS).

MK2 BIBLIOTHÈQUE_Du 26 mars au 2 avril.

Jusqu’au 1er avril dans sept salles MK2.

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RETROUVEZ TOUS LES ÉVÉNEMENTS SUR

En Asie du Sud-Est En exclusivité, hommage à Lav Diaz, poète du cinéma philippin encore peu connu en France, qui déploie avec douceur et colère les romans et poèmes de son peuple. Le 15 mars : Death in the Land of Encantos. Le 16 mars : Evolution of a Filipino Family. Les spectateurs de ces films seront les invités de Cinéma du réel pendant les entractes. Prisons / visions intérieures Pour comprendre l’esprit des ateliers audiovisuels qui, depuis une vingtaine d’années, rassemblent détenus et cinéastes, une sélection de leurs résultats, de films et émissions de télévision qui ont tenté de raconter la prison au-delà des clichés, à l’écoute du « dedans ». Avec la complicité d’Anne Toussaint, animatrice de l’atelier à la prison de la Santé. Débat le jeudi 13 mars autour des films La Machine panoptique de P. Kané et Optimum, les pionniers du meilleur des monde d’H. Colomer. Séance spéciale La Via del Petrolio, documentaire de Bernardo Bertolucci (1967). Version restaurée en 2007 en première française, mardi 17 mars à 13h. Tout le programme sur www.cinereel.org MK2 BEAUBOURG_Du 12 au 18 mars.

RENCONTRES - LIBRAIRIES JAN KOUNEN À l’occasion de la sortie en DVD de son dernier film 99 FRANCS, le réalisateur Jan Kounen sera présent à la boutique MK2 DVD pour une séance de dédicaces. MK2 BIBLIOTHÈQUE_Samedi 29 mars à partir de 16h30.

THIERRY BEAUCHAMP La librairie du MK2 Quai de Loire et les éditions Anarchasis vous invitent à une rencontre-signature avec Thierry Beauchamp, journaliste à France Culture, qui a préfacé l'ouvrage, et les éditeurs de la maison, Charles-Henri Lavielle et Frantz Olivié, autour du livre La Véritable Histoire de Billy the Kid, écrit par Pat F. Garrett, « l'homme qui tua Billy the Kid ». MK2 QUAI DE LOIRE_Jeudi 20 mars à 19h30. Suivi à 20h30 de la projection de Requiem for Billy The Kid d'Anne Feinsilb (billets en vente avant la séance).

LUC LAGIER La librairie du MK2 Quai de Loire et les éditions des Cahiers du cinéma vous invitent à une rencontre-signature avec Luc Lagier à l'occasion de la parution de son ouvrage Les Milles Yeux de Brian De Palma. MK2 QUAI DE LOIRE_Jeudi 27 mars à 19h30. Suivi à 20h30 de la projection de Blow Out de Brian De Palma (billets en vente avant la séance).

En parallèle, un cycle Brian De Palma est organisé au MK2 Quai de Loire du 15 mars au 27 avril, les week-ends en matinée, avec la projection de Greetings, Carrie, Pulsion, Blow Out et Snake Eyes.

CYCLES ET RÉTROSPECTIVES AU MK2 HAUTEFEUILLE « Autour de Jean-Luc Lagarce : D’un film à l’autre - Partenariat avec Théâtre ouvert » : Dans le cadre de la programmation organisée au MK2 Hautefeuille autour d’Ébauche d’un portrait, collage et mise en scène de François Berreur à Théâtre Ouvert, d’après le Journal de Jean-Luc Lagarce, quatre films seront présentés en matinée à partir du 12 mars : Sauve qui peut (la vie) de Jean-Luc Godard, La Loi du désir de Pedro Almodovar, Cet Obscur objet du désir de Luis Buñuel, Solaris d’Andreï Tarkovski (sous réserve). « Hou Hsiao Hsien : les sons d’une ville » : Programmation de Café Lumière et du Voyage du ballon rouge d’Hou Hsiao Hsien.

AU MK2 PARNASSE RÉTROSPECTIVES À l’occasion de la sortie de There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson et de Soyez sympas, rembobinez (Be Kind, Rewind) de Michel Gondry, le MK2 Parnasse programme en mars les précédents films de ces déjà grands réalisateurs. Paul Thomas Anderson (à partir du mercredi 6 mars) : Magnolia, Punch Drunk Love. Michel Gondry (à partir du mercredi 12 mars) : Eternal Sunshine of the Spotless Mind, La Science des rêves, Block Party. UN GENRE, LE WESTERN Des premières productions où se sont révélés les grands noms du cinéma (Ford, Hawks, Walsh…) aux œuvres plus récentes, le western est un genre qui n’a cessé d’évoluer. À partir du 26 mars, le MK2 Parnasse retrace une partie de l’histoire de ce genre essentiel du cinéma en quelques films. Au programme, entre autres : La Charge fantastique, La Rivière rouge, L’Homme qui tua Liberty Valance, Impitoyable, Dead Man, Le Secret de Brokeback Mountain, L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford.

AU MK2 QUAI DE SEINE Du 29 mars au 30 avril, le MK2 Quai de Seine accueillera un cycle en matinée, en partenariat avec la Péniche Opéra, autour d’Elia Kazan. Au programme : À l’Est d’Eden, La Fièvre dans le sang, Le Fleuve sauvage, Les Visiteurs. À noter que l’équipe de la pièce Outsider (pièce musicale sur la vie d’Elia Kazan) viendra ouvrir la rétrospective et rencontrer le public avec À l’Est d’Eden le 29 mars à 11h00.

NOUVEAU RENDEZ-VOUS CINÉMA ET MUSIQUE En parallèle des séances de Quartier libre, le MK2 Bibliothèque accueille les Cinémusicales en partenariat avec l’association Cinéma et musiques de l’Université Paris VII Diderot. Au programme du prochain rendez-vous : The Last Waltz de Martin Scorsese. MK2 BIBLIOTHÈQUE_Samedi 8 mars à 11h00.

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DVD Eldorado / Preljocaj : quand danse, musique et cinéma font la ronde

Corps célestes Rencontre filmée entre le cinéaste Olivier Assayas et le chorégraphe Angelin Preljocaj, Eldorado marque l’ultime collaboration entre ce dernier et le compositeur Karlheinz Stockhausen, récemment disparu. Au cœur du projet : suivre un processus de création.

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anse contemporaine et cinéma sont de actuelle du vaudou. » De cette musique écrite pour la même génération : tous deux nés à Dieu, Preljocaj refuse de donner « l’illustration l’aube du XXème siècle, leur commune sommaire d’une vision religieuse par le biais de la apparition en fait de proches parents, danse ». La teneur de leurs dialogues porte sur la appliqués chacun à créer des images en mouvement structure musicale, la superposition des cinq temps qui se croisent, parfois, à l’occasion de rencontres. de la partition, qui peuvent être mis en parallèle Celle du cinéaste Olivier Assayas et du chorégraphe avec la structure interne du corps aux vibrations Angelin Preljocaj en est l’illustration. Eldorado/ différentes, mais toutes synchronisées : respiration, Preljocaj est formé de deux films : d’une part, Eldorado, cœur, reins, etc. Ce dont rêve Stockhausen, c’est conçu par Assayas comme une mise en scène de d’interprètes qui sachent «danser métronomiquement». la chorégraphie, réinventée avec les danseurs, et, En réponse, Preljocaj évoque la mémoire musculaire d’autre part, un documentaire en forme de mise en du temps à l’œuvre chez les danseurs, qui reproduisent abîme sur les affinités qui relient deux artistes et les à la seconde près un phrasé gestuel après l’avoir poussent à collaborer ensemble. Après Helikopter longuement cherché lors des répétitions. en 2000, Eldorado est la deuxième chorégraphie Trouver la logique interne au corps et au mouvement : d’Angelin Preljocaj créée LE VISAGE EST TOUT. C’EST POUR ÇA QUE JE sur une musique de Karleinz Stockhausen. Le cinéaste filme SUIS LES DANSEURS AU PLUS PRÈS. O. ASSAYAS leurs rendez-vous de travail, quelques mois avant la mort du compositeur en la caméra suit de près les séances de travail, décembre 2007. Leurs dialogues sont entrecoupés d’emblée sur le même terrain de jeu que le chorégraphe. des séances de répétition d’Angelin Preljocaj et de « Avant qu’Angelin Preljocaj ne m’appelle, j’étais ses danseurs au Pavillon Noir d’Aix-en-Provence, assez ignorant en matière de danse, reconnaît Olivier Centre Chorégraphique National qu’il dirige et qui fut Assayas, bien que ses préoccupations ne soient inauguré l’an passé. C’est donc le premier processus pas étrangères aux questions que je me pose au de création initié en ces lieux que nous donne à cinéma, en favorisant des plans assez longs ou voir Olivier Assayas. Le bâtiment est visité dans un travail autour des déplacements du corps. J’ai son ensemble à travers les séquences d’habillage, trouvé intéressant de voir sur le terrain si mes idées d’essayage ou de confection des broderies qui étaient valides. L’essentiel, c’est qu’on s’est tout de ornent des justaucorps transparents, couleur chair, suite entendus.» Dans le film d’Eldorado comme dans rappelant les sous-vêtements des danseurs de son documentaire, la caméra se porte surtout sur Liqueurs de chair, l’une des premières créations les visages. Assayas confirme : « Le visage est tout. du chorégraphe à la fin des années 1980. Difficile C’est pour ça que je suis les danseurs au plus près, également, au vu des lumières qui dessinent les en les individualisant à l’intérieur du ballet et en silhouettes fleuries des danseurs d’Eldorado, de ne développant ce rapport au corps caractéristique de pas songer au Saut de l’ange de Dominique Bagouet, la danse contemporaine. » Le visage comme climax dont Angelin Prejlocaj fut un temps l’interprète. de cette vision du Paradis composée par Stockhausen, Même précision du détail, même ciselé du geste, confiant au chorégraphe lors de leur dernière même malice à glisser du trivial dans la sublimation rencontre : «Pour moi, cette vie est une préparation de l’humain. à une vie beaucoup plus spirituelle. Le Paradis Ce que Stockhausen traduit en musique, Angelin est un lieu à construire avec de la beauté et une le travaille au corps : les séances de répétition sont multiplicité créatrice. » À l’image d’Eldorado, film filmées au plus près du geste et de la recherche et chorégraphie fondus en un même geste. de l’articulation d’un mouvement à l’autre. Pour _Fabienne ARVERS Stockhausen, « Eldorado est comme une forme

