TROISCOULEURS #191 - septembre 2022

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> no 191 / SEPTEMBRE 2022 / GRATUIT

Journal cinéphile, défricheur et engagé, par

VIRGINIE EFIRA

+ MK2 CAHIE R IN EN F STITU I N MAG DE T AZIN E

« Je me demande si je ne suis pas plus folle que je ne le crois » ALICE WINOCOUR « Il y a une forme de réparation collective face à la barbarie »

LES FRÈRES DARDENNE « C’est la solitude qui définit les exilés »

“UNE HEURE ET SEPT MINUTES DE BONHEUR” LE MONDE

14 SEPT

ÉDITO

Souvenez-vous, dans une scène du génial Victoria (2016) de Justine Triet, Virginie Efira jouait cette avocate tenant une plaidoirie sous coke et sous somnifères, articulant tachycardie et ensom­ meillement, déprime et euphorie – une master class de jeu antagoniste. Depuis qu’elle est venue au cinéma, l’actrice sait subtilement investir ces flottements qui nous traversent, ces états d’indétermina­ tion qui disent aussi les tremblements de l’époque. Des sentiments furtifs auxquels l’écrivaine Nathalie Sarraute a consacré

DOMINIQUE BLANC Entretien transmission avec une actrice d’exception

son premier livre, Tropismes (1939, puis 1957) : les tropismes, « ce sont des mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu’il est possible de définir ». La romancière a cherché à saisir ces tropismes par la littérature, c’est ce qui rendait ses livres si vivants. Et c’est sûre­ ment parce qu’Efira sait si subtilement nous ouvrir à ces vacillements-là que ses personnages nous touchent autant au cinéma. C’est le cas dans deux des films les plus émouvants de la rentrée. Dans Revoir Paris d’Alice Winocour, elle incarne une rescapée d’un attentat qui

ne sait quoi faire des errements de sa mémoire – doit-elle se souvenir ou faire avec ce flou ? Dans Les Enfants des autres de Rebecca Zlotowski, elle est une prof de lycée qui rencontre la fille de son nouveau copain – doit-elle s’attacher ou rester en retrait ? C’est une affaire de petit pas, de mouvements de recul, pour trouver sa place, aller au-delà de celles qu’on lui assigne. Les personnages d’Efira tâtonnent et nous échappent sans cesse. Et c’est bien pour ça qu’on la reconnaît comme notre nouvelle icône. Toujours errante, toujours border. QUENTIN GROSSET


ISTIQLAL FILMS & LES FILMS DU FLEUVE PRESENTENT

THÉO CHOLBI

MOHAMED MOUFFOK

avec la participation de

PIERRE LOTTIN

LES HARKIS UN FILM DE PHILIPPE FAUCON

AU CINÉMA LE 12 OCTOBRE


Sommaire

EN BREF

P. 4 P. 10 P. 14

L’ENTRETIEN DU MOIS – JEAN-PIERRE ET LUC DARDENNE RÈGLE DE TROIS – PALOMA DE DRAG RACE FRANCE LES NOUVEAUX – ANDRÉ CABRAL ET MAURO COSTA

CINÉMA P. 18 P. 26 P. 30 P. 32 P. 48

TROISCOULEURS éditeur MK2 + — 55, rue Traversière, Paris XII e — tél. 01 44 67 30 00 — gratuit directeur de la publication : elisha.karmitz@mk2. com | rédactrice en chef : juliette.reitzer@mk2.com | rédactrice en chef adjointe : time.zoppe@mk2.com | rédacteurs : quentin.grosset@mk2.com, josephine. leroy@mk2.com | directrice artistique : Anna Parraguette | graphiste : Ines Ferhat | secrétaire de rédaction : Vincent Tarrière | renfort correction : Claire Breton | ont collaboré à ce numéro : Léa André-Sarreau, Margaux Baralon, Julien Bécourt, Lily Bloom, Xanaé Bove, Tristan Brossat, Renan Cros, Marilou Duponchel, Julien Dupuy, David Ezan, Corentin Lê, Damien Leblanc, Belinda Mathieu, Stéphane Méjanès, Jérôme Momcilovic, Wilfried Paris, Laura Pertuy, Raphaëlle Pireyre, Perrine Quennesson, Bernard Quiriny, Cécile Rosevaigue, Éric Vernay & Célestin et Alice | photographes : Ines Ferhat, Julien Liénard, Paloma Pineda | illustratratrice : Sun Bai | publicité | directrice commerciale : stephanie. laroque@mk2.com | cheffe de publicité cinéma et marques : manon.lefeuvre@mk2.com | responsable culture, médias et partenariats : alison.pouzergues@ mk2.com | cheffe de projet culture et médias : claire. defrance@mk2.com

EN COUVERTURE – VIRGINIE EFIRA, FOLIE DOUCE LOVE STORY – FIRE OF LOVE DE SARA DOSA ENTRETIEN – ALICE WINOCOUR POUR REVOIR PARIS L’INTERVIEW TRANSMISSION – DOMINIQUE BLANC CINEMASCOPE : LES SORTIES DU 7 SEPTEMBRE AU 5 OCTOBRE

CULTURE P. 68 P. 70 P. 70

LIVRES – RENTRÉE LITTÉRAIRE : NOTRE SÉLECTION DANSE – MARLENE MONTEIRO FREITAS MUSIQUE – ZUUKOU MAYZIE

P. 72

PAGE JEUX

+ UN CAHIER MK2 INSTITUT DE 14 PAGES EN FIN DE MAGAZINE

C’est avec une immense tristesse que la rédaction de TROISCOULEURS a appris samedi 27 août la mort de la journaliste Raphaëlle Simon. Née le 13 janvier 1984, elle avait 38 ans et était maman d’un petit garçon de 2 ans. Cinéphile passionnée, Raphaëlle a accompagné TROISCOULEURS pendant de nombreuses années. Elle avait fait un stage à la rédaction en 2009, puis avait été rédactrice en chef adjointe du magazine pendant trois ans, de septembre 2014 à août 2017. Depuis, elle continuait d’écrire pour nous – elle avait signé, il y

Photographie de couverture : Julien Liénard pour TROISCOULEURS Imprimé en France par SIB imprimerie — 47, bd de la Liane — 62200 Boulogne-sur-Mer TROISCOULEURS est distribué dans le réseau ProPress Conseil ac@propress.fr

© 2018 TROISCOULEURS — ISSN 1633-2083 / dépôt légal quatrième trimestre 2006 Toute reproduction, même partielle, de textes, photos et illustrations publiés par mk2 + est interdite sans l’accord de l’auteur et de l’éditeur — Magazine gratuit. Ne pas jeter sur la voie publique.

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a quelques mois, un magnifique entretien avec Pedro Almodóvar, l’un de ses cinéastes de chevet. Récemment, elle avait beaucoup aimé le film As bestas, pour son personnage féminin qui parvenait à donner du sens et de la beauté à des choses qui n’en ont pas – la brutalité du monde, la souffrance, la mort d’un être aimé. Drôle, généreuse, malicieuse, elle était surtout notre amie très chère. Raphaëlle est partie entourée de sa famille et de ses ami·e·s. Aujourd’hui, toutes nos pensées vont vers elles et eux, et surtout vers Vadim et Thibaut.

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Cinéma -----> L’Entretien du mois

Fidèles au Festival de Cannes, où ils ont déjà raflé deux Palmes d’or (pour Rosetta en 1999 et L’Enfant en 2005), les Dardenne ont cette année encore bouleversé la Croisette avec Tori et Lokita, à qui le jury a attribué un prix spécial. Sans concession, le film ausculte le destin tragique de deux mineurs isolés béninois récemment arrivés en Belgique ; de quoi discuter longuement avec les cinéastes de leur engagement comme d’une « méthode » souvent imitée, jamais égalée. Rencontre.

Tori et Lokita a remporté le Prix du 75e anniversaire du Festival de Cannes. Vous êtes presque nés là-bas, lorsque vous avez reçu la Palme d’or pour Rosetta en 1999 : quel souvenir en gardez-vous ? Jean-Pierre Dardenne : Notre souvenir commun, c’est lorsque David Cronenberg [président du jury de l’édition 1999, ndlr] a annoncé le nom d’Émilie [Dequenne, ndlr] pour lui remettre le Prix d’interprétation. Elle est submergée par l’émotion, et Johnny Hal­ lyday lui tend son mouchoir… On ne l’avait jamais vue si resplendissante ! David Cronenberg a déclaré dans plusieurs interviews que, selon Gilles Jacob, il s’agissait de la plus courte délibération de l’histoire du Festival… Luc Dardenne : Le vote du jury était effec­ tivement unanime, mais le film a reçu de fortes critiques de la part de la profession. Des critiques qui visaient surtout les actrices récompensées cette année-là, car Émilie partageait son prix avec Séverine Caneele [une autre débutante inconnue, qui jouait dans L’Humanité de Bruno Dumont, ndlr] et on leur refusait le statut d’actrice. De grands noms comme Jean-Claude Brialy ont pro­ testé. Pour eux, on ne faisait pas du cinéma ; on prenait des gens au hasard et on les filmait n’importe comment. Comment s’est construite votre conscience politique, centrale dans votre filmographie ? L. : Je me suis engagé dès le lycée, dans un mouvement d’opposition à une loi qui pré­ voyait d’étendre la durée du service militaire. J’y ai beaucoup participé puis, dans un même

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esprit, je me suis rendu au Chili lorsque Sal­ vador Allende a été assassiné [en 1973, ndlr] et qu’Augusto Pinochet a pris le pouvoir. Ce fut un grand moment de politisation. J.-P : Moi, j’étudiais en école de théâtre et j’y ai rencontré Armand Gatti [ancien résistant, dramaturge, poète et cinéaste décédé en 2017, ndlr]. C’est lui qui m’a fondé politiquement en me faisant découvrir les œuvres de Bertolt Brecht ou d’Erwin Pisca­ tor. Quand Luc est rentré en Belgique, nous avons alors tourné nos propres documen­ taires sur le monde ouvrier. L. : Après avoir bossé dans une centrale nu­ cléaire en construction, on a acheté notre première caméra et on a filmé dans des cités ouvrières. On s’établissait sur place, puis on posait la même question à ceux qui travail­ laient là : « Est-ce que, un jour dans votre vie, vous vous êtes battus contre une injustice ? » On réalisait ainsi des portraits de vingt-cinq minutes diffusés localement le week-end, avant de passer à des choses plus construites lorsque les tables de montage sont arrivées. Comment ces projets documentaires ont-ils nourri vos fictions ? J.-P : Tous ces gens que nous avons ren­ contrés nous ont habités. Nous sommes passés à la fiction car, au fil du temps, nos documentaires étaient presque mis en scène. On s’est dit qu’on pouvait raconter nos propres histoires et travailler davantage sur l’intériorité. Caroline Tambour, votre première assistante depuis Le Silence de Lorna en 2008, a même évoqué la « méthode Dardenne »

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lors d’un entretien autour de son métier. C’est quoi, au juste ? J.-P : Notre première vraie fiction, c’était en 1992 avec Je pense à vous [coécrit avec Jean Gruault, scénariste de François Truffaut, ndlr], mais notre qualité d’autodidactes nous a paralysés sur le tournage. On a en­ suite réalisé La Promesse [1996, ndlr] contre ce film, pour retrouver le plaisir et l’audace de nos documentaires. L. : Là, on a écrit nous-mêmes le script, on a filmé des non-professionnels, mais on a surtout pensé notre caméra. On s’est dit : « Elle doit être à la mauvaise place. » Sup­ posons qu’un comédien monte l’escalier et que la caméra ne puisse pas le suivre. Tant pis : elle le regarde monter, comme si elle ne pouvait pas prévoir ses mouvements. Le plan-­séquence, lui, est apparu afin de réduire le sentiment de discontinuité induit par le montage. J.-P : Il y a aussi le fait de tourner dans la continuité [c’est-à-dire en respectant l’ordre du scénario, ndlr]. Lorsqu’un romancier écrit, certains mots en font naître d’autres aux­ quels il n’avait pas pensé en commençant sa phrase… La continuité nous permet de malaxer la matière et d’y revenir s’il faut, même si cela nécessite de repasser dans les mêmes décors [sur un tournage habituel, on regroupe les scènes situées dans un même décor pour des raisons pratiques, ndlr]. Voilà pourquoi nos films coûtent cher ! À cause des inondations survenues dans la région de Liège, ce fut impossible pour Tori et Lokita. On a revu notre plan de travail, mais les cinq semaines de répétitions nous ont permis de retomber sur nos pattes.


L’Entretien du mois <----- Cinéma

JEAN-PIERRE & LUC DARDENNE Dans l’émission belge Hep Taxi !, vous déclariez que, sur les tournages, la machinerie crée « une médiation énorme » entre les corps des acteurs et les vôtres. Comment faites-vous sans ? L. : Notre caméraman se tient sur des cubes ou s’assied sur le genou du ma­ chiniste qui le tient avec une ceinture. Il n’y a pas de machine en jeu. C’est un système organique, et donc assez fragile. On s’interdit le steadycam [un appareil de prise de vues qui repose sur un système de stabilisation de la caméra, ndlr], car cela induirait trop de fluidité. Il faut que notre caméra souffre un peu, que les choses lui résistent. Lors d’un entretien à France Culture, vous avez évoqué cette « réalité fragile » que vous cherchez à retranscrire. C’està-dire ? L. : Prenez le son : filmer un corps qui respire, c’est comme filmer un volume en verre qui menace de se briser. Pareil lorsqu’on filme quelqu’un de dos puis de face ; il s’agit d’en faire ce volume fragile… J.-P : Si l’on cherche à filmer notre conver­ sation, on ne placera pas la caméra hors du cercle que nous formons, mais « dans le bazar », puis on trouvera des équilibres entre les corps. Chez d’autres cinéastes, il y a cette idée théâtrale d’un cadre à par­ tir duquel les personnages se déplacent.

une adolescente. Ils espèrent être régularisés mais se heurtent à des absurdités administratives et sont les proies de réseaux criminels qui exploitent leur vulnérabilité. Qu’est-ce qui vous a poussé à consacrer un film à ce sujet ? J.-P : On a eu l’idée il y a dix ans, mais on a finalement tourné Le Gamin au vélo [2011, ndlr] à la place. Ce sujet nous est revenu comme un boomerang, en li­ sant des articles à propos d’inquiétantes disparitions de mineurs étrangers non accompagnés. On ne savait pas sous quel angle aborder le sujet, jusqu’à ce qu’on pense à l’amitié. C’est la solitude qui définit les exilés : on a lu des rap­ ports psychiatriques qui établissent à quel point elle est source de souffrance, surtout chez les jeunes. L’amitié est une manière d’en guérir, de se recréer une famille pour survivre aux aléas de l’exil. L’un de ces aléas est l’esclavagisme, dont sont victimes Tori et Lokita. Une scène terrible survient à la fin du film, lorsque Tori et Lokita fuient leurs tortionnaires. Vous faites preuve d’une brutalité détonante au regard de votre filmographie… Vous cultivez un certain pessimisme ? L. : On est moins dans le pessimisme que dans la protestation. On dit : « Nous vivons dans des démocraties où, logi-

« Cette fois-ci, le moindre arrangement avec le réel était impossible. » Luc Dardenne Chez nous, c’est l’inverse : leurs mouve­ ments priment. On essaye de filmer leur visage, qui parfois nous échappe si on n’a pas le temps de se lever avec eux. C’est de cette manière qu’ils s’incarnent. Tori et Lokita suit le parcours de deux mineurs arrivés du Bénin, Tori, un garçon âgé d’une dizaine d’années, et Lokita,

quement, tous les membres de la société sont des sujets de droit. Or, voilà que certains d’entre eux sont invisibles. » Déjà, dans La Fille inconnue [2016, ndlr], nous parlions d’une morte qui n’existait pour personne. On n’avait encore jamais fait mourir un protagoniste mais, cette fois-ci, le moindre arrangement avec le réel était impossible. Si je puis dire, il fal­

lait que le spectateur ressente l’injustice de cette mort. Qu’il se dise : « Ce n’est pas possible. » Eh bien si. Et, si les lois étaient différentes, notamment en ce qui concerne la régularisation des exilés, peut-être qu’on n’en serait pas là !

« CROISETTE » C’EST LE PARFUM, LA JOIE DE VIVRE ET L’INSOUCIANCE DES ANNÉES FOLLES RÉUNIS DANS UN DISQUE ! DÉJÀ DISPONIBLE AVEC AMEL BRAHIM-DJELLOUL, PATRICIA PETIBON, MARION TASSOU, PAULINE SABATIER, RÉMY MATHIEU, PHILIPPE TALBOT, GUILLAUME ANDRIEUX, LAURENT NAOURI…

La représentation de la violence semble vous préoccuper. Comment l’avez-vous pensée ici ? J.-P : On a ellipsé les scènes de violences sexuelles, en partie car cela rendait d’au­ tant plus violentes celles qui suivaient. Pour la scène dont vous parliez, on s’est toujours dit qu’il ne fallait pas la surdra­ matiser, mais l’enregistrer. La caméra est en retrait, le corps est légèrement ca­ mouflé par les feuilles ; on ne s’attarde pas, mais on reste un peu figé, comme pour dire au revoir. C’est notre idée : moins ce qu’on filme est accessible et plus il y a d’intensité. Le film est dédié à Stéphane Ravacley, ce boulanger du Doubs qui a entamé une grève de la faim en janvier 2021 afin d’éviter l’expulsion de son apprenti guinéen, alors visé par une obligation de quitter le territoire français au motif qu’il avait atteint sa majorité. Grâce au soutien d’élus locaux, le boulanger a obtenu gain de cause et se bat désormais pour modifier une politique de courte durée qui va jusqu’à dénier le droit à l’intégration… L. : On a téléphoné à ce monsieur ! Il nous a informés que son apprenti, Laye Traoré, se porte bien : il travaille dans une autre boulangerie en France et il s’est marié. Cela signifie bien que, si vous laissez les immigrés effectuer leur parcours sans l’interrompre à leurs 18 ans, ils mène­ ront une vie normale. C’est tout ce qu’ils demandent. On a été très émus par le courage de Stéphane ; seul, il s’est dressé contre la violence administrative et il a remporté son combat.

ASSISTEZ AU CONCERT

SAMEDI 8 OCTOBRE 20H AU THÉÂTRE DU CHÂTELET

Tori et Lokita de Jean-Pierre et Luc Dardenne, Diaphana (1 h 28), sortie le 5 octobre

PROPOS RECUEILLIS PAR DAVID EZAN Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

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En bref

Infos graphiques

Quand La Reine des neiges résout un cold case. En 1959, au col de Dyatlov, au cœur des montagnes de l’Oural, neuf alpinistes ont trouvé la mort d’une étrange manière. Personne n’avait réussi à trouver une théorie valable expliquant les circonstances de ce drame ; jusqu’en janvier 2021, quand des enquêteurs ont fait appel à l’équipe d’animation de La Reine des neiges pour utiliser leur système de modélisation de la neige. En en modifiant quelque peu le code, ils ont réussi à démontrer qu’une avalanche très particulière était responsable de cette catastrophe.

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A M É N ÈNE SA

ND LE C A RA M I QU

En 2014, quand Christopher Nolan réalise son opus magnum Interstellar, on sait que les trous noirs existent, mais personne n’avait alors réussi à en photographier un. Ni une ni deux, le réalisateur met en relation son équipe d’effets spéciaux et l’astrophysicien américain Kip Thorne pour modéliser son trou noir Gargantua de manière réaliste. Cinq ans plus tard, quand la première photo d’un de ces objets célestes est capturée, on la croirait tout droit sortie du film… confirmant au passage les formules mathématiques complexes de Kip Thorne.

TOSA E E L UR POU

On vous arrête tout de suite : hélas, on ne peut pas recréer de dinosaures à partir de moustiques coincés dans l’ambre. Mais cette idée a mis la puce à l’oreille du paléontologue Jack Horner, alors conseiller technique sur le tournage de Jurassic Park. Depuis il s’est lancé dans la création de dinos en manipulant génétiquement des embryons de leurs descendants, les poulets. S’il n’a pas encore réussi, Horner est tout de même le papa d’un nouveau dinosaure, Indominus rex. Mais pour Jurassic World seulement.

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LUCIEN BULL(ET TIME)

James Cameron ne s’adapte pas à la technologie, elle s’adapte à lui. Au milieu des années 1990, le cinéaste tient absolument à filmer de vraies images de l’épave du Titanic. Pour cela, à l’aide de son ingénieur de frère, Mike, il développe des caméras sous-marines télécommandées capables de supporter la pression de l’eau à près de 4 000 mètres de profondeur, soit 2 000 kilos au centimètre carré. Elles ne pouvaient contenir que douze minutes de bobines, mais assez pour révolutionner les techniques d’exploration sous-marine. Malgré ça, toujours aucune trace de Jack.

IENCE SC

EN BREF

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ES É SIN N G EZ, C’EST GA

Dans son documentaire Fire of Love (lire p. 26), Sara Dosa rend un hommage poignant aux volcanologues français Katia et Maurice Krafft, disparus lors d’une éruption en 1991. Elle montre aussi comment les techniques cinématographiques ont aidé le couple à faire avancer leurs recherches sur ces forces colériques de la nature. Souvent, le cinéma trouve son inspiration parmi les becs Bunsen et autres tubes à essai, mais l’inverse est tout aussi vrai.

Dès 1904, le Franco-Britannique Lucien Bull, inspiré par la chronophotographie d’Étienne-Jules Marey, a inventé une caméra capable d’enregistrer 2 000 images à la seconde, perfectionnant ainsi le ralenti cinématographique. Ses films ont permis aux scientifiques d’analyser des mouvements trop rapides pour l’œil nu comme ceux des ailes d’un insecte. À la suite des travaux de Marey et Bull, Michel Gondry puis les sœurs Wachowski ont pu développer l’effet bullet time (mais si, quand Neo évite les balles au ralenti !), qui a lui-même inspiré les méthodes actuelles de captation en réalité virtuelle.

PERRINE QUENNESSON


En bref

Ça tourne Bong Joon-Ho Après la déflagration Parasite (Palme d’or au Festival de Cannes 2019 et carton en salles), le cinéaste sud-coréen revient à de la pure SF avec l’adaptation du roman éponyme Mickey7 d’Ed­ ward Ashton. L’histoire d’humains colonisant un monde de glace. Parmi eux, Mickey, dont le corps et les souvenirs peuvent être régénérés plusieurs fois après sa mort – jusqu’au clonage de trop. En tête d’affiche : l’inimitable Robert Pattinson. Rose Glass La Britannique Rose Glass (Saint Maud) embarque Kristen Stewart dans Love Lies Bleeding. Un pro­ jet qui évoque l’univers de David Cronenberg – hasard ou non, Stewart a d’ailleurs joué dans le dernier bijou morbide du cinéaste, Les Crimes du futur, sorti en mai dernier. Chez Glass, elle cam­ pera le rôle de la petite amie d’une championne de body-building sombrant peu à peu dans la consommation malsaine de stéroïdes.

LES FILMS VELVET PRÉSENTE

Abderrahmane Sissako Une immense claque avec son Timbuktu, qui avait raflé pas moins de sept prix aux César de 2015 (dont celui du meilleur film), et puis plus rien. Le brillant cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako prépare dans l’ombre La Colline parfumée, qui suivra Joice, une jeune femme d’origine africaine « qui dit non le jour de son mariage » et qui « quitte son pays natal et se crée une nouvelle vie en Chine, à “Chocolate City”, le quartier africain de Guangzhou, où elle travaille dans une boutique de thé » (dixit le synopsis). On connaît le regard subtil de Sissako, alors évidemment on dit banco.

MOSTRA DE VENISE 2022

VIRGINIE

EFIRA

ROSCHDY

En 2017, elle livrait avec Les Bienheureux le très beau portrait d’une Algérie contemporaine mar­ quée par les plaies du passé (et révélait Lyna Khoudri). Sofia Djama tourne Un jeudi moins le quart à Alger, qui suit trois amis – une jeune femme cherchant à avorter dans un pays où l’IVG est interdite, un « Algéro-Russe nostalgique de l’U.R.S.S. » et une chanteuse de cabaret. Bruno Dumont « Sous les dehors de la vie commune d’habitants d’un village de pêcheurs de la Côte d’Opale, surgit la vie parallèle et épique de chevaliers d’empires interplanétaires. En proie aux luttes sanguinaires de ces clans à l’annonce de la naissance du Margat, prince résurgent, mauve et immonde, bête de la fin des temps, sis ici sur la côte et marmot d’un jeune couple séparé, à l’ordinaire de leur condition dans un quartier résidentiel. » Pas de doute, on est bien dans l’esprit fou de Dumont, qui a recruté Camille Cottin, LilyRose Depp et Anamaria Vartolomei pour ce film étrange qui semble être un mix entre Les Visiteurs et Star Wars. Pourquoi pas ? JOSÉPHINE LEROY

LES ENFANTS DES AUTRES UN FILM DE

Image : George Lechaptois •Création : Benjamin Seznec / TROÏKA

ZEM

Sofia Djama

REBECCA ZLOTOWSKI CHIARA MASTROIANNI CALLIE FERREIRA-GONCALVES

AVEC LA PARTICIPATION DE AVEC

LE 21 SEPTEMBRE ADVITAMDISTRIBUTION.COM

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ADVITAMDISTRIBUTION

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En bref

Derrière le hashtag #ReleaseTheKechicheCut, Twitter s’enflamme sur la possible sortie de Mektoub My Love. Intermezzo d’Abdellatif Kechiche, projeté en Compétition à Cannes en 2019 et invisible depuis, officiellement pour des problèmes de droits musicaux. Ce qui rend ce film si désirable aux yeux de certains, c’est sans doute sa scène de cunnilingus non simulé d’une durée de treize minutes.

La sextape

© D.R.

UN CUNNILINGUS QU’ILS NE SAURAIENT VOIR

J’y étais, moi, à cette projection cannoise, et je ne peux pas dire que cette scène m’ait titillée – au contraire, je l’ai trouvée mécanique. Je me suis donc demandé : quelle scène de cunni­lingus au cinéma m’a, moi, réellement troublée ? Ces dernières années, le cunnilingus est partout. Dans le désordre, on peut citer la version cunni froid chantée d’Annette de Leos Carax (il n’y a vraiment qu’Adam Driver pour faire ça sans être ridicule), la version gentiment blasphématoire de Paul Verhoeven dans Benedetta (Virginie Efira trouve Dieu en jouissant), l’option bain de menstrues décomplexé dans The Souvenir Part II de Joanna Hogg, le noir et blanc chic dans Les Olympiades de Jacques Audiard, la version de rupture un peu nulle de Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier… Depuis Extase de Gustav Machatý en 1933, le cunni a toujours été source de scandale. Le premier cunnilingus du cinéma français, dans Les Amants de Louis Malle (1958), n’y coupera pas. La séquence, pourtant encen­ sée par François Truffaut dans les Cahiers du

cinéma, sera débattue jusqu’à la Cour suprême américaine. Mais l’idée que le cunnilingus soit non simulé, comme dans le film d’Abdellatif Kechiche – et dans Shortbus de John Cameron Mitchell, Red Road d’Andrea Arnold, Love de Gaspar Noé ou Antichrist de Lars von Trier –, affole encore plus les esprits. Tous ces films ont provoqué des tollés, mais ont-ils troublé ? Pour moi, la scène de cunnilingus la plus renversante de l’histoire du cinéma se trouve dans le premier film de Chantal Akerman, Je, tu, il, elle (1974). La séquence finale de corps à corps lesbien (dans lequel Chantal Akerman joue) offre une expé­ rience unique d’érotisme viscéral. De l’étreinte ardente, parfois féroce et malhabile filmée en plans fixes, émane un réalisme vertigineux. Cette scène-là me donnerait immédiatement envie de créer un hashtag, si elle était censurée. LILY BLOOM

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Je, tu, il, elle de Chantal Akerman

RODEO DE LOLA QUIVORON (SORTIE LE 7 SEPTEMBRE) : JULIA INTÈGRE UNE BANDE DE MOTARDS QUI FONT DU CROSS BITUME. PLUS INTRÉPIDE QUE CES MACHOS, ELLE SE FAIT RESPECTER EN METTANT LE FEU AUX PISTES.

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Le Désert rouge de Michelangelo Antonioni (Carlotta Films, 20 €)

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En ce moment, ça ne va pas fort. Votre petite sœur traverse une petite crise qui fait qu’elle se cloître dans sa chambre – signe grave : elle dépunaise ses posters de Harry Styles. Elle s’identifiera totalement au personnage de la regrettée Monica Vitti dans le très beau Le Désert rouge de Michelangelo Antonioni, qui ressort en Blu-ray. L’actrice, disparue en février, y incarne une femme, mariée à un industriel, qui erre dans une banlieue italienne telle une âme en peine.

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À offrir

À chaque jour ou presque, sa bonne action cinéphile. Grâce à nos conseils, enjolivez le quotidien de ces personnes qui font de votre vie un vrai film (à sketchs).

Sa mauvaise foi est aussi irritante qu’amusante – c’est en tout cas un show dont vous ne vous lassez pas. Pour raviver l’énergie de vos soirées d’été, offrez-lui le jeu de société PopCorn Garage. Le but : retrouver 334 films en répondant à onze défis – notamment au moyen de cartes énigmes avec lesquelles les joueurs doivent identifier un film en trente secondes et empocher les précieux popcorns (des points dans le langage cinéphile). Que le meilleur gagne ! PopCorn Garage (Hoebeke, 20 €)

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Vous l’avez rencontré alors qu’il griffonnait sur une table des dessins en hommage à Georges Méliès. Il a fini par faire votre portrait, version début du xxe siècle. Pour le remercier de ce geste artistique autant qu’amical, offrez-lui l’ouvrage collectif Musidora, qui êtes-vous ?, qui plonge dans l’histoire de cette actrice badass révélée par le cinéaste Louis Feuillade (Les Vampires, 1915) et admirée par Olivier Assayas, qui a réactivé le mythe dans son film puis sa récente série Irma Vep. Musidora, qui êtes-vous ? de Carole Aurouet, Marie-Claude Cherqui et Laurent Véray (Éditions de Grenelle, 208 p., 35 €)


En bref

Petit écran

SUSPECTS ? VICTIMES ? OU COUPABLES ?

SÉRIE

TOUTOUYOUTOU

Sam

ROCKWELL Charlie

COOPER

Mêler aérobic et espionnage industriel dans le scénario d’une série pourrait ressembler à un improbable pari entre amis ; c’est le défi relevé par la géniale série Toutouyoutou.

le 8 septembre sur OCS

MARGAUX BARALON

RONAN

Pippa

BENNETT-WARNER

Adrien

BRODY Pearl

CHANDA

Ruth

WILSON

Reece

SHEARSMITH

Sian

CLIFFORD

Jacob

Harris

DICKINSON

FORTUNE-LLOYD

Et

David

OYELOWO

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LA PLUS GRANDE SCÈNE DE CRIME © 2022 20th Century Studios. Crédits non contractuels. PROPRIÉTÉ DE 20TH CENTURY STUDIOS. À USAGE PROMOTIONNEL UNIQUEMENT. VENTE, DUPLICATION OU TOUTE AUTRE UTILISATION EST STRICTEMENT INTERDITE.

Aux manettes de Toutouyoutou, Géraldine de Margerie et Maxime Donzel, dont on se rappelle les hilarantes parodies de tutoriels matinés de références ciné publiées jusqu’en 2020 sur la chaîne YouTube d’Arte sous le titre Tutotal. Ici, le duo raconte l’histoire d’une bande de copines qui voient débarquer, dans leur banlieue toulousaine de Blagnac, Jane, sculpturale américaine. Cette dernière propose à Karine, Mapi, Violette et Naima de leur don­ ner des cours de sport d’un nouveau genre. Nous sommes au tout début des années 1980, Véro­nique et Davina n’ont pas encore imposé le port du body fluo à la télévision, et les quatre amies s’apprêtent à découvrir l’aérobic. Mais Karine soupçonne Jane d’être moins intéressée par leur bien-être personnel que par le métier des hommes du quartier, tous employés dans la grande entreprise aéronautique du coin, qui fait de l’ombre à son concurrent américain… Fidèle à son titre et à l’humour ravageur un brin absurde de ses créateurs, Toutouyoutou joue franchement la carte de la comédie ré­ tro. Mais c’est en esquissant le portrait délicat de femmes empêchées dans leurs ambitions professionnelles et fatiguées de voir le monde moderne tourner sans elles qu’elle acquiert une profondeur supplémentaire.

Saoirse

AU CINEMA LE 14 SEPTEMBRE septembre 2022 – no 191

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En bref

Règle de trois Décris-toi en 3 personnages de fiction.

PALOMA

COUP DE CŒUR

Sortie il y a quarante ans, cette comédie musicale à l’ambition monumentale reste le plus gros échec financier de la carrière de Francis Ford Coppola. Au point de demeurer à ce jour une œuvre relativement méconnue, néanmoins culte. Après l’épuisant tournage aux Philippines d’Apocalypse Now, colossal film de guerre qui remporta la Palme d’or en 1979, Francis Ford Coppola voulut se frotter à la comé­ die musicale avec One From the Heart (Coup de cœur en VF). L’histoire de Hank (Frederic Forrest) et Franny (Teri Garr), couple de Las Vegas à l’existence mono­ tone qui se dispute un soir de fête natio­ nale ; chacun va alors passer vingt-quatre heures loin du foyer et expérimenter une nouvelle aventure amoureuse (avec des personnages joués par Nastassja Kinski et Raúl Juliá). « C’est une comédie musicale très déroutante. Ce sont des voix extérieures qui chantent pour illustrer ce qu’il se passe dans la tête des héros », confie Anna Marmiesse, réalisatrice du court mé­

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trage Lorraine ne sait pas chanter et co­ créatrice du podcast All That Jazz. Animé d’une ambition dévorante, Coppola tourna l’intégralité du film en studio et explosa le budget, qui se chiffra à 26 millions de dol­ lars. « Formellement, le film est incroyable. Cette histoire minimaliste est traitée de façon monumentale, avec de superbes choix de couleurs et de brillantes surimpressions qui relient les destins des protagonistes… » Marqué par l’omniprésence de la publicité au début des années 1980, le cinéaste créa une esthétique volontairement artificielle. « Ce côté factice des décors est passionnant. Mais il est au service de passions assez tristes : nos héros, loin d’être des stars flamboyantes de comédie musicale, accomplissent cette nuit-là une sorte de fantasme puis reviennent l’un vers l’autre. » Sorti en 1982, le film essuya un échec pu­ blic, ne rapportant que 636 000 dollars aux États-Unis (120 fois moins qu’Apocalypse Now). Endetté à cause de ce revers, Coppola tourna dans la foulée Outsiders, Rusty James et Cotton Club. Et attend en­ core que son audacieux Coup de cœur connaisse la réévaluation qu’il mérite. DAMIEN LEBLANC

© Jean Ranobrac

Flash-back

Elle a remporté la première saison de l’émission Drag Race France, diffusée cet été sur France.tv Slash et France 2. Derrière l’irrésistible drag rousse se cache le malicieux Hugo Bardin, Clermontois de 31 ans qui est aussi – on le sentait à ses références pointues essaimées au fil des épisodes – scénariste, acteur et réalisateur. On lui a naturellement fait passer notre questionnaire cinéphile.

