TROISCOULEURS #158 - février 2018

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N 158

O

FÉV.—MARS 2018 GRATUIT

QUEER EST L’AVENIR

LES GARÇONS SAUVAGES DE BERTRAND MANDICO


“LE RENOUVEAU DU CINEMA ITALIEN” SOFILM

AU CINÉMA LE 7 MARS


ÉDITO Queer est l’avenir

titrons-nous en couverture de ce numéro. Le postulat, plein de promesses excitantes, est incarné par des cinéastes qui appellent au renouvellement des représentations et des points de vue, à une vision plurielle du monde, à l’hybridation des formes et à la fluidité des genres – si possible avec excès, romantisme, étrangeté et subversion. Dans la lignée de Grave de Julia Ducournau, l’un des films les plus réjouissants de 2017, qui plongeait son héroïne adolescente dans une transe cannibale, ces œuvres font du corps et de sa réappropriation un enjeu majeur. C’est la bande de garçons violents, interprétés par des filles, échouée sur une île à la végétation en forme d’organes génitaux dans Les Garçons sauvages de Bertrand Mandico (page 28) ; c’est la jeune femme suppliciée qui assouvit sa vengeance ultra sanglante dans Revenge, premier long métrage de Coralie Fargeat (page 64) ; c’est la quadra en situation de handicap folle de désir pour un monstre aquatique dans le nouveau film de Guillermo del Toro, La Forme de l’eau (page 70) ; ce sont les films d’Ovidie ou d’Erika Lust qui, à rebours du porno mainstream, échauffent les sens en montrant une sexualité centrée sur le désir féminin, le consentement, la bienveillance, et des corps de toutes formes et couleurs (page 36). C’est, comme nous l’a suggéré le jeune cinéaste Alexis Langlois, qui fait partie de la dizaine de personnalités que l’on a interrogées sur le sujet (page 40), « ne plus se soucier de l’universel, mais filmer les marges. Montrer des visions féroces où la beauté peut naître de n’importe où. » C’est un avenir radieux. • JULIETTE REITZER


CURIOSA FILMS PRÉSENTE

“Une enquête passionnante

où tout se mêle inextricablement : la foi et le simulacre, les certitudes définitives et le doute permanent.” Télérama

VINCENT LINDON

L ’ A P PA R I T I O N UN FILM ÉCRIT ET RÉALISÉ PAR

© CURIOSA FILMS - GABRIEL INC. - FRANCE 3 CINÉMA - LA CINÉFACTURE - MEMENTO FILMS PRODUCTION © PHOTOS : SHANNA BESSON

XAVIER GIANNOLI

AVEC GALATEA BELLUGI

LE 14 FÉVRIER


POPCORN

P. 12 RÈGLE DE TROIS : NICOLAS MAURY • P. 18 L’ŒIL DE MIRION MALLE • P. 20 LE NOUVEAU : TIMOTHÉE CHALAMET

BOBINES

P. 28 EN COUVERTURE : QUEER EST L’AVENIR • P. 46 INTERVIEW : GRETA GERWIG • P. 52 PORTFOLIO : CONTREBANDES GODARD

ZOOM ZOOM P. 64 REVENGE • P. 70 LA FORME DE L’EAU P. 72 CALL ME BY YOUR NAME

COUL’ KIDS

P. 86 INTERVIEW : ÉLISE THIÉBAUT • P. 88 LA CRITIQUE D’ÉLISE : MARY ET LA FLEUR DE LA SORCIÈRE • P. 90 TOUT DOUX LISTE

OFF

P. 92 DÉCRYPTAGE : MUSIQUE SUR LES BANCS DE L’ÉCOLE P. 102 BONS PLANS : DAHO L’AIME POP ! • P. 106 SÉRIES : MOSAIC

ÉDITEUR MK2 AGENCY — 55, RUE TRAVERSIÈRE, PARIS XIIe — TÉL. 01 44 67 30 00 DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : ELISHA.KARMITZ@MK2.COM | RÉDACTRICE EN CHEF : JULIETTE.REITZER@MK2.COM RÉDACTEURS : QUENTIN.GROSSET@MK2.COM, JOSEPHINE.LEROY@MK2.COM, TIME.ZOPPE@MK2.COM | GRAPHISTE : JÉRÉMIE LEROY SECRÉTAIRE DE RÉDACTION : VINCENT TARRIÈRE | STAGIAIRE : EDGAR MERMET | ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO : JULIEN BÉCOURT, CHRIS BENEY, HENDY BICAISE, LOUIS BLANCHOT, LILY BLOOM, RENAN CROS, JULIEN DOKHAN, JULIEN DUPUY, MARIE FANTOZZI, YANN FRANÇOIS, AÏNHOA JEAN-CALMETTES, RAMSÈS KEFI, VLADIMIR LECOINTRE, GRÉGORY LEDERGUE, ROMAIN LE VERN, MIRION MALLE, STÉPHANE MÉJANÈS, JÉRÔME MOMCILOVIC, MEHDI OMAÏS, WILFRIED PARIS, MICHAËL PATIN, CLÉMENT PERCHÉ, PERRINE QUENNESSON, BERNARD QUIRINY, CÉCILE ROSEVAIGUE,ÉRIC VERNAY, ANNE-LOU VICENTE, MÉLANIE WANGA, ETAÏNN ZWER & ÉLISE, ANNA, LUCIE ET ANNA PHOTOGRAPHES : VINCENT DESAILLY, PALOMA PINEDA, ERIOLA YANHOUI | ILLUSTRATEURS : PABLO COTS, SAMUEL ECKERT, ÉMILIE GLEASON, PABLO GRAND MOURCEL, PIERRE THYSS | PUBLICITÉ | RESPONSABLE DE LA RÉGIE PUBLICITAIRE : STEPHANIE.LAROQUE@MK2.COM CHEF DE PROJET CINÉMA ET MARQUES : CAROLINE.DESROCHES@MK2.COM | ASSISTANT RÉGIE, CINÉMA ET MARQUES : DORIAN.TRUFFERT @MK2.COM | RESPONSABLE CULTURE, MÉDIAS ET PARTENARIATS : ESTELLE.SAVARIAUX@MK2.COM ASSISTANTE CULTURE, MÉDIAS ET PARTENARIATS : LUCILLE.ETCHART@MK2.COM TROISCOULEURS EST DISTRIBUÉ DANS LE RÉSEAU LE CRIEUR contact@lecrieurparis.com © 2018 TROISCOULEURS — ISSN 1633-2083 / DÉPÔT LÉGAL QUATRIÈME TRIMESTRE 2006 — TOUTE REPRODUCTION, MÊME PARTIELLE, DE TEXTES, PHOTOS ET ILLUSTRATIONS PUBLIÉS PAR MK2 AGENCY EST INTERDITE SANS L’ACCORD DE L’AUTEUR ET DE L’ÉDITEUR. — MAGAZINE GRATUIT. NE PAS JETER SUR LA VOIE PUBLIQUE.


INFOS GRAPHIQUES

Issu

CRISES D’ADOS

CARRIE dans Carrie au bal du diable de Brian De Palma

WILLOW dans Buffy contre les vampires de Joss Whedon

CHARLIE dans Firestarter. Sous l’emprise du feu de Robert Iscove

SIMON dans Misfits de Howard Overman

EVIE dans Loin de ce monde de Steven Kunes

ALEX dans Destination finale de James Wong

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A

Quand les vents violents ébouriffent ses cheveux, c’est le signe qu’il (ou elle) va allumer le feu.

B

Fruit d’un amour entre un extraterrestre et une humaine, il (ou elle) peut interrompre le cours du temps.

C

À bord d’un avion, il (ou elle) rêve d’un crash puis parvient à le déjouer avant d’être pisté(e) par la mort.

D

À la suite d’une tragédie amoureuse, il (ou elle) électrocute des innocents pour soulager sa souffrance.

E

Lorsque ce personnage introverti s’efface au point d’être invisible, son corps est pris de convulsions.

F

Gare à l’imprudent qui le (ou la) bizuterait : ce personnage malmené contrôle les objets par sa pensée.

: « 4 histoires fantastiques » de William Laboury, Maël Le Mée, Just Phillipot et Steeve Calvo Capricci Films / Les Bookmakers (1 h 22) Sortie le 7 février

ÉMOPITCH CALL ME BY YOUR NAME DE LUCA GUADAGNINO (SORTIE LE 28 FÉVRIER) 6

SOLUTION : 1-F / 2-D / 3-A / 4-E / 5-B / 6-C

du programme de courts métrages 4 histoires fantastiques, en salles en février, Chose mentale de William Laboury met en scène Ema, une jeune fille électrosensible qui parvient à s’extraire de son corps. Comme elle, nombreux sont les ados, au cinéma ou à la télé, qui, soumis à l’équation « dons surnaturels + hormones en ébullition », dérapent. Saurez-vous relier nos teens en crise à leurs superpouvoirs ? • JOSÉPHINE LEROY



FAIS TA B.A.

À chaque jour ou presque, sa bonne action cinéphile. Grâce à nos conseils, enjolivez le quotidien de ces personnes qui font de votre vie un vrai film (à sketches). POUR VOTRE PETITE SŒUR, QUI A LÂCHÉ SES DVD AU PROFIT (EXCLUSIF) DE SA NINTENDO SWITCH Indifférence ; colère ; tristesse : voici les trois stades par lesquels votre sœur, enfermée dans sa chambre aux volets fermés, passera obligatoirement quand vous lui proposerez de visiter l’expo consacrée à Henri-Georges Clouzot. Pour, au final, trouver un certain équilibre entre Zelda et la filmo démente du réalisateur – qu’elle adore. Et rouvrir ses volets ?

:« Le Mystère Clouzot », jusqu’au 29 juillet à La Cinémathèque française

POUR RICCARDO, UN FRANCO-ITALIEN QUE VOUS AVEZ RENCONTRÉ AU NOUVEL AN Vous vous reluquiez d’un bout à l’autre du dancefloor avant que, comme dans une rom com bien guimauve, un slow disco fasse surgir l’évidence, plus tard confirmée par votre passion commune pour le ciné horrifique de Dario Argento. Mais, patatras ! Le voilà reparti en Italie. Envoyez-lui l’autobiographie du maître du giallo, ça va l’emballer.

:« Peur » de Dario Argento (Rouge Profond, 350 p., 20 €)

POUR VOTRE AMIE FANNY, QUI CROIT QU’EN FILMANT AVEC SON IPHONE 6 ELLE « CAPTURE LA VIE » Téléphone en main, elle arpente les rues à la recherche de « visages réels » (vous ne comprenez pas son expression) et de « vrais sentiments » (ça devient gnangnan). Vous l’aimez beaucoup, mais elle doit apprendre les bases du docu. Justement, la toute nouvelle Cinémathèque du documentaire consacre son premier cycle au cinéaste néerlandais Johan van der Keuken.

:« rétrospective Johan van der Keuken. Voyage prolongé dans une œuvre en perpétuel mouvement », jusqu’au 19 mars au Centre Pompidou

POUR VOTRE CORRESPONDANT AMÉRICAIN, AVEC QUI VOUS CHATTEZ EN LIGNE DEPUIS LE COLLÈGE Grâce à lui, votre anglais ne se résume plus à : « Where is Brian? » Ces jours-ci, il vient à Paris. Panique : vous ne savez pas comment l’occuper. Par chance, il y a un événement very cool gravitant autour du ciné engagé d’Oliver Stone (Platoon, JFK). Au programme, des films qui l’ont bercé et les cinéastes qu’il a inspirés. Great!

:« Le monde est Stone. L’Amérique en 80 films », jusqu’au 28 février au Forum des images

POUR CET ÉTUDIANT AUX ARTS DÉCO À L’EGO SURDIMENSIONNÉ Lorsqu’il déambule dans les couloirs de l’école, il toise les autres élèves et déclare que ses vidéos vont tout révolutionner – il cite Chantal Akerman comme référence. Ses velléités artistiques vous insupportent. Recadrez-le à force d’arguments grâce à Chantal Akerman. Dieu se reposa, mais pas nous, passionnant essai de notre collaborateur Jérôme Momcilovic.

:« Chantal Akerman. Dieu se reposa, mais pas nous » de Jérôme Momcilovic (Capricci, 104 p., 8,95 €)

• JOSÉPHINE LEROY 8


O S S A M A B AWA R D I présentent

avec

JACQUES BIDOU, MARIANNE DUMOULIN

UNE ÉTONNANTE DOUCEUR PALESTINIENNE télérama

UN SAISISSANT PORTRAIT DE NAZARETH première

HHH

un film de

ANNEMARIE JACIR

FESTIVAL DU FILM DE LOCARNO COMPETITION FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM D’AMIENS

GRAND PRIX DU JURY PRIX DU PUBLIC

©2017 p y r a m i d e

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louise matas

MOHAMMAD BAKRI SALEH BAKRI

AU CINÉMA LE 14 FÉVRIER


CHAUD BIZ

L’EMPIRE MICKEY CONTRE-ATTAQUE

En

décembre dernier, Disney a mis la main sur l’un de ses concurrents, la 21st Century Fox, dans un deal historique chiffré à 52 milliards de dollars (66 milliards en incluant la dette de Fox).

Qui n’a jamais rêvé d’un combat au sabre laser entre les Avengers et les Simpson sur fond de « Hakuna matata » chanté en na’vi ? Hein ? Ce scénario est désormais chose probable : le 14 décembre dernier, la souris maousse du divertissement a mis la main sur la majorité des actifs de la 21st Century Fox. Avec cette emplette, Disney devient le plus gros studio de Hollywood – en 2016, les deux sociétés ont raflé 40 % du box-office américain. Au passage, Mickey s’est emparé de quelques-uns des plus importants joyaux du cinéma, soit un catalogue de plus de 3 500 films tels que Kingsman, Independence Day, Alien, mais surtout X-Men, Deadpool et Avatar qu’il va pouvoir faire fructifier à l’envi. Mais à part pour l’amour du septième art, pourquoi Disney avait-il tant besoin de mettre la main sur la Fox ? Mais pour lutter contre

Netflix, pardi ! Car au-delà d’Aladdin et compagnie, ce n’est pas le cinéma qui rapporte le plus à l’empire aux grandes oreilles, mais la télévision et le câble, par le biais de sa division Disney Media Networks. Fragilisé par le succès du géant du streaming payant, le studio veut sa revanche. Et ça tombe bien : en rachetant la Fox, il a pris le contrôle de Hulu, service concurrent de Netflix. Le match peut commencer. Dès 2019, films et séries Disney quitteront le géant du chill pour atterrir sur la nouvelle plate-forme, qui sera également alimentée par les marques Marvel, Pixar, Lucasfilm, mais aussi par les catalogues audiovisuels de la Fox, comptant des séries comme Les Simpson, Modern Family ou encore Grey’s Anatomy. Reste à savoir si, à l’instar de Netflix, Disney misera davantage sur la création originale, ou s’il se contentera de décliner à l’infini ses marques bien installées (vivement Alien en dessin animé ?). Surtout, Mickey ne devrait pas sabrer le champagne trop vite : l’autorité de la concurrence américaine a encore dix-huit mois pour approuver – ou pas – cette opération. • PERRINE QUENNESSON ILLUSTRATION : ÉMILIE GLEASON

Fragilisé par le succès de Netflix, Disney veut sa revanche.

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RÈGLE DE TROIS

NICOLAS MAURY Trois films trop méconnus que tu aimerais faire découvrir ? Poussière dans le vent de Hou Hsiao-hsien. Ça raconte le parcours d’un jeune garçon qui quitte son petit village de montagne pour aller dans la grande ville de Taipei et qui s’engage dans l’armée. Comme mon premier long métrage, que je suis en train de préparer, ce film interroge avec une grande délicatesse la manière dont on ne peut échapper à ses racines. Ensuite, Cérémonie secrète de Joseph Losey. C’est grotesque, mais dans le bon sens du terme : les couleurs sont sursaturées et Elizabeth Taylor, alors assez âgée, ressemble à une héroïne de Rainer Werner Fassbinder. Enfin, Simone Barbès ou la Vertu de Marie-Claude Treilhou. C’est Yann Gonzalez qui m’a demandé de le regarder, pour que je m’en inspire pour mon rôle dans son prochain film, Un couteau dans le cœur. Le temps d’une nuit, on y suit les atermoiements amoureux d’une ouvreuse de cinéma

porno. C’est très dialogué, un peu façon Rivette. Trois réalisateurs avec qui tu aimerais travailler ? Lars von Trier, Michael Haneke et Noah Baumbach. Trois films qui saisissent les tourments de l’amour aussi bien que Marivaux ? Mademoiselle de Park Chan-wook. C’est du Marivaux sauce coréenne. Il y a le même ordre apparent derrière lequel se cache une folie douce. C’est un film que j’ai adoré sur le thème des maîtres et des servants. A Dangerous Method de David Cronenberg. Même si à l’époque de Marivaux on ne parlait pas encore de psychanalyse, je trouve que l’inconscient des personnages y est vraiment mis à mal. L’Amour fou de Jacques Rivette. Bulle Ogier et Jean-Pierre Kalfon répètent une pièce et vivent des choses inattendues à travers un texte écrit par un autre. C’est exactement ce que je traverse en ce moment au théâtre.

© JF PAGA© BENJAMIN GUÉNAULT – FIFIB

L’acteur au timbre étrange et envoûtant joue Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux aux côtés de Vincent Dedienne, Laure Calamy et Clotilde Hesme. L’occasion de l’interroger sur ses coups de cœur cinématographiques. Décris-toi en trois personnages de fiction. Louise dans Madame de… de Max Ophüls, pour ma façon d’aborder l’amour – c’est toujours une zone d’incertitude totale, mais c’est un feu aussi. Comme ce personnage, je fais souvent passer des sortes de tests à la personne aimée. Sue dans Sue perdue dans Manhattan d’Amos Kollek. C’est une femme qui erre dans sa ville pour observer le monde – je suis assez dans la contemplation et j’aime bien engager des conversations qui m’emmènent là où je n’avais pas prévu d’aller. Et peut-être Louis de Pointe du Lac dans Entretien avec un vampire de Neil Jordan. Il doit décider ou non d’être un vampire, d’être emmené dans un monde parallèle. C’est un peu moi à l’adolescence quand j’ai dû choisir le métier de comédien. Et puis je suis fasciné par la figure du vampire. • PROPOS RECUEILLIS PAR CLÉMENT PERCHÉ

— : « Le Jeu de l’amour et du hasard » de Marivaux, mis en scène par Catherine Hiegel, à partir du 16 janvier au Théâtre de la porte Saint-Martin

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LE BRAS CASSÉ

BLU-RAY

Chaque mois, les aventures d’un bras cassé du ciné. Louise, ta nouvelle petite amie, a accepté de monter chez toi manger de la brioche sans mie et une escalope de fougère. Manque de bol : ta famille, censée faire les soldes, n’a finalement pas bougé. Scénario catastrophe de surcroît : au milieu du salon, ton grand-père serre très fort le magnétoscope (que tu avais planqué en prévision du rencard) contre sa poitrine molle et ton père, une VHS dans les mains, a mis une prise Péritel autour de sa taille. Avec leur barbe grise couleur souriceau, ils ont fini par nous proposer de regarder un bon vieux western avec Telly Savalas. Ta douce n’a pas compris du premier coup. Alors elle a alpagué ton papa. - Vous avez du Savalas en Blu-ray ? - En quoi ? - Ben le Blu-ray, vous savez ? - C’est pas un nouveau bain de bouche, ça ? Tiens, Vaccin [ton petit surnom], va nous

retrouver la cassette du film… Louise a commencé à se rapprocher à pas chassés de la porte, avant de prendre la fuite. Une heure plus tard, elle te jetait sans vergogne sur WhatsApp : « Je te conchie. Ta photo de profil LinkedIn [un berger allemand] aurait dû m’alerter. » C’est comme ça : dans ta famille, les VHS sont restées indéboulonnables, au mépris des avancées majeures. Les anciens les ressortent à chaque fois que l’envie leur prend de se mater une œuvre classique et de faire vivre leur collection pharaonique. Louise ? Tu l’as rencontrée sur une plate-forme de poker en ligne. Le courant est rapidement passé. Elle t’a raconté sa vie de geek végane et l’histoire de sa maman, qui aurait participé à l’élaboration du premier DVD. Parce que tu es un bras cassé, tu t’es senti le devoir de surenchérir pour conquérir son cœur. « Mon père était technicien dans la boîte qui a sorti les premiers Blu-ray. » • RAMSÈS KEFI – ILLUSTRATION : PIERRE THYSS

26 janvier – 10 mars 2018

Macbeth de William Shakespeare mise en scène et scénographie Stéphane Braunschweig création Odéon 6e

avec Christophe Brault, David Clavel, Virginie Colemyn, Adama Diop, Boutaïna El Fekkak, Roman Jean-Elie, Glenn Marausse, Thierry Paret, Chloé Réjon, Jordan Rezgui, Alison Valence, Jean-Philippe Vidal

CERCLE DE L’ODÉON

© Élizabeth Carecchio


SCÈNE CULTE

LES AVENTURES DE JACK BURTON DANS LES GRIFFES DU MANDARIN

POPCORN

« Vous croyez que c’est le moment de prendre un cours d’histoire de Chine ? »

Ce

pantois, et chaque mot qui sort de sa bouche est une connerie. « Vous croyez que c’est le moment de prendre un cours d’histoire de Chine ? » lance-t-il par exemple. Un travelling avant souligne son allure de John Wayne beauf quand un champ-contrechamp appuie son incompréhension des enjeux. Avant de passer à l’attaque, la petite troupe avale une potion magique. Un plan fixe, étiré jusqu’à devenir hilarant, les montre coincés dans un ascenseur, visiblement en pleine montée. Et Burton, soudain confiant, passe encore pour une buse. Avec ce héros jamais héroïque, Carpenter maltraite les clichés du cinéma d’action, donnant aux habituels faire-valoir le beau rôle et à l’Américain, celui du bouffon de service. Une audace fatale à l’époque, qui n’a cessé depuis d’alimenter le culte de ce film fou. • MICHAËL PATIN

film, initialement sorti en 1986, occupe une place particulière dans la carrière de John Carpenter : c’est le four commercial qui a précipité son divorce d’avec Hollywood. Et il faut dire que Big John l’avait bien cherché. Car Les Aventures de Jack Burton… est un film excessif, régressif, cartoonesque et ricanant, qui ne passerait jamais la porte d’un studio aujourd’hui. L’histoire d’un routier bas de plafond (Kurt Russell) qui se trouve pris dans un affrontement avec une armée de guerriers et de démons ancestraux, dans l’enclave du Chinatown de San Francisco. Si les combats s’inspirent du fantasy kung-fu, les passages dialogués sonnent comme des versions potaches du western de chambre façon Rio Bravo. C’est le cas de la séquence d’approche avant l’ultime baston, découpée en sketches, lorsque Burton et ses potes chinois (les gentils) se frayent un chemin dans la forteresse de Lo Pan (le méchant). Chaque danger le fait renâcler, chaque monstre le terrorise, chaque explication du sage qui les guide le laisse

— : de John Carpenter (Splendor Films, 1 h 40) Sortie en version restaurée le 31 janvier

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E L Z É V I R

F I L M S

P R É S E N T E

CLÉMENCE BOISNARD

Festival de Sarlat

PRIX DU PUBLIC DOUBLE-PRIX D’INTERPRÉTATION FÉMININE

Z I TA H A N R O T

UN FILM DE

MARIE GAREL-WEISS

AU CINÉ MA LE 28 F ÉVRI ER

Festival de St Jean de Luz

PRIX DU PUBLIC DOUBLE-PRIX D’INTERPRÉTATION FÉMININE


C’EST ARRIVÉ DEMAIN

2023

POPCORN

L’ANNÉE OÙ LA BANDE-ANNONCE N’EUT PLUS BESOIN DU FILM

En

long des trois années que durait généralement une campagne promotionnelle. Les critiques s’étaient spécialisés dans la bande-annonce, bien plus attractives pour les lecteurs que n’importe quel article sur un film. Le jour de la sortie, des spectateurs chauffés à blanc remplissaient la salle… avant la douche froide. Heureusement, la séance était précédée du teaser d’une bande-annonce pour la prochaine superproduction, et la machine à fantasmes se remettait en route. Voyant que les films avaient plus de fans avant leur sortie qu’après, les studios décidèrent de ne produire que des bandes-annonces, pour des films à l’exploitation en salles sans cesse repoussée. C’est pour les voir que l’on payait sa place. Peu importe que le long métrage ne soit jamais visible au final : imaginer ce qu’il pourrait donner suffisait à notre bonheur. • CHRIS BENEY — ILLUSTRATION : PIERRE THYSS

direct de l’avenir, retour sur le moment où Hollywood décida de promouvoir des films qui n’existaient pas. Les spectateurs sortaient toujours déçus des salles. Les films n’étaient jamais à la hauteur des espoirs suscités par leur campagne de promotion. Pour les superproductions, tout démarrait par une image, à peine un échantillon qui préparait, non pas à la sortie du film, mais à celle du teaser de la première bande-annonce, soit un très court montage d’extraits d’un montage d’extraits déjà courts. Puis venaient d’autres bandes-annonces, plus fournies, qui fonctionnaient comme une machine à fantasmes : ce long métrage dont elles donnaient des aperçus, serait-il le plus grand de tous les temps, ou simplement le meilleur de l’année ? Le public avait le temps d’échafauder les théories les plus folles sur le film, tout au

REWIND

FÉVRIER 1978 Sortie de Rencontres du troisième type de Steven Spielberg. En visite sur le tournage, un an plus tôt, George Lucas, qui prépare le premier Star Wars, est impressionné. Nerveux à l’idée que son film marche moins bien que celui de son pote, il lui propose un marché : les réalisateurs se verseront mutuellement 2,5 % des recettes de leur film. Tope là. Pas de chance, c’est Star Wars qui cartonne le plus, et Lucas doit verser 40 millions de dollars à Spielberg. Ah, les problèmes de riches ! • Q. G.

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Crédits non contractuels • Design : Benjamin Seznec / TROÏKA.