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LA SÉLECTION par S.M. THE BUBBLE D’EYTAN FOX MK2 Éditions Trois jeunes Israéliens vivent dans un quartier branché de Tel-Aviv, loin des turbulences des Territoires. Mais l'arrivée d’un Palestinien perturbe leur quotidien. Un film vivant et grave, servi par de remarquables interprètes.

KLUTE D’ALAN J. PAKULA Warner Home Vidéo

Tom Gruneman disparaît. Klute, un privé, enquête. Une piste le mène jusqu’à une call-girl que Tom harcèle. Un thriller très efficace où Jane Fonda est au sommet de sa beauté. Klute, définitivement culte.

LA FILLE COUPÉE EN DEUX DE CLAUDE CHABROL TF1 Vidéo Une ingénue devient le jouet d’un écrivain pervers. Par dépit, elle épouse son rival névrosé, issu de la haute bourgeoisie. Chabrol, en moraliste caustique, excelle dans ce nouveau jeu de massacre.

LA VENGEANCE DANS LA PEAU DE PAUL GREENGRASS Universal Vidéo L’agent secret Jason Bourne court après son identité dans le dernier volet d’une trilogie haletante. Courses-poursuites échevelées, corps à corps musclés et épaisseur psychologique sont les ingrédients de cet opus, en forme d’apothéose.

MON FRÈRE EST FILS UNIQUE DE DANIELE LUCHETTI Studio Canal Deux jeunes frères, que les convictions politiques opposent, se déchirent pour la même femme, dans l’Italie des années 1960-1970. Une saga familiale attachante qui allie aux moments de comédie la profondeur de son sujet social.

ACTUALITÉ ZONE 1 « Si la légende est plus intéressante que les faits, publiez la légende » : tel était le discours de L’Homme qui tua Liberty Valance. Avec Bonnie and Clyde, enfin réédité dans une nouvelle copie pour son 40ème anniversaire, Arthur Penn adopte un parti pris inverse : démolir le mythe, décrire un fait divers dans sa plus totale crudité. À l’aide d’un casting de rêve (Warren Beatty et Faye Dunaway, figures fragilisées, guère épargnées dans l’un des finales les plus violents du 7ème art), le réalisateur nous livre un implacable témoignage, réaliste à souhait, première pierre d’un édifice qu’on appellera bientôt le « Nouvel Hollywood ». 40 ans plus tard, le film n’a rien perdu de son impact.

_Roland JHEAN, vendeur à la boutique DVD

Extraits du DVD Eldorado/Preljocaj d’Olivier Assayas (MK2 Éditions).

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LIVRES Rencontre avec Gary Shteyngart, pessimiste amusé

L’homme qui rit Il a grandi en Russie, vit aux États-Unis, et voyage en Absurdistan, pays imaginaire qui donne son nom à son second roman, publié ces jours-ci. Derrière un humour puissant, Gary Shteyngart raconte le règne des nouvelles oligarchies, cyniques et mondialisées.

I

l faudra un jour faire le compte de ce que la j’écris.» Tout aussi «hénaurme» que son prédécesseur, littérature doit à l’asthme. Un siècle après mais plus maîtrisé, Absurdistan est un sommet celles du petit Marcel P., à l’autre bout du de pessimisme dans la bonne humeur. Soit Micha monde, les crises d’étouffement ont poussé Vainberg, le fils d’un milliardaire russe. Après avoir Gary Shteyngart à se distraire en inventant ses suivi des études de «multiculturalisme » à New York, premières histoires, consigné à la maison. L’enfant il ne rêve que d’Amérique, mais, depuis que son père à la constitution fragile, né à Leningrad en 1972 et a assassiné un homme d’affaires de l’Oklahoma, exilé aux États-Unis à sept ans, avait trouvé avec il y est persona non grata. Seule solution pour l’écriture « un passe-temps formidable », beaucoup regagner l’Ouest, après la mort violente de son plus « drôle », dit-il, que le foot. Aujourd’hui, à 36 richissime géniteur : obtenir la nationalité belge, ans, ce petit homme très mince, barbe fournie et grâce à une magouille qui nécessite son passage nez aquilin, a gardé ce rapport enfantin, très joyeux, par l’Absurdistan, un petit pays au bord de la à la littérature. N’attendez pas de lui un discours mer Caspienne. Sauf que ledit pays choisit pile ce sur la souffrance de la création : « Je m’amuse moment pour imploser, au cours d’une guerre civile beaucoup à écrire, dit-il. Une journée que je peux orchestrée par ses oligarques. consacrer à un roman est forcément belle et Comédie sur « la jeune élite mondialisée » incarnée heureuse. » Cette vision de l’écriture rejaillit forcément, UNE JOURNÉE QUE JE PEUX CONSACRER À UN pour le meilleur, sur ses textes. ROMAN EST FORCÉMENT BELLE ET HEUREUSE. Aussi drôle au naturel qu’à l’écrit, Shteyngart est du côté de la jubilation. D’autant par Vainberg, satire d’une Russie dans laquelle une plus que ce Russo-américain, né dans une famille poignée de riches se gobergent sur le dos de l’infinie juive, se revendique d’une double tradition littéraire : masse des pauvres, Absurdistan se transforme en «D’un côté, il y a les farces russes, celles de Gontcharov farce façon Candide, avec une pointe d’inspiration et de Gogol et, de l’autre, les écrivains juifs américains, don quichottesque, sur la géopolitique du pétrole. comme Saul Bellow et, surtout, Philip Roth. Ces deux Sans jamais cesser de rire, Shteyngart tire le plus cultures partagent quelque chose comme un art de sérieusement du monde sur tout ce qui passe à sa rire au-dessus de l’abîme, une manière de raconter portée : ses deux pays, le cynisme de leurs dirigeants en riant des situations terribles, qui relèvent souvent et des alliances qu’ils contractent, les médias, du politique. » le rapport de certains Juifs à la Shoah («il y a quand On a découvert Gary Shteyngart en France il y a même des artistes très médiocres qui y ont vu trois ans, avec la parution de son premier roman, l’opportunité d’écrire, de composer ou de filmer Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes Russes. des « œuvres » très nulles »)... Et il ne s’oublie pas Histoire d’un jeune garçon émigré à New York, de lui-même, qui en prend aussi pour son grade sous ses complexes relations familiales et amoureuses, les traits de «Jerry Shteynfarb», auteur d’un « traité ce livre renvoyait dos à dos le modèle américain et de branlette à l’usage des jeunes arrivistes russes» : l’Europe de l’Est post-communiste en déployant une « J’ai voulu me moquer du rôle qu’on veut me faire énergie, une inventivité et un humour renversants. jouer, celui de l’écrivain immigré qui a, forcément, Pour le second, cet Absurdistan qui vient de paraître un avis sur tout. Les gens ne lisent plus, mais ils chez nous, il creuse la même veine, en mieux : plus considèrent les écrivains comme des sages un hilarant encore, et plus sombre. «Quand j’ai écrit le peu bizarres, des puits de science.» Roman méchant, Traité de savoir-vivre…, on était encore dans l’ère brillant, nihiliste et désespéré, Absurdistan est le Clinton qui, on s’en rend compte aujourd’hui, était livre d’un asthmatique qui a du souffle à revendre. une période de prospérité et de paix. La fin du bloc _Raphaëlle LEYRIS communiste laissait, malgré tout, de quoi espérer, elle aussi… La situation politique est bien moins Gary Shteyngart, Absurdistan, L’Olivier, bonne aujourd’hui, dans les deux pays. Forcément, traduit de l’anglais (États-Unis) je pense que ça a des conséquences sur ce que par Stéphane Roques, 416 p., 22 €

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LA SÉLECTION par P.D., M.G. et S.Q. LE DERNIER LECTEUR RICARDO PIGLIA Essai, Christian Bourgois C’est à la figure du lecteur dans la littérature que s’intéresse Piglia, aux représentations imaginaires de l’art de lire dans la fiction, à travers maints personnages, avec Borges comme fil conducteur.

