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Journal cinéphile, défricheur et engagé, par

> no 182 / SEPTEMBRE 2021 / GRATUIT

RENATE REINSVE

Prix d’interprétation à Cannes – « C’est le bon moment pour moi » CHRISTOPHE HONORÉ Proust, la Comédie-Française, le confinement et lui

“UNE PLONGÉE BRUTALE ET POÉTIQUE

DANS LA PLUS GRANDE PRISON D’AFRIQUE”

African American Film Critics Award Meilleur Film International

SOFILM

Meilleur Son Meilleure Image

UN FILM DE PHILIPPE LACÔTE

LA

NUIT

DES

ROIS

08 SEPT

ANAÏS DEMOUSTIER « J’ai toujours fait des premiers films et j’adore ça »

ÉDITO

La jeune femme est là, dans la cuisine, avec son compagnon qui, dans la lumière morne du petit matin d’Oslo, se sert un café. Elle est là mais son esprit est ailleurs. Cette pensée qui s’échappe, la mise en scène va la suivre. Soudain, dans la cuisine, l’homme se fige. L’héroïne sort, prend l’escalier jusqu’à la rue où passants et véhicules sont immobiles eux aussi. Alors elle court comme une dératée jusqu’à lui : un homme fraîchement rencontré. Cette scène est le

VICKY KRIEPS L’actrice fiévreuse règne sur la rentrée

cœur battant du sublime Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier. Elle raconte bien son héroïne perdue – figée – dans le champ des possibles : et si ? et si on s’était rencontrés à un autre moment ? et si j’avais agi différemment ? Ce rôle a valu à la Norvégienne Renate Reinsve le Prix d’interprétation à Cannes. Sur notre photo de couverture, il y a ce même mélange d’agitation et d’inertie – comme un léger bougé. Et si le film mettait le doigt sur le sentiment de l’époque ? L’immobilisme forcé et l’imagination qui prend le relais, c’est ce qui se joue dans l’autre grand film de la rentrée : Guermantes. Christophe Honoré tire une fiction de la création interrom-

pue par le Covid de son spectacle, inspiré d’À la recherche du temps perdu de Proust – Proust qui, avec sa fameuse madeleine trempée dans son thé, a si bien décrit le pouvoir d’évocation de la pensée : « … tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. » Une jeune femme qui fantasme sa vie, une troupe confinée qui répète une pièce fantôme… En cette drôle de rentrée, engouffrons-nous dans les pas de ces fascinants voyageurs immobiles. JULIETTE REITZER


SAÏD BEN SAÏD & MICHEL MERKT présentent avec la participation de

Mathieu

AMALRIC

Josiane

BALASKO

Mélanie

THIERRY

MAÏWENN

Bertrand

BELIN

Denis

LAVANT

Galatéa

BELLUGI

Jalil

LESPERT

Un film musical de Jean-Marie et Arnaud

LARRIEU

CHANSONS O RI G I N A L ES P H I L I P P E K AT E R I N E B E RT R A N D B E L IN DOMINIQUE A J E A N N E C H ER H A L ET I EN N E DA H O SEIN


EN BREF

Sommaire

P. 6 P. 11 P. 12

CINÉMA P. 18 P. 28 P. 38

PARADISCOPE P. 76 P. 80 P. 82

L’ENTRETIEN DU MOIS – ANDRÉ DUSSOLLIER RÈGLE DE TROIS – AMÉLIE NOTHOMB LES NOUVELLES – LINA SOUALEM & LUCIE ZHANG

EN COUVERTURE – RENATE REINSVE DANS JULIE (EN 12 CHAPITRES) INTERVIEW – CHRISTOPHE HONORÉ POUR SON FILM GUERMANTES CINEMASCOPE – LES SORTIES DU 8 SEPTEMBRE AU 6 OCTOBRE

SÉRIE – SCENES FROM A MARRIAGE DE HAGAI LEVI FILM – NO SUDDEN MOVE DE STEVEN SODERBERGH PORTRAIT – LUBNA PLAYOUST, VISAGE ET PROGRAMMATRICE DE MK2 CURIOSITY

MK2 INSTITUT ENTRETIEN – ANTOINE DE BAECQUE SUR CLAUDE CHABROL MANIFESTE DE GUY WALTER, DIRECTEUR DU MK2 INSTITUT ENTRETIEN – L’HISTORIEN PAULIN ISMARD

RENTRÉE LITTÉRAIRE – DIX BIOPICS INCONTOURNABLES EXPO – GEORGIA O’KEEFFE MUSIQUE – TIRZAH

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Il écrit pour TROISCOULEURS depuis 2008, mais on ne l’a jamais vu en vrai. C’est que ce fanatique de Marcel Aymé, qui est né en Belgique et vit en Bourgogne, cultive le mystère au moins autant que dans ses romans et nouvelles, souvent comparées aux œuvres de Poe ou de Borges : il a publié notamment Contes carnivores au Seuil, et L’Affaire Mayerling chez Payot & Rivages. Ce mois-ci, l’écrivain défriche pour nous les biopics les plus intrigants de la rentrée littéraire.

septembre 2021 – no 182

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Enfant, mettre un boîtier entre lui et le monde l’a aidé à dépasser sa timidité. Né en 1989, il s’est lancé en pro en 2014, fasciné par l’instant décisif de la rencontre humaine. On l’a rencontré pour un portrait de Céline Sciamma, qui nous avait dit : « Ah, lui, c’est l’homme qui m’a le plus photographiée ! » Julien peut être sûr qu’on aime ses photos, dont il émane toujours un mystère. Il signe quasi tous les portraits de ce numéro – dont celui en couverture !

SSON

ILS ONT PARTICIPÉ À CE NUMÉRO

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© 2018 TROISCOULEURS — ISSN 1633-2083 / dépôt légal quatrième trimestre 2006 Toute reproduction, même partielle, de textes, photos et illustrations publiés par mk2 + est interdite sans l’accord de l’auteur et de l’éditeur — Magazine gratuit. Ne pas jeter sur la voie publique.

P. 88 P. 90 P. 90

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Photographie de couverture : Julien Liénard pour TROISCOULEURS Imprimé en France par SIB imprimerie — 47, bd de la Liane — 62200 Boulogne-sur-Mer TROISCOULEURS est distribué dans le réseau   contact@lecrieurparis.com

CULTURE

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TROISCOULEURS éditeur MK2 + + — 55, rue Traversière, Paris XIIe tél. 01 44 67 30 00 — gratuit   directeur de la publication : elisha.karmitz@mk2.com | rédactrice en chef : juliette.reitzer@mk2.com | rédactrice en chef adjointe : time.zoppe@mk2.com | rédacteurs : quentin.grosset@mk2.com, josephine.leroy@mk2.com | directrice artistique : Anna Parraguette | graphiste : Jérémie Leroy | secrétaire de rédaction : Vincent Tarrière | stagiaire : Éléonore Houée | ont collaboré à ce numéro : Julien Bécourt, Charles Bosson, Nora Bouazzouni, Renan Cros, Julien Dokhan, Joséphine Dumoulin, Marilou Duponchel, Julien Dupuy, David Ezan, Marie Fantozzi, Yann François, Adrien Genoudet, Kasia Karwan, Damien Leblanc, Olivier Marlas, Belinda Mathieu, Stéphane Méjanès, Thomas Messias, Wilfried Paris, Michaël Patin, Laura Pertuy, Perrine Quennesson, Bernard Quiriny, Gautier Roos, Cécile Rosevaigue, Étienne Rouillon, Jonathan Trullard, Éric Vernay, Sophie Véron, Etaïnn Zwer & Célestin et Anselmo | photographes : Mike Ibrahim, Julien Liénard, Paloma Pineda | illustratrices : Sun Bai, Émilie Gleason | publicité | directrice commerciale : stephanie.laroque@mk2.com | cheffe de publicité junior cinéma et marques : manon.lefeuvre@mk2.com | responsable culture, médias et partenariats : alison. pouzergues@mk2.com | cheffe de projet culture et médias : claire.defrance@mk2.com

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P. 84 P. 85 P. 87

INE QUEN

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Petite, elle rêvait d’être pilote d’avion de chasse. Aujourd’hui, elle conduit son podcast « 7e science » façon Top Gun, avec style et méticulosité. Dans nos pages ce mois-ci, elle virevolte vers une autre aventure, le très attendu Dune de Denis Villeneuve (lire p. 8). Cette Picarde risque-tout officie aussi à la télé dans Le Cercle Séries, dans le magazine Cinemateaser ou encore en soirée lip-sync Céline Dion en binôme avec un autre de nos fidèles journalistes, son bestie Renan Cros. Arrivée en stage chez TROISCOULEURS en 2013, elle est désormais la rédac chef adjointe au grand cœur. Cette grande prêtresse du queer, originaire de Nancy, aime le ciné qui déborde, l’écriture sans concession d’Annie Ernaux, et avoir l’air vénère sur les photos. Ce mois-ci, entre autres critiques de films et missions plus secrètes, elle interviewe l’écrivaine de son adolescence (qui dit bien son goût pour les gens qui mettent en transe) : Amélie Nothomb. 

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Cinéma -----> « Tout s’est bien passé »

Qu’il ait flirté avec la Nouvelle Vague, ait navigué dans la troupe intello d’Alain Resnais ou se soit amusé à jouer les bourgeois malmenés par la vie dans des comédies populaires, l’acteur à la voix profonde a toujours refusé de se laisser enfermer dans un rôle. Dans l’intense Tout s’est bien passé de François Ozon (lire la critique p. 52), le comédien âgé de 75 ans incarne avec une justesse saisissante André, un homme au caractère bien trempé qui, après un AVC, décide de recourir à l’euthanasie contre l’avis de ses filles (jouées par Sophie Marceau et Géraldine Pailhas). Rencontre.

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Vous connaissiez le livre d’Emmanuèle Bernheim, dont est adapté le film ? Non, malheureusement. Et pourtant j’adore lire, découvrir. Et quand j’ai lu le scénario de Tout s’est bien passé, je me suis dit : « Si jamais je trouve dans le livre des choses dont François Ozon n’a pas voulu parler, je vais être parasité. » Mais je vais me rattraper. C’est la première fois que vous travaillez avec François Ozon. Ça vous a plu d’intégrer son univers ? Ah oui ! J’aime beaucoup sa liberté, sa profondeur, son sens du spectacle. Ce n’est pas un homme de théorie, il va au cœur des choses, il mélange la comédie, le drame… Et puis j’ai découvert sa mise en scène. Pendant le tournage, je pouvais sentir ce qui lui plaisait, là où il bifurquait, là où il revenait. C’était formidable. C’était comme une espèce de langage muet, intime, qui se créait comme ça. Comme avec Sophie Marceau. On n’avait pas besoin de se parler pour se comprendre. Moi, j’aime beaucoup ça. Parfois, sans connaître quelqu’un ou sans même qu’il se soit exprimé, on peut saisir ses pensées.   Le film parle frontalement d’euthanasie. Le sujet ne vous a pas fait peur ? Non, parce que je sais que, quand François traite d’un sujet politique contemporain, il y va franco, il n’a pas de retenue. Je trouve ça très bien que le film sorte dans la période où l’on en parle, jusque dans les gradins de l’Assemblée nationale. Il y a eu une tentative de débat en avril dernier visant à aller plus loin que la loi Leonetti. [Adoptée en 2005, cette loi interdit l’acharnement thérapeutique sur des personnes en fin de vie et propose la mise en place de soins palliatifs afin de

les soulager. En 2016, la loi Claeys-Leonetti instaurait en plus un droit à la sédation profonde et continue jusqu’au décès, sans pour autant autoriser l’euthanasie ou le suicide assisté, ndlr.] Vous vous êtes forgé un avis sur la question en préparant le rôle ? J’ai regardé un peu toutes les prises de position. C’est difficile de légiférer là-dessus car c’est très personnel. Évidemment, dans certains cas, ça se comprend très bien qu’on veuille mourir. Je pense à Vincent Lambert. [En 2008, après un accident de voiture, Vincent Lambert s’est retrouvé dans un état végétatif chronique. Pendant des années, les membres de sa famille se sont déchirés sur les suites à donner avant que l’arrêt des soins soit finalement validé par la justice en 2019, ndlr.] Mais il y a des cas comme celui de Jean-Dominique Bauby, qui était journaliste et écrivain et qui a été victime d’un AVC puis du locked-in syndrome [le syndrome d’enfermement est une paralysie qui atteint tout le corps, sauf les yeux, mais qui n’affecte ni la conscience ni la fonction cognitive, ndlr]. Eh bien, il était quand même lucide jusqu’au bout et il a même écrit un livre, Le Scaphandre et le Papillon, juste avec sa paupière. Tout ça est compliqué, je ne sais pas comment je réagirais.   Il y a des images très fortes dans le film, qui montrent le visage d’André à moitié paralysé. Comment êtes-vous parvenu à un tel degré de réalisme ? D’abord, autour de moi, j’avais vu des gens atteints d’AVC. Et puis j’ai regardé des documentaires, des vidéos… Une addition de choses qui m’ont permis de construire le per-

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sonnage de façon plus sensible. En amont du tournage, j’ai aussi montré à Ozon ce que j’allais faire, et on est arrivés à un accord total. Rien n’a été improvisé, sauf une scène dans l’hôpital avec de vraies infirmières. Il m’a dit : « Ça ne vous ennuie pas qu’on vous filme nu, lavé par une infirmière ? » Je trouvais ça très cohérent parce que ça soulignait l’humiliation que peuvent subir des malades, le degré d’intimité qui leur est parfois imposé. Et puis il y avait trois heures de maquillage chaque jour. Et, à côté de ça, le travail intérieur que je devais faire en moi-même pour creuser au plus proche de la vérité. Personnellement, cela vous a bouleversé de jouer un personnage aussi diminué physiquement ? C’est marrant parce que la vie d’acteur, ça permet de faire des parallèles comme ça, où on se dit : « Si je le vis au cinéma, Dieu me fera la grâce – si on est croyant – de ne pas me l’imposer dans la vie. » Ce qui est tout à fait naïf évidemment, ce n’est pas comme ça que la vie se passe. Mais ce rôle ne m’a pas angoissé. Au contraire, c’était un espace de création que j’aime beaucoup. J’avais l’impression de pouvoir être très vivant dans mon travail, paradoxalement.   Malgré son affaiblissement, André reste très caustique, blagueur, vif d’esprit, ce qui est à la fois agaçant et très touchant. Oui, c’est quelque chose que j’ai beaucoup aimé dans le scénario. La plupart des films qui traitent d’AVC ou de maladie vont automatiquement dans le drame. Ozon, lui, n’a pas fait l’économie de tout ce qui peut se passer, y compris des choses comiques. André a un vrai caractère de cochon. Il peut


« Tout s’est bien passé » <----- Cinéma

L’ENTRETIEN DU MOIS

se crée. C’est pour ça que j’ai toujours voulu sortir des ornières qui pouvaient me menacer. J’aime m’oublier, pour moi, l’important, c’est de servir un personnage. On vous associe quand même à l’univers fantasque et labyrinthique d’Alain Resnais, décédé en 2014, et avec lequel vous aviez tourné Mélo, On connaît la chanson, Les Herbes folles… Quels souvenirs gardez-vous de lui ? Resnais, je l’ai rencontré avec La vie est un roman [1983, ndlr], mais le moment le plus important pour moi, ça a été notre

« Quand François Ozon traite d’un sujet politique contemporain, il y va franco. » planches. Et puis j’ai rencontré François Truffaut, et on a fait Une belle fille comme moi [l’acteur y incarne un sociologue timide et obsédé par les femmes criminelles, ndlr], puis Claude Chabrol. Je suis entré dans cette famille du cinéma, celle de la Nouvelle Vague. Je n’y suis pas resté longtemps, mais ça m’a permis de rencontrer Alain Resnais, Éric Rohmer… J’ai toujours aimé appartenir à plusieurs familles. Ça me permet d’être indépendant, de voler de mes propres ailes et de montrer qu’on ne fonctionne pas uniquement soit dans la comédie, soit dans le drame. J’ai eu du mal à un moment donné à prouver que je pouvais faire les deux… Pourquoi ? Quand je suis sorti de L’Amour à mort d’Alain Resnais [1984, ndlr], personne ne me voulait. J’avais une image très propre d’acteur cérébral. C’est grâce à Coline Serreau et Trois hommes et un couffin [1985, ndlr] que j’ai pu m’en défaire. On sait au fond de nous qu’on peut tout faire, mais aux yeux de certains distributeurs, producteurs, vous avez une image qui

collaboration pour Mélo [1986, ndlr]. C’est un très bon souvenir pour moi, c’était un rôle avec un éventail d’émotions très large. C’est aussi l’époque où l’on a formé une petite troupe autour de Resnais, avec Alan Ayckbourn, Agnès Jaoui, JeanPierre Bacri, Pierre Arditi, Sabine Azéma… C’est d’ailleurs grâce à Sabine que j’ai pu approcher Alain Resnais dans la vie. J’ai découvert un être très curieux, qui s’intéressait aussi bien au radis noir qu’au téléphone portable. D’où l’incroyable richesse de son cinéma. Vous avez aussi joué chez Éric Rohmer (Perceval le Gallois en 1979, puis Le Beau Mariage en 1982). Beaucoup de personnes racontent l’ambiance particulière qui régnait lors de ses tournages. Comment les avez-vous vécus ? Ah oui, je me souviens du tournage de Perceval… On était là avec Fabrice Luchini, enfermés dans un studio, à devoir enfiler nos armures de 25 kg, lire du Chrétien de Troyes – le mec ne nous était pas du tout familier, mais on travaillait dur. Et on se retrouvait dans des situations… Rohmer

criait quelque chose à la fin d’une prise, et hop, on se retrouvait tous les deux sur nos chevaux. Il disait : « Formidables les chevaux, formidables ! » C’était un homme d’esprit, il était magnifique dans l’écriture des dialogues. C’était vraiment incroyable parce qu’on le rencontrait dans son bureau, il allait faire le thé à droite à gauche, on avait l’impression qu’il ne dialoguait pas du tout avec nous, et quand il nous passait le scénario et qu’on le lisait ensemble, il y avait un déclic. J’ai senti ça en préparant Le Beau Mariage aussi. Il pigeait tout de suite, à ma manière de parler, qui j’étais. Il y a un personnage type qui s’impose dans votre carrière depuis quelques années : celui du papa bourgeois, aimant mais dur. On peut citer Tanguy comme Tout s’est bien passé. Pourquoi les cinéastes pensent à vous pour ces rôles, selon vous ? Ben, je ne sais pas, parce que je ne suis pas du tout comme ça dans la vraie vie. Mes enfants auraient d’ailleurs peut-être voulu un père un peu plus comme ceux que je joue au cinéma, un type plus cadré. Alors que, moi, j’ai tellement vécu une éducation cadrée, justement, que j’ai plus tendance à être dans l’attention, la patience. Ce qui m’attire dans les personnages que vous citez, c’est la comédie. La colère du père de Tanguy, j’ai beaucoup aimé la jouer parce que, précisément, je l’exprime rarement.   Vous tournez tout le temps, on se demande à quel moment vous dormez. Quel rôle rêveriez-vous de jouer ? C’est un rôle qui n’existe pas encore. Ou plutôt si, il existe dans la tête du prochain metteur en scène qui va me le proposer. Tout s’est bien passé de François Ozon (Diaphana, 1 h 53), sortie le 22 septembre

sevresciteceramique.fr

© Nicolas Buffe

être odieux. Mais c’est ce qui fait que ses filles et les spectateurs le suivent dans sa détermination. Parlons un peu de votre carrière. Vous avez tourné pour la première fois dans les années 1970 avec François Truffaut (Une belle fille comme moi) et Claude Chabrol (Alice ou la Dernière Fugue), chez lesquels vous jouiez des personnages sombres, décalés. Oui. À l’époque, je sortais d’études de théâtre, j’avais fait le Conservatoire, je jouais beaucoup de comédies sur les

PROPOS RECUEILLIS PAR JOSÉPHINE LEROY Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

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Infos graphiques

Considéré comme inadaptable, le roman Dune de Frank Herbert (1965) a jusqu’ici confirmé sa réputation. David Lynch, Alejandro Jodo­rowsky et John Harrison avec sa série : tous s’y sont cassé les dents, leur œuvre devenant plus ou moins culte. Et si Denis Villeneuve, qui signe une nouvelle adaptation (en salles le 15 septembre) était le réalisateur de la situation ? À regarder sa filmographie de plus près, il semblerait qu’elle contienne tout ce qu’il faut pour.

TION LITT A T P É DA

Dans le roman, on reconnaît les Fremen, le peuple indigène d’Arrakis (le vrai nom de la planète Dune), à leurs yeux bleu intense sur fond bleu. Si les mirettes sont le miroir de l’âme, Denis Villeneuve sait aussi, depuis Blade Runner 2049 (2017) et ses réplicants, qu’ils sont les marqueurs de l’identité.

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© Wayna Pitch

L’avis de … Yves R a ib d au Géographe et maître de conférences, il a publié en 2015 La Ville faite par et pour les hommes (Belin).

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Dans Sicario (2015), Denis Villeneuve filmait la sale guerre entre les États-Unis et les cartels mexicains autour du trafic de drogue. Dans Dune, c’est un peu pareil, il faut juste remplacer les mots « drogue », « États-Unis » et « cartels » par les mots « Épice », « Imperium » et « Fremen ». Il a déjà remporté cette bataille.

DU PAIN SUR LA PLANCHE

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PERRINE QUENNESSON

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EN BREF

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En bref

sa d’un om cc e rso a Vi u ce rom ’ l c p et en llen p o an pr tant vre ave gai u rio tu a go t in euv u r e n éexis œ f a i re u n e od . P sp i e s’y c b or ad on rud ré d est déjà essayé ave d u P on e s te e oi Du nt, le L’a u t re co m m e m iviser rie. d ne é cinéas t e a p r é f é r é un e s en d t eux lo ngs métrages e

À São Paulo, une skateuse de 17 ans s’adonne à sa passion dans des lieux monopolisés par les garçons. L’héroïne de Je m’appelle Bagdad (en salles le 22 septembre) s’accommode de cette hégémonie qui fait légitimement fuir les autres jeunes filles. Mais le fait que les équipements sportifs soient trustés par les garçons est-il une fatalité ?   Le film dépeint les skateparks comme des temples de la masculinité dans lesquels l’héroïne semble acceptée presque par miracle. Les politiques pratiquées par les villes sont-elles responsables de ce genre de quasi-monopole ? Oui car, dès leur ouverture dans les années  1990, ces équipements ont été occupés à 95 % par des garçons. Comment peut-on aujourd’hui imaginer qu’ils soient neutres ? Par quel miracle les filles s’en

Des histoires d e fa m i l l e d ra m a tiques, du mystère religieux, de la trahison, des conditions climatiques extrêmes et des enfants tributaires des errements de leurs parents : il y avait tout ça dans Incendies (2010) et Prisoners (2013). Aucun doute, Denis Villeneuve est prêt pour les tribulations des Atréides de Dune.

empareraient-elles, sans un travail d’éducation et une volonté de partager équitablement les équipements publics entre femmes et hommes ? En continuant à construire des skateparks, des city stades, on aggrave les inégalités révélées par ce chiffre vérifié à de multiples reprises : 75 % des budgets consacrés aux loisirs des jeunes profitent aux garçons. Les garçons et les jeunes hommes ayant la mainmise sur les équipements sportifs d’accès libre, est-ce encore possible de rééquilibrer la répartition genrée dans ce type de lieu ? Comment ? Les expériences menées en France et dans d’autres pays européens montrent qu’un ou deux créneaux non mixtes féminins par semaine, encadrés par des animatrices, permettent aux jeunes filles d’acquérir rapidement le niveau nécessaire pour gagner leur place sur les autres créneaux majoritairement masculins. Les images positives données par la glisse aux Jeux olympiques peuvent également aider, ainsi que certaines formes de communication institutionnelle.   Éduquer différemment les garçons et les filles pourrait-il permettre de remédier en

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partie à ce problème de surinvestissement de la ville par les hommes ? Vouloir l’égalité filles-garçons en faisant uniquement la promotion des cultures masculines auprès des filles est inefficace et pervers, en tout cas voué à l’échec. La mixité dans le sport devait être la règle dans toute activité organisée par l’État et les collectivités, y compris par le secteur associatif subventionné, comme c’est le cas à l’école. Pour promouvoir ce genre d’actions – créneaux non mixtes féminins, mixité filles-garçons dans les apprentissages – de façon aussi simple et aussi juste que possible, il faut intégrer une perspective de genre dans l’élaboration des budgets. Il faut aussi mettre en lumière les clubs de théâtre, les chorales, le scoutisme mixte, les associations d’éducation populaire… Dans tous ces lieux qui rassemblent des centaines de milliers de jeunes, la rencontre est organisée entre filles et garçons et permet de réguler dès l’enfance les tensions organisées entre classes de sexe par la société patriarcale.

PROPOS RECUEILLIS PAR THOMAS MESSIAS


En bref

À offrir

SaNoSi Productions, Ayizan Production, Merveilles Production présentent

À chaque jour ou presque, sa bonne action cinéphile. Grâce à nos conseils, enjolivez le quotidien de ces personnes qui font de votre vie un vrai film (à sketchs).

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Ses bérets et ses chaussures de clown ne reflètent pas sa personnalité flamboyante. Emmenez-le voir l’expo « CinéMode par Jean Paul Gaultier ». À travers un parcours pensé comme un défilé, le grand créateur y présente des pièces qui témoignent des liens que le cinéma et la mode ont tissé au cours des dernières décennies, des robes de Marilyn à la marinière homoérotique de Querelle de Rainer W. Fassbinder.

Un film de Gessica Généus

du 6 octobre au 16 janvier à la Cinémathèque française

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s Samedi dernier, vous avez dû faire face au physio qui tentait gentiment de vous éjecter de boîte (vous aviez paraît-il trop bu). À votre grande surprise, vous avez passé la soirée à discuter avec lui de rom coms. Pour sceller cette amitié, et en écho à cette rencontre improbable, offrez à votre nouveau pote le génial Cheerful Wind (1981) du Taïwanais Hou Hsiao-hsien, un film qui raconte l’histoire d’une photographe qui tombe amoureuse d’un aveugle.

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Cheerful Wind de Hou Hsiao-hsien, (DVD/Blu-ray Carlotta)

JOSÉPHINE LEROY

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Scène culte

Sorti il y a vingt-cinq ans, le drame dévastateur de Lars von Trier a installé le cinéaste comme un auteur majeur et influencé tout un pan du cinéma mondial.

Quatrième long métrage de Lars von Trier, Breaking the Waves raconte l’histoire de Bess (Emily Watson), jeune femme pieuse vivant sur la côte nord écossaise, dont le mari (Stellan Skarsgård) est paralysé par un accident de travail. Il demande à Bess de coucher avec d’autres hommes et de tout lui raconter en détail, ce qu’elle accepte de faire par amour… « Je me souviens de mon travail sur ce film comme si c’était hier, tant le choc a été fort », confie Régine Vial, directrice de la distribution aux Films du Losange, qui s’occupa de la sortie de Breaking the Waves en France. « En mai 1996, le film est en Compétition à Cannes. Mais Lars fit demi-tour avant d’arriver en France tellement il était angoissé de montrer son œuvre. La projection fut pourtant triomphale : tout le monde était chamboulé, et Patrice Chéreau m’a attrapé la main pour me dire que le film était une déflagration. » Breaking the Waves

obtient le Grand Prix, puis sort en salles le 9 octobre 1996. « C’était une sortie passionnelle. Ce récit d’une énergie vitale a beaucoup ému, mais a aussi dérangé. » Premier grand succès du réalisateur danois, le film réalisa 635 000 entrées en France. Et avec son héroïne qui souffre et se sacrifie, n’aurait-il pas influencé des cinéastes de la décennie suivante, comme Carlos Reygadas ou Yórgos Lánthimos ? « Lars a ouvert une dynamique. Mais c’est surtout au niveau des personnages de femmes qu’il a innové. Elles sont toujours fortes et impressionnantes, que ce soit Charlotte Gainsbourg dans Antichrist ou Nicole Kidman dans Dogville. » Aucun plaisir sadique chez Trier ? « Si j’entends certaines critiques revenir, je trouve qu’il se réinvente à chaque film et qu’il n’y a pas systématiquement de la souffrance. Dans Melancholia, on a l’angoisse de la fin du monde, mais c’est un sentiment universel, et pas sadique. » Et Régine Vial d’annoncer que Breaking the Waves ressortira en salles dans un futur proche. Histoire de redonner à la salle de cinéma, comme à l’amour, tout son pouvoir sacré. DAMIEN LEBLANC ILLUSTRATION : SUN BAI

Règle de trois

AMÉLIE NOTHOMB

parent l’arrivée du « patron » et de la « patronne ». Ça pourrait être une libération, mais déjà les mauvais présages s’amoncellent. Le père Jules tire sur son accordéon avec un entrain contrefait. Le mousse fiche le bouquet de fleurs à l’eau d’un coup de pied. On embarque Juliette en la juchant sur un mât coulissant, sans lui laisser le temps de dire

« Quand je pense qu’elle n’avait jamais quitté le village. » adieu à sa mère. Tout semble brusque, asynchrone, dissonant – une farce de protocole. Puis L’Atalante quitte la rive. Sur le pont, Jean tente d’embrasser Juliette, qui s’évanouit. Les chats du père Jules se jettent sur eux pour les griffer. Elle s’échappe un instant – sublime travelling dans le sens inverse du courant, vers l’impossible retour – avant de succomber entre les bras de son homme. Dans le chef-d’œuvre de Jean Vigo, le monde est un marécage, le désir, un courant violent… et l’amour, un insondable miracle.

MICHAËL PATIN

Censuré, mutilé, maltraité… puis réhabilité, restauré, adulé : quatre-vingtsept ans après sa sortie, l’unique long métrage de Jean Vigo reste cet absolu de poésie sur pellicule. Il ne faudrait pas oublier son nihilisme inouï. C’est l’une des scènes de mariage les plus sinistres de l’histoire du cinéma. Quand L’Atalante débute, la messe est dite, la cérémonie est déjà terminée. Les jeunes époux sortent de l’église, isolés par le cadre, suivis de loin par le cortège des villageois en habits noirs. La marche nuptiale ressemble à une marche funèbre. « Allons la mère, allons, vous plaignez pas, elle est tombée sur un beau gars. Et puis, elle reviendra bien un jour », lance un barbu. « Quand je pense qu’elle n’avait jamais quitté le village », gémit la mère. En épousant Jean le marinier (Jean Dasté), Juliette (Dita Parlo) quitte les siens pour l’aventure d’une vie au fil de l’eau, à bord de la péniche L’Atalante. La mise en scène et le découpage accompagnent ce passage : à l’arrière, les villageois piétinent, râlent et médisent ; à l’avant, sur le quai, le père Jules (Michel Simon) et son mousse (Louis Lefebvre) pré-

L’Atalante de Jean Vigo (Malavida, 1 h 28), ressortie le 29 septembre

Flash-back BREAKING THE WAVES

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L’ATALANTE

DE JEAN VIGO (1934) LES AMOURS D’ANAÏS DE CHARLINE BOURGEOIS-TACQUET (SORTIE LE 15 SEPTEMBRE) : GUIDÉE PAR SON DÉSIR, UNE ÉTUDIANTE EN LETTRES HÉSITE ENTRE UN GARÇON DE SON ÂGE, UN ÉDITEUR ET UNE ÉCRIVAINE.

Émopitch

En bref

3 films qui ont été essentiels dans votre jeunesse ? 2001 : l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, que j’ai vu à 9 ans, quand je vivais à New York. Ce film a produit sur moi un effet hypnotique, sans que je le comprenne vraiment. J’étais scotchée. La scène initiale, avec l’opéra de Richard Strauss en fond, je n’avais jamais rien vu d’aussi traumatisant. Satyricon de Federico Fellini, vu à 14 ans. Nom d’un chien, l’effet que ça m’a fait ! Particulièrement la scène de l’apparition de l’hermaphrodite, que j’ai découverte dans une espèce d’épouvante sacrée. Excalibur de John Boorman, vu à 15 ans. J’avais trop kiffé. Quand j’en suis sortie, j’avais trouvé mon ambition dans la vie : chercher le Graal.

© Jean-Baptiste Mondino

Elle vient de publier son trentième roman, Premier sang (Albin Michel), dans lequel elle rend hommage à son père adoré, le diplomate Patrick Nothomb, décédé l’an dernier. L’écrivaine belge Amélie Nothomb évoque sa jeunesse et sa haute idée de l’amour en répondant à notre questionnaire cinéphile. no 182 – septembre 2021

3 films qui vous font penser à votre père ? Furyo, surtout le personnage de Mister Lawrence, le négociateur. Être capable de négocier à ce degré-là de barbarie… C’est vraiment papa. Pluie noire de Shōhei Imamura. La pudeur dans l’horreur de la bombe atomique. Diplomatie, avec Niels Arestrup, qui raconte comment un diplomate suédois a sauvé Paris en négociant avec les nazis. Mon père aurait fait ce genre de choses.


En bref

PAR LE RÉALISATEUR DE

BLINDSPOTTING

”LE FILM LE PLUS INSPIRANT DE L’ANNÉE” VARIETY

”À COUPER LE SOUFFLE” IAMTHOMASMALONE.COM

”PUISSANT” SLUG MAG

”CAPTIVANT” COLLIDER

Décrivez-vous en 3 personnages de films. Wednesday Addams, dans La Famille Addams. Enfant, j’étais vraiment cette petite fille-là. La deuxième réponse est hyper prétentieuse, je vous prie de m’excuser : c’est le personnage joué par Kim Novak dans Vertigo. Je la comprends très profondément. Sa façon d’aimer, de mentir, d’être vraie dans le mensonge… Le personnage d’Antoninus dans Spartacus. Lui aussi, j’adore sa façon d’aimer. À la fin, Spartacus et Antoninus doivent combattre à mort dans l’arène, le survivant sera crucifié. Ce n’est pas dit, mais on sent qu’ils s’aiment, chacun veut assassiner l’autre pour lui épargner la crucifixion. Ça donne la scène d’amour la plus stupéfiante de l’histoire du cinéma.

3 films qui pourraient ne s’adresser qu’à vous ?

AU CINÉMA LE 15 SEPTEMBRE CRÉDITS NON CONTRACTUELS

Phantom Thread de Paul Thomas Anderson. J’ai eu l’impression que ce film était uniquement destiné à me faire jouir. Cette histoire d’amour fou sur fond de haute couture et d’empoisonnement… C’était un complot pour me plaire. Les Deux Anglaises et le Continent. Je ne peux pas entrer dans les détails, mais c’est le film qui a le plus modifié ma vie. Si je ne l’avais pas vu, à 12 ans et demi, je ne serais pas la personne que je suis. Le Château de l’araignée d’Akira Kurosawa. Macbeth version Kurosawa, c’est énorme.

© 2020 LAMF SUMMERTIME LLC. TOUS DROITS RÉSERVÉS.