AU CINÉMA LE 7 FÉVRIER


L’ŒIL DE MIRION MALLE

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LE NOUVEAU

© VITTORIO ZUNINO CELOTTO - CONTOUR BY GETTY IMAGES

POPCORN

TIMOTHÉE CHALAMET

À

peine 22 ans, et il est déjà en course pour un Oscar grâce à son rôle dans l’exigeant Call Me by Your Name, mélodrame gay sophistiqué de Lucas Guadagnino (lire p. 72). Sa prestation charnelle en ado troublé (teint diaphane, regard sombre) compose à l’écran l’image d’une lolita intello, à la fois sensuelle et torturée. Un corps de star avec une âme noire à l’intérieur, c’est tout ce dont rêve le cinéma d’auteur américain depuis le départ de Johnny Depp pour le cinéma mainstream. Mais surtout, le New-Yorkais a un petit plus très discret qui fait la différence : il est franco-américain. On ne s’étonne donc pas que les plus européens des cinéastes américains comme Woody Allen (A Rainy Day in New York, prévu pour 2018) ou Greta Gerwig (Lady Bird, en salles en février) fassent appel à lui. S’il avoue ne pas assez maîtriser la langue pour oser une carrière chez nous, on l’imagine bien égérie d’un cinéaste français qui saura, comme Olivier Assayas avec Kristen Stewart dans Personal Shopper, tirer le meilleur de ce charmeur singulier. • RENAN CROS

— : « Call Me by Your Name »

de Luca Guadagnino Sony Pictures (2 h 11) Sortie le 28 février

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« NABIL AYOUCH REVIENT EN FORCE AVEC UN FILM MAGISTRAL » SCREEN

« UNE ŒUVRE

REMARQUABLE » CINEUROPA

« UNE RÉPONSE À

L’INTOLÉRANCE »  VARIETY

UNITE DE PRODUCTION PRÉSENTE

PAR LE RÉALISATEUR DE

MUCH LOVED

UN FILM DE NABIL AYOUCH Design : Benjamin Seznec / TROÏKA

MARYAM TOUZANI ARIEH WORTHALTER AMINE ENNAJI ABDELILAH RACHID DOUNIA BINEBINE

LE 14 MARS


LE TEST PSYNÉPHILE

ES-TU PRÊT(E) À AFFRONTER L’ANNÉE 2018 ?

Si ton année 2018 était un film, ce serait…

POPCORN

Un thriller psychologique qui se termine en un torrent de larmes. Un film de gangsters fifties qui sort pas du tout, mais alors du tout, au bon moment. Un film de badass girl qui va tout fucking rafler aux Oscars.

Tu es un être plein de contradictions, à mi-chemin entre… Léa Seydoux et Michel Drucker. Kim Basinger et le clown de Ça. Woody Woodpecker et Humbert Humbert. Le jour de ta mort, tu préférerais…

2018 va-t-elle être TON année ?

Ne pas être là.

Heu… entre le succès et toi, il y a un obstacle ; toi. Ça va glisser.

Être pendu haut et court. Fuir en faisant un triple axel. Il n’y a pas de fumée sans feu…

Oui, quoi qu’il en coûte. En matière d’amour, tu es plutôt…

On n’a jamais vu un aveugle dans un camp de nudistes. Avant que de tout perdre, il faut partir.

Me, myself and I.

Je dis toujours la vérité ; même quand je mens, c’est vrai.

On est bien souvent son pire ennemi. Fais-moi mal Johnny.

SI TU AS UN MAXIMUM DE :

TU N’ES PAS PRÊT(E) DU TOUT Qu’est-ce que la vie : une fiction ? un songe ? un film ? Tu es aussi paumé(e), follement sexy et névrosé(e) que les héros de Wonder Wheel (sortie le 31 janvier). Woody Allen arrête le Xanax et nous offre un cauchemar en forme de journal intime à la sauce fifties. En 2018, la roue tournera peut-être aussi pour Woody ? Prenez votre ticket.

TU ES PRÊT(E) À TOUT Tu donnes tout. Pourtant, il y a toujours quelqu’un devant toi, et ça te donne des idées de meurtre. Tu vas adorer Moi, Tonya, le biopic malin de Craig Gillespie (sortie le 21 février). Le film revient avec panache sur la folle histoire de Tonya Harding, la patineuse accusée d’avoir fomenté l’agression de sa rivale, Nancy Kerrigan. Ça tabasse.

TU ES SUR LE QUI-VIVE Tu as peur en permanence que ta vie bascule dans le drame et tu tentes d’avancer en maintenant un équilibre que tu sais fragile. Tu vas te reconnaître dans le jeune héros de Jusqu’à la garde de Xavier Legrand (sortie le 7 février). C’est un film fort, mêlant génialement les codes du film de genre et une histoire de famille délicate.

• LILY BLOOM — ILLUSTRATION : PABLO GRAND MOURCEL 22



31 JANV.

Indivisibili d’Edoardo De Angelis Chapeau Melon (1 h 40)

Jusqu’à la garde de Xavier Legrand Haut et Court (1 h 33) Page 76

Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin de John Carpenter Splendor Films (1 h 40) Page 14

Non d’Eñaut Castagnet et Ximun Fuchs Aldudarrak Bideo (1 h 42)

The Ride La chevauchée de Stéphanie Gillard Rouge (1 h 26) Page 77

Gaspard va au mariage d’Antony Cordier Pyramide (1 h 43) Page 60

Sparring de Samuel Jouy EuropaCorp (1 h 34)

England Is Mine de Mark Gill Bodega Films (1 h 34) Page 82

Wonder Wheel de Woody Allen Mars Films (1 h 41) Page 62

Voyoucratie de FGKO La Vingt-Cinquième Heure (1 h 24)

Human Flow d’Ai Weiwei Mars Films (2 h 20) Page 82

Centaure d’Aktan Arym Kubat Épicentre Films (1 h 29) Page 76

Zéro phyto 100 % bio de Guillaume Bodin Amétis – Dahu Production (1 h 16)

Atelier de conversation de Bernhard Braunstein ASC (1 h 10) Page 83

L’Insulte de Ziad Doueiri Diaphana (1 h 52) Page 82

7 FÉV.

Cro Man de Nick Park StudioCanal (1 h 29) Page 89

Oh Lucy! d’Atsuko Hirayanagi Nour Films (1 h 35) Page 82

Revenge de Coralie Fargeat Rezo Films (1 h 48) Page 64

Le Voyage de Ricky de Toby Genkel et Reza Memari Paradis Films / Orange Studio (1 h 24) Page 89

Une saison en France de Mahamat-Saleh Haroun Ad Vitam (1 h 30) Page 82

Ni juge ni soumise de Jean Libon et Yves Hinant ARP Sélection (1 h 39) Page 66

Le 15:17 pour Paris de Clint Eastwood Warner Bros. (N. C.)


Agatha Ma voisine détective de Karla von Bengston Les Films du Préau (1 h 17)

Black Panther de Ryan Coogler Walt Disney (2 h 15) Page 77

Le Labyrinthe Le remède mortel de Wes Ball 20 th Century Fox (2 h 21)

Wajib L’invitation au mariage d’Annemarie Jacir Pyramide (1 h 36) Page 78

Rosa & Dara Leur fabuleux voyage de Natalia Chernysheva, Kateřina Karhánková et Martin Duda Folimage (49 min)

Finding Phong de Phuong Thao Tran et Swann Dubus-Mallet JHR Films (1 h 32) Page 83

Mary et la Fleur de la sorcière de Hiromasa Yonebayashi Diaphana (1 h 42) Pages 50 et 88

La Princesse des glaces d’Aleksey Tsitsilin La Belle Company (1 h 28) Page 89

La Forme de l’eau de Guillermo del Toro 20 th Century Fox (2 h 03) Page 70

4 histoires fantastiques de W. Laboury, M. Le Mée, J. Phillipot et S. Calvo Capricci Films / Les Bookmakers (1 h 22)

Moi, Tonya de Craig Gillespie Mars Films (2 h 01) Page 78

Bravo virtuose de Levon Minasian BlueBird (1 h 30)

Winter Brothers de Hlynur Pálmason Arizona (1 h 34) Page 80

L’Apparition de Xavier Giannoli Memento Films (2 h 17) Pages 34 et 83

Drop of the Sun d’Elene Naveriani Vendredi (1 h 01)

Cas de conscience de Vahid Jalilvand Damned (1 h 44) Page 83

Phantom Thread de Paul Thomas Anderson Universal Pictures (2 h 10) Page 68

Le Retour du héros de Laurent Tirard StudioCanal (1 h 30)

Corps étranger de Raja Amari Paname (1 h 32) Page 83

Stronger de David Gordon Green Metropolitan FilmExport (1 h 59)

Vivir y otras ficciones de Jo Sol Les Films des Deux Rives (1 h 25)

14 FÉV.

Un jour ça ira de Stan et Édouard Zambeaux Eurozoom (1 h 30)

21 FÉV.


L’Insoumis de Gilles Perret Jour2fête (1 h 35)

28 FÉV. Call Me by Your Name de Luca Guadagnino Sony Pictures (2 h 13) Pages 20 et 72

La Ch’tite Famille de Dany Boon Pathé (1 h 46)

Tesnota Une vie à l’étroit de Kantemir Balagov ARP Sélection (1 h 58) Page 84

Cœurs cicatrisés de Radu Jude Mag (2 h 27)

7 MARS La nuit a dévoré le monde de Dominique Rocher Haut et Court (1 h 33) Page 74

Les Étoiles restantes de Loïc Paillard Filmarium / Tprod (1 h 20)

La Caméra de Claire de Hong Sang-soo Jour2fête (1 h 09) Page 80

un film de SÉBASTIEN BAILLY

| Aquarelles Sébastien Bailly

Les Aventures de Spirou et Fantasio d’Alexandre Coffre Sony Pictures (N. C.)

HAFSIA HERZI

LISE BELLYNCK

ANNE STEFFENS

FRIEDELISE STUTTE

Féminin plurielles de Sébastien Bailly La Mer à Boire Productions (1 h 22)

Création graphique

MARIE RIVIÈRE BASTIEN BOUILLON ANTOINE RÉGENT SABRINA SEYVECOU BRUNO CLAIREFOND DONIA ÉDEN JULIEN CHEMINADE IMAGE SYLVAIN VERDET - PASCALE MARIN SON MARIE CLOTILDE CHÉRY – CLAIRE ANNE LARGERON – ALEXANDRE HECKER – BENJAMIN VIAU – CHRISTOPHE LEROY MONTAGE CÉCILE FREY – SÉBASTIEN BAILLY MUSIQUE ORIGINALE LAURENT LEVESQUE SCRIPTE SOIZIC POËNCES PRODUIT PAR SÉBASTIEN DE FONSECA – LUDOVIC HENRY SCÉNARIO ET RÉALISATION SÉBASTIEN BAILLY

Les Garçons sauvages de Bertrand Mandico UFO (1 h 50) Pages 28 et 34

Il figlio Manuel de Dario Albertini Le Pacte (1 h 37) Page 81

Le Jour de mon retour de James Marsh StudioCanal (1 h 42)

Lady Bird de Greta Gerwig Universal Pictures (1 h 33) Page 46

L’Ordre des choses d’Andrea Segre Sophie Dulac (1 h 55) Page 81

Madame Mills Une voisine si parfaite de Sophie Marceau Orange Studio / UGC (N. C.)

L’Amour des hommes de Mehdi Ben Attia Épicentre Films (1 h 45) Page 84

The Disaster Artist de James Franco Warner Bros. (1 h 44) Page 84

Ouaga Girls de Theresa Traoré Dahlberg Juste (1 h 22)

La fête est finie de Marie Garel-Weiss Pyramide (1 h 30) Page 84

Eva de Benoît Jacquot EuropaCorp (1 h 40) Page 84

Le Secret des Marrowbone de Sergio G. Sánchez Metropolitan FilmExport (1 h 50)



EN COUVERTURE

BOBINES

QUEER EST L’AVE

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EN COUVERTURE

BOBINES

NIR

Découvrir Les Garçons sauvages, premier long métrage flamboyant – qui échappe à toutes définitions – du sorcier Bertrand Mandico (Notre dame des hormones), c’est explorer une île érogène qui regorge de fluides et d’êtres humains aux amours plurielles, et qui naviguent entre les genres. C’est donc explorer une île queer. Et si l’avenir du cinéma français promettait d’être aussi novateur, jouissif et libre, à l’image du travail d’un autre grand gourou, Yann Gonzalez ? État des lieux de ce qui bouge dans le bon sens.

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MANDICO X GONZALEZ

ZONES ÉROGÈNES

Yann Gonzalez et Bertrand Mandico

Alors que Bertrand Mandico sort ce mois-ci son magnifique premier long métrage, Les Garçons Sauvages, projetant ses actrices (Vimala Pons, Pauline Lorillard…) dans les corps de garçons criminels qui se transforment lors d’un séjour forcé sur une île chargée d’érotisme, Yann Gonzalez (Les Rencontres d’après minuit) finalise son deuxième long métrage, Un couteau dans le cœur, un thriller dans le milieu du porno des années 1970. On a réuni ces « frères de cinéma », comme ils se nomment eux-mêmes, pour parler des puissantes vagues queer qui agitent leurs films. 30


Concevez-vous vos films comme des utopies queer ?

Le cinéma queer doit-il rester dans l’underground pour ne pas perdre sa charge transgressive ? Y. G. : Oui, car je suis très attaché à la notion de danger au cinéma. Quand je fais un film, je veux avoir l’impression de danser sur un fil. Après, c’est vrai que j’aime aussi l’idée que la marge s’invite de manière invasive et pernicieuse au cœur du mainstream… Je ne sais pas. Tu en penses quoi, toi ? B. M. : Dans la marge, on a cet inconfort qui nous permet de rester aux aguets, de ne pas avoir peur de déplaire et de se lancer des défis formels, scénaristiques. Tous les cinéastes queer qu’on aime (Derek Jarman, Bruce LaBruce, Gregg Araki…) partagent des traits formels : un goût pour le baroque, le grotesque, le trash, le D.I.Y… Pour vous, à quoi tient une esthétique queer ? Y. G. : À une forme de liberté. Il faut faire fi des contraintes et ne pas avoir peur du ridicule, du mauvais goût. Pour ça, John Waters, c’est LE pape du queer, un modèle. B. M. : Il ne faut pas oublier les frères Mike et George Kuchar, qui ont beaucoup influencé John Waters. Ils sont assez peu cités ; et pourtant ils ont une influence considérable sur le cinéma queer. Leurs films incarnent bien la flamboyance, la joie du mouvement. Je me souviens qu’ils faisaient aussi des dessins pornos gays déments… Après, en termes d’esthétique, je pense qu’il faut aussi parler du courant camp [style lié aux cultures queer célébrant notamment l’exagération, la frivolité, l’artifice, ndlr] qui est intéressant parce qu’il se niche parfois dans les films plus discrètement déviants de Hollywood. Boulevard du crépuscule de Billy Wilder est très camp, par exemple.

Bertrand Mandico : Oui, c’est l’idée d’un territoire qui s’étend à chaque film. Je vois un peu ça comme une carte du Tendre. Yann Gonzalez : Quand j’imagine un film, je me projette dans des lieux où j’aimerais vivre, à l’intérieur desquels je serais admis avec mes fantasmes, mes partenaires, mes amis. Chacun des films serait comme une île où je pourrais à chaque fois inviter plus de gens. Quand vous entendez le mot « queer », quelles images de cinéma vous viennent en tête ? B. M. : Moi, le premier film qui me vient, c’est Un chant d’amour (1950) de Jean Genet. C’est un film phare qui a été très difficile à voir pendant longtemps et qui a une descendance très large : Jean Cocteau, Kenneth Anger, Rainer Werner Fassbinder… Il est sublime, à la fois délicat et brutal. Y. G. : Je pense au cinéma d’Andy Milligan, un cinéaste américain très underground qui faisait des films d’exploitation dans les années 1960-1980. C’est complètement délirant : il faisait des films d’horreur avec des personnages travestis – parfois avec des costumes médiévaux ! – hallucinés et hyper sexués. Dans son cinéma à très petit budget, il y a une énergie et une liberté inouïes pour l’époque qui en font un véritable manifeste sexuel et politique. Il me semble rejoindre la définition première du queer – qui veut dire louche, bizarre. Je me retrouve dans cette étrangeté-là qui, je trouve, se perd un peu. Le queer, c’est devenu un peu branché, surexploité, on est en train de le normaliser.

Mathilde Warnier et Anaël Snoek dans Les Garçons sauvages

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QUEER EST L’AVENIR


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MANDICO X GONZALEZ Bertrand, vous inventez dans vos films de curieuses créatures informes et très sexuelles, et vous avez dessiné le monstre à tête de vulve que Yann a mis en scène dans Les Îles. Qu’estce qui vous fascine tous les deux dans cette figure du freak ? Y. G. : La figure du monstre réinjecte de l’étrange, du sale, du malade. Et l’idée, c’est de faire de cette maladie un triomphe. B. M. : J’en ai un peu ras le bol de voir des monstres qui bavent et effraient les gens. J’ai envie de les voir jouer d’autres rôles. Les freaks évoluent dans une société aseptisée qui fait tout pour se débarrasser d’eux… Il faut qu’on fasse revenir les monstres, mais autrement. En les magnifiant. En les sexualisant aussi ? B. M. : Ah oui, l’un ne va pas sans l’autre ! Le monstre, c’est une nouvelle chair en mutation qui permet d’imaginer de nouveaux orifices, de nouveaux pénis, plein de nouveaux organes. Ça promet plus de possibles dans le plaisir. Bertrand, dans certains de vos films (Les Garçons sauvages, Notre dame des hormones), vous mettez en scène des humains qui ont des relations sexuelles avec des végétaux. Ça vient d’où ? B. M. : Quand je me promène dans la nature, je vois de la sexualité partout : chaque plante, chaque fruit est un sexe. C’est un appel à l’érotisme, au plaisir sensoriel. J’ai beaucoup été marqué par ma lecture de Vendredi ou les Limbes du Pacifique de Michel Tournier. À un moment du bouquin, Robinson… il baise avec l’île, quoi ! Cette idée de fusion avec la nature m’inspire encore. Y. G. : Personnellement, je suis plus attiré par des environnements urbains. Mais j’aime cette idée que tout puisse être érotisé, que les champs du fantasme soient infinis. B. M. : Ça me fait penser au film Les Conspirateurs du plaisir (1996) de Jan Švankmajer. Chacun va au bout de ses fantasmes pour aboutir à l’extase finale : une nana se fait bouffer les pieds par des poissons tout en sniffant des boulettes de pain. Il y a beaucoup de fluides sexuels dans vos films. C’est rare, dans un cinéma non porno. Y. G. : Je suis plus coincé que Bertrand par rapport à ça. Mais je suis content, j’ai une belle scène d’éjac faciale dans le prochain ! B. M. : Je trouve ça très cinégénique. Je veux retourner l’humain. Je crois que c’est David Cronenberg qui disait qu’on devrait organiser des concours de Miss ou Mister Intérieur, des défilés qui célébreraient la beauté des organes.

Les Garçons sauvages

Dans Les Rencontres d’après minuit ou dans Les Garçons sauvages, vous conférez d’abord une grande puissance érotique à des hommes à la virilité très stéréotypée, avant de détourner, voire de mettre à mal, cette image. Y. G. : Imaginer des personnages masculins qui ne soient pas traversés par un minimum de féminité, ça ne m’intéresse pas beaucoup. On subit depuis tellement d’années cette société virile insupportable et scandaleuse qu’on a envie de la défier dans nos films. Je ressens une frustration, parce que j’ai l’impression qu’on ne peut pas grand-chose contre cette société-là. Ce patriarcat qui n’en finit pas a vraiment du mal à se fissurer. B. M. : Et on en souffre aussi au cinéma. C’est terrifiant. À la fin des Garçons sauvages, on entend cette phrase : « L’avenir est femme, l’avenir est sorcière. » Est-ce une référence au mouvement féministe très actuel des witches, des personnes qui revendiquent une identité de sorcières parce que celle-ci permet d’échapper aux normes sociales et de se réapproprier du pouvoir ? B. M. : Oui, et d’ailleurs j’ai été très touché, car une fan italienne a posté une photo d’elle portant un tee-shirt avec cette citation. C’est un beau cadeau qu’elle se réapproprie cette phrase. Les sorcières sont des femmes libres, puissantes, intelligentes, qui veulent sortir de la domination masculine. C’est le futur.

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« Il faut qu’on fasse revenir les monstres, mais autrement. En les magnifiant. » BERTRAND MANDICO Yann, dans une interview pour Arte, vous disiez de la jeune génération de cinéastes qu’elle était peut-être plus désinhibée par rapport aux problématiques de genre. À qui pensiez-vous ? Y. G. : Je pense que c’est une connerie d’avoir parlé de génération, parce que les films de Bertrand ne me paraissent pas plus inhibés que ceux réalisés par des cinéastes plus jeunes. Mais il y a une forme de contemporanéité dans les films d’Alexis Langlois ou dans ceux de Caroline Poggi et Jonathan Vinel qui a à voir avec une esthétique post-Internet. Je suis envieux de cette modernité, mais elle ne me travaille pas autant qu’eux. En tout cas, ils projettent des images folles, subversives, qui me donnent de l’espoir. Quelque chose est en train d’arriver. B. M. : Chez ces cinéastes, il y a un romantisme très fort. Ils embrassent l’émotion d’une manière super forte. On a du mal, nous, avec la vague cynique qui envahit les festivals.

Y. G. : Je crois que c’est ce romantisme qui nous réunit tous. Naïvement, je dirais que les films ne sont pas là pour faire du mal. Vous, vous faites des films pour faire du bien… B. M. : Tout à fait. Ce qui n’empêche pas la noirceur. C’est le cinéma comme espace artistique de jouissance. Tous les deux, on n’a pas peur d’être ridicules : on filme nos tripes. Y. G. : Toi, au sens littéral. B. M. : Oui, mais je mets des fleurs autour. • PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET ET TIMÉ ZOPPÉ — PHOTOGRAPHIE : PALOMA PINEDA

— : « Les Garçons sauvages »

de Bertrand Mandico UFO (1 h 50) Sortie le 28 février

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QUEER EST L’AVENIR


ELINA LOWENSÖHN

REINE DE QUEER

Elina Lowensöhn traverse le cinéma façon comète, sans élire de territoire. Punk dans les années 1980, icône du cinéma indé américain dans les années 1990, muse lumineuse des artistes sombres dans les années 2000, Elina sème le culte partout où elle passe. Les Garçons sauvages, dans lequel elle irradie sous le regard amoureux de Bertrand Mandico, l’estampille maîtresse du queer, annonçant les prémisses d’une nouvelle métamorphose.

En

1980, Elina Lowensöhn, 14 ans, quitte son Bucarest natal pour s’épanouir aux États-Unis. « J’ai changé de pays et de culture. Toutes les filles avaient des boyfriends ; tous les garçons, des girlfriends. Moi, en Roumanie, je n’avais pas de copain. À 16 ans, j’ai fait mon premier stage de théâtre, j’ai embrassé mon premier garçon ; je n’étais pas amoureuse, mais j’étais heureuse que quelqu’un m’embrasse. Le théâtre est devenu mon pays et je suis devenue punk. » Une fois installée à

New York, Elina saisit la mégapole comme le lieu de tous les possibles. « Tu ne connais personne, tu rencontres quelqu’un, et cette collision provoque tout. » Elle trouve, avec sa coloc, que son voisin fait trop de bruit et découvre que, tiens, il s’agit d’Iggy Pop. Le metteur en scène de théâtre Travis Preston lui présente un certain Hal Hartley. Coup de foudre tout feu tout flamme. Avec lui, Elina brûle le cinéma indépendant américain des années 1990, le temps d’une choré hommage

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QUEER EST L’AVENIR Unis et l’Europe. « À cette époque-là, j’ai attiré des personnalités très différentes comme Philippe Grandrieux pour Sombre (1998), ou Jude Law qui m’a choisie dans une liste pour La Sagesse des crocodiles (Leong Po-chih, 1998). » Bertrand Mandico tombe amoureux, révèle son potentiel queer au gré de courts hallucinés (Notre dame des hormones, 2015). « J’aime me transformer d’un film à l’autre. Récemment, je suis heureuse d’avoir fait une femme SDF dans Suite armoricaine de Pascale Breton, comme une artiste pistolero dans Laissez bronzer les cadavres d’Hélène Cattet et Bruno Forzani. Je suis à ma place dans les métamorphoses. »

au Bande à part de Jean-Luc Godard dans Simple Men (1992). Une coupe à la Louise Brooks, du Sonic Youth, et hop !, Quentin Tarantino, ébloui, s’en inspire pour Pulp Fiction. Inconsciemment, Elina flirte déjà avec le queer, elle croise Huppert avec sa perceuse dans Amateur (Hal Hartley, 1994) et attire l’attention de la Deneuve qui, dans les toilettes du Lutetia, lui avoue son admiration. « Étant roumaine, j’avais une étrangeté, mon accent intriguait. » Nos extraterrestres préférés veulent communiquer avec elle : Steven Spielberg la choisit pour La Liste de Schindler (1994), David Lynch produit Nadja (Michael Almereyda, 1994), film de vampires dans lequel elle tient le rôle principal, et David Bowie lui confesse son amour pour Damien Hirst sur le tournage de Basquiat (Julian Schnabel, 1997). « Il me parlait aussi de sa collection de papillons. C’étaient de beaux moments, mais un instant suspendu. » Fuyant les productions calibrées comme les sirènes hollywoodiennes, Elina trouve refuge quelque part entre les États-

Dans Les Garçons sauvages, Elina change de sexe et s’impose comme la patronne queer. « Avant, quand on est plus jeune, on essaye de préserver une image. Maintenant, je peux me grimer pour un rôle. Je m’abandonne plus. » Yann Gonzalez, qui vient de la diriger dans Un couteau dans le cœur, l’a bien compris ; le plasticien Tom de Pékin, aussi. Pour ce dernier, elle a participé à une série d’œuvres autour d’un poème d’Alfred Jarry. « Je serais très curieuse de voir Tom réaliser un film d’animation érotique. Il dessine souvent des hommes en cagoule dans des paysages, ça pourrait être très beau. » Une question nous brûle les lèvres : désormais, quelles métamorphoses attendre d’Elina ? Deux nouveaux objets-monstres de Mandico, « tournés en cachette » : un premier au titre encore inconnu, shooté à New York en plein été façon cinéma-guérilla, dans lequel elle joue une chanteuse éventrée « dont les viscères flottent dans le ciel et chantent ». Et un second, Ultra pulpe, tourné avec la team des Garçons sauvages, dans lequel elle incarne une réalisatrice de films de SF-gore et érotiques que s’apelerio… Joy d’Amato ! Cette année, Elina enchaînera le prochain Marie Losier (« J’y joue une femme des neiges qui chante. ») et le coup d’essai de Chiara Malta (« L’histoire d’une jeune réalisatrice hantée par mon image d’actrice dans Simple Men. ») Sans oublier le prochain projet long de son Mandico, « un western organique où je jouerai… un homme ». Fais gaffe, la Huppert, « le » Lowensöhn pourrait définitivement s’imposer comme la queen des queer. • ROMAIN LE VERN — ­ PHOTOGRAPHIE : PALOMA PINEDA

« Je suis à ma place dans les métamorphoses.»

