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Journal cinéphile, défricheur et engagé, par

> no 184 / NOVEMBRE 2021 / GRATUIT

PEDRO ALMODÓVAR À Madrid, le maître nous dit tout

AUDREY DIWAN Elle nous parle de L’Événement, grand film sur l’avortement

NEW STORY

ET

PAUL SCHRADER Rencontre avec le plus indé des cinéastes hollywoodiens

ÉDITO

ANNA SANDERS FILMS

PRESENTENT

"UN CHEF D'ŒUVRE" "SUBLIME"

LES INROCKS

VA N I T Y FA I R

TILDA

"M AG I S T R A L" L'OBS

SWINTON

UN FILM DE

A P I C H AT P O N G

WEERASETHAKUL

J U A N PA B L O U R R E G O D A N I E L G I M É N E Z C A C H O

AU C I N É M A L E 1 7 N OV E M B R E

DOCUMENT NON CONTRACTUEL

AV E C

ELKIN DÍAZ JEANNE BALIBAR

« Je vais tout te raconter… » Chez Pedro Almodóvar, les intrigues avancent de confidences en révélations, dans des scènes de libération de la parole bouleversantes : un verre, une clope, la caméra se rapproche jusqu’au gros plan frontal et, dans l’alcôve créée par le cadre, les secrets de famille sont dévoilés, les drames exhumés, les trahisons avouées. Il faut que ça sorte. Cet art de la maïeutique se déploie dans son nouveau film, Madres paralelas, où deux accouchements simultanés lient les destins de

AUDREY ESTROUGO La téméraire réalisatrice signe un biopic fracassant de NTM

deux mères, une ado triste (Milena Smit) et une quadra rayonnante (Penélope Cruz). Cette dernière, lancée dans une quête de vérité à propos de son arrièregrand-père, fusillé du franquisme, est par ailleurs photographe, ce qui occasionne plusieurs scènes magnifiques : cet homme, ce bébé qu’elle scrute à travers l’objectif, qui sont-il vraiment ? Et Pedro Almodóvar de rappeler le fascinant pouvoir de « révélation du réel » du cinéma et de la photographie, décrit par André Bazin dans Qu’est-ce que le cinéma ? (1958) : nous permettre d’« admirer dans sa reproduction l’original que nos yeux n’auraient pas su aimer ». Mais qu’est-ce que le cinéaste pouvait nous révéler de plus sur la maternité ?

En vingt-deux films, il a filmé des mères libres, des mères secrètes, des mères mortes et des mères endeuillées, des mères célibataires, des mères actrices, des mères putes, des mères qui couvent et d’autres qui disparaissent, des mères qui accouchent et des mères de substitution. Bourges, hippies, drôles, en larmes, jeunes, vieilles, elles sont toutes là, rassemblées, plus puissantes que jamais, dans Madres paralelas. Pour nous parler de ce film-somme, le cinéaste s’est mis à table, dans son bureau madrilène. C’est page 18 : il va tout vous raconter. JULIETTE REITZER




ÉMOUVANT ET SUBLIME. UNE VRAIE RÉUSSITE ! LES INROCKS

IMMENSE, DRÔLE, UN GRAND DESPLECHIN TRANSFUGE

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DÉC


EN BREF

Sommaire

P. 6 P. 10 P. 10

L’ENTRETIEN DU MOIS – PAUL SCHRADER FLASH-BACK – MULHOLLAND DRIVE RÈGLE DE TROIS – LAURA MULVEY

CINÉMA P. 18 P. 28 P. 41

PARADISCOPE

EN COUVERTURE – PEDRO ALMODÓVAR POUR MADRES PARALELAS ENTRETIEN – AUDREY DIWAN POUR L’ÉVÉNEMENT CINEMASCOPE – LES SORTIES DU 10 NOVEMBRE AU 8 DÉCEMBRE

LE GUIDE DES SORTIES PLATEFORMES P. 71 SÉRIE – DOPESICK P. 74 FILM – THE POWER OF THE DOG DE JANE CAMPION P. 76 MK2 CURIOSITY – LES AMOURS IMAGINAIRES DE XAVIER DOLAN

MK2 INSTITUT ENTRETIEN – PATRICK BOUCHERON 3 QUESTIONS À SÉBASTIEN LIFSHITZ AGENDA DES ÉVÉNEMENTS DANS LES SALLES MK2

CULTURE P. 82 P. 83 P. 84

© 2018 TROISCOULEURS — ISSN 1633-2083 / dépôt légal quatrième trimestre 2006 Toute reproduction, même partielle, de textes, photos et illustrations publiés par mk2 + est interdite sans l’accord de l’auteur et de l’éditeur — Magazine gratuit. Ne pas jeter sur la voie publique.

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EZAN

Avec son air de chanteur de folk à l’œil rieur, David est un peu le doux rayon de soleil de la rédac. Aujourd’hui journaliste chez nous et à La Septième Obsession, il nous avait rejoints en 2019 après nous avoir adressé une lettre très belle et très personnelle sur son désir de « faire corps » avec le cinéma. Depuis, il rentre en fusion avec les films et les cinéastes qu’il défend – pas évident quand on interviewe un doux râleur comme Paul Schrader.

novembre 2021 – no 184

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Notre ancienne rédac chef adjointe a aussi tenu les rênes d’émissions de mode et de cinéma à la télé et a réalisé des docus. Toujours espiègle, elle est de retour ici pour interviewer Pedro pour la troisième fois –un amour qui dure depuis 2009, Almodóvar était alors en couv avec un chiot. À part lui, Raph adore Desplechin et Romy Schneider, est notre guide suprême pour tout ce qui est vin blanc sec, gras et minéral et est spécialiste en BD intime, indé et féministe.

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Photographie de couverture : Nico Bustos Imprimé en France par SIB imprimerie — 47, bd de la Liane — 62200 Boulogne-sur-Mer TROISCOULEURS est distribué dans le réseau contact@lecrieurparis.com

ENQUÊTE – CHANTER LES FAITS DIVERS EXPO – SAMUEL FOSSO CONCERT – SHYGIRL

ILS ONT PARTICIPÉ À CE NUMÉRO

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directeur de la publication : elisha.karmitz@mk2.com | rédactrice en chef : juliette.reitzer@mk2.com | rédactrice en chef adjointe : time.zoppe@mk2.com | rédacteurs : quentin.grosset@mk2.com, josephine.leroy@mk2.com | directrice artistique : Anna Parraguette | graphiste : Jérémie Leroy | renfort graphisme : Ines Ferhat | secrétaire de rédaction : Vincent Tarrière | stagiaire : Éléonore Houée | ont collaboré à ce numéro : Léa André-Sarreau, Julien Bécourt, Charles Bosson, Nora Bouazzouni, Joséphine Dumoulin, Marilou Duponchel, David Ezan, Marie Fantozzi, Yann François, Claude Garcia, Adrien Genoudet, Corentin Lê, Damien Leblanc, Olivier Marlas, Belinda Mathieu, Stéphane Méjanès, Thomas Messias, Jérôme Momcilovic, Wilfried Paris, Michaël Patin, Perrine Quennesson, Bernard Quiriny, Cécile Rosevaigue, Raphaëlle Simon, Jonathan Trullard, Éric Vernay, Etaïnn Zwer & Alexandre | photographes : Julien Liénard, Marie Rouge | illustratrices : Sun Bai, Émilie Gleason | publicité | directrice commerciale : stephanie.laroque@mk2.com | cheffe de publicité junior cinéma et marques : manon.lefeuvre@mk2.com | responsable culture, médias et partenariats : alison. pouzergues@mk2.com | cheffe de projet culture et médias : claire.defrance@mk2.com

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TROISCOULEURS éditeur MK2 + — 55, rue Traversière, Paris XIIe tél. 01 44 67 30 00 — gratuit

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P. 78 P. 79 P. 80

L I E VA R D

D PARIS

Tous les mois, Rosalie partage avec nous ses souvenirs d’enfance en photos. Fille des cinéastes Agnès Varda et de Jacques Demy, elle côtoyait tranquille leurs amis – oh, juste les Doors ou Godard ! Dans ses textes, on ressent souvent sa passion pour les plus flamboyantes étoffes, elle qui a été costumière. Elle gère aujourd’hui la société Ciné-Tamaris (qui fait vivre les œuvres de ses parents) et fait rayonner le catalogue de la société mk2 Films. Avec lui, on est assurés d’expérimenter au moins cinquante nuances de headbanging – comme dans son clip « Affirmatif ». Quand il n’est pas journaliste musical pour nous, il prend le pseudo Wilfried* et repousse les limites de la pop d’un air classe et détaché, façon Daniel Johnston ou Philippe Katerine, dans ses albums D’ailleurs, Matrice ou Patrice… Dans ce numéro, ce chic jeune homme se demande sérieusement : « Comment chanter les faits divers ? »

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Cinéma -----> « The Card Counter »

PAUL   Glorieux scénariste de Martin Scorsese, pour lequel il écrit Taxi Driver (1976) puis Raging Bull (1981), il passe derrière la caméra à la fin des années 1970. Son style bressonien, rigoriste et sépulcral ne tarde pas à lui imposer une indépendance dont le contrebandier de Hollywood a tiré sa force. En témoigne l’atmosphère unique de The Card Counter, son nouveau film, avec Oscar Isaac dans la peau d’un ancien tortionnaire d’Abou Ghraib accro aux jeux d’argent. Le grand Paul Schrader, 75 ans, nous a malicieusement confié sa vision de l’industrie.

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Vous revendiquez depuis longtemps votre indépendance. Qu’est-ce qui vous a fait quitter le giron des grands studios ? Quand j’ai commencé, dans les années 1970, le système des studios était très différent. Ils produisaient des films de toutes sortes, de la comédie musicale à gros budget jusqu’à des choses plus intellectuelles. Mes quatre premiers films [Blue Collar, Hardcore, American Gigolo, La Féline, ndlr] ont été réalisés au sein des grands studios, puis je suis parti au Japon pour tourner Mishima. Une vie en quatre chapitres (1985) et, à mon retour, j’ai entamé un projet assez similaire à The Card Counter – c’était Light Sleeper (1993), avec Willem Dafoe. J’avais passé un arrangement avec un grand studio. Un jour, ils m’ont appelé et m’ont dit très sèchement : « Tout bien considéré, on ne fait plus ton film. » Lorsqu’ils ont raccroché, tout était clair : j’étais devenu un réalisateur indépendant. La mauvaise nouvelle, c’est que j’allais devoir trouver mes financements ailleurs… The Card Counter a été produit par Braxton Pope, qui avait fait appel au crowdfunding pour monter votre film The Canyons (2014). Financer des films indépendants aux ÉtatsUnis, c’est un peu la débrouille ? Oui, totalement. Pour The Card Counter, Braxton a permis d’agréger un tas de ren-

trées d’argent diverses ; vous avez sans doute remarqué qu’au générique, avec Marty [Scorsese, ndlr], il y a peut-être vingt producteurs exécutifs. Eh bien, je peux vous dire que je n’ai jamais rencontré ces personnes. Elles m’ont juste donné de l’argent. Marty, lorsqu’il a réalisé Silence (2017), n’en avait pas vingt, mais peut-être soixante ! En fait, il s’agit d’une nouvelle façon de financer le cinéma indépendant : vous proposez des crédits pour de l’argent. On peut aussi vendre d’autres choses, comme des bobines… Tout est bon à prendre. Sans compter les enjeux liés à la sortie en salles et en streaming ; le film sortira environ quatre semaines en France, mais le but de cette sortie consiste aussi à appâter les plateformes. Plus sa sortie en salle sera réussie, plus son prix de vente aux différentes plateformes grossira. Notre modèle économique change tous les mois. Quel regard portez-vous sur les difficultés que rencontrent les grands cinéastes du Nouvel Hollywood avec qui vous avez collaboré – Brian De Pal­ma, Martin Scor­ sese… – pour survivre dans l’industrie ? Vous mentionnez Marty, qui lui est dans une situation vraiment loufoque. Il vient quand même de terminer un film à deux cents millions de dollars [Killers of the Flower Moon,

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avec Leonardo DiCaprio et Robert De Niro, ndlr]… pour lequel le nombre d’entrées en salle n’a aucune importance ! Le film est produit par Apple TV+. Ils ne se basent pas sur le nombre de tickets vendus, mais sur le nombre d’abonnements générés. Ils ont fait appel à lui afin d’obtenir de nouveaux abonnés, mais ils se fichent complètement de savoir si leurs deux cents millions de dollars seront remboursés. C’est dingue, non ? Les budgets de vos films sont bien plus étriqués ? Mes derniers films ont coûté entre trois et quatre millions de dollars, sachant que les temps de tournage ont été réduits de moitié en quarante ans. Aujourd’hui, un film de ce budget doit être tourné en vingt jours. C’est ce que m’a demandé Sur le chemin de la rédemption [son précédent film, sorti en France en V.o.D. en 2018, ndlr]. Si je voulais monter des films à dix millions de dollars, je devrais aller chercher les plateformes ou d’autres moyens de production, mais cela me coûterait cher en matière de liberté créative… Quand je discute avec mon ami Olivier Assayas, je lui dis toujours que ma vie aurait été bien plus simple si j’avais été français ! Chez vous, les cinéastes sont aidés par l’État. Aux États-Unis, le cinéma ne reçoit pas un centime d’argent public.


« The Card Counter » <----- Cinéma

L’ENTRETIEN DU MOIS

SCHRADER © D. R.

mon livre Le Style transcendantal au cinéma. Ozu, Bresson, Dreyer (1972), dans lequel j’explore la façon dont l’esthétique de ces cinéastes s’est emparée du sacré. La deuxième chose que j’ai réalisée pendant cette projection, c’est que je pouvais écrire des films. Je voyais le garçon du film écrire dans son journal, sortir, voler, écrire à nouveau dans son journal, etc. Je me suis dit que je pourrais m’en inspirer pour un scénario : c’est devenu Taxi Driver (1976). Pickpocket, pendant ces soixante-quinze minutes de projection, venait de définir mon avenir artistique. C’est pour ça que je l’aime tant.

Pour ce qui est de vos influences, vous êtes à moitié européen ! Par exemple, vous avez plusieurs fois cité Pickpocket de Robert Bresson dans vos films ; The Card Counter n’échappe pas à la règle. Au printemps 1969, j’ai vu Pickpocket. À l’époque, je n’imaginais absolument pas que je deviendrais scénariste, et encore moins réalisateur. Pendant la séance, j’ai compris

Dans la continuité de Robert Bresson et de certains de vos précédents films, The Card Counter a quelque chose de très sec, minimaliste, sur le fond comme sur la forme. Disons que j’aime les films qui demandent au spectateur de participer. Je n’aime pas quand on lui mâche tout le travail… Laissezlui de l’espace pour qu’il réfléchisse et interprète, bon sang ! Bien sûr, on risque d’entrer en guerre avec le spectateur lorsqu’on lui propose cela. Mais c’est toujours mieux que de l’endormir à force d’indigence. Vous faites preuve d’une rare audace dans la mise en scène ; on pense notamment à cette séquence hallucinatoire en fisheye,

« Un film sur la torture militaire stricto sensu n’aurait pas été aussi intéressant. » deux choses qui ont changé ma vie. La première, c’est qu’il y avait un lien très fort entre mon passif religieux [il est né dans une famille calviniste ultra rigoriste, ndlr] et ma vie profane. Entre le fait d’aller au séminaire et celui de me rendre au cinéma. J’ai compris que la connexion entre les deux était une question de style, de forme. Pas de fond. C’est ce qui m’a poussé à écrire

dans la prison d’Abou Ghraib. En tant que scénariste de métier, comment ces trouvailles visuelles s’agrègent-elles au texte ? Pour reprendre cet exemple, dans le script je ne pouvais pas écrire plus que : « Cela revient à lui comme en rêve. » Les rêves adviennent souvent à l’intérieur de labyrinthes. Ils sont confus et répétitifs, les portes ne s’ouvrent pas, on s’y perd… Mon chef opérateur m’a

parlé de cet objectif extrêmement court, grâce auquel on peut tout voir, les murs, le plafond, le sol, dans un plan. C’était idéal. Vous avez souvent fait de la voix off du héros un important ressort dramaturgique, et elle est très présente dans The Card Counter. Comment l’avez-vous pensée ? Il fallait que cette voix soit la plus sèche possible, puisque pour William Tell, le héros, tout se ressemble – « Voilà comment je compte les cartes, voilà comment j’ai torturé des gens ». Je voulais fusionner ces deux narrations, faire en sorte qu’elles soient prononcées sur le même ton. S’il y a autant d’explications sur les jeux d’argent dans le film, ce n’est pas parce que c’est intéressant. Je m’en sers d’abord pour faire croire au spectateur que le récit n’a pas vraiment d’enjeux quand, tout d’un coup, il en surgit un énorme : celui de ce poids qu’un homme accumule, causé par ses actions passées. Puis, l’air de rien, on revient au poker… Pourquoi avoir choisi d’ancrer le récit dans les casinos, que le personnage arpente à travers les États-Unis pour participer à des tournois de poker ? Parce que c’est un purgatoire par excellence ! C’est un monde de morts-vivants. Les gens y sont assis jour et nuit, c’est impersonnel… Pour quelqu’un qui n’est pas tout à fait prêt à mettre fin à ses jours, mais qui, en même temps, pense qu’il ne mérite pas de vivre, je trouve que c’est un super endroit pour passer le temps. Dans un film hollywoodien classique, le casino aurait pourtant été filmé avec une grande exaltation… Quand vous êtes-vous rendu dans un casino pour la dernière fois ? Je n’y ai jamais vu quelqu’un rire. Sur les publicités, ils sont tous en train de s’amuser, mais en vrai c’est très mortifère. Il n’y a que des gens tristes dans les casinos. J’y ai mis ce personnage de joueur de poker un peu cartoon, Mr. U.S.A. [que le héros doit à plusieurs affronter à une table de poker, ndlr], mais je m’en sers comme d’un leurre, car je me fiche de savoir qui gagnera. Taxi Driver avait pour toile de fond la guerre du Viêt Nam. Ici, le Viêt Nam a

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laissé place aux guerres antiterroristes menées par les États-Unis ; au fond, qu’est-ce qui a changé ? Taxi Driver n’était pas un film sur le Viêt Nam, qui n’est d’ailleurs jamais mentionné. C’est ce que les gens ont projeté dessus. Dans mon processus créatif, je me concentre d’abord sur la complexité intime du personnage. Mon truc, c’est de faire en sorte que son métier intervienne comme un révélateur de cette complexité ; on a tous une idée de ce qu’est un conducteur de taxi, mais on ne l’imagine pas en héros existentiel. On a tous une idée de ce qu’est un dealeur, mais on ne pense pas à lui comme à un type en pleine crise de la quarantaine [comme le personnage de Light Sleeper, ndlr]. Cela fait tout à coup la lumière sur des zones inexplorées ; par exemple, on n’associe pas naturellement le poker à la torture. Une telle association, ça fait des étincelles. Je laisse ensuite les problématiques sociopolitiques se greffer à l’intérieur. Si j’avais réalisé un film sur la torture militaire stricto sensu, il aurait été aussi intéressant. Mais, au fond, tout cela est prétexte à raconter l’impossible rédemption d’un individu face à l’impardonnable. Vous faites dire au colonel John Gordo, spécialiste de la torture et ancien supérieur du héros, que « chacun est entièrement responsable de ses actes ». Que vous inspire cet adage ? Nous vivons dans une époque particulièrement irresponsable. Les gens n’aiment plus prendre leurs responsabilités, ils se dédouanent – « Je n’ai pas menti, je me suis mal exprimé » ; « Je n’ai pas attouché sexuellement, j’ai fait un faux mouvement »… Avec William Tell, j’ai voulu créer un personnage qui, au fond de lui-même, se sent éminemment responsable. Y compris vis-à-vis de son pays tout entier. The Card Counter de Paul Schrader, Condor (1 h 52), sortie le 29 décembre

PROPOS RECUEILLIS PAR DAVID EZAN

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© 2021 Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved

ck Yanni hen n e c Co c Rédacteur en chef adjoint de Tennis Magazine entre 1997 et 2007, journaliste indépendant spécialisé en golf et en tennis.

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PERRINE QUENNESSON

L’avis de …

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Perdre le goût quand on est un célèbre critique culinaire ? Un comble pour le personnage de Louis de Funès dans L’Aile ou la Cuisse de Claude Zidi (1976). Mais peut-être est-ce l’occasion pour lui de troquer sa vanité et son égocentrisme contre un peu d’humilité et de considération envers son fils.

À l’instar du récent Sound of Metal de Darius Marder, le long métrage de Pascal Elbé On est fait pour s’entendre (sortie le 17 novembre) met en scène le surgissement de la surdité chez son héros, dont la perte de sens devient synonyme de perte d’essence. Quand le cinéma s’empare de nos cinq récepteurs, c’est souvent pour nous faire sentir qu’il serait temps de goûter à un nouveau regard. À bon entendeur.

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EN BREF

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En bref

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Dans La Méthode Williams de Reinaldo Marcus Green (sortie le 1 décembre), Will Smith incarne le plus ambitieux des pères : celui de Venus et Serena Williams, élevées pour devenir des légendes du tennis. Comment Richard Williams était-il vu sur le circuit du tennis féminin ? C’était un personnage d’une stature folle, qui pouvait paraître cinglé alors qu’il était très conscient de ce qu’il faisait. Son histoire est dingue. En juin 1978, il regarde la finale féminine de Roland-Garros à la télévision. Le chèque empoché par la gagnante, la Roumaine Virginia Ruzici, lui donne une idée : il fera de ses enfants – qu’il n’a pas encore – des cadors du tennis. La destinée de Venus et Serena, qui naissent en 1980 et 1981, est toute trouvée. Certes, Richard Williams les a programmées pour gagner, mais sans jamais se mettre en avant. Dès le début des années 2000, il s’est d’ailleurs mis en retrait pour laisser Serena et Venus mener leur carrière sans lui.

Dans ce drame de science-fiction de 2012, l’humanité est victime d’une pandémie dont le premier symptôme est l’anosmie – la perte de l’odorat –, terme popularisé par le Covid. Au-delà de son don divinatoire, David Mackenzie a le mérite d’être clair : la fin du monde arrivera le jour où on ne pourra plus (se) sentir.

Les sœurs Williams semblent avoir été marquées au fer rouge par l’éducation que leur a donnée leur père. Que penser de la façon dont il les a modelées dans le but de devenir de grandes joueuses ? Il ne leur a pas donné le choix : elles allaient devenir des championnes de tennis, un point, c’est tout. En revanche, leur mère, Oracene Price, et lui ont toujours tenu à en faire des jeunes filles épanouies, indépendantes, avec d’autres passions que le tennis. Les sœurs Williams n’ont jamais vécu sous l’emprise de leur père, et elles ont visiblement pris beaucoup de plaisir à mener leur carrière. En 1997, après sa première performance marquante, Venus déclarait que sa carrière de joueuse ne durerait pas longtemps parce qu’il y avait des choses plus intéressantes dans l’existence. Nous sommes en 2021 et elle est toujours sur le circuit. Loin du modèle de réussite et d’épanouissement des sœurs Williams, d’autres tenniswomen ont vécu des relations autrement plus traumatisantes avec leur père… Les joueuses arrivent à maturité plus tôt que leurs homologues masculins, d’où le fait que les parents sont très présents. Depuis que le tennis féminin est devenu

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pro, on a effectivement pu assister à de nombreux drames dus à des pères trop agressifs ou violents. En 1993, Mary Pierce avait fait la une de la revue Sports Illustrated à propos des menaces de mort prononcées par son père, Jim, avec pour titre « Pourquoi Mary Pierce craint pour sa vie. ». On sait que, après certaines défaites, des joueuses comme Jelena Dokić, ancienne quatrième mondiale, ou Andrea Jaeger,

« La destinée de Venus et Serena est toute trouvée. » finaliste à Roland-Garros en 1982, ont subi des violences physiques de la part de leur père respectif. Brisée, Jaeger a vite abandonné le circuit pro pour devenir religieuse et se consacrer à l’enfance maltraitée. On ne compte plus les pères de championnes qui ont usé et abusé de leur domination au détriment de la santé mentale et de la carrière de leurs filles. PROPOS RECUEILLIS PAR THOMAS MESSIAS


En bref

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À chaque jour ou presque, sa bonne action cinéphile. Grâce à nos conseils, enjolivez le quotidien de ces personnes qui font de votre vie un vrai film (à sketchs).

France Gall, Johnny Hallyday, Chimène Badi… Elle connaît par cœur le répertoire de cette chaîne YouTube. Pour son anniversaire, réservez la salle karaoké « La La Land » à l’Hotel Paradiso. Plus de 40 000 titres sont dispos, dont ceux tirés de comédies musicales culte comme Grease ou Moulin Rouge. Les paroles sont projetées sur un écran géant full HD, vous pouvez y réunir jusqu’à dix personnes, et bien sûr chanter comme des casseroles grâce aux murs insonorisés.

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Salle karaoké « La La Land » à l’Hotel Paradiso, 135, boulevard Diderot, XIIe. À réserver sur www.mk2hotelparadiso.com

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Il aura fallu plusieurs soirées pour y arriver, mais, grâce à lui, vous tremblez moins et osez sortir votre tête de la couette devant des scènes sanglantes. Pour le remercier, offrez-lui le bel ouvrage collectif Slashers, qui revient sur l’émergence, à la fin des années 1970, avec John Carpenter, puis l’évolution (Scream de Wes Craven) de ce genre plus fin qu’il n’en a l’air. Dossiers, tops, décryptages, interviews… Plusieurs experts ont analysé, avec sang-froid, le phénomène.

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Slashers de Guillaume Le Disez, Fred Pizzoferato, Marie Casabonne et Claude Gaillard (Vents d’ouest, 256 p., 35 €)

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Avec ses tattoos, ses cheveux blonds plaqués en arrière et ses paupières noircies, votre mère n’a jamais dévié de sa trajectoire punk, initiée à New York au tournant des années 1970-80. Proposez-lui de découvrir la première rétrospective intégrale consacrée à la cinéaste irlandaise Vivienne Dick (New York Our Time, 2020), figure importante de la no-wave, qui a capturé l’esprit frondeur de l’époque en suivant notamment cette scène musicale new-yorkaise (Lydia Lunch, James Chance…). « Vivienne Dick, réel sans être réel », du 18 au 28 novembre au Jeu de Paume

JOSÉPHINE LEROY

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Scène culte

D’abord présenté en mai 2001 au Festival de Cannes, où il reçut le Prix de la mise en scène, Mulholland Drive a vite été encensé par la critique. Et le film de David Lynch, dans lequel une femme amnésique (Laura Harring) rencontre à Hollywood une aspirante actrice (Naomi Watts) avant que les identités et la chronologie ne se brouillent, constitua aussi à sa sortie un phénomène sur les forums Internet. « J’ai découvert le film grâce à de longues discussions sur les forums. J’ai été surpris en le voyant de sentir une fami­liarité avec lui et de le trouver très acces­sible », se souvient Xavier Ranaivoson, enseignant qui participa durant plusieurs années à des débats en ligne sur le forum Allociné. « Je me suis greffé à une hallucinante constellation de sujets dont l’un était exclusivement consacré

aux couleurs du film et s’appelait “La flamme violette du pardon”. Parmi les intervenants autour de Mulholland Drive sur le forum, il y avait deux écoles : d’un côté, les gens obsédés par le sens du film et par les indices qu’il laisse à la manière d’un Cluedo ; de l’autre, les adorateurs qui étaient complètement dans le ressenti et dans une fascination pour l’atmosphère et les émotions. » Et Ranaivoson – alias LordAsriel sur la Toile – d’éprouver une mélancolie pour cette époque où Internet était un lieu d’échange précurseur. « Mulholland Drive s’est révélé fédé­ rateur. C’était le début des années 2000, Internet était encore jeune et le film y a fait se reconnaître les membres d’une communauté cinéphile en même temps qu’il a ouvert beaucoup de gens à un cinéma qu’ils ne soupçonnaient pas. Les forums redoublaient l’aspect ludique et labyrinthique du film, chaque post était un véritable pavé. » Une expérience de partage qui pourra continuer en décembre, puisque Mulholland Drive ressortira dans une édition Blu-ray collector et dans quelques salles de cinéma. DAMIEN LEBLANC ILLUSTRATION : SUN BAI

Règle de trois

LAURA MULVEY

Le fameux male gaze, c’est elle qui l’a pensé, en 1973, dans son essai Visual Pleasure and Narrative Cinema. La très rare théoricienne du cinéma britannique Laura Mulvey était invitée au FIFIB mi-octobre. On a eu envie de savoir quels films ont compté dans la construction de son regard si incisif.

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MICHAËL PATIN

les thèmes musicaux du film, une illusion d’optique se produit : le motif graphique semble s’étoffer, gagner en présence et en précision, sans qu’aucun coup de crayon ne soit ajouté. Le dessin qui prend forme avant tout dans nos têtes, c’est bien sûr l’île de Manhattan, terre promise et jalousée du rêve américain qui sert de scène fantasmatique à ce Roméo et Juliette des temps modernes. Ce pourrait être aussi, en se laissant un peu plus dériver, une partition poinçonnée, un livret de ballet savant, une lettre d’amour codée… La durée exceptionnelle de la séquence, son abstraction vibrante, incitent le spectateur à produire ses propres images et à (se) projeter le film avant qu’il n’ait commencé. Ainsi l’hypnose grave dans notre inconscient la règle d’or édictée par Robert Wise et Jerome Robbins en réalisant cette comédie musicale à une époque où le genre n’intéressait plus personne : une foi absolue, enfantine, primitive, dans les artifices magiques du cinéma. Pour aimer West Side Story, il faut penser que de belles musiques, de belles couleurs, de belles illusions d’optique sont les seules conditions nobles pour fixer un écran 2 h 30 durant.

West Side Story de Robert Wise et Jerome Robbins, 2 h 33

Le film labyrinthe de David Lynch est sorti il y a vingt ans. Adoubée par la critique, cette œuvre fascinante a aussi électrisé les forums de cinéma sur Internet, où les analyses fleurissaient.

Alors que le remake de Steven Spielberg arrive en salles, retour sur West Side Story, légendaire comédie musicale sortie en 1961. Et plus particulièrement sur son générique de début, une séquence immobile, instrumentale et abstraite. Et si son code secret était là ? Le ballet des Jets et des Sharks qui se battent pour un bout de Manhattan, ryth­mé par les claquements de doigts ; la parade sociale virevoltante d’« America » ; le premier regard de Maria (Natalie Wood) et Tony (Richard Beymer) qui efface tout autour d’eux ; le rêve de mariage dans le magasin désert… Pendant 2 h 30, West Side Story distribue les scènes culte comme si cette rubrique n’avait pas de lendemain. Reste-t-il encore dans ce classique quelque cachette ésotérique où se glisser ? Une, sans doute : le générique d’ouverture, conçu par Saul et Elaine Bass, dont le minimalisme et le statisme ne laissent rien présager de ce qui va suivre. Pendant plus de quatre minutes, on ne voit rien d’autre à l’écran qu’un amas de traits verticaux, sur fond coloré uni passant de l’orange au rouge, au violet, puis de nouveau au rouge, et enfin au bleu. Tandis que Leonard Bernstein dévoile

© Karen Knorr

Flash-back MULHOLLAND DRIVE

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WEST SIDE STORY

DE ROBERT WISE ET JEROME ROBBINS (1961) MEMORIA D’APICHATPONG WEERASETHAKUL (SORTIE LE 17 NOVEMBRE) : UN SON FRACASSANT HANTE UNE AMÉRICAINE. EN COLOMBIE, ELLE ENQUÊTE ET TROUVE DES CHOSES QUI TRANSCENDENT LA CONDITION TERRESTRE.

Émopitch

En bref

3 films qui, selon vous, questionnent brillamment le male gaze ? Cœurs brûlés de Josef von Sternberg (1931). Le personnage de Marlene Dietrich est une artiste de cabaret. On adopte son regard sur le public, ce qui permet de renverser le regard unilatéral masculin. Ensuite, Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles (1976) de Chantal Akerman, qui va jusqu’à exclure tout point de vue masculin dans la narration. Enfin, Juste une heure, toi et moi (2002) d’Alina Marazzi. Sur les traces de sa mère suicidée, Marazzi tombe sur des films tournés par son grand-père. Alina adopte une relation critique avec ces films. Elle revient sur le regard qu’il porte sur toutes les femmes de la famille. Elle essaye de retourner sa vision, comme pour libérer ces femmes.

3 films qui ont L’Homme à la caméra (1929) de Dziga Vertov. Puis Mother Dao, the Turtlelike (1996) de Vincent Monnikendam. Un film qui utilise des rushs tournés par des colons néerlandais qui venaient travailler en Indonésie. Monnikendam trouve une


En bref

de L’ÉNERGIE, de la COLÈRE et de L’ÉLÉGANCE

LE JOURNAL DES FEMMES

© MGM – Park Circus

LE MONDE

un GRAND FILM POLITIQUE et FÉMINISTE

3 films méconnus que vous aimeriez faire découvrir ? The Arbor (2010) de Clio Barnard. Le film raconte une Angleterre postThatcher et est très révélateur de cette dynamique entre les décisionnaires et la classe ouvrière, de comment l’espoir porté par le socialisme se trouve détruit. Cela conduit à une violence particulièrement masculine, de racisme, d’alcoolisme… Sinon, La Dame de tout le monde (1934) de Max Ophüls. C’est un film qui s’intéresse à l’exploitation des stars féminines. Puis Mirage de la vie (1959) de Douglas Sirk. Récemment, j’ai écrit un texte sur les quatre premiers plans du film. En faisant pause, on se rend compte qu’il y a des figurants afroaméricains qui disparaissent lorsqu’on remet le film à sa vitesse originale. Cette présence-absence fait écho pour moi à la représentation de ces populations dans une Amérique raciste.

construit votre regard ? manière d’adopter le regard des colonisés. Cela nous rappelle aussi que le cinéma est un médium qui permet de recomposer le temps. Enfin je citerais (nostalgia) (1971) de Hollis Frampton, un court qui m’a permis de saisir la complexité du médium photographique.

AU CINÉMA LE 8 DÉCEMBRE PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET

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Le strip

En bref

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I

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I A VA R T

Sur l’affiche de L’Événement, où elle irradie en jeune fille qui cherche à avorter dans la France de 1963, ses yeux perçants nous interpellent. Comme pour signifier qu’on n’est pas près de l’oublier ; ni son visage félin ni son nom délicieusement sophistiqué. À 22 ans, sa vie a déjà tout du conte de fées. « Je suis née en Roumanie et, à 6 ans, j’ai suivi mes parents en France. Le choc fut si grand que j’en ai perdu mes souvenirs. C’était une seconde naissance. » Elle fait du théâtre quand son père, ouvrier dans le bâtiment, reçoit une annonce de casting : Eva Ionesco cherche une fillette de l’Est pour My Little Princess (2011)… et la choisit parmi cinq cents candidates. Un « alignement d’étoiles »

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O L O

qui lui permet, à 10 ans, de donner la réplique à Isabelle Huppert. Une décennie plus tard, c’est en Audrey Diwan qu’elle a trouvé son mentor. « On s’est dit qu’elle sera mon Chabrol et que je serai sa Huppert », glisse-t-elle en riant. Encore sous l’émotion du film, elle en parle avec ses tripes. « Il y avait un écart entre la réalité de l’avortement clandestin et ce que j’en imaginais. En lisant le livre d’Annie Ernaux [dont le film est adapté, ndlr], j’ai ressenti une colère immense. J’ai eu envie de soulever un tabou. » Anamaria crève l’écran. Nul doute qu’après une telle révélation, celle qui se rêve déjà dans les films des frères Safdie ou du Roumain Cristian Mungiu ne quittera plus le haut de l’affiche. L’Événement d’Audrey Diwan, Wild Bunch (1 h 40), sortie le 24 novembre Photographie : Marie Rouge pour TROISCOULEURS

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DAVID EZAN

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Au milieu des forêts landaises, le cinéaste réalise des courts métrages sensoriels (Si la photo est bonne, Mon cœur s’invente des souvenirs) qui saisissent la matière des plus entêtants fantasmes.