Illustration : Sun Bai pour TROISCOULEURS

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Le personnage incarné par Maggie Smith dans Gosford Park de Robert Altman. C’est à la fois Paloma et Hugo : une vieille An­ glaise cynique sarcastique à longueur de journée, ça me va bien. Dominique Blanc dans Milou en mai de Louis Malle. C’est mon film préféré, et l’un des meilleurs rôles de Dominique Blanc. Et puis je suis fan des personnages lesbiens au cinéma. J’adore celui-là, qui est souvent oublié dans la liste des lesbiennes au cinéma. Et je ne peux pas ne pas citer Patsy Stone jouée par Joanna Lumley dans la version anglaise d’Absolutely Fabulous. Il y a toujours un peu de Patsy dans Paloma.

Tes 3 outfits préférés au cinéma ? Le premier, c’est le choc ultime de mon enfance, Emmanuelle Béart en costume de soubrette dans 8 femmes. Depuis que j’ai vu le film à 11 ans, j’aime cette actrice d’un amour inconditionnel, elle me bouleverse, j’en pleurerais. Emmanuelle Béart dans 8 femmes est habillée par Pascaline Cha­ vanne, qui s’est inspirée d’un autre costume qui m’obsède, celui de Jeanne Moreau dans Journal d’une femme de chambre de Luis Buñuel. Le côté contrainte et les détails dans le costume de soubrette, ça raconte plein de choses sur le personnage, sans explication, je trouve ça hyper beau. J’ai une obsession pour les personnages de domes­ tiques au cinéma depuis que je suis enfant. Ils sont souvent tout petits dans les scéna­ rios, et on peut faire tellement de choses avec… Je rêverais de jouer une femme de chambre ou un valet. Tous les costumes de Victoria Abril dans Kika de Pedro Almo­ dóvar. C’est du drag, franchement. Almo­ dóvar, période années 1980, 1990 et 2000, a beaucoup inspiré Paloma. Autant, dans la vie, j’ai tendance à m’habiller comme Kristin Scott Thomas dans Quatre mariages et un enterrement, autant j’aime que mon drag soit hyper coloré, cartoon, avec un truc sixties ou eighties. Et puis la robe d’Isabelle Adjani dans La Reine Margot, quand son frère meurt et qu’elle le prend dans ses bras : le sang de son frère et, symbolique­ ment, celui des protestants vient s’imprimer sur sa robe blanche. J’adore.


En bref

3 personnages de drags légendaires ? Tootsie, dans le film de Sydney Pollack. Pour moi, c’est le meilleur personnage qui ait été fait au cinéma, et puis joué par Dustin Hoff­ man, un acteur hétérosexuel. Le personnage de Bernadette joué par Terence Stamp dans Priscilla. Folle du désert. Bernadette a une histoire d’amour avec le pompiste qui répare le bus, je trouve ça trop touchant. C’est un petit gros, il n’a pas un physique classique ; elle, c’est une femme trans un peu âgée. L’histoire d’amour est assez sous-développée dans le film, ça m’a donné envie de reprendre cette idée dans mon court métrage Paloma [visible jusqu’au 26 septembre sur le site de France.tv, ndlr]. Et le héros de Torch Song Trilogy, que je connais par cœur, que j’ai joué au théâtre. La scène d’intro où il parle face caméra, en se maquillant, où il raconte sa vie, son ancien amant qui était malentendant et à qui il parlait en langage des signes… cette scène est parfaite.

Le film que tu regardes toujours à 3 heures du matin, les nuits d’insomnie ? Alors, là, on va changer de registre, mais j’assume à 2 000 % ma passion pour ce film, c’est Les Visiteurs de Jean-Marie Poiré. Sans mentir, j’ai dû le voir à peu près 600 fois. Je peux le réciter les yeux fermés du début à la fin. Chaque réplique, chaque mot me fait rire. Ce que j’aime, dans les comédies, c’est le rythme et surtout les dialogues. Dans ce scénario tout particulièrement, le vocabulaire est hilarant. Même l’utilisation du mot « choufleur » me fait rire. Je continue de le voir, sur­ tout avec ma meilleure amie. Parfois, quand on bricole ensemble, on ne le regarde pas mais on l’écoute et on rit.

PROPOS RECUEILLIS PAR TIMÉ ZOPPÉ

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En bref

Scène culte

PINK FLAMINGOS DE JOHN WATERS (1972)

© D.R.

Sommet ultime du cinéma trash, l’outrageant Pink Flamingos de John Waters fête ses 50 ans cette année. La flamboyante Divine y disputait le titre de « l’être le plus répugnant de la terre ». Dans cette scène culte, Waters filme l’élégante icône queer dans une marche triomphante vers le scandale.

LA SCÈNE

© D.R.

© D.R.

Sur la chanson « The Girl Can’t Help It » de Little Richard, Divine monte des marches, en talons pailletés et robe de soirée brillante et tachetée, une pochette noire dans une main, une fourrure de renard roux dans l’autre. Elle passe devant le drapeau des États-Unis sans y accorder un regard. Dans une rue bondée, elle passe devant des boutiques, elle jette un œil noir à ceux qui la dévisagent et sourit dangereusement à d’autres. Puis elle défèque dans un coin de verdure aux yeux de tous et s’essuie, sans lâcher sa peau de renard.

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En bref ANNE-DOMINIQUE TOUSSAINT

PRÉSENTE

UN BRAQUAGE FAMILIAL HILARANT ! KONBINI

TÉLÉRAMA

L’ANALYSE DE SCÈNE

Pink Flamingos de John Waters (1972) Disponible en DVD (1 h 30)

QUENTIN GROSSET

ROSCHDY

ZEM

PHOTOS : ©EMMANUELLE FIRMAN • PHOTOGRAMMES : ©2022 - LES FILMS DES TOURNELLES • DESIGN : VICTOR DE LADONCHAMPS / AD VITAM

Tout au long de sa carrière incendiaire, John Waters aura filmé la démente Divine dans de bien inconvenantes positions : en train de combattre dans la boue avec des porcs (Mondo Trasho), de faire du sexe avec un chapelet dans une église (Multiple Maniacs), ou encore de ronger un cordon ombilical telle une ogresse (Female Trouble). Dans Pink Flamingos, cette scène rend grâce à son incandescence. Divine s’avance en talons hauts dans les rues de Baltimore, défiant le monde avec son crâne rasé surmonté d’un iroquois orange, son maquillage outrancier, et une petite robe fine soulignant ses 135 kilos. Un look infernal. C’est comme un sacre : passant devant la bannière étoilée flottant au vent, symbole de l’Amérique straight, le timide Glenn Milstead (le nom de Di­ vine à la ville), complexé par son poids, mal dans sa peau, fan d’Elizabeth Taylor, est réinventé par Waters, son ami d’ado­ lescence, comme la plus scandaleuse des drag-queens. Un travelling latéral, apparemment filmé en caméra cachée depuis une voiture, la suit s’élancer à contre-­courant des piétons, qui tous se retournent effarés sur le passage de cette fascinante créature, échappée de leurs pires cauchemars conservateurs. Divine, elle, fait des clins d’œil, la mine radieuse, l’allure impériale, un renard mort sur le dos comme parure. La séquence est une parodie du cartoonesque La Blonde et moi de Frank Tashlin (1957), dans lequel on voyait tous les hommes littéralement fondre dans le sillage de Jayne Mansfield sur le même rock ’n’ roll de Little Richard. Ce statut de sex-symbol incarné par l’actrice et pin-up est ici détraqué façon camp par Waters – le glam glisse vers l’obscène, le défilé se terminant sur Divine se torchant tout en exhibant sa charogne d’apparat, toujours avec classe.

ANOUK

NOÉMIE

GRINBERG

LOUIS

MERLANT GARREL

UN FILM DE

LOUIS GARREL

AU CINÉMA LE 12 OCTOBRE

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Dans Feu follet de João Pedro Rodrigues, l’un des gestes les plus joyeusement irrévérencieux du dernier Festival de Cannes, il incarne un instructeur des pompiers à la force tranquille qui initie au désir et au plaisir un jeune prince sans ambition royale (Mauro Costa, voir ci-contre) venu trouver sa voie dans une caserne. « C’est arrivé au bon endroit, au bon moment », s’amuse-t-il. « Après dix ou onze ans en tant que danseur, j’étais arrivé à un stade où j’avais envie de voir autre chose, d’être davantage focalisé sur le jeu, sur le texte. Tout à coup, j’ai eu cette opportunité et je me suis rendu compte que j’étais prêt. » Danseur depuis l’âge de 16 ans, âge où il se prend d’amour pour les acteurs américains Denzel Washington et Angela Bassett, André Cabral, passé par des études de sociologie avant d’intégrer l’École supérieure de danse de Lisbonne, a déjà derrière lui une belle

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© Audoin Desforges / Pasco

LES NOUVEAUX

En bref

carrière quand il se présente au casting de Feu follet. C’est lors d’une lecture collective chez João Pedro Rodrigues aux côtés de son camarade de jeu Mauro Costa qu’il fait la rencontre de l’univers follement queer du cinéaste portugais. Habitué aux arts de la scène, le Lisboète de 32 ans coiffe assez naturellement sa nouvelle casquette d’acteur. « C’est vraiment une chance d’avoir pu jouer ce personnage : il est portugais et sa couleur de peau a peu d’importance, ce qui est rarement le cas dans les films produits dans mon pays, qui nous représentent souvent comme des immigrés à la vie difficile. » La suite, le danseur et acteur la veut plurielle : un projet de danse en solo, qui suscite peur et excitation, et une carrière d’acteur, qu’il espère florissante et que sa nature instinctive guide pour l’instant de ma­ nière heureuse. En août dernier, il était au festival de Locarno pour le film de Carlos Conceição, Nação valente. Au bon endroit, au bon moment. Feu follet de João Pedro Rodrigues, JHR Films (1 h 07), sortie le 14 septembre

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MARILOU DUPONCHEL

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C’est en petit prince, boucles d’or et gueule d’ange, troquant la couronne familiale contre la profession de pompier avant de tomber dans les bras de l’un d’entre eux (André Cabral, voir ci-contre), qu’on l’a découvert au dernier Festival de Cannes, dans la fable musicale, jouissive et incandescente de João Pedro Rodrigues. À 23 ans, il a déjà la maturité de ceux qui ont beau­ coup vécu. Le jeune Portugais connaissait les films de João Pedro Rodrigues avant que ce dernier ne le contacte après l’avoir vu dans un sketch pour la télé. « J’avais regardé quelques-uns de ses films, et ils m’avaient beaucoup intrigué. Quand il nous a donné le script de Feu follet, j’ai trouvé ça très différent de ce qui se fait habituellement. » Son métier de comé­ dien, dûment appris dans une école d’art dramatique à Lisbonne, il l’a toujours appréhendé selon un rapport engagé au monde et à l’art. Il se rappelle son amour,


© Philippe Quaisse / Pasco

En bref

enfant, pour la saga Harry Potter et le crépitement d’une vocation en y découvrant le personnage de sorcière de Helena Bonham Carter, dont il avait ap­ pris chaque ligne de dialogue. Plus tard, c’est Ingmar Bergman et plus particulièrement Persona qui ont étayé sa cinéphilie grandissante. Après le feu cannois, en mai, où il a découvert, ému, le film sous les rires et les applaudissements, il s’interroge sur la réception dans son pays. « Je trouve que le cinéma portugais a, en général, vingt ans de retard par rapport à ce qui se passe dans le monde. Je n’ai pas peur pour moi, j’ai juste peur que Feu follet soit mal interprété, que certaines choses soient transformées. » Il en parle comme d’un refuge, d’un film-monde capable de gué­ rir, « un endroit où on peut enfin être soi et avancer ». En septembre, il rejoint une autre planète hybride, une commedia dell’arte modernisée : une adaptation théâtrale d’Arlequin valet de deux maîtres de Carlo Goldoni dans un décor de ruines anciennes. Feu follet de João Pedro Rodrigues, JHR Films (1 h 07), sortie le 14 septembre

MARILOU DUPONCHEL

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En bref -----> La page des enfants

y z u S a b m Be

L’interview ­

Tout doux liste

THE WOMAN KING [CINÉMA] À l’aube du xixe siècle, les guerrières agojies, entraî­ nées par la générale Nanisca, sont les plus puissantes du royaume du Dahomey, menacé par l’arrivée des colons… Viola Davis incarne avec passion une figure historique bien réelle mais méconnue de l’histoire afri­ caine. • MARGAUX BARALON

Alice, 16 ans, a rencontré Suzy Bemba, prometteuse comédienne de 22 ans qui joue le rôle d’une danseuse ambitieuse et très douée victime de racisme dans la série L’Opéra. On la verra bientôt dans le prochain film de Yórgos Lánthimos, aux côtés d’Emma Stone et de William Dafoe.

The Woman King de Gina Prince-Bythewood (Sony Pictures, 2 h 24), sortie le 28 septembre

À quel âge as-tu décidé de devenir comédienne ? Au départ, je voulais être chirurgienne. Quand j’étais au lycée, j’ai passé un cas­ ting, que je n’ai pas eu, mais j’avais adoré le processus, déjà parce que je quittais la campagne – j’habitais dans l’Allier – pour aller seule avec ma maman à Paris.

LES DÉMONS D’ARGILE [CINÉMA] Ce film, qui mêle animation numérique et stop motion, raconte l’histoire de Rosa, femme d’affaires accomplie. Lorsque son grand-père meurt, la laissant seule au monde, elle doit retourner dans le petit village de son enfance, où elle découvre que l’eau ne coule plus. • M. B.

Cela t’a donné envie de continuer ? Oui, j’ai demandé à ma maman de m’ai­ der à trouver un agent. Une personne a accepté de m’inscrire dans son agence une fois que j’aurais mon bac. Le temps a passé et j’ai un peu oublié cette histoire. Je suis allée en fac de médecine, mais j’ai raté ma première année. J’ai recontacté l’agent, j’ai réussi mon premier casting pour le film Kandisha [réalisé par Julien Maury et Alexandre Bustillo, et sorti en V.o.D. en juillet 2021, ndlr]. À la rentrée suivante, je suis retournée en première année de médecine, je voulais absolument réussir le concours, que j’ai obtenu en kiné, mais je n’y suis pas allée, j’ai enchaîné les tournages.

Les Démons d’argile de Nuno Beato (Cinéma Public Films, 1 h 30), sortie le 21 septembre

LES SECRETS DE MON PÈRE [CINÉMA] Belgique, fin des années 1950. Charly et Michel, deux frères, coulent des jours heureux, en dépit d’un père taciturne qui préfère écrire plutôt que leur parler. Les jeunes garçons décident alors de percer le secret fa­ milial, qui remonte à la Shoah. • M. B. Les Secrets de mon père de Véra Belmont (Le Pacte, 1 h 14), sortie le 21 septembre

Qu’est-ce qui t’a plu à la lecture du scénario de la série L’Opéra ? La complexité de mon personnage, Flora. Et puis le fait qu’elle soit une jeune dan­ seuse noire – j’ai vécu cette situation dans ma petite école de danse à la campagne.

De la voir représentée, reconnue et écrite sur le papier, ça fait du bien. C’était la pre­ mière fois que je lisais un texte qui résonnait autant en moi. Dans la saison 2 de L’Opéra, on traite aussi du harcèlement moral, on comprend qu’il faut faire circuler la parole sur ces sujets pour que les choses évoluent.

Est-ce toi qui danses dans le film, ou as-tu une doublure ? Ça dépend des scènes et des plans, mais pour chaque saison j’ai eu une grosse pré­ paration physique. Mes doublures ont eu des parcours identiques à celles de Flora. Leur expérience a été précieuse.

Tu as rencontré la même problématique que Flora en tant que comédienne ? Pour certains castings, il est parfois précisé que le rôle est pour une actrice blanche, et ça c’est assez douloureux. Mon agent m’envoie sur des castings sans distinction d’identité, d’origine, et ça fait mal quand on a des refus parce qu’on est noire. Après, sur un tournage, une fois que j’ai été choisie, je ne pense pas avoir été vic­ time de racisme sur un plateau. Et j’espère que cela n’arrivera pas.

Cette manière de travailler avec des danseurs et danseuses pro, ça t’a plu ? Oui ! J’ai passé beaucoup de temps avec les « vrais » danseurs qui jouent dans la sé­ rie. Je les voyais vivre, se déplacer, manger, comment ils tournaient la tête. Je n’ai pas eu beaucoup de recherches à faire, c’était une chance, tout était autour de moi.

Flora est un personnage très fort, qui se bat, elle ne s’excuse pas d’être là, danseuse à l’Opéra de Paris. Est-ce que tu lui ressembles ? Elle m’impressionne beaucoup et je suis très fière de l’incarner. Elle m’a donné de l’as­ surance et de la confiance en moi. Avant, j’avais ce truc de très bonne élève, de res­ ter « à ma place ». Flora n’est pas comme ça, elle se bat contre les injustices, et au­ jourd’hui je lui ressemble davantage.

La critique de Célestin, 8 ans

LA REVANCHE DES HUMANOÏDES (1983) RESSORTIE LE 12 OCTOBRE

Et toujours chez mk2 SÉANCES BOUT’CHOU ET JUNIOR [CINÉMA] Des séances d’une durée adaptée, avec un volume sonore faible et sans pub, pour les enfants de 2 à 4 ans (Bout’Chou) et à partir de 5 ans (Junior). samedis et dimanches matin dans les salles mk2, toute la programmation sur mk2.com

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Quels sont tes projets pour la suite ? Le prochain film de Yórgos Lánthimos [Poor Things, dont la sortie est prévue en 2022, ndlr], avec Emma Stone et William Dafoe. Je suis également à l’affiche du pro­ chain film d’Anthony Chen, Drift, et dans un court métrage avec Isabelle Adjani dont le tournage s’étale sur plusieurs mois. L’Opéra, sur OCS PROPOS RECUEILLIS PAR ALICE (AVEC CÉCILE ROSEVAIGUE) Photographie : Ines Ferhat pour TROISCOULEURS

« Dans ce film, on retrouve plein de personnages d’Il était une fois… la vie. Et ça c’est super, parce qu’on n’a pas à se fier à leurs apparences. Et comme on dit toujours qu’il ne faut ja­ mais se fier aux apparences… L’histoire raconte qu’il y a un clan d’humanoïdes, un clan de méchants et un clan de gen­ tils. Les méchants et les huma­ noïdes veulent devenir chef et ils vont faire la bagarre. Un humanoïde est un robot qui ressemble beaucoup à un hu­ main. Je n’aimerais pas être un robot, parce que je n’aimerais pas être dirigé. Ce que j’adore dans ce film, c’est qu’ils vont tout le temps dans l’espace. Et j’adore les guerres interspa­

tiales, parce qu’on voit plein de vaisseaux exploser ; ça peut être un art, parce que les explosions sont jamais pareilles : on peut voir des explosions simples, des explosions en détail, des explo­ sions avec les personnages qui se font expulser. Alors, d’accord, il y a plein de personnages qui meurent, mais ils s’étaient pré­ parés, ils savaient qu’ils avaient ce risque. Donc ils peuvent pas se plaindre ! » La Revanche des humanoïdes d’Albert Barillé (Carlotta Films, 1 h 39) ressortie le 12 octobre PROPOS RECUEILLIS PAR JULIEN DUPUY


Je suis bien content présente

CANNES ÉCRANS JUNIORS 2022

CANNES ÉCRANS JUNIORS 2022

PRIX DES COLLÉGIENS

PRIX DES LYCÉENS

Les

secrets de mon Père

michèle bernier

Jacques Gamblin

arthur Dupont

un film De

Véra belmont D’après la banDe Dessinée De

michel KichKa

publiée aux éDitions DarGauD

21PT

SE


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En couverture <----- Cinéma

BORDERLINE Des plateaux télé au ciné d’auteur français, Virginie Efira a toujours su trouver son fil, avec un talent fou pour tordre subtilement les conventions et subvertir l’image lisse qu’on a voulu lui coller. Fascinés par ses interprétations bouleversantes dans les deux films les plus puissants de la rentrée, Les Enfants des autres de Rebecca Zlotowski et Revoir Paris d’Alice Winocour, on l’a

rencontrée dans son bureau, dans le XIe arrondissement, qui jouxte son appartement et qu’elle nous a présenté comme son « lieu à soi », selon la formule de Virginia Woolf. Avec son ironie et son autodérision irrésistibles, elle nous a parlé des franges les plus folles de sa carrière. PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET ET TIMÉ ZOPPÉ

Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

En 2016, pour la sortie de Victoria de Justine Triet, vous nous aviez dit : « Le cinéma est très rarement un endroit d’une grande radicalité. » Après la télé puis des comédies romantiques « grand public », votre carrière était en train de prendre un tournant « auteur » ? Je devais parler du cinéma qu’on me propo­ sait à l’époque. Justine Triet était la plus ra­ dicale parmi tout ce qu’on m’avait proposé jusque-là. Même dans le fait de me choisir. C’était se défaire d’un snobisme, penser à quelqu’un indépendamment de son par­ cours, mélanger un scénario assez classique de comédie romantique avec un truc d’elle. Je trouve plus ma place là-dedans que dans des endroits serrés, comme quand je tra­ vaillais pour M6 [de 2003 à 2008 ; elle a notamment animé le télécrochet Nouvelle Star pendant trois saisons, ndlr], où la ques­

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tion prioritaire, c’était [elle prend une voix grave et un ton ampoulé, ndlr] : « Qu’est-ce que veulent les gens en ce moment ? Il paraît que la solidarité, c’est en vogue. On va faire une émission là-dessus ! » Quand j’ai commencé à faire du cinéma, j’ai entendu des choses comme ça aussi. Avant Victoria, je fantasmais complètement sur l’autre bord du cinéma, comme si c’était un territoire sans chapelle, d’une extrême liberté. Quand on arpente les choses, c’est plus nuancé. Et, parfois, même dans les séries ou les films destinés au divertissement, il peut y avoir une invention. La question, c’est : comment cette radicalité est-elle possible aujourd’hui ? Je m’inquiète de la baisse de fréquentation dans les salles, mais surtout de savoir où se niche la possibilité de faire quelque chose qui ne soit pas une resucée de ce qui a déjà existé.

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Cinéma -----> En couverture Comment composiez-vous avec les rôles parfois stéréotypés que l’on vous proposait au début de votre carrière au cinéma ? Il paraît que vous interveniez directement auprès des cinéastes. Oui, il m’est arrivé de réécrire mes scènes, toujours avec l’accord du metteur en scène. À cette époque, il y avait une typologie de personnages. C’était avant #MeToo. On pouvait me demander de jouer une avo­ cate mais dont le métier était annexe, qui divorçait en ramassant tout le pognon de son ex. Ça pouvait même être considéré comme féministe… J’avais plus de diploma­ tie qu’aujourd’hui. Je savais assez bien dire : « Ah ! c’est formidable, mais je vais quand même réécrire ! » C’est arrivé dès 20 ans d’écart [sorti en 2013, dans lequel elle incarne la rédactrice en chef d’un magazine féminin qui sort avec un jeune étudiant incarné par Pierre Niney, ndlr], le réalisateur, David Moreau, avait une ambition de ci­ néma. Je lui ai dit : « Je le fais si tu acceptes que je réécrive mes scènes. » – Par ailleurs, je serais moi-même bien incapable d’écrire tout un scénario. Il a accepté. Je me suis aussi retrouvée à faire des films un peu spé, sur la pétanque [Les Invincibles de Frédéric Berthe, sorti en 2013, avec Gérard Depardieu et Atmen Kelif, ndlr], à jouer la fille qui tombe amoureuse du gars qui lance le cochonnet… Il fallait que je retravaille le personnage pour y croire. C’est très ricain, mais j’ai ce truc de croyance, il faut que je croie aux choses et aux gens. Dans 20 ans d’écart, je trouvais que l’héroïne était quand même un peu moteur, et il y avait le côté comique, même si je savais que je n’étais pas Valérie Lemercier. Le comique, c’est un genre qui vous plaît ? Ah oui ! J’adorerais être Jim Carrey ou Adam Sandler. Je savais que j’avais un peu un truc comique, mais pas non plus un énorme potentiel. C’est un genre merveil­

leux, la comédie, même si en France il est à travailler. Je peux trouver des comédies françaises qui m’ont amusée, mais, bon, le premier exemple qui me vient, c’est Camille redouble [de Noémie Lvovsky, ndlr], et ce n’était pas la semaine dernière [le film est sorti en 2012, ndlr]. Les deux films dans lesquels vous jouez en cette rentrée comportent une part politique, ouvrant le champ des représentations de la famille dans Les Enfants des autres (lire ci-contre), se penchant sur le trauma des attentats dans Revoir Paris (lire p. 30). Y a-t-il une forme d’engagement dans le choix de vos rôles ? C’est comme si ça allait de soi, en fait. Je ne prends pas un scénario en me disant : « Alors, au niveau de la diversité, je mets combien ? Sept sur dix sur le féminisme, là c’est bien. Mais bon, il y a un mec qui l’aide là, donc c’est peut-être un peu universa­ liste… Est-ce que ce ne serait pas mieux un féminisme plus radical ? Allez, six. Et c’est un homme qui réalise, il a plus de 60 ans : moins deux points. » Bien sûr que non. [Un petit miroir accroché à sa gauche, dans lequel elle a fait mine de se regarder quelques secondes plus tôt, se décroche soudain, ndlr.] Ah ! ça y est, le narcissisme est tombé, on va enfin pouvoir parler nor­ malement ! Justine, comme elle est fémi­ niste, elle pouvait écrire dans Victoria : « Ce qui est misogyne, c’est de croire que les femmes sont des victimes par nature » sans qu’on se dise « Attends, c’est quoi cette phrase ? ». Je m’intéresse aussi aux repré­ sentations, mais ça n’est pas venu tout de suite. J’ai montré Pretty Woman à ma fille, un film que j’aime toujours, surtout pour le jeu de Julia Roberts. Mais, en voyant le film à l’époque, je ne me disais pas : « En fait, la femme est juste là à dire “C’est génial, je vais pouvoir m’acheter des vêtements !” » Pa­ reil quand je bossais à la télé, où j’avais tout

l’attirail de la conne, la blondeur, la jupe courte et le micro, et où on me faisait dire des trucs comme : « On cherche une chan­ teuse, ça commence par “Mado”, ça finit par “Na”. » J’avais peur qu’un mec que j’aimais bien zappe sur l’émission et se dise : « Mon Dieu, mais c’est la cruche du siècle… » J’ai essayé de mettre de la distance, de planter des endroits d’humour. J’étais en lutte pour trouver une place, mais avec une forme d’acceptation. Le cinéma, il fallait déjà trou­ ver comment y entrer avec mon complexe

« J’adorerais être Jim Carrey ou Adam Sandler. » d’avoir commencé par la télé. Je suis arri­ vée à l’intérieur d’un système. Aujourd’hui, je pourrais jouer une femme esclavagisée par un homme, ce n’est pas une question de morale. Mais je ne peux pas me mettre au service d’une pensée qui suit gentiment ce que la société dit mollement et qui plaît à tout le monde. Ce que j’aime, c’est essayer de représenter une condition humaine, fé­ minine, contemporaine, quelque chose que tu sens en toi. Si tu vas chercher quelque chose de très intime, tu touches peut-être plus de gens. Dans Les Enfants des autres, vous jouez une prof de lycée qui s’attache à la fille de son nouveau compagnon, alors que la mère biologique est toujours dans les parages. Il y a au cœur du film l’idée de « faire famille » à partir de l’amour et non

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de la filiation génétique. Vous vous êtes nourrie de votre propre expérience ? Oui, je le fais à peu près pour tous les films. Il m’arrive, pour comprendre un person­ nage, de mettre un autre visage devant. Bon, je ne dis pas que, chaque fois que je joue face à quelqu’un, je mets mentale­ ment une tronche devant, genre ma sœur, ma fille ou mon mec. Ça serait vraiment limité… Parfois, ce sont des choses qui se font avant le tournage, j’ai l’impression que j’arrive à fabriquer des choses dans la vie

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qui sont exactement ce qu’il va y avoir dans la fiction. Là, par exemple, je vais jouer un personnage qui est hyper angoissé. Je n’ai dormi que deux heures cette nuit, j’ai fait une insomnie pas possible. Je suis persua­ dée d’être la personne la plus saine d’esprit, mais je me demande si je ne suis pas plus folle que je ne le crois… D’ailleurs, j’ai joué beaucoup de folles. Quand j’ai lu le scé­ nario du film de Rebecca, ça m’a touchée extrêmement fort. Il y a eu des résonances intimes. J’ai eu un intérêt très fort pour les enfants des autres avant d’avoir ma fille [née en 2013 de sa relation avec le réalisateur Mabrouk El Mechri, ndlr]. Plus que le rôle de belle-mère, que je connais bien, il y a le positionnement de ce personnage, quelque chose dans un léger effacement. Au scénario, on sentait chez elle comme des endroits de creux. Elle est assez dé­


En couverture <----- Cinéma

Critique LES ENFANTS DES AUTRES

A Perte de Vue & Les Films d’Antoine présentent

"UN RÉCIT SOLAIRE, FAROUCHE, PRÉCIEUX" Causette Grégory Montel

Laetitia Dosch

Lolita Chammah

En dressant le portrait d’une femme à l’aube de la quarantaine questionnée par la notion de maternité, Rebecca Zlotowski livre une superbe ode à la dignité des sentiments, portée par la vibrante Virginie Efira. Dessinant de passionnantes figures féminines depuis Belle épine (drame adolescent avec Léa Seydoux sorti en 2010), Rebecca Zlotowski glorifie, avec ce cinquième long métrage, un personnage généralement secondaire au cinéma, celui de la belle-mère. Rachel (Virginie Efira), prof de français de 40 ans, entame une relation avec un charmant ingénieur, Ali (Roschdy Zem), et par là même avec sa fille de 4 ans, Leila. Mais Rachel pourra-t-elle trouver une place pleinement satisfaisante au sein de son couple et de cette famille recomposée, sans trop s’effacer au profit des autres – et notamment de la mère de Leila, incarnée par Chiara Mastroianni ? Habitée par ce récit en partie autobiographique (notons que le père de Rachel est interprété par Michel Zlotowski, le vrai papa de la réalisatrice), Rebecca Zlotowski dépeint avec beaucoup de délicatesse l’étape de vie pleine de remous que traverse son héroïne. La cinéaste a la bonne idée d’entourer le personnage de plusieurs enfants (d’où le pluriel du titre) : Rachel s’évertue à soutenir coûte que coûte un de ses élèves en difficulté (Victor Lefebvre), alors que sa propre petite sœur (Yamée Couture) lui annonce qu’elle est enceinte. La mise en scène capte avec brio les instants si particuliers pendant lesquels le personnage se donne entièrement à son entourage sans avoir la garantie de recevoir la même affection en retour. Virginie Efira, dont le jeu aussi puissant qu’à fleur de peau évoque certaines grandes actrices américaines (comme la Diane Keaton de L’Usure du temps d’Alan Parker), parvient à interpréter avec une telle tendresse cette héroïne intrépide qu’elle en fait incontestablement l’une des plus touchantes de l’année.

un film de Lisa Diaz

Azou Gardahaut-Petiteau

Jeanne Vallet de Villeneuve

Simone Liberati

AU CINÉMA LE 21 SEPTEMBRE

DAMIEN LEBLANC

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Cinéma -----> En couverture

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terminée mais arrive dans une relation avec un homme après « la » femme qu’elle croit avoir été majeure pour lui, celle qui a donné vie. C’est un positionnement que j’ai fréquenté pendant des années.

touchent de manière inédite. Pourtant, je suis difficile avec les films dans lesquels je joue. Quand j’en tourne un, j’y crois tota­ lement, mais quand je le vois je le mets à côté de tous ceux qui existent, donc

« Je ne peux pas me mettre au service d’une pensée qui suit gentiment ce que la société dit mollement. » Qu’est-ce qui vous a plu dans le travail avec Rebecca Zlotowski, avec qui vous n’aviez jamais tourné ? Elle a trouvé un regard, quelque chose de juste, d’évident. C’est comme ces belles chansons extrêmement simples qui nous

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je suis souvent un peu trop dure. Après, j’ai une histoire avec Rebecca. J’avais été voir son premier film [Belle épine, 2010, ndlr], ça m’avait bouleversée sans que je comprenne bien pourquoi. J’étais allée lui dire. À l’époque, ce type de réalisatrice et

moi, on était dans des univers différents. Un jour, elle m’avait appelée pour me pro­ poser quelque chose. J’étais en émoi. En fait, c’était pour qu’on se mobilise pour les élections européennes… Elle avait raison, mais bon c’était pas exactement le genre de proposition que j’attendais ! Je l’ai tou­ jours beaucoup regardée. Je crois qu’elle aussi. Il y avait un truc un peu comme avec quelqu’un avec qui tu sais qu’il faudrait avoir une histoire, même physique, et du coup on ne sait pas trop bien de quoi par­ ler parce qu’il faudrait que ça passe par autre chose. Sur le tournage, il y a eu une compréhension très forte. Dans Revoir Paris d’Alice Winocour, vous jouez une femme rescapée d’un attentat à Paris. Vous êtes-vous posé des questions éthiques sur la reconstitution de l’horreur, sur la bonne distance à adopter ? Confiance totale en Alice. Son regard m’a semblé digne, pudique, juste. Une manière de regarder la victime, le choc intime, la possibilité de vivre après. Avec la résonance inouïe que ça a pour elle [le frère d’Alice Winocour a survécu aux attaques du Bata­

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clan en 2015, ndlr]. Il y avait une fébrilité chez Alice d’affronter concrètement l’irrup­ tion dans une vie assez classique de la ca­ tastrophe avec un c majuscule. Et puis après, c’est comment tu fais pour préparer le rôle. Je n’aurais eu aucun jugement, au contraire, si un acteur avait eu envie de rencontrer des gens qui ont vécu ça et de leur parler. Moi, je n’aurais pas pu. J’ai écouté toutes les émissions de radio, les témoignages – en plus, c’était pendant le procès des atten­ tats du 13-Novembre. Et j’ai été voir une psy qui travaille sur le trauma. Ça m’a posé des questions sur ce que c’est que la dissocia­ tion [processus par lequel un individu se dissocie de ses émotions, de sa mémoire ou de la réalité et qui peut résulter d’un stress post-traumatique, ndlr]. Alice cherche une grande sobriété dans le jeu. Je faisais parfois des tentatives vers des trucs un peu chelou, mais elle m’a redirigée. Pour me faire comprendre des histoires de regards, elle m’a montré des films très différents du sien, comme The Dead Zone de David Cronen­ berg [dans lequel Christopher Walken joue un prof de lycée qui se découvre un pouvoir médiumnique et a des visions horrifiques,


En couverture <----- Cinéma ndlr], qui m’avait d’ailleurs traumatisée quand j’avais 12 ou 13 ans. TABO TABO FILMS & FILMS GRAND HUIT

Vous parliez de jouer la folie. Comment aborde-t-on ce genre de scène, d’état limite ? Pour Benedetta, j’avais regardé des films, un truc génial avec des nonnes possédées dans un couvent, avec une grande actrice anglaise, et le prêtre qui couche avec tout le monde [sans doute Les Diables de Ken Russell avec Vanessa Redgrave, 1971, ndlr]. Je ne voulais pas jouer la schizophrénie, il fallait que ce soit comme une seule et même personne. Je m’étais fait tout un dé­ lire. Il n’y a pas tellement de psychologie

AU DÉBUT, MÊME LE DIABLE ÉTAIT UN ANGE... GÉRALDINE NAKACHE

vacances UN FILM DE

PHOTO © IVAN MATHIE - CRÉDITS NON CONTRACTUELS

Comment vous êtes-vous coulée dans ce registre ? Votre personnage de nonne dans Benedetta est carrément possédé, vous parlez à certains moments avec une voix d’outre-tombe… Oui, c’était spécial ! Il fallait lâcher des choses. J’avais l’impression d’avoir le type de voix qu’on entendait au début de l’Auto-­ Tune, genre Cher quand elle chantait [elle imite la voix autotunée de Cher dans le morceau « Believe », ndlr] : « Do you believe in life after love ? » J’avais l’impression que ça n’allait pas du tout, mais qu’en même temps c’était comique. C’est Verhoeven, il n’y a même pas de questions. À 20 ans, j’étais dingue de son cinéma. C’est difficile de retrouver une chose pareille. Il n’y avait pas énormément d’argent, trois mois de tournage, pour un propos hyper oblique, quand même. Ça, c’est cool. Enfin, quand tu aimes ce genre de film, que t’as aimé Showgirls [film de Paul Verhoeven sorti en 1996 sur une danseuse qui tente de se faire une place à Las Vegas, ndlr], même la scène où l’héroïne fait l’amour dans la piscine en gigotant comme un dauphin. S’il y a une scène de sexe et que Verhoe­ ven te demande un truc de jouissance, tu y vas pleinement, comme si tu étais dans un accouchement particulier. Il te dit : « Plus fort, plus fort ! » Et tu te dis : « Wow ! vrai­ ment ? » C’est amusant, quoi ! C’est super d’aller chercher du faux pour trouver du vrai. J’adore ça.

présentent

BÉATRICE SEBBAH DE STAËL & LÉO WOLFENSTEIN ANDRANIC MANET

DESIGN GRAPHIQUE

On se demandait justement ce qui vous avait marquée au cinéma sur le terrain de l’excès, du trash, voire du camp ? Le premier auquel je pense, c’est Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg [sorti en 1974, ndlr]. Ça m’a retournée. D’abord parce que j’adore cette époque-là, les films pou­ vaient être quelque chose et devenir autre chose, alors que maintenant on se pose en amont des questions genre [elle reprend une voix grave et snob, ndlr] : « Alors, c’est quoi, c’est une dramédie ? » Là, ça mélange plein de trucs, le giallo, le thriller psycholo­ gique, il y a une scène de cul géniale… [Le film raconte le deuil d’un couple qui vient de perdre sa fille et qui a des visions de celle-ci dans les ruelles de Venise, ndlr]. Je crois que j’ai moi-même fait un film camp, non ? Benedetta [de Paul Verhoeven, sorti en 2021, dans laquelle elle joue une nonne lesbienne au xviie siècle en lutte contre sa hiérarchie et atteinte de visions christiques filmées dans un style ultra baroque, ndlr]. Je l’adore pour ça, l’affranchissement, le risque… mais je comprends très bien les gens qui n’ont pas capté.