Premier sang d’Amélie Nothomb (Albin Michel, 180 p., 17,90 €)

PROPOS RECUEILLIS PAR TIMÉ ZOPPÉ

septembre 2021 – no 182

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LES NOUVELLES

Le strip

En bref

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Fille des acteurs Zinedine Soualem et Hiam Abbas, Lina Soualem entre par la grande porte dans le genre documentaire avec Leur Algérie (en salles le 13 octobre), dans lequel elle faire ressurgir la mémoire de ses grands-parents algériens. On la découvre comme dans son film, la mine enjouée dans une fenêtre Skype. Sous son abondante chevelure brune bouclée, on reconnaît un regard : celui de Zinedine Soualem, son père (acteur-fétiche de Cédric Klapisch), dont elle filme les parents dans Leur Algérie. Un premier docu capté en solo en Auvergne, au moment de la séparation de ce couple d’Algériens après soixante-deux ans de mariage et dont elle exhume habilement les souvenirs parfois douloureux. « Ça m’a permis de mieux définir mon rapport à l’Algérie. Pendant longtemps,

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je parlais beaucoup plus de mes origines palestiniennes parce que, contrairement à l’Algérie, j’y allais. » Née en 1990, Lina Soualem a grandi dans le XIe arrondissement de Paris et a étudié l’histoire des sociétés arabes contemporaines à la Sorbonne tout en voyageant en Galilée, dans la famille de sa mère, Hiam Abbas. On l’a croisée en tant qu’actrice au côté de celle-ci dans À mon âge, je me cache encore pour fumer, ou encore avec sa sœur Mounia chez Hafsia Herzi. Son prochain docu ? Bye bye Tibériade, sur… la famille de sa mère. « J’ai envie de continuer d’explorer l’histoire de la mémoire et de la transmission, cette fois à travers la lignée des femmes. » On se hissera volontiers de nouveau dans son arbre. Leur Algérie de Lina Soualem, JHR Films (1 h 12), sortie le 13 octobre Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

no 182 – septembre 2021

TIMÉ ZOPPÉ

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C’est l’une des révélations de Cannes 2021. Lucie Zhang, 20 ans, illumine Les Olympiades de Jacques Audiard (sortie le 3 novembre) en étudiante à la fois crue et fleur bleue. Un rôle d’extravertie auquel elle a apposé son empreinte. Avec son Eastpak rouge sur son habit traditionnel chinois et son ton calme en interview, Lucie Zhang marque l’esprit. Dans le film d’Audiard, on l’a découverte pile électrique, étudiante décomplexée (dans la scène d’ouverture, elle interprète une chanson – qu’elle a écrite elle-même – nue sur son canapé) qui cache ses sentiments à son colocataire (Makita Samba), avec qui elle couche. Lucie Zhang est née dans le quartier du XIIIe arrondissement qui donne son titre au film, mais a grandi entre Nanterre et


Damien Jalet Kohei Nawa Jann Gallois Blanca Li Lia Rodrigues Béatrice Massin Dominique Hervieu Aakash Odedra Hu Shenyuan Malandain Ballet Biarritz Carte Blanche Phia Ménard Rocío Molina Compagnie AO IE Maud Le Pladec Navdhara India Dance Theatre Ashley Lobo Mathilde Monnier Alban Richard Christophe Béranger Jonathan Pranlas-Descours La Veronal

Paris. Petite, elle annonce à ses parents, restaurateurs chinois, qu’elle sera médecin, comme son grand-père. Mais le harcèlement scolaire la rend introvertie. Elle se réfugie dans les wu xia pian (films de sabre chinois) et se rêve une autre vie. « Dans ces films, les gens ont des pouvoirs. Je voyais les acteurs et les actrices voler avec de très beaux costumes. Je me suis dit que, plus tard, il fallait que je vive dans ces écrans-là. » À 18 ans, alors qu’elle a bifurqué en économie gestion à Paris-Dauphine, elle décroche le premier rôle des Olympiades à force de ténacité. Elle teinte l’ironie du personnage de sa douceur pour en faire une héroïne inoubliable. Comme Lucie Zhang, dont on espère continuer de voir la force tranquille irradier à l’écran.  Les Olympiades de Jacques Audiard, Memento (1 h 45), sortie le 3 novembre

David Coria Farruquito Biennale d’art flamenco Paula Comitre Rafaela Carrasco Florencia Oz Rafael Riqueni Acosta Danza Système Castafiore Skopje Dance Theater Sydney Dance Company Compagnie Ayelen Parolin Dancenorth Australia Thomas Lebrun Étienne Rochefort Josette Baïz Groupe Grenade Batsheva Dance Company Ballet de l’Opéra de Lyon KOR’SIA Mylène Benoit Rachid Ouramdane

Photo : Mille et une danses (pour 2021) © Frédéric Iovino

ÉMILIE GLEASON

En bref

www.theatre-chaillot.fr

ÉLÉONORE HOUÉE

Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

septembre 2021 – no 182

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En bref

© Succession Agnès Varda

Rosalie Varda nous a confié ce cliché inédit, pris par sa mère, Agnès Varda, lors du mariage d’Anna Karina et de Jean-Luc Godard. Elle raconte. « Quel plaisir de retrouver dans nos archives cette photographie prise par ma mère, Agnès Varda, le 7 mars 1961, le jour du mariage très privé d’Anna Karina et de Jean Luc Godard, dit JLG ! Avec les témoins Jean-Pierre Melville et Georges de Beauregard, mes parents, les amis et la famille proche. Évidemment, je n’ai aucun souvenir de cette séance de prise de vue devant le célèbre restaurant Le Stresa. Agnès m’a raconté cette journée délicieusement joyeuse ! Une couturière m’avait fait pour l’occasion une robe un peu style 1920 dans un velours broché bleu-vert, un tissu lourd, un tissu de rideaux avec un col en dentelle, des chaussettes avec de la dentelle – « un must » – et des vernis. La divine Anna avait une robe en satin blanc avec une sur-jupe en tulle assortie à son voile, si belle, si chic, avec son sourire enfantin. Agnès s’est amusée à mettre un peu en scène ce mariage. Elle fait tenir un parapluie par le serveur, comme un « pré-hommage » aux Parapluies de Cherbourg. Est-ce qu’il pleuvait vraiment ? Le trottoir brille un peu. Ne dit-on pas « mariage pluvieux, mariage heureux » ? On pourrait imaginer que je suis sa fille. Moimême, quand je me suis mariée, j’avais déjà deux garçons, j’aime bien l’idée que l’on se marie plus tard pour faire une fête. Revenons au cinéma avec cette citation de JLG : “Faut rien comprendre, faut juste regarder et écouter.” » Rosalie Varda et Anna Karina devant le restaurant Le Stresa, Paris, 1961, photographiées par Agnes Varda

Règle de trois

POMME

Pouvez-vous vous décrire en 3 personnages de film ?

© Oumayma B. Tanfous

Chihiro, pour le paradoxe de sa vulnérabilité et de son courage, Carmen de Spy Kids, aventurière, et Mathilda dans Léon, adulte avant l’heure.

La chanteuse folk de 25 ans, très engagée contre le sexisme et les violences sexuelles, a décroché sa deuxième Victoire de la musique en février. Pendant sa tournée des festivals estivaux et avant ses trois dates à l’Olympia en septembre, elle a répondu à notre questionnaire cinéphile.

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Vos 3 plus beaux souvenirs de cinéma ? Ma vie avec John F. Donovan de Xavier Dolan, je suis allée le voir seule au cinéma et il m’a vraiment bouleversée parce que je me suis construite à travers des idoles. La Reine des neiges, un soir d’hiver avec des gens que j’aime, en réconfort total. Parasite de Bong Joon-ho, que je suis retournée voir deux fois. Incroyable !

3 films dans lesquels vous aimeriez vivre ? Le Voyage de Chihiro, Alice au pays des merveilles et Harry Potter. Oui, je crois en la magie et aux sorcières.

Le film que vous aimez regarder à 3 heures du matin, une nuit d’insomnie ? The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson. Absurde, fantasque, beau.

3 films lesbiens ou queer qui vous ont aidée à vivre ? Call Me by Your Name de Luca Guadagnino, Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma et Garçon chiffon de Nicolas Maury. Mais je n’en regarde pas assez… je dois m’y atteler.

3 rôles tenus par de véritables chanteurs ou chanteuses que vous adorez ?

L’acteur ou l’actrice qui vous faisait fantasmer à 13 ans ? Laetitia Casta ! Je l’ai toujours trouvée magnifique et douée.

Vos 3 B.O. préférées ? La B.O. d’Alabama Monroe, vestige de mes années d’obsession pour la country et le bluegrass, celle de Princesse Mononoké, pour les émotions intenses, et celle de Juno, qui m’a donné envie de jouer de la guitare à 13 ans.

Lady Gaga, une de mes artistes préférées depuis l’adolescence pour sa créativité et sa singularité, dans A Star Is Born de Bradley Cooper. Camélia Jordana dans le récent La Nuit venue de Frédéric Farrucci. Veerle Baetens dans Alabama Monroe de Felix Van Groeningen.

no 182 – septembre 2021

du 13 au 15 septembre à l’Olympia

PROPOS RECUEILLIS PAR TIMÉ ZOPPÉ


LES FILMS DU BÉLIER PRÉSENTE

PASSIONNANT, BOULEVERSANT. UN GRAND FILM ” “

L’OBS

© 2020 - LES FILMS DU BÉLIER - FRAKAS PRODUCTIONS - LAITH MEDIA - FRANCE 3 CINÉMA - JAMAL ZEINAL ZADE - ANAPHI STUDIO - CADC - FLACH FILM PRODUCTION

VINCENT LACOSTE

VICKY KRIEPS

UN FILM DE HÉLIER CISTERNE

AU CINÉMA LE 13 OCTOBRE


En bref -----> La page des enfants

L’interview Tout doux liste

LA DISPUTE [THÉÂTRE] Comment faire exister la parole des enfants au théâtre ? Le metteur en scène Mohamed El Khatib, qui aime à inviter des non-professionnels dans ses pièces, se prête à l’exercice en laissant s’exprimer des jeunes, dont les parents sont séparés, sur les disputes conjugales. Une fiction où se mêlent des éléments réels, et qui traite avec tact et humour d’un sujet universel. • B. M. La Dispute de Mohamed El Khatib, les 1er et 2 octobre à l’Espace 1789 (Saint-Ouen) (50 min), dès 8 ans

HÔTEL TRANSYLVANIE CHANGEMENTS MONSTRES [CINÉMA] Dans les régions boisées de la Roumanie, le comte Dracula et les autres résidents de l’hôtel Transylvanie redeviennent humains lorsque Johnny, le gendre du célèbre vampire, pactise avec le chasseur de monstres Van Helsing… Ce quatrième opus, au discours optimiste sur l’acceptation de soi, enchante par le ton loufoque des dialogues et la palette colorée de l’animation. • É. H. Hôtel Transylvanie. Changements monstres de Derek Drymon et Jennifer Kluska (Sony Pictures, 1 h 34), sortie le 6 octobre, dès 6 ans

de NE NTI E M CLÉ DU E IC TAV N PO

Anselmo, 8 ans, a interviewé les créatrices du podcast Ma langue au chat – dans lequel une enfant et son copain Chat s’interrogent sur le monde (le consentement, l’écologie, la discrimination…) –, Clémentine du Pontavice, autrice et illustratrice de livres jeunesse, et sa fille, Aponi, âgée de 10 ans.

Clémentine, quand tu étais petite, est-ce que tu posais beaucoup de questions aux adultes ? Clémentine : Oui, mais à un moment j’ai arrêté. Je trouvais que l’on ne me répondait pas pour de vrai. C’était comme si mes questions les embêtaient ou les gênaient un peu.   C’est pour ça que tu aimes expliquer des choses aux enfants ? C : C’est ça. Ma langue au chat donne des clés aux enfants pour qu’ils réfléchissent, parce que je crois qu’un enfant qui pense par lui-même devient un adulte qui construit un monde meilleur.   C’est comme dans un épisode du podcast, tu dis, enfin Chat dit : « Un enfant heureux, ça devient un adulte heureux. » C : Oui. Moi je crois à ça.   Aponi, c’est toi qui décides de quoi vous allez parler ? Aponi : On réfléchit ensemble, mais c’est plus maman qui me propose des sujets, et je lui dis ce que j’en pense, ceux qui m’intéressent le plus.   Quel épisode tu as préféré faire, Aponi ? A : Le premier, « Qu’est-ce que c’est qu’être un enfant ? », c’est celui où il y a le plus de blagues. Et toi, c’est lequel ton préféré ?

Par Anselmo, 8 ans Le dernier, celui ou vous répondez aux questions des auditeurs. Et aussi celui sur le harcèlement, tout est bien expliqué et tout le monde a la parole. C : Oui, on a essayé de se mettre des deux côtés : du côté de celui qui est harcelé, bien sûr, mais aussi de celui qui harcèle, parce que souvent il ne va pas très bien non plus, donc il faut parler aux deux pour que ça s’arrête.   Clémentine, pourquoi tu as choisi le rôle d’un chat ? C : Avec Gaïa, la productrice, et toute l’équipe, on a pensé que ce serait drôle si un humain discutait avec un non-humain, comme une peluche par exemple. Ensuite est venue l’idée de l’animal, puis spécifiquement du chat. Mais le plus important c’était que les deux personnages soient sur un plan d’égalité, c’est-à-dire que Gaby et Chat s’écoutent et se questionnent l’un l’autre.   Oui, c’est bien, parce qu’il n’y en a pas un plus fort que l’autre. Comment est-ce que vous fabriquez le podcast ? C : Tous les mercredis, on allait dans un studio d’enregistrement, on ne faisait pas ça à la maison. C’est Adrien, qui est ingénieur du son, qui enregistre Chat et Gaby. Ensuite c’est Aurore qui choisit l’habillage. C’est-àdire qu’elle décide par exemple de rajouter des petits sons en plus, comme ceux d’une cour de récréation, des dialogues ou des bruits rigolos. Enfin, Marion mixe tout ça

La critique de Célestin, 7 ans MA MÈRE EST UNE GORILLE (ET ALORS ?) SORTIE LE 22 SEPTEMBRE

IL ÉTAIT UNE FORME [LIVRE] Au royaume géométrique de Pointudroidur, seuls les sujets à la morphologie rectiligne sont admis. Mais un changement soudain des formes bouscule la monarchie : les propres enfants de la reine et du roi naissent avec des traits tout ondulés. Très original, cet album, riche en idées graphiques et à l’humour cocasse, permet aux auteurs de revendiquer le droit à la différence. • É. H. Il était une forme de Gazhole et Cruschiform, (Maison Georges, 60 p., 19,90 €), dès 7 ans

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et de sa fille, Aponi

no 182 – septembre 2021

pour que ce soit agréable à écouter et pas trop le bazar dans les oreilles. Et, voilà, on obtient le son final du podcast. Est-ce que c’est épuisant pour toi, Aponi, de faire des podcasts ?  A : Au début c’était compliqué. C’est un vrai travail, on répète le texte à la maison, en studio on refait les prises, et il faut rester concentrée. Mais on a trouvé un rythme : on enregistre deux épisodes par mercredi, un avant et un autre après la pause goûter !   Et toi, Clémentine, est-ce que tu préfères écrire, dessiner ou enregistrer des podcasts ? C : J’aime faire les trois, j’adore changer de support d’expression et de créativité. Mon cerveau est fait comme ça, et j’aime passer de l’un à l’autre. Quand j’écris, je suis seule, j’ai besoin de concentration. Quand je dessine, j’adore écouter de la musique au casque. Le podcast, c’est travailler en équipe, il y a du jeu, et petit à petit je me sens de plus en plus à l’aise dans le rôle de Chat. En écoute sur https://nouvellesecoutes.fr/podcast/ ma-langue-au-chat/ PROPOS RECUEILLIS PAR ANSELMO (AVEC CÉCILE ROSEVAIGUE) Photographie : Mike Ibrahim pour TROISCOULEURS

« Une petite fille de 8 ans est adoptée par une gorille. Même si j’étais orphelin, je ne voudrais pas partir avec une guenon, parce que les singes c’est pas trop mon genre. Je préférerais un aigle pêcheur, par exemple. Mais à mon avis ils ont choisi cet animal parce que les gorilles c’est plus proche de nous, et parce que les enfants ont souvent peur des gorilles, avec leurs dents pointues. Du coup, ça montre bien que la petite fille est très courageuse. Mais faut pas s’inquièter : c’est un film qui se passe bien. Déjà, on le dit dans le titre du film avec « et alors ? ». Ensuite ils ont un peu changé la gorille du film : elle a pas de dents pointues. Et

enfin on en parlerait pas sinon, on va pas parler d’un film gore ici quand même ! La gorille fait faire plein de trucs de maman à la petite fille : elle la nourrit, elle lui apprend à conduire une voiture ! Ça montre bien que, pour un enfant, conduire une voiture c’est pas aussi dangereux que les grands le pensent. Les grands ne savent pas qu’on est aussi forts et aussi malins. » Ma mère est un gorille (et alors ?) de Linda Hambäck, Les Films du Préau (1 h 12), sortie le 22 septembre PROPOS RECUEILLIS PAR JULIEN DUPUY


PA R L E S C R É AT E U R S D E

© 2021 MARVEL

ACTUELLEMENT AU CINÉMA


À

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« Julie (en 12 chapitres) » <----- Cinéma

C À T E R N O P E M S T R E N AT E R E I N S V E

Révélation irrésistible du dernier Festival de Cannes dans Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier, la Norvégienne Renate Reinsve en est carrément repartie avec le Prix d’interprétation féminine. Après une brève apparition chez Trier dans Oslo. 31 août en 2012 et quelques petits rôles en Norvège, elle éclate ici avec spontanéité et drôlerie dans le rôle d’une trentenaire en perpétuelle redéfinition, alors que son amoureux quadra Aksel (Anders Danielsen Lie) cède à la nostalgie et qu’elle hésite à le tromper avec un séduisant jeune homme (Herbert Nordrum). Rencontre avec l’actrice, apparemment tout aussi sensible et indocile que son personnage. QUENTIN GROSSET

« C’est un peu tardif, un premier rôle à 33 ans… Mais c’est le bon moment pour moi  », nous dit sur une terrasse cannoise, quelques jours avant la cérémonie de clôture du festival, Renate Reinsve, avec une malice, des cheveux tirés et des grosses lunettes noires qui lui donnent un petit air d’Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé. Son personnage dans le cinquième long de Joachim Trier, Julie, vit aussi sur un autre tempo que les gens autour d’elle – comme dans cette séquence très belle où tout Oslo se fige, les passants s’immobilisant d’un coup, tandis que cette héroïne à contretemps continue à courir à fond, le sourire aux lèvres. « Le bon moment » qu’évoque Reinsve, c’est précisément l’une des grandes thématiques du film. Il affirme en creux que ça n’existe pas autrement que subjectivement, et surtout qu’il y a beaucoup trop d’injonctions et d’angoisse autour de tout ça : le bon moment pour se caser, le bon moment pour avoir des enfants, le bon moment pour avoir des regrets, et donc finalement le bon moment pour tenir un rôle principal… « J’ai merdé plein de trucs, mais en même temps j’ai le sentiment d’avoir fait les bons choix. Et je crois que le film est comme un gros câlin pour les personnes comme ça, un peu fucked up », affirme l’actrice, propulsée Prix d’interprétation alors que personne ou presque ne la connaissait avant la projection cannoise du film.

UNE HISTOIRE DE TIMING Comme Julie, Renate Reinsve se trouve désormais lancée à toute allure. Et cette renommée a été tellement soudaine et perturbante pour elle qu’elle a confié au site Internet Vulture qu’après la première projection, par peur des critiques qui commençaient à tomber, le premier matin elle s’est réveillée et a vomi, le suivant elle s’est levée et a pleuré. Ce qui ne voulait pas dire qu’elle n’était pas prête. « J’ai toujours aimé ça, construire une histoire, raconter une vie. Mais, avant, j’étais tellement timide… Du coup, ça m’a pris beaucoup de temps avant de m’avouer que je pouvais deve-

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© Oslo Pictures

Cinéma -----> « Julie (en 12 chapitres) »

Herbert Nordrum et Renate Reinsve

nir actrice.  » Pourtant, sa vocation lui est venue très tôt. Née en 1987 à Solbergelva, au sud d’Oslo, Reinsve a grandi à la campagne et, déjà, elle faisait des étincelles dans un club de théâtre pour enfants de la ville attenante. « Je faisais attention à des détails, à des nuances, par exemple à comment les gens agissent quand ils sont gênés… J’avais 9 ans ! » En 2012, son tout premier rôle – enfin, on peut plutôt parler d’apparition –, c’était déjà chez Trier, dans son sublime deuxième long, Oslo. 31 août. « J’avais un tout petit rôle, avec une seule réplique : “Allons faire la fête !” » Ce qui semble bien lui correspondre, puisqu’elle nous raconte que, ce qu’elle préfère dans la vie nocturne d’Oslo, ce sont les nachspiel (le mot norvégien pour « after ») un peu hors du temps, quand le soleil se lève et qu’on continue à boire et à danser malgré la fatigue, exactement comme dans les quelques instants du film où elle apparaît. « J’avais juste des scènes de soirées, et, franchement, on s’est tellement amusés… C’était pour une seule séquence, mais avec les tests lumière je suis restée sur le tournage neuf jours. C’est là que j’ai rencontré un peu toute l’équipe. » Si cette rapide expérience lui a semblé marquante, ce n’était pas vraiment encore son heure. Alors que Renate Reinsve raconte s’être bien donnée dans des séries comiques norvégiennes ou dans des pièces d’avant-garde russe, le métier d’actrice commençait à ne plus trop la faire vibrer juste avant Julie (en 12 chapitres). « J’étais prête à abandonner. Parce qu’à notre époque,

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au moins en Norvège, la situation économique fragilise les projets artistiques, plusieurs projets auxquels je tenais ont été compromis. J’en avais tellement marre des mauvais scripts que pendant un moment j’ai pensé à devenir charpentière. Et c’est là que Joachim m’a appelée. J’attendrai donc avant de commencer une carrière dans le bois. »

FUREUR DE VIVRE Joachim Trier s’est souvenu de Renate Reinsve, qu’il a continué à fréquenter après

qu’on a un peu la même façon de voir la vie, l’amour, ce qu’on doit en faire, quels choix faire… On a beaucoup parlé de ça, des choix. Imaginons : vous êtes dans une relation avec quelqu’un, mais vous avez une touche avec quelqu’un d’autre. Vous ne voudriez pas stopper un petit peu le temps pour voir ce que ça pourrait donner avec cette nouvelle personne ? Julie est confrontée à ça, et c’est tellement humain. » Trier lui a donc composé un rôle sur mesure, qui reflète ses questionnements autant que les siens, même si tous deux appartiennent à des générations différentes. Elle incarne cette étudiante à l’ardeur de vivre inaltérable, qui veut tout expérimenter, et qui

« J’en avais tellement marre des mauvais scripts que j’ai pensé à devenir charpentière. » Oslo. 31 août. « Oslo, c’est tout petit, on se croise souvent, par-ci, par là… Avec Joachim, on finit toujours par avoir des conversations complètement existentielles. Il faut dire

paraît arriver en décalage dans la vie d’Aksel (Anders Danielsen Lie), son amoureux quadra (et possible projection de Trier) qui au fil des années a vu tous ses amis gagnés

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par une sorte de mollesse, engoncés dans leur confort petit bourgeois. Un personnage parfaitement « trierien » – dans Oslo. 31 août (2012), le protagoniste (Anders Danielsen Lie, déjà lui) sortant de désintox peinait lui aussi à se trouver des points communs avec ses plus proches amis, trop bien installés. Mais, là où ce film s’avançait grave et écorché, Renate Reinsve, par toute sa loquacité, sa drôlerie et son piquant naturel, tire cette fois Trier vers la comédie. Contre le temps qui s’accélère, la nostalgie et la résignation qui gagnent progressivement les autres personnages, l’actrice envoie toute sa légèreté, même si celle-ci a évidemment un contrepoint – Reinsve se dit d’ailleurs fan de films très noirs, Antichrist ou Requiem pour un massacre, ce qui nous la rend encore plus attachante. « Ce que j’aime dans le fait de vieillir, c’est que personne n’y comprend rien. Hier, il y a un type de 60 ans qui m’a interviewée et qui m’a dit : “J’ai encore tout à apprendre.” J’adore cette attitude », conclut l’actrice, pour qui l’âge semble finalement peu importer, pourvu qu’on ne cède pas à l’abattement. Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier, Memento (2 h 08), sortie le 13 octobre


MANDARIN PRODUCTION eT FOZ PRéseNTeNT

sOPHIe

MARCeAU

ANDRé

DUssOLLIeR

GéRALDINe

PAILHAs

« Mordant, osé et bouleversant »

L’OBS

UN FILM DE

©PHOTO : CAROLE BETHUEL

FRANÇOIS OZON

AU CINÉMA LE 22 SEPTEMBRE


Cinéma -----> « Julie (en 12 chapitres) »

LE TEMPS DES POSSIBLES

JOACHIM TRIER Après le fantastique Thelma (2017), le cinéaste norvégien revient dans Julie (en 12 chapitres) à sa veine la plus intimiste, celle qu’on lui préfère et qui l’avait imposé dans le paysage cinéphile en 2012 grâce au sublime Oslo. 31 août. Il tire ici le portrait bouleversant, drôle et subtil d’une trentenaire aussi erratique que brillante, incarnée par l’éclatante Renate Reinsve (lire p. 18). Une héroïne aux prises avec les contradictions de son époque, sa peur de l’engagement, son refus de sacrifier ses désirs… On a demandé au cinéaste quadra à quel point il s’identifiait à elle.

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Vos personnages apparaissent fréquemment en lutte contre le conformisme, le confort bourgeois… Dans ma génération et ma classe sociale – que je décrirais comme classe moyenne haute, ce que vous appelez les bobos en France –, il y a souvent ce désir de vouloir à tout prix être original, et en même temps une politisation, un refus du conformisme. Aksel, joué par Anders Danielsen Lie, est totalement là-dedans. Il définit son identité par son rapport à la culture, les groupes, les films qu’il aime… Le personnage de Julie est un peu plus jeune, elle a plus tendance à explorer, sans que ses goûts soient tout à fait arrêtés. Elle se cherche plus, et par là il y a comme un conflit de générations. Aksel comprend que son temps est presque terminé, et je voulais partager cette mélancolie-là. Vous avez vu La Dernière Séance de Peter Bogdanovich ? Il y a dans ce film une scène où un vieux cow-boy s’assoit près de jeunes gens et leur raconte ses souvenirs d’un Ouest américain disparu. Je ne sais rien des cow-boys, mais je suis toujours ému par ces personnes qui se rendent compte que leur temps est passé. Ce film est-il une catharsis pour vous, par rapport à cette peur du temps qui passe ? Honnêtement, grâce à ce film, j’accepte mieux d’être au milieu de ma vie. Bon, après, c’est vrai que j’aimerais bien être plus jeune… Mais, en même temps, j’arrive à un

âge où je suis OK avec qui je suis. J’ai plus d’expérience, j’ai pu réaliser à quel point la vie est fragile, volatile. Je pense que ça me rend plus heureux et plus pragmatique. C’est aussi la trajectoire de Julie qui, au cours du film, doit accepter que des portes peuvent parfois se fermer. Vous vous sentez plus proche de Julie ou d’Aksel ? Un peu des deux. Quand j’ai commencé à écrire, c’était plus facile de me projeter dans Aksel, et, progressivement, je me suis plus identifié à Julie ; j’ai le même côté rêveur, romantique. Je me suis autorisé à me libérer, à m’exprimer à travers un personnage bien plus jeune. Et puis quand arrive Eivind, l’amant de Julie, là je suis revenu à Aksel, à sa vulnérabilité, caractère que je partage. Je me disais : « Oh, mon pauvre gars. » Je n’ai pas voulu que les personnages soient comme moi, mais, en revanche, j’ai besoin de comprendre mes personnages de l’intérieur.   Après Thelma en 2017, c’est la deuxième fois que vous tirez le portrait d’une femme. Ça change quelque chose dans votre manière de filmer ? Ce que j’essaie de faire, c’est éviter certains clichés quand je filme une scène du point de vue féminin. Prenez le moment où Julie mort les fesses d’Aksel, la caméra est de son côté. C’est libérateur en un sens pour

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moi de filmer ce genre de scènes, et plus largement de raconter ce genre d’histoires, de m’intéresser à des femmes aussi passionnantes que Julie, et j’espère qu’un jour les hommes seront assez attentifs au regard féminin pour que ces questions de male gaze ou de female gaze ne se posent plus. Aksel se demande s’il ressent seulement de la nostalgie ou s’il traverse une angoisse existentielle plus profonde. Vous, vous avez décidé ? Je ne sais pas, c’est difficile de répondre à cette question… Enfin, je veux dire, j’ai déjà eu ma crise existentielle. On l’a tous à un moment, je pense. Dans le film, je voulais exprimer une sorte de paradoxe : Aksel se demande si tout ce qu’il a accompli dans sa vie a vraiment du sens, alors que Julie aimerait avoir la même assurance que lui. C’est un film sur le mauvais timing, un truc qui m’interroge énormément. Ce sentiment qu’on a parfois quand on rencontre quelqu’un et qu’on se dit que, à un autre moment, à un autre âge et dans un autre contexte, on aurait pu former un super couple.   Plus jeune, est-ce que comme Julie vous vouliez tout expérimenter ? Je pense. La seule continuité dans ma vie, ça a été de réaliser des films. C’est en ça qu’on est différents, Julie et moi. Sinon, oui, j’ai toujours été très agité, curieux, romantique, rêveur… Comme elle, j’ai parfois eu


« Julie (en 12 chapitres) » <----- Cinéma

ce sentiment qu’il fallait que je me pose avec quelqu’un. C’est pour ça que dans le film elle souhaite s’investir dans quelque chose de créatif, elle pense que ça peut résoudre certains problèmes, mais les complications arrivent vite. Avec un sens du détail affirmé, le film capte puissamment notre époque. Quel regard portez-vous sur elle ? On traverse une phase de besoin incessant de changement, avec des revendications pour un monde plus équilibré du point de vue des genres, des ethnicités. J’ai toujours soutenu ça dans ma vie, ce n’est pas nouveau pour moi. Mais je pense que le climat dans lequel nous évoluons devient un peu agressif. C’est

compte que les gens en ont des interprétations très différentes. Des spectateurs à Cannes ont applaudi le discours d’Aksel, certains m’ont dit qu’ils le trouvaient idiot de formuler un tel discours, quand d’autres pensaient au contraire qu’ils le trouvaient intéressant. Je ne vais pas trancher. J’espère que les gens vont aller au café pour en discuter après le film. En tant que trentenaire, Julie fait face à des injonctions sur la maternité. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette problématique ? À travers ce questionnement, les femmes et, par extension, les hommes sont confrontés à l’idée du temps qui passe. J’ai grandi dans un foyer féministe, avec

« Je suis toujours ému par ces personnes qui se rendent compte que leur temps est passé. » quelque chose que j’ai vu changer. Je veux dire, je me souviens qu’à la fin des années 1990, au début des années 2000, c’était difficile de provoquer, tout le monde avait comme une vision ironique des choses. Je pouvais dire n’importe quoi, et les gens savaient que je plaisantais. Maintenant, si je dis quelque chose d’un peu limite, quelqu’un peut se mettre très en colère. C’est complexe. Mais je crois que ces changements ne sont pas mauvais, on doit embrasser l’avenir.   Dans une séquence du film justement, Aksel critique de manière caricaturale le féminisme contemporain dans une émission télé. Qu’avez-vous voulu exprimer à travers elle ? J’ai passé beaucoup de temps à essayer d’équilibrer cette séquence. Et je ne veux pas trop en dire parce que, maintenant que le film a été projeté, je me rends

une mère très libérale, qui travaillait, avec trois enfants. Elle adorait être mère, mais je me souviens qu’elle faisait partie d’une génération de femmes qui a dû lutter pour avoir des projets, des ambitions propres, en même temps qu’élever des enfants. Le monde n’est pas un lieu d’options infinies, et le temps est limité : j’avais envie d’explorer cette idée de choix limité. Comme dans Oslo. 31 août, il y a des séquences de nuits blanches magnifiques. Qu’est-ce qui vous fascine dans ces instants-là ? La nuit, ce sont des instants un peu hors du temps. Quand je travaille la nuit, j’ai l’impression d’être libre, sans pression. Dans une scène nocturne du film, Julie a beaucoup de chagrin. Elle se promène dans la ville, avec sa solitude. Je pense qu’elle a très peur d’être seule. À travers

cette marche, elle comprend et accepte enfin qu’elle peut l’être. Aksel est dessinateur d’une BD underground un peu trash qu’il voit malgré lui adaptée dans un dessin animé inoffensif. Quel est votre rapport à la BD ? Je suis un grand fan de BD indé. J’ai grandi avec des revues comme le magazine Mad qui seraient un peu politiquement incorrectes selon les normes d’aujourd’hui. Ils étaient très progressistes pour l’époque, ils se moquaient du pouvoir… Mais ils publiaient aussi des blagues misogynes, exactement comme Aksel qui est en quelque sorte coincé dans une époque, et dans cette idée un peu puérile que, s’il fait de telles blagues, c’est un combat pour la liberté d’expression. Il est un peu old school en fait.   Aksel a un côté un peu adulescent… Le teen movie, c’est un genre qui vous parle ? J’ai grandi avec les films de John Hughes, Breakfast Club, La Folle Journée de Ferris Bueller… C’est drôle que vous me demandiez ça, parce que, pour la séquence où Oslo se fige, tandis que Julie court le sourire aux lèvres, la seule scène que j’ai montrée à mon équipe venait justement de La Folle Journée de Ferris Bueller. Celle où Ferris et ses amis dansent sur le char, et où toute la ville de Chicago semble les accompagner dans leur fuite en chantant avec eux. Pour la séquence avec Julie, on n’a pas du tout utilisé d’effets spéciaux, les figurants se sont vraiment figés, certains tremblaient, il y avait du vent dans les arbres. C’est comme si tout Oslo choisissait de rester immobile pour Julie, à la façon d’un rituel.

LE FESTIVAL DE MARNE P RÉSENTE

03 -23 Oct 2021

Ciné-concerts Chansons Concerts Spectacles familiaux PASCAL PARISOT Champigny-sur-Marne ALDEBERT Vitry-sur-Seine SERENA FISSEAU Cachan Cie SUPER-CHAHUT Ablon-sur-Seine JeReM Fresnes BEN HERBERT LARUE Gentilly CARAVANE SOUFIE Arcueil LE PETIT GEORGES Ivry-sur-Seine ALAIN SCHNEIDER Sucy-en-Brie ANAK-ANAK Arcueil NELSON Alfortville LA WAIDE Cie Villejuif

Maisons-Alfort GIMICK Vincennes MOSAI & VINCENT Fontenay-sous-Bois

PASCAL PEROTEAU

Billetterie festivaldemarne.org

6€*

*Tarif unique ALDEBERT 10€

PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET ET JOSÉPHINE LEROY Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

Festi Val de Marne VIBRONS DE CONCERT

(94)

1er 22 Oct FDM N°35

(2021)

Salles partenaires SeeTickets.com / Fnac.com Hors frais de loc. éventuels

Gaëtan Roussel > Yseult Camélia Jordana > Jok’Air Fatoumata Diawara > Leto Kimberose > Tim Dup Ben Mazué > Noé Preszow The Great Old Ones > La Chica Dom La Nena > Gauvain Sers Kacem Wapalek > Deluxe Mathieu Boogaerts > Cali Oumou Sangaré > Olivia Ruiz Les Étrangers Familiers Lofofora > Madame Monsieur The Glossy Sisters > Bombino Carminho > Stephan Eicher Roberto Fonseca > Pongo Emily Loizeau > Karimouche Frànçois & the Atlas Mountains festivaldemarne.org

Design : Bakélite (bklt.fr)

© Oslo Pictures

20/12€

Renate Reinsve et Anders Danielsen Lie

SALLES PARTENAIRES SEETICKETS.COM / FNAC.COM HORS FRAIS DE LOCATIONS ÉVENTUELS

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Cinéma -----> Krzysztof Kieślowski

KRZYSZTOF KIEŚLOWSKI

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Krzysztof Kieślowski sur le tournage de Trois couleurs. Rouge (1994)

2 Trois couleurs. Blanc (1994)

« Nie wiem. » « Je ne sais pas. » Krzysztof Kieślowski, 48 ans, n’est pas très engageant avec son air las, son regard dans le vague et ses épaules voûtées, en ce jour d’octobre 1989. « Que signifie pour vous le fait de créer ? » a tenté le journaliste. Si Kieślowski se montre laconique, c’est que le cinéaste aime mieux les questions que les réponses. Dans ses films, il en pose beaucoup, mais les laisse toujours en suspens. Le premier des dix épisodes du Décalogue met ainsi en scène les interrogations existentielles d’un petit garçon qui demande : « Qu’est-ce que la mort ? Qui est Dieu ? » Est-ce un hasard si ce gamin qui insuffle le doute aux adultes a les yeux du même bleu perçant que le réalisateur ?  

L’INTRANQUILLE

La jeunesse de Kieślowski est marquée par la tuberculose de son père et des déménagements à répétition, de sanatorium en sanatorium. Sur la route, le garçonnet dévore Camus, Kafka ou Dostoïevski. Cette période erratique a peut-être forgé une personnalité hésitante puisque, une fois adulte, Kieślowski

tâtonne professionnellement : alors qu’il pense devenir chauffeur, sa mère le pousse à tenter trois fois le concours de l’École nationale de cinéma de Łódź. Il en ressort diplômé à la fin des années 1960 et devient réalisateur. Dans la Pologne communiste des années 1970-1980, tout le secteur cinématographique du pays (production, distribution…) est gouverné par l’Office central de la cinématographie, un organisme géré par le ministère de la Culture. Les films sont soumis à la censure. Pour critiquer les institutions, Kieślowski dépeint des situations allégoriques, d’abord dans des documentaires : l’organisation chaotique d’une caisse d’assurances dans Le Bureau (1966), un service de chirurgie qui manque de matériel dans L’Hôpital (1977)… Mais, peu à peu, le cinéaste s’interroge sur ce qu’implique sa pratique documentaire : s’immiscer dans la vie des gens ; parfois les mettre en danger. Ainsi, il fait tout pour que Je ne sais pas (1977) ne soit pas montré à la télévision afin de protéger un ingénieur qui y dénonce la corruption du parti. Progressivement, le cinéaste ne veut plus tourner que des fictions : La Cicatrice (1976), Sans fin (1985),

Le Hasard (1987)… Mais un événement majeur l’incite de nouveau à tergiverser : lorsque le dictateur Jaruzelski applique la loi martiale de 1981 à 1983, la Pologne est coupée du reste du monde. Le cinéaste ne trouve plus le moyen de filmer. 