Cheveux blancs, air juvénile, il nous a donné rendez-­ vous au parc des Beaumonts à Montreuil. Un coin de verdure loin des forêts labyrinthiques de ses films dans lesquelles on aime se perdre. L’ancien comédien (il a fait le cours Florent et a joué chez Philippe Faucon) né en 1983 est originaire de Nice et vit à Saint-Ouen. C’est pourtant au Pays basque qu’il s’est trouvé en tant que cinéaste, revisitant le folklore du Sud-Ouest plutôt viril (avec ses ferias et son rugby), tordant celui-ci à travers un homo­érotisme très personnel. Dans ses courts, le réalisateur part en quête de fantasmes. Comment se les formule-t-on ?


ÉMILIE GLEASON

En bref

UN

SUPERBE

CRI DU COEUR

FRANCE INFO

LUC BATTI

MAGNIFIQUE

UN

HYMNE

À LA UN

LIBERTÉ !

TÉLÉRAMA

MANIFESTE

JEUNE CINÉMA

LUMINEUX

LCI

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TON

UN FILM DE

NABIL AYOUCH

Comment viennent-ils à nous ? « J’essaye de les rendre tangibles et organiques », dit-il. Dans Si la photo est bonne (2016), il plonge dans ceux d’un père de famille s’épanouissant dans une sublime scène de cruising gay à la Demy dans laquelle les amants chantent du Barbara. Mon cœur s’invente des souvenirs (2020), encore plus onirique, se projette dans les fantasmes d’une femme sur les traces d’un homme en infinie métamorphose. Celui qui termine l’écriture de son premier long (« sur un chasseur landais pris dans une obsession amoureuse ») a pour ce court en 16 mm été inspiré par une phrase du philosophe Paul B. Preciado (tirée d’Un appartement sur Uranus) qui le reflète bien : « Il ne s’agit pas de considérer que la vie est un rêve, mais bien de comprendre que les rêves sont aussi une forme de vie. »

AU CINÉMA LE 17 NOVEMBRE

QUENTIN GROSSET Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

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« On a fini avec Barbet chez une tribu de Nouvelle-Guinée qui était cannibale. On pouvait apercevoir des morceaux de bras ! »

Microscope

Bulle Ogier, invitée en octobre au festival Lumière de Lyon, évoque le tournage de La Vallée de Barbet Schroeder dans un entretien à lire sur troiscouleurs.fr

LES ÉPAULES DE PIERRE RICHARD

Comme le diable, le cinéma se loge dans les détails. Geste inattendu d’un acteur, couleur d’un décor, drapé d’une jupe sous l’effet du vent : chaque mois, nous partons en quête de ces événements minuscules qui sont autant de brèches où s’engouffre l’émotion du spectateur. Ce mois-ci : un geste de Pierre Richard subtilement détourné dans Les Naufragés de l’île de la Tortue de Jacques Rozier, dont la Cinémathèque propose une grande rétrospective du 10 au 28 novembre. Retrouvant Pierre Richard chez Jacques Rozier (dans ce film unique et merveilleux qu’est Les Naufragés de l’île de la Tortue), on retrouve sans trop s’en étonner la plupart des gestes qu’on lui connaît. Par exemple : la surprise qui soulève tout le haut du corps quand il réalise soudain quelque chose. Ou bien : son air contrit, un peu

canin, quand il a causé une catastrophe, bras ballants mollement soulevés pour dire qu’il n’en revient pas lui-même. Le personnage que lui a offert Rozier est, de toute façon, fidèle à ceux qu’il a joués jusque-là (dans ses propres films ou dans Le Grand Blond avec une chaussure noire qui vient d’en faire une vedette) ou qu’il jouera par la suite : employé moyen, plein de bonne volonté mais malhabile en tout, yeux gentils et manières toujours courtoises. Mais si Rozier lui-même est un grand burlesque, c’est un burlesque paradoxal. Le burlesque dont hérite Pierre Richard, celui de ses maîtres muets, est tout en accélérations, raccourcis, resserrements. Les films de Rozier, eux, n’ont le goût des corps burlesques (Bernard Ménez en est un autre) que pour les plonger dans des aventures tout en dilutions, flottements, étalement sans fin d’un présent qui se répand comme une grande flaque, à la fois bienheureux et sourdement inquiet. Si bien que l’aventure (ici : une aberrante dérive en direction d’une île déserte, pour le compte d’une agence de voyages) est autant celle du personnage que des gestes de l’acteur, radicalement dépaysés, privés de l’armature que d’ordinaire le décor, la mise en scène dessinent pour lui. Sous le nom superbe de Jean-Arthur Bonaventure, Pierre Richard commence, donc, le film dans un bureau, pour en traverser quelques autres avant de prendre le large. Arrêtons-nous sur un geste, peut-être le plus significatif. Dans à peu près tous

ses rôles, quand il prend une décision, ou bien quand l’impatience lui fait faire les cent pas, ou encore quand il feint de s’énerver soudain et de marquer une illusoire maîtrise, il y a ce petit coup d’épaule, cet élan léger du buste qui semble nécessaire au corps pour se mettre en branle et finit de lui donner les contours d’un grand jouet mécanique. C’est un corps qui n’en finit pas d’être sur le départ, mais toujours un départ pour rien, parce qu’il se ravise ou parce qu’il part finalement dans une autre direction. Dans les bureaux du film de Rozier, ce petit mouvement est incessant, et les épaules fébriles sont soulignées par l’emprise d’un costume légèrement trop cintré. Il faut voir alors, tout au long du film qui ne cessera de le débrailler, comment l’évolution du personnage se dessine dans la variation de ce jeu d’épaules, lentement ramollies par la douceur du paysage et l’enchaînement de déboires abattu sur son zèle d’employé. Ce n’est pas tant que le personnage ralentisse, les épaules restent alertes. Simplement : quelle direction s’imaginer encore quand le paysage autour n’a plus de limites ? JeanArthur retrouvera finalement son bureau (l’utopie n’a qu’un temps, chez Rozier), mais, sur l’île de la Tortue, le film lui a offert ce qu’aucun autre n’a su lui donner : des vacances pour ses épaules. JÉRÔME MOMCILOVIC

ILM DE F N H S C EZ F LE S La pépite indé

U

La phrase

En bref

© D. R.

Coup de cœur vu au FIFIB en octobre : dans Au jour d’aujourd’hui, Maxence Stamatiadis compose un premier long sci-fi fascinant avec ses grands-parents, en forme de détournement drôle, tendre et inquiétant. On espère le voir un jour au cinéma.

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D’une matière intime, le réalisateur franco-grec fait des miracles. Jusqu’en 2013, il a filmé le quotidien de ses grands-parents. Quelques années après la mort de son grand-père, Stamatiadis reprend ces rushs pour inventer un film situé en 2024 : sa grand-mère s’inscrit à une nouvelle app permettant, grâce à une I.A., de ressusciter son


mari au moyen d’un dossier d’infos (disque dur, photos perso…). Le cinéaste, travaillant l’esthétique face swap, met au jour son étrangeté, jouant sur les sautes de pixels ou la défiguration. Et pousse loin l’anticipation lorsqu’il imagine que l’I.A. a mal digéré les écrits nihilistes qu’avait laissés le grand-père – qui revient alors sous forme de tueur mutique. Faisant preuve d’une invention débordante dans le montage, le film est aussi très touchant. Car la grand-mère du réalisateur participe au projet, si bien que son imaginaire à elle, celui des soaps et des émissions de télé-réalité, s’agrège au sien. À l’arrivée : une écriture transgénérationnelle tendre, hybride et novatrice, qui donne parfois l’impression de regarder une émission de Sophie Davant hackée par un cyborg déviant.

Chez Les Madrigal, tout le monde est magique... Enf in presque.

©2021 Disney Enterprises, Inc.

R T S S DE R O I SEN

© Hutong Productions

OY

© Hutong Productions

En bref

LE 24 NOVEMBRE AU CINÉMA

QUENTIN GROSSET

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En bref -----> La page des enfants

L’interview Tout doux liste

LES QUATRE CENTS COUPS [CINÉMA] La ressortie des Quatre Cents Coups, restauré en 4K, sur un ado (Jean-Pierre Léaud) en conflit avec ses parents et l’école, entame la rediffusion au cinéma du cycle Antoine Doinel de François Truffaut. • É. H. Les Quatre Cents Coups de François Truffaut (Carlotta Films, 1 h 33), ressortie le 8 décembre, dès 10 ans

LES HISTOIRES DU PETIT NICOLAS [CONCERT-FICTION] La troupe de la Comédie-Française et des enfants comédiens mettent en scène les Histoires du Petit Nicolas, un petit écolier têtu et casse-cou, dans le célèbre studio 104 de la Maison de la radio. • É. H. Les Histoires du Petit Nicolas, samedi 13 novembre à 20 h 30 à la Maison de la radio et de la musique et sur France Culture (1 h), dès 5 ans

ALICE GUY [BD] Après Olympe de Gouges et Joséphine Baker, José-Louis Bocquet et Catel Muller racontent et dessinent avec générosité la vie d’Alice Guy, la première réalisatrice de l’histoire du cinéma. • É. H. Alice Guy de José-Louis Bocquet et Catel Muller (Casterman, 400 p., 24,95 €), dès 10 ans

Et toujours chez mk2 SÉANCES BOUT’CHOU ET JUNIOR [CINÉMA] Des séances d’une durée adaptée, avec un volume sonore faible et sans pub, pour les enfants de 2 à 4 ans (Bout’Chou) et à partir de 5 ans (Junior). dimanches matin dans les salles mk2, toute la programmation sur mk2.com

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Alexandre, 13 ans, a interviewé Cyril Dion, poète, écrivain, militant écologiste et réalisateur. Animal, son deuxième documentaire (en salles le 1 décembre), suit deux adolescents qui voyagent à travers la planète et vont comprendre, au rythme de leurs rencontres, que la survie de l’homme passe par la préservation de toutes les espèces. Comment est né ce film ? Depuis novembre 2018, j’ai participé à pas mal de manifestations pour le climat et j’étais très touché par ces jeunes réunis qui disaient leur angoisse. Moi, à leur âge, je n’étais pas préoccupé par le réchauffement climatique. J’ai eu envie de les aider, de réfléchir avec eux à leur stratégie. Dans le même temps, on m’a proposé de travailler sur un documentaire qui traiterait de l’extinction de masse des espèces. J’ai eu l’idée de raconter ces deux histoires dans le même film. Avec l’intuition que le problème du climat et celui des espèces sont liés, que c’est un seul et même problème. Comment vous est venue l’idée de faire de ces deux ados les guides de ce périple ? Je voulais confronter Bella et Vipulan à des situations qui les amènent, à la fin du film, à être un peu différents de ce qu’ils étaient au début. L’objectif étant que ce même processus s’opère chez les spectateurs, qu’en sortant de la salle de cinéma ils regardent le monde différemment.

Il y a une séquence très forte dans un élevage intensif de lapins. Comment avezvous eu l’autorisation de tourner ? C’est l’éleveur qui nous a contactés. Il voulait témoigner de ses conditions de travail et de sa situation économique très difficiles. Au tout début, il ne voulait pas apparaître à l’image. Il a finalement changé d’avis. L’éleveur comprend que l’on puisse être très choqué par les conditions de vie de ses lapins, mais il explique qu’il est prisonnier d’un système : si on veut produire en grande quantité et le plus rapidement possible pour que tout le monde puisse manger de la viande tout le temps, alors on doit produire comme ça. Dans cette séquence, on voit trois personnes complètement en désaccord [Bella et Vipulan sont véganes, ndlr] qui se parlent et expliquent leur point de vue. Vous n’avez jamais eu peur de confronter Bella et Vipulan à des situations trop dures pour eux ? Je voulais que l’on soit traversé par des émotions fortes, comme l’émerveillement, mais aussi qu’on ressente la douleur, la violence de ce qu’on fait subir au monde vivant, parce que si on ne ressent pas les choses, on ne fait rien ! Vipulan et Bella sont des ados solides. Vipulan vit seul avec sa maman, son papa est mort quand il avait 12 ans. Il est lycéen, il est militant, il est très autonome. Quant à Bella, à 14 ans elle sortait de chez elle par la fenêtre la nuit, en cachette, et rejoignait Richmond Park, un grand parc londonien, pour tenter de voir des cerfs. Bella et Vipulan étaient déjà des personnes très audacieuses avant le tournage du film ! Et comment les avez-vous trouvés ? Vipulan, je l’ai rencontré lors d’une grève pour le climat, il faisait partie d’une petite

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délégation auprès de la militante Greta Thunberg. Et Bella, je l’ai repérée sur Twitter. Elle est l’une des ados vraiment très engagés sur la question des animaux sauvages. Les autres étaient tous très focalisés sur le climat. À travers ce film, quel public souhaitez-vous toucher ? Le but, c’est de créer des conversations, idéalement entre générations. Un jeune qui sort du cinéma et qui interpelle ses parents sur leur consommation de viande, sur le plastique dans leur maison, sur leur vote aux prochaines élections… c’est ce que j’aimerais provoquer. J’ai regardé le film avec mes parents, et c’est tout à fait le genre de conversation que j’ai eu avec eux ensuite. Eh bien voilà ! Je suis ravi. (Rires.) Comment les jeunes en France peuvent, selon vous, être entendus ? Il faut secouer les adultes qui sont au pouvoir aujourd’hui, comme Greta l’a fait à Davos, leur dire : « C’est notre futur ! On veut que ça change ! » Et quand tu t’adresses à un responsable politique pour lui demander des actions ou les critiquer, il faut que tu connaisses un peu les dossiers, que tu t’intéresses à ce qu’il va faire, à ce qu’il faudrait faire. Cela fera de toi un citoyen éclairé, un adulte conscient. Animal de Cyril Dion, UGC/Orange Studio (1 h 45), sortie le 1er décembre PROPOS RECUEILLIS PAR ALEXANDRE (AVEC CÉCILE ROSEVAIGUE) Photographie : Marie Rouge pour TROISCOULEURS


“UNE ADAPTATION DU”

JOURNAL D’ANNE FRANK “SPLENDIDE ET RÉUSSIE”

UN FILM DE ARI FOLMAN AVEC LES VOIX DE LUDIVINE

SAGNIER ET SARA GIRAUDEAU

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PARLE AVEC ELLES no 184 – novembre 2021


« Madres paralelas » <----- Cinéma

PEDRO ALMODÓVAR Dans la lignée de ses chefs-d’œuvre Tout sur ma mère, Volver ou Talons aiguilles, Pedro Almodóvar retrouve avec éclat, dans Madres Paralelas, ses sujets de prédilection : la maternité, la sororité, l’importance de la parole pour adoucir les blessures et les secrets. Il offre à Penélope Cruz (sacrée meilleure actrice à la Mostra de Venise, en septembre) un de ses plus beaux rôles, celui de Janis, une photographe en quête de réponses sur son histoire familiale brisée par la dictature franquiste, dont le destin se lie à celui d’Ana alors que toutes deux accouchent la même nuit, dans le même hôpital. On a eu la chance de rencontrer le cinéaste dans son bureau historique de Madrid, dans les locaux de sa société de production, El Deseo, qu’il a fondée en 1985 avec son frère. PROPOS RECUEILLIS PAR RAPHAËLLE SIMON ET JULIETTE REITZER

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Le voici, un thé et un tube de vitamine B à portée de main, veste en jean et barbe de quelques jours, qui se lève pour nous accueillir dans son bureau douillet – murs bleus, rideaux rouges, fauteuils en cuir, étagères pleines de prix et de bouquins d’art. Accrochées derrière lui, une trentaine de photos sur lesquelles le cinéaste de la Movida apparaît à différents âges (cheveux de plus en plus blancs) avec Penélope Cruz, Francis Ford Coppola, Quentin Tarantino et John Waters, Jeanne Moreau… Tandis qu’on lui installe un micro-cravate, il nous demande, volubile, si on a vu L’Événement, le film de la Française Audrey Diwan, qui a remporté le Lion d’or à Venise et qu’il s’apprête à regarder, puis nous dit à quel point il a aimé Titane de Julia Ducournau, la Palme d’or. Comme toujours, Pedro Almodóvar a demandé à connaître par avance les thèmes abordés dans l’interview pour se préparer, et il a bossé. On va le vérifier une nouvelle fois, il est ce qu’on appelle un « bon client » : généreux, précis, attentif, charmant. Le scénario de Madres paralelas dormait dans vos tiroirs depuis plusieurs années. Qu’est-ce qui vous a poussé à le ressortir ? J’écris tout le temps. Une fois que j’ai une idée, je développe une dizaine de pages et je continue à prendre plein de notes. Quand j’ai une centaine de pages de notes, je les convertis en une première version de scénario. Après, j’essaie d’affûter un peu et, si je sens que ça coince, je laisse de côté pour reprendre plus tard, avec du recul. Cette période de maturation peut prendre du temps, par exemple pour Parle avec elle, ou pour La Mauvaise Éducation, qui m’a pris au moins vingt ans – j’ai commencé à y penser dans les années 1970 ! Par conséquent, j’ai pas mal de scénarios en hibernation et, une fois que j’ai terminé un film, je choisis celui qui m’intéresse le plus sur le moment et je me replonge dedans. Il y avait déjà une affiche de Madres paralelas dans le bureau du réalisateur d’Étreintes brisées en 2009 ! Vous aviez fait faire cette affiche, un nid rempli de dés à jouer, exprès ? Oui, ça m’arrive de faire dessiner des affiches de films que je suis en train d’écrire. Par exemple dans La Mauvaise Éducation, où le personnage est réalisateur de films, comme celui d’Étreintes brisées, on peut apercevoir dans son bureau une affiche de film représentant une vieille femme et titré La Grand-mère fantôme. C’était l’affiche de Volver, qui était en cours d’écriture. Il y a pas mal de pistes sur mes projets à venir dans mes films.

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Cinéma -----> « Madres paralelas »

Vous avez écrit ou coécrit les scénarios de vos vingt-deux longs métrages. S’il vous faut à chaque fois plusieurs années de maturation pour écrire un film, vous devez passer votre temps sur vos scénarios ? Non, heureusement ! C’est assez rare qu’un scénario me vienne d’emblée, mais parfois ça va plus vite. Ça a été le cas dernièrement pour Douleur et gloire, que j’ai écrit en trois mois. Ça avait aussi été le cas pour Femmes au bord de la crise de nerfs, de manière assez cocasse. Je voulais partir de La Voix humaine de Jean Cocteau, pour en faire une sorte de remake subversif. Mais

de péripéties – elle met son appartement en location, elle reçoit plein de visites … J’ai déroulé le fil sans que n’arrive jamais l’appel tant attendu et, finalement, il ne restait de Cocteau que la situation de départ : cette femme qui attend que son amant qui l’a quittée vienne récupérer ses valises. La narration est, comme dans tous vos films, non linéaire. Mais cette fois, et c’est assez rare pour être noté, il n’y a pas de flashback. Cherchez-vous à aller, dans votre narration et dans votre mise en scène, vers plus d’épure, de sobriété ?

« C’est le personnage le plus complexe que j’aie donné à jouer à Penélope. » la pièce de Cocteau est un monologue qui dure environ trente minutes, ce qui signifiait qu’il fallait que je brode autour pour obtenir un film d’une heure trente… Du coup j’ai fait démarrer le récit deux jours avant que l’héroïne, jouée par Carmen Maura, reçoive l’appel de son amant – le fameux monologue de Cocteau. J’ai inventé plein

Si, il y a un flash-back ! Mais c’est vrai que c’est la structure la plus linéaire que j’aie écrite et que mes derniers films sont de plus en plus sobres. En revanche, je continue à utiliser des couleurs très vibrantes parce que c’est comme ça que je visualise les choses. Le dépouillement dans la narration a commencé avec Julieta, parce que j’avais le sentiment

que le livre d’Alice Munro dont il est adapté [le recueil Fugitives, ndlr] réclamait cette sobriété par respect pour la douleur que ressent cette mère qui n’a plus de nouvelles de sa fille. Et cette sobriété, cette austérité nouvelle m’a beaucoup plu. On m’a aussi fait remarquer récemment que, dans mes trois derniers films, le silence joue une part très importante. Par exemple dans Julieta, le fait que la mère ne raconte pas à sa fille ce qui s’est passé la veille de la disparition en mer de son père et qu’elle garde ce silence pendant toutes ces années se révélera fatidique, car c’est la raison du départ de sa fille. Dans Douleur et gloire aussi il y a des silences dévastateurs : quand la mère à la fin de sa vie dit à son fils, joué par Antonio Banderas, qu’il a été un mauvais fils, on comprend qu’ils ne se sont pas assez parlé par le passé et que ce silence les a séparés. Malgré cette épure dans votre narration, vous gardez intact votre goût pour le mélodrame – « Ne serait-ce que pour le plaisir de chialer », faites-vous dire au personnage d’Agrado dans Tout sur ma mère. Vous aimez pleurer au cinéma ? J’ai déjà pleuré devant des films, oui, et je pense que c’est toujours une libération pour le spectateur de pleurer. Pour ma part, j’ai pleuré récemment devant Nomadland. Je ne sais pas s’ils me font pleurer, mais les films d’Ingmar Bergman provoquent chez moi une émotion très profonde. J’adore aussi les

Milena Smit et Penélope Cruz

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drames mexicains des années 1950 ou 1960, mais ils me font plutôt pleurer de rire par leur côté très kitsch et camp. Vous êtes un cinéaste de la révélation, vos intrigues avancent souvent par dévoilements successifs, on finit toujours par révéler ses secrets dans de très belles scènes de confession et de réconciliation, comme dans Talons aiguilles, Volver, ou ici… Vous croyez à la vertu de la parole ? Oui, je crois beaucoup à la vertu de la parole, mais pas dans le sens de la confession catholique, malgré l’éducation que j’ai reçue. Je préfère qu’un personnage confesse son secret lui-même plutôt que de le dévoiler par un flash-back. Il arrive toujours dans mes films un moment où le personnage ne supporte plus le poids de son secret et finit par le divulguer. J’adore écrire ces scènes de révélation, et les filmer aussi. Par exemple, dans Madres paralelas, j’aime particulièrement le moment où la mère d’Ana raconte toute sa vie à Janis en fumant des cigarettes alors qu’elle ne la connaît pas et qu’elle n’a rien à voir avec elle, ni en tant que femme ni en tant que mère. Ces moments de révélation, de libération de la parole, permettent à la fois aux personnages de se révéler et aux visages des actrices de s’illuminer. À travers le combat de Janis, qui cherche à exhumer les corps d’une fosse commune où se trouve son arrière-grand-père, vous


« Madres paralelas » <----- Cinéma

abordez un épisode sensible de l’histoire espagnole, celui des tueries opérées par les franquistes pendant la guerre civile espagnole des années 1930. On vous a rarement vu aussi frontalement politique. C’est un énorme problème toujours d’actualité. Il y a plus de quatre mille fosses communes en Espagne et environ 140 000 disparus. Le contact avec ces morts de la guerre civile a été très émouvant, parce que nous avons travaillé avec des professionnels pour les scènes d’exhumation en essayant de faire des reconstitutions les plus réalistes possible – c’est ce qui donne un côté documentaire à toute cette partie de l’histoire. Il n’y a pas de disparu dans ma famille, donc ça ne m’a pas touché personnellement, mais ce film m’a permis de ressentir la douleur de mon pays et de comprendre que, tant que cette question des fosses communes ne sera pas complètement résolue, la guerre civile ne sera pas finie. Toutes ces scènes m’ont appris combien la mémoire historique est importante, pas seulement pour les gens directement concernés, mais aussi pour les plus jeunes. C’est le sujet du film : la transmission entre les ancêtres et leurs descendants. C’est important de savoir ce qu’on a fait dans le passé, et surtout ce qu’on a mal fait, pour éviter de répéter ces erreurs dans le futur. Vos films, et celui-ci particulièrement, reposent souvent sur l’idée que tout peut basculer sur un accident, une rencontre, une erreur humaine… Laissez-vous aussi de la place au hasard sur vos tournages ? Oui, dans tous mes films il y a une part d’improvisation et de hasard. Sur le papier, les choses peuvent sembler abstraites mais, une fois que je me mets à tourner, les situations deviennent réelles, elles prennent vie. Il y a une interaction entre l’acteur et son texte, et il peut même y avoir des connexions entre la vie de l’acteur et son rôle. Donc parfois les choses de la vie s’invitent dans l’histoire quand je commence à tourner, et c’est à moi de voir si je choisis de composer avec ou pas. Et puis au moment où les acteurs se mettent à jouer, ils me donnent plein d’idées sans même s’en rendre compte, et ça peut changer le programme de tournage du jour.

Affiches

Finalement c’est moi qui improvise le plus sur mes tournages, et c’est très excitant. Le film s’ouvre, comme Kika (1994), sur un shooting photo assez sensuel. À la différence que cette fois c’est une femme qui prend les photos – Janis tire le portrait d’un anthropologue judiciaire – et que le désir est filmé de manière moins sexuelle, plus douce. Dans Kika, le photographe est un voyeur, il part à la recherche d’une image concrète, celle du plaisir féminin, de la figure du désir. Ici, la situation est très différente. Déjà parce que la photographe est une femme, vous avez raison. Mais il y a surtout un jeu de séduction mutuel qui s’établit tout de suite entre eux, de manière naturelle, sans qu’elle le cherche pour ses photos. Elle essaie simplement de faire le meilleur portrait possible de lui, à le montrer tel qu’il est et tel qu’il la regarde. Vos films ont toujours fait la part belle à des personnages féminins forts et indépendants, face à des hommes beaucoup moins présents et souvent défaillants… C’est vrai. Après Douleur et gloire, qui est un film masculin [Antonio Banderas y campe un réalisateur en souffrance, alter ego du cinéaste, ndlr], j’ai voulu revenir à un univers féminin de manière absolue, centré sur des personnages féminins forts et sur la thématique de la maternité. Le seul personnage masculin [Arturo, l’anthropologue judiciaire dont Janis tombe accidentellement enceinte, ndlr] est un petit rôle qui sert surtout de soutien pour le personnage de Penélope. J’ai toujours préféré écrire les rôles féminins, j’ai l’impression qu’ils sont meilleurs. Les femmes sont généralement plus spontanées dans leurs sentiments, leurs émotions, pour communiquer, pour s’intéresser aux autres… Quand j’écris un personnage masculin, il m’apparaît toujours plus triste, plus sombre, avec plus de préjugés – sans doute parce que je me prends en référence pour écrire les rôles d’hommes. Les liens de sororité et d’entraide féminine sont très forts dans votre cinéma. Les deux

mères au centre de Madres paralelas sont célibataires, mais elles ne sont pas seules. D’où cela vient-il ? De mon enfance. L’après-guerre en Espagne a duré très longtemps, au moins vingt-cinq ans, jusqu’au milieu des années 1960, quand le pays a commencé à s’industrialiser et à prospérer. J’ai grandi dans les années 1950 dans La Mancha [région aride au centre de l’Espagne, ndlr] et pendant mes dix premières années je vivais entouré de femmes qui s’entraidaient beaucoup. Quand ma mère ne pouvait pas m’emmener, elle me confiait à une voisine. Ces femmes étaient très fortes, très différentes des hommes, elles n’avaient pas de préjugés malgré l’époque et, dans ce contexte de patriarcat absolu – surtout dans cette région qui était particulièrement machiste –, ce sont elles qui dirigeaient la maison et prenaient les décisions, en réalité. Ces femmes resurgissent naturellement dans mes films, comme dans Tout sur ma mère – au final, c’est une famille de femmes qui s’entraident. Il me semble que les hommes ont plus de mal à se soutenir de la sorte.

C’est la septième fois que vous dirigez Penélope Cruz depuis En chair et en os, sorti en 1997. On ne dirige sûrement pas de la même manière une jeune religieuse malade du sida (Tout sur ma mère), une amoureuse passionnée (Étreintes brisées), une mère ultra déterminée prête à tout pour protéger sa fille (Volver). Quelles indications lui avez-vous données cette fois ? Je crois que c’est le personnage le plus complexe que je lui ai donné à jouer. Ce n’est pas un rôle tout indiqué pour elle, mais je l’avais écrit pour elle. Penélope a des enfants et elle vit sa maternité de manière complètement opposée au personnage de Janis. Lors des premières répétitions avec Milena Smit [la jeune actrice qui interprète Ana, ndlr], ici, dans mon bureau, sur les fauteuils sur lesquels vous êtes assises, elle était tellement émue qu’elle pleurait tout le temps et finissait toujours dans les bras de Milena. Mais c’était le contraire de ce que je cherchais, parce que son personnage est censé éprouver de la culpabilité et de la honte à cause de son secret vis-à-vis du personnage de Milena. Le personnage de Penélope est en contradiction permanente avec ce qu’elle

CACHEZ CE SEIN

En août dernier, l’artiste espagnol Javier Jaén a vu la première affiche qu’il a conçue pour Madres paralelas censurée par les algorithmes d’Instagram. Un téton duquel perle une goutte de lait, le tout découpé dans une forme d’œil sur fond rouge. La première affiche de Madres paralelas résumait à merveille les enjeux de ce mélodrame autour de figures maternelles. Les algorithmes d’Instagram n’ont pas été très sensibles à ce sommet de l’art de l’affiche : la nudité n’étant pas autorisée sur le média à quelques exceptions (comme… l’allaitement et un contexte artistique), ils ont censuré

sans vergogne le visuel sur le compte de son créateur, Javier Jaén (qui collabore pour la première fois avec Almodóvar), le 9 août, suscitant la polémique sur les réseaux et dans les médias espagnols. Deux jours plus tard, Instagram s’excusait et autorisait l’affiche, qui servait de teaser. Le 24 août, le graphiste trentenaire originaire de Barcelone, auteur de couv pour The New York Times ou The Washington Post, a publié sur Instagram l’affiche finale, plus sobre, qui est aussi celle utilisée pour l’exploitation du film en France. On y voit les actrices principales, Penélope Cruz et Milena Smit, s’enlacer, leurs corps striés de traits perpendiculaires sur le fameux fond rouge – le rouge profond, symbole de passion, qu’on trouve sur presque toutes les affiches d’Almodóvar. • T. Z.

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Cinéma -----> « Madres paralelas »

Penélope Cruz et Israel Elejalde

ressent, elle est dans la dissimulation et ne doit pas laisser transparaître ses émotions. Mon objectif était qu’elle retienne ses larmes ! Comme Penélope est une actrice viscérale, très intuitive et émotive, il fallait que je l’amène à transformer son émotion brute en quelque chose de plus ambigu, quelque chose qui peut s’approcher de la paranoïa. On est allés dans des zones qu’elle n’avait encore jamais explorées en tant qu’actrice. On a travaillé comme jamais, on a répété le scénario en entier pendant au moins trois mois. C’est le rôle le plus difficile que j’aie jamais écrit. Vous dites que dans vos films l’histoire passe avant tout et que c’est l’intrigue qui dicte vos choix de mise en scène. Vous faites pourtant un cinéma très visuel et très graphique, avec des plans emblématiques – les talons devant le soupirail dans Talons aiguilles, le plongeon dans La Mauvaise Éducation, le travelling d’ouverture au cimetière de Volver… Ça ne se passe jamais dans l’autre sens ? Vous n’avez jamais la vision d’un plan ou d’une séquence dès l’écriture du scénario ? Ça m’arrive de visualiser une scène dès l’écriture, mais c’est rare, et en général c’est quand il faut des précisions visuelles pour des questions de production. Déjà parce que, quand je commence à écrire, les repérages des lieux de tournage n’ont pas encore démarré. Et puis parce que les personnages évoluent beaucoup pendant l’écriture, parfois on écrit avec un acteur ou une actrice en tête et en fin de compte le personnage se transforme tellement qu’on tourne avec quelqu’un d’autre. Donc, généralement, tout ce qui se rapporte au visuel – les décors, les costumes –, mais aussi le choix des acteurs, je le décide une fois que j’ai la première version du scénario. Dans l’ensemble de votre filmographie, de quels plans êtes-vous particulièrement fier ? Il y en a beaucoup qui me sont restés, parfois par surprise. Par exemple dans La Loi du désir, le plan où Carmen Maura marche dans la rue en suffoquant de frustration. Elle

Critique

Janis (Penélope Cruz), photographe de mode, cherche à exhumer ses morts, tués pendant la guerre civile et privés de sépulture. Elle se retrouve enceinte sans l’avoir voulu de l’homme chargé de l’excavation de la fosse commune. À l’hôpital, elle accouche en même temps que sa voisine de chambre, Ana (Milena Smit)… Avec la force tranquille de ceux qui n’ont plus rien à prouver, Almodóvar porte son art de conteur à des sommets de

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Madres paralelas de Pedro Almodóvar, Pathé (2 h), le 1er décembre

FEMMES ACTUELLES

Pedro Almodóvar opère une formidable réactualisation de son œuvre, ici en butte aux problématiques familiales les plus contemporaines.

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croise un éboueur qui nettoie la chaussée avec un jet d’eau et elle lui demande de l’arroser avec son tuyau… Et on la voit, toute débraillée, se faire tremper par le jet d’eau… Dans ce film qui parle de désir, cette image est pour moi celle qui représente le mieux le désir. Il y a aussi une scène de Parle avec elle. J’avais très envie de faire un film en noir et blanc, et avec des gens miniatures, comme dans Les Poupées du diable [de Tod Browning, 1937, ndlr] ou dans L’Homme qui rétrécit [de Jack Arnold, 1957, ndlr]. Du coup il y a cette scène avec le personnage minuscule qui se promène sur le corps immense de la femme qu’il aime avant de s’introduire dans son vagin géant. C’est une image très surréaliste, mais qu’on a tous déjà éprouvée : comme si le corps de la personne qu’on aime était un paysage qu’on traverse. Je suis très fier de cette image. C’est d’ailleurs un exemple de scène que j’ai dû visualiser dès l’écriture, pour qu’on puisse fabriquer la poupée géante. Pendant la pandémie, vous avez tourné votre premier film en anglais, le court métrage La Voix humaine avec Tilda Swinton, une nouvelle adaptation de la pièce de Cocteau dont on parlait plus tôt. Bientôt un long métrage en anglais ? J’avais envie d’essayer de tourner en anglais depuis un moment, mais je n’étais pas sûr d’en être capable. C’est pour ça que j’ai commencé par un court métrage. Et l’expérience a été incroyable, surtout grâce à Tilda Swinton, qui sait s’adapter à tout et a une capacité de mimétisme assez étonnante. Ça m’a permis de faire reculer ma peur de tourner et de diriger en anglais de, disons, 70 %. Mais il y a aussi des histoires en français qui m’intéressent !

fluidité, faisant se télescoper petite histoire et grande histoire dans un intense film sur la généalogie, celle d’un passé mortifère à reconstituer comme celle d’un futur à illuminer. Le film pose une question : qu’est-ce qui conditionne le statut de mère ? Almodóvar affranchit vite ses héroïnes d’un entourage familial étouffant, qu’il soit hanté par la mort ou qu’il fasse preuve de négligence ; ses madres à lui sont des figures d’émancipation. Une liberté forcée, souhaitée, ou bien les deux à la fois, par ailleurs jamais subordonnée au désir des pères – grands absents du film. De ces femmes de notre temps, il fait ainsi les sublimes exploratrices d’un territoire à l’avant-garde de la parentalité, débarrassé des assignations biologiques et des normes sexuelles. • DAVID EZAN


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Cinéma -----> « Madres paralelas »

DUR, DUR D’ÊTRE BÉBÉ

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Passant pour les êtres les plus mignons de l’espèce humaine, les bébés n’ont pourtant pas souvent trouvé grâce au cinéma. Réduits à l’allégorie chez John Ford et Akira Kurosawa, monstrueux chez David Lynch ou Roman Polanski, pantins chez Leos Carax, utilisés comme levier comique ou dramatique… les nourrissons ont seulement été célébrés par une poignée de cinéastes, comme Coline Serreau ou Pedro Almodóvar, pour ce qu’ils sont : des êtres à part entière, dotés de subjectivité, innocents mais conscients.