BÉATRICE SEBBAH DE STAËL avec la participation amicale de

MALONN LÉVANA ZÉLIE RIXHON ELVIS ASSERAF VALÉRIE TRAJANOVSKI SOPHIE VERBEECK SERGE RIABOUKINE

AU CINÉMA LE 28 SEPTEMBRE

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Cinéma -----> En couverture du personnage, c’est pas comme s’il y avait un réalisme de la situation. Les scènes de cul étaient intéressantes aussi parce que ce n’était pas du naturalisme. À d’autres mo­ ments, il fallait que je trouve de la colère, ce sentiment de ne pas être vue, de ne pas être crue. Ça déclenche un truc physique. Ça me provoquait un mal de tête chaque fois, ça devait avoir à faire avec la respi­ ration – tu veux agir sur quoi d’autre ? Je n’allais pas non plus me tailler les veines. Je

qui m’a toujours beaucoup plu, autant sur une femme que sur un homme. Et par des choses plus popu, comme les filles qu’on ap­ pelle des « cagoles ». J’ai été définie comme ça à un moment quand j’étais plus jeune. J’avais des chaînes en or aux pieds, j’étais beaucoup trop maquillée, je me faisais des boucles dans les cheveux… Il y a un truc qui me touche dans le fait de mettre beau­ coup d’artifices en avant. Chez les gens qui mettent un peu de fiction dans le réel, il y a

« Au moment du tournage, c’est pas mal de ne pas être trop en connexion avec son cerveau. » ne me souviens plus de qui disait que les acteurs qui jouent des fous, c’est toujours un peu gênant. Je pense que c’est pas mal de ne pas être trop en connexion avec son cer­ veau. Au moment du tournage, tu cherches plus à suivre un instinct. Ce qui est génial, c’est de ne pas se poser la question de ce qui est bien ou pas. Se défaire de ça, ça en­ gage un mouvement. Ça laisse la possibilité d’être surpris, c’est l’inconscient qui va gérer l’affaire plus que toi. On vous le dit souvent, vous ressemblez beaucoup à l’actrice américaine Gena Rowlands, tant physiquement que dans le jeu. C’est une actrice dont vous vous sentez proche ? J’ai quand même encore un peu ma tête, donc je ne vais pas dire : « Ah oui ! je me réclame très fort de cette filiation ! » Non, je ne me suis jamais dit une chose pa­ reille, évidemment, mais Justine m’en a parlé. Je vois une chose, une forme de so­ lidité physique et d’écroulement possible. Gena Rowlands est passionnante à regar­ der. Après, quand on regarde beaucoup quelqu’un, peut-être qu’on l’imite un peu. À un moment, avec Justine, on s’est fait un genre de cycle où on ne regardait que ses chutes, pour voir comment elle tombe. Ce que j’aime bien, c’est qu’elle peut être délabrée ou quoi, mais la mèche de che­ veux est toujours propre. La gueule peut être comme ça [elle mime un visage décomposé, ndlr], la mèche de cheveux est toujours nickel. Dans un article des Inrocks où vous faites visiter Bruxelles, où vous êtes née, on apprend que plus jeune vous aviez des colocs stripteaseuses et vous alliez dans les clubs de drag-queens. Que retenez-vous de cette culture ? J’ai énormément travaillé en boîte [elle a été barmaid, ndlr], j’ai dû faire toutes celles de Bruxelles. Il y a quelque chose qui me plaît dans cet univers-là, quand je l’imagine au cinéma par exemple, quelque chose d’un peu absolu… de célébration de l’instant, d’être ce qu’on veut être à ce moment-là. Ça peut passer par un excès de féminité,

un truc de trompe-la-mort que j’aime bien. C’est quelque chose qui revient dans les per­ sonnages qui m’intéressent, d’ailleurs. Com­ ment se défaire d’un enfermement. Parfois y arriver, parfois pas. Trouver une place. Vous aussi, vous aimez mettre de la fiction dans le réel ? Je crois très fort au pouvoir de l’esprit, aux perceptions plus qu’au concret des choses. Par exemple, je ne crois pas qu’on soit plus heureux avec une belle maison et un Os­ car. Le truc, c’est comment on regarde les choses, ce qu’on se raconte comme histoire. Pas en tombant dans une mythomanie com­ plète, évidemment. Pour moi, il y a un truc un peu enfantin. Parfois, juste avant de tour­ ner, j’ai besoin de regarder un endroit vide pour m’imaginer qu’il n’y a pas de caméras, faire une sorte de télétransportation. Pour essayer d’être dans le ici et maintenant. Là, je théorise des choses avec vous, mais je ne cérébralise pas comme ça la plupart du temps, j’y vais plus à l’instinct. C’est un en­ semble de choses qui fait que tu suis un fil, qui finalement ne racontera pas grandchose, juste une identité. Et c’est déjà pas mal, une identité. Si tu te dis que la tienne est valable, comme n’importe quelle autre, là tu peux commencer à jouer un peu.

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Revoir Paris d’Alice Winocour, Pathé (1 h 45), sortie le 7 septembre • Les Enfants des autres de Rebecca Zlotowski, Ad Vitam (1 h 43), sortie le 21 septembre

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Les Enfants des autres (2022) de Rebecca Zlotowski © Les Films Velvet – George Lechaptois

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Revoir Paris (2022) d’Alice Winocour © Stéphanie Branchu

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Benedetta (2021) de Paul Verhoeven © SBS Productions – Pathé Films

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Victoria (2016) de Justine Triet © Ecce Films – Le Pacte 4

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En couverture <----- Cinéma

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Cinéma -----> XXX

Pendant plus de vingt ans, Katia et Maurice Krafft ont parcouru les volcans les plus dangereux du monde, en couple, caméra à la main. Inspirée par l’humour et par la philosophie de ces célèbres volcanologues alsaciens, morts ensemble au cours d’une éruption du mont Unzen en 1991, la cinéaste américaine Sara Dosa retrace leur passion dévorante dans un documentaire incandescent, Fire of Love. « À quoi vous pensez quand vous êtes sur un volcan ? » demande, dans une archive télé, une journaliste aux deux volcanologues. « Katia ne parle que de manger, parce que c’est ce qui l’intéresse », répond malicieusement Maurice à propos de son épouse, qui

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se bidonne à côté. Ce passage de Fire of Love résume bien l’esprit rieur et tout feu tout flamme qui agitait cet incroyable couple de scientifiques, qui a passé sa vie, lune de miel comprise, sur les volcans – jusqu’à leur mort en 1991. Mariés en 1970, les Alsaciens décident dans la foulée de ne pas faire d’enfant et de dédier leur vie à leur passion, sillonnant les plus impressionnants volcans du monde (cent soixante-quinze sur l’ensemble de leur carrière). Parés de leurs combinaisons de protection argentées et coiffés de leurs identiques bonnets rouges, les Krafft n’ont eu de cesse de s’approcher au plus près du danger, comme l’attestent les innombrables heures de rushs qu’ils ont tournés – et parfois subtilement mis en scène, comme le montre le documentaire de Sara Dosa. Véritable tête brûlée, Maurice a carrément vogué sur un lac d’acide en Indonésie et rêvait de descendre en canoë une coulée de lave en fusion de 15 kilomètres. Katia n’était pas la dernière non plus quand il s’agissait de relever des défis, à condition qu’ils fassent avancer les connaissances. Constatant les périls que faisaient courir les volcans aux populations – notamment après l’éruption du Nevado del Ruiz en Colombie en 1985, qui a fait plus de

20 000 morts –, le travail du couple a évolué vers toujours plus de pédagogie, avec la réalisation de programmes vidéos accessibles à tous. Leurs travaux scientifiques ont permis la mise en place de politiques de prévention et d’évacuation en cas de menace d’éruption.

dans le film, éclaire-t-elle selon vous la personnalité des Krafft ? Cette phrase cristallise la philosophie de Maurice. Il avait conscience que son mode de vie pouvait choquer, que certaines personnes le trouvaient fou. Être si près de forces des-

« Le spectacle d’un volcan en éruption, c’est une expérience qui touche au sublime. » La cinéaste Sara Dosa revient pour nous sur cette fascinante histoire d’amour et sur les images folles tournées par le couple. « Le fou est celui qui a tout perdu, sauf la raison. » Comment cette phrase de l’écrivain anglais G. K. Chesterton, citée

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tructrices, c’était sa façon de se sentir en vie, de donner du sens à son existence. Il n’y a pas de logique, de raison derrière tout ça, seulement un pur sentiment, une quête de sens. D’après les collègues français de Katia que nous avons interrogés, elle était un peu différente. Elle était courageuse, mais son


<----Cinéma Entretien XXX <----Cinéma

envie était de voir tous les volcans avant de mourir. C’est comme si Katia voulait d’une relation à long terme, alors que Maurice était excité par l’immédiateté. Votre documentaire expose l’attrait pour le danger qui motive les Krafft. Comment comprenez-vous cette pulsion de mort ? Le spectacle d’un volcan en éruption, c’est une expérience qui touche au sublime, avec ce mélange de terreur et d’éblouissement. J’en ai vu un l’an dernier en Islande, et pour moi cela ressemble à ce que les gens décrivent comme une expérience religieuse divine. Au-delà de la recherche scientifique, il y a le désir de percer un mystère insondable, que l’on sait inaccessible. Katia et Maurice savaient qu’ils ne perceraient pas ce secret, mais cette quête les a conduits à rencontrer des gens, à produire du sens, à toucher l’incroyable. Les Krafft sont morts ensemble, tués par une coulée du mont Unzen, au Japon, en 1991. En quoi votre formation d’anthropologue vous a-t-elle aidée à appréhender leur histoire sans tomber dans le voyeurisme ou la curiosité mal placée ? Dans mon cursus, j’ai beaucoup travaillé sur la façon dont les êtres humains aiment donner du sens aux choses. En tant que cinéaste, j’aime aussi mettre en évidence les liens que les humains tissent avec la nature. Katia et Michel savaient à quel point la nature peut être une chose puissante. Ils utilisaient la caméra pour communiquer la sensibilité de la terre, en révélant ce que les volcans ont d’esthétique, de cinégénique, de photographique. L’anthropologie m’aide à m’interroger sur l’articulation entre l’écologie, la politique, les relations aux autres – autant de thèmes que l’on retrouve dans le travail des Krafft, pour qui les volcans étaient chargés d’une dimension humaniste. L’important, c’était de ne pas juger Michel et Katia – c’est leur état d’esprit qui a guidé notre film. Votre précédent documentaire, The Seer and the Unseen, était un portrait de Ragnhildur « Ragga » Jónsdóttir, une voyante islandaise persuadée de communiquer avec les elfes. Les Krafft partagent avec elle une croyance presque magique en une nature animiste. Est-ce un hasard ? Pas tout à fait ! Je suis fascinée par la façon dont les humains interprètent la nature par le prisme du langage, de l’allégorie, du mythe. Dans Fire of Love, ce canal d’expression est d’abord scientifique, mais aussi visuel et spirituel : Katia et Maurice mettent en scène leur amour, lui donnent littéralement corps à travers une imagerie. Ils offrent aussi une postérité à cette puissance rebelle de la Terre. Nous vivons une époque où notre planète est attaquée, en pleine crise climatique. J’ai donc l’impression que leur travail peut faire partie de ces conversations sur le pouvoir de la Terre à un moment où nous avons vraiment besoin. « Je ne suis pas un cinéaste », affirme Michel. Cette phrase est ironique quand on voit à quel point il aimait cadrer, zoomer, dispatcher des effets romanesques… Les Krafft étaient-ils autant metteurs en scène que scientifiques ? Absolument ! Ils étaient des cinéastes brillants. Ils sont largement réputés pour leur

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AU CINÉMA LE 12 OCTOBRE

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Cinéma -----> Entretien apport scientifique ; j’ai l’espoir qu’ils le soient aussi pour leur art. Il se dégage de leur regard une grande sensibilité. J’ai vu ces rushs des milliers de fois, et chaque fois je me demande comment ils ont pu donner à leurs images cette dimension fictionnelle, esthétique. Je pense qu’ils étaient très intelligents et très joueurs – ils savaient qu’ils étaient bons dans ce qu’ils faisaient mais, leur ultime plaisir, c’était de vivre près des volcans et d’observer les éruptions. La photographie et le cinéma étaient des outils pour poursuivre ce mode de vie. Vendre des livres, faire des conférences dans le monde entier leur a permis de financer ces aventures, tout en contribuant à la science.

Casper et Jocelyne Chaput, les monteurs, se sont inspirés du montage par analogie de la Nouvelle Vague, beaucoup utilisé par Jean-Luc Godard [montage métaphorique qui permet de raccorder deux plans présentant une similitude de forme, de couleur ou de composition, ndlr]. Les films de la Nouvelle Vague parlent d’existentialisme, de triangles amoureux – or Katia et Maurice se questionnent sur le sens de leur quête, vivent une sorte de triangle amoureux avec les volcans… Cette parenté a influencé le style de notre documentaire, que nous ne voulions pas académique. C’est aussi une façon de montrer que les Krafft avaient conscience d’inscrire leurs archives dans la postérité, d’écrire leur propre légende.

Les Krafft avaient 20 ans au moment de la Nouvelle Vague. Pensez-vous que leur style en soit inspiré ? Oui, nous l’avons tout de suite remarqué. Leur rapport fusionnel aux mots, leur façon d’écrire des carnets à la première personne, dans un style très littéraire, évoque la narration des films de François Truffaut. Erin

Comment donner forme aux plus de deux cents heures de rush en 16 mm, sans compter les photos et documents, laissés par les Krafft ? C’est devenu un vrai challenge, surtout parce que ces images sont tellement impressionnantes qu’elles se suffisent à elle-même. Dès le départ, nous étions séduits par l’idée

d’écrire une histoire d’amour. Ce cadre nous a servi de guide, de fil rouge pour opérer la sélection. Dans un des nombreux livres qu’il a écrits, Maurice dit : « Entre Katia et les volcans, c’est une grande histoire d’amour. » Je dirais que nous avons essayé de traduire, d’adopter par les images le langage amoureux des volcans : les étincelles quand on rencontre quelqu’un pour la première fois, l’ébullition dans le ventre, les sensations physiques qui accompagnent la naissance d’un sentiment… Votre film montre aussi que Maurice et Katia s’étaient construit une personnalité afin de parler au grand public. Qui étaient-ils derrière cette image ? Ils étaient très doués pour se mettre en scène dans les médias, non pas de façon inauthentique, mais parce qu’ils connaissaient l’utilité de leur image publique. Elle leur a servi à révéler leur don pour la pédagogie. Grâce à eux, le public et les gouvernements ont été sensibilisés aux dangers des volcans, ont intégré les politiques de prévention et d’évacuation.

« Les Krafft vivaient une sorte de triangle amoureux avec les volcans. »

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Si vous pouviez poser une question aux Krafft aujourd’hui, ce serait quoi ? Selon moi ils ont vécu sans regrets. Ce que m’ont confirmé tous leurs amis et leurs collègues. Mais j’aimerais leur poser la question pour en avoir le cœur net ! J’aimerais aussi connaître leur film préféré, leur chanson préférée… Il existe un étrange sentiment, qui nous rend proches d’eux, et en même temps nous ne savions rien de leur relation sentimentale. Nous nous sommes faits à l’idée que c’est un mystère – tout comme ils avaient accepté de ne pas tout connaître des volcans. Vous faites alterner au montage des images lyriques et spectaculaires de volcans en éruption avec des scènes plus quotidiennes de repas, d’attente. Pourquoi ? Il fallait montrer ce que le mode de vie des Krafft pouvait avoir de fou. Michel a cette phrase mémorable dans le film : « Si je pouvais manger des pierres, je ne descendrais jamais des volcans. » Il voulait réellement faire du sommet des cratères leur maison.


Entretien <----- Cinéma

Filmo CINÉMAGMA 1950

Stromboli de Roberto Rossellini

Pour symboliser l’Italie post-fasciste en cendre, et le déracinement de son héroïne exilée (Ingrid Bergman), Rossellini choisit l’île volcanique de Stromboli, au nord de la Sicile. Un paysage hostile qui oblige le personnage à se mettre à nu, et donne lieu à une scène d’éruption digne d’un grand film catastrophe.

1959

Les Rendez-Vous du diable de Haroun Tazieff

Inspiré du Monde du silence de Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle, le volcanologue et cinéaste français enregistre grâce à une caméra 35 mm des phénomènes jusqu’alors peu connus du public, parcourant les volcans d’Asie et d’Amérique du Sud. Cratères monstrueux, volutes de fumées toxiques, magma dévorant : un ballet visuel poétique et terrifiant.

1969

Théorème de Pier Paolo Pasolini

Un patriarche marche nu sur les cendres noires de l’Etna, en Sicile, avant de pousser un cri qui brise le Requiem de Mozart… Pasolini subvertit dans cette séquence finale l’imaginaire de la traversée du désert par le Christ, pour montrer la décadence de la bourgeoisie dans un décor volcanique devenu profane.

1983

Sans soleil de Chris Marker

Au cœur de ce docu, une image matrice : l’éruption du volcan Eldfell sur l’île de Heimaey en 1973. Spectraux et sublimes, ces plans fournis par Tazieff à Marker tournent en boucle comme un leitmotiv funeste, qui annonce l’engloutissement à venir du village. Le volcan devient le visage d’un anéantissement inéluctable.

2016

Into the Inferno de Werner Herzog

Herzog sillonne les entrailles de cratères indonésiens et islandais pour dresser une cosmogonie du monde, plus mythologique que scientifique. Une façon pour le réalisateur de régler ses comptes avec la nature, sa compagne et ennemie depuis toujours – une obsession qu’il poursuivra dans son prochain docu, consacré aux Krafft. • L. A.-S. Fire of Love de Sara Dosa, CGR Events (1 h 33), sortie le 14 septembre

PROPOS RECUEILLIS PAR LÉA ANDRÉ-SARREAU

septembre 2022 – no 191

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Cinéma -----> Entretien

© Amirhossein Shojaei

THÉRAPIE DE GROUPE

Le cinéma permet d’exprimer des sensations pour lesquels il n’existe pas de mots. 1

ALICE WINOCOUR Bouleversante enquête qu’une rescapée des attentats du 13-Novembre, campée par Virginie Efira (lire p. 18), mène au sein de sa propre mémoire, Revoir Paris prend l’allure d’une odyssée sensorielle aux mille fragments. Portée par une recherche toujours plus expérimentale sur la forme, Alice Winocour signe un quatrième long métrage dans lequel s’affirme un cinéma de la réparation. Entretien. Revoir Paris s’appuie sur la trajectoire de Mia, une rescapée des attentats du 13-­N ovembre. Qu’est-ce qui vous a menée vers ce moment particulier de notre histoire récente ? Un traumatisme très personnel, puisque mon frère fait partie des survivants de l’at­

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taque du Bataclan. Après ces événements, il y a d’abord eu pour moi le temps de la fiction avec Proxima [son troisième long métrage, sorti en 2019, dans lequel on suit une astronaute au sol, entre préparation pour une mission spatiale et quotidien de mère célibataire, ndlr]. Le désir de Revoir Paris s’est construit progressivement autour des propres chemins de ma mémoire, puis l’idée d’un film choral s’est imposée à moi à la lecture de forums, de témoignages de victimes, de gens qui tentaient de retrouver quelqu’un. Il y avait une forme de répara­ tion collective face à la barbarie qui nous sortait un peu de nos individualismes, avec l’idée que nous faisions malgré tout société. Je trouvais émouvant d’exalter cette solida­ rité, cette chaleur humaine, soit tout ce que les terroristes essayent de détruire et qu’ils ne parviendront pas à faire. Mia est traductrice du russe pour la radio française. Après l’attaque terroriste, elle se retrouve subitement plongée dans un état post-traumatique, où le monde qui l’entoure fait figure de langue étrangère. J’ai travaillé sur un personnage « à l’os », qui se reconstruit progressivement. Mia se trouve dans la dépersonnalisation, cet état où l’on est coupé de son propre corps. On suit son parcours spectral, comme dans les limbes, parce qu’elle ne sait plus si elle

est vivante ou morte. Je la vois comme un ange. Il lui faut tout réapprendre, dont l’amour, c’est-à-dire la reconnaissance des blessures communes et l’élan de se soigner ensemble. Je ne voulais pas raconter des personnages qui soient des victimes, mais montrer des gens qui se battent. Justement, elle évolue autour d’une recherche d’images manquantes et mène une enquête très intime pour se retrouver. Comment avez-vous construit ce film – dans lequel tout est d’abord morcelé ? Je souhaitais vraiment travailler autour de quelqu’un qui enquête dans sa propre mémoire. La scène de l’attaque terroriste irrigue tout le film de manière fragmentée. Je la voulais très abstraite, avec le parti pris de filmer uniquement ce que Mia pou­ vait voir, c’est-à-dire pas grand-chose. Les psychiatres indiquent que ces scènes se trouvent souvent dans le désordre chez les victimes ; le choc mélange tout dans leur mémoire, ce qui engage ensuite un énorme travail de reconstruction pour la police. Il y avait donc l’enjeu cinématographique de traduire organiquement toutes ces pièces de puzzle. Ici, on n’a pas affaire à des flashback – qui sont des souvenirs –, mais à la mémoire récurrente involontaire, soit de vraies réminiscences d’un événement : en sentant ou en voyant quelque chose,

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la personne est immédiatement replongée dans son vécu. Le film le signifie par l’ir­ ruption brutale de flashs visuels et sonores, car la mémoire est très sensible au son ; c’est d’ailleurs ce qui disjoncte à la dernière minute. Produire cette forme diffractée a constitué un gros enjeu, je ne voulais pas être dans quelque chose de trop narratif, d’où des éléments qui surgissent subite­ ment dans l’obscurité. Déjà dans Maryland (2015), dans lequel un soldat assure la sécurité d’une femme riche dont il s’éprend, vous vous intéressiez visuellement à ce que produit un traumatisme avec un héros victime de troubles de stress post-traumatique. Oui, le personnage que joue Matthias Schoenaerts dans Maryland est assez proche. J’ai le sentiment que le cinéma permet d’exprimer des sensations pour lesquels il n’existe pas de mots. Cela dit, je tenais ici à faire un film très chaleureux. Le genre constitue pour moi une forme à tordre ou en tout cas à adapter organique­ ment à l’histoire qui est racontée. J’aime aller vers des histoires qui n’ont pas été racontées, ou choisir des points de vue jamais adoptés auparavant, comme cette malade qui se guérit seule au xix e siècle dans Augustine, ou ce space movie raconté au sol dans Proxima. Revoir Paris fait, lui,


Entretien <----- Cinéma figure de thriller de la mémoire. C’est aussi que mes inspirations sont multi­ ples : Les ailes du désir de Wim Wenders [1987, ndlr] me venait beaucoup en tête – avec cette idée de femme perdue dans le tumulte de la ville –, mais aussi Dead Zone de David Cronenberg [1984, ndlr] et Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda [1962, ndlr]. Paris occupe une place très dense dans le film, on sent presque son cœur battre. Comment filmer cette ville blessée par les attentats ? J’ai le sentiment qu’on a tous senti que la ville avait été blessée dans sa chair lors des attentats. J’ai choisi des points de vue aériens, en plongée sur Paris, avec des boulevards incandescents, comme autant de cicatrices, et cette idée de voyager dans les limbes, de prendre une sorte de distance par rapport à la communauté humaine. Ce qui est propre aux situations de terrorisme ou de bar­ barie, c’est qu’elles écrasent de manière très puissante les différences entre les gens, étant donné que nous sommes tous égaux face à la mort. J’ai voulu que

le film traverse toutes les couches de la société, d’où un tournage dans des conditions documentaires, sans bloquer les rues. J’avais besoin de filmer cette espèce de chaos urbain, qu’on a aussi beaucoup travaillé au son avec le tu­ multe de la ville. Il y a dans vos films l’évidence forte que les femmes se bâtissent loin des hommes, mais pas contre. Est-ce une volonté pour vous d’utiliser le cinéma pour dire l’élan féministe post#MeToo ? Oui, complètement. Je pense qu’il est essentiel de raconter des histoires avec des héroïnes dotées d’attributs mascu­ lins – ou du moins qu’on prête géné­ ralement aux hommes. Je fais toujours attention à la représentation du féminin quand j’écris, que ce soit pour d’autres ou pour moi, car beaucoup de stéréo­ types circulent encore. Dans chacun de mes films, j’essaye de travailler une figure du féminin que je n’ai pas vue ailleurs, ou en tout cas pas assez. Revoir Paris montre Mia comme une affranchie, une femme libre ; elle n’a pas besoin d’un homme pour se réparer.

Revoir Paris d’Alice Winocour, Pathé (1 h 45), sortie le 7 septembre

PAN-EUROPÉENNE et DIBONA FILMS PRÉSENTENT

PROPOS RECUEILLIS PAR LAURA PERTUY

CE N’EST PAS TOUS LES JOURS FACILE DE CHANGER LA FRANCE

Photographie : Paloma Pineda pour TROISCOULEURS

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Virginie Efira et Benoît Magimel © 2022 Dharamsala – Darius Films – Pathé Films – France 3 Cinéma

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Benoît Magimel et Virginie Efira © 2022 Dharamsala – Darius Films – Pathé Films – France 3 Cinéma

TIGRE PRESIDENT

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ET LE

photographe de plateau : Stephanie Füssenich

LE

SCENARIO, ADAPTATION ET DIALOGUES

MARC SYRIGAS, JEAN-MARC PEYREFITTE

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Cinéma -----> L’interview transmission

© Collection Christophel

© DR

© D.R.

CLASSE LIBRE

La Règle du jeu (1939) de Jean Renoir

DOMINIQUE BLANC Habituée des portraits de famille éruptifs (Ceux qui m’aiment prendront le train de Patrice Chéreau, Milou en mai de Louis Malle…), l’intense Dominique Blanc incarne la mère extravagante d’une famille bourgeoise tordue dans le brillant et acide L’Origine du mal de Sébastien Marnier. La sociétaire de la Comédie-Française s’est pour nous généreusement confiée sur sa propre famille et les figures qui lui ont donné le goût du jeu. Entretien transmission. Qu’est-ce qui vous a plu dans ce rôle de Louise, l’épouse pleine de secrets d’un richissime homme d’affaires ? La première chose, c’est le contact avec Sé­ bastien Marnier, qui m’a écrit une lettre ma­ nuscrite très étonnante par sa précision, son

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acuité. Je me suis engagée à cause de son enthousiasme, de son humour féroce. Ce qui m’a plu avec Louise, c’est qu’elle est très mys­ térieuse, on se pose tout un tas de questions chaque fois qu’elle intervient. Elle est atteinte de syllogomanie, ce trouble psychique qui fait qu’elle a un goût immodéré pour l’accu­ mulation. Et puis il y a le bonheur de faire couple avec Jacques Weber, dont le person­ nage est un ogre qui semble dévorer toutes les femmes autour de lui. Ce que le film trim­ balle sur la famille, c’est que c’est mortel. Vous êtes vous-même née à Lyon dans une famille nombreuse. Ça a été facile de trouver votre chemin parmi cinq enfants ? Oh non ! Moi j’étais la numéro quatre, avec cinq ans de moins que ma sœur aînée et cinq ans de plus que le petit frère. Ce n’est pas simple de faire sa place au milieu, on fait beaucoup le go-between entre l’aînée et le dernier. Quand il y a des problèmes, on essaye un peu de les apaiser. Je jouais le rôle d’arbitre quand il y avait des conflits. Vos parents, ou vos frères et sœurs, ont-ils été un biais vers l’art ? Ma mère adorait le cinéma, et surtout les belles années du cinéma italien, les années 1950, 1960, 1970. Elle prenait des cours d’his­ toire de l’art, et elle aimait beaucoup aller dans les musées, elle avait une passion pour les impressionnistes. C’est comme ça qu’elle a essaimé son goût pour les arts dans cette famille. Ma sœur aînée, elle, s’est orientée vers le yoga ; mes frères, vers des carrières plus classiques. Moi, j’ai fait une école d’ar­

chitecture pendant deux ans à Lyon, mais j’avais ce rêve de comédie. Je me suis dit, il faut que j’essaye quand même, si ça ne marche pas, j’abandonnerai. Vous vous souvenez de films ou de pièces que vous ont montrés vos parents ? Petite, ma mère m’avait emmenée voir Tartuffe de Molière au TNP [Théâtre national populaire, à Villeurbanne, ndlr]. On était aussi allées voir jouer Michel Bouquet. Pour le cinéma, c’était à la télévision que ça se passait. C’était toujours avec ma mère – ça n’intéressait pas trop mon père. Elle se passionnait pour Marcello Mastroianni, Silvana Mangano. Elle me parlait beau­

où le temps était suspendu, elle vivait les films dans toute sa chair. À Lyon, vous avez fréquenté les cours de l’actrice et professeure d’art dramatique Janine Berdin. Quelle importance a-t-elle eue ? C’est la première professionnelle qui m’a dit qu’il fallait y croire. Quand on est ado, on ne sait pas. En fait, j’avais voulu prendre des cours parce que je suis quelqu’un d’assez ti­ mide, d’assez sauvage. Elle, tout à coup, elle m’ouvrait à un horizon exceptionnel, auquel je n’avais pas osé rêver. J’en ai un souvenir assez précis. Je suis sur scène dans ce pe­ tit local. Il y a une comédienne, une jeune adolescente qui doit être plus âgée que

« Aux apprenties comédiennes, je dirais d’avoir plus de courage que les garçons. » coup du cinéma qu’elle avait connu, avantguerre : Jean Renoir, Julien Duvivier, tous ces cinéastes-là. C’était elle qui me les racon­ tait, me les transmettait. C’était merveilleux, parce que, pour elle, c’étaient des moments

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moi et qui joue ma mère. Jusqu’à ce que Janine lui dise : « Descends du plateau, c’est moi qui vais jouer la mère. » Elle est face à moi, on joue la scène, et à la fin elle me dit : « Écoute, c’est bien ce que je pensais. Il faut


L’interview transmission <----- Cinéma absolument que tu parles à tes parents, très concrètement. Tu leur dis que tu vas passer le conservatoire de Lyon. » Vos parents n’ont pas voulu que vous passiez le concours. Qu’est-ce qui coinçait ? Je crois que mes parents étaient très inquiets sur le plan matériel. Ils étaient persuadés qu’il y avait beaucoup de gens qui voulaient deve­ nir comédiens, et qu’il n’y avait pas de raison particulière pour que j’y parvienne. Ce qui les angoissait le plus, c’était que je me retrouve sans ressources, qu’une fois eux partis je me retrouve dans la dèche. C’était une époque où actrice était un métier maudit. On n’était plus au temps où les acteurs n’étaient pas en­ terrés dans les cimetières, mais quand même ! [Du ive au xviiie siècle, la coutume catholique était de refuser aux acteurs d’être enterrés dans la tradition chrétienne, ndlr.] Par la suite, ça s’est apaisé ? Avec mon papa, ça s’est apaisé au fur et à mesure. Il était trop tourmenté, donc il n’allait pas voir mes films, ce qui me rendait très triste. Mais, bon, je l’ai accepté. Ma mère, elle, a changé d’avis. Quand la reconnaissance est venue, je voyais bien que ça lui procurait beaucoup de joie et de fierté.