CINÉASTE MONDE En 1982, Kieślowski fait une rencontre déterminante : Krzysztof Piesiewicz, un avocat qui deviendra son coscénariste. Leur collaboration aboutit à Sans fin, l’histoire du fantôme d’un avocat. Dépeignant rétrospectivement les effets de la loi martiale, le film est un échec public et s’attire les critiques du gouvernement et de l’opposition. Pendant trois ans, le cinéaste ne tournera plus. Un jour de 1984, Piesiewicz fait part à Kieślowski de son envie d’adapter Le Décalogue. Ils en font une série télévisée en dix épisodes centrés sur l’humain et ses dilemmes moraux, installés dans un bloc d’immeubles du nord de Varsovie. Au Festival de Cannes de 1988, une

© Piotr Jaxa

3 Trois couleurs. Bleu (1993)

Cinéaste majeur du xxe siècle, immense autant pour son humanité que pour son mystère, le Polonais Krzysztof Kieślowski (1941-1996) est à l’honneur cet automne avec des ressorties de ses films en salles et DVD par mk2 et Potemkine Films, et une rétrospective à la Cinémathèque. L’occasion de redécouvrir ses œuvres emblématiques comme Le Décalogue, La Double Vie de Véronique ou sa trilogie Trois couleurs (Bleu, Blanc, et Rouge) – qui donne son nom à ce magazine.

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Krzysztof Kieślowski <----- Cinéma

© mk2

Eliph Productions et Willow Films présentent

© mk2

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version longue et retravaillée de l’épisode 5, Tu ne tueras point, est présentée en Compétition. Quelques fauteuils claquent. Certains spectateurs sont choqués par la représentation crue d’un assassinat commis au hasard. Ceux qui restent sont en revanche saisis par le parcours d’un jeune avocat idéaliste qui tente d’éviter la peine de mort à son client. Tout le monde se demande qui est ce réalisateur mystérieux qui repartira auréolé du Prix du jury. Dès lors, invité à travailler en France par des producteurs séduits par son acuité, Kieślowski y trouve les moyens de passer à une mise en scène plus stylisée, plus baroque. La Double Vie de Véronique (1991), dans lequel Irène Jacob joue à la fois une Polonaise et une Française aux destins mystérieusement liés, puis la sublime trilogie Trois couleurs (Bleu, Blanc et Rouge) (produite par mk2 en 1993 et 1994), variation sur la maxime « Liberté, Égalité, Fraternité », achèvent d’asseoir la notoriété planétaire du réalisateur polonais. En travaillant en France, avec des acteurs français, le réalisateur confirme son ambition d’aboutir à une œuvre universelle, qui explore la condition humaine dans ce qu’elle a de beau, de laid, d’absurde. Seulement, au plus haut de son succès, en 1993, tandis qu’il obtient le Lion d’or pour Bleu à la Mostra de Venise et que Blanc est en Compétition à la Berlinale, il annonce qu’il arrête sa carrière. Son rêve, dit-il comme par bravade, est d’aller vivre à la campagne, de s’asseoir sur une chaise et de fumer des cigarettes. Il décédera en 1996 d’une crise cardiaque à Varsovie. Dans un documentaire de 1995 d’Andreas Voigt et Lothar Kompatzki, Kieślowski explique pourquoi il a voulu quitter le cinéma : « Ce n’est pas mon monde… j’y suis étranger, je le hais. Mais ça ne signifie pas que j’apprécie le monde réel pour autant. Le monde réel est-il vraiment réel, d’ailleurs ? » Jusqu’à la fin, le cinéaste fut animé par le doute.

PREMIERE

avec

LOUIS PeReS IDIR CHENDER AXEL GRANBERGER JUD BENGANA RYM TAKOUCHT SAMIR EL HAKIM FATIMA HACHACHE BLU YOSHIMI

SORTIE LE 6 OCTOBRE 2021

Design : Benjamin Seznec / TROÏKA - Crédits non contractuels

Ressortie en salles de La Double Vie de Véronique et de la trilogie Trois couleurs en versions restaurées 4K inédites à partir du 6 octobre, et le 2 novembre en DVD et Combo Blu-Ray / Ultra HD HDR (Potemkine Films) • Rétrospective Krzysztof Kieślowski, du 29 septembre au 25 octobre à la Cinémathèque française

HHH

QUENTIN GROSSET

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Cinéma -----> Krzysztof Kieślowski

KIEŚLOWSKI VU PAR… ACTRICE DE LA DOUBLE VIE DE VÉRONIQUE (1991) ET DE TROIS COULEURS. ROUGE (1994) Comment Krzysztof Kieślowski vous a-t-il présenté votre double rôle de Weronica et Véronique, la Polonaise et la Française, pour lequel vous avez obtenu le Prix d’interprétation à Cannes en 1991 ? Il m’avait demandé : « As-tu déjà couru désespérément après quelque chose ? » C’était très important pour lui. On était allés dans un parc, il voulait voir comment je courais. Weronica, la Polonaise, elle court, elle court, c’est l’éclair. Après dix-neuf minutes, elle meurt. Pour me préparer, j’avais passé dix jours avec une famille polonaise, c’était une vie très différente de la mienne, c’était la levée du rideau de fer. Alors que Véronique, la Française, n’est pas du tout dans cette dynamique. Elle attend les signes, elle a besoin d’en recevoir.

KRZYSZTOF PIESIEWICZ, Comment avez-vous rencontré Krzysztof Kieślowski ? Par l’intermédiaire de l’écrivaine Hanna Krall, en 1982. Le régime communiste avait instauré la loi martiale. Krzysztof était déjà un réalisateur de documentaire reconnu. J’étais un jeune avocat proche de l’opposition anticommuniste, je défendais les dirigeants de Solidarność, des personnalités exceptionnelles. Nous nous sommes retrouvés dans un de ces cafés tristes de Varsovie. Il était pessimiste sur le présent comme sur l’avenir. J’étais plus optimiste : la route était longue pour le pays, mais j’étais sûr que c’était la bonne. Le lendemain, il est venu m’emprunter La Chute d’Albert Camus, qui fut très important dans notre collaboration.

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L’œuvre de Krzysztof Kieślowski est riche en thématiques existentielles. Était-il quelqu’un qui doutait, qui se posait beaucoup de questions ? Il attendait de moi que j’aie ce regard-là. En fait c’était son regard à lui. Dans ses films, il y a aussi une part d’enfance. Je crois qu’il racontait que, enfant, il a beaucoup suivi son père tuberculeux de sanatorium en sanatorium. Il était solitaire, il lisait beaucoup et j’ai l’impression qu’il a eu une grande propension au questionnement. Quand on est enfant, on voit les étoiles et on n’a aucune idée de ce que c’est. On se dit qu’on appartient à un monde où il y a des questions. Il faisait un cinéma qui provoquait la question. Chaque situation était une provocation. PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET

COSCÉNARISTE DE TOUS LES FILMS DE KRZYSZTOF KIEŚLOWSKI DE SANS FIN (1985) À TROIS COULEURS. ROUGE (1994)

Comment l’idée du Décalogue est-elle née ? Avec une thèse claire : approchons les dix commandements comme dix indicateurs de l’expérience d’un groupe de gens dans un même espace-temps, sans interprétation théologique, mais d’une manière anthropologique, sociologique. Trouvons dix anecdotes pour les raconter. On écrivait dans la cuisine, chez lui ou chez moi. En 1987, en treize mois, Krzysztof a fini douze films : les épisodes du Décalogue et deux longs métrages, Tu ne tueras point et Brève histoire d’amour [versions longues des épisodes 5 et 6 du Décalogue, ndlr]. Je voyais combien il était épuisé, je le voyais même vieillir. En même temps, on était conscients qu’on touchait à quelque chose de grand.  

Quel souvenir gardez-vous de lui ? On parle beaucoup de sa subtilité, de son acuité et de son honnêteté, mais on évoque très peu son incroyable sens de l’humour qui, à mon avis, vient en ligne directe de Charlie Chaplin. Il avait aussi ce qui caractérise les grands réalisateurs : une vraie tendresse pour les gens. Dans ses films, documentaires ou de fiction, il ne juge jamais. Krzysztof n’a jamais dévié de cette route. Dans son œuvre, il n’y a pas de thèse, pas de politiquement correct ou incorrect ; il y a de l’amour, de l’honnêteté et la tentative de montrer, comme Albert Camus l’a écrit, qu’à la fin l’être humain est toujours innocent. Il a laissé derrière lui un héritage énorme.

PROPOS RECUEILLIS PAR KASIA KARWAN ET JULIETTE REITZER

ACTRICE DE TROIS COULEURS. BLANC (1994)

© mk2

JULIE DELPY,

Dans Trois couleurs. Rouge, vous incarnez une jeune mannequin qui ramène une chienne blessée à son propriétaire (JeanLouis Trintignant). Certains ont vu en ce dernier un alter ego de Kieślowski. Kieślowski disait que cette rencontre est comme un dialogue entre une jeunesse idéalisée et une maturité blessée, déçue. La façon dont je parlais dans le film, c’était la sienne : cette économie de mots, cette manière de dire des choses qui dérangent pour déplacer, se rencontrer. Ce sont aussi des personnages dans le risque. Kieślowski aimait beaucoup parier, lancer une pièce au hasard. Le juge est tellement désagréable avec Valentine qu’on ne sait pas pourquoi elle revient : c’est toute l’histoire. Le film a pour thème la fraternité, et raconte la rencontre de deux personnes qui n’ont rien de semblable.

Trois couleurs. Blanc est le film de la trilogie qui se rapproche le plus d’une comédie. Kieślowski avait-il beaucoup d’humour ? Il pouvait être très sérieux, mais on riait pas mal ensemble. C’était un humour sombre, sur sa propre mortalité. Pour moi, c’était quelqu’un d’assez convivial. Il me faisait rire même quand il ne le voulait pas. Je me souviendrai toujours, il y avait cette scène où je devais avoir un orgasme. Il voulait que je hurle de plus en plus, à faire tomber les vitres. Et il était obsédé par le minutage de cette séquence. Donc il était très près de moi, sous la caméra, à fumer trois paquets de cigarettes dans la demi-heure, à regarder sa montre avec ses grosses lunettes. J’essayais de faire abstraction, mais je le voyais, et ça me faisait rire.

Comment était-il sur le tournage ? Il n’était pas dans la psychologie de bazar. Je lui ai plusieurs fois demandé à quoi pensait mon personnage, pourquoi elle faisait ça. Lui me posait la question : « À quoi elle te fait penser ? » Je lui ai dit : « À une chatte, Nénette, que j’avais et qui était tout le temps en chaleur, mais qui était tellement tendue qu’elle n’arrivait pas à se faire sauter. » Évidemment, ça l’a fait rire, et il m’a dit : « Eh bah voilà, c’est ça, ne pense à rien d’autre, pense à Nénette. » Pour moi, le pire, ce sont les descriptions psychologiques super compliquées, à la fin je ne sais plus de quoi on parle. Il avait en lui cette compréhension de l’instinct de l’acteur, de son côté animal.

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Kieślowski a-t-il eu une influence sur votre travail de réalisatrice ? Après le film, on s’est beaucoup vus pour discuter de cinéma et du fait que je voulais être réalisatrice. Je lui parlais de Douglas Sirk, de Vincente Minnelli, et lui me parlait de la vie. Il me disait de regarder des docus et d’observer les gens, ce qui est devenu une obsession pour moi. Il m’a soutenue pour que j’aille faire mes études de cinéma à la New York University. C’était un soutien moral, ce qui super important quand on est une jeune femme peu sûre d’elle. Il y a d’autres réalisateurs qui ne m’ont pas dit ça, hein. Il y en a même un qui m’a sorti : « Plus personne ne va te désirer. » Évidemment, je lui ai rétorqué : « Va te faire foutre. » PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET

© Krzysztof Piesiewicz

© mk2

IRÈNE JACOB,


Krzysztof Kieślowski <----- Cinéma

MARIN KARMITZ, PRODUCTEUR DE LA TRILOGIE TROIS COULEURS (1993-1994)

LE FILM ÉVÉNEMENT

SUR L’ICÔNE DE LA GÉNÉRATION CLIMAT AVANT-PREMIÈRES ET SÉANCES DÉBATS DANS TOUTE LA FRANCE

© mk2/Potemkine

LES 24, 25 ET 26 SEPTEMBRE

Qu’est-ce qui vous a amené à produire la trilogie Trois couleurs ? Pour moi, le cinéma a un rôle dans la société, et cette responsabilité est liée à une éthique, un humanisme. J’ai toujours cherché ça chez les réalisateurs. J’ai eu envie de rencontrer Krzysztof Kieślowski, dont j’avais vu Le Décalogue. Il était de passage à Paris, il est venu à la maison. On a commencé à parler, pas de cinéma, plutôt des dix commandements. Il m’a dit : « Je voudrais faire un film sur la maxime “Liberté, Égalité, Fraternité”. » Cela m’était profondément intime car je suis un immigré juif accueilli par la France, qui a été bercé toute sa vie, depuis sa naissance en Roumanie, par cette maxime. Pourquoi cette maxime prenait un sens particulier au moment où vous avez produit la trilogie ? C’était après la chute du mur de Berlin, un moment capital dans l’histoire de l’Europe, qui a entraîné la mondialisation de l’économie et du système de communication, la disparition de l’idéologie « camp contre camp »… J’étais très sensible au fait que les trois films se situaient dans le contexte européen à partir de cette maxime qui a bercé l’Europe des Lumières. Nous nous sommes dit que nous ferions une trilogie à la fois en France, en Suisse, en Pologne. Les équipes correspondaient aussi à une certaine idée de l’Europe. Sur les tournages, on parlait au moins cinq langues.   Quel sens cela peut avoir de revoir cette trilogie aujourd’hui ? Avec le Covid-19, on voit à quel point l’Europe est nécessaire. On retrouve les frontières, et en même temps on a besoin de commander collectivement des vaccins, de partager avec nos voisins. « Liberté, Égalité, Fraternité »… Est-ce que l’Europe est encore capable d’accepter ces trois mots ? Je crois qu’on peut se poser cette question pays par pays, mais aussi dans l’Europe en tant qu’ensemble. Je ne sais pas y répondre. C’est à chacun d’entre nous d’y réfléchir et surtout d’essayer d’agir pour que cette réflexion ait du sens.

LE 29 SEPTEMBRE AU CINÉMA Radicalement indépendant

PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET

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Cinéma -----> « Guermantes »

L’IMPRÉVISIBLE

CHRISTOPHE HONORÉ L’été dernier, malgré le Covid et la fermeture des théâtres, Christophe Honoré et la troupe de la Comédie-Française décidaient de poursuivre les répétitions d’une pièce inspirée du troisième tome d’À la recherche du temps perdu de Marcel Proust – et surtout de raconter cette expérience dans un film. En résulte une autofiction libre et indisciplinée sur Proust, les acteurs et le désir de créer, où le cinéaste se demande comment l’art peut répondre à cette morne période, cherchant du côté de la désinvolture, de la sensualité, de la contradiction ou de l’inachèvement. Rencontre.

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Au moment du premier confinement, vous déclariez dans un entretien au Monde que la période du Covid-19 serait forcément stérile et néfaste artistiquement. Pourtant, il y a ce film. En mars 2020, le monde s’arrêtait, mais les artistes devaient produire. Il y a eu les journaux de confinement par les écrivains ; aux cinéastes, on demandait de faire des petites vidéos… Tout ça me déprimait encore plus que de rester enfermé chez moi. Comme si, ce temps d’isolement, c’était l’idéal pour les artistes. Je disais que pour moi cette maladie n’avait aucun sens, il n’y avait aucune raison que ça me fasse créer. Après, il y a eu le déconfinement, et j’ai voulu reprendre les répétitions du Côté de Guermantes en espérant que la pièce se joue en septembre [ce qui a finalement été le cas pour quelques représentations avant le deuxième confinement, ndlr]. Mais la Comédie-Française recevait des signaux contradictoires du ministère de la Culture, et Éric Ruf [l’administrateur général de l’institution, ndlr] m’a dit que, non, on n’allait pas reprendre. Le décor a quand même été monté au Théâtre Marigny, et il m’a proposé de faire une captation. Je lui ai répondu que je préférais créer quelque chose qui raconterait la situation dans laquelle on était. Ce n’est pas tant que le film naît de cette situation, j’essaye plutôt d’y formuler une réponse.

Comment avez-vous composé avec la part d’imprévu liée à ce film ? Au cinéma, c’est la première fois que je fais autant appel à l’imprévu. En revanche, au théâtre, c’est vraiment ma manière de fonctionner, j’ai donc transposé cette méthode. On avait trois semaines pour préparer ce film, alors j’ai posé cette question aux acteurs : qu’est-ce que vous aimeriez qu’on raconte de vous ? L’un d’eux m’a répondu : « J’aimerais faire envie », un autre m’a rapporté une histoire au sujet d’une fille… J’ai essayé de structurer des mini-fictions sur chaque membre de la troupe autour du récit de l’empêchement du spectacle. Depuis quand Proust vous accompagne-t-il ? Dans mon tout premier livre pour enfants, Tout contre Léo [sorti en 1996, ndlr], j’avais choisi d’appeler le narrateur Marcel. Proust, je l’ai rencontré quand j’étais étudiant. C’était une lecture secrète, que je n’avais pas envie de partager. Quand j’ai commencé à faire du cinéma, après 30 ans, je l’ai relu et je me suis mis à lire beaucoup d’écrits sur lui, ceux de Gilles Deleuze, de Samuel Beckett… Et je m’y suis encore replongé de manière détaillée quand Éric Ruf m’a proposé de monter un spectacle à la Comédie-Française, non pas dans la salle habituelle du PalaisRoyal, qui était en travaux, mais au Théâtre Marigny. J’ai tout de suite relié cet endroit,

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et les jardins des Champs-Élysées autour, à l’épisode de la mort de la grand-mère dans Le Côté de Guermantes. J’ai proposé à Éric de faire un spectacle autour de ce troisième volet. Il m’a dit que ce serait super, que plein de metteurs en scène ont essayé puis renoncé. Pour moi, dans la littérature française, rien n’est plus haut que La Recherche. Et je trouve qu’on a une chance folle, parce que c’est un livre relativement contemporain. C’est fou parce qu’en Angleterre Shakespeare est sans cesse réinterrogé par la culture contemporaine. Alors que Proust, en France, pas tant que ça. Le film prend quelque chose du style agité de Proust, de sa façon de fouiller, de digresser. Ce qui est très agréable quand tu n’as pas de scénario, c’est que tu n’as pas tes plans à prévoir. Sur une journée de tournage classique, tu sais que tu vas faire tel plan pour telle réplique, tourner ensuite le plan qui donne l’action de la séquence… Dans mes fictions, j’ai plutôt tendance à resserrer, à être dans l’ellipse, à me méfier des plans inutiles. Là, le film se permet de déplier beaucoup plus. En fait, la phrase de Proust au cinéma, ça pourrait se traduire par un plan large qui donne la situation, et soudain des inserts qui viendraient casser le rythme. Et au sein des inserts, il y aurait d’autres inserts encore plus microscopiques.


« Guermantes » <----- Cinéma

fait d’essayer de faire croire à des gens que le travail peut aider, sans en être au fond si convaincu que ça. C’est une manière aussi de répondre à ce médecin qui m’a contacté [et qui apparaît dans le film dans une scène de discussion avec Christophe Honoré au café de la Comédie-Française, ndlr] et qui voulait que les artistes viennent filmer dans les hôpitaux. C’est une manière non pas d’échapper à ce qu’il voulait que je filme,

écrit Plaire, aimer et courir vite. Il a un peu pris le pas dans mon imaginaire sur d’autres écrivains qui comptaient plus que lui quand j’étais plus jeune. Pour Guermantes, j’ai effectivement pensé à Nous, les héros. C’est assez drôle parce que je l’ai même relu après en me disant que je me sentirai peut-être capable de mettre en scène une de ses pièces, un jour. Mais franchement, je suis un peu perdu en les lisant, il y a quelque

« Proust, je l’ai rencontré quand j’étais étudiant. » mais d’essayer de dire tout le côté dérisoire de notre fonction. C’est un peu dangereux, dans ce genre de moments, pour les gens qui écrivent, qui font des films, de se prétendre prophètes. Jean-Luc Lagarce, une de vos idoles, avait écrit une pièce intitulée Nous, les héros, dans laquelle on trouve des motifs présents dans votre film : la grande table, la nuit passée dans un théâtre, la question « Comment et pourquoi continuer ? » Vous y avez pensé ? Lagarce a été très important pour moi au moment où j’ai pensé Les Idoles et où j’ai

chose qui me semble déjà un peu daté dans l’écriture. Je n’y trouve pas toujours la force qu’a pour moi son journal, que j’adore lire et relire. Dans La Recherche, un écrivain tombe raide mort devant la beauté d’un détail infime d’un tableau de Vermeer. À quel point vous vous projetez dans cet épisode du « petit pan de mur jaune », par lequel Proust exprimait tout son art ? Évidemment, c’est une métaphore pour l’épiphanie. Pour moi, un film peut valoir pour quatre secondes d’un plan. Ces quatre secondes peuvent suffire à me faire aimer

un film, à me faire décider que, quoi qu’il arrive, j’en serai l’allié. C’est ce plan de la ville d’Akron qui scintille au lointain dans Inside Llewyn Davis des frères Coen. Quand Llewyn Davis rentre de son audition ratée avec Grossman, il est pris en auto-stop, et le chauffeur lui demande de prendre le volant pour pouvoir dormir. C’est la nuit, il neige. Ce plan est comme une éventualité amoureuse. Prendre la sortie, faire du film un autre film, et, finalement, non. Vous avez souvent manifesté votre regret de ne pas appartenir à un groupe d’artistes, comme le Nouveau Roman ou la Nouvelle Vague. Vous ne trouvez pas ça avec une troupe de théâtre ? C’est ce qui vous a mené récemment à créer votre propre compagnie, le Comité dans Paris ? Tout à fait. Mais faire groupe avec des acteurs, ce n’est pas pareil que faire groupe avec des metteurs en scène ou des écrivains, pour réfléchir ensemble. On réfléchit évidemment avec les acteurs, mais ils sont un peu en attente que le metteur en scène leur donne quelque chose. Et, ça, ça restera une frustration pour moi, de ne pas avoir été dans une période esthétique où il y avait une avant-garde. Après, ça appartient à une injonction de l’époque qui ne veut absolument pas que les gens fassent groupe. Ni d’un point de vue politique, ni syndical, ni artistique, l’époque dit sans cesse que le groupe est néfaste.

© Jean-Louis Fernandez

Dans votre roman autofictionnel Le Livre pour enfants (2005), vous écriviez : « Je n’ai jamais construit qu’un seul personnage, dans mes fictions adultes et enfants, celui du narrateur homosexuel, qui ne revendique rien, jamais ne justifie ses désirs, prétendant être ailleurs, dans l’écriture, alors que seuls ses désirs vous concernent. » Cette phrase est très vraie par rapport à Guermantes, non ? Ce qui est sûr, c’est que c’est la première fois que je ne passe pas par un double de fiction. Ce n’est tellement pas ma nature de me filmer – mais là je n’avais pas le choix. Tout se serait effondré si j’avais choisi quelqu’un d’autre pour incarner le metteur en scène. Pour moi, ça s’inscrit dans une recherche autour de l’autofiction. J’ai commencé par mon livre Ton père [paru en 2017 au Mercure de France, ndlr], puis il y a eu mon film Plaire, aimer et courir vite [sorti en 2018, ndlr] et ma pièce Les Idoles [montée en 2019, ndlr]. Dans ce film, je voulais pouvoir me reconnaître et en même temps je suis comme les autres acteurs du film, j’essaye de ne rien me voler. Comme je n’étais pas dans une période très légère – c’était un été assez épouvantable  –, j’ai tenté d’amener le film vers une sensualité légère, avec le groupe qui emporte une espèce d’énergie. Mais, pour le coup, j’ai l’impression que Guermantes est un portrait du metteur en scène dans un grand isolement. Ça parle de solitude, d’incompréhension, du

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Cinéma -----> « Guermantes »

Vous avez déjà dit que c’était Béatrice Dalle sur le tournage de 17 fois Cécile Cassard qui vous avait fait comprendre que votre rôle de cinéaste consisterait avant tout à les aimer. Cette troupe, vous l’avez aimée comment ? En tout cas, je ne me suis jamais approché aussi près d’acteurs. Le fait d’avoir vécu cet empêchement, ça crée des liens étranges. C’est comme une histoire d’amour : quand on ne peut pas la vivre,

qui sont pour moi trois grands films sur les acteurs. Sofia Coppola, c’était pour l’idée de la passivité : qu’est-ce qu’un acteur qui ne travaille pas ? Renoir, c’était l’utopie. Et Wenders, c’était l’idée que les acteurs nous protègent de la mort. Vous leur avez donc montré le documentaire Proust. L’Art et la Douleur de Guy Gilles. Dans celui-ci, le cinéaste filme son acteur Patrick Jouané sur les traces de

« C’est la première fois que je ne passe pas par un double de fiction. » elle est plus intense. Pendant le premier confinement, je leur ai beaucoup écrit de mails, je leur disais de regarder Proust. L’Art et la Douleur, le documentaire de Guy Gilles, je leur envoyais des playlists débiles. J’étais comme une plateforme de streaming à moi tout seul, pour les garder en éveil. Je pense que c’est ce que raconte le plus le film. Je leur ai demandé de regarder trois films : L’État des choses de Wim Wenders, French Cancan de Jean Renoir et Somewhere de Sofia Coppola,

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Proust – ce qui lui permet surtout de saisir quelque chose de leur rapport amoureux. C’est aussi un peu votre démarche. Je crois que je n’aime que les cinéastes qui aiment les acteurs. Dès que je sens dans un film que ce n’est pas clair, que ce n’est qu’une question de pouvoir, ça me déprime trop. Ce film de Guy Gilles est dément. Il m’a beaucoup aidé à oser faire Guermantes. C’est un vrai grand film sur Proust, mais pas sur sa vie, c’est plus comme une recherche. Les acteurs me

demandaient : « Pour toi, qui a le mieux adapté Proust ? » Je leur répondais : « Duras, avec India Song. » Proust est présent dans des films français qui ne prétendent pas être des adaptations. Dans India Song, de la même manière que Proust fait resurgir un monde passé d’une madeleine trempée dans une tasse de thé, Duras en fait resurgir un par la voix. Son travail de désincarnation sur la voix décalée de l’image me semble être très proustien. Dans ABCD Honoré, l’événement que le Forum des images vous consacre à la rentrée, vous programmez La Bande des quatre de Jacques Rivette. Dans ce film, la metteuse en scène jouée par Bulle Ogier dit qu’elle est là pour apprendre « le doute et la démolition » à ses actrices. J’ai adoré ce film à sa sortie, j’étais étudiant à Rennes, je me souviens très bien de l’après-midi où je l’ai vu au cinéma Arvor. Je ne me reconnais pas dans « le doute et la démolition », il y a trop de pouvoir en rapport avec les acteurs. La question du doute, oui, elle est intéressante. C’est très important de les amener vers quelque chose d’incertain, de leur dire qu’ils ne doivent rien savoir d’eux-mêmes. La démolition, c’est un jeu qui peut exister, car les acteurs sont des gens qui acceptent d’être manipulés. Mais la manipulation, ça peut entraîner des choses qui très vite déplacent sur un autre terrain. Pour moi, c’est important que le metteur en scène délimite d’une

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manière précise la frontière de la fiction et du réel. Et quand cette frontière est claire, on peut aller très loin dans la fiction. Mais j’ai l’impression que le metteur en scène, lui, c’est la personne qui ne doit ni douter ni démolir. Quel élan vous a donné cette visite chez Proust ? Ça m’encourage à ne pas viser les grandes œuvres, étrangement. J’ai fait un certain nombre de films, et la tentation, c’est de dire : maintenant il est temps de faire des grands films. Mais je ne crois pas que ce soit là où se joue le cinéma d’aujourd’hui. C’est très étrange parce que Proust, c’est une addiction aussi, c’est un peu un roman qui se suffit, c’est dur d’aller lire d’autres choses après. Il faut aussi savoir s’en détacher, mais ça me réconforte beaucoup et surtout ça m’oblige. Chez Proust, il y a cette idée sur la beauté, le fait qu’on peut y arriver avec des moyens insensés et inconnus, parfois avec une simplicité folle. Guermantes de Christophe Honoré, Memento (2 h 19), sortie le 6 juillet PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET Photographie : Paloma Pineda pour TROISCOULEURS


« Guermantes » <----- Cinéma

TOUS EN SCÈNE

Christophe Honoré filme la troupe de la Comédie-Française avec jubilation dans Guermantes. Une déclaration d’amour à l’esprit libre et moderne d’une institution qui se joue d’elle-même et se réinvente depuis plusieurs années sous l’influence du cinéma. « Tu sais, Christophe, ce n’est pas du cinéma ici, c’est du théâtre », lance avec une ironie joueuse le comédien Serge Bagdassarian à Christophe Honoré dans le film. Guermantes est le témoin d’une mutation profonde de la Comédie-Française, institution séculaire (basée salle Richelieu, à Paris, depuis 1799) qui s’est ouverte récemment à un dialogue passionnant entre théâtre et cinéma. Alors qu’elle voit, depuis une dizaine d’années, certains de ses pensionnaires, comme Pierre Niney, s’échapper sur grand écran, elle a aussi eu l’idée brillante de faire glisser à l’intérieur de son cadre de scène doré un imaginaire cinématographique. Sous la direction d’Éric Ruf depuis 2014, au milieu des metteurs en scène stars comme Thomas Ostermeier, sont invités des cinéastes reconnus comme Arnaud Desplechin (Père, Angels in America) ou Christophe Honoré avec cette adaptation du Côté de Guermantes (publié en deux tomes chez Gallimard en 1920 et 1921) contrariée par la pandémie. Le film commence ainsi par documenter la rencontre avec la troupe (Laurent Lafitte, Dominique Blanc, Loïc Corbery…), avec Proust, pour mieux se libérer ensuite, dans un doux mélange de théâtre dans le théâtre, de cinéma de fauxsemblants. Pour faire souffler un vent nouveau sur les planches de la salle Richelieu, ce sont aussi les metteurs en scène qui s’emparent du cinéma, comme dans cette impressionnante transposition, en 2016, des Damnés de Visconti dans laquelle Ivo Van Hove scrutait d’une caméra voyeuse les comédiens se transformant en personnages maudits. Ou Christiane Jatahy, qui se saisissait en 2017 de La Règle du jeu de Renoir et ouvrait la pièce d’un film de vingt-six minutes tourné dans les couloirs du théâtre. Dans un autre genre d’exercice méta, la troupe reprend sur scène, dès octobre, la création musicale Mais quelle comédie ! de Serge Bagdassarian et Marina Hands, tissée des grandes comédies musicales et d’un regard amusé sur le quotidien… de la troupe elle-même. On y trouve, comme dans Guermantes, du théâtre joueur et généreux, qui invite tout le monde à la fête. Un film et un spectacle à l’image d’une troupe qui n’aime rien moins que tout mélanger.

PAR LE RÉALISATEUR DE FUOCOAMMARE

NOTTURNO UN FILM DE

GIANFRANCO ROSI

AU CINÉMA LE 22 SEPTEMBRE

RENAN CROS

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Cinéma -----> « Les Amours d’Anaïs »

L’AMOUR DU RISQUE

ANAÏS DEMOUSTIER L’actrice révèle sa part la plus burlesque dans le vif et malicieux Les Amours d’Anaïs de Charline Bourgeois-Tacquet (lire la critique p. 45). Elle y incarne une étudiante en lettres risque-tout qui se laisse porter par son désir entre un éditeur (Denis Podalydès) et son épouse écrivaine (Valeria Bruni Tedeschi). Devenue une figure clé d’un certain cinéma français qui explore les sentiments, Demoustier nous parle avec aplomb de ses autres amours : la comédie, la littérature et les jeunes auteurs. 32

Le film a pour titre Les Amours d’Anaïs. Dans quelle mesure pourrait-il être votre portrait ? Il y a toujours une communication un peu mystérieuse entre nous et les rôles qu’on joue. La frontière est un peu floue. D’autant que j’avais déjà fait un court métrage avec Charline, Pauline asservie. Elle connaissait peut-être des choses de moi qu’elle a mises dans le scénario. Mais disons que c’est surtout une question d’énergie. Moi, je suis quelqu’un de rapide, qui parle beaucoup et vite, et Charline a vraiment poussé ma vitesse. Finalement, je n’avais pas joué de personnage aussi tonique avant, d’habitude les cinéastes me demandent plutôt de ralentir. Par ailleurs, je suis en phase avec les questionnements du personnage, comme une jeune femme de 30 ans qui s’interroge sur le désir, le couple. J’ai aussi comme elle un petit côté idéaliste, j’ai envie que la vie apporte de grandes choses, j’ai la même soif d’absolu.   Entre Anaïs, votre personnage, et le couple qu’elle séduit, il y a une génération. Pour vous, ce sont deux visions du désir qui entrent en collision ? D’un point de vue générationnel ? Non, car le personnage joué par Valeria Bruni Tedeschi

est très moderne dans sa manière de vivre l’amour, de s’en détacher, dans son envie de liberté. Et le film raconte assez bien comment, dans la vie, il y a des amours de convention et de vrais amours. Au début du film, Anaïs est avec un mec, mais elle n’a pas l’air très amoureuse. Puis elle est la maîtresse de cet homme marié joué par Denis Podalydès, dans une sorte de cliché bourgeois. Et soudain elle est surprise par un véritable amour qui la déroute, qui la déstabilise vraiment profondément, qui la déplace. Dans À trois on y va de Jérôme Bonnell, vous étiez déjà au centre d’un ménage à trois appréhendé de manière burlesque. Ce qui est différent c’est que, dans le film de Jérôme Bonnell, mon personnage tombe amoureux des deux membres d’un couple. Là, je me suis raconté que, avec le personnage de Denis, c’est une histoire très secondaire, alors qu’elle projette ce qu’elle voudrait devenir sur celui de Valeria. Ce que je trouve beau dans le film, c’est le fait que, quand on aime quelqu’un, cette personne nous transmet des choses. Et le fait que ce soit une femme, ça débarrasse l’histoire d’amour de l’aspect paternaliste qu’elle aurait pu avoir.