PETITS-DÉJEUNERS AVEC QUELQUES ÉCRIVAINS CHRISTINE MONTALBETTI Récits, P.O.L. Neuf petits-déjeuners avec quelques écrivains, hommages discrets, art de l'esquisse et de l'esquive, glissement progressif des narrations vers un autoportrait en douceur, en phrases longues et enveloppantes, créant ainsi une connivence avec le lecteur.

LE RAPPORT STEIN JOSE CARLOS LLOP Roman, Actes Sud Espagne, fin des années 1960. La vie d’un collégien se trouve bouleversée quand arrive un nouvel élève, Stein, derrière lequel planent les ombres de la guerre civile. Un roman fort et maîtrisé, dans la lignée du Grand Meaulnes.

ANIMAUX MAIS PAS TROP G. RODARI ET A.L. CANTONE Album jeunesse, Éditions Milan

Neuf histoires d’animaux, espiègles et rigolotes, mettent en scène l’éléphant, le chameau, l’ours, la tortue, les rats dans des situations pas communes!

LA BEAUTÉ BLUTCH Bande dessinée, Futuropolis

BD, roman graphique, beau livre ? Blutch délaisse ici texte et narration pour tisser un récit purement visuel, ode à une beauté trouble et bestiale, tout en pulsions éruptives, figures informes, sombres effrois.

LE SITE http://l-autofictif.over-blog.com Les écrivains français délaissent le web. Alors, quand un auteur reconnu s’y met, forcément, cela attire l’attention. Tous les jours, sur son blog dépouillé, Éric Chevillard s’impose trois courts paragraphes entre poésie, absurde et pensée dérangée. L’auteur de Mourir m’enrhume a commencé sa drôle d’entreprise en septembre 2007 par cette allusion à la rentrée littéraire : « J’ai compté 807 brins d’herbe, puis je me suis arrêté. La pelouse était vaste encore. […] J’écris pour occuper moins de place. » Un blog pour occuper moins de place, donc, pour fuir l’agenda médiatique à la recherche d’une littérature du _B.D. quotidien, simple et directe.

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MUSIQUE Rencontre avec Camille, drôle d’animal

Faune radio Trois ans après le triomphe du Fil, Camille tisse un nouveau chef-d’œuvre, Music Hole, bestiaire féerique porté par une spiritualité païenne, odyssée vocale et rythmique au pays des animaux. Nous avons fait parler la bête (de scène).

L

e coffre des vaches. Lorsque, vaincus par la dématérialisation des supports, les disques rendront leur dernier soupir, nous perdrons quelque chose de précieux : les notes de pochette. Prenons celles de Music Hole, le nouvel album de Camille. Anodin en apparence, le livret offre, si on le lit de près, une intéressante clé de compréhension : chacun des participants du disque s’y trouve associé à un animal, du vautour au sanglier, du serpent à l’âne vert, en passant par le macareux muet. On songe à une arche dont Camille serait la Noé ; la chanteuse parle, elle, de « ménagerie ». « J’ai demandé à tous ceux qui ont collaboré au projet d’imiter les animaux auxquels ils s’identifiaient. J’avoue, pour ma part, être très troublée par le coffre vocal des vaches. »

Vols de canards. Il y a bien quelque chose de bestial dans cet étonnant Music Hole. La jeune trentenaire dit avoir pensé le disque comme « une marmite, un bouillon, une ode aux origines ». Autrement dit, un retour aux âges où l’homme n’était qu’un animal parmi d’autres, lorsque ses cris se mêlaient aux clameurs des bêtes en une belle et primaire symphonie. C’est un disque où les percussions sont frappées à même les bouches et les corps, parfois aspergés d’eau ; un disque où l’on chante en anglais, parce que « c’est une langue plus concrète que le français, plus riche en onomatopées » ; un disque tout en rythmes et en voix, ludique, minimaliste et répétitif, exsudant la joie simple d’être en vie. Sur le morceau Canards sauvages, au milieu des ploufs et des coinscoins, on imagine Camille et ses musiciens, islandais, brésiliens, anglais, africains, français, survolant majestueusement l’horizon, l’embrassant en un même battement d’ailes, faune et flore à nouveau réconciliées. Chien et chat. Quelques plages plus loin, émerge un autre trésor animalier : Cats and Dogs. « On les dit ennemis, miaule la diva. Ce sont pourtant les deux animaux dont je me sens le plus proche. » Camille en catwoman, cela tombe sous le sens. La dame est agile, capable de se frotter à tous les styles, de le faire siens – gospel, music-hall, opéra, jazz, r’n’b, drum n’bass, qu’importe : l’an dernier, elle chantait Benjamin Britten et l’Afrique ancestrale en un même récital. «Être femme, ce n’est jamais monolithique, c’est une incessante métamorphose», dit-elle. Discographiquement, cela commence donc par le Sac des filles, en 2002, disque un peu bordélique mais attachant ; la fille devient Fil

trois ans plus tard, triomphe mondial (500 000 exemplaires vendus), chapelet de joyaux enroulés atour d’une même note-étalon ; avec Music Hole, la voici féline, plus que jamais en équilibre au-dessus des trous (rythmiques, sémantiques, logiques) que percent ses jolies griffes. Mais attention, Camille est un prénom androgyne, et notre chatte ne manque pas de chien, ni de flair, elle qui dès ses débuts a su aboyer aux cotés de maîtres respectés de la musique hexagonale : Nouvelle Vague, Jean-Louis Murat, Frank Monnet, Seb Martel, Gérard Manset, Magic Malik (au fait, pourquoi tant de M ?)… Si l’on ne le tient pas en laisse, l’animal a cependant de la fidélité à revendre : la production de Music Hole a ainsi été confiée au Britannique MaJiKer, l’artisan sonore du Fil. Lièvre et tortue. En tout début de disque, on entend la chanteuse s’encourager, murmurant : « Allez, Camille, allez ! » Manière d’évacuer la pression emmagasinée depuis l’impressionnant succès du Fil ? « Je n’aurais pas eu la force de continuer si je ne m’étais pas sentie portée, supportée par mon public. J’envisage la musique comme une performance physique, sportive. Si j’ai autant recours aux percussions corporelles, c’est parce que, selon moi, chaque corps possède son propre rythme.» Son rythme à elle, c’est celui du «lièvre qui aurait retenu la leçon» : après un « faux départ », dû à la dispersion de ses forces entre la scène et l’écriture de nouvelles chansons, Music Hole a été enregistré très vite, en moins de trois mois. La tortue attendra. Grenouille et bœuf. L’an dernier, Camille squattait l’Église Saint-Eustache pour un tour de chant empruntant au répertoire religieux. Cet attrait spirituel transparaît sur son nouvel album, de Gospel with no Lord à The Monk. Mais on sent la chanteuse plus vilain crapaud que grenouille de bénitier : « Dans l’Antiquité, la Camilla était l’assistante de la femme du prêtre. Cette position d’électron libre me convient. » Du coup, les coassements mystiques tirent rapidement vers le bœuf païen, le vaudou improvisé, la transe dévergondée. Lion et rat. Lionne sereine et souveraine, elle le rugit sans détour : la musique est son activité reine. Mais Camille sait se faire plus petite pour, à l’occasion, manger à d’autres râteliers, danse, et même cinéma (elle a prêté sa voix au film Ratatouille et a participé à la BO du Voyage du ballon rouge d’Hou Hsiao Hsien). Disques et livrets peuvent rendrent l’âme, cet animallà trouvera toujours réincarnation à son pied. _Au.To.

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LA SÉLECTION par Au.To. ADAM GREEN « Sixes & Sevens » Rough Trade / Beggars Mûries à Big Apple, les pommes de cet Adam-là semblent d’un vert printanier, mais attention aux chenilles qui s’y glissent ironiquement : derrière le velouté de la voix et des arrangements fourmillent des trésors de perversité.

ZOMBIE ZOMBIE « A Land for Renegades » Versatile Deux zombies, l’un armé de claviers vintage, l’autre frappant des rythmes machinaux, épouvantent le paysage electro français, ravivant le souvenir horrifique des maîtres du genre (Carpenter, Goblin, Suicide). Mortel.