AXEL FILMS PRODUCTION

«TENDRE ET JUBILATOIRE» RTL «INTELLIGENT, DRÔLE ET SENSIBLE» FRANCE BLEU «UN VOYAGE AUSSI ÉMOUVANT QUE DRÔLE» 20 MINUTES KAD MERAD FATSAH BOUYAHMED OULAYA AMAMRA BRAHIM BOUHLEL

UN FILM DE

À Lyon, vous avez aussi pris des cours d’expression corporelle avec la performeuse et plasticienne ORLAN, qui a justement beaucoup interrogé le corps. Son enseignement a-t-il été déterminant ? Tout à fait. Elle était déjà hors norme. À l’époque, elle n’était pas connue du tout, elle ne nous parlait pas de ses propres re­ cherches. Elle était là pour nous donner un peu plus d’assurance. On faisait beaucoup d’improvisation, on travaillait sur la mobilité, les déplacements, la respiration, sur les rêves. Elle faisait ça pour gagner sa vie, parce que, probablement, au départ, ça n’a pas été si facile pour elle. Et puis elle est devenue très connue avec sa performance Le Baiser de l’artiste [en 1977, à la FIAC de Paris, ORLAN proposait un baiser aux visiteurs devant une photo d’elle nue, ndlr]. Il paraît qu’avec des amies avec qui vous aviez des revendications féministes, vous avez pris le directeur de votre école d’architecture en otage. C’était drôle ! On était une centaine d’étu­ diants et il y avait très peu de filles, huit ou

PRÉSENTE

MOHAMED HAMIDI

PAR LE RÉALISATEUR DE “LA VACHE” AU CINÉMA LE 14 SEPTEMBRE

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Cinéma -----> L’interview transmission

Ça a été décisif dans votre engagement, cette aventure ? Oui, parce que c’est après que j’ai dit à mes parents que je voulais aller étudier à Paris. Je voulais suivre les cours d’une unité péda­ gogique engagée, féministe. Et en fait mon dossier s’est perdu… Mais je pense qu’il ne s’est pas perdu par hasard. En tout cas, il n’est jamais arrivé à Paris. Donc je me suis raconté que j’allais quand même attendre cette ins­ cription, et sans le dire à mes parents j’ai pris des cours de théâtre.

Quel est le moment où vous vous êtes dit que ça allait marcher ? Avec des camarades, on avait créé une pe­ tite troupe, Les Turlupins. On l’avait nom­ mée comme ça après avoir vu en 1978 le film Molière d’Ariane Mnouchkine [metteuse en scène, animatrice de la troupe du Théâtre du Soleil, ndlr]. On avait créé une farce du Moyen Âge, Le Dit du foirail, et on passait des coups de fil tous les matins dans les mairies pour vendre notre petit spectacle. On a été choisis dans le cadre du festival du Marais, à Paris, pour jouer en plein air. On avait fait les décors et les costumes nousmêmes. C’était une bonne farce, qui faisait beaucoup rire le public. Dans ma tête, je me suis dit : ça y est, c’est parti ! Vous parlez souvent de trois metteurs en scène très importants lors de votre arrivée à Paris : François Florent, Pierre Romans et Patrice Chéreau. Qu’avez-vous appris de chacun d’eux ? François Florent m’a dit : « Toi, à partir de 30 ans, tu n’arrêteras plus jamais de travailler. » C’est quelque chose qui m’a maintenu la tête hors de l’eau. Quand même, tout le monde passait dans son cours, donc, s’il avait cette intuition, c’était qu’il fallait que j’attende, et puis à 30 ans ça irait. C’était sé­ curisant. Pierre Romans [metteur en scène

et pédagogue au Théâtre des Amandiers de Nanterre, aux côtés du fondateur Patrice Chéreau, ndlr], c’était la découverte d’une sensibilité exceptionnelle. Il avait un avis sur chacun qui était très intuitif. On était tous complètement amoureux de ce garçon d’une grande délicatesse, qui savait nous diriger tout en douceur dans des improvisations au­ tour de Tchekhov. Lui comme François Florent étaient très respectueux de notre jeunesse. Et puis il y a Chéreau. J’ai travaillé six fois avec lui, au théâtre comme au cinéma [Dominique Blanc a été révélée en 1982 dans une mise en scène de Peer Gynt de Henrik Ibsen par Patrice Chéreau, ndlr]. Avec lui, je retiens la découverte, l’amitié fertile. On travaillait très bien, ensemble, on s’était inventé un langage commun. En même temps, il y avait du res­ pect, pas d’envahissement. Au fur et à mesure des succès, il avait des courtisans, mais moi je n’ai jamais fait partie de sa cour. Est-ce parce que vous aviez un rapport antagoniste à son autorité ? Oui, j’étais préservée. Hormis un jour de tournage sur Ceux qui m’aiment prendront le train [sorti en 1998, pour lequel elle a eu le César du meilleur second rôle féminin, ndlr]. Ça a été très orageux, pour des raisons que je n’ai jamais comprises. C’était une séquence avec Jean-Louis Trintignant, dans un escalier. Il voulait absolument que je pleure. Et comme tout le monde pleurait dans le film, moi j’avais décidé que je ne pleurerais pas. Ce jour-là, il a été très, très, très dur. Et puis, une fois la journée passée, il n’est plus rien resté de cette colère. Je crois que c’était au tout début de sa carrière qu’il était très autoritaire. Je dirais qu’avec les an­ nées il s’était adouci, il avait compris que ce n’est pas en molestant les gens qu’on obtient ce qu’on cherche. Ceux qui m’aiment prendront le train, c’est comme un testament de sa part. Il l’a fait sans s’en rendre compte.

Il a laissé un héritage considérable, tant au théâtre qu’au cinéma. L’année prochaine, ça fera dix ans qu’il est mort. Et donc c’est pour ça que je reprendrai La Douleur de Marguerite Duras, qu’il avait mis en scène en 2008, d’abord à Villeurbanne puis à Paris. Il n’a pas laissé beaucoup de traces de ses travaux, hormis ses journaux de travail, il n’a pas écrit beaucoup de livres. Mais il était capable d’une puissance de travail hors du commun. Ce qu’il laisse, c’est une rigueur, l’honnêteté, une éthique très précise. Quelles représentations de la famille vous ont touchée au cinéma, au théâtre, dans les beaux-arts ? Il y a un cinéaste que j’adore, avec qui je rêve­ rais de travailler, c’est Nanni Moretti. Il y a La Chambre du fils ou bien ce film merveilleux, qu’il a fait autour d’une cinéaste qui doit af­ fronter la disparition de sa mère, Mia madre. En France, on ne peut pas ne pas penser à Arnaud Desplechin ou à Christophe Honoré qui, mine de rien, déclinent beaucoup ce thème. C’est un thème éternel, la famille, et ça s’est renforcé du fait du confinement : les gens se sont redécouverts, aimés ou alliés encore plus, d’autres ont probablement mis un terme à des relations. Ça a exacerbé les passions familiales. Guermantes de Christophe Honoré, film dans lequel vous jouez, met justement en scène la troupe de la Comédie-Française en plein confinement, continuant à répéter malgré tout. Pour vous, la troupe, c’est une famille alternative ? Ça a tout à fait été le cas cette année-là. Christophe a su dévoiler toutes nos intimi­ tés, ce qui ne se fait pas forcément dans le cadre du Français, parce qu’on essaye de se protéger. Tout à coup, on s’est redécouverts. C’est un moment où Éric Ruf, l’administra­ teur, a eu cette idée géniale de faire notre

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© J.-F. Paga

© Colle

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© Catherine Hélie

© D.R.

© Pierre Romans

Comment vos parents ont réagi lors de votre départ à Paris ? Mon père m’avait dit : « Écoute, nous, jusqu’à tes 25 ans on te nourrit. Mais, si ton choix, ce sont ces études-là, tu te les payes. » Donc j’ai exercé une multitude de petits métiers, et c’est probablement le plus beau cadeau que mon père pouvait me faire. Son idée, c’était de sonder ma motivation. Est-ce que j’avais le courage de me battre pour y parvenir ? Il devait probablement rêver que je me dé­ courage. Et puis il a compris que je n’avais pas l’intention de changer d’orientation. À travers tous ces petits boulots, je rencontrais une humanité incroyable, et ça me donnait

la fierté de payer mes cours moi-même. Mon premier job, ça a été femme de ménage chez François Florent [fondateur du célèbre cours Florent, ndlr]. Puis j’ai été modèle pour un peintre japonais, caissière, aide-soignante, j’ai vendu des assurances-vie par téléphone et évidemment j’ai fait du baby-sitting. À l’époque c’était tout nouveau. Je gardais les chiens de chasse, de luxe aussi, dans le XVIe, c’était payé le même prix que pour les en­ fants. Mais bon, pendant ce temps-là, je ratais toujours les auditions, les concours…

© Collection Christophel – Etienne George

dix maximum. On étudiait dans des préfabri­ qués, ce qui n’est quand même pas terrible pour une école d’architecture. On nous disait bien sûr que c’était provisoire, mais ça tardait à venir. Et, en tant qu’étudiantes, on n’était jamais prises au sérieux. Alors on avait eu cette idée un peu révolutionnaire de prendre le directeur en otage. Donc on est rentrées une après-midi dans son bureau et on lui a dit : « Il faut que le ministère de la culture donne de l’argent. » Puis on a bu la bouteille de champagne qui était dans le frigo. Après, on était embêtées, parce qu’on n’avait pas fondamentalement l’âme guerrière. Donc on l’a relâché et on est rentrées chez nous.


L’interview transmission <----- Cinéma propre webtélé : on lisait des poèmes, des pièces, des contes pour les enfants. Au ni­ veau de la troupe, ça a resserré nos liens d’une façon incroyable. Ça m’a rapproché de gens que je ne connaissais pas, comme Christophe Montenez [pensionnaire de la Comédie-Française depuis 2014, ndlr]. Je le voyais lire le poème de Fernando Pessoa, « Le Gardeur de troupeaux ». Je découvrais à la fois le texte et le comédien. Cette troupe de soixante personnes, c’est une famille avec ses hauts et ses bas, il y a forcément des moments de tension, d’explosion. Mais aussi des élans de solidarité et de fusion qui sont extraordinaires, qu’on ne peut vivre qu’entre ces murs. Quelles œuvres conseillez-vous beaucoup autour de vous ? Celles de Marguerite Duras, d’Annie Ernaux, de Mona Chollet, de Virginie Despentes. Toutes ces écritures très fortes. Pour moi, s’in­ téresser à la démarche de l’artiste, c’est essen­ tiel. Aller au musée, c’est ce qui fait que, tout à coup, quand je vais jouer La Douleur, je vais penser à un tableau de Pierre Soulages. Pour vous, qu’est-il important de transmettre ? Aux apprenties comédiennes, je dirais d’avoir encore plus de courage que les garçons, parce que les rôles sont moins nombreux, même si les choses sont en train de s’arran­ ger. Mais je leur dirais aussi qu’il faut avoir de l’intégrité, car il y a des choses qu’il ne faut pas faire dans ce métier. Et puis avoir le goût de l’excellence, car je pense que ce mé­ tier est destiné à tirer le public vers le haut, vers la beauté. Aller voir beaucoup jouer les autres est aussi très important. Il ne faut ja­ mais rester isolé. Et surtout ne rien s’interdire. On s’adresse à l’humain et on est là pour ra­ conter les humains, donc il faut les connaître dans leur diversité, leur noirceur, leur folie.

« UN BIJOU À DÉGUSTER AVEC LES DOIGTS » TÉLÉRAMA

© Math

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« STRIP-TEASE MET À POIL LE FILM NOIR » CINÉMATEASER

L’Origine du mal de Sébastien Marnier, The Jokers / Les Bookmakers (2 h 05), sortie le 5 octobre

28 SEPT AU CINÉMA

PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET

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Cinéma -----> Portfolio

À CONTRECOURANT Chercheur fasciné par le vivant et cinéaste anticonformiste, Jean Painlevé (1902-1989) a hissé le cinéma scientifique au rang d’art. En plus de deux cents films (Le Bernard l’ermite, 1929 ; Le Vampire, 1945 ; Acéra ou le Bal des sorcières, 1978), ce biologiste proche des surréalistes (Luis Buñuel, André Breton), ami de Jean Vigo, s’est surtout in­ téressé aux secrets de la faune marine. Utili­ sant des effets de ralenti ou d’accélération, jouant avec la transparence et la lumière, il en a tiré des images hypnotiques, souvent accompagnées de commentaires espiègles. Le Jeu de Paume lui consacre tout l’été l’im­ pressionnante exposition « Jean Painlevé. Les pieds dans l’eau ». Divisée en quatre espaces (« le littoral », « l’objectivité scientifique », « un surréalisme politique », « dynamiques éton­ nantes »), enrichie de textes, d’objets et d’extraits d’autres œuvres du cinéma scienti­ fique, elle mêle films de recherche inédits et films que Painlevé destinait au grand public. Pia Viewing, commissaire de l’exposition, commente pour nous des images pêchées dans ce magnifique bocal. 1

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Jean Painlevé, Hippocampe dans les algues, vers 1934 Épreuve gélatino-argentique d’époque © Les Documents Cinématographiques/ Archives Jean Painlevé « L’hippocampe, c’est vraiment l’animal féti­ che de Painlevé. Son film L’Hippocampe (1931-1934), qui a été censuré à un moment donné aux États-Unis [parce qu’il comporte des scènes de copulation, ndlr], est son plus grand succès. Ce qui le fascinait, c’est sa forme presque mythologique. C’est un poisson qui nage debout et qui se repro­ duit en entrelaçant sa queue avec celles d’autres hippocampes. La femelle passe les œufs au mâle, qui porte pendant toute la gestation les petits. Avec Geneviève Ha­ mon, sa compagne et collaboratrice, ils vont, après ce succès, créer la marque JHP et réaliser une ligne de bijoux et d’objets, dans une forme de marketing cinémato­ graphique assez avant-gardiste. Geneviève réalisait des pochoirs à partir desquels elle créait des tissus imprimés, des papiers peints, tous très intensément colorés. » Jean Painlevé, Effets photoniques : Photons patriotiques, détail, 1974 Épreuve couleur d’époque. Photogramme © Les Documents Cinématographiques/ Archives Jean Painlevé « Painlevé a dirigé la recherche scientifique du Conservatoire national des arts et métiers entre 1937 et 1976, il a travaillé à la station

biologique de Roscoff dès 1953. Il était en contact avec des scientifiques du monde entier. Dans les années 1970, il a fait ce film sur les photons. Toute la lumière qui se dé­ gage de cette image, c’est la quintessence même du cinéma et de la photographie. Il a aussi fait des films sur les nitrates d’argent, le support photosensible de la pellicule. Dans les années 1960-1970, des cinéastes ont fait des films plutôt conceptuels pour étudier la matière même de la pellicule. Avec ses films, Painlevé le faisait aussi, à sa façon. » 3

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Jean Painlevé, Acera dansant ou Femme à la fraise Renaissance, vers 1972 Épreuve couleur d’époque. Photogramme © Les Documents Cinématographiques/ Archives Jean Painlevé « Ces mollusques sont hermaphrodites et vivent dans la vasière du littoral. Painlevé a filmé leurs très belles danses nuptiales dans Acéra ou le Bal des sorcières. C’est un film en couleurs qui est captivant, très séduisant, étrange. La poésie des images est contre­ carrée par la voix off qui décrit leurs cycles vitaux, leurs mouvements… C’est assez amu­ sant de voir à quel point il s’est intéressé à la reproduction des animaux marins, autant dans L’Hippocampe que dans Acera. Et aussi que, dans beaucoup de ses films, il fait des descriptions anthropomorphiques. Dans Le Bernard l’ermite, il parle par exemple de crise du logement, et met en scène un match de foot. Il le dit dans ses textes : ça rend le film encore plus proche des gens. » Anonyme, Geneviève Hamon avec pinces de homard Épreuve gélatino-argentique d’époque © Les Documents Cinématographiques/ Archives Jean Painlevé « Geneviève est mentionnée comme coréa­ lisatrice des films de Painlevé à partir de 1960. Dans des interviews qu’il donnera dans la dernière partie de sa carrière, il dira à quel point elle l’a aidé. Le texte de Painlevé qui s’appelle Les Pieds dans l’eau et qui a donné son titre à l’exposition décrit préci­ sément les difficultés qu’ils rencontrent en filmant les animaux, qu’ils plaçaient dans des aquariums. Il fallait que ceux-ci soient parfai­ tement hermétiques, que l’eau soit régulière­ ment oxygénée, qu’elle ne chauffe pas trop avec les spots. Il fallait aussi une profondeur de champ assez importante. Souvent, les journalistes me disent que Painlevé devait être très entouré ; mais ils étaient au maxi­ mum trois à chaque fois. Tous deux étaient très indépendants, et c’est ce qui participe peut-être à l’esprit poétique de ce cinéma. »

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no 191 – septembre 2022


Portfolio <----- Cinéma

TRIO SR9 0 4 Ø C T. 2 0 2 2 T H É ÂT R E D U C H ÂT E L E T, PA R I S AVEC BLICK BASSY, CAMILLE, CAMÉLIA JORDANA, LA CHICA, MALIK DJOUDI & SANDRA NKAKÉ

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« Jean Painlevé. Les pieds dans l’eau », jusqu’au 18 septembre au Jeu de Paume

NOUVEL ALBUM DÉJÀ VU

JOSÉPHINE LEROY

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Cinéma -----> Histoires du cinéma

É E D P Y O A LITO H FF

La « collectionneuse » du film d’Éric Rohmer, c’est elle. Étoile filante du cinéma français, Haydée Politoff a incarné la jeunesse rebelle des années 1960 et 1970 chez des réalisateurs aussi prestigieux que Jacques Doillon (La Femme qui pleure) ou Marcel Carné (Les Jeunes Loups, qui ressort en salles en septembre). Retour, avec l’insaisissable actrice, sur la fabrique d’un sex-symbol. La carrière cinématographique de Haydée Politoff aura duré douze ans : 1966-1978. Un temps court mais suffisant pour imprimer les rétines. Elle n’avait pourtant jamais songé à faire du cinéma. Née en 1946 à Saint-Denis, elle a grandi dans les années yé-yé, traînait avec Chantal Goya ou France Gall, se fondait dans la foule du Café de Flore, des Deux Magots ou de chez Castel, lieux phares de la nuit à l’époque. C’était la France des Trente Glorieuses, de l’insouciance, de la libération sexuelle. En peu de rôles, c’est ce que Haydée Politoff a symbolisé. Un demi-siècle plus tard, on a recueilli ses souvenirs par téléphone, puisqu’elle vit aux États-Unis depuis 1978. Dans sa maison californienne, qui fait face à la forêt de Redwood et ses séquoias géants, elle se remémore. Tout commence lors d’une soirée : « Quelqu’un m’a abordée pour me

demander si ça m’intéresserait d’écrire un scénario. C’était Pierre Cottrell [cofondateur avec Éric Rohmer et Barbet Schroeder des Films du Losange, il a aussi collaboré avec Jacques Rivette et Jean Eustache, ndlr]. Je lui ai dit : “Pourquoi pas ?” Je n’avais pas de métier précis. Et, de fil en aiguille, on s’est dit qu’on allait essayer de faire le film [qui est devenu La Collectionneuse d’Éric Rohmer, mais qu’elle n’a finalement pas coécrit, ndlr] et que j’y jouerais – de toute façon, on ne pensait pas que ça allait sortir. » Ce « Pourquoi pas ? », c’est ce à quoi carbure l’héroïne des Jeunes Loups de Marcel Carné (1968), son deuxième film, qui ressort en salles en cette rentrée. Le cinéaste tente d’y encapsuler le souffle de Mai 68. Il n’y parvient pas tout à fait, forçant le trait dans l’écriture des person­ nages, avec son bellâtre d’origine modeste

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tentant de gravir les échelons pour devenir bourgeois et qui croise la route d’un hippie issu de la haute. Le personnage de Haydée Politoff échappe beaucoup plus à la carica­ ture et complexifie cette lutte des classes. Elle joue Sylvie, une jeune femme venue d’on ne sait quel milieu, qui se laisse porter par le hasard des rencontres. Sa fraîcheur irradie le film. Un charisme instantané, sur lequel tous les réalisateurs qu’elle a rencontrés ont misé.

HAPPÉS PAR HAYDÉE 2

Un an plus tôt, elle se retrouvait pour la pre­ mière fois sur un plateau de tournage, celui de La Collectionneuse. À l’écran, on sent d’emblée la présence de son personnage, qui n’apparaît pourtant pas tout de suite physi­quement. Pendant qu’Adrien, le narra­ teur, attend d’enfin l’apercevoir, elle épuise ses journées hors champ, explorant la vo­ lupté dans une chambre aux volets fermés. Les jours suivants, Adrien la voit sortir et ob­ serve à distance ses aventures sensuelles, à la fois fasciné et répugné. Il était venu pour ne surtout pas avoir d’histoires. Mais, comme tant d’autres avant lui, il se fait happer par Haydée, son maillot orange, son sourire mali­ cieux. Comme Rohmer, Jacques Doillon fera de l’actrice un solaire objet du désir, venu s’insinuer dans un couple à l’équilibre fragile

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dans La Femme qui pleure, sorti en 1979. Ça se passe encore dans une maison à l’écart de tout (cette fois dans les montagnes de Haute-Provence). Et le ton, loin de l’érotisa­ tion à la fois légère et cérébrale de Rohmer, est plus dramatique, romanesque. Hormis ces différences, les deux cinéastes gardent le prénom Haydée pour leurs personnages, comme s’ils projetaient leur vision de l’actrice sur ceux-ci, et font d’eux l’élément pertur­ bateur du récit. Chez l’un, c’est une fausse ingénue séductrice ; chez l’autre, une maî­ tresse offrant à l’homme du trio (incarné par Doillon) l’évasion. En 1967, lors de la sortie de La Collectionneuse, Haydée avait été inter­ viewée par le journal Cinémonde. L’article commence ainsi : « Les cheveux courts, des lèvres sensuelles, un corps gracile. Elle n’est pas belle. Elle le sait. Elle sait qu’elle est jolie, mignonne, qu’elle a du charme et surtout beaucoup de personnalité. Elle sait que si elle veut “durer”, elle doit moins compter sur son physique que sur “qu’il y a derrière”. » Sur la couverture, on la voit défier l’appareil photo avec un œil frondeur, un peu enfantin, assise sur une chaise à l’envers, les jambes en évidence. Le journal titre : « En 1967, les filles collectionnent-elles les hommes ? » « Tout ce qu’ils [les cinéastes avec lesquels elle a tra­ vaillé, ndlr] ont utilisé de moi, ça n’est pas vraiment moi. Je n’ai jamais été la jeune fille sexy ! C’est une construction, ce qui est normal pour un film, mais c’est une utilisation très étroite. Ces personnages deviennent des objets », nous a-t-elle dit de sa voix pro­


Histoires du cinéma <----- Cinéma

fonde et douce (beaucoup moins suave que celle qu’elle a dans les films). Sur le tournage, elle ressentait de la part des acteurs (pas du tout de Rohmer, nous précise-t-elle) une misogynie pesante. Dans Cinémonde, elle confiait : « [Mes partenaires] me considéraient vraiment comme le petit “boudin” […] placé là par piston et qui ne pouvait que nuire à “leur” film. J’ai joué le jeu, c’est-à-dire celui de la parfaite idiote, pour ne pas trop les décevoir. La publicité que m’a apportée ce film a dû leur faire un choc… » Au cinéma ou dans les médias, on a bien tenté de diriger cet électron libre, de capitaliser sur une aura sulfureuse, sans succès. MOTEUR S’IL VOUS PLAÎT en coproduction avec AUVERGNE-RHÔNE-ALPES CINÉMA PRÉSENTENT

DÉPARTS, ABSENCE Lucide sur ce formatage dont est capable le cinéma, en particulier avec les actrices, Haydée Politoff s’en est extraite doucement. Depuis toute jeune, elle est avide d’expériences en tout genre, étudiant à la prestigieuse école Penninghen en art déco un jour, pour piger le lendemain chez Marie Claire et Paris Match. « Je suis toujours passée du coq à l’âne, on a du mal à me suivre » – dans notre conversation, il a été question pêle-mêle de pumas qui rôdent, de son chien et de « cette espèce de gros tas de Trump, beurk ». La célébrité acquise par le cinéma ne lui a fait ni chaud ni froid. Un seul argument pouvait lui faire accepter un projet : un tournage dans de beaux décors, comme la Polynésie ou Bali. C’est ainsi que, dans les années 1970, elle a tourné des films à petits budgets : « C’est le voyage qui m’intéressait le plus. Le scénario, ça passait après. » La rai­ son de son déménagement aux États-Unis ? Des vacances qui se sont prolongées sur un coup de tête. Quand elle nous dit ça, on la revoit dans la peau de Sylvie des Jeunes Loups, tou­ jours prête à prendre ses cliques et ses claques. Lorsqu’on lui demande si elle regrette de ne pas avoir fait plus de films, elle a cette réponse, modeste : « Non. Je ne peux pas prétendre avoir été une super actrice. » On pense tout l’inverse. Et on n’est apparemment pas les seuls : « Il y a un truc qui me surprend toujours. J’ai 78 ans et je reçois toujours des lettres, adorables, surtout de femmes. » En 2022, Haydée Politoff collec­ tionne-t-elle les lettres d’amour ? Les Jeunes Loups de Marcel Carné, Malavida (1 h 45), ressortie le 28 septembre

UN FILM DE AGNÈS MOLIA ET XABI MOLIA

JOSÉPHINE LEROY 1

Haydée Politoff dans Les Jeunes Loups (1968) de Marcel Carné © Malavida – SND

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La Femme qui pleure de Jacques Doillon © Malavida – Gaumont

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Les Jeunes Loups (1968) de Marcel Carné © Malavida – SND

AU CINÉMA LE 12 OCTOBRE

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Frédéric Niedermayer présente


Le Monde

Emmanuel Mouret

un film de

Télérama

Un comique irrésistible, des acteurs merveilleux. Un pur délice

au cinéma le 14 septembre

Formidable

Les Cahiers du Cinéma

Lumineux

Positif

Magistral

© Pascal Chantier - Moby Dick Films • Création : Kévin Rau / TROÏKA


Cinéma -----> L’archéologue du ciné

© Collection CNC

TROP DE BONHEUR

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Le deuxième long métrage du réalisateur et acteur Cédric Kahn, tourné en 1993 en à peine trois semaines, impressionne par la justesse de son regard sur l’adolescence. La dénonciation du déterminisme social dans une petite ville de la Drôme est sublimée par l’énergie de la fête et de la musique – c’est malheureusement à cause de cette dernière que le film est invisible aujourd’hui. En plein cafard après l’expérience mouve­ mentée de son premier long métrage, Bar des rails (1992), – tourné à 24 ans, un âge

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où il ne se sentait pas encore prêt à assu­ mer cette charge –, Cédric Kahn n’hésite pas une seconde quand on lui propose de réa­liser, pour Arte, l’un des neuf volets de la série de films « Tous les garçons et les filles de leur âge ». Imaginée par Chantal Poupaud, figure du cinéma d’auteur français (et mère de l’acteur Melvil Poupaud) décé­ dée en juin dernier, cette collection centrée sur l’adolescence offre au réalisateur l’écrin idéal pour surmonter l’angoisse du deu­ xième long. Nul besoin de se soucier du financement. Le film, au budget modeste de 5 millions de francs, est déjà produit, par Georges Benayoun et Paul Rozenberg d’IMA Productions, et par Pierre Chevalier, directeur de l’unité fictions de la chaîne franco-­allemande. Laissant remonter ses souvenirs d’une adolescence passée sous le soleil d’une petite ville de la Drôme, Kahn s’associe à Ismaël Ferroukhi, son ami depuis le lycée, pour écrire en à peine trois semaines un scénario aussi limpide qu’épuré. En fin d’an­

née scolaire, au début des années 1980, on suit Kamel, bon élève sensible et attachant, et son ami Didier, qui préfère les chantiers aux études. Ils croisent au bord de l’eau les mots et les regards de Valérie, toute juste renvoyée du lycée, et de sa copine Mathilde. Rejoint par la bande un brin agitée du frère aîné de Kamel, tout ce petit monde décide de passer la soirée dans la maison bour­ geoise des parents de Mathilde. Tandis que les verres se vident et que les joints se consument, les corps dansent et se rap­ prochent.

L’AURA DE PIALAT « J’ai vécu un tournage plus heureux sur Trop de bonheur que sur Bar des rails », nous a confié Cédric Kahn, réalisateur de Roberto Succo (2001), de Feux rouges (2004) ou en­ core de La Prière (2018). Tout en canalisant

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au minimum la consommation d’alcool et de shit et les ardeurs de ses acteurs non professionnels, le réalisateur laisse la caméra de Trop de bonheur tourner au maximum, laissant filer le temps pour capter l’éner­ gie d’une fête qui se vit aussi hors champ. Quelques nuits de tournage se transforment à l’écran en quarante minutes d’une seule et même soirée. Soit la moitié du film. « Ces longues scènes sont une façon de résister à l’injonction de l’efficacité », considère le réalisateur, admiratif du travail d’Abdella­ tif Kechiche – il aurait bien aimé voir son Mektoub My Love. Intermezzo, autre grand film invisible dont les 165 minutes en boîte de nuit avaient bousculé la Croisette en 2019. C’est d’ailleurs le seul reproche qui sera fait à Trop de bonheur par de rares plumes, in­ commodées par ce que le critique Thierry Jousse, profondément séduit par le film, qualifiera de « violence du temps réel ». « Il n’est pas sûr que l’on ait entendu des jeunes parler aussi juste depuis Passe ton bac d’abord, de Maurice Pialat », s’enthousiasme


L’archéologue du ciné <----- Cinéma en salles de la version longue. « Depuis cette époque, le marché du disque s’est écroulé, et les majors ont dû basculer vers un autre modèle économique, nous a expliqué Paul Rozenberg. Elles deILG • BAT

Dans cette petite ville de province, différentes classes sociales se mêlent et se désirent. UNE B.O. HORS DE PRIX La force de Trop de bonheur tient aussi dans le portrait de cette petite ville de province où les différentes classes so­ ciales vivent les unes à côté des autres, se mêlent et se désirent. « Dans la bulle de l’adolescence, ces milieux se rassemblent grâce à la fête, au sexe et à la musique, dont l’une des vertus est d’être transclasse », explique Kahn. Le multicul­ turalisme de cette France du début des années 1980 s’incarne dans la bande-son, inscrite dans cette époque comme l’exige la collection. S’y enchaînent de magni­ fiques morceaux de raï dénichés par le cinéaste sur des marchés au Maroc, « Angie » des Stones reprise en chœur, le reggae de Jimmy Cliff… Ces musiques ont notamment été piochées dans le catalogue de Sony, à la faveur d’un ac­ cord noué avec la major américaine pour l’ensemble de la collection. Des droits négociés uniquement pour la diffusion de Bonheur, et pour l’éphémère sortie

KLAUS MÄKELÄ ET L’ORCHESTRE DE PARIS

mandent maintenant des centaines de milliers d’euros pour chaque film de la collection. Ça n’a pas de sens ! » C’est, se­ lon le producteur, ce qui empêche toute édition de Trop de bonheur en V.o.D. ou DVD, le rendant ainsi totalement invisible. Les instants de joie qui ponctuent le tournage n’épargnent pas à Kahn l’iné­ vitable « souffrance du réalisateur », lesté d’une énorme responsabilité et trop pré­ occupé à « tout mettre en place pour le bonheur des autres », raconte-t-il au­ jourd’hui. Comme le sous-entend l’adverbe « trop », le film est d’autant plus émouvant qu’il explore les limites de ce bonheur es­ tival. La fête ne va pas sans ses lourdes blessures sentimentales et ses excès pro­ pices à des lendemains qui déchantent. Surtout, passé la bulle de l’adolescence, les catégories sociales se remettent en place de façon violente, raconte ce film sublime. Une œuvre frappée depuis près de trente ans d’une autre injustice, celle de ne plus pouvoir être vue. TRISTAN BROSSAT

UNE DÉCLARATION D'AMOUR À LA MUSI�UE

Licences E.S. 1-R-2022-004254, 1-R-2022-003944, 2-R-2021-013751, 3-R-2021-013749 – © Mathias Benguigui / Pasco And Co.

française en 2017, avoir trouvé « tellement magnifique » la version longue que lui pré­ senta Kahn, elle concédera que les discus­ sions furent parfois houleuses entre elle, le réalisateur, IMA Productions et Arte.