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Antonin Peretjatko, Quentin Dupieux, Charline Bourgeois-Tacquet… Récemment, vos choix se portent vers des comédies pas calibrées, très personnelles. D’où vient cette inclination chez vous ? Malgré moi, j’ai commencé par des films assez graves, notamment Le Temps du loup de Michael Haneke (2003), donc ça m’a lancée dans une direction de drames. Mais c’est vrai que j’avais envie de légèreté. Avec les auteurs que vous citez là, il y a quand même beaucoup le plaisir du texte. Dans la comédie, on joue vachement avec la langue, les mots. Ces cinéastes se servent aussi beaucoup du corps : chez Dupieux, par exemple, à chaque fois j’ai des perruques absurdes… Chez Peretjatko, c’est très stylisé, les personnages doivent être très tenus, avec un gros travail sur le costume… L’acteur est aussi très en charge du rythme dans une comédie. C’est comme si j’étais davantage un moteur que dans mes rôles précédents, qui étaient plus sur la réserve. Je jouais l’écoute, ce que j’aime beaucoup aussi, car j’adore explorer les silences, leur variété. Charline Bourgeois-Tacquet a dit qu’elle vous a beaucoup dirigée sur des questions


« Les Amours d’Anaïs » <----- Cinéma

mille autres choses sur mon propre rapport au monde. Qu’est-ce que c’est beau le cinéma quand c’est comme ça. Vous avez vous-même incarné Duras dans Nouveau roman, la pièce montée par Christophe Honoré en 2012. Quels souvenirs en gardez-vous ? C’était génial ! C’était troublant parce qu’à la base je ne devais pas du tout jouer ça, je crois que je devais incarner Françoise Sagan. Christophe Honoré a une manière

lire, du coup je lis des choses courtes. Récemment, j’ai lu une nouvelle de Balzac qui m’a totalement bouleversée, Adieu. Ça raconte une histoire d’amour pendant une guerre. Il y a un accident, une séparation. Puis l’homme retrouve cette femme, quasiment revenue à l’état sauvage. On comprend qu’elle a perdu la boule en le quittant, et elle ne le reconnaît pas. Alors il lui rejoue la scène de la séparation. Et le fait de revivre ça, c’est comme une révélation. C’est écrit en italique dans le texte :

« D’habitude les cinéastes me demandent plutôt de ralentir. » de faire du théâtre qui est très spéciale, les acteurs participent vraiment à la création. On avait travaillé à partir d’improvisations. Je me demandais comment j’allais jouer cette femme tellement exceptionnelle. Incarner une sorte de monstre sacré, ça me paraissait impossible. Et puis j’avais tout sauf l’âge de la jouer, puisqu’il s’agissait de Duras plutôt dans la deuxième partie de sa vie. Mais finalement ce n’était pas du tout un travail de rapprochement physique, de composition, façon biopic. Ça concernait plutôt la pensée : il me demandait d’interroger son rapport au cinéma, de faire des impros par rapport à ça. Je me souviens que j’avais un casque sur les oreilles, et je devais juste répéter les paroles de Duras. Christophe ne voulait pas que j’apprenne le texte, et je trouvais ça hyper agréable d’être traversée par cette parole, et quelle parole, dans une pure position d’interprète. Les Amours d’Anaïs parle beaucoup de littérature. C’est une inspiration importante dans votre travail d’actrice ? Je lis beaucoup, mais pas autant que je le voudrais. Je manque de temps pour

« Elle contempla ce souvenir vivant, cette vie passée traduite devant elle, tourna vivement la tête vers Philippe, et le vit. » On pourrait en faire un film… Vous avez à cœur de contribuer à révéler des auteurs en jouant dans des premiers films ? Oui, j’ai toujours fait des premiers films et j’adore ça. C’est toujours un geste, une énergie spéciale, il y a une fébrilité, une nécessité, une urgence. Maintenant, je peux accompagner les jeunes cinéastes, les aider à prendre confiance. Parfois, on me dit que, vu là où j’en suis, je ne devrais plus faire de premiers films ni de courts. Au contraire. Envoyez-moi des scénarios ! Les Amours d’Anaïs de Charline Bourgeois-Tacquet, Haut et Court (1 h 38), sortie le 15 septembre

NOUVEL ALBUM SORTIE LE 17/09

PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET

« LE RETOUR EN GRÂCE DE JOSÉ GONZALEZ » FRANCE INTER

Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

« LOCAL VALLEY CHARME SANS ARTIFICE » LES INROCKUPTIBLES

© Carl Colonnier - les Films Pelleas Année Zéro

de vitesse et de chorégraphie. Comment ça s’est passé ? Charline a des idées très précises, ce qui peut être contraignant. Mais c’est ça qui est passionnant dans ce métier : on rentre dans la folie de quelqu’un. Je me suis dit qu’il fallait que je trouve ma liberté là-dedans et, finalement, j’ai eu beaucoup de plaisir dans la contrainte. Je trouve ça assez captivant, la manière dont le travail des acteurs doit s’accorder avec une mise en scène aussi cadrée. Car il faut quand même que ça respire, j’avais à cœur que le personnage soit aussi habité par des choses qui lui échappent, que ce ne soit pas que de la maîtrise. D’autant que ce qui est beau dans le personnage d’Anaïs, c’est qu’elle théorise beaucoup sur ce qui lui arrive, et en même temps elle se laisse complètement déborder par des élans, son instinct, des choses plus animales ou viscérales qu’elle ne contrôle pas. Le roman Le Ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras est important dans le film. Ce livre vous a-t-il aidée pour composer votre personnage ? Je ne l’ai pas lu. J’adore Duras, j’en ai lu plein, mais pas celui-là. Après, je trouve très beau le rapport à la littérature dans le film. J’aime beaucoup comment le film parle de l’intimité entre deux êtres qui apprécient la même œuvre. Avec le personnage de Valeria, Anaïs entretient une vraie connivence intellectuelle, artistique. Quand elle lui dit que, ce qu’elle lit d’elle, c’est ce qu’elle aurait voulu écrire, ça m’est déjà arrivé, ça, avec la psychanalyste Anne Dufourmantelle [décédée en 2017, ndlr]. Elle a écrit des livres que je trouve magnifiques, notamment un dont le titre est Éloge du risque. Quand je le lis, j’ai l’impression que ça n’est destiné qu’à moi. C’est le mystère des œuvres. Qu’est-ce qui fait qu’on se sent proche d’un metteur en scène quand on voit un film ? C’est qu’on se sent moins seul. À Cannes, par exemple, j’ai vu le film de Samuel Theis Petite nature [qui devrait sortir en 2022, ndlr], et j’ai vraiment ressenti ça : c’est un regard posé sur un enfant qui me raconte

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EN CONCERT 05/11/2021 PARIS - LE TRIANON

W W W. C IT Y S LA NG. C OM

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Cinéma -----> « Serre moi fort »

CLAIROBSCUR comme un alter ego, on comprend pourquoi Paul Thomas Anderson a trouvé en elle en 2017 la parfaite Alma Elson, fausse poupée de porcelaine qui tient tête à Daniel DayLewis en l’empoisonnant amoureusement dans Phantom Thread. « Après ce film, j’ai failli tout arrêter, explique-t-elle d’un seul souffle. Avant de m’embarquer sur le projet, j’étais en paix avec le fait d’être une actrice de l’ombre. Et puis, Paul Thomas Anderson m’a repérée dans un film allemand où je jouais un second rôle. Et tout a changé. La lumière, si forte, c’était trop. Il m’a fallu apprendre à l’apprivoiser. Trouver ma place sans me perdre. Je crois que je la cherche encore. »

AU GRAND JOUR

Sous les feux du film d’Anderson, Vicky Krieps devient, à 33 ans, une révélation. Une actrice complexe, à la fois attachante et inquiétante, quelque chose du brasier sous la glace, d’une tempête sous un crâne qui lui vaut les louanges de Hollywood et quelques propositions de scénarios, mais inspire surtout le cinéma d’auteur européen. Mia Hansen-Løve la choisit pour incarner sa scénariste égarée de Bergman Island, Mathieu Amalric, hypnotisé par sa présence dans Phantom Thread, trouve enfin en elle l’actrice qui donne corps à son désir d’adapter Je reviens de loin, texte sinueux et intime de Claudine Galéa. Plus que son aisance en français, c’est sur-

VICKY KRIEPS Elle a régné sur l’été avec deux films entre ombre et lumière (Bergman Island et Old). Vicky Krieps va bouleverser la rentrée avec Serre moi fort, le nouveau film de Mathieu Amalric. Un grand rôle de femme décomposée, entre fuite et deuil, dans lequel l’actrice luxembourgeoise révélée par Phantom Thread de P. T. Anderson donne corps à la douleur et imprime l’écran de sa grâce déchirante.

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On la rencontre à Paris, le soir de la proclamation du palmarès cannois. Encore étourdie des flashs du Festival où elle présentait en Compétition Bergman Island et hors Compétition Serre moi fort, et dès le lendemain en route pour le tournage à New York d’un nouveau film, Vicky Krieps s’excuse de sa fatigue, de ses mots qui s’entrechoquent entre le français et l’anglais, et de son air parfois absent. « Je suis épuisée, je vous avoue, nous dit-elle dans un sourire las. Mais pour le film de Mathieu [Amalric, ndlr], je ne veux rien refuser. Ce rôle, ce film est un cadeau. Il faut être à la hauteur. » La force dans la fragilité, voilà en quelques phrases tout Vicky Krieps résumée. Un visage diaphane aux traits fins, qui abrite quelque chose de furieux, presque punk, à l’image de son débit rapide et amusé, de ses ongles peints en noir et de ces longs dessins qui parsèment ses mains délicates. En l’écoutant nous raconter son goût du chaos, la façon dont elle a perçu dans l’énergie et la liberté de Mathieu Amalric quelque chose

de prendre les spectateurs pour des cons ! On veut tout expliquer tout le temps, être sûr et certain que tout est clair, tout est bien compris. Moi, je crois aux vertus du mystère. »

THÉÂTRE D’OMBRES C’est peut-être pour ça qu’elle s’empare avec une telle ardeur du personnage de Clarisse, cette femme énigme que l’on suit quelque part entre deux vies dans Serre moi fort. Toujours au bord de l’effondrement, elle tend le film d’une fièvre intérieure. La douleur comme une force, jusqu’à l’abîme. « J’ai eu peur de me perdre en route. C’est la première fois que ça m’arrive. Je sentais que quelque chose de moi m’échappait totalement. Je sentais que Clarisse m’emmenait vers des terreurs très intimes. Je ne peux jouer que ce que je comprends. Mais je ne voulais surtout pas superposer ce qu’elle vit à ma vie. C’était trop douloureux. Avec Mathieu, je suis allée jusqu’au bord, sur le fil… » Sa voix se brise légèrement, l’émotion la submerge. Elle chasse les larmes qui montent d’un éclat de rire, gênée. « Dans ma vie, j’ai fait des choix, reprend-elle. J’ai quitté le père de mes enfants. Ça m’a obligé très tôt à faire la paix avec mes doutes et mes angoisses. J’ai su alors que je voulais faire des films pour

« On veut tout expliquer tout le temps. Moi, je crois aux vertus du mystère. » tout l’étrangeté de son jeu qui sied à l’univers très personnel et intime de ces auteurs. Vicky Krieps donne le sentiment à l’écran d’être là et déjà ailleurs, perdue quelque part entre le monde et ses pensées. « Quand je joue, je peins. C’est étrange à dire comme ça, mais c’est vraiment comme ça que je le ressens, nous explique-t-elle, inquiète de se faire comprendre. Je superpose de petites touches, je dessine un contour par des gestes, je modifie la couleur par des intonations, je crée des ombres par des pauses ou des silences. C’est tout petit, infime, parfois vraiment pas grand-chose. Et je suis toujours bouleversée de découvrir que les spectateurs voient tout, comprennent tout. » Dans sa voix, un mélange de douceur et de tranchant, dû à un léger soupçon d’accent de l’Est qui s’accentue soudain lorsque l’actrice, luxembourgeoise d’origine, s’emporte. « On a tort

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prendre la main des spectateurs pour leur dire, en douceur, que c’est OK de ne pas savoir, que c’est OK d’être perdu. J’ai commencé à tenir vraiment debout le jour où j’ai compris que je n’étais sûre de rien et que ce n’était pas grave. » Elle s’arrête, se ravise et nous dit dans un sourire : « Je sais une seule chose : pour moi, la vie sera toujours plus importante que le cinéma. Et je continuerai à aimer faire des films pour ça. » Serre moi fort de Mathieu Amalric, Gaumont (1 h 37), sortie le 8 septembre

RENAN CROS Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS


RENATE REINSVE

Design : Benjamin Seznec / TROÏKA

ANDERS DANIELSEN LIE

UN FILM DE

JOACHIM TRIER

LE 13 OCTOBRE

HERBERT NORDRUM


Cinéma -----> « Claude Chabrol. Suspense au féminin »

CLAUDE C HAB RO L

© Jérémie Nassif

Le 12 septembre 2010, le facétieux Claude Chabrol tirait sa révérence. Carlotta Films et mk2 s’associent pour lui rendre hommage à travers un cycle de cinq films majeurs (La Cérémonie, Merci pour le chocolat, Rien ne va plus, La Fleur du mal et L’Enfer) intitulé « Claude Chabrol. Suspense au féminin » et trois autres films (Betty, Madame Bovary et Une affaire de femmes) restaurés et disponibles à la rentrée. L’occasion de vérifier que, chez ce grand satiriste des mœurs bourgeoises, la tension repose toujours sur la complexité psychologique de personnages pétris de faux-semblants.

… VU PAR ISABELLE HUPPERT L’actrice a souvent décrit sa collaboration avec Claude Chabrol comme « une histoire de papillon et d’œil d’entomologiste ». Une jolie image pour évoquer cette relation unique dans le cinéma français (ils ont fait sept films ensemble, de Violette Nozière en 1978 à L’Ivresse du pouvoir en 2006), marquée par le souci de mettre en scène des personnages qui, au-delà des apparences, finissent toujours par échapper aux spectateurs et par les désarçonner. 1

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Isabelle Huppert

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La Cérémonie

3

L’Enfer (1994)

PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET

dans La Cérémonie (1995)

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Chabrol s’était inventé un personnage médiatique de cinéaste bon vivant, un peu cynique. Qu’y avait-il, selon vous, derrière ce masque ? Il était assez confortablement installé dans ce personnage de provocateur. Il passait ses journées à regarder la télé et à faire des mots croisés ; mais il avait aussi une culture encyclopédique – c’était par exemple un très fin mélomane… Il y avait en lui quelque chose de trouble, d’opaque, sur lequel on butait parfois. Mais ce n’était pas un trait de caractère qui se mettait entre lui et les gens non plus – quand on parle d’opacité, on pense à une gêne qui s’installerait entre lui et ses interlocuteurs.   Votre première collaboration avec lui, ça a été pour Violette Nozière (1978). C’est aussi votre premier personnage d’empoisonneuse chez Chabrol – il y en aura d’autres dans Rien ne va plus (1997) ou Merci pour le chocolat (2000). Qu’est-ce qui intéressait Chabrol dans cette violence sournoise, insidieuse ? Il n’a jamais eu peur de la cruauté, de la noirceur. Moi non plus. Après, pourquoi l’empoisonnement plutôt qu’un revolver, je ne sais pas. Peut-être que c’est le côté progressif de cette mort-là qui l’intéressait. Il osait affronter ce genre de gouffre parce qu’il savait qu’il allait y trouver une vérité. Parfois les gens se posent la question de savoir si c’est fondé de représenter le mal à l’écran, car c’est toujours prendre le risque

de lui donner une légitimité. Lui, il s’aventurait à brouiller les pistes entre le bien et le mal, à donner un semblant d’explication à des comportements diaboliques, ce qui est très difficile. La Cérémonie (1995) est un film adapté du roman L’Analphabète de Ruth Rendell. Certains critiques louaient cette écrivaine parce que, selon eux, elle avait fait passer le genre policier du whodunit (« qui a commis le crime ? ») au whydunit (« pourquoi il ou elle l’a fait ? »). Ce qui passionnait Chabrol, c’était aussi ce pourquoi ? Bien sûr. Le film s’inspire du crime des sœurs Papin [deux employées de maison qui ont commis un double meurtre sur leurs patronnes au Mans en 1933, ndlr] ainsi que des Bonnes de Jean Genet [pièce de 1947 et variation libre sur ce même fait divers, racontant l’empoisonnement d’une femme riche par deux sœurs domestiques, ndlr] qui a plongé des générations dans l’effroi et le questionnement. Le pourquoi est à l’œuvre tout au long du film [qui raconte les tensions puis le meurtre d’une famille bourgeoise par leur employée de maison et une postière, ndlr]. Pourquoi elles ont franchi la ligne du crime ? D’une manière plus politique, pourquoi les riches et les pauvres ? Il y a quelque chose qui n’est pas résolu, et qui ne peut se résoudre que dans la tragédie.   Dans Rien ne va plus, vous incarnez avec Michel Serrault un duo de faussaires. C’est un film assez vertigineux sur la représentation. Vous jouez un personnage qui escroque les gens grâce à sa faculté de sans cesse se transformer. De quelle manière avez-vous appréhendé ce jeu dans le jeu ? D’une manière maline et délicieuse, le film reposait sur une série de métamorphoses. On avait pensé à toute une succession de changements de coiffure pour mon personnage. Quand on pensait que c’était moi, hop, ce n’était plus moi. C’est très amu-

no 182 – septembre 2021

sant de jouer à quelqu’un qui échappe à une définition, comme une métaphore de l’état d’actrice : on passe son temps à courir après une image de soi qu’on ne trouvera jamais. Mais peut-être que si on la trouvait ça manquerait de saveur. Dans Merci pour le chocolat, les frustrations et les troubles de votre personnage se révèlent par des gestes furtifs, des lapsus. Comment avez-vous travaillé ce personnage aussi calme que tourmenté ? Mon personnage, Mika, n’a pas accès à l’art comme son mari pianiste, joué par Jacques Dutronc. Lui, c’est un artiste qui parvient à élaborer ses émotions. Mika ne peut pas transformer, métaphoriser, faire ce travail d’alchimiste. On raconte là l’histoire de quelqu’un qui n’arrive pas à savoir qui elle est par l’art, et qui en devient un personnage pervers. Elle est vide, donc elle essaye de se fabriquer à travers tout un écheveau de situations, de sentiments, d’affects qui l’entraînent loin dans la monstruosité. Vos personnages chez Chabrol sont souvent insaisissables. Est-ce qu’en lisant les scénarios vous essayiez de les décrypter, de les comprendre ? Non, pas du tout. D’autant moins que dans leur incohérence, enfin plutôt leur monstruosité, ils sont incompréhensibles. Tout le cinéma de Claude Chabrol converge vers ces mystères que la psychanalyse et la psychiatrie tentent aussi d’élucider. rétrospective « Claude Chabrol. Suspense au féminin » (Carlotta), ressortie en version restaurée 4K le 29 septembre • coffret 5 DVD ou Blu-Ray « Claude Chabrol. Suspense au féminin », (Carlotta) • Betty, Madame Bovary et Une affaire de femmes (Carlotta), en salles en version restaurée 4K le 29 septembre, en Blu-Ray (Carlotta) le 22 septembre


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5 VARIATIONS DU SUSPENSE CHABROLIEN L’ENFER (1994) Claude Chabrol s’empare d’un projet de film inachevé d’Henri-Georges Clouzot et signe une de ses œuvres les plus sensuelles et perturbantes, dans laquelle Emmanuelle Béart fait tourner les têtes… et perdre la sienne à François Cluzet.   LA CÉRÉMONIE (1995) Lorsqu’une domestique introvertie croise une postière délurée, le cocktail est explosif. La très chic famille Lelièvre le découvrira à ses dépens… Férocité, sens du détail, intensité dramatique, finesse psychologique : rarement Chabrol aura dosé les ingrédients de son cinéma avec autant de génie.

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septembre 2021 – no 182

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RIEN NE VA PLUS (1997) Quinze ans après Les Fantômes du chapelier, Chabrol retrouve Michel Serrault, qui forme ici un tandem aussi surprenant que réjouissant avec Isabelle Huppert. Tous deux s’amusent comme des gamins à jouer les arnaqueurs dans cette comédie qui se teinte peu à peu d’une mélancolie inattendue. MERCI POUR LE CHOCOLAT (2000) L’atmosphère ouatée d’une somptueuse maison en Suisse, les notes de piano d’un musicien virtuose, le parfum réconfortant d’un chocolat chaud… Mais gare à ne pas trop se laisser bercer ! L’air de rien, Chabrol orchestre avec maestria un jeu de miroirs qui menace à chaque instant de virer au cauchemar.   LA FLEUR DU MAL (2003) Entre le souvenir des heures sombres de l’Occupation et le climat délétère d’une campagne électorale, passé et présent s’entremêlent dans ce film labyrinthique minutieusement construit. Trois générations de femmes se retrouvent au cœur du mensonge dans ce portrait de famille décomposée. • JULIEN DOKHAN

UN FILM DE

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Cinéma -----> Sorties du 8 septembre 8 septembre au 6 octobre

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NOTTURNO SORTIE LE 22 SEPTEMBRE

Aux frontières de l’Irak, du Kurdistan, du Liban et de la Syrie, Gianfranco Rosi capte la détresse commune des populations locales, victimes de la tyrannie de diverses entités depuis des décennies. Formellement brillant, Notturno est une suite de compositions picturales et sonores sur les affres de la guerre.

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Alors qu’il filmait l’éloignement des êtres dans Fuocoammare. Par-delà Lampedusa (2016), l’Italien Gianfranco Rosi rapproche, dans ce nouveau documentaire, des individus qui ne se côtoient pas ordinairement mais qui subissent tous les désastres causés par plusieurs décennies meurtrières. Sans connaître les langues ni les territoires des peuples rencontrés, c’est étonnamment seul qu’il a fabriqué les splendides images de Notturno. Ces dernières, pareilles à des tableaux dans leur composition lumineuse et leur cadrage figé, détonnent par rapport aux représentations habituelles du Proche Orient. Ainsi, l’aridité des paysages à laquelle on pourrait s’attendre s’avère absente : c’est la pluie et ses flots dévastateurs qui rongent les

routes, mais les populations locales défient la détérioration de ces chaussées en les traversant coûte que coûte. Paysagiste autant que portraitiste, le réalisateur filme aussi la douleur des habitants. Là, une mère pleure son fils assassiné dans une prison abandonnée ; ailleurs, un enfant yézidi commente ses propres dessins ensanglantés par le terrorisme islamiste dont il a été victime. D’autres sont plus mutiques, comme Ali, alter ego de Samuele dans Fuocoammare, tandis que dans une autre contrée des soldates kurdes surveillent muettement l’horizon, à l’affût des troupes de Daech. Nous entrevoyons alors leurs peines sur leur visage taiseux. Même si les combats n’apparaissent pas directement à l’écran, les échos des armes à feu tapissent

no 182 – septembre 2021

les conversations d’un couple ou la pêche silencieuse d’un homme sur les eaux d’un marécage éclairées par les flammes enragées de puits de pétrole, comme s’il naviguait sur les rives du Phlégéthon. Prenant modèle sur le tempo lento des Nocturnes de Frédéric Chopin (auquel le titre du film fait référence), le documentariste transforme ces sourdes lamentations en une mélodie étouffée de la guerre. Notturno de Gianfranco Rosi, Météore Films (1 h 40), sortie le 22 septembre, voir p.86

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BOÎTE NOIRE SORTIE LE 8 SEPTEMBRE

Thriller paranoïaque dans lequel Pierre Niney enquête sur un mystérieux crash d’avion, le quatrième long métrage de Yann Gozlan brille par sa mise en scène enlevée qui mêle son récit classique de machination à des interrogations plus contemporaines. À la suite du crash dans les Alpes d’un vol Dubaï-Paris, Mathieu (Pierre Niney), technicien au Bureau d’enquêtes et d’analyses pour la sécurité de l’aviation civile, est chargé d’analyser la boîte noire. Celle-ci doit déterminer les causes de l’accident, mais l’affaire se

révèle complexe, et Mathieu choisit de mener sa propre investigation. Désireux de réaliser un thriller paranoïaque inspiré du cinéma d’Alan J. Pakula (Les Hommes du président), Yann Gozlan – qui maîtrisait déjà habilement le suspense dans Captifs ou Burn Out – immerge sa caméra dans l’industrie aéronautique française et retranscrit les colossaux enjeux financiers de celle-ci à grand renfort de cadres à cravate et en brouillant les pistes. Lancé dans une obsessionnelle quête de vérité, le personnage central paraît parfois aveuglé par ses émotions, et le film sait nous faire douter de l’équilibre psychologique de cet antihéros fragilisé par des problèmes de couple mais animé d’une insatiable soif de justice. Malgré quelques éléments narratifs attendus, Boîte noire réussit ainsi une haletante fusion entre récit de conspiration classique et angoisses contemporaines liées à la technologie et à l’automatisation de nos vies.

Boîte noire de Yann Gozlan, StudioCanal (2 h 09), sortie le 8 septembre

DAMIEN LEBLANC

LA TROISIÈME GUERRE SORTIE LE 22 SEPTEMBRE

L’intense Anthony Bajon campe un jeune soldat chargé de protéger Paris de la menace terroriste et bientôt terrassé par un sentiment d’inutilité. Derrière la thématique militaire, une amère peinture sociale de la France actuelle s’esquisse. Jeune provincial issu d’un milieu modeste, Léo (Anthony Bajon) vient de terminer ses classes à l’armée et, pour sa première affectation, participe à l’opération Sentinelle (qui vise à lutter contre le terrorisme en complément du plan Vigipirate) à Paris. En compagnie notamment d’Hicham (Karim Leklou) et de Yasmine (Leïla Bekhti), il passe ses journées à arpenter la capitale à la recherche d’une éventuelle menace et va peu à peu développer un lourd sentiment de paranoïa… Frappé par le changement visuel opéré depuis 2015

dans les rues parisiennes, Giovanni Aloi explore la situation paradoxale de militaires souhaitant agir pour la France, mais s’avérant la plupart du temps désœuvrés, voire observés avec dédain par les habitants d’une ville dont ils se sentent exclus. Le cinéaste réussit ainsi plusieurs séquences de déambulation dans lesquelles le montage exprime parfaitement ces sensations de malaise. Le film tente aussi d’entrer dans l’intimité des soldats, mais c’est davantage par sa retranscription d’une atmosphère de chaos social (marquée par des manifestations dans l’espace public) que ce premier long métrage convainc, autant que par sa façon de pointer les limites d’une politique ultra-sécuritaire. La Troisième Guerre de Giovanni Aloi, Capricci Films (1 h 30), sortie le 22 septembre

DAMIEN LEBLANC

Léo arpente la capitale et va peu à peu développer un lourd sentiment de paranoïa. 40

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“LUMINEUX”

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PODALYDÈS SOCIÉTAIRE DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE

AMOURS D’ANAIS un film de

CHARLINE BOURGEOIS-TACQUET


Cinéma -----> Sorties du 8 septembre au 6 octobre

SERRE MOI FORT SORTIE LE 8 SEPTEMBRE

Le huitième long métrage réalisé par Mathieu Amalric est un bouleversant film de deuil autour d’une famille et d’un couple formé par un parfait duo d’interprètes, Vicky Krieps et Arieh Worthalter. Depuis La Chambre bleue en 2014, libre adaptation de l’œuvre de Georges Simenon, c’est comme si Mathieu Amalric avait trouvé dans le fragment la forme idéale pour mettre en scène ses histoires. Barbara (2017), autour de la dame en noire, n’était fait que de ça, d’instantanés de vie, de scènes de répétitions, de coulisses et de longs trajets en voiture. De ce voyage biographique et intime naissait un patchwork fascinant d’images d’hier (des archives) et d’aujourd’hui (les images du film) qui redéfinissait les contours même du biopic, préférant à l’exhaustivité impossible l’évocation d’une vie entière par touches,

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par morceaux. Serre moi fort n’est pas un biopic, mais il attrape lui aussi, du bout des doigts, l’impression d’une vie et de ses contrastes, non pas dans son écoulement naturel comme chez Maurice Pialat, mais plutôt dans sa complexité, sa densité, ses différents étages de narration, l’hyperréalisme de ses courts instants. Adapté de la pièce Je reviens de loin de Claudine Galea, Serre moi fort s’annonce d’abord comme le récit d’une séparation entre Camille (Vicky Krieps) et sa famille (Arieh Worthalter et leurs deux enfants). Au début du film, elle quitte la maison un matin et trace sa route, comme pour échapper au poids des responsabilités se dit-on, à moins que ce ne soit au délitement de son couple. Mais plutôt que d’écarteler les membres de cette famille, cette absence brutale semble leur permettre de communiquer par la pensée et de vivre des moments partagés qui semblent pourtant éloignés dans le temps et dans l’espace. Tout reste très énigmatique, flottant, nébuleux, et l’on doute à chaque instant de la nature des images que le film nous tend. Pourtant, comme un jeu de piste éclaté, il sait nous guider dans

cette traversée de vie (les années passent, les enfants grandissent), il suit le son des notes d’un piano, les voix qui se répondent pour nous conduire vers un endroit aux frontières indistinctes, vers un songe où cohabitent les vivants et les morts, vers un rêve où, comme dans un jeu de cartes, tout peut recommencer.

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Serre moi fort de Mathieu Amalric, Gaumont (1 h 37), sortie le 8 septembre

MARILOU DUPONCHEL

Serre moi fort attrape, du bout des doigts, l’impression d’une vie et de ses contrastes dans sa complexité, sa densité.


Les FiLms PeLLéas et La Comédie-Française Présentent

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Design : Benjamin Seznec / TROÏKA © Photo : Jean-Louis Fernandez

Comédie-Française

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LA NUIT DES ROIS SORTIE LE 8 SEPTEMBRE

À l’aune d’un fantastique empreint de mythologie, La Nuit des rois revisite le genre du film carcéral. S’y dresse, par le biais d’un mystérieux conteur, le tableau d’une Côte d’Ivoire en pleine ébullition.   La Maca, seule prison d’Abidjan, traîne depuis toujours une réputation sulfureuse. L’impuissance de l’administration a parfois conduit à la prise de pouvoir de détenus qui, livrés à eux-mêmes, ont édicté leurs propres lois, jusqu’à y établir de véritables rapports de vassalité. S’en emparant par la fiction, le Franco-Ivoirien Philippe Lacôte fait de cette forteresse le théâtre d’une grande ritualisation : le chef, s’il est trop malade pour gouverner, doit mettre fin à ses jours ; lorsque la lune est rouge, on désigne un « Roman », un conteur forcé de raconter une histoire à ses codétenus jusqu’au bout de la nuit. C’est ainsi que le chef, Barbe noire (incarné par Steve

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Tientcheu, admirable en colosse éraflé), malade, choisit un jeune voleur pour faire office de Roman… La beauté crépusculaire du film tient à ce que le cinéaste déréalise progressivement ce décorum carcéral, si codifié qu’il en devient féerique. Processus qui advient d’abord par les corps, qui se contorsionnent dans un étrange chaos organisé ; parties d’un tout, d’une même tribu, leur danse tient presque de la chorégraphie. Puis par la langue, celle de Barbe noire, dont la diction précise et littéraire lui confère une singulière aura tragique. On est proche, dans l’abandon nocturne de ces saillantes masculinités meurtrières, de la démarche poétique d’un Jean Genet. Il s’agit de sublimer ces existences marginales broyées par la misère pour les ériger en figures quasi mythologiques – autrement dit, pour les éclairer d’une lumière à laquelle elles n’ont jamais eu droit. La boue dans laquelle les détenus se meuvent, l’infamie qu’ils traînent encore sont ici matière à un lyrisme aussi ancestral que mortifère. Roman, lorsqu’il raconte son histoire, ne procède d’ailleurs pas autrement : à partir du lynchage public d’un meurtrier notoire d’Abidjan, Zama King, auquel il affirme

avoir assisté, il déroule le fil d’une légende millénaire. Le récit de sa vie, aussi sordide fut-elle, est transfiguré par ce que Roman en fantasme, puis les autres détenus avec lui. C’est qu’il s’agit moins, pour eux, d’écouter l’histoire que d’en faire l’expérience physique. Les images de ce conte hybride parasitent l’espace-temps de la prison, s’incarnant jusque dans ces corps qui, à l’évocation de Zama King, vibrent à l’unisson. Peut-être parce que, en associant le fantastique le plus folklorique à cette âpre réalité sociale, elles ménagent une place dans la légende au malfrat des rues, lui dont le visage devient l’icône de la jeunesse errante d’Abidjan, sinistre conséquence de la crise électorale ayant agité le pays il y a dix ans. La Nuit des rois de Philippe Lacôte, JHR Films (1 h 33), sortie le 8 septembre

DAVID EZAN

no 182 – septembre 2021

Trois questions Croyez-vous en la force de la tradition orale ? Si je suis cinéaste, c’est parce que mon enfance a été traversée par ces histoires mystiques. Roman raconte qu’il a grandi avec une tante griotte. Les griots sont à la fois chanteurs de louanges et conteurs, historiens et poètes ; cela signifie que grande et petite histoire ont pour nous la même importance. Je rends ainsi hommage à la force de cette tradition, et à la force qu’ont parfois les mots face à la violence.   Le film est très hétérogène. D’où vient ce désir de porosité entre les images ? J’épouse le regard de la culture ivoirienne : pour nous, les frontières entre tangible et magique, visible et invisible sont

À PHILIPPE LACÔTE très minces. Il s’agit donc toujours de la vie de Zama King, jusqu’au plus surnaturel. Ces éléments font autant partie de la légende que du réel, ils tiennent du récit épique, au même titre que ceux de Richard III ou de Roberto Succo. Pour la population, très jeune, c’est une manière de fabriquer ses propres mythes.   Comment avez-vous abordé les scènes de groupe, très physiques ? La force des prisonniers devait pouvoir tout dynamiter, y compris le cadre. Quarante artistes danseurs d’Abidjan ont répété pendant deux mois quand, à côté, trois cents figurants avaient quartier libre et pouvaient parasiter le cadre. J’ai cherché, par ce mélange, à créer une impression de chaos maîtrisé.


Sorties du 8 septembre au 6 octobre <---- Cinéma

LES AMOURS D’ANAÏS

Après le très remarqué Pauline asservie, génial et drolatique court métrage passé par la Semaine de la critique en 2018, Charline Bourgeois-Tacquet réalise une brillante comédie sentimentale, poignante histoire d’amour et de désir.   La couleur rouge prédomine dans Les Amours d’Anaïs, comme c’était déjà le cas, par touches plus discrètes, dans Pauline asservie. Anaïs Demoustier donnait vie à ce personnage de jeune trentenaire tempétueuse dans ce court métrage, auquel le premier long de Charline BourgeoisTacquet fait suite. Nouveau chapitre et nouveau prénom pour Pauline, devenue Anaïs (Demoustier toujours, géniale tou-

jours), que l’on retrouve presque comme on l’avait quittée : même célérité dans les gestes, même précision des mots débités à toute vitesse, mêmes vêtements rouges, même rouge à lèvres. Et, cette fois, nouveauté : sous la chaleur de l’été, le rouge de ses joues échauffées. Des teintes rouges, rosées, chargées de signifier, avec une forme de naïveté amusée, les aspirations d’un film qui court après l’amour, le désir et toutes ces choses qui font palpiter le sang sous la peau. Sous la lecture évidente de cet équilibre de formes et de couleurs, sous la reconnaissance de ses motifs, de ses influences (l’amour des mots et les triangles amoureux de la Nouvelle Vague, la littérature, la screwball comedy, ses histoires de remariage et ses personnages ardents), Les Amours d’Anaïs joue, dans sa première partie, avec une grande dextérité, à la comédie, en faisant du corps de son héroïne son ressort burlesque premier. Avant de bifurquer, de réduire la cadence quand Anaïs fixe enfin son désir, faisant peut-être taire

un peu sa peur de la mort. Le film se détourne alors de son histoire de triangulation pour s’aventurer vers la naissance d’un amour entre deux femmes – c’est l’une des autres grandes forces du film que de ne jamais faire de l’homosexualité son sujet – et donner une variation plus grave, plus profonde à l’ensemble. Comme si le film refusait, à la manière d’Anaïs qui rejettera la sentence finale pour en inventer une que l’on prédit plus joyeuse, toute injonction qui pourrait contraindre son propre désir. Les Amours d’Anaïs de Charline Bourgeois-Tacquet, Haut et Court (1 h 38), sortie le 15 septembre

MARILOU DUPONCHEL

Trois questions À CHARLINE BOURGEOIS-TACQUET PAR GAUTIER ROOS

D’où vient l’idée de la logorrhée d’Anaïs ? Mes portes d’entrée vers le cinéma, ce sont la langue – j’ai été assistante éditoriale chez Grasset – et le jeu – j’ai d’abord voulu être actrice. J’écris les dialogues d’abord et j’aime mélanger les registres. Anaïs emploie un langage hybride, propre à son milieu littéraire, un peu intello,  et, en même temps, sa spontanéité lui fait dire des choses assez brutes de décoffrage.

Le film repose avant tout sur sa science du rythme. Comment avezvous trouvé le bon équilibre ? Cette obsession de la vitesse était déjà présente dans mon court métrage Pauline asservie, qui est pourtant un film sur l’attente et l’aliénation amoureuse. Je prépare ça minutieusement dès l’écriture, tout est chorégraphié, souvent par le biais de plans-séquences ; ça ne m’intéresse pas de filmer des dialogues en champ-contrechamp.

Concep�on graphique : La Cinémathèque française/Mélanie Roero. Photographie du Voyage dans la Lune, Georges Méliès, 1902, coll Privée / Vers les étoiles, Georges Méliès, 1906, coll CF

SORTIE LE 15 SEPTEMBRE

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Anaïs ne cesse d’entamer des choses qu’elle interrompt. C’est comme ça que vous percevez la jeunesse française ? Je trouve que la trentaine est un âge hyper angoissant, peut-être plus encore pour les femmes. C’est l’âge où l’on nous somme de nous engager : quelle vie amoureuse tu veux, quelle vie professionnelle, est-ce que tu veux un enfant… Ce personnage qui ne se projette jamais résonne forcément avec l’époque, où l’horizon est complètement bouché.