JIM YAMOURIDIS « Travelling Blind » Les Disques Bien Australien d’origine grecque installé sur les hauteurs auvergnates, Yamouridis, épaulé par le précieux Seb Martel, tisse de délicates folksongs, que juche une voix spéléologique. Digne des plus beaux Léonard Cohen.

COMPILATION « The Very Best of Éthiopiques » Union Square / PIAS Attention, splendeur. Un double disque compile la somptueuse série des Éthiopiques, soit le swing syncrétique de l’Addis-Abeba des années 1960 et 1970. Aileron jazz, cockpit rythm n’blues, turbine funk : décollage garanti. PACIFIC! « Reveries » Virgin / EMI Deux jeunes Suédois plongent dans le Pacifique, explorent des atolls protégés (le lagon New Order, la baie Beach Boys), et en ramènent une douzaine de perles electro-pop, supérieurement nacrées.

LE SITE www.myspace.com/kenna On ne redira jamais assez l’importance de la ville de Virginia Beach sur la sono des années 2000. Non contente d’avoir vu grandir les producteurs les plus novateurs de la décennie (Timbaland et les Neptunes), la voilà qui offre au monde le dénommé Kenna. D’origine éthiopienne, le jeune homme a d’ailleurs bénéficié de la co-production de son ami Chad Hugo des Neptunes sur ses deux premiers albums, dont l’excellent Make Sure They See My Face, à sortir au printemps prochain. Sorte de r’n’b déviant, strié de synthés new wave, le disque contient ce qui s’annonce comme le grand single de 2008 : Say Goodbye To Love. On n’est pas prêt de lui dire au revoir.

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LES BONS PLANS Kompilés par Rémy Kolpa Kopoul

Bons plans Paris Tssssss ! C’est le printemps ! Ça bourgeonne jusque dans les salles de concert. La couleur du moment, c’est le bleu à tous les étages... de festivals : Blue Note intra-muros, Banlieues Bleues dans le neuf-trois. Mais-pas-que... Oyez donc. COMPLÈTEMENT SOUL OMAR + BIBI TANGA > CANAL 93 - BOBIGNY - 93 > 15/03 Un père sino-jamaïcain, une mère indienne : Omar est un pur soulman britannique. Centrafricain de Paris, Bibi Tanga est un touche-à-tout iconoclaste, voir Yellow Gauze, avec le fantasque Professeur Inlassable.

HAMILTON DE HOLANDA > NEW MORNING (BLUE NOTE FESTIVAL) > 1/04 Le caïd planétaire du bandolim, la mandoline brésilienne, distille les notes de ballades langoureuses ou les aligne en une déferlante ahurissante. Sa musique ? Le choro, sorte de swing mélodique du début du siècle passé, cousin proche de la samba et éloigné du jazz manouche.

VAN HUNT > MAROQUINERIE (BLUE NOTE FESTIVAL) > 4/04 Batteur à 7 ans, il a appris le sax à 8 ans, puis la basse et les claviers, enfin la guitare dans la foulée ! C’est comme chanteur soul & funk qu’il se fera repérer. Van Hunt, c’est la nouvelle génération du vrai R’n’B.

LIONEL LOUEKÉ > NEW MORNING (BLUE NOTE FESTIVAL) > 4/04 Le délicat guitariste béninois Lionel Louéké a grandi dans le creuset jazz de New York. Il est le guitariste permanent d'Herbie Hancock. En plus il chante. Une belle promesse...

ALICE RUSSELL > CIGALE (BLUE NOTE FESTIVAL) > 5/04 Alice Russell s'est fait connaître comme la sublime voix du Quantic Soul Orchestra. La blonde britiche s'est affirmée comme l’héritière de cette « blue eyed soul », la soul aux yeux bleus de l’Angleterre des années 1970.

DHAFER YOUSSEF > NEW MORNING (BLUE NOTE FESTIVAL) > 5/04 Un Dhafer Youssef dans toute sa plénitude, avec d'impressionnantes propulsions vocales sur les espaces infinis de son oud, et en pointillé des electro-arabesques, comme de virtuelles dentelles. Méditatif et incisif !

MAVIS STAPLES > ESPACE 93 V. HUGO - CLICHY SS BOIS 93 (BANLIEUES BLEUES) > 9/04 Une déesse de la soul, héritière des mythiques Staples Singers : Mavis Staples, produite par Prince et plus récemment par Ry Cooder, hypnotise avec sa voix de contralto, soul dans toute sa splendeur. HIP HOP, OLD & NEW SCHOOL KURTIS BLOW + SUGARHILL GANG + GRANDMASTER MELLE MEL > BATOFAR > 23/03 Une historique soirée Ghettoblaster à faire chalouper (mais pas chavirer !) le Batofar avec les pionniers historiques new yorkais de la Old School du hip hop, remember The Breaks ou Rapper’s delight. Waooh ! JAGUAR WRIGHT + BAHAMADIA + HEZEKIAH > NEW MORNING > 31/03 La scène hip hop montante de Philadelphie, avec Jaguar Wright, coachée par le producteur des Roots, Bahamadia, repérée par Guru, et Hezekiah, auteur-chanteur-M.C. LES SOLISTES OMAR SOSA > DUC DES LOMBARDS > 20 & 21/03 > DUC DES LOMBARDS Ce géant cubain aux allures de prophète passe sa vie à créer. Le voici en trio sur les chemins d'un jazz pimenté cubain agrémenté de touches électro. Une gourmandise lumineuse, où subtilité et énergie font bon ménage.

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GROOVE EN GROUPES BEAT ASSAILANT > BATACLAN > 15/03 Beat Assailant, c'est Adam Turner aka B.A., un rappeur d'Atlanta qui s'est maqué avec des frenchies pour monter une machine à hip hop et funk. Nouvel album encore plus acéré, présence saignante. BROOKLYN FUNK ESSENTIALS > NEW MORNING (BLUE NOTE FESTIVAL) > 28/03 Groupe phare du métissage groove new-yorkais des années 1990, aux confins de l'acid jazz, BFE se reforme en 2005 avec la même pluralité instrumentale, soul, hip hop, latino et reggae. Brooklyn EST funk... et essentiel ! MADE IN HEXAGONE JULIEN JACOB > NEW MORNING > 19/03 Il est fils d'Antillais né au Bénin et devenu breton. Pour autant, Julien Jacob ne se prend pas pour un immigré. Il incarne finalement un pur... mélange, sa poésie ne tient qu'aux sons, sa langue garde son mystère. MAISON TELLIER > SCÈNE BASTILLE > 28/03 Leurs chansons dépeignent un univers sombre avec musiques dépouillées et images erratiques. Le charme de cette curieuse Maison réside dans ses climats entêtants aux confins du neurasthénique, aux limites du décadent.


- Banlieue FIGURES SINGULIÈRES PIERRE HENRY > CITÉ DE LA MUSIQUE > 19 & 20/03 Le bidouilleur octogénaire, metteur en sons de la Messe pour le temps présent avec Béjart, père avéré de l’électro et grand-père de la génération DJ, ne se fatigue jamais d’inventer d’autres circuits pour secouer la planète. Une leçon de jeunesse !!! GILBERTO GIL > CITÉ DE LA MUSIQUE > 5 & 6/04 Actuel ministre de la culture dans son pays, il est aussi le plus ardent ambassadeur de la musique brésilienne à travers le monde. Ce pilier du tropicalisme vient cette fois en solo, guitare et voix : chaleureux, engagé et brillant.

MELINGO > SALLE ANDRÉ MALRAUX BONDY - 93 (BANLIEUES BLEUES) > 20/03 Fulgurant héros de la scène tango de Buenos Aires, ce pantin désarticulé nous rappelle que le tango est une chanson de geste et un théâtre où le pathétique peut frayer avec le sublime. Un citoyen d’honneur de la bohème. Au même programme, Jorge Drexler. SALIF KEITA > GYMNASE M. BAQUET - BAGNOLET - 93 (BANLIEUES BLEUES) > 22/03 Le griot de Bamako a pour l’instant délaissé l’urbanité parisienne pour retrouver ses racines maliennes, d’où un show plus acoustique, chargé de sérénité et d’émotions simples sur lesquelles surfe cette voix unique...


ART Louise Bourgeois au Centre Pompidou

Sa vie, son œuvre Du 5 mars au 2 juin, le Centre Pompidou présente une vaste rétrospective de l’artiste franco-américaine Louise Bourgeois. Une occasion unique de s’immerger dans l’œuvre violente et sensible de cette grande dame qui a «choisi l’art plutôt que la vie ».