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C’était notre grand choc de la Mostra de Venise, en septembre dernier. En sortant de la séance de Madres paralelas, un constat : personne n’avait si bien filmé des bébés que Pedro Almodóvar dans son nouveau film. Deux femmes nouent leur destin en accouchant d’une fille, en même temps, à la maternité. Gros plans incroyables, chaleureux et répétés, sur des bambins magnifiques (celui qu’on voit le plus est incarné par Luna Auria Contreras, qui a grandi au fil du tournage jusqu’à atteindre presque 2 ans dans le plan final), insistance sur la fusion charnelle entre le corps maternel et le nourrisson… À les découvrir si photogéniques, on s’est demandé pourquoi ils n’avaient pas été davantage célébrés au cinéma. C’est pourtant avec eux que tout a commencé. Le Repas de bébé, une séquence de quarante et une secondes montrant Auguste Lumière et son épouse nourrissant leur petit, est au programme de la première séance de cinéma de l’histoire, le 28 décembre 1895 au salon indien du Grand Café. Des bébés, on en a vu ensuite à l’écran, bien sûr, mais soit en tant qu’accessoire – mémorable scène d’American Sniper de Clint Eastwood (2015) dans laquelle Bradley Cooper berce un faux bébé en plastique, en faisant laborieusement croire

qu’il bouge –, soit en lui conférant une valeur ajoutée symbolique par le biais d’un décalage avec la réalité.

DIVIN ENFANT Ainsi de la séminale scène du landau dans Le Cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein (1926), l’une des plus célèbres de l’histoire du cinéma, qui montre un bébé dévaler dans sa poussette le monumental escalier d’Odessa après que sa mère a été tuée par des soldats tsaristes. Une descente si longue qu’elle en devient irréaliste, servant une allégorie : le bébé symbole de l’innocence de tout un peuple, menacée par l’État qui tente d’étouffer l’insurrection populaire. Jusqu’aux années 1960, le nourrisson dans la fiction représente l’innocence. Souvent, il est le maître étalon de la valeur morale de personnages masculins, en même temps qu’il offre un contrepoint doux à leur dureté virile. Ainsi du nouveau-né orphelin recueilli au milieu du Fils du désert de John Ford (1950) et de celui abandonné à la fin de Rashōmon d’Akira Kurosawa (1952), qui montrent chacun un trio d’hommes face à un bébé. Chez Ford, des bandits (dont John Wayne) deviennent

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les parrains d’un nouveau-né confié par sa mère mourante, dans une relecture de l’épisode biblique des rois mages. Un « butin » peu banal, qui oblige soudain les trois ours mal léchés à la droiture, à l’apprentissage du care et au sacrifice. Même utilisation du bébé à des fins morales pour conclure l’incroyable Rashōmon. Le nouveau-né trouvé par les trois protagonistes, qui sont reliés par un crime, permet à Kurosawa d’apporter une lueur d’espoir à sa sombre fable sur la nature humaine en montrant autant d’attitudes face à une telle rencontre : l’un des héros vole les kimonos de l’enfant, tandis qu’un autre l’adopte, sous le regard attendri du bonze, qui retrouve ainsi foi en l’homme. Une pureté sacralisée de la petite enfance qui traverse tout le cinéma classique, bientôt subvertie par une nouvelle ère cinématographique.

PETITS MONSTRES Au gré de l’ébranlement des carcans moraux pendant les sixties, de nouvelles vagues de cinéma éclosent dans le monde, comme le Nouvel Hollywood aux États-Unis. Avec la fin


« Madres paralelas » <----- Cinéma

du code de censure Hays, certains tabous de représentation sautent, laissant les cinéastes épancher leurs fantasmes outrageux. De petit Jésus innocent, la figure du bébé se mue alors en monstre démoniaque – quoi de plus anticonformiste ? Dans Rosemary’s Baby de Roman Polanski (1968), le nourrisson du titre n’a même pas besoin d’être montré pour horrifier. Sa mère, rongée par des visions paranoïaques pendant sa grossesse, est persuadée, à la fin du film, d’avoir enfanté le diable. Si, chez David Lynch, dans son premier long métrage Eraserhead (1980), le poupon est visible, on aurait préféré qu’il ne le soit pas : c’est un être atroce, sorte de bébé raptor sans membres, répugnant et insupportable, que son père – qui doit s’en occuper seul, à la suite du départ de la mère – finit par tuer. Dans La Mouche de David Cronenberg (1987), la compagne (Geena Davis) du héros en train de se transformer en mouche (Jeff Goldblum) cauchemarde qu’elle donne naissance à une immonde larve géante, quand toute la série des Alien métaphorise les bébés sous la forme d’extraterrestres hideux et rampants qui perforent le ventre de leur parent humain pour voir le jour. La révolution sexuelle amorcée dès les années 1950 a reconfiguré l’imaginaire familial : les couples hétéros ayant désormais majoritairement accès à la contraception, la procréation n’est plus une conséquence naturelle du mariage mais un choix, ce qui implique une plus grande responsabilité. La perspective d’avoir un bébé peut sembler écrasante, voire carrément tétanisante – en particulier pour les pères (tous les films cités ci-dessus ont été écrits par des hommes).

BABY BOSS Mais, là encore, les bébés servent de simples faire-valoir à ceux qui s’en occupent. Il faut attendre 1989 avec la sortie d’Allô maman, ici bébé d’Amy Heckerling pour enfin s’intéresser à la subjectivité des nouveau-nés. La scène d’ouverture montre le parcours des spermatozoïdes jusqu’à l’ovule pour aboutir à la fécondation. Un fœtus se forme dans l’utérus, et un bébé naît. La grande originalité de cette comédie avec Kirstie Alley et John Travolta, c’est que l’on entend tout le long, en off, la voix de l’enfant. Amy Heckerling, qui signe aussi le script, imagine non seulement les émotions derrière les pleurs et les rires du bébé, mais dépeint en même temps des parents attentifs à cet aspect, qui cherchent

à nouer une relation avec lui et pas uniquement à pallier des besoins mécaniques comme la faim. Dans la même veine, Bébé part en vadrouille (1994), scénarisé par John Hughes, suit un petit qui parvient à échapper à ses kidnappeurs en s’inspirant de son livre illustré préféré. Cette révolution du regard a sans doute été induite par l’avènement du teen movie dans les années 1980, dont Amy Heckerling (Fast Times at Ridgemont High, 1983) et John Hughes (Breakfast Club, 1985) sont des figures clés. On peut imaginer que la pensée de la pédiatre et psychanalyste française Françoise Dolto, qui a fondé dès la fin des années 1960 des théories majeures comme le fait que l’enfant est une personne et que, chez lui, tout est langage (gestes, regards, premiers déplacements), a infusé et est parvenue aux Etats-Unis à cette époque : les premiers âges sont maintenant dignes d’intérêt. Sauf que, là encore, un bébé doit être « augmenté » pour mériter d’être au cœur d’un film. À peine sorti du ventre de sa mère, le petit garçon d’Allo maman… fait déjà des blagues graveleuses et drague ses congénères en poussette, tout comme le bébé toon de Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (Robert Zemeckis, 1988) qui est en fait un adulte beauf à l’intérieur, ou le nouveau-né en costume-cravate de Baby Boss de Tom McGrath (2017), qui cache un espion au charisme de startupeur.

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FREAKS EN PAMPERS D’autres films opèrent un décalage non pas comique mais dramatique. Dans le court métrage Bébé colère de Caroline Poggi et Jonathan Vinel (2020), un nourrisson en images de synthèse nous confie son histoire trash, son alcoolisme et son désarroi de ne pas trouver sa place dans le monde. Dans Annette de Leos Carax (2021), le bébé des héros (Marion Cotillard et Adam Driver) est « incarné » par une marionnette, manière de critiquer la tendance de certains adultes à regarder les enfants comme des jouets, sans s’inquiéter de leur ressenti. « Baby Annette » est d’ailleurs considérée comme un pantin par son père, qui l’exhibe en exploitant son talent pour le chant après avoir tué sa mère. On se souvient aussi du dérangeant bébé d’Edward et Bella dans le dernier volet de la saga Twilight (Bill Condon, 2012), dont le visage étrange en image de synthèse devait

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refléter l’étonnante maturité de ce nourrisson surnaturel. D’autres films récents montrent des bébés phénomènes en live action, cette fois avec tendresse, prenant le temps de s’attarder sur de véritables nourrissons. C’est le cas de celui qui développe une maladie rarissime dans La guerre est déclarée de Valérie Donzelli (2011), ou du petit héros ailé de Ricky de François Ozon (2009). Sourdent ainsi l’angoisse des adultes de ne pas savoir s’occuper des enfants dans un xxie siècle chaotique et la peur que leur progéniture doive apprendre à voler de ses propres ailes après seulement quelques mois de vie. Et les bébés d’avoir toujours besoin d’être un peu plus que des bébés pour obtenir du temps à l’écran.

L’ENFANCE NUE En 1985, un ovni : dans 3 hommes et un couffin (énorme succès en salle avec dix millions d’entrées en France), Coline Serreau inverse les ressorts du canevas classique. Un trio d’hommes écope d’un bébé (qu’ils ne jetteront pas avec l’eau du bain, puisqu’ils en deviennent accros), mais la situation n’est

qu’un prétexte pour filmer longuement une petite fille, ses soins (a-t-on déjà vu plusieurs scènes de changement de couche dans un même film ?), les choix concernant sa nourriture et les câlins que son entourage – à la ramasse mais aimant – lui prodigue. Pedro Almodóvar enfonce le clou ce mois-ci avec Madres paralelas, en rafraîchissant le cadre. Au lieu d’hommes peu dégourdis, deux femmes aux désirs de maternité différents, mais à la tendresse débordante. Si des drames se jouent entre adultes sur des questions de filiation, Almodóvar respecte l’innocence des bébés, il les protège en ne les montrant jamais comme directement menacés, en ne se servant pas de leur image autrement que comme origine de l’amour viscéral qui fait le moteur du personnage joué par Penélope Cruz. En donnant la sensation d’un long câlin avec des bébés, le film prouve ainsi qu’on peut montrer la petite enfance très simplement, comme un véritable et passionnant monde en soi. TIMÉ ZOPPÉ

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Madres paralelas de Pedro Almodóvar (2021) © El Deseo – Iglesias Mas

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Alien de Ridley Scott (1979) © Collection Christophel / Brandywine Productions

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Le Cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein (1926) © D. R.

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Ricky de François Ozon (2009) © D. R.

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Cinéma -----> « Les aventures d’Antoine Doinel »

LA FOUGUE

D’A NT OIN

Cancre révolté ou amoureux maladroit, figure toujours remuante et insaisissable, Antoine Doinel, l’antihéros de cinq films culte de François Truffaut (Les Quatre Cents Coups, Antoine et Colette, Baisers volés, Domicile conjugal, L’Amour en fuite) revient en trombe et en version restaurée.

« Antoine Doinel, Antoine Doinel, Antoine Doinel… » Quand, face au miroir, JeanPierre Léaud répète frénétiquement ce nom dans Baisers volés, lui et le réalisateur François Truffaut tentent peut-être de fixer ce personnage vif et instable qui leur ressemble. Truffaut était parfois dur avec luimême. Dans un texte (Truffaut par Truffaut) que l’on peut consulter sur le site de la Cinémathèque française, il dit ceci : « J’ai failli abandonner Baisers volés quinze jours

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avant le tournage, tellement j’avais honte. […] J’avais déjà le script de L’Enfant sauvage et celui de La Sirène du Mississipi. Je me disais : “Quand même, j’ai deux bons scripts à tourner. Il y a des romans magnifiques et je vais tourner dans quinze jours un film où on ne raconte rien du tout.” » Et si justement c’était ça, le charme du cycle Antoine Doinel ? Ne raconter la vie qu’à travers la course d’un personnage, ses galères professionnelles, ses agitations sentimentales ?

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Ne saisir rien d’autre que le temps qui passe, les hasards et les accidents qui le font sans cesse bifurquer ? Truffaut avait fini par le comprendre : « La honte est restée jusqu’au moment où j’ai entendu les gens rire dans la salle de projection. Je me suis dit : “Tiens, ils peuvent aimer un film sans sujet.” »

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L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE On peut dire que Truffaut s’est volontairement laissé emporter par son personnage. Et ce, dès le casting qu’il a fait passer à Jean-Pierre Léaud, alors âgé de 14 ans, pour son premier long métrage, Les Quatre Cents Coups (1959) – l’un des films qui lancent la Nouvelle Vague. Le gamin a fait deux cents kilomètres depuis sa pension de Blois pour passer l’audition. Truffaut veut raconter sa propre enfance malheureuse, ses relations difficiles avec sa mère et son père adoptif, ses fugues, son séjour éprouvant au centre d’observation des mineurs délinquants de Villejuif. Léaud, lors du casting, impressionne le jeune cinéaste par son bagout, sa gaieté, son tempérament provocateur – mais il lui ressemble moins que d’autres prétendants, peut-être plus introvertis. En plus de cela, Léaud a deux ans de plus que le personnage, Antoine Doinel, que Truffaut nomme ainsi comme un hommage (inconscient

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disait-il) à la secrétaire de Jean Renoir, qui s’appelait Ginette Doinel. Qu’importe, il décide de lui donner le rôle. La suite, on la connaît, Les Quatre Cents Coups est l’un des drames de l’enfance les plus sensibles de l’histoire du cinéma, racontant la préadolescence de Doinel qui, se sentant abandonné par sa mère et son beau-père, lâche l’école pour la fête foraine, le cinéma, et la littérature, puis fugue d’une pension où il est placé. C’est un film révolté, contre une certaine représentation de la jeunesse délinquante (sur le même sujet, le Truffaut critique aux Cahiers du cinéma n’avait pas trop goûté, quatre ans plus tôt, Chiens perdus sans collier de Jean Delannoy), contre le cinéma de qualité française, et contre la société dans son ensemble qui abandonne sans scrupule le jeune Doinel. Dans la séquence finale du film, celui-ci nous adresse un regard caméra empli de défi. On le voit courir sur une plage, et ce motif de l’échappée reviendra dans le cycle Doinel, suivant un jeune homme toujours plus pressé qui va vite prendre de court Truffaut comme Léaud.

L’ÉDUCATION SENTIMENTALE François Truffaut n’avait au départ pas prévu de consacrer cinq films à Antoine Doinel.


« Les aventures d’Antoine Doinel » <----- Cinéma

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C’est lorsqu’on propose au cinéaste de réaliser un sketch pour le film collectif L’Amour à vingt ans (1962) qu’il pense à faire revenir son double de fiction – ce sera le court métrage Antoine et Colette, un film sur un ado, ce qui est inédit à l’époque. C’est à partir de là que le personnage se réinvente en antihéros romantique – enfin, pas systématiquement, car il adore les dîners chez les parents de ses amoureuses, ce qui ne fait pas forcément rêver celles-ci. Se sentant frustré par le format court, Truffaut va alors prolonger l’éducation sentimentale de Doinel dans Baisers volés (1968). Le cinéaste y projette toujours des éléments de sa propre vie : par exemple, le petit boulot de détective privé que prend Doinel dans Baisers volés est inspiré par un épisode vécu par le réalisateur, qui en avait lui-même engagé un pour retrouver la trace de son père biologique. Mais Doinel, qui bâtissait un autel à Balzac dans Les Quatre Cents Coups, va de plus en plus tirer vers la fiction, en penchant vers ses modèles littéraires tourmentés et sentimentaux du xixe siècle, la maladresse en plus. Dans Baisers volés, Doinel lit ainsi Le Lys dans la vallée de Balzac et, à partir de ce roman, fantasme sur son aventure gauche avec Fabienne Tabard (Delphine Seyrig), une femme mariée. Cette fougue désuète est accentuée par le jeu de Léaud qui, avec sa voix haut perchée et son index levé, creuse le décalage, la distance, le burlesque. L’acteur s’empare de la

partition de Truffaut. Le personnage, son parler, son attitude, s’éloignent de ceux de Truffaut. Doinel devient-il pour autant la créature de Léaud ? Non, c’est peut-être même le personnage qui fait ce qu’il veut de l’acteur. Après le tournage de Domicile conjugal (1970), chronique cruelle sur le mariage où Doinel, vingtenaire trop installé à son goût, est infidèle à son épouse, Christine Darbon (Claude Jade), Léaud confie ainsi à Truffaut : « Il faut que je change, je dois me conduire mieux avec les filles. » Le réalisateur éberlué lui répond alors : « Mais ce n’est pas toi, c’est Doinel. »

à faire grandir ce personnage qui toujours échappe, se posait la question dans sa toute dernière interview avec Bert Cardullo, en 1984. « Je me demande si Doinel n’est pas un peu figé, au bout du compte, comme un personnage de dessin animé. Vous savez, Mickey ne peut pas vieillir. » En stoppant ici le cycle Doinel, éternel garçon sensible, Truffaut n’a en rien fixé son antihéros, qui touche encore bien au-delà des années 1970. Anachronique avec ses grands airs lyriques et exaltés, sûrement hors du temps, Doinel est toujours en fuite.

Cycle « Les Aventures d’Antoine Doinel », cinq films en version restaurée (Carlotta/ mk2), sortie le 1er décembre en coffret DVD, le 8 décembre au cinéma

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Baisers volés (1968) © mk2

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Les Quatre Cents Coups (1959) © mk2

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Antoine et Colette (1962) © mk2

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François Truffaut et Jean-Pierre Léaud sur le tournage de Domicile conjugal (1970) © Collection Christophel

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Domicile conjugal (1970) © mk2

LES SALADES DU TEMPS Ni cinéaste ni acteur, Antoine Doinel, lui, devient romancier. Dans L’Amour en fuite (1979), le personnage, désormais trentenaire, revient dans son livre autobiographique, Les Salades de l’amour, sur son passé – bien sûr romancé à son avantage. On le suit à travers des flash-back qui ne sont pas des reconstitutions mais des extraits des précédents films. Et on se rend compte avec émotion de l’évolution physique du personnage depuis ses 12 ans. Le temps marque le corps de l’acteur. Mais Doinel peut-il encore avancer ? A-t-il vraiment avancé ? Et doit-il vraiment avancer ? Truffaut, doutant de sa réussite 5

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Cinéma -----> « L’Événement »

ESPRIT LIBRE

AUDREY DIWAN L’Événement, c’est l’avortement clandestin après lequel court désespérément Anne, brillante étudiante en lettres pour qui, dans la France de 1963, avoir un enfant signifierait renoncer à soi-même et à ses rêves. D’un fulgurant récit autobiographique publié par Annie Ernaux en 2000, Audrey Diwan tire un film d’époque d’une modernité sidérante, dur et exalté, reparti de la Mostra de Venise avec le Lion d’or. La cinéaste française nous a longuement parlé de ce grand film, de désir et de liberté. 28

« L’événement » : il y a dans ce mot l’idée d’un grand moment, d’un cap. Comment comprenez-vous ce titre choisi par Annie Ernaux et que vous avez gardé ? C’est l’événement clé ou l’événement déterminant. Je pense que c’est l’événement qui marque le passage entre une forme d’insouciance de la jeunesse et l’âge adulte, en tout cas pour Annie Ernaux. Pour moi, c’est aussi le moment où l’héroïne fait le choix du futur, au péril du présent. Parmi tous les livres d’Annie Ernaux, pourquoi avoir choisi celui-ci ? Je suis une grande lectrice d’Annie Ernaux, mais celui-là je l’ai découvert tard. Je l’ai découvert après avoir avorté. J’ai eu envie de lire sur le sujet, de penser un peu les choses, et une amie m’a conseillé ce livre. Et j’ai vraiment été sidérée par ma méconnaissance de la réalité d’un avortement clandestin, et par la netteté et l’exactitude avec laquelle Annie Ernaux le décrit. J’ai réalisé la solitude, la dureté, la violence et, par effet de contraste, je me suis rendu compte aussi de la chance que j’avais eue d’avorter, moi, accompagnée

par des médecins dans un pays où c’est légal. C’est un sujet nimbé de tabous, et ce silence pèse très lourd. D’ailleurs, en allant à Venise, je me demandais si je parlerais de mon propre avortement en interview. Le film parle du poids du silence qui entoure l’avortement, et moi-même, après avoir travaillé sur le sujet pendant des années, j’étais encore en train de me poser cette question. C’est édifiant. Le silence occupe une place centrale dans le film. C’était déjà le cas dans votre premier long métrage, Mais vous êtes fous (2019), sur la confiance brisée dans un couple, avec des scènes très tendues, tout en non-dits et en regards. J’adore le silence comme élément narratif. Dans mon premier film, on avait volontairement distendu les silences, c’est à travers eux qu’on sentait que personne ne disait vraiment la vérité. Sur L’Événement, on a travaillé tout à fait différemment. J’avais envie de silences habités. C’est très dur de demander à un acteur de jouer le silence, parce que dans le silence il n’est vite plus qu’un corps. J’avais donc écrit à Anamaria [Anamaria Vartolomei,

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qui incarne Anne, lire p. 12, ndlr] des monologues, les pensées de son personnage, qu’elle se disait intérieurement dans les scènes où elle est seule et muette. C’est une grande force d’Anamaria d’arriver à faire passer ces pensées à travers très peu de chose, un mouvement de sourcil, une expression fugace. Ça signifie quoi pour une femme de vouloir avorter en France, en 1963 ? L’avortement est interdit. Donc vouloir avorter, c’est le faire clandestinement. Chaque personne qui aide risque une peine de prison, une amende ou, dans le cas des médecins et de certaines autres professions, une interdiction d’exercer. La loi est extrêmement stricte, donc ça veut dire aussi une chose capitale : que chaque chemin de femme qui s’engage dans cette voie est tissé de hasards. Vous allez rencontrer la bonne ou la mauvaise personne. Celle qui va vous aider ou celle qui va vous dénoncer. Je me disais toujours que c’est l’histoire de la Résistance, je pensais parfois à L’Armée des ombres [film de Jean-Pierre Melville sur un réseau de résistants pendant la Seconde Guerre mondiale sorti en 1969,


« L’Événement » <----- Cinéma

ndlr]. Il y a peu de héros dans une vie, dans une société, des gens qui sont prêts à se dire : « Je vais aider cette personne au péril de ma propre vie. » On a fait un vrai travail d’équilibriste pour qu’on ait l’impression qu’Anne marche sur un fil qui peut se rompre. Le danger pèse sur elle. Il y a le risque d’être arrêtée, et puis il y a le risque de mourir. Le film nous place en effet en totale immersion avec Anne, la caméra épaule qui la suit en permanence semble se rapprocher de plus en plus de sa nuque à mesure que les semaines de grossesse défilent et qu’elle cherche une solution pour avorter. Comment avez-vous travaillé cet aspect ? Avec Laurent Tangy, mon chef opérateur, on a travaillé comme s’il s’agissait d’embrasser l’identité complète du personnage. Il a fallu dès le départ qu’il travaille quasiment de manière chorégraphique avec Anamaria pour se mettre à son rythme, à son pas. L’autre chose qui était assez technique, et demandait de longues répétitions, c’était que je voulais que la caméra fasse le point là où les yeux du personnage se posent. J’avais écrit un long document au technicien qui s’occupait du point pour lui dire ce qui était important dans chaque scène. J’aime

penser les choses en amont, mais cela dit, pour ce film, j’avais aussi envie de me laisser surprendre. J’avais été triste de m’être trop contrainte sur mon premier film, et là je voulais vraiment faire un film libre, dans un élan commun avec la liberté d’Annie Ernaux. Comment vous êtes-vous posé la question de la représentation de la douleur physique et de la violence d’un accouchement clandestin – les aiguilles à tricoter, les sondes, le sang ? Ma première idée, c’est que si je ne voulais pas que ce soit théorique, il fallait que j’accepte de montrer les choses et de tenir la durée. Au tournage et au montage, ça a été mon injonction première, parce que, sinon, je sais qu’elle a mal, mais je ne le ressens pas. La question de ce que je montre ou pas était assez simple, parce que ce qui dicte le cadre c’est le regard de cette jeune femme sur elle-même. L’écriture d’Annie Ernaux est très directe, crue. Vous dites qu’elle vous a aidée à trouver la trajectoire la plus franche ; qu’est-ce que ça veut dire ? Alors je vous le dis, elle déteste qu’on dise « cru ». La consigne que j’utilisais avec mon

équipe, c’était d’aller à l’épure. Trouver la trajectoire la plus franche, ça signifie que, quand on adapte, on a toujours envie de faire des trajets différents, d’aller vers des expériences qu’on a soi-même vécues. J’ai eu le sentiment que, pour ma première version du scénario, je m’étais trop éloignée du texte et qu’il devenait artificiel. Je l’ai laissé reposer, j’avais besoin de temps. Et j’en ai parlé avec Annie Ernaux. Elle m’a proposé, avec l’intelligence et la générosité qui la caractérisent, de suivre l’écriture à distance. Je lui ai fait lire trois versions et elle me pointait un geste, une idée qui peut-être était moins juste – toujours pour trouver la justesse, pas du tout pour me ramener vers le livre. Et à l’inverse, quand j’ai rajouté des choses, je pouvais lui expliquer pourquoi. Par exemple, pour moi, ce qui est très important dans le film, c’est que l’histoire de l’avortement est à mettre en parallèle avec celle du désir, du désir féminin qui est souvent condamné, de l’envie de jouir. Avec Marcia Romano, ma coscénariste, on avait cette idée qu’il fallait, comme le sujet sexuel était tabou à l’époque, faire naître très lentement et très progressivement, à l’image, les questions sexuelles. Au départ, les amies d’Anne en parlent, puis on voit juste une image, puis l’une d’elles mime l’acte sexuel sur

un oreiller… Et enfin, Anne est prête à s’emparer de son propre désir, elle passe à l’acte et on le voit. Je voulais que le regard posé sur le corps soit pensé dans cette trajectoire-là, et je manquais d’éléments dans le livre.

« L’avortement est un sujet nimbé de tabous, et ce silence pèse très lourd. » C’est un grand film sur le désir, sexuel donc, mais aussi désir de liberté, de s’accomplir, de grandir. Le désir de faire sa propre vie et de choisir. C’est la liberté du corps et de l’esprit. Moi, j’aime ce personnage qui est très vertical, elle avance, elle marche tout le temps. Elle marche franchement vers cette liberté qu’elle veut conquérir.

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Cinéma -----> « L’Événement »

Comment avez-vous abordé l’aspect « film d’époque » en vous affranchissant de l’ambiance pop et acidulée habituellement associée aux sixties ? Déjà, en choisissant un format 1,37 [un format d’image presque carré, ndlr] qui éloigne de la manière dont sont la plupart du temps filmées les reconstitutions historiques, pour privilégier l’idée de l’instant présent, le sentiment d’immédiateté. Je la suis et je marche derrière elle, pas à pas, dans ces années 1960. Si je caricaturais le trait, je dirais : comme si on prenait un caméscope pour traverser ces années, pour les filmer en temps réel. Je

Andrea Arnold, Agnès Varda, c’est un corpus plutôt féministe ? Oui, mais pas que. Évidemment, le féminisme traverse l’œuvre d’Annie Ernaux et certainement une partie de ce que je fais. Mais le livre est traversé de plein de choses. Il parle beaucoup de la classe sociale aussi [dans le livre, Anne est issue d’un milieu populaire de province – ses parents tiennent un café en Normandie –, et son amour pour la littérature la pousse à faire des études supérieures avec l’ambition de devenir professeure, ndlr]. Dans ces années-là, quand on a un peu d’argent, on change de pays, on trouve le moyen d’aller avorter ailleurs. Dans le livre,

« Anne marche franchement vers cette liberté qu’elle veut conquérir. » ne voulais surtout pas que les années 1960 passent au premier plan, parce que l’idée pour moi, c’était de faire résonner ce parcours de femme avec ce qui peut se passer aujourd’hui ailleurs dans le monde. Et le sujet est toujours, malheureusement, fortement d’actualité. Dans le processus de création du film, quelle place a tenu 4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu, grand film sur l’avortement clandestin dans la Roumanie de Ceaușescu, Palme d’or à Cannes en 2007 ? C’est un cinéaste important pour moi, un cinéaste que j’adore. Je me suis demandé si j’avais raison de faire un film sur l’avortement après ce chef-d’œuvre – et je me suis rendu compte que j’avais tort de me poser cette question. Sous prétexte qu’un film sur l’avortement clandestin a eu lieu, et en dépit du contexte social qui n’est pas du tout le même, alors il ne serait plus la peine de traiter ce sujet à travers le parcours d’Annie Ernaux, avec son chemin propre et son désir d’écrire ? Contrairement à beaucoup d’autres sujets qui ont été traités quinze mille fois, c’est une histoire qui a été très peu racontée et qui mérite qu’on y appose de multiples regards. Afin de se préparer à jouer Anne, vous avez demandé à Anamaria de regarder Rosetta de Jean-Pierre et Luc Dardenne. Pourquoi ? On avait plusieurs films en référence qui désignaient tous des choses différentes. Il y avait Rosetta pour la détermination du personnage, Fish Tank d’Andrea Arnold pour la colère, Le Fils de Saul de László Nemes pour l’aspect immersif, Sans toit ni loi d’Agnès Varda pour l’effronterie. C’est d’ailleurs pour ce film que j’ai demandé à Sandrine Bonnaire de jouer la mère d’Anne [l’actrice interprétait Mona, une jeune sans-abri, dans le film de Varda sorti en 1985, ndlr]. J’aime bien travailler comme ça. Avec le confinement, on a pu prendre le temps, chacune chez soi, avec Anamaria de beaucoup bosser à partir de ce corpus commun. Quand on est arrivées sur le tournage, on avait un personnage qu’on avait construit ensemble.

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elle dit cette phrase : « Je me suis fait engrosser comme une pauvre. » Là où elle s’est élevée par la tête, elle est ramenée à sa position sociale par le corps. Et ça, ça faisait vraiment partie de mes moteurs. Est-ce que c’est un film qui a été compliqué à monter, à financer, en raison de son sujet ? Oui, très compliqué. Mes producteurs, Édouard Weil et Alice Girard, se sont battus. D’une part, je comprends l’inquiétude des décideurs, car ce n’est que mon deuxième film et je demande un acte de foi, je propose une expérience très radicale. Le sujet peut sembler dur, même si on parle de liberté, ça ne masque pas le sujet de l’avortement. Il faut que des financiers arrivent à se dire que des gens ont envie de voir ce film-là aujourd’hui – depuis, les choses ont été évidemment déplacées par le prix à Venise. D’autre part, ce qu’on a senti aussi, c’est qu’il y avait des réticences, parce qu’il y a des gens qui sont contre l’avortement. Fondamentalement, ça reste donc un combat. Vous êtes aussi scénariste pour d’autres, notamment Cédric Jimenez pour le récent Bac Nord. Comment fait-on de tels grands écarts ? En fait, j’ai fait les deux premières versions du texte de Bac Nord, et Cédric a poursuivi seul, je ne peux donc pas pleinement assumer la maternité du film, son succès ou son propos. En tant que scénariste, j’ai le sentiment d’accompagner et de me mettre au service. Mais j’adore traverser des genres différents, ma culture s’élargit quand je travaille avec d’autres cinéastes, et j’en garde quelque chose. Cédric par exemple a toujours eu un grand amour du film noir des années 1970, des films de Jean-Pierre Melville, de Conversation secrète de Francis Ford Coppola. C’est lui qui m’a fait découvrir ces films. Après, je peux aller travailler avec Valérie Donzelli. On vient d’achever l’écriture de son prochain film, une adaptation du livre L’Amour et les Forêts d’Éric Reinhardt, avec la force, la singularité et la grande liberté de ton de Valérie. Et là je travaille avec Teddy LussiModeste sur un film sur l’effondrement de

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l’école en tant qu’institution… Donc moi, je me sens très riche et très reconnaissante de partager ces univers. L’Événement a remporté le Lion d’or à Venise, deux mois après la Palme d’or de Titane de Julia Ducournau à Cannes. Deux réalisatrices françaises qui triomphent dans les deux plus importants festivals internationaux de cinéma, ça vous évoque quoi ? Mon analyse est mathématique et simple, mais je la répète à qui veut bien l’entendre : plus on laisse de femmes faire des films, plus il y a de chances qu’elles reçoivent des prix. Donc, nous, on est le résultat d’une équation mathématique qui dit quelque chose d’assez positif. Non pas qu’on ait parfaitement atteint l’égalité des chances en matière de cinéma, mais je pense que l’industrie a quand même de moins en moins de défiance vis-à-

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vis des réalisatrices. La première chose que m’a dite Chloé Zhao en sortant de scène à Venise [la cinéaste chinoise Chloé Zhao était membre du jury de la Mostra, après y avoir remporté le Lion d’or en 2020 pour son film Nomadland, ndlr], c’est : « Quand ils te diront qu’on a choisi une femme, tu leur diras qu’on a choisi un film. » Et je sais qu’elle m’a dit cette phrase pour que je vous la répète. 1

L’Événement d’Audrey Diwan, Wild Bunch (1 h 40), sortie le 24 novembre PROPOS RECUEILLIS PAR JULIETTE REITZER Photographie : Marie Rouge pour TROISCOULEURS

Louise Orry-Diquéro, Luàna Bajrami et Anamaria Vartolomei © Wild Bunch Distribution

2 Anamaria Vartolomei © Wild Bunch Distribution 3 Anamaria Vartolomei et Sandrine Bonnaire © Wild Bunch Distribution


LE 8 DÉCEMBRE A U CINÉMA


Cinéma -----> « Suprêmes »

DROIT AU BUT

« J’ai un vrai souci avec le fait qu’on considère le “film de banlieue” comme un genre à part entière. » AUDREY ESTROUGO

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Avec Suprêmes, la cinéaste trentenaire retrace l’histoire du célèbre groupe de rap Suprême NTM, qui s’est imposé à coups de textes incisifs dans le paysage musical des années 1990. En adoptant un prisme politique, elle dépoussière le genre figé du biopic. Portrait de celle qui, loin de se laisser miner par les obstacles, a comme ses héros toujours su prendre le taureau par les cornes.

concrétise au fond un vieux rêve de gamine. Si elle n’a pas touché une balle depuis un bail, elle tapait autrefois quelques parties de foot dans le quartier des Fauvettes, à Neuilly-sur-Marne, où elle a vécu adolescente dans les années 1990, entourée de mecs. La banlieue, elle connaît bien, pour y avoir vécu, donc, et en avoir fait le décor de plusieurs de ses fictions : son premier long métrage, Regarde moi (sorti en 2007, alors qu’elle n’avait que 25 ans), sa minisérie Héroïnes (2017), puis son fougueux biopic Suprêmes, qui a été présenté en Séance de minuit à Cannes et sort enfin en salles. Qu’elle en fasse le terrain de scènes survitaminées (pas loin des films d’action américains) ou qu’elle pose un regard tendre sur des habitants isolés, pas bien fortunés mais plein de ressources, elle ne cherche à aucun moment à faire pleurer dans les chaumières (comme d’autres cinéastes hors sol ont pu le faire avant elle), préférant mille fois explorer la force qui en jaillit.

« Excusez-moi, il y a Darty qui passe pour mon frigo, ça va me prendre deux minutes. » Entre deux questions, la très speed Audrey Estrougo jongle avec de petits impératifs perso. Installée depuis peu à Marseille, ville qui l’a « aspirée », cette fervente supportrice de l’OM, amoureuse de l’émulation collective des stades bondés (« hier encore, je me suis jetée dans les bras de gens que je ne connaissais pas »),

« La banlieue, c’est un décor qui a ses codes, sa culture, mais les gens qui ne la connaissent pas tombent dans des caricatures énormes », déplore-t-elle, agacée par des raccourcis qui révèlent une totale mécompréhension, voire du mépris. « J’ai un vrai souci avec le fait qu’on considère le “film de banlieue” comme un genre à part entière.