TROIS COULEURS MAGAZINE (MK2) • 1/2 Page Hauteur Plein Papier • 95 x 276 mm • Visuel : CHEF ORCHESTRE • Parution 31/août/2022 • Remise le 16/août/2022 © Collection CNC

un journaliste du Monde. Une référence bien choisie puisque c’est la découverte à 16 ans de plusieurs films de Pialat dans une salle de Valence qui a donné envie à Kahn de faire du cinéma, raconte l’inté­ ressé. Actuellement en montage de son nouveau long métrage (Making of, avec Jonathan Cohen et Denis Podalydès, cen­ tré sur le tournage mouvementé d’un film racontant le combat d’ouvriers pour garder leur usine), il a une nouvelle fois fait appel à Yann Dedet, monteur renommé dont il avait été le stagiaire sur le film de Pialat Sous le soleil de Satan, et qui fut précieux pour recoller les morceaux de Trop de bonheur, tourné « dans l’allégresse » en dixneuf jours. Tous ces éléments contribuent à créer dans Trop de bonheur cet état de « vibration » cher à Pialat. Un mystérieux prodige atteint lorsque les acteurs entrent en résonance avec leur personnage, et le film, avec les émotions des spectateurs. « Tout est conçu pour que cette vibration arrive. Mais il faut aussi que le scénario laisse de l’espace, que ce ne soit pas trop verrouillé, pour que le projet se transforme au moment du tournage », insiste Kahn. S’engouffrant dans la brèche ouverte par André Téchiné pour rallonger de cin­ quante minutes Le Chêne et le Roseau – autre film de la collection « Tous les gar­ çons et les filles de leur âge » –, afin de le sortir au cinéma sous le titre Les Roseaux sauvages (1994), Kahn a également voulu voir les choses en grand. Il décide ainsi de monter une version de 85 minutes qu’il intitule Trop de bonheur, plus longue de vingt minutes que le téléfilm, nommé Bonheur. Présenté à Cannes dans la catégorie « Cinéma en France », Trop de bonheur sort en salles en juin 1994, soit six mois avant la diffusion de Bonheur à la télé­ vision. Un calendrier qui ne manqua pas de créer la polémique, nouvel épisode de cette guerre bien française entre cinéma et petit écran. Si Chantal Poupaud racontera plus tard, à l’occasion d’une table ronde avec Pierre Chevalier à la Cinémathèque

EN CONCERT LES 8, 9, 21 ET 22 SEPTEMBRE

SAISON 2022-23

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Cinéma -----> Microscope

BONJOUR !

Comme le diable, le cinéma se loge dans les détails. Geste inattendu d’un acteur, couleur d’un décor, drapé d’une jupe sous l’effet du vent : chaque mois, de film en film, nous partons en quête de ces événements minuscules qui sont autant de brèches où s’engouffre l’émotion du spectateur. Ce mois-ci : une poignée de « Bonjour ! » dans La Maman et la Putain de Jean Eustache (1973). Évidemment, Jean-Pierre Léaud n’a jamais rien fait comme les autres. Surtout pas les choses simples. Surtout pas dire : « Bonjour ! » Chez

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Truffaut, Antoine Doinel avait réinventé la fa­ çon de dire le moindre mot, le moindre nom (« Fa-bienne Ta-bard »), si bien que le prin­ cipal souvenir de la Nouvelle Vague restera à jamais cette singulière et contre-­intuitive élo­ cution qui est celle de Jean-Pierre Léaud. Il n’y avait sûrement que cette voix, sa psalmodie inimitable, pour pouvoir retenir le specta­ teur trois heures quarante durant devant La Maman et la Putain, son flot de vérités cin­ glantes et de vieille tristesse. Le premier mot du personnage, Alexandre, est justement un bonjour. À une gentille voisine, sur le pas de sa porte, pour lui emprunter son auto qui a le clignotant de gauche qui ne marche pas. Un bonjour feutré, assez petit garçon, un peu traînant sur la deuxième syllabe – un bonjour pour demander. Le bonjour d’Alexandre a toujours quelque chose à demander. Pour­ tant, ce n’est pas qu’il dise bonjour souvent, et d’ailleurs c’est plutôt l’inverse qui frappe, dans un film où les occasions sont si nombreuses de se saluer, puisqu’on s’y réveille sans cesse (avant la voisine et son auto, Alexandre se

levait justement, et c’est alors le film, cueil­ lant son personnage au saut du lit, qui disait : « Bonjour ! »), parce qu’on n’en finit pas de se retrouver, au gré des rendez-vous ou des hasards, dans les cafés ou dans la rue, ou chez soi. Mais Alexandre, donc, dit rarement bonjour, et cette omission forme une impo­ sante entrée en matière, une façon de dire qu’on est si pleinement là, si évidemment là, qu’il serait incongru d’avoir à s’annoncer. Pas de bonjour à ses amis dandys tout pleins de leurs lubies – de toute façon d’un ren­ dez-vous à l’autre c’est une unique conversa­ tion qui se poursuit sans fin ni véritable objet. Encore moins de bonjour à Marie, la « ma­ man », précisément parce qu’elle est la ma­ man, ingratement frappée de l’évidence du foyer, toujours déjà là même quand elle est loin – à quoi bon lui dire bonjour ? C’est à une autre qu’Alexandre réserve ses bonjours : Veronika – la « putain ». Et alors de nouveau le bonjour demande. Une demande insatia­ ble, toute une foule de prières ramassées en un deux-syllabes : êtes-vous heureuse de me

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voir ? resterez-vous longtemps ? me quitterez-­ vous ? En somme : m’aimerez-­vous ? C’est un bonjour hors de prix, qui rend malade, et pire : amoureux – le film nous abandon­ nera là, avec Veronika qui vomit d’amour et Alexandre écroulé par terre. Le mot le plus ordi­naire du monde soudain poussé à des hauteurs aberrantes, un haut plateau indistinct de caresses et de coups de couteau. Autre­ ment dit : le film lui-même, tout entier ra­ massé dans un mot, épinglé là dans sa façon d’élever le banal au plus haut point d’intensité malade. On crut voir à l’époque sa révo­lution ailleurs, dans une poignée d’autres mots (« baiser », « tampon », qui écorchaient tant les oreilles), alors qu’elle se logeait là, à la ren­ contre de deux génies (celui qu’avait Léaud de dire, celui qu’avait Eustache de montrer et faire entendre), dans un mot autrement plus simple, simple comme : bonjour. JÉRÔME MOMCILOVIC


LES FILMS DU FLEUVE, ARCHIPEL 35

ET

SAVAGE FILM

©PHOTO : CHRISTINE PLENUS

PRÉSENTENT

TORI ET LOKITA UN FILM DE

JEAN-PIERRE

ET

LUC DARDENNE

PABLO SCHILS JOELY MBUNDU ALBAN UKAJ TIJMEN GOVAERTS CHARLOTTE DE BRUYNE NADÈGE OUEDRAOGO MARC ZINGA

AU CINÉMA LE 5 OCTOBRE


Cinéma -----> L’archive de Rosalie Varda

C’EST LA RENTRÉE DES CLASSES ! Chaque mois, pour TROISCOULEURS, Rosalie Varda nous raconte ses souvenirs liés à ses parents, les cinéastes Agnès Varda et Jacques Demy. Ce mois-ci : la Cabane de cinéma d’Agnès Varda, à la Fondation Cartier pour l’art contemporain. D’habitude, je partage des photographies des tournages des films d’Agnès et de Jacques, mais là je suis tombée sur celle-ci… Agnès et moi dans sa Cabane de cinéma. Début 2006, Hervé Chandès invite Agnès à concevoir une exposition pour la Fondation Cartier pour l’art contemporain. Ce sera « L’Île et Elle ». C’est la première fois que nous avons conçu ensemble une exposition, ce qui m’a fait devenir, en plus d’être sa fille, sa collaboratrice-productrice ! Pour l’exposition, Agnès, si prolifique et si curieuse, a proposé une série d’installations, et notamment une cabane, une petite maison de 5,50 mètres par 4,50 mètres faite en pelli­ cule d’une copie 35 mm des Créatures*. C’était du recyclage : en 2006, les salles de cinéma s’équipaient en projecteurs numériques, et les copies des films devenaient obsolètes. La Cabane de l’échec, devenue ensuite Cabane de cinéma, a suscité des réactions formidables de la part des visiteurs qui, en s’approchant, voyaient en gros plan la belle Catherine De­ neuve ou découvraient Michel Piccoli parlant à un cheval dans un marais salant. La lumière na­ turelle éclairait chaque image et les bandes de pellicules. Cela donnait un nouveau rapport à l’image. Agnès elle-même a dit, plus tard : « Le cinéma, c’est de la lumière qui arrive quelque part et qui est retenue par des images, par des noirs, des blancs et des couleurs. Quand je suis là, j’ai l’impression que j’habite le cinéma, que c’est ma maison, que j’ai toujours habité là, que c’est un refuge, une sorte de havre de paix. » Voilà, je m’arrête sur ces mots si simples et joyeux de notre Agnès. Avec ses cabanes de lumière, elle exprimait son amour du cinéma. À nous, spectateurs, de l’exprimer en allant dans les salles obscures ! C’est la rentrée des cinémas ! • ROSALIE VARDA * Les Créatures a été tourné en 1965 sur l’île de Noirmoutier avec Catherine Deneuve et Michel Piccoli. Lors de sa sortie, ce fut un échec total, malgré sa sélection officielle à la Mostra de Venise en 1966.

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© Ciné-Tamaris

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L E S F I L M S P E L L É AS

Miraculeux. THE HOLLYWOOD REPORTER

présente

LEA SEYDOUX PASCAL GREGGORY MELVIL POUPAUD NICOLE GARCIA

UN BEAU MATIN

Un film d’une beauté immense. LA SEPTIÈME OBSESSION

© PHOTO : CAROLE BETHUEL

UN FILM DE

MIA HANSEN-LOVE

AU CINÉMA LE 5 OCTOBRE Les Films du Losange / www.filmsdulosange.com


Cinéma -----> Sorties du 7 septembre au 5 octobre

A P A M É N I C S IE

T R O S ES

D E D I U G E L

FEU FOLLET SORTIE LE 14 SEPTEMBRE

Le très queer João Pedro Rodrigues réveille les passions avec une comédie musicale avant-gardiste sur l’initiation sexuelle d’un jeune prince portugais devenu pompier. Si l’on connaissait João Pedro Rodrigues pour ses ovnis flamboyants et radicaux, d’O fantasma (2000) à Mourir comme un homme (2010), on l’attendait moins sur le terrain de la franche comédie. C’est chose faite avec Feu follet, un film camp, présenté

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à la Quinzaine des réalisateurs lors du der­ nier Festival de Canne, dans lequel le cinéa­ ste fantasme la destinée du jeune prince Alfredo (Mauro Costa, lire p. 14) depuis sa mort en 2069. En une suite de vignettes hilarantes, Rodrigues théâtralise les mœurs d’une aristocratie portugaise engoncée dans le souvenir de son impérialisme ; le fond est grave, mais le ton burlesque et hédoniste du cinéaste emporte tout sur son passage. Savoureux pot-pourri, le film se nourrit d’un certain malaise sociétal (s’y confondent l’écologie de Greta Thunberg, la crise sa­ nitaire ou encore la recrudescence du ra­ cisme) pour l’exorciser – et l’érotiser – par la fiction. Feu follet est pétri d’une imagina­ tion fertile, à tel point que les arbres d’une

forêt menacée sont assimilés à l’organe viril par le père d’Alfredo. Ce dernier, pris d’un désir irrépressible pour cette nature sau­ vage, se décide alors à devenir pompier ; c’est le début d’une initiation charnelle pour le prince… Travaillé depuis toujours par la question du détournement, le cinéaste ne déroge pas à sa règle : les soldats du feu sont soumis à des entraînements filmés comme des rituels torrides dans lesquels les corps saillants sont disposés selon des tableaux de maîtres. Difficile de résister au charme espiègle du récit, qui se joue des symboles sans pour autant les recon­ duire ; chez Rodrigues, la caserne est un lieu d’émancipation purement organique. Les corps s’y heurtent, dansent et s’embrassent

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au gré d’une séance de bouche-à-bouche, scellant un amour entre le prince et l’un de ses collègues (André Cabral, lire p. 14). La comédie se mue en tragédie sentimentale, et l’émotion afflue comme par surprise, Rodrigues faisant feu de tout bois pour si­ gner un film furieusement politique. Feu follet de João Pedro Rodrigues, JHR Films (1 h 07), sortie le 14 septembre

DAVID EZAN


FRÉDÉRI C BRI LLI O N

ET

GILLES LEGRAND

PRÉSENTENT

AR

SARA GIRAUDEAU

DAMIEN BONNARD

BENJAM I N LAVERNHE D E LA CO MÉD I E FRANÇAISE

UN FILM DE

© CHRISTINE TAMALET

LÉO PO LD LEG RAN D

J U D ITH CHEMLA


Cinéma -----> Sorties du 7 septembre au 5 octobre

RODEO SORTIE LE 7 SEPTEMBRE

Coup de cœur du jury Un certain regard au dernier Festival de Cannes, le premier long métrage percutant de Lola Quivoron, qui suit une bikeuse indocile plongée dans un monde d’hommes, séduit par sa capacité à bouleverser avec finesse les normes établies. « Sorcière ! » Le mot est lâché. Julia ré­ pond à cette insulte lourde de sens par un long doigt d’honneur brandi vers ce­ lui qui la profère. Manel, mâle dominant membre des B-more, n’a jamais supporté que la jeune femme rebelle intègre cette bande 100 % masculine. Des fous de moto qui retapent des grosses cylindrées avant de les faire vrombir à toute allure sur des « lignes » de bitume perdues dans des zones désaffectées de banlieue pari­ sienne. Cet espace géographique peuplé

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d’adeptes des roues arrière, la réalisatrice Lola Quivoron l’avait déjà filmé dans son court métrage de fin d’études, Au loin, Baltimore. L’arrivée d’un personnage fé­ minin dans cette communauté où règne en apparence une masculinité au faîte de sa toxicité va permettre de questionner encore plus profondément ce monde qui fascine la cinéaste depuis son enfance à Épinay-sur-Seine. Ce n’est pas un ha­ sard si sa caméra s’attarde sur les pots d’échappement, les pistons et les gui­ dons, toutes ces pièces qui s’assemblent autant qu’elles se désossent. La carapace viriliste des personnages masculins est elle aussi déconstruite, et ce procédé de démantèlement est d’autant plus efficace que l’explosive Julia n’entre elle-même dans aucune case. Surtout pas dans celle d’un féminin stéréotypé auquel les B-more voudraient la réduire. Fumeuse de joints, voleuse invétérée, elle pousse encore plus loin les curseurs de la margi­ nalité que ne le fait ce crew qu’elle par­ vient à intégrer à la suite de la mort d’un des leurs. À la fois drame social, film de braquage et film noir, Rodeo est par ail­ leurs nimbé d’une atmosphère fantastique

qui colle parfaitement à ce personnage de « sorcière » incarné par Julie Ledru, bikeuse dans la vraie vie. Une figure dé­ concertante dont la radicalité s’illustre à merveille autour d’un feu, dans une danse nocturne déchaînée aux allures de sab­ bat. Cette séquence intervient juste après que Manel, dont Julia avait osé remettre en question la virilité en l’aidant à se re­ lever d’une mauvaise chute, l’a insultée. Plutôt que de se sentir rabaissée, la jeune femme semble galvanisée par l’emploi de ce terme. Car il renvoie bien sûr à cet imaginaire de la femme maléfique, mais aussi à une figure libre et puissante qui, à la fin du film, parviendra symbolique­ ment à échapper au destin tragique que lui réservaient les hommes. Rodeo de Lola Quivoron, Les Films du Losange (1 h 45), sortie le 7 septembre

TRISTAN BROSSAT

no 191 – septembre 2022

Trois questions Pourquoi l’univers particulièrement viriliste du cross bitume vous fascine-t-il tant ? C’est un univers marginal qui est régi par des codes très précis et une technicité sophistiquée. J’aime observer ce micromonde, ses rituels, sa mythologie, et y injecter des éléments de fiction pour mettre à jour sa mécanique et faire bouger les lignes. Vous dîtes que, si votre court métrage Au loin, Baltimore décrivait ce même univers de manière naturaliste, Rodeo est quant à lui un film « surnaturaliste »… Le naturalisme y est doublé d’une dimension épique, avec un rapport fort à la mythologie américaine, celle du western

À LOLA QUIVORON mais aussi de la bike life. Je voulais que Rodeo s’inscrive dans une esthétique mêlant une forme de spiritualité, de croyance, de rêves à un réalisme cru, brutal, quasi documentaire. Si le courage de Julia force l’admiration, sa radicalité ne rend-elle pas difficile l’identification du spectateur à son personnage ? Je crois que sa radicalité n’est pas un barrage à l’identification. Julia est une figure dissidente, mais, comme beaucoup d’entre nous, elle porte en elle une quête d’absolu, un désir irrépressible de se sentir vivante. La sincérité et la détermination avec lesquelles elle se débat la rendent très attachante, et très émouvante.


Sorties du 7 septembre au 5 octobre <---- Cinéma

CHRONIQUE D’UNE LIAISON PASSAGÈRE SORTIE LE 14 SEPTEMBRE

Après Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait, sorti en 2020, Emmanuel Mouret poursuit sa fine entomologie du couple par une relation adultère épisodique – et fait naître une alchimie improbable entre Vincent Macaigne et Sandrine Kiberlain. Cinéaste du verbe par excellence, Em­ manuel Mouret (Caprice, Mademoiselle de Joncquières) s’est taillé une place à part dans un cinéma d’auteur français amateur de filouteries amoureuses. L’écriture de Mouret, alliage excitant de désinvolture et de sophistication, détricote à merveille ce jeu étrange auquel on se livre lorsque l’on cherche à séduire. C’est tout le propos de Chronique d’une liaison passagère qui, comme une contradiction à l’imbroglio cho­ ral des Choses qu’on dit, les choses qu’on fait, circonscrit son récit aux seules entre­

vues d’un couple adultère. On ne saura que peu de choses de leur vie par ailleurs, si ce n’est qu’elle (Sandrine Kiberlain) est une mère célibataire et qu’il (Vincent Macaigne) est un homme marié. À quoi bon filmer le reste ? L’étonnante sobriété du récit, cha­ pitré au rythme des rendez-vous, est un vrai coup de génie : débarrassé d’encom­ brantes sous-intrigues, le cinéaste peut alors se consacrer à ses personnages et à eux seuls. Il accomplit aussi ce qu’on imagine être son fantasme : sculpter un dialogue amoureux comme ininterrompu, de l’étape de la séduction jusqu’aux premiers signes d’usure. Le film en devient presque musical ; le couple danse une valse ténue avec ses sentiments, priés de ne pas faire déborder le vase, quand les répliques s’échangent et affluent façon free-jazz. Chacun sa partition, et son équilibre échappera précisément au duo via l’irruption d’un troisième musicien… C’est dire que les mots sont l’instrument d’Emmanuel Mouret, qui enchaîne les saillies et affronte la langue sans jamais craindre l’irréalisme. Au contraire, c’est cette intensité qui confère au film sa dimension spectacu­ laire – de rire, de gêne, d’émotion. Terrain de jeu idéal pour ses comédiens, qui ont

rarement été aussi justes ; si on connaissait Vincent Macaigne en romantique un peu gauche, il est ici d’une drôlerie inégalée. Sandrine Kiberlain, elle, surprend en femme entreprenante et désinhibée. Avec la malice qu’on lui connaît, nul doute que le cinéaste s’est plu à marier ce duo improbable en in­ versant royalement les stéréotypes.

septembre 2022 – no 191

Chronique d’une liaison passagère d’Emmanuel Mouret, Pyramide (1 h 40), sortie le 14 septembre

DAVID EZAN

Emmanuel Mouret s’est taillé une place à part dans un cinéma d’auteur français amateur de filouteries amoureuses. 51


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BABI YAR. CONTEXTE SORTIE LE 14 SEPTEMBRE

Passé maître depuis quelques années dans l’art de monter les images d’archives, l’Ukrainien Sergei Loznitsa signe avec Babi Yar. Contexte un documentaire terrassant, dénué de voix off, sur le massacre perpétré en septembre 1941 par l’armée nazie dans un ravin de la banlieue de Kyiv. Les 29 et 30 septembre 1941, des com­ mandos nazis assassinent, avec l’assis­ tance de quelques bataillons locaux, plus de 33 000 juifs, hommes, femmes, enfants et vieillards, dans le ravin de Babi Yar, aux abords de Kyiv. L’opération, le plus grand massacre de la Shoah en Ukraine, est d’une rapidité et d’une cruauté inouïes. Après la guerre, pourtant, le funeste événement est longtemps resté sous silence, enseveli sous

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la boue d’un barrage construit sur les lieux du crime en 1952. Poursuivant son précieux travail sur les images d’archives, entamé no­ tamment avec Le Siège et L’Événement (res­ tés inédits en France) consacrés au siège de Leningrad et à la chute de l’U.R.S.S., Sergei Loznitsa livre avec Babi Yar. Contexte un documentaire essentiel qui lève le voile sur ce qui a précédé et suivi le massacre, des ravages causés dans le pays par l’invasion nazie au comblement du ravin par le régime soviétique, en passant par les procès qui ont eu lieu au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Au fil d’un montage patient et méticuleux, le film montre dans un premier temps, étape par étape, le déplacement des troupes et les mouvements de popu­ lation ayant précédé la tuerie de Babi Yar. Restaurés, colorisés et sonorisés pour l’oc­ casion, de longs panoramiques suivent le mouvement des prisonniers et des soldats, dont les regards croisent, à maintes reprises, celui de la caméra. Ce qui frappe tient à la posture de ces corps qui se savent filmés et semblent nous renvoyer à notre propre regard, à quatre-vingts années d’intervalle. Outre l’absence de voix off, la parole de

Loznitsa se bornant à quelques cartons qui précisent, sans s’épancher, le dérou­ lement des événements, la force de Babi Yar. Contexte tient à sa puissance évoca­ trice, puisque le massacre en lui-même n’a pas été filmé. Reste une poignée de pho­ tographies terrassantes sur les traces de la tuerie, suivie au montage par l’arrivée des troupes soviétiques dans les rues de Kyiv. Bouleversant, le film gravite autour de ce hors-champ – de Babi Yar ne resterait ainsi qu’un contexte, comme une image man­ quante entre deux photogrammes.

no 191 – septembre 2022

Babi Yar. Contexte de Sergei Loznitsa, Dulac (2 h), sortie le 14 septembre

CORENTIN LÊ

La force du film tient à sa puissance évocatrice, puisque le massacre n’a pas été filmé.


m i n i m a

p r o d u c t i o n s

p r é s e n t e

LA COMBATTANTE u n e V i e d e s aV o i r e t d e c o m B a t p o u r L e s a u t r e s u n

f i L m

d e

CAMILLE PONSIN

aVec marie - josé tuBiana

LE 5 OCTOBRE AU CINÉMA


Cinéma -----> Sorties du 7 septembre au 5 octobre

TOUT FOUT LE CAMP SORTIE LE 14 SEPTEMBRE

Road movie aux airs de comédie fantastique et rebelle, le nouveau Sébastien Betbeder fait se croiser dans la région d’Amiens des figures marginales de la France périphérique pour redonner une couleur poétique à l’esprit de lutte et de désobéissance. Explorateur de formes qui associent par­ fois fiction et documentaire, Sébastien Betbeder signe ici une cinglante comédie politico-­fantastique qui narre la rencontre à Amiens entre un pigiste local (Thomas, joué par Thomas Scimeca) et un musicien fantai­

siste, ancien candidat à l’élection municipale, dénommé Usé (personnalité authentique nommée à la ville Nicolas Belvalette, qui tient son propre rôle). L’aventure se corse quand ils découvrent le corps sans vie d’un homme (incarné par Jonathan Capdevielle) qui va soudain ressusciter et accompagner les deux comparses à travers la campagne. Humour loufoque et moments gore animent ce road movie qui dresse le portrait d’une France rongée par la brutalité du capitalisme et l’abandon des classes populaires. Autour du personnage central de journaliste, qui se retrouve témoin d’événements surnaturels et apprend les vertus de la désobéissance, se déploie un joyeux casting (Marc Fraize, Jackie Berroyer, Aloïse Sauvage, William Lebghil) qui amplifie l’élan collectif de cette fable poli­ tique (rappelons qu’Amiens est la ville d’ori­ gine du président Macron), laquelle proclame le retour de la lutte et de l’espoir.

Tout fout le camp de Sébastien Betbeder, Rezo Films (1 h 35), sortie le 14 septembre

DAMIEN LEBLANC

TOUT LE MONDE AIME JEANNE SORTIE LE 7 SEPTEMBRE

Jeanne (Blanche Gardin), ruinée, doit faire l’inventaire de l’appartement lisboète de sa mère défunte… Céline Devaux se révèle en brillante cinéaste de l’introspection avec cette comédie acide et mélancolique qui donne la parole aux petits diables qui murmurent à nos oreilles. Dans le droit fil de sa récente série pour Canal+, La Meilleure Version de moi-même (2021), Blanche Gardin apparaît dans le pre­ mier long métrage de Céline Devaux avec un vague à l’âme, un air déboussolé. Elle est l’actrice contemporaine qui sait le plus subti­ lement sertir nos fragilités d’un humour noir corrosif, et elle s’en donne à cœur serré dans cette comédie sur fond de crise existentielle. Elle incarne Jeanne, brillante ingénieure dont l’ambitieux projet écologique tombe à l’eau et qui doit en même temps faire face à la

mort de sa mère. Alors qu’elle doit vider l’appartement de celle-ci à Lisbonne, elle tombe sur un ancien copain de lycée, Jean (Laurent Lafitte), qui force la conversation de manière un peu lourde, et qu’elle ne cesse de recroiser… Avec un sens du rythme bluf­ fant, la cinéaste ponctue le récit de courtes scènes d’animation. Hérissée par le tumulte émotionnel de la situation, la mauvaise conscience de l’héroïne, figurée par des es­ quisses nerveuses, s’y exprime de façon hy­ per mordante. Dans ces séquences animées, l’héroïne tape sur tout le monde quand, dans la scène d’avant ou d’après, elle paraît faus­ sement impassible. S’ensuit un sentiment très cathartique, qui venge toutes les fois où l’on a gardé la face alors qu’à l’intérieur on explo­ sait. Mais aussi un effet de désorientation, qui capte avec finesse l’errance du deuil. Tout le monde aime Jeanne de Céline Devaux, Diaphana (1 h 35), sortie le 7 septembre

QUENTIN GROSSET

La cinéaste ponctue le récit de courtes animations avec un sens du rythme bluffant. 54

no 191 – septembre 2022


© 2021 Element Pictures.

UNE SÉRIE Ý

EN CE MOMENT SEULEMENT SUR


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NINJABABY SORTIE LE 21 SEPTEMBRE

Inconnue en France, la Norvégienne Yngvild Sve Flikke frappe fort avec cette comédie qui sonde le tourbillon d’émotions que suscite une grossesse non désirée chez une jeune femme. Son Ninjababy est un beau bébé à la fois grimaçant et touchant, comme on aime. À 23 ans, la tempétueuse et bordélique Rakel (géniale Kristine Kujath Thorp) vit en coloc avec sa meilleure amie. Elle se voit astronaute, garde forestière ou bien dessinatrice. Zéro place pour une quel­ conque responsabilité. Pourtant, six mois après un coup d’un soir, elle apprend qu’elle est enceinte. Un déni de gros­ sesse qui l’empêche d’avorter. Son es­ prit fabrique alors Ninjababy. Inspiré de ses carnets de dessins, le fœtus s’anime, communique avec elle et fiche la pagaille

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dans son quotidien… En regardant Ninja­ baby, adaptation de la BD Fallteknikk d’Inga Sætre, on pense à Allô maman, ici bébé ! (1990) dans lequel un bébé tout juste né commente les premiers pas hési­ tants de sa mère dans la maternité. Mais, à la différence de la comédie américaine d’Amy Heckerling, plutôt gentille, le film d’Yngvild Sve Flikke choisit un ton carré­ ment grinçant, bien rafraîchissant, pour chroniquer cette grossesse non désirée. Ce « ninjababy », espion miniature qui ar­ bore fièrement un bandeau noir troué sur les yeux, juge les moindres faits et gestes de Rakel, s’invite dans ses expériences les plus intimes (géniale scène en stop motion où il apparaît sous la forme d’une marionnette en pâte à modeler, dans le ventre de cette dernière, et se fait asper­ ger de sperme pendant un coït). Sous ses dehors de troll, il devient l’incarnation des doutes, des frustrations de Rakel, qu’on est tenté de voir comme la petite sœur de l’héroïne de Julie (en 12 chapitres) du réalisateur (lui aussi norvégien) Joachim Trier – le même élan spontané, la même peur de s’engager les faisant dévier du conformisme ambiant. Ce que réussit par­

ticulièrement le film, c’est créer pendant un long moment un sentiment d’apesan­ teur, de navigation ludique dans les eaux troubles de la maternité. Pour, sur sa fin et au rythme de Rakel, nous faire sentir le poids qui pèse sur cette dernière (à me­ sure que la grossesse arrive à son terme, que son ventre se gonfle, ses dessins se font plus sombres). Dans le contexte ac­ tuel (rappelons que la Cour suprême des États-Unis a révoqué le 24 juin dernier l’arrêt Roe vs Wade, qui accordait depuis 1973 aux Américaines le droit d’avorter dans tout le pays), explorer avec une telle profondeur l’expérience d’une grossesse non désirée est salutaire. Rarement un film ne l’a fait avec autant d’humour et d’inventivité. Ninjababy d’Yngvild Sve Flikke, Wild Bunch (1 h 43), sortie le 21 septembre

JOSÉPHINE LEROY

no 191 – septembre 2022

Trois questions C’est rare de voir un fœtus au cinéma. Pourquoi avoir choisi d’en faire un personnage animé ? C’est une idée qui est venue pendant l’écriture du scénario. Avec mes coscénaristes, on voulait quelque chose qui reflète la personnalité brutale de Rakel, car Ninjababy est sa création. On s’est aussi dit que, sur les images d’échographies, le fœtus est déformé, il n’est pas beau. D’où l’envie de le représenter de manière grossière – même s’il est plus mignon que dans nos intentions. Il y a des films sur la grossesse qui vous ont marquée ? Je pense à Juno, mais sinon je crois que le cinéma aborde le sujet trop sérieusement. J’avais envie de recréer par la comédie ce chaos qui m’habitait quand

À YNGVILD SVE FLIKKE j’étais enceinte. Je m’asseyais en me demandant : « Mais merde, il se passe quoi en moi, là ? » Avoir un être qui grandit à l’intérieur de vous, c’est indescriptible. Votre héroïne ne veut pas d’enfants mais dépasse le délai légal pour avorter. Ça fait forcément écho à l’actualité. J’ai présenté mon film aux ÉtatsUnis cet été, et il y a des gens qui ont trouvé ça fou de voir un personnage qui ne veut pas être mère. C’est là que le cinéma a un rôle politique à jouer. Non pas qu’il faille écrire un message en lettres majuscules, mais il faut faire en sorte que les spectateurs se posent des questions en sortant, qu’ils en discutent avec leurs amis… Pour moi, une comédie est même plus efficace quand elle a un sous-texte politique.


PA R L E R É A L I S AT E U R D E S N O W T H E R A P Y E T T H E S Q UA R E

“ UNE COMÉDIE COMPLÈTEMENT FOLLE ” LES ÉCHOS

“ DÉCAPANT ”

“ VIRTUOSE ”

PARIS MATCH

LE PARISIEN

“ HILAR ANT ”

“ IRRÉSISTIBLE ”

LA VOIX DU NORD

OUEST FR ANCE

HARRIS DICKINSON

CHARLBI DEAN

WOODY HARRELSON

UN FILM DE

création : kévin rau / TROÏKA • crédits non contractuels

RUBEN ÖSTLUND

LE 28 SEPTEMBRE


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MOONAGE DAYDREAM SORTIE LE 21 SEPTEMBRE

Portrait halluciné du regretté David Bowie, disparu en 2016, le documentaire hommage de Brett Morgen a ajouté un peu de piquant punk à la dernière édition cannoise, où il était présenté en Séance de minuit. Dans le genre trop sage du documentaire musical, Moonage Daydream fait figure d’ex­ traterrestre. On l’a découvert dans un état de semi-fatigue un soir, en fin de Festival de Cannes, et, opérant de sa magie noire, il nous a tout de suite réveillés. S’attaquer à David Bowie n’a pourtant rien d’évident : par quel bout prendre la vie de celui qui s’est métamorphosé au gré d’impulsions musicales très diverses – de la création de son my­ thique alter ego androgyne Ziggy Stardust à son personnage de dandy clinquant, en passant par sa période expérimentale berli­ noise ? Plutôt que de le muséifier, l’Américain

Brett Morgen (auteur en 2015 d’un docu sur le leader de Nirvana, Kurt Cobain. Montage of Heck) épouse les contours insaisissables de l’artiste caméléon. Utilisant des images d’archives datant de ces vingt-cinq dernières années, qu’il transforme pour donner nais­ sance à des plans kaléidoscopiques, il crée une atmosphère ensorcelante à la Kenneth Anger. Mais le film collecte aussi des entre­ tiens étonnants. On retient celui où, en 1983, le chanteur demande à un journaliste de MTV pourquoi sa chaîne ne programme pas plus d’artistes noirs. En dosant montée exubérante et redescente plus lucide, le docu rend un hommage particulièrement malin à Bowie, maître en la matière. Moonage Daydream de Brett Morgen, Universal Pictures (2 h 20), sortie le 21 septembre

JOSÉPHINE LEROY

Plutôt que de le muséifier, Brett Morgen épouse les contours insaisissables de l’artiste caméléon.

JUSTE SOUS VOS YEUX SORTIE LE 21 SEPTEMBRE

Avant La Romancière (sortie prévue en février 2023), Hong Sang-soo a filmé l’errance d’une ancienne actrice qui, de retour à Séoul, tente d’apprécier la beauté d’un quotidien doux-amer. Un film solaire et gracieux comme un rêve. « Je ne vivrai pas ainsi. Laissez-moi voir ce qu’il y a juste sous mes yeux. » Parmi les pen­ sées que Sang-ok (Lee Hye-young) formule en voix off tout au long du nouveau film de Hong Sang-soo, celle-ci résonne tout parti­ culièrement. De retour à Séoul après avoir longtemps vécu à Washington, cette femme

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qui a jadis connu une éphémère carrière à la télévision, retrouve sa sœur puis rencontre un cinéaste désireux de tourner avec elle. Mais Sang-ok porte un lourd secret : elle n’en aurait plus pour très longtemps et doit, par consé­ quent, apprendre à récolter la sève du temps présent… Dans ce film aux airs de songe co­ tonneux, suite de conversations typiques de son cinéma, Hong Sang-soo continue d’ap­ pauvrir sa forme pour mieux l’enrichir d’une précarité salvatrice : précarité d’une existence hantée par la finitude, qui cherche à s’ou­ vrir sur le tard aux aléas de la vie ; précarité de l’image, aussi, avec un recours délibéré à une caméra de piètre qualité. Surexposés, de nombreux plans laissent la lumière de l’extérieur brûler l’ensemble de l’arrière-plan : dans l’impossibilité de contempler les pay­ sages, irradiés, c’est l’audience qui est à son tour invitée à voir ce qu’elle a « juste sous ses yeux », dans la modestie du premier plan.