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rop peu connue en France, Louise Bourgeois n’en est pas moins l’une des artistes les plus importantes de la seconde moitié du XXème siècle. Née à Paris, l’artiste aujourd’hui âgée de 96 ans vit à New York depuis son mariage avec l’historien d’art américain Robert Goldwater en 1938. Le Centre Pompidou, où elle avait exposé ses dessins en 1995, lui consacre une grande rétrospective réunissant près de 200 œuvres – peintures, sculptures, installations, dessins, gravures – réalisées entre 1938 et 2007. Présentée récemment à la Tate Modern de Londres, l’exposition s’envolera ensuite pour les États-Unis. À travers un parcours chronologique réparti en trois espaces, elle donne à voir les œuvres essentielles de Louise Bourgeois tout en s’attardant sur sa production des dix dernières années. Parallèlement, la Galerie d’art graphique, transformée pour l’occasion en une sorte de cabinet de curiosités intimiste, rassemble des œuvres plus discrètes.

Louise Bourgeois n’a vécu que par et pour l’art, et à ce jour, elle continue de créer, comme pour mieux se raccrocher à la vie, au temps qui lui reste. Au fil des années, l’artiste a tissé une histoire, intimement mêlée à la sienne, à celle de ses parents, restaurateurs de tapisseries anciennes. Sans retenue, elle nous a livré son autobiographie, fortement imprégnée de l’enfance qui se rappelle, aujourd’hui plus MON ENFANCE N’A JAMAIS PERDU que jamais, à ses bons et ses mauvais souvenirs, SA MAGIE, NI SA DIMENSION tandis qu’elle traverse en L. BOURGEOIS solitaire l’hiver rigoureux DRAMATIQUE. de sa longue vie. « Mon enfance n’a jamais perdu sa magie, elle n’a jamais perdu son mystère, ni sa dimension dramatique. » Traumatisée par les Altered States, 1992 // Encres de couleur, crayon, stylobille sur pap tensions familiales, elle restera habitée par sa haine portée à un père volage et par son affection pour une mère mal-aimée. Une figure maternelle qui s’incarnera dans son œuvre sous la forme d’une araignée, dont la version monumentale Maman (1999) est temporairement exposée dans le Jardin des Tuileries. Louise Bourgeois a fait de l’art une thérapie, une catharsis salvatrice qui l’a préservée de la démence et de l’autodestruction. « Il faut abandonner le passé tous les jours ou bien l’accepter. Et si on n’y arrive pas, on devient sculpteur », a-t-elle pu déclarer.

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La famille, le corps, la sexualité, le couple, la femme, la maternité nourrissent depuis ses débuts une œuvre échappant à toute tentative de classification, avant-gardiste et résolument contemporaine à travers les époques. Jonglant avec les mouvements, les matériaux et les échelles, Louise Bourgeois n’a cessé de renouveler son langage plastique, à rebours des modes et des bienséances artistiques. Une inconstance symptomatique du caractère fort, indépendant, mouvant et engagé de cette femme artiste, artiste femme, femme enfant, ni tout à fait française, ni tout à fait américaine… _Anne-Lou VICENTE Louise Bourgeois, 5 mars-2 juin, 11h-21h (tous les jours sauf le mardi, fermé). Centre Pompidou, Place Georges Pompidou, 75004 Paris. Cinéma / Films de Brigitte Cornand : 20 mars, 22 mai, 30 mai / 18h, Cinéma 2. Un dimanche, une œuvre / Louise Bourgeois, Precious Liquids (1992) : 13 avril / 11h30, petite salle. Revue parlée / Louise Bourgeois : 16 avril / Petite salle, entrée libre.

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Red Night, 1946-48 // Huile sur toile // 76 x 152,50 cm


EXPOSITIONS par A.-L.V. RAPHAËL ZARKA 6 MARS - 12 AVRIL Minimaliste et conceptuelle, l’œuvre de Raphaël Zarka propose une relecture de formes collectées dans le réel, rejouées à travers photographies, sculptures ou vidéos. Avec la pratique du skateboard et la mécanique des origines comme toile de fond, elle livre une vision en creux du mouvement. La Vitrine // 24, rue Moret, 75011 Paris.

ADAGP, Paris, 2008 // © Collection du Centre Pompidou, diffusion RMN // Photo : Jean-Claude Planchet // © Louise Bourgeois

CLAUDE CLOSKY 28 MARS - 22 JUIN

ADAGP, Paris, 2008 // Daros Collection, Switzerland // Photo : Zindman Fremont // © Louise Bourgeois

pier fort // 48 x 60,5 cm

Le Musée d’art contemporain du Val-deMarne présente 8002-9891, la première rétrospective de Claude Closky, passé maître en l’art de déjouer les codes, signes et images qui inondent la société d’information et de communication contemporaine. Mac/Val // Place de la Libération, Vitry-sur-Seine.

VISIONS NOCTURNES 8 MARS - 10 MAI Réunissant des œuvres de six artistes (Jason Dodge, Spencer Finch, AnneLaure Sacriste, Dominique Blais, Sophie Bueno-Boutellier et Francesco Gennari), Visions Nocturnes s’attaque au défi de la représentation de l’obscurité, tant comme expérience perceptive que thème symbolique. La Galerie // 1, rue Jean Jaurès, Noisy-Le-Sec.

ÉDOUARD LEVÉ 14 MARS - 10 MAI Avec un nouvel accrochage chaque semaine, la galerie Lœvenbruck rend hommage à Édouard Levé, disparu en octobre 2007. À travers ses « tableaux photographiques », l’artiste, également écrivain, signait d’étonnants détournements du réel, tirant le portrait d’un village nommé Angoisse ou d’homonymes de célébrités. Galerie Loevenbruck // 40, rue de Seine, 75006 Paris.

LE SITE www.detanicolain.com Depuis une résidence effectuée au Palais de Tokyo en 2002, les artistes brésiliens Angela Detanico et Rafael Lain vivent à Paris. Issus du design graphique, ils jouissent aujourd’hui d’une reconnaissance internationale. En puisant essentiellement dans la matière première du graphisme, à savoir la typographie, Detanico et Lain développent de nouvelles polices de caractères expérimentales comme Utopia, Inverse Times ou Helvetica Concentrated, et font ainsi basculer écriture et langage, devenus formes et images, dans le champ des arts plastiques et visuels. _A.-L.V.

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PAR Vanessa WINSHIP, Pieter TEN HOOPEN et Cédric GERBEHAYE WWW.AGENCEVU.COM

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World Press Photo 2008 : 3 photographes membres de l'Agence VU', Vanessa Winship, Pieter Ten Hoopen et Cédric Gerbehaye ont été récompensés. 1) Cédric GERBEHAYE : 3ÈME PRIX « STORIES » Catégorie « Informations générales » pour « La République Démocratique du Congo »

3) Pieter TEN HOOPEN : 1ER PRIX « STORIES » Catégorie « Vie quotidienne » pour « Kitezh, la ville invisible », Russie

Le général dissident Laurent Nkunda pose au quartier général du CNDP (Congrès National pour la Défense du Peuple) à Kichanga, au coeur des collines du Masisi dans la province du Nord-Kivu.

En l'an 1200, la ville de Kitezh, en Russie, fut attaquée par l'armée mogole. Au cours de l'attaque, la ville devient invisible. Depuis ce jour, personne ne sait où elle est ni où ses habitants sont partis. Une fois par an, des gens venus de toute la Russie viennent visiter cet endroit. Aujourd'hui, il y a un lac à l'emplacement de l’ancienne Kitezh, près de la petite ville de Vladimirskoe. Le quotidien est difficile pour les gens de cette région. L'alcoolisme est fréquent, le taux de chômage élevé. Les cars de touristes repartent, sans avoir trouvé Kitezh, la ville invisible.

2) Vanessa WINSHIP : 1ER PRIX « STORIES » Catégorie «Portraits» pour «Sweet Nothings», écolières dans l’Est de la Turquie Dans l’Est de la Turquie, le conflit qui oppose les indépendantistes kurdes au gouvernement turc continue à faire des milliers de victimes. Entre autres, les petites filles habitant les régions rurales qui n’ont pas accès à l’éducation. C’est pour remédier à cette injustice que le gouverment a lancé une campagne de scolarisation appelée «Allons à l’école», qui a remporté un énorme succès auprès de ces fillettes.

WORLD PRESS PHOTO 2008 : Vanessa WINSHIP, Pieter TEN HOOPEN et Cédric GERBEHAYE // AGENCE VU’ AGENCE VU 17, Bd Henri IV - 75004 Paris - www.agencevu.com


TRIBUNE LIBRE Télévision publique : pourquoi Sarkozy coupe le robinet à

Contrecoups de p Trois mois après son annonce par Nicolas Sarkozy, le projet de supprimer la publicité dans l’audiovisuel public continue de susciter des remous. Quelles en sont les causes réelles, les conséquences possibles ? Le mois dernier, le site d’information MediaPart révélait le projet, envisagé par le gouvernement, de fusionner les antennes locales de France 3 avec les rédactions de grands groupes de presse régionale. À l’heure du lancement officiel de MediaPart, financé par abonnements et exempt de toute... publicité, son directeur éditorial, François Bonnet, analyse pour TROISCOULEURS ce qui se trame derrière la surprenante initiative du président de la République.