BÉTON ARMÉ

C’est encore une manière d’exclure des catégories. Moi, je filme la banlieue comme je filmerais n’importe où ailleurs. » Il transpire une sacrée énergie de Suprêmes, qui raconte l’ascension de Kool Shen et JoeyStarr, leadeurs du légendaire groupe de rap Suprême NTM. Audrey Estrougo les a découverts en 1995, avec la sortie de leur album Paris sous les bombes. « Dans les collèges et lycées du 93, on vous rappelle bien qu’on ne peut pas espérer plus qu’un bac. Eux nous montraient une autre voie. Ce que j’aimais dans leur histoire, c’est que c’étaient des jeunes d’une vingtaine d’années qui avaient l’espoir de faire changer les choses par la culture, la musique. » Plus qu’un simple récit de leur success story, le film se fait l’écho de quarante années d’abandon politique. Dans une séquence très révélatrice, la cinéaste reconstitue un savoureux passage télé où le duo, fixant la caméra, invite les élus à venir voir de près leur réalité – ces derniers n’ont toujours pas trouvé le chemin, apparemment. « Ma motivation, c’est d’orienter le film vers ce constat politique et social », résume celle qui partage avec ces deux jeunes héros une même rage de vaincre et une habileté à déjouer les codes – mais de l’industrie du cinéma cette fois.

DO IT YOURSELF

Audrey Estrougo est entrée dans le monde du cinéma comme par effraction, avec un

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bac général en poche, et sans passer par la case école ou fac. Installée à Paris dans les années 2000, elle enchaîne les jobs pour payer son loyer. Ouvreuse au Pathé Wepler de la Place Clichy, caissière chez Castorama ou serveuse… Rien ne décourage celle qui, enfant, avait pour habitude de faire des marathons cinéphiles avec son père le samedi soir en regardant trois ou quatre films d’affilée, tous genres confondus, habitude qu’elle a depuis gardée, et s’émerveillait sans se lasser devant la force surhumaine de Schwarzy dans Terminator – vu un nombre incalculable de fois avec son petit frère. « Le cinéma, c’était comme une pulsion de vie. Quand je suis arrivée à Paris, écrire Regarde moi était une nécessité. C’était ça ou mourir. » Une fois le scénario de ce premier film – un récit choral qui s’étend sur vingt-quatre heures et raconte les amours, difficultés, joies de plusieurs jeunes – bouclé, la future cinéaste est allée feuilleter les pages jaunes, en quête d’une société de production. Elles l’ont toutes envoyée balader. « J’ai bien compris l’impasse dans laquelle j’étais, je ne pouvais amener aucune garantie à un producteur. Du coup, j’ai financé un pilote. J’ai fait mon casting, tourné deux scènes et trouvé quelques soutiens. » Son audace ne s’est pas arrêtée là : elle s’est vite attaquée à des sujets difficiles, comme dans Une histoire banale (2014), qui aborde frontalement le viol, subi par une jeune femme, et les traumatismes qui en découlent. « Personne ne


« Suprêmes » <----- Cinéma

voulait en entendre parler. Un distributeur m’avait dit : “Mais enfin, tu te rends compte ? On ne peut pas amener ce sujet en salle, c’est gênant.” » Une seule solution pour celle qui refuse de s’avouer vaincue : l’autoproduction. « On a en partie récolté le financement grâce à Leetchi, puis on a tourné dans mon appart. C’était un carnage, se remémore-t-elle. C’est là où je me suis dit : “C’est un combat de don Quichotte.” » Dans La Taularde, sorti en 2016, la cinéaste nous immisce dans le monde, peu exploité au cinéma, de la prison pour femmes, en racontant l’histoire d’une détenue (Sophie Marceau) qui, après avoir tenté de faire évader son époux incarcéré, se retrouve ellemême emprisonnée. Si elle trace sa route en solo (« C’est hyper important, quand on est réalisateur ou réalisatrice, de capter un truc : c’est la fonction la plus solitaire du cinéma »), Audrey Estrougo croit énormément à la force du collectif, d’autant plus, peut-être, quand il s’agit de femmes.

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GIRL POWER

C’est en ce sens qu’elle a produit le docu Fabulous (2019) d’Audrey Jean-Baptiste, qui suit Lasseindra Ninja, flamboyante figure du voguing et du milieu LGBTQI+, qui retourne en Guyane, où elle est née, pour y former de jeunes danseurs. « Je préfère le terme “accompagnatrice”. Je n’ai pas une démarche business et je ne m’implique pas plus que ça artistiquement car ce n’est pas mon film, mais j’apporte tout le soutien que je peux. » Quand on lui pose la question de savoir quels modèles féminins ont pu l’inspirer, elle répond en riant : « Le premier truc qui me frappe, c’est les Spice Girls. C’est con hein, mais cinq filles qui gueulent tous les jours à une gamine “Girl Power”, ça fait quelque chose. » Plus tard, elle se reconnaîtra dans une cinéaste comme Kathryn Bigelow. « Elle n’est pas dans la branchitude, elle est dans son axe et elle fait des films qu’on n’attribue généralement qu’aux hommes. » Comme elle, Audrey Estrougo s’impose dans une industrie majoritairement masculine. Quatorze ans après la sortie de son premier film, elle est, d’après un article du site de BFM TV, la femme réalisatrice à qui on a donné le plus gros budget en 2020 (7,87 millions d’euros pour Suprêmes). Lucide, la cinéaste reprend : « L’écart entre ce budget et celui donné aux mecs pour monter Les Trois Mousquetaires ou Astérix est abyssal, je n’en reviens pas. C’est ça qui me tue : un mec qui fait Suprêmes, il n’a pas 7 millions d’euros, il en a 70 ! » On ne s’inquiète pas trop pour Audrey Estrougo, qui sait braver toutes les difficultés. Dans la liste des réalisatrices susceptibles de faire péter les derniers verrous de l’inégalité, on la place même très haut.

un film de

ELIE GRAPPE POINT PROD ET CINÉMA DEFACTO PRÉSENTENT OLGA RÉALISÉ PAR ELIE GRAPPE ÉCRIT PAR ELIE GRAPPE ET RAPHAËLLE DESPLECHIN AVEC ANASTASIA BUDIASHKINA SABRINA RUBTSOVA CATERINA BARLOGGIO,THEA BROGLI JÉRÔME MARTIN, TANYA MIKHINA ALICIA ONOMOR, LOU STEFFEN PRODUIT PAR JEAN-MARC FRÖHLE ET TOM DERCOURT IMAGE LUCIE BAUDINAUD MONTAGE SUZANA PEDRO MUSIQUE ORIGINALE PIERRE DESPRATS SON JÜRG LEMPEN, FRANÇOIS MUSY, RAPHAËL SOHIER, SIMON APOSTOLOU PREMIER ASSISTANT BENOÎT MONNEY SCRIPTE LOUIS SÉBASTIEN COLLABORATION ARTISTIQUE ARTEM IURCHENKO COSTUMES ISA BOUCHARLAT DÉCORS IVAN NICLASS, PASCAL BAILLODS PRODUCTEUR EXÉCUTIF NICOLAS ZEN-RUFFINEN EN COPRODUCTION AVEC LA RTS-RADIO TÉLÉVISION SUISSE AVEC LE SOUTIEN DE L’OFFICE FÉDÉRAL DE LA CULTURE (OFC) AVEC LA PARTICIPATION DE CINÉFOROM ET LE SOUTIEN DE LA LOTERIE ROMANDE AVEC LA PARTICIPATION DE CANAL+ ET DE CINÉ+ ET DU CENTRE NATIONAL DU CINÉMA ET DE L’IMAGE ANIMÉE AVEC LES SOUTIENS AU DÉVELOPPEMENT

DU PROGRAMME EUROPE CRÉATIVE MEDIA DE L’UNION EUROPÉENNE DE LA PROCIREP-ANGOA DE CICLIC RÉGION CENTRE-VAL DE LOIRE EN PARTENARIAT AVEC LE CNC, DU FONDS CULTUREL SUISSIMAGE, DU SUCCÈS PASSAGE ANTENNE SRG SSR, ET DU POUR CENT CULTUREL MIGROS VENTES INTERNATIONALES PULSAR CONTENT DISTRIBUTION ARP SÉLECTION © 2021 POINT PROD - CINÉMA DEFACTO

JOSÉPHINE LEROY

©CARACTÈRES

Suprêmes d’Audrey Estrougo, Sony Pictures (1 h 52), sortie le 24 novembre

Photographie : Marie Rouge pour TROISCOULEURS

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Cinéma -----> « Variety »

NEW YORK CONFIDENTIAL

© Les Films du Camélia

« Je voulais m’introduire dans les espaces masculins et les subvertir. »

BETTE GORDON Inédit en France (à l’exception d’une projection à Cannes en 1984), le sulfureux Variety nous plonge dans un New York interlope et voyeuriste, à travers l’enquête de Christine, une caissière de cinéma porno qui prend en filature un client. Cette pépite, projetée au dernier festival Lumière de Lyon avant sa sortie en salles en novembre, est une porte d’entrée idéale dans la filmographie de cette figure importante du cinéma underground américain. Rencontre avec une cinéaste audacieuse, dont l’œuvre sensuelle et trouble mériterait d’être davantage mise en lumière. 34

D’où vous est venue votre passion pour le cinéma ? J’ai grandi dans la banlieue de Boston, dans le Massachusetts. Au lycée, j’ai étudié le français, et ma prof m’a emmené voir À bout de souffle de Jean-Luc Godard. À ce moment-là de ma vie, je me suis dit : « Un jour, tu vas aller à Paris. » Au fond, ça signifiait que je rêvais de faire un film comme celui de Godard. Une fois à l’université, j’ai choisi d’aller vivre un an à Paris. Une amie à moi qui étudiait l’histoire de l’art m’a proposé qu’on s’inscrive en cinéma. C’était nouveau, excitant. Vous avez d’ailleurs interviewé Jean-Luc Godard en 1985, quand il est venu présenter au New York Film Festival Je vous salue, Marie. Quels souvenirs gardez-vous de ce moment ? Oh, mon Dieu ! J’ai passé des nuits blanches à réfléchir à mes questions. Quand je suis arrivée à son hôtel, j’étais comme possédée. J’avais peut-être 30 ans à l’époque. J’ai vu un lit, lui était assis sur une chaise devant un bureau. Et je lui ai proposé qu’on fasse l’entretien allongés dessus. Il était un peu étonné, mais a accepté. Il était adorable, on parlait des liens entre religion et pornographie, du blasphème… Il imaginait Jésus comme un type bossant dans une station-service, et Marie, comme sa petite amie.

Vous avez commencé par réaliser des courts métrages expérimentaux (An Algo­r ithm, Empty Suitcases). Qu’est-ce qui vous plaisait dans cette forme ? À l’université du Wisconsin à Madison, l’unique cours dispensé en cinéma portait sur le cinéma expérimental. Je m’amusais à manipuler les pellicules. Je trouvais ça sexy, drôle à explorer. Ensuite, avec mon petit ami de l’époque [le cinéaste expérimental James Benning, ndlr], on a eu l’idée de poser la caméra dans une voiture et de partir en road trip dans tout le pays pour en faire un film [le court The United States of America, qui date de 1975, ndlr]. On envisageait la voiture comme le prolongement de la caméra. À votre arrivée à New York dans les années 1980, vous avez rencontré beaucoup d’artistes underground, comme la photographe et vidéaste Nan Goldin, qui tient un second rôle dans Variety. On se retrouvait à des soirées au Palladium, au Club 57… Il y avait là Keith Haring, JeanMichel Basquiat, John Lurie et son groupe The Lounge Lizards. Nan prenait des photos, des artistes faisaient des lectures, des performances, n’importe qui pouvait amener un projecteur, et on montrait nos films. On se fichait du monde extérieur. On se créait notre propre monde.

no 184 – novembre 2021

En tant que réalisatrice, indépendante de surcroît, quelles difficultés avez-vous rencontrées pour produire vos films ? Être indépendante m’a rendue plus chanceuse en un sens. Je ne me suis jamais personnellement sentie empêchée de faire ce que je voulais. Je reconnais que les femmes ont été exclues du cinéma, mais quand je vois qu’on réhabilite des figures oubliées, ça m’enthousiasme. Je pense à Dorothy Arzner [monteuse, productrice, scénariste et réalisatrice, notamment des Endiablées (1931) et de Chantez, dansez, mes belles ! (1941), elle est également l’inventrice de la perche qui permet de prendre le son sur les tournages, ndlr], qui a réussi à se faire une place dans le système hollywoodien – elle était incroyable. Les femmes ont toujours bataillé pour se faire une place dans ce monde, parce qu’il est mené par des hommes puissants qui admirent leur propre reflet à travers le travail d’autres hommes. Variety suit le point de vue de son héroïne. On discute beaucoup aujourd’hui du male gaze, concept inventé dans les années 1970 par la théoricienne britannique Laura Mulvey (lire p. 10). Vous aviez conscience d’opérer un basculement ? J’ai senti que je renversais quelque chose. Je voulais m’introduire dans les espaces masculins et les subvertir. Mais j’ai l’impression


« Variety » <----- Cinéma

Variety de Bette Gordon, Les Films du Camélia (1 h 40), sortie le 24 novembre

PROPOS RECUEILLIS PAR JOSÉPHINE LEROY

EASY TIGER et SRAB FILMS présentent

"ÉMOUVANT, ÉNERGISANT. SENSATIONNEL !" LEJOURNALDESFEMMES

"UN VÉRITABLE AUTEUR EST NÉ" POSITIF

"BOULEVERSANT ET INTENSE" VSD

"ENTHOUSIASMANT !"

HHH PREMIÈRE

"UNE PÉPITE !" ALLOCINÉ

TÉLÉRAMA

UN FILM DE

VINCENT MAËL CARDONA THIMOTÉE ROBART

MARIE COLOMB

JOSEPH OLIVENNES

VINCENT MAËL CARDONA CHLOÉ LAROUCHI MAËL LE GARREC ROSE PHILIPPON CATHERINE PAILLÉ ROMAIN COMPINGT adaptation dialogues ROMAIN COMPINGT

scénario de

© EASY TIGER - SRAB FILMS - ELEMAG PICTURES - FRANCE 2 CINÉMA - PORT AU PRINCE PRODUKTION

17 NOVEMBRE

novembre 2021 – no 184

DESIGN : BENJAMIN SEZNEC / TROÏKA • © TOUS DROITS RÉSERVÉS.

qu’aujourd’hui on pousse parfois trop loin le concept. Certains disent : « Seule une femme peut filmer ce genre de scène. » Je ne crois pas qu’on doive simplifier les choses à ce point. Des femmes peuvent filmer des scènes d’un point de vue masculin, et inversement ; on appelait bien George Cukor le « woman’s director ». Le fait de ramener chaque individu à une case, c’est ce qui me dérange parfois dans les débats actuels. J’ai même des étudiants [elle enseigne le cinéma à la Columbia University School of the Arts, ndlr] qui ont peur de m’envoyer leurs films parce qu’ils craignent de mal faire ou d’offenser quelqu’un. La mise en scène du film multiplie les effets de miroir, les jeux de reflets, en insistant sur cette question du regard. Je voulais montrer que le regard peut être à la fois une forme de soumission et de domination. Comme quand Christine feuillette un magazine porno : les hommes la regardent et elle regarde des images de femmes déshabillées. Elle libère quelque chose qui couvait en elle. En même temps, elle est très consciente de ce qu’elle fait, elle sait quand elle se met en position d’objet. Tout est affaire d’interaction, et le monde du porno est un monde de l’image. Variety nous plonge dans un New York à l’ambiance étrange. Comment le tournage s’est-il passé ? Je me souviens du jour où on a tourné la séquence du match de baseball, qui se déroulait en direct. Une scène que j’ai par ailleurs adoré faire ; j’ai beaucoup aimé jouer avec le vert de la pelouse. On a obtenu la permission de tourner dans une cabine de la tribune du stade, réservée d’habitude aux V.I.P. ou à la presse. À un moment, le manageur du stade est venu nous voir : « Vous devez partir. » On l’a supplié de nous laisser tourner, il a accepté, mais nous a interdit d’utiliser nos projecteurs. Finalement, ça a donné un côté encore plus inquiétant à la scène, d’avoir des silhouettes sombres et une lumière très vive sur le stade. Après le thriller The Drowning (2016, non visible en France), quels sont vos prochains projets ? Je vais adapter le roman Ne mords pas la main qui te nourrit [d’A. J. Rich, paru en France en 2016, ndlr]. L’histoire d’une criminologue fiancée à un type génial. Un jour, elle rentre à la maison et le trouve mort. Et elle va découvrir, bien sûr, que son fiancé n’était pas l’homme qu’il prétendait être. Je voulais en faire une série, mais ça exige une telle préparation… On doit tout savoir des personnages, de l’intrigue. Toutes ces contraintes ne permettent pas de rester suffisamment souple. Donc je me suis dit que j’allais revenir à ce que j’ai toujours fait : écrire un scénario simple et me débrouiller pour trouver de l’argent.

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Cinéma -----> « Memoria »

© Kick the Machine

MURMURES DU SON

Apichatpong Weerasethakul

APICHATPONG WEERASETHAKUL Après nous avoir plongés dans des jungles oniriques, le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul (Palme d’or en 2010 avec Oncle Boonmee) va encore plus loin dans l’inconnu avec le fascinant Memoria (Prix du jury à Cannes en juillet), tournant pour la première fois en Colombie. Accompagné de Tilda Swinton, dont le personnage enquête sur un son mystérieux, le cinéaste sonde ce qui est enfoui dans cette nouvelle terre : des rêves, des esprits, une histoire douloureuse… Avec son sens du mystère, il nous a parlé de ce sinueux film-cerveau.

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Vous avez vous-même été hanté par un son lors de votre premier voyage en Colombie. Réaliser Memoria a-t-il été pour vous une façon de comprendre d’où celui-ci venait ? Oui, c’est presque comme une quête d’identité. Ou une manière de s’aligner, de se synchroniser avec des idées nouvelles, un paysage étranger, celui de la Colombie. Comme si ma propre mémoire investissait ce décor inconnu. Qu’est-ce qui vous a fasciné dans ce « bang » qui résonnait dans votre tête ? C’est qu’il ne venait pas de l’extérieur, il venait de moi, de mon cerveau. En tant que cinéaste, c’est une sensation que j’ai vécue, mais que je ne savais pas comment partager. Avec Memoria, il y a une forme de défi pour aller au-delà de cette frustration. Ça a été difficile de le recréer au cinéma, de le retrouver. Vous avez réussi à résoudre le mystère de ce son ? Je ne crois pas. Il y a eu cette révélation : ce son est peut-être un morceau de la mémoire universelle. Pour moi, il n’y a pas de sens concret, cela a plus à voir avec le fait d’approcher l’histoire du pays, de l’accepter d’une manière très calme. Comment avez-vous découvert la Colombie ? En 2017, j’ai été invité à un festival là-bas. Une semaine plus tard, j’allais à Bogota. J’ai été marqué par l’architecture massive de la ville : il y a quelque chose de très circulaire, et je

suis très attiré par le motif du cercle. Avec le tunnel sinueux, ça m’évoquait le cerveau humain. J’ai aussi vu la haute montagne. Le paysage est tellement impressionnant… c’est une autre échelle. La nature enveloppe tout, et c’est comme si elle gardait la mémoire des gens. L’idée a commencé à germer quand j’ai entendu ce son. J’ai alors visité des hôpitaux, consulté des psychiatres, parlé avec eux d’hallucinations, de la question des drogues… Quels liens faites-vous entre la Thaïlande et la Colombie ? Il y a quelque chose de chaotique, et aussi cette mémoire réprimée. Des souvenirs de violence, comme dans beaucoup d’autres pays. Mon film n’est pas ouvertement politique, mais il y a quelque chose de ces souvenirs qui résonne, qui gronde de manière souterraine – ce que ressent l’héroïne. Mais, pour moi, le film ne traite pas de problèmes strictement colombiens, il parle d’une souffrance universelle. À un moment du film, il est dit que Jessica, le personnage joué par Tilda Swinton, est « comme une antenne ». Vous vous définiriez aussi comme ça ? En tout cas je voudrais l’être, car une antenne reçoit sans analyser, sans juger. Jusqu’à ce que, en tant qu’antenne, vous captiez soudain vos propres préjugés, vos propres souvenirs, que vous avez pourtant tout fait pour oublier. Je pense que le personnage de Tilda, Jessica, passe par ce processus-là.

no 184 – novembre 2021

Jessica est nommée ainsi à cause de Jessica Holland dans Vaudou de Jacques Tourneur. C’est comme une renaissance de ce personnage ? Oui. J’ai découvert ce film à Paris il y a plus de dix ans. C’est comme un rêve, il y a une part exotique aussi. Pour moi, cette œuvre incarne le cinéma, l’ombre, la lumière, l’inconnu. Elle met en scène le clash entre la science, la médecine et les rituels. Vous aimeriez vous souvenir de tout, comme l’un des personnages du film ? Je pense que c’est pour ça que je fais des films. Je veux garder en mémoire. Mais ça pourrait aussi être une expérience très traumatisante de se souvenir de tout, sans jamais juger. Ce serait difficile. Le film a une dimension animiste, des esprits anciens ou futurs animent les hommes et leur environnement. D’où cela vous vient ? C’est lié à mon enfance, à mon éducation, à cette croyance que tout coexiste, le visible, l’invisible… Ce n’est pas très scientifique. J’aime beaucoup la science, vous savez, mais je n’arrive pas à investir cette logique-là. Pour moi, réaliser un film, c’est donc le meilleur moyen de donner du sens à tout ça. Êtes-vous intéressé par les expériences chamaniques ? Oui, c’est très courant en Amérique latine, au Pérou, en Colombie. Là-bas, j’ai essayé l’ayahuasca [une décoction de plantes


« Memoria » <----- Cinéma

hallucinogènes originaire d’Amérique du Sud, ndlr], et c’est une expérience assez puissante. J’ai comme été témoin de ma propre enfance, j’ai vu une sorte de vaisseau spatial. Enfin non, pas un vaisseau spatial, c’était plus de l’architecture, de la géométrie dans cette vision.

Pendant le confinement, vous avez écrit un texte pour la revue néerlandaise Filmkrant. Vous imaginiez que l’impression de temps ralenti créée par la pandémie ouvrirait les spectateurs à un cinéma tellement contemplatif qu’il irait jusqu’à l’immobilité. C’est votre idéal de cinéma ?

« Le cinéma contemplatif est précieux, c’est comme un secret où l’on peut se découvrir soi-même. » Votre film m’a beaucoup évoqué Sans soleil de Chris Marker, où il est aussi question d’une mémoire partagée entre plusieurs pays, entre plusieurs époques. C’est un artiste important pour vous ? Bien sûr. Même si je n’en avais pas conscience en faisant Memoria, j’ai beaucoup pensé à lui pendant Oncle Boonmee, notamment dans la dernière partie du film. Je suis très inspiré par son regard lorsqu’il s’éloigne de France. Je n’ai pas vu beaucoup de ses films, plutôt des installations. Ce que je partage avec lui, c’est que la caméra est comme un outil, comme un corps. Pour moi, la caméra est comme un animal. Dans une interview récente, vous avez dit que, pendant la pandémie, vous ne regardiez plus trop de films, vous vous étiez plutôt tourné vers la littérature. Quels livres ont été importants ? Yukio Mishima, les quatre derniers. Je les ai lus en anglais, et c’était une langue si belle. Ça parle du cycle de la vie, d’une forme de bouddhisme en quelque sorte, de politique, de désir. Et aussi de la mort, de la fragilité de la vie, évoquée d’une manière qui m’a paru très pertinente alors qu’on faisait face à ce virus.

Non, c’était une blague : je souhaite juste que le cinéma ne dicte rien au spectateur. Le cinéma contemplatif est précieux parce que c’est comme un secret où l’on peut se découvrir soi-même. Mais ce n’est pas populaire, c’est pour ça que c’était une plaisanterie. Ce qui était drôle, c’était d’imaginer que, soudain, ça allait avoir un énorme succès. Quel secret avez-vous percé récemment ? C’est par rapport à la synchronisation. Le cinéma contemplatif permet de vous synchroniser avec le temps, avec votre propre temporalité, et aussi avec votre enfance. Parce que, quand vous découvrez l’histoire pour la première fois, et aussi les lumières émanant du film, c’est comme quand vous éclairiez votre environnement avec une lampe de poche quand vous étiez petit. Memoria d’Apichatpong Weerasethakul, New Story (2 h 16), sortie le 17 novembre

Critique

FILM-CERVEAU © Kick the Machine, Films Burning, Anna Sanders Films, Match Factory Productions, ZDF, Arte and Piano 2021

© Kick the Machine, Films Burning, Anna Sanders Films, Match Factory Productions, ZDF, Arte and Piano 2021

PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET

© Kick the Machine, Films Burning, Anna Sanders Films, Match Factory Productions, ZDF, Arte and Piano 2021

Retour en grâce du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul avec Memoria, film aussi précis que sensoriel, sans aucun doute l’un des plus beaux du dernier Festival de Cannes. De tous les plans, Tilda Swinton habite cette enquête sonore labyrinthique dans un Bogota hanté. Au petit matin, un fracas réveille Jessica (Tilda Swinton), une herboriste de passage à Bogota pour accompagner sa sœur hospitalisée. Poursuivie par ce grondement récurrent qui semble émaner des entrailles de la terre, elle va se mettre en quête de

réponses, dans l’espoir de trouver l’origine de cette inquiétante détonation… Comme souvent chez Weerasethakul, la trajectoire mystique et métaphysique des personnages les encourage à emprunter des chemins de traverse, dans des tunnels ou en direction de la jungle, cette fois-ci colombienne. C’est d’ailleurs la première bonne surprise de ce film, qui réussit tout ce qu’il entreprend : bien que déraciné, loin de la Thaïlande, et avec un récit en partie anglophone, le cinéma de Weerasethakul apparaît ici plus précis et radical que jamais, la composition et la durée de chaque plan, volontairement longue, détaillant avec soin et finesse le rapport complexe que les personnages entretiennent avec le monde qui les entoure. Qu’en est-il justement pour Jessica qui, sous les traits de Swinton, déambule dans Bogota et ses environs comme une âme en lévitation ? Celle-ci apparaît dans tous les plans et se place à la source d’un enchevêtrement de

novembre 2021 – no 184

lignes, d’une grande toile en arborescence qui indique que quelque chose s’apprête à se déplier tout autour d’elle. Limpide et d’une clarté remarquable dans sa mise en scène, le film n’en reste pas moins rempli d’énigmes et de scènes sensorielles enivrantes, dans lesquelles le spectateur est invité à investir un espace liminal, à la limite de la torpeur. De quoi se retrouver a priori en terrain connu, et peut-être indiquer une forme de nouvelle version d’un film que l’on aurait déjà vu (comme Cemetery of Splendour). Mais c’est sans compter le rapport au son, passionnant, que travaille Memoria. Une relation étroite avec cette dimension, invisible mais audible, qui culmine lors d’une scène stupéfiante d’écoute à distance qui éclaire le cheminement du film tout en nous introduisant à d’autres mystères encore. Film fantastique d’une patience quasi thérapeutique et qui fait, paradoxalement, office de véritable déflagration. Mémorable. • CORENTIN LÊ

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Cinéma -----> L’archive de Rosalie Varda

© Marilù Parolini – Ciné-Tamaris

LES DEUX JACQUOT

Rosalie Varda, Jacques Rivette et Jacques Demy

Chaque mois, pour TROISCOULEURS, Rosalie Varda plonge dans les archives de ses parents, les cinéastes Agnès Varda et Jacques Demy, et nous raconte ses souvenirs à hauteur d’enfant. Ce mois-ci : une partie de campagne avec les deux Jacques, Rivette et Demy, en 1963 ou 1964. 38

« Toute mon enfance, j’ai aimé les piqueniques ! Souvent, le week-end, on allait en forêt près de Paris avec mes parents, avec des paniers, pas des sandwichs dedans, mais plutôt des tranches de jambon, ou un poulet découpé, sans oublier la moutarde de Dijon, du fromage, des fruits, du pain de campagne, un couteau suisse, des verres en verre et une bouteille d’eau, une nappe et des couvertures, et une bouteille de vin rouge. Sur cette photographie prise par Marilù Parolini (sûrement vers 1963-64), on voit les deux Jacques : Rivette et Demy. J’aimais beaucoup Jacques Rivette, il avait connu Marilù aux Cahiers du cinéma où elle

travaillait comme secrétaire, et ils s’étaient mariés. Il avait déjà réalisé Paris nous appartient. Malgré son abord un peu sec, petit, maigre et sérieux, il me parlait comme si j’étais une grande personne et trouvait toujours quelque chose à partager avec moi. Je savais qu’il faisait partie de « la bande des Cahiers » (sans savoir ce que cela voulait dire), comme disait Marilù, elle qui était tout le contraire, exubérante, passionnée et joyeuse : un soleil italien dans nos vies. Je me souviens de ses tenues souvent noires avec toujours un grand châle ou une écharpe. J’adorais sa voix un peu rauque et grave… De secrétaire, elle est devenue photographe

no 184 – novembre 2021

de plateau (elle a travaillé avec Agnès Varda sur le film Les Créatures) et scénariste, non seulement avec notre ami Rivette, mais aussi avec Bernardo Bertolucci. Quand je vois ces deux metteurs en scène en costume de ville pour une partie de campagne, c’est amusant ! D’autant plus que ces deux-là vouaient une passion à Jean Renoir. Gardons une belle citation de Rivette : le cinéma, “c’est forcément une interrogation sur la vérité avec des moyens qui sont forcément mensongers.” » • ROSALIE VARDA


Thomas et Mathieu Verhaeghe présentent

Josiane Balasko

Philippe Katerine

Un film d’ Antonin

Peretjatko

Illustration © FLOC’H

Anaïs Demoustier

AU CINÉMA LE 1 ER DÉCEMBRE

William Lebghil


ILLUSTRATION DE TOM HAUGOMAT © 2021 MK2 S.A. Tous droits réservés.

L’ÉVÉNEMENT 4K DE LA FIN D’ANNÉE !

AU SORTIE LE A CINÉM BRE 8 DÉCEM

RESTAURÉS AVEC LE SOUTIEN DU CENTRE NATIONAL DU CINÉMA ET DE L’IMAGE ANIMÉE ET OCS

CARLOTTAFILMS.COM


Cinéma -----> Sorties du 10 novembre au 8 décembre

E D I U G LE

N I C S E I T

R O S S DE

A P A M É

ALINE

SORTIE LE 10 NOVEMBRE

Présenté hors Compétition à Cannes, le nouveau film de Valérie Lemercier, devant et derrière la caméra, retrace la vie de la star québécoise Céline Dion, rebaptisée Aline pour l’occasion. Balayant les poncifs du genre pour se concentrer sur une histoire d’amour, Aline se révèle terriblement bouleversant.

C’est évidemment la chanteuse Céline Dion qui se cache (à peine) derrière ce double fictionnel baptisé Aline. L’invention du nouveau prénom semble permettre à l’actrice et réalisatrice (déjà autrice et au centre d’un faux biopic de Lady Di, Palais Royal !, en 2005) de se décharger de tout devoir d’authenticité biographique pour se consacrer à ses obsessions, s’amuser une nouvelle fois à se déguiser mais surtout réaliser son plus beau film d’amour à ce jour. Valérie Lemercier campe ainsi, du berceau à la presque cinquantaine, cette chanteuse née à la fin des années 1960 au Québec dans une famille très nombreuse (quatorze enfants), aimante et musicienne. Pour l’incarner dans ses premières années, elle a recours à un trucage numérique qui lui

permet de rapetisser son corps. Le gadget pourrait n’avoir qu’une vocation comique, mais ce serait mal comprendre le dessein de Lemercier, pas ironique pour un sou, puisque ce procédé permet, au contraire, de raconter l’histoire d’une enfant que son don inné pour le chant et son succès fulgurant (sans doute aussi sa timidité) auront empêchée de grandir comme les autres. C’est peut-être aussi pour cela qu’Aline n’aura pas le temps de devenir « adulte » – à moins qu’elle ne l’ait toujours été – et qu’elle tombera follement amoureuse de son manageur et producteur, Guy-Claude (alias René dans la vraie vie). De cette histoire d’amour d’abord impossible, réfrénée par la morale et une mère inquiète de voir sa fille dans les bras d’un homme

novembre 2021 – no 184

plus vieux, Aline tire le cœur battant et profondément émouvant de son récit. C’est bien sur ce fil tendu de l’émotion, sur son premier degré franc, que repose la beauté du film. Comme si Lemercier, en adoratrice mais aussi peut-être en jumelle – on se dit, forcément, que c’est un peu elle qui se trouve derrière le spectre de la chanteuse – rendait ses lettres de noblesse aux excès de kitsch des chansons populaires. Aline de Valérie Lemercier, Gaumont (2 h 03), sortie le 10 novembre

MARILOU DUPONCHEL

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Cinéma -----> Sorties du 10 novembre au 8 décembre

OLGA SORTIE LE 17 NOVEMBRE

Elie Grappe réalise un premier long métrage de haute voltige sur une gymnaste ukrainienne exilée en Suisse durant les événements d’Euromaïdan. Deux batailles se jouent : celle de la démocratie en Ukraine et celle d’une athlète à son plus haut niveau. Devant les barres asymétriques de son centre d’entraînement en Suisse, elle affiche confiance et sérénité, elle virevolte en effectuant ses figures acrobatiques. Quelques minutes plus tard, lorsqu’elle appelle sa mère journaliste restée en Ukraine, Olga fond en larmes comme une enfant apeurée. La jeune athlète de 15 ans a fui le pays en 2013 quand sa mère a été la cible d’une tentative d’assassinat (ses articles dénoncent le régime corrompu de Viktor Ianoukovytch). Peu après, le gouvernement ukrainien a refusé un accord avec l’Union

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européenne au profit d’un rapprochement avec la Russie : des manifestations proeuropéennes se sont alors organisées place de l’Indépendance (« Maïdan » signifie « place ») à Kiev… Pour son premier long métrage, le prometteur réalisateur français Elie Grappe interroge les tiraillements d’une adolescente, interprétée par la tenace mais non moins sensible Anastasia Budiashkina (qui fait ses débuts d’actrice), partagée entre sa passion de toujours et son lien avec son pays d’origine. Installée en Suisse, où elle s’exerce pour les championnats d’Europe de gymnastique, la jeune fille vit d’autant plus mal cet éloignement qu’elle ne maîtrise pas les langues nationales. Plutôt que de représenter avec enchantement les couloirs du spectacle artistique, le cinéaste expose la difficile intégration d’une athlète étrangère dans une nouvelle équipe. Ceci étant, elle ne sacrifie pas une seconde d’entraînement, dans son combat acharné pour réussir son exercice. Ses mouvements périlleux et vertigineux déstabilisent d’ailleurs une caméra prise de court par la vitesse et l’agilité de la jeune fille, de même que la mise en scène insiste sur les bruitages : ainsi, les acclamations d’une salle sont étouffées par le bruit

de la gymnaste en pleine exécution, le vacarme de la foule est éteint par la maîtrise de l’adolescente. Mais ces sons viennent se heurter à ceux de la répression en Ukraine – les spectateurs croient reconnaître les mêmes sonorités d’un pays à l’autre –, et les figures travaillées d’Olga sur les agrès se confrontent aux images réelles des manifestations de 2013, issues d’archives vidéos trouvées sur YouTube. Toute la réussite du film est là, dans ce savant mélange de réel et de fiction, qui ne masque ni les tensions au sein d’une même fédération sportive ni la brutalité des affrontements en Ukraine. Il fallait absolument un personnage aux épaules larges pour supporter un tel climat anxiogène : dans cet éveil intime et politique, Olga était toute désignée. Olga d’Elie Grappe, ARP Sélection (1 h 27), sortie le 17 novembre

ÉLÉONORE HOUÉE

no 184 – novembre 2021

Trois questions Comment avez-vous eu l’idée de faire un film sur une gymnaste exilée ? En 2015, je finissais mes études de cinéma et je faisais un documentaire sur un orchestre et sur l’univers des conservatoires, que je connais bien : j’ai étudié pendant une dizaine d’années la musique classique. Une des protagonistes était une violoniste, arrivée d’Ukraine juste avant le début d’Euromaïdan. La façon dont elle me racontait la révolution et dont les images l’avaient imprégnée jusque dans sa pratique quotidienne me touchait énormément. L’actrice principale, Anastasia Budiashkina, est vraiment stupéfiante. Comment l’avez-vous choisie ? Je suis allé dans le centre

À ELIE GRAPPE olympique en Ukraine et j’ai vu Anastasia. Tout le monde se retournait vers nous quand on est arrivés, et il n’y avait qu’Anastasia dans son coin, en train de répéter, folle de rage car elle n’y arrivait pas. Elle avait déjà cette intensité que je n’avais pas envie de contrôler complètement. Comment avez-vous communiqué avec elle, alors qu’elle ne parlait que russe et ukrainien ? Avec un traducteur, qui est aussi cinéaste, Artem Iurchenko. Il m’a aidé sur tout le film, de l’écriture au montage. Il y avait aussi Ioulia Shukan, une sociologue, chercheuse et militante féministe de l’université de Kiev. Je voulais m’entourer dès le début de gens qui allaient apporter leur propre regard sur le film.