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BELLE BIZARRE


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LES PORNOS FÉMINISTES

PLAISIRS SANS BORNES

Hot Power Couple d’Erika Lust, 2017

En parallèle à une industrie du porno mainstream centrée sur le désir masculin et aux codes très normatifs existent des films explicites féministes, éthiques et queer. En Europe, Erika Lust et Ovidie sont les têtes de proue de cette frange révolutionnaire du cinéma pour adultes. Opération à corps ouverts. 36


QUEER EST L’AVENIR sculpturale usine en friche à ciel ouvert. Deux hipsters sexy – un homme noir, courtes tresses, muscles fins ; une femme brune, peau blanche, l’air impérial – commencent à rire, à s’aguicher, à jouer avec des sex-toys et, quand ils brûlent complètement de désir, la femme pénètre l’homme avec un gode ceinture. On voit parfois le pénis en érection du garçon en gros plan, mais il ne s’en sert jamais pour donner du plaisir à sa partenaire ; pour cela, il utilise d’autres parties de son corps – à la fin de la vidéo, chacun aura joui. Le court métrage Architecture Porn d’Erika Lust s’inspire d’un fantasme confié par un internaute, comme les autres films à louer sur XConfessions, la plate-forme de cette grande figure du porno féministe, qui a d’ailleurs lancé, en septembre 2017, un appel à produire des pornographes prometteuses. Dans le porno féministe, le récit, les rôles genrés, les apparences physiques, les positions et les performances sexuelles ne collent à aucun schéma prédéfini. La seule norme, c’est de privilégier les points de vue et les désirs

dans son essai Lust Horizons: Is the Women’s Movement Pro-Sex? en 1981. Des actrices issues de l’industrie du porno américaine retroussent leurs manches et prennent en main la représentation des corps féminins. Candida Royalle fonde dès 1980 sa société Femme Films, alors qu’Annie Sprinkle se met en scène dans des performances sexuelles publiques qui feront date. Au début des années 2000, Erika Lust et Ovidie se mettent à faire des films explicites et en renouvellent les formes. Comme leurs aînées, ces réalisatrices de la deuxième vague ne sont pas accueillies à bras ouverts par l’industrie dominante. « À nos débuts, se souvient Ovidie, la plupart des diffuseurs mainstream nous disaient : « Il n’y a pas de demande pour ça, ça marchera jamais. » Ces mecs qui nous avaient claqué la porte au nez sont aujourd’hui à l’agonie ou ont déjà fermé boutique. Nous, on n’a jamais fait fortune, mais on est encore là. » En 2000, à seulement 19 ans, elle utilise sa notoriété d’actrice X pour convaincre la société Marc Dorcel de produire son premier long métrage, Orgie en noir. « J’avais déjà

© ERIKA LUST FILMS

La seule norme, c’est de privilégier les points de vue et les désirs féminins. féminins, le consentement (pas de violences entre partenaires, sauf dans le cadre de règles établies, comme dans le BDSM, et c’est toujours la complicité qui fait monter la température) et le safe sex (la capote est partout, le gant en latex est même souvent utilisé pour la pénétration manuelle, et leur mise en place est très érotisée). Cet exaltant champ de liberté est une réponse aux carcans de représentations du porno mainstream. Il y a presque quarante ans, une poignée de femmes a entrepris de les dynamiter.

DOUCHE CHAUDE

Fin des années 1970. En plein âge d’or des grands studios pornos, les féministes américaines se déchirent dans des luttes encore vivaces aujourd’hui, les sex wars, autour notamment d’une question : la pornographie avilit-elle les femmes ? Dans les milieux queer, on pense que non, pas forcément, et que cela peut constituer de formidables moyens d’empowerment dès lors qu’émergent d’autres points de vue que celui des hommes blancs hétéros. C’est ainsi que naît ce que la journaliste américaine Ellen Willis a nommé le féminisme « pro-sexe »

des idées sur ce que je voulais faire, inspirée par la première vague de féminisme pro-sexe, mais j’ai dû faire des concessions, sinon le film n’aurait eu aucune chance d’exister. » Grâce au bon accueil du film, on lui lâche la bride dès le suivant, Lilith (2001), et elle n’a pas cessé depuis de réaliser des pornos non sexistes dans lesquels elle n’hésite pas à montrer digues dentaires et rapports sexuels avec un préservatif féminin ou pendant les règles. Dans son documentaire Pornocratie (2017), elle dénonce la culture du viol et la performance inhumaine qui gangrènent le porno mainstream depuis l’avènement en 2006 des tubes, ces plates-formes de streaming diffusant gratuitement du porno qui ont détraqué le marché – et provoqué la faillite de la plupart des studios. « Le sexe peut rester sale, mais les valeurs doivent être propres », clamait Erika Lust dans son discours intitulé It’s Time for Porn to Change lors du TEDxVienna en 2016. Dans son cinéma, le care, le « souci de l’autre », passe aussi par une esthétique chaleureuse. Lumières travaillées, mouvements de caméra voluptueux, plans de coupe contemplatifs… Ses productions ressemblent plus à des 37

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Une


LES PORNOS FÉMINISTES films indés traditionnels qu’au porno gonzo (dans lequel souvent les acteurs masculins filment eux-mêmes, caméra au poing, leurs rapports sexuels dans des lumières naturelles souvent trash) qui inonde les tubes. Cette fracture esthétique vise aussi à appâter l’audience vers ses sites payants (erikalust.fr, xconfessions.com) : il faut créer de la valeur ajoutée par rapport aux contenus gratuits. En incitant les spectateurs à payer leur porno, elle espère aussi leur faire prendre conscience des coulisses de ce qu’ils consomment. Alors que les acteurs X mainstream doivent brader leurs tarifs, accepter n’importe quoi et sont souvent voués à l’anonymat, Lust Films fait tout pour bien rémunérer ses acteurs et les valoriser en publiant making of et interviews. « L’éthique de notre démarche est primordiale, explique la Suédoise par Skype depuis son bureau à Barcelone. Être responsable, prendre soin, s’assurer que l’équipe et les acteurs vont bien, qu’ils ont envie d’être là, leur expliquer à l’avance ce qu’ils vont faire sexuellement… C’est très important. »

« Il ne faut pas se leurrer, rappelle Ovidie, le porno alternatif, féministe, queer, n’est jamais qu’un grain de sable dans toute cette merde. » Si les sites d’Erika Lust sont de plus en plus fréquentés (et à 40 % par des femmes) et que les initiatives du genre fleurissent sur la Toile depuis les années 2000 (pinklabel.tv, girlsoutwest.com…), difficile de rivaliser en ligne avec les tubes : le piratage représente aujourd’hui 95 % de la consommation de

© CAMILLE SAUVAYRE

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LES AFFRANCHIES

porno, selon le directeur général de Marc Dorcel interrogé dans Pornocratie. Mais la création des Feminist Porn Awards à Toronto en 2006 et de nombreux autres festivals de pornos alternatifs (le Pornfilmfestival à Berlin, Cinekink à New York), dont les séances affichent maintenant complet des semaines à l’avance, démontrent un engouement pour le genre. À partir de 2010, le nombre de films soumis aux festivals explose : c’est la troisième vague de porno féministe avec, selon Ovidie, « des réalisatrices féministes 2.0, des digital natives qui ont accès à des outils de prises de vue plus cheap que nous dix ans plus tôt et qui ont surtout la possibilité d’“uploader” elles-mêmes leurs contenus. » La seule technique toujours coûteuse, c’est la réalité virtuelle. Jennifer Lyon Bell est la seule pornographe féministe ayant pu se lancer dans l’aventure. Dans son film Second Date, un homme et une femme se séduisent et se donnent un orgasme sans pénétration et sans enlever leurs vêtements. La VR n’est ainsi pas utilisée dans son potentiel de performance (le champ à 360 degrés ne sert pas à montrer frontalement et simultanément plein de pratiques), mais avec un minimalisme qui crée une intimité troublante de réalisme. En termes de diversité des représentations, s’il y avait déjà une production de pornos queer du temps de la deuxième vague (des femmes obèses, de toutes les couleurs, des personnes trans ou non binaires et des pratiques soft et BDSM dans les célèbres Crash Pad Series de l’américaine Shine Louise Houston et sur la tentaculaire plate-forme américaine de

My Body My Rules d’Émilie Jouvet, 2017

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Second Date de Jennifer Lyon Bell, 2017

Dans Second Date, la VR est utilisée avec un minimalisme qui crée une intimité troublante de réalisme. Courtney Trouble, Indie Porn Revolution), ces franges, affranchies des diffuseurs, ont gagné en importance et en accessibilité ces dernières années. En France, c’est Émilie Jouvet, qui ne réalise pas de pornos mais travaille notamment sur « le féminisme intersectionnel et la nudité politique », qui bouscule les représentations depuis son manifeste queer autoproduit, One Night Stand, en 2005. Pour elle, « le corps féminin/ queer doit faire face à plusieurs formes d’oppression qui s’imbriquent (patriarcat, racisme, colonialisme, capitalisme, hétérosexisme, aliénation religieuse). Les protagonistes de mes films transgressent le partage entre sujet et objet afin d’interpeller sur la condition des femmes et des LGBTQI. » My Body My Rules, son bousculant dernier documentaire, se clôt sur une orgie en forme d’utopie inclusive impliquant entre autres une femme handicapée et une autre au corps vieillissant. Parmi les autres performeuses, Rébecca Chaillon et Élisa Monteil, qui créent

des spectacles queer au sein de la compagnie Dans le ventre. Élisa Monteil a aussi monté il y a un an le projet Super sexouïe, un podcast érotique qui propose d’exciter par le son à grand renfort de lectures, bruits de liquides, gémissements et respirations savamment mélangés. Une menace plane cependant. S’il y a toujours eu plus de liberté en Europe qu’aux États-Unis en matière de représentations du sexe (raison pour laquelle l’Américaine Jennifer Lyon Bell s’est installée à Amsterdam), Ovidie craint pour l’avenir du porno, toutes catégories et nationalités confondues. « Aux États-Unis, on a le droit de tourner seulement dans certains États comme la Californie, et même là ça commence à être remis en cause depuis deux ou trois ans par des forces conservatrices. Des formes d’interdiction de la pornographie ont aussi lieu en Angleterre, et ça se profile doucement en Suède. » Pour le futur, c’est pourtant bien le plaisir et non la censure qu’on souhaite sans frontières. • TIMÉ ZOPPÉ 39

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© BLUE ARTICHOKE FILMS - IREENE MORAY

QUEER EST L’AVENIR


VERBATIMS

VISIONNAIRES Cinéastes, musiciens, plasticiens, intellectuels, militants… Ils nous ont donné leurs visions du queer au cinéma.

KIDDY SMILE

Je trouve une scène de la série Sense8 des sœurs Wachowski hyper progressiste dans la représentation de ce qu’est un acte sexuel. C’est une orgie qui implique des gens transgenres, des bisexuels et des hétérosexuels. Certains hommes homosexuels ont des interactions sexuelles avec des femmes hétéros, des hommes hétéros embrassent des mecs homos… Tout se mélange, il n’y a plus de limites ni d’étiquettes. Et j’aime que ce soit filmé de façon très romantique. […] Le ciné-

ma s’est tellement cantonné aux mêmes types d’histoires que, s’il veut retrouver un souffle, il doit aborder des sujets qui n’ont pas été traités, soit tout ce qui n’intéresse pas et ne tourne pas autour d’un homme hétérosexuel blanc. On a déjà 70 milliards d’histoires d’amour entre une femme et un homme… Peut-être qu’il y a d’autres façons de faire. Pour moi, être queer, c’est avoir une position politique qui tente de briser le système. Si le cinéma traditionnel commence à s’ouvrir et à donner une place de plus en plus importante au queer, ça ne fera que l’enrichir. »

NAELLE DARIYA

ACTRICE ET COORGANISATRICE DES SOIRÉES TRANS SHEMALE TROUBLE Le cinéma français actuel nous inonde d’images naturalistes et je trouve ça tellement chiant, ça manque d’imagination. Globalement, les films qui reprodui– sent l’idéologie dominante, une société ultra (hétéro)normée et patriarcale, ça ne me fait pas rêver. Le cinéma doit nous amener ailleurs. Le queer offre justement un horizon de possibi– lités : une histoire d’adultère entre une mère de famille et un androïde, un revenge movie où de jeunes guerrières phalliques tueraient des méchants hommes cisgenres blancs au pouvoir… Le queer permet d’inverser les schémas

PRÉDICTIONS On a lu dans notre boule de cristal pour voir ce que le queer nous réserve cette année, au cinéma et dans les séries.

classiques d’oppression. Les castings sont plus inclusifs et donc plus représentatifs de la société. Adieu les Catherine Deneuve et autres actrices aux prénoms de fleurs, on laisse enfin la place à Samira et Aïssatou. Le queer s’affranchit de la dichotomie homme/femme et offre des représentations qui s’inscrivent au-delà des stéréotypes de genres inculqués dès la maternelle. En déconstruisant ces normes, on peut espérer un meilleur avenir, à l’écran et dans la vraie vie. »

Bertrand Mandico est en montage d’Ultra pulpe, un moyen métrage narrant le crépuscule d’un couple de femmes sur le tournage d’un film d’apocalypse. • Le nouveau court métrage de la jeune Marie de Maricourt, Je fais où tu me dis, sur une vingtenaire handicapée qui tente de vivre ses fantasmes ultra libres,

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sera présenté à la Berlinale en février. • En mars se tournera à New York Port Authority, premier long de Danielle Lessovitz, sur la romance entre un ado désœuvré et une trans adepte de voguing. • Grosse attente sur la sortie du premier long de Jonathan Vinel et Caroline Poggi, Jessica Forever, sur un groupe de guerriers apaisés

© SYLVAIN LEWIS ; MAGALI BRAGARD

BOBINES

CHANTEUR, DJ ET DANSEUR DE VOGUING


QUEER EST L’AVENIR TOM DE PÉKIN ARTISTE

Dans le très beau Race d’Ep de Lionel Soukaz et de Guy Hocquenghem (1979), il y a une scène de drague entre deux hommes dans un bar parisien qui se transforme le soir en un lieu de rencontre pour garçons homo­sexuels. Un personnage raconte, en fabu­ lant, à un de ses amis au téléphone cette soirée et sa rencontre avec un autre homme : “[…] il n’est même pas américain […] entre nous – ne le répète pas –, c’est un dissident soviétique […] et pourquoi un dissident soviétique n’aurait pas une histoire d’amour avec une folle capita­liste décadente ? […] vous pigez rien au romantisme

moderne […] on a tous les deux l’expérience du malheur, on est usés par la vie…” Il serait plus juste de définir cette scène comme un bijou camp. […] Je ne pense pas que le cinéma puisse se limiter à un genre. Il a toujours absorbé toutes les tendances des sociétés, les libère, les discrimine, les transforme, on passe du divertissement à la bêtise, de la propagande aux luttes politiques. C’est par le cinéma que j’ai pu construire ma sexualité dans les années 1980, je lui dois beaucoup. C’est le queer qui a besoin du cinéma. »

ROKHAYA DIALLO

Dans Battle of the Sexes de Jonathan Dayton et Valerie Faris (2017), j’ai été très touchée par la scène où Billie Jean King rencontre une femme dans un salon de coiffure. Les cinéastes filment leur rapprochement, permis par le prétexte que l’une coiffe l’autre, en plans très serrés. Les bruits ambiants s’effacent pour ne plus laisser place qu’au son de leurs voix. Le calme dédramatise le début de leur relation dans un contexte où son caractère homo­sexuel la rend scandaleuse. […] Tous les films

qui permettent de sortir du regard des personnes socialement dominantes représentent un apport positif. Le vécu des personnes aujour­d’hui identifiées comme queer a longtemps été stigmatisé, il l’est toujours dans la plupart des régions du monde. Il est essentiel que ces histoires ne soient pas narrées depuis des points de vues extérieurs, car toute la sensi­ bilité et l’empathie dont les non-queers pourront faire preuve ne remplacera jamais la voix des personnes qui sont sans cesse marginali­ sées dans les récits cinématographiques. »

ALEXIS LANGLOIS

© FRED MORIN ; BRIGITTE SOMBIE ; PALOMA PINEDA

CINÉASTE

D a n s F l a m in g C reat ures d e J a c k Sm it h (196 3), de s c ré at u re s f la m ­ boya ntes écoutent u ne spea ker i ne qui don ne une leçon de maquillage. L es personnages commencent à se tartiner les lèvres de noir et s’amusent à parodier c e s conseils beauté. Avec leurs faux nez et leurs parures de pacotilles, on dirait des enfants qui singent l’emphase des divas. La caméra survole leurs corps qui s’entremêlent. Un tube de maquillage glisse d’une joue à une fesse poilue. Le maquillage fusionne les corps. Ils se tripotent et

par le monde qu’ils créent avec une jeune femme. • Vernon Subutex, la saga de Virginie Despentes sur un disquaire à la rue qui croise un tas de gens qui l’hébergent, va devenir une série pour Canal+ avec Romain Duris. Tournage prévu ce printemps. • En juin, on attend How to Talk to Girls at Parties de John Cameron Mitchell,

révulsent leurs yeux de plaisir. Ils prennent leur pied à se maquiller avec une bite en guise de lipstick. Pour dire au revoir, ce n’est pas la main qu’ils agitent mais leurs couilles molles […] Le queer permet de démultiplier le pouvoir de métamorphose du cinéma. En privilégiant la poésie et l’artifice, on peut mettre en scène tous types de corps, de récits et d’images. Ne plus se soucier de l’universel, mais filmer les marges. Montrer des visions féroces où la beauté peut naître de n’importe où. »

drôle d’histoire d’amour entre un jeune punk et une extraterrestre. • Alexis Langlois tourne cet été De la terreur, mes sœurs, un court dans lequel des copines trans, entre cocktails et drague sur smartphone, se vengent contre des transphobes. • Après Elle, Paul Verhoeven retrouve Virginie Efira pour Sainte Vierge,

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une adaptation libre et sulfureuse de Sœur Benedetta, entre sainte et lesbienne (1987) de Judith C. Brown. • Dans la série en développement Pink Flamingo de Virginie Sauveur, produite par Arte, Jules retrouve sa famille en France après sa transition de femme à homme au Canada. • Q. G. & T. Z .

BOBINES

JOURNALISTE ET ÉCRIVAINE


QUEER EST L’AVENIR AMANDINE GAY

CINÉASTE ET COMÉDIENNE J ’a i m e b e a u c o u p G u y Gilles, et je pense que dans un contexte moins hétérocentré et machiste que celui de la Nouvelle Vague il aurait eu la place qu’il méritait. Ses audaces esthétiques et thématiques, comme la scène de l’héroïnomane qui se fait un shoot dans Absences répétées (1972), étaient vraiment transgressives pour l’époque. […] L’arrivée des esthétiques queer dans le mainstream, je l’attribue à cinquante ans de luttes des mouvements

LGBTQI qui culminent ces dernières années avec le mariage pour tous et, peut-être cette année, la P.M.A. pour toutes. Moi, ce qui m’intéresse en tant que réalisatrice, c’est de pouvoir donner des rôles forts aux femmes, et puis de représenter tout le monde. Dans le gang de filles de mon projet de rape and revenge, il y aura des personnes queer et complexes. Ce genre filmi­ que se prête bien à une réappropriation par les femmes de choses qui n’ont pas été faites pour nous, pour les subvertir. »

JULIA DUCOURNAU rants. On ne les voit jamais ensemble, mais leur couple ne fait aucun doute. […] Selon moi, tout ce qui propose une vision plurielle du monde, tout ce qui favorise la représentation de l’“autre que soi”, tout ce qui nous aide à concevoir l’humanité comme une entité en mouvement, et enfin tout ce qui contribue à dessiner de nouveaux territoires et de nouveaux héros va dans le sens du progrès. En ça, le queer est et sera toujours inhérent à toute forme d’art. »

MARIE LOSIER CINÉASTE

Mes premiers grands amours de cinéma sont les films de l’underground new-yorkais des années 1960 et 1970. George et Mike Kuchar, les rois du camp et du cinéma queer, mais aussi Jack Smith, Kenneth Anger, Curt McDowell, Joe Gibbons, dont certains sont devenus des amis et ont joué dans mes films. Plus tard, j’ai découvert les films de Jonathan Caouette ainsi que des cinéastes européens

très forts qui font partie de ma vie, qui me nourrissent, comme João Pedro Rodrigues, Bertrand Mandico, Yann Gonzalez. Il y a aussi le Satyricon de Fellini, Pasolini, Cocteau qui ont accompagné mon enfance. Tous ces réalisateurs ont en commun cette célébration d’être autre, d’être un corps transformable, des êtres travestis, androgynes, libres, mystérieux, graphiques. Ils travaillent sur l’amour du corps, la douleur du corps, l’invention du corps et du medium cinéma. »

SMITH

ARTISTE ET CINÉASTE Avec l’immense regret de ne pas citer des sommets de merveilleux que l’on trouve dans Un chant d’amour de Genet, Trash de Morrissey, Pink Narcissus de Bidgood, Edward II de Jarman, ou Hedwig and the Angry Inch de Mitchell * gay male domination alert *, je suis bien obligé de citer la scène des Larmes amères de Petra von Kant de Fassbinder où cette dernière, éplorée sur sa moquette en pilou, abreuve son chagrin de gin sec en attendant désespérément un coup de fil de sa bien-aimée évaporée – l’archétype de la drama-queen-queer par l’empereur de cette catégorie ! Certains

films m’apparaissent queer dans leur matière même : Mulholland Drive est un film d’amour, surréaliste, gore, érotique, mélodramatique, comique, qui échappe furieusement à toute catégorie. Lynch y oblitère son male gaze pour laisser place aux désirs, aux rêves, aux espoirs, aux cauchemars inten­ ses de ses deux protagonistes amoureuses. La prochaine étape nous revient : signer les prochains films du genre, y donner la voix et y représenter nos propres communautés, et défi­ nitivement prendre notre place. »

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© PALOMA PINEDA ; VINCENT DESAILLY ; D. R.

BOBINES

CINÉASTE

Il y a un film qu’on ne pense pas tout de suite à qualifier de queer, et pourtant… Dans Un après-midi de chien de Sidney Lumet, Sonny, le personnage principal interprété par Al Pacino, braque une banque pour payer l’opération de changement de sexe de son amant, Leon. Ce n’est pas le sujet du film, mais j’aime l’évidence avec laquelle cette information nous est donnée. Lumet n’y voit rien d’extraordinaire ou de choquant (nous sommes en 1975). Les échanges téléphoniques entre Sonny et Leon sont simples, contenus et déchi-



MICROSCOPE

LA PLUS BELLE FILLE DE LA GALAXIE

Comme le diable, le cinéma se loge dans les détails. Geste inattendu d’un acteur, couleur d’un décor, drapé d’une jupe sous l’effet du vent : chaque mois, de film en film, nous partons en quête de ces événements minuscules qui sont autant de brèches où s’engouffre l’émotion du spectateur. Ce mois-ci : quelques pas de danse dans Les Gardiens de la galaxie 2 de James Gunn.

BOBINES

C’est

une guerrière et les guerrières ne dansent pas. Elle avait prévenu dans le premier film où déjà Peter, sur un vieux tube d’Elvin Bishop, tendait sa main terrienne pour un slow et sa bouche pour un baiser qu’en un bref oubli de son orgueil de guerrière, elle avait failli lui donner mais non, in extremis, un non en lame de couteau sur gorge de beau parleur. On comprend que Peter retente sa chance, à un film et quelques planètes de là dans un décor pareillement kitsch, balcon rococo moche et beau comme une pochette de space rock allemand, qui leur offre de nouveau un peu d’intimité entre deux pétarades, deux courses contre la mort, deux planètes à sauver : Gamora, avec sa peau vert

La galaxie entière retient son souffle au spectacle des guerriers amoureux. absinthe, est la plus belle fille de la galaxie. Cette fois, Peter a beaucoup mieux qu’Alvin Bishop. Il a Sam Cooke, « le plus grand chanteur terrien de tous les temps ». Alors Gamora la guerrière cède à Peter, à Sam, et danse un peu. Et ces quelques secondes de danse de l’autre côté de l’arc-en-ciel forment la scène la plus gracieuse qu’on ait vue depuis des lustres dans le gros cinéma américain de studio. Ce n’est pas un hasard : Les Gardiens de la galaxie 2 est, à égalité avec le premier épisode, le film le plus gracieux qu’on ait vu depuis des lustres dans le gros cinéma américain de studio. Il s’en est fallu de peu qu’on ne le remarque pas, fatigué par avance des promesses de légèreté non tenues par ces films-mastodontes

à super-héros post-post-post-modernes, tout en œillades pop-culturelles. Il s’en est fallu de peu qu’on ne voit pas, derrière l’arbre Marvel, la forêt de détails merveilleux de ce film d’orphelins sentimentaux, filles de toutes les couleurs (vertes, bleues, roses), arbrisseaux dansants, ratons laveurs aux cœurs brisés, bondissant aux quatre coins de la galaxie comme dans un péplum de Bava, un film de pirates de Curtiz, une comédie musicale de Donen. Parmi ces détails, il y a ceux de la scène de slow. Par exemple le vent léger qui, sur le balcon au crépuscule (de quel soleil ?), soulève doucement les cheveux de Gamora tandis qu’elle fait semblant de ne danser qu’à contrecœur. Ou ses doigts serrés sur l’épaule de Peter quand ses yeux, eux, feignent pour lui d’être encore ceux d’une guerrière et pas d’une amoureuse. Surtout il y a cet infime et chaleureux détail, qui se révèle pour qui sait tendre l’oreille et vient expliquer l’impression étrange que la galaxie entière retient son souffle, pendant le slow, au spectacle des guerriers amoureux. Une impression de silence malgré le morceau de Sam Cooke et les boniments du Terrien et les résistances de la Martienne. Une impression qui, de nous approcher si près d’eux, à l’autre bout de la galaxie, nous fait courir sur l’échine un frisson comme on n’en a pas connu depuis longtemps dans un film de ce gabarit. N’importe quel autre film de ce registre, tout à ses réflexes de juke-box, aurait noyé le moment sous le morceau de Sam Cooke. Mais pas celui-ci, qui garde à un volume infinitésimal le son de la scène, c’est-à-dire surtout : le martèlement léger des pas de danse, le crissement des blousons, le vent discret qui ne bruisse dans aucun arbre devant la terrasse, seulement dans les cheveux rouges de Gamora. • JÉRÔME MOMCILOVIC

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© D. R.