Juste sous vos yeux de Hong Sang-soo, Capricci Films (1 h 25), sortie le 21 septembre

no 191 – septembre 2022

CORENTIN LÊ


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SANS FILTRE SORTIE LE 28 SEPTEMBRE

[extended]

Rebelote. Palmé en 2017 pour The Square, le Suédois Ruben Östlund a de nouveau raflé la Palme d’or cette année à Cannes pour Sans filtre, une comédie qui tache sur l’argent, les rapports de pouvoir et l’indécence de notre époque. Entomologiste et observateur avisé de nos bassesses et de nos pires travers, le réalisateur suédois peint sur l’écran de son cinéma le monde tel qu’il le dé­ goûte. Il s’attaque avec Sans filtre (le titre original, Triangle of Sadness, est plus par­ lant) à l’argent roi. Qui possède et qui est possédé ? De cette vaste question qui fait tourner en rond le monde capitaliste, Ru­ ben Östlund tire une farce en trois actes.

Il plonge d’emblée au cœur du réacteur, en ouvrant son film avec une scène hila­ rante de casting de mannequins hommes dans laquelle les corps photocopiés sont là pour vendre du luxe, avec le sourire en option. Avec son sens du cadre mini­ maliste qui étire le malaise, Östlund ins­ talle dans ce premier acte une comédie amoureuse sur la place de l’argent dans le couple – ici une influenceuse et un man­ nequin – et la dynamique de genres. Le ton est acerbe, la situation, absurde, et le cinéaste joue comme toujours à merveille des effets de rupture et de redondance. Moins bourreaux que victimes consen­ tantes, ces deux personnages deviennent le pilier vacillant d’un film qui va de plus en plus loin. Dans le deuxième acte, à bord d’une croisière de luxe, les rapports de force et d’argent s’aiguisent, la laideur est partout, et Östlund bascule allègre­ ment dans la grosse farce qui tache, avec effet mal de mer. Hommage au Sens de la vie des Monty Python, cette partie agit comme une catharsis comique qui

dégueule (littéralement) sur l’écran toute la monstruosité des puissants. Pas finaud certes, mais tellement énorme, tellement burlesque que quelque chose lâche et va jusqu’à l’épuisement sidéré du spectateur hilare. Östlund orchestre alors, dans un troisième acte buissonnier sur une île dé­ serte, un renversement ironique qui rebat les cartes du pouvoir. La mécanique n’est pas nouvelle, et Östlund a la satire un peu courte (le pouvoir rend pervers). Mais il est sauvé par son couple de héros qui, perdus dans un monde qui les a dépos­ sédés d’eux-mêmes, rêvent de s’apparte­ nir l’un à l’autre. Sans filtre de Ruben Östlund, Bac Films (2 h 29), sortie le 28 septembre

RENAN CROS

Trois questions À RUBEN ÖSTLUND Sans filtre va loin dans la cruauté et la crudité. Mais pourquoi êtes-vous si méchant ? Je ne suis pas méchant. Celui qui dit la vérité est souvent vu comme cynique. Je suis tout autant influencé par Luis Buñuel que par la comédie américaine contemporaine. Mes films sont des parcs d’attractions pour adultes, des grand huit à sensations où le public peut venir crier et lâcher la pression. Mais, pour ça, il faut accepter d’avoir la tête en bas. Parfois, on vomit.

Cette scène de vomi est un grand moment burlesque et crado. Elle rappelle la scène de repas dans Le Sens de la Vie des Monty Python… On m’a longtemps comparé à Michael Haneke. Les Monty Python, c’est nettement plus marrant. La bienséance ne m’intéresse pas. Les films polis, je laisse ça aux autres. Et puis, le vomi, c’est politique. Il n’y a pas meilleure image, je crois, pour raconter le trop-plein de notre époque. Ce qu’on avale finit toujours par ressortir, et ça tache.

13.11 MARSEILLE - ESPACE JULIEN 24.11 BORDEAUX - THÉÂTRE FEMINA 25.11 TOURS PALAIS - DES CONGRÈS 16.O1 PARIS - LA CIGALE 28.O1 NANCY - SALLE POIREL ALBUM DISPONIBLE MAINTENANT ÉCOUTEZ

Pourquoi avoir pris comme héros un couple de mannequins ? Parce qu’ils sont l’image même de notre société. On leur demande juste d’être un corps qu’on peut désirer. C’est à la fois le point le plus haut de la hiérarchie sociale d’aujourd’hui et le plus bas. Ils ne savent rien faire d’autre qu’être beaux. Économiquement, c’est passionnant. À quel moment devient-on sa propre marchandise ? Le monde des influenceurs, c’est le sommet du capitalisme.

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LE SIXIÈME ENFANT SORTIE LE 28 SEPTEMBRE

Deux familles que tout oppose échangent un enfant. De ce sujet délicat, Léopold Legrand tire un premier long métrage sans jugement ni pathos, illuminé par de belles idées de mise en scène. Dès le départ, Franck (Damien Bonnard) et Ju­ lien (Benjamin Lavernhe) ne se comprennent pas. Le premier est ferrailleur, membre de la communauté des gens du voyage, arrêté pour un menu larcin. Le second, avocat aux honoraires beaucoup trop élevés pour ce client. Puis ils finissent par trouver un terrain d’entente et obtiennent une peine allégée pour Franck. Par le truchement des petits aléas insignifiants de l’existence – des trans­

ports en commun qui ne fonctionnent pas, une politesse qui empêche de refuser une invitation –, leurs mondes viennent à se croiser au-delà du tribunal. Jusqu’à ce que Meriem (Judith Chemla), la femme de Franck, enceinte pour la sixième fois, propose à Anna (Sara Giraudeau), l’épouse de Julien désespé­ rée de ne pas avoir d’enfants, de prendre ce bébé qu’elle n’a pas les moyens de nourrir… Le Sixième Enfant raconte cet improbable arrangement sur un rythme étrange et gra­ cieux, fait d’ellipses et de moments suspen­ dus. Le réalisateur, qui n’oublie jamais d’avoir de la tendresse pour ses personnages, dé­ place peu à peu son point de vue du duo des maris à celui des femmes, explorant avec délicatesse tout ce que la maternité peut comporter de déchirements. Il en résulte un film simple mais habile dans sa façon d’éviter les écueils du drame familial comme du film social, et de célébrer la sororité.

Le Sixième Enfant de Léopold Legrand, Pyramide (1 h 32), sortie le 28 septembre

MARGAUX BARALON

LA DERNIÈRE NUIT DE LISE BROHOLM SORTIE LE 21 SEPTEMBRE

La Danoise Tea Lindeburg signe un premier long métrage bluffant, étonnement sensoriel, qui nous transporte dans le milieu agricole austère de la fin du xixe siècle. Une histoire de transmission, de prophéties néfastes et de jeunesse fauchée, vue par le prisme d’une adolescente. Dans la salle de bains, Lise se prépare à partir, coiffe ses longs cheveux blonds, alors que la lumière du soleil transperce la fenêtre. Aînée d’une fratrie nombreuse, elle est la seule à pouvoir quitter la ferme familiale pour commencer ses études. Sa mère, qui lui prédit un grand avenir, s’ap­ prête à accoucher. Alors que Lise fait ses derniers adieux au voisinage, une rumeur lui parvient au loin : l’accouchement com­ mence, il est douloureux et dangereux pour la vie de sa mère qui, s’accrochant à un rêve qu’elle croit prémonitoire, refuse de faire

appel à un médecin… Ne lâchant jamais le point de vue de l’adolescente, qui grandit dans une famille luthérienne très croyante, le conte sombre de Tea Lindeburg fait sentir avec virtuosité l’étau qui se resserre autour d’elle, en tachant de noir son cadre de vie bucolique. D’abord à travers des plans oni­ riques d’une beauté macabre (dans un rêve, Lise s’imagine inondée de sang en plein champ). Ensuite par l’évolution de son envi­ ronnement sonore, de plus en plus effrayant – comme un présage des malheurs à venir. On est marqué par cette profusion d’idées de mises en scène qui contrecarre la froideur du monde dans lequel évolue l’héroïne. Au thème un peu éculé de la fin de l’innocence, Tea Lindeburg apporte un nouveau souffle. La Dernière Nuit de Lise Broholm de Tea Lindeburg, UFO (1 h 26), sortie le 21 septembre

JOSÉPHINE LEROY

Dans un rêve, Lise s’imagine inondée de sang en plein champ. 60

no 191 – septembre 2022


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UN BEAU MATIN SORTIE LE 5 OCTOBRE

Le nouveau film de Mia Hansen-Løve, présenté à la dernière Quinzaine des réalisateurs à Cannes, nous a beaucoup touchés par sa façon sensible de dépeindre l’état d’attente vécu par une jeune mère, jouée par Léa Seydoux : avec son père (Pascal Greggory), à qui elle cherche un établissement pour personnes dépendantes ; et avec son amoureux (Melvil Poupaud), qui n’arrive pas à quitter sa femme pour elle. Le cinéma de Mia Hansen-Løve n’est ja­ mais aussi fort que lorsqu’il saisit la rela­ tion de ses protagonistes au temps qui

passe. Comme le DJ héros d’Eden ou la prof de philo jouée par Isabelle Huppert dans L’Avenir, Sandra (Léa Seydoux, dont la densité de jeu est toujours aussi étonnante) a comme l’impression de stagner, que le meilleur est derrière elle. Les films de Mia Hansen-Løve ont souvent cette mélancolie, peut-être même cette nostalgie, mais aussi cet élan vitaliste qui consiste à observer de tels personnages au parcours heurté se re­ lancer, malgré tout. Mère célibataire d’une petite fille, Sandra se consacre surtout à son métier de traductrice et a quasiment aban­ donné l’idée d’avoir un jour une nouvelle relation sentimentale. Un beau matin donc, elle rencontre Clément (Melvil Poupaud), un vieil ami astrochimiste perdu de vue. Ils commencent à se fréquenter, entament une histoire, bien que lui soit engagé avec une autre femme. En même temps, Sandra essaie de trouver un Ehpad qui soit digne pour son père, Georg (Pascal Greggory, déchirant), prof de philosophie touché pré­ cocement par une maladie dégénérative… C’est donc l’heure d’un bilan pour Sandra – ce que suggère la vente de la biblio­ thèque de Georg, un motif déjà présent

dans L’Avenir. Elle doit déjà un peu faire le deuil de son père, mais pas tout à fait ; idem pour sa relation avec Clément, qui ne veut pas quitter sa femme. Subtilement, Mia Hansen-Løve observe cet état d’entre-deux sans jamais être plombante, car chez elle il verse plutôt vers l’espérance. Le métier de Sandra a d’ailleurs un rôle prépondérant dans cet allant : en tant que traductrice, elle va au-devant du brouillage des mots de son père et de son amant ; c’est comme si elle réorganisait ceux-ci pour finir par trouver son harmonie à elle.

septembre 2022 – no 191

Un beau matin de Mia Hansen-Løve, Les Films du Losange (1 h 52), sortie le 5 octobre

QUENTIN GROSSET

Subtilement, Mia Hansen-Løve observe cet état d’entre-deux sans jamais être plombante. 61


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LE SOLEIL DE TROP PRÈS SORTIE LE 28 SEPTEMBRE

Premier long métrage du musicien Brieuc Carnaille, Le Soleil de trop près s’impose par sa singularité, une énergie punk matinée de douceur. Il met en lumière Basile, un doux cramé de l’existence, tout juste sorti d’hôpital psychiatrique et qui tente de se réintégrer. L’impressionnant Clément Rossier, qui incarne Basile et a participé à l’écriture du scénario, est de tous les plans. Les deux femmes de sa vie irradient l’écran, elles aussi : sa sœur, son unique soutien (la mystérieuse Marine Vacth), et sa petite amie, jouée par l’atta­ chante Diane Rouxel. Tourné entre Tourcoing et Roubaix, le film interroge la normalité et convainc dans le registre du thriller lo-fi. Le dosage des comprimés avalés par le héros, tout juste sorti d’hôpital psychiatrique, est inscrit à l’écran, et l’on suit cette évolution

comme une course-poursuite. À l’image de ce beau plan-séquence dans lequel la ca­ méra épouse la danse de Basile dans la rue sur une musique énervée, on s’accroche aux pas de ce personnage habité, à la fois héroï­ que et fragile. On tremble pour lui, et avec lui. L’émotion affleure en permanence, avec une distance pudique – le réalisateur a d’ail­ leurs la délicatesse de nommer tardivement la maladie dont est atteint son héros. Fébrile, hâbleur, Basile s’autoproclame roitelet. « Je suis un roi sans les emmerdes ! Un tout petit oiseau. » Se brûlera-t-il les ailes façon Icare ? En immersion dans sa tête tourmentée, Le Soleil de trop près éclaire des zones d’ombre peu abordées au cinéma et arrive à rendre solaire sa pourtant sombre trajectoire. Le Soleil de trop près de Brieuc Carnaille, Jour2fête (1 h 30), sortie le 28 septembre

XANAÉ BOVE

On s’accroche aux pas de danse de Basile, ce personnage habité, à la fois héroïque et fragile.

LA COMBATTANTE SORTIE LE 5 OCTOBRE

Vingt ans après les premiers massacres au Darfour, dans une guerre qui a fait trois millions de déplacés, Camille Ponsin croise les témoignages contemporains de réfugiés avec le récit d’une ethnologue à la retraite, Marie-José Tubiana, qui les aide pour leur demande d’asile. « Voici le travail de toute une vie », déclare Marie-José Tubiana, 90 ans, en désignant au cinéaste Camille Ponsin le placard de son appartement parisien qui abrite ses archives, collectées au Darfour à partir de 1956. Ses carnets, ses photos prises au Leica

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ou ses films tournés avec une caméra 16 mm que Jean Rouch lui a appris à manier font le portrait d’un pays régi par le don et le contre-don. Touché par la poésie de « l’en­ quête sensible » qui émane des ouvrages de l’ethnologue, Camille Ponsin a été ému par le temps qu’elle consacre aux réfugiés de cette région. Dans son salon, elle accueille quoti­ diennement des réfugiés dont la demande d’asile a été refusée par l’OFPRA. Son écoute et sa connaissance des lieux permet d’attes­ ter la véracité de récits que l’administration a jugés flous. Sous le portrait mosaïque d’une région dont les caméras de télévision se sont détournées depuis longtemps, Camille Ponsin fait aussi celui d’une femme à l’opiniâtreté tranquille. Dévouée à rendre un peu de jus­ tice aux habitants de ce pays « qui lui a tant donné », elle oppose, à la brutalité des cour­ riers de décision de justice, une bienveillance, du temps, de l’intelligence humaine.

La Combattante de Camille Ponsin, KMBO (1 h 34), sortie le 5 octobre

no 191 – septembre 2022

RAPHAËLLE PIREYRE


Sorties du 7 septembre au 5 octobre <---- Cinéma

NOVEMBRE SORTIE LE 5 OCTOBRE

Un an après BAC Nord, le nouveau polar de Cédric Jimenez suit avec sobriété le travail du service antiterroriste chargé de traquer les auteurs des attentats du 13-Novembre. Comme BAC Nord, gros succès en salles en 2021 et objet de polémiques (le film s’était vu reprocher un traitement trop favorable de ses policiers accusés de corruption), Novembre s’inspire d’une histoire vraie. Soit les cinq jours de traque, en région parisienne, des terroristes responsables des attentats du 13 novembre 2015. Ce sont ainsi aux équipes de la sous-direction antiterroriste de la police judiciaire (la SDAT) que s’inté­ resse le scénario très documenté d’Olivier Demangel (scénariste notamment d’Atlantique de Mati Diop ou de Tirailleurs de Ma­ thieu Vadepied). À la chaleur écrasante du soleil marseillais de BAC Nord succède l’at­ mosphère glaçante d’un mois de novembre

parisien qui se transforme d’emblée en sombre cauchemar. Prenant naissance la nuit des attentats, le film évite de montrer les attaques et les victimes pour mieux se focaliser sur la façon dont un collectif est soudain contraint de s’organiser et de faire face. Les bureaux de la SDAT se voient ainsi gagnés par une agitation et une gravité qui ne quitteront plus les personnages durant toute leur filandreuse enquête. Jean Dujar­ din, Anaïs Demoustier, Jérémie Renier, Sami Outalbali, Sofian Khammes ou Cédric Kahn incarnent ces enquêteurs sous pression qui doivent aussi gérer leurs frustrations – le personnage de Dujardin a par exemple raté de peu l’arrestation d’un des terroristes lors d’une mission à Athènes, montrée en introduction. Si une certaine froideur habite logiquement le film, Novembre trouve mal­ gré tout son cœur battant à travers l’histoire de la jeune informatrice qui met la police sur la piste des terroristes mais se retrouve malmenée – notamment lors d’un interro­ gatoire durant lequel on la soupçonne de jouer double jeu. Joué par Lyna Khoudri, ce personnage de citoyenne héroïque pre­ nant des risques inconsidérés n’est pas sans

rappeler la courageuse informatrice jouée par Kenza Fortas dans BAC Nord. Ces deux figures sacrificielles et tragiques constituent au final le fil thématique majeur qui par­ court l’œuvre récente de Cédric Jimenez, laquelle observe le travail de services de police certes acharnés mais aussi minés par des dysfonctionnements et des errements pouvant potentiellement reproduire à leur tour des injustices.

septembre 2022 – no 191

Novembre de Cédric Jimenez, StudioCanal (1 h 40), sortie le 5 octobre

DAMIEN LEBLANC

Novembre trouve son cœur battant à travers l’histoire d’une jeune femme qui met la police sur la piste des terroristes. 63


Cinéma -----> du 7 septembre au 5 octobre

CALENDRIER DES SORTIES 07

SEPTEMBRE Kompromat

Babi Yar. Contexte de Sergei Loznitsa

Orange Studio (1 h 38)

Dulac (2 h)

1920, Georges Clemenceau vient de perdre l’élection présidentielle face à l’inconnu Paul Deschanel, un idéaliste. Mais un soir ce dernier tombe d’un train et se volatilise…

En septembre 1941, le Sonderkommando 4a du Einsatzgruppe C, avec l’aide de la police ukrainienne, a abattu 33 771 juifs dans le ravin de Babi Yar, au nord-ouest de Kiev.

Tout le monde aime Jeanne

Canailles

lire p. 52

de Jérôme Salle

de Céline Devaux

SND (2 h 07)

Diaphana (1 h 35)

Russie, 2017. Mathieu Roussel est arrêté. Il est victime d’un « kompromat », de faux documents compromettants utilisés par les services secrets russes pour nuire à un ennemi de l’Etat.

Surendettée, Jeanne se rend à Lisbonne pour vendre l’appartement de sa mère disparue. À l’aéroport elle tombe sur Jean, un ancien camarade de lycée fantasque et envahissant.

Suite à un casse qui a mal tourné, Antoine, blessé à la jambe, débarque de force chez Elias, prof d’histoire sans histoires. S’engage un étrange rapport entre les deux hommes.

Plan 75

Le Visiteur du futur

de Chie Hayakawa

de François Descraques

Chronique d’une liaison passagère

Eurozoom (1 h 52)

KMBO (1 h 42)

d’Emmanuel Mouret

Au Japon, dans un futur proche, le gouvernement met en place le programme Plan 75, qui propose un accompagnement logistique et financier aux seniors pour mettre fin à leurs jours.

2555. L’apocalypse menace la Terre. Le dernier espoir repose sur un homme capable de voyager dans le temps. Sa mission : retourner dans le passé et changer le cours des événements.

Revoir Paris d’Alice Winocour Pathé (1 h 45)

lire p. 18 et 30

À Paris, Mia est prise dans un attentat dans une brasserie. Trois mois plus tard, elle décide d’enquêter dans sa mémoire pour retrouver le chemin d’un bonheur possible.

14

de Christophe Offenstein lire p. 54

UGC (1 h 26)

Pyramide (1 h 40)

lire p. 51

Une mère célibataire et un homme marié deviennent amants. Engagés à ne se voir que pour le plaisir, ils sont de plus en plus surpris par leur complicité…

Citoyen d’honneur de Mohamed Hamidi Apollo Films (1 h 36)

SEPTEMBRE

Samir Amin, Prix Nobel de littérature, vit à Paris, loin de son pays natal, l’Algérie. Il accepte d’être fait « Citoyen d’honneur » de Sidi Mimoun, la petite ville où il est né.

Rodeo

107 Mothers

Feu follet

de Lola Quivoron

de Péter Kerekes

de João Pedro Rodrigues

Les Films du Losange (1 h 45)

Les Alchimistes (1 h 33)

JHR Films (1 h 07)

Julia vit de petites combines et voue une passion dévorante à la pratique de la moto. Elle fait la rencontre d’une bande de motards adeptes du cross bitume et infiltre ce milieu masculin.

Lesya donne naissance à un petit garçon dans la prison pour femmes d’Odessa, en Ukraine. Ici, les enfants peuvent rester avec leurs mères jusqu’à leurs 3 ans…

Alfredo, sur son lit de mort, est ramené à de lointains souvenirs de jeunesse et se rappelle l’époque où il rêvait de devenir pompier et sa rencontre avec l’instructeur Afonso.

Spider-Man. No Way Home

À propos de Joan

Fire of Love

de Laurent Larivière

de Sara Dosa

Haut et Court (1 h 41)

CGR Events (1 h 33)

Joan Verra a toujours été une femme indépendante, habitée par un esprit aventureux. Lorsque son premier amour revient, elle décide de ne pas lui avouer qu’ils ont eu un fils ensemble.

Katia et Maurice Krafft, volcanologues intrépides, s’aimaient passionnément. Pendant deux décennies, ils ont parcouru la planète, traquant les éruptions. Sara Dosa nous embarque dans leur périple.

lire p. 50

(the more fun stuff version) de Jon Watts Sony Pictures (2 h 37)

Spider-Man est démasqué et ne peut plus séparer sa vie normale de ses responsabilités de super-héros. Il demande de l’aide à Doctor Strange… Version longue du film sorti en 2021.

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Le Tigre et le Président de Jean-Marc Peyrefitte

no 191 – septembre 2022

MONTAGE

NATIONAL GEOGRAPHIC DOCUMENTARY FILMS PRÉSENTE UNE PRODUCTION SANDBOX FILMS INTUITIVE PICTURES COTTAGE M “FIRE OF LOVE” MUSIQUE ORIGINALE NICOLAS GODIN ERIN CASPER JOCELYNE CHAPUT CO-PRODUCTEUR EXÉCUTIF BEN SCHWARTZ PRODUCTEURS EXÉCUTIFS GREG BOUSTEAD JESSICA HARROP CAROLYN BERNSTEIN JOSH BRAUN BEN BRAUN SHANE BORIS INA FICHMAN SARA DOSA ÉCRIT PAR SARA DOSA ERIN CASPER JOCELYNE CHAPUT SHANE BORIS RÉALISÉ PAR SARA DOSA VENTES INTERNATIONALES MK2 FILMS

PRODUIT PAR

lire p. 14 et 48

lire p. 6 et 26


du 7 septembre au 5 octobre <---- Cinéma Jeunesse en sursis

Juste sous vos yeux

de Kateryna Gornostai

de Hong Sang-soo

Wayna Pitch (2 h 02)

Capricci Films (1 h 25)

Masha effectue sa dernière année de lycée et tombe amoureuse d’une manière qui la force à sortir de sa zone de confort. Une histoire universelle sur la jeunesse ukrainienne.

Une femme qui garde en elle un grave secret rencontre un jeune réalisateur qui lui demande de rejoindre son projet…

Tout fout le camp

Libre Garance !

de Sébastien Betbeder Rezo Films (1 h 35)

de Lisa Diaz

lire p. 54

Thomas, pigiste, doit faire le portrait d’Usé, musicien atypique et ancien candidat à l’élection municipale. Ils découvrent le corps inanimé de Jojo. Mais ce dernier ressuscite…

21

lire p. 58

Nour Films (1 h 36)

Été 1982, Garance vit dans un hameau des Cévennes où ses parents mènent une vie alternative. Quand deux activistes italiens braquent une banque dans les environs, ça tourne mal.

Moonage Daydream de Brett Morgen

SEPTEMBRE Les Démons d’argile

lire p. 58

Une immersion dans l’art visuel et musical de David Bowie. Considéré comme l’un des plus grands artistes de notre époque, il influence la culture depuis plus de cinquante ans.

d’Yngvild Sve Flikke

lire p. 16

Wild Bunch (1 h 43)

lire p. 56

Rosa est une femme d’affaires accomplie. La mort soudaine de son grand-père, qui l’a élevée, la ramène dans la maison où elle a grandi.

Quand Rakel, 23 ans, découvre qu’elle est enceinte de six mois, c’est la cata ! Apparaît alors Ninjababy, un personnage animé sorti de son carnet de notes, qui va faire de sa vie un enfer…

La Dernière Nuit de Lise Broholm

L’Ombre de Goya par Jean-Claude Carrière

de Tea Lindeburg UFO (1 h 26)

lire p. 60

de José Luis López-Linares Épicentre Films (1 h 30)

Campagne danoise, fin du xixe siècle. Lise, aînée d’une famille luthérienne, rêve d’émancipation. Mais, alors que sa mère est sur le point d’accoucher, la jeune fille voit sa vie basculer.

Fin connaisseur de Goya, Jean-Claude Carrière nous guide dans son œuvre incomparable. Il accomplit un dernier voyage en Espagne qui le ramène sur les traces du peintre.

Don’t Worry Darling

Les Secrets de mon père

d’Olivia Wilde

de Véra Belmont

Warner Bros. (2 h 02)

Le Pacte (1 h 14)

La chronique d’une communauté isolée dans le désert californien en plein cœur des années 1950, au sein de laquelle une femme au foyer voit sa vie être chamboulée.

Dans les années 1960, en Belgique, Michel et Charly vivent une enfance heureuse dans leur famille juive. Leur père, taiseux, ne livre rien de son passé. Mais que cache-t-il ?

Les Enfants des autres

Koati

création

lire p. 16

16 septembre – 14 octobre Odéon 6e

Dans la mesure de l’impossible texte et mise en scène Tiago Rodrigues avec Adrien Barazzone, Beatriz Brás, Baptiste Coustenoble Natacha Koutchoumov et Gabriel Ferrandini (musicien)

20 septembre – 14 octobre Berthier 17e

de Rodrigo Perez-Castro

de Rebecca Zlotowski Ad Vitam (1 h 43)

d’Arne Lygre mise en scène Stéphane Braunschweig avec Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Alexandre Pallu, Pierric Plathier, Lamya Regragui Muzio, Chloé Réjon, Grégoire Tachnakian, Jean-Philippe Vidal

Ninjababy

de Nuno Beato Cinéma Public Films (1 h 30)

Universal Pictures (2 h 20)

Jours de joie

lire p. 18

Rachel a 40 ans, pas d’enfants. Elle aime sa vie. En tombant amoureuse d’Ali, elle s’attache à Leila, sa fille de 4 ans. Mais, aimer les enfants des autres, c’est un risque à prendre…

Paradis Films (1 h 32)

Au cœur d’une forêt tropicale cachée d’Amérique Latine, trois amis improbables se lancent dans un voyage dangereux pour sauver leur forêt…

septembre 2022 – no 191

65


Cinéma -----> du 7 septembre au 5 octobre

28

Le Sixième Enfant

La Combattante

de Léopold Legrand Pyramide (1 h 32)

SEPTEMBRE

de Camille Ponsin

lire p. 60

lire p. 62

KMBO (1 h 34)

Franck et Meriem ont cinq enfants, un sixième en route, et de sérieux problèmes d’argent. Julien et Anna n’arrivent pas à avoir d’enfants. C’est l’histoire d’un impensable arrangement.

Marie-José Tubiana, 90 ans, ethnologue à la retraite, spécialiste du Darfour, recueille des témoignages de réfugiés pour compléter leur dossier de demandeur d’asile.

La Cour des miracles

Smile

de Hakim Zouhani et Carine May

Novembre

de Parker Finn

de Cédric Jimenez

Haut et Court (1 h 34)

Paramount Pictures (1 h 55)

StudioCanal (1 h 40)

Jacques-Prévert, école primaire en Seine-Saint-Denis, est menacée par l’arrivée d’un nouvel établissement scolaire bobo écolo flambant neuf.

Après avoir été témoin d’un incident traumatisant impliquant l’une de ses patientes, la vie de la psychiatre Rose Cotter tourne au cauchemar.

Une plongée au cœur de l’antiterrorisme pendant les cinq jours d’enquête qui ont suivi les attentats du 13-Novembre.

Dealer

Le Soleil de trop près de Brieuc Carnaille

L’Origine du mal

de Jeroen Perceval

de Sébastien Marnier

lire p. 62

Eurozoom (1 h 44)

Jour2fête (1 h 30)

Johnny, 14 ans, deale pour Luca, caïd intraitable. Il rêve d’une vie meilleure et trouve espoir auprès d’un de ses clients, Antony, acteur de renommée internationale…

À sa sortie d’hôpital psychiatrique, Basile se réfugie chez sa sœur. Aussi flamboyant qu’instable, Basile parvient à trouver du travail et rencontre Élodie…

Les Jeunes Loups

Vacances de Béatrice de Staël et Léo Wolfenstein

de Marcel Carné

lire p. 38

lire p. 63

The Jokers / Les Bookmakers (2 h 05)

lire p. 32

Dans une luxueuse villa en bord de mer, une jeune femme modeste retrouve une étrange famille. Quelqu’un ment. Le mystère s’installe et le mal se répand…

Ticket to Paradise d’Ol Parker

Paname (1 h 45)

Universal Pictures (1 h 44)

Alain, dont la beauté n’égale que l’ambition, tombe amoureux de Sylvie, jeune femme vive et libre. Leur chemin croise celui de Chris, un hippie irrésistiblement attiré par Sylvie.

Marie passe des vacances seule avec ses enfants, sans son mari. Un soir, elle se laisse séduire par un jeune homme étrange. Commence alors une nuit qui vire au cauchemar…

Un couple séparé est réuni pour tenter d’empêcher leur fille de commettre la même erreur qu’eux jadis : céder au coup de foudre.

Maria rêve

The Woman King

de Lauriane Escaffre et Yvonnick Muller

Tori et Lokita

de Gina Prince-Bythewood

de Jean-Pierre et Luc Dardenne

UGC (1 h 33)

Sony Pictures (2 h 24)

Maria est femme de ménage. Réservée, elle ne quitte jamais son carnet dans lequel elle écrit des poèmes. Affectée à l’École des beaux-arts, elle découvre un lieu fascinant.

L’histoire extraordinaire des Agojies, une unité de guerrières qui protégèrent le royaume de Dahomey au xixe siècle. Leurs aptitudes et leur fureur n’ont jamais trouvé d’égal.

Malavida (1 h 45)

Poulet frites de Jean Libon et Yves Hinant Apollo Films (1 h 43)

Strip-tease n’est pas mort ! Pour son retour, un polar noir. Un vrai meurtre, et la pièce à conviction ? Une frite !

O5

lire p. 16

Diaphana (1 h 28)

lire p. 4

Aujourd’hui en Belgique, un jeune garçon et une adolescente venus seuls d’Afrique opposent leur invincible amitié aux difficiles conditions de leur exil.

Un beau matin de Mia Hansen-Løve

OCTOBRE

Les Films du Losange (1 h 52)

lire p. 61

Sandra, jeune mère célibataire, s’engage avec sa famille dans un parcours du combattant pour faire soigner son père, et fait la rencontre de Clément, un ancien ami perdu de vue…

Sans filtre

Anima bella

Une femme de notre temps

de Ruben Östlund

de Dario Albertini

de Jean Paul Civeyrac

Le Pacte (1 h 35)

Rezo Films (1 h 36)

Gioia, 18 ans, vit avec son père dans un petit village des montagnes où elle travaille comme bergère. Un jour, sa vie est bouleversée par un événement tragique qui la mènera loin de chez elle.

Juliane, commissaire à Paris, est d’une grande intégrité morale. La découverte de la double vie de son mari va la conduire à commettre des actes dont elle se serait crue incapable.

Bac Films (2 h 29)

lire p. 59

Carl et Yaya, couple de mannequins et influenceurs, sont invités sur un yacht pour une croisière de luxe. Les événements prennent une tournure inattendue lorsqu’une tempête se lève.

Synopsis officiels

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no 191 – septembre 2022


Les actus mk2

CINÉMAS

Avant-premières, cycles, jeune public

AVANT-PREMIÈRE : FEU FOLLET

« DARKISSIME » : MISTER BABADOOK

MK2 BOUT’CHOU ET MK2 JUNIOR

de João Pedro Rodrigues (2022)

de Jennifer Kent (2014)

Le réalisateur portugais vient présenter son brûlant nouveau film (lire p. 14 et 48).

Chaque vendredi, le cycle « Darkissime » met à l’honneur des œuvres d’épouvante culte.

Séances pour les enfants de 2 à 4 ans, et de 5 ans et plus. Ce mois-ci : Pierre et le loup, Le Tigre qui s’invita pour le thé et Le Chameau et le Meunier.

> le 13 septembre à 20 h 30 au mk2 Beaubourg

> le 23 septembre à 22 h au mk2 Bibliothèque (entrée BnF)

> du 21 au 28 septembre en matinée dans les salles mk2

RENCONTRE AVEC PHILIPPE SANDS

RENCONTRE AVEC EILEEN MYLES

RENCONTRE AVEC LAURENT DE SUTTER

L’écrivain et juriste franco-britannique vient de sortir La Dernière Colonie (Albin Michel), ouvrage dans lequel il retrace l’histoire de la dernière colonie anglaise, l’archipel des Chagos. Une réflexion puissante sur la notion de liberté et les enjeux de la décolonisation.

Dans le génial Chelsea Girls, paru en 1994 aux États-Unis et enfin traduit en français, l’artiste américain·e raconte sa vie de poète lesbienne dans le New York underground des années 1970 et 1980. Culte !