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N Ó E J I L G I ZM E H C N Z ANO Á R S U R E R AITANA JULIETA S C E P O DE L L LMA A A É P J E E PEN ISRAEL EL ROSSY D

T I M NA S

S S E A R L R E D A V L A Ó D A M PARLM DE ALMO I F UN

O E S E EL D

EN S É R P


AU CINÉMA LE 1ER DÉCEMBRE


PEDRO ALMODOVAR POUR TROISCOULEURS


Sorties du 10 novembre au 8 décembre <---- Cinéma

LA PIÈCE RAPPORTÉE

LES FILMS PELLÉAS PRÉSENTE

"MAGISTRAL, NERVEUX ET SENSUEL"

SORTIE LE 1er DÉCEMBRE

Le Figaro

"UN THRILLER PASSIONNEL" Premiere

"TRÈS RÉUSSI" Le Monde

PIERRE

STACY

BENOÎT

NINEY MARTIN MAGIMEL

UN FILM DE

NICOLE GARCIA

« Huit “gilets jaunes”, zéro sanglier. » C’est par une scène satirique de chasse à courre que démarre La Pièce rapportée, nouveau film cartoonesque d’Antonin Peretjatko (La Fille du 14 juillet, La Loi de la jungle). On y suit la bourgeoise famille ChâteauTêtard, tenue par Adélaïde, « reine mère » interprétée tout en démesure par Josiane Balasko. Lorsque son fils, Paul, tombe amoureux d’Ava, jeune guichetière de la RATP, tout bascule pour ce petit entresoi aristocratique du XVIe arrondissement

jupe, donne toute la couleur de l’évolution des personnages. Comme avec ses deux précédents opus, Peretjatko propose ainsi une réconciliation entre cinéma comique et politique, inventif et grand public. Mais la force du film vient aussi de ce casting parfait, des premiers jusqu’aux seconds rôles. Sergi López en amant majordome, Philippe Duquesne en limier clope au bec, William Lebghil en détective sensible, réincarnation clownesque du JeanPierre Léaud de Baisers volés… Le choix de Philippe Katerine et Josiane Balasko est évidemment, lui aussi, impeccable. Pull sur les épaules, mèche sur le côté, le premier excelle dans ce rôle de fils à maman voulant « faire entrer le bonheur dans la maison ». De même pour l’actrice qui, dans la peau de cette mère acariâtre, raciste et dominatrice, s’insère parfaitement dans l’univers de Peretjatko. Il y a presque dix ans, celui-ci raillait le discours sarkozyste dans La Fille du 14 juillet. Dans La Pièce rapportée, le cinéaste continue d’asperger au vitriol ce capitalisme qu’il exècre. La Pièce rapportée d’Antonin Peretjatko, Diaphana (1 h 26), sortie le 1er décembre

JACQUES FIESCHI ET NICOLE GARCIA CHRISTOPHE MONTENEZ NICOLAS WANCZYCKI GRÉGOIRE COLIN ROXANE DURAN AVEC

JONATHAN TRULLARD

AU CINÉMA LE 1 7 NOVEMBRE

novembre 2021 – no 184

AMANTS_AP TROIS COULEURS_95x276.indd 1

D’APRÈS PHOTOS ROGER ARPAJOU. CRÉDITS NON CONTRACTUELS

La bourgeoisie hors sol dans un vaudeville hilarant. Antonin Peretjatko confirme son talent pour la caricature sociale, porté par un casting impeccable – Josiane Balasko, Anaïs Demoustier, Philippe Katerine.

parisien. Incarné par Philippe Katerine et Anaïs Demoustier, le couple aura fort à faire face à « maman », sans scrupules dans sa détestation de cette « petite pute » issue d’une classe sociale inférieure. Adaptée de la nouvelle Il faut un héritier de Noëlle Renaude, cette comédie hautement politique jongle avec les références au macronisme. Entre suppression de l’ISF et théorie du ruissellement, elle souligne la ridicule et pourtant féroce violence des ultrariches. Mais ici la pièce rapportée n’a pas de conscience politique. Ava s’intègre, s’embourgeoise, sans ambition de renverser l’ordre établi, et le cinéaste de pointer comment le désir de richesse gomme toute préoccupation de justice sociale, sans jamais perdre de vue le registre comique, vaudevillesque. Ce film puzzle enchaîne les gags, soutenu par une mise en scène toujours fluide, minutieusement travaillée et inventive – espièglerie Nouvelle Vague, regards caméras, vues en plongée, voix off, musique de Mathieu Lamboley et costumes de Sidonie Pontanier qui, d’une

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27/10/2021 15:21


Cinéma -----> Sorties du 10 novembre au 8 décembre

LE DIABLE N’EXISTE PAS SORTIE LE 1er DÉCEMBRE

Si le diable n’existe pas, d’où vient le mal ? C’est la question que pose Mohammad Rasoulof, lui qui, en tant que cinéaste, est traqué par la censure en Iran, dans ce film récompensé par l’Ours d’or à Berlin en 2020 et qui prend la forme d’une série de contes moraux. En Iran, où la peine capitale s’applique aussi aux crimes dits non violents, les bourreaux sont susceptibles d’être désignés parmi les hommes du peuple, et notamment lors du service militaire. C’est de ce fil rouge que Mohammad Rasoulof a tiré les quatre courts métrages qui composent Le diable n’existe pas. Tournés clandestinement (les films courts attirent moins l’attention des censeurs) tandis que le cinéaste était privé de ses libertés par le régime, ces quatre cas de conscience individuels sont autant de

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variations lumineuses sur les contrecoups de la mise à mort. Tout débute dans l’obscurité d’une cellule exiguë où un père de famille patiente avant d’actionner un mécanisme. En un raccord brutal, les pieds flageolants des pendus tombent dans le vide : summum de déshumanisation. Passé la froideur d’un premier acte en forme de prologue, le cinéaste sonde ce qui subsiste d’humanité dans l’insurrection. Si ses deux premiers récits sont d’une concision suffocante, voyant symboliquement s’affronter deux hommes au cœur du système (l’un succombe, l’autre fait front), le film s’ouvre ensuite à plus de sinuosités. Les fantômes des morts y jouent les troublefête, s’immisçant jusque dans les familles qui, en butte à l’idéologie dominante, se terrent dans les campagnes – en témoigne son troisième segment où, dans un éden reculé, un bellâtre de retour de conscription sera forcé d’assumer ses actes devant sa belle-­famille en résistance. C’est que la terreur, dès lors qu’elle est institutionnalisée, gangrène le pays comme le ferait un virus incurable. Mais l’imagerie quasi dystopique qu’en projette Rasoulof n’empêche en rien son humanisme. Dans un dernier segment,

tout en métaphores et faux-semblants, perché sur les hauteurs de montagnes comme hors du monde, il brosse le portrait d’une jeune fille rebelle qui refuse de chasser le renard et, par là même, de désobéir à ses principes ; de quoi confirmer que les femmes dépeintes par le cinéaste sont à l’origine de la prise de conscience des hommes et contribuent, avec leurs armes, à l’espoir d’un soulèvement collectif.

no 184 – novembre 2021

Le diable n’existe pas de Mohammad Rasoulof, Pyramide (2 h 32), sortie le 1er décembre

DAVID EZAN

La terreur, dès lors qu’elle est institutionnalisée, gangrène le pays comme le ferait un virus incurable.


MEMENTO PRODUCTION PRÉSENTE

UN FILM DE

ASGHAR FARHADI "Une œuvre à la beauté foudroyante." 3 COULEURS

"Une fable morale digne des grands Capra." TÉLÉRAMA

"Un conte puissant." 20 MINUTES

"Un grand film." LA CROIX

"Notre palme d’Or." LE JDD

Design : Benjamin Seznec / TROÏKA - Photo : © Amirhossein Shojaei

PREMIÈRE

LE 15 DÉCEMBRE


Cinéma -----> Sorties du 10 novembre au 8 décembre

MARCHER SUR L’EAU SORTIE LE 10 NOVEMBRE

Après son documentaire Regard noir diffusé sur Canal+ en mars, l’actrice Aïssa Maïga signe pour le grand écran ce constat édifiant sur la désertification dans le nord du Niger et insiste sur la charge écologique qui pèse sur les femmes. En l’espace de deux mois, Marcher sur l’eau est le deuxième documentaire (avec Le Périmètre de Kamsé d’Olivier Zuchuat, sorti fin octobre) à nous alerter sur la sécheresse due au réchauffement climatique en Afrique de l’Ouest – le film de Zuchuat se déroulait, lui, au Burkina Faso. Cette urgence se ressent

dans chaque plan que fait Aïssa Maïga du petit village reculé de Tatiste. Sans voix off, laissant parler les villageois, la réalisatrice montre les conséquences concrètes de l’aridité : le fait de devoir économiser de l’eau pour les habitants et le bétail, pour laver les enfants, ou encore pour les ablutions nécessaires à la pratique religieuse… En choisissant d’explorer la question à travers les yeux de Houlaye, adolescente de 14 ans, elle détaille aussi les effets de la crise climatique sur la jeunesse et sur les femmes. La jeune fille doit faire de longues marches jusqu’aux puits les plus proches, presque secs, pendant que les mères et les éleveurs sont partis vers des espaces plus denses en quête d’un peu d’eau. Mais la vision de Maïga reste porteuse d’espoir lorsqu’elle filme les discussions d’écoliers déjà très concernés par la question du climat, et lors d’une scène de forage qui permet de reverdir un tant soit peu la région.

Marcher sur l’eau d’Aïssa Maïga, Les Films du Losange (1 h 30), sortie le 10 novembre

QUENTIN GROSSET

UNE VIE DÉMENTE SORTIE LE 10 NOVEMBRE

Les Belges Ann Sirot et Raphaël Balbino ne manquent pas d’idées visuelles pour leur premier long métrage, narrant l’histoire d’un couple qui souhaite avoir un enfant mais se retrouve à s’occuper de sa mère à lui, qui souffre de démence sémantique. Alex et Noémie forment un couple épanoui et désirent avoir un enfant. À l’annonce de cette nouvelle, Suzanne, la mère d’Alex (interprétée par l’extraordinaire Jo Deseure), adopte un comportement bizarre. Le diagnostic ne tarde pas à tomber : elle est atteinte de démence sémantique, une maladie qui affecte la mémoire et les connaissances. Au lieu d’un bébé, c’est donc de cette femme vieillissante que les trentenaires vont devoir apprendre à s’occuper, dans un renversement des positions familiales traité

sur un versant burlesque et tragicomique. L’univers bien rangé du couple se voit ainsi peu à peu envahi par l’esprit créatif et défaillant de Suzanne, qui tient une galerie d’art contemporain – à l’image de cet habillage fleuri qui se répand dans leur chambre, de façon surréaliste, sur les murs, les meubles et même les vêtements… Ces effets de mise en scène, plutôt que d’enfermer les personnages, les poussent à s’ouvrir, à mieux connaître Suzanne et à dédramatiser sa situation. Quand bien même sa mémoire se désagrège (comme cette œuvre dissoute dans l’eau qu’elle expose dans sa galerie), l’esprit de cette femme éprise d’art et de musique classique demeure fertile et inventif. Un grand film, un film démentiel. Une vie démente d’Ann Sirot et Raphaël Balboni, Arizona (1 h 27), sortie le 10 novembre

ÉLÉONORE HOUÉE

Au lieu d’un bébé, c’est donc de cette femme vieillissante que le couple va devoir apprendre à s’occuper. 50

no 184 – novembre 2021


Sorties du 10 novembre au 8 décembre <---- Cinéma

OÙ EST ANNE FRANK !

S H E L L AC u n e p ro d u c t i o n

SORTIE LE 8 DÉCEMBRE

présente

s t u d i JA K i n e M A

et

K i n o e L e K t ro n

LITUANIE, 1948. UNE GUERRE S’ARRÊTE. U N E I N VA S I O N C O M M E N C E . “ U N E É L É G I E D E L A R É S I S TA N C E . E N VO Û TA N T E T P O I G NA N T. ” TÉLÉRAMA

SÉLECTION OFFICIELLE

U N F I L M D E S H A RU N A S B A RTA S

Avec ce vibrant film d’animation, Ari Folman redonne vie au Journal d’Anne Frank en dépeignant l’héritage humaniste que l’adolescente, morte dans un camp de concentration, a laissé dans l’Europe contemporaine.

Il y a plus de soixante-quinze ans, entre 1942 et 1944, Anne Frank et sa famille se sont cachées à Amsterdam dans l’espoir d’échapper aux nazis. Depuis cet appartement secret, l’adolescente a tenu un célèbre journal adressé à son amie imaginaire, Kitty. C’est cette dernière qui prend vie, de nos jours, dans le film d’animation d’Ari Folman, pour

partir à la recherche d’Anne au cœur de la capitale néerlandaise. En compagnie de son ami Peter, qui aide des réfugiés clandestins, Kitty va découvrir que la jeune fille juive est morte dans le camp de Bergen-Belsen quelques mois après son arrestation… Afin d’explorer l’ampleur du souvenir laissé par Anne Frank dans l’Europe contemporaine, le réalisateur de Valse avec Bachir (2008) invente une narration foisonnante qui croise des flash-back montrant la vie d’Anne dans les années 1940, des séquences situées dans l’Amsterdam actuel, mais aussi des images allégoriques évoquant les enfers de la mythologie grecque et rappelant l’horreur des camps d’extermination de la Shoah. En faisant de Kitty – qui prend les traits d’une jeune fille à l’éclatante chevelure rousse – l’héroïne moderne du film, Où est Anne Frank ! place l’idée de transmission au centre de son dispositif. D’abord habillée avec des vêtements du passé qui soulignent le choc entre les

LE 24 NOVEMBRE

époques, Kitty arborera peu à peu un look contemporain et s’engagera dans des problématiques actuelles. Quand elle rencontre de jeunes réfugiés fuyant des zones de guerre, Kitty s’appuie ainsi sur le souvenir d’Anne Frank pour passer à l’action et devenir leur porte-parole. Plutôt que de dresser un parallèle historique, Ari Folman affirme avec conviction que le soutien aux victimes de conflits doit rester permanent. Manière, pour le cinéaste, d’affronter la violence et la tragédie avec les armes de l’imagination et du conte. Où est Anne Frank ! d’Ari Folman, Le Pacte (1 h 39), sortie le 8 décembre

DAMIEN LEBLANC

Trois questions À ARI FOLMAN Comment avez-vous pensé l’animation pour ce film ? J’étais obsédé par l’idée d’utiliser le stop motion, je trouve cet artisanat incroyable. Je voulais aussi inverser la représentation habituelle du passé et du présent. Souvent, les souvenirs sont illustrés dans les tons sépia ou en noir et blanc, et le présent est représenté avec des couleurs vives. J’ai fait le contraire : le présent est assez déprimant, on montre un Amsterdam monochrome en hiver, tandis que le passé, qui émane de l’imagination, est plein de couleurs.

Quelle était la limite pour montrer l’horreur de la Shoah ? Le plus grand défi concernait la scène représentant les enfers, celle où l’on voit le plus les nazis. La partie du Journal sur la façon dont Anne imagine ce qu’ils font n’a pas été représentée dans les adaptations du livre jusqu’ici. J’ai eu l’idée de faire un parallèle entre la mythologie grecque, qui me passionne, et les méthodes d’exécution des nazis. Les échos entre les deux m’ont semblé vertigineux, et ça m’a permis de raconter ce passage de manière très colorée.

Karen O, la chanteuse des Yeah Yeah Yeahs, compose en grande partie la B.O. Je l’adore. Je suivais son groupe au début des années 2000. Ensuite, Karen O a fait la B.O. de Max et les Maximonstres, et je suis littéralement tombé amoureux de cette B.O. Je l’écoutais à chaque voyage en avion. J’attendais le bon projet pour collaborer avec Karen. C’est un génie, notamment sur le plan émotionnel : elle est capable de vous toucher en plein cœur avec seulement deux notes de chant.

novembre 2021 – no 184

Design : Benjamin Seznec / TROÏKA

PAR TIMÉ ZOPPÉ

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Cinéma -----> Sorties du 10 novembre au 8 décembre

CRY MACHO SORTIE LE 10 NOVEMBRE

Clint Eastwood continue à jouer les cow-boys du haut de ses 91 ans et se donne le rôle d’un héros désuet mais toujours capable de grandeur. Entre western et road movie, le cinéaste signe un film au rythme nonchalant et à la tonalité semi-ironique. Texas, 1979. Star déchue du rodéo, Mike (Clint Eastwood) accepte d’aller au Mexique chercher le fils d’un de ses anciens patrons afin de le ramener aux États-Unis. Après avoir retrouvé l’adolescent rebelle (Eduardo Minett), qui est accompagné d’un coq nommé Macho, Mike et sa petite troupe

empruntent des routes secondaires pour tenter d’échapper à la police et à la pègre. Ils croisent aussi le chemin de Marta (Natalia Traven), propriétaire d’une cantina mexicaine avec qui Mike va se lier d’affection… Légende du cinéma ayant beaucoup officié dans le western en tant qu’acteur et réalisateur, Eastwood semblait en avoir fini avec le genre après le grandiose Impitoyable en 1992. Mais, à 91 ans, il endosse une énième fois le costume de cow-boy pour livrer une version ralentie de son propre mythe, à cheval entre la nostalgie et la comédie. Cédant à certains clichés du road movie, Cry Macho (adaptation d’un roman de N. Richard Nash) flirte avec la parodie, mais ce portrait d’un homme qui renoue avec une tendresse perdue et comprend que la figure du cow-boy machiste est désormais dépassée se pare d’une saveur unique et se permet une conclusion aux airs apaisés et romantiques.

Cry Macho de Clint Eastwood, Warner Bros. (1 h 44), sortie le 10 novembre

DAMIEN LEBLANC

LA DÉESSE DES MOUCHES À FEU SORTIE LE 10 NOVEMBRE

Anaïs Barbeau-Lavalette délaisse le documentaire pour adapter ici un best-seller québécois portant sur une adolescente en plein tumulte. Aussi trash que pleine de grâce, cette plongée dans les années 1990 fonctionne à plein régime. Chicoutimi, sud du Québec. Pour ses 16 ans, Catherine reçoit un baladeur CD qui la fait hurler de joie, avant d’assister à une dispute cataclysmique entre ses parents séparés. Perturbée par ce contexte délétère, l’adolescente va brûler la chandelle par les deux bouts, mettant autant de grunge que de trash dans son mode de vie. Défonce et sexe débridé : l’héroïne de La Déesse des mouches à feu y va à fond pour se convaincre qu’elle existe… Anaïs BarbeauLavalette n’édulcore pas le parcours de la

jeune fille, même si le roman éponyme de sa compatriote Geneviève Pettersen était encore plus frontal. Mais c’est parce qu’elle va sciemment vers la douceur que la cinéaste se rapproche davantage de Gus Van Sant que de Larry Clark : procédant par petites touches, elle évite ainsi toute grandiloquence. Chaque séquence trouve une forme d’authenticité qui doit beaucoup à Kelly Depeault, jeune actrice sensible. Le film brille également par une peinture des années 1990 criante de vérité, se contentant de quelques détails bien choisis pour redonner corps à toute une époque. L’obsession de l’héroïne pour la frange de Mia Wallace (Uma Thurman dans Pulp Fiction) en est le symbole le plus séduisant. La Déesse des mouches à feu d’Anaïs Barbeau-Lavalette, Les Alchimistes (1 h 45), sortie le 10 novembre

THOMAS MESSIAS

L’adolescente brûle la chandelle par les deux bouts, mettant autant de grunge que de trash dans sa vie. 52

no 184 – novembre 2021


SILEX FILMS ET GERMAINE FILMS PRÉSENTENT

FRANÇOISE

Illustration : Marc Antoine Coulon • Logo : Peggy Cognet • Design : Benjamin Seznec / TROÏKA

FABIAN

AURE

GRÉGORY

ATIKA

MONTEL

CHAPELLE

UN FILM DE

AURÉLIE SAADA AU CINÉMA LE 8 DÉCEMBRE SCÉNARIO

AURÉLIE SAADA ET YAËL LANGMANN PRODUIT PAR PRISCILLA BERTIN JUDITH NORA ELSA RODDE

DAMIEN

PASCAL

ELBÉ


Cinéma -----> Sorties du 10 novembre au 8 décembre

HAUT ET FORT SORTIE LE 17 NOVEMBRE

Dans un dispositif façon Entre les murs, Nabil Ayouch glorifie la libération de l’expression que le hip-hop offre à des jeunes Marocains et signe un bel objet filmique, dans la continuité de ses récits d’émancipation comme Much Loved. Anas (Anas Basbousi), ancien rappeur, intègre le centre culturel de Sidi Moumen, en périphérie de Casablanca. Un centre envisagé comme un lieu salvateur, à la fondation duquel le réalisateur Nabil Ayouch a lui-même participé en 2014. Il met ici en scène l’enseignement de l’écriture et du rap

qu’Anas va prodiguer à de jeunes Marocains et Marocaines. Haut et fort donne à voir de longs échanges entre l’enseignant et les adolescents, autour de sujets comme la religion, le harcèlement de rue ou le pouvoir de l’art, dans un dispositif qui peut faire penser à celui d’Entre les murs de Laurent Cantet (Palme d’or en 2008). Le cinéaste, qui a luimême découvert le rap à Sarcelles durant sa jeunesse, rappelle que le genre vient des ghettos noirs américains et exprime une colère contestataire qui a également touché les sociétés arabes, notamment lors de la révolution tunisienne de 2011. C’est donc animé d’un projet assez théorique qu’il filme le quartier de Sidi Moumen pour y célébrer les aspirations artistiques d’une jeunesse qui veut croire en l’avenir. Avec Haut et fort, le réalisateur de Much Loved glorifie avec une belle conviction l’affranchissement des consciences et des individus.

Haut et fort de Nabil Ayouch Ad Vitam (1 h 42), sortie le 17 novembre

DAMIEN LEBLANC

MAUDIT ! SORTIE LE 17 NOVEMBRE

Dans ce film de genre bricolé et déboussolant, Emmanuel Parraud (Avant-poste, Sac la mort) invoque les fantômes de l’esclavagisme et du colonialisme sur l’île de la Réunion. Maudit ! partage avec Memoria d’Apichatpong Weerasethakul (qui sort également ce mois-ci) une manière aussi tendue qu’indirecte d’évoquer le passé douloureux et sanglant d’un territoire. Plutôt que d’aborder frontalement ces blessures, les deux films choisissent de créer une inquiétude latente. À travers un son entêtant pour Weerasethakul, des fantômes qui dévisagent pour Parraud, les cinéastes expriment sourdement comment l’histoire pèse encore, et à quel point le travail de réparation reste à faire. Autour d’une maison reculée en pleine nature sauvage sur l’île de La Réunion, après une soirée arrosée en sa compagnie, Alix

part à la recherche de Marcellin, son ami disparu. À partir de cette soirée d’ivresse, Parraud joue d’une forme éclatée avec les trous de mémoire du personnage. Ses hallucinations mettent en scène des esprits ou des situations qui interrogent son identité réunionnaise au milieu d’une végétation labyrinthique, comme cette séquence perturbante où, pour un artiste, Alix pose immobile dans une cage et demande à des visiteurs blancs de prendre sa place. Le côté do it yourself du film, avec son fantastique minimaliste, presque fauché, a ceci de déstabilisant qu’il rend ces questionnements encore plus proches et incisifs. Maudit !, d’Emmanuel Parraud, DHR/À Vif Cinémas (1 h 15), sortie le 17 novembre

QUENTIN GROSSET

Plutôt que d’aborder frontalement les blessures du passé, le film choisit de créer une inquiétude latente. 54

no 184 – novembre 2021


Sorties du 10 novembre au 8 décembre <---- Cinéma

LE NOISEUR

AU CŒUR DU BOIS SORTIE LE 8 DÉCEMBRE

NOUVEL ALBUM DISPONIBLE

Le réalisateur d’Au bord du monde plante sa caméra au cœur du bois de Boulogne et laisse se déployer la parole de ses travailleuses du sexe. Dans une ambiance de conte, celles-ci donnent un éclairage inédit sur leur métier. Avec ce titre et ce sujet, on pense immédiatement au Bois dont les rêves sont faits de Claire Simon. En interview, Claus Drexel nous a pourtant assuré avoir imaginé son documentaire avant de découvrir cet ambitieux et tentaculaire essai sur le bois de Vincennes sorti en 2016. Et dans les faits la comparaison ne tient pas, car les méthodes sont différentes : là où Claire Simon suivait, caméra à l’épaule et

entre d’innombrables autres personnages magnétiques, une prostituée au grand cœur, Claus Drexel fait de cette profession le centre même de son film, recueillant en plans fixes les confessions d’une dizaine de travailleuses du sexe. Pour chacune, il élabore un écrin enchanté, trouvant toujours une manière de magnifier, par un cadrage admirable et des lumières soignées, ces personnalités au parcours chaotique. S’il convoque le merveilleux propre au conte, jamais ce dispositif n’édulcore la réalité du « plus vieux métier du monde », qui est pourtant toujours parmi les plus précaires aujourd’hui. Assises devant une cabane de fortune qui leur sert à faire des passes de jour, à l’abri des regards, ou contre un arbre multiséculaire, drapées dans les ombres nocturnes, ou encore lovées dans le décor kitsch de leur camionnette aménagée, elles – pour la plupart des femmes trans – se livrent avec sincérité, réflexivité et verve sur leur

parcours. Aux échos glauques, sensationnalistes ou révoltants (comme le meurtre de Vanesa Campos en 2018) qui nous parviennent, le documentaire oppose une vision pragmatique, dépeignant un quotidien mêlant entraide et rivalité entre prostituées, anecdotes de passes et problèmes financiers (avec notamment ces impôts qu’il faut payer, malgré un statut compliqué à déclarer). Loin du freak show, Au cœur du bois brosse un portrait sensible et nuancé d’un peuple de la forêt qui nous ressemble, au fond, bien plus qu’on ne le croit.

« L'électron libre de la nouvelle scène française » JACK « Le Noiseur vient d'annoncer son grand retour » LES INROCKS « Il s'inscrit dans une lignée de dandys initiée par Gainsbourg, Dutronc... » FRANCE INTER « Coup de coeur des nouveautés françaises » EUROPE 1 « Diicile de ne pas penser aux débuts de Doc Gynéco » GENERAL POP

Au cœur du bois de Claus Drexel, Nour Films (1 h 30), sortie le 8 décembre

TIMÉ ZOPPÉ

Trois questions À CLAUS DREXEL Une seule personne témoigne anonymement. Pourquoi ? Comme il y a une stigmatisation sociale des travailleurs et travailleuses du sexe, certaines personnes craignaient qu’on puisse les reconnaître. C’était compliqué de les convaincre de témoigner à visage découvert, mais c’était très important pour moi, je trouve que l’identification est difficile sans les visages. Et je me suis dit que si on avait une seule personne masquée dans le film, ça mettrait encore plus en avant le courage des autres.

Comment avez-vous trouvé la juste manière de filmer ? C’est dur de faire des films pour le grand écran sans gros plans, mais je n’aime pas aller chercher l’émotion avec un insert sur une larme. Je ne voulais pas cisailler la parole, mais faire de beaux tableaux, laisser le temps à la parole, avoir du silence. Le film montre des extraits des discussions que j’ai eues avec chacune, sans bouger la caméra, que je plaçais à un ou deux mètres d’elles grâce au grand angle.

Après avoir fait ce film, quelle est votre opinion sur la prostitution ? Ce qui me semble fondamental, c’est d’écouter les personnes concernées. Cette mise sous tutelle de la part des politiques, qui disent essayer de faire quelque chose de bien sans connaître le sujet, sans aller voir les intéressées, est irrespectueuse. Toutes les personnes que j’ai rencontrées, sans exception, trouvent que la loi sur la verbalisation du client, qui est au cœur du film, est épouvantable.

novembre 2021 – no 184

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Cinéma -----> Sorties du 10 novembre au 8 décembre

LA FIÈVRE DE PETROV SORTIE LE 1er DÉCEMBRE

En dynamitant les schémas narratifs classiques, le cinéaste russe Kirill Serebrennikov (Leto) semble s’autoriser tous les fantasmes et toutes les outrances pour mieux saisir le tourbillon d’un monde grippé et chargé d’humour féroce, à la lisière de la folie. Dans un bus plein à craquer, des passagers aux mines revêches parlent la même langue, mais n’ont pas l’air de se comprendre. Le dénommé Petrov est pris de fièvre. Entre deux quintes de toux, le voici témoin d’une scène ubuesque entre une gamine et un vieux misogyne qui éructe des propos grossiers avant de perdre son dentier. Après avoir ramassé la mâchoire du malotru, Petrov descend du bus et s’en va rejoindre un ami alcoolisé à bord d’un corbillard. Des teintes grisâtres et verdâtres se succèdent, puis la

nuit s’étire vers d’autres bribes de récits, cauchemars libérateurs et riches de mille idées visuelles (changement total de décor le temps d’un raccord de plans, flash-back en caméra subjective…). Dès lors, le réel de cette Russie-là n’est plus qu’une grande marmite bouillante où les désirs et les souvenirs des personnages s’entremêlent avec autant de rage que de douceur. Interdit de sortie du territoire à la suite d’une condamnation ultra controversée pour fraude, Serebrennikov met en scène l’errance d’un homme et de sa famille au sein d’un espace de création contaminé. Stupéfiant bal des ivrognes et des âmes égarées, ce film n’a pourtant rien d’une complainte. C’est une déflagration. La Fièvre de Petrov de Kirill Serebrennikov, Bac Films (2 h 25), sortie le 1er décembre

OLIVIER MARLAS

Stupéfiant bal des ivrognes et des âmes égarées, ce film n’a rien d’une complainte. C’est une déflagration.

LOIN DE VOUS J’AI GRANDI SORTIE LE 17 NOVEMBRE

Marie Dumora réalise le portrait sensible, sur deux ans, d’un adolescent placé en foyer, et livre, par le prisme de l’intime, la cartographie d’une certaine France d’aujourd’hui. Loin de vous j’ai grandi nous parle d’un territoire géographique et social. Nous sommes dans la vallée de la Bruche en Alsace, là où se trouve le foyer qui héberge Nicolas que l’on suit de ses 13 à ses 15 ans. Nicolas a une famille qu’il va voir le week-end, une mère qu’il apprend à connaître. Quand il n’est pas dans l’une de ces maisons, le garçon est dans la forêt, seul ou avec son ami Saïf, arrivé de Tunisie. Parfois, il s’allonge

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sur l’herbe fraîche, écoute de la musique, lit Jack London ou les aventures d’Ulysse. Nicolas a des airs de transfuge, ses habitudes ne sont pas celles de sa classe. Sa mère, Sabrina, que Marie Dumora connaît bien puisqu’elle l’a filmée à plusieurs reprises avec sa sœur (Avec ou sans toi, Belinda), et dont l’enfance ressemble à celle de son fils, sait qu’il doit saisir la chance de s’extraire de son milieu… Nouvel épisode d’une saga familiale documentaire d’une densité rare élaborée depuis de nombreuses années, Loin de vous j’ai grandi a cette précision de regard qui lui permet de restituer la réalité de ces individus, de cette famille yéniche, de ce territoire de France et de son histoire, avec la fidélité à ce qu’ils sont. Et de la transcender en faisant de ces itinéraires de vie, de ces récits de reproduction sociale et de sorties de route, une odyssée digne des plus beaux romans.

Loin de vous j’ai grandi de Marie Dumora, Épicentre Films (1 h 42),sortie le 17 novembre

no 184 – novembre 2021

MARILOU DUPONCHEL


APRÈS DRIVE MY CAR, LE NOUVEAU SCÉNARIO DE RYUSUKE HAMAGUCHI MEILLEUR FILM

MEILLEURE ACTRICE

ASIAN FILM AWARD

ASIAN FILM AWARD

SORTIE LE 8 DÉCEMBRE


Cinéma -----> Sorties du 10 novembre au 8 décembre

AU CRÉPUSCULE SORTIE LE 24 NOVEMBRE

En épousant le regard d’un tout jeune adulte vivant dans un village reculé, Šarūnas Bartas (Freedom, Peace to Us in Our Dreams) dénonce avec force et nuance la violence de l’occupation soviétique en Lituanie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Dans une bourgade indéfinie de la Lituanie d’après-guerre, Unte, 19 ans, vit avec des questions : sur son adoption par le fermier Pliauga ; sur Elena à qui appartient le domaine et qui revendique une parenté avec lui tout en le rejetant ; sur les hommes parfois accueillis par son père qui ne veut

surtout pas qu’il leur parle politique… Jouant d’une atmosphère aussi pesante qu’énigmatique, Šarūnas Bartas suit le lent éveil du jeune homme à l’absurdité et la violence de l’histoire qui a heurté celle de sa famille, le laissant dans le flou. Fasciné par les hommes qui résistent cachés dans la forêt (le mouvement des partisans, également appelé « les frères de la forêt ») et se trahissent parfois entre eux, il voit aussi leur ennemi soviétique demander aux plus pauvres de participer à l’effort financier pour le régime et brutaliser ses proches. À l’aide d’une mise en scène qui sonde les visages, tous plus fermés les uns que les autres, comme s’il ne fallait jamais qu’ils soient percés à jour, le cinéaste exprime autant les interrogations d’Unte sur son entourage qu’il retranscrit une tension, un sentiment de méfiance généralisé. Celui qu’il a lui-même pu vivre jeune homme en Lituanie jusqu’à la fin de l’URSS.