BOBINES

MICROSCOPE

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BOBINES

GRETA GERWIG

GIRLHOOD

Révélée comme actrice par les films de son compagnon, Noah Baumbach, qu’elle a coécrits (Frances Ha, 2013 ; Mistress America, 2015), Greta Gerwig réalise son premier film en solo, Lady Bird. La parfaite Saoirse Ronan y campe une ado excédée par sa mère, qui ronge son frein dans un lycée catho de Sacramento. Avec l’air doucement perché qu’elle affiche parfois pour ses rôles, Gerwig nous a expliqué comment elle a désamorcé les pièges du teen movie. 46


Lady Bird s’ouvre sur une citation de l’écrivaine Joan Didion. Pourquoi ? Elle vient de Sacramento, comme moi. Avant de lire ses livres, je ne me rendais pas compte qu’il y avait matière à écrire sur ce coin-là de la Californie. Cette immense auteure pleine d’éloquence m’a permis de redécouvrir mon monde. Comme j’avais moi aussi des aspirations artistiques, c’était très important qu’elle vienne du même endroit que moi. Le récit se déroule en 2002, et vous avez également étudié dans un lycée catholique à Sacramento. Vous êtes-vous inspirée de votre propre adolescence ? En partie seulement. C’est un peu après que je sois moi-même allée au lycée. Je voulais parler de ce qui se passe aujourd’hui, sans ancrer l’histoire tout à fait de nos jours. En fait, je ne saurais pas comment mettre en scène un film sur des ados de maintenant sans filmer un tas de smartphones. Les jeunes sont tellement connectés… C’est dingue comme plein de structures sociales se sont déplacées sur Facebook, Snapchat ou Instagram. Mais je voulais surtout évoquer un moment de bascule des États-Unis dont nous vivons les répercussions aujourd’hui. En 2002, on était en guerre en Afghanistan, le conflit en Irak était sur le point de commencer, l’érosion de la classe moyenne s’accélérait, on était à l’orée de ce bouleversement technologique qu’est Internet mais ce n’était pas encore exactement là. On sentait qu’on était dans un moment charnière, même si c’est toujours difficile à identifier quand on est en train de le vivre. Comment étiez-vous, ado ? J’étais un peu l’opposé de Lady Bird. Je suivais les règles, je voulais réussir et plaire aux gens. Je ne me suis jamais inventé de pseudo, je n’ai jamais coloré mes cheveux en rouge. J’ai adoré le lycée, je n’étais pas en colère. Mais j’ai pensé beaucoup de choses sans les exprimer ou les faire. Quelque part, j’ai réparé ces frustrations en écrivant le personnage de Lady Bird. Quels genres de films aimiez-vous à l’époque ? J’adorais les grosses productions hollywoodiennes ! Vers 13 ou 14 ans, j’étais folle de Titanic. En fait, je n’avais pas trop conscience que les films étaient fabriqués par des gens. À Sacramento, il n’y avait pas

de cinéma d’art et essai. J’allais parfois à la bibliothèque pour emprunter des DVD, mais il n’y avait pas de culture autour du cinéma, je ne connaissais personne qui regardait des films d’Ingmar Bergman. J’avais un goût plus prononcé pour le théâtre, je lisais beaucoup de pièces. Ce n’est qu’à la fac que j’ai commencé à tomber amoureuse du cinéma, parce que j’étudiais à New York et que la ville regorgeait de salles qui projetaient des classiques et des films indés. Les morceaux qui traversent la B.O., d’Alanis Morissette à Justin Timberlake, c’est ce que vous écoutiez à l’époque ? Oui ! Certains titres sont sortis dans les années 1990, mais on écoutait cette musique à la radio, ces hits rythmaient encore la vie des ados de Sacramento en 2002. Dans le film, je ne voulais pas donner aux jeunes ma version « adulte » de la musique, mais rester dans l’esprit de l’époque. J’ai juxtaposé ça avec une musique originale très romantique, presque démodée, écrite par Jon Brion [qui a composé pour Paul Thomas Anderson ou Michel Gondry, ndlr]. Ça crée un décalage, le monde du personnage contraste avec le monde du film. Vous êtes-vous inspirée de teen movies ? Pas vraiment, car la plupart parlent d’une bande de filles focalisées sur le même mec. Je me suis plutôt inspirée de films sur la mémoire, comme Amarcord de Federico Fellini ou Les Quatre Cents Coups de François Truffaut, dans lesquels il s’agit de retrouver qui l’on était dans l’enfance. Dans le genre, j’ai récemment adoré Boyhood de Richard Linklater, mais je me suis fait la réflexion qu’il n’y avait sans doute pas d’équivalent du point de vue féminin. Tous ces films se concentrent sur des jeunes hommes qui veulent se cerner eux-mêmes plutôt que de chercher à savoir s’ils sont dignes d’être aimés. C’est ce que j’ai cherché, cette fois par le biais d’une fille, dans Lady Bird. Les rapports conflictuels entre l’héroïne et sa mère – qui a aussi fort caractère – sont

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Saoirse Ronan

BOBINES

INTERVIEW


GRETA GERWIG

Saoirse Ronan et Laurie Metcalf

BOBINES

« L’héroïne et sa mère s’aiment profondément, mais elles font chacune des erreurs. » au centre du récit. Pourquoi avoir autant développé cette relation mère-fille ? Le premier titre auquel j’ai pensé pour le film était Mères et Filles. C’est une relation très riche, je trouve qu’on ne lui donne pas la place qu’elle mérite au cinéma. Dans les films américains, les mères sont montrées soit comme des anges, soit comme des démons. La maternité me semble plus complexe que ça… Dans Lady Bird, l’héroïne et sa mère s’aiment profondément, mais elles font chacune des erreurs. Ça me semble plus juste. Lady Bird découvre tout juste la sexualité mais semble déjà à l’aise : elle en parle facilement, drague les garçons… Dans la plupart des films, les personnages féminins attendent que quelqu’un les remarque. Et quand on est une femme, on nous dit souvent que nos désirs sexuels, et même nos désirs au sens large, sont mauvais, qu’ils doivent être contrôlés. Je voulais que Lady Bird ne soit pas l’objet des regards mais la personne qui regarde ; que son désir sexuel ne soit pas déclenché par le fait que quelqu’un la désire. Ça me semble… discrètement révolutionnaire. Comment avez-vous pensé le look, le ton chaleureux et pop du film ? Je ne voulais pas que la manière de filmer soit trop prégnante, mais qu’elle soit installée, très soignée. Je n’ai rien laissé au hasard, j’ai

essayé de construire chaque plan comme une peinture. Avec mon chef op, Sam Levy [qui a également travaillé sur Frances Ha et Mistress America, ndlr], on voulait que l’image soit lumineuse et pulpeuse. Sacramento est une jolie ville, mais c’est un endroit modeste : je ne voulais pas la montrer de manière tape-à-l’œil. L’idée était de ne pas faire dans l’ornemental, mais que ça soit franc. Êtes-vous nostalgique de cette période de votre vie ? Je ne dirais pas que je suis nostalgique… Mais j’ai toujours été très consciente du temps qui passe, le fait qu’il bouge au moment même où il se produit. Dans le film, je voulais qu’on sente le temps filer ; convier le sentiment qu’on ne peut rien faire pour le retenir. J’ai parfois créé des ellipses assez soudaines, comme quand Lady Bird se retrouve tout à coup à Noël. Je pense que c’est cette idée du temps qui file qui me donne envie d’écrire. Ça permet de fixer un peu les choses. • PROPOS RECUEILLIS PAR TIMÉ ZOPPÉ PHOTOGRAPHIE : VINCENT DESAILLY

— : « Lady Bird » de Greta Gerwig Universal Pictures (1 h 33) Sortie le 28 février

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HAUT ET COURT PRÉSENTE

ANDERS DANIELSEN LIE FESTIVAL PREMIERS PLANS EN COMPETITTION

GOLSHIFTEH FARAHANI IFFR ROTTERDAM

FESTIVAL DU FILM FANTASTIQUE GERARDMER

ANDERS DANIELSEN LIE GOLSHIFTEH FARAHANI DENIS LAVANT SIGRID BOUAZIZ Un film de DOMINIQUE ROCHER Scénario, adaptation, dialogues GUILLAUME LEMANS, JÉRÉMIE GUEZ, DOMINIQUE ROCHER Adapté du roman LA NUIT A DÉVORÉ LE MONDE de PIT AGARMEN publié aux Editions Robert Laffont, Paris, France – Directrice de la photographie JORDANE CHOUZENOUX Monteuse ISABELLE MANQUILLET (LMA) Musique Originale DAVID GUBITSCH Chef Décorateur SIDNEY DUBOIS Chef Costumière CAROLINE SPIETH Maquil age AMÉLIE GROSSIER, ATELIER 69 Ingénieur du son NASSIM EL MOUNABBIH Monteur son MAXENCE DUSSÈRE Mixeur VINCENT COSSON Premier assistant réalisateur BENJAMIN PAPIN Directrice de Production GAËTANE JOSSE Productrice exécutive JULIE BILLY Producteurs associés SIMON ARNAL, CAROLINE BENJO Produit par CAROLE SCOTTA. Un film produit par HAUT ET COURT avec la participation de CANAL +, CINÉ +, WTFILMS, HAUT ET COURT DISTRIBUTION, avec le soutien du CNC – NOUVELLES TECHNOLOGIES EN PRODUCTION et de la SACEM, en association avec SOFITVCINE 4, COFINOVA 13, INDÉFILMS 5. Développé avec le soutien de COFINOVA DÉVELOPPEMENT, LA PROCIREP, TORINO FILM LAB, IFP, FRONTIÈRES. Photo Paris © Laurent Champoussin. Affiche : Sisters.

DENIS LAVANT

AU CINÉMA LE 7 MARS


MARY ET LA FLEUR DE LA SORCIÈRE

NOUVELLES POUSSES Prenant le relais d’un studio Ghibli fatigué et en pleine remise en question, le tout jeune Studio Ponoc entre en scène avec Mary et la Fleur de la sorcière, entre continuation et émancipation.

En

septembre 2013, le légendaire Hayao Miyazaki, réalisateur, au sein du studio Ghibli, du Château dans le ciel, du Voyage de Chihiro ou de Ponyo sur la falaise, annonce prendre sa retraite après un dernier long métrage, Le vent se lève. En 2014, cette déclaration est suivie par une deuxième annonce : Ghibli va faire une pause dans la production de films d’animation. Alors que les animateurs sont remerciés les uns après les autres, le producteur Yoshiaki Nishimura (Le Conte de la princesse Kaguya, Souvenirs de Marnie) décide de créer son studio, pour rendre hommage à l’œuvre du maître et faire perdurer un savoir-faire. Tout début 2015, le studio Ponoc est lancé. Ce nom qui semble rebondir vient du croate et se traduit par « minuit » (d’où le o du logo transformé en horloge), mais aussi par « début d’un nouveau jour ». Une signification qui fait pleinement sens. Très vite, Nishimura convainc le réalisateur Hiromasa Yonebayashi de le rejoindre, après vingt ans de bons et loyaux services chez Ghibli, studio au sein duquel il a appris son métier et pour qui il a réalisé deux longs métrages, Arrietty. Le petit monde des chapardeurs (2011) et Souvenirs de Marnie (2015). Pour les deux hommes, ce nouveau départ est promesse

d’une plus grande autonomie (chez Ghibli, toutes les décisions sont prises par les deux directeurs fondateurs, Miyazaki et Isao Takahata, réalisateur du Tombeau des lucioles ou du Conte de la princesse Kaguya), mais correspond aussi à un besoin, pour les deux quadras jeunes papas, de se tourner davantage vers la jeunesse. « Miyazaki a 76 ans, et Takahata, 82. Vers la fin, beaucoup de leurs histoires parlaient de séparation. Le Conte de la princesse Kaguya et Le vent se lève reflétaient les considérations de leur âge, traitaient de la vie et de la mort. Nous avons l’âge qu’avaient Miyazaki et Takahata quand ils ont débuté et, comme eux à cette époque, nous voulons raconter des rencontres et des commencements », expliquait Nishimura, dans une interview avec son partenaire au site américain The Verge en octobre 2017.

APPRENTIS SORCIERS

Le premier long métrage du studio, Mary et la Fleur de la sorcière, met donc en scène une petite fille qui, à peine installée chez sa grand-mère à la campagne, fait la rencontre

Ce récit d’une fillette qui s’affranchit prend des airs de profession de foi pour le jeune et ambitieux studio. 50


DÉCRYPTAGE

MARY, PRESQUE HÉROÏNE DISNEY The Little Broomstick, dont Mary et la Fleur de la sorcière est tiré, avait déjà bien failli atterrir sur le grand écran. Lorsque le roman de la Britannique Mary Stewart sort en 1971, Disney est sur le coup : une petite fille énergique, des animaux à sauver, des méchants hauts en couleur, de la magie et des balais volants, qui dit mieux ? Après avoir hésité à en faire une adaptation en prises de vue réelles façon Mary Poppins, la société aux grandes oreilles se lance dans un projet d’animation. Des travaux préparatoires sont réalisés, mais le studio laisse tout tomber : l’histoire est finalement jugée trop proche de celle de L’Apprentie sorcière de Robert Stevenson (1972), qui a fait un four à sa sortie, et Disney préfère désormais se tourner vers des films plus risqués. Le projet Taram et le Chaudron magique lui est préféré, ce qui vaudra au studio sa première restriction PG-13 (interdit aux moins de 13 ans) à la sortie du film en 1985 – et aussi un gros gadin au box-office, qui manqua de causer la perte de sa branche animation. • P. Q.

et pleine de vie qui s’affranchit de son aïeule bien aimée pour sauver seule ses amis et découvrir sa propre force intérieure, le film prend aussi des airs de profession de foi pour le jeune et ambitieux studio. Ghibli peut se reposer, Ponoc entretient le feu sacré. • PERRINE QUENNESSON

d’un jeune voisin narquois et de deux étranges mais adorables chatons. Elle découvre vite une fleur qui lui confère des pouvoirs magiques et l’entraîne, au-delà des nuages, dans une immense école de sorciers… Visuellement, cette adaptation d’un roman britannique (lire l’encadré ci-contre), avec son héroïne ébahie qui pourrait être la cousine de celles de Ponyo sur la falaise et de Kiki la petite sorcière, ressemble à s’y méprendre à du Ghibli – une bonne partie des quatre cent cinquante animateurs ayant travaillé sur le film est d’ailleurs issue du studio. Mais avec ce récit d’une fillette maladroite

— : « Mary et la Fleur de la sorcière »

de Hiromasa Yonebayashi Diaphana (1 h 42) Sortie le 21 février

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BOBINES

PORTFOLIO

CONTREBANDES À PART

Pastiché

autant qu’admiré dans le biopic Le Redoutable de Michel Hazanavicius ; recherché par Agnès Varda dans une scène du documentaire Visages villages (cosigné par la cinéaste et JR) ; mis à l’honneur en salles avec la sortie d’un téléfilm inédit de 1986, Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma… En 2017, l’ombre de Jean-Luc Godard planait sur le cinéma français. Censé sortir courant 2018, Le Livre d’image, son prochain film, est attendu avec impatience. Dans Contrebandes Godard 1960-1968, Pierre Pinchon, maître de conférences en histoire de l’art contemporain à l’université d’Aix-Marseille, ressuscite des bandes dessinées, ciné-romans, faux journaux, pour la plupart pilotés par Godard pour la promo de ses premiers films. Précisément réalisées en bande organisée, ces « contrebandes » montrent son goût pour l’art populaire, son envie de « prolongement hors salle » du cinéma, et nous font mieux saisir encore sa rupture avec la presse à la fin des années 1960. Pierre Pinchon commente pour nous des extraits de son livre, riche en documents jusque-là confidentiels. • JOSÉPHINE LEROY 52


© JEAN-LUC GODARD / JEAN-PAUL SAVIGNAC, CLICHÉ CINÉMATHÈQUE FRANÇAISE

BOBINES

PORTFOLIO

« Une nouvelle aventure de Lemmy Caution », La Cinématographie française, 1965 « Cette BD, publiée dans le magazine La Cinématographie française en 1965 pour annoncer le début du tournage d’Alphaville, a été conçue par Jean-Paul Savignac, l’assistant de Godard. D’après ce que Savignac m’a dit – et ça montre la volonté du réalisateur d’inscrire son cinéma dans le registre de la BD –, c’est Godard qui a passé cette commande. Savignac y cite des héros de comics américains comme Dick Tracy ou Guy l’Éclair [version française de Flash Gordon, ndlr]. C’est une sorte de story-board qui révèle l’esthétique du film. » 53


© D. R., CLICHÉ CINÉMATHÈQUE FRANÇAISE

CONTREBANDES GODARD

© SUCCESSION GALL / SUCCESSION GILLON, CLICHÉ CINÉMATHÈQUE FRANÇAISE

BOBINES

Extrait d’« À bout de souffle », Votre film, 1962 « C’est le deuxième ciné-roman tiré d’À bout de souffle. Beaucoup d’éléments vont s’écarter de la narration du film. Par exemple, la fameuse réplique « C’est vraiment dégueulasse. » disparaît pour laisser place à un texte bien plus moralisateur : le personnage de Jean Seberg s’interroge sur l’enfant qu’elle porte, celui de Michel [joué par Jean-Paul Belmondo, ndlr] prend enfin ses responsabilités. Il y a des retournements de situation absurdes, des incongruités scénaristiques auxquelles les lecteurs de romans-photos sont habitués. »

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Extrait de Journal d’une femme mariée de Macha Méril & Jean-Luc Godard, Paris, Denoël, 1965 « Macha Méril nous a expliqué que le tournage d’Une femme mariée avait été si rapide qu’elle avait eu l’impression étrange d’avoir vécu un happening. Son rôle de femme-objet lui a certainement donné envie de s’autonomiser par la création, et elle a converti son expérience en un livre, Journal d’une femme mariée, réalisé à partir des photogrammes du film et publié chez Denoël en 1965. Le résultat est un ovni graphique. Cet extrait, avec son injonction à prendre parti, en donne un joli aperçu. »

Extrait de « 13 rue de l’Espoir », France-Soir, 1960, repris dans Les Cahiers du cinéma, no 106, septembre 1960 « Ce strip n’a pas été commandé par Godard mais a été publié dans France-Soir, qui avait alors un large lectorat. La BD, 13 rue de l’Espoir, met en scène Françoise, une jeune fille qui, un beau jour, rencontre Jean-Luc et Jean-Paul, deux jeunes cinéastes. Les Cahiers du cinéma, très fiers, l’ont recollé dans un numéro. Les méthodes du roman-photo – considéré comme de la photographie de seconde zone –, et celles de la Nouvelle Vague se ressemblent (de petits budgets, un casting amateur) et ont été décriées de la même manière. »

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BOBINES

© MACHA MÉRIL / JEAN-LUC GODARD / ÉD. DENOËL, PHOTO N. FRÜHAUF

PORTFOLIO


© DR, CLICHÉ CINÉMATHÈQUE FRANÇAISE

BOBINES

CONTREBANDES GODARD

Extrait de « Une femme est une femme », Festival film, 1961 « Pour Une femme est une femme, son premier film en couleurs, on est dans l’économie de moyens. C’est un film léger autour d’un trio amoureux : il y a deux jeunes premiers, Jean-Claude Brialy et Jean-Paul Belmondo, et une actrice danoise inconnue au bataillon, Anna Karina. La jeunesse de leurs visages, ainsi que le décor, l’ambiance confinée – le film est entièrement tourné dans un seul et même appartement – se prêtent parfaitement à l’idéalisme et à l’esthétique du roman-photo, très en vogue dans les années 1960. »

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Comics situationniste (texte de Raoul Vaneigem, dessins d’André Bertrand) reproduit dans la revue Internationale situationniste, no 11, octobre 1967 « On est dans un cas un peu différent. Cette BD a été créée en 1967 – année de sortie de La Chinoise – par les situationnistes, menés par Raoul Vaneigem. Cette fois, c’est Godard qui est mis en scène, dans une situation plutôt inconfortable – on le voit en plein racolage de jeunes étudiants à qui il promet des rôles, on moque sa dimension politique, alors qu’il se sentait proche de ce courant de pensée. Il a été meurtri par ce rejet, à la suite duquel on observe très nettement une position de repli. »

— : « Contrebandes Godard 1960-1968 » de Pierre Pinchon (Éditions Matière, 224 p., 40 €)

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© ANDRÉ BERTRAND / RAOUL VANEIGEM, CLICHÉ ET COLLECTION LIBRAIRIE LECOINTRE DROUET

PORTFOLIO




FILMS

GASPARD VA AU MARIAGE

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S’essayant

avec bonheur à la comédie, Antony Cordier (Douches froides, Happy few) plante sa caméra dans un zoo et signe un portrait de famille loufoque et sensuel, porté par des acteurs inventifs. À l’occasion du remariage de son père, le doux rêveur Gaspard (Félix Moati) rend visite à sa famille qui gère toujours, tant bien que mal, le zoo dans lequel il a grandi. Accompagné de Laura (Laetitia Dosch), une fausse petite amie ravie d’entrer dans la danse, il retrouve Coline (Christa Theret), sa sœur un peu trop amoureuse de lui, et Virgil (Guillaume Gouix), son frère si raisonnable. Jamais moralisateur, le cinéaste observe avec tendresse ces jeunes adultes confrontés aux démons de leur enfance, aux névroses familiales et à la présence, tantôt drôle tantôt inquiétante, des animaux du zoo. Comme dans ses deux premiers longs, mais sur un mode plus léger, Antony Cordier

s’intéresse au rapport singulier que ses personnages entretiennent avec leur corps : celui-ci est, au choix, couvert de tatouages, entravé par une paire de menottes ou caché derrière une peau d’ours… Si on y retrouve le ton « mélancomique » que l’on aime tant chez Wes Anderson ou Noah Baumbach, Gaspard va au mariage lorgne aussi du côté de Jacques Demy, à la fois pour sa dimension de conte transgressif et pour ses envolées musicales (partition aérienne du musicien electro Thylacine). Mais ce qui enchante ici, au-delà de la cocasserie des situations, c’est la gestuelle de Dosch, le grain de voix de Theret, la spontanéité de Moati – la fantaisie naturelle de comédiens libres comme des herbes folles. • JULIEN DOKHAN

— : d’Antony Cordier

Pyramide (1 h 43) Sortie le 31 janvier

3 QUESTIONS À ANTHONY CORDIER Revendiquez-vous le registre du conte pour qualifier ce récit familial ? Je revendique la liberté du film de slalomer entre différents registres, dont celui du conte. Mais il est aussi souvent une comédie loufoque, parfois un drame scabreux, parfois même un documentaire. Il bouge tout le temps, ne s’arrête sur aucun registre ni aucun personnage.

Pourquoi avoir tenu à montrer l’enfance de Gaspard dans des flash-back ? Ces flash-back montrent certes l’enfance de Gaspard et le fait qu’il était un petit garçon très inventif, ce qui permet de présenter des inventions absurdes, dans l’esprit de Gaston Lagaffe, mais ils montrent aussi l’évolution de la relation entre Gaspard et sa petite sœur. 60

Dans vos films, le langage corporel semble importer plus que les paroles. Sans y penser, je suis amené à faire danser les acteurs, leur faire faire du sport, leur faire faire l’amour… Certains savent filmer des personnages assis autour d’une table ; moi pas. Dans Gaspard…, il y a une scène à table, et au bout d’une minute les convives se jettent des trucs à la figure.


˘Strip-Tease” enfin au cinéma

@CARACTÈRES CRÉDITS NON CONTRACTUELS

LE BUREAU présente

e g u J i n un film de JEAN LIBON

& YVES HINANT


FILMS

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WONDER WHEEL

Après

Minuit à Paris et Café Society, Woody Allen continue d’explorer la fabrique des illusions à grand renfort de chic, de stars et de mélodrames tordus. Vintage, théâtral et très cruel. Tous les films de Woody Allen se répondent. On l’avait quitté dans les dorures amères de l’Amérique sophistiquée des années 1930 (Café Society) pour une comédie hommage au Hollywood classique. Wonder Wheel prend place à l’autre bout du spectre, dans la fureur Technicolor d’un mélodrame grimaçant de la fin des années 1950. À la beauté juvénile et gracieuse de Jesse Eisenberg et Kristen Stewart dans le précédent opus répondent ici les corps fatigués et gras de Kate Winslet (Ginny) et James Belushi (Humpty). Elle, ex-actrice devenue serveuse d’un restaurant minable ; lui, opérateur de manège alcoolique à Coney Island. Tandis que Carolina (Juno Temple), la fille de Humpty, vient se réfugier chez eux, Ginny fantasme sur un jeune maître-nageur qui se rêve dramaturge (Justin Timberlake). De ce quatuor, Woody Allen va tirer un simili vaudeville très sombre sur les illusions d’une femme mûre et l’insolence de la jeunesse, tout ça dans le bruit incessant du légendaire parc d’attractions de la côte est.

Comme Blue Jasmine (2013), le film produit la sensation d’une spirale infernale pour broyer (et punir ?) son personnage féminin. À nouveau, l’ombre imposante du théâtre de Tennessee Williams plane au-dessus de cette Amérique qui sent la friture et la sueur. Et la prestation inquiétante, volontiers à la limite du grotesque, de Kate Winslet rappelle aussi quelque chose de l’Elizabeth Taylor de Qui a peur de Virginia Woolf ? (1966), autre grande œuvre sur l’Amérique décrépite. Mais Woody Allen décide de la sublimer en filmant cette histoire sordide et cruelle comme un mélodrame flamboyant façon Douglas Sirk. Sur l’écran, ça scintille, ça rougeoie, alors que la noirceur envahit tout. En opposant ainsi la laideur de ses personnages à la beauté phénoménale de l’écrin vintage du film, Wonder Wheel crée un étrange sentiment de décalage, quasi théâtral, renforcé par l’outrance volontaire du jeu des acteurs. Une œuvre étonnamment radicale, portée par l’implication et l’énergie bluffante de Kate Winslet. • RENAN CROS

L’ombre de Tennessee Williams plane au-dessus de cette Amérique qui sent la friture et la sueur.

— : de Woody Allen Mars Films (1 h 41) Sortie le 31 janvier

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” SUPERBE RTL2 “ UN FILM QUI A

LA ROCK ATTITUDE ” GLAMOUR

“ INTERGÉNÉRATIONNEL ”

PERCUTANT ROLLING STONE

DARK STAR

ET

HANWAY FILMS AND CLEOPATRA ENTERTAINMENT PRESENT IN ASSOCIATION WITH HOUNDSTOOTH A HONLODGE PRODUCTION “ENGLAND IS MINE” JACK LOWDEN JESSICA BROWN FINDLAY CASTING DIRECTOR SHAHEEN BAIG MUSIC SUPERVISOR IAN NEIL PRODUCTION DESIGNER HELEN WATSON COSTUME DESIGNERS YVONNE DUCKETT AND OLIVER GARCIA EDITOR ADAM BISKUPSKI CINEMATOGRAPHER NICHOLAS D. KNOWLAND, B.S.C. EXECUTIVE PRODUCERS ROGER O’DONNELL BRIAN PERERA TIM YASUI PHIL HUNT COMPTON ROSS GREGORY SHOCKRO MATTHEW BAKER ORION LEE ASSOCIATE PRODUCER TOM HARBERD CO-PRODUCER ALAN GRAVES WRITTEN BY MARK GILL AND WILLIAM THACKER PRODUCED BY BALDWIN LI AND ORIAN WILLIAMS DIRECTED BY MARK GILL

AU CINÉMA LE 7 FÉVRIER 2018


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REVENGE

Victime

d’un viol et laissée pour morte, une jeune femme renaît de ses cendres pour se venger, dans un bain de sang. Autour de cette héroïne puissante, la Française Coralie Fargeat signe un premier long galvanisant et visuellement dément. Dans une villa maculée au cœur du désert sont réunis une jeune femme, son amant (un quadra riche et arrogant, archétype du mâle dominant) et deux amis de celui-ci, nabots grassouillets et envieux, venus le rejoindre pour une partie de chasse. Puis les choses dégénèrent. La première partie du film épouse, parfois jusqu’à la nausée, les regards masculins qui convergent avec insistance vers le corps peu vêtu de la jeune femme. « Elle est d’abord rangée dans une catégorie très réductrice de filles sur lesquelles on projette beaucoup de choses. Puis elle se libère de ça, et c’est le viol qui

déclenche sa mue. » Dès lors, le film gagne en puissance et en démesure (jouissive), en même temps que son héroïne qui, laissée pour morte en bas d’une falaise, retire le pieu qui lui transperce le bide pour se transformer en guerrière iconique – boucles d’oreille en étoiles roses, armes de guerre en bandoulière. De l’agression à la vengeance jubilatoire, l’intrigue programmatique permet à Coralie Fargeat toutes les audaces formelles – couleurs fluo, montage hallucinogène, plaies sanglantes triturées en gros plan – jusqu’au clou du spectacle, une incroyable course-poursuite de dix minutes en huis clos dans un couloir inondé de sang. Impressionnant. • JULIETTE REITZER

— : de Coralie Fargeat

Rezo Films (1 h 48) Sortie le 7 février

3 QUESTIONS À CORALIE FARGEAT Pourquoi faire un rape and revenge, genre très seventies, aujourd’hui ? Ce qui m’intéresse, c’est plutôt le revenge movie : des films comme Kill Bill, Mad Max, Rambo, avec un personnage qui au début est écrasé et qui finit par sortir de lui-même dans une vraie affirmation de soi. Ça, allié à un personnage féminin fort, qui trouve en elle-même les ressources pour assouvir sa vengeance.