C

’était il y a quarante ans, le 1er octobre 1968. Mon Bretagne, la redéfinition de la charte des missions et de premier n’avait encore ni pain, ni vin, mais s’appelait la gouvernance de la BBC avait donné lieu à des mois de Boursin. Mon second faisait «Meuh!» et s’appelait débats publics, de rapports, de propositions et contreRégilait. Mon troisième s’adaptait à toutes les propositions. Face à la mobilisation sans précédent des poitrines : l’indéformable tricot Bel. Mon tout était la première personnels du service public, la commission présidée par salve de spots publicitaires diffusée sur la première chaîne Jean-François Copé promet de faire conduire un débat de ce de l’ORTF. De la publicité sur ce qui était le monopole public type. Ce, au moment où le président de la République affiche de l’audiovisuel ! Le Premier ministre Georges Pompidou ostensiblement sa proximité avec les principaux acteurs privés l’avait alors décidé, faisant fi du tumulte parlementaire. du système médiatique : TF1 bien sûr, mais aussi Vincent Quarante ans plus tard, l’audiovisuel public (France Télévisions Bolloré (Direct 8, Direct Matin, Direct Soir), Serge Dassault et Radio France) mais aussi, avec lui, l’ensemble des diffuseurs (groupe Le Figaro), Bernard Arnault (Les Echos), François et toute une chaîne de production de biens culturels ou Pinault (Le Point). Difficile donc de dissiper le soupçon, surtout d’information s’interrogent sur le sens exact de l’annonce quand des plans s’échafaudent comme celui, par exemple, faite par Nicolas Sarkozy, le 8 janvier, de la suppression LA CRISE DE L’ENSEMBLE DE NOTRE totale de la publicité dans le secteur public. Ce n’est pas qu’une question à près d’un milliard d’euros (montant SYSTÈME MÉDIATIQUE EST D’ABORD UNE des recettes publicitaires engrangées par l’audiovisuel). CRISE D’INDÉPENDANCE. Au-delà, c’est une réaction en chaîne qui s’annonce et qui devrait bouleverser l’ensemble du paysage médiatique. d’associer les antennes locales de France 3 aux rédactions Tout cet édifice, fait de fragiles équilibres entre privé et de quelques grands quotidiens régionaux. public, entre télévision, radio et presse, va devoir être revu Alors, supprimer la publicité dans l’audiovisuel public : pour de fond en comble. Souligner l’importance de l’enjeu, c’est ou contre ? Oui, a longtemps répondu la gauche politique donc d’abord pointer l’ahurissante méthode choisie par et « culturelle », sans jamais y parvenir. Oui, si à la dépendance le président de la République. Faut-il rappeler que tous les publicitaire, si à la toute-puissance de l’audimat, des CSP +, acteurs de ce dossier ont été court-circuités ou tenus à l’écart des ménagères de plus de 50 ans, etc., ne se substitue pas de la prise de décision? Ministre de tutelle (Christine Albanel), une double dépendance : dépendance directe d’un pouvoir CSA, patrons de l’audiovisuel public, professionnels du secteur : politique devenu seul financeur ; dépendance indirecte de l’annonce présidentielle s’est imposée à eux. Et depuis, la groupes industriels privés proches du pouvoir, dopés par un cacophonie l’emporte. Quel plan de financement ? Quid de nouvel afflux publicitaire, et n’investissant dans les médias France 3 et de ses rédactions locales (1 200 journalistes) ? que pour y acheter de l’influence. Augmentation ou non de la redevance ? Quel cadeau publicitaire Nous sommes loin, très loin de la BBC et d’une culture libérale offert aux chaînes privées, TF1, M6 mais aussi aux «petites » anglo-saxonne qui a permis à de grands groupes multimédias – chaînes de la TNT ? Quelles taxes et qui taxer pour financer et exclusivement multimédias – de prospérer. Symptôme de le secteur public ? Le flou de l’annonce présidentielle laisse notre malaise démocratique, la crise de l’ensemble de notre stupéfait, sauf à penser qu’une telle annonce n’est faite que système médiatique est d’abord une crise d’indépendance. pour être oubliée. Une indépendance menacée par une collusion sans précédent Prenons-la au sérieux tout de même. Car c’est notre espace d’intérêts économiques et politiques. commun, notre espace public et donc démocratique, qui est _François BONNET ici directement concerné. Il y a quelques années, en GrandeDirecteur éditorial du site d’information www.Mediapart.fr

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Illustration : © Arnaud PAGÈS

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RÉSEAUX La guerre des systèmes d’exploitation se déplace sur les mobiles

Guerre ouverte

Illustration : © Fabrice MONTIGNIER

Sur PC, Microsoft, avec Windows, dispose d’un quasi-monopole. Mais, tandis que les téléphones portables se transforment en véritables ordinateurs de poche, le marché des systèmes d’exploitation1 redécouvre la concurrence, la cacophonie et la… gratuité.

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u premier abord, c'est une carte informatique ce qu'il y a de plus banal. Un de ces prototypes que l'on remarquerait à peine s'il n'était présenté comme l'avenir de la téléphonie mobile. Nom de code : Androïd. Particularité : son créateur, un certain Google. Sauf que ce « Google Phone », comme certains l’ont appelé par erreur, n'est justement pas un téléphone. Il est bien plus que ça. Dévoilé le mois dernier, ce système d'exploitation (un gros logiciel permettant de faire fonctionner des dizaines d'applications) est destiné à l'ensemble des constructeurs et opérateurs télécoms de la planète. Pas moins. Il doit leur permettre de lancer des téléphones plus rapidement et à moindre coût, un peu comme Google a déjà permis à n'importe quelle quincaillerie en ligne de faire sa pub sur la Toile pour deux euros six sous. Mais la vraie révolution n'est L'UNIVERS DU TÉLÉPHONE MOBILE DE DEMAIN même pas là. Elle est dans le mode de SERA MULTIPLE, COMPLEXE ET DÉCLOISONNÉ. « commercialisation » d'Androïd. À la différence de ses concurrents, le système sera gratuit et ouvert à tous les développeurs qui voudront lui greffer un système de géolocalisation en 3D, un lecteur de musique ou de vidéo, etc. Bref, un téléphone 100 % « customisable » par son fabricant, son opérateur ou son utilisateur. Avec tout plein de publicité déversée par les annonceurs du moteur de recherche pour rentabiliser l'investissement. Un mobile boîte à outils en lieu et place du service clé en main mais totalement verrouillé qui aura marqué le premier âge de cette industrie. Après avoir fait rage dans les PC et s'être – provisoirement – conclue par la victoire totale de Microsoft, dont le système Windows équipe 95 % des ordinateurs de la planète, la guerre des systèmes d’exploitation se déplace donc sur les mobiles.

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_Christophe ALIX Un système d’exploitation rassemble et met en relation des programmes informatiques (jeux vidéo, traitement de texte), des périphériques (imprimantes, clef USB) et des utilisateurs (vous et moi). Les plus courants sont Windows XP, Mac OS X, Ubuntu (Linux). 1

MOT @ MOT

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Devenus de vrais ordinateurs de poche, les portables sont au coeur d'une bataille d'autant plus âpre qu'ils constituent et de très loin le produit high-tech le mieux vendu sur Terre – il s'en est écoulé 1,14 milliard l'an dernier, soit 16% de plus qu'en 2006. Pour les dizaines d'acteurs partis à l'assaut de cette conquête planétaire, pas question de reproduire les erreurs du monde du PC et de mettre toutes leurs puces dans le même boîtier ! L'univers du mobile de demain sera multiple, complexe et décloisonné. Voilà pourquoi différentes écuries high-tech se sont constituées et essaient d'attirer le maximum de constructeurs en leur promettant le meilleur moteur, celui qui leur fera gagner les plus belles parts de marché. Premier parti, Symbian, la plate-forme logicielle soutenue par le champion du monde finlandais Nokia, fait aujourd'hui la course en tête en équipant 75% des mobiles dans le monde, mais voit apparaître une flopée de concurrents dans son rétroviseur. Son challenger historique s'appelle Windows Mobile, le système d'exploitation pour téléphones de Microsoft, qui vient de réaliser un joli coup en signant ses premiers mobiles Sony Ericsson prévus pour la fin de l'année. Contrairement à ces logiciels propriétaires, les deux nouveaux venus sont issus du logiciel libre. À côté de Google, qui a déjà constitué une alliance géante autour de son Androïd, la fondation LiMo, dédiée à Linux sur mobile, vient d'annoncer son arrivée sur plus d'une dizaine de modèles. Last but not least, Apple, qui fait cavalier seul sur son très élitiste iPhone. Histoire de corser le jeu, aucune de ces plates-formes n'est en mesure d'imposer une exclusivité et il faut donc s'attendre à voir des concurrents changer de moteur à tout moment, voire même à aligner au départ deux modèles quasi-identiques sur deux technologies différentes. Accidents industriels et carambolages en cascade à prévoir...