Dans son nouveau livre, Éloge du danger (Puf), le philosophe développe une idée étonnante : ce qui angoisse serait l’enjeu d’un vaste processus politique et pas seulement un sentiment personnel. Rendez-vous le 26 septembre pour en savoir plus…

Retrouvez toute la programmation des cinémas mk2 ici :

Conférences, débats et cinéma clubs

> le 15 septembre à 20 h au mk2 Bibliothèque

> le 13 septembre à 20 h au mk2 Bibliothèque

> le 26 septembre à 19 h 30 au mk2 Bibliothèque

Retrouvez toute la programmation du mk2 Institut ici :

Chaque semaine, une sélection de films en streaming gratuit sur mk2curiosity.com

CÉLINE DEVAUX, INVITÉE DE CURIOSITY

D COMME LES DOORS… OU COMME DURAS

Alors que le premier long de Céline Devaux, Tout le monde aime Jeanne, sort en salles le 7 septembre (lire p. 54), la plateforme mk2 Curiosity accueille deux de ses savoureux courts métrages animés : Le Repas dominical et Vie et mort de l’illustre Grigori Efimovitch Raspoutine.

Deux documentaires sont ce mois-ci au cœur de la programmation : When You’re Strange de Tom DiCillo, qui restitue avec force ce qui a fait des Doors un groupe culte, et Duras et le cinéma de Dominique Auvray, monteuse pour Marguerite Duras, Claire Denis, Philippe Garrel ou Wim Wenders.

> du 8 au 22 septembre sur mk2curiosity.com, gratuit

> Duras et le Cinéma, du 15 au 22 septembre sur mk2curiosity.com, gratuit > When You’re Strange, du 29 septembre au 6 octobre sur mk2curiosity.com, gratuit

Retrouvez toute la programmation de mk2 Curiosity ici :

septembre 2022 – no 191

AUX ORIGINES D’APICHATPONG WEERASETHAKUL Premier long métrage du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, réalisé en 2000, Mystérieux objet à midi est un collage métaphysique à mi-chemin entre fiction et documentaire. L’auteur se rend ici de village en village et demande aux habitants d’inventer une histoire pour former un cadavre exquis. > Mystérieux objet à midi, du 22 au 29 septembre sur mk2curiosity.com, gratuit

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Culture

Avec 490 romans, dont 345 français et 90 premiers romans, la rentrée littéraire 2022 réduit un peu la voilure mais reste assez riche pour donner le tournis. Entre les stars et les inconnus, que lire cet automne ? Biopic, enquête ou ovni, notre journaliste vous propose sept romans pour tous les goûts.

En 1986, Grégoire Bouillier, la vingtaine, apprend à la radio le décès d’une femme de 64 ans, qui s’est laissée mourir de faim à Paris en tenant le journal de son agonie. Ce fait divers l’a poursuivi jusqu’en 2018, où il décide tout à coup d’enquêter… Abonné aux romans-fleuves (Le Dossier M faisait pas loin de 2 000 pages !), Bouillier tire de cette affaire un livre hors norme et hors catégories, mélange d’histoire vraie, d’autobiographie, de fiction et d’essai. Un véritable ovni littéraire, passionnant dans la forme, et qui sur le fond révèle rapidement sa vraie nature : cette enquête sur la vie de la défunte est aussi une enquête de l’auteur sur lui-même, comme une autoanalyse au miroir d’autrui. Le cœur ne cède pas de Grégoire Bouillier (Flammarion, 912 p., 26 €)

Ils sont encore nombreux cette année, les romans consacrés à un personnage réel : Thomas Mann (Le Magicien de Colm Tóibín), l’écrivaine Rachilde (Rachilde, homme de lettres de Cécile Chabaud), Auguste Renoir et Raoul Rigaut (La Peau du dos de Bernard Chambaz)… Emmanuel Villin raconte la vie de Lev Théré­ mine, l’inventeur russe de l’éthérophone, cet instrument de musi­ que basé sur l’éléctromagnétisme, rendu célèbre par les Beach Boys et Jean-Michel Jarre… Villin décrit la trajectoire de ce pionnier de la lutherie électronique, soutien indéfectible de la révolution bolchevique, en s’attardant sur son séjour aux États-Unis avant la crise de 1929 et sa déportation dans les geôles de la Kolyma, lors de la dictature de Joseph Staline. Une mini-épopée (moins de 200 pages) qui traverse l’histoire du xxe siècle.

Le nom d’Alexandre Villaplane dira quelque chose à deux caté­ gories de personnes : les fondus de football, qui se souviennent de lui comme du capitaine des Bleus lors de la première Coupe du monde en 1930 en Uruguay, et les passionnés d’histoire de l’Occupation, qui le connaissent comme membre de la sinistre bande de la rue Lauriston puis de la Gestapo française… Après un premier livre à succès sur Jérôme Carrein, l’avant-dernier guil­ lotiné français, Luc Briand mène l’enquête sur ce personnage improbable dans un livre à deux volets, exploration des grandes heures héroïques du foot amateur d’un côté, plongée dans les coulisses de l’Occupation allemande de l’autre – avec leurs petits loufiats devenus rois du pétrole. Le Brassard de Luc Briand (Plein Jour, 271 p., 19 €)

La Fugue Thérémine d’Emmanuel Villin (Asphalte, 192 p., 18 €)

Deux magasiniers travaillent pour une petite chaîne brésilienne de supermarchés. Mal payés, ils cherchent le bon plan pour se sortir de la mouise. Le premier est motivé par des considérations intellectuelles (c’est un révolté qui a lu Karl Marx), l’autre par des considérations pratiques (sa femme est enceinte). Et pourquoi ne pas trafiquer de l’herbe ? Et c’est ainsi que, dans leur favela de Porto Alegre, les compères lancent leur petite entreprise… Luimême issu d’une favela et du monde des jobs manuels payés au lance-pierre, José Falero insuffle une belle énergie à cette comédie sociale survoltée, sorte de Clerks du Rio Grande do Sul, qui recycle la vieille tradition du roman picaresque. Supermarché de José Falero, traduit du brésilien par Hubert Tézenas (Métailié, 304 p., 22 €)

Elsa, jeune romancière lyonnaise, admire Béatrice, grande roman­ cière parisienne. À sa mort, elle entre en contact avec son mari, Thomas. Il est plus vieux, beaucoup plus riche, mais une idylle se noue entre eux. Elsa s’installe chez lui, c’est-à-dire chez Béatrice. Elle dort dans le lit de son idole, vit dans ses meubles, couche avec son mari… Et après ? Carole Fives décrit joliment la rencontre et les sentiments mélangés d’Elsa, euphorique mais aussi gênée par la différence de classe et par l’impression d’être une usurpa­ trice. Dommage que les ficelles de la fin hitchcockienne soient grosses : elles atténuent la réussite de ce roman sur l’ambiguïté de l’admiration, la naïveté et la manipulation.

Installée depuis des années dans le New Jersey, Carole Allamand n’avait plus guère de relations avec sa mère. Après son décès, elle se rend en Suisse pour organiser les funérailles et débarrasser l’appartement. Stupeur : il est encombré de tonnes d’objets et de déchets. Sa mère souffrait du syndrome de Diogène… Commencé sur un mode comique, à cause du côté burlesque et spectaculaire de l’accumulation, le récit change de ton au fur et à mesure que l’autrice reconstitue la vie de sa mère, une existence étriquée, brisée, étouffée, sous l’emprise d’un mari toxique et encombrant. Un récit touchant, parfois poignant, sur le dérèglement de notre rapport aux objets et la puissance secrète des liens familiaux.

Quelque chose à te dire de Carole Fives (Gallimard, 176 p., 18 €)

Tout garder de Carole Allamand (Éditions Anne Carrière, 192 p., 19 €)

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no 191 – septembre 2022


Culture

En 2018, à Moscou, les trois sœurs Khatchatou­ rian tuent leur père, Mikhaïl, un homme violent, alcoolique et sadique qui les martyrisait depuis des années, elles et leur mère. Cette affaire met en lumière un aspect peu reluisant de la société russe : l’omniprésence des violences domestiques et l’aveuglement de la population et des autorités, résumée dans le sinistre proverbe : « S’il te bat, c’est qu’il t’aime. » Fan de la Russie depuis l’adolescence, Laura Poggioli a elle-même vécu une histoire vio­ lente avec un jeune Russe. Elle mêle souvenirs per­ sonnels, enquête sur les sœurs Khatchatourian et analyse sociologique, dans ce premier roman en forme de double cri, d’amour et d’alerte.

2022–2023 cinéma, bande dessinée, jeu vidéo, nouvelles images… forumdesimages.fr

Trois sœurs de Laura Poggioli (L’Iconoclaste, 320 p., 20 €)

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par mois

BERNARD QUIRINY

* offre valable du 19 septembre au 31 octobre 2022 12 mois d’engagement minimum, 9,90 € à partir du 13e mois, voir conditions sur forumdesimages.fr Design graphique : ABM Studio – Visuel : Levels, Light & Sound installation, 2019 © NONOTAK / La Famille Addams © 1991 Paramount Pictures Corporation / Le vent se lève © 2013 Studio Ghibli – NDHDMTK

la saison

Illustrations : Anna Parraguette pour TROISCOULEURS

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LA FUGITIVE À travers la figure d’Albertine, personnage de La Recherche de Marcel Proust, cette exposition collective retrace l’histoire visuelle du male gaze tout en saluant l’irruption du queer dans la modernité. De Chantal Aker­ man à Zoe Williams en passant par Cécile Bouffard, un parcours allant de l’espace domestique de la jeune femme aux milieux réels et fantasmés qui, dans le livre, se dé­ robent au regard du narrateur. • J. B. > « La Fugitive », du 18 septembre au 18 décembre au Centre d’art contemporain d’Ivry – Le Crédac

Concerts

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Dans deux lieux d’exposition, Judith Hopf présente un ensemble de sculptures et d’ins­ tallations qui évoquent la transformation des phénomènes météorologiques en électricité. Panneaux solaires percés, motifs animaliers et sculptures de personnages consultant leur smartphone convoquent une réflexion sur la consommation énergétique et la conversion des ressources naturelles. • J. B. > « Énergies », du 22 septembre au 11 décembre au Plateau – Frac Île-de-France et à Bétonsalon – Centre d’art et de recherche

Judith Hopf, Phone User 2, 2021

SALLY GABORI

Sally Gabori, Dibirdibi Country, 2008

L’œuvre lumineuse de l’artiste aborigène Sally Gabori, entamée lorsqu’elle avait 80 ans, redessine de manière abstraite la

topographie de son archipel natal. Issue du peuple kaiadilt et puisant dans les ra­ cines de son attachement spirituel à sa terre, Gabori, disparue en 2015, transmet par la peinture le leg de ses ancêtres. D’une toile à l’autre, selon de subtiles variations de tonalités et de formats, se distinguent estuaires, mangroves ou crêtes rocheuses. Une danse de formes et de couleurs où fusionnent terre, mer et ciel. • J. B. > « Mirdidingkingathi Juwarnda Sally Gabori », jusqu’au 6 novembre à la Fondation Cartier pour l’art contemporain

© Le Camondo

À la tête du restaurant du musée épo­ nyme, Fanny Herpin, trentenaire talen­ tueuse et rayonnante. Ici, le poisson est roi, dorade mi-cuite ou grillée, espa­ don en crudo, les légumes itou, salade de haricots verts et beurre, aubergine confite. Autour du bar ou dans la charmante cour, on embarque. Carte : à partir de 51 €. • Stéphane Méjanès > 61 bis, rue de Monceau, Paris VIIIe

LE PERCHOIR PAR MANON FLEURY

Vous avez aimé Adrien Cachot, vous adorerez Manon Fleury. En résidence jusqu’à fin 2022, la jeune cheffe in­ telligente et douée joue une parti­ tion végétale tout en invention et en subtilité. On n’oubliera pas la tomate confite, groseilles et herbes marines, galette à la farine de pois chiche. Menu unique : 95 €. • S. M. > 14, rue Crespin-du-Gast, Paris XIe

Révélation folk cette année avec l’album Ex-Voto, Lonny vient chanter sur du velours ses chansons clair-obscur en français, entre complaintes solitaires (son pseudo tourne autour de l’anglais lonely) et ballades oni­ riques, sous influences divines (Leonard Cohen, Bob Dylan, Joni Mitchell, Joan Baez). • Wilfried Paris > le 27 septembre à la Cigale

CAFÉ DES MINISTÈRES

ÉLIANE RADIGUE

(Petits) enfants de New Order et de Cabaret Voltaire, le jeune quatuor du Yorkshire vient éteindre la lumière sur le dancefloor pour asséner son nouveau manifeste de danses cold-wave techno, hymnes disco-socialistes, post-punk de derviches révolutionnaires. Bienvenue au club. • W. P. > le 17 septembre au Petit Bain

LE CAMONDO

Danse MARLENE MONTEIRO FREITAS

LONNY

Pionnière de la musique électroacoustique et figure incontournable de la musique concrète et du drone, la compositrice fran­ çaise Éliane Radigue poursuit son cycle OCCAM OCEAN avec des pièces instru­ mentales pour cuivres, bois et percussions spécialement imaginées pour le jardin de la Fondation Cartier. • W. P. > le 12 septembre à la Fondation Cartier pour l’art contemporain

Restos

© Stéphane Méjanès

Éloge d’un « vagabondage du non-sens », la nouvelle série d’œuvres de cet artiste mexi­ cain prend la forme d’un carnet de voyage, par le biais de dessins, d’aquarelles, de temperas sur toile et de peintures sur bois, où figurent les paysages d’Acapulco et de Mexico. L’insaisissable, la perte et l’absence y transparaissent en filigrane. • Julien Bécourt > « Diario de plantas », du 10 septembre au 8 octobre à la galerie Chantal Crousel

WORKING MEN’S CLUB Gagnez des places en suivant TROISCOULEURS sur Facebook et Instagram

JUDITH HOPF © Courtesy of the artist and Kaufmann Repetto Milan / New York – photo : Andrea Rossetti

Expos GABRIEL OROZCO

© The Estate of Sally Gabori – photo : © National Gallery of Victoria

SÉLECTION CULTURE

Culture

Le Festival d’automne à Paris dédie un portrait à la chorégraphe cap-verdienne Marlene Monteiro Freitas. L’occasion de voir exploser ses créations protéiformes, musicales et grimaçantes. Libérées, extravagantes, les pièces de Marlene Monteiro Freitas font du bruit, prennent de la place, explosent dans tous les sens. Attitudes et costumes aux accents carnavalesques y sont omnipré­ sents, rappelant son héritage cap-­verdien, comme la musique live, qui ajoute une touche de folie supplémentaire à son ca­ baret étrange et déjanté. Le Festival d’au­ tomne à Paris lui consacre cette année un portrait, l’occasion de se familiariser avec son travail en huit pièces ; dont une création, ÔSS, qui explore la symbolique des os, conçue en collaboration avec la compagnie inclusive de l’île portugaise de Madère, Dançando com a Diferença.

Chaque pièce apparaît comme un théâtre des sensations, où tout est exacerbé. La musique résonne avec véhémence dans Guintche, qui convoque un musicien de jazz imaginaire, incarné par la choré­ graphe, ondulante, grotesque, sur la mu­ sique de Henri « Cookie » Lesguillier et Simon Lacouture. L’occasion de dévoiler une myriade de mimiques, dans la filia­ tion de la danseuse allemande Valeska Gert. Elle façonne également cette danse du visage fascinante dans Bacchantes. Prélude pour une purge, inspirée de la pièce d’Euripide, où huit interprètes gri­ maçants se livrent à un rituel dionysiaque aux allures de fanfare. Les corps y appa­ raissent comme démesurés, à l’image de son univers, aussi chatoyant que protéi­ forme. • Belinda Mathieu > du 29 septembre au 20 décembre au Festival d’automne à Paris

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© Stéphane Méjanès

Vol-au-vent, tripes, chou farci, bœuf Wellington, flan parisien ou pavlova, chez Roxane et Jean Sévègnes, on carbure à la générosité, à la cuisine roborative et au vin sain (divin sau­ vignon aveyronnais « Comme un di­ manche sous un cerisier »). À faire au moins une fois dans sa vie. Carte : à partir de 36 €. • S. M. > 83, rue de l’Université, Paris VIIe


Culture

© Fifou

Son ZUUKOU MAYZIE

C’est le plus pop et le plus cinéphile des rappeurs du ténébreux collectif franco-­sénégalais 667 : Zuukou Mayzie ne fait rien comme les autres, et c’est pour ça qu’on l’aime. Le collectif en question, surnommé La Ligue des Ombres, développe depuis une dizaine d’années une esthétique para­noïaque et cryptique. Le plus connu de ses membres, Freeze Corleone, est

l’ami d’enfance de Youssouf Sy, alias Zuukou Mayzie. Comme le reste du 667, les deux garçons se sont rencontrés à Dakar, dans le très huppé lycée français Jean-Mermoz. Moins branché rap que le reste de la bande, Zuukou Mayzie rêve alors de mode et de septième art. Le neveu de la styliste star Oumou Sy (costu­ mière de Hyènes de Djibril Diop Mam­ béty) optera d’ailleurs pour des études

de cinéma, avant de se laisser tenter par le mic que lui tend obstinément l’ami Freeze. Depuis 2017, Zuukou impose son charisme extraterrestre et liquoreux, en décalage avec les exploits techniques de ses collègues du 667 : Disneyland, sa première mixtape, ose ainsi des instrus eurodance et des couleurs pastel. Au dé­ coupage de beats, le flegmatique franci­ lien préfère le collage pop à la Quentin Tarantino. Chez lui aussi, la logorrhée sentimentale n’empêche pas l’embardée brutale. Ivre de métissages musicaux (EDM, drill UK, hyperpop, rap italien ou coréen, lo-fi… et même quelques me­ sures de l’acteur Tom Hardy, dont Zuu­ kou est fan hardcore) et de références ciné (chaque morceau porte le nom d’un de ses films de chevet, la pochette rend hommage à Seven), son dernier projet, Le Film. Le commencement, est l’abou­ tissement de ce que Zuukou nomme la « wok musique » : un mix de mets a priori contre nature, mais délicieux. Réservé aux gourmets. • Éric Vernay > Le Film. Le commencement de Zuukou Mayzie (Jeune à Jamais)

© Simon Gosselin

DE JOIE D’ARNE LYGRE, Théâtre JOURS MIS EN SCÈNE PAR STÉPHANE BRAUNSCHWEIG Le dramaturge norvégien Arne Lygre se fait depuis quelques années une belle place sur les scènes françaises grâce au travail du metteur en scène Stéphane Braunschweig. Intitulé Jours de joie, ce nouveau texte écrit en 2021 confronte une famille réunie sur un banc public à l’hostilité du monde et à la fragilité des

liens. Un précipité d’humanité porté par une écriture toujours précise et tran­ chante. • Renan Cros > du 16 septembre au 14 octobre à l’Odéon-Théâtre de l’Europe (2 h 30)

RACINE CARRÉE DU VERBE ÊTRE DE WAJDI MOUAWAD texte et mise en scène Wajdi Mouawad

Une nouvelle création de Wajdi Mouawad, c’est toujours un événement. Le dramaturge et metteur en scène liba­ nais a prouvé avec Incendies ou Tous des oiseaux qu’il a l’art du spectacle-fleuve intime, spectaculaire et politique. Son nouvel opus annonce une durée monstre (sept heures) que l’on peut expérimen­

impression Média Graphic

création

PIÈCE D’ACTUALITÉ NO 16 : GÜVEN © Willy Vainqueur

30 septembre – 30 décembre 2022

Maxime Kurvers, Marie-José Malis et Ma­ rion Siéfert mettent en scène chacun leur tour Güven Tugla, jeune habitant d’Au­ bervilliers. En trois parties très différentes,

qui croisent récits intimes et lieux com­ mun du théâtre, Güven se révèle, assume son désir d’être comédien et explore des territoires théâtraux. • B. M. > Güven de Maxime Kurvers, Marie-José Malis et Marion Siéfert, du 5 au 15 octobre au théâtre de La Commune (Aubervilliers) (1 h 45)

ter façon feuilleton en semaine, ou en intégral le week-end. Au programme, rien de moins que l’existence et tous ses possibles, le temps d’une semaine dans la vie d’un homme. • R. C. > du 30 septembre au 30 décembre au théâtre national de la Colline (7 h)

SUR LES BORDS 6 Le festival Sur les bords se déploie dans les espaces du T2G pour expérimenter une diversité de dispositifs artistiques qui questionnent notre manière de re­ garder les œuvres et d’entrer en relation avec elles. Cette édition nous initie entre autres aux réflexions intimes de la per­ formeuse Jeanne Moynot avec Messes basses et nous plonge dans l’écofémi­ nisme polyphonique sensible de Nina Santes avec Vulnerable Park. • B. M. > du 23 au 25 septembre au T2G – Théâtre de Gennevilliers

septembre 2022 – no 191

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PAGE JEUX Les mots croisés ciné

Les solutions ici :

Back to school! Pour la rentrée, on révise nos classiques avec les meilleurs teen movies.

HORIZONTALEMENT 1. Célébrité. Elle est chaussée. 2. Enfouie sous la terre. Opposent deux équipes sur le terrain. 3. À l’origine du film Bande de filles. Entends. Hommes forts aux cartes. 4. Situation particulière. Arrive avant nous. Nous lui devons Dangereuse alliance. 5. Souvent sur les dents. Larry Clark en est le réalisateur. N’est pas sans portée. Prenons le risque. 6. Mouille aux pores. En plein cœur. Présentes dans la nature. Un soleil divin ! 7. Arrivé à échéance. Hase autrement. 8. En voilà une qui sait trancher. Ainsi le sont les chaussures. 9. Enfant espiègle. Protège les majeurs. Donne le top départ ! 10. Réalisation d’Amy Heckerling. Ville du Pays de Galles. 11. Ça pour une surprise ! Mit en marche. 12. Œuvre de Gus Van Sant. Dorade du Midi. Erbium. 13. Pronom personnel. Un incontournable de Catherine Hardwicke (Chapitre 1). 14. Assiste les enseignants des classes maternelles. Feu rouge. Qui n’est pas avouée. 15. The Virgin Suicides est son premier long métrage. Couverture du quotidien. 16. Petite économie. La tienne. Arbre décoratif. Île de France. 17. Cuites à feu vif. Eus le courage. 18. Film de David Robert Mitchell. La bonne formule. 20. Réalisateur de Cry-Baby. 21. Emboîte le pas. Se boit au salon. 22. Chapeau cloche. Il fait de longues journées. 23. Elle ouvre bien des portes ! Il n’a pas peur de s’exposer. 24. Qui a plusieurs lignes de front. On l’a sur le dos. VERTICALEMENT A. Préfixe pour aller ensemble. B. Empereurs russes. C. Qui ne sont pas humides. Union européenne. Une pièce en a deux. Petit poids. D. Il est forcément sélectif ! Son film L’Esquive est sorti en 2004. Bijou sans valeur. Rangé en épis. E. Réalisateur du film Nowhere. Pièce d’entrée. Dépense bénéfique (+ art.). Célèbre pour son arche. F. Ex-unité de mesure de radioactivité. Elle a donné vie au film Mignonnes. Disque court. Versées en premier en offrande. Toile. G. Énoncée (pour une hypothèse). Crie. A dirigé le film SuperGrave. H. Aluminium. Mot pour rire. Il éloigne les vampires (+ art.). I. Derrière la caméra pour Carrie au bal du diable. Il l’accom­ pagne. J. Fait un article. Préfixe pour équilibrer. K. Voix hors champ. Aux manettes du film Les Beaux Gosses. Ouest américain. L. Capitale de la Lombardie. Centigramme. Zone de fracture. Court appel. M. Coupe court. Titre original d’un succès de Francis Ford Coppola. Lettre grecque. N. Do usé. Film de Tomas Alfredson. Couche terrestre. En outre. Plante légumineuse. O. Mets sur papier. Bon cœur. À la réalisation de Spring Breakers. À la mode. Il est possessif. P. La Belle Personne est l’une de ses œuvres. Il sert aux États-Unis. Q. Apposa sa griffe. Ville de la province du Heilongjiang en Chine. R. Certains y lisent l’avenir.

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no 191 – septembre 2022

© Pyramide Productionns

À gauche, une image du film Le Visiteur du futur (au cinéma le 7 septembre). À droite, la même, à 7 différences près.

© Pyramide Productionns

Les différences


création

Anouk Grinberg – Nicolas Repac Alain Françon 22 septembre – 16 octobre

création, tout public

Collectif OS’O 28 septembre – 16 octobre hors les murs

création

Wajdi Mouawad 30 septembre – 30 décembre

Isabelle Leblanc 8 – 27 novembre

création

Dieudonné Niangouna 25 novembre – 10 décembre à la MC93 tout public

Igor Mendjisky 1er – 17 décembre



Découvrez dans les salles mk2 nos conférences, débats et cinéma clubs

« La parole est moitié à celui qui parle,moitié à celui qui écoute. » Michel de Montaigne, Essais magazine

BIENVENUE CHEZ MK2 INSTITUT Faites-vous une autre idée du monde. Donner la parole aux artistes, chercheurs, écrivains, ouvrir un espace public où dia­ loguent disciplines et savoirs, inventer ensemble un monde commun, respecter la complexité du monde, faire confiance à la force créatrice des mots, aux vertus de la transmission, aux voix du passé comme à l’appel du futur, autant d’objectifs pour mk2 Institut en cette rentrée. Se dégager des idéologies, s’engager en une interpré­ tation ouverte du monde et du présent, ouvrir des pistes où s’aventure la pensée, prendre le risque de l’expérience, de l’altérité, telles sont ses exigences. Les événements et confé­ rences proposés par mk2 Institut sont autant de possibilités données à des voix singulières de se déployer dans le temps unique, irremplaçable de la rencontre. Parler devant les autres, avec les autres, c’est parler en son nom propre, entrer dans le temps de l’échange où rien n’est jamais joué. C’est faire confiance à ce qui se trame et s’éclaire dans l’entre-deux du dialogue. C’est tenter d’être contemporain, s’inscrire dans l’espace imprévisible des événements, dans l’in­ vention politique de nos sociétés, dans l’innovation des sciences et des technologies. C’est redonner à l’intelligence sa capacité exploratoire. C’est faire le récit du temps présent. • GUY WALTER

> no 01 / septembre 2022 / gratuit

Philippe Descola Autoportrait de l’anthropologue en deux images et un objet

Christelle Taraud Entretien avec l’icône Comment penser les féminicides queer new-yorkaise, autrice de Chelsea Girls aujourd’hui ?


mk2 Institut

Laurent de Sutter

« Le danger, une question philosophique et poétique ? », rencontre avec Laurent de Sutter modérée par le journaliste et romancier Hugo Lindenberg, le 26 septembre au mk2 Bibliothèque à 19 h 30, gratuit, sur inscription • Éloge du danger. Propositions II de Laurent de Sutter (Puf, 128 p., 13 €) • JEAN-MARIE DURAND

« Un livre n’est pas un miroir. Un livre est une fenêtre. Il est censé élargir votre monde, pas le rendre plus petit. » Fran Lebowitz, mk2 Bibliothèque, mars 2022

Lettre miroir

Thierry Hoquet Chaque mois, une personnalité invitée au mk2 Institut choisit trois mots permettant de découvrir son travail, sa pensée et son univers singulier. Reçu à l’occasion de la parution de son nouveau livre, Le Nouvel Esprit biologique, le philosophe Thierry Hoquet, spécialiste du corps, du genre et des sciences, s’est prêté à l’exercice.

ORGANORG « La question du cyborg paraît décrire notre quotidien : l’agent Murphy dans RoboCop ou le major Motoko Kusanagi dans Ghost in the Shell montrent ce moment où l’outillage paraît se greffer dans le corps, où le métal prétend remplacer la chair. Dans le même temps, il est facile de voir qu’un être humain

II

ses livres constituent une protection contre les vrais dangers qui nous menacent : la ré­ pétition, la dislocation et l’impuissance. On peut compter sur lui pour nous bousculer et nous éveiller aux formes de pensée et de vie qui tremblent autour de nous.

ne va jamais nu. Nous portons des vête­ ments, des lunettes. Nous pouvons maquil­ ler ou tatouer notre peau. Nous possédons surtout le langage. Faut-il pour cela dire que nous sommes des cyborgs ? Que ma grandmère avec un pacemaker est une forme de cyborg ? Cela paraît exagéré. Notre rapport à la technique est souvent beaucoup moins invasif, beaucoup plus pacifique, et il nous faut un autre mot pour le décrire. En vérité, les êtres organiques peuvent s’adapter à leur environnement en produisant des variants génétiques : on parle alors de mutants. Mais ils peuvent aussi s’adapter en produisant des outils, des instruments : on parle alors d’or­ ganes extérieurs. En grec, le mot “organon” désigne à la fois l’organe et l’outil. C’est pour­ quoi les humains sont des “organorgs”, des organismes outillés. Finalement, aucun être humain ne va sans équipement. La tech­ nique ? Impossible de faire sans ! »

KOKORO « Quand on s’intéresse au Japon, on lit sou­ vent des choses étonnantes : les Japonais ne savent pas dire “non” ou n’ont pas de mot pour dire “aimer” ou “bisou”. Il y a un vertige à se dire que des notions aussi évidentes peuvent ne pas avoir de strict équivalent. De même, lorsqu’on apprend leur langue, on met généralement en face du mot français “cœur” le son “kokoro” et le signe 心. Pourtant, cette traduction a quelque chose de trom­ peur. D’abord, parce que les Japonais utilisent

d’autres mots pour désigner l’organe du cœur (shinzô, 心臓) et n’hésitent pas à utiliser au besoin une adaptation du mot anglais “heart” (hāto, ハート). De l’autre, la gamme des sens de kokoro dépasse largement le domaine du cœur ; il est aussi retenu pour traduire l’esprit – un terme que pourtant nous situons très loin du cœur. Le cas de “kokoro” est exem­ plaire : il nous place devant la question des intraduisibles, nous met au défi de penser des concepts qui dérangent nos coordon­ nées intellectuelles et linguistiques. »

HOLOBIONTE « À la fin du xxe siècle, la grande affaire de la biologie consista à déchiffrer l’intégralité du génome humain. Avec toutes ces nouvelles données génétiques, on espérait percer ainsi le mystère de notre identité. Cependant, nous eûmes alors la surprise de comprendre que notre organisme n’est pas une entité close sur elle-même. Pour fonctionner correctement, notre corps requiert dans son intérieur la pré­ sence de quantité d’agents bactériens : no­ tamment une importante flore intestinale, un organe souvent négligé. Ainsi, pour corriger cet oubli, plutôt que de parler d’organisme, certains ont récemment choisi le terme “holo­ bionte” : manière de considérer l’être vivant comme une totalité, plutôt que de l’enfermer sur une identité close contenue dans ses cel­ lules. Parler d’holobiontes est une manière de rendre hommage aux symbioses qui nous constituent et qui rendent notre vie possible. »

no 01 – septembre 2022

© Bénédicte Roscot

La citation

À une époque où l’insécurité accapare le débat public, le philosophe belge Laurent de Sutter dénonce dans Éloge du danger la façon dont notre besoin d’ordre ne cesse de restreindre notre horizon. Un essai flamboyant.

En critiquant, dans Éloge du danger, le dé­ sir de sécurité policière qui obsède notre époque, Laurent de Sutter met sa pensée indisciplinée au service d’une seule cause : la déconstruction des évidences. Pour lui, l’exer­ cice de la pensée ne vaut que s’il s’arrache aux normes et aux formes d’autorité domi­ nantes. « Pour en finir avec soi-même », pro­ posait-il dans son précédent livre, à rebours des obsessions identitaires du moment. En finir aussi avec tout ce qui affaiblit nos capa­ cités d’agir ; cela pourrait au fond constituer son programme philosophique. Moins dandy poseur que philosophe soucieux de poser des nouveaux récits, il assume les contrepieds, le goût du décalage et de la table rase, dans un style toujours élégant. Quitte à susciter certains malentendus, tant il reste difficile à situer. Son anarchie à lui consiste à enterrer la philosophie académique pour tenter de l’ouvrir à des devenirs inédits. Et

© Hannah Assouline

Portrait

« La biologie, une science ? Le biologisme: une idéologie ? », rencontre avec Thierry Hoquet, modérée par le journaliste et romancier Hugo Lindenberg, le 10 octobre au mk2 Bibliothèque à 19 h 30, gratuit, sur inscription • Le Nouvel Esprit biologique de Thierry Hoquet (Puf, 192 p., 20 €) • PROPOS RECUEILLIS PAR JOSÉPHINE DUMOULIN


Russell Banks

Le nouveau roman de Russell Banks ! “Un livre sur les formes mouvantes de la mémoire et le caractère chimérique de nos vies.” Colum McCann, écrivain “Menée tambour battant, la prose de Russell Banks a une force remarquable. Il y a tant de brio dans cette écriture, une telle propulsion, que nous suivons son personnage jusque dans les profondeurs.” The New York Times Book Review “Dans ce roman complexe et puissant, nous nous confrontons à l’insoutenable charme de la rédemption.”