Au crépuscule de Šarūnas Bartas, Shellac (2 h 08), sortie le 24 novembre

QUENTIN GROSSET

LES MAGNÉTIQUES SORTIE LE 17 NOVEMBRE

Un premier long métrage aussi charmant qu’élégant, en forme d’éducation sentimentale eighties dans l’univers des radios libres et des « jeunes gens modernes ». Le premier film de Vincent Maël Cardona donne envie de cacher des missives énamourées dans des compiles dissonantes sur cassette. Avec un romantisme qui épouse celui de sa B.O. (Joy Division, Camera Silens…), le film suit le timide Philippe (Thimotée Robart). Dégaine sombre et suave, voix voilée, le jeune homme a tout de l’allure chic et distante des « jeunes gens modernes » (ce mouvement qui réunissait Étienne Daho, Jacno, Marquis de Sade…) de la fin des années 1970, début des années 1980. Ennui provincial, désir d’ailleurs, famille en crise avec un père autoritaire et un frère écorché vif… Philippe trouve son salut à travers les radios bricolées qui

émergent alors. Il tombe amoureux de la jeune Marianne (Marie Colomb), mais doit bientôt partir pour son service militaire… Captant l’émulation créative d’une époque sans pour autant l’idéaliser, le film est traversé par un fétichisme des objets ayant trait au son grâce auxquels Philippe peut exprimer son amour. Comme dans Pump Up the Volume, teen movie des années 1990 sur les radios libres avec Christian Slater, Vincent Maël Cardona interroge les moyens d’expression de la jeunesse, cette façon de s’approprier un médium en en faisant exploser les codes – cela résonne bien sûr avec l’explosion des podcasts aujourd’hui. Les Magnétiques de Vincent Maël Cardona, Paname (1 h 38), sortie le 17 novembre

QUENTIN GROSSET

Ennui provincial, désir d’ailleurs, famille en crise… Philippe trouve son salut à travers les radios libres. 58

no 184 – novembre 2021


UN GRAND MOMENT DE CINÉMA » A VOIR À LIRE

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UNE MISE EN SCÈNE DÉMENTE » PARIS MATCH

D’après le roman « Les Petrov, la grippe, etc. » d’Alexeï Salnikov paru aux Éditions des Syrtes

LE 1ER DÉCEMBRE

Crédits non contractuels

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Cinéma -----> Sorties du 10 novembre au 8 décembre

LES AMANTS SACRIFIÉS SORTIE LE 8 DÉCEMBRE

Le maître du thriller horrifique Kiyoshi Kurosawa surprend et fait mouche avec ce mélodrame historique, dans lequel un couple japonais défie les autorités après un mystérieux voyage en Mandchourie en 1941. Un tournant politique plus que réussi. En 1941, un citoyen japonais se rend en Mandchourie – que les autorités nippones occupent depuis 1931 – pour des affaires commerciales. Lorsqu’il revient, sa femme se désespère de le trouver si secret, alors qu’elle-même s’est rapprochée de son ami d’enfance, aujourd’hui à la tête de la police locale… Sur un script de Ryūsuke Hamaguchi (réalisateur du remarqué Drive My Car), Kiyoshi Kurosawa sort (enfin ?) de sa zone de confort en délaissant son genre de prédilec-

tion, le thriller à tendance horrifique (Cure, Shokusai). Maniant toujours aussi efficacement les lois du suspense (les raisons de la transformation de cet homme nous sont longtemps inconnues), le réalisateur trouve une fibre romanesque inédite dans sa filmographie. La filiation avec le chef-d’œuvre de Mizoguchi Les Amants crucifiés (1957) est fièrement revendiquée : comme dans ce dernier, un dilemme cornélien pousse une femme amoureuse à défier sa patrie, ici pour alerter sur des crimes atroces. Dans ce grand film d’espionnage à l’image léchée, l’inquiétude de l’épouse se dissipe peu à peu, et la duperie orchestrée par le cinéaste s’évapore dans un récit dense sur le sacrifice amoureux. Les Amants sacrifiés de Kiyoshi Kurosawa, Art House (1 h 55), sortie le 8 décembre

ÉLÉONORE HOUÉE

Un dilemme cornélien pousse une femme amoureuse à défier sa patrie.

SOUL KIDS SORTIE LE 24 NOVEMBRE

Un puissant documentaire sur la Stax Music Academy, une école gratuite à Memphis où les élèves apprennent la soul tout en se connectant à l’histoire politique qu’elle porte. Une ode à la musique comme vecteur de lien et de résistance. En ouverture, quelques intertitres détaillent la situation à Memphis : un fort taux de pauvreté et de criminalité qui ne permet plus d’investir dans ce qui a fait le rayonnement de la ville, la musique, et plus particulièrement la soul. Reste un îlot, la Stax Music Academy, organisme extrascolaire porteur de l’héritage du

60

fameux label Stax Records sur lequel émergèrent, à partir du début des années 1960, des grandes voix de la soul : Otis Redding, Isaac Hayes, Carla Thomas… Les ados s’y retrouvent en général à la fin de la journée pour apprendre ce qui fait le « Memphis sound » – une soul au fort parfum de gospel et de blues, avec un doigt de country –, mais surtout pour comprendre son évolution au regard des combats sociaux menés par les citoyens afro-américains depuis la création du label… Hugo Sobelman conduit une réflexion passionnante sur la façon dont s’incarne aujourd’hui cette musique cruciale dans la lutte pour les droits civiques des Noirs américains – notamment dans les scènes où les professeurs interrogent leurs étudiants sur la résonance qu’ont sur eux les paroles des standards. Les cours prennent alors l’allure d’une agora citoyenne, esquissant une pédagogie idéale basée sur le partage du vécu.

Soul Kids d’Hugo Sobelman, Jour2fête (1 h 15), sortie le 24 novembre

no 184 – novembre 2021

QUENTIN GROSSET


GAUMONT PRÉSENTE

BEN

ATTAL SUZANNE

JOUANNET CHARLOTTE

GAINSBOURG MATHIEU

KASSOVITZ PIERRE

ARDITI AUDREY

DANA BENJAMIN

LAVERNHE De la ComédiE-Française

JUDITH

CHEMLA

UN FILM DE

PHOTOS JÉRÔME PRÉBOIS. CRÉDITS NON CONTRACTUELS

YVAN ATTAL D’APRÈSL’OUVRAGEDE

KARINETUIL :« LES CHOSES HUMAINES » ÉDITIONS GALLIMARD PUBLIÉ AUX

SCÉNARIO

YAËL LANGMANN ET YVAN ATTAL

© 2021 CURIOSA FILMS - FILMS SOUS INFLUENCE - GAUMONT - FRANCE 2 CINÉMA

LE 1ER DÉCEMBRE AU CINÉMA


Cinéma -----> Sorties du 10 novembre au 8 décembre

LINGUI. LES LIENS SACRÉS SORTIE LE 13 OCTOBRE

Mahamat-Saleh Haroun faisait son grand retour en Compétition à Cannes en juillet avec ce film implacable dénonçant la condition des filles-mères dans un Tchad en proie à la toute-puissance patriarcale. Sans oublier d’y insuffler l’espoir d’un renouveau générationnel. Amina et Maria, une mère et sa fille de 15 ans, vivent recluses à N’Djamena, capitale du Tchad, ostracisées depuis que la grossesse illégitime d’Amina l’a mise au ban de la société. Lorsque Maria tombe enceinte prématurément, la question de l’avortement – pratique aussi risquée qu’illégale, considérée dans ce pays comme un sacrilège – se pose. Il faut pourtant agir vite, Maria ayant déjà été exclue de son école et étant devenue dès lors un monstre aux yeux des institutions… Après Un homme

62

qui crie (2010) et Grigris (2013), le cinéaste sonde à nouveau les maux de son pays et, en fin observateur, décide de confronter deux générations de femmes sur le point de connaître le même destin. Mère et fille se battront pour conjurer la malédiction, faisant face à toutes sortes d’obstacles – qu’ils soient culturels ou politiques. Férocement indépendantes, elles subviennent à leurs propres besoins : Mahamat-Saleh Haroun fait de ses héroïnes des figures d’insoumission, transformant leur combat intime en bataille quasi révolutionnaire. Il les filme têtes hautes, prêtes à défendre ces « liens sacrés » qui n’en font qu’une seule et même entité. Paradoxalement, le film tire toute son ampleur de la simplicité de son récit, aussi limpide qu’un conte : il s’agit de permettre à une jeune fille d’avorter afin qu’elle puisse retourner à l’école, ni plus ni moins. Rien de programmatique, ceci dit, dans Lingui. Les Liens sacrés. Le cinéaste fait confiance à sa mise en scène, par ailleurs d’une grande élégance, pour transcender un scénario choc qui aborde de front les différents visages de la domination sexuelle – comme l’excision ou le viol – exercée sur les femmes. Si

rien ne leur est épargné, le cinéaste oppose pourtant une grande douceur à l’implacabilité du film ; douceur dans l’amplitude de son cadre, qui embrasse la ville grouillante avec poésie ; douceur dans le regard qu’il pose sur les femmes, moins apitoyant qu’encourageant ; douceur enfin dans sa mécanique intérieure, qui consiste à investir ce qu’il y a de plus politique par l’entremise de ce qu’il y a de plus intime.

no 184 – novembre 2021

Lingui. Les Liens sacrés de Mahamat-Saleh Haroun, Ad Vitam (1 h 27), sortie le 8 décembre

DAVID EZAN

Férocement indépendantes, mère et fille se battent et font face à toutes sortes d’obstacles.


P YRAM IDE PRÉ SE NTE

MAGISTRAL Télérama

SPLENDIDE

IMMENSE

PUISSANT

So film

Première HHHHH

Variety

UN FILM BRILLANT SUR CEUX QUI OBÉISSENT ET CEUX QUI REFUSENT Indiewire FESTIVAL DU FILM DE BERLIN 2020

OURS D’OR

UN FILM DE

MOHAMMAD RASOULOF

PAR LE RÉALISATEUR D’UN HOMME INTÈGRE ©2020 : P YRAM ID E - LOUIS E MATAS

AU CINÉMA LE 1ER DÉCEMBRE


Cinéma -----> Sorties du 10 novembre au 8 décembre

HAM ON RYE SORTIE LE 8 DÉCEMBRE

À partir d’une série d’instantanés sur le passage à l’âge adulte dans une banlieue américaine indéfinie, le réalisateur Tyler Taormina compose un beau teen movie flottant et impressionniste. Si l’on reste un peu formel, Ham on Rye raconte juste l’histoire d’une ado, Haley, qui s’abandonne à la contemplation dans un parc ensoleillé. Son regard glisse au-delà du square et s’immisce dans le quotidien des gens de son âge. Ses camarades préparent la traditionnelle fête de fin d’année, qui aura lieu dans une sandwicherie d’une banlieue américaine quasi intemporelle, celle qu’on voit dans tous les teen movies depuis les années 1950… Mais, au-delà de ce pitch minimaliste, c’est la minutie de Tyler Taormina qui emporte. Le récit foisonne de micro­fictions au style éthéré, se mêlant par petites touches très sensibles dans cette

journée déterminante pour des personnages qui échappent toujours à leur stéréotype – le nerd, le garçon sportif, la fille populaire… Taormina filme leurs gestes parfois maladroits (se maquiller, enfiler un costume trop grand, danser trop vite) comme des rituels dans lesquels sa caméra plonge avec lyrisme, se lovant par des ralentis contre les reliques de l’adolescence : des Converse, un bandana… La seconde partie du film, nocturne, presque fantomatique avec ces plans de diners ou de parkings vides, saisit quant à elle un vague à l’âme, le sentiment que cette soirée, ou cette cérémonie, n’aura plus jamais lieu. Ham on Rye de Tyler Taormina, Ed (1 h 26), sortie le 8 décembre

QUENTIN GROSSET

Le récit foisonne de micro­fictions au style éthéré, se mêlant par petites touches très sensibles.

UNE FEMME DU MONDE SORTIE LE 8 DÉCEMBRE

Sept ans après son court métrage La Contre-allée, la réalisatrice et scénariste Cécile Ducrocq passe au long et retrouve la magistrale Laure Calamy, ici dans le rôle d’une mère battante et prostituée.

C’est le portrait de Marie, une femme forte, indépendante, et « fière d’être pute ». Militante au STRASS (le syndicat du travail sexuel), cette prostituée strasbourgeoise, superbement interprétée par Laure Calamy, se bat pour ses droits et nous rappelle qu’en France les travailleurs et travailleuses du sexe à leur compte paient des impôts mais ne bénéficient pas de droits sociaux.

64

Au-delà de ces enjeux engagés, Une femme du monde s’intéresse surtout au quotidien d’une mère courage prête à tout pour tirer vers le haut son fils, Adrien, 17 ans, en pleine crise d’adolescence – incarné tout en colère retenue par le jeune Nissim Renard, une révélation. Lorsque celui-ci est admis dans une grande école hôtelière, l’objectif de Marie est de réunir les cinq mille euros nécessaires à son inscription… À travers ce canevas, c’est la lutte contre les déterminismes sociaux qui est en jeu. Contre les inégalités crasses aussi. Avec son scénario tout en aspérités, son réalisme parfois cru appuyé par la magnifique photographie de Noé Bach, Une femme du monde dessine une trajectoire de vie plus universelle qu’elle n’y paraît dans un monde où le travail et l’argent broient les corps.

Une femme du monde de Cécile Ducrocq, Tandem (1 h 35), sortie le 8 décembre

no 184 – novembre 2021

JONATHAN TRULLARD


NE CONFIEZ PAS VOTRE TEMPS DE CERVEAU DISPONIBLE À N’IMPORTE QUI. Les contes du Muséum national d’Histoire naturelle lus aux enfants, à 11h au . AVEC LA ROMANCIÈRE KARINE TUIL ET LE BIOLOGISTE MICHEL SAINT JALME Lecture et dialogue avec les auteurs autour du livre Macalou Dimanche 21 novembre. AVEC LES ÉCRIVAINS PIERRE DUCROZET ET JULIETA CANEPA, L’ILLUSTRATRICE AMÉLIE PATIN ET LE MICROBIOLOGISTE MARCANDRÉ SELOSSE Lecture et dialogue avec les auteurs autour du livre Charlie et le champignon - Samedi 11 décembre.

Partenaires officiels : Programme et réservations sur : www.mk2.com/institut


Cinéma -----> Sorties du 10 novembre au 8 décembre

dbm Marcher sur l’eau d’Aïssa Maïga

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Un carnivore reconsidère ses habitudes en réalisant un reportage sur la cause animale… Au lieu des images choc, une réflexion fédératrice sur la prise de conscience individuelle.

d

Destiny Films (1 h 15)

Ad Vitam (1 h 42)

d

Haute couture

Maudit !

Arizona (1 h 27)

UGC (1 h 41)

DHR/À Vif Cinémas (1 h 15)

de Sylvie Ohayon

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La documentariste capte avec empathie le combat silencieux de migrants sénégalais et camerounais de retour dans leur pays, et leur quête de légitimité.

lire p. 52

Oranges sanguines

de Jean-Christophe Meurisse The Jokers (1 h 42)

3

lire p. 42

Le Quatuor à cornes Là-haut sur la montagne

de E. Gorgiard, B. Botella et A. Demuynck Cinéma Public Films (42 min)

d

lire p. 54

Loin de vous j’ai grandi de Marie Dumora

Épicentre Films (1 h 42)

EASY TIGER

et SRAB présentent

o

FILMS

5

lire p. 54

d’Emmanuel Parraud

c

lire p. 50

Warner Bros. (1 h 44)

lire p. 36

de Nabil Ayouch

o

de Clint Eastwood

Jean-Christophe Meurisse fait une satire acide et troublante de la France en croisant les parcours d’une ado, de retraités et d’un ministre.

ARP Sélection (1 h 27)

Haut et fort

Cry Macho

ht

lire p. 8

d’Elie Grappe

Une vie démente

3

de Scott Cooper

Olga

Empathie

lire p. 50

d’Ann Sirot et Raphaël Balboni

5

d’Apichatpong Weerasethakul

d’Ed Antoja

Les Films du Losange (1 h 30)

o

cr

o

lire p. 41

KMBO (43 min)

Walt Disney (1 h 39)

New Story (2 h 16)

Gaumont (2 h 03)

Le Noël de Petit Lièvre brun

de S. Leriche-Gionet, S. Martin, I. Favez et J. Boag

Diaphana (1 h 33)

Plátano Films (1 h 29)

de Valérie Lemercier

1c

Affamés

de Pascal Elbé

Memoria

Aline

SND (1 h 48)

On est fait pour s’entendre

Baracoa

de Pablo Briones, Jace Freeman et Sean Clark

de Frédéric Forestier

lire p. 56

NOVEMBRE

NOVEMBRE

10

Dans la campagne cubaine, deux jeunes garçons s’amusent le temps d’un été. Une amitié teintée de rivalité masculine que ce documentaire filme avec attention.

17

NOVEMBRE

CALENDRIER DES SORTIES

Les Bodin’s en Thaïlande

24

La Déesse des mouches à feu

Partir ?

Les Magnétiques

L’Événement

Les Alchimistes (1 h 45)

DHR/À Vif Cinémas (1 h 17)

Paname (1 h 38)

Wild Bunch (1 h 40)

de Vincent Maël Cardona

de Mary-Noël Niba UN FILM DE

THIMOTÉE ROBART

VINCENT MAËL CARDONA MARIE COLOMB

JOSEPH OLIVENNES

VINCENT MAËL CARDONA CHLOÉ LAROUCHI MAËL LE GARREC ROSE PHILIPPON CATHERINE PAILLÉ ROMAIN COMPINGT adaptation dialogues ROMAIN COMPINGT

scénario de

PRODUIT PAR TOUFIK AYADI CHRISTOPHE BARRAL MARC-BENOÎT CRÉANCIER COPRODUIT PAR TANJA GEORGIEVA-WALDHAEUR JAN KRUEGER JOERG TRENTMANN MUSIQUE ORIGINALE DAVID SZTANKE IMAGE BRICE PANCOT SON MATHIEU DESCAMPS SAMUEL AÏCHOUN & PIERRE BARIAUD MONTAGE FLORA VOLPELIÈRE 1ÈRE ASSISTANTE RÉALISATEUR MARION DEHAENE SCRIPTE MATHILDE PROFIT CASTING PIERRE-FRANÇOIS CRÉANCIER DÉCORS MARION BURGER COSTUMES GWENDOLINE GRANDJEAN MAQUILLAGE & COIFFURE CLAUDIA GOETZ DIRECTION DE PRODUCTION JEAN-CHRISTOPHE COLSON RÉGIE STÉPHANIE DELBOS SUPERVISION MUSICALE SOUND DIVISION THIBAULT DEBOAISNE SUPERVISIONS POST-PRODUCTION ET VFX TANUKI POST-PRODUCTIONS MORGANE LE GALLIC UNE COPRODUCTION EASY TIGER SRAB FILMS ELEMAG PICTURES FRANCE 2 CINÉMA PORT AU PRINCE FILM & KULTUR PRODUKTION AVEC LA PARTICIPATION DE CANAL+ CINÉ+ ET FRANCE TÉLÉVISIONS EN ASSOCIATION AVEC CINÉAXE CINÉMAGE 14 INDÉFILMS 8 AVEC LE SOUTIEN DU CENTRE NATIONAL DU CINÉMA ET DE L’IMAGE ANIMÉE DE LA RÉGION ÎLE-DE-FRANCE DU MDM MITTELDEUTSCHE MEDIENFÖRDERUNG DU FFA/CNC MINI TRAITÉ DU DEUTSCHERFILMFÖRDERFONDS ET DE LA SACEM AVEC LE SOUTIEN À LA RÉÉCRITURE DE LA RÉGION NORMANDIE EN PARTENARIAT AVEC LE CNC ET EN ASSOCIATION AVEC NORMANDIE IMAGES EN ASSOCIATION AVEC BNP PARIBAS PICTURES VENTES INTERNATIONALES INDIE SALES DISTRIBUÉ PAR PANAME DISTRIBUTION © EASY TIGER - SRAB FILMS - ELEMAG PICTURES - FRANCE 2 CINÉMA - PORT AU PRINCE PRODUKTION

W I LLO W F I LMS P R ÉS ENTE

LES HÉRITIERS et LE CIEL ATTENDRA

Après

NOÉMIE MERLANT

SOKO

UN FILM DE MARIE-CASTILLE MENTION-SCHAAR

VINCENT DEDIENNE

GABRIEL ALMAER

directrice de la photographie régisseur général

GAËL DELEDICQ

ALYSSON PARADIS

ANNE LOIRET

GENEVIÈVE MNICH

d

o

lire p. 52

Jeune homme trans, Benjamin décide de porter un enfant car son amoureuse ne peut pas être enceinte. Un film émouvant sur la transidentité.

d

Des habitants d’un immeuble romain sont confrontés à des événements bouleversants. Avec ce film choral, Nanni Moretti donne sa vision des maux qui traversent la société actuelle.

JONAS BEN AHMED

scénario CHRISTIAN SONDEREGGER et MARIE-CASTILLE MENTION-SCHAAR produit par MARIE-CASTILLE MENTION-SCHAAR MYRIAM VINOCOUR A.F.C montage BENOÎT QUINON assistante mise en scène ZAZIE CARCEDO scripte JOËLLE HERSANT décors ISABELLE QUILLARD costumes ISABELLE MATHIEU son DOMINIQUE LEVERT AGATHE POCHE CHRISTOPHE VINGTRINIER producteur exécutif PASCAL RALITE une co-production WILLOW FILMS FRANCE 2 CINÉMA SCOPE PICTURES DU GOUVERNEMENT FÉDÉRAL BELGE VIA SCOPE INVEST avec la participation de FRANCE TÉLÉVISIONS CANAL+ CINÉ + LA BANQUE POSTALE IMAGE 13 avec le soutien de LA RÉGION PROVENCE-ALPES-CÔTE D’AZUR en partenariat avec le cnc et de LA RÉGION BRETAGNE © 2019 WILLOW FILMS VENDREDI FILM FRANCE 2 CINÉMA SCOPE PICTURES

réalisé avec le soutien du TAX-SHELTER en association avec

d’Audrey Diwan

DESIGN : BENJAMIN SEZNEC / TROÏKA • © TOUS DROITS RÉSERVÉS.

d’Anaïs Barbeau-Lavalette

d

lire p. 58

À sa sortie de prison, Simon (Pierre Niney) retrouve par hasard Lisa (Stacy Martin), son ex, au bras de Léo, au bord de l’océan Indien… Cet intense thriller fait ressurgir les traumas de ses héros.

lire p. 12 et 28

Suprêmes

d’Audrey Estrougo Sony Pictures (1 h 52)

bm

A Good Man

Tre piani

Amants

Variety

Pyramide (1 h 48)

Le Pacte (1 h 59)

Wild Bunch (1 h 42)

Les Films du Camélia (1 h 40)

de Marie-Castille Mention-Schaar

d 66

de Nanni Moretti

de Bette Gordon

de Nicole Garcia

td

3 no 184 – novembre 2021

lire p. 32

d

lire p. 34


Sorties du 10 novembre au 8 décembre <---- Cinéma Au crépuscule de Šarūnas Bartas Shellac (2 h 08)

dig

lire p. 58

JAMES

Soul Kids

NORTON

d’Hugo Sobelman Jour2fête (1 h 15)

om

Un film de

UBERTO PASOLINI

DANIEL

LAMONT

lire p. 60

La famille Madrigal tire d’étonnants pouvoirs d’une montagne magique appelée Encanto. Le nouveau Disney s’inspire librement de la culture colombienne.

Encanto La fantastique famille Madrigal de B. Howard, J. Bush et C. Castro Smith Walt Disney (N. C.)

54fc De son vivant

d’Emmanuelle Bercot StudioCanal (2 h)

comédie

action

drame

romance

sci-fi

comédie dramatique

thriller

guerre

fantastique

aventure

horreur

animation

historique

documentaire

catastrophe

famille

biopic

policier/ enquête

super-héros

espionnage

buddy movie

psychologie

technologie

enfant

musical

luttes sociales

féminisme

comingof-age

voyage/ road trip

western

ressortie

écologie/ nature

©CARACTÈRES - CRÉDITS NON CONTRACTUELS

d

8 DECEMBRE Cochez les films que vous ne voulez pas manquer novembre 2021 – no 184

67


Cinéma -----> Sorties du 10 novembre au 8 décembre Un sac de billes

Poupelle

Splendor Films (1 h 45)

Art House (1 h 40)

de Jacques Doillon

de Yusuke Hirota

3z

5f

Frida viva la vida

Madres paralelas

Eurozoom (1 h 38)

Pathé (2 h)

RES LAS MADPARLMADELALEMODÓVAR FI

EL DES

EO PRÉSE

UN

SMIT ENA GIJÓN HEZ- NO Z MIL A SÁNC SERRA AITAN JULIETA PE CRU ALDE PALMA PENÉLO EL ELEJ ROSSY DE ISRA N

SCÉNARIO

PEDRO

VAR ALMODÓVAR ALMODÓ

GARCÍA ET RÉALISATIO AGUSTÍN UR ESTHER PRODUCTE IGLESIAS ICE DÉLÉGUÉE A.E.C. ALBERTO

PRODUCTR

MUSIQUE IMAGE

J.L. ALCAINEFONT TERESA

MONTAGE

de Cécile Ducrocq Tandem (1 h 35)

d

MADRES_PARALELAS_120_CMJN_MOSTRA.indd 1

d’Ute von Münchow-Pohl KMBO (1 h 18)

d

13/09/2021 15:46

lire p. 18

lire p. 64

Les Elfkins Opération pâtisserie

Slam

de Partho Sen-Gupta

d

Une femme du monde

NTE

Wayna Pitch (1 h 55)

o

45

Rocky

La Pièce rapportée

Ziyara

Graines d’espoir

L’Atelier (1 h 59)

Diaphana (1 h 26)

JHR Films (1 h 39)

Bas Canal (1 h 31)

d’Antonin Peretjatko

adz

c

PY RA MI DE PR É SE N TE

UN FILM DE

MOHAMMAD RASOULOF

Le diable n’existe pas de Mohammad Rasoulof Pyramide (2 h 32)

EHSAN MIRHOSSEINI KAVEH AHANGAR MOHAMMAD VALIZADEGAN MOHAMMAD SEDDIGHIMEHR JILA SHAHI SHAGHAYEGH SHOURIAN MAHTAB SERVATI BARAN RASOULOF ALIREZA ZAREPARAST SALAR KHAMSEH IMAGE AS HKA N AS HKA NI MONTAGE M O HA M M A D R EZA M U INI , M EYSA M M U INI MUSIQUE A M IR M O L O O KP O U R DÉ CORS SA EED ASA DI PRODUIT PAR KAV EH FA R NA M , FA R ZA D PA K & M O HA M M A D R AS O U L O F É CRIT E T RÉ ALISÉ PAR M O HA M M A D R AS O U L O F

d

House of Gucci

La Fièvre de Petrov

Universal Pictures (N. C.)

Bac Films (2 h 25)

lire p. 48

de Kirill Serebrennikov

de Ridley Scott

bd

df

Une nouvelle génération de chasseurs de fantômes (Finn Wolfhard, vu dans Stranger Things) prend le relais après la fabuleuse équipe du film original sorti en 1984.

Liban 1982

de Oualid Mouaness Moonlight Films (1 h 40)

dg

Resident Evil Bienvenue à Raccoon City de Johannes Roberts

Metropolitan FilmExport (1 h 46)

ah

01

La Méthode Williams

UN FILM DE

THOR KLEIN

Rose, 78 ans, perd son mari. Elle rencontre un homme et se heurte à ses enfants… Françoise Fabian est très juste dans ce rôle d’une femme éprise de liberté.

Rose

d

lire p. 26

Une famille de réfugiés iraniens en Finlande se voit refuser le droit d’asile et tente une procédure d’appel… Un film bienveillant sur la poursuite d’un ailleurs.

d’Ari Folman

1ac

D A I S Y D AY F I L M S PRÉSENTE

GRAND PRIX DOCUMENTAIRE NATIONAL

Les Aventures d’un mathématicien

FIPADOC 2021

PRIX DU JURY

MEILLEUR LONG-MÉTRAGE FRANÇAIS

CHAMPS-ÉLYSÉES FILM FESTIVAL 2021

PRIX DU PUBLIC

MEILLEUR LONG-MÉTRAGE

INDIELISBOA 2021

UN FILM DE

CLAUS DREXEL

5db

lire p. 51

Au cœur du bois

Any Day Now

de Claus Drexel

de Hamy Ramezan

Nour Films (1 h 30)

Rezo Films (1 h 42)

Urban (1 h 22)

PHILIPPE TLOKINSKI FABIAN KOCIĘCKI ESTHER GARREL JOEL BASMAN SAM KEELEY SABIN TAMBREA MATEUSZ WIĘCŁAWEK

ÉCRIT ET RÉALISÉ PAR THOR KLEIN DIRECTEUR DE LA PHOTOGRAPHIE TUDOR VLADIMIR PANDURU MONTAGE MATTHIEU TAPONIER AGNIESZKA LIGETT DÉCORS FLORIAN KAPOSI COSTUMES JUSTYNA STOLARZ MAQUILLAGE & COIFFURE ANKE THOT MONIQUE BREDOW CASTING COLIN JONES MAŁGORZATA LIPMANN EWA HORNICH MUSIQUE ANTONI KOMASA–ŁAZARKIEWICZ PRODUIT PAR LENA VURMA PAUL ZISCHLER NELL GREEN JOANNA SZYMAŃSKA PRÉSENTÉ PAR LIPSYNC PRODUCTIONS ET SAMPSONIC MEDIA EVANGELO KIOUSSIS SIMON BAXTER NORMAN MERRY PETER HAMPDEN NICOLAS D. SAMPSON ARNO HAZEBROEK KLAUS DOHLE MARY YOUNG LECKIE PRODUCTEURS ASSOCIÉS MARKUS REINECKE GUIDO BROSCHEIT RALF WENZEL GILES FOREMAN SIMON OFENLOCH COPRODUCTEUR TOMASZ MORAWSKI EN COPRODUCTION AVEC ERFTTAL FILM TRUE ILLUSIONS FILMS EN ASSOCIATION AVEC TVP ZDF/ARTE AVEC LE SOUTIEN DE FEDERAL GOVERNMENT COMMISSIONER FOR CULTURE AND THE MEDIA GERMAN FEDERAL FILM FUND (DFFF) MEDIENBOARD BERLIN-BRANDENBURG THE POLISH FILM INSTITUTE GERMAN-POLISH FILM FUND EC1 ŁÓDŹ- THE CITY OF CULTURE ALFRED P. SLOAN FOUNDATION TRIBECA FILM INSTITUTE FILM INDEPENDENT VENTES INTERNATIONALES INDIE SALES DISTRIBUTION FRANCE REZO FILMS

UN FILM RÉALISÉ PAR CLAUS DREXEL IMAGE SYLVAIN LESER MONTAGE ANNE SOURIAU MUSIQUE ORIGINALE VALENTIN HADJADJ PRISE DE SON NICOLAS BASSELIN ET THIERRY BLANDIN MONTAGE SON SÉBASTIEN NOIRÉ MIXAGE ANNE-LAURE FRANÇOIS ÉTALONNAGE NATACHA LOUIS EFFETS VISUELS GUILLAUME NIQUET BRUITAGE CHRISTOPHE BOURREAU PRODUCTEURS FLORENT LACAZE ET CÉLINE FARMACHI UNE PRODUCTION DAISY DAY FILMS

PRODUCTEURS EXÉCUTIFS

VENTES INTERNATIONALES THE PARTY FILM SALES DISTRIBUÉ PAR NOUR FILMS

© DRAGONFLY FILMS GMBH – MIRROR PRODUCTIONS - SHIPSBOY – ZISCHLERMANN FILMPRODUKTION GMBH – ERFTTAL FILM UND FERNSEHPRODUKTION GMBH & CO. KG © ARTWORK : MIDNIGHT MARAUDER

db

Un jeune homme est accusé de viol par une jeune femme. Les deux appartiennent à la même famille recomposée. Le film suit le procès haletant qui les oppose.

o

Un endroit comme un autre

Art House (1 h 55)

ARP Sélection (1 h 36)

de Kiyoshi Kurosawa

d’Uberto Pasolini

“LES AMANTS SACRIFIÉS” AVEC YU AOI ISSEY TAKAHASHI RYOTA BANDO YURI TSUNEMATSU MINOSUKE HYUNRI MASAHIRO HIGASHIDE TAKASHI SASANO RÉALISÉ PAR KIYOSHI KUROSAWA ÉCRIT PAR RYUSUKE HAMAGUCHI TADASHI NOHARA KIYOSHI KUROSAWA MUSIQUE RYOSUKE NAGAOKA PRODUCTEURS EXÉCUTIFS KEI SHINOHARA KEISUKE TSUCHIHASHI RYUJI SAWADA HIDEYUKI OKAMOTO SATOSHI TAKATA OSAMU KUBOTA TERUHISA YAMAMOTO PRODUCTEURS ASSOCIÉS MITSUHIRO KYOTA HISASHI YAMAGUCHI TECHNIQUE TAKASHIGE KATO IMAGE TATSUNOSUKE SASAKI LUMIÈRE NAKAYA KIMURA SON KEITA YOSHINO DÉCORS NORIFUMI ATAKA MONTAGE HIDEMI LEE COSTUMES HARUKI KOKETSU COIFFURE & MAQUILLAGE HIROMI MOMOSE VFX SHUJI ASANO ASSISTANT RÉALISATEUR YOSHIMASA FUJIE DIRECTION DE PRODUCTION TAKUYA MICHIUE PRODUIT PAR NHK NHK ENTERPRISES, INC. INCLINE LLP C&I ENTERTAINMENT INC. UNE PRODUCTION C&I ENTERTAINMENT INC. VENTES INTERNATIONALES NIKKATSU CORPORATION

di

Lingui Les liens sacrés Ad Vitam (1 h 27)

d

Clifford

Ham on Rye

UGC/Orange Studio (1 h 45)

Paramount Pictures (1 h 36)

Ed (1 h 26)

lire p. 62

de Steven Spielberg Walt Disney (N. C.)

3 no 184 – novembre 2021

Dans le New York de 1957, deux bandes s’affrontent. Par-delà la rivalité, un amour impossible va naître… Steven Spielberg modernise la célèbre comédie musicale.

West Side Story

de Tyler Taormina

41c

d

lire p. 60

de Mahamat-Saleh Haroun

de Walt Becker

d

lire p. 55

Les Amants sacrifiés

dp

lire p. 8

lire p. 16

o

Où est Anne Frank !

Animal

on

Survivance (1 h 35)

Le Pacte (1 h 39)

Gaumont (2 h 18)

de Cyril Dion

de Marie-Violaine Brincard et Olivier Dury

Apollo Films (N. C.)

dz

de Thorsten Klein AVEC

L’Homme qui penche

d’Aurélie Saada

Carlotta Films (1 h 33)

Sony Pictures (2 h 04)

d’Yvan Attal

Warner Bros. (2 h 20)

de François Truffaut

de Jason Reitman

LA VÉRITABLE HISTOIRE QUI SE CACHE DERRIÈRE LA BOMBE H

08 Les Quatre Cents Coups

S.O.S. Fantômes L’Héritage

Les Choses humaines

de Reinaldo Marcus Green

db

lire p. 56

o

o

lire p. 47

PAR LE RÉALISATEUR D’UN HOMME INTÈGRE ©2 02 0 : P Y R AM IDE - LOUIS E M ATAS

Trois décennies avec les Gucci, la famille derrière l’empire du luxe… Un mois après Le Dernier Duel, nouvelle preuve du retour en grâce de Ridley Scott.

OURS D’OR

FESTIVAL DU FILM DE BERLIN 2020

de Pierre Beccu

de Simone Bitton

DÉCEMBRE

de John G. Avildsen

DÉCEMBRE

lire p. 16

de Pedro Almodóvar

de Giovanni Troilo

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Dans ce thriller haletant, la vie de Ricky, citoyen australien, est bouleversée suite à la disparition de sa sœur, slameuse engagée pour la Palestine.

lire p. 64

mr


IBRAHIM MAALOUF :

REVISITE LES GRANDS CLASSIQUES DE NOEL : LET IT SNOW, WHAT A WONDERFUL WORLD, ALL I WANT FOR CHRISTMAS IS YOU, JINGLE BELLS...

NOUVEL ALBUM

PHOTO : YANN_ORHAN  GRAPHISME : GUILLAUME SAIX

FIRST NOEL

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ILLUSTRATION DE TOM HAUGOMAT © 2021 MK2 S.A. Tous droits réservés.

L’ÉVÉNEMENT 4K DE LA FIN D’ANNÉE !

LES 400 COUPS • ANTOINE ET COLETTE • BAISERS VOLÉS DOMICILE CONJUGAL • L’AMOUR EN FUITE INCLUS DE TRÈS NOMBREUX SUPPLÉMENTS (COURT-MÉTRAGE, ENTRETIENS, COMMENTAIRES AUDIO, ARCHIVES TÉLÉVISÉES ETC.) !