LE POULS DU WEB Les sites de vidéo communautaires, tel YouTube, sont les meilleurs baromètres du buzz Internet. Viral Video Chart tient le classement en temps réel des séquences les plus vues et les plus bloguées. www.viralvideochart.com

NERD EN BOITES (À CAMEMBERT) Qu’est ce qu’un nerd ? Un être qui se consacre corps et âme à une tâche à la fois absurde et magnifique. C’est le cas de Nicholas Felton, qui a compilé son année 2007 en de somptueux graphiques à la précision statistique désarmante. http://feltron.com

REMAKE TRÈS PERSO Vous aimiez «Martine cover generator», le simulateur de couvertures de Martine? Son créateur récidive avec «Hollywood poster generator », qui vous aidera à parodier quelques célèbres affiches de films. http://hollywood.logeek.com

BLUETOOTH

GEEK RIVERS Sorte de Télérama du geek, le très complet webzine Numerama brasse tous les champs de l’actu digitale et des loisirs numériques : peer-to-peer, jeux vidéo, matériel DVD... www.numerama.com

FAST-BLOG Moins chronophage que les blogs, plus facile d’accès que Twitter, voici venu Tumblr, qui permet de bloguer textes, liens, vidéos, photos en quelques secondes. www.tumblr.com _B.D.

[blutuf]

(1994, le logo de cette norme radio est inspiré des initiales en alphabet runique de Harald Blatånd. Harald Ier « à la dent bleue» est le roi danois qui réussit à unifier le Danemark, la Suède et la Norvège) 1. adj. Technique de télécommunication par ondes radio sur courte distance. Inventée au début des années 1990 par le constructeur Ericsson pour autoriser des échanges d’informations sans fil entre divers équipements électroniques. Non Martin, le monsieur qui parle seul dans la rue n’est pas fou. Il a juste une oreillette bluetooth reliée à son téléphone. 2. n.f. Maladie endémique en milieu scolaire apparue en 1884, date à laquelle Lewis Edson Waterman invente le stylo plume. Martin cesse de mâchouiller ton stylo, tu vas avoir la bluetooth! Retrouvez tous les mot@mot sur www.mk2.com

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JEUX VIDÉO Dossier Rockstar : l’éditeur fête dix ans de rébellion

Sexe, drogue & p Rockstar, le très controversé développeur de jeux vidéo, vient d’être sanctionné par la justice après la découverte d’un simulateur de fornication caché dans son jeu culte GTA San Andreas. Il fête aussi dix ans d’insubordination sur les consoles de salon.

Publicité virale dans les rues de New York pour GTA IV (à gauche) et images du livret de Bully (à droite).

L

e 28 février 1998, avec la sortie de Grand Theft Auto (aka GTA), premier du nom, c’est l’étiquette du loisir numérique qui vole en éclat : exit plombiers italiens et pacifiques hérissons bleus. Dix ans plus tard, alors que le dernier épisode de la série, GTA IV, est annoncé pour le 29 avril, Rockstar vient d’être une fois de plus condamné par la justice à censurer ses jeux. Entre les deux opus (45 millions d’exemplaires vendus au total, une bonne dizaine de procès), l’industrie du jeu vidéo a découvert une nouvelle norme ludique qui fait crack, boum, hue ! Révolution dans le fond comme dans la forme, Grand Theft Auto (en français, « vol qualifié d’automobile ») fut d’abord perçu comme un simulateur de crime, avant d’être loué pour ce qu’il apporte de réellement novateur : la liberté. C’est une constante mal comprise des jeux AVEC GTA, L’INDUSTRIE DU JEU VIDÉO A DÉCOUVERT Rockstar : face à l’écran, vous ne faites rien de répréhensible, vous faites ce que vous UNE NOUVELLE NORME LUDIQUE QUI FAIT CRACK, voulez. Depuis une décennie, à chaque BOUM, HUE ! sortie, le studio pose insidieusement la même question : pour quelle raison doit-on considérer ce qui se passe dans un jeu à l’aune des dispositions juridiques qui régissent notre vie au quotidien ? Pour ne pas avoir à répondre, les parents feignent l’incompréhension quand leur fils de 15 ans exulte après avoir virtuellement flanqué une dérouillée au maire d’une ville gangrenée par la corruption. Qui n’a pas rassuré sa progéniture dans les salles en murmurant «n’aie pas peur, c’est du cinéma» ? Pourtant, tandis que le cinéma et les jeux vidéo ne cessent de se rapprocher (le jeu Max Payne est annoncé sur grand écran, le jeu The Warriors est tiré du film éponyme de Walter Hill), il semble impossible d’apaiser ses géniteurs : « J’ai des relations sexuelles avec une prostituée accro à l’héroïne, n’aie pas peur, c’est un jeu vidéo.» En juillet 2005, des joueurs découvrent un mini-jeu caché

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ixels dans GTA San Andreas, baptisé « Hot coffee », qui met en scène le héros dans des situations pour le moins crues. L’ESRB (le CSA des jeux vidéo aux États-Unis) tire à boulets rouges sur Rockstar, contraint de payer aux joueurs une compensation couvrant le préjudice moral subi. Dans le même temps, personne n’inquiète l’armée américaine lorsqu’elle met en ligne un jeu gratuit, America’s Army, proposant de se mettre dans la peau d’un Marine en plein Irak. Depuis six ans, ce jeu au réalisme bluffant permet également de s’enrôler pour de vrai, d’un clic de souris. En 2003, 19% des recrues de la United States Military Academy avouaient avoir joué au jeu. Cette fois-ci, le préjudice est physique. Si les productions de Rockstar crispent autant, c’est que l’on a moins affaire à un réalisme graphique qu’à un réalisme d’ambiance : radios plus vraies que nature dans le poste des tires de GTA, publicité virale dans les grandes villes (cf. illustration)... Les développeurs militent pour une acception du jeu vidéo comme production artistique, statut qui offre une plus grande liberté d’expression. Si l’amour viril des cowboys de Brokeback Mountain n’a guère suscité la controverse, lorsque deux garçons s’embrassent dans le jeu Bully, c’est un tollé. L’année de la sortie de GTA I, le groupe de rap IAM chantait : « Ce que le cinéma se permet, pour nous, c'est prohibé. » Dix ans plus tard, c’est toujours le même refrain. _Étienne ROUILLON Grand Theft Auto IV Disponible : 29 avril 2008 Éditeur : Take 2 Interactive // Plateforme : PlayStation 3, Xbox 360

DÉRAPAGES GRATUITS 1997 : la violence gratuite débarque sur l’ordinateur des parents avec Grand Theft Auto (aka GTA). Au menu : écraser des scouts bien alignés sur les trottoirs, non sans leur avoir vendu du crack auparavant. Les comités d’éthique s’offusquent oubliant que, quand ils étaient petits, on soupirait de plaisir morbide devant Tom & Jerry avant d’aller arracher des pattes aux fourmis. Dix ans après, Rockstar offre ce monument du jeu vidéo sur www.rockstargames.com/classics et c’est... gratuit.


Sédition R

ockstar fut longtemps affaire de grands garçons promenant fleur au fusil dans les tranchées du front urbain. Surprise, dans le nouveau Bully : Scholarship Edition, le joueur incarne un adolescent atrabilaire arpentant la cour de récré, une canette rouillée à la main. Une plongée dans la genèse d’un truand, mais aussi l’occasion de passer en revue les fondations de l’éthique Rockstar.