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ONE MORE JUMP SORTIE LE 8 SEPTEMBRE

Deux amis palestiniens se séparent. L’un reste à Gaza, l’autre s’exile en Europe. Dans ce film sur le parkour, Emanuele Gerosa filme la frustration de jeunes athlètes gazaouis pris entre désir d’ailleurs et attachement au pays.   Les voltigeurs passent dans le ciel azur. Entre les ruines grèges, ils dessinent leur liberté, à l’écart des fumées noires et des missiles. À Gaza, Jehad s’entraîne au parkour, ce sport d’acrobaties qui consiste à franchir des obstacles urbains sans l’aide de matériel. Mais entre son père malade et le conflit, il rêve

d’ailleurs, sans parvenir à défier la frontière nationale. Abdallah, par contre, y est parvenu. Exilé en Italie, il a laissé derrière lui son pays et son ami… D’un côté, les tourments de la frustration et de la rancune, de l’autre, ceux de l’exil et de la nostalgie. En magnifiant ce sport exutoire, Emanuele Gerosa capte la souffrance parallèle de ces garçons tristes et amers, alors que le conflit ne laisse aucun espoir à la jeunesse. En assumant pleinement certaines longueurs, le documentariste italien livre un film taiseux et contemplatif, braquant son objectif sur ces corps sportifs. Dans les airs comme sur terre, ils transpirent la chaleur et l’énergie d’un âge qui veut vivre sans retenue, exhibant la liberté gagnée entre les murs, risquée mais nécessaire pour se sentir vivant. Un film inspiré sur l’accomplissement de ses désirs. Sur la fougue aussi, cette fièvre brûlante qu’il ne faut surtout pas soigner.

One More Jump d’Emanuele Gerosa, Wayna Pitch (1 h 23), sortie le 8 septembre

JONATHAN TRULLARD

LE GENOU D’AHED SORTIE LE 15 SEPTEMBRE

Cinéaste radical, l’Israélien Nadav Lapid ose un film politique et impudique, Prix du jury au Festival de Cannes. Du cinéma coup de boule, virtuose, et très en colère.   Avec Le Policier (2012), L’Institutrice (2014) et Synonymes, Ours d’Or à Berlin en 2019, Nadav Lapid a imposé dans le cinéma d’auteur son regard tranchant, toujours plus expérimental. Avec Le Genou d’Ahed, il se permet d’aller à l’os de son cinéma. En résulte un film qui claque comme un coup de fouet, rumine avec aigreur et finit par s’emporter dans une colère noire. Y, cinéaste israélien reconnu, vient présenter son nouveau film dans un coin reculé du pays. De cette mince trame, Lapid tire une œuvre très sophistiquée, lardée de chocs esthétiques qui viennent parasiter le récit – caméra secouée, projetée en l’air, pivo-

tée comme une girouette ; incursion du clip vidéo ; digressions dans le film de guerre… On est ici au croisement de la fiction et du sentiment pur, comme si l’aigreur et l’apathie de ce cinéaste éreinté contaminaient le film – jusqu’à un point de non-retour. Dans un geste final d’autofiction (voire de flagellation) sidérant, Lapid lance son personnage, confronté à la censure d’État, dans une diatribe violente et radicale contre son pays, entre douleur et grandiloquence. Un moment sidérant, une sorte de hara-kiri cinématographique qui laisse personnages et spectateurs exsangues. Le Genou d’Ahed de Nadav Lapid, Pyramide (1 h 49), sortie le 15 septembre

RENAN CROS

Un film qui claque comme un coup de fouet, rumine avec aigreur et finit par s’emporter dans une colère noire. 46

no 182 – septembre 2021


“LE MEILLEUR FILM DE SEAN PENN” LE FIGARO

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SEPT

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Sean Penn

réalisé par Sean

CINEMA

Dylan Penn

Penn


DE NAPOLÉON

PALAIS DISPARUS


MOBILIER NATIONAL GALERIE DES GOBELINS DU 15.09.2021 AU 16.01.2022


Cinéma -----> Sorties du 8 septembre au 6 octobre

L’AFFAIRE COLLECTIVE SORTIE LE 15 SEPTEMBRE

Plaidoyer en faveur des journalistes, seuls capables de défier la maladive détérioration de l’État en Roumanie, cet édifiant documentaire transforme un fait divers en drame collectif. Quand la santé d’un pays demeure l’affaire de tous. Tout commence par l’incendie du Colectiv Club en 2015, une boîte de nuit à Bucarest. Comme un mauvais sort jeté sur une jeunesse qui ne se déplace plus dans les urnes, les flammes ravagent la salle de spectacle, après que le chanteur de metal présent sur scène a dénoncé la déliquescence des instances dirigeantes. Le drame fait soixante-quatre victimes, dont plus de la moitié décède dans les hôpitaux du pays des suites d’infections nosocomiales. Une gazette sportive, emmenée par le journaliste Cătălin Tolontan,

révèle le scandale sanitaire puis met à jour l’infiltration corrosive de la corruption dans tous les rouages étatiques. Le film, structuré en deux parties, dénonce la perversion des gouvernements successifs qui empoisonne la population et infecte la démocratie de toute part. En accompagnant d’abord l’enquête journalistique, puis en côtoyant longuement le nouveau ministre de la Santé, obligé de prendre des mesures sanitaires dans l’urgence, le cinéaste cherche la diversité des points de vue. Des séquences épisodiques et chargées d’émotion sur une survivante, désormais modèle photo, exposent plus distinctement les stigmates de l’amnésie nationale et les maux d’une collectivité défaillante. L’Affaire collective d’Alexander Nanau, Dulac (1 h 49), sortie le 15 septembre

ÉLÉONORE HOUÉE

Une gazette sportive met à jour l’infiltration corrosive de la corruption dans tous les rouages étatiques. L’ÉTAT DU TEXAS CONTRE MELISSA SORTIE LE 15 SEPTEMBRE

Accusée d’avoir tué sa fille de 2 ans, Melissa Lucio est la première femme hispanique condamnée à la peine capitale au Texas. Alors qu’elle est toujours dans le couloir de la mort, ce film-enquête expose les défaillances de cet État profondément inégalitaire.   L’interrogatoire est filmé, Melissa Lucio montre sur une poupée comment elle fessait sa fille. Puis vient l’horreur, les images de l’enfant mort, les hématomes noirs. Le documentaire de Sabrina Van Tassel, grand reporter franco-américaine, démarre sur cette réalité

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atroce : coupable ou non, cette femme de 48 ans dissèque la mort de son bébé dans ce bureau glauque de la police texane. Mère de quatorze enfants, pauvre et droguée, elle sera condamnée en 2008 à la peine capitale, sans preuve ni témoin. Van Tassel dessine son portrait au fil d’entretiens avec sa famille, ses avocats, des médecins, et enquête sur un procès visiblement bâclé. En pointant les incertitudes qui entourent l’affaire et en exposant les inégalités (la misère de Melissa Lucio n’a pas joué en sa faveur), la journaliste d’investigation met à mal la justice à deux vitesses du Lone Star State. Et malgré sa mise en scène larmoyante, la réalisatrice de La Cité muette (2015) parvient à rendre sensible le doute, et par conséquent la possibilité de l’erreur, signant un réquisitoire efficace contre la peine de mort et une démonstration implacable du caractère inégalitaire de la justice texane. Une démarche salutaire.

L’État du Texas contre Melissa de Sabrina Van Tassel, Alba Films (1 h 37), sortie le 15 septembre

no 182 – septembre 2021

JONATHAN TRULLARD


Sorties du 8 septembre au 6 octobre <---- Cinéma

SUMMERTIME SORTIE LE 15 SEPTEMBRE

Vingt-cinq jeunes habitants de Los Angeles se croisent et se recroisent lors d’une caniculaire journée d’été. Inspiré par une session de poésie en impro, Carlos López Estrada (Blindspotting) a demandé à ces slameurs exaltés de transformer leur travail et d’incarner ce film choral survolté sur leur rapport à la ville.   Dans le showcase auquel a assisté Carlos López Estrada, ados et post-ados improvisaient des slams sur leur quotidien dans

la tentaculaire L.A., brassant leurs idéaux et leurs embrouilles de tous les jours, allant de leurs rêves de musique jusqu’au manque de bons cheeseburgers, tout ça sur fond de gentrification, de LGBTQphobie ou de grossophobie. Si dans le film on a parfois la sensation d’un enchaînement de morceaux de bravoure un peu convenus, la fougue et la profusion de la mise en scène font vite oublier ce sentiment. Bouillonnant d’énergie, s’inspirant des états d’âme speed et épidermiques des poètes mais aussi, dans la forme même, de la musicalité de leur prose, Summertime donne l’impression d’une traversée express et joyeusement foutraque de L.A. Chaque personnage a son petit moment, aussi court soit-il, et le cinéaste et la bande de comédiennes et de comédiens parviennent à les faire tous exister à l’écran, à force de drôlerie, de vitalité et de sincérité.

Summertime de Carlos López Estrada, Metropolitan FilmExport (1 h 35), sortie le 15 septembre

QUENTIN GROSSET

L’ORIGINE DU MONDE SORTIE LE 15 SEPTEMBRE

Pour son premier film en tant que réalisateur, le truculent Laurent Lafitte marie la comédie bourgeoise à la Francis Veber avec l’humour malpoli et cru d’un Reiser. Le résultat ? Un film fou et furieux, qui ose tout avec une pointe d’élégance et de mauvais goût. Cela faisait longtemps qu’une comédie ne nous avait pas autant pris de court. Adapté d’une pièce déjà bien corsée de Sébastien Thiéry, L’Origine du monde est une odyssée freudienne dont on taira ici volontairement la teneur – parcouru de malicieux sous-entendus sexuels, le film fait d’un tabou un totem. Ce qui se joue dans cette comédie névrosée d’un nouveau genre est tellement surréaliste que le plaisir vient d’abord du fait d’écarquiller les yeux de rire et de stupeur. On

dira juste que Laurent Lafitte et Karin Viard y jouent un affreux couple de quinquas en crise, que Vincent Macaigne a des faux airs de François Hollande et que la psychanalyse au premier degré, ça peut faire des dégâts. Méchant à souhait, le film pousse très loin l’art réjouissant de dire des horreurs avec le sourire. Si l’on aime l’humour à l’anglaise, L’Origine du monde devient un idéal de comédie. Les amateurs d’humour plus sage – ou plus sensé – risquent, eux, de détester. C’est le revers d’une comédie qui, à l’instar des films de Bertrand Blier (Buffet froid), conçoit le rire comme un geste frondeur qui fait fi de tout : réalisme, bienséance et morale. Forcément tordant, forcément clivant. L’Origine du monde de Laurent Lafitte, StudioCanal (1 h 38), sortie le 15 septembre

RENAN CROS

Méchant à souhait, le film pousse très loin l’art réjouissant de dire des horreurs avec le sourire. septembre 2021 – no 182

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Cinéma -----> Sorties du 8 septembre au 6 octobre

SANS SIGNE PARTICULIER SORTIE LE 22 SEPTEMBRE

Ce récit de l’épopée d’une mère mexicaine partie à la recherche de son fils disparu frappe l’imaginaire en explorant des territoires rongés par la peur. Prix du scénario au festival de Sundance 2020.   Sans nouvelles de son fils depuis qu’il est parti rejoindre la frontière américaine en quête d’un travail, Magdalena (Mercedes Hernández) entreprend une traversée du Mexique dans le but de le retrouver. Elle découvre durant son voyage que beaucoup d’autres familles recherchent leurs fils disparus, puis rencontre Miguel (David Illescas), jeune homme expulsé des

États-Unis qui s’apprête à retrouver son village… Pour évoquer le pic de violence qui ravage le Mexique contemporain, la cinéaste Fernanda Valadez a imaginé un road movie lyrique dans lequel une mère inquiète explore un territoire rempli de lieux transitoires (centres administratifs pour migrants, déserts, maisons abandonnées…) où dominent la peur et le sentiment d’abandon. Le périple de cette figure maternelle va peu à peu quitter le naturalisme pour offrir des visions plus symboliques qui laissent la violence hors champ mais rendent compte de ses tragiques conséquences sur les consciences. Célébrant la capacité de résilience, la réalisatrice signe le vibrant portrait d’un pays autant gangrené par la sauvagerie des cartels que sublimé par les réseaux d’entraide qui se déploient avec dignité parmi les familles de victimes.

Sans signe particulier de Fernanda Valadez, Bodega Films (1 h 35), sortie le 22 septembre

DAMIEN LEBLANC

TOUT S’EST BIEN PASSÉ SORTIE LE 22 SEPTEMBRE

François Ozon décrit la relation entre une fille (Sophie Marceau) et son père (André Dussollier, lire p. 6) qui, à la suite d’un AVC, lui demande de l’aider à mourir. Une œuvre apaisée qui célèbre les vies librement vécues.   François Ozon n’a pas peur de jeter des pavés dans la mare, comme il le fit en 2019 avec Grâce à Dieu qui s’attaquait à la pédophilie dans l’Église. En adaptant le livre de son amie Emmanuèle Bernheim, décédée en 2017, le cinéaste se frotte à une autre thématique potentiellement sulfureuse – l’euthanasie et la mort volontaire. Emmanuèle (Sophie Marceau) hérite en effet d’une étrange mission quand son père de 85 ans, hospitalisé après un AVC, lui demande de l’aider à mourir. Cette romancière parisienne

doit composer, plus encore que sa sœur (Géraldine Pailhas), avec le violent sentiment de culpabilité qui l’assaille et prendre sur elle le refus de la société française d’encadrer la volonté de mourir de manière légale. Et Ozon de filmer cette situation cruelle avec une fluidité remarquable : d’abord tragique, le récit évolue pour offrir un portrait truculent de cette figure paternelle, riche collectionneur d’art qui aime jouir de la vie et qui manie un humour souvent dévastateur. Le film célèbre ainsi les pulsions vitales de ce personnage brillamment interprété par l’exceptionnel André Dussollier et rend d’autant plus forte et compréhensible sa volonté de choisir le moment de sa mort. Tout s’est bien passé de François Ozon, Diaphana (1 h 53), sortie le 22 septembre

DAMIEN LEBLANC

D’abord tragique, le récit évolue pour offrir un portrait truculent de cette figure paternelle. 52

no 182 – septembre 2021


Photo : Fabrizio Maltese • Design : Benjamin Seznec / TROÏKA

STENOLA PRODUCTIONS PRÉSENTE

AU CINÉMA LE 29 SEPTEMBRE 2021


Cinéma -----> Sorties du 8 septembre au 6 octobre

9 JOURS À RAQQA SORTIE LE 8 SEPTEMBRE

Tourné à Raqqa il y a trois ans, ce documentaire (premier volet de la trilogie « La Vie après Daech » qui se poursuivra en 2022) puise son énergie dans la ténacité sans faille de Leïla Mustapha, l’une des deux maires de la ville.   Elle a à peine 30  ans mais a vécu d’innombrables vies. Leïla Mustapha est née en 1988 à Raqqa dans une famille kurde musulmane. Ingénieure en génie civil, elle est depuis 2018 coprésidente (avec Mouchloub Al-Darwich) du conseil civil de la ville. Le réalisateur Xavier de Lauzanne (Les Pépites, 2016) part à sa rencontre, accompagné de l’écrivaine Marine de Tilly qui se charge de narrer le documentaire en voix off. Dix ans après la répression des manifestations citoyennes par le régime autoritaire de Bachar Al-Assad et l’occupa-

tion de Raqqa par le groupe État islamique de 2014 à 2017, le documentariste voit en elle l’incarnation du renouveau démocratique de la Syrie. Découpé en neuf journées, durant lesquelles nous suivons d’abord les chantiers de reconstruction avant d’écouter les confidences engagées de Leïla, le film paraît se renforcer à mesure qu’il avance à ses côtés, comme, dans la bande-son, la trompette d’Ibrahim Maalouf, qui se fait de plus en plus assurée. Ainsi, les violentes images d’archives de la guerre en amorce du documentaire sont vite balayées par la force des discours inspirants de Leïla, devenue sans le vouloir une icône féministe et un emblème pour l’avenir du pays. 9 jours à Raqqa de Xavier de Lauzanne, L’Atelier (1 h 30), sortie le 8 septembre

ÉLÉONORE HOUÉE

Les violentes images d’archives sont vite balayées par la force des discours de Leïla Mustapha.

EUGÉNIE GRANDET SORTIE LE 29 SEPTEMBRE

Cette sobre adaptation du classique de Balzac se focalise sur ses thématiques les plus actuelles : le patriarcat et le capitalisme, lui ajoutant une pincée d’écologie. À l’arrivée, un récit de libération féminine à la réalisation didactique mais au casting inspiré. Père de famille avare mais secrètement fortuné, Félix Grandet (Olivier Gourmet) règne en maître sur un foyer au sein duquel son épouse (Valérie Bonneton) et sa fille, Eugénie (Joséphine Japy), mènent une morne vie. Lorsque débarque Charles (César Domboy), dandy parisien ruiné et neveu de

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Grandet, Eugénie s’éprend de ce séduisant cousin, ce qui va susciter la colère de Félix. Déjà réalisateur de deux films historiques (Une exécution ordinaire et L’Échange des princesses), l’écrivain Marc Dugain adapte ici le célèbre roman d’Honoré de Balzac publié en 1834. Si le récit est toujours situé durant la Restauration, le cinéaste a modernisé la langue et s’est concentré sur les liens entre pouvoir patriarcal et économie capitaliste. Le point de vue omniscient du roman cède aussi la place à ceux d’Eugénie et de son père, accentuant l’idée d’une opposition, tandis que le thème de l’écologie s’invite à travers des séquences où la jeune femme trouve dans la nature un moyen de s’extraire du matérialisme paternel. Joséphine Japy prête son visage impassible à l’héroïne, et le jeu sobre de l’actrice donne ainsi à cette histoire d’affranchissement des airs d’appel à une libération féminine souveraine.

Eugénie Grandet de Marc Dugain, Ad Vitam (1 h 45), sortie le 29 septembre

no 182 – septembre 2021

DAMIEN LEBLANC


UN IMMENSE FILM D’AMOUR

OSCAR DU MEILLEUR ACTEUR

COLIN FIRTH

NOMMÉ AUX OSCARS

STANLEY TUCCI

AU CINÉMA LE 8 SEPTEMBRE


Cinéma -----> Sorties du 8 septembre au 6 octobre

LA VOIX D’AÏDA SORTIE LE 22 SEPTEMBRE

Revisitant par l’intime le massacre de Srebrenica, la Bosnienne Jasmila Žbanić (Ours d’or en 2006 avec Sarajevo, mon amour) signe une grande fable tragique sur l’impuissance face à l’histoire, vue à travers les yeux d’une féroce traductrice. Juillet 1995. Le nettoyage ethnique de l’ex-Yougoslavie par les forces serbes aboutit à l’expulsion des Bosniaques (les Bosniens de confession musulmane) chassés de la ville de Srebrenica. Des milliers de familles accourent jusqu’à une base de l’ONU alors en pourparlers avec l’armée serbe ; démunies, elles tentent d’échapper aux persécutions et, fatalement, au génocide que l’on sait. Aïda, professeure à Srebrenica, a été recrutée par les Nations Unies en tant que traductrice… Le film s’impose par un choix : tandis que les offi-

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ciers s’affrontent à huis clos, la caméra de Jasmila Žbanić insiste sur cette femme au visage dur. Sa belle hauteur de vue provient de ce décentrement, la voix d’Aïda faisant le lien entre les langues. Mais une voix constamment en décalage, comme un pas de côté. C’est que la cinéaste s’intéresse moins au nerf des opérations qu’à l’expérience intime du chaos d’une femme tiraillée entre ses obligations et son inquiétude, poussière dans la machine de guerre en marche. Par le biais de jeux d’échelles avec la foule misérable, le film figure une forme d’impuissance radicale ; impuissance qui est aussi celle d’Aïda, forcée de traduire des instructions qui ne sont pas les siennes. La cinéaste en fait une véritable héroïne tragique, de celles qui sont en proie à la fatalité – ici à celle du crime de masse orchestré dans l’ombre par les Serbes, en dépit de la présence des Casques bleus. Resserrant son rayon d’action, le film se replie sur le mari et les deux fils d’Aïda, seule famille qu’elle espère encore sauver de la mort. L’impuissance a beau se heurter à une urgence vitale, La Voix d’Aïda ne tombe jamais dans le sentimentalisme

béat ; on ne lui en laisse pas le temps, ses quelques étreintes fugaces n’en étant que plus bouleversantes. C’est qu’à l’image de son héroïne, à laquelle Jasna Đuričić confère une solidité terrienne, le film conserve une vraie rigueur émotionnelle quant à son sujet ; rigueur tenue jusqu’à un épilogue en forme d’exorcisme, admirable en ce qu’il trouve une juste distance pour filmer l’infilmable et, in fine, encapsuler la douleur de tout un peuple.

no 182 – septembre 2021

La Voix d’Aïda de Jasmila Žbanić, Condor (1 h 44), sortie le 22 septembre

DAVID EZAN

La cinéaste bosnienne s’intéresse moins au nerf des opérations qu’à l’expérience intime de son héroïne.


L’UN DES PLUS GRANDS DE

CHEFS-D’ŒUVRE

BALZAC ADAPTÉ AU CINÉMA

HIGHSEA PRODUCTION & TRIBUS P. FILM PRÉSENTENT

JOSÉPHINE

JAPY

OLIVIER

GOURMET VALÉRIE

BONNETON

UN FILM DE

D ’ A P R È S

L E

R O M A N

D ’ H O N O R É

LE 29 SEPTEMBRE AU CINÉMA

D E

B A L Z A C

Design : Benjamin Seznec / TROÏKA • Logo Titre :

MARC DUGAIN


Cinéma -----> Sorties du 8 septembre au 6 octobre

LE SOMMET DES DIEUX SORTIE LE 22 SEPTEMBRE

Qu’est-ce qui pousse les individus à vouloir gravir l’Everest ? Dans ce film d’animation renversant, Patrick Imbert adapte le manga de Jirō Taniguchi et Baku Yumemakura en préservant tout le mystère et la sensation de vertige qu’il pouvait inspirer. En soi, adapter le manga de Jirō Taniguchi et Baku Yumemakura, paru au Japon entre 2000 et 2003 (édité en France par Kana, Prix du dessin au festival d’Angoulême en 2005), s’apparentait déjà à soulever des montagnes. À partir de cette fresque en cinq tomes et en 1 500 pages, le film se retranche sur l’essentiel : plutôt que de raconter une course à l’exploit, il se concentre sur son versant existentiel et sur son mystère. La vieille pellicule photo des années 1920 appartenant à

deux hommes disparus lors de leur montée de l’Everest peut-elle changer l’histoire de l’alpinisme en prouvant qu’ils ont été les premiers à gravir ce sommet ? Décidant de se lancer sur leurs traces, Fukamachi, un jeune reporter qui tombe sur leur appareil photo, et Habu Jōji, un alpiniste qui avait disparu des radars après avoir tenté l’aventure une première fois, vont essayer de résoudre cette énigme… L’animation au trait fin, jouant sur des cadrages complexes, est particulièrement réussie sur les effets d’altitude, notamment lors d’une séquence d’orage très onirique. Mais le vertige provient avant tout de ce que la quête des héros ne peut rester qu’irrésolue, car elle est finalement surtout introspective. Le Sommet des dieux de Patrick Imbert, Wild Bunch (1 h 30), sortie le 22 septembre

QUENTIN GROSSET

Le vertige provient de ce que la quête des héros ne peut rester qu’irrésolue, car elle est surtout introspective.

JE M’APPELLE BAGDAD SORTIE LE 22 SEPTEMBRE

Touchant journal intime d’une jeune skateuse, le frénétique Je m’appelle Bagdad ausculte les rapports de genre dans le skate en même temps qu’il fait une convaincante radiographie de la société brésilienne.

Au début, on a un peu l’impression de voir une version brésilienne de Wassup Rockers de Larry Clark, l’un de ses films les plus légers et agités. Même verve pour saisir la spontanéité des ados dans des scènes de groupe, qu’on devine parfois semi-improvisées, même adresse pour retranscrire l’énergie do it yourself de la culture skate, et même acuité à sonder les problèmes ren-

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contrés quotidiennement (violences policières, précarité) par les habitants des quartiers populaires, en l’occurrence Freguesia do Ó, à São Paulo. Mais Caru Alves de Souza soulève des thématiques plus intimistes et générationnelles en confiant une part de la narration de son film à son héroïne, Bagdad, 17 ans, qui filme avec sa petite caméra DV son groupe de copains skateurs avant de s’en éloigner pour intégrer une bande de skateuses. Pour l’incarner, la cinéaste a d’ailleurs sélectionné l’actrice, plasticienne et skateuse Grace Orsato, figure du renouveau à travers le collectif qu’elle a cofondé, UNA. skate, défendant les causes LGBTQ et féministes dans le skate. Récit d’apprentissage, Je m’appelle Bagdad suit le même chemin, pointant avec force le sexisme et les violences faites aux femmes dans cette discipline, en même temps qu’il ouvre l’héroïne à la sororité.

Je m’appelle Bagdad de Caru Alves de Souza, Wayna Pitch (1 h 36), sortie le 22 septembre

no 182 – septembre 2021

QUENTIN GROSSET


CONDOR DISTRIBUTION présente

SREBRENICA, 1995. TRADUIRE POUR RÉSISTER.

UN FILM DE

AU CINÉMA LE 22 SEPTEMBRE

Création : Kévin Rau / TROÏKA

JASMILA ŽBANIĆ


Cinéma -----> Sorties du 8 septembre au 6 octobre

LA TRAVERSÉE SORTIE LE 29 SEPTEMBRE

Ce premier long métrage d’animation retrace l’exil d’un frère et d’une sœur brinquebalés sur les routes imaginaires d’une Europe diablement inquiétante. Un conte cruel plein de tendresse, à mi-chemin entre peinture et cinéma. Près de quinze ans après les prémices du projet lors d’une résidence d’écriture à l’abbaye de Fontevraud, c’est peu dire que La Traversée ne dessine pas seulement l’odyssée d’une fratrie, mais aussi celle d’une œuvre hors norme, longtemps orpheline de financements et confinée dans l’anti­chambre du cinéma français. Sujet peu vendeur, méfiance envers une plastique si singulière, frilosité de l’industrie : les raisons de cette attente s’égrènent et s’accumulent. Elles sont aujourd’hui balayées par un film à la puissance expressive exceptionnelle, imaginé comme un tableau en continuel mouvement.

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Grâce à la technique de « peinture animée », consistant à peindre directement sous la caméra (dessins photographiés sur plaque de verre, puis ajustés sur la même surface), la cinéaste d’animation Florence Miailhe donne à voir les contours d’un monde surréel, dans lequel chaque texture semble vibrer à l’intérieur du plan. Au-delà des couleurs en tant que telles, c’est l’impression de ne jamais savoir à quoi s’attendre, de naviguer au centre des lieux comme s’ils étaient vivants, prêts à bondir avant de se métamorphoser, qui rend la moindre scène unique. Dans un style différent, le film rappelle par instants l’art de la transformation et les pouvoirs d’invention graphique du formidable Paprika de Satoshi Kon. Soit l’idée de convertir le décor, royaume des illusions, en une grande fabrique à rêves ou à cauchemars. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas à négliger, car La Traversée s’inspire de l’histoire familiale de Miailhe, dont les arrière-grands-parents ont fui les pogroms d’Odessa avec leurs enfants au début du xxe siècle. Dissimulée sous les atours du conte, cette mémoire de l’intime s’incarne dans le parcours chaotique de Kyona, 13 ans, et d’Adriel, 12 ans, tous deux séparés de leurs parents à la suite

d’un contrôle de police qui a mal tourné, à quelques encablures de leur village natal incendié. Enfants des rues livrés aux passeurs, aux trafiquants et aux centres de rétention, ces personnages portent en eux l’éternelle douleur des migrations forcées et le poids des migrations modernes. Une analogie jamais démonstrative, toujours guidée par les vents de l’imaginaire qui permettent à cette fiction d’enjamber le fleuve endormi du film à message ou du simple parcours initiatique. À mesure que les monstres de l’enfance (géniale séquence chez des ogres aux traits humains) étendent leur ombre sur le récit, les frontières du réel se brouillent délicatement. Un bain pictural dont on sort les yeux hagards, fascinés par les merveilles et les horreurs du monde. La Traversée de Florence Miailhe, Gebeka Films (1 h 20), sortie le 29 septembre

OLIVIER MARLAS

no 182 – septembre 2021

Trois questions Vous aviez l’habitude de travailler seule sur vos courts métrages ; or vous avez dirigé une quinzaine d’animateurs pour ce film. Aviez-vous peur de ne pas reconnaître votre trait ? C’était exactement l’une des difficultés du film. Un équilibre à trouver. Il fallait les laisser avoir leur propre façon de faire, tout en les contrôlant suffisamment pour que ça ressemble à ce que je fais. J’avais quand même sélectionné un certain nombre d’animatrices, donc j’étais avec des gens qui a priori pouvaient mieux s’intégrer à un style approchant le mien. Toute votre œuvre baigne dans l’univers du conte. Pourquoi ce fil rouge ? Le temps du conte me plaît. Et puis, l’intemporalité et la géographie inventée sont

À FLORENCE MIAILHE parfaites pour mon approche de l’animation. En ce moment beaucoup de films d’animation parlent d’histoires réelles, mais, essayer de reconstituer le réel en dessin, moi ça ne m’amuse pas tant que ça. Je trouve que le conte permet de projeter facilement sa propre histoire. Le film reflète un monde d’une grande noirceur, mais la violence n’est jamais étouffante… Oui, je pense que ni Marie Desplechin [coscénariste du film, ndlr] ni moi n’avions envie de tomber dans le pathos. Et, en même temps, on ne voulait pas non plus édulcorer le sujet. Dans le film, ces enfants ne pleurnichent pas, ils essaient de passer à autre chose, même si, en arrière-plan, ils pensent tout le temps à leur famille.


ANNE-DOMINIQUE TOUSSAINT PRÉSENTE

F R A N ÇOIS C LUZ E T

JÉ R É M I E R E NI E R

BÉRÉNI C E BEJ O

U N F I L M DE

P H I LI P P E LE G U AY

CRÉATION

© PHOTO CAROLINE BOTTARO - CRÉDITS NON CONTRACTUELS

AU DÉBUT, IL NE DÉRANGEAIT PERSONNE...

L E 1 3 OCTOB R E AU C IN É MA


Cinéma -----> Sorties du 8 septembre au 6 octobre

GAZA MON AMOUR SORTIE LE 6 OCTOBRE

Avec ce deuxième long métrage poétique, les Palestiniens Arab et Tarzan Nasser transfigurent Gaza pour en faire le terrain d’une rencontre entre un pêcheur et une couturière qui se retrouvent pris dans les filets d’événements inattendus. Principale ville d’un territoire où se cristallise un conflit qui s’éternise, désert culturel propice à la misère sociale… Gaza, c’est tout ça, certes, mais pas seulement. Les jumeaux Arab et Tarzan Nasser (Dégradé, 2016) font de leur cité de naissance le théâtre d’un récit drôle, romantique et politique au centre duquel se trouve Issa, un pêcheur têtu (sorte de JeanPierre Bacri gazaoui) secrètement amoureux de Siham, une discrète et modeste couturière. Malgré de timides tentatives, le sexagénaire ne parvient pas à lui déclarer sa flamme.

Mais, ce qui chamboule sa vie, c’est la découverte d’une statue antique d’Apollon. Temps pluvieux, solitude, bruit des roquettes israéliennes qui s’insinue en arrière-fond… Si au départ tout semble gris, les deux cinéastes détricotent délicatement le programme morne qui ouvre leur film. Tout en jouant sur la possibilité ou non d’une telle romance, ils s’amusent avec tendresse de leur héros maladroit qui, derrière sa propension à râler, se révèle être un grand enfant idéaliste. À mesure que le film avance, il tangue d’ailleurs de plus en plus entre fantasme et réalité. Une manière de rappeler que, si elle évoque tout de suite une zone de guerre, Gaza peut aussi inspirer de grands et beaux rêves. Gaza mon amour d’Arab et Tarzan Nasser, Dulac (1 h 28), sortie le 6 octobre

JOSÉPHINE LEROY

Les deux cinéastes s’amusent avec tendresse de leur héros qui se révèle être un grand enfant idéaliste. CETTE MUSIQUE NE JOUE POUR PERSONNE SORTIE LE 29 SEPTEMBRE

Avec la meute de malfrats mutiques et en quête de sens qui porte son nouveau film, Samuel Benchetrit affirme un peu plus son style absurde et poétique, tout en décalages et en mélancolie sourde.

Dans une ville portuaire, une bande de truands dépassés (François Damiens, Ramzy Bedia, Gustave Kervern, Vanessa Paradis, Bouli Lanners) s’adonnent à des petits trafics et à leur brutalité quotidienne sans trop y croire. Chacun d’eux semble chercher quelque chose de plus spirituel : les plus idéalistes se tournent vers la poésie ou le théâtre amateur… Samuel Benchetrit

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renoue ici avec son goût pour le récit choral (Asphalte) et son affection pour la tristesse lancinante des vieux criminels (J’ai toujours rêvé d’être un gangster). Les confrontant à la jeunesse (incarnée notamment par Jules Benchetrit, fils du cinéaste, en ado rebelle et irascible), il filme avec délicatesse leur inadaptation au monde contemporain sans nostalgie, dans une veine légèrement burlesque, faisant ressortir leur allure bourrue et leur attitude aussi ahurie que silencieuse. La tendresse et la sentimentalité avec lesquelles Benchetrit regarde leur reconversion inattendue (le personnage de Damiens, amoureux d’une caissière, lui écrit des poèmes ; ceux de Kervern et Paradis préparent une comédie musicale fantasque sur Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir) est alors ce qu’il y a de plus attachant dans le film.

Cette musique ne joue pour personne de Samuel Benchetrit, UGC (1 h 47), sortie le 29 septembre

no 182 – septembre 2021

QUENTIN GROSSET


Sorties du 8 septembre au 6 octobre <---- Cinéma

EN ROUTE POUR LE MILLIARD SORTIE LE 29 SEPTEMBRE

Dieudo Hamadi suit le voyage des membres de l’Association des victimes de la guerre des six jours, de leur ville de Kisangani jusqu’à Kinshasa, pour se faire entendre des autorités congolaises. Avec force, il donne un vibrant écho à leur lutte pour la réparation. En juin 2000, pendant six jours, les armées ougandaises et rwandaises se sont affrontées à Kisangani, tuant, selon un rapport de l’ONU, entre 244 et 760 civils, et en en blessant plus de mille. Le cinéaste Dieudo Hamadi, qui est né et a grandi à Kisangani, alors lycéen, avait dû quitter la ville avec sa famille. Deux

décennies plus tard, il filme les lieux encore marqués par l’horreur (terrible séquence dans laquelle les rescapés montrent le sol d’une fosse commune, se rappelant la violence des corps amassés) alors que des survivants s’apprêtent à un long voyage sur le fleuve Congo vers Kinshasa. L’Association des victimes de la guerre des six jours, dont beaucoup sont en situation de handicap, veut aller réclamer des dommages et intérêts aux autorités congolaises qui font la sourde oreille. Les rejoignant sur un bateau fragile, Hamadi filme leur traversée comme une aventure, entre tempêtes et risque de naufrage. Avant de les montrer, dans des scènes incisives, braver les institutions pour interpeller leurs représentants. Mais les séquences les plus fortes sont celles d’une répétition de pièces de théâtre où chacun et chacune rejoue le conflit, dans un mélange de catharsis, de recueillement, de mémoire à vif.