Comment as-tu abordé la représentation du viol dans le film ? Le viol est vite venu comme la cristallisation symbolique de toutes les violences faites aux femmes. La scène devait dire franchement cette violence, sans voyeurisme. Du coup, elle est davantage symbolisée, par exemple, par le type qui assiste au viol sans intervenir, en mâchant un bonbon. 64

D’où vient ta sensibilité pour le cinéma de genre ? Mon goût de cinéma s’est construit avec le cinéma de genre. Pour moi le genre, c’est tout ce qui sort de la réalité quotidienne, les univers de science-fiction, de fantastique, de thriller même : Star Wars, Indiana Jones, RoboCop… Et puis, plus tard, j’ai découvert les films de David Lynch et de David Cronenberg !


Un bijou de premier film

Les Inrockuptibles

Une pépite inespérée, une déflagration Libération

Une divine révélation

La naissance d’un futur grand Le Figaro

© CARACTÈRES CRÉDITS NON CONTRACTUELS

Le Monde

Ambitieux, virtuose, inespéré Grazia

Un film coup de poing L’Humanité

Tesnota Une vie à l’étroit Un film de

Kantemir Balagov

7 MARS


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NI JUGE NI SOUMISE

Les

plus assidus reconnaîtront cette femme à la 2 CV bleue improbable, à l’accent imparable et aux sorties toutes aussi désarçonnantes. Elle, c’est la juge belge Anne Gruwez. Ce n’est pas la première fois qu’elle est suivie par les caméras de Jean Libon et d’Yves Hinant, réalisateurs de l’émission désormais culte Strip-tease, puisqu’elle était déjà au cœur de l’épisode intitulé « Madame la juge ». Pour leur passage au long métrage, les deux documentaristes l’ont accompagnée pendant trois ans, avec pour fil rouge le meurtre non élucidé il y a une vingtaine d’années de deux prostituées. La magistrate espère qu’avec l’aide des nouvelles technologies le Cluedo bruxellois prendra fin et qu’un coupable sera enfin désigné. Ce cold case, rythmé à coup d’exhumation de cadavre et de recherche de vieux préservatif, est entrecoupé par le quotidien professionnel de la juge, avec des cas allant de l’agression à l’infanticide, du vol à des affaires de consanguinité. Ceux qui comparaissent dans le bureau de la très crue

et ouverte Anne Gruwez dressent un portrait en négatif d’une certaine société occidentale, d’une réalité que l’on refuse souvent de voir, si peu photogénique, souvent dérangeante. Elle est d’autant mieux saisie qu’elle passe par la caméra discrète, impertinente et sans artifices des cinéastes. Malgré un format plus long qu’à la télévision, Jean Libon et Yves Hinant ne se départissent pas de ce qui a fait leur succès, soit un voyeurisme réflexif, sans commentaire, parfois décrié, provoquant rire gêné et moue écœurée. Ni juge ni soumise attise nos plus bas instincts pour mieux révéler notre part d’humanité. Et tant pis si ça pique un peu. • PERRINE QUENNESSON

— : de Jean Libon et Yves Hinant

ARP Sélection (1 h 39) Sortie le 7 février

TROIS ÉPISODES CULTE DE STRIP-TEASE La Soucoupe et le Perroquet (1993) La relation fusionnelle d’une mère et son fils qui s’encouragent mutuellement dans leurs délires entre quatrième dimension, volatile mort et vente de poireaux.

Parfaites (1994) Deux bourgeoises font les magasins à Paris. Entre deux essayages chez Kenzo, elles commentent l’actualité en Bosnie. Et les sandwiches du Hilton, c’est comment ? 66

600 grammes de hachis (2005) Entre Odile Deray de La Cité de la peur et Ed Wood avec une queue-de-cheval, Ludovic est persuadé d’être le prochain Stanley Kubrick. On attend toujours son premier film, Liberté.


EMMANUEL CHAUMET PRÉSENTE

UNE VERTIGINEUSE ÉPOPÉE Les Inrockuptibles

UN MIRACLE GRANDIOSE Vice

UN RÊVE ÉROTIQUE SECOUÉ VOYAGE DIVIN, BONHEUR TOTAL D’ORGASMES INFINIS UN DES PLUS BEAUX FILMS FRANÇAIS DE CES DERNIÈRES ANNÉES UN FASCINANT UNIVERS ChaosReigns.fr

Libération

Les Cahiers du Cinéma

àVoiràLire.com

UN FILM DE BERTRAND

AVEC

MANDICO

PAULINE LORILLARD, VIMALA PONS, DIANE ROUXEL, ANAËL SNOEK, MATHILDE WARNIER, SAM LOUWYCK, ELINA LÖWENSOHN, NATHALIE RICHARD

LE 28 FÉVRIER

B.O.F DISPONIBLE EN VINYLE COLLECTOR


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PHANTOM THREAD

Mesquin,

tordu, hilarant, le nouveau film de Paul Thomas Anderson souffle le chaud et le froid sur un couple dépareillé et offre à Daniel Day-Lewis un dernier rôle de démiurge malade. Depuis qu’il a rangé au vestiaire son costume de super-prodige (Boogie Nights, Magnolia) pour évoluer vers une forme de cinéma plus contenu, plus tortueux (The Master), rien ne semble vouloir résister à celui que l’on nomme PTA. Hier, avec Inherent Vice, il portait astucieusement à l’écran le roman pourtant jugé inadaptable de Thomas Pynchon, Vice caché. Aujourd’hui, avec Phantom Thread, il enregistre le dernier tour de piste de l’acteur et mâle alpha Daniel Day-Lewis, qui a récemment annoncé son départ anticipé à la retraite – Danny, vraiment ? L’homme aux trois Oscars campe ici un grand couturier british, Reynolds Woodcock, qui habille depuis des décennies les femmes de la haute société occidentale. Sourcilleux, exigeant, lunatique, il est épaulé dans son entreprise par une sœur qui lui tient la bride courte, gérant à la fois sa vie professionnelle et affective. Le duo forme un véritable monstre à deux têtes, entre les griffes duquel tombe une jeune serveuse sans histoires, Alma (Vicky Krieps), dont Woodcock s’amourache et décide de

faire sa muse. Le destin de cette Vénus de fortune semble couru d’avance : inspirer le créateur le temps d’une saison, puis rejoindre la cohorte d’amantes éconduites au fond de la remise. Mais Alma, contre toute attente, s’accroche, résiste. Elle résiste à l’érosion des sentiments, aux caprices de Woodcock, à la circonspection de sa sœur, en se logeant tel un parasite récalcitrant dans chaque interstice et recoin du quotidien. Loin de la fresque flamboyante sur un artiste au zénith de son influence, Phantom Thread est une comédie conjugale étonnamment triviale, goguenarde, sous le rictus de laquelle émerge progressivement un drame amoureux cruel, venimeux, claquemuré dans une maison de poupée aux airs de labyrinthe mental (on pense parfois à Shining). Comme dans There Will Be Blood et The Master, des puissances magnétiques changeantes reconfigurent d’une scène à l’autre les rapports de force entre les personnages, dessinant une cartographie psychologique de plus en plus complexe et instable. Passionnant. • LOUIS BLANCHOT

Mais Alma résiste à l’érosion des sentiments, aux caprices de Woodcock.

— : de Paul Thomas Anderson

Universal Pictures (2 h 10) Sortie le 14 février

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LA FORME DE L’EAU

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Le

Mexicain Guillermo del Toro livre une fable d’amour et d’humanité à la beauté confondante, couronnée d’un Lion d’or à Venise. Guillermo del Toro le revendique à tour de bras : les monstres sont ses amis et ses sauveurs. De Mimic (1997) au Labyrinthe de Pan (2006), il a fait de cette figure emblématique du cinéma de genre sa formidable marque de fabrique. Et son dernier-né, La Forme de l’eau, ne contrevient pas à ses habitudes. Ici, l’intrigue se déroule dans le contexte paranoïaque de la guerre froide et s’intéresse au quotidien triste et ennuyeux d’Elisa – extraordinaire Sally Hawkins –, une femme de ménage muette travaillant dans un laboratoire gouvernemental. L’existence de la jeune femme bascule quand elle rencontre, dans un recoin caché du labo, un monstre amphibien

sur lequel sont pratiquées de douloureuses expérimentations. Aidé par la partition d’Alexandre Desplat, Guillermo del Toro magnifie l’amour liant ces deux marginaux dans une version moderne de La Belle et la Bête. Oscillant entre conte aux atours merveilleux et charge contre toutes les formes d’exclusion, le film étonne surtout par sa manière lascive de sexualiser la bête aquatique tout droit sortie du classique de Jack Arnold, L’Étrange Créature du lac noir (1955). Devant les étranges jeux sexuels qu’il filme entre les deux héros, on découvre soudain la dimension charnelle du cinéma de Guillermo del Toro. • MEHDI OMAÏS

— : de Guillermo del Toro

20th Century Fox (2 h 03) Sortie le 21 février

3 QUESTIONS À GUILLERMO DEL TORO (PAR Q. G.) Qu’est-ce qui vous fascine dans la mythologie marine, que révèle-t-elle de notre imaginaire collectif ? L’eau est toujours liée à la vie. Nous sommes tous constitués principalement d’eau. Et ce qui nous fascine en elle, c’est qu’elle est malléable et flexible, elle n’a pas de forme. Quand on la verse dans un verre, elle devient le verre. L’amour est exactement pareil : peu importe le genre, la religion, l’âge de la personne en face, vous pouvez tomber amoureux.

Elisa trouve la créature attirante. Est-il difficile de créer un monstre qui soit à la fois sexy et effrayant ? Oh que oui ! Nous avons mis trois ans pour créer et concevoir cette créature. Ça demande une extrême précision, ça se joue au millimètre près. Je voulais que cette créature soit belle, avec des formes harmonieuses. Mais je ne souhaitais pas qu’elle ait un corps d’haltérophile, je pensais plutôt au corps fin et sculpté des nageurs. 70

Elisa communique avec la bête grâce à la musique. Êtes-vous fan de comédies musicales ? J’adore Stanley Donen, surtout les films qu’il a réalisés avec Gene Kelly. En fait, j’ai pensé ce film comme une comédie musicale classique hollywoodienne : la caméra est fluide, c’est un peu stylisé… Je voulais qu’Elisa et le monstre soient silencieux, que tout passe dans leur regard. La seule façon de parler de l’amour, c’est de le chanter.



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CALL ME BY YOUR NAME

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Le

temps d’un été en Italie, un adolescent découvre l’amour auprès d’un étudiant américain. Plus qu’un mélodrame gay, une somptueuse éducation sentimentale, une ode aux sensations, aux sentiments et à leurs souvenirs. Libre adaptation du roman éponyme d’André Aciman (publié en français sous le titre Plus tard ou jamais), Call Me by Your Name est un curieux mélange. Extrêmement sensuel et immédiat, le film est aussi très littéraire et sophistiqué. Dans une maison bourgeoise, une famille d’intellectuels tue le temps entre sieste, piscine et longues conversations sur la philosophie, l’archéologie ou la musique. On y parle anglais, italien, français et même un peu allemand, avec un tel mélange de préciosité et de désinvolture que l’on finit par sourire et s’attacher à ces personnages hors du monde (campés notamment par Amira Casar et Michael Stuhlbarg). Là, dans l’Italie des années 1980, on suit l’épiphanie amoureuse d’Elio, le fils, pour Oliver, l’étudiant américain venu en visite. Si tout commence par un jeu de séduction façon bravade virile, le film s’emballe très vite avec la passion très charnelle et spirituelle qui naît entre les deux hommes. Flirtant parfois avec l’esthétique homo-érotique (mini-shorts suggestifs, regards insistants), Luca

Guadagnino (Amore, A Bigger Splash) réussit à restituer la sensation de la passion, le désir grandissant et l’impact profond que celui-ci peut laisser en nous, par une attention toute particulière aux corps de ses acteurs. Face à Armie Hammer, star américaine divinisée et littéralement érotisée par la caméra (notamment dans une somptueuse scène de danse), le nouveau venu Timothée Chalamet, tout en pudeur et désir débordant, impose sa présence à l’écran (lire p. 20). L’alchimie entre les deux acteurs irrigue le film d’une tension permanente, entre désir et affrontement. Mais, au-delà de l’aspect édénique et purement sensoriel du film, c’est la mélancolie puissante de son dernier acte qui fait atteindre à Call Me by Your Name des sommets d’émotion. La dolce vita des sentiments laisse soudain place à une réflexion poignante sur le bonheur et sur la difficile nécessité d’apprendre à chérir son souvenir. Nimbée de lumière et de musique, cette odyssée amoureuse transcende, par sa beauté stupéfiante, la grâce et la tristesse du premier amour en une œuvre d’art universelle. • RENAN CROS

La mélancolie de son dernier acte fait atteindre à Call Me by Your Name des sommets d’émotion.

— : de Luca Guadagnino Sony Pictures (2 h 13) Sortie le 28 février

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JO UR 2F ÊT E

P R É S E N TE

« Le film rayonne d’une grâce et d’une légèreté infiniment harmonieuses. » Le Monde

« Un petit bijou. »

« Une comédie délicieuse. »

Les Inrocks

Critikat

ISABELLE HUPPERT

KIM MINHEE

LA CAMERA

DE CLAIRE UN FILM DE HONG SANGSOO ÉCRIT ET RÉALISÉ PAR MUSIQUE

UNE PRODUCTION JEONWONSA FILM CO. AVEC LA PARTICIPATION DE LES FILMS DU CAMELIA HONG SANGSOO AVEC ISABELLE HUPPERT ET KIM MINHEE PHOTOGRAPHIE LEE JINKEUN BRUITAGE SEO JIHOON DALPALAN MONTAGE HAHM SUNGWON SON KIM MIR ÉTALONNAGE CHO HEEDAE RÉGIE LEE JAHAN DIRECTEUR DE PRODUCTION KANG TAEU VENTES INTERNATIONALES FINECUT

AU CINÉMA LE 7 MARS


FILMS

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LA NUIT A DÉVORÉ LE MONDE

Le

premier long métrage du Français Dominique Rocher nous apprend, par le truchement de son héros pas peureux pour un sou, l’art de (sur)vivre en terre de zombies. Sam débarque dans l’appartement de son ex, où s’agitent des fêtards, pour y récupérer de vieilles VHS. Il file droit dans la chambre où sont entreposées ses affaires et où, épuisé, il sombre dans le sommeil. Le réveil est rude : l’immeuble et le quartier sont envahis par les zombies, malédiction à laquelle n’ont pas échappé les invités de la veille… En prenant des libertés avec les codes du genre (ici, ni effusion de sang ni bande-son angoissante), Dominique Rocher ramène la violence à ce qu’elle a de plus intime. Introverti, Sam (interprété, tout en retenue, par le génial Anders Danielsen Lie) élabore sans panique un plan de survie, avant que

ce mécanisme de défense impeccable ne finisse par s’abîmer (conscient de sa solitude, il s’invente des amis imaginaires). Saupoudré d’une pincée d’absurde – irrésistible Denis Lavant en zombie gesticulant dans une cage d’ascenseur dans laquelle il est enfermé, puis domestiqué par Sam –, le film ravive un étrange plaisir de cinéma : celui d’assister au dépeuplement des rues. Dans des plans vertigineux, la caméra tournoie autour du toit en terrasse jonché de récipients collectant l’eau de pluie, nous donnant à voir la beauté de Paris. Face au vide, on ressent une insatiable faim du monde. • JOSÉPHINE LEROY

— : de Dominique Rocher Haut et Court (1 h 33) Sortie le 7 mars

3 QUESTIONS À DOMINIQUE ROCHER Quels films de zombie ont pu vous inspirer ? J’en ai évidemment regardé de nombreux, comme Dernier train pour Busan. Dans ce film sud-coréen, certains zombies sont joués par des danseurs, et j’ai eu envie de reprendre en partie cette idée. J’ai surtout voulu qu’à travers leurs histoires on les voie comme des individus.

La violence est partout, mais elle est tapie. Pourquoi ce choix ? J’avais envie d’une violence latente, d’un fil tendu tout au long du film. Le sentiment d’enfermement de Sam importait plus que la peur provoquée par ces monstres. J’ai trouvé intéressant d’inverser certains codes du film d’horreur, en plaçant notamment le récit en plein jour. 74

On garde en tête l’image de Denis Lavant en zombie apprivoisé… Pour ce rôle, j’ai pensé à Seul au monde de Robert Zemeckis, dans lequel Tom Hanks noue une amitié avec un ballon sur lequel il a dessiné un visage et qu’il nomme Wilson. Denis Lavant a été incroyable : lui seul pouvait donner vie et humanité à ce personnage qui est muet.


# F i l m LO r d re D e s C h o s e s


FILMS

CENTAURE

— : d’Aktan Arym Kubat Épicentre Films (1 h 29) Sortie le 31 janvier

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Les

habitants d’un village kirghiz s’interrogent : qui a dérobé le cheval de course d’un riche propriétaire ? Les soupçons se portent vite sur un homme surnommé Centaure en raison de sa passion pour les équidés, même s’il mène une vie apparemment paisible de père de famille. La beauté du cinquième long métrage de fiction d’Aktan Arym Kubat (auteur des remarqués Le Singe en 2001 et Voleur de lumière en 2010) réside dans sa façon de confronter avec sensibilité le passé, le présent et l’avenir. Habité par des croyances ancestrales, Centaure, incarné par le cinéaste lui-même, regrette l’époque où « les Kirghizes et les chevaux étaient comme les doigts de la main ». Au sein d’une communauté rurale d’Asie centrale menacée par le pouvoir nocif de l’argent et la montée de l’extrémisme religieux, il trouve de l’espoir et du réconfort dans le cinéma (il est projectionniste) et surtout auprès de son jeune fils, sourd-muet, comme son épouse. Le souci de la transmission est ainsi au cœur d’un film qui allie avec sobriété l’acuité de la chronique sociale et le souffle poétique de la fable. • JULIEN DOKHAN

JUSQU’À LA GARDE

— : de Xavier Legrand Haut et Court (1 h 33) Sortie le 7 février

Un

père accusé de violences obtient la garde alternée de son fils de 11 ans, ce qui plonge la mère de l’enfant dans un état d’angoisse permanent. Auréolé de deux prix majeurs à la Mostra de Venise (meilleure réalisation et meilleure première œuvre), ce film trouve sa source dans le court métrage lui-même multiprimé de Xavier Legrand, Avant que de tout perdre (2013). Évitant les pièges du film-dossier, Jusqu’à la garde se présente plutôt comme un thriller familial qui tient sa force et son originalité de la somme de ses refus (absence de musique et de scène choc, violence hors champ). Legrand fait naître la tension du quotidien de ses personnages coincés dans des lieux clos : un banal trajet en voiture d’un domicile à l’autre devient ainsi une expédition à hauts risques. Cette économie de moyens s’applique aussi au jeu des acteurs, impeccables, à commencer par le jeune Thomas Gioria, l’enfant dont on n’est pas près d’oublier le regard inquiet et fuyant. Et face à Léa Drucker, émouvante en mère aux aguets, Denis Ménochet confère une effrayante humanité à son personnage de prédateur dissimulateur. • JULIEN DOKHAN

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THE RIDE. LA CHEVAUCHÉE

— : de Stéphanie Gillard Rouge (1 h 26) Sortie le 7 février

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le solennel The Ride, la documentariste Stéphanie Gillard propose une aventure somptueuse et riche d’enseignements sur le peuple sioux. Quelques semaines durant, elle a suivi une troupe de Sioux durant leur périple hivernal annuel à travers le Dakota : une chevauchée commémorative jusqu’à Wounded Knee. C’est au bout de cette même route qu’en 1890, leurs ancêtres, la tribu du grand chef Big Foot, furent massacrés par les soldats américains… Il émane de ce film une douceur paradoxale au vu des violences dont il est question. Le paisible Ron Is Horse Is Thunder, arrière-arrière-petit-fils de One Bull, lui-même fils adoptif de Sitting Bull, mène ce cortège sans esprit de revanche, avec la seule volonté de perpétuer la mémoire des siens auprès des plus jeunes. Car il s’agit bien de se souvenir d’une histoire négligée : c’est ainsi que les passages les plus intéressants du film concernent les jeunes générations, lorsque la caméra jamais intrusive de Gillard s’invite dans leurs discussions (par exemple quand des ados en sweat à capuche commentent un western) pour saisir la complexité du lien qui les unit à l’identité sioux. • QUENTIN GROSSET

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Avec

BLACK PANTHER

— : de Ryan Coogler Walt Disney (2 h 15) Sortie le 14 février

Après

la mort de son père, le prince T’Challa (Chadwick Boseman) revient au Wakanda, royaume africain à la technologie avancée. Mais de nombreux ennemis l’y attendent… La machine hollywoodienne aura pris du temps avant de diversifier le profil de ses super-héros – généralement obstinément masculins et blancs –, dans une culture comics pourtant consommée en masse par des publics variés. Premier blockbuster du genre au casting principalement noir, avec notamment l’oscarisée Lupita Nyong’o et le prolifique Michael B. Jordan, Black Panther est logiquement attendu au tournant par les spectateurs, dont nous faisons partie, comme par l’industrie. Aux commandes de l’objet aux accents afro-futuristes, on retrouve Ryan Coogler (Fruitvale Station, Creed), habitué d’un style à la fois naturaliste et porté sur l’action. Reste à voir si tout cela va suffire à secouer la formule filmique bien rodée de Marvel. Car l’enjeu est de poids : un succès critique comme commercial pourrait dissiper bien des frilosités et mettre à mal notamment l’idée reçue qui veut que les films aux héros non blancs ne se vendent pas en dehors des États-Unis. • MÉLANIE WANGA

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FILMS

WAJIB. L’INVITATION AU MARIAGE

— : d’Annemarie Jacir

Pyramide (1 h 36) Sortie le 14 février

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Une

voiture rouillée emprunte les routes ensoleillées de Nazareth. À l’intérieur, un père (Abu Shadi) – un professeur divorcé de 65 ans – et son fils (Shadi) – un architecte établi à Rome, spécialement revenu pour l’occasion – distribuent de la main à la main, comme la tradition palestinienne du Wajib l’exige des hommes de la famille, les invitations au mariage d’Amal, la petite sœur de Shadi. Dans ce porte-à-porte drôle et émouvant, la réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir (Le Sel de la mer) fait remonter à la surface les aspérités personnelles et politiques qui tiraillent ses deux héros : Abu Shadi, resté au pays, tient aux coutumes, mais accepte la cohabitation avec des Israéliens ; Shadi, apparemment plus moderne sur les sujets sociétaux, ne supporte pas l’idée de nouer des liens avec les colons. Le film construit, à l’abri d’un conflit ultra virulent, une bulle mobile dans laquelle les héros aux regards bleu azur – leur ressemblance, troublante, s’explique par le fait qu’ils sont vraiment père et fils – se laissent le temps de parler et d’objecter avec une tendresse apaisante, inévitablement contagieuse. • JOSÉPHINE LEROY

MOI, TONYA

— : de Craig Gillespie Mars Films (2 h 01) Sortie le 21 février

« La

vérité n’existe pas », affirme Tonya Harding, enchaînant les cigarettes, affublée d’une horrible frange et d’une veste en jean délavée dans une cuisine glauque de la banlieue de Portland. Et pourtant, dans Moi, Tonya, chacun tente d’imposer la sienne. Le film revient sur l’affaire qui, après les J. O. de 1994, a tenu en haleine tout l’Occident, popcorn à la main : la première patineuse américaine à réussir un triple axel en compétition était accusée d’avoir commandité l’agression de sa concurrente Nancy Kerrigan, qui s’en était sortie avec une blessure au genou. La mère tyrannique et abusive, le mari faible et violent et la peu affable Tonya elle-même (jouée par Margot Robbie), tous ont leur version du scandale. Mais ce ne sont pas les détails du fait divers qui intéressent le plus le réalisateur Craig Gillepsie. Il préfère observer, dans une veine tragi-comique, les travers d’une Amérique à deux vitesses, incapable de se regarder en face. Sa vérité ? Tonya Harding n’avait aucune chance. Dans sa carrière ou lors de son procès, la jeune femme, trop plouc, trop fruste, était de toute façon condamnée à l’échec. • PERRINE QUENNESSON

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LE EST

E U Q I R É M L’A S M L I F 0 8 N E 2018

. V É F 8 2 — . N A J es H 10 s m de all Foru ages.fr forumdesim


FILMS

WINTER BROTHERS

— : de Hlynur Pálmason Arizona (1 h 34) Sortie le 21 février

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Semblables

à des étoiles dans la nuit, quelques lampes dansent dans la pénombre d’une exploitation minière. À ces images souterraines succèdent d’autres images, en extérieur, d’un blanc éclatant. Winter Brothers se déroule dans une carrière de calcaire danoise, enneigée du début à la fin. Dès lors, à chaque fois que le spectateur quitte les souterrains pour la surface, il plisse les yeux. Une réaction qui s’explique aussi par la mise en scène éblouissante de Hlynur Pálmason, surtout pour un premier long métrage. Elle s’attache au destin d’Emil, mineur vivant dans l’ombre d’un frère considéré et apprécié, et bientôt accusé d’avoir empoisonné l’un de ses collègues avec de l’alcool de contrebande. Lorsqu’une déception amoureuse s’ajoute à ce cocktail frelaté, Emil perd définitivement pied. Hlynur Pálmason entremêle alors les hallucinations grandissantes du jeune homme et une réalité tout aussi inquiétante. Pour cela, il filme ses décors comme des corps, et inversement, élaborant un réseau d’articulations mouvantes et dévorantes, à la fois anxiogène et terriblement envoûtant. • HENDY BICAISE

LA CAMÉRA DE CLAIRE

— : de Hong Sang-soo Jour2fête (1 h 09) Sortie le 7 mars

Ce

sont toujours les mêmes ingrédients que l’on trouve chez le prolifique cinéaste sud-coréen – un chassé-croisé amoureux et arrosé de Rohmer et de soju –, et pourtant, à la fin, on se fait invariablement surprendre. Sous ses modestes apprêts minimalistes à la ligne narrative limpide, ce conte ludique aux accents merveilleux n’échappe pas à la règle. Soit une fable lo-fi tournée hors sol, en marge du Festival de Cannes 2016, dans laquelle on retrouve Isabelle Huppert au milieu d’un trio d’acteurs coréens. Déjà apparue chez Hong Sang-soo dans In Another Country en 2012, la comédienne incarne dans La Caméra de Claire une étrange poétesse en imperméable jaune, une veuve aux pouvoirs surnaturels tirant discrètement les fils d’un triangle amoureux à l’aide de son Polaroïd (ou bien d’un mystérieux tunnel ?), chaque photo semblant faire bifurquer le destin de ses modèles. Car, comme le dit Claire, « la seule manière de changer les choses, c’est de les regarder longuement, une deuxième fois ». L’envie nous prend de faire de même avec ce brillant tour de magie. • ÉRIC VERNAY

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FILMS

IL FIGLIO. MANUEL

— : de Dario Albertini Le Pacte (1 h 37) Sortie le 7 mars

L’ORDRE DES CHOSES

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qui vient d’avoir 18 ans, quitte avec soulagement le centre d’accueil dans lequel il était placé depuis l’incarcération de sa mère. Mais, pour convaincre les autorités qu’il peut prendre en charge sa mère à sa sortie de prison, imminente, il lui faut trouver un travail au plus vite… Dans ce drame italien, assez proche du mélancolique Oslo 31 août du Norvégien Joachim Trier pour son ambiance de fin d’été, on file discrètement ce personnage en prise avec un réel moins léger qu’il ne le fantasmait, la banlieue romaine et sa misère évidente ne lui offrant pas de meilleures perspectives que le foyer d’où il vient. Et c’est précisément à cet endroit que le film, malin, déjoue nos prévisions : s’il goûte à la drogue par curiosité, Manuel ne devient pas toxicomane. Il rencontre une fille, mais leur histoire sera platonique et éphémère. La grâce réaliste du film peut se résumer en une séquence, filmée sous l’eau, dans laquelle Manuel, habillé en simple survêt, s’enfonce en ralenti dans la mer transpercée par la lumière et atteint, le temps d’un instant, l’équilibre parfait. • JOSÉPHINE LEROY

— : d’Andrea Segre Sophie Dulac (1 h 55) Sortie le 7 mars

Avec

puissance et tact, Andrea Segre raconte la mission d’un policier italien dépêché en Libye pour contribuer à endiguer l’afflux de migrants. À l’évidence, Corrado Rinaldi (Paolo Pierobon) est un homme droit – flic compétent, ami fidèle, bon père de famille. C’est qu’il se doit d’être structuré pour ne pas flancher quand il exécute les tâches moralement difficiles qu’on lui assigne. Comme il le fait avec les fioles de sable qu’il collecte dans les pays qu’il visite, il doit, pour sa nouvelle mission, maîtriser l’informe, soit les flux de migrants clandestins qui partent en bateau depuis la côte libyenne et qu’il doit détourner de leur but : l’Italie. Lors d’une visite dans un centre d’accueil de migrants – qui ressemble bien plus à une prison – à Tripoli, il se laisse attendrir par une Somalienne (Yusra Warsama) qui lui demande de contacter quelqu’un pour elle en Europe. La sobriété de la mise en scène et du jeu des acteurs – déchirante scène de discussion par Skype entre Rinaldi et la migrante somalienne – ne fait que décupler la profondeur de l’enjeu : comment rester juste dans une telle situation ? • TIMÉ ZOPPÉ

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Manuel,


FILMS L’INSULTE

Vingt ans après West Beyrouth, Ziad Doueiri plante de nouveau sa caméra dans les plaies du Liban. Sa dernière réalisation prend sa source au cœur d’un conflit opposant Toni, chrétien, à Yasser, réfugié palestinien. De la rue jusqu’au tribunal, le cinéaste matérialise les démons de la guerre et les crispations identitaires grâce à une mise en scène percutante. • M. O.