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Paradiscope -----> Les sorties plateformes

© Disney+

U G LE

E D IDE

R O SS

P S TIE

O F E T A L

S E RM

DOPESICK SÉRIE

La minisérie de Danny Strong (cocréateur de la série Empire et… interprète de Jonathan dans Buffy contre les vampires !) retrace l’apparition et les conséquences, depuis les années 1990, d’une épidémie nord-américaine, celle des opiacés, nourrie par les antidouleurs surpuissants créés par Big Pharma.

En 1995, alors que l’un de ses brevets est sur le point d’expirer, l’entreprise pharmaceutique américaine Purdue Pharma, fondée un siècle plus tôt, dégaine une arme de destruction massive déguisée en médicament « miracle ». L’OxyContin (dénomination commerciale de l’oxycodone), antalgique surpuissant de la famille des opioïdes, inonde alors le marché états-unien avec la promesse de soulager tous types de douleur. Pour convaincre des médecins et un public méfiants – les opioïdes peuvent rendre rapidement dépendants –, la famille Sackler, qui détient l’entreprise, accumule les campagnes de communication, déploie une flotte de com-

merciaux surmotivés à l’argumentaire bien rodé quoique mensonger, multiplie les séminaires tous frais payés animés par des experts grassement rémunérés et cible en priorité les zones rurales où les emplois pénibles abondent, comme les douleurs chroniques. Dopesick, adaptée d’un livre enquête de la journaliste (ici coscénariste) Beth Macy sorti en 2018, raconte la fabrication de ce que l’on appelle aujourd’hui la « crise des opiacés » – un demi-million de morts par overdose aux États-Unis ces vingt dernières années et deux millions de personnes accros dans tout le pays. En huit épisodes, la minisérie remonte aux racines du mal et démêle la

novembre 2021 – no 184

pelote des facilitateurs : ambition insatiable des Sackler, laxisme de la justice, collusion avec la FDA (Food and Drug Administration, qui autorise et encadre la commercialisation des médicaments aux États-Unis), complicité des médecins et des hôpitaux, financement des associations prétendument indépendantes de lutte contre la douleur… Les sauts dans le temps (une tendance sérielle dont on commence sérieusement à se lasser) et le récit choral, dopé par un casting trois étoiles, permettent d’attaquer le sujet sous tous les angles, de faire résonner les vécus et de créer l’empathie. Michael Keaton incarne un médecin d’une bourgade minière de

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pauvres, fait écho, en négatif, à l’avidité sans limite et à l’obscène indifférence de Purdue Pharma, philanthrope des élites et avatar d’un capitalisme totalement décomplexé. Si les deux premiers épisodes ont la main un peu lourde sur la B.O. (Johnny Cash pour souligner l’Amérique profonde, Mazzy Star dans les scènes romantiques, de l’opéra italien pour illustrer l’opulence des Sackler…) et si la réalisation s’éparpille (on a connu Barry Levinson plus en forme), la suite se montre convaincante, et Dopesick, pleine d’espoir malgré la noirceur du sujet, a le bon goût de ne jamais sombrer dans le misérabilisme. le 12 novembre sur Disney+ © Disney+

Virginie qui voit sa communauté défigurée par l’antalgique qu’on l’a convaincu de prescrire ; Michael Stuhlbarg est Richard Sackler, génie du mal derrière l’OxyContin et messie antidouleur autoproclamé, qui soulage sa conscience en prônant la responsabilité individuelle de « junkies » face aux consommateurs « légitimes » ; Peter Sarsgaard et Will Poulter jouent deux flics déterminés à faire tomber Purdue Pharma, aidés par Rosario Dawson, agente de la D.E.A. (Drug Enforcement Administration, l’agence chargée de lutter contre le trafic de drogue) ; et Kaitlyn Dever (nommée aux Golden Globes pour la bouleversante série Unbelievable), jeune lesbienne qui rêve d’ailleurs, voit sa vie bouleversée par le médicament après un accident dans la mine où elle travaille. L’enchevêtrement de facteurs socioécono­miques favorables à l’adoption massive des opiacés, dans certaines zones rurales et

NORA BOUAZZOUNI

L’AMOUR FLOU

Comment refaire sa vie sans défaire sa famille ? Romane Bohringer et Philippe Rebbot explorent une séparation pas comme les autres dans L’Amour flou, réjouissant exercice d’autofiction adapté de leur film sorti en 2018.

À l’opposé de Scènes de la vie conjugale de Bergman ou de sa récente réécriture sérielle par Hagai Levi, L’Amour flou ne propose pas l’autopsie d’une séparation, mais plutôt la dissection, en direct, d’une relation joyeuse mais compliquée entre adultes consentants, anciens amants mais toujours parents, qui refusent le conformisme d’une rupture forcément douloureuse et définitive. Romane Bohringer et Philippe Rebbot, ex à la ville comme à l’écran et coscénaristes, montrent qu’une autre voie est possible : se quitter sans se séparer, par le biais d’un « sépartement » aménagé à Montreuil où chacun dispose de son espace privé et de sa propre entrée, pour vivre ensemble mais séparés par les chambres de leur progéniture. Car au registre des normes socialo-sentimentales, si la cohabitation s’impose au couple pour valider sa stabilité, une fois la séparation consommée, hommes et femmes sont sommés de « déshabiter » pour mieux refaire leur vie. Refaire sa vie, c’est justement ce qu’explore la série, sans tomber dans un optimisme béat sur ce mode de vie alternatif, au contraire. Dans la tempête de l’après-couple, où l’autre se fait tantôt phare tantôt brisant,

© Philippe Mazzoni – Canal+

© Philippe Mazzoni – Canal+

SÉRIE

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no 184 – novembre 2021

les rancœurs ne se sont pas évaporées avec la rupture et les mesquineries n’ont pas disparu avec cet arrangement post-conjugal à la sauce soixante-huitarde. L’Amour flou n’est pas un manuel de l’après-couple heureux et sans angoisses, mais décortique les difficultés à refaire sa vie et à réagencer ses relations lorsque l’on a 48 ou 56 ans, deux enfants, des parents vieillissants dont on doit s’occuper, des problèmes d’argent, d’alcoolisme, et une jalousie dont on n’arrive pas à se débarrasser, même lorsque l’on n’aime plus l’autre comme avant. Romane, actrice sur le déclin, en plein doute sur son sex-appeal et son hygiène de vie, tance le double standard qui pèse sur les femmes en matière d’apparence. Et lorsqu’elle tombe follement amoureuse de Patrick Pourtois (Éric Caravaca), c’est son identité de mère qui lui met des bâtons dans les roues : comment être à la fois une bonne mère et une bonne amoureuse ? Comment lui faire de la place ? Philippe, lui, fan de Brel et du Che, toujours un peu perché, tente de tromper son oisiveté en s’engageant brièvement en politique (pour draguer Clémentine Autain) ou en montant un spectacle musical. Faussement foutraque et pleine de fantaisie, intime sans tomber dans l’exhibitionnisme, la série n’esquive pas pour autant l’autocritique et se pose, sans s’imposer, comme un plaidoyer joyeux pour l’expérimentation. dès le 8 novembre sur Canal+

NORA BOUAZZOUNI

Se quitter sans se séparer, par le biais d’un « sépartement » où chacun dispose de sa propre entrée.


T N A R É

T E L

E ET LA PE R T Â ST HÉ

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© Matilda Olmi

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E Z T A J

Avec le Festival d’Automne à Paris

Frank Castorf

d’après Racine et Artaud Avec Jeanne Balibar, Jean-Damien Barbin, Adama Diop, Mounir Margoum, Claire Sermonne

MC93.COM


THE POWER OF THE DOG FILM

© Netflix

Montana, 1925. Un ranch perdu au creux d’une plaine. Deux frères ennemis aux commandes, Phil et George. Un monde (ultra) masculin, voilà ce qu’a choisi d’infiltrer Jane Campion. Infiltrer, c’est bien le mot, le nombre de femmes ayant opposé leur regard aux codes du western étant quasi nul. C’est peu dire que celui de la cinéaste est précieux, elle dont les films les plus adoubés sont aussi des films d’époque (La Leçon de piano, Bright Star, Portrait de femme…), genre du déguisement et de la performance. The Power of the Dog est d’ailleurs moins western classique que film d’époque sophistiqué, où il s’agit de montrer non plus la féminité corsetée, mais la masculinité triomphante du cow-boy – soit celle de l’antihéros Phil, figure d’absolu en la matière. Au milieu de ce paysage viril – il n’a pas échappé à la cinéaste que la forme des montagnes épouse celle des muscles saillants de l’homme –, deux anomalies : une femme, Rose, et l’adolescent qu’elle élève, Peter, dont

la sensibilité lui vaut les railleries des fermiers. Lorsque George se marie avec Rose, c’en est trop pour Phil, qui ne tolère qu’une stricte homosocialité au sein du ranch. Très loin de tout classicisme, The Power of the Dog en déroutera plus d’un puisqu’il s’affranchit rapidement du scénario stricto sensu ; en élaguant l’explication au maximum, Jane Campion cherche à rendre au film sa forme la plus sensitive, la plus muette possible. N’y subsistent plus que des silhouettes ou des sons en opposition – ceux du piano, du banjo, du peigne de Peter ou des boots de Phil pourraient faire récit à eux seuls. Mais son tour de force est bien de désacraliser la fameuse « masculinité triomphante » en l’envisageant, elle aussi, comme un corset en forme d’héritage que les générations d’hommes se transmettent. Bronco Henry, maître décédé de Phil, en est le fantôme ; marchant dans les pas d’une tradition de sous-textes gays dans le western, Jane Campion fait de son cow-boy un homme rongé par ses désirs contraints. Peter apparaît alors comme l’incarnation de Phil au même âge, et l’ambigu rapport de domination entre les deux hommes devient le grand sujet du film qui, dans sa dernière partie, fait advenir le fantastique le plus crépusculaire, transformant sournoisement l’héritage en vraie malédiction. sur Netflix le 1er décembre

DAVID EZAN

© Netflix

Jane Campion n’était pas retournée au long métrage depuis 2009 ; c’est chose faite avec The Power of the Dog, Prix de la meilleure réalisation à la Mostra de Venise 2021, qui, outre son casting quatre étoiles (Benedict Cumberbatch, Kirsten Dunst), réinvestit l’imagerie viriliste du western pour mieux la tordre.

© 2021 Sienna Films Sort of Inc.

© Stéphanie Branchu

NONA ET SES FILLES

SORT OF

THE UNUSUAL SUSPECTS

Série en intégralité le 25 novembre sur Arte.tv et dès le 2 décembre sur Arte

Série les 14 et 21 novembre sur Téva

Série dès le 16 novembre sur OCS

Une dramédie canadienne touchante qui suit le quotidien de Sabi, vingtenaire non binaire d’origine pakistanaise, nounou le jour et bartender la nuit, qui va devoir jongler entre toutes ses identités pour composer avec un employeur bouleversé, une meilleure amie un peu trop grande gueule et rancunière, un ex épouvantable et une mère conservatrice. • N. B.

Quand de richissimes femmes d’affaires australiennes se découvrent ruinées, ce sont leurs employées de maison philippines qui trinquent. Mais une alliance inattendue (et illicite) naît pour que chacune puisse se refaire la cerise… Sous ses airs de comédie burlesque, la série aborde sans ambages racisme systémique, lutte des classes et violences sexistes. • N. B.

À 70 ans, Nona (Miou-Miou), militante féministe, responsable au planning familial et mère de triplées (Virginie Ledoyen, Clotilde Hesme et Valérie Donzelli, qui réalise et coécrit), tombe enceinte. De qui ? Mystère… Une série poétique au charme un brin désuet, saupoudrée de surnaturel, qui parle de l’émancipation des femmes et de leurs frustrations. • N. B.

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© 2021 AQF Holding Pty Ltd, Create NSW, Special Broadcasting Service Corporation and Screen Australia

Les sorties du mois

no 184 – novembre 2021


LUPANO – ITOÏZ – CAUUET

DES BANDES DESSINÉES POUR RIRE ET PHILOSOPHER EN FAMILLE !

NOUVEL ALBUM

Loin de l’archétype du loup aux grandes dents qui dévore les enfants, le héros de Wilfrid Lupano, Mayana ltoïz et Paul Cauuet, vêtu de son slip rayé rouge et blanc, va vite prouver que les loups ne méritent pas leur mauvaise réputation. Sous ses airs de Diogène (le philosophe de l’Antiquité, si si !) et du Candide de Voltaire, il vit la « sobriété heureuse » et ne cherche pas à posséder plus que nécessaire. Il dédiabolise la figure du loup tout en faisant écho à notre société moderne. Peur de l’autre et de l’inconnu, solidarité, obligation de « réussir sa vie et d’atteindre ses rêves », place du travail dans notre société... Avec le Loup en slip, les sujets politiques, philosophiques ou de société sont mis avec humour à hauteur d’enfant !

AU RAYON BANDE DESSINÉE


LES AMOURS IMAGINAIRES FILM

Dans Les Amours imaginaires, il est question de séduction avortée, de fantasmes maladifs et fétichistes. Francis (Xavier Dolan) et Marie (Monia Chokri), amis inséparables, tombent un jour amoureux d’un apollon aux boucles dorées, séducteur narcissique qui s’amuse à les éconduire (Niels Schneider). Un triangle amoureux au-dessus duquel plane l’illusion sentimentale chère à Flaubert, à laquelle Dolan donne des airs d’utopie impossible, obsédé par cette idée foncièrement romantique : comment peut-on se perdre dans les filets d’un amour inavoué, devenu quasi pathologique ? En 2010, lors de la sortie du film, le cinéaste nous parlait des références littéraires ayant influencé ses répliques fusant comme des couteaux. « Le film parle d’un

© Mifilifilms

rêve, d’un idéal, d’une romance imaginée par un geste, une parole volée, involontaire. Il parle de la réaction la plus humaine qui soit : l’envie de tomber amoureux pour soi-même, davantage que pour l’être d’une personne. » Les Amours imaginaires a toutes les qualités d’un film de l’entre-deux : Dolan commence à y déployer sa virtuosité technique sans s’y perdre, car elle sert l’idée même de cristallisation amoureuse qu’on retrouve chez l’un de ses modèles, Stendhal. Ce sont ces ralentis plastiquement impeccables, façon Wong Kar-wai, où les sentiments paraissent soudain tangibles. Ou bien cette B.O. pop, à la fois nostalgique et défricheuse, mêlant Dalida au groupe Vive la fête, qui fixe des souvenirs. Passons sur son côté petit prodige campant déjà toutes les casquettes (réalisateur, scénariste, acteur, concepteur de costumes ou de l’affiche…), Dolan le contrebalance avec des séquences plus froides et plus drôles, où des inconnus décortiquent face caméra les rouages du délire amoureux. « L’histoire des deux protagonistes est partagée par toutes sortes de témoins et d’intervenants qui viennent appuyer leur propos, étayer leurs arguments. » Dans ce film composite, avec cette multitude, le tout jeune cinéaste posait alors les prémisses d’une œuvre très personnelle. du 11 au 18 novembre sur mk2curiosity.com, gratuit • LÉA ANDRÉ-SARREAU

© Mifilifilms

Après J’ai tué ma mère et juste avant Laurence Anyways, Xavier Dolan réalisait en 2010 Les Amours imaginaires, un deuxième long métrage littéraire et sophistiqué sur les ardeurs déçues et le désir non réciproque. Faussement désinvoltes, les errances sentimentales sont savamment chorégraphiées par le réalisateur, qui avait alors la petite vingtaine.

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La sélection mk2 Curiosity

GERRY

LE DÉCALOGUE 1. UN SEUL DIEU TU ADORERAS RIVE DROITE, RIVE GAUCHE

de Gus Van Sant (2004) du 18 au 25 novembre sur mk2curiosity.com, gratuit

de Krzysztof Kieślowski (1989) du 25 nov. du 2 déc. sur mk2curiosity.com, gratuit

de Philippe Labro (1984) du 2 au 9 décembre sur mk2curiosity.com, gratuit

Deux amis prénommés Gerry, incarnés par Matt Damon et Casey Affleck, traversent le désert aride de Californie dans un but que le spectateur ne connaît pas. Incapables de retrouver leur voiture, ils continuent à pied dans la vallée de la Mort… Film existentiel aux accents beckettiens, Gerry est aussi l’un des films sur l’amitié les plus marquants du xxie siècle. • Q. G.

Pawel, un enfant sensible et intelligent, pose à son père et à sa tante une foule de questions, toutes déconcertantes… Dans ce premier épisode du Décalogue, variation puissante sur les dix commandements en dix téléfilms situés dans un même immeuble de Varsovie, Kieślowski confronte son jeune héros attachant à la rudesse du hasard. • Q. G.

Paul (Gérard Depardieu), avocat d’affaires de la rive droite, mouille son plus gros client dans un scandale politique. Il le fait par amour pour une jeune femme indépendante de la rive gauche (Nathalie Baye)… Philippe Labro compose un thriller aux accents romantiques, confrontant deux Paris et deux acteurs sachant magnifier leur élégante partition. • Q. G.

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DOUBLE ALBUM ‘DAY/NIGHT’ LE 5 NOVEMBRE

Inclus les titres ‘Somethinggreater’, ‘Free’, ‘Comingback’ & ‘Famous’

TOURNÉE 2022 0 2 .10 - PA R I S - Z É N I T H 0 5 .10 - L I L L E - L’A É R O N E F 0 6 .10 - R E N N E S - L A L I B E R T É 0 8 .10 - R E I M S - L A C A R T O N N E R I E 0 9 .10 - C A L U I R E - E T - C U I R E - L E R A D I A N T


Découvrez nos conférences, débats, cinéma clubs à retrouver dans les salles mk2

PATRICK BOUCHERON Histoire Patrick Boucheron est l’un des historiens majeurs de sa génération. Professeur au Collège de France, le médiéviste de formation ne cesse, depuis plusieurs années, de questionner sa discipline en la reliant aux arts et au monde contemporain. Invité de mk2 Institut, il explique sa démarche d’historien lors de quatre rencontres, chacune suivie de la projection d’un film. Quel est le principe de ces conférences ? Je reviens sur les principes théoriques qui façonnent mes recherches, puis le public et moi regardons un film ensemble. Mais je ne vais pas parler de cinéma, j’en suis bien incapable. Je tente plutôt de dire ce qu’il a vu de moi. Moi, entendons-nous bien : non pas l’individu privé, mais l’historien au

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travail. Pour ce faire, j’ai commencé par dessiner un cadre, en plaçant aux quatre coins de ce cadre des mots très simples : trace, temps, langue, regard. Et en regard de ces quatre dimensions de l’écriture historique, nous avons mis un film qui lui correspond : Michel-Ange d’Andreï Kontchalovski pour évoquer le travail de la trace, Tabou de Miguel Gomes afin d’éprouver la consistance du temps, Jeanne de Bruno Dumont qui fait de la langue le protagoniste de l’intrigue, et Heureux comme Lazzaro d’Alice Rohrwacher car toute histoire est d’abord l’aventure d’un regard. Sur quoi repose ce parallèle entre écriture historique et cinéma ? Dès que j’entends parler d’écriture de l’histoire, je pense davantage « plans » que « phrases », « montage » que « style ». Et ces deux disciplines peuvent échanger leur vocabulaire : travelling, gros plan, séquence, ellipse. Avec toujours le même dilemme moral : où placer la caméra ? Cette question du point de vue est essentielle, chez les cinéastes bien sûr, mais aussi chez les historiens. Pour raconter pleinement l’histoire, le chercheur doit se mettre en scène luimême, montrer qui est l’enquêteur. Non par vanité narcissique, mais plutôt par honnêteté vis-à-vis du lecteur. Dans les deux situations, il y a, dans cette manière de prendre position face au réel, une réflexion à la fois politique et morale qui ne remet jamais en cause le réel montré ou mis en récit.

© Hermance Triay

« Histoire et cinéma peuvent échanger leur vocabulaire : travelling, gros plan, séquence, ellipse. »

Quel rôle jouent les images dans l’imaginaire d’un historien ? Elles le précèdent sûrement inconsciemment dans sa démarche. Le médiéviste Georges Duby, par exemple, était un grand amateur de cinéma japonais. Il n’en a jamais parlé. Pourtant, on peut se permettre d’imaginer des liens entre l’idée qu’il se faisait de la chevalerie en Occident et les films sur les samouraïs qu’il voyait. Mais, selon lui, cela n’avait rien à voir. Et, moi-même, je suis souvent allé au cinéma sans faire de lien entre le septième art et ma pratique. Rétrospectivement, Barry Lyndon, que j’ai vu lorsque j’étais enfant, m’a en fait considérablement marqué : le premier travail d’historien que j’ai voulu mener était sur le duel à l’époque napoléonienne. J’ai même pu, un moment, avoir l’illusion de devenir historien dans un rapport directement illustratif à Stanley Kubrick. Vous définiriez-vous alors comme un « historien des images » ? Je ne suis pas très loin de l’être au fond. Lorsque j’ai commencé ma carrière, j’ai rencontré des chercheurs qui travaillaient sur les enluminures. Ils regardaient durant des heures des milliers d’images en bibliothèque sur des diapositives ou de grandes photocopies. Dans un travail presque cérémoniel, ils devaient prendre l’ascendant sur elles. Cette forme d’obsession de la multiplicité chez eux m’a fasciné. Mais, en ce qui me concerne, je suis plus dans l’obses-

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sion de l’unique. La fresque de Lorenzetti à Sienne m’a pris presque quinze ans. Et, en ce moment, je tourne autour du frontispice de Léviathan de Thomas Hobbes. Ce sont des sortes de fixettes sur des images très connues. Ces images me précèdent et j’y reviens constamment. « Patrick Boucheron sous le regard du cinéma » : — le 23 novembre, « Le temps de l’histoire », conférence suivie de la projection de Tabou de Miguel Gomes — le 7 décembre, « La langue de l’histoire », conférence suivie de la projection de Jeanne de Bruno Dumont — le 14 décembre, « Le regard de l’histoire », conférence suivie de la projection de Heureux comme Lazzaro d’Alice Rohrwacher à 20 h au mk2 Quai de Loire tarif : 15 € | étudiant, demandeur d’emploi : 9 € | – 27 ans : 4,90 € | carte UGC/mk2 illimité à présenter en caisse : 9 € | tarif séance avec livre : 19 € (* prix public du livre : 19 €) • PROPOS RECUEILLIS PAR JOSÉPHINE DUMOULIN


La Comète !

Séance spéciale BARTABAS

Avec Les Chevaux voyageurs, Bartabas déjoue admirablement le piège du filmsomme réalisé à partir de trente ans de spectacles qui se contenterait de mettre bout à bout les meilleures captations. Lui qui depuis 1985 s’est imposé comme l’artiste le plus emblématique de l’art équestre avec des spectacles mêlant comédie, musique et danse propose ici une œuvre tout aussi composite et passionnante. Son nouveau long métrage, après Mazeppa (1992) ou Chamane (1995), est un voyage intime dans son propre travail, et dans sa relation avec les chevaux. Ce que l’on observe dans son évolution, c’est un chemin vers l’épure

© Alfons Alt © Brice Postma Uzel

À l’occasion de sa nouvelle création, Le Cabaret de l’exil, et de la diffusion de son nouveau film, Les Chevaux voyageurs, Bartabas est l’invité de mk2 Institut pour une soirée exceptionnelle, durant laquelle il présentera son dernier long métrage. et la picturalité. Ses premiers spectacles sont expansifs, outrés, dans une tradition circassienne. Au fil du temps, Bartabas est plus solennel et minimaliste, il laisse la place à ses décors oniriques. Dans des jeux d’ombres et de lumières, il fait disparaître la frontière entre l’homme et l’animal. Dans la vitesse, leurs gestes se confondent, fusionnent avec grâce dans une même danse. Cet automne et cet hiver, Bartabas poursuit cette échappée dans le nouveau spectacle du Théâtre équestre Zingaro, Le Cabaret de l’exil, au fort d’Aubervilliers. En réaction à l’isolement créé par la pandémie, Bartabas

explique avoir voulu revenir à un théâtre plus convivial et chaleureux, dans lequel il explore la culture yiddish et la musique klezmer. Pour une nouvelle fois se réinventer, toujours en lâchant les chevaux. Les Chevaux voyageurs présenté par Bartabas, projection suivie d’un échange, le 29 novembre à 20 h au mk2 Bibliothèque • Le Cabaret de l’exil, jusqu’au 31 décembre au fort d’Aubervilliers • CLAUDE GARCIA

© D. R.

Images TROIS QUESTIONS À SÉBASTIEN LIFSHITZ

Auteur de docus sur la construction de l’identité (Adolescentes, Petite fille), Sébastien Lifshitz est l’invité de mk2 Institut dans le cadre d’une conférence sur le genre pour le cycle « Image(s) plurielle(s) », en partenariat avec L’Obs. Comment filmer les bouleversements du corps sans tomber dans le voyeurisme ? Trouver la relation juste avec ce qu’on filme est une sorte d’obsession pour

moi. Certains cherchent à objectiver leur regard en prenant une distance, alors que j’essaye au contraire de m’approcher au plus près des gens que je filme pour être avec eux et pour tenter de retranscrire leur vie intérieure, leurs émotions. Quand j’ai rencontré Sasha [l’héroïne trans du documentaire Petite fille, ndlr] et ses parents, j’ai été bouleversé par leur histoire et l’amour inconditionnel qui existait autour de cette petite fille. Leur situation incarnait puissamment la violence du monde extérieur face à l’évidence d’une identité qui n’attendait que d’être entendue et acceptée. Comment ces questions intimes vous semblent-elles s’articuler avec un discours plus engagé sur la société ? L’intime est politique. L’individu est souvent contraint par son environnement, il lutte pour trouver un chemin, être libre, exprimer ce qu’il est au plus profond de lui-même. Cette relation conflictuelle entre une vérité intérieure et le monde qui vous entoure est essentielle à la

construction des films que je fais, car elle produit une confrontation. Que pensez-vous de la représentation de plus en plus normalisée des personnages trans à l’écran, avec des séries comme Euphoria, Transparent ou Pose ? La modernité avec laquelle ces séries introduisent les personnages trans est formidable, mais ce sont surtout des productions étrangères. Je suis surpris de voir que, en France, tout ce qui est lié à la représentation queer est encore très timide. Même si les plateformes diffusent la culture mondiale, il faut donner au public français des incarnations du monde qui l’entoure, pour qu’il cesse d’avoir le sentiment que tout se passe ailleurs. Le 25 novembre à 20 h au mk2 Nation • PROPOS RECUEILLIS PAR LÉA ANDRÉ-SARREAU

novembre 2021 – no 184

AVEC

GRÉGOIRE

TACHNAKIAN

AVEC LA PARTICIPATION À L’ÉCRAN DE

STANLEY

& ÉDITH PROUST WEBER VINCENT MACAIGNE

FLORE BENGUIGUI JACQUES WEBER RICHARD SAMMEL JENNIFER DECKER...

théâtre • cinéma 16 > 31 déc. 2021

01 56 08 33 88

© Conception graphique : La Comète !

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CE MOIS-CI CHEZ MK2

----> VENDREDI 12 NOV. 1 HEURE, 1 ARCHITECTE « Ange-Jacques Gabriel. »

> mk2 Bibliothèque, à 12 h 30

FRANÇOIS SUREAU : LA FRANCE ET LA LIBERTÉ DANS LE REGARD DES AUTRES « L’âge des nations. »

> mk2 Bibliothèque, à 20 h

----> SAMEDI 13 NOV.

VENEZ PARCOURIR L’UNIVERS AVEC CHRISTOPHE GALFARD « Les symétries brisées de la nature et la naissance du temps. »

UNE HISTOIRE DE L’ART « Le Maniérisme. » > mk2 Beaubourg, à 20 h

----> SAMEDI 20 NOV.

----> DIMANCHE 14 NOV.

1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « La guerre de Troie. »

> mk2 Quai de Loire, à 11 h

CULTURE POP ET PSYCHIATRIE « Les nouvelles addictions. »

> mk2 Quai de Loire, à 11 h

1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « Horus. »

> mk2 Nation, à 11 h

ANIMATION EN COURTS « Animer le réel. »

> mk2 Beaubourg, à 11 h

> mk2 Beaubourg, à 11 h

L’ART DANS LE PRÉTOIRE « Peut-on créer à quatre mains ? »

VENEZ PARCOURIR L’UNIVERS AVEC CHRISTOPHE GALFARD « Les symétries brisées de la nature et la naissance du temps. » > mk2 Odéon (côté St Germain), à 11 h

1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « Hadès et Perséphone. » > mk2 Bibliothèque (entrée BnF), à 14 h

CULTISSIME ! Edward aux mains d’argent. > mk2 Gambetta, dans l’après-midi

JAPANIME MANIA Violet Evergarden. > mk2 Bibliothèque, en fin d’après-midi

----> LUNDI 15 NOV.

LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « Hommes/femmes, qu’est-ce qui a changé ? » Avec Philippe Nassif. > mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30

SCIENCES SOCIALES ET CINÉMA « La violence des opprimés. » A Touch of Sin. > mk2 Bibliothèque, à 19 h 45

ACID POP J’ai aimé vivre là.

----> DIMANCHE 21 NOV. > mk2 Bastille (côté St Antoine), à 11 h

LES CONTES DU MUSÉUM Macalou.

----> DIMANCHE 28 NOV. 1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « Anubis. » > mk2 Quai de Loire, à 11 h

1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « Poséidon. » > mk2 Bibliothèque (entrée BnF), à 14 h

CULTISSIME ! The Greatest Showman. > mk2 Gambetta, dans l’après-midi

JAPANIME MANIA Avant-première de Poupelle. > mk2 Bibliothèque, en fin d’après-midi

----> LUNDI 29 NOV.

LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « La pudeur et le désir font-ils bon ménage ? » Avec Éric Fiat. > mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30

1 HEURE, 1 QUARTIER DE PARIS « Le Marais. »

> mk2 Bibliothèque, à 11 h

CULTISSIME ! The Rocky Horror Picture Show. > mk2 Gambetta, dans l’après-midi

JAPANIME MANIA Liz et l’oiseau bleu. > mk2 Bibliothèque, en fin d’après-midi

----> LUNDI 22 NOV.

LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « A-t-on le droit de ne viser que le confort ? » > mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30

----> MARDI 23 NOV.

1 HEURE, 1 QUARTIER DE PARIS « Les Grands Boulevards. »

----> MARDI 30 NOV. > mk2 Nation, à 12 h 30

INSTANTS DE VIE AU CINÉMA « Filmer la mort. » Funny Games. > mk2 Odéon (côté St Michel), à 20 h

----> JEUDI 2 DÉC.

ÊTRE STYLÉ OU NE PAS L’ÊTRE, AVEC LES ÉCHOS WEEK-END « La cuisine a-t-elle un style ? » > mk2 Nation, à 20 h

UNE HISTOIRE DE L’ART « Baroque et Classicisme. » > mk2 Beaubourg, à 20 h

----> SAMEDI 4 DÉC.

1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « Ulysse. » > mk2 Nation, à 11 h

PATRICK BOUCHERON SOUS LE REGARD DU CINÉMA « La langue de l’histoire. » > mk2 Quai de Loire, à 20 h

----> JEUDI 9 DÉC.

FRANÇOIS SUREAU : LA FRANCE ET LA LIBERTÉ DANS LE REGARD DES AUTRES « L’âge des guerres. » > mk2 Bibliothèque, à 20 h

UNE HISTOIRE DE L’ART « L’âge d’or de la peinture néerlandaise. » > mk2 Beaubourg, à 20 h

----> VENDREDI 10 DÉC. 1 HEURE, 1 ARCHITECTE « Henri Labrouste. »

> mk2 Bibliothèque, à 12 h 30

----> SAMEDI 11 DÉC. LES CONTES DU MUSÉUM Charlie et le champignon. > mk2 Quai de Loire, à 11 h

VENEZ PARCOURIR L’UNIVERS AVEC CHRISTOPHE GALFARD « Se peut-il qu’une réalité cachée existe ? » > mk2 Quai de Loire, à 11 h

----> DIMANCHE 12 DÉC. 1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « Sekhmet. » > mk2 Quai de Loire, à 11 h

ANIMATION EN COURTS « L’amour à la plage. » > mk2 Beaubourg, à 11 h

L’ART DANS LE PRÉTOIRE « Le copier-coller peut-il devenir œuvre d’art ? » > mk2 Bastille (côté St Antoine), à 11 h

VENEZ PARCOURIR L’UNIVERS AVEC CHRISTOPHE GALFARD « Se peut-il qu’une réalité cachée existe ? » > mk2 Odéon (côté St Germain), à 11 h

1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « Héra et Héphaïstos. » > mk2 Bibliothèque (entrée BnF), à 14 h

----> LUNDI 13 DÉC.

----> DIMANCHE 5 DÉC.

LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « Méritons-nous ce qui nous arrive ? »

> mk2 Odéon (côté St Michel), à 20 h

> mk2 Gambetta, dans l’après-midi

ACID POP The Last Hillbilly.

PATRICK BOUCHERON SOUS LE REGARD DU CINÉMA « Le temps de l’histoire. »

----> LUNDI 6 DÉC.

INSTANTS DE VIE AU CINÉMA « Filmer les souvenirs. » Annie Hall.

AVANT-PREMIÈRE Loin de vous j’ai grandi de Marie Dumora.

> mk2 Bibliothèque, à 12 h 30

> mk2 Nation, à 12 h 30

> mk2 Nation, à 12 h 30

1 HEURE, 1 ARCHITECTE « Viollet-Le-Duc. »

VOTRE CERVEAU VOUS JOUE DES TOURS AVEC ALBERT MOUKHEIBER « Réalité virtuelle : plus vraie que nature ? » Avec Anatole Lecuyer.

1 HEURE, 1 QUARTIER DE PARIS « Des Invalides au Champ-de-Mars. »

----> VENDREDI 26 NOV.

> mk2 Quai de Loire, à 11 h

> mk2 Quai de Seine, à 20 h

----> MARDI 16 NOV.

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----> JEUDI 18 NOV.

> mk2 Quai de Loire, à 20 h

> mk2 Beaubourg, à 20 h

ÊTRE STYLÉ OU NE PAS L’ÊTRE, AVEC LES ÉCHOS WEEK-END « À quoi tient le style aujourd’hui ? »

IMAGE(S) PLURIELLE(S), AVEC L’OBS « Le genre. » Avec Sébastien Lifshitz.

----> JEUDI 25 NOV.

> mk2 Nation, à 20 h

> mk2 Nation, à 20 h

INSTANTS DE VIE AU CINÉMA « Filmer l’ivresse. » Drunk.

UNE HISTOIRE DE L’ART « L’école du Nord. »

> mk2 Odéon (côté St Michel), à 20 h

> mk2 Beaubourg, à 20 h

CULTISSIME ! Bohemian Rhapsody.

LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « Qu’est-ce qu’un beau geste ? » > mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30

----> MARDI 7 DÉC.

1 HEURE, 1 QUARTIER DE PARIS « De la Bastille à Nation. » > mk2 Nation, à 12 h 30

> mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30

> mk2 Quai de Seine, à 20 h

----> MARDI 14 DÉC.

1 HEURE, 1 QUARTIER DE PARIS « La Bourse et les passages. » > mk2 Nation, à 12 h 30

INSTANTS DE VIE AU CINÉMA « Filmer les vacances. » > mk2 Odéon (côté St Michel), à 20 h

INSTANTS DE VIE AU CINÉMA « Filmer le travail. »

PATRICK BOUCHERON SOUS LE REGARD DU CINÉMA « Le regard de l’histoire. »

> mk2 Odéon (côté St Michel), à 20 h

> mk2 Quai de Loire, à 20 h

no 184 – novembre 2021


LE 13ÈME ART PRÉSENTE

DIRECTION ARTISTIQUE & CHORÉGRAPHIE

Food TROIS QUESTIONS À CÉLINE PHAM

Comment définiriez-vous votre cuisine ? C’est une cuisine d’équilibre : il y a quel­ que chose de très tendu entre la subtilité d’un bouillon, d’une viande caramélisée, et une façon de rajouter une acidité, une fraîcheur d’herbe sur un goût très corsé. C’est aussi une cuisine d’expression : elle est le résultat de mes voyages, de mes racines, de ma mobilité. En n’ayant pas de restaurant fixe, je me crée un monde où je peux m’inspirer de tout.