En route pour le milliard de Dieudo Hamadi, Laterit Productions (1 h 30), sortie le 29 septembre

QUENTIN GROSSET

I AM GRETA SORTIE LE 29 SEPTEMBRE

Ce premier documentaire de Nathan Grossman sur la jeune militante suédoise Greta Thunberg apporte un précieux éclairage intime sur le vital combat de l’activiste contre le dérèglement climatique, autant qu’il interroge son statut d’icône. En août 2018, le réalisateur Nathan Grossman apprend qu’une ado de 15 ans, Greta Thunberg, entame une grève scolaire devant le Parlement suédois pour interpeller sur l’urgence climatique. Il décide de la suivre, sans savoir où cela le mènera. En septembre 2019, Greta Thunberg prononce un discours devant l’Assemblée générale de l’ONU. En un an, elle est devenue l’emblème mondial d’une jeunesse déterminée à changer les choses pour espérer un futur désirable. Pendant cette année, Grossman

a eu un accès privilégié au quotidien de la militante, aux archives vidéo de sa jeunesse, à sa vie – en manif, à l’école ou avec ses parents, sidérés du statut pris par leur fille, tentant de la protéger face aux attaques bas du front (ciblant souvent son syndrome d’Asperger) de la part de personnalités politiques comme Donald Trump, Jair Bolsonaro ou Nicolas Sarkozy. Comment s’érige une icône ? Et que fait-elle de cette renommée ? Dans les réponses apportées par le film, on retient surtout la détermination d’une ado incorruptible face à cette image glaçante et récurrente de puissants à la mine embarrassée qui l’invitent à leurs sommets pour se donner bonne conscience, sans agir ensuite. I Am Greta de Nathan Grossman, KMBO (1 h 37), sortie le 29 septembre

QUENTIN GROSSET

Une ado incorruptible face à cette image glaçante et récurrente de puissants à la mine embarrassée. septembre 2021 – no 182

63


Illustration


La Grande Motte (Hérault), années 60. Architecte : Jean Balladur n de Richard Ngo d’après la Grande-Motte, Jean Balladur (1924-2002) @ adagp 2021


Cinéma -----> Sorties du 8 septembre au 6 octobre

LES INTRANQUILLES SORTIE LE 6 OCTOBRE

S’il s’est souvent intéressé au couple, le Belge Joachim Lafosse signe avec Les Intranquilles son film le plus abouti (en Compétition à Cannes en juillet dernier), dans lequel une famille en vase clos voit son équilibre mis à l’épreuve par la maladie psychiatrique du père. Damien, Leïla et leur fils, Amine, forment une famille bohème, recluse dans une grande maison côtière qui sert aussi d’atelier au premier, peintre de métier. Il a des airs de Van Gogh, avec ses traits anguleux et sa barbe broussailleuse, mais pas que : comme lui, c’est un artiste instable, en proie à une effervescence qui le détache du réel. Et si son art semble se nourrir de cette instabilité (ses œuvres, très organiques, sont de pures décharges nerveuses), sa famille, elle, est

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l’éponge de ses états d’âme. C’est la question que pose le film : que peut-on tolérer par amour ? Car Les Intranquilles est avant tout un film d’amour, fou lui aussi, de sa famille pour Damien. Jamais on n’en doute, au contraire : il est enveloppant, au même titre que la mise en scène touche à une belle amplitude. Pas pressant pour un sou, sûr de ses images, le cinéaste n’hésite pas à les étirer au maximum, pour nous y inviter comme pour laisser entrer la vie dans le cadre. Pas besoin de spectaculaire ; on assiste moins à une descente aux enfers qu’à une lente prise de conscience. C’est d’ailleurs là toute la finesse d’écriture du film, qui ne tombe pas dans le piège de la surenchère dans le scénario. À l’inverse, Joachim Lafosse cherche une vérité émotionnelle que l’on a peu l’habitude de voir sur ce terrain, vidée d’effets choc et autres artifices de mise en scène. Se gardant de malmener, voire de juger ses personnages, il reste à leur hauteur avec une bienveillance particulièrement salutaire ; la bipolarité est ainsi filmée dans sa banalité insidieuse, sans grands coups d’éclat. Le cinéaste désamorce la violence attendue par une forme d’absurdité, de malaise parfois grinçant où, décontenancés,

femme et enfant se mettent à jouer le jeu de la maladie. Jusqu’à en devenir malades euxmêmes, sans s’en rendre compte. C’est que le glissement opéré par le film est presque invisible, flou, sans contours et, pourtant, il est redoutable dans sa sourde inquiétude. Non pas celle de trouver un remède, mais celle, bien plus angoissante, que soient préservés les liens d’affection entre ces personnages qui nous sont devenus trop intimes…

no 182 – septembre 2021

Les Intranquilles de Joachim Lafosse, Les Films du Losange (1 h 58), sortie le 6 octobre

DAVID EZAN

Femme et enfant se mettent à jouer le jeu de la maladie, jusqu’à en devenir malades eux-mêmes, sans s’en rendre compte.


BFI et BBC FILMS présentent une production THE BUREAU

JOANNA SCANLAN / NATHALIE RICHARD

Un film de ALEEM KHAN Avec TALID ARISS et NASSER MEMARZIA / Casting SHAHEEN BAIG / Musique originale CHRIS ROE / Mixage JOAKIM SUNDSTRÖM / Maquillage et coiffure DIANDRA FERREIRA / Costumes NIRAGEMIRAGE Direction artistique SARAH JENNESON / Montage GARETH C. SCALES / Image ALEXANDER DYNAN / Producteurs exécutifs EVA YATES, ROSE GARNETT, NATASCHA WHARTON, VINCENT GADELLE Co-produit par GABRIELLE DUMON, GERARDINE O’FLYNN / Produit par MATTHIEU DE BRACONIER / Écrit et réalisé par ALEEM KHAN / Distribué par REZO FILMS

© British Broadcasting Corporation, The British Film Institute, After Love Production 2020


Cinéma -----> Sorties du 8 septembre au 6 octobre

MON LÉGIONNAIRE SORTIE LE 6 OCTOBRE

La cinéaste française Rachel Lang chronique le quotidien de légionnaires et de leurs épouses. Entre dureté du trait et style contemplatif, elle aborde la difficulté de préserver le couple dans un environnement hostile. Articulées autour d’une base militaire en Corse, les vies de deux couples formés d’un côté par l’officier Maxime (Louis Garrel) et son épouse, Céline (Camille Cottin), de l’autre par le légionnaire Vlad (Alexander Kuznetsov) et sa compagne, Nika (Ina Marija Bartaité), souffrent de maux différents mais persistants où se mêlent l’attente, le déracinement et la pression sexiste… Après un premier long sur une jeune femme en quête d’elle-même, Rachel Lang s’attaque à un sujet qu’elle connaît bien – elle est lieutenant de réserve dans l’armée. Cultivant une approche semi-documentaire, la réalisatrice montre

combien les conditions de vie des femmes de militaires entravent l’épanouissement familial et amoureux. Marqué par le mythe de Pénélope et d’Ulysse, le film multiplie les allers-retours entre les missions de terrain au Mali et l’insondable solitude des épouses restées en Corse. Mon légionnaire fait ainsi ressentir la distance qui sépare l’imaginaire fantasmatique de son titre (emprunté à une célèbre chanson popularisée par Édith Piaf puis Serge Gainsbourg) de la crue réalité. Et prend une dimension tragique supplémentaire à l’aune de la disparition d’Ina Marija Bartaité, actrice lituanienne emportée par un accident en avril dernier, à 25 ans, qui trouve ici son dernier rôle. Mon légionnaire de Rachel Lang, Bac Films (1 h 47), sortie le 6 octobre

DAMIEN LEBLANC

Le film fait ressentir la distance qui sépare l’imaginaire fantasmatique de son titre de la crue réalité.

TRALALA SORTIE LE 6 OCTOBRE

Dans les pas d’un musicien vagabond campé par Mathieu Amalric, les frères Larrieu embrassent la comédie musicale pour dessiner une foule de cœurs mélancoliques en attente de miracle. Une fable sur les apparences qui renoue avec des sentiments festifs. Tralala (Amalric), chanteur errant dans les rues de Paris, croise une jeune femme (Galatéa Bellugi) qui lui glisse une formule mystérieuse : « Surtout ne soyez pas vous-même. » Partant à Lourdes pour la retrouver, le vagabond rencontre les membres d’une famille

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dysfonctionnelle qui le prennent pour l’un des leurs, disparu depuis vingt ans… Friands de fantaisies filmées, les frères Larrieu signent leur première véritable comédie musicale, genre qu’ils n’avaient qu’effleuré dans Un homme, un vrai et Le Voyage aux Pyrénées. Avec la complicité de Philippe Katerine, qui a composé plusieurs chansons, les cinéastes font de leur ville natale de Lourdes un terrain de jeu où peuvent advenir apparitions, résurrections et autres rédemptions tant les figures locales (jouées par Josiane Balasko, Bertrand Belin, Mélanie Thierry ou Maïwenn) sont prêtes à tout croire pour se consoler de leur chagrin. Le présent pandémique nous est rappelé à travers les masques – bien utiles dans un récit de quiproquo –, qui donnent une légère teinte d’apocalypse rappelant Les Derniers Jours du monde des mêmes Larrieu. Mais l’harmonieuse conclusion redonne le goût des nouveaux départs.

Tralala d’Arnaud Larrieu et Jean-Marie Larrieu Pyramide (2 h), sortie le 6 octobre

no 182 – septembre 2021

DAMIEN LEBLANC


AGAT Films & Cie et JHR Films présentent

“Un très beau premier film d’une sincérité mordante” POSITIF AGAT Films & Cie et JHR Films présentent Un film de

LINA SOUALEM Un film de

Design graphique © Akakir StudioDesign / Photographie graphique©©Thomas Akakir Studio Brémond / Photographie © Thomas Brémond

LINA SOUALEM

AU CINÉMA LE 13 OCTOBRE


Cinéma -----> Sorties du 8 septembre au 6 octobre

LE KIOSQUE SORTIE LE 6 OCTOBRE

Pendant six ans, Alexandra Pianelli a filmé la vie puis la fermeture définitive du kiosque à journaux tenu par sa famille à Paris depuis quatre générations. Elle en a tiré ce premier long – un docu ludique, tendre et sans fioriture qui en dit beaucoup sur notre époque.   Ils font partie du décor au point qu’on n’envisage même plus de s’y arrêter. C’est qu’on oublie que les kiosques à journaux ont toujours été, plus qu’un simple point de vente, de grands vecteurs de lien social. Alexandra Pianelli le rappelle à travers ce documentaire tourné pendant six ans dans le très cossu XVIe arrondissement de Paris et filmé avec des téléphones et une GoPro. Dans l’espace réduit du kiosque familial, le coup de main qu’elle donne à sa mère se mue en job à plein temps, avec son lot de stress, ses piles de journaux qui s’amoncellent, ses livraisons

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à gérer, ses pubs JCDecaux à placer, mais surtout ses précieux contacts avec les clients – des habitués. Le kiosque apparaît alors comme le lieu qui rend possible un brassage social trop rare. On y croise Damien, un SDF d’une extrême gentillesse qui carbure à l’humour – sa grande idée pour susciter la générosité des passants : tendre une poêle avec une pancarte sur laquelle il a écrit « Je suis à poêle ». Il y a aussi Christiane, une retraitée toute pomponnée qui adore faire un brin de causette, entre deux lectures de magazines people. Mariouch, lui, apporte régulièrement des gâteaux (et a du mal à dissimuler son envie de flirter avec Alexandra). Sans oublier Islam, un vendeur de fruits à la sauvette d’origine bangladaise qui joue au chat et à la souris avec la police. Comme Alain Cavalier, à qui elle dédie d’ailleurs son film, Pianelli croit en la puissance du cinéma direct, au pouvoir de la caméra enregistreuse et à l’intérêt de filmer la répétition. C’est sûrement ce moteur qui lui permet de radiographier avec autant d’acuité la société. Derrière ce rituel du passage régulier au kiosque, c’est toute la solitude de ces personnages citadins qui transparaît. Et derrière leurs habitudes de consomma-

tion, c’est toutes les évolutions sociales qui se dessinent en creux. Pianelli chronique ainsi sans en avoir l’air la montée de l’extrémisme en France : dans la dernière partie du film, elle se rend compte que les publications d’extrême droite se vendent bien plus qu’avant, et qu’elles ont atteint de nouveaux publics. Parallèlement, elle recontextualise les conditions économiques qui poussent sa famille à mettre la clef sous la porte (pour raconter l’histoire de la presse en France et l’influence de la digitalisation, elle file l’idée d’« artisanalité » jusqu’au bout en bricolant de petites maquettes en carton). Elle-même enfant d’Internet, elle évite toutefois l’écueil bien connu du « c’était mieux avant ». Récit vivant d’une disparition, son documentaire n’en est que plus émouvant. Le Kiosque d’Alexandra Pianelli, Les Alchimistes (1 h 16), sortie le 6 octobre

JOSEPHINE LEROY

no 182 – septembre 2021

Trois questions Comment vous est venue l’idée de filmer le kiosque familial ? Par accident. Je sortais de mes études, j’avais besoin d’un job alimentaire pour payer mon loyer et j’ai proposé à ma mère de l’aider. Une fois derrière la caisse, j’ai réalisé que je prenais la place de mes arrière-grandsparents, de mes grands-parents et de mes parents. Je me suis dit que c’était l’occasion de rendre hommage à un métier dont tout le monde se moque un peu, surtout notre génération. C’est devenu un défi.   Comment vous êtes-vous adaptée à ce tournage dans ce kiosque minuscule ? Par le fait même que cet endroit était petit, le cadre, le point de vue du film étaient tout trouvés. Il n’y avait pas la place pour un

À ALEXANDRA PIANELLI chef op ou un preneur de son. Le téléphone est devenu un personnage en lui-même. Je me disais qu’il y avait du sens à parler de la crise du papier avec cet outil, qui évolue dans le film. Et puis filmer au téléphone, ça permettait aussi de ne pas effrayer les clients. La violence sociale est de plus en plus présente à mesure que le film avance. Oui, on sent de plus en plus le poids de la crise économique, la démocratisation des smartphones, l’augmentation des ventes de journaux d’extrême droite… Le ton devient plus grinçant parce qu’il y a une grande désillusion. C’est ce que j’ai essayé de souligner sans trop perdre d’humour ni oublier l’humanité des gens, qui reste présente.


DULAC DISTRIBUTION présente

« UN DOCUMENTAIRE CHOC. DIGNE DES PLUS GRANDES FICTIONS POLITIQUES HOLLYWOODIENNES » TÉLÉRAMA

2 N O M I N AT I O N S

MEILLEUR FILM INTERNATIONAL MEILLEUR DOCUMENTAIRE

UNE ENQUÊTE EXPLOSIVE DANS LES COULISSES DU PLUS GRAND SCANDALE SANITAIRE EUROPÉEN

L’AFFAIRE

COLLECTIVE

un film de ALEXANDER NANAU CĂTĂLIN TOLONTAN MIRELA NEAG CAMELIA ROIU TEDY URSULEANU VLAD VOICULESCU RĂZVAN LUȚAC NARCIS HOGEA NICOLETA CIOBANU

un documentaire incontournable au cinéma

AU CINÉMA LE

15 SEPTEMBRE


Cinéma -----> Sorties du 8 septembre au 6 octobre

d’Éric Besnard SND (1 h 53)

Les Méchants

Serre moi fort Gaumont (1 h 37)

Le Pacte (1 h 21)

3

lire p. 34 et 42

dr

La Cure

15

Haut et Court (1 h 38)

Récit de la rencontre improbable entre une plantation de tomates en Grèce continentale et la musique de Wagner qui les fait pousser, le film discute de la réinvention de l’agriculture en temps de crise.

JHR Films (1 h 33)

df

lire p. 44

Quand les tomates rencontrent Wagner

One More Jump d’Emanuele Gerosa

de Marianna Economou

Wayna Pitch (1 h 23)

Les Films des Deux Rives (1 h 13)

o

on

lire p. 46

de Clémence Madeleine-Perdrillat et Nathaniel H’limi

de Xavier de Lauzanne L’Atelier (1 h 30)

og

Dans ce biopic musical sobre et didactique, Liesl Tommy retrace l’enfance et la carrière de la reine de la soul, Aretha Franklin, campée par une Jennifer Hudson magistrale.

Inspirée d’une histoire vraie – le hold-up spectaculaire de la banque de Rio en 2006 –, cette comédie pleine de panache joue habilement des codes du film de cambriolage.

Le Braquage du siècle d’Ariel Winograd Eurozoom (1 h 54)

cp

de Denis Villeneuve Warner Bros. (N. C.)

sd

54

lire p. 32 et 45

Le Genou d’Ahed

Pourris gâtés

Pyramide (1 h 49)

Apollo Films (1 h 35)

de Nicolas Cuche

de Nadav Lapid

d

c

lire p. 46

L’Affaire collective

La Proie d’une ombre

Dulac (1 h 49)

Walt Disney (1 h 48)

de David Bruckner

d’Alexander Nanau

lire p. 50

L’État du Texas contre Melissa de Sabrina Van Tassel

o

54

lire p. 54

Dune

Little KMBO (44 min)

Alba Films (1 h 37)

Gebeka Films (48 min)

Après David Lynch, Denis Villeneuve s’empare de l’épopée SF de Frank Herbert… Une fresque épique très attendue, entre le blockbuster et la fable écolo.

de Joeri Christiaen

o

La Vie de château

9 jours à Raqqa

cr

d

Mush-Mush et le petit monde de la forêt

de Charline Bourgeois-Tacquet

54

de Philippe Lacôte

Universal Pictures (1 h 58)

c

Cinéma Public Films (40 min)

La Nuit des rois

de Justin Chon

Shellac (1 h 21)

StudioCanal (2 h 09) lire p. 40

Blue Bayou

de Simon Rembado et Clément Schneider

Les Amours d’Anaïs

pd

Un jeune père de famille ayant passé sa vie en Louisiane se voit soudain menacé d’expulsion vers son pays de naissance qu’il ne connaît pas, la Corée du Sud… Un film viscéral sur l’identité et la famille.

KMBO (1 h 34)

Pingu

d’Otmar Gutmann

o

de Harry Macqueen

Boîte noire

de Yann Gozlan

72

ci

de Mouloud Achour et Dominique Baumard

de Mathieu Amalric

d

Délicieux

Plátano Films (1 h 37)

lire p. 50

L’Origine du monde de Laurent Lafitte

StudioCanal (1 h 38)

c

lire p. 51

SEPTEMBRE

08

À la veille de la Révolution française, la rencontre entre un cuisinier et une jeune femme produit un film généreusement gourmand sur le plaisir de la table, emmené par Grégory Gadebois.

d’Alexandre Chartrand

Supernova

SEPTEMBRE

SEPTEMBRE

CALENDRIER DES SORTIES

Avec un sourire, la Révolution !

Un couple (Colin Firth et Stanley Tucci) entreprend un dernier voyage en camping-­car pour se remémorer le passé, avant qu’une maladie dégénérative ne les sépare… Un road trip pudique et sensible.

pfh

22

Respect

Summertime

Tout s’est bien passé

Universal Pictures (2 h 25)

Metropolitan FilmExport (1 h 35)

(Diaphana, 1 h 53)

de Carlos López Estrada

de Liesl Tommy

bm

cdm no 182 – septembre 2021

de François Ozon

lire p. 51

3cd

lire p. 6 et 52


Sorties du 8 septembre au 6 octobre <---- Cinéma Je m’appelle Bagdad

LES FILMS DU TAMBOUR pRéSEnTE

de Caru Alves de Souza Wayna Pitch (1 h 36)

d

lire p. 8 et 58

Ma mère est un gorille (et alors ?) de Linda Hambäck

Les Films du Préau (1 h 12)

54

lire p. 16

HIAM

SALIM

ABBASS

DAW

“ UN CHEF D’ŒUVRE POÉTIQUE ET POLITIQUE ” rfi

Notturno

de Gianfranco Rosi Météore Films (1 h 40)

og

lire p. 38

La Troisième Guerre de Giovanni Aloi

Capricci Films (1 h 30)

d

lire p. 40

Sans signe particulier de Fernanda Valadez Bodega Films (1 h 35)

d action

drame

romance

sci-fi

comédie dramatique

thriller

guerre

fantastique

aventure

horreur

animation

historique

documentaire

catastrophe

famille

biopic

policier/ enquête

super-héros

espionnage

buddy movie

psychologie

technologie

enfant

un film de musical

luttes sociales

féminisme

comingof-age

voyage/ road trip

western

ressortie

écologie/ nature

TARZAN

et

ARAB NASSER

AU CINÉMA LE 6 OCTOBRE

Création : Kévin Rau / TROÏKA

comédie

lire p. 52

Cochez les films que vous ne voulez pas manquer septembre 2021 – no 182

73


Cinéma -----> Sorties du 8 septembre au 6 octobre La Voix d’Aïda

Guermantes

Condor (1 h 44)

Memento (2 h 19)

de Christophe Honoré

de Jasmila Žbanić

dgi

Eugénie Grandet

Wild Bunch (1 h 30)

Ad Vitam (1 h 45)

de Patrick Imbert

Présenté dans la nouvelle sélection « Cinéma pour le climat » au dernier Festival de Cannes, ce documentaire coproduit par Marion Cotillard suit le combat d’une jeune Indonésienne contre la pollution.

Bigger Than Us de Flore Vasseur

id

Produit par Jordan Peele (Get Out), ce slasher de Nia DaCosta (réalisatrice de The Marvels pour Disney en 2022) est une suite-remake du film éponyme de 1992 dans laquelle un artiste s’inspire de l’histoire d’un tueur en série.

lire p. 54

La Traversée

de Florence Miailhe

5d

Le documentariste Régis Sauder (Retour à Forbach) cartographie ici la ville de Cergy, guidé par des extraits des textes et la présence discrète d’Annie Ernaux, qui habite la ville depuis plus de trente ans.

Universal Pictures (2 h 20)

Laterit Productions (1 h 30)

Les Films du Whippet (38 min)

de Dieudo Hamadi

RICHARD HEINBERG

SALEEMUL HUQ

PABLO SERVIGNE

UN FILM ÉCRIT ET RÉALISÉ PAR

EMMANUEL CAPPELLIN

EN COLLABORATION AVEC ANNE-MARIE SANGLA UNE PRODUCTION PULP FILMS AVEC LE SOUTIEN DE LA RÉGION AUVERGNE RHÔNE-ALPES LA RÉGION ÎLE-DE-FRANCE ET DU CENTRE NATIONAL DU CINÉMA ET DE L’IMAGE ANIMÉE EN ASSOCIATION AVEC MAELSTROM STUDIOS ET EKO SOUND AVEC LA PARTICIPATION DE RICHARD HEINBERG SALEEMUL HUQ SUSANNE MOSER JEAN-MARC JANCOVICI PABLO SERVIGNE UN FILM ÉCRIT ET RÉALISÉ PAR EMMANUEL CAPPELLIN EN COLLABORATION AVEC ANNE-MARIE SANGLA MUSIQUE ORIGINALE MAXIME STEINER MONTAGE ANNE-MARIE SANGLA IMAGE EMMANUEL CAPPELLIN SON VIRGILE VAN GINNEKEN MIXAGE VINCENT COSSON DIRECTEUR DE POST-PRODUCTION DIMITRI DARUL PRODUIT PAR CLARISSE BARREAU ET EMMANUEL CAPPELLIN

Dans ce docu en forme de manifeste écologique, Emmanuel Cappellin interroge des spécialistes du réchauffement climatique et réfléchit à des actions environnementales collectives.

o de Joachim Lafosse

Les Films du Losange (1 h 58)

d

Dans le sud-est de l’Angleterre, une veuve découvre que son mari avait une famille cachée de l’autre côté de la Manche, à Calais… Un drame percutant, sur le deuil et le choc culturel.

d’Emmanuel Cappellin

SEPTEMBRE

Nour Films (1 h 44)

on

Jean Vigo. L’étoile filante Rétrospective, quatre films

z 74

After Love d’Aleem Khan

lire p. 10

Alors que Selma, 17 ans, rencontre Julien, ses désirs naissants sont réprimés par le contrôle patriarcal de sa famille. Le combat de l’adolescente pour son émancipation aboutit à l’effondrement du socle parental.

Paname (N. C.)

06

d Après sa compagne d’alors, Charlize Theron, dans The Last Face, Sean Penn célèbre sa fille, Dylan, en lui donnant le premier rôle de Flag Day, celui d’une écorchée vive bohème en conflit avec son père – qu’il incarne.

d

Petite sœur

de Véronique Reymond et Stéphanie Chuat Arizona (1 h 39)

d

Daniel Craig campe une dernière fois le rôle de 007, mis à mal par un certain Safin… Réalisé par l’excellent Cary Joji Fukunaga (True Detective) avec Phoebe Waller-Bridge (Fleabag) à l’écriture et Hans Zimmer à la musique.

Hôtel Transylvanie Changements monstres

Mourir peut attendre

Sony Pictures (1 h 34)

Universal Pictures (2 h 43)

de Derek Drymon et Jennifer Kluska

Rezo Films (1 h 29)

54cf

ape

lire p. 16

Trois couleurs

7 jours

trilogie de Krzysztof Kieślowski

de Yuta Murano

Potemkine Films (1 h 40), (1 h 31) et (1 h 39)

z

de Cary Joji Fukunaga

Eurozoom (1 h 28) lire p. 24

5ac

Flag Day

La Double vie de Véronique

Marché noir

Le Pacte (1 h 48)

Potemkine Films (1 h 38)

L’Atelier (1 h 42)

de Krzysztof Kieślowski

de Sean Penn

Malavida

lire p. 66

lire p. 70

de Kamir Aïnouz

51c4

lire p. 63

Les Intranquilles

Une fois que tu sais

29

o

Cigare au miel

de Vladimír Pikalík

OCTOBRE

p

NOUR FILMS PRÉSENTE

Les Alchimistes (1 h 16)

o

lire p. 63

Les Mésaventures de Joe

SUSANNE MOSER

d’Alexandra Pianelli

Shellac (1 h 29)

id

lire p. 68

Le Kiosque

de Régis Sauder

KMBO (1 h 37)

En route pour le milliard

JEAN-MARC JANCOVICI

m

J’ai aimé vivre là

de Nathan Grossman

lire p. 68

d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu

Stillwater

de Tom McCarthy

d

h

lire p. 62

I Am Greta

Bac Films (1 h 47)

Pyramide (2 h)

UGC (1 h 47)

Matt Damon campe un redneck taiseux venu à Marseille pour tenter de sortir sa fille de prison, aidé d’une comédienne française (Camille Cottin). Un thriller plus subtil qu’il en a l’air par Tom McCarthy (Spotlight).

de Rachel Lang

Universal Pictures (1 h 31)

Cette musique ne joue pour personne

pbd

z no 182 – septembre 2021

lire p. 62

Mon légionnaire

Tralala

lire p. 60

cr

cd

Candyman

de Nia DaCosta

Gebeka Films (1 h 20)

on

Dulac (1 h 28)

o2l

lire p. 28

de Samuel Benchetrit

Jour2fête (1 h 36)

d’Arab et Tarzan Nasser

Alba Films (1 h 18)

de Marc Dugain

lire p. 58

Gaza mon amour

de Callisto McNulty

dr

lire p. 56

Le Sommet des dieux

15

Delphine et Carole Insoumuses

d’Abbas Amini

lire p. 24

pd


Au cinéma le

13 octobre


Paradiscope -----> les sorties plateformes

U G LE

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R O SS

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O F E T A L

S E RM

© HBO

SCENES FROM A MARRIAGE SÉRIE

C’est la série incontournable de la rentrée : Hagai Levi (The Affair, BeTipul) réunit les magnétiques Jessica Chastain et Oscar Isaac dans une relecture américaine de l’œuvre culte de Bergman, Scènes de la vie conjugale. Une dissection du couple, de l’adultère, de l’amour et du désir comme autant de mystérieux objets ésotériques. 76

Le fantôme d’Ingmar Bergman semble bien décidé à hanter l’année 2021. Après l’acquisition par Netflix de plusieurs films du réalisateur suédois (dont la version cinéma de Scènes de la vie conjugale, Golden Globe du meilleur film étranger en 1975) ; après la sortie, au printemps, de la troisième saison de la série d’Aziz Ansari Master of None, baptisée « Moments in Love » et inspirée de celle de Bergman ; après la sortie, cet été, du film de Mia Hansen-Løve Bergman Island, situé sur l’île de Fårö où s’était installé le cinéaste… le show runner israélien Hagai Levi entre dans la ronde et entraîne avec lui un casting hollywoodien stupéfiant (Oscar Isaac et Jessica Chastain, qu’on leur

donne tout de suite un Emmy Award). Série en six épisodes diffusés à la télévision suédoise en 1973 (à qui l’on attribua, à l’époque, une vague de divorces en Suède), Scènes de la vie conjugale fut condensée en long métrage pour sortir au cinéma en Suède et à l’étranger en 1974. L’œuvre s’est depuis imposée comme une influence majeure pour bon nombre de cinéastes : Woody Allen pour Annie Hall (1977) ou Maris et femmes (1992), Richard Linklater avec sa trilogie Before (1995-2013) ou, plus récemment, Noah Baumbach avec Marriage Story (2019). Qu’est-ce qui fait qu’un couple fonctionne ? La question, posée dès les premières minutes de Scenes From a Marriage par une

no 182 – septembre 2021

étudiante venue interroger un couple pour son mémoire, tourmente les protagonistes et traverse les cinq épisodes de la minisérie. Hagai Levi et sa coscénariste, la dramaturge américaine Amy Herzog, proposent une relecture originale des dynamiques internes au couple hétérosexuel bourgeois, avec finesse et sans manichéisme, en inversant les rôles écrits par Bergman. Cette fois, c’est la femme, Mira, qui doute et trompe, gagne le mieux sa vie et travaille le plus. Et c’est l’époux, Jonathan, qui est davantage ancré dans le foyer : chercheur en philosophie, il travaille de chez lui et s’occupe de la petite fille unique du couple, âgée de 4 ans au début de la série.


2021–2022 cinéma, mondes virtuels, pop culture, jeune public... forumdesimages.fr

4 € tarif unique

avec la carte Forum Liberté

Design graphique : ABM Studio – Visuel : La Dernière Piste, Scream, Flesh © Collection Christophel

la saison


s’étalant sur plusieurs années, Scenes From a Marriage est une master class de narration et de jeu. C’est aussi une série qui coûte à son public, le forçant à analyser ses propres schémas, à remuer son passé et à s’interroger sur son présent. Les amoureux sont des gens qui doutent, même s’ils se persuadent parfois du contraire. à partir du 13 septembre sur OCS

NORA BOUAZZOUNI

© HBO

C’est une plongée éreintante dans une intimité suffocante, où l’on se sent presque de trop, tantôt voyeur, pervers et impuissant devant cette femme et cet homme qui s’aiment, se déchirent et (se) désirent. Levi filme leurs tête-à-tête en huis clos (la caméra ne quitte presque jamais leur demeure cossue, qui se transforme au fil des années et événements), dans des scènes qui s’étirent, discussions pratiques où l’on esquisse des gestes tendres, ponctuées de bassesses revanchardes, jusqu’à ce que l’élastique craque. Fin de la communication. La violence guette à chaque instant. Chaque épisode d’une cinquantaine de minutes, entre lesquels plusieurs mois s’écoulent, est si dense et si tendu qu’on finit épuisé, physiquement et psychologiquement. Mais on rembobine les scènes, pour le plaisir des dialogues, si brillamment écrits, construits et interprétés. Concentré immersif des rapports amoureux,

WE ARE LADY PARTS SÉRIE

Première série créée par la réalisatrice britannique d’origine pakistanaise Nida Manzoor, We Are Lady Parts est une comédie décoiffante et unique en son genre : ses héroïnes, musiciennes, sont punk et musulmanes pratiquantes. Saira, leadeuse et chanteuse du groupe Lady Parts, tatouages et chemise plaid de rigueur, a peur de l’engagement. Momtaz, manageuse en niqab et bracelet à pointes, conseille les clientes d’un sex-shop. Ayesha est la batteuse sanguine, maquillage on fleek et chauffeuse VTC. Bisma, la bassiste, est une jeune femme noire déterminée, autrice de comics et mère d’une petite fille. Toutes les quatre ont un rêve : jouer ailleurs que dans l’arrière-salle de la boucherie halal où travaille Saira. Mais il leur manque une guitariste solo. Arrive Amina, fleur bleue, hijabs pastel accordés à ses tenues ; l’étudiante en microbiologie a un but dans la vie : trouver un mari. Quitte à épouser le premier « bon musulman » venu – au grand dam de ses parents. Amina fantasme sur le sublime Ahsan, mais n’ose rien dire à ses amies de fac, rigides et moralistes. Guitariste de talent, elle va s’affranchir de ses angoisses et de ses amitiés toxiques pour devenir la cinquième membre des Lady Parts (littéralement « les parties génitales féminines »).

Les chansons, drôles et irrévérencieu­ ses, sont écrites par Manzoor et sa fratrie : « Voldemort est vivant, il est caché sous mon voile », chantent-elles dans un morceau, quand un autre évoque un « Bashir with the good beard », référence à la « Becky with the good hair » raillée par Beyoncé. We Are Lady Parts est une anomalie télévisuelle rafraîchissante, puisque les personnages d’ascendance moyen-orientale ou nord-­africaine restent encore largement absents des séries anglophones. À Hollywood, d’après un rapport de l’UCLA, ces derniers représentaient, en 2018-2019, moins de 2 % des rôles principaux. Subversive dans sa représentation plurielle des femmes musulmanes à l’écran, We Are Lady Parts, en partie autobiographique, est née d’une « frustration », nous explique Nida Manzoor par téléphone. « À l’écran, je ne voyais que des musulmanes oppressées ou privées de leur agentivité [capacité d’agir, ndlr]. J’ai voulu mettre en scène des femmes joyeuses, drôles et complexes, à l’image de celles que je connais. » L’histoire d’Amina est « universelle : c’est une jeune femme qui se cherche et qui prend confiance en elle. J’ai toujours trouvé que montrer des personnages féminins comme le sien était émancipateur et puissant ! » à partir du 15 septembre sur BrutX

NORA BOUAZZOUNI

« J’ai voulu mettre en scène des femmes joyeuses, drôles et complexes, à l’image de celles que je connais. » 78

no 182 – septembre 2021


texte et mise en scène Pierre-Yves Chapalain

texte et mise en scène Pauline Bureau

14 septembre – 10 octobre 2021

21 septembre – 17 octobre 2021 création

texte et mise en scène Wajdi Mouawad

12 novembre – 30 décembre 2021 création

www.colline.fr 15, rue Malte-Brun, Paris 20e métro Gambetta


© Claudette Barius, 2021 Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved

NO SUDDEN MOVE FILM

Que se passerait-il si, au hasard d’une discussion cinéphile, une âme inquiète demandait tout à coup à sa voisine de définir les œuvres complètes de Soderbergh en un seul mot ? Réponse facile : la personne interrogée serait prise de vertige. Difficile de garder les idées claires face à un tel tourbillon d’expérimentations formelles et narratives, films intimes et bricolés dans les marges du système ou succès hollywoodiens à gros budget. Un pied dans le cinéma, qu’il avait juré de quitter en 2013, l’autre dans l’univers du petit écran, auquel il a notamment offert la fantastique série médicale The Knick (2014), le cinéaste américain palmé à Cannes (en 1989 pour Sexe, mensonges et vidéo) ne saurait être réduit à une étiquette. Avec No Sudden Move, la griffe de la fiction entretient pourtant un étrange sentiment de déjà-vu, comme un tour de musée très prévisible. Quand un mystérieux truand recrute les porte-flingues Ronald (Benicio Del Toro)

et Curtis (Don Cheadle) afin de prendre en otage la famille d’un comptable de General Motors, le temps que ce dernier, « escorté » par un troisième larron, dérobe un document dans le coffre-fort de son patron, une partition un peu loufoque flotte dans l’air… L’esprit ludique de Logan Lucky traverse les enjeux. Ici, l’un des gangsters tombe le masque sur le canapé d’une victime ; son acolyte mange des frites, vautré sur la banquette arrière qui le mène au lieu du casse, où un quiproquo entre le comptable et sa maîtresse chasse les dernières traces de sérieux. Au fil d’une intrigue parfois labyrinthique, ponctuée de soubresauts surprenants, on est tenté de croire à un énième pèlerinage sur les terres sacrées du cool. Mais ce serait oublier que Soderbergh reste avant tout un manipulateur virtuose, et que sa légèreté de ton n’a rien d’un cache-misère. Ambiance de film noir dans un Detroit tentaculaire, rongé par le racisme et les inégalités territoriales, thriller radieux qui ensorcelle par sa lenteur et la qualité de ses décors (costumes, autos rutilantes, architecture de la ville) : No Sudden Move ressemble à une visite savoureuse dans les bureaux du crime organisé. Et lorsque des seconds rôles de prestige (Jon Hamm, Matt Damon) nous tiennent la porte avec plaisir, un sourire, enfantin, éclaire soudain notre visage.

© Claudette Barius, 2021 Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved

Dans cet élégant film de braquage au casting impressionnant, inédit en salles, Steven Soderbergh promène son habituel regard mordant et ses obsessions pour les fausses pistes. Au cœur du Detroit des années 1950, comme un air de retrouvailles lassantes et réjouissantes.

le 8 septembre sur Canal +, également disponible sur MyCanal

OLIVIER MARLAS

© Netflix

DR DEATH

JEUNE & GOLRI

Série (le 2 septembre sur OCS Max)

Film (le 1er décembre sur Netflix)

Minisérie adaptée d’un podcast à succès, Dr Death révèle la faillite du système qui permit à un neurochirurgien américain, le docteur Christopher Duntsch (glaçant Joshua Jackson), de mutiler atrocement quatre patients et d’en tuer deux, dans les années 2010, avant d’être suspendu puis condamné à perpétuité grâce à la ténacité de deux confrères (Alec Baldwin et Christian Slater). • N. B.