— : de Ziad Doueiri (Diaphana, 1 h 52)

Sortie le 31 janvier

UNE SAISON EN FRANCE

Abbas (Ériq Ebouaney) a fui la guerre en Centrafrique pour s’installer en France avec ses deux enfants. Dans l’attente d’une régularisation administrative, il fait les marchés aux côtés de Carole (Sandrine Bonnaire), dont il s’éprend… Si la mécanique du scénario manque un peu de subtilité, Mahamat-Saleh Haroun fait preuve d’un humanisme bienvenu. • M. O.

— : de Mahamat-Saleh Haroun (Ad Vitam, 1 h 30) Sortie le 31 janvier

OH LUCY!

Setsuko perd le contrôle de son existence lorsqu’elle suit les cours de John (Josh Hartnett), un prof d’anglais aux pratiques peu académiques… Des néons tokyoïtes au soleil californien, ce film envoûtant et tortueux tire le portrait captivant d’une femme qui, en pleine crise de nerfs, bascule d’un conformisme lisse à une forme de folie malsaine. • J. L .

— : d’Atsuko Hirayanagi (Nour Films, 1 h 35) Sortie le 31 janvier

ENGLAND IS MINE

Pari risqué que ce biopic non autorisé sur la jeunesse de Morrissey, futur leader du groupe pop culte The Smiths, sans la musique ni les textes de l’intéressé… Heureusement, Mark Gill peut compter sur sa connaissance intime de la dépressive Manchester et le talent de son acteur Jack Lowden pour donner chair au film, malgré ses évidentes absences. • M. P.

— : de Mark Gill (Bodega Films, 1 h 34) Sortie le 7 février

HUMAN FLOW

Ai Weiwei sillonne les routes d’un exode mondialisé (du Kenya à l’Afghanistan, de la France au Mexique) à la rencontre d’individus qui fuient la guerre, la famine, la pauvreté. L’artiste chinois est un peu crispant quand il se met en scène (il se fait couper les cheveux ou cuire des brochettes dans des camps de réfugiés), mais son film est édifiant et très documenté. • J. R.

— : d’Ai Weiwei (Mars Films, 2 h 20) Sortie le 7 février

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FILMS ATELIER DE CONVERSATION

La BPI (Bibliothèque publique d’information) accueille chaque jour des adultes étrangers de tous pays désirant apprendre le français. Pendant une heure et demie, entre quatre murs, ils débattent, se confient… Délicat et profond, ce documentaire en huis clos joue intelligemment sur les rapports entre l’intérieur et l’extérieur et défend avec brio la diversité. • J. L .

— : de Bernhard Braunstein (ASC, 1 h 10) Sortie le 7 février

FINDING PHONG

Quand Phong apparaît à l’écran, elle est en larmes. Elle a tout quitté pour venir à Hanoï accomplir sa transition, mais pour l’heure elle est encore un garçon… Le duo de réalisateurs offre un beau portrait sur le devenir femme, et un éclairage sur les stéréotypes de genre au Viêt Nam, notamment à travers les yeux des proches de l’héroïne. • P. Q.

— : de P. T. Tran et S. Dubus-Mallet (JHR Films, 1 h 32) Sortie le 14 février

L’APPARITION

En acceptant la mission que lui confie le Vatican – une enquête portant sur une jeune Française qui prétend avoir vu la Vierge –, un reporter de guerre (Vincent Lindon) voit ses convictions vaciller… À coups de dialogues ciselés et de silences parlants, ce thriller nous happe en entrecroisant habilement foi religieuse et vérités empiriques. • J. L .

— : de Xavier Giannoli (Memento Films, 2 h 17) Sortie le 14 février

CAS DE CONSCIENCE

À Téhéran, un médecin renverse une famille en scooter, mais ne déclare pas l’accident. Quand le petit garçon du couple décède quelques jours après, a priori pour une autre raison, le docteur se persuade que c’est sa faute… Problèmes familiaux et gouffre entre les classes sociales : les sujets traités sont lourds, mais évoqués avec finesse. • T. Z .

— : de Vahid Jalilvand (Damned, 1 h 44) Sortie le 21 février

CORPS ÉTRANGER

Samia arrive clandestinement à Lyon depuis la Tunisie. Elle y retrouve un ami et se lie d’amitié avec Leila, qui a immigré en France il y a plusieurs années. Un étrange rapport de séduction s’installe entre les trois personnages… Sans appuyer son propos politique, Raja Amari évoque avec sensibilité la quête d’identité que l’immigration peut entraîner. • E. M.

— : de Raja Amari (Paname, 1 h 32) Sortie le 21 février

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FILMS LA FÊTE EST FINIE

Céleste (Clémence Boisnard) et Sihem (Zita Hanrot) se rencontrent en centre de désintoxication. Contre l’avis de leur entourage, elles tentent de s’appuyer sur leur indéfectible amitié pour se sortir de la dépendance à la drogue… Dans une veine naturaliste, Marie Garel-Weiss compose un délicat premier film sur une paire de touchantes misfits. • T. Z .

— : de Marie Garel-Weiss (Pyramide, 1 h 30) Sortie le 28 février

L’AMOUR DES HOMMES

À Tunis, Amel, jeune photographe brisant volontiers les tabous dans ses œuvres, perd soudainement son mari. Sidérée, elle s’en sort en commençant une nouvelle série de photos érotiques avec des hommes, mais se heurte au qu’en-dira-t-on… Mehdi Ben Attia sonde les contradictions de la société tunisienne à travers ce récit d’émancipation sensuel. • Q. G.

— : de Mehdi Ben Attia (Épicentre Films, 1 h 45) Sortie le 28 février

TESNOTA. UNE VIE À L’ÉTROIT

En 1998, dans une petite ville russe du Caucase du Nord, deux adolescents juifs sont kidnappés. Une demande de rançon est formulée. La sœur d’un des kidnappés – piégée, elle, dans les conventions – cherche avec sa famille comment le faire libérer… Ce premier film tendu, traversé de jolis moments suspendus, file à l’envi la métaphore de la captivité. • T. Z .

— : de Kantemir Balagov (ARP Sélection, 1 h 58) Sortie le 7 mars

THE DISASTER ARTIST

Prenez un film tellement mauvais qu’il en est devenu culte (The Room de Tommy Wiseau, 2003), ajoutez-y un livre au vitriol sur ses coulisses (The Disaster Artist de Greg Sestero et Tom Bissel) et un réalisateur goguenard (James Franco) : vous obtiendrez la recette de ce film qui se penche, avec tendresse, sur les laissés-pour-compte du rêve hollywoodien. • P. Q.

— : de James Franco (Warner Bros., 1 h 44)

Sortie le 7 mars

EVA

Cette nouvelle adaptation du roman noir de James Hadley Chase relate l’obsession d’un écrivain (Gaspard Ulliel) pour une énigmatique call-girl (Isabelle Huppert). Comme dans le film de Joseph Losey, l’intrigue importe moins que l’atmosphère. Paysages neigeux, reflets pétrifiants : Benoît Jacquot traque les faux-semblants avec une élégance teintée d’ironie. • J. Do.

— : de Benoît Jacquot (EuropaCorp, 1 h 40) Sortie le 7 mars

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présente CINÉ-JAM D’EDGAR SEKLOKA HOMMAGE À LA MUSIQUE NOIRE Ciné-concert avec Edgar Sekloka DE MARS À JUIN 2018 LE JEUDI SOIR À 20H

Des morceaux originaux qui rendent hommage au Blues, au Sébéné, à la Folk, à la chanson à texte, des orchestrations plurielles qui racontent la diversité du rap, un court métrage qui fait un parallèle entre l’esclavage des Noirs et l’esclavage moderne, Musique Noire d’Edgar Sekloka, c’est le concert d’un mélomane qui, à travers ses compositions, rend hommage aux artistes (chanteurs, romanciers, réalisateurs) africains, afro-américains, et français qui l’ont éduqué jusqu’à lui inspirer, les chemins d’une incertaine liberté. PROCHAINES SCÉANCES Jeudi 15 mars 2018 Jeudi 17 mai 2018 Jeudi 28 juin 2018 Tarif à l’unité : 15€ Tarif -26 ans, étudiant, demandeur d’emploi : 10€

Réservation sur www.

.com


L’INTERVIEW

ÉLISE THIÉBAUT JOURNALISTE ET AUTEURE

Pourquoi as-tu écrit ce livre sur les règles ? Souvent, quand on parle des règles, en famille ou en société, on est gêné, et cela provoque du dégoût. J’avais envie de piquer la curiosité des filles et des garçons, et qu’on comprenne enfin qu’avoir ses règles est une chose naturelle et pas honteuse. Comme je sais que peu de gens ont spontanément envie de lire cinquante pages sur le sujet, j’ai voulu qu’il y ait des dessins et une mise en page rigolote, pour que ce soit sympa à lire, que l’on puisse l’ouvrir et piocher dedans facilement. Comment as-tu choisi la dessinatrice Mirion Malle pour illustrer le livre ? Je la connaissais grâce à son blog et à sa bande dessinée Commando Culotte. C’est une illustratrice très intéressante parce qu’elle ne représente pas des adolescentes

stéréotypées, c’est-à-dire très minces, avec de longues chevelures blondes, habillées en rose avec des trucs choupinous tout plein. Mirion montre que les jeunes filles sont toutes différentes, qu’elles peuvent être rondes, porter des lunettes, avoir les cheveux courts ou longs, la peau noire ou blanche, avoir du poil aux pattes… Les filles qu’elle dessine ne sont pas des petites poupées parfaites, mais elles sont toutes magnifiques. Et ça ne lui posait pas de problème de représenter le sang – chose importante pour un livre sur les règles. Est-ce qu’à notre âge tu manquais d’informations sur le sujet ? Oui, c’était en 1975, il y a plus de quarante ans. Quand j’ai annoncé à ma mère que j’avais mes règles, elle m’a répondu : « Ah bah voilà autre chose ! » Et puis c’est tout, on n’en a plus parlé. Et à l’école ? On n’en parlait pas en cours, mais avec mes copines on en discutait tout le temps : « Est-ce que tu les as ? » « Est-ce que ça

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PAR ANNA, LUCIE ET ANNA

Anna, Lucie et Anna sont en 4e. Elles ont rencontré Élise Thiébaut, auteure des Règles… quelle aventure !, une mine d’informations historiques, médicales, pratiques et souvent drôles sur les règles. Lucie : J’ai adoré le livre, il est drôle comme Élise, qui n’était pas gênée de répondre à nos questions. Anna : Nous non plus, on n’était pas du tout gênées de lui poser des questions sur les règles… Anna : Elle m’a dédicacé un exemplaire : « Pour Anna et le plaisir d’avancer dans la vie, sang peur et sang reproche. »

fait mal ? » En revanche, c’était très gênant d’acheter des protections périodiques. On préférait se rendre à la pharmacie plutôt qu’au supermarché, pour éviter le monde. À la pharmacie, on attendait que le magasin soit vide ; quand enfin il n’y avait plus personne, on se précipitait à la caisse. On n’était pas à l’aise avec ça dans l’espace public. Selon toi, quelle est la protection la plus pratique ? C’est la culotte menstruelle. Elle présente tous les avantages : d’abord pour le confort ; ensuite c’est écologique et économique, car même si cela coûte cher à l’achat, elle ne se jette pas, elle se lave et elle est réutilisable. Autre avantage, quand on est ado, on a souvent des cycles irréguliers, on ne sait pas trop quel jour les règles vont arriver ; avec ce système, on n’a pas d’accident.

Quels sont les sujets précis sur lesquels tu as préféré écrire dans ce livre ? J’ai beaucoup aimé rédiger le chapitre sur la visite chez le gynécologue. Trouver les questions du grand quizz menstruel m’a aussi beaucoup amusée. Et puis le chapitre sur les sécrétions vaginales était très important ; c’est une chose qui m’a beaucoup tourmentée quand j’étais jeune et j’aurais aimé qu’à l’époque on m’explique à quel point c’était quelque chose de normal et pas un truc sale et honteux. • PROPOS RECUEILLIS PAR ANNA, LUCIE ET ANNA (AVEC CÉCILE ROSEVAIGUE) — PHOTOGRAPHIE : ERIOLA YANHOUI

— : « Les Règles… quelle aventure ! » d’Élise Thiébaut et Mirion Malle (La ville brûle, 72 pages)

COMME ANNA, LUCIE ET ANNA, TU AS ENVIE DE RÉALISER UNE INTERVIEW ? DIS-NOUS QUI TU AIMERAIS RENCONTRER EN ÉCRIVANT À BONJOUR@TROISCOULEURS.FR

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COUL' KIDS

LE DEBRIEF


LA CRITIQUE CINÉMA D’ÉLISE, 9 ANS

COUL' KIDS

© 2017 M.F.P

MARY ET LA FLEUR DE LA SORCIÈRE

« J’ai vraiment adoré. Le film me fait penser à Kiki la petite sorcière, avec des visuels qui sont originaux et pas trop répétitifs, des décors qui sont comme des tableaux et un style de dessins manga, mais avec des yeux plus simples que d’habitude. C’est l’histoire de Mary, une petite fille têtue et courageuse, qui a des cheveux roux flamboyants qu’elle n’aime pas. Un jour, elle trouve une fleur qui lui donne des pouvoirs et l’emmène dans une académie de sorciers qui flotte dans les nuages. J’aimerais beaucoup être dans une académie de sorciers pour avoir un pouvoir magique, surtout le pouvoir de télékinésie qui me permettrait d’ordonner à un crayon de faire mes devoirs à ma place. Mais je ne pense pas qu’il y ait des mondes parallèles comme dans le film ; ça m’étonnerait qu’il existe une école de sorciers dans les nuages – on l’aurait déjà trouvée, puisque les hommes ont déjà exploré toute la Terre. En plus, si une école comme ça existait ce serait très dangereux, à cause des avions ! »

LE PETIT AVIS DU GRAND Hiromasa Yonebayashi a beau s’être émancipé du studio Ghibli en créant sa propre société pour concevoir ce film, l’ombre de son vieux maître, Hayao Miyazaki, continue de planer sur son troisième long métrage, un conte écologique dans lequel une jeune héroïne pugnace affronte des créatures protéiformes et une vieille sorcière acariâtre. Mais même si Mary et la Fleur de la sorcière évolue en terrain connu, l’inventivité débridée et la beauté plastique du film suffisent à confirmer que le legs de Miyazaki est entre de bonnes mains. • JULIEN DUPUY

— : de Hiromasa Yonebayashi Diaphana (1 h 42) Sortie le 21 février dès 5 ans

COMPOSE LE MOT MYSTÈRE À PARTIR DES LETTRES DE COULEURS CACHÉES DANS LE TEXTE

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1, 2, 3… FILMS CRO MAN À l’époque de la Préhistoire, Doug et sa tribu vivent paisiblement dans leur vallée, jusqu’à ce qu’un puissant roi tente de s’approprier leur territoire… Nick Park (Wallace et Gromit) s’amuse avec la figure de l’homme de Cro-Magnon dans ce film absurde et hilarant. • E. M.

: de Nick Park (StudioCanal, 1 h 29) Sortie le 7 février dès 5 ans

LE VOYAGE DE RICKY Un moineau orphelin est recueilli par une famille de cigognes. Persuadé d’être un des leurs, il décide de les accompagner pendant la migration… Ce joli film amorce une réflexion puissante sur l’identité et la perception de soi. • E. M.

: de Toby Genkel et Reza Memari (Paradis Films / Orange Studio,1 h 24) Sortie le 7 février dès 4 ans

LA PRINCESSE DES GLACES Troisième volet d’une adaptation russe du conte d’Andersen La Reine des neiges (qui a aussi inspiré la célèbre version de Disney), le film suit, à un rythme pétaradant, le périple jalonné de puissances magiques de la princesse Gerda pour retrouver ses parents. • E. M.

: d’Aleksey Tsitsilin

(La Belle Company, 1 h 28) Sortie le 14 février dès 6 ans


TOUT DOUX LISTE

PARENTS FRIENDLY À LA BELLE ÉTOILE

DÉCOUVERTE

Une bibliothèque transforme ses murs en un ciel étoilé et devient, l’espace d’une soirée, un véritable planétarium. L’événement « Nocturne », c’est aussi une murder party (une enquête policière fictive à résoudre sur place), des maquillages et du popcorn.

: le 24 février de 18 h 30 à 22 h à la bibliothèque Václav-Havel, dès 4 ans

LA TRUFFE ENCHANTÉE le chien

LICENCE : 2-1069900 - PHOTO : © PIERRE-OLIVIER & JUSTINE LEPHAY

POUR LA 1 ère FOIS SUR SCÈNE

: jusqu’au 4 mars au Théâtre de la tour Eiffel,

ATTENTION CHIEN QUI PARLE

dès 5 ans

UNE COMÉDIE MUSICALE DE CHRISTELLE CHOLLET ET RÉMY CACCIA

DÉCORS : STÉFANIE JARRE CHORÉGRAPHIES : OLIVIER BENARD SON : XAVIER FERRI

THÉÂTRE

Pour faire plaisir à sa fille qui lui réclamait un chien, le metteur en scène Rémy Caccia a écrit une pièce, Mozart le chien. Une aventure familiale autour d’un héros canin (sur scène, un vrai labrador) doté du langage – et d’une bonne dose d’humour.

www.theatredelatoureiffel.com ...et points de vente habituels

TEL : 01 40 67 77 77 salle climatisée

Photo du chien non-contractuelle

AIE CONFIAAANCE

SPECTACLE

Cette adaptation musicale met l’accent sur le message écologique du Livre de la jungle, sans jamais rogner sur le divertissement : chansons, décors, prouesses des comédiens ; l’enchantement est au rendez-vous.

: jusqu’en mars au Théâtre des Variétés, dès 5 ans

KIDS FRIENDLY

DODO, METRO… DOJO !

ARTS MARTIAUX

Les apprentis judokas qui brûlent de marcher sur les traces de Teddy Riner ou d’Émilie Andéol, médaillés d’or aux derniers J. O. (on compte plus d’un demi-million de licenciés en France !), et leurs parents apprécieront la réunion des plus grands champions internationaux sur les tatamis du Paris Grand Slam.

: les 10 et 11 février à l’AccorHotels Arena, dès 6 ans

SI TU VAS À PARIS…

ÉVÉNEMENT

Il n’y a pas que Rio, Venise, Nice ou Dunkerque dans la vie : le carnaval de Paris célèbre sa 21e édition, et son thème cette année est « Les contes de Perrault et d’ailleurs ». Sortez vos costumes les plus fantasques et rendez-vous place Gambetta le dimanche précédant mardi gras.

: le 11 février, place Gambetta, dès 3 ans

RÉALISEZ, AVEC TRUCAGES

EXPOSITION

L’exposition « Effets spéciaux. Crevez l’écran ! » révèle les meilleurs trucs du septième art et mise sur l’expérience interactive : testez le fond vert, la motion capture et réalisez même votre petit film souvenir.

: jusqu’en août à la Cité des sciences et de l’industrie, dès 8 ans

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JEU

7 SUR 7 Affûte ton sens de l’observation avec ce jeu des sept erreurs, version septième art.

: « Agatha. Ma voisine détective » de Karla von Bengston Les Films du Préau (1 h 17), sortie le 7 février, dès 6 ans

1 : Manche à balai • 2 : Barreaux à la fenêtre • 3 : Sourire • 4 : Lampe allumée • 5 : Robinet ajouté 6 : Zones vertes ajoutées sur le plan • 7 : Couleur des baskets 91


DÉCRYPTAGE

L’ÉCOLE DES FANS

Les musiciens Arlt, La Féline, Maud Octallinn, Ricky Hollywood ou Antoine Loyer ont récemment produit d’étonnants albums avec des enfants ou des adolescents dans le cadre de résidences en milieu scolaire. Des institutions offrent des espaces d’ouverture, de réflexion et d’expression auxquels les élèves sont associés, pour des résultats qui font bouger les lignes. Entre prises de risque pédagogiques et réécritures des relations enfants-adultes, voici quelques créations musicales, poétiques, réussies.

« J’ai

cherché un cheval qui chuchotait des choses à l’oreille des chaussettes » ; « J’ai rigolé quand je me suis pris un râteau par un raton laveur » ; « J’ai tiré un tiroir, mangé un miroir, croqué un criquet » : voilà quelques-unes des pépites que La Souterraine a extraites d’un collège de ZEP en Seine Saint-Denis. La Souterraine, c’est ce collectif de musiciens réunis par la chanson francophone et l’indépendance (l’underground français, donc). Trois de ses représentants, La Féline, Maud

Octallinn et Ricky Hollywood, sont allés à la rencontre d’une classe de quatrième du collège Gustave-Courbet de Romainville, pendant toute l’année 2016-2017, pour y enregistrer un disque intitulé Et les mineurs et tourner un documentaire, J’suis heureux quand je chante. Dans ce film, réalisé par Amandine Hanse-Balssa, on suit l’évolution de cette création collective, depuis l’écriture de cadavres exquis tout en rimes, consonances et allitérations, jusqu’à leur enregistrement,

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MUSIQUE quelques-uns avaient l’habitude d’écouter de la musique chez eux (sur leur téléphone et sur YouTube, principalement). En début d’année, ils m’ont beaucoup questionnée sur mes textes, ils les trouvaient drôles, mais vraiment bizarres. Et puis, en fin d’année, ils ont fini par lâcher que j’étais restée enfant, et que mon univers était “kawaii chelou”. C’est l’un des plus beaux compliments qu’on m’ait jamais fait. »

en passant par la composition des mélodies. « Normalement, nous, on chante du rap, on dit des gros mots et tout, rigole le jeune Rodrigue. Mais eux, c’est différent, ils disent pas de gros mots, ils font des musiques un peu comme Johnny Hallyday. » Pourtant, on voit bien ici les adolescents se prêter au jeu pour découvrir et, finalement, apprécier un autre univers que le leur : la poésie électrique de La Féline, les chansons dadaïstes de Maud Octallinn ou les mélodies pop synthétiques de Ricky Hollywood. Selon Maud, « seuls quelques-uns s’étaient déjà rendus à un concert (de Beyoncé ou de rappeurs, en gros), et seuls

Cet album de chansons des « souterainnistes » et des « mineurs » de Romainville n’aurait pas vu le jour sans le programme In situ, que le département de Seine-Saint-Denis propose depuis dix ans à ses cent vingt-cinq collèges. En partenariat avec des structures culturelles (ici, La Gaîté Lyrique à Paris), In situ permet de disposer, tant pour les artistes que pour les collégiens, d’un temps vécu en et hors des rythmes scolaires, laissant une place possible aux relations directes avec l’artiste dans le cadre de son travail. Yasmine Di Noïa, chargée de mission en Seine-Saint-Denis et responsable d’In situ, revient sur les objectifs de ce programme lors d’une rencontre filmée à la Philharmonie de Paris sur « L’artiste en résidence » : « La résidence d’un an permet d’aller plus loin dans la rencontre entre un projet artistique et un projet pédagogique. Ce temps long permet d’expérimenter des formes de travail différentes, dans une temporalité différente de celle habituelle des établissements. » Dans ce même échange, Baya Bali, principale du collège Gustave-Courbet de Romainville, précise les enjeux pédagogiques : « On sait que quand on intègre des projets dans un établissement, qu’ils soient scientifiques, artistiques, culturels, ça va créer une adhésion, une cohésion au sein de la classe. Les classes elles-mêmes deviennent aussi des lieux d’expérimentations, où les élèves écrivent, tentent des choses, ratent, recommencent, c’est-à-dire au final réalisent ce qui se joue dans la pédagogie et les apprentissages. Tout cela a un impact sur la motivation et la mobilisation des élèves. »

C’est un temps vécu en et hors des rythmes scolaires, laissant une place possible aux relations directes avec l’artiste dans le cadre de son travail. 93

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Rosie, élève de quatrième au collège Gustave-Courbet de Romainville, et Ricky Hollywood

© AMANDINE HANSE-BALSSA

BONNE MINE


DÉCRYPTAGE

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Ricky Hollywood et La Féline

Keren, une des collégiennes interviewée dans le film, renchérit : « Ça fait du bien parfois d’être au collège et de parler d’autre chose, de ne pas travailler. » Dans le projet La Souterraine et les mineurs, on retrouve, ou l’on devine, les références ou les origines des collégiens (du freestyle de Kouroussa groove aux percussions indiennes jouées par un élève de confession sikh). On a aussi un aperçu sonore de l’ambiance du collège durant les interclasses, avec la sonnerie de la cloche, les rires, l’impression de confusion parfois. Les chansons parviennent même à restituer le côté asphyxiant (le grisou) du collège, la pénibilité du travail (la mine). Ce n’est pas une vision idyllique ou promotionnelle de l’enfance ou du collège qui est proposée, mais un aperçu réaliste,

PLUS D’ENFANTS DE CHŒUR POP

aussi triste et joyeux que la vie. La joie s’entend dans l’expérience partagée, l’inventivité absconse des petits poèmes chantés, que l’on entend aussi comme une forme de réaction, de résistance au milieu (à l’enseignement), ou de résilience poétique.