Ascenseur républicain. La loi de la jungle au bahut, Xavier Darcos en rêve, Rockstar le fait. Comme dans tout opus du développeur, le joueur évolue dans un environnement on ne peut plus hiérarchisé. On triche avec le système sans jamais le remettre en question : on ne tue pas le proviseur, mais on veut sa place. Parti du bas, le plus roublard monte toujours plus haut. Un vrai darwinisme de la magouille. Humour. La série des GTA joue avec les codes du gangstérisme, Bully s’amuse avec ceux de l’humour potache. Les mimines cavalières du prof de sport ont le contact facile avec les jeunes élèves, les compagnons de chambrée sont des fidèles de la presse masculine, l’on passe son doctorat d’artificier en cours de chimie… Petit bémol, à force de rire des autres, on finit par se poiler tout seul. Un potache qui fait tache. Humiliation. Quand l’adulte s’entoure d’un arsenal militaire pour assoir son pouvoir, l’adolescent tire sa puissance de la faiblesse psychologique de ses comparses. Le collégien pervers, tyrannique, érotomane et violent est une arme d’humiliation massive. Il régénère sa vie en embrassant des majorettes dans les couloirs, et impose aux fayots un toilettage capillaire dans la cuvette des toilettes. Pas glop. Mieux vaut être l’auteur de la violence qu’en être la victime. Un message qui débarque sur la Wii, console pour le moins familiale. Parents, bienvenue dans l’Amérique du coup de poing dans ta face. _E.R. Bully : Scholarship Edition Disponibilité : 7 mars 2008 Éditeur : Rockstar Games // Plateforme : Wii

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JEUX VIDÉO Dossier Rockstar (suite) : l’éditeur fête dix ans de rébellion

ARMY OF TWO PAN ! Un jeu de tir en coopération qui utilise l’aggro, c'est-à-dire une jauge figurant l’attention que l’ennemi prête à l’un ou l’autre des personnages que vous incarnez. Disponible : 6 mars // Éditeur : Electronic Arts // Plateforme : Xbox 360

MX VS. ATV : EXTRÊME LIMITE VROUM ! Devenez un pro du tout-terrain sur une console nomade. Pour ce faire, tout est bon : hummer, quad, trucks, motos, 4x4… L’important, c’est de ne pas avoir peur de la boue. Disponible : 9 mars // Éditeur : THQ // Plateforme : PlayStation Portable

CONDEMNED 2 : BLOODSHOT AAH ! Dans ce jeu de tir, un pauvre bougre joue des poings tandis que des mortsvivants se mêlent à ses délires éthyliques : attention à ne pas confondre la boulangère avec un zombie. Disponible : 14 mars // Éditeur : Sega // Plateforme : Playstation 3

FINAL FANTASY CRYSTAL CHRONICLES DZING ! Dans cet énième opus de la saga de jeux de rôles Final Fantasy : donjons, cristaux, amour courtois… Sur la plus petite des consoles, les plus jeunes vivront la plus grande des aventures. Disponible : 21 mars // Éditeur : Square Enix // Plateforme : DS

TOM CLANCY'S RAINBOW SIX : VEGAS 2 GO ! La cultissime série qui libère des otages à tout-va revient à Vegas. Pas le temps de mater les pépées ni de jouer à la roulette, on mise sa tête, ici. Les jeux sont faits. Disponible : mars 2008 // Éditeur : Ubisoft // Plateforme : PC _E.R.

LE SITE www.everybody-dies.com Alors que les bien-pensants fustigent les jeux Rockstar, où un fou furieux dézingue laborieusement les passants par poignées ridicules, le jeu Defcon passe inaperçu avec un simulateur de guerre nucléaire. L’ingénieux studio Introversion Software fait de vous un Docteur Folamour jouant froidement du missile sur le globe, un peu comme on pétanque sur la place du village. Vos oreilles sont généreusement bercées par une musique aérienne, les ogives entament des arabesques continentales, les morts se comptent par millions. Le frisson colérique du démiurge, pour 14€50. _E.R.

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VIDÉO À LA DEMANDE

DEMONLOVER Olivier Assayas En 2002, Assayas filmait l’âge digital dans Demonlover. Aujourd’hui, le message lucide de ce cyberthriller visionnaire continue de résonner. vec Demonlover, son film le plus risqué et le plus abstrait, Assayas raconte la lutte à mort de deux firmes, Mangatronics et Demonlover, en concurrence pour le contrôle de mangas pornos sur le Net. Porté par la bandeson éclatée de Sonic Youth, tourné en Europe et en Asie, le film distille une intrigue glaçante d’espionnage industriel et met à jour, par un jeu de miroir entre réalité et monde virtuel, la circulation des biens et des personnes. C’est ici semble-t-il que le cinéma d’Assayas s’épanouit le plus librement et qu’il exploite au mieux sa proposition du cinéma comme « outil d’exploration du monde » : sonder, parfois confusément, le tissu du monde contemporain, rendre compte de ses contradictions, et surtout proposer une lecture attentive de l’emprise de l’argent. Selon le réalisateur, «on est tous habités par l’humain, au sens positif du terme, et aussi par des choses qui ont à voir avec le négatif et la destruction ». C’est ce renoncement à l’humain qu’incarnent les figures masquées qui peuplent le film (Connie Nielsen, Chloe Sevigny, Gina Gershon, Charles Berling). Un bien inquiétant chemin qui mènera le réalisateur de Demonlover à Boading Gate (2007), pour mieux faire éclater les formes et le système du cinéma indépendant français.

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CYCLE GREENAWAY Impossible de débuter ce mois de mars sans mettre en avant l’œuvre du réalisateur plasticien Peter Greenaway, dont le dernier film, La Ronde de nuit, vient tout juste de sortir en salles. Au programme, son classique et déroutant Meurtre dans un jardin anglais, le sensuel Pillow Book et l’ovni Z.O.O. Manière d’aborder toutes les facettes d’un artiste conceptuel dont la carrière sans compromis est unique dans l’histoire du cinéma britannique.

HONG-KONG CINÉMA Persistons dans l’actualité, et profitons de la sortie du dernier film de l’excellent Johnnie To (Mad Detective) pour consacrer un cycle au cinéma hong-kongais. On commence le tour d’horizon par les monstres sacrés que sont Chang Cheh (La Main de fer) et Liu Chia Liang (La 36ème chambre de Shaolin – cultissime), avant de revenir aux fondements modernes de leur cinéma avec le polar Confession of Pain. De quoi électriser vos soirée !

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SCIENCE-FICTION La chronique des objets de demain... Le dancefloor écologique

Dance machine C’est le dahu du Net : un projet de boîte de nuit écolo qui fait fantasmer toute l’Europe. Le Sustainable Dance Club se trouverait à Rotterdam, et ouvrirait ses portes d’ici quelques mois. Notre habituel arsouille part dissiper l’écran de fumée légalisée. ing Ding. Arrivé devant le club, je cherche en vain une bobinette électrique. Un videur végétalien m’accueille. Le géant olivâtre me laisse passer : « Mais jetez-moi ce chewing-gum. C’est plein de pétrole. »

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Bling Bling. Tandis que la sono déverse une playlist triée sur le volet (Al Green, Greenday…), je décide de chiquer un bâton de réglisse, certifié profit équitable, sur le scintillant dancefloor. D’un brillant mouvement de bras, très tendance chez les jeunes mulets qui grouillent à Châtelet, j’attire les foudres d’un autre alien végétant. « Eh, dis donc le poulpe, va brasser de l’air ailleurs, ici on remue ses pieds. » Et de m’expliquer avec une morgue toute académicienne que le sol transforme les tapotements des pieds en électricité, énergie qui alimente à son tour la façade sonore et les jeux de lumière. Je ne sais pas ce qu’il a pris mais j’en veux.

Gling Gling. Contre monnaie tintinnabulante, dame pipi nous ouvre ses portes. Mais, à l’odeur, on subodore l’erreur d’aiguillage : ça renâcle la caserne de gendarmes nourris au gouda. Entre deux hoquets, ma muse avoue : « La sueur vaporisée par les danseurs est condensée et fait office de chasse d’eau. » Écolo d’accord, mais là, avec un baobab entre les synapses, certains souffriraient certainement une ablation des végétation. _E.R.

SHAKE IT GREEN Glory Morning Fizz : citron frais, sucre, Scotch, Pernod, un blanc d’œuf, crème épaisse (35%), glace pillée et un soupçon de Ferney Branca coupé à la bière brune chaude. Souverain en cas de gueule de bois, affirme Patrice Dard dans Les Cocktails maison (Hachette). 3,4 : c’est le nombre de planètes qui seraient nécessaires pour subvenir aux besoins de la population mondiale si ses habitudes consommatrices étaient calquées sur les miennes. Pardon. www.sustainabledanceclub.com : sur le site de cette boite de nuit encore virtuelle, on fait comme dans cette chronique : brasser élégamment de l’air à partir de prototypes que l’on a jamais eu dans les pieds. Bien des rédactions hexagonales se sont fourvoyées, mais nous, on sait quand ce twister écolo ouvrira ses portes. Plus de détails sur www.mk2.com/troiscouleurs.

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Illustration : © Thomas DAPON

Tchin Tchin. Aussi déconcerté qu’une tête de liste neuilléenne, j’ambitionne de siffler un gouleyant remontant aux cotés d’une grue gironde et peroxydée. Toutes phéromones latines dehors, je propose un verre. Le barman me désigne deux arbres, faits de capuchons de stylos recyclés, garnis de produits frais : « Ici, on cueille soi-même les fruits de son cocktail. » Je ne vais jamais au marché avec maman, du coup l’attendu panaché au kiwi s’est transformé dans mes mains en une soupe pétillante à l’avocat. Ma comparse et moi-même entamons un rejet buccal et involontaire de notre contenu gastrique.



Trois Couleurs #60 – Mars 2008