Prune, 25 ans et l’immaturité en bandoulière, tente de percer sur les planches du comedy-club de sa meilleure amie (Marie Papillon). Un jour, elle tombe amoureuse de Francis (Jonathan Lambert), vingt ans de plus… et père d’Alma, 6 ans, fan de Napoléon. Une comédie romantique sans filtre, drôlissime et touchante, de et avec Agnès Hurstel, sur une « belle-maternité » embarrassante. • N. B.

Ça y est, c’est officiel : le grand retour au long métrage de la cinéaste néo-zélandaise Jane Campion après Bright Star (2010) se fera sur Netflix, le 1er décembre. Western sensible situé dans le Montana, adapté du très beau roman de Thomas Savage, The Power of the Dog égratigne le mythe du cow-boy viril et sera présenté à la Mostra de Venise. On a hâte de s’y plonger. • O. M.

Série (le 12 septembre sur Starzplay)

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© The Film

© 2020 Peacock TV LLC. All Rights Reserved

Cetsélection La été sur mk2 de laCuriosity rentrée

no 182 – septembre 2021

THE POWER OF THE DOG


Le catalogue mk2 Curiosity

MK2 CURIOSITY : LUBNA PLAYOUST, PROGRAMMATRICE

En parallèle de sa sélection hebdomadaire de films gratuits, mk2 Curiosity vous propose de plonger dans sa collection de titres en location à la demande.

FAUX-SEMBLANTS

de David Cronenberg (1989)

© Zoé Le Ber

Beverly et Elliot Mantle sont des frères jumeaux totalement fusionnels : ils partagent la même profession (gynécologue), le même appartement, les mêmes femmes. Mais lorsqu’ils rencontrent Claire, Beverly décide de ne plus partager… En se glissant dans la peau des deux frères, Jeremy Irons livre une performance vertigineuse et inquiétante. • SOPHIE VÉRON

Cet automne, mk2 Curiosity fête son premier anniversaire. Un an de pépites et de raretés du cinéma mondial, proposées gratuitement pendant une semaine et présentées chaque jeudi par Lubna Playoust, visage et programmatrice de la plateforme. Elle revient avec nous sur cette première année, alors que son troisième court métrage, Le Cormoran, est sélectionné en septembre au festival international du film de Saint-Sébastien. « Bienvenue dans mk2 Curiosity, installez-vous confortablement, coupez-vous du monde et de son tumulte… » C’est par sa voix au débit ouaté et ses mots aux accents lynchéens qu’elle invite chaque semaine les spectateurs de tous horizons à se bâtir un petit fortin cinéphile, le temps d’une projection pour soi. Depuis un an, et plus d’une centaine de films qui ont séduit des centaines de milliers de spectateurs, la réalisatrice Lubna Playoust guide les visiteurs de la plateforme de streaming entre les murs de ce cabinet de curiosités filmiques. Ses

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vidéos, qui introduisent le programme de la semaine, déroulent un fil d’Ariane dans ce qu’elle présente comme « un cadavre exquis cinématographique », composé de longs métrages, de courts, de documentaires, d’entretiens qui tous apportent leur pierre à l’édifice cinéma. « Les films ne se retrouvent pas dans notre sélection parce qu’ils remplissent un critère, parce qu’ils sont conformes à une catégorisation, explique la trentenaire née à Paris. On cherche cette magie qui opère quand un film et un autre tissent des liens, des échos parfois accidentels qui vont dire quelque chose des questionnements, des essais de leurs auteurs. C’est comme dans le montage, quand une image aux côtés d’une autre va vibrer d’une manière différente. Ces accidents que les algorithmes ne maîtrisent pas. On veut que chaque spectateur puisse ainsi créer son propre espace-temps. »

HUIS CLOS INSULAIRE

Cette méthode organique s’incarne aussi dans sa démarche cinématographique. Sélectionné en ce mois de septembre au festival international du film de SaintSébastien, dans la sélection ZabaltegiTabakalera, aux côtés du Vortex de Gaspar Noé ou de The Souvenir. Part II de Joanna Hogg, son troisième court métrage, Le Cormoran, interroge le mystère de la relation entre une mère et son fils qui se construisent leur propre espace-temps, leur langage. Un lien qu’elle questionne en jouant elle-même à l’écran avec son fils, et les acteurs Mireille Perrier et Robinson

Stevenin, tout en justesse poétique. Deux temporalités se télescopent alors dans un unique lieu. « Dans un endroit où l’on est enfermé, on convoque les souvenirs, les fantasmes, les sensations, je voulais partir de cette idée. » Ce dispositif insulaire, écrit avant les confinements, est logiquement tourné sur une île, Bréhat, mais sans que ce décor ne devienne prétexte à des séquences cartes postales. « J’aime la nature des choses, mais j’aime aussi trouver comment les tordre pour qu’elles racontent une idée. Bâtir un langage qui est mien pour exprimer mon regard sur le monde. » C’est lors de leçons de cinéma avec Abbas Kiarostami et Lucrecia Martel que celle qui a commencé en travaillant pour des collectifs d’artistes et dans la mode à Paris affirme ce désir de jongler entre naturalisme et formalisme à l’écran. Un dialogue qu’elle entend déployer sur d’autres projets de films, mais aussi poursuivre avec mk2 Curiosity. Avec toujours l’ambition de défricher, d’explorer, de mettre en perspective. « Chaque semaine, on donne la chance à des films qui n’ont peut-être pas été appréciés à leur époque mais qui vont aujourd’hui résonner en nous, et nous permettre de créer un endroit qui nous est propre. » Des outils pour construire sa propre cabane temporelle à travers le cinéma, dresser sa tente comme on monte l’écran de projection. Rendez-vous jeudi prochain. • É. R. Le Cormoran, de Lubna Playoust, avec : Lubna Playoust, Anatole Karmitz… (Apaches Films, 23 min)

no 182 – septembre 2021

L’ENFER

de Claude Chabrol (1994) Paul (François Cluzet) et Nelly (Emmanuelle Béart) sont mariés. Mais Nelly est trop belle, trop vive pour Paul, dont l’amour tourne à la jalousie dévorante, transformant leur quotidien en enfer… Claude Chabrol reprend ici le scénario d’un film maudit et inachevé d’Henri-Georges Clouzot et offre à François Cluzet l’un de ses plus beaux rôles. • S. V.

OUVRIR LA VOIX

d’Amandine Gay (2017) Des jeunes femmes de tous horizons évoquent leurs souvenirs et leurs réflexions autour de ce qui les unit : le fait d’être femmes et afro-descendantes. Elles donnent de la voix, chacune la sienne, pour aborder ces expériences qui les constituent, mais qui ne sauraient les définir entièrement… Ce premier film d’Amandine Gay l’installe résolument dans le paysage du documentaire français. • S. V.


CHEFS-D'ŒUVRE PHOTO- GRAPHIQUES DU MoMA

La collection Thomas Walther

Jusqu’au 13.02.2022 Soutenu par

Cette exposition a été organisée par le Museum of Modern Art, New York

Soutenu par

Médias associés

Remerciements à

Acquis grâce à la générosité de Peter Norton. 1646.2001. © Arts Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris, 2021

Max Burchartz, Lotte (Œil), 1928. Épreuve gélatino-argentique, 30,2 × 40 cm. The Museum of Modern Art, New York. Collection Thomas Walther.


Découvrez nos conférences, débats, cinéma clubs à retrouver dans les salles mk2

ANTOINE DE BAECQUE

Cinéma Disparu en 2010, Claude Chabrol est l’auteur d’une œuvre beaucoup plus profonde et cohérente que sa réputation de bon vivant à tendance sarcastique ne le laissait transparaître. L’historien Antoine de Baecque lui consacre une biographie – l’occasion, pour mk2 Institut, de recevoir l’auteur au mk2 Bibliothèque le 21 septembre.   Claude Chabrol a attiré des millions de spectateurs dans les salles, mais n’a jamais reçu aucun César, aucun prix au Festival de Cannes. Comment expliquer cela ? Pour le succès, il n’y a pas de mystère. À l’exception du cas Docteur Popaul [1972, ndlr], où c’est Jean-Paul Belmondo qui attire le public, ce sont à chaque fois des grands films qui, par leur sujet et l’ambition maîtrisée de Chabrol, touchent un large public et consacrent une œuvre populaire. Pour le manque de reconnaissance en France, sans doute est-ce dû d’abord à un souhait de Chabrol : faire le pitre pour

éviter les questions. Mais cette réputation ne l’a pas forcément servi. Elle a certes imposé un personnage public sympathique et chaleureux, mais le milieu professionnel, lui, ne l’a pas assez pris au sérieux, peutêtre dérouté par des films si nombreux et apparemment différents, n’y distinguant pas une œuvre en soi. Sur quoi repose la cohérence de cette œuvre ? Sur sa mise en scène. Là est sa création propre : un angle de vue, un mouvement de caméra en léger rapproché, un raccord dans l’axe étrange, un travelling quasi invisible, une manière de dire un mot. Prenez l’un des plans les plus étonnants du cinéma mondial : à la fin de La Femme infidèle [1969, ndlr], le même plan combine un travelling qui s’éloigne de la mère et de son enfant et un zoom qui s’en rapproche ! Cela dit tout de l’incertitude du moment… C’est pour ce genre d’invention que Chabrol est unique, et son œuvre, cohérente : la question de la forme le passionne.   Peut-on essayer d’esquisser différentes périodes dans sa carrière ? Difficile avec une œuvre si longue et si dense : cinquante-sept films en cinquante-deux ans. Plus d’un film par an ! Chabrol a démarré comme le vrai pionnier de la Nouvelle Vague, son premier réalisateur vedette, mais il fut aussi le premier à être si violemment rejeté avec Les Bonnes Femmes en 1960. Il a connu des échecs incroyables, mais n’a jamais cessé de tourner. Sa filmographie s’organise

© Julien Falsimagne

« Claude Chabrol a toujours détesté les cinéastes maudits, ceux qui se plaignent et ceux qui se prennent trop au sérieux. »

ensuite en deux « âges d’or » , correspondant à deux producteurs qui lui ont fait confiance et offert une certaine stabilité : André Génovès de 1967 à 1975, puis Marin Karmitz de 1984 à 2002 avec notamment La Cérémonie et Merci pour le chocolat. Mais il y a aussi des films extraordinaires hors de ces moments, comme Le Scandale, Violette Nozière, Bellamy… Qu’est ce qui fait la force et la singularité de ce cinéaste ? Un contrôle total, mais sans aucun autoritarisme ; l’amour des défis : dès que cela devient compliqué, voire impossible, Chabrol adore et trouve la bonne solution en quelques instants ; et l’idée qu’un tournage se doit d’être agréable et joyeux. Chabrol a toujours détesté les cinéastes maudits, ceux qui se plaignent et ceux qui se prennent trop au sérieux.   Chabrol disait : « J’ai trois masques, derrière lesquels je me cache. D’abord le masque de bon vivant, puis celui de vieux rigoriste, enfin celui de l’intellectuel. Je les mets les uns sur les autres. » Comment ces masques se manifestent-ils dans son œuvre ? L’idée, d’abord, qu’il est trop important de tourner pour gâcher ce moment par la mauvaise humeur : ce plaisir de tourner se sent dans son œuvre ; la rigueur, ensuite, c’est la maîtrise de la mise en scène, au centimètre près, rien ne lui échappe ; l’intellectuel, enfin, c’est l’homme qui raconte sa vie et parle de ses films. A-t-on lu des livres de cinéma plus intéressants que les Mémoires de Chabrol ou des bonus de

DVD plus intelligents que ses propres commentaires de séquences ? Chabrol a beaucoup filmé les femmes. Quelles places occupent-elles dans sa filmographie ? L’accusation de misogynie, qui a pu accueillir certains de ses premiers films, l’a troublé plus qu’il n’y a paru. Chabrol est un bon exemple, avec Éric Rohmer, d’une féminisation du cinéma : grâce à ses collaboratrices de plus en plus nombreuses, son intérêt à travailler avec des actrices (Isabelle Huppert, Sandrine Bonnaire, Marie Trintignant) en leur demandant de porter ses films, et l’émancipation que la « femme tueuse », par exemple, propose à la persona féminine. Il y a une quinzaine de femmes tueuses chez Chabrol, et, le plus souvent, des tueuses d’hommes : quelle liberté ! quelle émancipation ! Chabrol d’Antoine de Baecque (Stock, 624 p., 32 €) • « À la (re)découverte de… Claude Chabrol », le 21 septembre à 20 h au mk2 Bibliothèque tarif : 15 € | étudiant, demandeur d’emploi : 9 € | – 27 ans : 4,90 € | carte UGC / mk2 illimité à présenter en caisse : 9 € | tarif séance avec livre : 32 € (* prix public du livre : 32 €) • PROPOS RECUEILLIS PAR JOSÉPHINE DUMOULIN

ICI L’INTELLIGENCE N’EST PAS ARTIFICIELLE. mk2 Institut est un espace physique et digital où des artistes, auteurs, chercheurs invitent au débat pour penser ensemble le monde d’aujourd’hui et de demain.

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Programme et réservation sur www.mk2.com/billetterie-mk2-institut


MANIFESTE BIENVENUE CHEZ MK2 INSTITUT. FAITES-VOUS UNE AUTRE IDÉE DU MONDE. Donner la parole aux artistes, chercheurs, écrivains, ouvrir un espace public où dialoguent disciplines et savoirs, inventer ensemble un monde commun, respecter la complexité du monde, faire confiance à la force créatrice des mots, aux vertus de la transmission, aux voix du passé comme à l’appel du futur, autant d’objectifs pour mk2 Institut.

Se dégager des idéologies, s’engager en une interprétation ouverte du monde et du présent, ouvrir des pistes où s’aventure la pensée, prendre le risque de l’expérience, de l’altérité, telles sont ses exigences. Les événements et conférences proposés par mk2 Institut sont autant de possibilités données à des voix singulières de se déployer dans le temps unique, irremplaçable de la rencontre. Parler devant les autres, avec les autres, c’est parler en son nom propre, entrer dans le temps de l’échange, où rien n’est jamais joué. C’est faire confiance à ce qui se trame et s’éclaire dans l’entre-deux du dialogue, dans la force suspensive des questions, dans la provocation créatrice de l’écoute. Entrer en dialogue avec le monde, c’est appeler de nouvelles idées, de nouvelles convictions, adopter de nouvelles positions qui en respectent le dynamisme, en relancent l’énergie. C’est

BUSTER MATHIEU BAUER

faire confiance aux savoirs et à leurs possibilités de s’agencer en dispositifs de connaissance qui épousent, mais aussi tracent le cours de l’histoire. C’est porter la langue vers ses puissances de formulation et d’invention, vers sa force émancipatrice. C’est mettre les mots en quête de vérité. C’est permettre au langage de nous rassembler et de nous individuer : être ensemble pour être nous-mêmes. C’est tenter d’être contemporain, s’inscrire dans l’espace imprévisible des événements, dans l’invention politique de nos sociétés, dans l’innovation des sciences et des technologies. C’est redonner à l’intelligence sa capacité exploratoire. C’est faire le récit du temps présent.

JEU 16 SEPT SAM 09 OCT

• GUY WALTER, DIRECTEUR DE LA PROGRAMMATION, MK2 INSTITUT

© Astrid di Crollalanza

Psychiatrie CAROLINE ELIACHEFF

Caroline Eliacheff a mesuré sur le tard à quel point la lecture, enfant, des romans de la comtesse de Ségur a nourri sa pratique de psychanalyste. En retraçant les jeunes années de l’autrice à l’ombre

d’une mère violente, la pédopsychiatre revient, le temps d’une soirée, sur le parcours d’une pionnière. Une romancière dont l’œuvre offre un éclairage unique sur les conséquences de l’éducation sur le comportement. Une conquérante dont les intuitions concernant la psychologie des enfants et des adultes se sont trouvées confirmées, longtemps après, par les théories psychanalytiques, de Sigmund Freud à Françoise Dolto. Une femme engagée, prête à défendre la cause des enfants à une époque où les châtiments corporels étaient si répandus. La soirée sera consacrée à l’autrice des

Malheurs de Sophie, mais constituera aussi et surtout une série de réflexions sur l’éducation : de la négligence parentale aux familles recomposées, en passant par les enfants tyrans. • J. D. Ma vie avec la comtesse de Ségur (Gallimard, 14 €) • « Éducation, maltraitance et enfant-roi. La comtesse de Ségur, pionnière inattendue, vue par Caroline Eliacheff », le 30 septembre à 20 h au mk2 Bibliothèque

@pietrocristofoli

Court métrage ANIMATION EN COURTS

Le cinéma d’animation est-il encore réservé aux enfants ? Chaque mois au mk2 Beaubourg,

plusieurs réalisatrices et réalisateurs contemporains proposent de redonner ses lettres de noblesse à un genre cinématographique longtemps associé au jeune public ou dévalué par la critique. Curiosités graphiques, rêveries poétiques, flâneries déjantées… en septembre, le programme rassemble Boris Vian m’a ouvert les yeux et cassé le dos de Michel Gondry, Genius Loci d’Adrien Mérigeau, Traces d’Hugo Frassetto et Sophie Tavert Macian, Empty Places de Geoffroy de Crécy et L’Heure de l’ours

CINÉ-CONCERT PERFORMÉ D’après le film La Croisière du Navigator de Buster Keaton et Donald Crisp

d’Agnès Patron. Les œuvres projetées, en partenariat avec L’Agence du court métrage, l’AFCA et Brefcinéma, feront chacune l’objet d’une discussion avec leurs auteurs. • J. D. « Le cinéma d’animation est-il encore réservé aux enfants ? », le 19 septembre à 11 h au mk2 Beaubourg

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CE MOIS-CI

----> SAMEDI 18 SEPT.

1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « Prométhée et le feu : la création des hommes. » (Première séance du cycle à 5 €.) > mk2 Nation, à 11 h Julie (en 12 chapitres)

----> JUSQU’AU 9 SEPT.

ON A VU, ON A AIMÉ À CANNES De retour du Festival de Cannes, les programmateurs de mk2 ont concocté une sélection de leurs films coups de cœur parmi la sélection officielle. Les sept longs métrages sont présentés en avant-première du 3 au 9 septembre à raison d’un par jour, en présence de l’équipe du film. Le 8 septembre, avant-première de La Fracture, présenté par la réalisatrice Catherine Corsini. Le 9 septembre, Julie (en 12 chapitres) présenté par le réalisateur Joachim Trier et l’actrice Renate Reinsve (Prix d’interprétation à Cannes). > mk2 Bibliothèque, à 20 h

----> JUSQU’AU 6 OCT.

MK2 JUNIOR Pour les enfants à partir de 5 ans : Merlin l’Enchanteur ; Ma mère est un gorille (et alors ?) ; Le Livre de la jungle. > mk2 Bibliothèque, mk2 Gambetta et mk2 Quai de Loire, les samedis et dimanches matin

CYCLE BOUT’CHOU Pour les enfants de 2 à 4 ans : Le Corbeau et un drôle de moineau et Pingu ; Mush-Mush et le petit monde de la forêt et La Petite fabrique de nuages. > mk2 Bibliothèque, mk2 Gambetta, mk2 Quai de Seine, mk2 Nation et mk2 Bastille (côté Beaumarchais), le samedi et le dimanche matin

----> SAMEDI 11 SEPT.

VENEZ PARCOURIR L’UNIVERS AVEC CHRISTOPHE GALFARD « Quelle est notre place dans l’univers ? » > mk2 Quai de Loire, à 11 h

----> DIMANCHE 12 SEPT.

VENEZ PARCOURIR L’UNIVERS AVEC CHRISTOPHE GALFARD « Quelle est notre place dans l’univers ? » > mk2 Odéon (côté St Germain), à 11 h

CULTISSIME ! Valmont de Miloš Forman. > mk2 Gambetta, dans l’après-midi

JAPANIME MANIA Les Enfants de la mer d’Ayumu Watanabe. > mk2 Bibliothèque, en fin d’après-midi

----> LUNDI 13 SEPT.

LUNDIS PHILO AVEC CHARLES PÉPIN « Le plaisir est-il bon conseiller ? » > mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30

----> MARDI 14 SEPT.

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SE FIGURER LE MONDE, AVEC PHILIPPE DESCOLA « Qu’est-ce qui détermine notre rapport aux images ? » Rencontre avec Philippe Descola (lire p. 87) à l’occasion de la publication des Formes du visible (Seuil). > mk2 Bibliothèque, à 20 h

----> DIMANCHE 19 SEPT.

ANIMATION EN COURTS « Le cinéma d’animation est-il encore réservé aux enfants ? » Projection de Boris Vian m’a ouvert les yeux et cassé le dos de Michel Gondry, Genius Loci d’Adrien Mérigeau, Traces d’Hugo Frassetto et Sophie Tavert Macian, Empty Places de Geoffroy de Crécy et L’Heure de l’ours d’Agnès Patron. > mk2 Beaubourg, à 11 h

L’ART DANS LE PRÉTOIRE « Quand l’œuvre d’art fait sa loi. » (Première séance du cycle à 5 €.) > mk2 Bastille (côté Fb St Antoine), à 11 h

VOTRE CERVEAU VOUS JOUE DES TOURS AVEC ALBERT MOUKHEIBER « L’enfer, c’est les autres ? Les bases de la cognition sociale. » > mk2 Bibliothèque à 11 h

CULTISSIME ! La Reine Margot de Patrice Chéreau. > mk2 Gambetta, dans l’après-midi

JAPANIME MANIA Okko et les fantômes de Kitarō Kōsaka. > mk2 Bibliothèque, en fin d’après-midi

----> LUNDI 20 SEPT.

LUNDIS PHILO AVEC CHARLES PÉPIN « Qu’est-ce que bien vieillir ? » Avec Pascal Bruckner. > mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30

PLEIN ÉCRAN : LES IMAGES EN DÉBAT Avant-première du documentaire Notturno, suivie d’une discussion avec son réalisateur, Gianfranco Rosi, la romancière et essayiste Justine Augier et le géographe Michel Lussault. > mk2 Bibliothèque, à 20 h

----> MARDI 21 SEPT.

À LA (RE)DÉCOUVERTE DE… CLAUDE CHABROL Rencontre avec l’historien Antoine de Baecque (lire p. 84) à l’occasion de la publication de sa biographie de Claude Chabrol (Chabrol, Stock). > mk2 Bibliothèque, à 20 h

----> JEUDI 23 SEPT.

LES MONDES DE L’ESCLAVAGE Rencontre avec Cécile Vidal et Paulin Ismard (lire p. 87) à l’occasion de la publication des Mondes de l’esclavage (Seuil).

----> SAMEDI 25 SEPT.

CULTURE POP ET PSYCHIATRIE « L’Eternal Sunshine of the Spotless Mind des personnalités borderline. » > mk2 Beaubourg, à 11 h

1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « Ré : le soleil qui donna naissance au monde. » (Première séance du cycle à 5 €.)

> mk2 Beaubourg, à 20 h

> mk2 Quai de Loire, à 11 h

1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « La création du monde : Gaïa, Ouranos et Cronos. » (Première séance du cycle à 5 €.) > mk2 Bibliothèque (entrée BnF), à 14 h

CULTISSIME ! Germinal de Claude Berri.

> mk2 Gambetta, dans l’après-midi

JAPANIME MANIA Promare de Hiroyuki Imaishi.

> mk2 Bibliothèque, en fin d’après-midi

----> LUNDI 27 SEPT.

UNE HISTOIRE DE L’ART « Les primitifs italiens. »  

----> VENDREDI 8 OCT.

1 HEURE, 1 ARCHITECTE « Borromini et les “caprices” de l’architecture baroque en Italie : construire pour l’Église catholique au xviie siècle. » > mk2 Bibliothèque, à 12 h 30

----> SAMEDI 9 OCT.

VENEZ PARCOURIR L’UNIVERS AVEC CHRISTOPHE GALFARD « Trous noirs et dimensions parallèles. » > mk2 Quai de Loire, à 11 h

----> DIMANCHE 10 OCT.

LUNDIS PHILO AVEC CHARLES PÉPIN « Qu’est-ce que le jour doit à la nuit ? »

VENEZ PARCOURIR L’UNIVERS AVEC CHRISTOPHE GALFARD « Trous noirs et dimensions parallèles. »

> mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30

> mk2 Odéon (côté St Germain), à 11 h

----> MARDI 28 SEPT.

1 HEURE, 1 QUARTIER DE PARIS « L’île de la Cité : le berceau de Paris. » (Première séance du cycle à 5 €.)

VOTRE CERVEAU VOUS JOUE DES TOURS AVEC ALBERT MOUKHEIBER « Si notre mémoire n’est pas fiable, comment construisons-nous notre identité ? »

> mk2 Nation, à 12 h 30

> mk2 Bibliothèque à 11 h

----> JEUDI 30 SEPT.

ÉDUCATION, MALTRAITANCE ET ENFANT-ROI Rencontre avec la psychanalyste et pédopsychiatre Caroline Eliacheff (lire p. 85), à l’occasion de la publication de Ma vie avec la comtesse de Ségur (Gallimard), et avec Catherine Dolto, médecin pédiatre et écrivaine. > mk2 Bibliothèque, à 20 h

UNE HISTOIRE DE L’ART « Le Moyen Âge, une période obscure ? » > mk2 Beaubourg, à 20 h

----> SAMEDI 2 OCT.

1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « Pandore et sa boîte mystérieuse. » > mk2 Nation, à 11 h

DIMANCHE 3 OCT.

CULTISSIME ! Le Samouraï de Jean-Pierre Melville. > mk2 Gambetta, dans l’après-midi

JAPANIME MANIA Avant-première de 7 jours de Yuta Murano.

UNE HISTOIRE DE L’ART « L’Antiquité, berceau de l’histoire de l’art. » (Première séance du cycle à 5 €.)

----> LUNDI 4 OCT.

----> VENDREDI 24 SEPT.

----> JEUDI 7 OCT.

----> DIMANCHE 26 SEPT.

> mk2 Bibliothèque, en fin d’après-midi

> mk2 Odéon (côté St Michel), à 20 h

> mk2 Quai de Loire, à 20 h

> mk2 Beaubourg, à 20 h

INSTANT DE VIE AU CINÉMA Filmer la rencontre (et tout devient possible…) (Première séance du cycle à 5 €.)

LUNDIS PHILO AVEC CHARLES PÉPIN « Comment se rendre capables de bonnes décisions ? » > mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30

1 HEURE, 1 ARCHITECTE « Brunelleschi et l’architecture de la Renaissance : de l’invention de la perspective au Duomo de Florence. » (Première séance du cycle à 5 €.)

> mk2 Bibliothèque, à 12 h 30

> mk2 Nation, à 12 h 30

----> MARDI 5 OCT.

1 HEURE, 1 QUARTIER DE PARIS « De Bercy à l’Hôtel de Ville : Paris est un port. »

1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « Isis et Osiris : les premiers souverains. » > mk2 Quai de Loire, à 11 h

1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « Zeus et les Titans : la guerre pour le trône. » > mk2 Bibliothèque (entrée BnF), à 14 h

CULTISSIME ! Les Enfants du paradis de Marcel Carné. > mk2 Gambetta, dans l’après-midi

JAPANIME MANIA Akira de Katsuhiro Ōtomo. > mk2 Bibliothèque, en fin d’après-midi

----> LUNDI 11 OCT.

LUNDIS PHILO AVEC CHARLES PÉPIN « Sommes-nous tous résilients ? » Avec Émilie de Bueil. > mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30

SCIENCES SOCIALES ET CINÉMA « Le capitalisme face à ses inégalités. » Projection du Capital au xxie siècle de Justin Pemberton et Thomas Piketty, suivie d’une discussion avec l’économiste Thomas Piketty. > mk2 Bibliothèque, à 19 h 45

----> MARDI 12 OCT.

1 HEURE, 1 QUARTIER DE PARIS « Le Quartier latin : des origines au mythe. » > mk2 Nation, à 12 h 30

INSTANT DE VIE AU CINÉMA « Filmer l’amour (15 manières de l’exprimer). » > mk2 Odéon (côté St Michel), à 20 h


_CTMV_FRAT_3C.qxp_Mise en page 1 05/07/2021 12:22 Page 1

L’historien, spécialiste de la Grèce antique, publie un ouvrage collectif consacré à un sujet brûlant : l’esclavage dans le monde, de la préhistoire à nos jours. Rencontre. L’abolition de l’esclavage et sa reconnaissance comme crime contre l’humanité en 2001 peuvent laisser penser que le phénomène appartient aujourd’hui à un passé révolu. Pourquoi écrire son histoire ? L’histoire de l’esclavage a longtemps été tenue pour une forme de passé subalterne. L’idéal abolitionniste du xixe siècle, dont les Européens ont longtemps pensé qu’ils étaient les seuls inventeurs, y est pour beaucoup. Celui-ci nous a appris à considérer l’esclavage comme un reliquat détestable propre à des âges obscurs, voué à disparaître devant le progrès moral et politique des sociétés. L’abolition interdisait ensuite que le passé de l’esclavage acquière le statut d’histoire. Or, renvoyer l’esclavage à un long cauchemar dont l’abolition nous aurait réveillés est une autre manière de ne pas vouloir savoir. Le passé esclavagiste n’est pas une autre histoire, et ce n’est pas une histoire des autres.

Comment définir l’esclavage ? Tout dépend. Les formes sont très variées, selon qu’on insiste sur le droit de propriété qu’exerce un individu sur un autre réduit à l’état de bien meuble, ou sur la mort sociale subie par l’esclave ; sa légitimation par le droit de la guerre ou par un discours fondé sur la race. Il faut aussi considérer les sociétés esclavagistes, des sociétés qui ne pourraient se reproduire sans le recours aux esclaves, et qui les placent au centre de leur fonctionnement. C’est notamment le cas des sociétés antiques gréco-­romaines. La notion d’esclavage moderne est aujourd’hui souvent employée pour décrire les conditions de certains travailleurs. Dans quelles mesures cette expression est-elle pertinente selon vous ? L’esclavage demeure une réalité contemporaine. En 2016, le Bureau international du travail considérait que le trafic d’êtres humains concernait quarante millions de personnes – et il ne s’agit là que d’une partie des formes d’exploitation qu’on pourrait qualifier d’esclavage. Mais l’usage du terme renvoie aujourd’hui aussi à une nébuleuse de significations, exprimant souvent la liberté bafouée et l’atteinte à la dignité humaine. L’expression est problématique si on entend décrire la condition de vie de certains travailleurs précarisés au regard

© Emmanuelle Marchadour

Histoire PAULIN ISMARD

de ce que fut historiquement le statut d’esclave. Son emploi rappelle toutefois que l’esclavage a été et demeure une potentialité intrinsèque au développement du capitalisme mondialisé. • PROPOS RECUEILLIS PAR JOSÉPHINE DUMOULIN Les Mondes de l’esclavage. Une histoire comparée, sous la direction de Paulin Ismard (Seuil, 896 p., 29,90 €) • « Rencontre avec Cécile Vidal (directrice d’études à l’EHESS, spécialiste des empires coloniaux et de l’esclavage) et Paulin Ismard (maître de conférences en histoire grecque à l’université Paris I – Panthéon Sorbonne) » , le 23 septembre à 20 h au mk2 Quai de Loire

@the_real_theory

Comment penser les nouvelles formes d’inégalités sociales, politiques, économiques ou de genre de nos sociétés contemporaines ? Chaque mois, l’EHESS

© Bénédicte Roscot

Qu’est ce qui détermine notre rapport aux images ? Si notre perception du réel, notre imagination et les représentations que nous en faisons sont façonnées

création

10 septembre – 9 octobre Odéon 6e

adapté du best-seller international du chercheur, sera l’occasion de questionner un sujet crucial de notre époque : la répartition des richesses face à l’inexorable dynamique des inégalités de revenu et de patrimoine. • J. D. « Le capitalisme face à ses inégalités », le 11 octobre à 19 h 45 au mk2 Bibliothèque

texte et mise en scène Caroline Guiela Nguyen

Société SE FIGURER LE MONDE, AVEC PHILIPPE DESCOLA par notre éducation, notre histoire, ou encore notre fantaisie individuelle, notre rapport aux images dépend surtout de notre appartenance à l’une des quatre régions de l’archipel ontologique brillamment défini par l’anthropologue Philippe Descola : animisme, totémisme, analogisme et naturalisme. À l’occasion de la publication de son livre Les Formes du visible, le professeur émérite au Collège de France et disciple de Claude Lévi-Strauss est reçu, le temps d’une soirée, par l’Institut pour repen-

de Luigi Pirandello mise en scène Stéphane Braunschweig

Fraternité, conte fantastique

Société SCIENCES SOCIALES ET CINÉMA et mk2 proposent de découvrir une œuvre cinématographique, puis d’en discuter avec un chercheur ou une chercheuse afin de décrypter cette question d’actualité sous un regard critique, cinéphile et décalé. Cette sixième édition, consacrée aux disparités sociales, s’ouvrira le 11 octobre avec l’économiste Thomas Piketty et la projection de son documentaire Le Capital au xxie siècle. En mêlant références à la pop culture et interventions d’experts parmi les plus influents de notre époque, ce film,

Comme tu me veux

ser notre rapport à la figuration. Un événement destiné non seulement aux anthropologues et historiens de l’art, mais aussi à tous ceux pour qui l’image et sa magie sont le lieu d’interrogations toujours renouvelées. • J. D.

artiste associée

18 septembre – 17 octobre Berthier 17e

theatre-odeon.eu 01 44 85 40 40

« Se figurer le monde, avec Philippe Descola », le 14 septembre à 20 h au mk2 Bibliothèque

avec la participation de

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Culture

L E IT T É R É R T N E AI R R A E L Cinq cent vingt et un romans vous attendent cette année pour la rentrée littéraire, et autant de personnages dont certains très connus, la mode des biopics et récits inspirés d’une histoire vraie ne fléchissant pas. On en a choisi dix.

Auguste Rodin En 1884, un certain Dewavrin prend le train de Calais, dont il est maire, à Paris. Il veut rencontrer un sculpteur dont la réputation est parvenue jusqu’à lui, Auguste Rodin, pour lui proposer de réaliser la grande œuvre à laquelle songe le conseil municipal depuis des années, un hommage aux six habitants qui, en 1347, se sont offerts aux Anglais pour sauver la population. Rodin accepte. Un chantier de dix ans commence… De la correspondance entre l’artiste et son commanditaire, Michel Bernard a tiré ce roman qui trace leurs deux portraits : Rodin, perfectionniste maladif et génial, et l’édile, soutien fidèle et avisé, qui fait tout pour la gloire du sculpteur. Concis mais documenté, le roman reconstitue l’ambiance de la Troisième République et décrypte les enjeux politiques qui se cachent derrière les commandes officielles. Les visites dans l’atelier du maître, rue de l’Université, où l’on croise Camille Claudel, sont un enchantement : on entend presque les coups de marteau.

Francis Bacon Tableau final de l’amour raconte à la première personne la vie d’un artiste anglais qui ressemble à Francis Bacon, qui peint exactement comme Bacon et qui connaît les mêmes aventures que Bacon (jusqu’à l’exposition au Grand Palais de 1971, en présence de Georges Pompidou). Mais l’auteur, Larry Tremblay, assure qu’il ne s’agit pas vraiment de Bacon, puisque tous les autres personnages et de nombreux détails personnels sont inventés… Le roman met en exergue les liens entre la vie sentimentale et sexuelle de l’artiste et sa démarche artistique, ainsi que le mélange d’érotisme, de noirceur et de pulsion de mort qui caractérise son univers. La langue est plutôt crue et les questions sexuelles sont abordées frontalement, au risque, parfois, d’une certaine complaisance ; Tremblay s’inscrit dans une veine à la Georges Bataille, à la Michel Leiris ou à la Jean Genet, qui n’est pas sans donner un côté vaguement daté à ce roman tourmenté, charnel, un peu tape-à-l’œil, mais tout de même saisissant. Tableau final de l’amour de Larry Tremblay (La Peuplade, 216 p., 18 €)

Les Bourgeois de Calais de Michel Bernard (La Table Ronde, 192 p., 20 €)

Don Quichotte Don Quichotte, héros de la rentrée ? Cervantes n’a pas ressuscité, mais Lydie Salvayre a décidé de lui écrire à travers les âges pour lui dire ce qu’elle pense de son héros – rien que du bien. « Vous l’avez compris, cher Monsieur, je suis terriblement de parti pris, et j’ai tendance à approuver votre Quichotte, quoi qu’il dise et qu’il fasse. En un mot, je suis fan. » Quichotte, sous sa plume, est l’homme idéal dont nous aurions plus que jamais besoin ; ancré dans la vieille Espagne catholique, mais porteur de valeurs éternelles et actuelles – le courage, le goût du défi, l’esprit de justice, le féminisme, le désintéressement, l’insolence face au pouvoir. Convoquant Karl Marx, Sigmund Freud, Antonin Artaud, Guy Debord, Gilles Deleuze, la récipiendaire du Goncourt 2014 reproche à Cervantes de réserver trop d’avanies à son personnage, mais elle le remercie de l’avoir créé. Qui sait si le destinataire n’aura pas envie de répondre à l’autrice, dans un roman d’outre-tombe à paraître à la rentrée 2022 ?