CHANSONS DOUCES

« Le premier jour, nous avons fait irruption au milieu du cours pour jouer trois chansons à la volée avant de disparaître, sans même nous présenter. Nous voulions créer une espèce d’effet de surprise, pour ne pas dire de sidération, avant de disparaître pendant quinze jours et de laisser aux élèves le temps de rêvasser à cet épisode, le délirer, le faire enfler comme une rumeur, plutôt que de

INNOCENCE & DESPAIR Cette compilation de reprises des Beach Boys, de Paul McCartney ou de David Bowie enregistrées avec la chorale d’une école élémentaire de Langley, Canada, en 1976-1977, est un sommet d’art outsider pop, aussi fragile que gracieux. Les échos rebondissant contre les murs du gymnase (wall of sound) transforment ces hits enjoués en hymnes de pure mélancolie. • W. P.

: « Innocence & Despair » de The Langley Schools Music Project (Basta)

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MUSIQUE ATELIERS ROMMELPOT

© D. R.

Du nom d’un tambour à friction traditionnel flamand, les ateliers organisés dans les écoles maternelles et primaires de Bruxelles par le musicien Antoine Loyer offrent un vaste répertoire de vignettes musicales, chorales enfantines nourries de musiques voyageuses, de l’Afrique à l’Espagne, via le blues. « “De quoi on parle, les amis ?” C’est avec cette phrase que je commence quasiment chaque travail. Un petit texte se fait très vite, il faut que ce soit marrant, non allergique à l’absurde. Les petits sont mes égaux, ils sont souvent d’ailleurs meilleurs que pas mal de musiciens adultes en ce sens qu’ils ne calculent pas, ni ne font de psychologie, et qu’ils sont à fond tôt le matin. Je considère qu’ils sont musiciens quand ils savent se taire un instant avant et après la chanson. Ce qu’il me faut toujours rappeler, c’est que, si le silence n’est pas satisfaisant, on ne peut pas ensuite s’amuser convenablement. Je leur dis aussi que la musique, c’est le silence avec des vêtements. On fait en sorte que le rire et le sérieux soient confondus – ainsi est la Belgique paraît-il. » • PROPOS RECUEILLIS PAR W. P.

© AMANDINE HANSE-BALSSA

: ateliersrommelpot.bandcamp.com

laisser les profs sagement nous présenter, plutôt que de leur expliquer d’emblée que nous allions travailler ensemble. Il s’agissait de ne pas leur laisser entendre que ces ateliers allaient être pour eux une matière ou une discipline supplémentaire. Au contraire, nous voulions apparaître comme un élément un peu perturbateur, un agent de désordre léger, une récréation. Nous n’étions pas là pour enseigner quoi que ce soit, mais pour partager quelque chose avec eux. » Sing-Sing, membre du groupe parisien Arlt, qu’il forme avec Éloïse Decazes et le guitariste Mocke, évoque ainsi la nécessité de trouver avec les élèves un terrain commun, d’entente, d’écoute, d’expression, qui se situe dans les marges de l’institution, tout en y appartenant. C’est aussi le dispositif In situ qui a permis à Arlt de passer une année scolaire avec une classe de sixième du collège Anatole-France (Les Pavillons-sous-Bois), à raison de deux jours toutes les deux semaines, pour finalement enregistrer cinq titres avec ces « artistes d’enfance ». Du bestiaire fantastique à l’enfance considérée comme une méthode

de connaissance chamanique du monde, la chorale formée avec les collégiens prolonge des thématiques déjà présentes dans la musique d’Arlt, cette hantise légère, ces litanies aussi pierreuses qu’aériennes. Le souffle des enfants ici fait entendre le vent, là les fantômes. La chorale chante ainsi le cercle vertueux formé par les adultes et les enfants lorsque le rapport d’autorité et la relation maître-élève ont été remplacés par des rapports de parité, des relations de confiance et de respect. • WILFRIED PARIS

— : « Et les mineurs » de La Souterraine et les mineurs (La Souterraine) • « Patate de vivre » d’Arlt et les artistes d’enfance (Objet Disque) • « J’suis heureux quand je chante » d’Amandine Hanse-Balssa

ATELIER ROCK ET ANIMAUX

BRUT POP

Noise dada, post-punk gamin, ces chansons ont été enregistrées dans les ateliers de création musicale et graphique de Maïa Roger et Guillaume Derinchy du groupe Le Club des Chats. Des enfants y écrivent et interprètent leurs morceaux, confectionnent la pochette de leur disque, un fanzine et une affiche de concert. • W. P.

Entre brit-pop, art brut et Pop Art, David Lemoine (du groupe Cheveu) et ses amis montent une radio expérimentale dans un collège de Bagnolet, créent des parcours de pratiques collectives de musique électronique auprès de publics jeunes et en situation de handicap mental à Marseille, bricolent de nouveaux instruments adaptés à tous dans des ateliers D.I.Y. • W. P.

: levilainchien.bandcamp.com/album/atelierrock-et-animaux

: brutpop.bandcamp.com

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EXPOS

VIOLAINE LOCHU — : « Hypnorama », jusqu’au 25 mars au Centre d’art contemporain Chanot (Clamart)

© DIATY DIALLO

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Violaine

Lochu a plus d’un tour dans son coffre. Au croisement du champ musical et de l’art contemporain, elle utilise sa voix comme médium privilégié pour donner à entendre l’autre. Les résidences sont pour elle l’occasion de rechercher et de collecter cet inépuisable matériau pour ensuite, à l’issue d’un travail de montage et de mise en scène, en assurer l’interprétation et la diffusion par l’intermédiaire de son propre corps. Aussi n’hésite-t-elle pas, pour incarner toute cette galerie de personnages – mais aussi d’animaux, de robots et d’objets a priori inanimés –, à jouer les transformistes et à porter barbe, perruque et autres postiches, multipliant accessoires et instruments qui font, parfois, partie du jeu. Au Centre d’art contemporain Chanot à Clamart, elle a créé une installation sonore immersive qui donne son titre à l’exposition, Hypnorama, sorte de version installée de sa performance Hypnoqueen. De confortables zones d’écoute vous invitent, lors d’une séance hypnotique d’une quinzaine de minutes, à vous laisser transporter par les vagues de mots et de sons inspirées des visions qui surviennent dans cet état de conscience entre veille et sommeil que l’on appelle hypnagogique, lieu de tous les vacillements – d’état, d’identité, de genre, d’espèce… En véritable passeuse, Violaine Lochu parvient, avec une puissance aussi onirique et poétique que politique, à traduire et transmettre une certaine irrésolution des êtres et des choses, et avec, leur beauté et leur force. • ANNE-LOU VICENTE

De confortables zones d’écoute invitent à se laisser transporter par les vagues de mots.

MOHAMED BOUROUISSA

HICHAM BERRADA

Vidéaste et photographe franco-algérien, Mohamed Bourouissa s’attache au détournement de la culture dominante par les populations en marge. À travers l’exposition « Urban Riders », il investit les écuries associatives d’un quartier afro-américain de Philadelphie à l’occasion d’une parade de cavaliers dans la ville. Souvent associé à la mythologie impérialiste, le cheval se change ici en symbole de reconquête du pouvoir par les minorités opprimées. • JULIEN BÉCOURT

Réconciliant science et poésie, Berrada conçoit des œuvres activées par des solutions chimiques, dont les effets liés à la température ou à l’éclairage composent de sidérants tableaux en mouvement qui s’autorégénèrent en permanence. Dans l’exposition « 74 803 jours », paysages entropiques, microvariations de lumière ou microcosmes subaquatiques célèbrent la beauté cachée des éléments, sublimée par l’architecture atemporelle de l’abbaye de Maubuisson. • J. B.

de la ville de Paris

(Saint-Ouen-l’Aumône)

: jusqu’au 22 avril au musée d’art moderne

: jusqu’au 22 avril à l’abbaye de Maubuisson

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ART COMPRIMÉ Tous les mois, notre chroniqueuse vous offre un concentré des dernières réjouissances du monde de l’art.

Marre des pubs géantes sur les monuments faisant l’objet d’une restauration ! C’est le message passé par l’association Résistance à l’agression publicitaire qui a porté plainte contre X, fin novembre, pour profanation de sépulture, en réaction aux bâches publicitaires qui entourent le pied de la colonne de Juillet, place de la Bastille, sous laquelle reposent plus de sept cents dépouilles de révolutionnaires de 1830 et de 1848. Marchandisation du patrimoine, ou bon compromis pour financer des travaux coûteux ? Le débat reste ouvert. • Le Salvator Mundi, attribué à Léonard de Vinci, a été acheté 450 millions de dollars chez Christie’s en novembre dernier par un prince saoudien, devenant ainsi le tableau le plus cher du monde. Depuis, le Louvre Abu Dhabi a annoncé sur Twitter qu’il trônerait bientôt parmi ses collections. • Lors d’une visite au Burkina Faso en novembre dernier, Emmanuel Macron s’est engagé à restituer d’ici cinq ans leur patrimoine aux pays africains. Un geste salué par les principaux intéressés, comme le Bénin (qui a fait une demande officielle de restitution en 2016), mais assez complexe à mettre en pratique. • Enfin, l’entreprise américaine de nuanciers Pantone a annoncé quelle est, selon elle, la couleur de l’année 2018. Il s’agit d’« ultra violet » (Pantone 18-3838 TCX) – oui, comme les lumières des boîtes de nuit pour lesquelles vous revêtez votre plus belle tenue virginale. • MARIE FANTOZZI ILLUSTRATION : PABLO GRAND MOURCEL


SPECTACLES

KAORI ITO — : « Embrase-moi », le 14 février à la Maison des arts de Créteil et les 30 et 31 mars à la Ménagerie de verre • « Robot, l’amour éternel », les 27 et 28 mars à La Ferme du Buisson (Noisiel) • « Plexus » d’Aurélien Bory,

© GREGORY BATARDON

du 20 au 24 mars au Centquatre

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Si

Robot, l’amour éternel

Kaori Ito danse, c’est parce qu’elle se méfie des mots. De ce leitmotiv, elle a tiré le titre d’un duo dansé/parlé avec son père (Je danse parce que je me méfie) qui signait en 2015 son entrée en chorégraphie. Originaire du Japon, la jeune femme a d’abord tracé son chemin en tant qu’interprète, notamment sous la direction d’Aurélien Bory qui lui a dédié Plexus, un portrait chorégraphique d’une infinie délicatesse. Dans cette pièce, reprise en mars prochain, les mouvements de la danseuse sont perturbés par la présence de cordes tendues verticalement sur scène. Ces dernières prennent tour à tour l’apparence d’une pluie diluvienne ou d’un grillage, d’un espace de jeu ou d’enfermement, et viennent brouiller la perception des spectateurs. Sous sa casquette de chorégraphe, Kaori Ito signe également deux nouvelles créations qui poursuivent son exploration de l’intime et de la disparition. Embrase-moi, journal d’un corps à deux voix (avec Théo Touvet), dévoile les marques que laissent sur la peau les souvenirs d’anciens amants. Robot, l’amour éternel s’offre presque comme un poème post mortem. Une variation sur l’être humain et ce qui le distingue foncièrement de l’objet, mais aussi un cache-cache avec la mort. Quelle danse peut-on encore composer dans l’au-delà ? • AÏNHOA JEAN-CALMETTES

Kaori Ito poursuit son exploration de l’intime et de la disparition.

HUMANOPTÈRE

10 ANS !

Refusant le caractère uniquement spectaculaire de sa discipline, Clément Dazin veut raconter des histoires avec ses balles et trace un chemin artistique à la croisée du jonglage et de la danse. Pour sa première pièce de groupe, il met en scène les gestes mécaniques du travail, parfois teintés d’absurde. Une partition en noir et blanc, hautement cadencée et presque hypnotique. • A. J.-C.

Il y a tout juste une décennie, Philippe Quesne et sa compagnie du Vivarium Studio débarquaient sur les scènes françaises avec leur théâtre-ovni. Pour cet anniversaire, deux pièces emblématiques sont reprises – L’Effet de Serge et La Mélancolie des dragons. Pas vraiment de narration, mais de tendres situations qui célèbrent la fragilité de l’instant et la beauté du précaire. • A. J.-C.

: du 2 au 17 février au Montfort théâtre (1 h)

: du 6 au 11 février au Théâtre des Amandiers (Nanterre) (1 h 20 chacune)

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RESTOS

COMPLÈTEMENT À L’OUEST

LES PETITS PRINCES On ne vient pas ici par hasard. Entre deux pavillons sans charme particulier, à peu près au milieu de nulle part (aucun autre commerce à l’horizon), une rue pentue monte ou descend, c’est selon. On fait le voyage pour y rencontrer Arnaud Duhem, grand expert du monde de l’hôtellerie et de la restauration, qui a franchi le pas en 2016 en ouvrant sa propre affaire. Il s’épanouit en salle, vous met tout de suite à l’aise, pro mais chaleureux, mi-sérieux mi-goguenard. Dans un décor de brique et de bois, sous une aile d’avion clin d’œil à Saint-Ex et au siège de l’entreprise Dassault, plus bas, il fait virevolter les assiettes d’un jeune gaillard biberonné à la bistronomie. Rémy Danthez avait 15 ans quand il est entré à La Régalade, chez Bruno Doucet ; il en est sorti douze ans plus tard pour se poser ici. Forcément, ça vous marque un cuisinier. L’immanquable riz au lait, caramel beurre salé, fruits secs, servi au saladier, est là pour marquer la filiation. Rémy sait aussi affirmer son style dans des compositions plus épurées, rascasse, mousseline et sommités de chou-fleur ou coquilles Saint-Jacques rôties au beurre d’herbe et surmontées d’une composition végétale aérienne et colorée. Mais ces Petits Princes ont aussi un appétit d’ogre pour la terrine de campagne maison, le civet de sanglier, la côte de bœuf de race normande ou le cochon croustillant. Il faut bien ça, et quelques belles quilles à piocher sur la carte, pour repartir de ce no man’s land sans déprimer. Menus : 22 €, 29 € et 36 €. Carte : 40-50 €. • STÉPHANE MÉJANÈS

: 26, rue du Val-d’Or (Suresnes)

LE SAINT JOSEPH

FOODENTROPIE

Autre disciple de Bruno Doucet, passé aussi aux Étangs de Corot, Benoît Bordier a élu domicile avec sa femme, Catherine, dans un bistrot où l’on se régale, à touche-touche, d’une cuisine enlevée et généreuse. On ne résiste pas au pressé de jarret de porc, à la blanquette de volaille aux escargots et au clafoutis aux poires cuites au vin rouge. Menu carte : 34 €. • S. M.

C’est un projet à 360 degrés, comme on dit aujourd’hui. Un « laboratoire de l’alimentation positive ». Un lieu à privatiser, pour soi ou pour organiser des événements, mais aussi un restaurant de produits frais savamment sourcés pour une cuisine de saison volontiers végétarienne. Entrées : 7-9 €. Plats : 12-15 €. Desserts : 6 €. • S. M.

(La Garenne-Colombes)

18, avenue du Général-Gallieni (Nanterre)

: 100, boulevard de la République

: 75, allée des Parfumeurs /

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© D. R.

Des restaurants s’ouvrent à Paris toutes les semaines. L’intra-muros se remplit et finit par déborder. Pour le plaisir des banlieusards, notamment ceux des Hauts-de-Seine. Des Petits Princes au Saint Joseph en passant par Foodentropie, voyage au Far West.


CONCERTS

DOUMS ET NÉPAL — : le 21 février à La Maroquinerie • « 445 nuits » de Népal et « Pilote » de Doums (disponibles) © LES GARS LAXISTES

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« À

mon avis, ces deux-là ne vont pas sortir de projet avant longtemps », blaguait Orelsan, invité sur un morceau de Doums et Népal, en 2016. Rien ne sert de courir, semble penser le tandem connu sous le nom de 2Fingz. Gravitant depuis près de dix ans dans l’underground parisien, l’un au sein du collectif L’Entourage, l’autre avec la 75e session, ils ont fait leurs armes en hommes de l’ombre. Habitué des open mic, Doums le freestyler à dreadlocks est surtout connu en tant que backeur de Nekfeu sur scène (et moitié d’Adèle Exarchopoulos à la maison). Quant à Népal, qui cumule les casquettes de MC et de beatmaker, il a décidé de ne jamais montrer son visage. Ce qui n’a pas empêché le rappeur masqué de zébrer le plafond de verre mainstream avec son ébouriffant featuring sur « Esquimaux » de Nekfeu – décidément. Si le background du duo fleure bon le hip-hop français des nineties (le boom-bap ombrageux de Time Bomb) et la japanimation (de Akira à One Punch Man), il irrigue leur musique par le biais de personnalités contrastées. Là où Doums n’hésite pas à se filmer dans le métro en tenue de Père Noël défoncé à la weed ou à se rêver en personnage de jeu vidéo 8-bit castagneur, Népal cultive une esthétique plus nocturne (« Neuf du mat’ ligne 10 / Pour m’endormir, j’compte les Stan Smith »), lorgnant vers les nappes mélancoliques de l’actuelle scène de Toronto. Entre décontraction lumineuse et introspection insomniaque, ces rimeurs trop discrets pourraient bien être les anti-héros de demain. • ÉRIC VERNAY

Le background du duo fleure bon le hip-hop français des nineties et la japanimation.

OMAR SOULEYMAN

JULIETTE ARMANET

Des banquets de mariages syriens aux dancefloors du monde entier, l’émir de l’electro-chaâbi poursuit sa conquête des corps, boosté par un troisième album studio, To Syria, with Love, plus technoriental que jamais, et par des concerts généreusement extatiques. Lunettes noires et keffieh rouge, l’as du dabkeh (cette danse folklorique surspeedée) appelle au bonheur collectif sur fond d’ouds saturés : yalla ! • ETAÏNN ZWER

Piano solo, voix haut perchée, mélancolie acrobate : Juliette Armanet chante la solitude et l’amour dans un numéro désarmant, quelque part entre William Sheller et Véronique Sanson, ballades soyeuses et espièglerie tendre, « Adieu tchin tchin » et « Star triste ». Son premier album, Petite amie, est déjà un classique, et sa variété chic, limpide et ciselée, fait tourner les têtes – tout comme ses concerts intimistes. • E. Z.

: le 24 février au Yoyo

: le 6 mars à l’Olympia

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RÉALITÉ VIRTUELLE

ASTEROIDS! ANIMATION

— : Baobab studios dès 6 ans

extraterrestres d’Invasion! sont de retour. Pour rappel, l’excellent court métrage en VR opposait un petit lapin blanc à un duo d’aliens aussi patibulaires que gaffeurs. Le succès public et critique du film s’est notamment soldé par un Daytime Emmy Awards et la signature avec un studio hollywoodien en vue d’une adaptation sur grand écran. Voici donc le deuxième court en VR des Baobab Studios d’Eric Darnell. Le réalisateur de la saga Madagascar propose un spin-off d’Invasion ! qui se concentre sur Mac et Cheez (les aliens), accompagnés de leur chien droïde. Durant onze minutes, on partage leur quotidien à bord d’un vaisseau spatial. Alerte rouge : un banc de piranhas interstellaires à l’horizon. On ne tardera pas à découvrir dans un éclat de rire que le danger est tout relatif, les menaçantes créatures présentant surtout l’inconvénient de souiller le pare-brise, tels de vulgaires moustiques croisés sur l’autoroute. Les gags s’enchaînent sur un rythme effréné, typique du style Darnell. Autant dire que, avec des personnages lévitant d’un bout à l’autre du décor à 360 degrés en dégainant leur charabia martien à la vitesse de la lumière (Elizabeth Banks, et la youtubeuse Ingrid Nilsen au doublage), on ne sait parfois plus où donner de la tête. Mais pas de torticolis à déplorer, rassurez-vous : le film, ludique et fluide, joue de cet effet de déboussolement induit par la VR pour installer un climat de nervosité légèrement parano, très raccord avec les risques de collision. Un joyeux tourbillon. • ÉRIC VERNAY

Les gags s’enchaînent sur un rythme effréné, typique du style Darnell.

THE DREAM COLLECTOR

CONTE

Que deviennent nos rêves d’enfants quand, devenus adultes, nous les abandonnons ? Ce charmant court métrage d’animation chinois prend la question de façon littérale en imaginant un vieil homme chargé de récupérer ces débris oniriques pour les recycler. Sans trop en dévoiler, disons juste que son réalisateur, Li Mi (qui est l’auteur du premier court métrage chinois en VR, Sent), parvient à réinventer un mythe éculé. • É. V.

: Pinta Studios, dès 6 ans

MELITA

SCIENCE-FICTION

Le changement climatique oblige l’humanité à explorer d’autres planètes habitables : c’est la mission d’Anaaya, une scientifique inuit épaulée d’une intelligence artificielle baptisée Melita. À bord d’un siège vibrant en forme de capsule futuriste, vous voilà téléportés dans un paysage polaire. On oublie le récit pour contempler les amples mouvements de caméra. Ressentis physiquement, ils procurent un beau vertige sur fond d’aurore boréale. • É. V.

: Future Lighthouse, dès 8 ans

PROGRAMMES À DÉCOUVRIR À L’ESPACE VR DU mk2 BIBLIOTHÈQUE INFOS ET RÉSERVATIONS SUR MK2VR.COM

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Les


PLANS COUL’ À GAGNER

DAHO L’AIME POP ! — : jusqu’au 29 avril © THOMAS ROBIN

EXPO

à la Philharmonie de Paris

Danser

son ascension parisienne en passant par son enfance et son adolescence rennaises. Dans ces espaces qui, bien que divisés, se répondent, il y a la galerie de portraits – de ses amis de longue date (celui, frappant, d’Elli Medeiros) ou de la nouvelle garde (Calypso Valois, Flavien Berger…) –, capturés par l’œil sensible du chanteur, tandis qu’au long du couloir principal sa voix veloutée narre son histoire de la pop à travers des bandes-son préenregistrées. Dans ce manège acidulé, Daho nous fait tourner la tête. • JOSÉPHINE LEROY

OFF

sous des boules à facettes scintillantes avec un mannequin à l’effigie de la jeune Françoise Hardy ; choisir, parmi plein de vinyles accrochés sur les grands murs d’un « jukebox » géant, ce que l’on veut écouter depuis nos casques ; regarder des clips kitsch en boucle : tous ces plaisirs coupables, le pape de la pop française nous propose de les vivre, dans l’exposition qu’il présente à la Philharmonie de Paris. Il y passe en revue les artistes qui ont marqué sa vie, de son Algérie natale à

ENQUÊTES VAGABONDES

EXPO

En 1876, l’industriel lyonnais Émile Guimet part enquêter sur les religions d’Extrême-Orient, voyageant avec le dessinateur Félix Régamey en Chine, en Inde, au Japon et en Asie du Sud-Est. L’exposition retrace ce périple à travers des peintures, des photographies, des dessins, des objets personnels et des échanges épistolaires. • E. M.

: « Enquêtes vagabondes. Le voyage illustré d’Émile

Guimet en Asie », jusqu’au 12 mars au musée national des arts asiatiques – Guimet

LE JEU DE L’AMOUR ET DU HASARD

THÉÂTRE

Après avoir adapté Molière avec Le Bourgeois gentilhomme (2012) et Les Femmes savantes (2016), Catherine Hiegel, comédienne de la Comédie-Française, s’attaque à la plus célèbre comédie de Marivaux en réunissant un casting éclatant : Clotilde Hesme, Laure Calamy, Nicolas Maury et Vincent Dedienne. • E. M.

: à partir du 16 janvier au Théâtre de la porte Saint-Martin

DARK CIRCUS

SPECTACLE

Avec le slogan « Venez nombreux, devenez malheureux », la compagnie Stereoptik, composée de Jean-Baptiste Maillet et Romain Bermond, n’annonce qu’une partie du programme. Dans Dark Circus, spectacle mélangeant théâtre d’objets et cinéma, le duo manie aussi bien le tragique que l’humour. • E. M.