© Holly Andres

The Washington Post “Russell Banks dispose minutieusement les strates d’une vie, révélant ainsi que le passé est toujours plus ambigu qu’il n’y paraît.” The New Yorker


mk2 Institut

L’ENTRETIEN

Vous êtes une icône queer aux États-Unis, votre travail étant régulièrement cité par de multiples artistes : Maggie Nelson, Deborah Levy… Pour Chelsea Girls, quelles étaient vos sources d’inspiration ? La Bâtarde de Violette Leduc (1964) est l’un des romans qui m’a le plus inspiré·e. Évi­ demment, je dois aussi citer Jack Kerouac :

et le personnage d’Antoine Doinel ont éga­ lement été une grande source d’inspiration pour moi. À l’époque, je me demandais : « Mais où est l’équivalent féminin d’Antoine Doinel ? » En tant que poète, je ne savais pas écrire d’histoires et je n’étais pas sûr·e de savoir écrire en prose, mais j’adorais le cinéma. Je me suis donc dit que j’allais écrire plusieurs petits films sur ma vie, en créant une Antoine Doinel au féminin nom­ mée Eileen Myles. Comment décririez-vous ce livre ? Je dirais qu’il est très vernaculaire : je m’inté­ resse vraiment au fait d’expliquer le présent à partir du langage, de transposer des réa­ lités secrètes du présent dans le langage. Et, en tant qu’artiste lesbienne venant de la classe ouvrière, j’ai voulu l’écrire, car j’avais le sentiment que, dans ma vie, j’avais vu et entendu des choses sur lesquelles per­ sonne n’avait jamais écrit. Cette langue anglaise de la classe ouvrière existe, et ce qui m’excitait avec ce livre était d’essayer de trouver de la poésie – et, par ce biais, d’écrire une sorte de mosaïque inédite, de réinventer le langage. Dans Chelsea Girls, vous racontez les difficultés d’être une poète lesbienne dans le

« À mes yeux, la binarité a toujours été quelque chose de négatif. » avec Chelsea Girls, je voulais écrire une sorte de Sur la route lesbien, un livre très tumultueux. Les films de François Truffaut

IV

New York underground des années 1970 et 1980. Il y avait toujours des hommes gays au­

© Shae Detar

Sexe, drogues, pauvreté… Dans le génial et surprenant Chelsea Girls, livre paru en 1994 aux États-Unis et enfin traduit en français, Eileen Myles, invité·e au mk2 Institut le 15 septembre, raconte sa vie de poète lesbienne dans le New York underground des années 1970 et 1980. C’est de là-bas qu’iel (l’artiste se définit comme non binaire) a répondu avec générosité à nos questions.

tour de moi, mais il n’y avait pas vraiment de groupes de femmes. Donc, petit à pe­ tit, avec Christine [qui apparaît comme un personnage récurrent du livre, ndlr], nous avons formé le nôtre. En fait, quand je suis arrivé·e à New York, en 1974, même si je res­ sentais des choses pour des femmes, je ne me définissais pas comme lesbienne. J’étais donc considéré·e comme une femme fai­ sant partie d’un groupe d’écrivains gays. Je connaissais les plus vieux, Allen Ginsberg, John Ashbery… Ils étaient très généreux et gentils envers moi, mais, quand je me suis affirmé·e en tant que lesbienne, les difficultés sont arrivées : je me suis retrouvé·e un peu isolé·e. Et je pense que tout cela a contri­ bué à l’excès de ma relation avec Christine – c’était une période très punk. Pour obte­ nir de l’attention, pour obtenir notre place, il fallait que l’on soit atroces, et nous l’étions ! (Rires.) Nous étions terribles ! Diriez-vous que la situation a évolué pour les artistes queer aujourd’hui ? De nos jours, il y a beaucoup plus de poètes qui sont trans, lesbiennes, queer. Il y a de nombreux textes, des événements… J’ai vu une évolution dès les années 1990 : un jour, alors que j’avais dans les 40 ans, j’ai assisté à un open mic dans lequel intervenaient des femmes majoritairement lesbiennes.

no 01 – septembre 2022

Et là, devant toutes ces femmes de vingt ans de moins que moi venues m’écouter, j’ai compris que j’avais une audience, et j’ai eu l’impression, d’une certaine manière, de rencontrer ma génération. Aujourd’hui, l’un des aspects très positifs de notre époque est le fait que nous pouvons nous expri­ mer, même s’il reste encore de nombreux endroits où cela n’est pas possible. En filigrane, la question du genre est très prégnante dans Chelsea Girls. Vous écrivez que vous aviez toujours voulu être un homme, et, aujourd’hui, vous souhaitez être désigné·e par le pronom non genré « they ». En quoi cela influence-t-il votre travail ? Cela l’influence de façon très directe. J’ai 72 ans à présent, et, parfois, quand je vais dans un magasin, on m’appelle « mon­ sieur », puis, dans un autre, « madame ». Dans la rue, des gens vont penser que je suis une gouine, d’autres que je suis une vieille dame. Et toutes ces choses se passent également à l’intérieur de moi : quand on m’appelle « monsieur », j’apprécie de performer ce « monsieur » ! Je ne pense pas qu’une âme ou qu’une intériorité soit quelque chose de stable, et, à mes yeux, la binarité a toujours été quelque chose de négatif. Je me rappelle être une femme à certains moments, un homme à d’autres, et


mk2 Institut l’écriture est sans doute un moyen de re­ transcrire, d’exprimer et de faire converser ce qui se passe à l’intérieur et à l’extérieur de moi. Dans le livre, vous racontez au sujet de l’une vos amantes : « L’expression de ton visage, mon expression préférée, c’était allons-y. » Est-ce toujours le cas ? Cette phrase peut-elle par ailleurs s’appliquer à votre façon d’écrire ? Même si à présent j’ai besoin de plus de calme pour prendre des décisions, je pense que c’est toujours le cas : quand je suis avec quelqu’un, je célèbre ce qui relève de l’en­ thousiasme. Selon moi, cette sorte de mou­ vement permanent vers l’avant est la défi­ nition même de la vie. Même chose pour l’écriture : le syndrome de la page blanche est quelque chose que je ne comprends pas ; je me dis : « Vas-y ! Lance-toi ! » Vous écrivez que votre pire peur, à l’époque, était de ne pas être compris·e. L’êtes-vous aujourd’hui ? Non ! Je suis peut-être mieux accepté·e, mais pas mieux compris·e. Mais je n’ai plus vrai­ ment ce désir : à présent, il est plus impor­ tant pour moi d’avoir une forme de compré­ hension de moi-même, plutôt que de vouloir que tout le monde me comprenne. « Eileen Myles, figure majeure de la culture underground et LGBT », rencontre modérée par Élisabeth Philippe, le 15 septembre au mk2 Bibliothèque à 20 h tarif : 15 € | étudiant, demandeur d’emploi : 9 € | − 26 ans : 4,90 € | carte UGC/mk2 illimité à présenter en caisse : 9 € | tarif séance avec livre : 23 € • Chelsea Girls d’Eileen Myles, traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié, (Éditions du sous-sol, 288 p., 23 €)

NOUVEAU SINGLE

• PROPOS RECUEILLIS PAR AMÉLIE QUENTEL

05.10.2022 ALBUM ARLEQUINE Sortie le 20.01.2023

septembre 2022 – no 01

V


mk2 Institut

Entretien

Christelle Taraud Historienne, féministe, invitée au mk2 Institut, Christelle Taraud publie et dirige cette rentrée Féminicides. Une histoire mondiale, un ouvrage réunissant les voix de spécialistes, d’activistes et d’artistes pour comprendre une réalité qui ne cesse d’être mortifère. Rencontre. Le féminicide, souvent présenté dans les médias comme l’assassinat d’une femme par son ancien conjoint, est selon vous plus largement lié à un ensemble de violences faites aux femmes. Comment mieux le définir ?

qu’elle est une femme, le « féminicide » est un processus de destruction, non plus seulement d’une femme en tant qu’individu, mais de tout ce qui constitue le monde féminin. Le meurtre devient alors collectif et génocidaire, car massif et structurel. Le terme, par sa polysémie, permet alors d’intégrer toutes les violences auxquelles les femmes sont exposées au cours de leur vie, dont le crime de féminicide – tel qu’il est entendu usuellement – serait finalement le point d’acmé le plus spectaculaire. Pourquoi ce phénomène – le féminicide – est-il souvent réduit à sa dimension conjugale et criminelle ? Parler du féminicide comme d’un acte isolé permet de circonscrire le problème à une forme d’anormalité masculine : il s’agirait dès lors de l’acte d’un fou, d’un « pervers » ou bien encore d’un homme déboussolé. Cela protège le reste de la population, notamment masculine, qui se dédouane en disant : « Les criminels, ce sont eux. » Au fond, tant en Europe qu’en Amérique du Nord, le féminicide remet en cause la mythologie de l’égalité des femmes dans les pays dits développés. Il n’y a qu’à voir ce qu’il se passe actuellement aux États-Unis avec la révocation du droit à l’avortement. Ces pays révèlent ainsi, en tolérant, voire en couvrant, le crime

de féminicide, que non seulement ils ne sont ni égalitaires ni universalistes, mais qu’ils ne peuvent aussi structurellement pas l’être.

Votre ouvrage propose de retracer l’histoire du phénomène féminicidaire depuis les débuts de l’humanité. Par quels grands jalons cette histoire est-elle marquée ? La première étape se joue au néolithique, terrible pour les femmes avec l’enfermement dans l’espace domestique. Il s’opère alors un choix de société dont nous sommes aujourd’hui les héritier·es direct·es. La seconde matrice est la naissance des premiers régimes patriarcaux violents pendant l’Antiquité avec, pour l’Europe par exemple, le virilisme athénien et le patriarcat romain. Il y a, dans cette période, une généralisation de systèmes patriarcaux de basse intensité, et ce partout dans le monde. Les inégalités sont visibles, mais avec une forme de complémentarité du masculin et du féminin, chacun ayant une place plus ou moins valorisée. Cela est complété ensuite par la naissance des régimes féodaux reposant sur des aristocraties guerrières puis celle du capitalisme et des premières colonisations européennes. S’ensuit une globalisation délirante du féminicide.

PAS UNE DE MOINS DÉSORMAIS Les femmes meurent sous les coups de leur compagnon partout dans le monde. En un siècle, on peut faire le calcul que 8,7 mil­ lions de femmes ont été tuées. Une femme meurt en Argentine toutes les trente heures. Il faut dire que, pendant longtemps, le crime de femme a été considéré comme « normal ». Violence passagère d’hommes passionnés ou sanguins, provocations typi­ quement féminines étaient les explications dominantes. D’ailleurs, un site d’information écrit encore en octobre 2021 « l’adepte des sports de combat prend sa femme pour un punching-ball », oubliant que la victime est un sujet avec une histoire et une vie. Et, surtout, nombre de pays refusent de consi­ dérer la réalité de ces crimes eux-mêmes. Très récemment, le gouvernement turc a publié un décret pour retirer la Turquie de la convention d’Istanbul, ce traité européen sur la prévention des violences à l’égard des

femmes signé en 2011. Il empêche aussi le décompte des mortes par la plateforme fé­ ministe We Will Stop Feminicide. Pourquoi ce déni des violences et des morts ? Parce que la mise à mort d’une femme reste une prérogative du pouvoir masculin en tant que système de domination. Elle signe le rappel d’une société patriarcale dans laquelle l’égalité de genre n’existe pas et ne doit sur­ tout pas constituer un futur désirable. Alors, les féministes apprennent à s’or­ ganiser et à lutter. Elles inventent d’abord le terme de « fémicide » et créent un tribunal international des crimes contre les femmes en mars 1976. Elles formulent dès lors un universel négatif du meurtre des femmes en révélant combien chaque crime qui a l’air isolé participe d’une guerre faite aux femmes dont l’une des conditions de possibilité est l’indifférence des États, voire leur complicité, pour lutter contre cette violence. Plus tard, les féministes d’Amérique du Sud proposent

« Les femmes sont la première colonie des hommes. » À la différence du « fémicide » qui désigne un meurtre intime et peut-être défini comme le fait de tuer une femme parce

Le regard de

Fabienne Brugère Fa b i e n n e B r u g è re es t p h i l os o p h e. Spécialiste en théorie féministe ayant notamment introduit en France le travail de Judith Butler ; elle publiait en février dernier, avec Guillaume Le Blanc, Le Peuple des femmes. Un tour du monde féministe, une réflexion essentielle et nécessaire sur les pratiques féministes dans le monde. Intellectuelle engagée, plaçant la notion de « care » au cœur de son travail, elle nous livre ici sa pensée sur une machine féminicidaire difficile à enrayer.

VI

Quelles en sont les conséquences ? Même si toutes les femmes ne connaissent pas le même sort, de leur naissance à leur mort, elles vivent et subissent toute une série de discriminations et de violences diversifiées dont certaines sont communes : cela va de la chose la plus atrocement évidente – l’assassinat – à leur néantisation qui repose sur la déshumanisation, la chosification, le mépris voire la haine de certaines d’entre elles. Non pas la haine de toutes les femmes, mais de celles qui ne correspondent pas aux normes patriarcales ou refusent de s’y soumettre. Les violences s’exercent alors aussi bien dans le harcèlement de rue, les inégalités au travail, le savoir inculqué à l’école, les résistances à démasculinisation de la langue…

no 01 – septembre 2022

© Charlotte Krebs

DEUX POINTS DE VUE

pour une question :

Quelles mesures prendre face à ce continuum de violences ? Les femmes doivent prendre conscience que la collaboration avec ce système doit cesser. Le féminicide est euphémisé, y compris par les femmes elles-mêmes. Et, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, ces dernières sont moins nombreuses que les hommes à l’échelle planétaire du fait des fœticides de masse touchant notamment le continent asiatique. Ce qui crée un déséquilibre mondial inquiétant : rapt de petites filles, polyandrie forcée, esclavage sexuel sont aujourd’hui monnaie courante en Inde et en Chine, par exemple, pour pallier la disparition des filles in utero… Nous sommes à un tournant, on ne peut plus accepter un projet de société qui se résume au fait d’accumuler, de posséder, de dompter, de dominer, d’écraser. Comme le démontre fort bien le livre, les femmes sont

une transformation : feminicido, « féminicide », pour éviter de faire de ces morts le simple symétrique inversé d’homicide. Désormais, un féminisme de mouvement, d’en bas, s’organise pour rompre avec l’invisibilité des femmes et imposer un programme politique. N i u n a m e n o s , # S ay H e r N a m e , #NousToutes, Non una di meno, Counting Dead Women – Kenya et de nombreuses marches (en Tunisie, en Algérie, en Chine…) font surgir un peuple des femmes, trans­ national, déterminé à faire respecter une justice de genre. Ce peuple est jeune, à la fois situé et partout. Il fait pression sur les gouvernements, se souvenant de la phrase de Simone de Beauvoir : « L’avenir demeure largement ouvert. » Le Peuple des femmes. Un tour du monde féministe de Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc (Flammarion, 384 p., 21 €)


mk2 Institut comment penser le féminicide aujourd’hui ?

la première colonie des hommes, le premier objet d’échange, la première incarnation de leurs régimes de force aussi. Les discrimi­ nations sociétales qui découlent de cet état de fait procèdent ensuite par arborescence, donnant naissance à de nouvelles inégali­ tés de classe et de race. Il nous faut tout repenser, notamment une histoire au mas­ culin, un savoir au service d’une domination qui ne la remet pas en cause… Même s’il est constamment délégitimé comme idéolo­ gique par – en réalité – l’idéologie patriar­ cale elle-même, il faut continuer le travail de contre-discours commencé par les féministes des années 1970. Pour ce faire, un réseau féministe planétaire horizontal est néces­ saire. Un réseau qui travaillera avec les alliés précieux que nous avons parmi les hommes dont certains comprennent et aspirent à un monde dans lequel la domination masculine – et donc le féminicide – serait éradiquée. Un monde qui sera dès lors plus respirable pour toutes et tous.

Une trilogie drôle, émouvante, décalée et désespérée d’un créateur à la recherche de l’inspiration perdue !

« Rencontre avec Christelle Taraud et Léa Michaëlis : analyse du féminicide » modérée par Thibaut Sardier, le 19 septembre au mk2 Bibliothèque à 20 h Tarif : 15 € | étudiant, demandeur d’emploi : 9 € | − 26 ans : 4,90 € | carte UGC/mk2 illimité à présenter en caisse : 9 € | tarif séance avec livre : 39 € • Féminicides. Une histoire mondiale dirigé par Christelle Taraud (La Découverte, 850 p., 39 €) • PROPOS RECUEILLIS

PAR JOSÉPHINE DUMOULIN

« C’est indispensable, comme tout ce que produit Manu Larcenet. » France Inter

« Un album incroyable, faites-vous plaisir et foncez ! » François Busnel - La Grande Librairie (France 5)

« Jouissif ! » © Larcenet / Dargaud 2022

© Philippe Matsas.

Konbini

AU RAYON BANDE DESSINÉE

septembre 2022 – no 01

VII


mk2 Institut

AUTOPORTRAIT

1

LE CARNET D’ETHNOLOGUE photo Julien Liénard, 2022

© Julien Lienard pour mk2 Institut

« Pour un ethnologue, le carnet de notes est absolument central. C’est un journal de bord de tous les jours. Il a cet avantage qu’il est immédiat. Il permet de saisir les conversa­ tions à bâtons rompus ; on peut le remplir de dessins. C’est une base documentaire so­

2

PHILIPPE DESCOLA PRENANT DES NOTES CHEZ LES ACHUARS, 1977 photo Anne-Christine Taylor

Grande figure de l’anthropologie, Philippe Descola, invité au mk2 Institut, questionne la traditionnelle distinction entre nature et culture. Cette rentrée, il publie Ethnographie des mondes à venir, une bande dessinée cosignée avec Alessandro Pignocchi qui aborde avec humour la théorie anthropologique et ses enjeux écologiques. À cette occasion, il évoque sa personnalité et son travail en deux images et un objet de son choix.

VIII

« Quand la bande dessinée dialogue avec l’anthropologie et l’écologie », rencontre avec Philippe Descola et Alessandro Pignocchi modérée par Thibaut Sardier, le 6 octobre au mk2 Bibliothèque à 20 h tarif : 15 € | étudiant, demandeur d’emploi : 9 € | − 26 ans : 4,90 € | carte UGC/mk2 illimité à présenter en caisse : 9 € | tarif séance avec livre : 19 € • Ethnographie des mondes à venir de Philippe Descola et Alessandro Pignocchi (Seuil, 176 p., 19 €)

no 01 – septembre 2022

« Cette photographie date de de mon pre­ mier séjour en Amazonie équatorienne. Sur cette table faite de bric et de broc, je pre­ nais mes notes. C’était le début, on devait apprendre à connaître les gens, s’habituer à la nourriture, au climat. Je me souviens que nous avions soigné un nourrisson avec les médicaments dont nous disposions. La mère, une nuit, s’est lamentée du décès de son enfant. La responsabilité était terrible à endosser, jusqu’à ce que nous comprenions que, pour ce peuple, être malade signifie être “un peu mort”. Le nourrisson, le lendemain, se portait finalement très bien. S’en est suivi un grand soulagement, évidemment. Ce fut l’une des premières émotions fortes de ce séjour. J’y suis resté trois ans. À mon retour, je rédigeais et publiais ma thèse [sous la direction de Claude Lévi-Strauss, ndlr]. »


mk2 Institut lide, car la mémoire est très capricieuse. Tout est pertinent. Parfois, on peut se mordre les doigts de ne pas avoir noté un détail ou une attitude. Tout en sachant qu’il y a aussi des choses difficiles à retranscrire par les mots, c’est dans ce type de carnet qu’aboutissent toutes nos observations et nos interpréta­ tions. Il représente une connaissance ac­ quise chronologiquement et qu’on organise ensuite thématiquement. Un carnet comme celui-ci, c’est une chronique de la progres­ sion dans la compréhension d’une culture. Je les ai tous gardés. »

3

Robert Campin,

© Musée des Beaux-Arts de Dijon / Français Jay

LA NATIVITÉ, VERS 1430

septembre 2022 – no 01

peinture à l’huile sur bois, musée des Beaux-Arts de Dijon « Cette œuvre de l’atelier de Robert Cam­ pin est selon moi l’un des tableaux les plus importants dans le basculement vers un nouveau monde. Il s’agit certes d’une scène de Nativité propre à l’imagerie chrétienne du Moyen Âge. Mais ce qui est inédit est l’obsession mimétique pour dépeindre les éléments de composition : la figuration de la charpente, le visage individualisé des bergers, le paysage en haut à droite avec le chemin qui serpente entre les clôtures en plessis, les arbres émondés en têtard. L’importance accordée à la singularité hu­ maine et l’illusionnisme du paysage sont notamment les symptômes, en peinture, de la naissance en Occident du naturalisme, une nouvelle manière de se représenter le monde et de considérer les autres êtres qui le peuplent. »

IX


mk2 Institut

SÉLECTION LIVRES Tous les mois, mk2 Institut sélectionne des essais faisant l’actualité du monde des idées. Des recommandations de lecture sur des questions essentielles qui animent nos sociétés et parfois les divisent.

UNE HISTOIRE DE FRANCE EN CRAMPONS

REDONNER DU SENS AU TRAVAIL Démissions en chaîne, refus croissant des « bullshit jobs », méfiance à l’égard des grandes entreprises, réorientations en milieu de carrière : les interrogations sur le sens du travail et ce qui le nourrit se multiplient. Occultées par les travaux sur l’emploi et sa précarité qui ont mobilisé les chercheurs, ces questions n’ont encore ja­ mais été posées. Dans Redonner du sens au travail. Les nouvelles émancipations professionnelles, les économistes Thomas Coutrot et Coralie Perez se sont interro­ gés sur la nécessité de redéfinir le sens du mot « travail » et de repenser son potentiel émancipateur. Un essai éclairant qui nous donne des clés pour aborder le présent. de Thomas Coutrot et Coralie Perez, (Seuil, 128 p., 13,50 €)

NASTASSJA MARTIN

MARTIN

rêves

aux crises systémiques

est anthropologue. Elle est l’autrice de Les Âmes l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska (La , et de Croire aux fauves (Verticales, 2019). 978-2-35925-188-3

ecouverte.fr

09.2022

20 €

uverte

En couverture : © Peninsule Kamchatka, Russie Getty Images

avant la chute de l’Union soviétique, une famille de repartir en forêt, récréer un mode de vie autonome se, la pêche et la cueillette. Était-ce une légende ? collectif violenté, spolié, asservi par les colons avant grande histoire s’est-il saisi de la crise systémique autonomie ? Comment a-t-il fait pour renouer les fils quotidien qui le liait aux animaux et éléments, sans manes éliminés par le processus colonial ? Quelles les Even d’Icha ont-ils réinventé, pour continuer monde rapidement transformé sous les coups de tivisme et du changement climatique ? où les rêves performatifs et les histoires mythiques litiques d’assimilation comme au dérèglement des rice fait dialoguer histoire coloniale et cosmologies estituant leurs puissances aux voix multiples qui e sa vitalité.

À l’est des rêves

tin a quitté l’Alaska et le peuple Gwich’in ; elle a de Béring pour entamer une recherche comparative ndant l’époque soviétique, les Even, peuple nomade es, ont été sédentarisés dans des fermes collectives. régime, beaucoup ont continué d’être les bergers e leur appartenaient plus, les troupeaux étant aux s privées. Depuis l’ouverture de la région en 1991, ozes du Kamtchatka se transforment en plateformes

Nastassja Martin

à l’est des

rêves Réponses even aux crises systémiques

LES EMPêCHEURS DE PENSER EN ROND

de Nastassja Martin, (La Découverte, 250 p., 20 €)

X

de François da Rocha Carneiro (Éditions du Détour, 224 p., 18,90 €)

AVOIR ET SE FAIRE AVOIR

À L’EST DES RÊVES Existe-t-il un plan de rechange à nos mo­ des de vie actuels ? Comment résister face aux métamorphoses environnementales ? Ce sont les questions que pose le der­ nier ouvrage de l’anthropologue Nastassja Martin, disciple de Philippe Descola. Dans la péninsule du Kamtchatka, en Russie, Da­ ria, cheffe d’un clan even, a fait le choix d’abandonner la ville pour retourner vivre en forêt avec sa famille. Durant sept ans, l’anthropologue a partagé leur quotidien. Histoire coloniale, changement climatique, modernité prédatrice… même au fond des bois, impossible d’y échapper. Dans un style précis et sensible, Nastassja Martin donne une puissante description de son expérience avec cette famille : comment, face aux diffi­ cultés actuelles, ils se sont saisis de la crise systémique et ont choisi de construire un nouveau monde.

Tant de victoires historiques et de défaites mémorables… Et si les matchs de l’équipe de France de football écrivaient, à leur fa­ çon, une histoire du pays ? Dans son nou­ vel ouvrage, Une histoire de France en crampons, l’historien François da Rocha Carneiro retrace les grandes heures de ce sport popu­laire en revenant sur un siècle de matchs qui ont résonné avec leur époque et qui, de l’affirmation impériale à la quête périlleuse de l’identité nationale, disent aussi beaucoup du rêve échoué de puissance. Un récit fluide et haletant pour se replonger dans l’histoire de l’équipe de France à la veille de la Coupe du monde de 2022.

d’Eula Biss, traduit de l’anglais (États-Unis) par Justine Augier, (Rivages, 280 p., 21 €)

no 01 – septembre 2022

Que se passe-t-il lorsqu’on passe d’une catégorie sociale à une autre ? Qu’est-ce que le transfuge de classe ? Familière de la précarité des écrivains, Eula Biss, poète et essayiste américaine, nouvellement pro­ priétaire d’une maison, raconte cette expé­ rience dans son nouveau livre Avoir et se faire avoir. Dans ce qui s'apparente à un vrai journal de bord, l'autrice nous livre une réflexion sociopolitique lucide sur notre époque. Et nous propose, avec humour, un guide de résistance contre le capitalisme et son mécanisme tentaculaire. Dans la lignée de Joan Didion et de Rebec­ca Solnit, un regard unique sur l’impact intime de l’éco­ nomie sur nos vies.


mk2 Institut

L’IMPITOYABLE AUJOURD’HUI

LA JEUNESSE FRANÇAISE, L’ÉCOLE ET LA RÉPUBLIQUE

Écrit par une historienne et grande lectrice - Emmanuelle Loyer - L’impitoyable aujourd’hui propose un parcours buissonnier, sans ambition systématique, à travers des romans et des grandes œuvres de sciences humaines : histoire, ethnologie... Comment ces œuvres figurent-elles le temps ? De quelles manières représentent-elles l’évè­ nement ? Aussi, comment interrogent-elles ce que signifie « être contemporain de son époque » ? Chaque récit invente sa vérité propre. Dans un tête-à-tête intime avec les livres aimés, l’auteure dessine une carte des possibles de l’existence. Une invitation à vivre la sienne. d’Emmanuelle Loyer, (Flammarion, 384 p., 22,90 €)

d’Iannis Roder (Éditions de l’Observatoire, 200 p., 19 €)

CAUCHEMAR BRÉSILIEN En quatre ans de mandat, le président bré­ silien Jair Bolsonaro aura été l’homme de toutes les outrances, de toutes les trans­ gressions. Mais de quoi Jair Bolsonaro est-il le nom ? Et que dit-il sur le Brésil, sur notre époque, sur l’état des médias et des démo­ craties ? Bruno Meyerfeld, franco-brésilien et correspondant du journal Le Monde au Brésil, a mené l’enquête et retrace dans Jair les grands évènements de son mandat ainsi que l’itinéraire de ce personnage haut en couleurs. Une plongée dans le théâtre bré­ silien de la folie au pouvoir.

Paul Audi

Troublante identité

Comment éduque-t-on nos enfants ? Quelles valeurs leur transmet-on à l’école ? Dans son essai, Iannis Roder, professeur en Réseau d’éducation prioritaire, pose la question fon­ damentale de l’avenir de la République par le prisme de l’éducation. Si le système sco­ laire ne paraît plus en mesure de répondre à l’une des missions qui lui fut originellement confiée par les Républicains - l’éducation d’individus conscients des enjeux démocra­ tiques - l’auteur alerte politiques et citoyens sur les efforts à fournir pour refonder l’ins­ titution scolaire et, par conséquent, penser l’avenir de la France.

TROUBLANTE IDENTITÉ Dans cet autoportrait philosophique, l’auteur affronte le plus épineux des problèmes : ce­ lui que nous pose notre identité. Pourquoi la simple information d’un lieu de naissance est-elle la source des souffrances les plus empoisonnées ? Né au Liban et se voulant « plus Français que les Français », Paul Audi se livre à une analyse rigoureuse et sensible des mécanismes combinés de la honte et de l’asservissement au regard des autres et de la haine de soi. Troublante identité : un essai qui part à la recherche d’une issue au désespoir de l’appartenance.

Stock

de Bruno Meyerfeld, (Grasset, 320 p., 20 €)

de Paul Audi (Stock, 450 p., 22 €)

septembre 2022 – no 01

XI


mk2 Institut

CE MOIS-CI CHEZ MK2 INSTITUT ---> LUNDI 5 SEPTEMBRE « Qu’est-ce que s’engager dans l’existence ? »

écrivain, juriste franco-britannique spécialisé dans la défense des droits de l’homme, retrace l’histoire de la dernière colonie anglaise, l’archipel des Chagos.

photojournaliste et membre du collectif Collages féminicides Paris, évoque son travail présenté notamment dans Notre colère sur vos murs (Denoël).

> mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30

> mk2 Bibliothèque, à 20 h

> mk2 Bibliothèque, à 20 h

---> JEUDI 8 SEPTEMBRE

---> JEUDI 15 SEPTEMBRE

RENCONTRE AVEC ALISON BECHDEL, FIGURE DU ROMAN GRAPHIQUE AMÉRICAIN

RENCONTRE AVEC EILEEN MYLES, FIGURE DE LA CULTURE UNDERGROUND ET LGBT L’iconoclaste Eileen Myles présente Chelsea Girls (Édition du Sous-Sol). Un récit paru en 1994, réédité triomphalement en 2015 et aujourd’hui acclamé comme un souffle de liberté littéraire, addictif et magistral.

LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN

Après avoir successivement recherché son père puis sa mère dans Fun Home et dans C’est toi ma maman ? (Denoël), c’est à la quête d’elle-même que s’élance Alison Bechdel dans son nouveau roman graphique, Le Secret de la force surhumaine (Denoël). > mk2 Bibliothèque, à 20 h

---> LUNDI 12 SEPTEMBRE

> mk2 Bibliothèque, à 20 h

---> DIMANCHE 18 SEPTEMBRE VOTRE CERVEAU VOUS JOUE DES TOURS AVEC ALBERT MOUKHEIBER

« Qu’est-ce qui peut vraiment changer la vie ? »

« La science des rêves : à la recherche de la clé de nos songes. »

> mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30

> mk2 Bibliothèque, à 11 h

LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN

RENCONTRE AVEC SONIA DEVILLERS : RÉCIT DE GUERRE, RÉCIT DE FAMILLE

« Récit de guerre, récit de famille. » La journaliste Sonia Devillers, productrice à France Inter, s’entretiendra avec Olivier Pascal-Moussellard (Télérama) de son premier récit, Les Exportés (Flammarion). > mk2 Bibliothèque, à 20 h

---> MARDI 13 SEPTEMBRE RENCONTRE AVEC PHILIPPE SANDS : COLONIALISME ET L’ARCHIPEL DES CHAGOS Dans son nouveau livre, La Dernière Colonie (Albin Michel), Philippe Sands,

---> LUNDI 19 SEPTEMBRE LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN

« “Il faut oublier, tout peut s’oublier”, chante Brel dans “Ne me quitte pas”. N’est-ce pas la plus fausse des promesses ? Peut-on vraiment oublier les souffrances du passé ? »

RENCONTRE AVEC DAVID VAN REYBROUCK : INDONÉSIE, HISTOIRE SINGULIÈRE DE LA DÉCOLONISATION

David Van Reybrouck publie Revolusi (Actes Sud), grande étude historique consacrée à la décolonisation de l’Indonésie, premier pays colonisé à avoir proclamé son indépendance le 17 août 1945. > mk2 Bibliothèque, à 20 h

---> JEUDI 22 SEPTEMBRE RENCONTRE AVEC CORINNE BACHARACH : MARGOT CAPELIER, REINE DU CASTING

« Margot Capelier, reine du casting : un métier à découvrir. » Avec la participation de Marin Karmitz. > mk2 Bibliothèque, à 20 h

---> LUNDI 26 SEPTEMBRE

> mk2 Bibliothèque, à 19 h 30

---> MARDI 27 SEPTEMBRE RENCONTRE AVEC L’HISTORIEN PIERRE NORA

L’historien Pierre Nora présente le deuxième volet de ses Mémoires : Une étrange obstination (Gallimard). > mk2 bibliothèque, à 20 h

---> SAMEDI 1 erOCTOBRE DERNIÈRES NOUVELLES DU COSMOS AVEC CHRISTOPHE GALFARD

« L’univers a-t-il une fin ? » > mk2 Bibliothèque, à 11 h

---> DIMANCHE 2 OCTOBRE DERNIÈRES NOUVELLES DU COSMOS AVEC CHRISTOPHE GALFARD

« L’univers a-t-il une fin ? » > mk2 Odéon (coté St Germain), à 11 h

---> LUNDI 3 OCTOBRE LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN

« Qu’est-ce qu’une action juste ? »

« Avons-nous parfois le droit d’être agressifs ? »

> mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30

> mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30

RENCONTRE AVEC LAURENT DE SUTTER : LA QUESTION DU DANGER

LA BIOLOGIE : DES QUESTIONS POSÉES À LA VIE

Dans son nouveau livre, Éloge du danger (Puf), le philosophe Laurent de Sutter nous invite à repenser la notion de danger. Il développe l’idée selon laquelle ce qui angoisse ou fait

« My Beautiful Boy de Felix Van Groeningen : drogues et addictions, comprendre, prévenir et soigner. » Avec Marie Jauffret-Roustide.

Ines Ferhat | coordination éditoriale : juliette.reitzer@mk2.com, etienne.rouillon@ mk2.com | secrétaire de rédaction : Vincent Tarrière | renfort correction : Claire Breton | stagiaire : Mathilde Pois-Fournier | ont collaboré à ce numéro : Fabienne Brugère, Philippe Descola, Jean-Marie Durand, Thierry Hoquet, Amélie Quentel | photographe : Julien Liénard | publicité | directrice commerciale : stephanie.laroque@mk2.com |

cheffe de publicité cinéma et marques : manon.lefeuvre@mk2.com | responsable culture, médias et partenariats : alison. pouzergues@mk2.com | cheffe de projet culture et médias : claire.defrance@mk2.com

LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN

> mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30 RENCONTRE AVEC CHRISTELLE TARAUD ET LEA MICHAËLIS : ANALYSE DU FÉMINICIDE

L’historienne Christelle Taraud publie Féminicides. Une histoire mondiale (La Découverte). Léa Michaëlis,

MK2 INSTITUT MAGAZINE éditeur MK2 + — 55, rue Traversière, Paris XIIe — tél. 01 44 67 30 00 — gratuit directeur de la publication : elisha.karmitz@ mk2.com | directeur de mk2 Institut : guy. walter@mk2.com | rédactrice en chef : josephine.dumoulin@mk2.com | directrice artistique : Anna Parraguette | graphiste :

XII

---> MARDI 20 SEPTEMBRE

peur est d’abord l’enjeu d’un vaste processus politique et pas seulement un sentiment personnel.

no 01 – septembre 2022

> mk2 Nation, à 20 h

Imprimé en France par SIB imprimerie — 47, bd de la Liane — 62200 Boulogne-sur-Mer


Bourse de Commerce — Pinault Collection, Philippe Parreno, Quasi Objects: My Room is a Fish Bowl, AC/DC Snakes, Happy Ending, Il Tempo del Postino, Opalescent acrylic glass podium, Disklavier Piano (détail), 2014-2022. Photo Andrea Rossetti

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DÈS LE 15 SEPTEMBRE SEULEMENT SUR

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UNE SÉRIE Ý