Tout ce qui est beau de Matthieu Mégevand (Flammarion, 192 p., 18 €)

Alfred Hitchcock Des oiseaux harcèlent les Parisiens, comme dans Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock. Le héros, prof à La Fémis, se trouve être un spécialiste du réalisateur. Par une coïncidence troublante, sa femme disparue s’appelait Suzanne, comme Suzanne Pleshette, qui joue Annie dans le film. Le pire, c’est qu’elle lui ressemble beaucoup… « Un passage s’est créé entre la fiction et la réalité, entre le film d’Hitchcock et le monde réel, une brèche par laquelle les oiseaux se sont engouffrés pour venir semer la terreur. » Xavier Lapeyroux avait déjà tâté du fantastique dans son précédent roman, De l’autre côté du lac ; il signe ici un livre hommage saturé d’allusions au chef-d’œuvre de Hitchcock, doublé d’un jeu bien ficelé sur le vrai et le faux. À noter que le cinéma et les cinéastes s’invitent cette année dans plusieurs romans de la rentrée littéraire comme Les Étoiles les plus filantes d’Estelle-Sarah Bulle, sur le tournage d’Orfeu Negro de Marcel Camus, ou Murnau des ténèbres de Nicolas Chemla, sur celui de Tabou, le dernier Murnau. Dans les oiseaux de Xavier Lapeyroux (Anne Carrière, 224 p., 19 €)

Rêver debout de Lydie Salvayre (Seuil, 208 p., 18 €)

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Mozart « Monsieur, vous avez en vous quelque chose d’inouï. Si Dieu le permet, vous ferez de grandes choses. De vous, on parlera encore dans plusieurs siècles, soyez-en sûr. » Ce dialogue entre Goethe adolescent et Mozart enfant, lors de leur rencontre à Francfort en 1768, sort tout droit de l’imagination de Matthieu Mégevand, qui achève avec ce roman son triptyque sur l’art et les artistes, après La Bonne Vie (sur le poète Roger Gilbert-Lecomte) et Lautrec. Le parti pris est inchangé : un mélange de biographie et de roman où les trous sont comblés par la fiction, et un style épuré qui donne un livre bref, compact, sans emphase. La meilleure partie est la première, sur l’enfance nomade de Mozart que ses parents trimballent à travers l’Europe pour l’exhiber. On mesure au passage la place qu’occupait la musique dans la vie des cours et de la haute société européenne, même si les aristocrates n’avaient pas toujours le bon goût de se taire quand l’artiste s’installait au clavecin.

Louis Chevrolet La marque Chevrolet est synonyme de bolides de légende, de belles carrosseries et de rêve américain. Elle doit son nom très français au coureur automobile Louis Chevrolet, natif du Jura suisse, parti à la conquête du Nouveau Monde. Fort de ses succès sur les circuits, il s’associe à l’entrepreneur Billy Durant et conçoit pour lui la Classic Six, premier modèle de la marque, un bijou de technologie avec six cylindres à culasse en T… avant de lâcher l’affaire et de donner son nom à Durant. « Son propre nom ! s’insurge Michel Layaz. En exclusivité ! On doit se pincer pour y croire. » C’est ainsi que Louis Chevrolet ne gagnera pas le moindre dollar sur les voitures qui porteront son nom… L’écrivain suisse raconte la vie de ce personnage dans un roman bref et captivant ; casse-cou, fonceur et ingénieux, Louis Chevrolet aura été le dindon de la pire farce de la grande histoire de l’automobile américaine, ce qui donne à ce livre plein d’huile et de bruit une touche étrangement mélancolique. Les Vies de Chevrolet de Michel Layaz (Zoé, 128 p., 15 €)

no 182 – septembre 2021


Culture

Buenos Aires n’existe pas de Benoît Coquil (Flammarion, 208 p., 18 €)

Édouard Drumont Drumont fut l’auteur d’un best-seller de la Troisième République, La France juive, brûlot antisémite réédité deux cents fois jusqu’en 1914. Christophe Donner renverse le titre : La France goy est une fresque touffue qui recrée l’atmosphère des années 1880-1890, en citant force articles et discours de l’époque. Outre Drumont, serpent calomniateur qui « ne respire que par le scandale et par le duel », Donner met en scène deux autres vedettes, le romancier Léon Daudet et l’anarchiste Miguel Almereyda (de son vrai nom Eugène Vigo, père du futur cinéaste Jean Vigo), sans oublier quelques seconds couteaux comme Edgar Bérillon, psychiatre demeuré célèbre pour son antigermanisme proche du délire. Au milieu de ce tourbillon, l’auteur suit la trace de son aïeul Henri Gosset, monté à Paris en 1892, qui a côtoyé les protagonistes de cette histoire… En se plaçant du point de vue des personnages, Donner rend très vivant ce récit qui ressemble à un livre d’histoire écrit comme un roman, dans un style efficace et nerveux.

LA SÉLECTION DU MOIS 1 Expo SANDRA ROCHA

Julia Rocha, Narcisse et Écho, 2021

Placée sous l’égide d’Ovide et de ses Métamorphoses, l’exposition « Sandra Rocha. Le moindre souffle » explore le territoire du vivant dans ce qu’il a de plus vibrant. Jusqu’à ses 20 ans, la photographe et plasticienne Sandra Rocha a vécu sur l’île de Terceira, dans l’archipel des Açores. De là lui est venu ce besoin impérieux de restituer les impressions du biotope qui l’a vue naître, près de

Monsieur Joseph Ferrailleur, magouilleur, millionnaire, collabo, résistant, Joseph Joanovici, dit « Monsieur Joseph », est une figure fascinante de l’histoire de l’Occupation. Il a inspiré de nombreux livres, notamment une bio d’Alphonse Boudard et une formidable bande dessinée de Nury et Vallée. Christophe Jamin remet en scène ce personnage interlope dans ce bref roman placé sous le signe d’un écrivain, Patrick Modiano, idole de l’auteur, explorateur chevronné des années de l’Occupation. L’auteur de Place de l’Étoile est partout, dès l’exergue et le titre du premier chapitre (« Dimanches d’août »), tel un fantôme omniprésent et insaisissable, qui attire magnétiquement Jamin dans son propre univers. Faisant s’entrechoquer le Paris d’aujourd’hui et celui des années 1940, l’auteur propose une déambulation mélancolique teintée de fantastique, comme un exercice de style dont les nombreuses allusions et clins d’œil modianesques sont à la fois la signature et la limite. Passage de l’Union de Christophe Jamin (Grasset, 140 p., 14,90 €) BERNARD QUIRINY

© Renato Mangolin

La chorégraphe brésilienne Alice Ripoll fait de nouveau exploser l’énergie fascinante de ses danseurs dans une pièce engagée sur le thème du lavage. En 2019, on découvrait la danse sensuelle, enjouée et stimulante de la Brésilienne Alice Ripoll. ACORdo déstabilisait, avec ses quatre danseurs qui subtilisaient nos effets personnels, rappelant les contrôles policiers au Brésil, tandis que Cria faisait jaillir des pas de

sion contemporaine des œuvres d’Ana Mendieta. L’île et les fonds marins qui la cernent, toujours changeants et fluctuants, y apparaissent comme lieu de transformation, à même de réparer le lien rompu entre l’être humain et les prodiges « transgenres » de l’écosystème, nous rappelant qu’au-delà des déterminismes sociaux nous ne sommes sur Terre qu’un des maillons du vivant. du 9 octobre au 19 décembre au Centre photographique d’Île-deFrance (Pontault-Combault)

JULIEN BÉCOURT

dancinha, gestuelle entraînante des favelas. Un désordre jovial, qui célébrait la danse exaltée des interprètes remarquables de sa compagnie Suave. Cette année, malgré le Covid et le régime de Jair Bolsonaro qui ne lui accorde aucun financement, elle monte avec REC (son autre compagnie, dont la plupart des membres ont grandi dans les favelas de Rio) Lavagem, qui explore la symbolique du lavage. En prenant comme point de départ la polysémie du terme – qui renvoie au personnel d’entretien comme au blanchiment d’argent –, elle met en scène des danseurs et danseuses armés d’éponges et de seaux, comme pour mettre en lumière des gestes habituellement invisibles. Et si cette danse raconte les disparités sociales au Brésil,

elle entend aussi créer une esthétique singulière, qui stimule les imaginaires. Une chose est sûre : dans un pays de plus en plus en proie à la pauvreté où la gestion de la crise sanitaire ne fait qu’empirer les choses, le geste chorégraphique d’Alice Ripoll incarne plus que jamais la résistance de l’art et de la diversité face au fascisme. du 15 au 19 septembre à la Grande Halle de la Villette, et les 15 au 16 octobre au Théâtre Louis-Aragon (Tremblay-en-France) (45 min)

BELINDA MATHIEU

3 Resto NOSSO © Anne-Claire Heraud

L’Assassinat de Joseph Kessel de Mikaël Hirsch (Serge Safran, 160 p., 16,90 €)

trente ans après l’avoir délaissé. Les images de Rocha contiennent une puissante charge d’intériorité conjuguée à l’environnement qui en forme la matrice. On ne saurait dire quel miracle est à l’origine de ses compositions, mais tout semble y tomber à sa place, comme par enchantement. Par le détour de la mythologie et de la poésie, la photographe semble chercher à rétablir l’harmonie métaphysique qui unit la figure féminine à l’élément aquatique. Désir et volupté y échappent à toute stratégie de séduction, exsudant une sensualité archaïque bien antérieure aux constructions socioculturelles. Nulle déité surplombante pour autant, mais le flux longitudinal d’une intimité au plus près du vivant, comme une exten-

2 Danse LAVAGEM

La France goy de Christophe Donner (Grasset, 512 p., 24 €)

Joseph Kessel France, 1927. Joseph Kessel publie Les Cœurs purs, un recueil comportant la nouvelle « Makhno et sa juive », portrait cruel de l’anarchiste ukrainien Nestor Makhno, décrit comme un psychopathe sanguinaire. Il se trouve que Makhno est alors réfugié en France, et qu’il travaille aux usines Renault de Billancourt. Scandalisé par le texte de Kessel, il se lance à sa poursuite dans Paris pour lui faire la peau. Il le débusque pour finir dans un cabaret enfumé que fréquentent aussi André Malraux et Jean Cocteau… Mikaël Hirsch mélange histoire et fiction dans cet ovni littéraire envoûtant qui n’est pas une biographie déguisée des deux adversaires, mais une sorte de rêverie nocturne, une déambulation littéraire dans un milieu interlope et dangereux où se mêlent d’anciens soldats rouges et blancs, des combattants à la casaque incertaine, des écrivains mythomanes et diverses figures du Paris mondain. Tous les mythes de l’Europe des années 1920 se bousculent, dans une ambiance de film noir. Une réussite.

© Sandra Rocha

Marcel Duchamp En 1918, Marcel Duchamp débarque en Argentine où il passera neuf mois. Il y mettra au point plusieurs œuvres dont Le Petit Verre. Il se trouve qu’on ne sait rien sur cette parenthèse dans son existence. « Pour la raconter, explique Benoît Coquil, il faut appeler la fiction à la rescousse. » L’auteur imagine donc : les occupations (possibles) de l’artiste à Buenos Aires, les objets qu’il a (peut-être) emportés, les annonces qu’il a (peut-être) passées dans la presse, les rencontres qu’il a (peut-être) faites… « Duchamp sera passé là comme un spectre. Un savon glissant sur une plaque de verre, sans retenir ni être retenu. Matériaux étanches l’un à l’autre, sans atomes crochus. » Le pari d’écrire un livre sur ce non-sujet est étrange, la brièveté du récit et l’impasse où aboutissent la plupart des pistes explorées par l’auteur témoignant du fait qu’il n’y a rien à en dire. Mais la bizarrerie même de ce pari fait le charme de ce court récit, dans une veine paradoxale qui n’aurait pas déplu à son héros.

Après l’avoir adorée chez Tempero (« épice »), son premier restaurant parisien du XIIIe arrondissement, on retrouve Alessandra Montagne chez Nosso (« notre »), à deux pas du mk2 Bibliothèque. Alessandra Montagne a déjà eu mille vies. Petite fille élevée par ses grands-parents dans une ferme du Minas Gerais, au Brésil. Exilée en France à la fin des années  1990. Institutrice au cœur immense. Cuisinière

lumineuse de générosité. Et la voilà qui a même entamé des études de naturopathie. Pour l’heure, on la retrouve chez Nosso, le restaurant de ses rêves, avec cuisine ouverte et terrasse. Elle y reçoit comme à la maison, capable en plein service de sortir du four une plaque garnie de pão de queijo (« pain de fromage ») pour passer en distribuer aux convives. En se fournissant presque exclusivement auprès de producteurs d’Île-de-France, en faisant une chasse impitoyable au gaspillage, et en instaurant un climat de bienveillance, en cuisine comme en salle, la marraine de la première promotion de la Source FoodSchool (projet à suivre) régale de plats généreux à prix doux. On ferait des kilomètres pour la poitrine de porc confite à la purée de pommes de terre

fumée, sa focaccia au jus de carotte minute et poutargue, son lieu jaune à la crème de carotte et citron, son risotto d’épeautre aux légumes de saisons et crème d’oignon, et sa panna cotta au coulis mangue-passion. Et on se laisse guider par le sommelier, Aurélien GilArtagnan, qui privilégie les vins sains pour toutes les bourses. Menus : 23 et 27 €. Carte : à partir de 32 €. Nosso, 22, promenade Claude-Lévi-Strauss, Paris XIIIe

STÉPHANE MÉJANÈS

Illustrations : Anna Parraguette pour TROISCOULEURS

septembre 2021 – no 182

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Culture

LA SÉLECTION DU MOIS 4 Expo GEORGIA O’KEEFFE

Faisant fi de la perspective, elle expose en gros plan des cannas (Red Canna, 1925-1928), des iris, ou des coquillages (Clam and Mussel, 1926). Toujours dans une palette intense, vive ou ténébreuse, et des compositions très organiques – dans lesquelles beaucoup décèlent une forte sensualité. Il est vrai que les tiges peuvent sembler phalliques, les pétales entourant un pistil évoquer un sexe féminin… La peintre se défendra néanmoins contre les critiques prompts à essentialiser, dans une lecture freudienne, son art comme purement féminin. On lui doit égale-

ment de surréalistes peintures de crânes d’animaux dominant l’aride immensité du Nouveau-Mexique (Ram’s Head, White Hollyhock-Hills, 1935), que cette femme indépendante et solitaire affectionnait tant et où elle finira sa vie, en 1986 à l’âge de 98 ans, presque aveugle. jusqu’au 6 décembre au Centre Pompidou

MARIE FANTOZZI

TIRZAH

Après Devotion (2018), classique instantané de R&B minimaliste et amoureux, Tirzah chante la douceur du sentiment maternel sur un album parcourant toutes les couleurs du spectre lumineux. Photographie intime d’une année où la Londonienne jouait régulièrement sur scène, Colourgrade a été enregistré entre la naissance de ses deux enfants, avec ses alliés et amis Micachu et Coby Sey. On retrouve la patte singulière de la compositrice et productrice Mica Levi sur ces arrangements lo-fi juxtaposant beats séminaux et boucles faites main de guitares légèrement saturées ou de synthétiseurs nimbés de souffles et d’échos. Sur ces structures hypnotiques aux textures grésillantes, parsemées de perturbations doucement dissonantes, la voix blanche et comme engourdie de Tirzah chante l’amour d’une mère pour son enfant en mots simples (« You got me / I got you / We made life / It’s beating » sur « Beating »), entre berceuses soul (« Sleeping ») et hymnes solaires (« Send Me »), nocturnes et épiphanies. « Le titre Colourgrade convient à ces chansons, nous explique Tirzah lors d’un entretien vidéo, parce qu’elles oscillent entre lumière et obscurité et que c’est ce qui fait apparaître les couleurs. » Sur la pochette, on voit la chanteuse vêtue d’un habit reflétant la lumière tourner les pages d’un livre de recettes coloré. « Je

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Georgia O’Keeffe à l’extérieur de son atelier, 1960

© Lillie Eiger

5 Son

DANS UN NUAGE DE PIXELS © Tony Vaccaro – Getty Images

Il aura fallu attendre cet automne pour que la France offre la visibilité qu’elle mérite à l’immense peintre américaine Georgia O’Keeffe. Encore injustement méconnue dans notre pays, cette figure majeure de l’art moderne américain du début du xxe siècle – la première femme artiste à avoir sa rétrospective au prestigieux MoMA de New York, en 1946  – est notamment célèbre pour ses ondoyantes peintures de fleurs et de paysages désertiques du Nouveau-Mexique, à découvrir dans sa première rétrospective au Centre Pompidou. Née dans le Wisconsin en 1887, soutenue par sa famille dans son parcours artistique, elle mène des recherches picturales avant-gardistes, marquée autant par les théories de Vassily Kandinsky que par le Fauvisme. La photographie aura également un grand impact sur son travail, par le biais du groupe d’expérimentateurs Photo-Secession mené par Alfred Stieglitz, qui deviendra son compagnon. Oscillant entre abstraction et figuration, O’Keeffe privilégie un art tourné vers la sensation. Au fusain, à l’aquarelle, à l’huile, elle tâche de rendre compte de sa perception personnelle d’un lieu, d’un élément de nature – plus rarement d’une personne.

trouve que ça illustre bien la dimension spirituelle de la maternité, mais aussi la vie de tous les jours, à laver, nettoyer… J’aime ce méli-mélo d’émotions. » Évoquant les mélodies lunaires d’Arthur Russell ou la soul sensuelle de D’Angelo, ce nuancier intimiste et familial s’offre comme un cotonneux cocon où se lover l’automne approchant. Colourgrade de Tirzah (Domino)

WILFRIED PARIS

Si ton album était un film « The Tribe [drame ukrainien tourné en langage des signes, ndlr], pour sa capacité à forcer le spectateur à réfléchir intuitivement à l’intrigue ; Fargo de Joel Coen, pour la présence du personnage de Marge [policière jouée par Frances McDormand, ndlr] et le fait que sa grossesse, qu’elle vit en poursuivant son travail, soit à peine mentionnée dans le film ; Soul Food [série dramatique qui met en scène la vie d’une famille afro-américaine à Chicago, ndlr], pour sa description de la famille et de la communauté. »

no 182 – septembre 2021

MIGUEL CHEVALIER A+A COOREN

09 - 19 SEPTEMBRE 2021 MOBILIER NATIONAL - CHAPELLE DES GOBELINS 42 AVENUE DES GOBELINS - PARIS 13E


REVANCHE DE BALADI

COOL DE COLLEEN GREEN

© Fantasy © Fantasy

© Baladi, 2021

LEGO BUILDER’S JOURNEY

© Harldy Art – Modulor

A BOY NAMED CHARLIE BROWN DU VINCE GUARALDI TRIO

En 1964, la musique des dessins animés tirés des Peanuts de Charles M. Schulz introduisait au jazz une bonne partie de la jeunesse américaine. Les élégantes mélodies de Vince Guaraldi sont devenues une institution outre-­ Atlantique. Cette réédition reprend à l’identique la pochette d’une édition vinyle de 1972 et inclut en sus huit cartes détachables de baseball. • W. P.

Dans des décors miniaturisés à la façon d’une boule à neige, il faut paver le chemin de notre avatar avec des briques Lego pour l’aider à rejoindre ses proches… Au-delà de ses énigmes, souvent brillantes, ce Builder’s Journey émeut par sa narration, aussi simple qu’universelle, qui rend un fier hommage à la philosophie de ses jouets premiers. • YANN FRANÇOIS

Il fallait le trait unique, gras, sombre de Baladi pour suivre le parcours d’une balle de revolver. Il le dit lui-même : il déteste les westerns. Pourtant, dans Revanche, l’auteur suisse s’attaque à des histoires de vengeances dans l’Ouest américain. Le tout est somptueusement mis en page et en planche ; aussi puissant que du John Ford. • ADRIEN GENOUDET

On avait laissé Colleen Green sur une note inquiète avec I Want to Grow Up (2015), album sur le passage à l’âge adulte. La Californienne de 36 ans, venue du punk, semble désormais plus apaisée. Sur le bien nommé Cool, chapeauté par le producteur des Strokes, la chanteuse enchaîne les tubes poppunk discrètement sophistiqués avec un flegme irrésistible. • ÉRIC VERNAY

> (Craft)

> (The Lego Group | PC, Switch, iOS)

> (The Hoochie Coochie, 240 p., 28 €)

> (Hardly Art), sortie le 10 septembre

GAY DREAMS DO COME TRUE DE PLANNINGTOROCK

A BEGINNER’S MIND DE SUFJAN STEVENS ET ANGELO DE AUGUSTINE

Intime et politique, hybride et déviante, fière et bruyante : la dance music gay et inclassable de Planningtorock célèbre avec une joie communicative l’amour queer. Dédié aux cœurs comme aux corps, cet EP manifeste le martèle en trois hymnes house extatiques : une utopie queer est possible, le bonheur dévorant existe, et cette vérité-là enchante. • ETAÏNN ZWER > (Human Level)

> (L’Employé du moi, 216 p., 16 €)

Les nostalgiques des poignantes chansons folk de Carry & Lowel, chefd’œuvre de Sufjan Stevens sorti il y a six ans déjà, vont être ravis : après plusieurs escapades electro, le NewYorkais revient en compagnie d’Angelo De Augustine, son protégé, pour un envoutant album inspiré par des films de George A. Romero, Wim Wenders ou Kathryn Bigelow. Moteur ! • É. V. > (Asthmatic Kitty), sortie le 24 septembre

NUAGES DE SOPICO

LAST STOP

Les habitants d’une cité romaine nous implorent de les sauver d’une mort imminente grâce à une boucle temporelle qui permet de revenir en arrière et d’amasser suffisamment d’indices pour conjurer le sort… Outre une reconstitution historique remarquable, ce polar antique réinvente le whodunit avec un certain génie métaphysique. • Y. F. > (Dear Villagers | PC, PS5, Xbox Series, PS4, One)

HANTÉE DE SHAGHAYEGH MOAZZAMI

© Yann Rabanier

MONSTER HUNTER STORIES 2. WINGS OF RUIN

Röhner, un ami qui vous veut du bien… Max Baitinger fait le pari de l’expérience formelle pour raconter l’inconfort que l’on ressent quand un ami décide de squatter chez vous, jusqu’au vertige. De bout en bout, on traverse l’esprit du personnage et de son auteur : tout est élastique, tendu, plastique, difforme. C’est beau, réussi, et dérangeant. • A. G.

THE FORGOTTEN CITY

© Asthmatic Kitty

© L’Emmployé du moi

RÖHNER DE MAX BAITINGER

© Goodyn Green

SHOPPING CULTURE

Culture

livre

BD

CD

vinyle

jeux vidéo

Spin-off de la célèbre série de chasse aux monstres, Monster Hunter Stories a toujours prôné une approche plus grand public de son univers, sous la forme d’un jeu de rôle inspiré du modèle Pokémon. Si la formule de jeu se montre des plus classiques, c’est le souffle romanesque de l’aventure qui fait de cette suite une excellente friandise pour décompresser. • Y. F.

« J’suis la fusion de Nirvana et de Wu-Tang », clame Sopico sur son single « Slide ». Si les deux références de l’ex-membre du collectif 75e session paraissent intimidantes, elles disent bien le désir de décloisonnement pop du Parisien, qui allie rap et guitare (acoustique, électrique) avec un groove chantonné bien à lui, sensible et émancipé des genres. • É. V.

> (Capcom | PC, Switch)

> (Spookland), sortie le 8 octobre

Histoire chorale contant le destin de trois Londoniens confrontés à des phénomènes surnaturels, Last Stop est une vraie leçon d’écriture. Chaque personnage dégage une humanité bouleversante, chaque séquence se fait hommage passionné au cinéma. Après le génial Virginia, le studio Variable State transforme l’essai avec panache. • Y. F. > (Annapurna Interactive | PC, PS5, Xbox Series, PS4, One, Switch)

septembre 2021 – no 182

Il y a eu la génération de Marjane Satrapi (Persepolis), et maintenant il y a celle de Shaghayegh Moazzami. Dans cet album vibrant, charbonneux, on suit l’histoire de l’autrice, qui décide de quitter son Iran natal pour le Canada. En suivant autant l’exil que sa colère, on voit naître un autre récit, poignant : celui de la douleur, indomptée, des femmes iraniennes. • A. G. > (Ça et là, 208 p., 20 €)

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Culture

PORTFOLIO

PHOTOGRAPHIE : LE MOMA S’EXPOSE À PARIS 1

Le Jeu de Paume accueille quelque deux cent trente photographies (Aleksandre Rodchenko, Germaine Krull, Berenice Abbott, Alfred Stieglitz…) issues des collections du MoMA, à New York. Elles illustrent la richesse du médium photographique dans la première moitié du xxe siècle, en Europe et aux États-Unis. À la fin des années 1970, le photographe allemand Thomas Walther se met en tête de collectionner des tirages, avec son intuition pour ligne directrice. Ses choix se portent principalement sur la production de l’entre-deux-guerres en Europe et aux États-Unis, théâtres d’une grande inventivité. Cette collection, exposée puis acquise par le Museum of Modern Art de New York entre 2001 et 2017, éclaire les échanges artistiques entre les deux côtés de l’Atlantique, mais souligne aussi leurs singularités. Sur le vieux continent se développent des pratiques puisant dans l’abstraction et le surréalisme : ce sont les cadrages constructivistes du Russe Aleksandre Rodchenko (Plongeon, 1934), les portraits expressionnistes de l’Allemande Germaine Krull (Jean Cocteau, 1929). Dans le nouveau monde, on privilégie davantage une approche réaliste, comme les vues new-yorkaises par les Américains Berenice Abbott (Cinquième avenue, n o 4, 6, 8, Manhattan, 1936) ou Alfred Stieglitz (Depuis la fenêtre donnant sur cour de la galerie 291, 1915). Témoins de leur époque et fruits d’expérimentations fécondes, les pièces de cette collection constituent un beau concentré de la modernité en photographie.

1

Franz Roh, Ampoule (photogramme), 1928-1933 Épreuve gélatino- argentique, 18,2 × 23,9 cm © Estate Franz Roh, Munich © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

2

John Gutmann, Classe (Marjorie Gestring, championne olympique 1936 de plongeon de haut vol), 1935 Épreuve gélatino- argentique, 22,3 x 19,2 cm. © 2020 The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence

3

Lotte (Charlotte) Beese, Sans titre (étudiantes des ateliers de tissage du Bauhaus, Dessau), 1928 Épreuve gélatino- argentique, 8,4 cm (diam.) © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

4

Paul Citroen, Metropolis (Ma ville natale), 1923 Épreuve gélatino- argentique, 20,3 × 15,3 cm © 2021 Paul Citroen/ Artist Rights Society (ARS), New York/Pictoright, Amsterdam © ADAGP, Paris, 2021 © The Museum of Modern Art,New York, 2021, pour l’image numérisée

« Chefs-d’œuvre photographiques du MoMA. La Collection Thomas Walther », jusqu’au 13 février au Jeu de Paume

MARIE FANTOZZI

2

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no 182 – septembre 2021


Culture

3

Damien Jalet Kohei Nawa Planet [wanderer] Photo : © Rahi Rezvani

15 – 30 septembre 2021

www.theatre-chaillot.fr 4

septembre 2021 – no 182

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EXPOS

Hammershøi. Leur beauté demeure toujours aussi impénétrable avec le temps. • J. B.  

----> VIVIAN MAIER [BON PLAN]  Pourquoi diable Vivian Maier (1926-2009), qui a capté avec un œil affuté les rues de Chicago et de New York, n’a jamais montré ses clichés ? Mystère ! Une partie des quelque 150 000 négatifs de cette discrète gouvernante américaine, découverts fortuitement en 2007, est ici explorée. • M. F.

> du 16 octobre au 18 décembre à L’Ahah #Moret

*

> du 7 au 9 octobre au Centre national de la danse (Pantin) (1 h)

Vue de l’exposition

> jusqu’au 16 janvier au musée du Luxembourg

SPECTACLES

Vivian Maier, Chicago, sans date

---->

DAMIEN HIRST. CERISIERS EN FLEURS [BON PLAN]  Entre impressionnisme et pointillisme, Damien Hirst peint la vitalité éphémère des cerisiers en fleurs. En plus de trente nouvelles toiles au style ornemental à découvrir à la Fondation Cartier, l’artiste londonien, connu pour sa série de sculptures Natural History, sera invité sur mk2 Curiosity le 22 septembre. • E. H.

*

> jusqu’au 2 janvier à la Fondation Cartier pour l’art contemporain

----> PLANET [WANDERER] DE DAMIEN

JALET ET KOHEI NAWA [BON PLAN]  Après le détonant Vessel (2015), le chorégraphe Damien Jalet s’associe de nouveau avec le plasticien Kohei Nawa pour dévoiler une cosmogonie enchanteresse inspirée des mythes japonais. Dans cette pièce à l’esthétique fascinante, les corps évoluent sur un plateau comme recouvert de poussière d’étoile. • B. M.

----> LES OCÉANOGRAPHES D’ÉMILIE

*

ROUSSET ET LOUISE HÉMON Avec Rituel 4. Le grand débat, Émilie Rousset et Louise Hémon livraient une compilation subtile et décalée des débats présidentiels français télévisés. Dans cette amusante exploration des rites contemporains, Emmanuelle Lafon et Laurent Poîtrenaux incarnaient avec brio Emmanuel Macron, Lionel Jospin ou encore Marine Le  Pen. Toujours attirées par les documents originaux, les acolytes se plongent pour leur dernière pièce dans les archives d’Anita Conti, première femme océanographe française et écologiste d’avant-garde. Sur scène, elles retracent l’une de ses expéditions menée en 1952 sur un chalutier en Atlantique, dont les images sont diffusées au regard d’interviews d’océanographes actuelles. Toujours avec humour, elles attirent notre attention sur la dimension à la fois politique et poétique des images documentaires. • B. M.

CONCERTS

----> YELLE Vaisseau fantasque de la french pop, habituée des tubes cash et des errances mondiales, Yelle revient en maîtresse impertinente prêcher L’Ère du Verseau : règne décalé doux-amer où cœurs auto-tunés, tacles electro-astraux et désirs hérissés flirtent dans un show en grand et en noir dancefloor – euphorisant. • E. Z.

> le 25 septembre au Théâtre national de la danse de Chaillot, salle Jean Vilar (1 h 10)

> les 29 et 30 septembre à La Cigale

> du 30 septembre au 9 octobre au T2G – Théâtre de Gennevilliers (1 h 30)

RESTOS

----> ABSTINENCE Guillaume Bénard, patron du Fitzgerald, a confié à Lucas Felzine (ex-Uma) son nouveau restaurant. Abstinent, le chef ne l’est pas dans l’assiette. Ça fourmille d’idées, maquereau en escabèche de prosecco et melon au génépi, poulpe grillé, crème de courgette et concombre, ou millefeuille vanille, cacahuète grillée et caramel. Menu : 35 €. Carte : à partir de 47 €. • S. M.

Damien Hirst, Cerisiers en Fleurs, 2019

----> MARI KATAYAMA. HOME AGAIN

Amputée d’une partie de ses jambes depuis l’enfance, l’artiste japonaise Mari Katayama se met en scène, souvent avec ses étranges créations textiles, pour mieux bousculer et interroger notre rapport aux corps et aux normes. • M. F.

Anita Conti, Racleurs d’océans, 1952

Mari Katayama, Bystander #014, 2016

----> TOP DE RÉGINE CHOPINOT Chorégraphe depuis les années 1980, Régine Chopinot œuvre pour un entraînement subtil des danseurs, basé sur le yoga et la physiologie, qui donne une couleur particulière à la danse. Sa dernière création, Top, promet une approche expérimentale et subtile du mouvement, dansé sur de la musique live. • B. M.

Le travail de Marthe Krüger reformule l’empreinte sensorielle du romantisme allemand, procédant par strates de référents plus ou moins cryptiques. Entre rigueur conceptuelle et sensualité des lumières, l’œuvre convoque simultanément structures en bois, photographies et installations sonores. Un jeu de spatialisation qui redéfinit la notion même de paysage, faisant surgir hors du cadre d’énigmatiques vues d’intérieurs inspirées de l’œuvre du peintre danois Vilhelm

----> SILLY BOY BLUE La mélancolie pour compagne, l’ex-Pégase fan de Bowie magnifie les ruptures sur un premier opus tendrement tourmenté : le très vrai Breakup Songs, exercice d’exorcisme entre ballades outre-pop écorchées, confessions chorus et ritournelles drama eighties, dont le charme bleu-noir adoucit, souverainement, nos pleurs. • E. Z.

> 47, avenue de la Motte-Picquet, Paris XVe

> le 6 octobre à La Gaîté Lyrique

> du 22 septembre au 2 octobre à la MC93 (Bobigny) (1 h 15)

----> MARTHE KRÜGER. THE RECLUSE

94

----> LE LOUIS XVI Daïna Savesi, propriétaire, Sonia Benaouda, cheffe, et Marie Guichon, directrice, dépoussièrent la brasserie avec engagement. Sourcing impeccable, les filets de hareng sont de J. C. David, le bœuf en tartare au couteau d’Hugo Desnoyer, le pavé de merlu pêché par un petit bateau à SaintGuénolé. Plat du jour : 18 €. Menus : 24-28 €. Carte : à partir de 38 €. • S. M. > 47, rue des Mathurins, Paris VIIIe

> jusqu’au 24 octobre à la Maison européenne de la photographie

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dévoilent des moments de vie. Dans cette pièce réjouissante, drôle, touchante, à l’énergie revigorante, les récits se superposent et se mêlent pour former un chœur contemporain. • B. M.

----> LE CHŒUR DE FANNY DE CHAILLÉ

Dans plusieurs tableaux qui s’enchaînent, dix jeunes comédiennes et comédiens

----> GUILLAUME GRASSO La famille Grasso fait dans la pizza depuis plus d’un siècle. À Naples, bien sûr. Guillaume est lui né à Paris, mais il y perpétue la tradition. Sans compromis, arborant un t-shirt évocateur – « vaffanculo l’olio picante ». On redécouvre le goût originel de la pizza ; la qualité de la pâte, des tomates et de la mozzarella, suffisent à notre bonheur. Pizze : de 6 à 20 €. Antipasti : 7 à 9 €. • S. M. > 45, rue Brancion, Paris XVe

no 182 – septembre 2021

----> OKLOU Minimale, intimiste et vaporeuse, sa pop électronique teintée de R&B fantastique fait des mirages. Avec Galore, mixtape délicatement ouvragée-ombragée en forme de renaissance, la productrice française nous guide d’avatars troubles en ciels grisants : un conte, une quête, un voyage, où s’abandonner doucement. • E. Z. > les 15 et 16 octobre au Hasard Ludique

© Estate of Vivian Maier ; Thibault Voisin ; Mari Katayama ; Marthe Krüger ; Cinémathèque de Bretagne ; João Garcia ; Marc Domage ; Rahi Rezvani ; Simon Détraz ; Karine S. Bouvatier ; Marcin Kempski ; Jeanne Lula Chauveau

CE MOIS-CI À PARIS

Culture


SAISON 2021/ 2022 EXPOS FILMS RENCONTRES AT E L I E R S

Bruno DUMONT Dino RISI Luc MOULLET Richard BROOKS Krzysztof KIEŚLOWSKI John SAYLES Alain RESNAIS Nicole GARCIA Elizabeth TAYLOR Yves MONTAND Jacques RIVETTE Joseph LOSEY Marco FERRERI Jacques ROZIER Shohei IMAMURA Damiano DAMIANI Friedrich Wilhelm MURNAU Souleymane CISSÉ Patricia MAZUY Alain GUIRAUDIE Stanley DONEN Germaine DULAC

EXPOS CINÉMODE par Jean Paul Gaultier

Boccace 70 (Le Travail), Luchino Visconti, 1962 © Cineriz - Concoria Compagnia Cinematografica - Francinex - Gray Film / DR

ROMY SCHNEIDER l’exposition

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Grands mécènes de La Cinémathèque française

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O N T H E V E RG E DE

JULIE DELPY

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TROISCOULEURS #182 - septembre 2021  

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