: du 10 au 17 mars à l’Espace Pierre Cardin

© COLLECTION FAMILLE GUIMET ET MUSÉE GUIMET, PARIS / IMAGE MNAAG CHRISTOPHE ; PASCAL VICTOR ; RAYNAUD DE LAGE

Émile Guimet et Félix Régamey accompagnés de leurs interprètes et de leur cuisinier, 1876

SUR TROISCOULEURS.FR/PLANSCOUL


PLUS DE 1000 FILMS PAR AN DANS PLUS DE 700 SALLES

CINQUANTE NUANCES PLUS CLAIRES avec Dakota Johnson et Jamie Dornan de Wes Ball

LE LABYRINTHE : LE REMÈDE MORTEL

LE 15H17 POUR PARIS de Clint Eastwood

JUSQU’À LA GARDE

avec Denis Ménochet et Léa Drucker

BELLE ET SÉBASTIEN 3 : LE DERNIER CHAPITRE avec Mélanie Laurent et Jean Dujardin

de et avec Clovis Cornillac

LE RETOUR DU HÉROS

L’APPARITION avec Vincent Lindon avec Lupita Nyong’o BLACK PANTHER LA FORME DE L’EAU avec Ramzy Bedia et Alex Lutz

de Guillermo del Toro

LES AVENTURES DE SPIROU ET FANTASIO

LADY BIRD de et avec Dany Boon

de Greta Gerwig

LA CH’TITE FAMILLE

CALL ME BY YOUR NAME de Luca Guadagnino

– UGC CINE CITE – RCS de Nanterre 347.806.002 – 24 avenue Charles de Gaulle, 92200 Neuilly-sur-Seine

de et avec Sophie Marceau

MADAME MILLS, UNE VOISINE SI PARFAITE

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* Frais de dossier de 30€ offerts pour tout nouvel abonnement. Conditions générales d’abonnement consultables sur ugc.fr


SONS

U.S. GIRLS — : « In A Poem Unlimited » (4AD)

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© COLIN MEDLEY

Jusqu’à

présent, la musique de la Canado-Américaine Megan Remy, alias U.S. Girls, était un secret jalousement gardé de l’underground pop. Intitulé In A Poem Unlimited, son septième album possède tous les atouts pour la propulser en pleine lumière – la voix acidulée de Remy, plus glamour que jamais ; ses mélodies irrésistibles qui font le pont entre The Ronettes, Blondie et Kylie Minogue ; et une production hyper contemporaine signée Slim Twig, son époux à la ville, qui n’a rien à envier aux innovations mainstream du rap et du R&B. Une collection de tubes en puissance sur lesquels cette trentenaire libre penseuse développe ses thématiques féministes et anticapitalistes dans la lignée des riot grrrls. Au téléphone, pourtant, Meg a la voix presque éteinte (et adorable) d’une ado tombée du lit. On pense à l’interlude du nouvel album, « Why Do I Lose My Voice When I Have Something to Say » (« Pourquoi je perds ma voix quand j’ai quelque chose à dire »). « Quand un sujet est important pour

SI TON ALBUM ÉTAIT UN FILM ? « Oh merde… Je serais bien incapable de n’en citer qu’un. J’imagine que ce serait une sorte de documentaire expérimental divisé en neuf parties, chacune racontant une histoire différente dans un style différent, avec

moi, je suis tellement focalisée que j’en oublie de penser à ma santé », explique-t-elle. « Ça touche surtout ma gorge et mes poumons, les points faibles de mon corps. Depuis deux ans, j’ai commencé à perdre ma voix, ce qui m’a posé problème pour enregistrer le nouvel album. » Une calamité que l’on espère réversible, mais qui reste impossible à percevoir tant elle sait jouer au yoyo avec son organe, passant en un clin d’œil d’un lyrisme de drama queen à une sensualité de girl next door. Quant à la possibilité d’être rattrapée par le succès, c’est pour elle une source d’angoisse plutôt qu’une bénédiction espérée. « Dans la vie, j’aime faire tout l’opposé de ce qui fait gagner de l’argent. Je lis beaucoup, je m’intéresse à l’écriture, au théâtre, et j’enregistre des disques. La promo, tout ce qui se passe autour, ça ne m’intéresse pas. Je n’ai pas envie d’être une star : l’argent et le succès ont quelque chose de diabolique. » Prions donc pour que In A Poem Unlimited ne fasse pas un carton à la hauteur de ses qualités. • MICHAËL PATIN

des éclairages et des mouvements de caméra variés. Plutôt un documentaire activiste à la manière de Chantal Akerman, mais qu’elle aurait tourné à Hollywood, peut-être dans une production de Judd Apatow. Un film très bizarre, donc. » U.S. GIRLS

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JUKEBOX

MÉLISSA LAVEAUX : « Radyo Siwèl » (Nø Førmat!)

D’origine haïtienne, la Canadienne célèbre ses racines en revisitant le patrimoine musical de l’île durant l’occupation américaine (1915-1934). Entre merengue, guitares surf et salves afrobeat, berceuses vaudou (« Tolalito ») et ironie joyeuse (« Angeli-ko »), son énergie rock et sa voix feulée réveillent ces chants rebelles hérités d’icônes créoles sur un troisième disque fabuleux et enlevé. • ETAÏNN ZWER

JOAN AS POLICE WOMAN

: « Damned Devotion » ([PIAS])

La panthère soul renoue avec la mélancolie sur ce cinquième album à nu, sombre mais ardent. De la majestueuse ballade « Warning Bell » aux échos scandés de « The Silence », du trip-hop crépusculaire de « Rely On » à « Steed (for Jean Genet) », ode discoïde au sexe, elle y déploie un kaléidoscope sophistiqué d’atmosphères et de sentiments, hanté par un foisonnement de batteries et de mantras introspectifs. Envoûtant. • E. Z .

CATASTROPHE

: « La nuit est encore jeune » (Tricatel)

Complétant un essai paru en septembre, ce premier album du collectif parisien se présente comme un compte à rebours dans une nuit (l’époque) aux infinis possibles. Ces phénix, tout occupés à naître, incorporent à leur chatoyant plumage la pop prog de Steely Dan, un lyrisme aussi baroque qu’enfantin et de percutants beats hip-hop. Contre le cynisme, ce renversant sablier pop fait de la sincérité sa grande ambition. • WILFRIED PARIS ILLUSTRATION : SAMUEL ECKERT


SÉRIES

MOSAIC

© 2017 HOME BOX OFFICE, INC. ALL RIGHTS RESERVED

— : Saison 1 sur OCS Go —

OFF

Développée

au départ sous la forme d’une application mobile interactive puis remontée pour la télévision, la minisérie HBO de Steven Soderbergh gagne, au passage, un peu de chair. On parle généralement peu de montage dans les séries, terrain de prédilection de scénaristes qui planifient méthodiquement leurs scripts en atelier d’écriture. Dans Mosaic, il n’est pourtant question que de cela. Sur l’appli initiale (non disponible en France), on se fraye un chemin du bout du doigt dans un dédale de documents (vidéos, photos, sons…) sans classement chronologique particulier pour élucider le meurtre d’une artiste nommée Olivia Lake (Sharon Stone). Comment faire revenir sur les rails d’un show télé traditionnel, en six épisodes, plus de sept heures trente de

REVOIS

matériau délibérément explosé façon puzzle par le réalisateur et son scénariste Ed Solomon ? Coiffé de sa casquette de monteur (sous son pseudo habituel de Mary Ann Bernard), Soderbergh répond en introduisant un surcroît d’humanité dans ce jeu de piste autrement assez désincarné. Mosaic, la série, demeure ce whodunit quintessentiel dont le programme est de déterminer qui de Joel (Garret Hedlund), l’assistant, d’Eric (Frederick Weller), le fiancé, ou d’un autre a pu porter le coup fatal. Mais Soderbergh, en puisant dans ses rushes pour étoffer la personnalité (et le temps d’antenne) des suspects, des enquêteurs et même de la victime, produit ce que l’appli était incapable d’atteindre : une montée en puissance émotionnelle savamment orchestrée. L’apanage des bonnes histoires. • GREGORY LEDERGUE

VOIS

PRÉVOIS

DARK

RIVER

HIPPOCRATE

Lors de sa diffusion en décembre, les comparaisons n’ont pas manqué entre la première série originale Netflix venue d’Allemagne et Stranger Things. Même décor provincial, même ambiance surnaturelle, mêmes références eighties… Et pourtant, c’est plutôt du côté de Lost que lorgne cette histoire de voyages dans le temps rondement menée. On a vu pire filiation. • G. L.

Disponible sur Netflix depuis 2015 mais passé inaperçu, ce polar britannique atypique se voit offrir une deuxième chance sur Arte. L’occasion de découvrir, sous la plume de la scénariste star Abi Morgan (The Hour, Shame), un émouvant portrait de flic (Stellan Skarsgård) traumatisé par la mort brutale de sa coéquipière (Nicola Walker) au point de la voir et de continuer à lui parler. • G. L.

Thomas Lilti tourne en ce moment l’adaptation en série de son long métrage de 2014. Il sera toujours question du système de santé, avec un casting emmené par Louise Bourgoin, Géraldine Nakache et Alice Belaïdi. Lilti réalisera tous les épisodes, coécrits avec Anaïs Carpita (Dix pour cent), Claude Le Pape (Les Combattants) et, comme pour le film, Julien Lilti. • G. L.

: saison 1 à voir sur Arte

sur Canal+

: saison 1 à rattraper sur Netflix

106

: saison 1 prochainement



JEUX VIDÉO

OFF

GETTING OVER IT WITH BENNETT FODDY

— : PC (Bennett Foddy) —

À

mi-chemin entre les Monty Python et le mythe de Sisyphe, Getting Over It est une superbe parabole sur la créativité. Le bas du corps coincé dans un chaudron, un homme doit escalader les obstacles qui se dressent devant lui. Équipé d’une masse qui lui permet de prendre appui sur ceux-ci et de s’y accrocher, il ne se meut qu’à la force des bras. Et c’est à nous, avec notre souris, de l’aider à accomplir cet exploit. Marche après marche, l’absurdité du concept s’efface devant la douleur qui gagne notre poignet, confronté à des défis toujours plus délirants. D’autant que le moindre faux mouvement peut nous faire chuter, et nous faire ainsi perdre – ni sauvegarde ni checkpoint – des heures de grimpette. Intransigeant ? Aucun doute là-dessus. Vain ?

Pas si vite. À chaque obstacle franchi, la voix du créateur du jeu, Bennett Foddy, se fait entendre, pour nous encourager, nous passer de la musique relaxante ou égrainer quelques citations de grands penseurs sur le sentiment d’échec ou de frustration comme moteurs de notre condition humaine. Peu à peu, Foddy se confie sur la conception du jeu, comme si celui-ci réunissait son créateur et ses joueurs dans une même ascension éprouvante, une communion d’effort et d’accomplissement. Il faut peu de temps pour comprendre que cette maudite montagne n’est autre que l’esprit tortueux et escarpé de notre hôte. Plus qu’un jeu, Getting Over It est une étonnante leçon de vie où chaque idée se gravit comme un Everest en puissance. • YANN FRANÇOIS

XENOBLADE CHRONICLES II

ODE

Dans un monde fait de continents flottant au-dessus d’une mer de nuage, un jeune ferrailleur sans histoires devient le messie d’une prophétie divine… Aussi classique que monumental, ce RPG japonais pur jus saura ravir tout adepte du genre. • Y. F.

Dans ce petit jeu d’exploration musicale, chaque interaction de notre avatar avec les objets qui l’entourent produit un son distinct. Au fur et à mesure de notre progression, ces sons dessinent une somptueuse mélodie electro. Un trip aussi planant qu’enchanteur. • Y. F.

: Switch (Nintendo)

: PC (Ubisoft)

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PLAYERUNKNOWN’S BATTLEGROUNDS Parachutés sur un territoire de plusieurs kilomètres carrés, cent joueurs s’entretuent avec les armes disséminées sur place. Phénomène de l’année, PUBG invente un nouveau genre à l’efficacité inoxydable : le battle royal. • Y. F.

: PC, One (Bluehole)


INDÉ À JOUER Manette dans une main, carnet de notes dans l’autre, notre chroniqueur teste chaque mois une sélection de jeux indés.

Résolution pour 2018 : je décide de refaire mon CV en y intégrant les différentes professions que les jeux me donnent l’opportunité d’occuper. Pour commencer, je m’enrôle dans les forces de l’ordre avec This Is the Police (Weappy Studio | PC, PS4, One, Switch). À la tête d’un commissariat, je réponds aux appels d’urgence, répartis mes unités aux quatre coins de la ville et tente de maintenir le moral de mes troupes, malgré les réductions de budget et les pertes humaines. Je passe ensuite de l’autre côté de la loi avec Serial Cleaner (iFun4all | PC, PS4, One, Switch), dans lequel je deviens nettoyeur pour la mafia. Sans arme, je me faufile sur les scènes de crime pour y retirer cadavres et autres indices compromettants. Pas de bol : un indic m’a repéré, et je finis au trou. Fini de lambiner pour autrui : avec Subsurface Circular (Bithell Games | PC, iOS), je m’installe à mon compte. Je joue un robot détective qui mène son enquête dans le métro d’une ville futuriste. À chaque station, je tape la discute avec les passagers, récolte des indices et tente de trouver un sens à mon existence. Je le trouve enfin dans Kingdom. New Lands (Noio | PC, PS4, One, Switch), dans lequel j’incarne le monarque d’un royaume en construction. Sur mon destrier, je recrute mes sujets, collecte le fruit de leur labeur et le réinvestis dans de nouvelles défenses, pour protéger notre base des monstres qui l’attaquent à la nuit tombée. J’ai enfin trouvé ma voie : faire trimer les autres. • YANN FRANÇOIS ILLUSTRATION : SAMUEL ECKERT


LIVRES

COMMUNITY New

Aberdeen, caillou perdu dans le Pacifique, paradis des albatros, des éléphants de mer et des otaries à fourrure, abrite depuis 1949 une base scientifique française, créée à l’origine pour recueillir des données météo. Régulièrement, des groupes de scientifiques y sont envoyés pour un an, ravitaillés par bateau au bout de six mois. Une année à travailler ensemble, manger ensemble, vivre ensemble, sans contact ou presque avec le monde extérieur, vu le prix des communications. Le narrateur fait partie de la dernière équipe débarquée sur place : huit hommes et deux femmes, zoologues, biologistes, médecin… Lui, c’est le cuistot. Bientôt, il constate que l’on s’ennuie facilement dans un décor comme New Aberdeen, pour peu du moins que l’on n’ait pas l’âme d’un Robinson. « L’île regorgeait de solutions pour faire survivre un corps, note-t-il. Mais un esprit ? » On meurt d’envie de lever tout de suite le voile sur ce qui attend nos aventuriers dans leur base météo, mais il faut laisser le suspense intact. Estelle Nollet renouvelle avec talent le vieux scénario de la petite communauté coupée du monde dans un lieu extrême, qu’il soit polaire (The Thing, le film de John Carpenter) ou insulaire (Le Gouverneur d’Antipodia, roman de Jean-Luc Coatalem) ; tout est possible dans un tel contexte, surgissement d’un danger extérieur ou implosion du groupe sous l’effet de la promiscuité. L’auteure, surfant sur la ligne de crête entre réalisme et fantastique, s’y entend pour suggérer la tension et l’imminence de l’événement, et ménage des accélérations

spectaculaires de l’intrigue. Ayant séjourné elle-même dans une base des terres arctiques françaises à l’occasion d’une résidence d’écriture, elle connaît son affaire et nourrit son récit de détails bien sentis – d’où vient l’énergie consommée par la base, comment on filtre l’eau, le déroulement d’une journée type, etc. Le style viril, « à l’américaine », riche

OFF

« L’île regorgeait de solutions pour faire survivre un corps. Mais un esprit ? » en bonnes formules qui claquent, recèle aussi de beaux moments de délicatesse, comme quand Nollet, amoureuse des paysages, décrit une plage de galets qui adoucit « les à-pics des falaises et le noir hugolien de leurs roches en cathédrales »… Un excellent survival français, par l’une des meilleures romancières de sa génération. • BERNARD QUIRINY

— : « Community » d’Estelle Nollet (Albin Michel, 266 p., 19 €)

CEUX D’ICI

LA MÉTHODE SISIK

JE NE SUIS PAS UNE HÉROÏNE

Un milliardaire new-yorkais s’installe dans une bourgade du Massachusetts dont il veut devenir maire : choc des cultures. Brillant et humoristique, un roman choral sur l’Amérique des années 2000, par l’un des meilleurs écrivains américains du moment. • B. Q.

Ayant vécu une vie parfaitement monotone, un certain monsieur Sisik parvient à figer le temps et devient doyen de l’humanité, pétant le feu… Sous prétexte d’anticipation, l’inclassable Laurent Graff signe une comédie satirique étrange au charme loufoque. • B. Q.

Une Française trentenaire, malheureuse en amour, séjourne en Nouvelle-Zélande. Elle tombe sur le prince charmant, sexy, intelligent, attentionné. Sauf que… Pas le meilleur roman de Nicolas Fargues, sans doute, mais son don d’observateur est intact. • B. Q.

(Plon, 348 p.)

(Le Dilettante, 158 p.)

(P.O.L, 272 p.)

: de Jonathan Dee

: de Laurent Graff

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: de Nicolas Fargues


BD

OFF

L’HOMME GRIBOUILLÉ

— 36 : de Serge Lehman et Frederik Peeters (Delcourt, 326 p., 30 €) HOMME GRIBOUILLE 001-100.indd 36

Betty

14/11/2017 14:42

découvre que Maud, sa mère, est victime depuis des années d’un mystérieux rançonneur. Clara, sa fille, a d’ailleurs été menacée à son tour par l’inconnu masqué portant chapeau et veste à plumes de corbeau. Tandis que Maud est dans le coma, mère et fille vont mener une enquête qui les mènera loin dans le passé, lorsque secrets de famille et histoire de France se croisent. Rêves prémonitoires, animaux squelettiques tapis dans l’inconscient, hypnotiseur, mythes ancestraux… L’intrigue aborde également des contrées plus surnaturelles. Dans ce premier travail commun, les auteurs conjuguent leurs talents et obsessions pour installer un divertissement de qualité puisant dans une mythologie éloignée de l’omniprésente fiction étasunienne. Ils savent l’importance de l’environnement pour la compréhension des personnages et, dès les premières pages, le trio de femmes au cœur de l’histoire est parfaitement incarné et crédible. Ces créatures de papier semblent posséder une vie dont la durée s’étend avant et après le court laps de temps contenu dans cet épais thriller. • VLADIMIR LECOINTRE 111


mk2 SUR SON 31 JEUDI 1ER FÉV. ARCHITECTURE ET DESIGN « Le brutalisme : l’affirmation du béton. »

: mk2 Bibliothèque

PARIS NE S’EST PAS FAIT EN UN JOUR « La vie de bohème : de Montmartre à Montparnasse. »

: mk2 Grand Palais à 20 h

MARDI 6 FÉV.

(entrée BnF) à 20 h

LA PHOTOGRAPHIE « La photographie de mode : de Blumenfeld à Sarah Moon. »

CONNAISSANCES DU MONDE « Compostelle. Le voyage intérieur » par Éric Fontaneilles.

: mk2 Quai de Loire à 20 h

: mk2 Gambetta à 14 h

LUNDI 12 FÉV. LES PLUS BEAUX MUSÉES DU MONDE « La Kunsthalle de Hambourg. »

: mk2 Bastille (côté Beaumarchais) à 12 h 30

LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « Pouvons-nous comprendre la différence ? »

: mk2 Odéon (côté St Germain) à 18 h 30

UNE HISTOIRE DE L’ART « Réalisme et Naturalisme : une représentation de la vie quotidienne. »

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE « L’absurde : théâtre de la condition humaine. »

: mk2 Beaubourg à 20 h

: mk2 Parnasse à 20 h

SAMEDI 3 FÉV. L’ART CONTEMPORAIN « B.M.P.T et Support Surface. »

: mk2 Bastille

UNE AUTRE HISTOIRE DU CINÉMA « À la loupe ! James Gray, Douglas Sirk, Pedro Almodóvar. »

: mk2 Odéon (côté St Michel) à 20 h

NOS ATELIERS PHOTO ET VIDÉO « Filmer avec son smartphone (2). » Apprenez à connaître les spécificités de votre smartphone en matière d’optique, de lumière, de stabilisation, de stockage et de prise de son. Découvrez les accessoires et les applis de tournage utilisés par les pros.

: mk2 Bibliothèque à 19 h 30

(côté Beaumarchais) à 11 h

CYCLE « LES SAFDIE MATINS BY SOCIETY » Le magazine Society présente Lenny and the Kids (Go Get Some Rosemary) de Ben et Joshua Safdie.

JEUDI 8 FÉV. ARCHITECTURE ET DESIGN « Le design organique. »

: mk2 Bibliothèque (entrée BnF) à 20 h

: mk2 Bibliothèque à 11 h FASCINANTE RENAISSANCE « Les visions de Jérôme Bosch. »

LA MODE, UNE HISTOIRE DE STYLE « Des silhouettes graphiques : Thierry Mugler et Azzedine Alaïa. »

: mk2 Beaubourg

: mk2 Odéon (côté St Germain)

à 11 h

à 20 h

LUNDI 5 FÉV. LES PLUS BEAUX MUSÉES DU MONDE « Les musées du Vatican. »

: mk2 Bastille (côté Beaumarchais) à 12 h 30

LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « Faut-il réaliser ses rêves ? »

: mk2 Odéon (côté St Germain) à 18 h 30

DÉJA DEMAIN En partenariat avec L’Agence du court métrage, projection de (Fool Time) JOB de Gilles Cuvelier, de Goliath de Loïc Barché, des Nouvelles Folies Françaises de Thomas Blanchard et de Tête d’Oliv… d’Armelle Mercat, en présence de Thomas Blanchard.

: mk2 Odéon (côté St Michel) à 20 h

SCIENCES SOCIALES ET CINÉMA « Les micro résistances. » Projection des Femmes du bus 678 de Mohamed Diab, suivie de son commentaire par Nilüfer Göle (EHESS), membre du Centre d’études sociologiques et politiques Raymond Aron.

: mk2 Bibliothèque à 19 h 45 PARIS NE S’EST PAS FAIT EN UN JOUR « Une ville en mouvement : la Belle Époque parisienne. »

: mk2 Grand Palais à 20 h LA PHOTOGRAPHIE « La démocratisation de la photographie ou l’entrée de l’appareil photo dans les foyers. »

: mk2 Quai de Loire à 20 h UNE HISTOIRE DE L’ART « La photographie, un nouveau médium. »

: mk2 Beaubourg à 20 h

SAMEDI 10 FÉV. L’ART CONTEMPORAIN « Peindre en Allemagne après la guerre : Kiefer, Richter, Baselitz. »

RENDEZ-VOUS DES DOCS « Confidences masculines. » Projection de Majnounak. On Men, Sex and the City d’Akram Zaatari et de Vers la tendresse d’Alice Diop, suivie d’un débat avec cette dernière.

: mk2 Quai de Loire à 20 h

MARDI 13 FÉV. ENTRONS DANS LA DANSE « Le théâtre dansé : Pina Bausch. »

: mk2 Quai de Seine à 20 h

: mk2 Bastille (côté Beaumarchais) à 11 h

VENEZ PARCOURIR L’UNIVERS AVEC CHRISTOPHE GALFARD « C’est quoi l’évolution ? »

UNE AUTRE HISTOIRE DU CINÉMA « De la comédie musicale au vidéo-clip : filmer la musique », suivi d’une projection du Magicien d’Oz de Victor Fleming et King Vidor.

: mk2 Quai de Loire

: mk2 Odéon (côté St Michel)

à 11 h

à 20 h

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mk2 SUR SON 31 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE « “Sur la route” de la Beat Generation. »

: mk2 Parnasse à 20 h

JEUDI 15 FÉV. ARCHITECTURE ET DESIGN « “Formes Utiles” : l’esthétique industrielle. »

: mk2 Bibliothèque (entrée BnF) à 20 h

LA PHOTOGRAPHIE « Quand la politique s’en mêle : la photographie, un outil de communication ? »

: mk2 Quai de Loire à 20 h UNE HISTOIRE DE L’ART « Le scandale impressionniste. »

: mk2 Beaubourg à 20 h

SAMEDI 17 FÉV. L’ART CONTEMPORAIN « L’Actionnisme viennois et le Body Art. »

: mk2 Bastille (côté Beaumarchais) à 11 h

LUNDI 5 MARS LES PLUS BEAUX MUSÉES DU MONDE « L’Accademia de Venise. »

: mk2 Bastille (côté Beaumarchais) à 12 h 30

LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « L’animal humain a-t-il trop de mémoire ? »

: mk2 Odéon (côté St Germain) à 18 h 30

PARIS NE S’EST PAS FAIT EN UN JOUR « Paris et ses dames, de Louise Michel à Coco Chanel. »

: mk2 Grand Palais à 20 h

MARDI 6 MARS ENTRONS DANS LA DANSE « Quand le monde danse : la chorégraphie des continents. »

: mk2 Quai de Seine à 20 h HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE « Le Nouveau Roman, l’aventure d’une écriture. »

: mk2 Parnasse à 20 h

UNE AUTRE HISTOIRE DU CINÉMA « À la loupe ! Vincente Minnelli, Stanley Donen, Gene Kelly », suivi d’une projection d’Un Américain à Paris de Vincente Minnelli.

: mk2 Odéon (côté St Michel)

LUNDI 12 MARS LES PLUS BEAUX MUSÉES DU MONDE « Le musée archéologique de Naples. »

: mk2 Bastille (côté Beaumarchais) à 12 h 30

à 20 h

JEUDI 8 MARS LA SORBONNE NOUVELLE FAIT SON CINÉMA « Le cinéma pour apprendre le monde des médias », par Barbara Laborde, maîtresse de conférences en études cinématographiques.

: mk2 Bastille (côté Fg St Antoine) à 12 h 30

ARCHITECTURE ET DESIGN « La rigueur formelle en Allemagne : l’école d’Ulm. »

LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « Qui sont les héros d’aujourd’hui ? »

: mk2 Odéon (côté St Germain) à 18 h 30

NOS ATELIERS PHOTO ET VIDÉO « Le montage vidéo au smartphone (1). » Découvrez les styles et effets de montage. Apprenez à scénariser et à varier les cadrages. Maîtrisez les différents types de raccords et montez votre film sur votre smartphone ou votre tablette.

: mk2 Bibliothèque à 19 h 30

: mk2 Bibliothèque (entrée BnF) à 20 h

LA MODE, UNE HISTOIRE DE STYLE « L’invité cinéma : le regard de Laurent Delmas (journaliste et critique de cinéma). »

: mk2 Odéon (côté St Germain) à 20 h

SCIENCES SOCIALES ET CINÉMA « La résistance institutionnalisée. » Projection de L’Armée du crime de Robert Guédiguian, suivie de son commentaire par l’historien Denis Peschanski (CNRS), membre du Centre européen de sociologie et de science politique.

: mk2 Bibliothèque à 19 h 45

LA PHOTOGRAPHIE « Censure érotique. »

: mk2 Quai de Loire à 20 h UNE HISTOIRE DE L’ART « Après l’impressionnisme : Cézanne, Gauguin, van Gogh. »

: mk2 Beaubourg à 20 h

SAMEDI 10 MARS L’ART CONTEMPORAIN « Les nouveaux médias (de l’art vidéo au computer art). »

: mk2 Bastille (côté Beaumarchais) à 11 h

FASCINANTE RENAISSANCE « Botticelli, l’art de la ligne. »

: mk2 Beaubourg à 11 h VENEZ PARCOURIR L’UNIVERS AVEC CHRISTOPHE GALFARD « Que sait-on de l’origine de la vie ? »

: mk2 Quai de Loire à 11 h

PARIS NE S’EST PAS FAIT EN UN JOUR « Des Années folles aux années noires. »

: mk2 Grand Palais à 20 h

MARDI 13 MARS CONNAISSANCES DU MONDE « La Guyane. Terre de richesses et d’aventures » par Michel Aubert.

: mk2 Gambetta à 14 h

UNE AUTRE HISTOIRE DU CINÉMA « Ces films qui échappent aux genres : quelle limite aux genres ? » suivi d’une projection de Mauvais sang de Leos Carax.

: mk2 Odéon (côté St Michel) à 20 h

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE « Le réalisme magique : une étrange réalité… »

: mk2 Parnasse à 20 h

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UNE CRÉATION ORIGINALE ¢

LE 22 JANVIER, LA SÉRIE POLITIQUE EST DE RETOUR

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