MOURAD MERZOUKI CRÉATION NUMÉRIQUE

ADRIEN M / CLAIRE B CRÉATION MUSICALE

ARMAND AMAR

“Un émerveillement sans condition.” Le Monde

© Barrère & Simon

Invitée par mk2 Institut et Les Échos Week-End à discuter de la notion de style en cuisine avec le chef Olivier Roellinger et l’écrivaine Ryōko Sekiguchi, Céline Pham est l’une des figures phares de la nouvelle scène gastronomique française. Rencontre avec la jeune cheffe parisienne.

Vous travaillez exclusivement pour des clients privés ou des restaurants éphémères. Pourquoi ? J’ai commencé par plusieurs brigades parisiennes et je me suis laissé emporter par ce métier de passion. Mon rythme de vie était très intense, trop déséquilibré. J’ai voulu vivre autrement. Au début, j’ai eu une forme de gêne à proposer cela, mais j’y ai trouvé plus de liberté. Aujourd’hui et après la crise sanitaire, j’ai envie de me fixer, de retrouver l’équilibre que j’applique dans ma cuisine et de transmettre aux autres. Je réfléchis en ce moment à un restaurant qui ne serait pas exclusivement dédié à la cuisine et qui serait compatible avec mon désir de liberté. Vous évoluez dans un univers souvent masculin, parfois violent, hiérarchisé ou marqué par le sexisme. Quel regard portez-vous là-dessus ? En tant que lesbienne d’origine asiatique, je sais que la stigmatisation dans ce milieu est facile et qu’il y a encore du travail. Les femmes sont là, mais peu visibles. L’image de cuisiniers qui courent, crient, sous pression constante

est aussi à revoir. On peut faire autrement, et c’est ce à quoi je m’efforce : replacer l’humain au centre. le 2 décembre au mk2 Nation à 20 h • PROPOS RECUEILLIS PAR JOSÉPHINE DUMOULIN

avec la participation de

Les actus mk2

Moins de six mois après la dernière édition (qui avait été repoussée en raison du Covid), le festival du film LGBTQI&+++ revient en force avec notamment une

compétition de longs métrages de fiction particulièrement alléchante. Elle s’ouvre, le 23 novembre, avec After Blue (Paradis Sale), le nouveau conte de Bertrand Mandico, entre science-fiction et western, mais aussi des films remarqués à Cannes en juillet comme le saisissant thriller Bruno Reidal de Vincent Le Port, l’impressionnant Piccolo corpo de Laura Samani ou encore Women Do Cry de Mina Mileva et Vesela Kazakova. Le docu n’est pas en reste, avec par exemple l’excellent Au cœur du bois de Claus Drexel

(lire p. 55), qui recueille les confidences de travailleuses du sexe, une thématique au centre du très beau film qui clôture la compétition fiction – lui aussi découvert avec ébahissement à Cannes –, Moneyboys de Yilin Chen Bo, sur un jeune Chinois qui se prostitue. • E. H. du 20 au 30 novembre au mk2 Bibliothèque, mk2 Quai de Seine et mk2 Beaubourg

© Food 2 Vous

NANA, NOUVEAU BISTROT FRANCO-THAÏ

Six ans après l’ouverture de Koko, cantine nippone au bord du canal de l’Ourcq, Nathalie Hsu et Yinhao Hu installent au mk2 Quai de Loire un bistrot franco-thaï.

Tapas qui invitent au voyage, cocktails créatifs et ambiance chic décontractée : NaNa est l’endroit idéal pour manger ou boire un verre, avant ou après un ciné. « Nous avons voulu apporter une touche de modernité et de peps à des valeurs sûres de la cuisine », explique Nathalie Hsu. Ici, chaque best-seller indémodable est rehaussé par des goûts d’ailleurs, sous la houlette d’Aurélien Braguier, ancien chef de La Truffière. Tartare de bœuf ail gingembre, burger aux épices et mayo curry rouge ou fish and chips au filet de

lieu noir font voyager les papilles grâce à un melting-pot culinaire audacieux. Le brunch copieux (avocado toast et granola maison) et le chaï glacé au lait de coco pourraient même convertir les lève-tard à la séance ciné du dimanche matin. • CLAUDE GARCIA

DU 26 NOVEMBRE AU 31 DÉCEMBRE 2021 DECK - THÉÂTRE DU 13ÈME ART - Licences L-D-21-4320 - RCS PARIS 894 146 646

After Blue

© UFO

27e ÉDITION DU FESTIVAL CHÉRIES-CHÉRIS

THÉÂTR E DU 30 PLACE D’ITALIE 75013 PARIS

RÉSERVATIONS : POINTS DE VENTE HABITUELS

5, quai de la Loire, Paris XIXe, ouvert tous les jours de 9 h à 0 h 30

novembre 2021 – no 184

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PEUT-ON CHANTER LES FAITS DIVERS ?

Son Avec l’album France forêts, Pharaon de Winter raconte la France des crimes sordides et des faits divers médiatiques. De Stagger Lee à Charles Manson ou Jean-Pierre Treiber, petite histoire de la fascination que les meurtriers exercent sur la chanson. Les chansons inspirées de faits divers sont une constante de la musique populaire américaine. Elles ont même un nom : les murder ballads. Elles essaiment le répertoire folk et country, de « Pearl Bryan », contant l’horrible assassinat d’une jeune femme de 22 ans, enceinte, décapitée en Indiana en 1896, à « Stagger Lee », l’histoire de ce proxénète de Saint Louis qui en 1895 a descendu un homme parce qu’il lui avait pris son chapeau. Chanté par Woody Guthrie ou James Brown, Stagger Lee devient l’archétype du rebelle noir enfreignant les règles pour échapper au destin que la société blanche lui assigne. Représentant un « fantasme de liberté totale », selon le critique rock Greil Marcus, le hustler indompté modèlera les persona des musiciens Robert Johnson, Jimi Hendrix, Miles Davis, Sly Stone, mais aussi des figures de la blaxploitation (Shaft, Superfly) ou du gangsta-­rap, de 2Pac à Snoop Dogg.

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Les beatniks des années 1960 s’identifient eux aussi aux hors-la-loi et aux vagabonds, fuyant l’ennui du foyer pour de périlleux voyages initiatiques. Dans sa « Ballad of Donald White », Bob Dylan chante ainsi la complainte d’un meurtrier, qui avant sa pendaison s’interroge : « Tous les garçons qui partent sur la route comme moi sont-ils les ennemis ou les victimes de votre société ? » Le rock et la pop ont fini par romanticiser la figure du fugitif, du bandit et même du tueur, les femmes – figures de la tentation ou de la domestication – étant souvent ses premières victimes. « I’m Gonna Kill That Woman » de John Lee Hooker ou « Hey Joe », popularisée par Jimi Hendrix, racontent ainsi le meurtre d’une femme infidèle, toujours du point de vue d’un homme. Le chanteur post-punk Nick Cave s’est spécialisé dans ces chansons (« From Her to Eternity », « The Mercy Seat ») présentant le féminicide comme une forme de possession absolue, une préservation de la figure féminine idéale, fétichisée dans la mort. La figure du tueur en série, enfin, parcourt toute l’histoire de la musique populaire américaine, de Charles Manson (« Revolution Blues » de Neil Young) à Ted Bundy (« Blow » de Tyler, the Creator) en passant par John Wayne Gacy, Jr. (Sufjan Stevens).

COMPLAINTES CRIMINELLES En France, on a peu d’équivalents de ces murder ballads américaines. Il y a bien les « complaintes criminelles » de notre tradition orale, des chansons d’actualité qui relataient

les drames et faits divers les plus marquants entre le xviiie siècle et le début du xxe siècle, mais la musique populaire enregistrée a rarement trouvé de sujet pertinent dans les affaires criminelles hexagonales. « Landru » de Charles Trenet ou « La Bande à Bonnot » de Joe Dassin font figure de fantaisies, et seule l’affaire Gabrielle Russier semble avoir bousculé les chanteurs hexagonaux. Le suicide de cette prof de français, en 1969, condamnée pour détournement de mineur après avoir vécu une relation avec un lycéen, a inspiré « Des fleurs pour Gabrielle » à Anne Sylvestre, « Gabrielle » à Serge Reggiani ou la chanson-titre du film Mourir d’aimer à Charles Aznavour. Alors, n’y a-t-il qu’en Amérique qu’on écrive des murder ballads ? C’est ce que contredit à sa manière le chanteur Pharaon de Winter, qui convoque sur son album France forêts de célèbres criminels de notre pays (Michel Fourniret, les frères Jourdain) sur des mélodies pop aussi entêtantes que sophistiquées. Coauteur de l’enquête-fleuve sur Xavier Dupont de Ligonnès parue l’été dernier dans Society, Maxime Chamoux (de son vrai nom) y conjugue son art de la chanson et son intérêt pour les faits divers, convaincu que ces histoires peuvent résonner chez tout un chacun, pour peu qu’on les aborde avec la bonne distance, sans héroïsation ni provocation. « Si l’affaire Dupont de Ligonnès fascine autant les gens, nous explique le chanteur, c’est parce que quelque chose dans ce qu’il représente est extrêmement banal. Ses affaires vont mal, il emprunte de l’argent, il reçoit des courriers d’huissier, et il décide de n’en parler à personne. Tout plutôt que perdre la face. Cette histoire place les

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gens face à leurs propres questionnements : “Et si moi j’avais été dans cette situation, qu’est-ce que j’aurais fait ? Est-ce que j’aurais aussi pu tuer mes enfants ?” »

DÉSERT D’ENNUI

La solitude de Jean-Claude Romand face à ses mensonges des journées entières dans l’habitacle de sa voiture (« L’Habitacle ») ou les pensées d’un kidnappeur lorsqu’il fait le ménage chez lui (« L’Homme de la maison ») semblent répondre, par une fascinante symétrie, à l’étrange jubilation de ces gens qui viennent témoigner à la télé – « Il était très gentil, il disait toujours bonjour » (« On parle de toi »). Chamoux s’interroge : « Est-ce qu’il n’y a pas là le désir d’acter le fait qu’enfin il se passe quelque chose dans ce quartier ? Quand ces gens parlent du voisin meurtrier, ils parlent d’eux aussi, ils disent à la caméra : “J’ai l’air insignifiant, mais, si vous regardez bien, sachez que je ne le suis pas tant que ça.” » « Oasis d’horreur dans un désert d’ennui », comme l’écrivait Baudelaire, les faits divers fascinent parce qu’ils nous rappellent sans cesse la banalité du mal, et son voisinage le plus pressant. C’est pourquoi ils peuvent inspirer des chansons aussi intemporelles et universelles que celles de France forêts. France forêts de Pharaon de Winter (Vietnam)

WILFRIED PARIS

© Kamila K. Stanley

CULTURE

Culture


_PASSE_AVREMO_3C_vOK.qxp_Mise en page 1 22/10/2021 11:36 Page 1

Culture

LA SÉLECTION DU MOIS EVANGELÍA KRANIÓTI

© Courtesy Evangelía Kranióti & galerie Sator

1 Expo

Evangelía Kranióti, Miss Elegance, 2018

Autrice de deux remarquables documen­ taires (Exotica, erotica, etc. en 2015 et Obscuro barroco en 2018), la Grecque Evangelía Kranióti s’attache aux figures marginales, déracinées ou invisibilisées. De jeunes femmes philippines ou africaines posent devant son objectif, le corps barré d’un ruban, à la façon de reines de beauté. Seules dans le cadre,

Samuel Fosso, Autoportrait série ‘’Tati’’, La Femme américaine des années 1970, 1997,

Maître incontesté de l’autoportrait et du travestissement, le photographe camerouno-nigérian bénéficie d’une grande rétrospective à la MEP. Malcom X, Angela Davis, Mao, un dictateur africain ou son grand-père : Samuel Fosso, né en 1962 au Cameroun, se fond dans n’importe quelle identité avec une habileté déconcertante. Patron d’un studio photo à Bangui dès ses 13 ans,

3 Livre

Without Papers, les images frappent par leur gravité poétique. À travers la sophistication de leur mise en scène, la réalité la plus dure se mue en une fiction baroque. Dénuée de toute complaisance, Evangelía Kranióti saisit ce point de basculement où le mystère et le glamour peuvent surgir au détour d’un décor, d’une ombre, d’un éclairage ou d’un habit. « Miss Without Papers », jusqu’au 23 décembre à la galerie Sator (Romainville)

JULIEN BÉCOURT

Le Passé d’après Léonid Andréïev mise en scène Julien Gosselin Compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur

2 – 19 décembre / Odéon 6e

SAMUEL FOSSO

© Samuel Fosso – courtesy Jean-Marc Patras, Paris

2 Expo

elles surgissent de la nuit au milieu d’une zone industrielle ou sur une artère d’autoroute déserte aux confins de Beyrouth. Dans leur regard se lit autant de dureté que de détresse. Réfugiées sans papier, ces femmes se voient contraintes de travailler à la frontière libanaise et ne peuvent s’en échapper en raison de leur absence de statut social. Domestiques ou masseuses, elles vivent d’expédients. Plutôt que de s’épancher sur leur condition, l’artiste les transforme en créatures nocturnes, auréolées d’une beauté surnaturelle. Ainsi mises en valeur, elles retrouvent prestance et dignité au sein d’un monde devenu le théâtre d’événements sociopolitiques dont elles sont malgré elles victimes. Tirées de la série Miss

il tourne rapidement l’objectif sur luimême. Il reproduit des looks à la mode (70’s Lifestyle, 1975-78), des archétypes sociaux-culturels (Tati, 1997), des proches (Le Rêve de mon grand-père, 2003), des figures historiques des mouvements de décolonisation et des droits civiques (African Spirits, 2008). Il s’essaie aussi à des représentations impossibles (Black Pope, 2017) ou explore la subtile diversité de ses émotions à travers six cent soixante-six Polaroid (SIXSIXSIX, 2015-2016). Le parcours de la MEP s’articule d’ailleurs autour de ces séries, selon un fil chronologique. Toujours présent sur l’image, Fosso, qui a acquis une renommée internationale à partir de 1994 avec les Rencontres de Bamako, joue de son propre corps

en substituant son image aux récits et identités collectives. Cette impressionnante performance de soi indéfiniment renouvelée amène à questionner autant la représentation individuelle que les normes sociales et de genre, ou le rôle des icônes. Se glisser dans la peau de l’autre a également des vertus cathartiques, comme avec cette poignante mise en scène de l’assassinat en 1997 par des hommes en armes de son ami Tala. jusqu’au 13 mars à la Maison européenne de la photographie

MARIE FANTOZZI

FEUILLETS PERDUS DU JOURNAL DE CHARLES DARWIN (MIRACULEUSEMENT) SAUVÉS DE L’OUBLI

Le voyage autour du monde de Charles Darwin, de 1831 à 1835, a inspiré quantité de films et de récits. Exemple dans Les Pirates !, le film d’animation de Peter Lord et Jeff Newitt inspiré de Gideon Defoe, dans lequel on voit le jeune Darwin occupé à écrire son journal dans sa cabine, tandis qu’au-dessus de sa tête les pirates assaillent son navire… Ancien conservateur du Muséum national

d’histoire naturelle, Denis Silvestre imagine aujourd’hui que le fameux journal dans lequel Darwin a consigné ses aventures comporte plusieurs chapitres inédits, relatant ses découvertes d’îles inconnues où tout, la faune et la flore, est hors du commun, voire contraire aux lois connues de la nature. À moins qu’il s’agisse d’hallucinations ? « Il semblerait en effet qu’à un certain moment de l’équinoxe, peut-être lors du basculement d’hémisphère, l’esprit s’inverse comme l’aiguille d’une boussole, et que les yeux regardent pour ainsi dire à l’intérieur de la tête… » Réalité ou invention, les récits apocryphes imputés par Silvestre à Darwin sont d’étonnants morceaux de prose poétique et fantastique, à mi-chemin entre les bestiaires du

Moyen Âge, Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift et Le Livre des êtres imaginaires de Jorge Luis Borges. On y croise des animaux chimériques, des peuplades improbables, et on y pose le pied sur des îles où les lois ordinaires de la physique ne s’appliquent plus. Un savoureux petit livre ovni qui fait l’éloge du vivant sous ses formes les plus folles, à l’heure où la biodiversité décline…

Avremo ancora l’occasione di ballare insieme [Nous aurons encore l’occasion de danser ensemble] d’après Ginger & Fred de Federico Fellini un projet de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini en italien, surtitré en français

10 – 18 décembre / Berthier 17e

réservez sur theatre-odeon.eu

de Denis Silvestre (Autrement, 150 p., 14,90 €)

BERNARD QUIRINY

novembre 2021 – no 184

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Culture

LA SÉLECTION DU MOIS Ancienne DJ au tempérament volontiers provocant, Shygirl brouille les genres (grime, UK garage, R&B américain, eurodance des années 1990) et les pistes (de danse) avec une élasticité ébouriffante. Le nom de scène de la cocréatrice du label NUXXE (fondé avec son producteur fétiche, Sega Bodega) n’est d’ailleurs qu’un trompe-l’œil parmi d’autres : Blane Muise, à peine 30 ans, se révèle bien moins en « fille timide » qu’en charismatique diva electro-freak débitant froidement des lyrics lubriques sur de tranchants EPs. Signe de qualité : on y croise des têtes chercheuses de l’avantgarde pop telles qu’Arca ou la regrettée Sophie. Alias, le dernier projet en date de Shygirl, fait cohabiter pas moins de quatre avatars de la chanteuse londonienne – Bonk, Bovine, Baddie et Bae –, créatures que Blane Muise incarne tantôt elle-même dans ses vidéos riches en postiches et make-up fluo, tantôt sous les traits étranges de poupées modélisées en 3D. Si Bonk est le diable en personne dans le morceau « Twelve », son visage de clown bleu trahit un mélange de tristesse et de joie incontrôlée qui peut évoquer le Joker.

diffractée par une boule disco en une multitude d’ego-trips plus remuants et incendiaires les uns que les autres. Inutile de préciser que l’on a hâte de voir la phénoménale Anglaise embraser Paris avec son armée de doppelgängers. Freak out! le 16 novembre à La Gaîté Lyrique

ÉRIC VERNAY

LÉONIE PERNET

La Française troque les dancefloors de la désolation d’un premier solo remarqué (Crave, 2018) contre le bien nommé Cirque de consolation, irradiant de lumière et d’espérance sa mélancolie. À l’image de son titre ambivalent – à la fois cercle magique d’une communauté à venir et lieu de représentations, société du spectacle –, le deuxième album de la multi-instrumentiste, productrice et chanteuse française oscille entre lumière et obscurité, ancien et moderne. Mix sans frontières de pop, de techno, d’electronica et de sonorités africaines, ses productions reflètent la diversité du monde contemporain, quand ses chansons (« Les Chants de Maldoror », « À rebours », « Dandelion ») invoquent le romantisme noir du xixe siècle. « J’étais gothique pendant mon adolescence, et Baudelaire, Lautréamont, Huysmans font partie de mon décor intérieur, explique Léonie Pernet, mais je ne trouve pas mes textes passéistes. Je vis dans mon époque. Les mélanges décloisonnent l’imaginaire, qui n’est pas séparé entre le Nord et le Sud, l’occident et la “world music”. Le fait que je sois métisse y participe sans doute, mais, à mon sens, ma musique reflète juste la réalité. » Avec ces chansons traversées par l’eau noire

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Sur « Leng », on fait connaissance avec Bae, une sorte de Barbie cauchemardée par Aphex Twin, et avec « Siren » c’est la vacharde Bovine qui déboule dans sa robe de princesse, plus caustique que jamais quand elle évoque la misogynie ambiante sur un beat acide. Quant à la vicieuse Baddie, star du clip gélatineux de « Freak », elle figure une version dévergondée des fameuses poupées fashionistas Bratz. Tous ces masques offrent à Shygirl un terrain de jeu inépuisable pour explorer les différents aspects de sa personnalité transformiste et ultra sexuelle, comme

© Jean-François Robert

5 Son

SHYGIRL

© Aidan Zamiri

4 Concert

de la mélancolie, l’ancienne passionaria de la nuit parisienne, ardente féministe, défenseuse des minorités et de la culture queer, offre une terre d’asile à toutes les personnes pour qui, selon les mots de Stig Dagerman (l’un de ses auteurs de chevet), « notre besoin de consolation est impossible à rassasier ». Le Cirque de consolation de Léonie Pernet (CryBaby/InFiné)

WILFRIED PARIS

Si ton album était un film « Si mon album était un film, il en serait deux : Les Enfants du paradis de Marcel Carné – remastérisé en couleurs ! –, car c’est un film que j’ai regardé en boucle quand j’étais adolescente et dont les personnages forment une petite comédie humaine, un cirque de consolation à leur manière ; et Adam de Maryam Touzani, parce que c’est l’histoire d’une renaissance. La force de l’amour y vient contrer le destin, et ce qui réunit les deux personnages, deux femmes, c’est la consolation. »

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VOGUE PARIS 1920–2020 AU PALAIS GALLIERA

02 OCTOBRE 2021— 30 JANVIER 2022

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CATHERINE DENEUVE PAR DAVID BAILEY, VOGUE 1966 © DAVID BAILEY — CONCEPTION GRAPHIQUE : OFICINA / ALEXANDRA GALLOT & NIKHIL BOURDEREAU


© Whatever – Kuroneko

© Arkane

Les raisons d’aimer l’Italie et les Italien(ne)s sont innombrables. Vous en découvrirez plusieurs par chapitre dans ce livre promenade de l’éditeur Samuel Brussell. De Florence à Palerme et de Venise à Naples, cet ouvrage se parcourt comme une sorte de recueil de lettres d’amour au pays, à sa langue, à son art de vivre… sans oublier ses écrivains. • B. Q.

Coincé sur une île peuplée de psychopathes tueurs, notre héros doit revivre la même journée en boucle pour trouver la solution qui lui permettra de fuir les lieux… Fleuron de la créativité française, le studio Arkane (Dishonored) revient ici avec un concept aussi brillant que son décor insulaire, au style inspiré par le psychédélisme et le cinéma des années 1960. • YANN FRANCOIS

Elle est libre, Annika, elle embrasse ses multitudes – intime, mélancolique, désirante et barrée (extravagant « Pretence »), Bashung et The Cardigans, lueurs séduisantes et douce obscurité. Une forêt luxuriante qu’elle réinvente en poète élégante et vraie (la belle âme épurée « You and Me ») sur un troisième disque d’electro-pop magique, fabuleusement habité. • ETAÏNN ZWER

On ne se lasse pas de suivre Catherine Meurisse, d’ouvrir un nouvel album et de retrouver cet équilibre tendu entre effleurement et traits bruts. Après Les Grands Espaces, l’autrice se rend au Japon pour tenter de saisir les formes et les couleurs de la nature environnante. Le résultat, équilibré, sur le fil, est tout aussi drôle que saisissant. • ADRIEN GENOUDET

> (Stock, 250 p., 19,90 €)

> (Bethesda Softworks | PC, PS5)

> (Whatever / Kuroneko)

> (Dargaud, 116 p., 22,50 €)

> (Raw Fury | PC, Xbox Series, Xbox One)

© Atrabile

© The Ace Team

DE MICHAEL DEFORGE

Entre récit initiatique et errance, Sable nous promène dans les contrées poétiques d’un « ailleurs » désertique et mystérieux, somptueusement dessiné comme une BD de Moebius. L’héritage peut sembler écrasant ; il trouve au contraire une deuxième jeunesse à l’écran. Grandiose, ce petit jeu indé est une aventure de chaque instant. • Y. F.

Il suffit d’ouvrir un album de Michael DeForge pour comprendre que tout est organique. Un visage familier peint une société dystopique sidérée par sa propre dérive technologique. La force du personnage est d’essayer de sortir et de résister, et le dessin de l’auteur canadien vient à sa rescousse, comme si tout pouvait fondre, bouger, exploser. Une réussite. • A. G. > (Atrabile, 176 p., 17 €)

« Vous savez que pour Pôle emploi et ses prestataires de services, les artistes sont parmi les personnes les plus difficiles à recaser. » Ex-assistant de Thomas Hirschhorn, François Durif s’est reconverti dans… le funéraire. Il en tire un récit hybride, témoignage amusé d’une vie de croque-mort et autoportrait de l’auteur en artiste gay décalé. • B. Q. > (Verticales, 312 p., 19,50 €)

NOUS, LES HUMAINS DE FRANK WESTERMAN

CD

vinyle jeux vidéo

Menacées par un cylindre gigantesque qui rase tout sur son passage, de petites créatures doivent manger tout ce qu’elles trouvent pour espérer évoluer, acquérir de nouveaux pouvoirs et, in fine, survivre… Avec son écosystème surréaliste et sa philosophie évolutive, on a trouvé le chaînon manquant (et exceptionnel) entre Dalí et Darwin. • Y. F. > (Good Shepherd Entertainment | PC, PS4, One)

KHALIK HENA

LOST JUDGMENT

DE WARDA © Ryū ga Gotoku Studio

© Simon Roussin, Louise Moaty & Raphaël Metz – éditions 2024, 2020 BD

THE ETERNAL CYLINDER

VIDE SANITAIRE DE FRANÇOIS DURIF

UN VISAGE FAMILIER

SABLE

DES VIVANTS DE RAPHAËL MELTZ, LOUISE MOATY ET SIMON ROUSSIN

livre

LA JEUNE FEMME ET LA MER DE CATHERINE MEURISSE

MÊME LA NUIT D’ANNIKA AND THE FOREST

DEATHLOOP

© Dargaud

CONTINENT’ ITALIA DE SAMUEL BRUSSELL

© Shedworks

SHOPPING CULTURE

Culture

Décrire le réseau de la Résistance, au musée de l’Homme, pendant l’Occupation. Le pari était risqué tant on sait que la bande dessinée historique peut se perdre à force de précision. Or, ici, par effets de couleurs et de contours, Des vivants reste au niveau du frôlement vis-à-vis de la représentation, pour mieux aller à la rencontre de l’histoire. • A. G.

Avec ses étudiants de l’université de Leyde, Frank Westerman part à la découverte d’un sujet vertigineux : nous, les humains. Sommes-nous différents de nos cousins, Homo floresiensis et autres singes ? Entre paléontologie, géographie, histoire des sciences et philosophie, un livre à multiples facettes, servi par le style percutant de Westerman. • B. Q.

> (2024, 260 p., 29 €)

> (Stock, 360 p., 22,50 €)

Spin-off de la série Yakuza, Lost Judg­ ment nous raconte un quartier japonais par le prisme du polar. Ici, un crime sanglant conduit notre détective dans les couloirs d’un lycée agité par de sombres histoires de harcèlement scolaire… D’une lucidité rare, le jeu se fait portrait implacable d’une société gangrenée par ses démons. • Y. F. > (Sega | Xbox One, Xbox Series, PS4, PS5)

novembre 2021 – no 184

Enregistré en public en 1973, Khalik Hena présente la légendaire diva algérienne Warda dans une de ses plus intenses performances. Habitée, hypnotisante, elle rayonne sur ces compositions mariant musique traditionnelle égyptienne, cordes somptueuses et groove seventies. Khalik Hena est une incroyable musique de transe, et un classique de la musique arabe. • W. P. > (Wewantsounds)

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CE MOIS-CI À PARIS

Culture

RESTOS ----> SÉLUNE

La cheffe Bérangère Fagart s’est formée sur le tas et sur le tard. Engagée avec Écotable pour une alimentation durable, elle cuisine en mêlant technique et instinct. On se souviendra longtemps de son bao au mafé d’agneau, kimchi, condiments tomatescitronnelle et coriandre-citron vert, de son artichaut farci (servi entier) et de sa figue pochée au sirop d’épices, mousse au lait d’amandes, amlou, tuiles de seigle. Dans la carte des vins, on pioche le mâcon rouge 2017 de Julien Guillot (48 €). Carte : 40-50 €. • STÉPHANE MÉJANÈS

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> jusqu’au 19 décembre au Crédac (Ivry-sur-Seine)

Derek Jarman, Sloane Square. A Room of One’s own, (1974-1976)

> 37 bis, rue de Montreuil, Paris XIe

----> JOANA HADJITHOMAS ET KHALIL

----> AUBERGE NICOLAS FLAMEL À 35 ans, Grégory Garimbay est prêt à en découdre pour décrocher les étoiles dans la plus vieille maison de Paris dont Alan Geaam lui a laissé les clés. Ça envoie : foie gras de poularde et jambon de cuisse ; poireau, ail noir et ratte émulsionnée ; dessert chocolat et cèpes. Pour les vins, on laisse faire la très douée Ambre Watelet. Menus : 38 € (midi), 70 €, 90 €. Carte : environ 90 €. • S. M.

JOREIGE. REWIND FAST FORWARD Depuis plus de quinze ans, ce couple d’artistes et de cinéastes libanais s’efforce de retracer une contre-histoire du pays du Cèdre, à partir de documents personnels et politiques qui examinent l’image sous un angle critique, en lien avec la question du territoire et les divisions dans la société. À cette histoire falsifiée, le duo oppose une histoire autre, qui explore notamment les imaginaires de la corruption. • J. B.

----> DUPIN Avec le soutien de la famille Rostang, Nathan Helo a succédé à François Pasteau en perpétuant chasse au gaspillage et cuisine végétale. On se laisse tenter par le pastel de betteraves, agrumes, chinchard parfumé à la fleur de tagète et couteaux, par les courgettes violons confites au basilic et à l’amande, nectarines brulés et carré de cochon maturé à la bière du Vexin, et par le soufflé au chocolat guanaja 70 %, crème glacée à la fleur de lait. Menus : 30 € (midi), 54 €, 72 €. Carte : environ 90 €. • S. M.

Vue de l’exposition

----> VOGUE PARIS 1920-2020

Pour savoir qui l’on trouve le plus en première page de la version française de Vogue, explorez les mille sept couvertures exposées, aux côtés de photos (Helmut Newton, Sarah Moon), d’illustrations (Christian Bérard, Giulio Coltellacci) ou de tenues (Chanel, Yves Saint Laurent) issues de cette institution de la presse de mode. • M. F. > jusqu’au 30 janvier au Palais Galliera – musée de la Mode de la ville de Paris

René Gruau, tailleur Lanvin-Castillo, robe Revillon, Vogue Paris, mars 1957

----> DEREK JARMAN. DEAD SOULS WHISPER (1986-1993) Célébré en France pour ses films baroques davantage que pour son travail de plasticien, Derek Jarman a profondément marqué la contre-culture queer, bien au-delà du Royaume-Uni. L’exposition met en lumière

----> COUNTING STARS WITH YOU

(MUSIQUES FEMMES) DE MAUD LE PLADEC Hildegarde von Bingen, Barbara Strozzi, Clara Schumann… Elles ont marqué l’histoire de la musique et demeurent pourtant bien moins connues que leurs homologues masculins. Avec Counting Stars With You (Musiques femmes), la danseuse et chorégraphe Maud Le Pladec réactive la mémoire de ces artistes oubliées – comme beaucoup de femmes dans l’histoire de l’humanité – grâce à un corpus transhistorique de pièces musicales qui fait la part belle à la notion de « matrimoine ». Sur le plateau, six interprètes chantent et dansent, sur une trame dynamique orchestrée par Tom Pauwels de l’ensemble Ictus et Chloé Thévenin (dite Chloé, son nom de DJ). Ainsi, Le Pladec s’attaque à un thème récurrent de la création chorégraphique : le lien entre la musique et la danse, grâce à cette rencontre subtile, bourrée d’audace et très énergique. • BELINDA MATHIEU > du 8 au 16 décembre au Théâtre national de la danse de Chaillot (1 h)

> Les 27 et 28 novembre à la Villette (45 min)

CONCERTS

----> BLONDINO Fille de l’air, voix caressante, beau cœur pur, serpentant de lignes claires en rêveries vibrantes, Blondino tisse une pop qui espère, et qui fait frissonner. Comme une étreinte. Comme ce deuxième album, enfin dévoilé en concert, et au titre de douce victoire : Un paradis pour moi. Un bonheur pour nous. • ETAÏNN ZWER > le 18 novembre à La Boule Noire

> 11, rue Dupin, Paris VIe

DANSE

verts se posent dans une chambre d’enfant. Ces personnages à l’allure rigolote et aux gestes saccadés se livrent à une série de bruitage en expérimentant avec les objets qui les entourent. Un spectacle jeune public qui charme par sa poésie loufoque. • B. M.

> jusqu’au 19 décembre à la galerie In Situ – Fabienne Leclerc (Romainville)

> 51, rue de Montmorency, Paris IIIe

EXPOS Gagnez des places en suivant TROISCOULEURS sur Facebook et Instagram

sa pratique de la peinture et des assemblages à travers une cinquantaine d’œuvres réalisées dans l’urgence à la fin de sa vie, alors qu’il se sait condamné par le sida. Mots rageusement inscrits sur des toiles et films en Super 8 documentent sa vie intime, ainsi que sa passion pour l’alchimie et les objets trouvés. • J. B.

----> BOTTICELLI. ARTISTE ET DESIGNER Remarquable pour ses figures féminines aux traits fins et aux chevelures ondoyantes, le talent du maître florentin de la Renaissance italienne et des membres de son atelier s’apprécie à travers une quarantaine de toiles (comme cette délicate Venus pudica, peinte vers 1485-1490). • M. F. > jusqu’au 24 janvier au musée Jacquemart-André

----> ENCANTADO DE LIA RODRIGUES Figure de proue de la danse contemporaine au Brésil, la chorégraphe, connue pour déployer une énergie véhémente et joyeuse, propose dans sa dernière création de réenchanter le collectif. Avec onze danseurs au plateau, dont de nouvelles recrues découvertes grâce à un casting en ligne, elle promet un moment de liesse explosif. • B. M. > du 1er au 8 décembre au Théâtre national de la danse de Chaillot (1 h)

----> BONNIE BANANE « Sexy Planet » non identifiée, Bonnie Banane ose tout. Entre featurings léchés ( Fl av i e n Be rg e r, My t h Syze r) , cl i ps bombesques et titres tout aussi accrocheurs que déroutants, sa voix traînante et théâtrale et sa fantaisie comico-sensuelle ont métamorphosé le R&B français en intrigante aventure, qu’elle délivre dans un show fascinant. • E. Z. > le 29 novembre à La Cigale

----> PITCHFORK AVANT-GARDE

----> LE PASSÉ DE JULIEN GOSSELIN Plutôt habitué à mettre en scène les textes des auteurs contemporains, Julien Gosselin adapte cette fois-ci un auteur décédé, le Russe Leonid Andreïev. Il réactive l’univers étrange de cet écrivain oublié, imprégné du théâtre académique et d’une forte dimension symbolique, pour en faire émaner une saveur nostalgique. • B. M. > du 2 au 19 décembre à l’Odéon-Théâtre de l’Europe (4 h 30)

----> TROIS HOMMES VERTES DE VALÉRIE MRÉJEN Débarqué de la voie lactée dans leur soucoupe volante orange, trois extraterrestres

no 184 – novembre 2021

L’édition française du Pitchfork Music Festival continue son travail de défrichage en invitant dix-sept artistes émergents à jouer dans six salles du quartier Bastille. Le 20 novembre, on pourra par exemple s’enticher du rappeur sensible Berwyn, de la mystérieuse Fabiana Palladino et de sa pop du futur, ou encore de l’artiste expérimentale américaine L’Rain. • T. Z. > les 19 et 20 novembre au Café de la Danse, au Badaboum, au Pop-Up du Label, au Supersonic Records, aux Disquaires et au Supersonic

© Mika Cotellon ; Nomade Photographie ; Courtesy LUMA Foundation ; Société René Gruau ; Alexandre Haefeli ; Sammi Landweer ; Hervé Véronèse ; Aurélien Conty


© Alex Pixelle / Ý

UNE CRÉATION DÉCALÉE Ý

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1ER DÉCEMBRE